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Octobre 994.

Demona, femme de Goliath, a organisé une supercherie avec


les humains. Elle est allée se cacher au bas de la falaise. Goliath était parti
avec quelques membres du clan, en chasse, mais ils ne purent revenir avant
le lever du jour. Les Hommes, ce jour là, procédèrent tel que convenu avec
Demona, sauf un qui décida de massacrer les statues dormantes. On essaya
de lui faire entendre raison, mais rien à faire. Lorsque la nuit tomba, Demona
remonta et constata le désastre. Depuis ce jour, elle ne fait plus confiance
aux humains.
Une journée comme les autres. Un beau jour ensoleillé d’avril, avec une
température assez confortable pour ne plus avoir de manteau. Une jeune
adolescente, M, est chez elle avec quelques connaissances. Sa mère, D, ne
va pas bien. C’est comme ça depuis des années déjà mais, du haut de ses 15
ans, elle ne pense pas à tout ça. Les filles avertissent D qu’elles vont faire
une course rapide au centre d’achat du quartier, à quatre coins de rue; elles
lui appelleraient une ambulance à leur retour. La mère irait se coucher
pendant ce temps, pour se reposer.

L’air est bon, les rayons du soleil sont chauds. Les trois demoiselles vont à la
pharmacie chercher quelques trucs puis zieutent un peu avant de repartir.
Elles rigolent. Elles ne se doutent pas le moins du monde de se qui est sur le
point de se produire.

À leur retour, la mère est réveillée par sa fille pendant qu’une autre se charge
du téléphone. La réceptionniste semble ne pas comprendre la demande qui
lui est faite et fait répéter inlassablement. La fille de D n’aime pas ça… elle
tourne en rond, commence à vouloir hausser le ton… elle va se planter dans
l’embrasure de porte pour voir si sa mère va se lever…

Le cœur de D s’est arrêté déjà. Son corps, qui commence à manquer


d’oxygène, se met à réagir violemment. Elle a l’air d’être elle-même devenue
un cœur, et elle bat! Son corps se bat afin de rétablir ses fonctions vitales…
sans succès. D s’apaise et s’éteint pendant que sa fille hurle et frappe dans
une porte. Elle va arracher le téléphone des mains de son amie et se met à
crier.

- Est en train de mourir, criss, vas-tu falloir que j’te l’épèle?!

Elle lâche le téléphone et se met à tourner en rond, nerveusement. Elle


espère malgré sa peur. Quelques minutes passent, qui semble comme une
éternité, comme chaque fois que l’angoisse s’empare de nous. Trois voitures
de police ont été envoyées, alors que les filles ont demandé une ambulance.
La fille de D se met à jurer, ne comprend rien.

Les policiers s’approchent de D et procède selon leur protocole; ils se mettent


à lui parler et espérer une réponse, alors que son visage est déjà marqué du
violet et bleu typique à la mort depuis longtemps. Sa fille rage encore plus…

Les trois filles sortent dehors, laissent les policiers faire, en rageant et en
jurant. Un groupe de jeunes passe; ils ont déjà fréquenté M. Ils ne semblent
pas comprendre pourquoi autant de véhicules de police encombrent le
stationnement. M ne leur laisse pas le temps de poser la question.

-C’est juste ma mère qui est en train de crever!

Le groupe continue son chemin. Ils ont, pour la plupart, connue D. Aucun
d’eux ne semble plus avoir de regard envers M et sa rage.
Une ambulance arrive enfin, même si tous savent qu’il est déjà trop tard
depuis longtemps. On attache D sur une civière, on la sort, puis on demande
à M de monter dans une des voitures qui escortent l’ambulance. M se
referme sur elle-même. Le policier s’énerve; il tombe sur tous les feux rouges
pendant le trajet.

-Tu peux le dire, tabarnak, fait du bien des fois.

Le policier reste avec M, même dans la petite salle où elle est envoyée en
attendant. Son oncle arrive, avec sa femme. L’atmosphère est tendue… Deux
médecins entrent.

-On est désolé, on a pas pu la sauver…

M prend le téléphone. Elle retourne l’appel à une amie, qui avait téléphoné
juste avant leur départ.

-Ouin, est morte…

-T’es sérieuse?

-C’est trop tard pour le poisson d’avril.

On offre à la famille de voir le corps une dernière fois. On remet une


enveloppe à M, qui contient les petites boules qui étaient les boucles
d’oreilles de D. Elle n’avait pas d’autres bijoux. M ne l’avait jamais vue en
porter.

M eu du mal à dormir pendant quelques jours. Le deuxième soir, elle écrira


un poème de deux pages; l’un des derniers qu’elle sera capable de composer.
Le poème est imprimé puis envoyé avec D à l’incinérateur, après le service.

Un mois s’est écoulé. Il fait beau. M se rend au cimetière avec son frère plus
jeune, son père et sa femme. Ils vont rejoindre les gens qui ont bien voulu se
présenter pour mettre l’urne en terre. D a un trou mais n’aura pas de pierre
tombale. Personne n’a voulu défrayer les coûts pour indiquer sa présence.

Avec le temps, M a appris qu’elle ne connaissait absolument rien de sa mère.


Ni ses goûts musicaux, ni ses peurs, ni ses passe-temps… D avait cessé
d’exister en devenant mère. La bibliothèque était remplie de livres, mais
jamais M ne l’a vue en ouvrir un seul. Des disques de vinyles ont déjà trônés
sous la télé, dans les portes du meuble, mais jamais M n’a entendu un seul
morceau de musique.

M n’a apprit que beaucoup plus tard que l’idole de D était Ginette Reno. Elle
ne sût qu’après l’incident qu’elle ne voulait pas être incinérée, parce qu’elle
avait peur du feu, désir qui n’a pu s’accomplir, faute de testament et
d’argent. M n’a jamais entendu sa mère lui parler d’une vision qu’elle avait
déjà eue, au sous-sol de la maison familiale, pendue à une poutre du
plafond…

M a découvert la musique, la vraie, celle qui parle avec l’âme et dont les
mots sont le véhicule d’emprunt. Elle a travaillé sur une chanson, en a sortie
une réflexion.

Dix ans après, la douleur est atténuée, mais pas les souvenirs. Beaucoup de
détails se sont effacés, mais pas les images. Depuis quelques semaines, M en
rêve. Elle voit sa mère, elle voit l’endroit où elle a grandie, mais pas
nécessairement en même temps. Elle ignore si tout cela a une signification.

M aimerait l’avoir encore près d’elle. Parce qu’avec les années, on est moins
imbécile. Avec le temps, les relations mères-filles se teintent généralement
d’une belle amitié. M ne connaîtra jamais cette chance. Certes, sont père
s’est marié, mais ce n’est pas pareil. Ce n’est pas elle qui l’a mise au monde,
pas plus qu’elle ne lui a apprit à faire du vélo ou à se laver…

M s’est approprié la chanson sur laquelle elle avait réfléchi. Elle l’a rechantée.
Et elle la chantera encore et encore, jusqu’à sa propre mort…

Pour ceux qui se poseront la question à la lecture de ce texte, oui, je l'ai


vraiment vécu. L'écriture de ce texte n'est pas dans le but d'attirer attention
des gens, ou de faire pitié, ou peu importe ce qui vous vient l'esprit. J'avais
besoin de l'écrire, tout simplement. Tout comme mes autres textes, qui
s'imposent naturellement à moi. Désolée si je vous ai fait pleurer. Dites-vous
qu'au moins, vous n'avez pas la vraie image d'implantée dans le crâne pour
le reste de vos jours, comme moi. Je ne dis pas que votre deuil est moindre,
si deuil il y a. Ce que je dis, c'est que c'est atroce lorsqu'on voit une personne
mourir et de ne se rendu compte qu'a ce moment qu'on avait, quelque part
enfoui, de l'amour à lui donner...