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Hank Vogel

ou Les lettres d’une jeune veuve

In memoriam

Excuse-moi d'avoir mis du temps avant de t'écrire... Le voyage c'est très bien passé. A mon arrivée à Genève, j'ai essayé de te téléphoner mais la ligne était occupée, alors au bout d'une demi-heure, j'ai perdu courage, bref. La Suisse est toujours très belle. Peutêtre trop belle. Aucune importance, je ne suis pas venue ici pour critiquer le pays de Johan mais pour réaliser, comme tu le sais, la promesse que je me suis faite. Je sais, pour toi, c'est une pure folie mais pour moi une promesse est une promesse et je tenais à la réaliser. Comme prévu, Jane m'a remis son appartement avant de partir pour l’Inde, et ce qui a été très chic de sa part, elle a mis à ma disposition sa voiture, ce qui m'est très pratique pour faire des ballades à la campagne et surtout pour me rendre au cimetière où Johan a été enterré. En parlant de cimetière, il y a trois jours, en me promenant, j'ai visité un cimetière proche de celui de Johan et j'ai eu une drôle de sensation, une impression comme si... Non, ça devait être la fatigue... sûrement, je ne me suis pas encore réadapté au climat d'ici...

La Suisse est vraiment le pays de la sécurité, une sécurité peut-être trop matérielle. Hélas! Je te dis ça, ma chère maman, car aujourd'hui j'ai pris un thé au café de la douane où Johan aimait passer des heures à regarder les gens, surtout les douaniers avec leur féroce autorité, dépourvue de tout sens humanitaire. Mais, sûrement le soir chez eux, ces hommes sont des hommes comme les autres. Oui, la sécurité... mais qu'est-ce que ce mot veut bien dire pour une femme qui a perdu l'être le plus cher?... J'ai l'impression que la mort nous guette, me guette à chaque coin de rue. En parlant d'impression, hier après-midi, je suis allée me recueillir sur la tombe de Johan et j'ai ressenti, comment dire ça, oui, j'ai ressenti la même impression comme l'autre jour dans l'autre cimetière. J'ai senti la présence de quelqu'un, de quelque chose d'indéfinissable, de quelqu'un d'invisible puis... non, ça n'a aucune importance, tu trouverais cela absurde. Je t'embrasse. Anne. Je viens de recevoir ta lettre du huit courant et t'en remercie. Fait attention, ma

fille. Fait attention à ta santé. Et n'oublie pas de prendre régulièrement tes médicaments. Je suis d'accord avec toi qu'une promesse que l'on s'est faite est une promesse. Mais à quoi ça sert de méditer sur le passé. Johan est mort et il faut que tu acceptes ça une fois pour toutes. Pense à toi, ma chère fille. Pense à ton avenir. Tu es jeune après tout. Moi à ta place, je reviendrais en Angleterre et je tâcherais de tout oublier. Méditer sur le passé, sur la tombe d'un mort, ne t'apportera rien. C'est peut-être cruel de te dire ça mais c'est pour ton bien que je le dis. Lis attentivement, ces quelques lignes, je les ai recopiées d’un livre que je te conseille de lire: Rien n'est plus convenable que l'inconcevable pour distraire notre esprit. Et de cette folle danse d'images éclatées dans l'esprit humain, jaillit trompeusement l'espoir qui ne cesse de nous désespérer. La cervelle de l'homme bouillonne tel un volcan que ne peut apaiser que la compréhension de celui-ci. Cette machine si bien réglée, un rien peut la dérégler si ce petit rien se met à vibrer à une vitesse inimaginable. Il n'y a

qu'un seul moyen pour empêcher tous ces petits riens de se mettre à vibrer: être sérieusement attentif au fonctionnement de cette délicate machine. Et ainsi, dans ce silence de l'âme, les parfums de la vie nous font apprécier la vie. L’homme vit. Abandonne Anne. Revient en Angleterre. Ta mère qui t'aime tant. La pluie tombe, tombe mais n'efface que les mots d'amour écrits sur le sable par des esprits en quête d'éternité. Le mot éternité me fascine. Suis-je après tout moi aussi en quête d'éternité? Qu'est-ce que la vie? Qu'est-ce que la mort? Y-a-t-il une autre vie après la mort?... La vie est cruelle. Elle nous arrache le peu de bonheur que nous avons eu tant de mal à mettre soigneusement dans une petite boîte à bijou, une boîte avec du coton... Le temps passe. Il passe comme un nuage au-dessus de notre tête et assombrit le peu d'espoir qu'il nous reste. Ces parole ne sont pas de moi mais d'un jeune écrivain du

siècle dernier qui a écrit de très belles choses sans jamais se faire connaître. Comme des centaines d’autres inconnus qui valent bien les plus connus, les plus célèbres. Oui, ces paroles ne sont pas de moi car moi, je suis têtue et l'espoir est un mot sacré... Le travail abrutit l'homme. Moi, j'ai de la chance de ne pas devoir travailler grâce à la forte somme d'argent, comme tu le sais bien, que j'ai touchée à la mort de Johan. Mais malheureusement, l'homme s'ennuie aussi sans travail. C’est pourquoi, j'ai décidé de faire quelques travaux de traduction... Je ressens de moins en moins le besoin d’avoir des contacts avec les gens. Et puis, j’ai l’impression qu’il n'y a plus de véritables hommes sur cette terre, francs, honnêtes, capables d'aborder une femme sans une arrière pensée... Le voyages forment la jeunesse, dit-on. Si toute fois, jeunesse il y a! Pour moi tous les rêves se sont envolés comme les feuilles

d'un arbres que l'on a abattu en plein printemps. J’aurais tant aimé visiter les plus fantastiques pays du monde, les plus contradictoires... Les États-Unis avec ses déserts infinis et ses cités qui montent jusqu’au ciel. San Francisco et le Far West. La Chine en pleine ébullition et bien d’autres pays encore. Malheureusement, j'ai l'impression que le temps s'est arrêté pour moi. Tous ces pays que je voulais visiter avec Johan, je ne pourrai plus jamais les visiter avec la même ardeur qu’autrefois, la même joie de vivre, librement, avec un esprit totalement libre. Les cartes postales que je t’enverrais, chère maman, ne seraient que de fausses impressions de la réalité. Bien qu'elles n'ont toujours été, et ne le seront toujours, que de fausses impressions de la réalité. La face que l'on veut montrer. Le superficiel. Une face irréprochable. Aussi bien à l'est qu'à l'ouest. Le monde est monde partout. En parlant de monde, je crois que j'ai construit un mur entre le monde et moi. Le monde comme il est maintenant ne m'intéresse pas, ne m'intéresse plus...

Calmement, doucement, après que vous ayez fait le vide intérieur, votre corps astrale quitte son enveloppe charnelle et se met à vagabonder à travers les paysages de l'invisible et du visible. Le mur entre ces deux mondes est alors brisé. Vous pouvez ainsi rencontrer les morts et les vivants qui se trouvent dans le même état que vous. Tout vous est possible: traverser les murs et vous rendre à des milliers de kilomètres de votre corps en un fraction de seconde. Il est conseillé de faire ces exercices la nuit, dans une chambre isolée peu éclairée ou éclairée à la bougie. Un personnage étrange me hante jour et nuit. Il ressemble et ne ressemble pas à Johan. Et chaque fois que j'essaye de m'approcher de lui, il fuit puis disparaît. C’est vraiment étrange. Au fait, je suis en train de lire un livre qui traite des pouvoirs surnaturels de l'être humain. Car il faut absolument que j'entre en contact avec ce personnage mystérieux qui rode autour du cimetière où Johan a été enterré. Je me demande finalement si ce n'est pas Johan qui cherche à me

contacter. Non, je crois plutôt... non, je suis persuadé que c'est Johan qui cherche à tout prix à me contacter. Mais il semble qu'il y ait une obstacle. Est-ce ce fossé qui sépare la vie de la mort? J'ai peur et en même temps je suis attirée par cet, comment dire, oui, par cet état étrange. Le livre que je suis en train de lire est très fascinant. Je crois qu'il me permettra d'entrer en contact avec Johan. En tous cas, je ferai tout pour cela... Anne fut hospitalisée, soignée puis transférée dans une clinique afin de suivre une cure de repos. Sa mère, malgré son âge très avancé, vint à Genève, et après avoir rendu visite à sa fille, remit à son médecin traitant les lettres qu’Anne lui avait écrites. Après avoir lu les lettres avec la plus grande attention, le médecin affirma à la vieille dame que sa fille avait subit un grand choc d'ordre émotif, et que tout ce qu'elle avait écrit au sujet des apparitions de Johan n'avait existé que dans son imagination.

Sceptique, la vieille femme se rendit à ce fameux cimetière... Elle y resta environ une heure dans l'espoir de voir quelque chose... Personne. Rien. Ce n'est qu'en s'apprêtant à partir qu'elle crut entendre une voix appeler quelqu'un. Malheureusement, le vent était là. Au bout de quelque mois, Anne quitta la clinique totalement guérie. Avait-elle réellement et en toute lucidité vu Johan. Un Johan d'ailleurs? Elle-même ne le sait pas, ne le sait plus. Le visible est parfois si difficile à comprendre. Que dire de l'invisible? Dans son isolement, l'être humain cherche toujours à s'accrocher à quelqu'un ou à quelque chose... à une image, réelle ou irréelle, qui lui donne ou qui lui a donné tant de moments de bonheur. Mais la vie est un enfant curieux et ambitieux, qui laisse sans pitié ceux qui traînent, ces rêveurs des paysages du passé qui, dans leur nostalgie, ont de la peine à rattraper son pas. Et ainsi l'esprit humain, vivant entre le ciel et la

terre, entre le passé et l'avenir, entre le réel et l'irréel, a de la peine à voir réellement ce qu'il y a à voir. Il est souvent incapable d'aller au-delà des frontières de sa connaissance car son cerveau est intoxiqué par une montagne de vieux rêves, de désirs, de craintes et de préjugés. Tout est possible dans l'infini. Dans le visible comme dans l'invisible. Mais les cellules de notre cerveau sont sans doute encore trop endormies ou trop conditionnées par toutes ces théories anciennes que nous avons encaissées pour que nous puissions accepter et voir sans mystère ces mondes invisibles qui nous entourent. Il serait autant absurde d ' a ffirmer que nier l'existence de tout monde invisible ou visible autre que celui que nous connaissons déjà... mais si peu.

textes du film Au-delà du rêve avec Anne Katherine image Christian Gloeckler musique Béatrice Sans réalisation Hank Vogel © Le Stylophile, Hank Vogel, 1982, 2013.

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