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Hank Vogel

Lettre damour (dun crivain)

Il y a... Cela n'a aucune importance. Un jour j'ai allong des mots sur le papier. Puis des phrases. Puis de petits textes. Puis de grands textes. Puis les textes sont devenus des nouvelles, des pices et des romans. En allongeant les mots, j'ai rencontr de petits personnages. Puis ces petits personnages sont devenus grands. Et en grandissant, ils sont devenus riches, pauvres, savants, idiots, sages ou indiffrents. J'ai aussi rencontr de nombreuses femmes. Des belles, des laides, des dsirables, des intouchables. Au fil des pages, certaines perdirent leur charme, leur jeunesse ou mon attachement. Que de larmes, que de joies, que de rves, que de bavardages, que d'explications, que de mots pour arriver au mot fin! J'ai crit avec de l'encre noire, bleue, verte, rouge, violette et maintenant avec de l'encre bordeaux. J'ai crit pour tout le monde et pour personne la fois. J'ai crit la plupart du temps en buvant du caf et de l'eau. Rarement de l'alcool. J'ai crit le matin trs tt, le soir trs tard, la journe, en plein soleil, en plein dsert, l'ombre, l'abri du vent, l'abri du froid. J'ai normment crit

dans les cafs et j'ai pu ainsi observer le monde avec ses contradictions et son ternelle solitude. Au-del de mon papier blanc et de mes mots, j'ai vu l'amour et la haine. Que j'ai aussitt transforms en mots. J'ai aussi vu le plaisir et la souffrance que j'ai aussi aussitt transforms en mots. Dans chaque ville o j'tais de passage, j'ai achet des cahiers pour les charger de mots. Des mots et des mots ! J'ai aussi achet de nombreux stylos. Que de marques! Que de becs d i ffrents! Toujours pour allonger des mots. Que de ratures! Que de mots arrachs mon pass! Que de mots faux! Que de mots corrigs! Que de mots barrs! Que de mots sans le savoir! Et maintenant que je dcouvre le merveilleux, j'hsite d'crire... J'ai peur. J'ai peur d'inventer un faux personnage. J'ai peur d'allonger des mots peu convaincants. Mais j'ai surtout peur de tuer le silence, la tendresse et le souvenir d'un si beau sourire, le tien.

Le Stylophile, Hank Vogel, 2006, 2013.