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Imagine demain le monde

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+ Fermer les
paradis hscaux ?
+ Banques éthiques
Veiller à son « propre »
argent
+ Quelles sciences pour
le nouveau monde ?
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Quel juste soutien
au photovoltaïque ?
Un accouchement ne se
réussit pas, il se vit
Le jardinier-maraîcher
Small is beautiful
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Le logement
comme anti-crise
Louer, rénover, construire écolo-abordable
2
[imagine 97] mai & juin 2013
C’est le printemps pour
les banques alternatives,
ces hnanceurs de chan-
gement ! Avec l’annonce
de la creation de New B,
hn mars, c'est tout le
secteur ethique qui est
mis en lumière.
Sale temps, par contre,
pour les paradis hscaux
et pour les banques qui
trahquent dans ces eaux
troubles. L’affaire
Cahuzac, en France,
aura de serieuses
repercussions. A l'echelon
europeen au moins. C'est
le moins que l’on puisse
esperer !
L
ors de la crise financière de
2007-2008, trois des quatre
plus grandes banques du
pays (BNP Paribas Fortis,
Dexia et KBC) seraient
tombées en faillite si l’Etat
n’était pas intervenu à coups de milliards
pour les sauver. Du fait qu’elles étaient
considérées comme too big to fail, « trop
grandes pour (pouvoir) faire faillite »,
leur chute aurait engendré un chaos
préjudiciable pour tous. Via les caisses
de l’Etat, les citoyens ont donc dû payer
pour les tirer d’affaire.
Les sept péchés capitaux des banques
Cinq ans plus tard, alors que les Etats
vont de plans d’austérité en tentatives de
sauvetage de pans entiers de l’économie,
les choses ont-elles fondamentalement
évolué chez les banquiers ? Jusqu’il y
a peu, seulement de façon marginale.
Preuve en est la mise en ligne, en octobre
dernier, d’un site baptisé « Les sept péchés
capitaux des banques » (1), par le député
européen Ecolo Philippe Lamberts, fin
limier des pratiques bancaires. Le moins
qu’on puisse dire est qu’il en donne une
image peu réjouissante (voir le tableau
ci-contre). Et l’eurodéputé de dépeindre en
ces mots les péchés des banques ainsi que
les remèdes à leur administrer.
1º La mcgalomanic leur fait accumuler
les risques. Il faut donc procéder au
démantèlement des banques dont le bilan
dépasse les 100 milliards d’euros.
2º La toXicomanic : à ces dealeuses et
consommatrices de produits toxiques
(subprimes, etc.), il faut interdire de mettre
sur le marché des produits financiers qui
présentent trop de risques.
3º La þcrVcrsion : elles utilisent l’argent
de leurs clients pour spéculer. Il convient
donc de contraindre les banques univer-
selles à opter pour le statut soit d’une
banque de détail, soit d’une banque
d’investissement.
4º Lc Vamþirismc : elles socialisent leurs
pertes, l’Etat ayant dû intervenir pour les
aider. Pour l’éviter, il faut les obliger à
couvrir leurs dépôts d’épargne.
5º La cuþiditc : l’accumulation frénétique
du capital contribue aux rémunérations
hors normes des banquiers. Il faut intro-
duire une taxation confiscatoire des hauts
revenus.
ôº La lourbcric : elles utilisent une mul-
titude de subterfuges pour maquiller leurs
comptes ou échapper à l’impôt, notamment
via les paradis fiscaux. « Il est urgent
de pénaliser ces pratiques, préconise
le député. Les sanctions envisageables
pourraient inclure le retrait de la licence
bancaire, l’interdiction de faire appel à
l’épargne des particuliers ou encore la
taxation des flux financiers à destination
ou en provenance des filiales situées dans
les paradis fiscaux. »
7º L'imþrudcncc : en empruntant à très
court terme sur les marchés financiers, les
banques financent à moindre coût leurs
activités spéculatives, ce qui les fragilise
quand le marché se tarit. Pour freiner ce
phénomène, une mesure parmi d’autres
serait de taxer les sources de financement
instables.
Les douze valeurs de New B
De même que nous ne changeons pas faci-
lement de mutuelle, nous ne changeons
pas facilement de banque. Mais tous ces
comportements scandaleux ont fini par
créer, chez de nombreux citoyens, une
envie forte d’autres perspectives pour leur
argent.
Dans ce contexte, l’annonce de la création
de New B, le 31 mars dernier, constitue
une heureuse nouvelle (2). Dans les
starting blocks depuis plusieurs années
déjà, cette banque coopérative, soutenue
d’emblée par une soixantaine d’ONG (une
trentaine d’autres seraient sur le point
d’y participer) a connu un démarrage
en flèche : 10 000 coopérateurs en 48
heures ! Puis un rythme de croisière s’est
installé. Au moment de clôturer la rédac-
tion de ce magazine, à la mi-avril, plus
de 36 500 personnes avaient souscrit une
part symbolique de 20 euros pour exprimer
leur volonté de prendre part à la création
de cette nouvelle banque. La décision de
lancer effectivement les activités sera prise
le samedi 6 juillet, lors d’une assemblée
générale des coopérateurs où l’on s’attend
à voir des milliers de participants. Le
capital minimum légal pour lancer le projet
est de 6,2 millions d’euros.
« Nous avons travaillé pendant une année
avec des financiers pour établir un plan
d’affaires, explique Bernard Bayot, direc-
teur du Réseau Fa, à la tête du projet de
la New B. Notre espoir était de rassembler
10 000 coopérateurs en cent jours de
campagne de recrutement, grâce à des
soirées d’information d’ici fin juin. Mais
le succès est tel que nous allons revoir nos
chiffres », explique-t-il. Et qui sont ces
coopérateurs ? « Des personnes proches
des mouvements sociaux qui soutiennent
directement le projet, mais aussi un plus
large public composé de gens qui veulent
retrouver leur ancienne banque coopéra-
tive par exemple, comme la CGER ou la
Bacob, et qui manifestent leur adhésion à
des valeurs positives. »
La New B a inscrit dans ses statuts les
douze valeurs suivantes :
1º L'inscrtion socialc à travers des
dizaines d’associations et des dizaines de
milliers de coopérateurs.
2º La simþlicitc en proposant aux clients
des produits et services simples à com-
prendre.
3º La sccuritc à travers des investisse-
ments dans l’économie réelle, en Belgique
essentiellement.
4º La durabilitc en excluant tout produit
ou projet nuisible à l’environnement et à
la société.
5º La transþarcncc dans toutes les activi-
tés de la banque.
ôº L'innoVation en favorisant des solu-
tions originales pour le développement
d’une économie sociale et écologique.
7º La þarticiþation des clients-coopéra-
teurs, qui occuperont le siège du conduc-
teur lors des assemblées générales.
8º L'honnctctc par le partage équilibré
des bénéfices entre les épargnants et les
coopérateurs.
9º L'inclusion via l’accès aux services
bancaires pour tous.
10º La sobrictc dans la gestion écono-
mique.
11º La diVcrsitc dcs dillcrcnccs cultu-
relles et sociales entre les personnes.
12º La þroXimitc aVcc lcs clicnts.
New B a pour objectif d’offrir tous les
services de base d’une banque ordinaire
auxquels le particulier peut prétendre :
les opérations sur les comptes courant et
d’épargne, les retraits d’argent dans les
distributeurs Mister Cash et Bancontact,
Banques
Veiller à notre
New B, que l’on prononce New Bee, comme
« nouvelle abeille » ? En termes d’image,
l’abeille est le symbole par excellence de
l’économie coopérative.
Edito
[imagine 97] mai & juin 2013
3
ainsi que toutes les formes de crédit.
« Notre objectif est de proposer une
banque qui pèse sur le marché belge. Ce
qui implique d’avoir un capital signifi-
catif. On parle de plusieurs dizaines de
millions au départ. Cet argent viendrait
de trois sources : les coopérateurs, qui
seront invités à augmenter leurs prises de
participation lorsque la banque sera effec-
tivement lancée. Pour être coopérateur,
le plancher est de 20 euros et le plafond
de 3 000 euros environ, ce qui permet de
toucher un dividende de 190 euros par
an (6 % maximum), sans aucune retenue
fiscale à partir du moment où l’institution
sera agréée par le Conseil national de la
coopération. Les trois Régions du pays,
qui ont aidé financièrement à la réalisation
des études et au lancement de la campagne
de recrutement des coopérateurs, seront
également invitées à participer à son
capital. Et il y aura enfin des investisseurs
privés, capables de mobiliser rapidement
des sommes importantes, ce qui permettra
de conserver un rapport acceptable entre le
volume de crédits octroyés et les capitaux
disponibles. »
Et le personnel ? « Il y a déjà une dizaine
de personnes qui travaillent au lancement.
Et nous recevons de très nombreuses
lettres de candidature émanant de per-
sonnes qui occupent des fonctions à tous
les niveaux dans le secteur bancaire »,
témoigne-t-il encore.
Triodos : vingt ans d’expérience
en Belgique
« Nous n’avons pas été étonnés de l’inté-
rêt suscité par l’annonce de la création de
New B, réagit Olivier Marquet, directeur
depuis dix ans de la filiale belge de la
banque Triodos. Nous considérons New B
comme un allié qui va contribuer à faire
croître l’intérêt de la population pour les
banques éthiques. Le nombre de visites
sur notre site a ainsi doublé depuis début
avril. »
La banque Triodos est une société ano-
nyme créée aux Pays-Bas en 1980. Elle a
ensuite implanté des filiales dans plusieurs
pays européens : en Belgique (1993), au
Royaume-Uni (1994), en Espagne (2004)
et en Allemagne (2009). L’année dernière
elle a mis un pied en France. En chiffres,
Triodos est aujourd’hui la plus grande
banque éthique en Europe, avec 5,3 mil-
liards de total de bilan, 437 000 clients et
788 collaborateurs.
En Belgique, Triodos compte 57 000 clients
et a octroyé des crédits pour 721 millions
d’euros, principalement dans les domaines
des énergies renouvelables, de l’immobilier
durable, de l’économie sociale et de la
culture alternative. L’an dernier, les dépôts
de la clientèle ont dépassé 1,1 milliard
d’euros (+ 14 %). Le bénéfice net de la
succursale belge a atteint 9,8 millions en
2012. Et le siège, situé rue Haute à
Bruxelles, compte 91 collaborateurs.
« Sur le papier, explique Olivier Marquet,
entre New B et Triodos, tous les objectifs
sont quasi les mêmes. Parlons donc de ce
qui nous différencie. New B fait le choix de
la coopérative, tandis que nous avons fait
celui de la société anonyme, il y a plus de
30 ans, parce que cette structure juridique
nous paraissait être celle qui nous permet-
trait d’assurer la croissance la plus rapide.
Nous connaissons en effet une croissance
moyenne de 20 % par an. Ce qui signifie
qu’en crédits octroyés aux clients, il faut
assurer une croissance annuelle de 30 %,
car les crédits s’amortissent. Aller au-delà
de 30 % de crédits, c’est entrer dans des
zones à risques. »
Selon le directeur de Triodos Belgique,
c’est l’accompagnement des clients dans
le montage de leurs projets qui fait une
bonne part du succès de la banque. « Une
importante partie de notre métier consiste
à bien sélectionner les projets dans
lesquels l’argent des épargnants va être
investi. Nous devons consacrer du temps
et des compétences à la structuration
des crédits. Nous avons développé une
grande expertise dans le financement d’un
ensemble de secteurs, comme les maisons
médicales, les maisons de repos ou encore
les éoliennes par exemple, avec 450 mou-
lins à notre actif, dont 200 en Belgique. Et
pour ce qui concerne la relation avec nos
clients, actionnaires et épargnants, nous
organisons chaque année une journée qui
est entièrement dédiée à leur écoute. »
Triodos offre déjà tous les services ban-
caires liés aux comptes à vue aux Pays-
Bas, en Espagne et en Allemagne. Elle va
faire de même en 2014 en Belgique.
La crise que connaît le secteur bancaire
est favorable aux banques éthiques. « Le
contexte contribue à notre développement,
constate Olivier Marquet. En Espagne,
nous ouvrons 5 000 à 6 000 nouveaux
comptes par mois. C’est la situation glo-
bale du pays qui explique cette croissance,
ainsi que l’ouverture de points de vente
locaux. Nous allons tester ce dispositif en
Belgique en 2014. Si c’est concluant, nous
ouvrirons des agences dans différentes
villes belges. »
Son « propre » argent
Etymologiquement, faire crédit, c’est
croire (credere) en quelqu’un ou en
une institution. L’épanouissement des
banques éthiques, ce sont des citoyens qui
expriment un profond désir de croire à un
autre modèle de relation de l’homme avec
l’argent.
« Selon Spinoza, il existe deux émotions
fondamentales : la joie et la peur, explique
le philosophe Patrick Viveret (3). Il faut
apporter de l’eros pour faire pendant
au thanatos, au caractère pathogène du
modèle actuel. Au couple démesure-mal de
vivre, il faut répondre par le couple positif
simplicité-joie de vivre. »
Et cela passe aussi par l’attention que
chacun porte à ce que la banque fait (de
démesuré, de mal ou de triste, de joyeux
ou de bien) de notre « propre » argent. Q
(1) www.pechesbancaires.eu
(2) Lire également les interviews dans le supplément Demain le monde.
(3) Dans un entretien avec Bénédicte Manier, auteur de Un million de
révolutions tranquilles, Les Liens qui libèrent, 2012.
« propre » argent
þar Andrc Buwct, rcdactcur cn chcl
La météo des banques
Les chiffres sur lesquels sont bases cette meteo sont sur www.pechesbancaires.eu
Les premiers actionnaires de BNP Paribas sont l’Etat français (17 % du capital) et l’Etat belge (11,
7 %). Belfus, de son côté, est entièrement passée aux mains de l'Etat belge. La question : mais
que font encore ces banques dans les paradis fscaux ? L'affaire Cahuzac, du nom de l'ex-mi-
nistre français du Budget et fraudeur fscal, devrait contribuer à mettre un terme à ces pratiques.
Source : Philippe Lamberts, sur la base des rapports annuels 2011 des banques citées.
4
[imagine 97] mai & juin 2013
Bio
Le jardinier-maraîcher
Small is beautiful and prohtable.
En couverture
- Le logement comme anti-crise
- Renovation et construction :
pour une ecologie de l'habitat
- Construire au juste prix :
astuces, pistes et bonnes idees
- Acces au logement : trouver son toit
- Community Land Trust :
diviser la propriete pour mieux habiter
Recherche
Quelles sciences pour penser
le nouveau monde ?
Politique
Méhez-vous des « coucous » l
Energie
Cadre éolien : aux mâts, citoyens l
Quel juste soutien au photovoltaïque ?
Ethologie-Science
Le buzz des cardinaux
Reportage
Narinaleda (Espagne) : le village ou
coopérer est une réalité
Chine
L'immobilier « copié-collé » : une bulle ?
Bolivie
Evo et les machos
Nord-Sud
Thamani : un reseau d’échange
de savoir-faire
Colombie
Droits de l’homme
vs accords commerciaux
Chroniques
- Fermer les paradis hscaux ?
Un deh politique a l'echelle mondiale, par
Arnaud Zacharie
- La culture dans tous ses états,
par Claude Semal
Santé
Un accouchement
ne se reussit pas, il se vit
Supplement Demain le monde
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Jean-François Pollet, chef de rubrique Nord-Sud
(jfp@imagine-magazine.com)
André Ruwet, rédacteur en chef
(andre.ruwet@imagine-magazine.com)
Chroniqueurs et collaborateurs réguliers
Etienne Bours, Thierry Detienne, Jean Faniel, Christophe
Haveaux, Philippe Lamotte, Isabelle Masson-Loodts, Geof-
froy Matagne, Valérie Mostert, Amélie Mouton, Claude
Semal, Pablo Servigne, Pierre Titeux , Sandrine Warsztacki
et Arnaud Zacharie
Ont également collaboré à ce numéro
Gauthier Chapelle, Eric Ravenne, Johan Verhoeven, Edith
Wustefeld
Illustrations Julie Graux, Kanar, Katherine Longly,
Manu et Stiki
Corrections - Claude Bouché
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Le magazine de la métamorphose écologique
Imagine demain le monde paraît six fois par an, en janvier, mars, mai, juillet, septembre et novembre. Créé en 1996 et géré depuis 2002
par l’équipe qui le réalise, Imagine est indépendant de tout groupe de presse ou parti politique. Résolument tourné vers l’émancipation
citoyenne, le magazine traite de sujets se rapportant à l’écologie, aux relations Nord-Sud et aux grandes questions de société.
Clôture de la rédaction de ce numéro, le 15 avril. Le prochain numéro sortira début juillet.
8
10
37
38
30
28
36
20
26
Sommaire
40
22
24
2 Edito 6 Zoom 44 Cuisine & Ecodilemmes
46 Coups de cœur culturels 49 Agenda 50 Livres
34
100
%
Le vignoble Galler
en biodynamie
Dans un récent article sur la coopérative
Vin de Liège (1), nous signalions l’existence
d’un ensemble d’autres vignobles en Belgique,
dont un certain nombre en « agriculture
raisonnée », c’est-à-dire soucieux d’utiliser des
doses « raisonnables » de produits chimiques
de synthèse dans leur vignoble. Parmi eux,
écrivions-nous, celui de la famille Galler, à Vaux-
sous-Chèvremont (Chaudfontaine),
planté en 2009. C’était une erreur.
« Nous pratiquons activement la biodynamie et
sommes résolument bio », nous explique Justine
Galler. Et comment se sont déroulées ces toutes
premières vendanges ? « 2012 fut une année
atypique et difficile (gelées tardives, climat
propice au mildiou, été pluvieux…). Néanmoins
les efforts ont payé, nous avons pu vendanger
des raisins sains ! Les quantités récoltées sont
bien moindres que celles espérées (à peine
80 litres de blanc et 60 de rouge au lieu des
400 litres attendus), mais les cuvées sont pro-
metteuses, nous sommes très satisfaits des résul-
tats. 2012 sera indéniablement un millésime de
vigneron (2). Nous commençons par le pire et
pourtant nous avons pu maintenir un vignoble
sain tout en restant bio, c’est la principale leçon
que nous tirons de l’expérience. »Q
(1) Imagine n° 94, novembre-décembre 2012.
(2) Expression employée quand la météo « fait des siennes ».
Voitures
Ajoutez 2 000 euros
à vos frais de carburant !
L’
avez-vous remarqué, vous aussi ? Malgré votre vigilance pour réduire votre
consommation (lever le pied, veiller à la pression des pneus, ne rien laisser
traîner qui puisse alourdir le véhicule…), votre voiture consomme entre un
cinquième et un quart de plus que ce qui est annoncé par le constructeur.
L’explication ? Les tests officiels sont manipulés. Et les consommations publiées par
les constructeurs sont, en moyenne, 23 % plus basses que les chiffres réels. Voilà ce
que révèle un rapport publié le 13 mars dernier par la fédération européenne Transport
and Environment (T&E) (1).
Mais comment font les constructeurs pour tricher ? Selon ce rapport, ils utilisent des vé-
hicules spécialement préparés à cet effet. Ils mettent en œuvre une vingtaine d’astuces,
en exploitant des échappatoires et flexibilités pour améliorer l’image « verte » de leurs
voitures. Quelques exemples : ils surgonflent les pneus, appliquent des bandes adhé-
sives pour boucher les fentes autour des portières, utilisent des lubrifiants spéciaux,
diminuent le poids des véhicules, réalisent des tests en altitude (là où la résistance à
l’air est moindre), à des températures élevées et sur des pistes à la surface impeccable-
ment lisse, etc. Au bout du compte, par rapport à un usage « normal » du véhicule, cela
fait une sacrée différence. Environ 2 000 euros de frais supplémentaires en carburant
à débourser par l’automobiliste moyen sur la durée de vie de son véhicule. Gloups !
Pour Pierre Courbe, chargé de mission Mobilité chez Inter-Environnement Wallonie,
« les constructeurs abusent aussi les législateurs, vu que les objectifs fixés par les
règlements européens visant à abaisser les émissions de CO
2
des voitures et des ca-
mionnettes neuves ne sont in fine respectés qu’en laboratoire et pas sur la route. La
seule manière de rétablir la confiance et d’atteindre effectivement les réductions de CO
2
imposées est d’interdire les tours de passe-passe dans les procédures de tests ».
Depuis 2006, T&E demande que soit introduit un nouveau cycle de tests, afin de véri-
fier que les performances des véhicules sont conformes aux résultats des tests des
constructeurs. En vain ! Lobby, quand tu nous tiens…
Parmi les réactions possibles à la portée des écoconsommateurs : privilégier encore et
encore les véhicules qui consomment réellement le moins. Quand ceux qui consom-
ment trop se vendront moins, ils disparaîtront des chaînes de fabrication. Q
(1) www.transportenvironment.org/realworldemissions
Zoom
[imagine 92] juillet & août 2012
5
Les premiers raisins, étalés sur
de la paille, et manipulés avec le
plus grand soin.
[imagine 97] mai & juin 2013
5
Justine Galler et sa toute première récolte de rouge.
Comment les constructeurs manipulent les tests
de consommation de carburant
L
a balance de la justice vient de retrouver un peu d’équilibre dans l’affaire des « 11
de Wetteren », ces activistes condamnés à des peines de prison disproportion-
nées pour avoir remplacé des pommes de terre transgéniques par des patates
biologiques dans un champ d’essai en plein air, en mai 2011 (1).
Qui serait au courant des OGM sans cette action ?
Dans un article publié par l’hebdomadaire flamand Knack (2), Serge Gutwirth et Dirk
Voorhoof, deux professeurs d’université spécialisés en droits de l’homme (VUB et UGent),
ont en effet démontré l’invalidité du jugement rendu par le tribunal de Dendermonde en
février dernier. Ils estiment que les juges, en refusant d’entendre les témoins proposés
par la défense et de visionner des enregistrements vidéo qui leur auraient permis d’avoir
une autre lecture de l’événement, n’ont pas respecté une stratégie de défense « légale et
légitime ». Les deux juristes dénoncent tout particulièrement la criminalisation de l’action
politique et de l’activisme environnemental, qui bafoue des droits fondamentaux inscrits
dans la Convention européenne des droits de l’homme. « Cet argument est de la plus haute
importance, parce que les militants s’appuient tant sur l’état d’urgence que sur les libertés
d’expression, d’association et de réunion pacifique, expliquent les professeurs d’université.
Qui serait au courant de l’expérimentation d’OGM en plein champ et des risques qui y sont
associés sans cette action ?», questionnent-ils.
Contre l’avis des citoyens
Quant à la condamnation pour « association de malfaiteurs », ils la jugent « alarmante »,
et inacceptable en cas de conflits sociaux. Autre source d’étonnement : le fait que le
tribunal n’ait pas tenu compte d’un verdict récent du tribunal de Gand (août 2012), qui a
reconnu l’illégalité de la décision d’autorisation de culture transgénique en plein champ.
L’expérience avait de plus été autorisée contre l’avis des citoyens. « Une consultation
publique avait montré qu’ils étaient nombreux à la désapprouver. Mais le pouvoir politique
n’a pas tenu compte des objections,
au nom de la liberté scientifique. C’est
d’abord leur irresponsabilité qui con-
duit aujourd’hui des militants devant
le tribunal », rappelle Marc Fishers,
de l’association Nature et Progrès.
« Avant de chercher tout et n’importe
quoi au nom de la science, on devrait
d’abord s’interroger sérieusement
sur l’utilité sociale et économique des
OGM. »
Qu’une institution censée garantir la
bonne santé de notre Etat de droit ait
rendu un jugement aussi partial laisse
donc particulièrement songeur, surtout
dans un contexte où OGM et démocra-
tie peinent visiblement à faire bon
ménage. Négligence, ignorance, parti
pris ? Il faut en tout cas espérer que
cette publication pèse positivement
sur l’attitude des juges au prochain
procès. « Ce qui est important, estime
Mieke Van den Broeck, avocate des prévenus, c’est que le débat s’est emparé du monde
juridique, alors qu’il y était inexistant auparavant. Or, il est essentiel qu’un maximum de
juristes s’expriment sur ce sujet, car l’issue de ce procès sera déterminante pour tous les
jugements à venir concernant des activistes. » Rendez-vous le 28 mai prochain au tribunal
de Dendermonde, où plusieurs activités seront proposées en marge du procès. Au pro-
gramme : des échanges autour de l’indépendance de la recherche, des alternatives agricoles
et de la criminalisation des mouvements sociaux. . QAmélie Mouton
(1) Lire Imagine n° 96.
(2) Knack, 27 mars 2013, p. 92-93. Une traduction française est proposée sur le site
d’Inter-Environnement Wallonie : www.iew.be
www.feldliberation.org.
6
[imagine 97] mai & juin 2013
OGM : procès des
« 11 de Wetteren »
Deux juristes remettent
les pendules à l’heure
97 numéros de 50 pages comptant chacune
en moyenne 5 000 signes environ.
Donc 24 250 000 signes depuis la création
d’Imagine.
Savez-vous que cela représente l’équivalent
d’une centaine de livres de format moyen ?
Impressionnant, non ?
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vivre, les voix alternatives, à la recherche de
la simplicité et de la joie d’exister ont besoin
de soutien pour se faire entendre plus haut,
plus loin. Pour reprendre en main les vrais
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de résistance
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Investissements solidaires
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L’argent vert,
ça existe !
+ Les leçons de la
famine en Afrique
de l’Est
+ Politique : art ou
retards du compromis
« à la Belge » ?
+ Nanomatériaux,
mégadangers



Mieux que le PIB,
la « capabilité »
Energie : vers une
Europe 100 % renouvelable
5 4 1 4 3 0 6 1 8 0 1 3 0 0 0 9 1 0
Etat des lieux
de la planète
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+ Politique
Activez… votre langage !
+ Chronique de Claude Semal
Eva et Jean-Luc
+ Faire la chasse
au gaspillage alimentaire
Comment décider
autrement ?
Pour
décider quoi ?
Urgence écologique !
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Numéro spécial
Sommet de la planète
"Rio+20"
Etat des lieux
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Sur la piste de
communes pilotes
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Enjeux à tous les étages
+ Les dessous de notre assiette
Le maïs
+ La dépendance mondiale
envers les matières premières
Ecologie
Les mécanismes
du vivant
Les sentiers,
voie vers une autre mobilité
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La puissance
du bonheur
Se changer soi, changer le monde
Jon Kabat-Zinn Matthieu Ricard Christophe André Pierre Rabhi Ilios Kotsou
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Slow
press
+ Recherche : quelle
transition pour nos sociétés ?
+ Politique : la Belgique,
terre de compromis, tremble
+ Tunisie : la Révolution
toujours en cours
5 4 1 4 3 0 6 1 8 0 1 3 0 0 0 9 5 0
La lumière bleue,
contre le blues de l’hiver
30 km/h pour redonner
vie à la ville
Amazonie : pétrole ou forêt,
les Indiens ont choisi
j a n v i e r & f é v r i e r 2 0 1 3 | n ° 9 5 | 6 , 5 0 €
Devenir « locavore »
La fourche et la fourchette,
fers de lance de la relocalisation
Et si on commençait par s’interroger sur l’utilité
sociale et économique des OGM ?
L’issue du prochain procès des « 11 de Wetteren »,
le 28 mai, sera déterminante pour tous les activistes.
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Triskelia
Un accompagnement
qui a du sens
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P
endant 15 ans, Isabelle Bulthez a travaillé
dans une société d’audit. « J’essayais d’y cul-
tiver des rapports humains agréables, avec
succès. Et puis j’ai à la fois reçu une promo-
tion et un retour de flammes de ma supérieure directe,
qui remettait en cause des valeurs fondamentales
pour moi. J’ai alors pris conscience que je me ruinais
la santé pour faire gagner de l’argent à cette socié-
té. » C’est la rupture, et l’envie de redémarrer avec un
business différent, plus humain. « Petit à petit, au fil
des formations, des réflexions et des rencontres avec
des personnes très impliquées dans le développement
durable, l’intérêt pour l’aspect environnemental et
soutenable est venu colorer mon projet. »
Isabelle Bulthez fonde alors Triskelia (du grec triské-
lès qui signifie « à trois jambes »), afin de mettre
ses compétences et son enthousiasme au service des
autres en réalisant des projets viables, vivables et
équitables, des projets qui ont du sens et respectent
l’environnement au sens large. « Ma proposition
est d’accompagner une entreprise, une association
dans la découverte de son objectif durable propre. Je
ne veux pas venir avec ma recette toute faite, mais
bien guider le groupe pour qu’il trouve la sienne. Et
ensuite l’aider à passer le cap du changement et à
faire avancer les choses ». Ses connaissances dans
le domaine de l’audit et de la gestion de collectifs,
acquise dans sa vie professionnelle passée, peuvent
évidemment s’appliquer et être utiles à d’autres pro-
jets, correspondant à des valeurs plus justes.
Aujourd’hui, Isabelle Bulthez est à la recherche de
collaborations. « Quand on essaie de promouvoir des
valeurs plus humaines, on a un peu de mal à entrer
dans une logique de vente », sourit-elle. Changer de
vie et se créer de nouveaux contacts dans le milieu du
développement durable n’est pas toujours évident !
Puisse donc Imagine jouer son rôle de coup de pouce !
QL.d.H.
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[imagine 97] mai & juin 2013
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!
Edition Printemps
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[imagine 97] mai & juin 2013
Le jardinier-maraîcher
Small is beautiful…
and prohtable
Q
uébécois, jeune père de deux enfants installé avec sa
compagne dans une toute petite ferme, Jean-Martin
Fortier est un personnage qui vaut le détour. Dans
un livre intitulé Le jardinier-maraîcher - Manuel
d’agriculture sur petite surface, il explique, chiffres
et détails techniques à l’appui, comment il arrive à
générer 130 000 dollars canadiens (97 500 euros
environ) de recettes en cultivant une superficie de 0,8 hectare, soit
l’équivalent d’un terrain de football. Inattendu dans le secteur !
Le « bio-intensif » rentable
Comme sa terre, Jean-Martin fait une pause de plusieurs mois
en hiver. En tournée de conférence début mars en Europe, nous
l’avons rencontré à Namur, où il était invité par Nature & Progrès.
Devant une salle pleine à craquer et composée notamment de
nombreux jeunes très intéressés (voilà qui est encourageant !), le
jardinier-maraîcher raconte comment son projet a été réfléchi, mûri,
testé et s’est finalement concrétisé… au grand étonnement de son
banquier.
Première phase : après des études en développement durable
censées l’asseoir face à un ordinateur, il sent pousser en lui l’en-
vie de contact avec le terrain. Avec sa compagne Maude-Hélène
Desroches, ils font un stage dans une ferme bio de deux hectares
au Nouveau-Mexique (Etats-Unis). Jean-Martin a l’occasion de te-
nir régulièrement la caisse de son patron au marché de Santa Fé et
se rend compte de deux choses importantes : les acheteurs remer-
cient régulièrement le producteur pour la qualité de ses produits…
et l’argent rentre.
Le couple retourne ensuite au Québec et s’installe sur un terrain pour
y mener ses premières expériences. Ils vivent à la dure, sous tente,
dans une grande simplicité volontaire. Ils récupèrent la clientèle
d’un agriculteur qui arrête ses activités (30 familles sont abonnées
à un panier hebdomadaire de légumes) et se cherchent, encore et
encore. L’hiver suivant, ils font un voyage à Cuba, où ils observent
les miracles de l’agriculture urbaine florissante après la chute de
l’ex-URSS. Ils font aussi un voyage dans la région d’Avignon,
où la lumière est comparable à celle du sud de Montréal, et ont
l’occasion d’observer… ce qu’ils ne veulent pas faire : de grandes
cultures sous serres.
Ayant finalement cerné les contours de leur projet, ils finissent par
trouver quatre hectares de terre (dont trois boisés) avec un bâti-
ment servant de lieu d’élevage pour des lapins à Saint-Armand, en
Estrie, au sud de Montréal. « Avec un clapier à transformer en mai-
son et un projet de maraîchage sur moins d’un hectare, nous avons
eu du mal à convaincre les banques de nous prêter de l’argent,
plaisante aujourd’hui Jean-Martin. Notre projet de maraîchage bio-
intensif productif devait être rentable. »
Grelinette et vers de terre
Quels sont les éléments clés de la stratégie concoctée dans les Jar-
dins de la grelinette, le nom de leur fermette ? Tout d’abord, le
projet est entièrement organisé autour d’une bâtisse multifonc-
tionnelle, située au milieu du terrain. Il n’y a donc aucun déplace-
ment inutile. Pas de matériel coûteux non plus (en comptant tout,
il arrive à 27 000 euros d’équipement), pas de tracteur par exemple
mais un rotoculteur italien « génial » et des tunnels pour protéger
les cultures et donc prolonger les saisons (« l’avenir de la bio »,
dit-il). En cultivant une partie de l’année sous serres et sous voiles,
les maraîchers arrivent, sans chauffer, à produire des légumes tout
en subissant des coups de gel jusqu’à -12°.
Le terrain a été divisé en dix parcelles et les cultures se font par
rotation. Toute l’organisation du travail a été méticuleusement pen-
sée pour éviter les dépenses inutiles. Les « planches » de culture
(les miniparcelles) sont standardisées et mesurent toutes 30 m de
long sur 75 cm de large, un passage de 45 cm est dessiné entre les
lignes.
« Notre petite taille est notre force », constate Jean-Martin. Pour
lutter contre les mauvaises herbes, qui sont le cauchemar des jar-
diniers bio, une bâche noire recouvre le sol pendant trois à cinq
semaines. La terre n’est jamais retournée mais aérée manuellement
au moyen d’une grelinette, une sorte de grande griffe de 75 cm de
large, inventée en France. Juste avant de semer ou de repiquer des
légumes, un brûleur est passé sur la zone de culture, afin de tuer
les mauvaises herbes avant même qu’elles ne sortent de terre. Au
début de la croissance des légumes, il suffit alors de passer une ou
deux fois la binette pour désherber, le feuillage des légumes occu-
pant ensuite rapidement tout l’espace. Les légumes sont trois à cinq
fois plus serrés que ce qui est préconisé d’habitude, ce qui permet
de faire un arrosage cinq fois plus efficace, plus économe et plus
rapide. La non-compaction de la terre permet surtout aux vers de

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Jean-Martin et son fameux mesclun (mélange de pousses et de feuilles de diférentes plantes potagères qui se consomment le plus souvent en salade). « Ces légumes
goûtent comme quand j’étais petit », disent les clients sur les marchés, quand ils ne font pas partie des gens convaincus par le bio.
Bio
Générer trois salaires et un projet de
vie sensé sur moins d’un hectare en
vendant des légumes bio directement
aux consommateurs, c’est possible.
La preuve par Jean-Martin Fortier,
jardinier-maraîcher au Québec.
terre de faire l’essentiel du travail. Ce sont eux qui permettent d’at-
teindre de très hauts rendements au mètre carré. « Notre travail,
c’est faire pousser du sol », s’amuse Jean-Martin en présentant les
vers de terre comme « les employés du mois ».
Une « agriculture soutenue par la communauté »
Que dire encore de ce sympathique
projet allant à contre-courant du
modèle agricole dominant ? Que
le couple en sera à sa 13
e
saison
de culture en 2013. Que leur pro-
jet fonctionne avec un apport de
60 tonnes de compost par an (un
mélange de fumier de bovin, d’al-
gues marines et de tourbe), plus de
la fiente de volaille, le tout acheté
à l’extérieur pour des sommes
modiques. Que la cinquantaine de
légumes produits sont choisis pour
leur caractère goûteux et leur crois-
sance rapide. Que trois personnes
y travaillent à temps plein (plus un
stagiaire). Que le temps de travail
est clairement limité à une journée
normale, entre 8 h du matin et 17 h,
plus deux marchés fermiers en soirée par semaine. Que 140 clients,
appelés « partenaires », achètent en payant à l’avance 21 paniers
de 8 à 12 légumes pour quelque 400 euros (et bénéficient, pour
leur fidélité, de 15 % de légumes additionnels en fin d’année). Au
Canada, ce système porte le nom d’« agriculture soutenue par la
communauté ». Deux cents fermiers environ développent un mo-
dèle comparable à celui des Jardins de la grelinette, explique Jean-
Martin. Une invitation à les imiter chez nous ! Q A.R.
Pas de tracteur mais un rotoculteur, qui remue la terre sans la retourner, et puis des
outils légers comme ce déherbeur thermique.
Un livre écrit d’une manière
accessible, en langage de
producteur (Ecososciété, 2012,
200 p., 25 euros).
Jean-Martin Fortier et Maude-Hélène Desroches : « Notre modèle d’agriculture
bio-intensive, productive et rentable est intéressant sur une petite surface
mais pas sur une grande. »
lagrelinette.com
Altamira ASBL, 88 p., 7 €.
Livre disponible à partir de début juin dans certains
magasins bio ou à commander sur altamira.
skynetblogs.be
Tél : 04/342 89 21
Livre Bioptimiste, mon épicerie bio l
«L
a démarche de ce livre repose sur l’interview d’une dizaine
d’épicièr(e)s bio », expliquent d’entrée de jeu Claudine Drion et
Gérard Pirotton, les deux auteurs de l’ouvrage. Plusieurs décennies
d’expériences et d’engagement comme consommateurs de produits bio,
ainsi qu'une analyse fne de l'évolution du secteur depuis les années 50,
viennent enrichir leur démarche.
Le bio connaît aujourd’hui un important développement en Wallonie. Voici,
résumé en quelques chiffres, un refet de ce phénomène (1) :
Production
Evolution du bio en Wallonie en 10 ans
2001 2011
Surface agricole en bio 18 384 ha 50 048 ha
soit 6,9 % de la
surface agricole utile
en Wallonie
Fermes bio
441 980
Transformateurs, importateurs,
distributeurs, points de vente
Chiffre non
disponible
434
Consommation
Les produits alimentaires bio pèsent encore peu dans la consommation
totale en Wallonie : à peine 1,8 % des dépenses des ménages en 2011.
Ces dépenses se répartissent de la manière suivante entre les différents
types de commerces :
Lieux d’achat de produits bio
Proportions en 2011
Supermarchés
46,9 %
Supermarchés de proximité
11,3 %
Magasins spécialisés
29,1 %
Vente à la ferme
4,6 %
Marchés
3,4 %
Hard discounters
3,9 %
« Le bio est-il meilleur pour la santé ? Doit-on être végétarien pour manger
bio ? Pourquoi le bio est-il moins polluant ? Pourquoi acheter certains
produits à certains moments de l’année ?, etc. » L’ouvrage répond à une
série de questions que l’on se pose à propos du bio et de la santé. Il traite
de l'importante question de la proximité géographique (les flières pour
soutenir les petits producteurs, les épiceries.), des rapports entre le bio
et la planète (« OGM, brevetage du vivant, agrocarburants, les femmes
et la souveraineté alimentaire, la faim dans le monde qui n’est pas un
problème de sous-production »).
Un jeu de fches pratiques complète le livre (« tous comptes faits le bio
n'est pas plus cher, produits complets et non raffnés, cuisiner et découvrir,
protéines végétales », etc.).
Et quel est l’avenir du bio de proximité, aujourd’hui confronté à la
concurrence des supermarchés ? « Ne soyons pas naïfs, mais plutôt
bioptimistes », répondent les auteurs en estimant que les seules pistes
crédibles sont celles qui privilégient des formes de coopération entre
producteurs et consommateurs. Les contraintes et intérêts des uns et
des autres devant être compris et respectés. « N’y a-t-il pas lieu, pour les
pouvoirs publics, de soutenir toute initiative allant dans ce sens ? »
« Etre client régulier d’une épicerie bio, c’est s’inscrire dans un
large mouvement qui veille à la préservation de l’environnement, à
la biodiversité, au bien-être et à la santé. C’est aussi faire évoluer
l’agriculture, au Nord comme au Sud, vers de meilleures conditions de
production, susceptibles de nourrir sainement la population de notre
planète. Ce n’est pas seulement un effort, c’est aussi un plaisir : celui de
la rencontre et de l’échange, celui des yeux et des
papilles, celui de recevoir de l’enthousiasme et d’en
distribuer autour de soi ! » Q A.R.
(1) Source : Bioforum, 2012.
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En couverture
10
[imagine 97] mai & juin 2013
Le logement com
Nous sommes de plus en plus nombreux à être mal
logés. Le logement constitue pourtant le secteur clé de
la société de demain. Comment assurer l’accès à un
habitat salubre, décent et moins gourmand en énergie
– voire même écologique – pour le plus grand nombre ?
« Nous avons deux bombes au-dessus de nos têtes.
L’une est le changement climatique, l’autre l’accroisse-
ment du fossé entre les classes sociales. Et le logement
est au cœur de ces deux problématiques », dit André
De Herde, professeur à l’UCL, responsable de la
recherche « Architecture et climat ». Agir sur l’habitat
peut donc avoir un effet très important, aussi bien au
niveau social qu’environnemental.
Dans tous les domaines, construction, rénovation, accès
au logement, il y a des actions à entreprendre, des
mesures prises et d’autres à soutenir.
L
a situation actuelle n’est pas des
meilleures, c’est une évidence.
Notre bâti en forme de passoire
énergétique se renouvelle peu (la
construction neuve progresse au
rythme de 1,8 % de logements par an en
Wallonie)… Il faut donc agir à la fois sur la
construction et sur la rénovation.
Séduire
Il est fondamental tout d’abord de
convaincre de la nécessité et de l’intérêt
d’investir dans sa maison ou son apparte-
ment. « Il faut un changement de culture,
remarque Antoine Crahay, directeur de
cabinet adjoint chez Evelyne Huytebroek,
ministre bruxelloise de l’Environnement, de
l’Energie et de la Rénovation urbaine. Mais
on y est bien arrivé avec le double vitrage !
Aujourd’hui, isoler sa façade arrière devient
la norme. »
Ainsi, petit à petit, les références changent.
« Si auparavant les étudiants m’écoutaient
poliment lors du cours de rénovation, ils
sont à présent attentifs et posent des ques-
tions de qualité, témoigne Jean-Marie Hau-
glustaine, architecte, professeur à l’ULg,
responsable de l’unité de recherche Energy-
Sud (Energy & Sustainable Development).
Devenir architecte, c’est aussi se préoccuper
d’énergie. » Et si l’important constructeur
T.Palm annonçait, en 2005, que sa clientèle
« s’en fichait », il vend maintenant des mai-
sons basse énergie, passives et même zéro
énergie.
Le surcoût éventuel d’une construction ou
d’une rénovation basse énergie ou passive
Pour une écologie de l’habitat
Rénovation et construction
Pour ceux qui ont un logement,
encore faut-il qu’il soit de
qualité, peu énergivore et le
plus sain possible. Les politiques
du logement qui incitent à
rénover et construire des
bâtiments (très) bien isolés vont
évidemment dans ce sens.
Les choses progressent.
[imagine 97] mai & juin 2013
11
mme anti-crise
est cependant un frein évident pour de nom-
breuses personnes. Mais peut-être nous
faut-il à présent réfléchir autrement (voir
des pistes p.14-18) ? « Il y a des priorités à
choisir, estime André De Herde. Lorsqu’on
veut un second lavabo, une douche à côté
du bain et d’autres choses du même type,
on ne parle pas de surcoût. Or, lorsque ça
concerne l’énergie, on le mentionne tout de
suite… »
Antoine Crahay renchérit : « Si en moyenne
il y a tout de même un léger surcoût, c’est
en réalité un surcoût marginal – il est moin-
dre que l’augmentation du coût du foncier
ou de la construction en général, ou encore
de mesures comme des vitres Sécurit, des
ascenseurs, etc. –, mais c’est le seul à pos-
séder un rendement ! »
De plus, quand nous construisons une mai-
son, c’est pour 50 ou 60 ans au moins. Et si
elle est construite avec trop peu d’isolation,
il va être difficile d’intervenir à nouveau : la
bâtir suffisamment isolée est donc impor-
tant.
« C’est maintenant qu’il faut agir, ajoute
Jean-Marie Hauglustaine, d’autant plus que
notre pouvoir d’achat diminuera peut-être
très fortement demain ! En 1960, il fallait
travailler 25 minutes pour acheter un litre
de gasoil avec le salaire minimum. Au-
jourd’hui, nous n’avons plus besoin que de
8 minutes, cela n’incite pas à être attentifs
à notre consommation. Mais si le scénario
de la décroissance se confirme, il faudrait
nous y préparer. »
Une idée pour inciter chacun à investir
dans son logement ? Rendre visible, par un
moyen ou par un autre, les améliorations
réalisées, afin de les valoriser. « Si on met
tout son argent dans des capteurs solaires
et rien dans l’isolation, c’est très dom-
mage !, poursuit l’architecte de l’ULg. Or,
ajouter 15 cm d’isolant à sa façade ou son
toit, cela ne se voit pas vraiment, et du coup
n’intéresse pas grand monde, ce qui n’est
pas motivant. » Pourquoi ne pas afficher
sur les maisons les certificats PEB, comme
c’est prévu pour les bâtiments publics ?
« Nous pourrions imaginer un macaron
“prêt pour 2030”. Etre fier vis-à-vis de son
entourage fait partie des motivations de
l’individu. »
Aider
A côté des conseils gratuits, au moyen no-
tamment des facilitateurs, spécialistes des
différentes questions en lien avec l’énergie
dans les bâtiments, les gouvernements ré-
gionaux ont mis en place une batterie de
primes ou aides diverses pour tenter d’inci-
ter les habitants à rénover ou à construire
de façon moins énergivore. Et de façon
un peu plus écologique, même si les as-
pects autres que celui de la consommation
d’énergie restent encore les parents pauvres
des mesures.
Primes énergie, primes à la rénovation,
une multitude de coups de pouce financiers
existent. Mais ces aides avaient souvent un
travers : n’être à la portée que de ceux qui
avaient les moyens d’investir… Pour cer-
taines, ce biais a été corrigé. Le versement
de 80 % des primes énergie bruxelloises
avant les travaux en est un exemple, ainsi
que le bel outil wallon qu’est l’Ecopack. Ce-
lui-ci offre les moyens d’investir le plus ra-
pidement possible, sous la forme d’un prêt
à taux zéro, et le bénéficiaire ne rembourse
que le prix des travaux moins les primes,
déduites immédiatement, par des mensua-
lités calculées en fonction de ses revenus.
« Bien que le plafond de revenus soit élevé,
et concerne près de 95 % des Wallons, le
profil des bénéficiaires est assez modeste »,
se réjouit d’ailleurs Nicolas Bernard.
A Bruxelles, un projet pilote comme ISO-
Des habitants réféchissent à leur logement futur. Réunies dans un groupe d’épargne collective, ces personnes seront peut-être
dans quelques années les heureux occupants d’un Community Land Trust, un système mis en place aujourd’hui pour lutter contre la
spéculation foncière et l’impossibilité pour de nombreuses familles d’encore trouver un logement abordable. T
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Un dossier de Laure de Hesselle.
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prim, par exemple, cible particulièrement
les propriétaires à faibles revenus. Mené
par la maison de quartier molenbeekoise
Bonnevie (1), il propose ainsi de réaliser un
audit, d’aider ces propriétaires à demander
primes et prêts verts à taux zéro, puis de les
accompagner au fil des travaux réalisés par
Casablanco, une association d’insertion par
le travail.
« Nous constatons que les gens sont de plus
en plus conscients des questions énergé-
tiques, se réjouit Donatienne Hermesse, de
Bonnevie. Mais nous voyons aussi malheu-
reusement que de plus en plus de personnes
ont des soucis de factures ! » Tant et si bien
que la Fédération des services sociaux a
mis en place un centre d’appui « énergie » à
destination des travailleurs sociaux…
Du côté des locataires, les choses restent
tout de même plus difficiles : comment
inciter les propriétaires à investir dans des
travaux dont ils ne seront pas directement
bénéficiaires, et sans que cela soit prétexte
à augmenter immodérément les loyers ?
A la Région bruxelloise, une réflexion est
en cours quant aux bailleurs : l’idée serait
de financer un fonds à leur usage, qui pro-
poserait tous les intervenants nécessaires,
un peu sur le modèle de Projet X, lié à
deux contrats de quartier (2) du centre de
Bruxelles : les travaux (subventionnés en
bonne partie) de mise en conformité avec
les normes du code du logement sont pris
en charge par l’association, qui permet à
des allocataires du CPAS de se former et
de travailler. En échange, le bailleur confie
ensuite la gestion de son bien pendant neuf
ans au CPAS, et perçoit un loyer moindre.
Obliger
Et si tout cela ne suffit pas à faire bouger les
choses, reste l’imposition de normes plus
sévères. C’est la voie choisie à Bruxelles, où
la Région a imposé la construction passive
pour tout bâtiment public dès 2010, et pour
tout nouveau bâtiment dès 2015.
Du côté wallon, on a augmenté les exi-
gences en termes de construction de loge-
ments publics, ces derniers devant atteindre
la norme basse énergie. « Imposer le pas-
sif nous a semblé risqué, explique Bernard
Monnier, chef de cabinet du ministre Nollet,
nous craignions de ne pas avoir assez de
professionnels déjà formés. »
A Bruxelles, on a préféré avancer tout de
suite. « L’imposition du standard passif
pour les bâtiments publics, puis l’orga-
nisation du concours “Bâtiments exem-
plaires” (3) ont permis de diffuser les pra-
tiques nouvelles, d’organiser les filières,
constate Antoine Crahay, du cabinet Huy-
tebroeck. Les choses dont la mise en œuvre
demandait beaucoup de temps sont au-
jourd’hui réalisées avec des techniques plus
rapides, plus rationnelles. Et les coûts sont
pour nous quasi équivalents, qu’on réalise
du passif ou du “classique”. Cette étape
préliminaire a amorcé la pompe, et l’impo-
sition du passif pour tous en 2015 a ainsi
été rendue acceptable. »
Mais ce choix pose problème pour certains.
« L’imposition du standard passif en région
bruxelloise n’a pas fait l’objet d’une étude
sur ses conséquences – ou en tous cas pas
d’étude officielle. Se posent pourtant deux
questions, remarque Julie Neuwels, docto-
En couverture
Rénovation du parc social
Tout bénéhce l
L
es locataires des logements sociaux éprouvent eux aussi des diffcultés
à payer leurs factures énergétiques. Certains en viennent à débourser un
montant supérieur à leur loyer pour chauffer leur habitation ! En Wallonie,
400 millions d’euros sont ainsi investis pour améliorer les performances énergétiques
de quelque 12 000 logements sociaux, en commençant par les plus énergivores. A
Bruxelles, ce sont 300 millions qui seront consacrés à ces rénovations.
Dans la capitale, l’imposition du standard passif en construction et du basse énergie
en rénovation dans les bâtiments publics a permis de diminuer la facture énergétique.
« Nous avons mis en place un fonds de réinvestissement de ces gains, explique-t-on
au cabinet du secrétaire d’Etat en charge du logement. Les locataires de logements
passifs paient des charges fctives (la moitié de celles d'un appartement classique),
qui sont réinvesties dans la rénovation d'autres bâtiments. »
Habiter dans un logement passif n’est pas anodin et nécessite de changer certaines
habitudes. Des manuels d’habitabilité ont ainsi été réalisés – par les habitants de
L’Espoir (lire p.18) entre autres, qui transmettent ainsi leur expérience. « Il faut aussi
repenser l'entretien, remarque Bernard Deprez, et ça on ne sait pas encore très bien
le faire. On a par exemple tendance à centraliser les systèmes techniques dans ces
logements, mais les personnes n'ont alors plus aucun outil pour décider elles-mêmes
de leur confort, puisqu'elles n'ont plus ni chauffage ni du coup thermostat. Il est donc
nécessaire de leur permettre de contrôler la ventilation par exemple. » Q
La tour Bois-le-Prêtre
Comment rénover des logements dans des immeubles devenus des goufres énergétiques et souvent qualifés
de « clapiers » ? L’idée développée par Anna Lacaton et Jean-Philippe Vassal, réalisée ici par Frédéric Druot, est
de construire une « seconde peau » autour du bâtiment, ce qui augmente les surfaces des appartements par
le biais de pièces supplémentaires, de jardins d’hiver et de balcons. Les habitants peuvent rester à l’intérieur
de leur logement pendant les travaux. « On respecte leur intérieur, on a un vrai contact avec eux, commente
Bernard Deprez. Et on ne peut plus prétexter de leur présence pour ne rien faire ! » La tour Bois-le-Prêtre verra
ainsi sa surface passer de 8 900 à 12 460 m², sans surcoût pour les habitants, les jardins d’hiver (non chaufés, à
occuper aux beaux jours) n’étant pas pris en compte dans le calcul du loyer. La diminution de la consommation
d’énergie devrait atteindre 50 %, grâce à l’isolation et à l’apport d’énergie des jardins d’hiver.
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rante à l’ULB, membre du collectif d’archi-
tectes MetamorphOse. Est-ce que les ac-
teurs de la construction sont prêts, et est-ce
vraiment une bonne idée ? »
En Wallonie, on parie plutôt sur un pas-
sage aux standards très basse énergie et
zéro énergie. « Ces bâtiments consomment
peut-être plus qu’un habitat passif, mais
produisent leur propre énergie, explique
Bernard Monnier. Cette formule nous
semble plus intéressante, car elle nécessite
une mise en œuvre moins exigeante et un
volume de matériaux moindre. »
Pour Matthieu Delatte, architecte au bureau
Karbon’, le passif peut permettre de conti-
nuer à vivre comme aujourd’hui, « mais
avec un coût non négligeable… Que des
logements financés par les pouvoirs pu-
blics soient obligatoirement passifs, c’est
très bien, car cela profite évidemment aux
futurs occupants. Mais pour des particu-
liers qui voudraient se lancer, cela pose
question : le prix de la construction étant
déjà très élevé, imposer la norme passive ne
va-t-il pas encore renchérir celui-ci ? Cette
norme ne va-t-elle pas à l’encontre d’une
construction plus économique ? »
« Et puis, poursuit-il, ne pourrions-nous
pas imaginer plutôt des unités de logement
simples, reproductibles, et qui seraient en-
suite “customisées” par leurs occupants ?
Des bâtiments qui autorisent une résilience,
le low tech, pour pouvoir par exemple se
chauffer au bois si nécessaire. Les vieilles
techniques de construction revisitées le per-
mettent. » Car la modification de nos bâ-
timents « en dur » demande un très grand
effort. Les conduits de ventilation, par
exemple, sont en général conçus très pré-
cisément pour une situation donnée, ce qui
les rend peu résilients.
Derrière ces doutes quant à la justesse de
l’imposition du standard passif se profile un
débat entre la priorité absolue accordée aux
économies d’énergie et une prise en consi-
dération plus globale de l’habitat et de ses
effets sur l’environnement et l’homme. La
norme passive ne tient en effet compte que
d’un seul critère : la consommation d’éner-
gie pendant l’occupation du bâtiment.
Les moyens pour y arriver sont donc tous
ceux que l’on voudra, sans nécessairement
considérer d’autres éléments.
« Avec le passif, nous ne réfléchissons
plus à notre façon d’habiter, estime Julie
Neuwels : 22 degrés constants, partout,
est-ce vraiment indispensable ? Les ques-
tions fondamentales ne sont-elles pas :
comment habiter, quels sont nos choix de
vie ? Promulguer une loi est à la fois plus
facile et plus porteur. C’est un message fort,
ce qui est certes important… mais aussi un
peu autoritaire. »
Bernard Deprez, professeur à La Cambre et
acteur du standard passif, signale que les
surcoûts d’un bâtiment passif sont nette-
ment moindres pour les grands immeubles
que pour une maison quatre façades. « Or
la question du logement est d’abord col-
lective à Bruxelles. Nous arrêtons de mal
faire en cessant de consommer de l’énergie
comme nous le faisions jusqu’ici. C’est un
bon début, et pour le reste, allons-y ! Nous
ne sommes pas dédouanés pour autant des
autres obligations écologiques. » Q
(1) www.bonnevie40.be
(2) projetx.be. Les Contrats de quartier sont des programmes quadriennaux
de revitalisation de certains quartiers mis en œuvre sous forme de partenariat
entre la Région de Bruxelles-Capitale et certaines villes ou communes. Sont ici
concernés les quartiers Masui, Jardin aux feurs et Rouppe.
(3) Lancé en 2007, l’appel à projet «  Bâtiments exemplaires  » est un concours
qui ofre aux sélectionnés une prime de 100 euros/m² et un suivi.
Trop de normes ?
«L
es normes de sécurité prescrites par les
pompiers, les normes acoustiques dans les
logements collectifs, les normes d'accessibilité
aux personnes à mobilité réduite : ces normes sont de plus
en plus nombreuses, et deviennent parfois très diffciles,
voire impossibles à mettre en æuvre, remarque l’architecte
et doctorante Julie Neuwels. La lutte contre les logements
insalubres suscite aussi des règles parfois trop rigides. Im-
poser par exemple qu'il y ait deux portes entre un WC et la
pièce de vie, ce n'est pas toujours absolument nécessaire.
Ces normes ont standardisé l'habitat, alors que les gens
qui l'occupent sont divers, avec des cultures variées. »
« Ces normes (éviter de construire ou rénover n'importe
comment) ont du sens, complète son confrère Matthieu
Delatte, mais ne permettent pas de proposer autre chose.
Les pouvoirs publics ne devraient-ils pas parler plutôt d'ob-
jectifs énergétiques, de besoins globaux, puis laisser les
habitants effectuer leurs propres choix pour les atteindre ?
Avoir 20 degrés partout et tout le temps sans chauffage,
c'est un choix. Remettons l'homme au centre, en parlant
de qualité de vie et de plaisir d'habiter, plutôt que de se
fxer uniquement sur la performance du bâtiment. » Q
B²eco
153 logements et une crèche dans un écoquartier d’Engis, 232 habitations et une salle polyvalente dans
un écoquartier d’Arlon, B²eco va ainsi créer plusieurs centaines de maisons et appartements basse énergie
en Wallonie, grâce à la préfabrication. Association entre un bureau d’architectes, Artau, une entreprise
générale, Wust, et un fabriquant de béton et de béton de bois, Prefer, B²eco a créé une série de modules
standardisés, industrialisés et juxtaposables, composés de béton d’argex, un béton léger, et, pour la partie
isolation, de béton de bois. Ces modules peuvent s’agencer de diverses façons – histoire d’éviter la mono-
tonie d’un lotissement et de répondre aux diférents besoins –, être fnis de multiples manières en fonction
de la situation du bâtiment ou du style choisi, puis être agrémentés de coursives, escaliers ou terrasses. Le
montage peut se réaliser en quelques jours, ce qui permet évidemment de réaliser des économies !
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En couverture
Construire au prix juste
L'accessibilite hnanciere au logement peut aussi être une question de choix, de
changements de perspectives. Voici quelques pistes tracées avec nos interlocuteurs.
Habiter autrement
O
ccuper les pièces différemment selon les saisons. « Nous pouvons
très bien nous concentrer dans une pièce et une salle de bains en
hiver, remarque André De Herde, et attendre le printemps pour utiliser les
autres espaces. »
· Habiter à plusieurs, en mutualisant certains espaces tels que buanderie,
atelier, chambre d’amis, salle de jeux, salle polyvalente, est évidemment
une solution aussi (1).
· Penser des pièces dont l'usage changera avec le temps, en fonction des
âges. Des promoteurs proposent ainsi aujourd’hui des appartements avec
deux entrées, la seconde donnant sur une chambre avec salle de bains
pouvant accueillir flle au pair, adolescent ou parents âgés au fl de la vie.
· Travailler sur la multiplicité des utilisations : un hall de nuit devient aussi
une salle de jeu et un bureau. « Il faut favoriser différents usages pour
faire accepter des logements plus petits, remarque Matthieu Delatte, les
Belges sont très attachés et habitués aux grands espaces. » Q
(1) Voir notre dossier « Habiter groupés », Imagine, n° 89, janvier-février 2012.
Le Biplan, à Haren, bâtiment passif en ossature bois préfabriquée. Conçu par la sprl BXLEco,
il comporte de nombreux espaces communs, buanderie, jardin, cellier, terrasse. Les diférents
appartements ont ensuite été vendus à des personnes qui y créeront un habitat groupé.
Utiliser le préfabriqué
«M
ême pour une pièce unique, la préfabrication permet de
limiter les coûts », estime Bernard Deprez. En atelier,
la qualité peut être constante, le temps consacré à sa réalisation
connu : on échappe en effet aux intempéries !
« La préfabrication de structures en bois est aujourd'hui réalisable
presque sans intervention humaine, observe l’entrepreneur Claude
Rener. Les plans sont entrés dans un logiciel qui détermine les
coupes à faire. Notre projet d'habitat groupé Biplan a ainsi été
découpé en 48 heures et monté sur place en trois semaines. Les
coûts sont ainsi diminués et globalement plus justes. » Q
Utiliser des matériaux de récupération
P
lutôt que de produire de nouvelles briques, tuiles, dalles, portes ou de
nouveaux planchers, pourquoi ne pas en réutiliser ? C’est écologiquement
intéressant – à condition de ne pas avoir à faire des kilomètres pour les trouver
et les transporter. Il faut faire revenir en ville les entreprises de récupération
de matériaux. Les espaces de stockage étant devenus trop coûteux, tous sont
sortis de Bruxelles par exemple, et du coup tous les fux de matériaux quittent
la ville ou disparaissent. « Il est absurde de faire 100 kilomètres pour aller
chercher quelques tuiles », estime Claude Rener.
Rotor, une association d’architectes et de designers, s’est ainsi spécialisée
dans la recherche sur la construction avec récupération et recyclage. Deux
observations : chercher soi-même sur les
chantiers des choses à glaner n’est pas très
intéressant en termes de temps, d’énergie et
sans doute d’argent. Mieux vaut donc passer
par des circuits organisés, qui centralisent
recherches, transport et remise en état. Fort de
ce constat, le collectif a lancé le projet Opalis.
be, qui référence les revendeurs professionnels
de matériaux et offre des conseils de mise en
œuvre.
Signalons enfn que si des économies peuvent
être réalisées, les matériaux récupérés sont
aussi parfois plus chers que les neufs, car
considérés comme des antiquités. Q
Choisir une localisation moins chère
L
es bons terrains ne sont pas uniquement des terrains en pente orientés
vers le sud. « Un architecte compétent peut aussi réaliser un immeuble ou
une maison très agréable ailleurs », commente Jean-Marie Hauglustaine. Q
Astuces, pistes et bonnes idées
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Faire soi-même, en autoconstruction
ou en rénovation
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n Flandre, explique André De Herde, la famille construit traditionnellement
la maison de chaque enfant, pendant 10 ans. » La réduction du coût est
évidemment partielle. On estime que les matériaux représentent 50 % des investis-
sements.
Trois points auxquels être attentif : les primes, les normes et les accès. Les primes
sont en effet conditionnées à la réalisation des travaux par des entrepreneurs
agréés. Les exigences techniques, elles, vont croissant pour atteindre les diverses
normes, il peut donc être nécessaire d’avoir tout de même un minimum de com-
pétences. « Créer un nouveau métier de coach en autoconstruction serait néces-
saire », estime l’entrepreneur Claude Rener.
Enfn, « dans les grandes villes, l'accès au chantier peut être diffcile, et nécessi-
ter des engins de levage, signale Bernard Deprez. Ailleurs, l'autoconstruction est
certainement indiquée pour ceux qui le désirent. Et dans ce cas, la paille est idéale,
car facile à mettre en æuvre, elle permet d'organiser de grandes journées où l'on
travaille en groupe, puis de réaliser doucement ses fnitions ».
Etre la « petite main », faire les fnitions soi-même, est encore plus aisé. « Que le
maître d'æuvre, le propriétaire, soit la petite main, ça valoriserait toute la chaîne,
estime Claude Rener. Et cela éviterait d'avoir à la place un Polonais exploité. »
Tout n’est pas possible, certaines choses demandant une haute compétence, mais
cela vaut la peine de se poser systématiquement la question : puis-je donner un
coup de main au professionnel que j’engage (et ainsi épargner le coût de la main-
d’œuvre correspondante), ce dernier est-il prêt à me laisser travailler avec lui ? Il
faut veiller à louer les bons outils, adaptés à la tâche à réaliser, ne pas « tenter le
coup » avec ce qu’on a sous la main.
« Attention, il faut être dans la force de l'âge, avoir du temps, remarque Bernard
Deprez. Construire sa maison soi-même peut aussi être épuisant relationnellement,
nerveusement. »
Des formations sont organisées régulièrement par diverses associations (le Centre
urbain à Bruxelles ou Nature et Progrès par exemple). Etre bien informé permet de
ne pas se satisfaire trop vite d’une solution qui n’est peut-être pas optimale, parfois
même lorsqu’elle est réalisée par un professionnel. Q
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Ajouter un ou
deux étages à la ville
A
vec des ossatures en bois ou
métalliques, légères. C’est
rapide, facile à isoler et à indus-
trialiser. « Il reste un problème de
compétences, constate toutefois
Claude Rener, si bien que les
architectes n'osent pas encore
trop s'aventurer dans cette
voie. » Q
Choisir les techniques adaptées
«U
n triple vitrage n'est pas toujours le meilleur choix,
remarque Matthieu Delatte, et une ventilation double fux
pas toujours obligatoire. Si la construction est réalisée avec des
matériaux qui respirent, on peut choisir des techniques qui ont
un coût moindre. » L’architecte a ainsi construit sa propre maison
avec un mélange de chanvre et de chaux (photo de gauche)
dans une structure bois, ou des panneaux préfabriqués de bois
et paille de l'entreprise Paille-Tech (photo de droite) pour les
étages supérieurs. Sa maison n'est pas passive, mais le besoin
de chaleur de chauffage annuel est estimé à 24 kWh/(m
2
a)
fourni par un poêle de masse (bilan carbone neutre) et le besoin
en énergie primaire globale est évalué de 58 kWh/(m
2
a). Son
environnement intérieur est de plus extrêmement sain, grâce au
choix de matériaux écologiques. Q
Une forme organique pour cette
rehausse en ossature bois d’un dernier
étage ( architecte Mathias Van-
denbulcke).
Trois étages
supplémentaires grâce à une struc-
ture métallique légère (Synergy
International).
Achats groupés de matériaux,
chantiers participatifs
«D
évelopper une vision plus collective, plus participative des
chantiers serait intéressant. Nous ne sommes pas encore
prêts, constate Claude Rener, mais c'est techniquement possible !
Il faut juste imaginer un cadre qui permette de faire le saut mentale-
ment. » Q
Rendre les bâtiments plus compacts
D
iminuer le plus possible les parois à isoler en les limitant dès le
dessin du bâtiment peut aider à faire des économies. Mais, plus
globalement, André De Herde nous invite à penser « à l'envers » :
« Partons du budget disponible, ne limitons pas l'isolation, mais
réduisons plutôt la taille de l'habitation ! » Diminuer au maximum les
circulations, les couloirs, permet de gagner de l’espace. Q
Construire sur pieux
L
es fondations sont une partie coûteuse dans une construction. Les
éviter en diminue donc le prix, mais il faut évidemment renoncer
alors à avoir une cave enterrée. Q
Avancer petit à petit
«L'
écoconstruction, selon l’architecte de Karbon’, permet de
modifer facilement les choses, de les garder brutes un
temps et de réaliser les fnitions plus tard. » Q
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[imagine 97] mai & juin 2013
En couverture
P
our agir sur l’accès au loge-
ment, la première condition
est évidemment… d’avoir des
logements. Or, que ce soit en
Wallonie ou à Bruxelles, les
parcs résidentiels publics sont
trop pauvres. La politique de construction
reste donc de mise.
Un parc public à reconstruire
Dans la capitale, la Région lançait en 2004 le
plan « 5 000 logements » (publics). Presque
la moitié d’entre eux sont aujourd’hui sur le
marché, dont un tiers ne sont pas sociaux.
Pression est faite sur les communes, qui
« doivent atteindre 15 % d’offre publique
pour 2020, signale-t-on au cabinet du
secrétaire d’Etat en charge du logement,
Christos Doulkeridis. La moyenne actuelle
est de 10,5 % (chiffre 2009), mais les dis-
parités sont gigantesques : 2,5 % à Ixelles
contre 22 % à Bruxelles par exemple ! » La
mixité sociale va trop souvent dans un seul
sens : des « riches » qui s’installent dans les
quartiers « pauvres » (lire ci-contre), mais
pas l’inverse !
Côté wallon, les communes sont priées d’at-
teindre les 10 % de logements publics (donc
pas nécessairement sociaux), « un chiffre
qui sera dans le long terme adapté en fonc-
tion du type de milieu », précise Bernard
Monnier, chef de cabinet adjoint du minis-
tre wallon du Logement, Jean-Marc Nollet.
Villes ou villages n’ont pas nécessairement
les mêmes besoins. Pour les deux Régions,
dans l’espoir de faire effectivement bouger
les choses, des sanctions financières vont
être prises à l’égard des communes qui
n’atteindraient pas les objectifs fixés. Mais
l’avancée n’est pas certaine : en France par
exemple, des municipalités préfèrent payer
des amendes plutôt que d’accueillir des
contribuables pauvres…
Varier les sources de création de logements
publics est donc une priorité. C’est le but
des Agences immobilières sociales (AIS)
par exemple, qui prennent en gestion des
appartements ou maisons appartenant à
des particuliers, troquant l’assurance de
toujours percevoir le loyer et un bon entre-
tien du bien contre une location à un prix
très raisonnable. Ces AIS sont un vrai pas
en avant, tous nos interlocuteurs s’accor-
dent à le dire, permettant à la fois d’élargir
l’offre publique de logements sans avoir
à construire, et de lutter contre des loge-
ments vides ou en mauvais état. Leur offre
croît de façon ininterrompue : il y a plus de
3 000 foyers locataires en AIS à Bruxelles, à
peu près autant en Wallonie. Mais ces agen-
ces doivent convaincre les propriétaires de
louer leurs biens en passant par elles, ce
qui limite évidemment l’ampleur du mou-
vement.
Autre piste, évoquée notamment au cabi-
net Doulkeridis, celle des fonds de pen-
sion : « La banque Degroof va construire
un immeuble et le confier à une AIS, pour
le compte de son fonds d’investissements
éthiques. D’autres financiers ne pourraient-
ils s’inspirer de ce bon exemple ? »
Enfin, suivre le modèle de la Flandre, qui
impose une « charge sociale » aux promo-
teurs immobiliers, est aussi à l’étude : tout
projet privé se verrait im-
poser un pourcentage de
logements sociaux. Chez
nos voisins, les promo-
teurs d’ensembles à partir
de 50 appartements ou 10 maisons doivent
réserver 10 % de la superficie au logement
social. « Mais cela ne fonctionne pas tou-
jours, les constructeurs s’arrêtant à 49 ap-
partements, commente Nicolas Bernard,
professeur de droit à Saint-Louis, il faut
trouver un moyen d’éviter cela. Une plainte
a de plus été déposée au niveau européen
contre cette obligation. Bruxelles attend
donc de voir quel en sera le résultat. »
En attendant, la pénurie de logements
sociaux a incité les gouvernements régio-
naux à passer au bail à durée déterminée.
A Bruxelles par exemple, le bail d’un loca-
taire n’est pas renouvelé si ses revenus dé-
passent de 50 % les plafonds d’admission.
L’objectif est évidemment de réserver au
maximum les logements à ceux qui en ont
le plus besoin, mais il peut avoir un effet
négatif, dénoncé par le syndicat des loca-
taires, en concentrant les très, très pauvres
dans ces logements, et en faisant courir le
risque aux personnes délogées de ne pas
trouver d’habitation décente dans le privé.
Autre clause, un bail ne sera plus renouvelé
si deux chambres sont vides (les enfants
ayant quitté la maison par exemple) et que
le locataire n’a pas demandé son démé-
nagement : une famille avec trois enfants
attend en moyenne 10 ans avant de se voir
attribuer un appartement. « De plus, avec
les règles de salubrité actuelles, d’anciens
logements deux chambres se transforment
en appartement une chambre », signale
Nicolas Bernard. Certains questionnent
d’ailleurs ces normes : une chambre princi-
pale de 14 m² par exemple est-elle absolu-
ment nécessaire ? « Mais abaisser les stan-
dards est risqué », fait remarquer le juriste.
Nous sommes d’évidence dans une logique
de manque, à laquelle seule l’offre de loge-
ments à prix abordables pourrait véritable-
ment répondre…
Des loyers hors de prix
Or, même dans le logement public, des per-
sonnes ne parviennent plus à payer leur
loyer – ou le font au détriment d’autres
choses, de leur
santé notamment.
La population
s’appauvrit : les
nouveaux entrants
en habitations sociales sont plus pauvres
encore que les anciens. « Nous sommes du
coup amenés à doubler l’aide à la brique
d’une aide à la personne, explique Bernard
Monnier, en couvrant une part de la dif-
férence entre le loyer que doit percevoir la
société de logements pour tenir le coup et le
loyer que peut effectivement payer le loca-
taire. » Une règle identique est suivie pour
les maisons et appartements des AIS.
Une « allocation loyer » existe également à
Bruxelles dans le parc public de logements
(communes, CPAS, contrats de quartier…).
Elle couvre la différence entre le loyer et un
tiers des revenus, considérant qu’au-delà
de ce tiers d’autres dépenses de base sont
mises en péril (alimentation, santé, forma-
tion…).
Mais quid du parc privé, qui reste tout de
même largement majoritaire ? L’une des pre-
mières mesures qui vient immédiatement à
l’esprit lorsqu’on parle d’accès au logement
est bien entendu le contrôle et la régulation
des loyers. « Incompatible avec l’économie
de marché », rétorquent généralement ses
opposants. Cette régulation a pourtant été
ou est pratiquée dans tous les pays voisins !
« Aux Pays-Bas par exemple, chaque loge-
Trouver son toit
L’accession à la propriété devient de plus en plus
difhcile, avec des prix qui s'envolent. Quant aux
loyers, eux, ils ne cessent de grimper. Et le parc de
logements sociaux est tres largement insufhsant,
avec 30 000 demandes insatisfaites en Wallonie,
40 000 à Bruxelles. Entre construction et contrôle
des loyers, les pistes sont nombreuses.
Accès au logement
Hausse des loyers + 44 %
(depuis 2000)
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ment se voit attribuer un nombre de points
en fonction de ses caractéristiques, avec un
loyer indicatif en rapport, explique le géo-
graphe de l’ULB Matthieu Van Criekingen.
Locataires et propriétaires peuvent faire
appel à des commissions paritaires en cas
de désaccord. » La Belgique est donc une
exception culturelle… « Le logement est
pourtant un bien fondamental, remarque
Nicolas Bernard, tout comme le pain, dont
le prix, lui, est régulé. »
Les baux sont pour l’instant encore (en
attendant le prochain transfert de com-
pétences) du domaine du pouvoir fédéral.
D’autres pistes ont donc été explorées :
« L’idée de ristourner une part du pré-
compte immobilier aux propriétaires-
bailleurs appliquant des loyers dits “de
référence” a été abandonnée, explique
Nicolas Bernard, car trop coûteuse (1).
Mais une grille de loyers de référence a été
réalisée (elle reflète le marché, sans volonté
de diminuer les prix) : c’est un outil qui
peut être utilisé. » Du côté de la Région wal-
lonne, le tout nouveau Centre d’études en
habitat durable a précisément pour mission
d’établir cette grille.
Reste à préciser comment en user : car si
certains propriétaires se voyaient ainsi
forcés de diminuer leurs prix (grâce, par
exemple, au conditionnement d’une alloca-
tion loyer au respect de la grille, ou d’une
taxation différente), d’autres, qui seraient
par chance au-dessous des prix du marché,
auraient peut-être alors l’idée d’augmenter
les leurs !
Une fois la compétence des baux attribuée
aux Régions, les choses pourraient cepen-
dant être beaucoup plus simples. « Avec ce
levier, on peut alors interdire par exemple
les loyers qui dépassent de 20 % la grille
de référence », propose Nicolas Bernard.
Mais les libéraux s’opposent très fortement
à toute mesure en ce sens. S’ils s’imposent
aux prochaines élections, la régionalisation
des baux pourrait bien arriver trop tard…
La brique dans le ventre
C’est connu, nos concitoyens ont souvent
une préférence pour la propriété. Mais les
prix montent, et puis « les parents riches,
c’est fini », remarque André De Herde.
Nous restons toutefois dans les pays euro-
péens ayant le plus fort taux de proprié-
taires, bien que Bruxelles
soit loin derrière (2).
« Nous avons tendance
à être propriétaires de
plus en plus jeunes, pour-
suit l’architecte, avec de
moins en moins de moyens. Du coup, on
achète une vieille maison qui n’est pas ré-
novée correctement par manque d’argent…
Peut-être faudrait-il revoir cette priorité à
la propriété ? »
Mais perçue comme une sécurité, comme la
possibilité d’améliorer son habitat, l’acqui-
sition de son chez-soi est le rêve de beau-
coup de Belges – et d’étrangers d’ailleurs,
pour qui devenir propriétaires est un vrai
symbole d’intégration.
Le marché est essentiellement privé, c’est
donc du côté des prêts que les pouvoirs pu-
blics se positionnent, avec les Fonds du lo-
gement wallon et bruxellois. Bruxelles tente
également de favoriser l’accès à la propriété
pour les ménages à revenus moyens, par le
biais de la Société de développement pour la
Région de Bruxelles-capitale (SDRB). Celle-
ci leur propose des logements subvention-
nés à hauteur de 30 %. Problème : après
10 ans, les propriétaires peuvent revendre
leur bien au prix du marché, sans rien ré-
trocéder. « Certains font donc ainsi d’excel-
lentes affaires… » Le délai de revente va
très probablement être porté à 20 ans, mais
Nicolas Bernard n’est pas certain que ce soit
la bonne piste. « Cela va bloquer la mobilité
des gens. Demander de rétrocéder 30 % du
prix de vente, comme pour les Community
Land Trusts (lire p.18-19), cela aurait plus
de sens. »
Une réflexion est également en cours avec
la SDRB pour peut-être revendre des par-
celles ou des bâtiments « casco » (c’est-à-
dire gros œuvre fermé et étanche) à des
groupes, en conditionnant l’offre à l’exis-
tence d’un projet d’habitat groupé. « Il n’y
aura pas des dizaines de projets possibles,
souligne Antoine Crahay, du cabinet de la
ministre bruxelloise de l’Environnement,
de l’Energie et de la Rénovation urbaine, et
il faut parvenir à trouver un moyen d’évi-
ter les effets d’aubaine, la frustration pour
ceux qui ne seraient pas choisis, etc. »
Le milieu associatif, de plus en plus
confronté au manque de logements dispo-
nibles, s’est aussi impliqué. Lors de l’achat
d’une maison ou d’un appartement, le futur
occupant doit par exemple payer au ven-
deur un acompte, bien avant qu’un crédit
hypothécaire ne soit conclu – une condition
impossible à remplir pour de nom-
breuses familles à faibles revenus.
Des associations (à l’initiative du
CIRE) ont ainsi mis en place un ensemble
de groupes d’épargne. Chaque participant
verse mensuellement (pendant deux ans et
demi) une somme déterminée dans une ca-
gnotte, et celle-ci est utilisée lors d’un achat.
Le Fonds du logement, qui accorde ensuite
le crédit, inclut le montant de l’avance dans
celui-ci, ce qui permet à la famille de rendre
l’argent au groupe d’épargne. La cagnotte
peut dès lors profiter à un membre sui-
vant… Une belle et efficace idée ! Q
(1) Rendre la mesure neutre aurait demandé l’instauration d’un malus fscal,
refusé par une partie du gouvernement.
(2) Un fort taux de propriétaires n’est pas nécessairement un signe de bonne
santé : nous accompagnent par exemple l’Espagne, l’Italie et l’Irlande…
B
ruxelles se gentrife-t-il ? Ce phénomène, décrit
pour la première fois en Grande-Bretagne, voit des
quartiers pauvres se modifer peu à peu au proft
d’une classe d’habitants plus aisés, chassant les plus
démunis devenus incapables de payer les loyers. Pour
Matthieu Van Criekingen, enseignant-chercheur en géo-
graphie à l'ULB, la gentrifcation s'est accélérée avec les
années 2000 : la hausse des prix de l'immobilier, nettement
plus forte que celle des revenus, dans des quartiers plus
recherchés, pousse alors les ménages moyens à chercher
dans d'autres communes qui, bénéfciaires de politiques
de revitalisation et de rénovation de l’espace urbain, sont
devenues plus attirantes tout en restant abordables fnan-
cièrement.
Ces dernières années ont, de plus, vu s’accentuer un autre
phénomène : les villes européennes (voire mondiales) sont
entrées aujourd’hui en compétition les unes par rapport aux
autres. Pour attirer investisseurs et entreprises, c'est à celle
qui sera la plus pratique, la plus agréable et la plus riche en
services. Mais cette compétition internationale passe trop
souvent au-dessus de la tête et des intérêts des anciens
habitants. Et, à Bruxelles, ceux-ci sont majoritairement à
faibles revenus : 60 % d'entre eux peuvent prétendre à un
logement social… « Ce sont les entreprises qui sont en
compétition, s’exclame Matthieu Van Criekingen, pas les
villes ou leurs habitants ! »
« Il y a clairement un choix fait en faveur des ménages
moyens, estime le chercheur, avec pour argument qu'ils
paient des impôts. Pour les attirer, on investit dans l'espace
public, les loyers montent, la pauvreté s'accentue en
conséquence, et les coûts supportés par les CPAS aug-
mentent. Et les caisses ne se remplissent pas ! » Avec un
parc de logements à 90 % privé, dont les loyers peuvent
être régulièrement et librement augmentés sans contrôle
ni limite, « les politiques et investissements publics se
transforment en profts privés ! » Le marché de l’immobilier
est un marché particulier, comportant un capital fxe, et
dont la valeur marchande peut se renchérir sans changer
d’un pouce, « grâce » à son environnement. « Il faut faire
en sorte que ces fnancements publics bénéfcient aux
habitants qui sont sur place, en contrôlant les loyers »,
demande le géographe.
En attendant, ne pas rénover pour éviter des loyers en
hausse ne semble pas non plus une bonne solution.
Mais poser la question : « A qui profte cette rénovation
urbaine ? » est tout de même essentiel. Le contrôle public
du foncier, le développement du logement public (y compris
dans les communes les plus aisées) et des PME créatrices
d’emplois locaux, l’écoute des désirs des habitants, et le
renforcement de leur capacité d’agir sont des pistes d’ave-
nir dans le secteur logement. Q
Benjamin et Litte
Jeune couple avec deux enfants, Benjamin et Litte ont acquis une petite
maison à Schaerbeek. Pour un bon prix, mais avec en contrepartie de nom-
breux problèmes. Entre économies sur les transports et calculs de primes
disponibles, ils tentent de monter leur projet de rénovation très basse éner-
gie à budget serré. « Nous sommes convaincus que les maisons basse énergie
ou passives sont les maisons du futur, car les prix de l’énergie vont continuer
à monter. » Mais l’opération s’avère complexe, notamment par la difculté
de trouver un entrepreneur qui accepte de ne pas se laisser rebuter par les
difcultés de parking et de limiter au maximum les coûts. C’est fnalement
Metin Meracesmesi, un professionnel pour qui ce chantier (son premier en
très basse énergie) sera une carte de visite, qui va se lancer dans l’aventure,
avec l’architecte Ewoud Saey. La maison sera rénovée au moyen de maté-
riaux écologiques et de récupération. Le concours « Bâtiments exemplaires »
remporté aidera à boucler le budget, Benjamin surveillera de près les tra-
vaux, et quelques fnitions attendront que les caisses se renfouent pour être
réalisées… Mais le projet se fera !
E
w
o
u
d
S
a
e
y
Rénovation = gentrihcation ?
Coût d’achat ou de construction + 30 %
(2005-2009)
à Bruxelles 40 %
Propriétaires occupants
en Wallonie 70 %
18
[imagine 97] mai & juin 2013
En couverture
C
e soir-là, dans une petite salle
du 22 de la rue Vandenpeere-
boom, à Molenbeek, se serrent
une trentaine de personnes.
Au programme : du rêve ! Ces
personnes sont en effet là pour
imaginer leur futur logement… Driss est
venu avec une belle maquette en carton,
réalisée avec ses enfants : un duplex, avec
un salon pour les invités – « je pourrai réa-
liser un mur, qui ne monte pas jusqu’au pla-
fond, avec une arcade » –, quatre chambres
– « avec une pour ma mère qui vit chez
nous six mois par an » –, une salle à man-
ger avec une cuisine américaine… Certains
n’ont pas eu le temps de réfléchir, ne savent
pas, d’autres préfèrent une cuisine fermée
ou un appartement de plain pied. Violetta
piétine à l’avant, impatiente de montrer le
collage réalisé par ses enfants : une grande
maison avec un jardin sur le toit, quatre
chambres, une cuisine bien lumineuse, un
barbecue à côté…
Chacun passe à son tour pour décrire ses
envies, ses besoins. Tous ici participent de-
puis un certain temps à un groupe d’épargne
solidaire, le groupe Arc-en-ciel, réunis par
leur souhait de devenir propriétaires. Mais
plutôt que d’acquérir leur appartement de
manière individuelle, ils se sont lancés
– avec l’aide de diverses associations (1) –
dans un projet collectif : un Community
Land Trust. Et espèrent voir, dans quelques
années, s’élever ici leur chez-eux tout neuf.
Connu par les initiés sous l’acronyme de
CLT, le Community Land Trust est une façon
différente de concevoir la propriété, née aux
Etats-Unis, où elle existe depuis une qua-
rantaine d’années déjà. Son principe ? Le
sol appartient au CLT, qui l’a acquis grâce
à des subsides publics ou par donation.
Ce CLT cède le droit à des ménages d’y
construire ou d’y rénover leur logement,
qu’ils pourront ensuite revendre s’ils le
désirent, mais en ne conservant que 25 %
de la plus-value éventuellement réalisée
(les 75 % restants servant à maintenir un
prix accessible pour les suivants). Une
partie des lieux sera si possible consacrée
à un équipement collectif pour le quartier,
et le conseil d’administration gérant le trust
sera composé pour un tiers des occupants,
pour un tiers des pouvoirs publics et pour
un tiers de représentants du quartier, voi-
sins ou associations. « Il faut revenir à une
forme de sanctuarisation de la terre, com-
mente Nicolas Bernard, professeur de droit
à Saint-Louis, et que les pouvoirs publics
jouent le jeu : la terre ne se vend pas. »
« Nous avons commencé par une étude de
faisabilité il y a trois ans, raconte Thomas
Dawance, de la plate-forme CLT Bruxelles.
Aujourd’hui la notion de CLT est définie
Diviser la propriété
pour mieux habiter
Quelques habitants de l’Espoir devant leur propriété.
Les aspects participatifs de ce projet ont servi de modèle pour les
Community Land Trust en Belgique.
Community Land Trust
Si être propriétaire
devient difhcile, pourquoi
ne pas changer la propriété ?
En séparant celle du sol
et celle du bâti, les
Community Land Trusts
apportent une réponse
pleine de promesses.
[imagine 97] mai & juin 2013
19
Clairlieu Eco Déf
Jacques Trémon habite dans le quartier de Clairlieu,
non loin de Nancy, en Lorraine. 1 300 pavillons,
presque identiques, construits dans les années 70, qui
rassemblent près de 5 000 habitants, dans ce qui est
l’un des plus gros lotissements d’Europe. 1 300 goufres
à calories… « Notre prise de conscience a eu lieu lors
d’une “fête du soleil” organisée par la Ville, raconte
Jacques Trémon, président de l’association Clairlieu Eco
Déf. Avec quelques voisins, nous nous sommes dit qu’il
y avait peut-être moyen d’atteindre les standards basse
consommation en isolant nos logements. » Et de profter
de la grande ressemblance des maisons pour reproduire
le même schéma lors de chaque rénovation.
Ils sont une trentaine alors à se lancer dans l’aventure :
questionner des professionnels, réaliser une étude ther-
mique, de structure… L’association, qui réunit jusqu’à
80 habitants, organise des séances d’information sur
divers sujets liés, et demande fnalement un permis
de construire. « Il fallait que quelqu’un se lance, ça a été
moi », sourit Jacques Trémon. Fin août 2011, le chantier
commence. « Nous faisons tout nous-mêmes, car aucune
entreprise ne réalise un chantier de A à Z, avec le risque
que les uns abîment le travail des autres. » Mais travailler
avec des bénévoles prend du temps, et le chantier se
cherche quelquefois, même si l’un ou l’autre profession-
nel donne un coup de main. « Nous ne pensions pas que
ça allait durer deux ans, et dans ce premier cas cela va
coûter 85 000 euros plutôt que les 65 000 prévus, mais à
présent 90 % de ce qui a été fait sur ma maison est dupli-
cable ! » L’association a monté une société coopérative
d’intérêt collectif, va engager une coordinatrice et deux
ouvriers, et se lancer à l’assaut d’autres pavillons. « Les
gens nous disent, “Ça n’avance pas votre truc”, puis ils
entrent chez moi et sont convaincus, ils voient bien que
ça fonctionne. Nous avons tous appris sur le tas, c’était
parfois un peu houleux, mais quelle aventure humaine ! »
clairlieuecodef.fr
Un projet de façade pour le premier
Community Land Trust d’Europe,
à Anderlecht.
dans le nouveau code du logement, et nous
venons d’acquérir un premier bâtiment à
rénover à Anderlecht. » Pour l’instant, le
chemin se trace en marchant : des ques-
tions notariales restent ouvertes, celle de
la sélection des candidats également. « Les
CLT seront ouverts aux personnes dont les
moyens se situent entre le revenu d’intégra-
tion sociale et le revenu maximum permet-
tant d’accéder aux crédits hypothécaires du
Fonds du logement. »
L’Espoir fait des petits
Au-delà du « simple » achat d’un bien,
la volonté du CLT est aussi de créer du
lien, d’autoriser des familles aux revenus
(très) modestes de concevoir leur loge-
ment. En prenant modèle notamment sur
un projet pilote en termes de participation,
L’Espoir (2), qui a permis à 14 familles
de faire construire leur propre immeuble
passif. « Cela a représenté cinq ans de
réunions, de contacts avec les autorités,
de visites d’autres bâtiments, de suivi de
chantier, raconte Joséphine Mukabucyana,
l’une des habitantes. Mais avec de la pa-
tience… Aujourd’hui cela se passe bien, et
nous avons d’autres projets, comme un jar-
din collectif. »
A L’Espoir, les familles sont des proprié-
taires « classiques », même si elles ont
été aidées par le Fonds du logement. Elles
pourront donc revendre si elles le désirent
leur logement au prix du marché. Contrer ce
travers est l’un des grands avantages des
CLT : la spéculation sur le foncier est bien
entendu totalement évitée, puisqu’il ne sera
pas vendu, mais celle sur le bâti pour partie
aussi, grâce à la limite imposée au vendeur.
« Ces logements seront ainsi définitivement
réservés à ceux qui ont le plus de mal à en
acquérir, reprend Thomas Dawance. Quant
à ceux qui revendront, ils auront un petit
pécule qui les autorisera soit à avoir recours
au Fonds du logement pour acheter sur le
marché “classique”, soit à constituer sans
souci une garantie locative. » Par cet accès
à la propriété du bâti (et à un bâti de quali-
té), l’espoir est que ces familles sortent de la
précarité et puissent placer leurs ressources
et leurs forces ailleurs ! « Etre propriétaire,
c’est aussi assumer des responsabilités,
signale Donatienne Hermesse, de la mai-
son de quartier Bonnevie, qui suit les habi-
tants de L’Espoir. Un syndic, ce n’est pas
un propriétaire, il y a toujours des charges
communes à payer, etc. Nous avons fait la
somme des coûts annuels ensemble, afin de
mieux les prévoir et de mettre de l’argent de
côté. Mais c’est une vraie solution, notam-
ment pour les familles nombreuses, pour
lesquelles les logements adaptés à leurs
besoins manquent énormément. »
Si aujourd’hui deux lieux concrets sont sur
la voie du CLT, rue Vandenpeereboom à
Molenbeek et rue Verheyden à Anderlecht,
bien d’autres sont en gestation et la Wallo-
nie s’intéresse également à l’idée. Une très
belle aventure commence ! Q
(1) Ciré, Bonnevie, CLTB asbl…
(2) lire Imagine n° 80, juillet-août 2010. Voir aussi notre photo de couverture.
communitylandtrust.wordpress.com
20
[imagine 97] mai & juin 2013
Recherche
F
ace à la situation critique dans laquelle notre société est
plongée, chaque discipline scientifique y va de sa petite
proposition : les climatologues, les agronomes, les ingé-
nieurs, les architectes, les économistes, les sociologues,
etc. Des propositions parfois contradictoires et souvent
déconnectées de la réalité des gens. Et il devient évident
que l’ensemble de ces propositions « monodisciplinaires » ne consti-
tuera jamais une stratégie globale. Au contraire, les œillères de cha-
cun empêchent de penser de manière systémique. Le tout est plus que
la somme des parties
Curieusement, de nombreux scientifiques en sont conscients, et
même inquiets. Mais ils ne peuvent le dire trop haut, « pas plus que
des parents ne peuvent se disputer devant leurs enfants » (1). Car
ouvrir un tel débat dans la société reviendrait à remettre en cause
l’autorité de la science. Devant un tel chantier, le « public » perdrait
confiance en sa science, toujours « objective » et sûre d’elle-même.
Le « progrès » scientifique est à ce prix, mais « la question de savoir
pourquoi ce progrès peut aujourd’hui être associé à un “développe-
ment insoutenable” ne sera pas posée » (2). Il y a là un sérieux
blocage.
Une nouvelle science
Partant de ce constat accablant et paralysant, le ministre wallon du
Développement durable Jean-Marc Nollet a commandé un rapport (3)
au professeur T om Dedeurwaerdere (lire l’entretien ci-dessous) pour
poser un diagnostic et faire des propositions de réformes. Présenté au
premier Congrès interdisciplinaire sur le développement durable, qui
a eu lieu à Namur fin janvier dernier (4), le rapport propose d’ouvrir
la pratique scientifique de trois manières.
D’abord, par l’interdisciplinarité, qui consiste à faire travailler les
disciplines entre elles et forcer les chercheurs à créer un nouveau
langage commun en tenant compte des autres disciplines. Le pro-
duit intérieur brut, par exemple, est une simple mesure de l’activité
économique (monodisciplinaire). Mais on sait depuis longtemps que
cet indice ne mesure pas le bonheur d’une société, ni sa qualité de
vie, loin de là. D’autres indices ont été créés, en réunissant plusieurs
disciplines des sciences sociales, mais n’ont pas encore été mis en
œuvre officiellement.
v
l
a
d
e
b
P
rofesseur à Leuven et à Louvain-la-
Neuve, Tom Dedeurwaerdere présente
un profl original : ingénieur civil et
philosophe, il travaille en sciences politiques et
économiques et jouit d'une bonne expérience de la
transdisciplinarité à l'université.
Quel accueil a reçu votre rapport Les sciences
du développement durable pour régir la
transition vers la durabilité forte ?
Extrêmement favorable. Ìl est porté par de
nombreux scientifques. Les gens se rendent bien
compte qu'il y a un problème. Même moi je le
savais, mais en rédigeant le rapport je suis allé
de surprise en surprise. Je suis tombé de haut, le
dysfonctionnement des sciences est bien plus grave
qu'on ne le pense !
Alors justement, qu’est-ce qui ne tourne pas
rond dans Ia pratique scientiñque ?
Ìl y a principalement deux choses. La première
est que les sciences sont souvent découplées
du monde réel. Par exemple l'existence de
l’Homo œconomicus, cet être rationnel et égoïste
imaginaire sur lequel presque toute la science
économique classique se base, n'a absolument
pas été confrmée par les recherches de terrain.
Les économistes n'intègrent pas les normes et
les valeurs sociales que les acteurs du monde
réel utilisent et qui font aussi partie de la décision
économique. Tout cela est évacué, car cela les
obligerait à devenir transdisciplinaires. En fait,
la transdisciplinarité est considérée comme de
la science moins intéressante par la pensée
scientifque dominante, on cherche donc à l'éviter.
Le second problème est que l'éthique est
complètement évacuée du champ scientifque.
L'exemple de l'économie est frappant. En situation
de crise fnancière, les économistes disent : « Nous,
on fait des modèles mathématiques, et tout ce qui
est éthique ne rentre pas dans nos modèles. » Ce
sont principalement des modèles qui ne servent
qu'à rechercher l'équilibre monétaire. Or, en temps
de crise, il y a déséquilibre. Pour les économistes
classiques, cette situation ne peut donc pas
être due à l'économie, puisque les modèles ne
peuvent pas le prévoir ! S'il y a crise, c'est qu'il
y a eu un choc exogène (extérieur aux modèles
mathématiques), et donc ce n'est pas de leur faute.
Les banques ne sont pas responsables, ce sont
des victimes. Mais il est évident qu'opter pour ces
modèles est déjà un choix éthique, contrairement à
ce qu'ils disent.
Il faudrait en quelque sorte « moraliser » la
science…
Non. Ìnclure l'éthique, ce n'est pas venir avec
une déontologie moralisatrice. C'est plutôt une
démocratisation de la science qui permet de se
reconnecter aux transformations sociales en
cours. Aujourd'hui, il y a un fossé profond entre
la production scientifque et la capacité de nos
sociétés à changer dans le sens espéré. C'est
seulement si la question éthique devient partie
intégrante du protocole de recherche qu'on peut
espérer connecter les résultats de la recherche aux
orientations concrètes des acteurs en situation.
L'enjeu de ce type de science est de créer de la
transformation sociale.
Et vous allez très loin dans les propositions…
Oui, il faut des protocoles de recherche qui intègrent
Chaque discipline est une île… Dans les années 80, un
manque d’eau douce menace l’écosystème des Everglades,
en Floride. La solution « simple » retenue à l’époque (injec-
ter de l’eau douce) ne tient pas compte des paramètres
sociologiques et économiques de la région, ce qui provoque
un déséquilibre inverse quelques années plus tard, et coûte
bien plus cher que prévu.
Tom Dedeurwaerdere
« L’enjeu est de créer de la transformation sociale »
La science « classique », organisée en
disciplines, « neutre » et coupée de la
société, n’est pas capable de comprendre
la crise systémique que nous vivons.
Décloisonner les disciplines, ouvrir les
sciences à la société et à l’éthique, telles
sont les propositions du rapport de Tom
Dedeurwaerdere, à l’occasion du premier
Congres scientihque interdisciplinaire sur le
développement durable.
Quelles sciences
pour penser
[imagine 97] mai & juin 2013
21
La multidisciplinarité permet de voir un problème selon diférents points de vue.
L’interdisciplinarité crée un nouveau langage commun à diférentes disciplines.
La transdisciplinarité ouvre la science à la société, ce qui permet d’innover
en dépassant les cadres stricts et bornés des disciplines classiques.
les trois axes (inter-, trans- et éthique). Ce n'est
pas un petit truc qu'on improvise, il s'agit de recréer
des structures organisationnelles différentes, avec
des comités d'évaluation différents, des pratiques
de recherche différentes et multiméthodes, avec
des formations spécifques, etc. Les recherches
collaboratives en réseau commencent à faire leurs
preuves. Le Service public de programmation de
la politique scientifque fédérale (Belspo.be) est
un bon exemple. Au niveau européen, il y a aussi
des possibilités de créer ce genre de structures.
Mais au niveau du Fonds national de la recherche
scientifque (FNRS), on est évalué par des
commissions monodisciplinaires. et on est donc
toujours désavantagé, même si la recherche est de
qualité.
Si on ouvre une nouveIIe ñIière
transdisciplinaire, pensez-vous que les
chercheurs vont afñuer ? Sont-iIs prêts à
changer ?
Absolument ! Ìl y a une demande de l'intérieur.
Mais il y a un verrouillage interne qui crée des
frustrations. Le système universitaire est très
étouffant. Ìl y a quelques personnes qui, timidement,
construisent de nouvelles manières de travailler,
mais soit ils prennent des risques personnels, soit
l'institution ne leur donne pas une place importante.
Les chercheurs transdisciplinaires n'ont pas de
place à l'université, c'est ça qui est dramatique.
Le rapport peut ñnaIement être vu comme une
attaque frontale contre un système puissant…
Je ne dis pas que ce que font les chercheurs
est mauvais. Ìl n'est pas question de fermer des
flières. Mais il faut une nouvelle flière qui travaille
de manière transdisciplinaire. On peut le faire
avec des facultés plus ouvertes à ce genre de
recherche. Les sciences monodisciplinaires et les
sciences transdisciplinaires sont complémentaires.
Par exemple, pour la sécurité incendie de mon
immeuble, je ne veux pas que cela soit géré par
une cellule transdisciplinaire ! Je veux quelqu'un
qui me calcule des indices précis. Mais si on doit
discuter de la mobilité autour de Louvain-la-Neuve,
je ne veux pas d'un ingénieur qui invente une
nouvelle voiture électrique. C'est la différence entre
un système simple et un système complexe. La
transdisciplinarité est la méthode pour naviguer
dans la complexité. Ce que dit clairement le rapport,
c'est qu'on fait les mauvais choix.
Comment le monde politique a-t-il réagi ?
Le milieu politique n'a pas encore vraiment réagi.
Mais il se prépare peut-être à le faire. Car il faudra
une grande volonté politique pour rééquilibrer
les budgets des flières scientifques. Ce que je
propose, ce sont des flières nouvelles dont on a
besoin d'urgence, et qui ne sont absolument pas
soutenues. Ìl y aura donc des débats controversés !
Etes-vous conñant à propos du changement à
venir ?
Oui. Mais il ne faut pas se leurrer, ça ne va pas
avancer tout seul. J'ai confance dans le fait qu'on
arrivera à se mettre en route quand il le faudra.
Mais ce ne sera pas facile, on devra toucher aux
structures juridiques, politiques et sociologiques.
On a donc besoin d'initiatives et de gens avec un
certain leadership. Car les courants qui vont dans le
sens opposé sont aussi forts ! Q
Propos recueillis par Pablo Servigne
Faire dialoguer les sciences est sympathique, mais cela ne suffit
pas. La tour d’ivoire reste en place.
Il faut d’urgence ouvrir la pratique scientifique à la société dans
laquelle elle vit. C’est ce qu’on appelle la transdisciplinarité : for-
muler des questions de recherche avec les acteurs de la société
(monde politique, associatif, militant, etc.), collecter et analyser
des données avec ces mêmes acteurs, et enfin appliquer les conclu-
sions avec et pour la société. T elle devrait être l’objectif ultime de
la science ! Les exemples sont rares, mais ils existent. Les parte-
nariats universités-villes autour de l’objectif « ville zéro carbone »
réunissent architectes, ingénieurs, sociologues, économistes, qui
vont sur le terrain discuter avec les gens à propos de la mobilité, de
l’agriculture urbaine, etc.
Mais inter- et transdisciplinarité ne suffisent toujours pas. Même
coopérative et ouverte à la société, la science serait toujours boiteuse.
Il faut y ajouter un troisième élément, et non des moindres, c’est
l’éthique. U ne éthique du développement durable au sens fort (5)
au sein de l’institution scientifique, et aussi une éthique en tant que
sujet explicite d’étude. Bref, arrêter de considérer la science comme
« neutre ».
Ce trio interdisciplinarité-transdisciplinarité-éthique s’applique
à toutes les problématiques complexes. C’est-à-dire celles qui
contiennent une incertitude forte (non-prédictibilité), qui sont su-
jettes à controverses, et où des valeurs éthiques sont en débat : le
développement durable, la médecine, la culture, les arts, etc.
Comment avancer ?
Ces propositions rejoignent le constat que fait Isabelle Stengers
dans son nouveau livre Une autre science est possible ! (voir
p. 50). La philosophe développe la notion « d’intelligence publique
des sciences » pour dissoudre l’opposition science-opinion. C’est
un tremblement de terre : « C’est ici l’ethos même des scientifiques
qui est en question, et notamment leur méfiance envers tout risque
de “mélange” entre ce qu’ils jugent “faits” et “valeurs”. »
Pour avancer, il faut jeter des ponts entre les organismes de
recherche, mais aussi créer de nouvelles filières. En Flandre,
l’Instituut Samenleving en T echnologie, une institution scientifique
indépendante et autonome liée au Parlement flamand, a récemment
publié un rapport semblable à celui de T om Dedeurwaerdere. Le
lien entre les deux rapports vient d’être fait par le milieu acadé-
mique. Les choses bougent, espérons que le monde politique suive
Depuis quatre ou cinq ans la crédibilité de ce genre de démarche
commence à être reconnue. Des initiatives semblables émergent
partout dans le monde mais elles ne constituent pas encore un
mouvement coordonné. Le travail consiste désormais à les recen-
ser, à les mettre en réseaux et à les multiplier. C’est maintenant ou
jamais. Q Pablo Servigne
(1) Isabelle Stengers. Une autre science est possible ! Les Empêcheurs de penser en rond, La Découverte, 2013.
(2) Op. cit., p 12.
(3) Tom Dedeurwaerdere, 2013. Les sciences du développement durable pour régir la transition vers la durabilité forte. UCL-
FNRS. Disponible sur nollet.wallonie.be
(4) www.congrestransitiondurable.org
(5) En référence à la durabilité au sens fort vs au sens faible.
le nouveau monde ?
Discipline Multidisciplinarité Interdisciplinarité Transdisciplinarité
Pensée disciplinaire
22
[imagine 97] mai & juin 2013
Politique
E
n Belgique, la fonction du roi est à cet égard emblé-
matique. Son rôle allie tâches de représentation, à
propos desquelles le Palais communique volontiers, et
entretiens à propos desquels le secret du « colloque
singulier » est de rigueur. En cela, il agit dans le champ
ouvert par la Constitution sans que cela pose vraiment
problème.
Mais parfois une communication abondante peut servir à détourner
l’attention des médias et du grand public afin d’éviter que n’arri-
vent au premier plan d’autres informations, censées rester plus
confidentielles ou à propos desquelles on ne souhaite tout simple-
ment pas avoir à s’expliquer longuement.
Cette manière d’attirer l’attention afin de la détourner peut être
appelée la « pratique du coucou ». C’est comme si l’acteur, commu-
niquant sur un thème, agitait la main en criant « coucou ! » pour
focaliser les regards. Ce faisant, son autre main s’active discrète-
ment derrière son dos, à l’abri des yeux indiscrets.
Du 16 jusqu’à Rome…
Au terme de longues négociations, le gouvernement fédéral a déci-
dé en novembre 2012, lors de la confection du budget 2013, de blo-
quer les salaires tout en préservant leur indexation automatique.
Socialistes et syndicats avaient depuis longtemps fait du maintien
de l’indexation une priorité absolue. Dans leur communication, le
gouvernement, et en particulier les partis socialistes qui y parti-
cipent, ont insisté sur cette préservation. La presse a cependant
rapidement révélé que, dans le même temps, et en le claironnant
nettement moins, le gouvernement avait décidé de revoir la compo-
sition du panier dit de la ménagère sur la base duquel est calculée
l’évolution des prix, et ce dans le but de retarder les futures indexa-
tions des salaires et des allocations sociales.
Quand il a présenté son intention de fournir aux ménages wallons
500 kWh d’électricité par an à titre gratuit, le ministre régional en
charge du Développement durable, Jean-Marc Nollet (Ecolo), s’est
immédiatement vu accuser de vouloir masquer le fait que, dans le
même temps, la facture de l’ensemble de ces ménages allait s’alour-
dir par le biais d’autres mesures, notamment fiscales. Dans ce cas,
ses partenaires de la majorité se sont empressés de communiquer
sur le second aspect, prêtant l’intention au ministre de mettre en
avant la gratuité pour masquer la hausse de la facture.
Dans un autre registre, d’aucuns ont considéré que les propos très
conservateurs du pape Benoît XVI sur la lutte contre le sida ou
contre l’avortement, ou ses sorties jugées provocatrices, ont pu,
pendant longtemps, concentrer l’attention des médias et du public
et retarder l’éclatement des scandales de pédophilie dus à des ecclé-
siastiques. Dans ce cas, le coucou devient assez manifeste, mais
rétrospectivement. Après tout, le Vatican ne faisait que rappeler sa
ligne bien connue, mais c’est lorsque les scandales ont éclaté qu’on
a pu comprendre pourquoi la communication était aussi abondante.
Le meilleur exemple de coucou est évidemment celui qui n’est pas
démasqué, et qu’il est donc par définition difficile de déceler ou de
démontrer.
… en passant par le bureau ovale
Plus largement, le coucou est une pratique répandue dans le dis-
cours politique pour éluder ses responsabilités, justifier une dé-
cision ou imposer un point de vue. En décembre 1998, empêtré
dans l’affaire Lewinsky à propos de laquelle la Chambre est en
train d’enclencher une procédure d’impeachment à son encontre, le
président Clinton lance des frappes aériennes sur l’Irak. Plus d’un
analyste y a vu un exemple typique de ce qu’on peut qualifier de
coucou (1). A la réflexion, on peut cependant se demander quel
était vraiment l’élément le plus honteux à cacher en mettant l’autre
en lumière : un adultère consenti ou des bombardements ?
A certains égards, le discours sur les pénuries de main-d’œuvre
a lui aussi pour fonction de dissimuler en disant. Certes, les en-
treprises qui ne trouvent pas les travailleurs qualifiés dont elles
ont besoin sont embarrassées et peuvent éventuellement perdre
des marchés ou des clients pour cette raison. Les théories écono-
miques dominantes prescrivent cependant que, dans ce cas, ces
employeurs devraient augmenter les salaires pour qu’offre et de-
mande s’équilibrent. Les sociologues du travail noteront que, jadis,
ce sont les entreprises elles-mêmes qui formaient leurs travailleurs,
et qu’aujourd’hui elles attendent de l’enseignement qu’il leur four-
nisse des « ressources humaines » parfaitement adaptées à leurs
besoins hyperspécialisés. Le chercheur de coucou relèvera pour sa
part que le discours martelé sur ce thème permet au patronat et
aux pouvoirs publics d’éviter d’avoir à répondre de leurs respon-
sabilités à propos d’un problème bien plus vaste : la persistance
d’un chômage de masse. En Wallonie, le Forem considère que les
pénuries concernent quelque 8 000 cas par an tout au plus. Les
chômeurs, eux, avoisinent les 200 000 personnes.
En matière d’OGM, les résultats, rendus publics en septembre
2012, des expériences menées par l’équipe du professeur Séralini
ont fait grand bruit. Indiquant qu’une variété de maïs transgé-
nique commercialisée par Monsanto présente des risques de cancer
pour des souris, ils ont immédiatement suscité de très vives et très
nombreuses réactions d’autres scientifiques. La méthodologie em-
ployée, le type de souris utilisée, etc., ont été fortement critiqués,
jetant le discrédit sur cette étude. En se focalisant sur la méthode,
cette polémique a considérablement empêché la relance du débat
sur la nocivité des OGM eux-mêmes. Surtout, elle a relégué à l’ar-
rière-plan le fait qu’aucune agence officielle ne semble avoir décidé
de mener elle-même une étude sur une durée similaire (deux ans),
seul procédé susceptible de confirmer ou d’invalider sérieusement
les travaux des chercheurs français.
La diffusion de l’information se caractérise par un
contraste permanent. Les acteurs politiques, économiques
ou sociaux communiquent à foison sur certains dossiers.
Tandis qu’ils agissent discrètement, voire dans le plus
grand secret, dans d’autres domaines.
Nehez vous des «
[Les jeux et les enjeux]
par Jean Faniel, CRISP
[imagine 97] mai & juin 2013
23
De manière semblable, dans un autre domaine lié à la préservation
de l’environnement, les climatosceptiques sont soupçonnés par les
écologistes de focaliser l’attention du grand public sur des facteurs
autres que les agissements humains afin de protéger des intérêts
particuliers, tels ceux des industries polluantes.
Le sens critique comme antidote
La « théorie du coucou » (telle qu’on pourrait la qualifier de manière
humoristico-pompeuse) doit se distinguer de la théorie du complot
en ce sens qu’elle concerne des faits réels, avérés, mais à propos
desquels la communication est pour le moins discrète, tandis que,
de manière concomitante, la communication est abondante sur une
autre thématique. Il ne faut pas non plus voir ce type de phéno-
mène partout. Il peut arriver qu’il se produise de manière fortuite,
et pas nécessairement voulue et savamment planifiée par un acteur.
Beaucoup de coucous peuvent se produire en raison du manque
d’information dont disposent les journalistes dans un monde où
les rédactions se réduisent et où leurs conditions de travail se dété-
riorent. Ou sans doute aussi, parfois, à cause d’un manque de recul
ou d’esprit critique de leur part. C’est le rôle du journalisme d’in-
vestigation de mettre en lumière certains coucous. Ou, plus sim-
plement, d’un journalisme s’exerçant avec un temps de recul, de
manière, par exemple, à pouvoir analyser l’ensemble des dossiers
traités par un cabinet ministériel ou à pouvoir scruter les différents
postes d’un budget avant de terminer son reportage.
A contrario, on peut présumer que certains acteurs politiques, écono-
miques ou sociaux tablent sur les contraintes qui affectent les
journalistes et sur la rapidité avec laquelle une information chasse
l’autre dans les médias pour avancer discrètement leurs pions, tout
en agitant la main au besoin à propos d’un autre sujet.
Outre les journalistes, les citoyens ont dès lors également leur rôle
à jouer en exerçant leur sens critique et en décodant l’information
qui leur est présentée, même si elle provient d’une source autori-
sée. Pour paraphraser le proverbe (2), quand le sage fait coucou,
l’imbécile regarde la main qui s’agite… Q
(1) Le flm Wag the Dog (Des hommes d’infuence), sorti en 1997, imaginait déjà un président des Etats-Unis mettant en
scène une guerre afn de détourner l’attention des accusations d’abus sexuel portées à son encontre à deux semaines de
sa réélection.
(2) « Quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt. »
coucous » !
Jean Faniel sera directeur du CRISP
N
ous apprenons avec plaisir que Jean Faniel, 36 ans, politologue de talent
et chroniqueur bien connu depuis des années des lecteurs d’Imagine, a
été choisi pour succéder à Vincent de Coorebyter au poste de directeur
général du CRISP. Jean Faniel prendra ses nouvelles fonctions à partir
de la mi-septembre, Vincent de Coorebyter devenant alors professeur à l’ULB
tout en gardant une présence au CRISP, puisqu’il deviendra président du Centre
de recherche et d’information socio-politiques. QA.R.
24
[imagine 97] mai & juin 2013
Energie
Cadre éolien
Aux mâts,citoyens !
Après plus de deux ans de consultations, le gouvernement wallon a adopté, le 21
février dernier, le nouveau Cadre de référence éolien. Celui-ci visera un objectif
ambitieux : atteindre une production de 4 500 GWh/an d’ici 2020. Les communes et
les citoyens sont vivement encouragés à s’impliquer dans les projets éoliens.
V
oici donc le nouveau cadre de référence pour
l’implantation d’éoliennes en Wallonie. Il s’appuie
sur plus de deux années de consultations avec les
acteurs du secteur, les associations environnemen-
tales et les nombreuses instances décisionnelles.
L’exercice visait à mieux encadrer le développement
éolien en Wallonie et à mettre à jour le premier Cadre, adopté en
2002, sur la base de l’expérience acquise et de l’évolution des tech-
nologies.
Première bonne nouvelle : l’objectif ambitieux d’atteindre
4 500 GWh/an d’ici 2020 est confirmé, ce qui couvrira un peu plus
de 15 % de la consommation finale d’électricité en Wallonie. Cette
croissance sera possible grâce à des critères plus souples (installa-
tion parfois autorisée en forêt ou favorisée le long des autoroutes ;
exclusion parfois levée en zone militaire), mais devra aussi rencon-
trer des exigences plus strictes, notamment une implantation plus
éloignée des habitations (1). Il s’agit à présent d’adopter un décret
pour rendre ces critères contraignants. Le secteur éolien, actuelle-
ment confronté à de nombreux recours au Conseil d’Etat, pourra
alors se développer sur des bases juridiques plus claires.
Le gouvernement wallon a également adopté une cartographie
indicative des zones favorables pour le développement éolien (voir
ci-contre). Ces 50 zones supracommunales intègrent le potentiel
de vent ainsi que les principales contraintes environnementales et
urbanistiques. Chaque zone se voit ainsi attribuer un « objectif de
productible éolien », en tenant compte des mats déjà installés. Cette
T
ous les pays euro-
péens ont mis en
place différents
mécanismes de
soutien pour cofi-
nancer le déve-
loppement des modes de pro-
duction d’électricité verte. Ce
soutien prend notamment en
compte les investissements
nécessaires et les bénéfices en-
vironnementaux (diminution
de nos émissions de CO
2
). En
Belgique, les trois Régions ont instauré le mécanisme du marché
des certificats verts, dont la valeur est régulièrement adaptée en
fonction de l’évolution des technologies et des filières (1).
Le prix des installations divisé par trois
En Wallonie, le gouvernement a décidé en 2007 de développer la
production d’électricité solaire et a appliqué un coefficient multi-
plicateur pour l’octroi de certificats verts aux petites installations
(d’une puissance inférieure à 10 kWc). Initialement, ce coefficient
devait permettre de compenser le coût relativement élevé des ins-
tallations en offrant une rentabilité intéressante pour l’investisseur.
La formule a rencontré un très large succès. Cependant, ce méca-
nisme n’a pas assez tenu compte de la chute du prix des maté-
riaux : si une installation moyenne coûtait 18 000 euros en 2009,
elle ne coûte plus que 6 000 euros aujourd’hui. Le soutien a été
régulièrement revu à la baisse, mais trop lentement, ce qui a créé
des effets d’aubaine et des rushes de commandes de nouvelles ins-
tallations avant chaque échéance de réduction des aides (2).
L’impact sur le marché des certificats verts a été considérable : dé-
but 2013, le photovoltaïque représentait la moitié des certificats
verts générés pour environ 10 % d’électricité verte produite. Ce
stock est actuellement bloqué, car l’offre dépasse très largement la
demande (définie par un système de quotas). Cette « bulle » repré-
sente les 2,5 milliards d’euros répartis sur 15 ans, évoqués par la
presse. Le gouvernement wallon, bien au fait du problème depuis
au moins deux ans, n’a pas réussi à adapter le mécanisme pour
mieux piloter cette croissance et son impact sur la facture d’électri-
cité, à l’exemple du gouvernement bruxellois (3).
Les partis politiques, déjà en campagne électorale, s’affrontent
désormais sur la répartition de cette facture. Qui devra la payer ?
L’ensemble des consommateurs d’électricité ? Les propriétaires de
panneaux solaires, via par exemple une nouvelle taxe comme celle
récemment instaurée en Flandre pour des raisons similaires ? Le
débat est complexe et doit également tenir compte des bénéfices
Quel juste soutien
au photovoltaïque ?
Le débat politique s’est cristallisé ces derniers mois sur
le coût du soutien aux petites installations photovoltaïques en
Wallonie. Ce débat, légitime sur le fond, doit cependant
intégrer tous les enjeux de la transition énergétique.
Analyse de la situation.
Le futur soutien au photovoltaïque, baptisé
Qualiwatt, tiendra notamment compte de la qualité des
installations et de la protection des consommateurs.
D
.
R
.
[imagine 97] mai & juin 2013
25
De Solwatt à « Qualiwatt »
L’
ancien système d’aide au photovoltaïque, qui portait le nom de
Solwatt, a été offciellement arrêté au soir du 31 mars dernier. Le
nouveau système, baptisé Qualiwatt, devrait entrer en vigueur
l’été prochain. Dans l’intervalle, un régime transitoire a été mis en
place.
Ìl prévoit l'octroi de 1,5 certifcat vert par MWh pendant 10 ans pour les
tranches de puissance entre 0 et 5 kWc et d'un certifcat vert par MWh pour
les tranches de puissance suivantes jusqu'à 10 kWc.
Qualiwatt, en cours de rédaction, sera tout différent. Il visera à assurer le
retour sur investissement sur une période de 7, 8 ou 9 ans, selon que les
revenus du ménage sont précaires (20 % des ménages wallons), moyens
ou modestes (50 %), ou supérieurs (30 %). Et le taux de rentabilité global
garanti sur 20 ans sera de 7, de 5 ou 4 %, selon la catégorie du ménage.
Comme l’indique son nom, Qualiwatt mettra bien évidemment l’accent sur la
qualité des installations. Parmi les critères qui seront pris en considération :
l'origine européenne des panneaux et le contrat assurant la protection du
consommateur.Q
générés : les rentrées financières de la TVA lors de l’achat des équi-
pements, les charges patronales payées chaque année par les entre-
prises de la filière et les 3 000 emplois créés à ce jour en Wallonie.
De plus, le parc solaire permet d’éviter des émissions de CO
2
– qui
seraient sinon générées par des centrales électriques, au gaz ou au
charbon – et donc de payer des amendes dans le cadre des objec-
tifs de Kyoto. D’où la piste évoquée qui consiste à faire porter la
facture solaire sur les industries fortement émettrices de CO
2
. Dans
l’immédiat, le gouvernement wallon s’est accordé sur un nouveau
mécanisme, baptisé Qualiwatt – mais dont les modalités de mise
en œuvre doivent encore se négocier avec les nombreux acteurs du
secteur de l’énergie (4). Le processus s’annonce… électrique.
Coûts ou investissements ?
Le débat autour du solaire est emblématique de la transition éner-
gétique en cours. Il est important de rappeler que le soutien aux pro-
ductions renouvelables représente non pas un coût perdu (comme
le sont nos importations de combustibles fossiles, qui partent en
fumée), mais bien un investissement dans de nouvelles capacités
de production, qui assureront à moyen terme un service énergé-
tique durable et à moindre coût. En France, la première étude sur le
coût de l’éolien, publiée en mars par E-Cube Strategy (5), conclut
que celui-ci fera baisser le prix global de l’électricité de manière
structurelle à partir de 2025.
L’éolien, le photovoltaïque et l’hydro-électrique, qui ne nécessitent
pas d’achat de combustibles, permettront à moyen terme de pro-
duire une électricité moins chère, à partir de sources locales qui
seront toujours disponibles (vent, soleil, eau). La puissance alle-
mande a bien compris l’intérêt socio-économique d’une telle tran-
sition (lire Imagine n° 96).
Pour compléter le débat, il s’agit enfin d’intégrer tous les coûts indi-
rects générés par les productions classiques d’électricité (charbon,
gaz, nucléaire). L’association européenne HEAL, qui représente
des professionnels de la santé, des mutuelles de santé publique,
des patients, des citoyens et des experts de l’environnement, vient
ainsi de publier un rapport qui démontre que « la pollution de l’air
due à l’utilisation du charbon est responsable de décès prématurés
et de maladies ». Les dépenses de santé publique liées à cette pollu-
tion induisent, pour la population européenne, un fardeau financier
de 42,8 milliards d’euros par an. En Belgique, les coûts de santé
liés au recours au charbon s’élèveraient à 134 millions d’euros par
an. Dans le débat actuel sur le coût de la transition, les « externali-
tés négatives » des énergies fossiles et fissiles ne sont que trop peu
prises en considération. Voilà qui devrait rééquilibrer un tant soit
peu la balance. Q Christophe Haveaux
(1) Pour mieux connaître le principe des certifcats verts : www.cwape.be.
(2) La puissance installée en Wallonie a doublé en 2012 pour atteindre près de 100 000 installations représentant
526 MWc (près de 20 % du parc belge). Statistiques complètes sur l’Observatoire des énergies renouvelables : www.apere.org.
(3) Le marché bruxellois est très diférent, avec des quotas de certifcats verts beaucoup plus bas. L’impact des certifcats
verts sur la facture y est donc moindre. Cependant, le gouvernement bruxellois a instauré un principe de révision annuelle
de la valeur des certifcats verts, qui intègre à chaque fois diférents paramètres – dont la diminution du coût des matériaux
– afn de garantir un soutien proportionné et un temps de retour sur investissement sur sept ans.
(4) Pour suivre la mise en place de Qualiwatt : www.ef4.be et www.renouvelle.org.
(5) Etude disponible sur free.asso.fr.
50 lots
pour accueillir
les éoliennes
cartographie va à présent être soumise à enquête dans toutes les
communes.
Deuxième bonne nouvelle : les projets éoliens participatifs sont
largement encouragés. Les développeurs privés se voient en effet
obligés d’ouvrir leurs projets à hauteur de 24,99 % maximum pour
les citoyens et de 24,99 % maximum pour les communes, si la
demande leur en est faite. Autrement dit : les citoyens et les com-
munes auront désormais la possibilité de s’impliquer dans chaque
nouveau projet éolien en Wallonie. Cette disposition légale est rare
en Europe. C’est donc une réelle opportunité pour les collectivités
locales de prendre en main leur avenir énergétique.
Or le mouvement participatif s’avère déjà très actif en Wallonie :
sur les 43 parcs éoliens actuellement en activité, 10 comportent
une participation locale. Si l’on considère les puissances installées,
autorisées, en construction et en recours, la tendance participative
représente 8 % des projets actuels. Le nouveau Cadre va largement
favoriser ce mouvement. Rappelons qu’en Allemagne la population
(coopératives, particuliers, fermiers…) détient 51 % des nouvelles
capacités de production d’énergie renouvelable (2). Un exemple
inspirant ! Q Christophe Haveaux
En collaboration avec Renouvelle (www.renouvelle.org)
(1) Analyse détaillée sur www.eolien.be.
(2) Lire Imagine, mars-avril 2013 : « Transition énergétique : quelles leçons tirer de l’expérience allemande ? »
26
[imagine 97] mai & juin 2013
Ethologie-Science
Le buzz des cardinaux
L’église catholique a une méthode bien particulière pour élire son pape.
Curieusement, ce mode d’élection ressemble à celui qu’utilisent les abeilles
lorsqu’elles choisissent un nouvel emplacement pour leur nid. Une méthode bien
eprouvee, a la fois efhcace et democratique.
L
a fumée blanche indique que les cardinaux ont élu leur
nouveau pape ! Après un processus bien précis et rodé
depuis 740 ans, isolés du reste du monde, 115 car-
dinaux parviennent à se mettre d’accord en quelques
jours, parfois en quelques heures. Face aux enjeux co-
lossaux, comment font-ils pour décider si rapidement,
et pour ne pas s’étriper ?
D’abord, concédons que la méthode a fait ses preuves : sept siècles,
c’est très long. Dans le même genre, vous ne trouverez pas plus
grands experts en durabilité que les insectes sociaux. Depuis des
millions d’années, ils prennent collectivement et quotidiennement
des décisions vitales pour leur groupe. C’est simple, si leurs modes
de décision n’étaient pas efficaces, ils ne seraient pas là. C’est sur
ce constat que s’appuie le biomimétisme, une discipline qui s’ins-
pire du vivant pour concevoir des systèmes humains durables. Le
vivant a 3,8 milliards d’années d’expérience derrière lui ; mettez
un biologiste dans chaque équipe de recherche et développement,
et vous aurez accès à toute cette sagesse !
Les abeilles, par exemple, doivent faire des choix difficiles.
Lorsqu’une colonie essaime, la reine la plus âgée part avec une
cohorte d’ouvrières chercher un emplacement où installer un nou-
veau nid. Un moment d’extrême fragilité pour la colonie, qui a
intérêt à choisir le plus rapidement possible. L’essaim s’accroche
à une branche et des centaines d’ouvrières partent à la recherche
d’un bon emplacement. Puis, chacune revient vers l’essaim avec
sa petite proposition… et tente de convaincre les autres ! Un tronc
creux ici, une faille dans la roche là, une belle ruche vide ailleurs…
les débats promettent d’être longs. Il n’en est rien, l’essaim peut se
mettre d’accord en quelques jours, voire quelques heures, et c’est
toujours l’option la plus adéquate pour la colonie qui est choisie !
Les cinq règles d’or
C’est précisément ce problème qui a hanté pendant plus de 40 ans
le chercheur Tom Seeley, l’un des plus grands spécialistes du com-
portement des abeilles. Dans un magnifique livre intitulé La démo-
cratie des abeilles (1), le chercheur fait la synthèse d’une vie de
découvertes passionnantes et d’expériences originales (voir enca-
dré « Méthodo »). Ses recherches sur les abeilles ont permis de
mettre en évidence cinq règles d’or qui rendent une élection à la
fois rapide (efficace) et démocratique.
1) Composer le groupe de décision avec des intérêts convergents et
un respect mutuel : on évite les débats contradictoires et les luttes
d’égos, car la survie de l’individu dépend de la survie du groupe.
2) Minimiser l’influence du leader sur la pensée du groupe : c’est
le meilleur moyen d’être ouvert à des idées novatrices. 3) Chercher
à diversifier au maximum les solutions possibles, car c’est de cette
diversité que naît la résilience. 4) Créer les meilleures conditions
pour l’émergence d’une compétition équitable entre toutes les op-
tions : une communication franche et ouverte dans le groupe (in-
terdépendance) en évitant les influences diverses (indépendance).
5. Utiliser un quorum (voir encadré « Concept »), c’est-à-dire un
seuil à partir duquel les options perdantes se rallient à l’option
émergente (2).
L’originalité de Seeley est d’avoir appliqué – et donc expérimenté –
ces règles à ses semblables, en particulier lorsqu’il a été nommé à la
tête du département de Neurobiologie et Comportement à l’Univer-
sité de Cornell (Etats-Unis), où les décisions ne sont pas toujours
faciles à prendre (gestion du personnel, budgets de recherche, etc.).
Pour lui, ces principes de sagesse des abeilles peuvent très bien (et
devraient) s’appliquer aux groupes humains !
Du bûcher au rucher...
L’église catholique n’a pas attendu Seeley pour se donner des règles
assez semblables. Il faut remonter au traumatisme de l’élection de
Grégoire X en 1271 : après deux ans et demi de discussions, les
électeurs n’étaient toujours pas d’accord. Pour accélérer la procé-
dure, le podestat (premier magistrat) décida alors de les emmurer
dans le palais et de les mettre au pain sec et à l’eau (3) ! Grégoire X
mit donc en place au 2
e
concile de Lyon, en 1274, un nouveau mode
original d’élection, désormais régi par des règles strictes.
Le scrutin doit se dérouler à huis clos (conclave) et tout contact avec
l’extérieur est strictement interdit sous peine d’excommunication.
On évite ainsi les influences diverses (règles 1 et 4). Les 115 élec-
teurs prêtent serment et ont un intérêt convergent : trouver un pape
rapidement pour la crédibilité d’une institution qui les nourrit et
leur donne du pouvoir (règle 1). Il n’y a pas de leader, les cardinaux
sont sur un pied d’égalité (règle 2). Toutes les personnes présentes
peuvent être élues (4) (règle 3). Tout pacte, alliance ou accord est
interdit. De plus, le vote est secret (rare dans les petits groupes !),
ce qui permet à l’électeur de voter en toute indépendance (règle 4).
Il faut une majorité des deux tiers (quorum), mais si les résultats
(connus de tous) d’un premier scrutin ne sont pas concluants, les
bulletins sont brûlés dans le poêle de la Chapelle Sixtine pour pré-
server le secret du vote (c’est la fameuse fumée noire). Alors, les
débats continuent et on procède à un second scrutin, ce qui peut
porter le nombre de scrutins quotidiens à quatre, et durer plusieurs
jours. En fait, chaque scrutin est comme un sondage du groupe qui
permet à chacun de calibrer son prochain vote, de conforter des op-
tions intéressantes ou de renoncer à son option. Une fois le quorum
dépassé, les autres lâchent prise de manière amicale et se rallient à
l’option gagnante pour ne pas freiner le groupe, car l’unanimité est
souvent inaccessible (règle 5).
> Historique
L’étude de l’intelligence des abeilles
L’
incroyable intelligence collective des abeilles fascine
depuis l’Antiquité. Mais c’est au cours du 20
e
siècle que
la compréhension du sujet a fait des bonds gigantesques.
On doit à Karl von Frisch (1886-1982, prix Nobel 1978)
la découverte de la géniale « danse des abeilles », qui leur permet
de communiquer, de retour à la ruche, l’emplacement exact
d’une source de nourriture. Un des élèves de von Frisch, Martin
Lindauer (1918-2008), s’est particulièrement distingué en perçant
les mystères de la communication et de l’essaimage chez les
abeilles… et en donnant envie à l’un de ses jeunes étudiants, Tom
Seeley, de découvrir par quels moyens elles arrivaient à prendre
des décisions collectivement. L’école de von Frisch et Lindauer
a essaimé (c’est le cas de le dire) partout dans le monde, et en
particulier dans le champ des neurosciences. Aujourd’hui, certains
laboratoires d’éthologie étudient l’intelligence des abeilles en allant
voir directement ce qui se passe dans leur cerveau ! Q
Par Pablo Servigne et Gauthier Chapelle
[imagine 97] mai & juin 2013
27
> Le concept
Le quorum
C’
est le nombre minimal de membres
d’un corps délibératif nécessaire à la
validité d’une décision. Cela, c’est pour
les humains. Mais le quorum a aussi
été décrit chez d’autres êtres vivants. On le retrouve
bien sûr chez les abeilles, mais aussi chez les
fourmis ou certaines bactéries. Ces dernières sont
dites « sensibles au quorum » via des mécanismes
de régulation de l’expression de certains gènes :
à partir de seuils de substances chimiques que
les bactéries sont capables de détecter, elles se
mettent à activer les mêmes gènes simultanément.
Par exemple, certaines bactéries peuvent croître
discrètement dans l’organisme d’un hôte, sans effets
pathogènes, et à partir d’une certaine concentration
(quorum), elles deviennent virulentes, prenant ainsi
l’hôte par surprise. C’est le début d’une maladie…Q
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> Methodo
Comment étudier le déménagement d’une ruche ?
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l faut d’abord beaucoup de patience, de très longues heures d’observation, des caméras pour
flmer l'intérieur des ruches, des collègues et des étudiants postés à l'autre bout du champ
avec des talkie-walkies, et parfois il faut identifer chaque abeille avec un dossard numéroté !
En été 2007, Tom Seeley et deux de ses collègues sont allés sur une petite île déserte
pour étudier les comportements individuels des abeilles lors d’un déménagement de nid. Pour
l’essaim testé, il n’y avait pas d’autre choix que d’aller s’installer à l’autre bout de l’île, dans l’une
des deux boîtes que leur avaient préparées les chercheurs : l’une petite et étroite, l’autre grande
et confortable. A peine arrivées dans les boîtes pour juger de leurs qualités, les éclaireuses
étaient immobilisées par un expérimentateur qui leur collait une pastille de couleur. Ainsi, de
retour au nid, ils pouvaient noter précisément leurs comportements (en flmant l'intérieur du
nid et en visionnant les flms le soir). Après 78 captures, les chercheurs ont eu la surprise de
découvrir que, de retour au nid, chaque éclaireuse ne dansait que très peu pour informer les
autres de sa découverte, et qu’il n’y avait qu’une toute petite différence d’intensité selon la
qualité du nid découvert. Cette différence n'était pas assez signifcative pour faire un choix
collectif, mais lorsqu’on cumulait les danses de 10 ou 20 éclaireuses, on voyait se dessiner
peu à peu une préférence pour le meilleur site. C’est l’effet boule de neige : plus la différence
se faisait sentir, plus les abeilles allaient voir ce site et revenaient danser pour lui. C’est donc le
nombre qui fait la sagesse de la décision, et non l’intelligence d’une seule ouvrière ! Q
Source : Seeley T. D. et Visscher P. K, « Sensory coding of nest-site value on honeybee swarms », 2008, Journal of Experimental Biology, n° 211, p. 3691-3697.
L’étude de l’intelligence des abeilles a
permis de mettre en évidence cinq règles
d’or qui rendent les choix collectifs à la
fois efcaces et démocratiques.
Une telle élection est-elle démocratique ? Du point de
vue du 1,2 milliard de catholiques dans le monde, on
peut en douter. Aussi sages soient-ils, 115 hommes
âgés de plus de 55 ans peuvent difficilement les re-
présenter tous. Mais est-ce là l’objectif de l’Eglise ?
Par contre, du point de vue des 115 électeurs, c’est
différent. Reconnaissons que pouvoir élire quelqu’un
sur des bases aussi solides, et le faire sans l’influence
de groupes de pression, est une chose remarquable
de nos jours. On pourrait même dire que si la mé-
thode a traversé les siècles, c’est précisément parce
qu’elle est à la fois efficace et démocratique pour les
électeurs. Parole d’abeille. Q
(1) Tom D. Seeley, Honeybee Democracy, 2010, Princeton University Press, 273 p. A ce jour, le livre
n’est pas traduit en français.
(2) Chez les abeilles, ce mécanisme de « renoncement » existe, mais il est subtil et complexe.
Nous ne pouvons le décrire ici par manque de place, mais renvoyons au livre de Seeley.
(3) On dit même qu’il aurait fait enlever le toit du bâtiment…
(4) En théorie, n’importe quel prêtre dans le monde peut être élu, mais dans les faits, les
cardinaux s’élisent entre eux.
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[imagine 97] mai & juin 2013
Reportage
Marinaleda,
le village où coopérer
est une réalité
«I
l y a beaucoup de travail à Marinaleda,
comparé aux autres villages du coin », lance
Eduardo Valderrama, conseiller communal
de ce village d’Andalousie, à la pointe sud de
l’Espagne. Certes, la coopérative tourne au
ralenti, touchée par la crise comme toutes les
entreprises espagnoles. Certes, nous voyons la demande de travail
exploser avec le retour de nos jeunes qui ont perdu leur emploi,
mais le village parvient à limiter la casse. »
Humar, la coopérative municipale et premier employeur du village,
s’attache aujourd’hui à répartir le travail disponible entre tous afin
d’assurer un revenu à chaque famille. Ainsi, si la crise touche tout
le monde à Marinaleda, personne n’est pauvre (1). De plus, la poli-
tique originale de logement mise en place par la municipalité est
parvenue à enrayer la spéculation foncière et à protéger les candi-
dats propriétaires des expulsions, véritables fléaux en Espagne où
500 familles sont délogées chaque jour, faute de parvenir à honorer
leur emprunt hypothécaire.
Caricature de village latifundiaire
L’histoire de Marinaleda commence en 1979, avec les premières
élections démocratiques de l’après-franquisme. Le Collectif unitaire
des travailleurs, créé par le Syndicat andalou des travailleurs, rem-
porte la majorité absolue, avec neuf conseillers sur onze. La place
d’Espagne est rebaptisée en place du Peuple, et Sánchez Gordillo
devient le maire charismatique du village. Trente-trois ans plus
tard, il l’est toujours.
Lorsque Sánchez Gordillo prend la mairie, Marinaleda est une
caricature de village latifundiaire qui rassemble une population de
paysans sans terre, travaillant à la journée sur les propriétés des
notables du coin, notamment le duc de l’Infantado, grand proprié-
taire terrien. Sous la houlette de sa nouvelle majorité, le village
va s’attacher à sortir de la servitude. D’abord, il faut trouver de
l’eau pour arroser les terres. Le village occupe donc le barrage de
Cordobilla pour réclamer sa part d’or bleu. Ce combat, couronné par
un premier succès, se révélera fondateur. « C’est avec cette action
qu’est née Marinaleda, reprend Eduardo Valderrama qui était déjà
conseiller municipal à l’époque. On a vu qu’en se mobilisant on
pouvait obtenir de l’eau. Pourquoi ne pas essayer d’obtenir la terre ? »
Le village entame alors une seconde série d’actions pour réclamer
une partie des terres de l’Humoso, la propriété du duc. « La pre-
mière année, on a occupé les terres pendant 7 jours, la seconde
année 15, puis 30. En 1990, on a occupé physiquement les lieux
pendant presque 100 jours. » L’année suivante, l’Etat espagnol
rachetait les terres au duc et cédait 1 200 hectares à Marinaleda.
Une première en Andalousie.
Une utopie de paix
Les terres collectivisées appartiennent désormais à tous. Dans les
champs, oliviers, piments, haricots et artichauts sortent désormais
Espagne
Marinaleda est une utopie née des cendres du franquisme. Ce village de 25 km² et de
quelque 3 000 âmes, dans la province de Séville, en Andalousie, a inventé une démocratie
participative qui accorde une place à chacun. Aujourd’hui, le village défend le modèle d’une
économie résiliente qui montre une résistance exemplaire à la crise frappant l’Espagne depuis
l’éclatement de la bulle immobilière en 2008.
Une utopie pour la paix,
le slogan de la ville.
[imagine 97] mai & juin 2013
29
des terres municipales. Reste à traiter cette production pour en
capter toute la plus-value. La mairie fait construire un moulin à
huile et une usine de conserves. Ces outils sont, bien entendu, la
propriété du village qui les gère comme il l’entend. Et le modèle
fonctionne. De 2000 jusqu’à la crise de 2008, Marinaleda frôle le
plein emploi, une performance en Andalousie, grâce à une répar-
tition fine du travail organisée par la coopérative, qui envoie les
journaliers travailler 6 heures et demie par jour dans les champs
ou 8 heures dans les ateliers, 6 jours par semaine, pour un salaire
de 1 128 euros par mois (le salaire minimum est de 641 euros en
Espagne), que l’on soit journalier ou employé administratif.
Nicolas Ramos, tient le bar du syndicat qui sert aussi de Maison
du peuple. Les champs, la coopérative, il connaît. Il avait neuf ans
lorsque le village a lancé sa première grève et a grandi avec l’utopie
de Marinaleda. « Le travail, en soi, c’est la même chose, où que
tu travailles. La différence avec la coopérative, c’est que j’ai lutté
pour elle depuis que je suis gamin, alors je lui donne tout, parce
que je sais que mon travail servira à créer d’autres emplois pour
le village. »
La municipalité n’a pas seulement mis en place une économie
collective, elle a également organisé une démocratie politique et
sociale participative où toutes les décisions, de la confection du
budget aux combats pour les droits, se décident en assemblée, dans
l’arrière-salle du café du syndicat. C’est dans cette salle qui peut
accueillir des centaines de personnes que le village a décidé de créer
sa garderie modèle, qui coûte aux parents 12 euros par mois. Il
a également organisé un accès presque gratuit à la culture et au
sport et fixé le prix de la cantine scolaire à 15 euros par mois. Ces
choix novateurs, qui facilitent l’accès à la culture et à l’école, sont
hautement symboliques pour ce village dont une grande partie de
la population fut longtemps illettrée.
Personne ne sait quelle maison lui reviendra
L’assemblée désigne également les bénéficiaires des prochaines
maisons en autoconstruction, la perle du modèle social développé
dans le village pour rendre effectif le droit au logement. Ce système
réunit les candidats propriétaires et deux autres parties : la Région
d’Andalousie, qui subventionne les matériaux, et la commune,
qui prête le terrain et gère l’avancement des travaux. Les futurs
propriétaires, eux, fournissent la main-d’œuvre nécessaire pour la
construction des maisons. « Les autoconstructeurs se rassemblent
pour travailler sur plusieurs chantiers en même temps, explique
Eduardo Valderrama, responsable des travaux à la commune. Des
équipes se forment pour faire avancer le chantier, et tant que les
maisons ne sont pas terminées, aucun des futurs propriétaires ne
sait quelle sera la maison qui lui reviendra. Cela garantit un travail
bien fait sur tous les chantiers. » Les habitations terminées, les
autoconstructeurs paient un « loyer » de 15 euros par mois, qui sert
à rembourser les matériaux.
Si un jour, un propriétaire décide de vendre son bien, la commune
en fixera d’autorité le prix pour empêcher toute spéculation immo-
bilière. Le prix de revente d’une maison autoconstuite est celui de
la main-d’œuvre mobilisée pour sa construction, rémunérée au
barème du village, soit 47 euros la journée. En pratique, personne
ne vend.
Actuellement, pour 3 000 habitants, Marinaleda compte 350
maisons sociales, dont 200 autoconstruites. La crise a cependant
ralenti le rythme des constructions, faute d’argent pour payer les
matériaux. Des 200 maisons promises par l’avant-dernière admi-
nistration, seules 25 vont pouvoir être construites. N’empêche,
le village est resté l’un des rares endroits où des maisons sortent
encore de terre en Espagne.
Ni police, ni crise
Et enfin, utopie oblige, aucun des élus ne touche de rémunération
pour ses fonctions, vivre de son travail reste la norme. Il n’y a pas
non plus de policier. Ce n’est pas nécessaire : selon Nicolas Ramos,
« les luttes se sont construites dans le respect, les disputes sont
rares ».
Mais il n’y a pas de miracle. Depuis 2008, le travail manque à Mari-
naleda. Alors que la légende du plein emploi a longtemps attiré des
candidats venus de toute la région, il a fallu établir une nouvelle
règle. Pour être repris sur la liste des journaliers embauchés par la
coopérative, il faut être domicilié dans le village. « Ce n’est pas un
repli sur soi, justifie Nicolas Ramos, mais un réflexe de défense de
droits durement acquis. Les autres villages devraient livrer leurs
propres luttes, poursuit-il, nous ne pouvons le faire à leur place.
D’autant que ce que nous avons créé ici est parfaitement expor-
table. S’il y avait davantage de Marinaleda, un autre monde serait
vraiment possible. »
Les appels à un autre monde s’affichent d’ailleurs dans les nom-
breux graffitis qui ornent les maisons du village. Des graffitis rare-
ment écrits de la main des villageois, mais plutôt par les nombreux
citoyens de passage, venus visiter ce village de l’utopie qui reste
une destination importante du voyageur militant.
Q Edith Wustefeld et Johan Verhoeven
(1) Le taux de chômage en Andalousie était de 31 % au début de l’année, contre 22 % en moyenne en Espagne. Un jeune
Espagnol sur deux de moins de 25 ans est sans emploi. Le chômage est par contre totalement inexistant à Marinaleda.
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Les maisons autoconstruites de Marinadela suivent le même modèle :
90 mètres carrés, répartis sur deux étages, comprenant deux chambres.
Chaine d’emballage à la coopérative communale,
le premier employeur du village.
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Sánchez Gordillo,
maire charismatique de
Marinaleda
depuis 33 ans.
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[imagine 97] mai & juin 2013
Economie
Chine
L’immobilier « copié-collé
[imagine 97] mai & juin 2013
31
D
es chalets du plus pur style autrichien, une église néogothique surplombant
le lac, d’étroites ruelles pavées… Bienvenue à Hallstatt, Chine. Oui, en Chine.
Car vous n’êtes pas dans le charmant village alpin, classé au patrimoine de
l’humanité, mais dans sa réplique, construite à Huizhou, dans le Sud industriel
de la Chine. S’il n’y avait pas la chaleur humide, la pollution et la végétation
subtropicale, on s’y croirait presque.
Hallstatt n’est pas une curiosité isolée. Des imitations de villages britanniques (Thames Town,
Shanghai), de Venise (Florentia Village, Wuqing) et même une tour Eiffel (dressée devant
une avenue hausmannienne démesurément grande pour le village de Tiandy City) ont poussé
comme des champignons ces dernières années dans ce pays pressé, où des villes se bâtissent
en quelques mois.
Même si elle n’amuse que modérément les villes européennes ainsi copiées, l’affaire pourrait
n’être qu’anecdotique. L’apogée absurde d’un art très chinois de la contrefaçon. Une appro-
priation symbolique du Vieux Continent par la plus grande
puissance mondiale émergente. Un revirement ironique de
l’Histoire pour un pays que des « traités inégaux » forcèrent
autrefois à des concessions territoriales aux Occidentaux.
Mais ces imitations construites à la va-vite révèlent en creux
un problème bien plus significatif, celui de l’énorme bulle
immobilière. Derrière les décors de cinéma, les maisons sont
vides. Si les jeunes mariés de la classe moyenne aiment à se
faire photographier devant des paysages à l’européenne, peu
d’entre eux peuvent se permettre d’acheter un chalet dont
le prix dépasse celui de l’original en Autriche. La plupart
seraient déjà très heureux de trouver un logement décent.
Frénésie de construction
Paradoxe d’un pays à la fois puissant et fragile. Où les
ménages paient une fortune pour se loger alors que des
dizaines de millions d’habitations sont vides – héritage
de la spéculation, de la corruption et de politiques macro-
économiques hasardeuses. Soixante-quatre millions de
logements seraient vacants : le chiffre est fréquemment cité
dans les médias, même s’il n’existe pas de décompte officiel.
La surcapacité ne se limite pas aux appartements et aux
maisons. Plus de 40 aéroports ont été construits au cours de
la dernière décennie, en prévision d’une explosion du trafic
aérien, mais beaucoup sont presque inutilisés. Même topo
pour des lignes de trains à grande vitesse et des autoroutes
flambant neuves. Le phénomène prend des proportions
aberrantes à Ordos, la plus grande ville fantôme du monde.
Des routes, des infrastructures et plus d’un million de
logements ont été développés dans cette ville de Mongolie,
appelée à devenir peut-être un eldorado pétrolier, mais qui
ne compte toujours que 30 000 âmes.
L’immobilier chinois est-il sur une pente glissante ?
Beaucoup d’économistes le pensent.
Une dégringolade serait lourde de conséquences,
car elle pèserait forcément sur l’économie du pays.
Voyage dans quelques bulles immobilières fantômes,
emblématiques de la Chine qui copie.
Un reportage d’Eric Ravenne (texte)
et Katherine Longly (photos)
Huizhou : le village autrichien de Hallstatt-am-See
A Huizhou, à 70 kilomètres de Shenzhen, dans le sud de la Chine, le groupe chinois Minmetals Land (fliale immobilière de
Minmetals, géant chinois des mines et des métaux) a construit une réplique quasi parfaite de Hallstatt-am-See, village autri-
chien classé par l’Unesco au Patrimoine mondial de l’humanité. La copie chinoise a été inaugurée en juin 2012.
» : une bulle ?
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[imagine 97] mai & juin 2013
Economie
Pourquoi une telle frénésie de construction ? Les raisons sont
multiples et complexes. La première tient sans doute à cette carac-
téristique que les Chinois ont en commun avec les Belges : ils ont
une brique dans le ventre ! Et pour cause : la bourse locale est
moribonde. Après avoir chuté entre 2005 et 2007, elle a encore
perdu plus de 60 % de sa valeur depuis 2008. En partie parce que
les Chinois, loin du cliché occidental d’un peuple qui vivrait ses
« Trente Glorieuses », n’ont pas confiance dans leur propre éco-
nomie. Dans ce pays où l’épargne abonde, mais où les contrôles
de capitaux limitent les investissements à l’étranger, l’immobilier
apparaît comme un bon placement. Au même titre que le marché
de l’art, lui aussi en pleine inflation spéculative. Les indicateurs
ne trompent pas : le secteur de l’immobilier et de la construction
représente aujourd’hui 15 % de l’économie, soit plus que les déjà
spectaculaires 12 % de l’Espagne avant la crise. Les transactions
spéculatives explosent, de même que le coût du mètre carré.
Aujourd’hui, il est devenu très difficile pour le Chinois moyen
de trouver un logement abordable. Il est courant que les loyers
absorbent deux tiers des revenus, voire davantage. Pour faire
face à la pénurie, le gouvernement a lancé un vaste programme
de construction visant à bâtir 36 millions d’unités d’ici 2015.
Paradoxe suprême dans un pays qui compte autant d’appartements
vides. Plutôt que d’encourager leur mise à disposition, les autorités
de Pékin préfèrent continuer de soutenir la croissance effrénée de
l’économie. Elles cherchent aussi à tout prix à éviter un éclatement
de la bulle. Car une dégringolade ferait chuter les placements d’une
Wuqing : l’architecture vénitienne pour un complexe commercial
Florentia Village est un complexe commercial situé à Wuqing, entre Beijing et Tianjin. Tout le
complexe est calqué sur l’architecture vénitienne. L’initiateur du projet est un Italien, promoteur
immobilier et vendeur de produits dans le secteur de la mode. Plusieurs autres Florentia Villages
devraient être construits dans les années à venir.
Hangzhou : une avenue hausmannienne
et la Tour Eifel
Le groupe Guangsha, premier promoteur privé de Chine,
a construit en 2007, dans la banlieue de Hangzhou (ville
située à 200 kilomètres de Shanghai), le quartier de Tiandy
City. Il s’agit d’une avenue de style hausmannien au
bout de laquelle se dresse une réplique de la Tour Eifel à
l’échelle un tiers.
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[imagine 97] mai & juin 2013
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classe moyenne qu’il s’agit de ménager politiquement. Malgré la
censure et la répression, le mécontentement gronde. Le pouvoir est
plus fragile qu’il n’y paraît.
La bulle se dégonñe
Le gouvernement s’efforce donc de dégonfler la bulle en dou-
ceur, notamment via une nouvelle taxe sur l’immobilier et une
interdiction des acquisitions spéculatives… Avec un certain suc-
cès, puisque les prix de l’immobilier semblent diminuer de façon
contrôlée depuis l’an dernier.
Mais tous les économistes ne sont pas convaincus. L’un d’entre
eux, le fameux Nouriel Roubini, qui s’est fait un nom en anticipant
la crise des subprimes aux Etats-Unis, craint que le surinvestis-
sement massif contraigne la Chine à un douloureux atterrissage
forcé. Certes, la réputation de celui que l’on surnomme « Dr Doom »
(« Dr Catastrophe ») est quelque peu ternie depuis qu’il a prophé-
tisé à tort une sortie grecque de l’euro. Mais la crainte subsiste.
La Chine a beau être une économie dirigée, elle n’échappe pas aux
lois du marché. Une chute des prix pourrait laisser des millions de
propriétaires avec des emprunts impossibles à payer sur les bras et
faire plonger des pans entiers de l’activité. Et provoquer des chan-
gements politiques ? Un scénario de politique-fiction qui n’est pas
pris à la légère à Pékin. Q
Shanghai : « One City, Nine Towns »
Le projet « One City, Nine Towns » répond au problème d’urbanisation galopante
des alentours de Shanghai. Il consiste en un développement planifé de la ville
non autour du centre, mais à partir de noyaux créés à la périphérie, sur d’an-
ciennes terres agricoles. Neuf « New towns » ont ainsi vu le jour. Chacune illustre
une « thématique ». Et la plupart de ces thématiques sont occidentales.
Sur notre photo, Anting New Town : ce quartier accueille « Automobile City »,
destinée à devenir le plus grand site de production de voitures en Asie. Anting
New Town a été développée pour loger les managers étrangers et les employés
du secteur automobile.
Songjiang New Town Thames Town
L’architecture de Thames Town est calquée sur celle des villages anglais
typiques. L’objectif était ici de fournir des logements au personnel de la
nouvelle université de Songjiang
Images extraites de la série « Abroad is too far »,
de Katherine Longly (www.katherine-longly.net)
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[imagine 97] mai & juin 2013
Nord-Sud
En Bolivie, l’émancipation de la femme doit
affronter un profond machisme ambiant. Et
les politiques favorables à l’autonomisation
des Indiens, porteuses de véritables
avancées sociales, ont aussi leurs revers.
Fondamentalement patriarcales, les sociétés
traditionnelles ne reconnaissent pas
de droits aux femmes. Et la violence
conjugale envers l’autre moitié du ciel se
perpétue de manière inacceptable.
Rencontre avec Fernanda Wanderley, docteure
en sociologie, auteure spécialisée dans les
questions de genre et de politiques sociales.
résident atypique d’origine indigène, Evo Morales
a soulevé de vifs espoirs en accédant à la présidence
de la Bolivie en 2006. Et effectivement le pays s’est
transformé, grâce à la reconnaissance des droits des
indigènes ainsi qu’à des politiques sociales actives.
Sur la scène internationale, la Bolivie s’est distinguée
en faisant reconnaître l’accès à l’eau potable comme un droit essen-
tiel. Mais s’agissant de la condition de la femme, la Bolivie n’a pas
beaucoup bougé, même si la nouvelle constitution adoptée en 2009
comprend 30 articles qui évoquent la question du genre.
La Bolivie est-elle plongée dans l’austérité à l’Européenne ?
L’économie bolivienne se porte plutôt bien, comme toute l’Amérique
latine. Nous sommes exportateurs de matières premières, surtout
de gaz, de zinc et d’étain, dont les prix sont aujourd’hui soutenus.
Ces matières premières alimentent 60 % des budgets publics, de
sorte qu’il y a beaucoup d’argent en circulation. Le gouvernement
mène une politique active de redistribution des ressources de l’Etat
et on a vu beaucoup d’allocations instaurées ou augmentées. Les
pensions, créées dans les années 90, ont vu leur montant triplé
sous Evo Morales, l’actuel président. Il a également créé des allo-
cations familiales et une allocation pour les anciens combattants.
Pas de quoi se plaindre ?
Ces allocations sont très liées aux exportations de la Bolivie et donc
au contexte international. Que se passera-t-il si le prix des matières
premières baisse ? Les allocations baisseront également, c’est une
constante dans l’histoire de notre pays, les cours des matières
premières montent, le gouvernement est populaire, ils baissent, le
gouvernement doit affronter la colère de la rue. On ne voit pas vrai-
ment la solution, car le gouvernement n’essaie pas de construire
une économie indépendante de l’extérieur. C’est un peu comme au
Venezuela, pays riche de son pétrole, où des programmes sociaux
font reculer la pauvreté, mais que la désindustrialisation rend de
plus en plus dépendant de ses exportations pétrolières.
Budget en baisse, violence constante
Une économie qui tourne, des politiques de redistribution, un
président, Evo Morales, issus des mouvements indigènes : la
Bolivie change. Les réformes touchent-elles la condition de la
femme ?
L’arrivée d’Evo Morales, en 2006, s’est concrétisée par l’introduc-
tion dans la constitution de 30 articles qui évoquent la question
du genre. Notre texte fondamental impose désormais la parité au
conseil des ministres, la non-discrimination, l’égalité salariale. Des
lois reconnaissent les droits sexuels et reproductifs des femmes, la
valeur du travail ménager. Les deux chambres du Parlement sont
présidées par des femmes, 30 % des députés sont des femmes. Mais
il y a également un revers à la médaille. L’égalité salariale n’est pas
du tout respectée, et plus une femme monte dans la hiérarchie,
plus l’écart salarial sera important. Les violences conjugales restent
une réalité, sans qu’il y ait de réelle volonté politique de régler ces
questions. Au contraire, les budgets publics destinés aux politiques
de genre sont en baisse constante.
Il y avait donc des politiques de genre avant l’arrivée de la
gauche au gouvernement ?
C’est paradoxal, mais la condition de la femme a connu ses pre-
mières et principales avancées en 1993, il y a 20 ans, sous un
gouvernement néolibéral. C’est lui qui a introduit la parité sur les
listes électorales, créé un ministère dédié aux questions de genre.
Aujourd’hui, il ne reste de ce ministère qu’une sorte de cellule
d’action, sans vrai pouvoir, et dirigée par un homme. Par ailleurs,
s’il y a aujourd’hui autant de femmes que d’hommes ministres au
gouvernement, les pouvoirs restent entre les mains des hommes
qui détiennent les gros portefeuilles, les femmes ayant des attribu-
tions secondaires.
Plaisanteries douteuses
La parité au gouvernement ne serait qu’une façade ?
C’est plus délicat que cela. Evo Morales est un personnage cha-
rismatique très écouté à gauche, ce qui fait qu’il peut tout se
permettre, même de lancer des grossièretés que ses prédécesseurs
n’auraient pas osé prononcer. A un groupe de planteurs de coca qui
voulaient tracer une route pour désenclaver leur région, mais qui
se heurtaient au refus d’une communauté pour la traversée de leur
territoire, il a lancé : « Comblez les femmes de cette communauté
de plaisir sexuel, et vous obtiendrez le droit de passer. » Aucun
de ses prédécesseurs ne se serait permis une plaisanterie aussi
douteuse. Les sorties de ce genre sont malheureusement devenues
courantes. Au dernier carnaval, des membres du gouvernement ont
entonné des chansons paillardes tout à fait inappropriées. Au Nou-
vel An dernier, on a connu une affaire qui rappelle celle du Sofitel
de New York, lors d’une fête du mouvement socialiste organisée
V aste pays de 1098581km
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(36fois la Belgique), la Bolivie
compte 1 0millions habitants.
Bolivie
Evo et les machos
E vo Morales, président de la
Bolivie depuis 2006.
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[imagine 97] mai & juin 2013
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La Bolivie en quelques dates
1825 Colonie espagnole, le pays prend son indépendance grâce à l’inter-
vention de Simon Bolivar, dont il prend le nom.
1884 Une guerre perdue contre le Chili prive la Bolivie de son unique
accès à la mer. Totalement enclavé, le pays deviendra le plus pauvre
du continent américain.
1964 Un coup d’Etat du général Barrientos ouvre une période de dictature
de 22 ans.
1985 Le retour de la démocratie soumet le pays aux politiques du Fonds
monétaire international, qui préconise de diminuer les dépenses
publiques et de privatiser les entreprises publiques.
2000 Les mouvements sociaux, essentiellement animés par les commu-
nautés indiennes qui composent 55 % de la population, réclament
des réformes, notamment la nationalisation du secteur pétrolier. Le
soulèvement de Cochabamba, troisième ville en importance, contre
la privatisation de l’eau symbolise la fronde populaire qui agite le
pays.
2005 Evo Morales, candidat amérindien, est élu à la présidence avec près
de 54 % des voix. Son parti remporte les élections législatives.
2006 A peine élu, Morales nationalise par décret le secteur pétrolier et
renégocie tous les contrats qui lient l’Etat bolivien à des entreprises
étrangères. Dans la foulée, il lance les travaux d’une réforme consti-
tutionnelle.
2008 Les réformes économiques et constitutionnelles soulèvent la colère
de l’Ouest du pays. Face au risque de sécession, Morales remet son
mandat en jeu par un référendum qu’il remporte aux deux tiers des
voix.
2009 La nouvelle constitution est adoptée par référendum populaire.
Celle-ci donne une large autonomie aux communautés indigènes.Q
dans un hôtel de Sucre, la capitale administrative. En fin de soirée,
un député a contraint une serveuse à coucher avec lui. Tout a été
capté par les caméras de service et le film se retrouve maintenant
sur YouTube. L’affaire a provoqué un scandale en Espagne mais a
laissé la Bolivie indifférente. Le parlementaire est toujours en place,
tandis que la serveuse a été licenciée au motif qu’elle avait bu de
l’alcool durant son service. Ce n’est pas un cas isolé, il y a beaucoup
de violence faite aux femmes. Un mal qui touche toutes les classes
sociales. C’est un phénomène commun à toute l’Amérique latine,
même si désormais la loi condamne ces violences.
Les féministes auraient pourtant pu s’attendre à un soutien de
la gauche…
Féministes et mouvements de gauche sont effectivement liés, du
moins au départ. Les premières femmes militantes et politisées ont
émergé en Amérique latine en réaction aux dictatures, aux côtés
des mouvements de gauche. Mais le féminisme est né de la prise
de conscience par ces femmes du machisme qui régnait à gauche.
Ce n’est pas tellement différent de ce qui s’est passé en Europe. En
Bolivie, les féministes ont soutenu Evo Morales dans sa marche
vers le pouvoir. Mais maintenant elles se heurtent à un personnage
qui ne leur rend pas ce soutien, bien au contraire. Le féminisme doit
également composer avec les politiques indigénistes, qui donnent
de plus en plus de pouvoir aux communautés indigènes, alors que
celles-ci sont fondamentalement patriarcales et ne reconnaissent
pas de droits aux femmes.
Des communautés hiérarchisées
Les droits des indigènes sont-ils mieux reconnus ?
On assiste à des changements profonds dans l’autonomisation
des peuples indigènes. Leurs territoires sont reconnus depuis les
années 90, ainsi que leur droit à la propriété collective. Les commu-
nautés ont également le droit d’exercer la gouvernance, de rendre
la justice, de lancer leurs propres projets économiques, d’organiser
leur système scolaire et de santé en y incluant des éléments de
médecine traditionnelle. C’est un chantier en cours, pas encore
terminé. La reconnaissance des pratiques et coutumes ancestrales
implique une reconnaissance des sociétés patriarcales, très hiérar-
chisées entre les sexes, où les hommes monopolisent le pouvoir et
l’accès à la propriété. La reconnaissance des droits collectifs fait
l’impasse sur les droits individuels des femmes, qui restent défini-
tivement au bas de la hiérarchie de leur communauté.
Que proposez-vous ?
Il faut écouter la parole des femmes indigènes et entendre ce qu’elles
veulent. Il est frappant qu’elles demandent surtout que cessent les
violences conjugales et qu’on leur donne le droit de contrôle sur
leur propre corps. Certaines traditions veulent que les femmes aient
leur premier rapport sexuel dès qu’elles ont leurs règles. Dans cer-
taines communautés, les femmes doivent élaborer des stratégies
pour masquer les signes de la puberté, elles cachent leurs seins,
leurs règles. Sinon, elles seront retirées de l’école pour être assi-
milées aussitôt à leur rôle de femmes indigènes. Je pense qu’il faut
continuer à soutenir les droits collectifs des communautés et, en
même temps, encourager la dimension individuelle du droit des
femmes pour qu’elles trouvent une place dans leur communauté.
Vous avez l’impression d’être entendue ?
Pas du tout. Lorsqu’on parle du droit individuel des femmes indi-
gènes, le gouvernement estime que ces propos n’ont rien à voir
avec les communautés, qu’ils sont l’effet d’une influence étrangère
cherchant à contrer la préservation des coutumes et de la culture
indiennes. Q Propos recueillis par Jean-François Pollet
Une parole difhcile à dénoncer
«L
e sommet de l’Etat bolivien a réveillé une parole sexiste qui
n’existait pas auparavant, se désole Lidia Rodríguez Prieto,
de l’association Le Monde selon les femmes, qui a invité
Fernanda Wanderley en Belgique. La diffculté des féministes
est de dénoncer cette parole parce qu'elle est prononcée par des hommes de
gauche, réputés pour leur combat en faveur de l'égalité. Mais nous savons
que l'égalité homme-femme n'est jamais un acquis, qu'elle doit toujours être
rappelée, parfois même à gauche. Souvenons-nous qu'en Belgique, dans les
débats de l'après-guerre, lorsqu'il fut question d'accorder le droit de vote aux
femmes, les socialistes étaient très partagés sur la question, car ils craignaient
que les femmes votent massivement pour des partis catholiques. »Q
F ernanda W anderley, docteure en sociologie de l’Université
de Columbia, àN ewY ork, et enseignante en sciences
du développement àl’Université de San Andrés, àLa P az, en Bolivie :
« Evo Morales est un personnage charismatique, très écouté à gauche,
ce qui fait qu’il peut tout se permettre, même de lancer des grossièretés
envers les femmes ».
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Nord-Sud
Thamani
Quatre ingénieurs créent une ASBL dédiée
aux échanges de savoir-faire
Quatre ingénieurs ont tissé un réseau d’échange de savoir-faire.
Leur idée : utiliser leur agenda professionnel et social pour répondre aux questions
très concrètes posées par des paysans africains. C’est petit, mais ça marche !
D’
abord, elles étaient deux. Deux copines agro-
nomes qui se sont connues à la faculté de
Gembloux. Puis sont venus s’ajouter leurs
compagnons, également ingénieurs. A quatre,
c’est déjà le début d’un réseau, d’autant que
chacun vient avec son agenda. « Nous avons
accès à énormément d’informations, lance Ludivine Lassois,
chercheuse à Gembloux Agro-Bio Tech. Nous avons des collègues,
d’anciens collègues, des amis, on peut se téléphoner. Un problème
identifié trouve presque toujours une réponse. En Afrique, ces
moyens n’existent pas, c’est pour cela que nous voulons développer
un réseau de compétences qui vienne en aide à des familles qui
veulent se débrouiller et cherchent à améliorer les résultats de leurs
activités. »
Les questions, elles fusent de partout. Pourquoi les élevages de
poulets enregistrent-ils des pics de mortalité à la saison sèche dans
le sud du Burkina Faso ? Quelques coups de téléphone et la réponse
s’impose : les élevages sont décimés par la maladie de Newcastle,
il faut les vacciner, ce qui implique l’installation d’un frigo et d’un
panneau solaire, pour conserver les vaccins. Le projet tournera
ensuite sur ses ressources propres. Les 50 francs CFA (30 centimes
d’euro) que coûte la dose de vaccin étant largement couverts par la
valeur que prendront les poulets adultes (environ 5 euros).
Vendre des ñeurs fraîches
Des questions, Ludivine, Isabelle, Alain et Jonathan en ont reçu
beaucoup durant leur vie d’agronomes en milieu tropical. Et chaque
fois qu’ils parvenaient à trouver une bonne réponse, c’est une
activité qui était lancée, une famille, parfois un village entier qui
gagnait correctement sa vie. Les quatre ont donc décidé de créer une
ASBL dédiée aux échanges de savoir-faire : Thamani, qui signifie
« valeur » ou « valoriser » en swahili. « On remarque que quelques
conseils judicieux peuvent suffire pour améliorer une vie, poursuit
Ludivine. Toujours dans le sud du Burkina, un horticulteur culti-
vait des fleurs dans l’idée de les vendre en ville. Mais ses activités
avaient du mal à décoller. Ses fleurs arrivaient flétries. L’homme
ne savait pas toujours où aller pour les vendre. » Thamani lui a
donc fait quelques suggestions : couper les fleurs avec un couteau
tranchant pour obtenir une coupe nette, installer sur sa mobylette
un bac ombragé avec un fond d’eau pour transporter ses fleurs. Et
enfin faire imprimer des cartes de visite pour se présenter à l’entrée
des hôtels. « Cela a coûté 50 euros, et c’est une vraie action de
lutte contre la pauvreté. Ce n’est pas grand-chose pourtant, juste
quelques conseils. »
Oú est l'informaticien ?
Le réseau d’échange de Thamani ne mobilise pas que des savoirs
d’experts du Nord. L’idée est de favoriser les échanges Sud-Sud.
« Les compétences existent, poursuit la jeune femme, mais parfois
les paysans vivent à 50 kilomètres l’un de l’autre et n’ont pas de
quoi mettre de l’essence dans leur mobylette pour se rencontrer. Il
faut donc provoquer les choses, susciter les échanges sur place. »
L’horticulteur burkinabè connaissait des saisons creuses à cause,
pensait-il, de la baisse saisonnière de la température. Le groupe a
alors contacté un horticulteur de Côte d’Ivoire, le pays voisin, qui a
expérimenté avec succès des cultures de variétés de fleurs pouvant
pousser en saison froide, et il a donné des adresses pour trouver
des graines. « L’idée est bien de valoriser des expériences acquises
au Sud. »
L’échange de bons conseils implique souvent quelques investisse-
ments, un frigo pour la vaccination des poulets, l’achat d’un bon
couteau pour l’horticulture, la pose d’une chape en béton afin de
construire des box pour l’élevage de porcs : c’est aussi pour cela que
les quatre ingénieurs ont voulu formaliser leurs actions dans une
ASBL qui complète les interventions en accordant des microcrédits
aux familles. « Notre apport, c’est beaucoup de conseils et peu
d’argent, résume Ludivine Lassois. Nous visons l’aide aux familles
qui ont déjà un projet et demandent un coup de main. On travaille
localement et sur une petite échelle. En pratique, là où l’un des
membres de l’association a déjà une expérience professionnelle :
au Burkina Faso et au Rwanda. »
Les quatre membres du groupe consacrent quatre heures par
semaine au projet. Un peu plus quand un projet doit être finalisé.
« Nous avons créé notre propre site Internet, et publions un bulletin
de liaison, ThamaNews, ça nous prend un temps fou. L’aide d’un
informaticien serait d’ailleurs la bienvenue : encore une compé-
tence que l’on recherche. » Q Jean-François Pollet
Alain et Isabelle, deux piliers du projet, avec Dabire, un horticulteur burkinabè qui a vu ses activités
décoller grâce aux conseils de Thamani.
Ludivine Lassois, une «ancienne du Burkina»,
participe maintenant au projet depuis Gembloux.
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janvier 2009, la
Belgique signe avec
le Luxembourg et la
Colombie un accord
bilatéral d’inves-
tissement. Cet accord, qui
concerne surtout les entreprises
privées, protège ces dernières
des expropriations et des dis-
criminations dans chacun des
pays signataires. « C’est ce que
l’on appelle “améliorer le climat
des affaires”, commente Michel
Cermak, chargé de recherche
et de plaidoyer pour la cam-
pagne « Travail décent » au
CNCD-11.11.11. En pratique,
cela profite essentiellement
aux entreprises du Nord qui
vont investir dans des pays
en développement, car on voit
mal quelles entreprises colom-
biennes souhaiteraient investir
en Belgique. »
Le hic est que ces accords pro-
tègent tellement bien les entre-
prises que celles-ci peuvent dé-
sormais intervenir directement
dans les affaires intérieures des
pays signataires. Par exemple,
un Etat qui décide d’interdire
l’usage d’un produit toxique
risque d’être traîné devant une
cour d’arbitrage par une entre-
prise étrangère qui se sentirait
flouée par la décision. C’est
déjà arrivé. Le fabricant de
cigarettes Philip Morris a accusé
l’Etat uruguayen d’expropria-
tion indirecte quand celui-ci a
rendu obligatoires les alertes
sanitaires sur les paquets de
cigarettes. « Philip Morris a
obtenu gain de cause, poursuit
Michel Cermak. Ces situations
sont très fréquentes, et gérées
par des cabinets d’avocats spé-
cialisés. Ainsi, l’Argentine a été
condamnée à payer un total de
900 millions de dollars, notam-
ment pour avoir fixé un prix
maximum à l’eau de distribu-
tion, alors que le secteur avait
été privatisé. Ces procédures
sont parfaitement antidémocra-
tiques, car elles permettent aux
firmes de s’opposer directement
à l’intérêt général des popula-
tions. »
Le tombeau du syndicalisme
De plus, l’accord de janvier
2009 a été passé avec un pays
au bord de la guerre civile,
totalisant 60 % des meurtres
politiques dans le monde et
qui affiche le triste record d’un
syndicaliste assassiné tous les
trois jours, en moyenne. Le rap-
prochement belgo-colombien
a donc choqué les syndicats
belges qui ne se sont pas pri-
vés de le faire savoir, avant
que l’accord ne soit ratifié par
les trois parlements régionaux
ainsi que les deux chambres
parlementaires fédérales belges.
C’est le Parlement flamand, pro-
bablement alerté par l’aile fla-
mande de la CSC, qui a rejeté en
premier l’accord en septembre
2009. Refus relayé quelques
jours plus tard par le Parlement
wallon et définitivement enté-
riné en septembre 2011 par un
rejet du gouvernement fédéral.
Fin de l’histoire ? Pas tout à
fait. Car le Parlement européen
a signé un texte similaire en
décembre dernier. Et cette fois,
il sera beaucoup plus délicat de
s’y opposer.
Le « oui »
de l’Union européenne
Le Parlement européen a, en
effet, signé un accord de com-
merce avec la Colombie et le
Pérou qui prévoit d’abaisser les
droits de douane, d’ouvrir les
services et les marchés publics
et de protéger la propriété
intellectuelle, autrement dit les
brevets. Certes, l’accord n’inclut
plus de possibilité de recours en
cour d’arbitrage pour des entre-
prises privées. Certes, ce nouvel
accord contient des clauses sur
le développement durable, les
matières sociales et environ-
nementales. Par exemple, il
affirme explicitement le droit
de chacun des pays à prendre
des mesures visant l’intérêt
général et autorise la société
civile de ces mêmes pays à faire
un rapport si elle estime que
l’exécution de l’accord bafoue
ses droits. « Mais, reprend
Michel Cermak, un syndicaliste
britannique relevait que si un
pays interdit le maïs OGM, il
risque des sanctions, alors que
s’il abaisse le salaire minimum,
les syndicats peuvent tout au
plus faire un rapport. » Aussi
la confédération européenne
des syndicats a-t-elle appelé
au rejet de l’accord. Peine per-
due, celui-ci a été voté le 11
décembre dernier.
Les 27 parlements nationaux
des Etats membres doivent
maintenant ratifier l’accord. Il
est peu probable que ceux-ci s’y
opposent, car la procédure est
très avancée. La pression sur
chaque parlement est donc très
forte et on voit mal la Flandre
ou la Wallonie refuser seule
un accord presque accepté par
les 26 autres pays. « D’autant
qu’au Parlement européen seuls
le groupe des Verts, ainsi qu’une
partie des sociaux-démocrates,
ont voté contre l’accord, fait
observer Michel Cermak. Trans-
posé à notre paysage politique,
cela représente Groen, Ecolo et
le SPa qui s’y opposent et le PS
qui s’abstient. Mathématique-
ment, le oui devrait l’emporter
avec une courte majorité. » Dé-
cidément, le jeu démocratique
est aussi une course de fond. Q
Jean-François Pollet
Colombie
L’accord commercial avec la Colombie
pourrait faire exploser la production
d’agrocarburants et entraîner l’implanta-
tion de nouvelles palmeraies, au risque
d’exercer une forte pression sur les terres et
les paysans.
Il arrive que les politiques, interpellés par la société civile, reviennent sur leurs décisions.
Comme quoi la démocratie fonctionne. C’est ce qui est arrivé il y a quatre ans, lorsque les
trois Régions belges ont rejeté un accord d’investissement avec la Colombie, tombeau du
syndicalisme. Quatre ans plus tard, un accord similaire pourrait cependant réunir les pays
membres de l'Union europeenne. Et cette fois, il sera difhcile de s'y opposer.
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Droits de l'homme
vs accord commerciaux
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Chronique Géostratego
Un coup de projo
sur l’échiquier mondial
par Arnaud Zacharie*
L
es révélations de l’In-
ternational Consor-
tium of Investigative
Journalists (ICIJ) ont
permis de remettre
au premier plan les
problèmes posés par la prolifé-
ration des paradis fiscaux. A une
époque où les citoyens doivent
se serrer la ceinture suite aux
plans d’austérité, ce scandale
fiscal planétaire fait tout particu-
lièrement mauvais genre. Suffira-
t-il à mettre un terme aux pra-
tiques d’évasion fiscale à grande
échelle ? Ce ne sera le cas que
lorsqu’une réponse politique sera
apportée à la bonne échelle.
Les trous noirs
de la mondialisation
Il n’existe pas de définition claire
des paradis fiscaux, en raison du
fait que différentes institutions
et différents auteurs ont adopté
des définitions spécifiques. Il est
toutefois reconnu qu’un para-
dis fiscal répond à trois caracté-
ristiques : une faible fiscalité, le
secret bancaire et la possibilité
d’y installer une résidence fictive
pour des raisons fiscales.
Commencé à la fin du 19
e
siècle,
le phénomène s’est amplifié à
partir des années 1970, dans le
contexte de la mondialisation
contemporaine. Bien qu’il soit par
définition malaisé d’estimer avec
précision les flux financiers qui
transitent par ces « trous noirs »
de la mondialisation, on estime
que la moitié des flux financiers
internationaux passe par les pa-
radis fiscaux et que le tiers des
flux d’investissements des firmes
transnationales leur sont desti-
nés (1).
Il en résulte que les montants qui
échappent à l’impôt sont stratos-
phériques : entre 21 et 31 milliers
de milliards de dollars selon Tax
Justice Network (2) ! En 2008,
quelque 1 250 milliards de dollars
ont fui de manière illicite les pays
en développement, soit l’équiva-
lent de dix fois le total de l’aide
publique au développement (3) !
L’évasion favorisée par les para-
dis fiscaux représente donc à la
fois un problème pour les recettes
fiscales des pays riches et pour le
financement du développement
des pays pauvres. Les paradis
fiscaux permettent en outre aux
fonds spéculatifs de prendre des
risques démesurés dans l’opacité
la plus totale. Qu’attend-t-on dès
lors pour les démanteler ?
Les nécessaires réponses
politiques
La solution pour mettre un terme
aux paradis fiscaux est techni-
quement très simple : il suffirait
d’instaurer à l’échelle multila-
térale un mécanisme d’échange
automatique d’informations fis-
cales. Avec un tel mécanisme,
dès qu’un individu ou une société
placerait des fonds dans un pays
tiers, l’information serait auto-
matiquement communiquée à
l’administration fiscale de son
pays de résidence, rendant dès
lors l’évasion fiscale impossible.
Le problème est qu’une telle déci-
sion politique mondiale implique
l’accord de pays profitant direc-
tement de ce système. Du coup,
des mesures moins ambitieuses
ont été prises par le passé, avec
des résultats quasi nuls. Ce fut
notamment le cas du G20, qui pu-
blia en 2009 une liste incomplète
de paradis fiscaux en demandant
aux pays incriminés de négocier
12 accords bilatéraux d’échanges
d’informations fiscales à la de-
mande, pour sortir de la liste.
Résultat : aujourd’hui, la liste est
presque vide et les paradis fiscaux
n’existent plus aux yeux du G20.
Plus déterminée a été l’action des
Etats-Unis envers la Suisse : l’ad-
ministration Obama a exigé des
instances helvétiques qu’elles lui
communiquent la liste des frau-
deurs américains, suite au scan-
dale relatif à la banque UBS. Mais
tous les pays n’ont pas le même
pouvoir de persuasion que les
Etats-Unis et l’impact est dès lors
resté limité.
Etant donné que la majeure par-
tie de l’évasion fiscale est le fruit
des stratégies d’optimisation fis-
cale des firmes transnationales,
qui exploitent les nombreux trous
noirs du système pour déclarer
des profits dans les paradis fis-
caux plutôt que dans les pays où
ils les génèrent véritablement,
une solution efficace serait d’im-
poser aux firmes de publier, pays
par pays, leurs activités, chiffres
d’affaires, profits et impôts, afin
de faire la lumière sur ces pra-
tiques et de les traiter en consé-
quence.
Le Parlement européen vient
d’adopter une mesure de ce type
mais limitée aux banques, dans
le cadre du projet de directive sur
la réglementation bancaire euro-
péenne. Ce premier pas devrait
être confirmé et élargi à l’en-
semble des sociétés.
En définitive, pour venir à bout
des paradis fiscaux, il faudra dé-
passer les pratiques qui consistent
à désigner des boucs émissaires,
qui ne sont pourtant que la partie
émergée de l’iceberg. Les révé-
lations de l’Offshore Leaks ne
concernent elles-mêmes qu’une
petite partie du phénomène. Les
paradis fiscaux sont au cœur de
la mondialisation et nécessitent
dès lors des réponses politiques à
l’échelle mondiale. Q
(1) C. Chavagneux et R. Palan, Les paradis fscaux, La
Découverte, 2007.
(2) www.taxjustice.net/cms/upload/pdf/The_Price_of_
Ofshore_Revisited_Presser_120722.pdf
(3) D. Kar and K. Curcio, Illicit Financial Flows from Developing
Countries : 2000-2009, Global Financial Integrity, janvier 2011.
*Secrétaire général du CNCD-11.11.11
(@ArnaudZacharie)
Fermer les paradis hscaux ?
Un déh politique
à l’échelle mondiale
Le scandale hscal planetaire que sont
les paradis hscaux est au cæur de
la mondialisation. La solution pour
fermer ces « trous noirs » de la hnance
mondiale est techniquement tres simple.
Mais elle nécessite des actions politiques
à l’échelle mondiale.
Chronique Le pays petit
par Claude Semal*
Winner. C’est compliqué, la dé-
mocratie. Exemple par la culture.
Dans chaque secteur, des com-
missions d’« experts » éclairent
la ministre dans l’attribution
des subsides. A priori, l’idée est
excellente. Et démocratique. Pas-
sons à la pratique. Qui trouve-t-
on dans ces conseils ? Les petits
malins qui aiment s’asseoir près
du tiroir-caisse. Les Cœurs Purs
qui pensent que quelqu’un doit
faire le job (et que ce sera pire
sans eux). Les troisièmes cou-
teaux, qui s’offrent la jouissance
du bureau ovale. Les institutions
qui gèrent leurs parts de mar-
ché. L’œil de Moscou (PS, MR,
CdH, ECOLO). L’administration
qui compte les alinéas et tape les
rapports. Le délégué du ministre
qui offre le café et la vaseline. Je
n’ai oublié personne ? Le tout
cimenté par la franche camarade-
rie des vestiaires et le secret des
délibérations.
Bien sûr, dans ce petit monde
incestueux, où tout le monde est
souvent juge et partie, le conflit
d’intérêts est patent. Mais d’un
autre côté, qui pourrait juger
ces matières, si ce n’est, précisé-
ment, ceux qui les pratiquent ?
Dilemme. Le règlement d’ordre
intérieur y pourvoit précisément.
Lorsqu’on discute de votre dos-
sier, vous devez sortir de la pièce.
And the winner is… Désolé, Pré-
sident, votre projet n’est pas sub-
ventionné. Tant mieux, cher ami,
cela nous laissera « du rab » pour
subventionner les absents. Très
crédible, non ?
Looser. Jusqu’ici, on est dans le
vaudeville. Les habituels petits
jeux de pouvoir et d’influence.
Il y en a qui aiment ça. Mais
le contexte budgétaire drama-
tise tout. Et voilà les « conseils
d’avis » transformés en peloton
d’exécution. Tragédie. « Chers
amis, faut-il vous couper le pied,
la main ou la tête ? » Le Conseil
de l’art dramatique (CAD), qui
coiffe l’ensemble du secteur
théâtral, vient ainsi de rendre un
« avis » chiffré sur les compa-
gnies. En gros, le CAD consacre
de nouveaux metteurs en scène
(Fabrice Murgia, Anne-Cécile
Vandalem) au détriment de la
génération précédente (Wanson,
Theunissen, et surtout Dussenne
et Degotte) (1). Une splendide
automutilation. Très habilement,
la ministre a ensuite transformé
ces « avis » en « décisions ». Je
comprends mieux mon bonheur
de ne jamais avoir sollicité de
subsides récurrents. Au moins,
on ne peut pas me les couper
(allégorie).
L’année prochaine, le CAD se
penchera sur les « contrats pro-
grammes » des institutions. Or,
il y a actuellement dans le CAD
des représentants du Théâtre
national, du Théâtre de la Place,
du Théâtre Le Public, du Théâtre
de Namur, du Théâtre des Tan-
neurs et du Théâtre Océan Nord.
Autant dire qu’il y aura plus de
monde sur le palier qu’autour de
la table. Pourquoi, dès lors, ne
pas remplacer certains membres
par les excellents Charlie Degotte
et Frédéric Dussenne ? Privés
d’outil de travail par le CAD, ils
devraient avoir tout le temps
d’assister aux réunions.
Music. Mieux vaut parfois re-
mettre tout à plat. Avec une qua-
rantaine d’autres musiciens, je
viens de participer à la création
du FACIR (Fédération des auteurs
compositeurs interprètes réunis).
Sous-titre : « Pour ne plus jouer
pour des clous ». Le week-end du
23 juin, à l’occasion de la Fête de
la musique, nous organiserons à
Bruxelles les « Etats généraux de
la chanson et des musiques ac-
tuelles » (2). En huit points, voici
ma participation au débat.
1. L’industrie musicale poursuit
son processus de concentration.
Trois grosses firmes de disques
contrôlent aujourd’hui 80 % de
la production mondiale et « for-
matent » la consommation cultu-
relle de masse. Quelle place, dans
ce contexte, pour les productions
indépendantes, les musiques
« non commerciales » et les mar-
chés nationaux ?
2. La Belgique francophone vit
depuis longtemps à l’ombre de
Paris. Notre marché est ainsi
doublement colonisé par les
industries française et anglo-
saxonne, et nous importons plus
de 95 % de nos chansons et de
nos musiques. Comment, dans
ces conditions, développer un
secteur musical autochtone et
faire vivre nos professions ?
3. La majorité des médias au-
diovisuels sont inféodés à cette
situation. Des pans entiers de
notre patrimoine et des musiques
actuelles sont complètement éva-
cués de l’antenne. Comment, au
contraire, rendre compte de la di-
versité et de la richesse de notre
vie musicale ?
4. Le marché « traditionnel » du
disque s’effondre, alors que, sur
le net, la musique circule gratui-
tement. Entre liberté d’expres-
sion et financement des métiers
de la musique, comment vivre
cette révolution technologique ?
5. Les politiques d’austérité
de l’Union européenne péna-
lisent doublement la culture et
la musique : directement, par la
contraction des budgets culturels
(baisse des subsides), et indirec-
tement, par la baisse générale du
pouvoir d’achat (moins d’argent
pour les « loisirs »).
6. Le statut d’« intermittent du
spectacle », conquis de haute
lutte par nos aînés, est au-
jourd’hui systématiquement re-
mis en cause. Comment défendre
un statut social adapté à l’exer-
cice de nos professions ?
7. Cette crise économique se
double chez nous d’une profonde
crise institutionnelle. L’existence
même de la Belgique est remise
en cause par l’autonomisation
croissante de la Flandre. Or, si
Bruxelles et la Wallonie devaient
demain se réinventer un ave-
nir commun, les artistes auront
un rôle central à jouer dans la
construction d’un imaginaire col-
lectif. On ne bâtit pas une nation
sur un vide culturel.
8. Pour combattre une servitude,
encore faut-il en prendre collec-
tivement conscience. C’est pour-
quoi nous appelons aussi à une
révolution dans les cœurs et les
esprits. Seuls, nous ne sommes
rien. Ensemble, nous pouvons
tout. C’est le sens de ces Etats
généraux. Q
(1) Moins 45 % pour Dussenne, moins 80 % pour Degotte.
Avec impertinence et élégance, Degotte a refusé les 20 %
qu’on lui « laissait ».
(2) Le dimanche 23 juin, de 16 à 20 heures, à La Tricoterie,
158, rue Théodore Verhaegen à Saint-Gilles (près de la
place de Bethléem). Plus d’infos sur www.facir.be. On peut
également me contacter directement par mail à claude.
semal@gmail.com.
*Auteur-compositeur, comédien et écrivain
www.claudesemal.com
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La culture
dans tous ses états
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Santé
Un accouchement
ne se réussit pas, il se vit
«
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«P
our ma première
grossesse, j’ai
été suivie par
une sage-femme.
Ma gynécologue
intervenait pour
le suivi médical quand il était nécessaire. Le
jour J, la sage-femme est venue me chercher
à la maison. Il y avait énormément de cir-
culation, c’était un trajet mouvementé ! Ar-
rivée à l’hôpital, je me suis plongée dans la
baignoire avec Floriant, mon compagnon,
et j’y ai passé presque tout mon temps, se
souvient Marinette, aujourd’hui maman de
deux adorables bambins. Pour le deuxième
accouchement, j’ai fait une préparation par
l’hypnose. Le premier accouchement était
très physique. Je devais changer de position
sans cesse, m’appuyant sur Floriant pour
trouver de la force. Cette fois, c’était com-
plètement différent. Pour la première partie
de l’accouchement, je suis restée couchée
sur le côté. J’étais comme dans une bulle,
totalement concentrée et relâchée pour ac-
cueillir et laisser s’en aller les contractions.
Je me rappelle aussi avoir chanté. Puis est
arrivé le moment magique où ce paquet tout
gluant, si gros, quand je pense qu’il était en
moi, et si minuscule à la fois, s’est échoué
sur mon ventre. Ce petit animal collé à moi
par un lien si viscéral qu’il est impossible
de le décrire. Passé ces premières émotions,
j’ai avalé quatre couques et me suis sentie
d’attaque pour cette nouvelle journée ! »
Dans l’eau ou sous hypnose, la jeune ma-
man, à chaque fois, a accouché sans péri-
durale. « L’idée n’était pas de vouloir ac-
coucher dans la douleur ou de prouver que
je suis forte. Mais d’arriver à un accouche-
ment sans souffrance, en trouvant en moi-
même les ressources pour le faire, et non en
cherchant une aide médicale, précise Mari-
nette. Avant d’ajouter : Nos sociétés se sont
déconnectées de la nature. Il y a quelque
chose de très animal dans l’accouchement.
Pour vivre un tel événement, je voulais
me reconnecter avec mon corps, avec mes
rythmes biologiques. Retrouver ce lien qui
nous unit avec la Pacha Mama, avec la
Terre mère. »
Un écosystème hormonal fragile
Dans Le fermier et l’accoucheur, Michel
Odent, obstétricien connu notamment pour
avoir introduit les piscines d’accouchement
en France, met en parallèle l’industrialisa-
tion de l’agriculture avec l’hypermédicali-
sation de la naissance. L’équilibre hormo-
nal d’un accouchement, affirme-t-il, est
aussi précaire que celui d’un milieu écolo-
gique. Au moins l’homme doit intervenir,
au mieux les choses ont des chances de
se dérouler. « On vit une époque fabuleuse
où, grâce à la médecine, on peut sauver un
bébé ou sa maman en 10 minutes chrono.
Mais les outils doivent rester au service de
la femme. La surmédicalisation peut engen-
drer une série de complications qui risquent
d’avoir des conséquences sur la santé de la
maman, du bébé, voire de leur relation à
venir », observe Titou Boseret, sage-femme
indépendante à Bruxelles.
La chimie de l’accouchement met en œuvre
les mêmes hormones que dans les relations
sexuelles ou l’allaitement. A commencer
par l’ocytocine. Mieux connue sous le nom
d’hormone de l’amour, elle a pour effet
général de créer un sentiment de bien-être
propice à l’attachement. Dans l’accouche-
ment, elle induit les contractions utérines.
Le taux d’ocytocine augmente au cours du
travail, favorisant la production d’un puis-
sant antidouleur naturel : l’endorphine.
Des hormones de la famille de l’adrénaline
interviennent lors des ultimes contractions,
procurant à la mère un regain d’énergie. Et
si le bébé naît avec des pupilles dilatées qui
lui donnent de grands yeux fascinants, c’est
l’effet de la noradrénaline qu’il a sécrétée
pour s’adapter à la privation d’oxygène des
derniers instants. « Jusqu’à une époque ré-
cente, une femme ne pouvait avoir de bébé
sans sécréter ce cocktail complexe d’hor-
mones de l’amour. Or aujourd’hui, pour la
première fois de l’histoire de l’humanité, la
plupart des femmes des pays industrialisés
deviennent mères sans s’imprégner de telles
hormones », écrit le docteur Odent.
« Une mise au monde respectueuse des
processus naturels commence par une nais-
sance où le bébé décide lui-même du jour de
sa venue, commente Joëlle Winkel, kinési-
thérapeute spécialisée dans l’accouchement
et dans la biomécanique du bassin depuis
plus de 20 ans. Quand un accouchement
doit être déclenché de façon programmée,
bien trop souvent pour des raisons de
confort ou de convenance, on donne à la
maman une dose d’ocytocine de synthèse
qui rompt cette alchimie hormonale sub-
tile. Dès qu’il y a déclenchement, on aug-
mente les risques de surmédicalisation.
L’ocytocine de synthèse n’a pas les mêmes
Sans rejeter les progrès
accomplis par la
médecine, un nombre
croissant de parents ainsi
que de professionnels
de la santé remettent
en cause le caractère
interventionniste de
l’obstétrique. Ils plaident
pour un accompagnement
plus respectueux de
l’humain et des processus
Deux fois plus de césariennes en vingt ans
S
elon une étude menée par les Mutualités libres en 2010, près d’un accouchement sur cinq a eu
lieu par césarienne, soit deux fois plus qu’il y a vingt ans ! Cette recherche montre aussi qu’une
césarienne coûte environ 38 % plus cher qu’un accouchement par voie basse. Avec 5 500 euros
facturés en moyenne pour l’intervention et l’hospitalisation, cela représente un coût considérable
pour la sécurité sociale, mais une bonne opération pour les hôpitaux, que l’on sait de plus en plus soumis aux
contraintes de rentabilité. Aujourd’hui, pour réaliser des économies d’échelle, les petites maternités doivent
fusionner en grands pôles, gagnant en expertise ce qu’elles perdent souvent en dimension humaine.
Aux Pays-Bas, un accouchement sur trois se déroule à domicile. Chez nous, cette pratique suscite une
méfance compréhensible. Les maisons de naissance constituent une alternative. Au nombre de sept en
Belgique, ces petits établissements, entièrement tenus par des sages-femmes, sont situés à proximité
géographique directe d’un hôpital, ce qui permet d’organiser le transfert rapidement si une complication devait
intervenir.
Pour Titou Boseret, qui pratique aussi bien des accouchements à domicile qu’à l’hôpital, le danger n’est pas
toujours là où on pourrait le craindre. « On parle souvent de sécurité, mais on oublie la sécurité affective.
Quand une femme est suivie par une sage-femme indépendante, celle-ci vient lui tenir la main le jour de son
accouchement, elle connaît son histoire. La douleur, c’est 70 % de stress et de peur sur lesquels on peut agir.
A l’hôpital, une sage-femme doit s’occuper de quatre, cinq, parfois six mamans en même temps ! On surveille
le cœur du bébé depuis un bureau, avec un monitoring relié à un écran d’ordinateur. Les mêmes protocoles
sont appliqués à toutes les femmes, que l’on soit face à une jeune maman accouchant pour la première fois
ou une quadragénaire qui a vécu cinq fécondations in vitro ou encore une mère de six enfants. »
On peut voir le verre à moitié vide, on peut aussi le voir à moitié plein. Ces dernières années, les hôpitaux
ont multiplié les initiatives pour faire davantage de place au choix des parents. De plus en plus de
maternités permettent aux femmes de venir accompagnées de leur sage-femme indépendante ou de leur
kinésithérapeute. Sur les plateaux techniques, les salles d’accouchement classiques côtoient désormais
les salles dites « physiologiques ». Pas de table haute ou d’étriers à l’horizon, mais une baignoire, des
coussins, quelques ballons pour faire de l'exercice. Malheureusement, changer la décoration ne sufft
pas toujours. « C'est comme avoir du curatif et du palliatif au même étage, on peut diffcilement changer
d’esprit d’une chambre à l’autre. La philosophie, le personnel, les protocoles restent les mêmes », observe
Michèle Warnimont. Le projet étudié par l'hôpital Erasme de créer éventuellement une maison de naissance
directement adossée à son site paraît à cet égard un compromis idéal. Q
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Santé
caractéristiques que son équivalent natu-
rel. Du fait qu’elle ne passe pas par le cer-
veau, elle ne peut pas être dosée de façon
aussi fine et présente donc l’inconvénient
majeur de provoquer des contractions plus
douloureuses. Et il faut alors bien sou-
vent recourir à la péridurale. L’anesthésie
limite la mobilité des femmes en travail,
alors que l’idéal est d’expérimenter diffé-
rentes positions antalgiques et facilitantes,
comme souvent le “quatre pattes”. Lorsque
la mobilité du bassin de la maman est en-
travée, il y a davantage de risques que le
bébé se coince. » Selon le Collège national
des gynécologues et obstétriciens français,
en cas de déclenchement à l’ocytocine de
synthèse, le taux de césariennes grimpe de
50 % pour un premier accouchement. Outre
les éventuelles complications post-partum,
l’opération peut compliquer le démarrage
de l’allaitement : le processus hormonal
déclenchant la montée du lait est perturbé,
à cause des analgésiques le bébé se montre
moins éveillé dans les précieuses minutes
suivant la naissance, la cicatrice empêche
la maman d’adopter une position confor-
table… « Trop souvent, des accouchements
sont déclenchés sans véritable justification
médicale, simplement parce que le protocole
veut qu’il en soit ainsi après deux ou trois
jours de retard. Beaucoup d’accouchements
sont aussi programmés pour des raisons
de convenance, pour arranger l’agenda
du gynécologue ou des parents », regrette
encore la kinésithérapeute. Qui en veut
pour preuve l’augmentation soudaine des
accouchements déclenchés à la veille des
vacances de Noël !
Le retour des sages-femmes
La médicalisation de l’accouchement est
un phénomène plus ancien que l’on ne
serait porté à le croire. Francesca Arena,
historienne à l’Université de Provence,
fait remonter ses prémices à la moderni-
té, époque qui va de la fin du Moyen Age
au début de la Révolution française. « Le
corps de la femme accouchant était perçu
jusque-là comme non intéressant d’un
point de vue médical, notamment pour res-
pecter les règles de la pudeur. Par la suite,
il commence à être étudié, disséqué, ana-
lysé. On y cherche à résoudre les mystères
de l’enfantement à travers d’autres points
de vue que ceux qui règnent à ce moment-
là. Religion et science commencent alors un
combat sur le corps de la femme », écrit la
chercheuse (1). Si les premières maternités
voient le jour durant le siècle des Lumières,
ce n’est qu’à partir de la deuxième moitié
du 20
e
siècle que l’hôpital devient véritable-
ment un passage obligé pour la parturiente,
quand les règles d’hygiène s’y généralisent.
« Le troisième moment de cette médicalisa-
tion se produit du fait de la hantise de la
mortalité en couches et construit dans les
sensibilités, et sur une longue période, un
véritable effroi de l’accouchement », pour-
suit l’auteur.
Cette histoire de l’obstétrique peut aussi
se lire sous l’angle d’une certaine rivalité
entre sages-femmes et médecins accou-
cheurs, analyse l’historien français Jacques
Gélis (2) : « On peut parler d’un quasi mo-
nopole des accoucheuses vers 1650. Il est
incontestable que trois siècles plus tard, la
sage-femme est devenue l’auxiliaire de l’ac-
coucheur. C’est elle qui voit son rôle réduit
à un travail d’assistance dans les hôpitaux
et les cliniques. »
Un temps éclipsé, ce métier tend toutefois
à faire son retour à l’avant de la scène.
« Aujourd’hui, de plus en plus de parents
se tournent à nouveau vers une sage-
femme. Pour la plupart, ce sont des per-
sonnes engagées dans une réflexion exis-
tentielle, dans une démarche citoyenne. On
rencontre aussi beaucoup de mamans trau-
matisées par un premier accouchement mal
vécu. Elles ont croisé une sage-femme lors
de leur séjour à l’hôpital ou lors du suivi
postnatal, se sont senties davantage dor-
lotées et décident de se tourner vers ce type
d’accompagnement pour leur grossesse sui-
vante », observe Michèle Warnimont, sage-
Préparer l’accouchement :
petit tour d’horizon
I
l existe plus d’une façon de se préparer au jour J. A côté des
classiques, comme le yoga prénatal, la kinésithérapie ou
l’haptonomie, se développent des méthodes plus étonnantes
comme l’acupuncture, l’hypnose ou encore le watsu, sorte de
shiatsu (1) aquatique. Diffcile pour la future maman de s'y retrouver.
« Il faut s’écouter, sentir ce dont nous avons besoin et ce qui nous
convient. Pour un couple, la naissance devrait être l’occasion
de faire toutes sortes d’expériences différentes, sans qu’il y ait
d’exclusivité pour l’une d’entre elles », conseille Joëlle Winkel,
spécialisée pour sa part en chaînes musculaires GDS.
Petit tour d’horizon non exhaustif :
La méthode des chaînes musculaires GDS est une approche
globale psychomorphologique, basée sur la prévention par une prise
de conscience de la biomécanique du bassin. La femme et le couple
pourront expérimenter la liberté des mouvements à l’aide d’outils
comme les ballons, favorisant une mise au monde en rythme et
dans le plaisir.
L'haptonomie permet au père et à la mère d’établir un contact avec
le foetus en touchant le ventre selon une méthode particulière. Une
façon de préparer déjà la relation avec le bébé à venir.
Le chant prénatal permet d’entrer en résonance avec le fœtus
en émettant des sons graves dont les ondes se propagent dans
le liquide amniotique. Ces sons peuvent aussi apaiser la maman
pendant le travail.
Le yoga prénatal met l’accent sur des postures simples pour
affermir et assouplir le corps de la femme enceinte. Les exercices de
respiration favorisent la concentration et la détente.
La sophrologie permet de vaincre l’angoisse de l’inconnu en
prévisualisant les étapes de l’accouchement.
L'association de parents Alter-natives édite une série de fches
informatives consacrées à ces différentes approches sur son site
www.alternatives.be/preparations_naissance.htm. Q
(1) Littéralement « pression des doigts » : technique de thérapie manuelle d’origine japonaise, inspirée du
massage chinois, utilisée dans le but de traiter diférents troubles fonctionnels, voire organiques spécifques, et en
tant que médecine préventive.
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Posture de yoga
prénatal : l’objectif est
d’afermir et assouplir
le corps de la femme
enceinte.
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femme à l’hôpital Erasme. « Avec les nou-
velles technologies, la procréation assistée,
les échographies poussées, les parents sont
confrontés à une batterie de spécialistes.
Entre le gynécologue, le neuropédiatre ou
le généticien, ils peuvent se sentir déchi-
rés. La sage-femme est là pour traduire les
termes techniques dans un langage qu’ils
comprennent. C’est un peu le médecin géné-
raliste de la naissance. »
Là où les spécialistes considèrent la gros-
sesse comme une situation à risque, les
sages-femmes envisagent la naissance
comme une suite de processus physiolo-
giques qu’il est inutile de perturber si aucun
problème médical ne l’impose. « Les méde-
cins sont formés à guérir les pathologies, les
sages-femmes à accompagner les processus
physiologiques. La grossesse n’est pas une
maladie. Quand tout se passe bien, il n’y
a pas de raisons d’intervenir », résume
Michèle Warnimont.
Plus largement, souligne-t-elle, là où le
gynécologue accompagne l’accouchement,
la sage-femme accompagne la naissance.
« L’accouchement, c’est un terme technique
pour désigner l’action de mettre un enfant
au monde. Alors que la naissance, c’est
quelque chose de beaucoup plus global.
C’est aussi bien parler de la taille des sous-
vêtements d’allaitement que des modèles de
poussettes. » Mais le soutien à la parenta-
lité s’exerce bien au-delà de ces quelques
aspects pratiques. « On est parfois confron-
té à des mamans vivant des difficultés psy-
chologiques et affectives terribles. Et cela,
dans tous les milieux sociaux. Il peut s’agir
aussi bien d’une jeune femme qui a été
abandonnée par une mère toxicomane, que
d’une dame élevée par une armée de baby-
sitters parce que ses diplomates de parents
n’avaient pas une minute à lui accorder. Il
est prouvé que, pendant la grossesse, les
femmes sont plus réceptives aux modèles
environnants. Si la sage-femme a une atti-
tude de maman avec la future maman, il
y a plus de chance que celle-ci reproduise
ce modèle avec son enfant. A cet égard, les
sages-femmes ont un rôle de prévention
à jouer. Plutôt que de courir les pédopsy-
chiatres et les logopèdes, certains problèmes
pourraient être évités à la source », soutient
encore Michèle Warnimont. Q
Sandrine Warsztacki
(1) « La médicalisation de l’accouchement, approche historique du genre »,
Francesca Arena, revue Bruxelles laïque, troisième trimestre 2012.
(2) « La sage-femme ou le médecin. Une nouvelle conception de la vie »,
Marie-France Morel et Jacques Gélis, Annales. Economies, sociétés, civilisations,
vol. 46, n° 3, p. 636-640, 1991.
A
u-delà de l’accouchement, c’est plus
largement le rapport à la médecine moderne
qui est questionné. « Les gens veulent de
l’humain. Ils en ont marre d’être des patients,
d’attendre, de subir. Ils s’informent sur Internet, veulent
comprendre, participer. Les médecins doivent s’adapter
à cette nouvelle demande », analyse Caroline Lévesque,
présidente d’Alter-natives, une association de parents
désireux, selon leurs propres termes, de « promouvoir
le respect et l’écoute des parents et du bébé lors de la
naissance ».
En novembre, l'association souffait ses dix bougies
à l’occasion d’un colloque festif. Parmi les différentes
tables rondes organisées, un titre retenait l’attention :
l’accouchement dans une société de la performance.
Sommes-nous capables d’accepter l’irréductible
part d'incertitude inhérente à la naissance ? La peur
de l’accouchement et la focalisation sur les risques
périnatals ne déshumanisent-elles pas cet événement en
le réduisant à un fait le plus objectivable et maîtrisable
possible ? « Nos grand-mères ne vivaient pas avec
l'idée qu'un bébé devait naître rose et jouffu. Elles
acceptaient les aléas de l’existence. Aujourd’hui, on veut
tout maîtriser. On ne peut accepter l’idée que les bébés
ne sourient pas en permanence dans la réalité comme
sur les photos des magazines », commente Caroline
Lévesque. Notre soif de contrôle ne doit pas nous
entraîner de façon inconsidérée dans la spirale de la
surmédicalisation. Inversement, la quête d’une naissance
respectée ne doit pas à son tour se transformer en
compétition .
Un accouchement ne se réussit pas. Il se vit. « Quand j’ai
accouché, je ne m’étais pas fait une idée préconçue de
la façon dont les choses devaient se passer. Certaines
femmes se mettent la pression. Pendant neuf mois,
elles se préparent pour un accouchement qui soit le
moins médicalisé possible et sont terriblement déçues
quand cela se termine autrement. Elles repensent à leur
accouchement comme à une frustration alors que cela
devrait un des plus beaux jours de leur vie. L’important
c’est avant tout que l’enfant et la maman soient en bonne
santé », estime Marinette. Pour la sage-femme Titou
Boseret, ce ne sont pas tant les actes posés qui posent
parfois problème, que la manière dont ils le sont : « Il y
a des césariennes d’urgence qui laissent de merveilleux
souvenirs, tout simplement parce que l’équipe a su
présenter les choses avec humanité. »
« Le rôle des personnes accompagnantes, des sages-
femmes ou des kinés, sera donc de donner confance
à la femme et au couple. De faire naître leur plaisir de
porter cette vie en devenir issue de leur union. Et surtout
de les conforter dans leurs capacités à offrir une bonne
sécurité dans leur corps pour donner la vie le jour de
l’accouchement », conclut Joëlle Winkel. Q
Accouchement dans l’eau.
Située à 500 mètres de la clinique Sainte-Elisabeth, à Namur, la
maison de naissance L’Arche de Noé permet aux femmes d’accoucher
dans une ambiance chaleureuse, propice à la libération des
hormones qui favorisent le bon déroulement de l’accouchement.
Dans les hôpitaux qui portent le label
« Amis des bébés », les nourrissons sont
placés nus contre la peau de leur maman,
directement après la naissance, pour
favoriser le démarrage de l’allaitement.
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Alter-natives Promouvoir l’écoute des parents
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Vivre bien
le foie et réguler le système gastro-intestinal (à la sortie de l’hiver, les ours se
régalent de cette plante dépurative idéale après une longue période d’hiberna-
tion). Pour la récolte, choisissez un endroit pas trop proche des axes routiers,
prenez de préférence les jeunes feuilles (leur parfum aillé vous évitera de les
confondre avec les feuilles du muguet qui, elles, apparaissent plus tôt dans la
saison printanière), rincez-les brièvement sans les faire tremper, hachez-les
grossièrement puis placez-les dans votre blender avec un fond d’huile d’olive.
Mixez, réduisez en « pesto » et conservez dans de petits bocaux en verre. Ra-
joutez une pincée de sel et veillez à ce qu’une pellicule d’huile d’olive couvre
le pesto. Ces petits pots se conservent toute l’année en dehors du frigo (l’ail
est un conservateur naturel).
Le radis noir est recommandé dans toutes les insuffisances du foie, pour sti-
muler la vésicule biliaire et pour éliminer les calculs. On peut le manger râpé,
en potage, en jus ou le prendre en comprimés.
Le pissenlit est un excellent draineur du foie, de la vésicule biliaire et des
reins. Le romarin, le curcuma, la petite centaurée, le trèfle d’or, la verge d’or
et la menthe poivrée sont également des plantes médicinales qui, en infusion,
décoction, teintures-mères, capsules et comprimés, peuvent faire partie de
votre pharmacopée naturelle. Pas étonnant que Dame Nature nous offre tous
ces cadeaux au printemps, lorsque notre foie souffre le plus !
Allez-y en douceur…
Note supplémentaire : lorsque vous entamez une cure, choisissez une semaine
calme, sans trop d’obligations, où vous pourrez vous reposer, vous rapprocher
de la nature et vous déconnecter au maximum des pollutions électromagné-
tiques. Arrêtez le café, les sucreries, les graisses saturées (viande, beurre et
margarine, laitages) et les céréales contenant du gluten pour vous concentrer
sur des aliments « réparateurs » d’origine végétale, bio et de saison. Entamez
toujours une cure en douceur. Exemple : les jours 1, 2 et 3, remplacez un
repas uniquement par un velouté ou un potage de légumes, ou par un jus de
légumes. Les jours 4 et 5, remplacez 2 repas sur 3 par un repas « vert » et les
jours 6 et 7, ne consommez que des velouté, soupes ou jus de légumes. Inver-
sez ensuite le processus en réintégrant progressivement les repas complets à
base de céréales, légumineuses, poisson, viande blanche… Buvez aussi beau-
coup d’eau et de tisane (de romarin par exemple). Ecoutez votre corps et allez-
y en douceur… Q
Valérie Mostert, créatrice culinaire – www.cuisinedescinqsens.be
Cure détox de printemps
Cuisine des cinq sens
Procédé
Commencez par réaliser le pesto, en mixant la purée de
noix de cajou, l’huile d’olive, le sel et le curcuma.
Epluchez les gousses d’ail, le radis noir et les oignons.
Coupez le tout, ainsi que le fenouil, et cuisez à la vapeur
douce pendant 15’. Placez dans votre blender avec la
botte de feuilles vertes (si vous utilisez l’ail des ours, 10
jeunes feuilles suffisent) et le bouillon végétal chaud.
Mixez et servez avec une cuillère de pesto de noix de
cajou et quelques feuilles vertes entières.
Le + nutritionnel :
Le printemps est la saison idéale pour détoxiner le foie
(le débarrasser de ses toxines) et retrouver de l’énergie.
Après une cure dépurative de 7 à 10 jours, la fatigue
et la morosité feront place à un entrain et une vitalité
inégalés.
Pour ce faire, privilégier les légumes crus ou cuits à la
vapeur et les jus de légumes avec ou sans fibres. Les
feuilles vertes et leur apport en chlorophylle viendront
apporter une cure riche en vitamines et minéraux.
N’oublions pas que toutes les feuilles vertes sont d’ex-
cellents apports en protéines complètes, car la chloro-
phylle contient les 8 acides aminés essentiels. N’ayez
donc aucune crainte à arrêter, durant 8 à 10 jours, les
viandes, poissons, œufs ou produits laitiers. En plus
des acides aminés, la chlorophylle agit comme un net-
toyant naturel, un purificateur de votre organisme, et
vous procurera une bonne dose de magnésium, cal-
cium, fer et oligo-éléments.
Pensez donc à rajouter des feuilles vertes de printemps
en fin de cuisson dans vos soupes, veloutés, purées ou
jus de légumes. Elles oxygènent tous vos tissus, vous
reminéralisent (aident à rétablir votre équilibre acido-
basique), luttent contre les radicaux libres, abaissent le
taux de cholestérol, combattent la constipation et pro-
tègent le foie et le pancréas. Bref, un atout santé non
négligeable !
Les feuilles d’ail des ours sont réputées pour nettoyer
Temps de préparation : 10-15’
Temps de cuisson : 15’
DifñcuIté : facile
Ingrédients (pour 1,5 litre de velouté)
Pour Ie veIouté
1/2 tête d’ail (5 gousses)
1 petit radis noir
2 oignons
1 fenouil
1 botte de cerfeuil (ou de pourpier, jeunes
épinards, ail des ours…)
1,5 litre de bouillon végétal
Pour Ie pesto
1 càs de purée de noix de cajou
1 flet d'huile d'olive
1 pincée de curcuma et de sel marin
Velouté détox à l’ail et au radis noir,
et pesto de noix de cajou au curcuma.
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45
Est-il encore
temps ?
D
epuis qu’elle a commencé, cette chronique tente
de livrer des pistes objectives pour rendre notre
mode de vie plus durable. Aujourd’hui, je suis
découragée. Ce n’est pas le syndrome de la page
blanche. Mais les réflexions critiques que je
vous livre tous les deux mois, à vous, lecteurs
concernés déjà par toutes ces thématiques, sont-elles vraiment
utiles ?
En visite à Monaco en ce début du mois d’avril, le secrétaire
général des Nations unies Ban Ki-moon déclarait : « Il sera
bientôt trop tard. (…) Nous devons agir maintenant si nous
voulons qu’en 2050, la planète soit vivable pour ses neuf mil-
liards d’habitants. » Et certains journaux de titrer : « Il sera
bientôt trop tard pour sauver la planète. » Cette expression me
fait bondir à chaque fois. La planète, elle, s’en sortira d’une
manière ou d’une autre. C’est l’être humain qui se met en dan-
ger. Mais les choses sont rarement exprimées de cette façon.
Et s’il était déjà trop tard ? En juin dernier, déjà, à la veille du
sommet de Rio + 20, une vaste étude (1) publiée dans Nature
concluait que la biosphère terrestre est à la veille d’une « bas-
cule abrupte et irréversible » en raison de l’ampleur des pres-
sions exercées par l’homme sur la planète. Et pourtant, rien
ne bouge. La grande majorité des citoyens sont devenus avant
tout des consommateurs. Le rêve le plus partagé au monde
est sans doute celui de pouvoir (continuer à) consommer sans
limite. « Après nous, le déluge. »
Les déchets ? On va bien inventer quelque chose qui nous en
débarrassera ! Témoin du succès de cette façon de penser, la
médiatisation du projet de Boyan Slat, un jeune Néerlandais
de 19 ans : une plate-forme capable de nettoyer les milliards
de déchets qui encombrent les océans. Les éloges à l’égard de
cette invention « magique » ne se comptent plus sur le web.
Seul un article du Monde (2) tempère l’enthousiasme général
face à cette innovation technologique miraculeuse, en livrant
le point de vue de François Galgani, océanographe à l’Institut
français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer) :
« Ramasser les déchets sur les plages est moins spectaculaire
mais plus facile à réaliser et tout aussi utile. »
C’est évidemment moins glamour, et cela implique que tout le
monde se mette, sinon à ramasser, du moins à ne plus balancer
ses détritus aux quatre vents. A l’heure où je vous écris, je
suis face à la mer. Lors de ma promenade d’hier, je n’ai pas eu
assez du sac plastique que j’avais emporté pour ramasser tous
les déchets aperçus sur la plage et les sentiers du littoral. Alors
vous me pardonnerez, j’espère, ce moment de découragement.
QIsabelle Masson-Loodts
(1) Etude dirigée par Anthony Barnosky, chercheur au département de biologie intégrative de l’Université de
Californie à Berkeley (Etats-Unis), et cosignée par une vingtaine de chercheurs issus d’une quinzaine d’institutions
scientifques internationales.
(2) Voir le blog d’Audrey Garric, journaliste au Monde, en date du 3  avril 2013  : ecologie.blog.lemonde.
fr/2013/04/03/peut-on-nettoyer-les-oceans-des-dechets-plastiques/
Le métier de la neige
Michel Lambert
Michel Lambert a une prédilection pour le genre de la nou-
velle. Il a été à l’initiative du Prix franco-belge Renaissance
de la nouvelle et il est lui-même auteur de huit recueils dont
celui-ci est le dernier paru. Mais l’exercice du récit bref,
qui existe comme entité propre, va chez lui de pair avec
la construction d’un univers qui relie les différents textes
entre eux par-delà leurs différences. Les personnages évo-
luent souvent à l’extérieur, sur des terrasses de café, dans
de grandes villes qu’ils arpentent inlassablement. Leurs
sens sont en éveil, ils captent des instantanés gracieux ou
grinçants qui s’ajoutent les uns aux autres, convoquant des
souvenirs intimes. Une bonne part d’eux-mêmes leur a été
arrachée un jour, dans une rupture déclinée en de multiples
variantes. Une force irrépressible les ballotte entre passé et
présent, à la recherche du point de fracture, de cette part
d’eux-mêmes inaccomplie, atrophiée. Le monde qui les
bouscule prend des tournures inquiétantes, oppressantes,
ils voient des empires vaciller sous le coup de la crise finan-
cière, ils sentent monter les colères de la foule. Ils lâchent
des cris, saisissent une main, implorent un regard dans un
glissement de désastre. Derrière ces destins épars, il y a des
notes très justes sur notre monde en déroute, mais aussi
sur le désir encore confus d’autres perspectives.
Th.D.
Pierre Guillaume de Roux, 2013, 190 p.
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[imagine 97] mai & juin 2013
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Expos
Charleroi
Jens Olof Lasthein
Le Musée de la photographie poursuit
son travail de témoignage sur la ville
de Charleroi. Et de quelle splendide
façon ! C’est en effet le photographe
suédois Jens Olof Lasthein, dont les très
beaux panoramiques sur l’Europe de
l’Est ont déjà été exposés au Musée, qui
explore ici la ville et va à la rencontre
des Carolos. En résultent une quaran-
taine d’images fortes, mélancoliques et
lumineuses.
Par ailleurs, on pourra également y
voir le travail photographique que
Frédéric Pauwels a consacré aux femmes
prostituées chez nous, en collaboration
avec l’association qui se bat pour leurs
droits, Espace P… (Du 18 mai au 22
septembre. Infos : www.museephoto.be,
071 43 58 10.)
The Allochtoon
Charif Benhelima
Il est encore temps d’aller voir les pho-
tographies de l’artiste Charif Benhe-
lima, nourries de sa quête identitaire
d’enfant né d’un père marocain et
d’une mère belge, tous deux disparus
alors que Charif Benhelima était encore
enfant. Il interroge les notions que sont
l’étranger, la culture, l’identité, dans un
travail extrêmement touchant, intime et
universel. (Jusqu’au 26 mai au BPS 22
de Charleroi. Infos : bps22.hainaut.be,
071 27 29 71.)
Supersonic Youth
Chiroux
De jeunes artistes pratiquant la photo
de façon très libre et décomplexée
proposent cette exposition dynamique,
où se croisent diverses approches et
techniques. Une fenêtre ouverte sur
une génération à découvrir. (Jusqu’au
8 juin, à Liège. Infos : www.chiroux.be,
04 223 19 60.)
Arts de la rue
Namur en mai
Les rues de la capitale wallonne vont
s’animer comme chaque année au
rythme des jongleurs, musiciens, clowns,
comédiens, acrobates et autres saltim-
banques en tous genres pour le festi-
val Namur en mai, qui rassemble en
cinq jours une programmation souvent
excellente. (Du 8 au 12 mai, en divers
lieux. Infos : www.namurenmai.be)
Romans
Le petit joueur d’échecs
Yoko Ogawa
Un roman dédié tout entier au damier
et à ses pions et où l’on voit un jeune
homme se confondre avec le jeu jusqu’à
Les vulnérables
Chang-rae Lee
June, enfant sur les routes de la guerre en Corée, perd tous
les membres de sa famille. Les uns après les autres, ils
meurent devant ses yeux… Recueillie par un G.I. démobi-
lisé et solitaire, Hector, elle trouve refuge dans un orphe-
linat. Fillette dure et bagarreuse, elle se prend de passion pour Sylvie, la belle et
languide épouse du pasteur.
Trente ans plus tard, June est une antiquaire new-yorkaise qui a réussi profes-
sionnellement. Mais devenue veuve, malade, elle a aussi perdu la trace de son fils,
disparu en Europe. Elle décide alors de partir à sa recherche, en réquisitionnant
Hector, qui lui s’est réfugié dans l’alcool et une vie atone.
Chang-rae Lee, Coréen immigré aux Etats-Unis, nous offre là un roman splendide
sur la guerre et ses effets dévastateurs. En suivant le parcours de Sylvie, Hector et
June, il retrace la terrible histoire des conflits en Asie, en passant par l’intime, et la
rend universelle. Comment survivre après le temps des actes héroïques ? Comment
continuer après l’horreur ?
Au fil des destins dramatiques et passionnants de ses anti-héros, son écriture
fluide nous emporte dans une épopée captivante. Un roman plein de souffle.
L.d.H.
L’Olivier, 2013, 540 p. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marc Amfreville.
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De jour comme de nuit
Jean-Luc Outers
Avez-vous déjà remarqué à quel point l’on devient vite étranger à la culture d’une
époque que l’on a soi-même vécue ? Il suffit de feuilleter un album de souvenirs ou
de visionner un reportage pour mesurer la force du temps qui passe et la puissance des
courants d’idées en perpétuel mouvement qui mo- tivent nos décisions et nos actes.
Jean-Luc Outers nous replonge dans l’ambiance des années 70, dans la foulée du
mouvement de Mai 68, dans le sillage d’un groupe de jeunes universitaires en quête
d’authenticité. En leur compagnie, nous revivons les émois révolutionnaires, la mise
en question des savoirs, les élans communau- taires, l’amour qui se libère et les
alternatives qui fleurissent. Et l’on mesure l’élan de celles et ceux qui revisitent les us et
coutumes, qui bousculent les institutions et qui passent sans crainte les frontières. A leurs côtés, nous voyons
tomber les dernières dictatures européennes en Espagne, au Portugal et en Grèce. Et nous assistons à la naissance
d’une école orientée vers les pédagogies nouvelles, construite de toutes pièces avec la volonté de donner du sens à
la vie, dans un esprit de cogestion ou d’autogestion enthousiaste. Jean-Luc Outers, dont on sent la tendresse pour
cette période haute en couleur, s’est abondamment documenté et son talent d’écrivain fait de ce tableau d’époque
une bouffée d’air frais en nos temps frileux.
Th.D.
Actes Sud, 2013, 344 p.
Thomas «switn» Sweertvaergher
Galerie Stieglitz 19 – Anvers
Jens Olof Lasthein - Rue du Grand Central,
Charleroi, juillet 2012
Coup de Coeur
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s’effacer derrière lui. Les échecs comme
une passion, un art de vivre, une façon
de défier la vie, de rechercher la perfec-
tion. Th.D. (Actes Sud, 2013, 332 p.)
Suite à un accident grave de
voyageur
Eric Fottorino
Trois suicides successifs sur une voie fer-
rée arrêtent le cours des choses dans la
banlieue parisienne. L’auteur interroge
ces faits, leur impact sur les passants,
sur le trafic, le désarroi et la fascination
qui les suscitent et qu’ils entraînent.
Th.D. (Gallimard, 2013, 63 p.)
Cinéma
2001, l’Odyssée de l’espace
Stanley Kubrick
Attention, expérience unique ! Le chef-
d’œuvre de Stanley Kubrick va avoir
les honneurs de la grande salle Henry
Le Bœuf du Palais des Beaux-arts : la
projection sera accompagnée par le
Brussels Philharmonic, qui interprétera
toutes les musiques du film. Décollage
garanti ! (Le 10 juin. Infos : www.bozar.
be, 02 507 82 00.)
Musique
Le jardin des nouveaux jours
Antoine Armedan
Une guitare sèche, une voix, douze
chansons françaises intimistes à décou-
vrir sur cet album autoproduit, plein de
simplicité et de douceur, où Antoine
Armedan aborde – entre autres choses
– les changements climatiques ou les
travers de la société capitaliste. (Infos :
www.antoinearmedan.com.)
Salon
Brussels creative forum
Réunir des acteurs culturels de toutes
sortes en un même lieu, pour parta-
ger leurs expériences, leurs bonnes
pratiques, et faire la publicité de leurs
réalisations et de leur
nouvelle saison, tel est
l’objectif de ce salon.
Organisé notamment par
Visitbrussels, Promethea
et la Fondation pour les
arts, il entend faire le
pont entre l’aspect artis-
tique et l’aspect écono-
mique de la culture à
Bruxelles. Pour le public,
il sera l’occasion de trou-
ver réunie l’offre cultu-
relle, pour la saison prochaine, de pas
moins de 200 lieux différents ! (Du 20
au 23 juin, à Tour et Taxis. Infos : www.
brusselscreativeforum.be)
Théâtre
Le roi de la danse
Olivier Coyette et Etienne Mi-
noungou
Le comédien burkinabé
Etienne Minoungou
monte sur les planches
bruxelloises pour nous
parler de son combat
d’artiste et d’homme de
culture face aux chantiers
gigantesques auxquels est
confronté son continent,
en évoquant Mohammed
Ali alias Cassius Clay, cet
autre combattant. (Au
Théâtre de poche, du 21 mai au 8 juin.
Infos : www.poche.be, 02 649 17 27.)
[imagine 97] mai & juin 2013
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Jam’in Jette
Kel Assouf, Azuleo, La Fanfare
du Belgistan, Abdou Day… Du
ragga à la musique tzigane, de
Madagascar à l’Espagne en pas-
sant par la Côte d’Ivoire, des
Touaregs aux Belges, le parc de
la Jeunesse de Jette va vibrer
des sonorités du monde à l’oc-
casion de la cinquième édition
de Jam’in Jette. Ce festival, qui
existe d’abord grâce aux béné-
voles engagés, est aussi l’occasion de profiter de spectacles de
cirque et d’art de la rue, de découvrir l’exposition photo du collectif
Boîte noire, de laisser les enfants s’amuser dans un espace avec
des animations qui leur sont dédiées, puis de réfléchir durable-
ment dans le village SolidaiR, qui rassemble une vingtaine d’asso-
ciations. Ses organisateurs, les membres de l’asbl Kwa !, sont éga-
lement engagés dans une gestion responsable de l’environnement,
des toilettes sèches à l’usage de matériaux recyclés.
Autrement dit, que du bon et du plaisir pour ce festival urbain
familial, interculturel, accessible aux personnes à mobilité réduite,
transgénérationnel, durable, et gratuit !
Le 11 mai au parc de la Jeunesse, avenue du Comté de Jette.
Un parking vélo, des navettes depuis le centre de Bruxelles et un
système de covoiturage sont à la disposition des festivaliers.
Infos : www.jam-in-jette.be
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17 Hippies chantent en français
Ils sont aujourd’hui 13, ils furent 17, parfois plus, souvent moins. Tous
de Berlin, ils ont décidé de jouer partout sans devoir brancher leurs ins-
truments. Un groupe entièrement acoustique, donc, au sein duquel gui-
tare, banjo, ukulele, violon, contrebasse, violoncelle et mandoline côtoient
accordéon, trompette, saxophone, clarinette et trombone. Les instruments
sont comme autant de couleurs sur une palette. Les 17 Hippies jouent un
répertoire ouvert sur le monde : chansons en allemand et en français, musique des Balkans, airs
tziganes, danses d’Europe, relents de rock. Ça déménage avec une grande musicalité ; à tel point
que le groupe sortira vite d’Allemagne pour aller jouer loin en Europe mais aussi aux Etats-Unis.
Leurs disques voient le jour chez Buda en France. C’est qu’on les aime à Paris, et certaines de leurs
chansons, le magnifique Marlène surtout, passent à la radio. Voici un disque qui reprend leurs
titres français. Ambiance magnifique où se succèdent des textes aux parfums de chanson réaliste,
des adaptations de traditionnels cajuns ou slaves, des chansons où plusieurs langues flirtent en
harmonie, des poèmes d’amour et de mystère à faire rêver des chanteurs français en mal d’inspi-
ration. Hors du commun, délicat, suave, sensuel et extrêmement musical.
Buda Musique Etienne Bours
Kunsten-
festivaldesarts
Le joli mois de mai est comme chaque année l’occasion de fouiller dans le
programme foisonnant du Kunsten, avec ses découvertes et ses auteurs
confirmés, ses aventures, ses temps de réflexion et ses moments de beauté.
Pas de thème central à ce festival, si ce n’est de faire écho aux bruissements
du monde par l’intermédiaire d’artistes engagés, de dialoguer, d’entretenir
liberté de parole et créativité.
Nous pouvons pointer malgré tout quelques sujets « Imagine »… Notre
rapport aux animaux, le questionnement de l’opposition nature/culture
sera par exemple au cœur de deux performances, celle de la Berlinoise
Antonia Baehr (Abecedarium bestiarium) et celle du Zoological Institute for
Recently Extinct Species de Jozef Wouters, qui construit enfin l’aile nord,
jamais réalisée, du Musée des sciences naturelles. La censure est également
à l’origine de deux spectacles : l’un de Lisbonne, avec Tiago Rodrigues, qui
s’est plongé dans les archives de la commission de censure mise en place
aux temps de la dictature salazariste (Três dedos abaixo do joelho), l’autre
de Suède, avec Markus Öhm, qui a monté, composant un film de 49 heures,
toutes les scènes coupées par la censure entre 1934 et 2002. L’inégalité
sociale, les rapports de pouvoir seront eux disséqués par la Brésilienne
Christiane Jatahy, qui transpose dans une villa bourgeoise de Rio la pièce
d’August Strindberg, Mademoiselle Julie. Des « classiques » du festival,
comme Toshiki Okada, Bruno Beltrão ou Heiner Goebbels, seront présents,
ainsi que de jeunes espoirs confirmés, comme les Mexicains de Lagartijas
tiradas al sol ou la Belge Anne-Cécile Vandalem. Autant de raisons d’y
aller !
L.d.H.
Du 3 au 25 mai, en divers lieux de Bruxelles.
Infos : www.kunstenfestivaldesarts.be, 070 22 21 99.
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[imagine 97] mai & juin 2013
NO
Pablo Larraín
5 oct obre 1988, Chi l i .
Pinochet, poussé par la pres-
sion internationale, a orga-
nisé un référendum sur son
maintien à la tête du pays. Ce n’est pour lui qu’une simple formalité…
Pourtant, il perdra, 56 % des votants optant pour le « no ».
Le cinéaste Pablo Larraín poursuit son exploration du Chili sous
Pinochet (après Tony Manero et Santiago 73, Post Mortem), caméra
des années 80 au poing, dans un film drôle, dramatique et passion-
nant. Cette fois, c’est à un jeune publicitaire qu’il s’intéresse. René
Saavedra est le fils d’un opposant à Pinochet, ancien exilé. Son curri-
culum de dissident s’arrête là : il vit plutôt pas mal dans ce Chili néo-
libéral et consommateur. Mais quand un responsable de la campagne
du non à Pinochet veut le recruter, il accepte, par défi.
Jouant des codes publicitaires de l’époque, il va peu à peu convaincre
les adversaires du dictateur de réaliser des spots joyeux, positifs, en-
traînants, aussi pop que des publicités Coca-Cola, alors qu’eux vou-
draient profiter de ces 15 minutes quotidiennes d’antenne pour enfin
dénoncer les crimes de la dictature.
Ces spots éclatants expliquent-ils la victoire du non ? Sans doute pas
totalement, bien entendu. Mais « cette publicité optimiste, qui n’atta-
quait pas Pinochet mais visait à neutraliser la peur, a joué un rôle
important », estime le réalisateur. Et le succès du non laissera un petit
arrière-goût amer : celui d’un état d’esprit de votants-consommateurs,
et de la victoire, finalement, du capitalisme dominant.
L.d.H.
1 h 57, dans les salles dès le 1
er
mai.
Le grand retournement
Gérard Mordillat
Voilà un film particulier, rare, et qui ne trouve pas
de distributeur chez nous. L’équipe des Grignoux,
à Liège (l’un des meilleurs réseaux de cinéma en
Europe, estiment de nombreux cinéphiles), a donc
décidé de passer outre et de relever le pari de la
distribution tout seul.
Dans un décor d’usine en ruine, Le grand retourne-
ment raconte la crise financière en alexandrins. La
barbe, penserez-vous. Au contraire, pour qui aime s’amuser de la situation
et jouir de la langue, c’est une réussite.
Ce film est basé sur la pièce de l’économiste Frédéric Lordon, intitulée D’un
retournement l’autre. Comédie sérieuse sur la crise financière en quatre
actes et en alexandrins (éditions du Seuil). Lordon, économiste français,
est membre du collectif Les Economistes atterrés. En fin connaisseur de la
crise économico-politico-financière dans laquelle nous sommes plongés,
il dénonce ici les mécanismes pervers mis en place par le monde de la
finance. Les banquiers inventent des trucs pourris pour se gaver encore et
encore (subprimes, etc). Comme ils risquent la faillite, ils font appel à l’Etat
(qu’ils détestent) pour venir les sauver… puis dénoncent l’incurie de l’Etat
plongé par eux dans la dèche. On pense à Molière, revenu faire un petit
tour sur terre. C’est à la fois tragique et comique. Tragique, parce que grâce
au jeu distancié des comédiens (Jacques Weber, François Morel, Edouard
Baer…), on se rend compte à quel point nous pouvons nous faire berner
par la finance. Et comique, parce que les situations sont drôles, et la langue
utilisée jouissive en diable.
A.R.
Imagine est partenaire de la soirée de lancement, en présente du réa-
lisateur, Gérard Mordillat, le mercredi 15 mai à 20 h, au cinéma Le
Parc, à Liège. Ensuite, projections régulières.
Le mercredi 22 mai à 14 h et le samedi 25 mai à 16 h, projection du
film suivie d’une présentation de la New B (lire notre édito).
Hannah Arendt
Margarethe von Trotta
Au début des années 60, Hannah Arendt est une femme célé-
brée. Juive allemande réfugiée aux Etats-Unis, elle habite alors
dans un bel appartement new-yorkais, est professeur en sciences
politiques à l’université, et ses ouvrages, dont le marquant Les
origines du totalitarisme, comme sa pensée, sont révérés.
Lorsque les services secrets israéliens trouvent et enlèvent le
responsable nazi Adolph Eichmann pour le juger à Jérusalem,
elle propose au New Yorker de suivre le procès. Mais les articles
qu’elle va publier provoqueront une immense polémique.
C’est cet épisode clé dans la vie d’Arendt que la réalisatrice
Margarethe von Trotta a choisi de mettre en scène (avec la for-
midable Barbara Sukowa pour le rôle titre). Elle nous fait revivre
le choc qu’a représenté sa rencontre avec la « banalité du mal »
d’Eichmann. Venue regarder un monstre dans les yeux, c’est
un bureaucrate obsédé par l’ordre, devenu incapable de penser,
qu’elle voit au procès. Mais ses propos, ainsi que son question-
nement sur le comportement de certains membres des conseils
juifs, souvent déformés, vont faire scandale. Et Hannah Arendt
de se retrouver accusée de trahir le peuple juif et d’excuser Eich-
mann, même ses plus proches amis se détournant d’elle.
Hannah Arendt, le film, nous pousse à nous reposer ces ques-
tions essentielles, encore totalement d’actualité. Un bain d’intel-
ligence brillante et passionnante qui fait le plus grand bien !
L.d.H.
1 h 53, déjà sur les écrans.
Fill the void -
Le cœur à ses raisons
Rama Burshtein
La jeune Shira et sa mère déambulent dans un supermar-
ché. Elles trouvent ce qu’elles cherchent dans le rayon
produits laitiers : le jeune homme que sa famille propose
à Shira d’épouser y fait ses courses, c’est l’occasion de
l’observer.
Dans le milieu très fermé des juifs hassidiques israéliens,
les mariages sont arrangés, mais les promis doivent don-
ner leur accord. Shira offre le sien : le garçon lui semble
avenant, elle rêve de se marier.
Mais un drame va tout remettre en cause. Esther, la sœur
aînée de Shira, meurt en mettant son petit garçon au
monde. Pour conserver le bébé auprès d’elle, leur mère
propose alors une étrange solution : un mariage entre le
veuf et Shira…
Rama Burshtein vit elle-même au sein de la communauté
ultra-orthodoxe. Mais pas question pour elle d’en faire un
sujet politique ou polémique. Son désir est simplement de
nous raconter une histoire. Elle parvient ainsi à la fois à
nous faire pénétrer dans ce monde qui nous est totale-
ment étranger et à nous toucher avec un récit universel
sur la culpabilité, le devoir, les sentiments. Le tout grâce
à un film très beau – la communauté hassidique, avec ses
costumes et sa musique, étant éminemment esthétique
– et formidablement interprété – la jeune Hadas Yaron a
reçu la coupe Volpi de la meilleure actrice lors du dernier
Festival de Venise.
L.d.H.
1 h 30, sur les écrans le 1
er
mai.
C
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[imagine 97] mai & juin 2013
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>> Conférences
L’énergie durable dans notre
quotidien, une conférence de Michel
Huart (ULB), le 16 mai à 20 h, à la
Maison de la laïcité Irène Joliot-Curie,
rue Lambert Fortune, 33, à Wavre.
Infos : 010 22 89 30
Tout savoir sur le chauffe-eau
solaire thermique, pour toute
personne qui envisage de passer au
chauffe-eau solaire. Le 14 mai de 19
à 21 h. Aux Ateliers, rue Voot, 91, à
Bruxelles.
Infos : 02 762 48 93
www.voot.be
La biodiversité au jardin. Quels
sont les facteurs qui expliquent
l’érosion de la biodiversité ? L’homme
peut-il y remédier ? Que puis-je faire
concrètement en tant que citoyen ? Trois
conférences, les 5, 7 et 12 juin, de 19
à 22 h. Au CRIE de Liège, rue Fusch, 3,
à Liège.
Infos : 04 250 75 00
Le travail sur les émotions, une
pratique du yoga pour assumer
pleinement sa vie émotionnelle en
accord avec les enseignements de la
tradition shivaïte. Avec Daniel Odier. Le
14 juin à 20 h, Aux Sources, rue Kelle,
48, à Bruxelles.
Infos : www.tetra-asbl.be
>> Evénements
Emotion’ ailes. Concours photos sur
le thème des oiseaux, ouvert à tous.
Inscription du 1
er
mai au 7 septembre.
Exposition des clichés en octobre dans
divers endroits du vieux Namur.
Infos et inscriptions :
www.exposaves.be
Quel avenir pour le salariat ? Deux
jours de conferences et de rehexion avec
Bernard Friot, sociologue et économiste
atypique, professeur émérite à Paris
X et auteur de L’enjeu du salaire, La
puissance du salariat et L’enjeu des
retraites. Les 6 et 7 mai de 9 h 30 à
16 h 30, à L’Article 23, place Dupont, 1,
à Liège.
Infos : patrick.zech@yahoo.fr
Entre secret et transparence :
guerre, paix et démocratie. Colloque
consacre au pacihsme, a la circulation
de l’information et à la transparence des
institutions. Les 23 et 24 mai, à l’UMons,
auditoire Van Gogh, à Mons.
Infos : 065 39 54 90
www.mundaneum.org
Zen O’
Terra : salon
d’éveil aux
alternatives
de vies.
Développement personnel et spirituel,
thérapies douces, conférences, concerts,
arts de la rue. Plus d’une centaine
d’exposants et d’artistes dans une
ambiance chaleureuse et décontractée.
Du 7 au 9 juin, à la Ferme de Martinrou
à Fleurus.
Infos et tickets : www.zenoterra.be
Faucher le temps d’un week-
end. Une faux ne consomme pas de
carburant, n’émet ni gaz polluants ni
odeurs désagréables. C’est un outil très
écologique qui favorise la régénération
de la végétation et épargne les petits
animaux. Les 9 et 10 mai et les 8 et
9 juin, à la Gaumette, Martué, 42, à
Florenville.
Infos : 02 332 10 58
www.lagaumette.be
Devine, combien d’hirondelles sont
nos voisines ? Un week-end festif et
pédagogique autour des hirondelles et
martinets de chez nous, avant le grand
recensement de ces oiseaux par les
particuliers. Les 22 et 23 juin, partout à
Bruxelles et en Wallonie.
Infos et programme détaillé :
www.natagora.be/hirondelles
La fête du jeu. Journée familiale.
Jouer, c’est se rencontrer, tisser des
liens, s’ouvrir à des registres inattendus,
sortir de la monotonie. Le 23 juin de 11
à 18 h à la Ferme de Froidmont, chemin
du Meunier, 38, à Rixensart.
Infos : 02 653 61 23
www.ccrixensart.be
Bonheur et adversité, la joie à
l’épreuve de la vie, tel est le thème de
la prochaine journée « Emergences ».
Avec Christophe André (psychiatre,
psychothérapeute et écologiste),
Matthieu Ricard (moine bouddhiste et
traducteur du Dalaï Lama, qui sortira
bientôt un livre sur l’altruisme), Anne-
Dauphine Julliand (maman de quatre
enfants, dont une décédée à l’âge de
trois ans et une autre atteinte d’une
maladie génétique, et auteure de Deux
petits pas sur le sable mouillé, un livre
sur la beauté de la vie qui raconte
leur histoire), Magda Hollander-Lafon
(déportée à Auschwitz à 16 ans, auteure
de Quatre petits bouts de pain. Des
ténèbres à la joie, une méditation
sur la vie), Patrice Gourrier (prêtre et
psychologue enseignant la méditation
de pleine conscience), Michel Lacroix
(philosophe français qui travaille sur les
émotions sociales positives).
Le 27 septembre, de 9 à 17 h, au
Théâtre Saint-Michel, à Bruxelles.
Infos : www.emergences-asbl.org/
bonheur-adversite
Pour commander les places :
www.ticketnet.be
>> Formations
Poterie, céramique, sculpture :
détente et rencontre avec des
passionnés du travail de la terre, à
l’Atelier de la Fontaine. Les lundis,
mercredis et vendredis de 11 à 18 h,
place Licour, 2, à Herstal.
Infos : Marie-Alice Deuse-Stockart,
04 388 10 46, www.m-alice.be,
info@m-alice.be
Projets internationaux du SCI
durant l’été. Travailler avec des
orphelins dans une ferme de la steppe
mongole, participer à une campagne de
sensibilisation aux mutilations génitales
au Kenya, restaurer le site archéologique
Chan Chan au Pérou…
Pour découvrir les projets
et commander la brochure
gratuitement : www.scibelgium.be
Maison en paille, chantier
participatif. En raison du gel, le
chantier de la nouvelle maison en
ballots de paille, situé à Liège, a dû être
postposé. Une soixantaine de personnes
s’étaient inscrites. Pour celles et ceux
qui souhaitent découvrir cette technique
dite du GREB et s’y essayer, une série
de dates sont prévues en mai et juin.
Aucune compétence préalable n’est
requise.
Dates, contacts et formulaire
d’inscription sur www.
liegeentransition.be/agenda ou
Sandrine Meunier, 0474 46 55 44
Les Elles vertes, femmes et déhs
écologiques, journée d’étude de
l’Université des femmes, dédiée aux
femmes actives dans le développement
durable en Belgique. Le 16 mai, rue du
Méridien, 10, à Bruxelles.
Programme complet sur www.
universitedefemmes.be
Infos et renseignements :
02 229 38 72
Visite d’un jardin-forêt nourricier
en permaculture. Le jardin est situé
dans un paysage forestier planté
d’espèces comestibles. Un exemple de
solutions locales, adaptables à chaque
lieu. Le 20 juin de 14 à 17 h, à la Ferme
du Boissonnet, rue Saint-Roch, 33, à
Chaumont-Gistoux.
Infos : www.tetra-asbl.be
Voyage en écologie profonde, Gaïa
au cœur. Comment aller à la rencontre
de notre impuissance face à l’énormité
de la crise écologique et sociale, pour
la transformer en engagement créatif ?
Découvrez le « travail qui relie ». Atelier
résidentiel sous tente ou en gîte à la
ferme. Coanimé par Helena ter Ellen,
Corinne Mommen et Gauthier Chapelle.
Du 10 au 17 août, en bordure de la forêt
d’Anlier.
Infos : 02 546 84 64
www.terreveille.be
>> Balades
Visite des saveurs avec le Musée
de Visé. Les ruches de Jean-Paul
Demonceau, le 29 mai à 14 h, rue
Gobcé, 5, à Blegny.
Infos : www.museedevise.be
Les virtuoses de l’Argentine. Balade
matinale le long de la rivière Argentine,
dans le Brabant wallon, à la recherche
des oiseaux, pour écouter leur chant et
observer leur comportement. Rendez-
vous le 8 juin à 8 h à l’entrée du
domaine Solvay à La Hulpe, chaussée de
Bruxelles.
Infos : 0485 40 99 39
Agenda
Un million
de révolutions
tranquilles
Bénédicte Manier
« There is no alternative », disait la phrase la
plus célèbre de Margaret Thatcher. « There
are thousands of alternatives », répond Susan
George, auteure engagée depuis des décennies
dans la promotion de l’engagement citoyen.
Les deux visions fgurent en exergue de ce livre
qui nous emmène à la découverte d’initiatives
susceptibles de changer le monde.
L’auteure, Bénédicte Manier, journaliste, a
voyagé deux ans durant afn de rassembler les
témoignages de celles et ceux qui ont décidé
d’agir pour résoudre leurs problèmes, à leur
échelle, avec leurs moyens. Sans attendre les
politiques, « ils agissent seuls ou en groupes
informels, sans bruit, et reprennent en main leur
économie, leur agriculture, leur consommation,
leur travail ou leur habitat ». L’autogouvernance
citoyenne est le fl directeur de ce livre :
« Aujourd’hui, des millions d’hommes et de
femmes se détachent du système économ-
ique jugé trop brutal pour l’humain et
l’environnement et exigent un nouveau modèle
de société. Et localement, ils se mobilisent pour
le construire. »
Ces récits de vie, toujours enthousiasmants et
souvent inspirants, sont présentés par thèmes :
les histoires qui tournent autour de l’eau, du
modèle coopératif, des nouveaux modes de vie
(consommation relocalisée, reprise en main de
la distribution, échange sans argent, postcon-
sumérisme), de l’agriculture, de l’usage citoyen
de l’argent (banques socialement responsables,
monnaies locales…), des énergies (modèles
énergétiques décentralisés, inventions du
Sud…), du logement (refus de la marginalisa-
tion pour les personnes âgées, écologements
de qualité pour les plus démunis…), de la
santé. « Ces mouvements concernent probable-
ment plusieurs millions de personnes à travers
le monde, estime l’auteure. Ces entreprises ne
relèvent plus de communautés marginales, de
petits groupes de militants plus ou moins retran-
chés du monde, mais d’individus et de groupes
vivant au cœur même de nos sociétés, dans les
classes moyennes et populaires. »
Numéro après numéro, on vous en fait le récit
depuis des années dans Imagine, et c’est là le
cœur même de notre projet rédactionnel : à
l’échelle locale, un monde nouveau est en train
d’émerger, qui fait encore partie de l’ancien
mais s’en diférencie chaque jour un peu plus.
La métamorphose écologique est en cours. Q
A.R.
Les Liens qui libèrent, 2012, 326 p.
Halte à la toute-
puissance des
banques !
Pour un système
monétaire durable
Bernard Lietaer,
en collaboration avec Christian
Arnsperger, Sally Goerner et
Stefan Brunnhuber
Cet ouvrage est remarquable par son originalité
et sa pertinence. On sait que le système fnan-
cier est non seulement instable, mais génère
de l’inégalité et détruit la planète. Ce livre
démontre qu’un aménagement du système n’y
changerait rien, car c’est sa structure même qui
fabrique naturellement de l’instabilité : entre
1970 et 2010, pas moins de 475 crises sys-
témiques monétaires ont été recensées dans le
monde ! Partant d’un constat radical, expliqué
de manière éclairante, les auteurs tracent des
chemins totalement nouveaux (mais très con-
crets), basés sur une passionnante approche
biomimétique (s’inspirer du fonctionnement
du vivant pour concevoir des systèmes). Il s’agit
désormais de promouvoir une biodiversité
des monnaies, seule garante de résilience et
de pérennité. L’outil est encore peu connu,
mais extrêmement ef cace, ce sont les « mon-
naies complémentaires », de petits leviers
qui servent autant à favoriser la coopération
qu’à préserver l’environnement, penser à long
terme ou réduire les inégalités. La profondeur
de ce livre-OVNI nécessite une certaine péri-
ode de « digestion » de la part du public, des
économistes et du monde politique. Mais c’est
de toute évidence un pilier pour la construction
de la Transition. A digérer, donc. QP.S.
Odile Jacob, 2013, 295 p.
Une autre science
est possible !
Manifeste pour un
ralentissement des
sciences
Isabelle Stengers
Comme il y a la malboufe, il y a la « mal-
science ». L’obsession du « management »
et le retranchement des scientifques der-
rière leur étiquette d’autorité sont en train
de pourrir le monde académique. Pour les
chercheurs et les doctorants, l’heure est à la
compétition extrême, à la publication vite
faite, mal faite, à la recherche constante de
« partenariats » avec l’industrie (la toxicité
du court terme), au conformisme et surtout
à la fexibilité, pour ne pas dire la précarité
des contrats. Mais les chercheurs n’ont pas le
temps de réféchir à leur pratique. Heureuse-
ment, il y a des philosophes sagaces qui osent
laver le linge sale en public ! Ce que propose
Isabelle Stengers, en plus d’ouvrir la recherche
à la collaboration avec un « public potentielle-
ment intelligent et curieux » (lire notre article
sur la transdisciplinarité, en p. 20- 21), c’est
aussi de contourner cette étoufante évalu-
ation et de retrouver un temps long pour la
recherche (slow science) : non pas pour laisser
les chercheurs faire ce qu’ils veulent, mais au
contraire pour les impliquer dans le temps
démocratique. Ce plaidoyer est suivi d’un
texte truculent, Le poulpe du doctorat, du
grand philosophe William James, où il fustige
les méthodes du monde académique de
l’époque. S’il savait ce que ce monde est deve-
nu plus d’un siècle plus tard, il se retournerait
dans sa tombe ! A lire et à utiliser comme un
outil pour secouer ce vieil engin rouillé et
inadapté qu’on appelle la science. QP.S.
Les Empêcheurs de penser en
rond / La Découverte, 2013,
215 p.
Dix voies d’avenir
pour neuf milliards
d’humains
Thierry Hance,
préface d’Olivier De Schutter
Parmi les nombreux livres sur le désastre
écologique et ses issues possibles, il en est
un qui se distingue par sa lucidité et son
accessibilité. Les qualités pédagogiques du
célèbre conseiller scientifque de l’émission
de la RTBF Le jardin extraordinaire (et profes-
seur d’écologie à l’UCL) se mettent ici au
service d’un plaidoyer plutôt… politique.
En efet, les problèmes écologiques ne sont
que des conséquences de notre manière de
concevoir la société. On échappe donc avec
soulagement à l’énumération de petits gestes
quotidiens. Les « voies d’avenir » (et non « so-
lutions », ouf !) sont presque toutes d’ordre
collectif : contrôler la fnance, distribuer
les bénéfces, faire émerger l’agroécologie,
limiter la croissance démographique, an-
nuler la dette du tiers-monde, favoriser les
biens communs, améliorer les logements,
gérer collectivement l’énergie, etc. Le livre
n’apportera rien de très neuf à l’écologiste
averti (sauf peut-être la mise à jour des
chifres), mais il reste une très bonne porte
d’entrée pour les nouveaux venus ou ceux qui
suivent la « catastrophe » de loin… Clair-
voyant tout au long du livre, l’auteur, dans sa
conclusion, nous donne quand même 30 ans
pour amorcer le virage. Erreur d’impression ou
sursaut d’optimisme ?
QP.S.
Racine, 2012, 182 p.
Le travail – Une
question politique
Nicolas Latteur
Un travailleur sur huit est au chômage en
Europe. La question du travail est redevenue
centrale aujourd’hui. Formateur au CEPAG
(Centre d’éducation populaire André Genot),
Nicolas Latteur nourrit sa réfexion de nom-
breuses rencontres avec des travailleurs,
ainsi que d’approches critiques du travail
issues de l’économie, de la sociologie et de la
philosophie politique. Il « prône la nécessité
de faire de l’organisation du travail, au même
titre que le salaire et l’emploi, une dimension à
part entière pour l’action syndicale », explique
50
[imagine 97] mai & juin 2013
le sociologue Mateo Alaluf dans la préface.
« Le travail dominé par le capitalisme néolibéral
envahit les espaces sociaux, les reconfgure selon
sa seule logique de rentabilité et mobilise les
temps sociaux afn d’accélérer le cycle de rotation
du capital. C’est pourquoi le droit au contrôle
/ réduction collective du temps de travail et le
droit à la ville (la production démocratique des
espaces) apparaissent comme des perspectives
indispensables. Elles sont utopiques, au sens fort
du terme, car elles permettent de construire un
positionnement qui ne soit pas seulement défen-
sif mais qui dessine également des perspectives
de dépassement des situations actuelles. » Q
A.R.
Editions Aden, 2013, 138 p.
36 trucs et astuces
au jardin bio
Jacques Dupret
Les limaces adorent le pamplemousse : leur
peau constitue un piège ef cace dans votre
jardin. Que faire des tubes en carton des
rouleaux de papier hygiénique ? Remplis de
terre, ils forment des « contenants » pour faire
des semis à l’intérieur, des graines de haricots
par exemple, qui pourront ensuite être mis
en place sans abîmer les racines. Les lièvres et
lapins de garenne sont des visiteurs de votre
jardin ? Pour les éloigner, déposez des cheveux
(récupérés chez le coifeur) au pied de vos
arbustes, vos visiteurs s’en iront car ils ne sup-
portent pas l’odeur de l’homme (à renouveler
souvent).
Trois parties structurent cet ouvrage, qui
comporte en fait des dizaines de trucs et as-
tuces : les conseils pour les cultures (solutions
pratiques à de petits problèmes fréquents), la
récup’ au jardin (jantes de vélo, bouteilles en
plastique, fer à béton…) et les bonnes idées
(pour se faciliter la vie). QA.R.
Nature et Progrès Belgique,
2013, 125 p.
Le grand dico
de la cuisine bio
Sylvie Hampikian
et Frédérique Chartrand
Le fl conducteur de ce livre part du constat
qu’en l’espace d’une trentaine d’années, la cui-
sine a énormément évolué. Certains produits,
comme les abats ou les charcuteries grasses,
sont devenus plus rares sur nos tables. Tandis
que d’autres, inconnus auparavant chez nous,
ont discrètement fait leur apparition. C’est le
cas par exemple des purées d’oléagineux, des
farines et des huiles diversifées, des algues,
des laits et des crèmes de végétaux (d’amande,
de soya, de noisette, de riz, d’avoine…). Pour
bien les utiliser, encore faut-il les connaître et
savoir les cuisiner. En dix fches thématiques,
ces nouveaux produits sont tous passés en
revue : l’ofre du marché, le profl nutritionnel,
les impacts sur la santé.
Ensuite, de A (açai, acérola, agar-agar, alfalfa,
alkékenge, aloe vera, amarante, aonori…)
à Y (yuzu), les 150 nouveaux ingrédients de
la cuisine bio sont examinés à la loupe : leurs
origines, leurs goûts, leurs usages et leurs
efets sur la santé bien sûr.
Enfn, dans la troisième et dernière partie, une
bonne centaine de pages de recettes « simples
et gourmandes » sont proposées, qui utilisent
tous ces produits et ingrédients. Une invitation
très didactique et illustrée pour les personnes
qui désireraient se tourner vers une cuisine plus
saine et plus créative, très proche de l’esprit
de notre rubrique « Cuisine des cinq sens ». Q
A.R.
Terre vivante, 2012, 253 p.
Flashes
[imagine 97] mai & juin 2013
51
Les partenaires
d’
CNCD-Opération
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