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EXPEDITION US HEC Durant quinze ans, des esclaves naufragés ont survécu sur un récif. Deux siécles et demi plus tard, une expédition part sur les traces de ces Robinson malgaches. aR FREDERICLEWINO (AVEC GtvENDOLINE DOs saNTOs) fs aventuriers du jeu de TF1 «Koh- Lanta» nesont que des amateurs. Les épreuves quills ont traversées durant les quarante jours passés sur uneTle du Vanuatu ressemblent a une partie de ‘campagne en comparaison du calvaire vécu par les naulragés du trois-mats VeUtile»,entre 1761 et 1776, Durant quinze ans, une soixantaine d'esclaves malga- ches, abancionnés parleurs trafiquants, parviendront & survivre sur un ot réci fal d’a peine 1 kilométre carré. Sans ar- bre, sans jeux de confort, sans abri et sans 100 000 euros de gain la clé. Rien 88 | 5 octobre 2006 que des typhons, un soleil mortel, la so- litudeet beaucoup demorts.Finalement, sept femmes et un bébéde8 mois échap- peront a cet enfer de quinze ans. Le9 octobre, une équipe d'archéolo- gues se fera déposer sur lot de Trome- lin, a mi-chemin entre Madagascar et la Réunion, pour enquéter sur cette aven- ture humaine vieille de 245 ans. A leur tete: Max Guérout, fondateur du Groupe de recherche en archéologie navale (GRAN). Cemarinde 70 ans, solide comme luntécif, aacquislegott des 6paveslors- quill naviguait pour la Navale. Depuis vingt-cing ans, il en a fouillé, des bati- ments coulés!La sBaleine» (naufrageen 1710), le«Patriote »(1798),la«Lomellina (1516), Alabama» (186), le« Magenta» (1875), la «Cordeliére: et le «Regent (1512), le «Sphinx» (1845). Membre de TUMS d'histoire et c'archéologie mariti- mes, membre du consell scientifique de TUnesco, ce coureur des hauts-fonds s'est passionné pour le naufrage de VeUtile» en 2002, quand V'ingénieur de Météo France en poste sur lle de Tro- mein ui ennarra a tragique épopée. En effet, depuis 1954, ce confetti oeganique accueille une station météorologique pour la surveillance des cyclones, LUnesco voulait que Guérout organi- sat une expédition sur ile en 2004 pour célébrer Année internationale de com- mémoration delaluttecontrelesclavage ‘et deson abolition, Mais es délais étaient trop courts, ila donc falu reporter Tex- pécition. Finalement, ce retard fut le bienvenu car Guérout put partir ala p= ‘che aux documents et aux descendants desnauiragés, Ainsia‘-il maintenant une bonneidée des grandes lignes dudrame, Le 17novembre 1760, donc, Ia flite Pc Utile» quitte le port de Bayonne avec 132 marins a bord. Cap sur les Mascarei- agnes, dans océan Indien, pourlivrer du matériel et des vivres aux colonies fran- ¢aises. Letrois-mats est affrété par Jean- Joseph de Laborde pourle compte dela FR ‘Compagnie francaise pour lecommerce des Indes orientales. Cenégociant est un personnage hors ducommun: banquler deLouisXV, premiérefortunedeFrance, ‘mécéne du peintre Jean-Baptiste Greuze etnégrier l'occasion. laconfiélecom- mandement de son navire a Jean de La Fargue, 57 ans, un spécialiste delatraite. Apres plusieurs mois de navigation et uneescalea Pasages Espagne), lenavire atteint Ile Maurice en avril 1761. D’otil repart, en juin, pour Foulpointe, 4Mada- gasear, LaFarguey fait embarquer des vivres, et... unecentained'esclaves qu'il compte © revendre a lle Maurice, malgré linter- Gictionformelle du gouverneur.Eneffet, celuéci,craignant un blocus des Anglais, ne veut pas s‘embarrasser de bouches inutiles. A mi-chemin entreles deuxiles, lune tempéte terrible jette I'Utile» sur lesrécifs de le de"Tromelin. ’équipage parvient rallier lot sableux sans trop de mal, ivi par seulement une soixan- taine d'esclaves, carles panneaux de la cale avaient été cloués. Une gazette de 'époque, conservée parlafamilled’unmarin,narrel’échouage: «Cresta travers tant de dangers que ta plus grande partie de Véquipage arrive dans Tile désirée. Presque tous sont meurtrs, ‘mutités et ouverts de contusions; ce sont lutOtdes specres que des hommes.» Les survivants ont vite fat le tour de leur prison sableuse et vide. Les jours sui- ‘ants, ils récupérent tout ce quills peu- vent de'épave: dubois, des outils, mais, aussi -quelques barriques d'eaude-vie et ‘quelques barils de farine>. Un puits vite creusé fournit de l'eau saumatre, mais, buvable. Oiseauxet tortues géantes com- pletent lerégime. ordre régne: Blancs et esclaves vi- ‘vent dans des camps différents. Rapide- ment, lecommandant fait construire une embarcation avec le bois arraché Tépave. Une forge est meme installée A terre. Endeuxmois,lebateau est achevé, La gazette poursult ainsi son récit: «On se prépare donc audépart sans délai pen- dant la nuit du 26 au 27 septembre 1761. Tous les bras s’emploient avee le plus ‘grand empressement... Enfin, on le lance 4 Feau, en le retenant avee une anere & Jet quion avait retivée des débris.» Mais Yembarcation est trop petite pour que tout le monde y trouve place. «Les cent vingt deux Francais s'embarquent ainsi avec lespérance, ils sont obligés de s’en- trelacer les uns dans les aires, pour pow o'r y étre tous contenus avec quelques tivres. Les Noirs, qu’on était force de lais- serdans Ile, demeurérent dans unsilence accablant » Avant des oigner, LaFargue promet aux Malgaches de leur envoyer du se- coursau plus vite. lsattendront quinze ans! Pourtant, les marins parviennent rapidement sur Iile Maurice et instru sent les autorités. «Mats le gouverneur, fariewe conte La Fargue, qui avait déso- bia ses ondres, refusa de porter secours aux esclaves>, raconte Max Guérout. Quandianowvelledecettecruautéattel- gnit Paris quelques mois plus tard, elle ome ot Homie | Slowonte Ocean etouree déclencha une vive polémique qui méla Condorcet et Bernardin de Saint-Pierre, auteur de «Paul et Virgini Cependant, la guerre de sept ans fait oublierles naufragés, puis la Compagnie: francaise des Indes occidentales fait faillite en 1769. Bref, personne n’entend plus parler des Malgaches jusqu’en 1773 ou 1774, quand un navire passant a proximité de lot les repere. Lalerte estdonnéea ile Maurice, oi!lenouveau gouverneur organise aussitat une expé- dition de secours. Mais ilen faudra deux autres, et deux années supplémentaires, avant qu'un navire puisse franchir les récifs. Entretemps, un marin qui avait rejoint les rescapés ala nage leur a fait construire un radeau surlequel les trois derniers hommes (dont le pére de 'en- fant, certainement) et trois femmes em- barquérent et disparurent a jamais... IL faut attendee le 29 novembre 1776 pour ‘qu'enfin la corvette « Dauphine », com- mandée par le chevalier de Tromelin, charge es huitsurvivantes, dontle bébé, sam@re et sa grandnére. ‘Max Guérout a retrouvé deux plans tracés par les marins rescapés, qui gui deront les foullles terrestres conties & ‘Thomas Romon, deT'institut national de recherches archéologiques préventives (nrap). Malgré la construction de lasta- tion météorologique et de la piste dat terrissage, les archéologues esp2rent retrouver emplacement dela forge, mais aussi celui dufeuqueles naulrages sont parvenus 2 maintenirallumé durant les ulnze années deleur séjour Surtout, ls rechercheront les sépultures. Leur dis- (ec iron nce nee (iinet sous ees ers Position, les objets enfouis avec les corps, Tétat des squelettes (démembrement, incisions, traces d'incinératlon) fourni- ront de précieuses informations sur les pratiques culturelles et funéraires des naufragés. Max Guérout, lu, sechargera personnellement des fouilles deépave. Siom la retrouve! Car les nombreux cy- clones de la région n'ont certainement pas diten laisser grand-chose. Les archéologues ont un mois pour passer au peigne fin I'lle de Tromelin. Puis lleretrouverasa érénité, Amoins que TF! n'ai Fidée dy organiser le pro- chain «Koh-Lanta»? Les naufragés mé- diatiques pourralent alors comprendre leur douleur... 1777 |S octobre 2006 | 89