MIRBEAU S’EXPLIQUE SUR L ’ABBÉ JULES

Le hasard des ventes m’a permis dernièrement d’acheter une lettre inédite de Mirbeau à Théodore de Banville. Son inestimable intérêt tient aux explications qu’il y donne sur son chef-d’œuvre romanesque, L’Abbé Jules, roman si choquant pour les chastes yeux d’un public bien-pensant, si contraire aux codes en vigueur et aux habitudes d’un lectorat misonéiste, et si mal compris par une critique tardigrade, quand elle n’est pas carrément rétrograde. Quoique non attestée – ce qui ne permettait pas d’en faire une “lettre-fantôme” –, l’existence de cette lettre était plus que probable, car elle constitue une réponse, dont le romancier ne pouvait évidemment pas se dispenser, à une lettre « très admirative » de Banville, qui n’a pas été retrouvée, mais dont Mirbeau, avec une fierté non dissimulée, cite un extrait dans sa lettre à Paul Hervieu du 29 mars 1890 :
Et pour moi, c’est et cela restera un des beaux livres de ce temps. Et je vous suis reconnaissant de l’avoir écrit, de nous avoir donné cette histoire si humaine et si ample, cette analyse audacieuse, ces impressions tirées du fond de votre tempérament, cette poésie mêlée aux contradictions d’une âme souffrante, instable, corrompue et candide, sceptique et enthousiaste, raisonneuse et sensitive, qui symbolise tant de pauvres êtres de notre époque.

Et Mirbeau de commenter : « Retirez, mon cher ami, ce qu’il y a d’exagéré, d’excessif dans cet éloge, il m’en reste encore assez, de quoi me consoler de la lettre de Bonnières 1. Vous le dirai-je : cela m’a causé une joie profonde2. » On comprend d’autant mieux son enthousiasme que le funambulesque poète a compris deux choses qui sont fondamentales aux yeux du romancier : d’une part, à travers le douloureux abbé Jules, qui ne vise pas à copier un modèle pré-existant, c’est bien le « tempérament » de son créateur qui s’exprime et qui, aux antipodes de la vulgate naturaliste, transfigure les « impressions » pour en extraire leur charge de « poésie » ; et, d’autre part, le personnage de Jules, si exceptionnel qu’il paraisse, n’en a pas moins une portée générale : il symbolise les êtres lucides de l’époque, déchirés entre leurs besoins d’idéal, perpétuellement déçus, et les aspirations de leur chair, toujours comprimées. C’est précisément l’analyse que Mirbeau développera pour son propre compte dans Le Figaro du 29 juin suivant :
Chaque individu, surtout l’individu d’aujourd’hui, dont la civilisation trop développée a déformé les tendances primitives et les naturels instincts, l'individu que tourmentent et surmènent les hâtes, les fièvres, les vices, les névroses, les systèmes, les doutes, les aspirations confuses, les mille besoins factices et contraires l’un à l’autre des époques de

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La lettre de Robert de Bonnières n’a pas été retrouvée, mais elle devait à coup sûr être très critique. Octave Mirbeau, Correspondance générale, l’Âge d’Homme, 2003, t. II, p. 772.

progrès, des sociétés transitoires en travail de renouvellement3 ; l’individu placé, comme nous le sommes tous, entre deux abîmes, sur les confins du vieux monde agonisant, au bord du monde nouveau, dont l’aurore pointe parmi les brumes qui montent de l’ignoré ; cet individu-là, profondément fouillé dans l’intime et dans le caché de son être, n’est-il point une exception ? Et pourtant, nous en sommes tous là. Et n’est-ce point la pire des conventions que de vouloir ramener l’humanité à un mécanisme régulier, tranquille et prévu, sans les cassures et sans les explosions inévitables ? Eh bien ! je prétends que le poète, si perdu qu’il soit dans ses rêves, pénètre bien plus avant dans le mystère des choses et des êtres, que les micrographes et les histologues qui s’en vont, une loupe à l’œil et une lancette à la main, compter les grains de peau d’un visage et couper en quatre les poils d’une verrue4.

Cette critique du scientisme, qui lui paraît aussi superficiel, réducteur et mensonger que le naturalisme qui s’en réclame, avec ses dérisoires « boutons de guêtres » et ses illusoires « petits faits vrais », est confirmée à ses yeux par le fait que ce sont précisément des poètes – Théodore de Banville, Stéphane Mallarmé, José-Maria de Heredia et Georges Rodenbach – qui ont le mieux compris et admiré L’Abbé Jules. C’est donc avec une toute particulière reconnaissance que Mirbeau accueille les éloges d’un écrivain que l’on aurait pourtant tendance, sur la foi des étiquetages sommaires en usage dans les manuels et les histoires littéraires, à juger aux antipodes de sa propre littérature5. Sa sympathie pour un confrère avec qui il sent une soudaine fraternité spirituelle, « malgré l’inconnu qui [les] sépare », l’incite à se confier à lui et à donner, sur son œuvre et sur ses « intentions », des informations passionnantes. Certes, on retrouve, dans sa lettre à Banville, des idées déjà exprimées et des formules employées dans d’autres missives de la même époque, tant sur la critique journalistique ou sur le modèle de Jules que sur le caractère de « damné » de son personnage, aussi exceptionnel qu’emblématique. Mais il en est une qui est tout à fait originale : celle du « Kyste d’art », ce « mal, abominable et délicieux » qui ronge également le poète et le romancier. Extraordinaire expression, qui implique que, s’il est vrai que l’art puisse avoir une vertu thérapeutique et être source de joies incomparables, il n’en est pas moins lui aussi une maladie, voire une possession et un enfer, consubstantielle au véritable artiste, comme Mirbeau l’illustrera dans son roman de la tragédie de l’artiste, Dans le ciel. Cette espèce de tumeur dont souffre tout créateur digne de ce nom serait à la fois une caractéristique, quasiment physiologique, de l’artiste condamné, malgré qu’il en ait, à enfanter dans la douleur, une condition sine qua non de la création artistique et un douloureux prix à payer pour qui s’aventure présomptueusement « dans le ciel » des Idées et du Beau.
Mirbeau a déjà développé ces analyses dans ses Chroniques du Diable de 1885. Octave Mirbeau, « Impressions littéraires », Le Figaro, 29 juin 1888 (article recueilli dans ses Combats littéraires, L’Âge d’Homme, 2006, pp. 258-259). 5 Il existe pourtant une convergence objective entre les deux écrivains à propos du cirque. Voir supra l’article de Jennifer Forrest sur L’Écuyère. Elle écrit par exemple que le roman de Mirbeau-Bauquenne « se situe dans la tradition fondée par Banville » dans « La Vieille funambule : Hébé Caristi » (réédition récente dans Nuit rouge, Terre de Brume, 2006, pp. 17-34).
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Pierre MICHEL * * *

LETTRE D’OCTAVE MIRBEAU À THÉODORE DE BANVILLE [Kérisper – fin mars 1888] Monsieur et cher confrère6, Combien je vous suis reconnaissant de votre si éloquente et si loyale lettre et de l’émotion qu’elle m’a causée. Vous êtes, dans mon esprit, parmi les cinq ou six artistes dont j'attendais le jugement avec impatience : Taine7, Hervieu, Leconte de l’Isle [sic], Hennequin, Kahn8, Goncourt9 et vous. Les critiques du journalisme parisien me sont indifférentes, aussi bien dans l'éloge que dans l'éreintement, car je sais ce qu'elles valent, d'où elles viennent10, et elles sont incapables de me donner une joie ou de me faire une blessure11. J'ai choisi mes juges12 et vous êtes parmi eux. Car votre modestie m’oblige à vous dire que je vous tiens pour un écrivain de la grande et fière race, et j’ai compris, tout de suite, avec quelques articles de vous13, vos aspirations de poète, et votre caractère d’homme.

Cette formule révèle qu’il s’agit bien d’un premier contact. Sur la réponse d’Hippolyte Taine, voir la lettre à Claude Monet du 21 ou 22 avril 1888 (Correspondance générale, t. I, pp. 787-788). Aucune lettre de Leconte de Lisle n’est attestée, et pas davantage de la part du critique Émile Hennequin, dont Mirbeau apprécie vivement l’intelligence et qui mourra noyé accidentellement au mois de juillet suivant. Hennequin a bien envoyé, au début du mois de mars, « un petit mot » fort aimable et non retrouvé, dont Mirbeau le remercie (Correspondance générale, t. I, p. 761), mais rien ne prouve qu’il y parle du feuilleton de L’Abbé Jules. 8 L’article du Gustave Kahn paraîtra en mai 1888 dans La Revue indépendante. Voir Correspondance générale, t. I, p. 798. 9 La lettre de Goncourt, datée du 9 avril 1888, sera également élogieuse. Il y évoque « le plaisir nerveux, fouetté, que donne votre prose et qui met en quelque sorte en vous quelque chose du coup de fouet avec lequel un conducteur qui a de l’huile de bras enlève un attelage. [...] Puis les grandes et douloureuses batailles de l’abbé avec sa carcasse. L’épisode de Mathurine est superbe et la volupté fauve d’étable qu’elle dégage est d’une chouette couleur » (Correspondance générale, t. I, p. 782). 10 Mirbeau insiste souvent sur les exigences imposées aux journalistes par leurs employeurs, ce qui fait d’eux l’équivalent des prostituées : « Le journaliste se vend à qui le paye. Il est devenu une machine à louanges et à éreintement, comme la fille publique machine à plaisir ; seulement celle-ci ne livre que sa chair, tandis que celui-là livre toute son âme. Il bat son quart dans ses colonnes étroites – son trottoir à lui » (« Le Chantage », Les Grimaces, 29 septembre 1883 ; Combats littéraires, p. 78). 11 Même idée dans la lettre à Gustave Kahn du début mai 1888, où Mirbeau dénoncera « l’énorme bêtise » et « l’insupportable camaraderie où se vautre la critique d’aujourd’hui » (Correspondance générale, t. I, p. 797). 12 Mirbeau exprime ici une conception aristocratique de l’art, réservé aux happy few, et des artistes, êtres privilégiés qui sont les seuls légitimés à se juger les uns les autres. Le public est larvisé et manipulé, la presse est vénale et conformiste, et les critiques littéraires, sauf quelques exceptions, sont tardigrades ou aigris. 13 Banville collabore alors au Gil Blas et à L’Écho de Paris. Antérieurement il a collaboré à La République des Lettres et à La Vie moderne.
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J'ai voulu, en effet, montrer, dans L'Abbé Jules, la lutte de la bête contre l'intelligence ; donner, autant que possible, la notion humaine de ce qu'est un damné 14, expliquer un de ces tempéraments mystérieux et exceptionnels – bien que fréquents – dont la rencontre nous étonne, et dont on dit légèrement : « C'est un fou », sans chercher à découvrir le mécanisme de ces êtres déréglés15. Je l'ai connu, l'abbé Jules, je l'ai aimé16 – car jamais aucun être ne souffrit autant que lui – et j'ai tenté de le rendre dans toute sa vérité effrayante. On me reproche le grossissement que je donne aux choses et aux êtres17. On a peut-être raison. Mais, cependant, quand on se penche au-dessus de cet abîme qu’est l’homme et qu’on en interroge la profondeur inexpliquée, n’est-on pas pris de vertiges et d’hallucinations ? Ce n’est point pour défendre mon livre – croyez-le bien –, que je sais mauvais, déhanché18, mais pour vous éclairer sur mes intentions que [je] vous écris ces quelques lignes. À côté des passions éternelles, presque toujours pareilles, dans chaque individu il y a des particularités morales et physiologiques. Et c’est une de ces particularités que j’ai essayé de fixer. Je ne généralise pas, et il ne faudrait pas conclure, de l’abbé Jules, au mauvais prêtre19, bien que j’aie vu beaucoup de prêtres campagnards, et qu’ils m’aient laissé presque toujours une impression désolante, d’indifférence religieuse et de passions grossières20. Le portrait que vous me faites de votre missionnaire21 m’a très ému, et j’ai regretté de n’avoir pas introduit dans mon livre une belle figure comme celle-là22. Puis j’ai réfléchi. J’ai rencontré, au cours de ma vie, quelques héros, et, en les étudiant, j’ai vu que l’héroïsme n’était au fond qu’une folie, à coup sûr moins dangereuse que celle de l’abbé Jules, mais aussi malsaine, et qu’il provenait d’un déséquilibre, entre le cœur et le cerveau23.
Guy de Maupassant emploie le même terme de « damné » dans sa lettre à Mirbeau de la fin mars 1888. Voir notre article « Maupassant et L’Abbé Jules », Cahiers Octave Mirbeau, n° 11, mars 2004, pp. 229-234. 15 Mirbeau reprend ici exactement la même formule que dans une lettre de la même époque à un critique (peut-être Jean Lorrain). Voir Correspondance générale, t. I, p. 769. 16 Sur le modèle de Jules, voir l’article de Max Coiffait, « L’oncle Louis-Amable dans la malle de l’abbé Jules », Cahiers Octave Mirbeau, n° 10, mars 2003, pp. 200-214. 17 Ce « grossissement » peut être considéré comme une des caractéristiques de l’art du caricaturiste. Mais on peut aussi y voir de l’expressionnisme avant la lettre. Le « peut-être » qui suit semble indiquer que, pour sa part, Mirbeau y voit autre chose que de la vulgaire caricature, même s’il peine à le définir. 18 Ce terme renvoie sans doute à l’apparence absence de composition conforme aux codes en vigueur dans le roman. Mais n’est-ce pas au contraire ce “déhanchement” qui constitue une des originalités du récit ? 19 Mirbeau prend bien soin de se différencier du naturalisme zolien et de ses prétentions à faire œuvre de science, donc à tout expliquer et à rendre possibles des généralisations. Le « mauvais prêtre » est un des personnages récurrents de l’humanité peinte par les écrivains naturalistes et confine au stéréotype. Mirbeau cherche au contraire à individualiser son héros et, de surcroît, s’intéresse moins au problème social de la condition des prêtres catholiques, dont l’athée qu’il est n’a cure, qu’à la difficulté existentielle de tout être pensant et doté d’un tant soit peu d’esprit critique, déchiré entre les besoins de son corps et les exigences de sa religion, entre son besoin de croire en quelque chose et l’impossibilité où il est d’y parvenir. 20 Mais ce genre de prêtres, vulgaires, stupides et concupiscents, contre lesquels vitupère Jules n’a, bien entendu, aucun rapport avec les raisons pour lesquelles il est lui aussi un « mauvais prêtre ». 21 Nous n’avons pas identifié le conte de Banville où apparaît ce personnage et avons en vain interrogé les spécialistes de Banville. Peut-être ne s’agit-il que d’un projet qui n’a pas abouti. 22 Mais il a introduit un missionnaire ô combien fascinant, le père Pamphile.
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Hélas ! mon cher confrère, plus j’interroge la vie, et plus je me sens envahi par la tristesse et par le dégoût. Tout, autour de moi, a si cruellement croulé de ce qui faisait, jadis, mes croyances, mes enthousiasmes. Il ne m’est resté qu’un grand amour de la nature, dans lequel je voudrais oublier24, et qui ne suffit pas aux aspirations de l’être en qui la religion a mis, tout enfant, le poison de ses vagues ivresses 25, en qui la pensée a mis, plus tard, un autre poison... celui du doute26 !... Je vous remercie avec émotion de votre lettre. Elle a, pour moi, un prix énorme, car je sens que tous les deux, nous sommes ravagés par le même mal, abominable et délicieux, qui est ce que j’appelle le Kyste d’art27. Agréez, mon cher confrère, l’expression de mes sentiments très chers, car je vous aime, malgré l’inconnu qui nous sépare. Octave Mirbeau Kérisper, par Auray, Morbihan.

C’est une constante de Mirbeau que de démystifier l’héroïsme, et au premier chef l’héroïsme militaire ou religieux, qui sont des formes de bestialité primitive et mortifère. Avant Freud, il voit dans cette sublimation qu’est l’héroïsme un symptôme de « déséquilibre », c’est-à-dire de névrose. 24 Dans ses périodes de dépression, dès sa jeunesse, et plus encore dans ses dernières années, le neurasthénique Mirbeau a toujours eu tendance à mener une vie végétative et à s’abîmer dans la contemplation de son jardin. 25 Sur sa dénonciation du poison religieux, se reporter à sa réponse de 1902 à l’enquête de la Revue Blanche sur la liberté de l’enseignement, qu’il assimile à la liberté d’empoisonner les puits (voir notre article « Octave Mirbeau et le poison religieux », L’Anjou laïque, n° 75, février 2006 ; http://membres.lycos.fr/fabiensolda/darticles%20francais/PM-OM%20et%20poison%20religieux.pdf ). 26 Cette phrase constitue une espèce de condensé des thèmes que Mirbeau va développer dans Sébastien Roch, dont le héros éponyme va être « chloroformé d’idéal » et empoisonné par de « vagues ivresses » religieuses, avant d’être la victime d’un scepticisme généralisé : rien n’aura survécu de ce à quoi il aura cru. 27 Expression très curieuse, dont c’est la seule occurrence sous la plume de Mirbeau.

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