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numéro

El Watan spécial
SUPPLÉMENT GRATUIT - 27 DÉCEMBRE 2008

houari boumediène

Le règne
de tous
les pouvoirs
1 9 6 5 - 1 9 7 8
El Watan - Samedi 27 décembre 2008 - 2

1965 - 1978 : LE RÈGNE DE TOUS LES POUVOIRS

UN PRÉDATEUR POLITIQUE
☛«Tout pouvoir humain est un composé de patience et de temps. Les gens puissants veulent
LES DATES CLÉS DE LA VIE DE BOUMEDIÈNE et veillent.» (Honoré de Balzac)
1932 (23 août) : naissance de Houari Par Boukhalfa Amazit époque. Mais, afin d'éviter la conscription les Français, le présentent souvent comme
Boumediène (de son vrai nom Mohamed dans l'armée française, il quitte assez tôt le «un client» de Boussouf. Mais si ce dernier
Boukherouba), à Aïn Hassaïnia, dans une famille de es quelques Algériens qui possé- pays pour la Tunisie où il poursuivra son se singularisait au sein de la direction poli-
paysans pauvres, originaire de la Petite Kabylie.

1957-1958 : avec le grade de commandant,


Boumediène devient l'adjoint de A. Boussouf lorsque
ce dernier succède à Larbi Ben M'hidi à la tête de la
L daient un poste de télévision
avaient impatiemment attendu le
20H le jour durant, pour mettre
enfin un visage sur la voix métallique qui
lisait sur les ondes, d'un ton monocorde, le
cycle d'études à la Zitouna avant qu'on ne le
signale au Caire, plus précisément à El
Azhar en 1951, c'est-à-dire loin de la
débâcle de l'Organisation spéciale et des
déchirements naissants entre «centralistes et
tique par son esprit plutôt inquisiteur et
«barbouzard», Boumediène était prévoyant
et se fiait à une connaissance aigue des
hommes et de leurs réactions.
Chef du COM-Ouest, (Comité d'organisa-
Wilaya V, puis en prendra les rênes après que Boussouf communiqué militaire n° 1. Ils se deman- messalistes» au sein du principal courant du tion militaire pour la zone Ouest), il s'ingé-
soit entré au Comité de coordination et d'exécution daient qui était donc ce putschiste qui tenait mouvement d'émancipation nationale. niera à réunir autour de lui des jeunes qu'il
(CCE), qui deviendra le GPRA en septembre 1958. un discours si martial que la radio avait seri- Houari Boumediène est au Caire quand formera à l'exercice non de la guerre, mais
né la journée entière du 19 juin 1965. Cet Gamal Abdenasser et les «Officiers libres» du pouvoir. Comparé à lui, son homologue
homme au visage émacié, le regard fixe et renversent et exilent le roi Farouk, un khédi- du COM-Est, Mohammedi Saïd, ancien
1958-1960 : Houari Boumediène prend d'abord la perçant était presque inconnu des Algériens ve noceur amateur des belles stars du fabu- colonel de la Wilaya III très proche de Krim
direction du COM Ouest (Oujda), puis la tête de l'état-
qui vivaient leurs premières pénuries et leux cinéma égyptien des années 1940 et Belkacem, apparaissait comme un bulldozer
major général (EMG), instance créée par le CNRA de 1950. Le jeune Boukharouba prend toute la dans une galerie de cristal.
découvraient le sucre de canne de Cuba
Tripoli 1 en janvier 1960 ; ceci lui permettra de diriger dans les «magasins pilotes socialistes», mesure de l'événement, qui aura sur lui une Face à la puissance des «Trois B»
de façon coordonnée toutes les troupes de l'ALN ancêtres lointains des «souks el fellah». influence considérable. C'est également (Belkacem, Ben Tobbal et Boussouf) qui
stationnées aux frontières. Bien sûr, on avait déjà vu cette silhouette dans la capitale égyptienne qu'il s'éveille au finiront par le coopter dans le cadre du
inquiétante du vice-Président, dans l'ombre panarabisme nassérien. Houari Boumediène Comité interministériel de guerre (CIG)
1962 (juillet) : Boumediène entre à Alger, à la de l'inflammable président Ahmed Ben est le produit de la culture politique arabe pour lui confier l'état-major général (EMG),
tête de ses troupes, et installe Ben Bella au pouvoir Bella. Ils étaient même arrivés ensemble de des années 1950 mâtiné de fanonisme. Paul il déploiera des trésors de stratégie pour
après avoir réduit l'opposition des Wilayas III et IV et Tlemcen, presque la main dans la main, lors Balta, ancien correspondant du quotidien endormir leur confiance et réagir au
neutralisé le groupe de Tizi Ouzou (composé de l'été pourri de 1962. On les croyait français Le Monde à Alger (1973-1978), moment opportun pour les neutraliser.
essentiellement de K. Belkacem, H. Aït Ahmed et M. comme larrons en foire, une photo très écrit : «Quand éclate l'insurrection armée A en croire Ferhat Abbas, qui rapporte ces
Boudiaf). célèbre depuis, prise au stade du 20 Août à du 1er novembre 1954, il interrompt ses propos dans son livre Autopsie d'une guerre
Alger, les représentait complices et hilares études et prend contact avec le vieux chef de Frantz Fanon parlant des Trois B, lui aurait
1963 (15 septembre) : élection de Ahmed et donnait cette impression qu'ils étaient les guerre du Rif, qui dirige alors le bureau du confié un jour : «Un colonel leur réglera un
Ben Bella à la magistrature suprême qui devient le meilleurs alliés du monde. Maghreb arabe, Abd El-Krim, qui a organi- par un leur compte. C'est le colonel
premier président de la République algérienne Mais ne voilà-t-il pas que la marmite se ren- sé une préparation militaire accélérée pour Boumediène. Pour celui-ci, le goût du pou-
indépendante. versait sur le couscoussier, comme à les jeunes Maghrébins, l'oriente vers un voir et du commandement relève de la
l'époque des janissaires, et que le tout nou- centre de Hélouân ou d'Inchass près du pathologie.» A la réunion du CNRA au
veau locataire du 20H traitait la politique du Caire, où il subit un entraînement.» Caire, en août 1957, il entrera comme
1965 (19 juin) : Ahmed Ben Bella est renversé déjà ancien Président de tous les noms. membre du conseil à la faveur de l'élargisse-
par un coup d'Etat («sursaut révolutionnaire») conduit SOUS LA FÉRULE DE BOUSSOUF
«Intrigues tramées dans l'ombre», «calculs ment de cette structure qui passait de 17
par Boumediène et ses alliés du Groupe d'Oujda et de Après l'épisode du yacht de la princesse de membres titulaires à 34. Mais c'est incontes-
sordides», «narcissisme politique», «amour
l'EMG. Un Conseil de la révolution, élargi quasi morbide du pouvoir», bref, rien ne fut épar- Jordanie «gracieusement offert», selon les tablement son rôle lors de la réunion des 10
immédiatement à certains colonels de l'ALN, est créé, gné au Président élu deux ans à peine aupa- uns et «audacieusement piraté», selon colonels dite «Réunion des 100 jours» à la
dont Boumediène devient le président. ravant à 99% des suffrages, plus quelques d'autres, il est en Oranie où il se met à la dis- veille de la réunion du CNRA (décembre
casernes, qui cumulait une dizaine de porte- position de Larbi Ben M'hidi, lequel le place 1959-janvier 1960), qui verra la création de
1967 (14 décembre) : tentative de coup d'Etat feuilles de ministres, sauf… celui de la sous les ordres de Abdelhafidh Boussouf. Il l'EMG que Boumediène, qui se veut l'incar-
fomentée par le chef d'état-major de l'ANP, le colonel T. Défense. Le communiqué de la junte, qui deviendra très vite son lieutenant principal. nation de la rigueur et de la pureté révolu-
Zbiri à laquelle s'associe, de façon ambiguë, le chef de deviendra très vite la «Proclamation du Le chef déteindra sur le subordonné, mais le tionnaires, donnera la pleine mesure de ses
la 1re Région militaire, le colonel Saïd Abid qui trouvera Conseil de la révolution», aussi vitement second avait en plus du premier un certain talents d'homme d'appareil (voir El Watan
la mort dans des conditions mystérieuses. érigé par totémisme en texte fondateur lui nombre de qualités qui feront que le disciple du 27 janvier 2008 pp.22-23). Dès lors qu'il
aussi, nous faisait découvrir que «le-déjà- finira par surclasser le maître. a pris place aux leviers de commande de
1971 (24 février) : nationalisation des intérêts prédécesseur», qui allait croupir une quin- Houari Boumediene n'a pas été un chef de l'armée et profitant de la rivalité entre les
pétroliers étrangers. zaine d'années dans les oubliettes (au guerre, il n'a pas conduit ses hommes au Trois B, assisté des commandants Azzedine
Château Holden sur la route Douéra - combat et lui en tête. (militaire), Kaïd Ahmed (politique), Ali
1971 (novembre) : promulgation de Boufarik) était «un tyran» et un dangereux Il n'a pas échafaudé de plans de campagnes Mendjeli (Renseignements et liaisons), il
l'ordonnance portant Gestion socialiste des déviationniste. Le mystérieux quarteron, décisives. Il n'a pas tendu d'embuscades à s'appliquera à mettre sur pied une armée
entreprises et de l'ordonnance portant Révolution était composé de 13 officiers de l'ANP, 11 l'ennemi, tapis dans un fourré, allongé dans moderne, d'une trentaine de milliers
colonels ou commandants de l'ALN et de 2 la boue, le nez planté dans le sol, le stress à d'hommes, entraînée, disciplinée, bien équi-
agraire.
civils. Tout ce petit train volaient au secours mille volts, le doigt tremblant sur la gâchet- pée, en vue de … la prise du pouvoir.
du pauvre peuple, dont on disait, il n'y avait te de son arme. Boumediène n'a pas été un Il réalisera en très peu de temps ce que Krim
1976 (22 novembre) : promulgation de la pas très longtemps, qu'il était Le Seul Héros, homme de la poudre. Son corps ne portait Belkacem n'a pas pu faire quelques années
Constitution, adoptée par voie référendaire le 19 en le rassurant : «Ton silence n'est pas pas de blessures, sinon celle qui lui aurait été auparavant. Mettant à profit l'expérience et
novembre. lâcheté», lui ont-ils dit. Les hommes qui, infligée lors de la tentative de putsch du 26 les connaissances de ceux qu'on désignait
aujourd'hui, ont décidé de répondre à ton avril 1968 à la sortie du Palais du gouverne- sous le nom de DAF (déserteurs de l'armée
1976 (10 décembre) : élection de Houari appel angoissé [(tiens, tiens), persuadés en ment. française), qui avaient répondu à l'appel du
Boumediène à la magistrature suprême. cela de traduire ton vœu le plus cher, ont pris Boumediène a commencé à servir au sein de FLN lancé par le congrès de la Soummam et
sur eux de te faire recouvrer ta «liberté usur- l'ALN en Wilaya V et à la différence du sans cesse amplifié depuis, Boumediène va
1977 (avril) : remaniement profond des pée et ta dignité bafouée» et beaucoup colonel Lotfi son successeur, et tout comme créer une armée de pouvoir, qu'il qualifiait
structures du Gouvernement par lequel Boumediène d'autres boniments du même registre. Les Abdelhafidh Boussouf son prédécesseur, lui-même de militants politiques en armes.
revient sur le modèle de développement économique années qui suivront sont seules juges de qui avait remplacé Larbi Ben M'hidi, il Une institution à laquelle il inculquera une
(cruel désaveu infligé à B. Abdesslam) et qui constitue toutes leurs promesses, lesquelles n'enga- avaient établi son poste de commandement certaine idée de l'armée populaire et une
le prélude à une véritable rupture avec le système geaient que leurs auteurs et évidemment au-delà de la frontière algéro-marocaine. doctrine qui tient à la fois de celle de la
précédent. tous ceux qui voulaient bien y croire, (ils Sans être l'ombre de quiconque, plutôt Yougoslavie de Tito et de la Turquie kéma-
seront malgré tout nombreux). Des auteurs homme de contre-jour, il a assimilé toutes liste.
1978 (août) : de retour de Khartoum où il vient qui nous donnaient du «tu" en veux, en les techniques du judoka politique. Comme En 1962, il s'opposera violemment, adossé à
d'assister au 15e sommet de l'OUA, Boumediène tombe voilà». Mais, à moins d'être frappé d'amné- ces sportifs de haut niveau qui savent avec cette armée des frontières, au GPRA qui
gravement malade. Des semaines durant, les médecins sie, les flamboiements de la démocratie un rare talent maîtriser et canaliser leur éner- n'avait pour lui que sa légitimité et la légali-
algériens et soviétiques se montrent incapables de n'ont pas embrasé le ciel de l'Algérie, le 20 gie, il a, avec habileté tiré avantage de l'im- té des institutions que s'était donné la
juin 1965 ni tous les jours d'après, péritie, des défaillances et de l'incompéten- Révolution algérienne. Force est revenue à
procéder à un diagnostic précis de son état.
d'ailleurs… ce de ses concurrents ou de ses adversaires. la force. La légitimité attendra… B. A.
Quant à l'homme du 19 juin, qui colonisera Servi par une intelligence vive et une dispo-
1978 (novembre) : Boumediène tombe dans un les tréteaux treize ans durant (1965-1978), nibilité permanente, il a porté jusqu'au raffi- Sources :
coma dépassé. Appelé à son chevet, le professeur s'il n'occupait pas le proscénium de la guer- nement la stratégie de la guêpe : provoquer, - Houari Boumediène. Du sang à la Sueur.
Waldenström confirme que le chef de l'Etat est re de Libération nationale, il n'en était pas aiguillonner, disparaître sans laisser d'autre Ministère de l'Information et de la Culture. Alger
effectivement atteint d'une leucémie lymphoïde 1979.
pour autant un absent comme ses détrac- trace qu'une ardente douleur. - Discours du président Houari Boumediène. T1.
chronique et que son état est désespéré. teurs seraient tentés de le soutenir ou de le Tout ce squelette de prédateur politique était Ministère de l'Information et de la Culture. Alger.
faire croire. Il est encore adolescent et fré- enrobé dans une esprit d'apparence conci- 1970.
1978 (27 décembre) : décès du président quente la medersa El Kittaniya quand il liant et des rondeurs langagières populistes - Paul Balta et Claudine Rulleau. La Stratégie de
Boumediène après 40 jours de coma. Son successeur «milite anonymement au sein du PPA - qui contrastaient avec son physique have et Boumediène. Sindbad. Paris-1973.
qui n'a eu de cesse de prétendre avoir été désigné par MTLD», nous dit Paul Balta dans un livre anguleux. Mais d'apparence seulement. - Ferhat Abbas. Autopsie d'une Guerre. Garnier.
Paris - 1980.
Boumediène sur son lit de mort pour lui succéder, et que son épouse et lui ont consacré au cham- Certains témoignages pas toujours vérifiés, - Gilbert Meynier. Histoire intérieure du FLN 1954-
ceci au mépris de tous les témoignages historiques, pion du Tiers-mondisme des années 1970. Il il est vrai, lui attribuent des actes d'une vio- 1962. Arthème Fayard. Paris 2002.
devait en réalité prendre sa retraite, à l'occasion du IVe n'est pas dit qu'il y a adhéré ou qu'il se soit lence remarquable lors de son passage en - Meynier - Harbi. Le FLN Documents et
Congrès du FLN. engagé dans le militantisme politique à cette Wilaya V. Les historiens, particulièrement Histoire.1954 - 1962. Casbah Ed. Alger. 2004.
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1965 - 1978 : LE RÈGNE DE TOUS LES POUVOIRS

SOMMAIRE
Edito
Un prédateur politique P.2
PAR BOUKHALFA AMAZIT
Boumediène est-il Un itinéraire nuancé P.4

définitivement mort ? PAR AMINE LOTFI


19 juin 1965 : le pouvoir
Par Mustapha Benfodil
militaire se dévoile P.5
rente ans auront passé ce samedi depuis le décès du président Houari Boumediène, un certain 27 PAR NADJIA BOUARICHA

T décembre 1978. A la rédaction d'El Watan, et par-delà l'élégance des chiffres ronds et le convention-
nel des commémorations, il nous a semblé utile de méditer ce trentenaire. D'où cette édition spéciale
qui se propose d'évoquer l'homme et son œuvre et de disséquer le règne d'un président dont on se plaît
Revisiter la mémoire
de Houari Boumediène
à dire qu'il était la personnification de l'Etat au point d’incarner le pouvoir personnel, le pouvoir abso-
lu, pour dire les choses sans fioriture. Oui, plus que de le démystifier, il s'agit d'analyser avec lucidité ce que fut le
«moment Boumediène» et son legs. Si, en effet, l'approche biographique de l'homme Boumediène est pertinente à plus
d'un titre, elle nous offre aussi, il faut bien le dire, le prétexte de penser, interroger, remettre en question, le système
P.6-7
PAR ALI MABROUKINE
Boumediène et le boumediénisme.
Dans l'affect des Algériens, le président Houari Boumediène est l'archétype d'un «âge d'or» mythique comme nos com- L’enfance d’un chef P. 8
patriotes savent s'en inventer pour éluder un présent difficile et peu glorieux. Immanquablement, on se complaît à regar-
der dans le rétroviseur en convoquant les réminiscences d'une Algérie des années 1970 respectée et prospère et figurant PAR A. BOUMAZA
en bonne place dans le concert des nations. Une Algérie lyrique, juste et égalitaire, qui n'existe sans doute que dans notre
inconscient chimérique. Si les survivants de cette Algérie romantique n'auront de cesse d'encenser le «temps de L’expression d’un
Boumediène», l'artisan incontesté de leurs gloires passées, songent-ils, sorte de père protecteur et bienveillant ayant
l'Algérie au cœur, les opposants à sa politique de fer ne sauraient omettre de pardonner à l'homme fort du clan d'Oujda pouvoir sans partage
ses dérives totalitaires, son goût de l'intrigue et sa conception régalienne de l'Etat, qui le poussera à s'adjuger, par le glai-
ve et le sang, le monopole de l'autorité et l'exercice solitaire du pouvoir. Que de cadavres jalonnent, en effet, le parcours P.9
de l'ancien chef de l'Etat-major général avant et après l'indépendance dans sa course au «koursi», avant d'instaurer un
ordre spartiate et sans partage, qui sera sa marque de fabrique et son style de gouvernance durant treize ans de règne. PAR NADJIA BOUARICHA
Trente ans après sa disparition, quid de l'héritage de Boumediène ?
L'Algérie de 2008, l’Algérie des kamikazes et des harraga, de la Maruti et du Hammer, de «tag âla men tag», n'a Les assassinats
sans doute plus rien - ou si peu - à voir avec l'Algérie des années 1970. Finis le paradigme de l'industrie industria-
lisante, les villages socialistes, la «thawra ziraîya» (Révolution agraire) et autres mots-clés du dictionnaire de
politiques en mode de
Boumediène. Un fait troublant, pourtant : cette pure (et entêtante) survivance du passé que représente le ministre gouvernance P. 10
des AE de l’époque et actuel président. Au yeux de nombreux observateurs, M. Bouteflika est revenu dans le bur-
nous de Boumediène, vêtu des oripeaux de son auguste mentor, lui qui n'a pas manqué de jouer sur la fibre affec- PAR HASSAN MOALI
tive et la résonance avec cette mémoire-là pour s'attirer la sympathie des «masses populaires» nostalgiques d'El
Houari et orphelines d'un «père de la nation», dont elles se croyaient inconsolables. Mais par-delà le folklore Les hommes du Président : les
du burnous, on retiendra surtout les séquelles du boumediénisme et la logique des colonels (des généraux,
dirions-nous aujourd'hui), une malédiction qui nous poursuit depuis l'assassinat de Abane et le renversement fidèles et les autres
du GPRA, avant de conduire fatalement au pronunciamiento du 19 juin 1965. L'épigone du Zaïm ne
semble pas être près de rompre avec cette longue tradition d'intrigues et de coups tordus, lui qui prend P.11
goût au pouvoir jusqu'à l’ivresse, jusqu'à la démence, dans la pure lignée des présidents-dictateurs. Bref,
nous ne nous sommes guère affranchis de l'emprise du pouvoir personnel et, à ce titre, Boumediène PAR MOHAND AZIRI
est loin d'être «définitivement» mort. Le chemin reste encore long, très long, faut-il craindre, avant
que l'on en finisse avec les démons de la Guerre de Libération et les fantômes de l'été 62. Le colonel Boumediène et le
Depuis le 27 décembre 1978, les supputations sont allées bon train quant à l'étrange maladie qui
emporta Boumediène à l'âge de 46 ans. C'est une maladie rare, nous dit-on, mais, à bien y voir,
groupe d’Oujda P. 12
la maladie qui eut raison de lui est, somme toute, si commune en nos contrées : c'est la mala-
die du pouvoir. Et toute cette agitation autour d'un troisième mandat au profit de
PAR NADJIA BOUARICHA
Abdelaziz Bouteflika participe de cette même pathologie, dont semble souffrir le
régime algérien comme d'une tare congénitale. Mais le pouvoir comme la mala- Le soutien «Dhalima am
die, aimerions-nous croire, ne sont pas une fatalité. Puisse cette édition contri-
buer à esquisser une autopsie juste des événements pour conjurer le sort
madhlouma» de Boumediène P. 25
et exorciser le passé. Et puisse l'Algérie guérir un jour de la malédic- PAR RABAH BELDJENNA
tion du pouvoir et du joug de ses dirigeants...
Le mythe et la réalité P. 26
PAR M. AÏT OUARABI
Quand Boumediène confisque le balon P. 27
PAR OMAR KHAROUM
Les dernier jours de Boumediène P. 28-29
PAR SAMY OUSI-ALI
Ce qu’ils en pensent P. 32
PAR SAÏD RABIA
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1965 - 1978 : LE RÈGNE DE TOUS LES POUVOIRS

UN ITINÉRAIRE NUANCÉ
☛Trente ans après sa disparition, Houari Boumediène incarne un contexte historique, celui des années soixante-dix en
dehors duquel son action ne peut pas être expliquée.

PHOTO : D. R.
La dépouille du défunt Boumediène exposée pour un dernier recueillement

Par Amine Lotfi Bella, avait mis un certain temps avant de de reconfigurer économiquement le pays à la giste, s’étendait jusqu’aux oeufs. Le quoti-
s’affirmer sur la scène internationale comme faveur d’une politique d’équilibre régional dien des Algériens n’était pas brillant en
un interlocuteur crédible au regard de capi- qui atténuerait les disparités entre pôles dépit de la volonté avérée du pouvoir de
tales qui ne voyaient en lui que l’artisan d’un dévelloppés et démunis. Des projets gran-

C
ette période charnière avait été financer la paix sociale. A telle enseigne que
marquée par la radicalisation pronunciamento. Sa conception du pouvoir dioses comme le barrage vert ou le péri- le mot de grève était proscrit du vocabulaire.
d’un mouvement de décolonisa- tranchait de façon visible avec les démons- mètre de l’Attouta ne devaient pas seule- C’est à ce niveau que se sont exercés les
tion qui, sur le continent africain, trations du discours populiste qui avait ment, dans l’énoncé de leur mise en oeuvre, ravages de la pensée unique et de son corol-
avait déja abouti à l’indépendance de caractérisé les courtes années Ben Bella. En préserver le pays des dangers de la désertifi- laire repressif. Houari Boumediène, qui avait
nombre de pays sans pour autant les sous- 1965, les vieux contentieux nés de la guerre cation, mais lui assurer une large part d’au- lancé une série de grands chantiers, dont la
traire à l’influence de l’ancienne puissance de Libération, et notamment les querelles de to-suffisance alimentaire. La philosophie normalisation avec les pays voisins à travers
dominante. L’Algérie, qui avait arraché sa leadership, ne pouvaient être vidés que dans économique résidait alors dans le choix de la la sécurisation des frontières et l’établisse-
propre indépendance au prix d’une longue la violence de l’histoire en train de se faire. planifacation et dans le recours aux plans ment de rapports de bon voisinage, qui avait
guerre de libération, avait fait d’entrée le La séquence du 19 juin 1965 aura été à cet quadriennaux. atteint à une réelle stature internationale
choix stratégique d’aider à l’émancipation égard une variante des luttes d’influence De même que la médecine gratuite devait confortée par ses célèbres discours à l’ONU
des peuples africains encore asservis. Et il rémanentes dès la première émergence du mettre une politique de soins au service de et au sommet de Lahore, n’avait pas pu
s’en trouvait encore beaucoup dans ces mouvement national et Houari Boumediène tous les Algériens. Au-delà de leur dimen- aboutir à des équilibres comparables en
années soixante-dix où les foyers de tension avait été dans une large mesure l’héritier de sion romantique, de telles entreprises se interne. La nationalisation des hydrocar-
étaient à vif en Palestine occupée et au Viet- Messali Hadj et de sa conception de Zaïm, le heurtaient à l’épreuve du terrain. Ainsi les bures, décision éminemment politique,
Nam qui était en guerre avec la plus grande chef omipotent devant lequel tous les autres citoyens, tous statuts sociaux confondus, aurait par exemple dû aider à asseoir une
puissance économique, industrielle et mili- s’effacent. Houari Boumediène s’est appro- allaient faire leurs emplettes dans les mêmes activité industrielle plus induite et moins
taire du moment, les Etats-Unis d’Amérique. prié cette aura du Zaïm omniscient presque Galeries algériennes et dans les Souk El directement liée aux rendements exclusifs de
Alger, devenue «la Mecque des révolution- naturellement parce que dans le contexte de Fellh, magasins d’Etat où riches et pauvres la sidérurgie.
naires», était alors la capitale qui offrait aux cette époque, ce n’étaient pas les arbitrages payaient leurs produits -quand il n’étaient Dans sa vision d’homme d’Etat, Houari
opprimés l’alternative d’une expression et démocratiques qui faisaient la part des pas sous pénurie- au même prix. Idem pour Boumediène envisageait que l’Algérie puis-
d’une action qui n’était possible nulle part choses. Le procédé peut paraitre injustifiable la médecine de proximité qui bénéficiait à se être, dans le cadre du Maghreb, l’égale de
ailleurs dans le monde à un tel niveau de mais ils ont imprégné profondément et dura- toutes les classes indistinctement du revenu la Belgique dans le cadre de l’Europe alors
solidarité. Cette démarche, pour ne pas dire blement une société politique algérienne des uns et des autres. La question ne pouvait naissante. Une vision qui ne pouvait pas
cette philosophie, était fortement légitimée articulée autour de la figure du chef suprê- que se poser par ailleurs de savoir si la déci- aller sans la prise en compte des attentes des
par le fait que l’Algérie n’était subordonnée me. Houari Boumediène aura été dans un tel sion d’octroyer des salaires aux travailleurs citoyens dont nul ne peut faire le bonheur
ni à l’URSS ni aux USA, mais qu’au emploi dès le 19 juin 1965. Investi des de la terre était une option judicieuse. contre leur gré. C’est en cela que le regard
contraire, l’Algérie s’appuyait dans un tel pleins pouvoirs, il se trouvait à la tête d’un sur l’action de Houari Boumediène ne peut
engagement sur un non-alignement dont pays certes indépendant mais encore fragile PENSÉE UNIQUE ET GRANDS CHANTIERS être que nuancé tant il est vrai que la part de
Houari Boumediène avait pu s’imposer en raison des dégâts terribles provoqués par Dès lors que les paysans étaient assurés réussite au plan international, qui est incon-
comme l’une des grandes figures embléma- 132 ans de colonialisme. d’une ressource constante, pourquoi iraient- testable, n’a pas eu son pendant au plan
tiques. C’est aussi au sein de cet espace que Houari Boumediène, dont le nationalisme ils déployer des efforts surhumains au travail national où les libertés, les droits politiques,
Houari Boumediène a forgé son image était manifeste, s’était érigé en tuteur, au de la terre et des champs? Dans son essence, n’ont pas constitué des priorités que lais-
d’homme d’Etat d’abord reconnu par des sens protecteur du mot, d’un peuple mis à l’idée était généreuse mais elle se heurtait saient espérer, enfin, les grands débats sur la
pairs de la stature de Nehru, Nasser, Tito, mal par un taux d’analphabétisme aux dysfonctionnements du terrain. La justi- charte nationale qui laissaient entrevoir chez
Chou En Lai ou Fidel Castro qui étaient ses effroyable, mais dont la détermination avait ce sociale ne profitait pas dans tous les cas à Houari Boumediène une évolution significa-
ainés dans le combat politique. été assez forte pour faire rempart à l’occu- ceux auxquels elle était destinée. tive.
C’est une dimension essentielle de l’évolu- pant français. Houari Boumediène était venu L’agriculture, bien que valorisée par le projet Il n’avait pas eu le temps de capitaliser cette
tion de cette personnalité qui martelait le au pouvoir avec cette vision d’une justice des mille villages socialistes, ne donnait pas posture politique en élargissant au droit
crédo selon lequel la politique étrangère de sociale qu’il s’attachera à affiner dans une le rendement escompté, au moment où les d’expression la sphère des conquêtes démo-
l’Algérie était le reflet de sa politique inté- démarche plus globale avec l’institutionnali- produits de large consommation, importés cratiques. C’est à l’aune de ces nuances que
rieure. Houari Boumediène, après le 19 juin sation du trytique révolution agraire, indus- pour la plupart, étaient sous tension. Le son itinéraire, certainement inachevé, peut
1965 et le renversement du président Ben trielle et culturelle. Il avait aussi la volonté monopole de l’Etat, dans une logique diri- être apprécié. A. L.
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1965 - 1978 : LE RÈGNE DE TOUS LES POUVOIRS

RÉCIT D’UN PRONUNCIAMENTO


APPELÉ “REDRESSEMENT RÉVOLUTIONNAIRE”

19 JUIN 1965 : LE POUVOIR


MILITAIRE SE DÉVOILE
■La matinée du 19 juin 1965 aurait pu être annonciatrice d'un jour parmi tant d'autres sous le ciel bleu et clair d'Alger.
Mais l'histoire a voulu marquer cette journée comme celle ayant vu déchoir un pouvoir personnel à l'arrière-fond
militaire au profit d'un pouvoir franchement militaire. Houari Boumediene vient d'accéder à la plus haute fonction de
l'Etat en opérant un coup d'Etat nocturne contre ce même Ahmed Ben Bella qu'il aida à s'emparer du pouvoir trois ans
auparavant.
la veille de la Conférence Afro-asia- de Zbiri qui signa la fin du règne de
tique qui devait se tenir à Alger fin Ben Bella. Le même Zbiri qui tenta un
juin de la même année. Bouteflika coup d'Etat en 1967 contre
alerta Boumediène. Ce dernier qui Boumediène l'accusant d'avoir adopté
était ministre de la Défense et vice- les mêmes travers de gouvernance de
président de la République accuse, à Ben Bella. C'était le 19 juin à 1h30 du
son tour, la nomination à son insu de matin, la nuit se préparait à céder à un
Tahar Zbiri comme chef de l'état- lendemain incertain. Ben Bella est
major. Sentant la menace de Ben sorti du lit par le cri de sa servante. Il
Bella s'agrandir et se confirmer, s'attendait à tout sauf à un coup d'Etat,
Boumediène décide de passer à l'ac- il avait tout prévu pour s'en prémunir.
tion. Il convoque ses compagnons du Lorsque Zbiri lui intime l'ordre de
groupe d'Oujda ainsi que ceux du s'habiller, Ben Bella tente de faire
groupe de Constantine qui étaient appel à leur amitié passée : “Je t'ai
Tahar Zbiri, Saïd Abid, Ahmed Draïa, toujours fait confiance”, lui dit-il.
Salah Soufi et Abdelaziz Zerdani. Le Tahar Zbiri réplique sèchement :
consensus pour le renversement de “Dépêche-toi, la comédie est termi-
Ben Bella est atteint. Au-delà de la née.” Ben Bella regarde tour à tour son
menace sur le groupe d'Oujda, ce que chef d'état-major et son chef de la
ce dernier craignait, c'était le rappro- sécurité, en se demandant où il a bien
chement opéré entre Ben Bella et le pu faillir.
Front des forces socialistes (FFS) à Des tirs se font entendre à quelques
travers l'accord signé le 16 juin 1965. encablures de la villa Joly.
Hocine Aït Ahmed est arrêté le 17 L'installation de la police judicaire à
octobre 1964 suite au mouvement Hydra est attaquée, une compagnie de
insurrectionnel initié en 1963 en la Garde nationale faisait de la résis-
Kabylie contre le pouvoir de Ben tance. Zbiri se presse d'embarquer son
Bella. Le procès d'Aït Ahmed se prisonnier qui lui dit : “je suis prêt”.
déroule du 7 au 10 avril 1965, il est En quelques minutes, Ben Bella n'est
PHOTO : D. R.

condamné à mort, puis gracié le 12, plus Président. Le convoi prend sa


mais demeure en prison. Boumediène direction vers une caserne à El
voit dans la signature du communiqué Harrach, Tahar Zbiri, lui, se dirige
commun Ben Bella-Aït Ahmed, une vers le ministère de la Défense pour
Boumediène accède au pouvoir avec le même possible alliance de Ben Bella avec les informer Boumediène que “la mission
procédé qui avait hissé Ben Bella en 1962 Kabyles au détriment de son clan. est accomplie”. Boumediène est
Ceci précipita le passage à l'acte. entouré de ses fidèles, Medeghri,
Par Nadjia Bouaricha major général de l'ALN et le groupe ministre de l'Intérieur, ainsi que Kaïd Bouteflika et Chérif Belkacem. A 3h
d'Oujda en 1962, est la même raison Ahmed à renoncer au ministère du «NE PERDONS PAS DE TEMPS, du matin, Boumediène décide de pré-
oumediène et son grou- TU ES ARRÊTÉ PAR LE CONSEIL

B
qui a justifié le coup d'Etat de 1965, Tourisme. Prochaine cible de Ben venir tout le monde : Bachir Boumaza
pe de putschistes ont c'est-à-dire le pouvoir. Après s'être Bella, Cherif Belkacem, qu'il limoge- DE LA RÉVOLUTION» et Ali Mahsas, Omar Oussedik, le
baptisé ce jour “Le assuré mainmise sur l'appareil de ra de son rang de ministre de C'est le chef d'état-major fraîchement Commandant Azzedine, Mohand
redressement révolu- l'Etat, et comptant sur son aura et ses l'Orientation regroupant sous son aile désigné par Ben Bella, Tahar Zbiri, Ouelhadj, Ferhat Abbas, Khider,
tionnaire”. Le pronun- amitiés trop affichées avec Gamel l'Information, l'Education nationale et qui mit à exécution l'ordre de destitu- Boussouf et Boudiaf. Le nouveau
ciamiento de Boumediène avait pour Abdelnasser, Ben Bella se complai- la Jeunesse. Ben Bella qui était prési- tion du premier président de la Conseil de la Révolution en appelle
objectif affiché de mettre un terme sait dans son rôle de chef et il comp- dent de la République, chef de gou- République, accompagné d'Ahmed aux ralliements, à commencer par les
“aux intrigues et à l'affrontement des tait le rester encore longtemps. Le vernement, et secrétaire général du Draïa, directeur de la Sûreté et choisi ambassadeurs en exercice. Outre Ben
tendances et des clans”, et de dénon- clan d'Oujda sur lequel il s'est appuyé FLN, élargit ses prérogatives en aussi par Ben Bella pour commander Bella, la “mission” comportait aussi
cer “le narcissisme politique”, “le pour accéder au pouvoir commençait décembre 1964 en s'appropriant les sa garde prétorienne des compagnies l'arrestation de ses proches. Ainsi, le
socialisme publicitaire” de Ben Bella, à devenir une source de gêne pour son portefeuilles de l'Intérieur, de nationales de sécurité, et de Saïd Abid, ministre de la Santé, M. Nekkache, est
comme souligné dans son communi- ambition de tout contrôler dans les l'Information et des Finances. Le 28 commandant la 1re Région Militaire arrêté après avoir reçu trois balles
qué-programme annoncé par la radio affaires de l'Etat. Il s'en prit alors à ses mai 1965, Ahmed Ben Bella s'attaque du Grand-Alger. “Ecoute, ne perdons dans la poitrine. L'autre fidèle de Ben
le 19 juin. Mais l'ouvrage cachait bien ministres du groupe d'Oujda, en les à l'autre membre du clan d'Oujda, pas de temps, habille-toi. Tu es arrêté Bella, Hadj Ben Allah, est mis aux
plus qu'un geste de sursaut patriotique destituant de leurs postes. Il pousse Abdelaziz Bouteflika, à qui il ôta le par le Conseil de la Révolution.” C'est arrêts, ainsi que le directeur de la poli-
émanant du ministre de la Défense. Medeghri à quitter son poste de portefeuille des Affaires étrangères à cette petite phrase sortie de la bouche ce judiciaire Hamadache et enfin le
La raison du clan l'avait emporté sur ministre des Affaires arabes et ancien
la raison d'Etat déjà en ce fameux été chef de cabinet de Ben Bella,
1962, et le coup de force de 1965 n'a
fait que confirmer la volonté de l'ar-
mée d'avoir la manivelle du pouvoir
EXTRAIT DU DISCOURS DU PUTSCH Abdelahram Chérif. Les mêmes blin-
dés qui ont porté Ben Bella à la tête du
pouvoir, viennent de l'emporter en pri-
en main. “ Quelle que soit l'importance de sa mission, nul ne peut toutes les institutions nationales et régionales du parti et son. Ces mêmes blindés ont envahi la
prétendre incarner, seul à la fois, l'Algérie, la Révolution de l'Etat se trouvent à la merci d'un seul homme qui capitale. Les Algérois pensaient qu'il
BEN BELLA : HISSÉ PAR et le Socialisme. Quelle que soit la forme que peut confère les responsabilités à sa guise, fait et défait selon
LES BLINDÉS, DÉCHU PAR s'agissait du tournage du film La
prendre la confusion des pouvoirs, elle ne peut permettre une tactique malsaine et improvisée les organismes Bataille d'Alger, de Gillo Pontecorvo.
LES BLINDÉS de disposer du pays et des affaires publiques dont on a la dirigeants, impose les options et les hommes selon A 12h05, la radio fait l'annonce du
A peine sortie du joug colonial, charge comme d'une propriété personnelle et privée. Une l'humeur du moment, les caprices et le bon plaisir…la “redressement révolutionnaire” et la
l'Algérie est passée d'un Césarisme à mauvaise gestion du patrimoine national, la dilapidation mystification, l'aventurisme et le charlatanisme politique création du Conseil de la Révolution.
un autre, fardée de slogans aussi des deniers publics, l'instabilité, la démagogie, ainsi démasqués, Ben Bella, en subissant le sort réservé Boumediène apparaît à la télévision
ambigus que dénués d'assise populai- l'anarchie, le mensonge et l'improvisation se sont par l'histoire à tous les despotes, aura compris que nul pour jeter l'invective sur Ben Bella et
re. Le jeu se passait en haut lieu et le imposés comme procédés de gouvernement. Par la n'a le droit d'humilier la nation, de prendre la générosité promettre d'en finir avec le pouvoir
peuple exhiba un silence indifférent menace, le chantage, le viol des libertés individuelles et de notre peuple pour de l'inconscience, ni d'usurper personnel et la privatisation de l'Etat.
face à ce changement qui n'en n'était l'incertitude du lendemain, l'on s'est proposé de réduire d'une façon indécente la caution politique de ses hôtes Treize années durant, Boumediène se
pas réellement un. les uns à la docilité, les autres à la peur, au silence et à la illustres pour faire avaliser son inqualifiable forfait et sa confondra à son tour avec l'Etat.
La raison qui a lié Ben Bella à l'état- résignation. Le pouvoir personnel aujourd'hui consacré, haute trahison.” N. B.
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1965 - 1978 : LE RÈGNE DE TOUS LES POUVOIRS

REPÈRES

REVISITER LA MÉMOIRE
☛Il y a trente ans, le 27 décembre 1978, disparaissait Houari Boumediène (ci-après HB).
C'est à la faveur du coup d'Etat du 19 juin 1965, qui met fin à trois années de pouvoir exercé par Ahmed Ben
Par Ali Mabroukine

L'ÉVEIL À LA CONSCIENCE NATIONALE


1. Né le 23 août 1932 à Aïn Hasseinia, près de
Guelma, mais originaire de la petite Kabylie,
issu d'une famille de paysans pauvres, HB (de
son vrai nom Mohammed Boukherouba) ne
fait partie ni des historiques (ceux qui ont
déclenché l'insurrection armée du 1er
Novembre 1954) ni du PPA/MTLD qui avait
pensé et élaboré le projet nationaliste de
conquête de l'indépendance. Mais les événe-
ments de Mai 1945, (il n'avait alors que 13
ans), qui marquèrent de façon tragique la loca-
lité où il est né, avaient ancré en lui l'esprit
d'une résistance au colonialisme qui ne pouvait
emprunter que la voie des armes. C'est de cette
période que naquit son engagement à la fois
sentimental et intellectuel pour l'indépendance
de l'Algérie.

2. Son initiation au combat révolutionnaire


comme adulte, il l'accomplit au Caire dans des
conditions matérielles très précaires. Tout en
nouant des liens avec les membres de la délé-
gation extérieure (Ahmed Ben Bella,
Mohamed Khider), il poursuit des études supé-
rieures à l'université d'El Ezhar et reçoit une
formation militaire approfondie afin de se pré-
parer à encadrer les djounoud qui ont rejoint le
maquis à partir du 1er Novembre 1954. Sous
l'autorité de Larbi Ben M'hidi puis de
Abdelhafid Boussouf, dont il sera l'adjoint à la
tête de la Wilaya V, à partir de 1957, HB fait
montre d'une aptitude au commandement, d'un
sens de l'organisation et d'une proximité avec
ses hommes qui lui valent d'être désigné,
d'abord, en 1959, à la tête du commandement

PHOTO : D. R.
ouest (localisé à Oujda) puis, à partir de jan- Houari Boumediène commençait à entretenir
vier 1960, comme chef de l'état-major général une méfiance à l’égard de certaines personnalités
(EMG). sur lesquelles il s’était appuyé

3. A la différence de la plupart des chefs poli- entre parenthèses la Constitution de septembre loppement de type industrialiste se met en ver. S'agissant de la cause palestinienne,
tico-militaires algériens (responsables du 1963, un mois seulement après sa promulga- place à base d'installation d'usines clés en jamais, à la différence des autres chefs d'Etat
GPRA, membres de CNRA, chefs des wilayas tion et légiféra par voie d'ordonnances 20 mois main et produits en main. En 1971, c'est la arabes, HB n' a pas cherché à instrumentaliser
de l'intérieur), HB était le seul à incarner une durant. Son socialisme qui s'inspirait d'une révolution agraire qui est décrétée avec l'ob- la cause palestinienne, nonobstant son fort
vision de l'Etat algérien post-indépendance. Il sorte de stalinisme oriental désorganisa la jectif de transformer durablement et profondé- engagement au cours de la 2e et de la 3e guerres
était le seul sur qui la logique des clans n'avait société, sa politique d'arabisation, qui fut déjà ment les campagnes et la condition du fellah, israélo-arabe (1967 puis 1973) aux côtés de
pas de prise, alors qu'elle était dominante au le premier prodrome de la clochardisation de tout en visant, à terme, l'autosatisfaction ali- l'Egypte et de la Syrie. Il est vrai qu'à partir de
sein du GPRA et particulièrement aiguisée l'enseignement et sa conception du fonctionne- mentaire du pays et la modernisation de l'agri- 1976-1977, il se lasse des atermoiements et
entre les trois membres du Comité interminis- ment de l'Etat, conduisait tout droit l'Algérie culture grâce aux progrès réalisés dans l'indus- même des palinodies de Y. Arafat qu'il tenait
tériel de la guerre (A. Boussouf, K. Belkacem, vers le mur. trie. La nationalisation des intérêts pétroliers, pour un grand chef de guerre, mais il est pour
L. Bentobbal, tous trois candidats à l'exercice en février 1971, parachève l'indépendance de un stratège politique assez insaisissable. Le
du pouvoir suprême dans l'Algérie indépen- LE VRAI RÉTABLISSEMENT DE L'ÉTAT l'Algérie dotant l'Etat des instruments de principe de l'autodétermination des peuples
dante). HB avait réfléchi, depuis le Caire, à LE 19 JUIN 1965 contrôle de la production des richesses du constituait pour HB la clé de voûte des rela-
l'organisation d'un Etat algérien viable, doté 6. HB ne pouvait accepter le fait accompli. sous-sol et lui conférant la capacité d'en affec- tions internationales. Il s'était beaucoup impli-
d'institutions stables et pérennes et capables de Selon certains témoignages, il n'était pas favo- ter le produit à la satisfaction des besoins qué pour que la Mauritanie restât indépendan-
satisfaire les aspirations des Algériens à la jus- rable au renversement de ABB dès 1965. Mais sociaux. te du Maroc.
tice sociale, à l'éducation et au bien-être. De ce c'est l'affaire Bouteflika, autrement dit le limo- Il ne se résignait pas à l'idée que le Sahara
point de vue, il n'y a aucune différence entre la geage programmé du ministre des Affaires UNE POLITIQUE ÉTRANGÈRE AVANT- occidental (naguère possession espagnole) pût
conception jacobine et unificatrice de l'Etat étrangères de l'époque, la veille de la tenue de GARDISTE DANS TOUS LES DOMAINES devenir marocain. Et les assurances que lui
conçue par Abane au Congrès de la Soummam la 2e Conférence afro-asiatique qui précipita 9. Sur le plan international, l'Algérie ne pou- prodigua le roi Hassan II en 1975 quant à la
et celle que HB s'efforcera d'expérimenter les événements. Il fallait destituer ABB pour vait qu'opter, au lendemain de son indépen- possibilité pour l'Algérie d'obtenir un débou-
entre 1965 et 1978. redonner à l'Algérie ses chances de se déve- dance, pour le non-alignement. Certes, son ché sur l'Atlantique, en contrepartie de sa
lopper et à l'appareil d'Etat de se construire choix en faveur du socialisme l'amenait à reconnaissance du fait marocain sur le SO,
4. La crise de l'été 1962, qui met aux prises les enfin. entretenir des relations privilégiés avec n’atténuait pas ses inquiétudes à propos des
différentes factions du FLN /ALN, ambition- Moscou et les capitales des pays de l'Europe revendications marocaines sur la région de
nant la prise du pouvoir, la conforte dans sa 7. Entre 1965 et 1977, HB s'efforce de mettre de l'Est, en plus de la Chine, du Vietnam et de Tindouf, qui auraient pu, à leur tour, être le
conviction que les élites politiques sont en en application les principes contenus dans les la Corée du Nord. La coopération technique et prélude à de nouvelles exigences territoriales
décalage profond avec les populations algé- textes fondamentaux de la Révolution. économique a été également intense avec ses fondées sur la configuration des frontières
riennes auxquelles déjà tant de sacrifices ont L'option socialiste y figurait en bonne place, si pays. Mais pour l'intérêt de l'Algérie, HB n'en- algéro-marocaines avant le début de la coloni-
été exigés. HB contribue à l'installation de même son modus operandi demeurait ambigu. tendait pas se couper des Etats occidentaux sation française. Quant à la construction du
Ahmed Ben Bella (ci-après ABB) au pouvoir La nationalisation des moyens de production et avec lesquels de très denses projets culturels, Maghreb, elle constituait pour HB un objectif
contre les prétentions du groupe de Tizi d'échanges, la récupération des richesses natu- économiques et scientifiques ont été mis en à long terme, à condition pour ses respon-
Ouzou, constitué, entre autres, de Hocine Aït relles, la création de grandes entreprises œuvre, dès lors que ces Etats reconnaissaient sables d'y associer les masses populaires dans
Ahmed, Krim Belkacem et Mohamed Boudiaf. publiques, la construction d'infrastructures la pleine souveraineté de l'Algérie et respec- le cadre d'un projet global de société auquel,
socioculturelles en grand nombre, l'accès à taient les options qu'elle avait arrêtées pour aux yeux de HB, le roi Hassan II était totale-
5. De 1962 à 1965, Ahmed Ben Bella aura les l'enseignement pour toutes les catégories de la son développement. ment hostile et les présidents Bourguiba et
coudées franches pour appliquer les recom- population sont parmi les principaux moyens La cause palestinienne, le principe de l'autodé- Ould Dadah plus que réservés.
mandations de Tripoli (1962) et celles de la que se donne HB pour affronter les défis du termination des peuples, la construction du Cette vision que HB nourrissait du développe-
charte d'Alger (1964). Personnage fantasque, développement. Maghreb et l'élaboration d'un nouvel ordre ment de la région était inséparable de sa
imprévisible, autoritaire, dépourvu de vision, économique international constituaient les conception des relations économiques interna-
ABB multiplia les décisions arbitraires, mit 8. A partir de 1966-1967, un modèle de déve- principaux défis que HB ambitionnait de rele- tionales. ●●

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1965 - 1978 : LE RÈGNE DE TOUS LES POUVOIRS

BIOGRAPHIQUES

DE HOUARI BOUMEDIÈNE
Bella, que le colonel HB prend en main les destinées de l'Algérie, et ce, jusqu'à sa mort,
après une maladie restée mystérieuse à ce jour.

Waldenström a lui-même confirmé ce dia-


gnostic avant que le Pr Montsallier (hôpital
Cochin) ne vienne, à son tour, le réitérer.
Boumediène misait beaucoup sur le rôle Selon le Pr Jean Bernard, un des plus grands
de la diplomatie algérienne hématologues de son époque, les chefs d'Etat
sont plus exposés que la moyenne de la popu-
lation aux leucémies. La très forte pression
nerveuse et psychologique qu'ils subissent au
quotidien, la lourdeur de leur charge de tra-
vail, le poids des responsabilités et la solitude
de la fonction s'unissent pour altérer les
centres de régulation des globules blancs, ce
qui déclenche leur prolifération qui se répand
dans le sang. A priori, HB est peut-être décé-
dé de cette maladie. Deux ans avant sa mort,
mais particulièrement à partir de 1977, il ne
cessait de rencontrer des obstacles sur son
chemin et de subir contrariété sur contrariété
sans pouvoir cependant identifier les facteurs
de blocage malgré l'omniscience supposée de
la Sécurité militaire, dont il ne contrôle plus,
il est vrai, que quelques secteurs.
PHOTOS : D. R.

14. Il est rare cependant que la maladie de


Waldenström, qui est réputée frapper des
sujets plus âgés (HB n'avait pas encore 47 ans
le jour de sa mort), évolue de façon aussi rapi-
La nature du régime qu’il instaura le poussait de et aussi foudroyante, alors qu'il s'agit fon-
à se méfier de tout le monde damentalement d'une pathologie très lente-
ment progressive.
A cet égard, personne ne comprend que des
médecins spécialistes algériens et soviétiques
aient pu confondre la symptomatologie d'un
●●● té que HB avait imposé à l'ensemble des pouvoir. Sur la scène politique arabe, alors cancer de la vessie avec celle d'une leucémie
Le dialogue Nord-Sud, lancé par le président Algériens. S'agissant de l'arabisation, elle qu'il avait pu retourner à sa cause le roi Fayçal lymphoïde chronique en raison du seul fait
français, Valéry Giscard d'Estaing, en 1974, constituait indéniablement un échec cuisant et qui le paya de sa vie en 1975, le président HB que le patient présentait une hématurie. La
n'était pour lui qu'un ersatz à une stratégie de la segmentation des élites qu'elle portait en est à nouveau seul à partir de 1977 lorsque présence, aux côtés de HB, du Dr Ahmed
recomposition des relations entre Etats déve- germe une menace pour la cohésion culturelle l'Egypte décide de conclure une paix séparée Taleb, qui avait préparé jadis l'agrégation
de la société. Last but not least, certains sec- avec Israël. Il prend la tête d'une croisade d'hématologie, n'a strictement servi à rien. On
loppés et Etats en développement, laquelle
teurs de la Sécurité militaire commençaient à contre la trahison arabe en constituant avec la ne peut dès lors exclure l'hypothèse qu'il a été
supposait l'instauration d'une nouvelle divi-
lui échapper. Le commandant de la 2e Région Syrie, la Libye, le Yémen du Sud et l'OLP un empoisonné au cours d'un de ses déplace-
sion internationale du travail, la réappropria-
militaire, qui lui succédera en 1979 à la tête de «front de refus» dans le dessein de s'ériger en ments à l'étranger, probablement en terre
tion de leurs richesses par les EVD, la démo- nouveau directeur de conscience du monde
l'Etat, lui donne du souci et il tente vainement arabe. Certains services de sécurité disposent
cratisation des institutions internationales arabe. Mais il ne peut entraîner ni le Maroc ni
de le faire surveiller par le colonel A. en effet des techniques permettant de subver-
(ONU, Banque mondiale, FMI, etc.). Le dis- la Tunisie et s'aliène rapidement les Etats du
Guenaïzia qui deviendra beaucoup plus tard le tir un empoisonnement en pathologie connue
cours qu'il prononça, lors de la session spécia- chef de l'état-major de l'ANP et est aujour- Golfe, le Liban et la Jordanie dont il ne cesse et identifiée. Déjà, alors qu'il était conscient,
le de l'Assemblée générale des Nations unies d'hui ministre délégué à la Défense. d'instruire le procès, les accusant de faire le HB présentait certains symptômes fugaces
sur les matières premières d'avril 1974, était jeu de l'impérialisme US et de cautionner (paralysie partielle du visage, inappétence,
un modèle du genre. Il est permis de se 11. La trop forte croissance démographique, l'abandon des Palestiniens en acceptant de diarrhées) qui cadraient davantage avec le scé-
demander 35 ans après si HB n'a pas été l'ins- le manque cruel de logements sociaux, les facto l'expansionnisme hébreu. nario de l'empoisonnement qu'avec une patho-
pirateur posthume du courant alter-mondialis- pénuries alimentaires et d'eau potable récur- Dans certains de ses discours à diffusion res- logie maligne répertoriée. Le poison a pu être
te actuel qui dénonce aujourd'hui les excès du rentes, l'embourgeoisement de certaines élites treinte qui seront par la suite divulgués à son inoculé en juillet 1978, au cours du 15e som-
système capitaliste et les dérives de la finan- dirigeantes le contraignent à changer insu auprès de chancelleries étrangères en met de l'OUA qui s'était tenu à Khartoum. De
ciarisation de l'économie internationale. d'équipes et aussi de politique. Lorsqu'en avril Algérie, il voue aux gémonies quasiment tous surcroît, le lent et pathétique processus de
UN PRÉSIDENT CIRCONVENU PAR 1977 il met fin à trois citadelles jusqu'alors les dirigeants arabes, s'en prend avec violence désagrégation physique de HB, sitôt qu'il fut
SON ENTOURAGE imprenables, celle de B. Abdeslam à et dérision aux monarchies du Golfe, aux- entré dans un coma dépassé, conforte cette
l'Industrie et l'Energie, celle de A. Draïa à la quelles il dénie même la qualité d'Etats. Il hypothèse. Si tel était le cas, HB aura payé, au
10. Fin 1976, quelques semaines avant l'élec- Sûreté nationale et celle de A. Bencherif à la laisse éclater son chagrin à propos de la trahi- prix fort, sa vision du conflit israélo-arabe
tion que devait faire de lui le 2e président de la Gendarmerie, il retrouve un peu de marge de son de «Ould Daddah» dont l'ingratitude, qu'il considérait comme un problème de déco-
République algérienne élu, HB reçoit un rap- manœuvre. En même temps, il abjure la poli- alors que la Mauritanie vivait quasiment aux lonisation et aussi sa détermination à rendre
port ultra-secret commis par quelques experts tique d'arabisation instaurée avec force déma- crochets de l'Algérie, lui semblait inaccep- gorge aux clans et aux factions internes que sa
à l'honnêteté insoupçonnable qu'il avait lui- gogie par le Premier ministre en charge du table. Il assez rapidement «ostracisé» par ses volonté de changement effarouchait au plus
même commandé. C'était l'époque où HB secteur, le Dr Ahmed Taleb Ibrahimi et pour- pairs arabes et même africains qui vitupèrent haut point.
commençait d'entretenir une méfiance à suivie à son corps défendant par son succes- contre son «arrogance» et son «outrecuidan-
l'égard de certaines personnalités sur les- seur A. Benmahmoud. Il décide d'instaurer un ce» au regard des moyens limités, selon eux, 15. Reste aux Algériens à cultiver le souvenir
quelles il s'était appuyé pour évincer ABB. Il numerus clausus a minima à l'entrée de l'uni- dont dispose l'Algérie pour prétendre s'impo- de cet homme exceptionnel qui n'était certes
n'ajoutait pas foi dans les déclarations de son versité pour prévenir sa clochardisation en ser comme puissance régionale et prendre la pas infaillible, le reconnaissant lui-même,
ministre de l'Industrie et de l'Energie, Belaïd confiant cette délicate charge au sage et irré- place de l'Egypte. lorsqu'il disait qu'il n'y avait que ceux qui
Abdeslam, qu'il accusera plus tard de l'avoir prochable A. Rahal. Enfin, à la différence de n'entreprenaient pas qui ne se trompaient
circonvenu sur les vertus supposées des usines ce que soutiennent certains spécialistes auto- 12. Il devient l'homme à abattre. Il est lâché jamais. Son ambition était d'élever l'Algérie
clés en main et produites en main qui n'ont proclamés de l'histoire contemporaine de par tout le monde. Sa solitude est d'autant plus au rang de nation développée (le Japon de
guère permis l'industrialisation du pays. Il ne l'Algérie, HB s'apprêtait à enclencher un pro- impressionnante que la population algérienne l'Afrique) avec une dose sans doute excessive
supportait plus les impérities et l'impuissance cessus vertueux de démocratisation du régi- ressent en cette fatidique année 1978 le plus de volontarisme. Il restera probablement dans
de son ministre de l'Agriculture, Mohamed me, tout en le contrôlant certes, restaurer l'en- fort sentiment de frustration qu'elle n'a jamais l'histoire celui qui aura cherché inlassable-
Taïbi Larbi, devant les dévoiements répétés de semble des libertés individuelles et collectives éprouvé depuis l'indépendance. ment à restituer aux Algériens et aux
la lettre autant que de l'esprit de la révolution et in fine faire participer le secteur privé Algériennes une dignité et une fierté dont 130
agraire. Il n'accordait que du bout des doigts national au redémarrage de l'économie, à
UN PRÉSIDENT AMER PUIS TRAHI ans de colonialisme les avaient dépouillés.
sa confiance au ministre de l'Intérieur, Ahmed condition que celui-ci s'engage à créer des 13. L'accumulation de tant d'épreuves de L'Etat qu'il a construit et dont il s'apprêtait à
Benahmed Abdelghani. emplois et des richesses et investisse dans les déception est suffisante pour provoquer une renforcer la cohésion et la stabilité n'était ni
Quant au ministre de la Construction, le colo- zones à fort taux de chômage en contrepartie grave maladie. Selon le diagnostic médical extérieur par rapport à son champ social ni,
nel Abdelmadjid Aouchiche, il avait juré sa d'une prise en charge par l'Etat des infrastruc- entériné par les autorités officielles, HB serait comme continuent de le soutenir avec frivoli-
perte, tant les trafics auxquels se livrait ce tures de base. HB s'était donné dix ans pour décédé des suites d'une leucémie lymphoïde té certains historiens, un Etat militaro-bureau-
dernier et les malversations dont il s'était redresser la situation du pays, grâce notam- chronique d'un type particulier, plus connue cratique. Il s'agissait d'un Etat au service des
rendu coupable insultaient par trop à l'austéri- ment à l'élargissement de la base sociale du sous le nom de maladie de Waldenström. Le Pr populations et des forces de progrès. A. M.
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1965 - 1978 : LE RÈGNE DE TOUS LES POUVOIRS


LA RIGUEUR DU RELIEF A FORGÉ SON CARACTÈRE

UNE ENFANCE FAITE DE PRIVATIONS


☛Il s'appelle Mohamed Boukharouba, son père Brahim Ben Abdallah et sa mère Touness Bouhzila Bent Mohamed.
Par A. Boumaza d'Alembert s'est transformée en sions byzantines, il ne se bagarrait pas. C'est

l est né le 23 août 1932 dans la

I mechta de Beni Addi, à 15 km à l'est


de Guelma, à quelques encablures
de la route menant à Constantine, en
face du lieudit El Batouma, en face
aussi du Djebel Debagh, non loin du village
Medjez Amar, de Aïn Hassaïnia (ex-Clauzel,
qui porte aujourd'hui le nom de Houari Bou-
mediène, car il y est inscrit sur l'état civil). A
4 ans, il fréquentait déjà l'école coranique, le
«djemaâ», dans la tribu des Khrarba ; à 6
ans, c'était l'école française à Guelma, soit en
1938, dans une classe ouverte en 1936 pour
les enfants indigènes à l'école d'Alembert
(aujourd'hui CEM Mohamed Abdou).
Son père l'avait emmené à Guelma chez

PHOTOS : EL WATAN
Abdelkader Bensmaïn, un ami à lui qui tra-
vaillait comme secrétaire chez le notaire
«Bouracine», à la rue du Fondouk (aujour-
d'hui, rue Malika Bouzit).
Brahim, qui était un petit propriétaire terrien,
(propriétaire, c'est trop dire, il avait trois ou
quatre hectares), devait, comme c'était
l'usage à cette époque, aider de temps en
temps la famille qui accueillait son fils, en
lui ramenant du douar des pots de beurre, des mediène, de six ans son aîné, on dira à Bra- • Vue de la maison où grandit le petit Mohamed Boukharouba à l’est de Guelma
légumes, etc. him qu'il fallait l'emmener chez une autre • Boumediène au Caire en 1954
Une sorte de pension indirecte, en somme. famille. Qu'à cela ne tienne, les amis de Dieu
Deux ans après, Brahim fut, à la demande de sont nombreux, ce sera chez Kherchiche
Abdelkader Bensmaïn, obligé de reprendre L'hocine, dans la même rue, près de la porte
son fils, qui sera placé chez un vieil homme de Skikda, dans la grande maison dite de hôpital militaire jusqu'en 1946, ce qui fera tout perclus de nationalisme qu'il partit en
surnommé Lekbaïli, de son vrai nom Ba- «l'Allemani». disperser les élèves dans des classes aména- 1949 à Constantine, à la medersa El Ketta-
Messaoud, un tailleur qui confectionnait spé- Puis, un bout de temps après, il fut casé chez gées à travers la ville, dans des caves, des nia. Du haut de ses 82 ans, mais toujours bon
cialement des burnous, (on peut comprendre un cheminot, Rabah Bendoghmane. Moha- hangars, etc. Des choses horribles, ce petit pied bon œil, Ali Bouhzila poursuit : «Un
pourquoi il avait une prédilection pour ce med vivra donc dans la Cité des indigènes ou rouquin en a vues lors du carnage du 8 Mai vieux taleb, proche parent de Mohamed, El
vêtement), et qui habitait dans la grande mai- «Boumarché arabe», appelée ainsi pour la 45, il en sera marqué à jamais, affecté pour le Hadj Tayeb Benamar Boukharouba, qui était
son située à la rue Mohamed Debabi (ex- différencier avec l'autre cité des villas somp- restant de sa vie. Certains avancent même allé en pèlerinage à pied avec un groupe de
Mogador). tueuses «Boumarché francisse», qui se qu'il était parmi les manifestants, nous dira gens, lui racontait souvent ses péripéties, et
Une chambre, la deuxième en entrant, de 14 trouve à quelques centaines de mètres en Ali Bouhzila. D'ailleurs, ajoute-t-il, il fut lui les enregistrait. Finalement, le voyant
m2 environ, où vivaient 8 personnes, Moha- face. Le fils de son hôte, Saci Bendoghmane, même blessé au genou, mais il ne l'a dit à intéressé par le voyage, El Hadj Tayeb lui
med y compris, et qui faisait off ice de sera son copain et ami, voire un frère. personne, bien que ses parents étaient au fait donnera un carnet dans lequel était consigné
chambre à coucher, de cuisine, etc., car le En 1946, il quittera la cité, l'école et la ville. ; il ne disait d'ailleurs jamais rien à personne. tout l'itinéraire menant à La Mecque. Moha-
couturier avait 4 filles et un garçon, Moha- Il aura donc fréquenté l'école française A le voir en ce temps-là, on pourrait dire que med, qui était admis pour le service militaire
med. Après une année ou une année et durant huit ans, soit de 1938 à 1946. Il ne c'était un enfant tranquille, timide ; il n'avait par le conseil de révision, en profitera pour
demie, selon notre interlocuteur Ali Bouh- faut pas oublier de mentionner une chose, pas le rire facile, il ne jouait pas avec les partir en 1951 à El Azhar, au Caire en pas-
zila, oncle maternel du défunt Houari Bou- nous dit-on, c'est qu'en 1941-42, l'école enfants, il évitait la polémique et les discus- sant par la Tunisie…» A. B.

SLIMANE BENABADA EN PARLE


L’ÉCOLIER…
☛Mohamed Boukharouba, l'écolier qu'il fut, mérite amplement une halte. Un camarade de classe en parle

Par Karim Dadci rades de classe marchaient pieds nus et leurs


vêtements étaient rapiécés. Mohamed portait
limane Benabada, instituteur de fran- une djellaba de laine de couleur marron, tissée

S çais à la retraite, camarade de classe,


assis sur le même banc que le défunt
Mohamed Boukharouba, à l'école
d'Alembert à Guelma entre 1940 et
1945, a écrit un récit intitulé La jeunesse d'un
Héros édité par Dar El Fadjr en 2006.
Il en parle comme suit : «Nous étions (Mohamed
par sa mère au douar. Elle lui allait bien. Son
visage était ovale, un rougeaud, il était bien por-
tant. Comme il était plus grand de taille que
nous, le jour où le photographe venait comme
chaque année pour faire des photos collectives
de chaque classe, le maître le mettait en arrière-
plan.»
Boukharouba et moi), en classe primaire et, Et de poursuivre : «Je ne l'avais jamais entendu
dans le primaire, il y avait des classes dites fran- se plaindre du froid, de la faim ou de la fatigue.
çaises et des classes indigènes. Les classes fran- Il avait une fierté et une dignité remarquables
çaises étaient réservées aux fils de colons et aux malgré son jeune âge et je me souviens, comme
enfants des notables, des riches commerçants, si cela datait d'hier, qu'il n'avait jamais mis les
fonctionnaires... Nous étions dans une classe de pieds à la cantine scolaire faite pour les nécessi-
CP2 (cours préparatoire) avec M. Ségala qui au teux et les élèves qui n'habitaient pas la ville. Au
milieu de l'année fut appelé au service militaire début de chaque année scolaire, on enregistrait
et fut remplacé par M. Leroy qui continuait à les noms des élèves, dont les parents sont
nous faire classe jusqu'au mois de juin. Notre pauvres et les élèves qui habitaient loin de la
salle de classe était au rez-de-chaussée à l'école ville. Mohamed n'avait jamais levé le doigt pour
d'Alembert, actuellement CEM Mohamed se faire inscrire et pourtant ses parents et sa
Abdou.» maison étaient à Beni Addi… Son père lui
L’école où Boumediene a fait La situation était telle, raconte-t-il, que «la apportait de quoi se nourrir (blé, huile...) de la
ses premières classes majeure partie des Algériens ne mangeaient pas parcelle de terre qu'il avait à Beni Addi. C'était
à leur faim». «Un grand nombre de nos cama- en période de guerre…» K. D.
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1965 - 1978 : LE RÈGNE DE TOUS LES POUVOIRS

13 ANS D’UNE VAINE QUÊTE DE LÉGITIMITÉ

L’EXPRESSION
D’UN POUVOIR SANS PARTAGE
■ «Notre Algérie va échouer entre les mains des colonels, autant dire analphabètes. J'ai observé chez le plus grand nombre
d'entre eux une tendance aux méthodes fascistes. Ils rêvent tous d'être des sultans au pouvoir absolu. Derrière leurs querelles,
j'aperçois un grave danger à l’encontre de l'Algérie indépendante. Ils n'ont aucune notion de la Démocratie, de la Liberté, de
l'Egalité entre citoyens. Ils conserveront du commandement qu'ils exercent le goût du pouvoir et de l'autoritarisme. Que
deviendra l'Algérie entre leurs mains ? "(1).
Par Nadjia Bouaricha

ette réflexion prémonitoire du

C colonel Lotfi peut aisément


décrire ce que l'Algérie post-
indépendance a subi comme
gestion autoritaire et modèle
de gouvernance similaires au pouvoir absolu
et sans partage. Si depuis l'indépendance, le
pouvoir a incarné l'image du père fouettard
qui est là, menaçant et matant toute désobéis-
sance, Boumediène a été le reflet même de
ce pouvoir autocratique. Il a incarné plus,
que tout autre président de l'Algérie indépen-
dante, l'expression vivante du pouvoir mili-
taire appliquant la politique de la main de fer.
Mohamed Brahim Boukharouba, ce f ils
d'Héliopolis, va marquer son passage à la tête
de la République algérienne en instaurant les
fondements d'un régime basé sur la supréma-
tie du militaire sur le politique. Un régime en
totale contradiction avec les recommanda-
tions du congrès de la Soummam, qui plaça
la logique du clan et de la force comme
moyen de maintien du pouvoir. Le coup
d'Etat de 1965 a été le premier pas engagé de
Boumediène pour sortir de l'ombre de la
“légitimité historique” personnifiée par Ben
Bella. Au-delà du coup de force que cet acte

PHOTO : D. R.
avait constitué, il s'agissait sur le plan per-
sonnel pour Boumediène d'une éclosion, le A la tête de la République algérienne, Boumediène a instauré
début d'une nouvelle ère pour ce fils de pay- les fondements de la suprématie du militaire sur le politique
san qui avait toujours évolué dans les cou-
lisses du pouvoir personnel de Ben Bella. Il exception, les officines publiques, les mos- organisations fabriquent de l'unanimisme à L'arabisation selon les préceptes du baathis-
entendait bien profiter de cette opportunité quées jouent, à cet effet, un rôle considérable. coups de slogans creux et de phraséologie me n'a pas été sans conséquences sur cette
qu'il s'est offert pour se mettre au-devant Ils créent un phénomène de polarisation sys- visant à anéantir toute autre pensée contraire union du peuple tant clamée dans les discours
d'une scène dont il serait seul à diriger les tématique sur l'activité du chef de l'Etat. Tout à la volonté du régime. La gestion socialiste de l'époque. L'identité berbère a été niée par
actes. Ce fut donc la fin du "pouvoir person- y est apporté, le moindre geste applaudi, des entreprises a été l'autre versant de cette les adeptes du panarabisme, poussant l'affront
nel institutionnalisé" et le début "du pouvoir encensé, chanté et glorifié", écrit encore politique du tout contrôle et où parti, syndi- jusqu'à dire que le berbère est une invention
militaire personnalisé". S'appuyant sur la Abdelkader Yafsah. La sacralisation du chef a cat, et administration constituaient un seul et française et accuser leurs contradicteurs de
police politique, Boumediène réprime toute été l'aboutissement d'un processus de légiti- même bloc d'allégeance au pouvoir en place. "réactionnaires et de contre révolutionnaires".
velléité d'opposition, Mohamed Khider et mation d'un règne qui aura servi à planter le Entre ces mouvements d'encadrement et la Encore une fois, le pouvoir cherchait un autre
Krim Belkacem sont assassinés, et Mohamed décor d'un système politique qui est la néga- phobie instaurée de l'espionnite, le régime ne mode de légitimation en ne faisant qu'un de
Boudiaf et Hocine Aït Ahmed organisent des tion même du partage. On assiste alors à l'en- pouvait espérer meilleur contrôle et embriga- “l'Islam et l'arabité" la politique culturelle de
mouvements d'opposition en exil. "Le prési- cadrement de la vie politique, sociale et éco- dement de la société. l'Algérie indépendante n'a fait que suivre la
dent du Conseil de la révolution, ministre de nomique sous le même chapiteau appelé logique de la politique culturelle française en
la Défense, chef de gouvernement, “pouvoir révolutionnaire". Ce pouvoir sera LE CR FAIT SA RÉVOLUTION Algérie. L'une se propose d'arabiser, l'autre de
Boumediène, s'était imposé comme chef traduit selon la volonté du Conseil de la révo- Après le putsch de 1965, Boumediène promet franciser. Toutes les deux se proposent l'assi-
d'Etat et cumulait de ce fait, comme son pré- lution sous la présidence de Boumediène, à de donner un coup de pied dans la fourmiliè- milation du peuple… L'Algérie bascula de
décesseur, tous les postes importants de déci- travers une première étape de “décentralisa- re pour en finir avec "l'immobilisme" instau- "nos ancêtres les Gaulois" à "nos ancêtres les
sion. A ce titre, il se confondait avec l'Etat, le tion" administrative. Ainsi se firent jour la ré par Ben Bella. Il lance alors en grande Arabes", écrit A.Yafsah. Le boumediénisme
parti – tout comme Ben Bella –- mais avait charte communale de 196, puis la charte de la pompe ses révolutions industrielle, agraire et portait en lui les germes de son déclin, puis-
en plus de ce dernier, et pour lui seul, l'ar- wilaya en 1969 qui conféraient des rôles d'au- culturelle. Le deuxième président de la qu'il valsait entre socialisme débridé et capi-
mée”, note Abdelkader Yafsah dans son livre tonomisation de la gestion des structures République algérienne, qui était toujours en talisme d'Etat face à une population de plus
La question du pouvoir en Algérie. La cumu- locales. Toutefois, dans la pratique, les quête de légitimation, misait sur ces trois axes en plus lasse d'attendre la réalisation des pro-
lation de tous les pouvoirs, a conforté l'image assemblées locales n'avaient point de poids pour mener à bout sa politique de développe- messes du chef du Conseil de la révolution.
auprès de son entourage et du peuple d'un devant l'autorité du maire et du wali. Le pou- ment. C'est en 1971 que l'orientation socialis- Sous ses airs d'une union nationale placée
chef d'Etat puissant et redouté. Le personna- voir local reproduit les mêmes pratiques du te a trouvé son chemin dans la politique éco- sous l'étendard de Boumediène, se cachaient
ge d'homme austère et secret a permis de pouvoir central et il avait pour rôle d'asseoir nomique du pays. Les nationalisations des des divisions qui ont même eu raison du tout
fabriquer le mythe Boumediène, cet homme la légitimité institutionnelle devant apporter richesses naturelles, la révolution agraire, puissant clan d'Oujda. Boumediène continue,
qui avait l'œil sur tout et contrôlait tout grâce la contradiction à la Constitution décriée de l'industrie industrialisante, la planification de jusqu'à la dernière année de son pouvoir, à
à la “bienveillance" de la sécurité militaire. 1963, faisant croire au citoyen qu'il participe l'économie étaient les maîtres mots de la poli- tenter de donner une légitimité au coup de
L'Etat-armée sous Boumediène a marqué sa à la vie politique et sociale. Au lieu d'être le tique de développement à la Boumediène. force dont il usa pour défoncer les portes de
primauté sur le parti FLN et mit en place les socle de la vie démocratique, le pouvoir local Leur mise en œuvre connut toutefois un l'histoire de l'Algérie indépendante. Mais au
mécanismes de cette prépotence à travers un a été l'appendice dont se servait le CR pour échec, puisqu'elle a été victime de la bureau- lieu de divorcer avec la force, il en fit un
mode de gestion baptisé boumediénisme. mobiliser les masses et les mener à applaudir cratie et des passe-droits. Au socialisme mode de gouvernance. N. B.
ses décisions. Il en était de même pour les vendu au peuple, faisait face un capitalisme
EMBRIGADEMENT organisations dites de masses comme d'Etat et l'apparition d'une bourgeoisie privée Références :
Boumediène voulait être "l'autorité, le pou- l'UGTA, l'UNFA, l'UNPA et l'UNJA. Une qui fleurissait dans l'ombre des nationalisa- 1- Rapportée par F. Abbas in Autopsie
voir, et le régime". Eprouvés par un Ben Bella ordonnance datée du 12 février 1971 est tions. La contradiction des discours de d'une guerre.
personnifiant l'homme-Etat, les masses ne d'ailleurs venue donner aux permanents du Boumediène venait de l'antre même du pou- 2- Abdelkader Yafsah : La question du
pouvaient contester ce prolongement de la FLN et des organisations annexes un statut voir. La culture n'a pas échappé à la vision pouvoir en Algérie.
concentration des pouvoirs entre les mains comparable à celui des fonctionnaires, en pré- centraliste que prônait le Boumediénisme. La 3- Benjamin Stora : Histoire de l'Algérie
d'une seule personne. Boumediène usa de cisant les avantages dont ils peuvent être "révolution culturelle" a quant à elle été basée depuis l'indépendance.
tous les moyens pour construire cette image bénéficiaires en échange de leur soutien sur l'instauration d'un monolithisme culturel 4- Benjamin Stora : Algérie, histoire
de chef. “Les moyens d'information, sans inconditionnel à la politique du pouvoir. Ces niant la diversité de l'identité algérienne. contemporaine 1830-1988.
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1965 - 1978 : LE RÈGNE DE TOUS LES POUVOIRS

LES ASSASSINATS POLITIQUES EN MODE


DE GOUVERNANCE

DE KHIDER À... MEDEGHRI


■ Houari Boumediène, un nom dont la seule prononciation fait frémir de peur beaucoup d'Algériens. Le deuxième
président de l'Algérie indépendante n’a pas ménagé des dizaines d’opposants à son régime.

Krim Belkacem assassiné le 18 octobre 1970 à Francfort


PHOTOS : D. R.

Ahmed Medeghri se suicide le 10 décembre 1974 à Alger

Par Hassan Moali gurant les «disparitions». C'est ainsi que le colonel Abbès
meurt mystérieusement sur la route Cherchell-Alger. Personne
out au long de son long règne de 13 années, ne saura s'il a été enlevé chemin faisant ou s'il a été tout sim-

T Boumediène a fait gicler le sang de tous ceux qui lui


contestaient sa mainmise sur l'Algérie. Qu'ils soient
des héros de l'indépendance, des cadres du jeune Etat
algérien, des berbéristes, des militants politiques ou des
acteurs associatifs, l'omnipotent Président les a fait exécuter
plement «accidenté». Mais avec le meurtre de cet homme
soupçonné d'avoir soutenu le putsh de Zbiri, il était clair que
l'heure des règlements de comptes avec les opposants poli-
tiques a sonné. Le 7 avril 1969, la Cour dite «révolutionnaire»
d'Oran (tribunal d'exception) condamne à mort par contumace
ou «suicider» sans état d'âme par son bras armé : la puissante une icône de la révolution, Krim Belkacem. Le «Lion des dje-
Sécurité Militaire. Et à tout seigneur tout «honneur», ce fut bels» et négociateur en chef des accords d'Evian, que la
son «ami» Ahmed Ben Bella qui fit connaissance avec la France coloniale n'a pu tuer, est étranglé dans sa chambre à
«méthode» Boumediène juste après l'avoir renversé le 19 juin l'hôtel Intercontinental de Francfort (Allemagne). Des tueurs à
1965. Un coup d'Etat qui ne fut pas aussi blanc que cela dans gage de la sinistre Police politique de Boumediène ont exécu-
la mesure où près de 40 personnes, qui avaient osé manifester té la sale besogne le 18 octobre 1970. Là aussi, Hocine Aït
à Annaba, furent froidement canardées. Quant à Ben Bella, il Ahmed, l'un des rares opposants de Boumediène encore en
sera la première victime politique et psychologique du systè- vie, désigne un coupable : le commandant H'mida Aït
me Boumediène. Séquestré durant 14 années sans jugement, Mesbah, chef du service opérationnel de la SM (actuelle
le Premier président ne sera même pas autorisé à assister à DRSA).
l'enterrement de sa vieille mère. Commence alors la longue Quatre ans plus tard, Boumediène se débarrasse de l'un des
Mohamed Khider assassiné le 4 janvier 1967 à Madrid
série noire des années Boumediène durant laquelle la liquida- plus brillants cadres de l'Algérie indépendante, Ahmed
tion physique tenait lieu de pratique politique. Première cible : Medeghri. Ce ministre de l'Intérieur auteur des premiers menacé». Et avec Boumediène, la menace était systématique-
Mohamed Khider. Ce dirigeant de la révolution, qui s'était découpages territoriaux de l'après-indépendance et fondateur ment suivie de l'acte. Ce crime politique n'est bien sûr jamais
pourtant allié à Ben Bella à la prise du pouvoir en 62, est tué de l'Ecole nationale d'administration, a été liquidé par un assumé, tout comme les autres assassinats d'opposants. Seul le
le 4 janvier 1967 à Madrid, où il s'était exilé en 1963. Son «décès accidentel» chez lui, à El Biar, selon la formule tragi- nom de cet illustre personnage, trônant sur le fronton de l'hô-
péché ? Avoir dénoncé le coup d'Etat du 19 juin 1965 et le comique de l'agence APS. Avec Boumediène, on peut en effet pital de Aïn Témouchent, rafraîchit un peu la mémoire. Le
pouvoir autocratique de Boumediène. Hocine Aït Ahmed être victime d'un accident, y compris chez soi… meurtre de Medeghri est le dernier de la longue liste noire des
désigne Youssef Dakhmouche comme étant l'exécutant du for- Mais en réalité, Ahmed Medeghri, dont la mort hante encore victimes très connues de Boumediène. Mais ce n'est pas fini.
fait. Le 14 décembre 1967, le coup d'Etat avorté du colonel ses bourreaux à ce jour, a payé son opposition à la première Il a juste changé de mode opératoire pour corriger ses adver-
Zbiri contre le pouvoir de Boumediène est réprimé dans le charte nationale des années 1970, lui préférant une constitu- saires. Ferhat Abbas, Benyoucef Benkhedda, Hocine Lahouel
sang. tion démocratique. Hocine Aït Ahmed rapporte, en effet, dans et Mohamed Kheireddine, les dernières brebis galeuses rési-
Des Mig pilotés par des soviétiques bombardent les blindés de sa nouvelle préface pour la réédition de son livre L'Affaire duelles de la Révolution, l'ont vérifié à leurs dépens. Ils ont
Tahar Zbiri, faisant près d'un millier de morts, dont de très Mecili la teneur d'une discussion qu'il a eue avec Claude été placés en résidence surveillée et leurs biens confisqués
nombreux civils, notamment à El Affroun, selon plusieurs Julien, l'ancien directeur du Monde Diplomatique. Il raconte pour avoir osé un crime de «lèse-Boumediène» en publiant un
témoignages. que quelques jours avant sa disparition tragique le 10 manifeste dénonçant son pouvoir personnel.
décembre 1974, Ahmed Medeghri l’avait appelé pour annuler Que retenir donc de Boumediène sinon qu'il avait la gâchette
ACCIDENTS DOMESTIQUES, SUICIDES… un rendez-vous déjà convenu entre les deux hommes à Alger. particulièrement facile pour éliminer physiquement tous ceux
Le 16 décembre 1967, le colonel Saïd Abid, évoqué récem- qui bougent dans le sens opposé au sien. L'histoire retiendra
ment par l'ex-président Chadli, est déclaré «suicidé» dans son CRIME DE «LÈSE-BOUMEDIÈNE» que le président Houari Boumediène a érigé l'assassinat poli-
quartier général de Blida. En janvier 1968, le régime de Motif ? Selon Aït Ahmed, le ministre Medeghri aurait précisé tique en mode de gouvernance dans la pure tradition du chef
Boumediène «innove» dans son entreprise criminelle en inau- à son interlocuteur au bout du fil qu'il se sentait «vraiment du clan de Oujda qu'il fut. H. M
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1965 - 1978 : LE RÈGNE DE TOUS LES POUVOIRS

LES HOMMES DU PRÉSIDENT

LES FIDÈLES ET LES AUTRES


Par Mohand aziri candidature de Abdelaziz Bouteflika. Il est de reprendre en main le FLN. Ministre d'Etat (1964-1966), et l'inamovible ministre de l'in-
écarté du pouvoir à partir de février 1979, sans portefeuille, il apparaît alors comme le " dustrie et de l'énergie de Boumediene (1965-
exclu du Comité central, puis accusé par la numéro deux " du régime. Il anime les 1977), puis des Industries légères (1977-
Kasdi Merbah, patron de la Sécurité Cour des comptes de détournements de fonds. Commissions nationales de la Révolution 1979). Il a la haute main sur toute la politiques
militaire (1962 -1979) Il ne revient en politique, au Comité central du agraire et de la Gestion socialiste des entre- et projets industriels. En 1982, Belaid
FLN, qu'en 1989. prises, mais son étoile ne cesse de décliner. En Abdeslam est accusé de " corruption ". Il sera
De son vrai nom Abdallah Khalef, il est né le 1975, des rumeurs insistantes attribuent à
16 avril 1938 à Béni Yenni (Tizi-Ouzou). vite innocenté. Il sera écarté du pouvoir peu
Militant nationaliste, il rejoint l'ALN en 1956
Abdelaziz Bouteflika, ministre l'épouse de Chérif Belkacem la publication
après l'élection de Chadli. Il revient en poli-
en Wilaya V (Oranie). des Affaires étrangères (1963-1979), d'un livre à scandales intitulé Les Folles Nuits
tique en 1988 en signant le " manifeste des 18
d'Alger. Boumediene en profite pour évincer
Il y navigue dans le sillage de fortes personna- membre du Conseil de la révolution son compagnon du Conseil de la Révolution, ". Il est nommé chef du gouvernement juillet
lités : Abdelhafid Boussouf, père des services (1965-1978) puis pour supprimer son ministère d'Etat en 1992 jusqu'à août 1993.
de renseignements et du contre-espionnage du juillet 1975. Jugé indésirable, il quitte subrep-
Issu d'une famille originaire de Tlemcen, il est
FLN et Houari Boumediene, sorte de maré-
né le 2 mars 1937 à Oujda (Maroc) où ses ticement le pays pour s'installer en Europe. Il Mohamed Salah Yahiaoui, membre
chal de l'ALN. Affecté au Ministère de l'Ar-
mement et des Lisons Générales (MALG)
parents tenaient un bain maure. Il rejoint réapparaît au lendemain des événements du Conseil de la révolution (1965-
l'ALN à la frontière algéro-marocaine en 1956 d'Octobre et signe le " Manifeste des 18 " et se 1979) et coordinateur du Parti (1977-
dirigé par Boussouf, il fait partie de la jeune présente aux élections présidentielles de 1999.
en wilaya V (…). En 1960, le commandant Si
garde surnommée " Boussouf Boys ". Il
Abdelkader est chargé d'ouvrir le front malien. 1979)
appartient également à la première promotion Kaïd Ahmed, membre du Conseil
de cadres militaires formés à Moscou, appelée Proche collaborateur de Boumediene, il effec- Né à Barika (Batna), Mohamed Salah Yahiaoui
" Tapis rouge ". Chef du service de renseigne- tue en 1961, une mission de prospection pour de la révolution (1965-1972), est instituteur avant de rejoindre le maquis en
ment du MALG auprès de l'état-major général le compte de ce dernier auprès des leaders du responsable du FLN (1968-1972) 1956, où il devient membre de l'état-major
en février 1960, il participe en tant qu'expert FLN détenus à Aulnoy en vue de s'assurer leur général dirigé par Boumediène. Membre du
alliance dans la course au pouvoir à l'approche Né le 17 mai à Tiaret. Militant de l'UDEMA de
militaire au négociations de Rousses. Il se Ferhat Abbas et secrétaire général du parti Conseil de la Révolution lors du coup d'Etat de
range dès l'éclatement de la crise de l'été 62 de l'indépendance. C'est donc Bouteflika qui juin 1965, le colonel Yahiaoui est placé à la tête
jette des ponts entre Ben Bella et Boumediene dans sa ville natale, en 1951, Kaid Ahmed est
dans le camp de Boumediene. Patron incon- élu conseiller municipale et adjoint au maire de l'Ecole interarmes de Cherchell1968 à
testé de la " S.M " de 1962 à 1979, proche et pour s'opposer au GPRA. Député de Tlemcen
de Tiaret. Membre du Comité central de 1977. En novembre 1977, il est chargé par
fidèle collaborateur de Boumediène, il parti- à l'Assemblée constituante, il est nommé
ministre de la jeunesse, des sports et du touris- l'UDEMA, il rejoint le maquis fin 1955. Il est Boumediene de reprendre en main le Parti.
cipe activement au coup d'Etat de juin 1965. d'abord Commissaire politique et capitaine de Candidat potentiel à la succession, il est écarté
Au moment de l'agonie de Boumediene, il me en septembre 1962. Après l'assassinat de
Mohamed Khemisti, il assurera pendant quatre la zone VIII de la wilaya V, puis devient adjoint par l'armée au profit de Chadli Bendjedid.
était responsable de tous les services de sécu- du colonel Boumediène. Nommé au CNRA en
rité, ce qui explique son rôle déterminant dans mois l'intérim au ministère des affaires étran-
gères. Il sera confirmé à ce poste en septembre
1959, le commandant Slimane (nom de guerre) Ahmed Taleb El Ibrahimi, ministre
le processus de transition. En janvier 1979, il assurera par la suite le secrétariat pour l'Ouest
apporte son soutien au colonel Chadli qui 1963 et le gardera 16 ans de suite. Faisant par-
de l'état-major général de l'ALN (…) il partici-
de l'Education nationale (1965-
l'emporte sur ses principaux concurrents. Il tie du cercle restreint des intimes de 1970), ministre de l'Information et
pe à la première conférence d'Evian, devient
abandonne ses fonctions à la tête de la " S.M Boumediene, Bouteflika est à l'origine directe
du processus ayant achoppé du coup d'Etat
commandant de la Base Ouest-Oujda. 2lu de la Culture (1970-1977), ministre
", pour devenir le 5 mai 1979, SG du minis- député de Tiaret(septembre 1962), nommé
tère de la Défense jusqu'au remaniement gou- contre le président Ben Bella. En voulant le ministre du Tourisme, il démissionne et rejoint
conseiller auprès du président de
vernemental de juillet 1980, où il a été " mis à limoger, Ben Bella a en effet précipité sa son siège à l'Assemblée (juillet 1964). C'est lui la République (1977-1980).
la touche ". Il est successivement vice ministre propre chute le 19 juin 1965. Durant toute la qui annoncera à la radio la destitution de Ben
période où il dirige les AE, son nom sera asso- Né le 5 janvier 1932 à Sétif, fit ses études pri-
de la Défense, ministre de l'industrie lourde( Bella et promu ministre des Finances et du maires à Tlemcen où son père Cheikh Bachir
janvier 1982), ministre de l'agriculture et de la cié à l'intense activité de la diplomatie algé- Plan (juillet 1965). Nommé responsable du
rienne. Ne partageant pas tous les choix politi- Ibrahimi s'était installé en 1933 comme res-
pêche (janvier 1984), ministre de la santé Parti (mars 1968), il quittera les affaires
(février 1988), Chef du gouvernement (de co-économiques de Boumediene, il plaide, à ponsable de l'association des oulémas algé-
publiques suite à de profondes divergences riens pour l'Ouest du pays. En 1949, il entre-
novembre 1988 au 9 septembre 1989). Il crée l'intérieur des instances dirigeantes, pour une avec Boumediene notamment sur les grandes
en 1990 le parti MAJD. Véritable pilier du plus grande souplesse du système. Ce qui lui prend des études à la Faculté de Médecine
orientations politico-économiques. Kaid
régime, il sera assassiné le 21 août 1993. vaudra d'être présenté comme l'homme de Ahmed meurt en exil au Maroc le 5 mars 1978. d'Alger, puis de Paris. Il milite d'abord au sein
l'Occident, un " libéral ". Candidat malheureux de l'Udema. Elu président de l'Union générale
Ahmed Draia, membre du Conseil de à la succession, il est éjecté, graduellement, du Ahmed Medgheri, ministre de des étudiants musulmans (UGEMA) en juillet
la révolution (1965-1979), directeur cercle du pouvoir. Il est évincé du gouverne- 1955, il développe un discours arabo-isla-
ment et du BP le 2 juillet 1981. Sa disgrâce est l'Intérieur (1963) (1965-1975),
de la Sûreté nationale (1965-1979) mique. En mars 1956, il accède au Comité
confirmée en 1983. La Cour des comptes le membre du Conseil de la révolution fédéral de la Fédération de France du FLN, il
Né le 10 mai 1929 à Souk Ahras. Officier de la condamne a rembourser 6 milliards de cen- Né le 23 juillet 1934 à Oran, Ahmed Medgheri est fait prisonnier en février 1975 et détenu à la
Base de l'Est, il est arrêté en 1958 pour com- times. Il lui est reproché des irrégularités dans a grandi à Saida. Il obtient le baccalauréat "
plot contre le GPRA et envoyé à la frontière prison de Fresnes puis à la Santé jusqu'à sep-
la gestion d'une " régie occulte " ouverte, au série mathématiques élémentaires) en 1953
malienne en 1960. Il dirigera en 1963 les com- tembre 1961. Remis en liberté (provisoire) il
nom de son ministère, dans une banque à mais dut interrompre ses études universitaires
pagnies nationales de sécurité et désigné le 1 Genève. Deux ans plus tard, il est disculpé par à Grenoble suite à des difficultés matérielles. quitte la France pour la Tunisie et rejoint le
juin 1965 à la tête de la DGSN qu'il ne quitte- la Cour d'Alger. En avril 1999, il deviendra le Medgheri retourne au pays et se fait instituteur GPRA. A l'indépendance, il est mis à l'écart
ra pas jusqu'à la mort de Boumediene, date de septième président de la République algérien- Militant à l'UDEMA, il rejoint l'ALN en juillet par Ben Bella, soupçonneux à l'égard des oulé-
sa nomination à la tête du ministère des trans- ne démocratique et populaire. 1957 à la wilaya V où il devient l'un des plus mas. Docteur en médecine, proche de l'opposi-
port, puis ambassadeur au Portugal de 1980 proches adjoint de Boumediene. Il contribuera tion de (1963-1965), Taleb Ibrahimi est arrêté
jusqu'à sa mort en février 1988. Cherif Belkacem, membre du Conseil à rédiger le volet militaire des Accords en juin 1964 car soupçonné d'être en contact
Ahmed Bencherif, commandant de la de la révolution (1965-1975) d'Evian, à l'indépendance, il deviendra premier avec la " contre-révolution ", le CNDR de
wali de Tlemcen, puis ministre de l'intérieur Moussa Hassani, mais bénéficie d'un non lieu
Né le 10 juillet 1930 à Ain Beida, militant de
Gendarmerie nationale et membre l'UGEMA et du FLN au Maroc, il rejoint
Pour marquer son désaccord avec Ben Bella, il et libéré en janvier 1964.
du Conseil de la révolution l'ALN et devient commandant de la zone I de
démissionne en 1964. Il reprend son poste Après un court séjour au Moyen-Orient, il
(1962-1978), après le coup d'Etat et y restera jusqu'à sa mort rentre au bercail pour pratiquer au service
Tlemcen jusqu'à la fin 1959, date a laquelle il tragique (" accident " par balle chez lui)le 10
Né en avril 1927 à Djelfa, Ahmed Bencherif rejoint le P.C de la wilaya V, à la frontière algé- hématologie de l'hôpital Mustapha. Le 10
décembre 1974. juillet, il est appelé par Boumediène pour être
est un militaire de carrière dans l'armée fran- ro-marocaine où va se constituer le fameux "
çaise. En juillet 1957, il déserte le 1 er régi- groupe de Oujda ". Député de Tlemcen à Belaïd Abdeslam, ministre de son ministre de l'Education nationale. Moins
ment des artilleurs algériens pour rejoindre l'Assemblée constituante (septembre), le com- d'un an après son département publie un plan
l'ALN (wilaya VI) avec une partie de sa com- pagnon de jeunesse de Boumediene devient l’Industrie et de l'Energie décennal d'enseignement axé sur trois points :
pagnie. Membre du CNRA en janvier 1960, il ministre de l'Orientation nationale dans le gou- (1965-1977) " démocratisation, arabisation, orientation
est nommé à la tête de la wilaya IV en juillet vernement Ben Bella, Partisan du coup d'Etat Issu d'une famille aisée originaire de Grande scientifique et technique ". Confronté à la
de la même année. Capturé en 1960, il est de juin 1965, il est chargé du département Kabylie, Belaid Abdeslam est né en 1928 à Ain contestation estudiantine, il décide la fermetu-
remis en liberté en avril 1962 et rejoint l'Etat- Information en plus de celui de l'Orientation Kebira (Sétif). Militant du P.P.A, président de re de l'Université d'Alger le 7 février 1968 pen-
major général de Boumediene. En septembre nationale. Membre du Conseil de la l'UGEMA (1951-1953), membre du Comité dant trois semaines. En juillet 1970, il devient
1962, l'Exécutif provisoire le place à la tête de Révolution, " coordonnateur du secrétariat du central du PPA/MTLD, tendance centraliste,
Parti " (juillet 1965 - décembre 1967), il est ministre de l'Information et de la Culture jus-
la gendarmerie. Il sera maintenu à ce poste jus- Belaid Abdeslam rejoint le FLN en mai 1955.
nommé en mars 1968 ministre d'Etat chargé en 1958, il est appelé auprès du ministre de la qu'au 27 avril 1977, date à laquelle il devient
qu'à avril 1977, date à laquelle il sera nommé
ministre de l'Environnement, de la des Finances et du Plan. C'est sous autorité culture du GPRA, Tewfik El Madani, puis de ministre conseiller auprès du président
Bonification des terres et de l'Hydraulique. qu'est élaboré le premier plan quadriennal Abdelhamid Mehri aux Affaires sociales. Au Boumediène, poste qu'il gardera dans le pre-
Une mise à l'écart déguisée. Membre du 1970-1973, qui lance l'industrialisation de lendemain du cessez le feu, il est chargé par le mier gouvernement de Chadli. Il est quelque
Conseil de la Révolution, il fait partie de ceux l'Algérie. Il quitte ce ministère en mars 1970 FLN des questions économiques à l'Exécutif temps après président de la Cour des comptes.
qui ont géré l'Algérie de 1965 à 1978 et du pour présider le Conseil national économique provisoire. Après l'indépendance, il sera écarté
groupe restreint des huit titulaires restant sur et social. Après la mise à l'écart de Kaid des responsabilités, jusqu'à sa désignation pour Source :
26 qui ont assumé la direction des affaires du Ahmed en décembre 1972, premier maillon du conduire la délégation algérienne dans les D'après Achour Cheurfi, La classe politique
pays durant la maladie de Boumediène. A la " groupe d'Oujda " à céder, c'est à Cherif négociations pétrolières avec la France. Il algérienne de 1900 à nos jours, Dictionnaire bio-
mort de celui-ci, il s'opposera résolument à la Belkacem que Boumediene confie la mission devient le premier président de Sonatrach graphique, Casbah Editions, Alger, 2001 M. A.
El Watan - Samedi 27 décembre 2008 - 12

1965 - 1978 : LE RÈGNE DE TOUS LES POUVOIRS

CEUX PAR QUI TOUT ARRIVA

LE COLONEL BOUMEDIÈNE
ET LE GROUPE D'OUJDA
■ Evoquer Boumediène revient aussi à parler de son entourage. Il est impensable de se rappeler Houari Boumediène sans mentionner le clan
d'Oujda, ce groupe de personnes dont il a été le mentor et le chef et sur lequel il s'est appuyé pour asseoir son pouvoir.
Par Nadjia Bouaricha

C
'est ce noyau d'Algériens nés au Maroc, qui compte
à son actif deux putschs, qui a permis à Boume-
diène de parvenir à ce destin de chef d'Etat de l'Al-
gérie indépendante. Houari Boumediène était chef
de la Wilaya 5 et installa son QG dans la ville
marocaine frontalière avec l'ouest du pays, Oujda. Tout comme
Boussouf pour le MALG, Boumediène recruta des alliés parmi ces
Algériens du Maroc pour l'état-major général de l'ALN. Le premier
s'en servit pour porter le premier coup de l'armée contre les poli-
tiques en assassinant Abane Ramdane, et le second y trouva un appui
pour porter le deuxième coup de force de l'armée contre le FLN en
s'attaquant au Gouvernement Provisoire de la République Algérienne
(GPRA). Le groupe d'Oujda est entré de la sorte par effraction dans
l'histoire de l'Algérie et il signera, avec Boumediène à sa tête, l'acte
de naissance du régime algérien.
CES ALGÉRIENS DU MAROC NOMMÉS WASTI
Les membres du groupe ou clan d'Oujda sont désignés comme ceux
qui sont nés ou ayant vécu au Maroc avant 1962. Les "wasti", en réfé-
rence à la position géographique de l'Algérie au centre du Maghreb,
ou encore "deuxième francis, français de seconde catégorie", comme
aimaient à les qualifier les Marocains, sont des Algériens qui sont nés
au Maroc avant le déclenchement de la guerre de libération. Après la
soumission de l'Emir Abdelkader en 1848, puis la défaite des soulè-
vements des Ouled Sidi Echeikh puis de Bouamama, une commu-
nauté algérienne s'est installée dans le pays voisin de l'Ouest. Une
autre communauté enrôlée quant à elle dans l'armée française pour

PHOTO : AFP
imposer le protectorat au Maroc y a aussi trouvé asile. Une troisième
migration d'Algériens a quant à elle rejoint le Maroc, après 1954 par
fuite des représailles de l'armée française. Le clan d'Oujda s'est bâti
toutefois sur la première communauté d'Algériens au Maroc, qui était
Le groupe d’Oujda signera, avec Boumediène à sa tête, l’acte de naissance du régime algérien
une communauté de petite bourgeoisie francophone composée soit de
propriétaires terriens ou d'auxiliaires de l'administration marocaine.
Cette dernière communauté trouva sa place dans les rangs de l'armée, unique, fut élu par l'Assemblée, chef d'un gouvernement de 19 porte- Bouteflika, ni Cherif Belkacem, ni Medeghri ne faisaient figure de
de la sécurité militaire et du FLN. Le colonel Bencherif estime le feuilles. Boumediène qui s’adjugea l'important poste de ministre de socialistes. Boumediène, porté par le consensus populaire et voulant
nombre d'Algériens rentrés du Maroc en 1962 à pas moins de 10000 la Défense, proposa 4 postes : deux pour ses compagnons de l'armée suivre le processus de la mise en application de la révolution agraire,
hommes. Le travail commencé par le MALG de Boussouf au milieu des frontières d'Oujda, à savoir Bouteflika et Medeghri et deux autres a rogné les prérogatives du ministre de l'Intérieur Medeghri. Sur le
des années 1950 a connu une suite avec Boumediène qui introduisit pour l'armée des frontières de l'Est, à savoir Moussa Hassani et le conflit du Sahara occidental, il semblerait que la solution de
la logique des clans pour accéder au pouvoir. Entouré d'Ahmed docteur Nekkache. Le putsch servit l'armée qui, depuis l'indépendan- Bouteflika ne procédait pas de la même démarche de Boumediène.
Medeghri, Kaid Ahmed, Cherif Belkacem, Abedlaziz Bouteflika, ce, a joué la carte de l'unité face aux divisions politiques. "Le clan Quant à Cherif Belkacem, on ne sait pas si sa disgrâce lui est venue
Boumediène créa le groupe d'Oujda. Les "malgaches" de Boussouf se d'Oujda s'était ouvert au recrutement intensif de "soldats" venus des de sa santé fragile ou bien de la soi-disant publication par sa femme
fondèrent dans ce qui est devenu plus tard le clan d'Oujda. Le régio- rangs de l'ALN, tout comme les "marsiens" de tout bord avaient pris étrangère d'un livre intitulé "Les folles nuits d'Alger" dans lequel plu-
nalisme s'est érigé en règle d'appartenance à ce clan. "Mohamed d'assaut les administrations, étaient avant tous des éléments opportu- sieurs personnalités auraient été mises en cause. Toutefois, ce qui est
Boukharouba s'affubla d'un nom de guerre qu'il emprunta au saint nistes sans aucune conviction politique ou idéologique. Ils étaient certain est que cette affaire du livre dont tout le monde parlait mais
légendaire Boumediène, très connu dans l'Oranie, et du prénom de recrutés non pas pour faire la guerre mais pour construire le nouvel que personne ne pouvait exhiber relevait de l'intox à l'encontre d'un
Houari, très répandu dans cette même région… dans le régionalisme Etat "(3). Avec les recrues du MALG de Boussouf devenu Sécurité homme qu'on voulait éloigner du pouvoir", note Abdelkader Yafsah.
qui sévissait dans l'armée des frontières, être à la fois, saint et oranais, militaire, et à leur tête Kasdi Merbah, et les tacticiens politiques de Pour sa part, Khalfa Mameri confirme la désapprobation par les
c'était avoir toutes les chances avec soi"(1). son groupe d'Oujda, Boumediène n'avait plus qu'à laisser mijoter son membres du clan d'Oujda de la révolution agraire et évoque la crise
Le groupe d'Oujda, sous les commandes de Boumediène et toute l'ar- accession à la tête de l'Etat. de l'été 1974. Kaïd Ahmed, propriétaire terrien et de Haras, a été le
mée des frontières, attendait la fin de la guerre de libération qui avait premier à être éliminé par Boumediène en 1972 en lui ôtant son poste
éprouvé les moudjahidines de l'intérieur du pays dans la lutte contre LA FIN D'UNE COLLÉGIALITÉ de ministre.
l'armée coloniale pour pouvoir entrer en jeu. Laissant les politiques Dans le deuxième gouvernement de Ben Bella, Cherif Belkacem et "Trois faits sont bien établis. Un grave incident entre Medeghri
se charger des négociations d'Evian, et après la sortie des cinq histo- Kaïd Ahmed sont nommés ministres et Boumediène fut nommé 1er ministre de l'Intérieur et Mahroug ministre des Finances. Celui-ci
riques de prison, l'état-major général sous Boumediène trouve le vice-président de la République. En sus de leurs responsabilités gou- cherche sur ordre de Boumediène à rapatrier les reliquats de crédit
moment propice pour actionner le coup d'Etat contre le GPRA. Pour vernementales, respectivement la Défense nationale, l'Intérieur et les que les ambassades viraient habituellement sur un compte bancaire
donner du poids à ce coup de force, il fallait une couverture politique Affaires étrangères, Boumediène, Medeghri et Bouteflika firent leur suisse. S'est-il senti personnellement visé ou non, Bouteflika aura
via un des historiques. Seul Ben Bella, animé aussi par l'amour du entrée au Bureau politique. A l'heure où Kaïd Ahmed et Cherif plus tard quelques démêlées avec la Cour des comptes. Medeghri qui
pouvoir, accepta l'offre de l'EMG. En légalistes, Aït Ahmed et Belkacem étaient désignés respectivement, ministres du Tourisme et semble faire équipe avec Bouteflika pour éliminer Cherif Belkacem
Boudiaf refusèrent de cautionner le putsch. "L'armée de Boumediène de l'Orientation nationale et membres du Comité central. s'en mêle. Il convoque manu militari Mahroug, et l'aurait menacé d'un
avait un double atout considérable : sa force et son unité favorisées Sentant son pouvoir personnel menacé par les ambitions grandis- pistolet et d'un dossier intime compromettant "(4). Le deuxième fait
par un long travail d'endoctrinement. Mais elle n'avait que peu de santes du clan d'Oujda, Ben Bella œuvra à la mise à l'écart de ses cité oppose Medeghri au ministre de la Culture, Taleb El Ibrahimi un
répondants dans la société algérienne et son leadership était rejeté par anciens compagnons de la course au pouvoir. "Président de la reportage télévisé sur une villa somptueuse qui appartiendrait à la
plusieurs wilayas. Il fallait à Boumediène de bien faire jouer le pres- République, chef du gouvernement, secrétaire général du FLN, il s'at- mère de Medeghri. A-t-on voulu salir ce dernier, le discréditer, le
tige de Ben Bella pour s'implanter politiquement "(2). tribue les portefeuilles de l'Intérieur, des Finances, de l'Information". déstabiliser au moment où le populisme battait son plein en Algérie ?
Afin de donner du crédit aux putschistes, un autre groupe baptisé Après Kaïd Ahmed, Medeghri, puis Belkacem Chérif, le tour du Une chose est sûre : le journaliste est tabassé et Taleb couvert de mots
“groupe de Tlemcen”, en opposition au groupe de Tizi Ouzou qui ministre des Affaires étrangères, Abdelaziz Bouteflika, arriva pour se peu aimables".
était sous la coupe de Krim Belkacem, fut créé et mit au point la nais- voir retirer son poste. Le groupe d'Oujda se réfère à son chef, Houari Le troisième fait concerne la réunion de deux membres du clan
sance du Bureau politique, un instrument politique pour le dénigre- Boumediène afin de mettre un terme aux attaques de Ben Bella. Le d'Oujda à Annaba "ces deux membres séjournent à Annaba avec
ment du GPRA. Le groupe de Tlemcen regroupant Ben Bella, Khider, coup d'Etat du 19 Juin 1965 a été la réponse de celui qui devint le Draïa, directeur général de la Sûreté nationale. Qu'avaient-ils à y faire
Mohammedi, Ferhat Abbas, Ahmed Boumendjel et Ahmed Francis a deuxième président de l'Algérie. Mais la logique du clan ne durera ? Quel était le rôle du chef de la Sûreté nationale ? Etait-il informa-
formé un duo avec le groupe d'Oujda pour mettre au pas les com- pas face à la logique de l'intérêt personnel. La fin de l'union du grou- teur de Boumediène ou jouait-il pour son compte ? De ces question-
mandements des wilayas historiques notamment la III et la IV. Ben pe d'Oujda sous Boumediène ne tardera pas à se manifester. En plei- nements sont parties des supputations sur une tentative de déstabili-
Bella était tout désigné pour devenir le premier président de l'Algérie ne campagne des nationalisations, le divorce de Boumediène d'avec sation de Boumediène". Le "suicide" de Medeghri en 1974 signera la
indépendante sous la bénédiction de l'EMG de l'ALN qui marcha sur ses anciens compagnons d'Oujda ne tarde pas à être prononcé. "Les fin du groupe d'Oujda. "Après l'exil extérieur de Kaïd Ahmed, inté-
Alger pour accéder au "trône". La Zone autonome d'Alger sous Yacef raisons ne manquaient pas : choc des caractères, rivalités incontrô- rieur de Chérif Belkacem et la mort de Medeghri, il ne restait plus
Saâdi ouvrit grandes les portes de la capitale à la coalition lables, apparition de nouveaux cadres politiques, radicalisation des que Bouteflika et Boumediène". N. B.
Boumediène-Ben Bella au prix de plusieurs morts du fait d'affronte- réformes, domination écrasante de Boumediène et bien d'autres enco-
ments avec les troupes de la Wilaya IV qui étaient ralliées au GPRA. re ont fini par entamer le pacte de fer qui liait les membres du grou-
Le cri "sept ans ça suffit" des populations a fini par mettre fin aux pe d'Oujda"(4). L'histoire n'a pas encore tout dit sur cette dislocation Références :
hostilités. L'armée des frontières réussit son coup et pénétra d'un pied du groupe d'Oujda, mais des supputations sont émises. La révolution 1- 3. Abdelkader Yafsah. La question du pouvoir en Algérie.
ferme dans ce qui est devenu le pouvoir algérien, sur des centaines de agraire avait entamé la relation privilégiée des membres du groupe 2-Gilbert Meynier. Histoire intérieure du FLN 1954-1962.
cadavres. Dans la nuit du 28 au 29 septembre, Ben Bella, candidat d'Oujda avec leur mentor. "Pour l'opinion publique algérienne, ni 4- Khalfa Mameri. Les Constitutions algériennes.
El Watan - Samedi 27 décembre 2008 - 13

1965 - 1978 : LE RÈGNE DE TOUS LES POUVOIRS

ADOPTION DE LA CHARTE NATIONALE EN JUIN 1976

ENFIN LA «LÉGITIMITÉ
CONSTITUTIONNELLE» !
■C'est à l'occasion du dixième anniversaire du coup d'Etat militaire de juin 1965 que fut annoncé le projet d’élaboration
d'une charte nationale.
Par Nadir Idir

ans son discours aux

D cadres de la nation, le chef


de l'Etat,
Boumediène, a annoncé
Houari

une série de mesures tendant à ins-


taurer un «système socialiste» tout
en prévoyant une nouvelle
Constitution, des élections présiden-
tielles et législatives. Des discussions
devaient intervenir, mais des événe-
ments ont en retardé la tenue. La
crise avec le Maroc et l'initiative
tapageuse du quarteron Abbas-
Benkhedda-Kheirddine-Lahouel ont
fait que les «débats publics» prévus
n'ont été lancés que quelques mois
plus tard. Le ministre de l'Industrie
de l'époque, B. Abdessalem, relèvera
que la rédaction de la charte fut
confiée au début à un comité res-
treint qui «s'est trouvé un temps en
plein sommeil». «Le défoulement
national», dont a parlé Abdelkader
Yefsah dans son livre sur le proces-
sus de légitimation du pouvoir mili-
taire, n'a pu avoir lieu. Mais pourquoi
un tel texte dans un contexte aussi
trouble ? Yefsah parlera de «la der-

PHOTO : D. R.
nière étape du processus de légitima-
tion entamé par le régime qui ne
s'appuyait auparavant que sur la légi-
timité révolutionnaire», Khalfa
Mameri, politologue, et plusieurs La charte de 76 a donné lieu à une chasse aux «anciens» du régime qui ne plaisaient plus
fois ambassadeur, s'étonnera pour sa
part du retard pris par Boumediène de Boumediène». Un comité impro- que Taleb Ibrahimi, le promoteur ponsabilités les plus importantes, visait sa légitimation.» Le pouvoir
pour adopter une nouvelle visé de rédacteurs a été installé au zélé de la politique d'arabisation tous qu'il ait mis en vacance la révolutionnaire, poursuit-il, recher-
Constitution, alors que celle de 1963 lendemain du discours du 19 juin azimuts de l'Algérie, poursuit encore Constitution alors en vigueur», affir- chait sa consécration juridique par le
a été gelée bien avant son accession 1975. Des personnalités choisies Abdessalem qui n'est pas toujours mera dans une déclaration Aït biais d'une approbation,
au pouvoir. expressément par Boumediène y ont doux avec son collègue du gouverne- Ahmed, qui assure que le président populaire/alibi. «Rien de plus. Dans
Eludant la question de la charte pris part. En plus du «papier» sur le ment. La charte nationale est enfin «détient la totalité de la puissance une Algérie, un système politique
nationale, primordiale pour com- modèle économique de l'Algérie, approuvée le 27 juin 1976 par réfé- publique, concentre tous les pouvoirs militarisé, le juriste Madjid Bencheik
prendre le texte constitutionnel, conf ié à B. Abdessalem, rendum et la Constitution le 27 en vertu d'un attribut intrinsèque à sa parlera pour sa part de cette volonté
Mameri reléve dans son dernier livre Boumediène fera écrire celui tou- novembre. Des élections s'en sont personne». Et de citer les méfaits de du régime de l'époque d'édifier un
consacré aux Constituions algé- chant aux options politiques par suivies et Boumediène, unique candi- ce régime : «Sans aucun titre, il Etat «sérieux, stable et fort» capable
riennes, édité chez Thala, que l'hom- M.S. Benyahia, alors que la partie dat en lice, est élu, comme il fallait séquestre Ben Bella qui attend d'être de se débarrasser de «l'anarchie qui
me fort du moment qui a déposé Ben traitant de la politique culturelle est s'y attendre, en décembre, par jugé ou même inculpé depuis plus caractérise les premières années de
Bella pouvait bien garder le gouver- confiée à M. Lacheref et R. Malek. 99,38% des votants. d'une décennie, il met "en résidence" l'indépendance.» Mais le politologue
nement et la Constitution de 1963 et Une nouvelle donne s'est toutefois La charte a donné le coup d'envoi à deux autres présidents, Abbas et Ben n'y croit pas trop : «Il ne suffit pas de
en changer, s'il le faut, quelques manifestée, une fois lancés, en mai une chasse aux «anciens» du régime Khadda, pour délit d'opinion et vouloir un Etat fort pour le construire
aspects. Mameri parlera des facteurs 1976, les débats pour l'«enrichisse- qui défendaient des idées qui ne plai- emprisonne pour délit culturel des et des institutions crédibles pour obte-
qui ont décidé l'«homme au carou- ment» de la charte nationale : les dis- saient plus. Le promoteur de la poli- dizaines de jeunes de Kabylie», assu- nir l'adhésion réelle des populations.
bier» à adopter «sa» Constitution et cussions publiques étaient d'une tique économique, de l'industrialisa- re-t-il. L'opposant indiquera avec un Ce qui intrigue le plus les constitu-
par extension, peut-on ajouter, la «franchise» peu commune dans une tion, quelque peu lésé après cette verbe bien senti que «seul un proces- tionnalistes, c'est le fait de bousculer
charte nationale : le conflit avec le république qui ne s'y est pas habi- période, essaiera, a posteriori, de sus de démocratisation pourra ce que l'école normativiste appelle le
Maroc, mais surtout l'éclatement pré- tuée. Mais la censure off icielle battre en brèche les accusations qui enrayer le processus de déréalisation sacro-saint principe de la pyramide
visible depuis l'adoption de la révolu- veillait toujours au grain puisque lui sont portées sur le fait d'avoir et de violence». des normes.» La Constitution, adop-
tion agraire, du clan de Oujda. De ce plusieurs passages furent coupés lors «fait virer l'Algérie au rouge», tout tée le 27 décembre 1976, devant être
clan d'ailleurs, il ne restait que le des retransmissions à la télévision en ne manquant pas d'affirmer que LE MYTHE D’UN PEUPLE la loi d'où découlent toutes les autres,
chef, les trois autres membres qui le nationale. cette charte était «le summum de la HOMOGÈNE est biaisée. Le système n'en a pas tenu
constituait étaient écartés ou bien ne politique de gauche de Avec l'adoption du texte, tout espoir compte et, avec le soutien de quelques
prenaient pas part, du fait des dépla- LE RÉGIME SOURD À LA Boumediène». Mais ce qui fera de changement est aboli. Un disciple juristes du sérail, concoctera des
cements à l'extérieur, à la prise de REVENDICATION BERBÈRE réagir le plus les détracteurs de de Hocine Aït Ahmed reviendra à la textes sans grande rigueur juridique.
décision. Ainsi, Medeghri, Kaïd Les théoriciens du régime, regroupés Boumediène de l'époque sont les charge plusieurs années plus tard. L'énoncé de l'article 6 de la
Ahmed, et plus tard Cherif Belkacem plus tard dans une commission, ont- options politiques et identitaires Djamel Zenati parlera dans une Constitution est pour le moins éton-
ont été «écartés», tandis que le «frin- ils pris en compte les propositions mentionnées dans la charte promul- contribution sur «le mythe du peuple nant : «La charte nationale est la sour-
guant» ministre des Affaires étran- faites ? Rien n'est moins sûr lorsque guée le 5 juillet 1976. Les critiques algérien homogène, sans particularis- ce fondamentale de la politique de la
gères, comme le rappelle l'on sait que les «propositions» des sur le texte n'ont d'ailleurs pas man- me». Pour lui, tous les textes fonda- nation et des lois de l'Etat. Elle est la
Abdessalem dans ses entretiens avec étudiants berbérophones de la faculté qué, lors des discussions publiques mentaux de la République algérienne source de référence idéologique et
Ali El Kenz et M. Benoune, se tenait d'Alger, qui ont participé aux débats mais surtout après. Donnant le pre- assument une volonté d'uniformisa- politique pour les institutions du parti
à l'écart. Tout en adoptant cette pos- consignés dans des procès-verbaux, mier l'estocade, le président du FFS, tion et laissent à l'état de tabou toute et de l'Etat à tous les niveaux.» Ne
ture, Bouteflika ne voyait pas l'utilité n’ont été prises en compte que par- en exil, a averti, début juin 1976, sur référence aux peuples, aux langues et s'en tenant pas à un juridisme long-
d'un tel texte décidé à la hâte et sup- tiellement. Le régime n'a daigné les dérives que permettra l'adoption aux cultures berbères. Le monisme à temps dénoncé, les concepteurs n'ont
posé élargir les prérogatives du raïs. ajouter la composante berbère du du texte. «Rien ni personne n'a caractère jacobin, doublé d'une réfé- voulu qu'une chose : renforcer les
«Une blague, du bla-bla», aurait dit peuple algérien que pour mieux l'es- empêché Boumediène de donner une rence à l'Islam, va être conforté, sou- pouvoirs de Boumediène et lui per-
le ministre des AE de Boumediène, camoter. Du pur saupoudrage desti- base légitime à son pouvoir, tout lui tient-il, par la charte nationale de mettre de se débarrasser de ses adver-
qui aurait voulu, poursuit né, relève Abdessalem, à plaire à commandait de faire singulièrement, 1976. «Pour Abdelkader Yafsah, la saires, avant même le congrès du FLN
Abdessalem, «arriver à faire une une partie de la population. le fait qu'il ait renversé l'homme qui charte était un appel au soutien poli- prévu pour décembre de l'année 1978
Constitution et réduire les pouvoirs L'initiateur de cette option n'est autre lui a confié à lui et à ses amis les res- tique du régime en ce sens qu'elle ou début 1979. N. I.
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1965 - 1978 : LE RÈGNE DE TOUS LES POUVOIRS 1965 - 1978 : LE RÈGNE DE TOUS LES POUVOIRS

PAUL BALTA, ANCIEN CORRESPONDANT DU JOURNAL LE MONDE À ALGER


«BOUMEDIÈNE ENVISAGEAIT DE LIBÉRALISER LE RÉGIME»
■Véritable homme frontière comme on n’en trouve plus de nos jours, Paul Balta a séjourné à Alger durant les années 1970. Sous-chef du ser- Boumediène avait la «passion de l’Etat»
vice Proche-Orient au journal Le Monde, il a été correspondant au Maghreb, avec résidence à Alger de 1973 à 1978. Dans l’entretien qu’il nous
a accordé, ce passeur entre les cultures et amoureux de la Méditerranée reviendra sur le parcours de l’homme fort d’Alger qu’il a connu et
dont il a apprécié les qualités, indéniables, soutient-il. D'ailleurs, le journaliste ne s’est jamais départi de la sympathie qu’il a pour le président
algérien. L’écrivain le fait toujours savoir dans ses entretiens avec les mêmes mots, toujours bien sentis. Paul Balta a écrit, entre autres
ouvrages, La Stratégie Boumediène, Sindbad, 1979 ; La Vision nassérienne, Sindbad, 1982 ; ou encore L’Algérie, éditions Milan, Toulouse, 2000.

Propos recueillis par Nadir Iddir ministre des Finances. En 1969, il deviendra Dès les années 1950, Boumediène se méfiait
numéro deux du système et sera nommé au des hommes politiques. Il reprochait à
Comment s’est déroulée votre première poste de responsable de l’appareil du FLN. nombre d’entre eux de s’être embourgeoisés
rencontre avec le président Houari En désaccord avec Boumediène au sujet de dans les capitales arabes et autres et de se
Boumediène ? Les appréhensions que l’application de la Révolution agraire, il livrer à des intrigues pour satisfaire leurs
vous ne manquiez pas d’avoir ont-elles démissionne en 1974 et s’exile en France, ambitions personnelles. En outre, le FLN
disparu depuis ? puis en Libye et, enfin, au Maroc. dont il reconnaissait le rôle déterminant dans
Correspondant du journal Le Monde au Toutefois, des cas comme celui-ci sont peu la mobilisation contre la colonisation lui
Maghreb, de la Libye à la Mauritanie, rési- nombreux en comparaison avec la plupart apparaissait comme un mouvement déchiré
dant en Algérie de 1973 à 1978, j’ai rencon- des pays arabes où les chefs d’État sont entre tendances divergentes. Voyant loin, il
tré Houari Boumediène avant la IV e impitoyables avec les opposants. s’appliqua alors à faire de l’ALN une force
Conférence des chefs d’État des pays non Je rappelle que Boumediène avait trois organisée et disciplinée, garante une fois
alignés (Alger, 5-9 septembre 1973). Ce pre- cercles de collaborateurs : 1- le noyau dur, l’Indépendance acquise de l’unité nationale
mier contact, déterminant pour la suite de très proche de lui, 2- ceux de la présidence, et territoriale au nom de l’idéal révolution-
nos relations, nous éclaire sur sa personnali- choisis en fonction de leurs compétences et naire. Dès lors, l’armée est devenue sa véri-
té. Je venais de publier La politique arabe de de leur disponibilité, 3- ceux auxquels il table famille.
la France et des articles sur l’enseignement déléguait ses pouvoirs. Parmi les collaborateurs qui étaient les plus
de l’arabe. Ils étaient sur son bureau. J’ai pu constater quand j’allais à la présiden- proches de lui et qui étaient souvent ses
Après un tour d’horizon, en français, au ce ou lorsque je couvrais un de ses voyages conf idents, je citerai ceux que j’ai bien
cours duquel il m’avait interrogé sur mes dans le pays, qu’il avait un rapport de cour- connus. Ahmed Taleb Ibrahimi, médecin de
entretiens avec De Gaulle, Pompidou et toisie avec ses collaborateurs, qu’il s’agisse formation, ministre de l’Information et de la
Nasser, je lui avais dit : «Monsieur le des ministres, de ses conseillers et aussi de Culture, à mon arrivée. C’est un homme
Président, je crois que vous accordez vos ses secrétaires, de ses chauffeurs et de ses d’une très grande culture arabe et française.
interviews officielles en arabe.» Il avait Paul Balta correspondant du journal Le Monde gardes du corps. Abdelaziz Bouteflika, qui a eu le privilège
approuvé d’un signe de la tête. «Cela ne me à Alger de 1973-1978 Néanmoins, il était aussi très ferme et exi- d’être à l’échelle internationale le benjamin
dérange pas. Toutefois, au Collège Saint geant, comme il l’était avec lui-même. Je puis le doyen des ministres des Affaires
Marc, à Alexandrie, mes professeurs égyp- ments à Alger et dans les wilayas voisines, il souligne qu’il l’était aussi, sauf en de rares étrangères (1963-1979) et le président de
tiens m’ont enseigné un arabe classique, un disposait de voitures confortables, sans plus. exceptions, avec ses interlocuteurs étrangers. l’Assemblée générale de l’ONU en 1974, lui

PHOTOS : D. R.
peu archaïque.» Il a poursuivi : «Hélas, À ses yeux, avoir des autos de luxe du genre Le président Boumediène comptait faire aussi m’avait souvent reçu en tête-à-tête et
hélas ! Et cela n’a pas changé !» D’une Rolls Royce ou Mercedes, c’était du gas- de «grandes choses» et surprendre ses fait des confidences qui m’avaient beaucoup
extrême courtoisie, il avait eu un geste d’ex- pillage. Il m’avait raconté qu’un émir du proches collaborateurs en engageant des aidé dans mon travail. Il y avait aussi le Dr
cuse pour m’avoir interrompu et m’a invité à Golfe lui avait offert une de ces voitures de réformes... Malheureusement la maladie Mahieddine Amimour, chargé des relations
poursuivre. Je lui ai alors expliqué que luxe qu’il a aussitôt fait mettre dans un gara- l’a pris de court. Qu’en est-il exactement ? avec la presse à la présidence.
j’avais acquis seul mon vocabulaire écono- ge. Après sa mort, on l’y a retrouvée rouillée Ses réflexions, au cours de notre dernier Anissa Boumediène m’avait expliqué que Devant «Boumediène», il avait écrit : être bonnes ou mauvaises. En aucun cas, faveur de la visite estimant que Giscard



mique et politique et demandé de me parler et pratiquement inutilisable. entretien, m’avaient donné à penser qu’il Boumediène respectait le principe de la col- «Obscur colonel qui ne semble pas voué à elles ne peuvent être banales !» d’Estaing avait fait un geste de «bonne
plus lentement en abordant ces thèmes. Je signale aussi qu’à la suite de son mariage envisageait de libéraliser le régime. Le légialité. Exemple : lorsqu’un ministre pro- il m’a répondu : «Le peuple algérien.» un grand avenir.». Le général avait ajouté : Le système Boumediène s’est-il perpétué volonté» en proposant d’aller en Algérie,
En grand seigneur, il a répondu : «Monsieur avec Anissa El-Mensali, jeune avocate au Monde ayant décidé de m’envoyer en Iran posait un projet ou une directive en contra- Je n’ai pas hésité à exprimer mon étonne- «Je pense exactement le contraire.» après sa disparition ou bien ses succes- alors qu’il était surtout ami du roi Hassan II.
Balta, vous avez beaucoup fait dans vos Barreau d’Alger, début 1973, période où couvrir la Révolution islamique de l’ayatol- diction avec son point de vue, il lui disait : ment, en soulignant que ce peuple avait L’homme du 18 juin 1940 avait compris les seurs ont dilapidé l’héritage qu’il a laissé ? Ces divergences faisaient partie du jeu et ne
écrits pour la culture des Arabes et leur l’Algérie reçoit de nombreux chefs d’État et lah Khomeyni, j’ai rencontré Boumediène à «J’accepte. Si ça marche, c’est toi qui en donné la preuve de sa maturité politique au motivations de celui qui est devenu l’homme À ma connaissance, c’est Abdelaziz portaient pas sur l’essentiel. En effet, la poli-
dignité. Nous avons commencé en français, s’aff irme sur la scène internationale, on la fin août 1978 pour l’en informer et lui bénéficieras. Si ça ne marche pas, c’est le cours des huit ans de la guerre de Libération, du 19 juin 1965. Les deux communiquaient Bouteflika qui aurait dû lui succéder. En fait, tique étrangère très dynamique a été mise en
nous continuerons donc en français !» Et il remarque plus de recherche dans le choix de faire mes adieux. Président qui en assumera la responsabili- mais aussi depuis l’Indépendance et, surtout, à travers leurs ambassadeurs. En 1967, invité c’est sous Chadli Bendjedid que la corrup- oeuvre par Boumediène et Bouteflika. Elle a
en fut ainsi pendant quelque cinquante ses costumes, il change souvent de cravate et Il m’a dit être consterné et a insisté pour que té.» depuis son accession au pouvoir en accep- par De Gaulle à Paris pour une visite de tra- tion, dont il a été le premier bénéficiaire,
De toute façon, sa garde prétorienne n’avait permis à Alger, pour la première fois de son
heures d’entretiens en tête-à-tête qu’il m’a remplace son traditionnel burnous marron je reste : «Vous avez vécu la mise en place tant bien des sacrifices pour favoriser le vail, Boumediène avait décliné l’offre, car il s’est institutionnalisée. En outre, le dévelop-
aucune raison de lui échapper. développement à marche forcée. histoire, de nouer des liens jusqu’en Asie, en
accordés en cinq ans et qui furent d’une assez rugueux par un superbe burnous noir des institutions, il faut aller jusqu’au bout. Il souhaitait une visite d’État avec cortège sur pement économique s’est dégradé, le chôma- Amérique latine et au Canada et d’occuper
grande liberté de ton. en poil de chameau, dont deux oasis saha- va y avoir des changements importants. Il fronça les sourcils et prit le temps de la les Champs-Élysées et dépôt d’une gerbe de ge a atteint des proportions inquiétantes et le
Pourquoi Boumediène est-il resté plus de réflexion avant de s’exclamer : «Non, nous sur la scène internationale une place qui
Si j’avais des appréhensions avant l’entre- riennes ont la spécificité. J’envisage, pour la fin de l’année ou le fleurs à l’Arc de Triomphe. Mais un tel céré- fossé s’est creusé gravement entre riches et
La meilleure preuve de son intégrité : à sa début de 1979, un grand congrès du parti. dix ans après sa prise du pouvoir avant de ne sommes pas mûrs. En effet, contrairement allait bien au-delà de son poids réel.
tien, elles se sont vite dissipées lorsqu’il m’a monial était prématuré, compte tenu des pauvres. De même, la dégringolade s’est
dit : «Vous appartenez au monde arabe par mort, il n’y avait que 6000 dinars sur son Nous devons dresser le bilan, passer en se résoudre à initier des textes valant aux APC et aux APW, l’Assemblée nationale Elle a perdu cette place à la présidence de
blessures non encore cicatrisées. Georges produite dans le domaine de la culture et sur Chadli Bendjedid et n’a commencé à la
votre mère. C’est important, car chez nous compte CCP et c’était le seul qu’il avait. revue ce qui est positif mais surtout exami- «code de gouvernance» (Charte et sera une vitrine intérieure et extérieure. Je Pompidou (1969-1974) renouvela l’invita- le plan international. Cette évolution a favo- retrouver qu’après l’élection de Bouteflika à
la mère compte plus. Vous expliquez le Homme intègre, Boumediène a certes fermé ner les raisons de nos échecs, rectifier nos Constitution de 1976), alors qu’il s’est ne voudrais pas qu’elle soit la vitrine de nos
toujours efforcé de donner de lui-même tion, mais la nationalisation des hydrocar- risé la montée des mouvements islamistes la présidence en 1999.
monde arabe de l’intérieur. C’est pourquoi les yeux sur les abus (détournements de erreurs et définir les nouvelles options. divisions et de nos régionalismes.»
l’image de quelqu’un qui incarnait l’Etat, bures (février 1971) entraîna l’ajournement qui ont acquis de la popularité en dénonçant
j’ai souhaité vous voir nommé correspon- fonds ou de terres agricoles, abus de pou- Témoin de notre expérience, vous êtes le Néanmoins, réflexion faite, il ne tardera pas
qui avait «cette passion d’Etat» dont vous- du projet. Finalement, c’est Gaiscard ces erreurs. Ces mouvements dont l’idéolo- Boumediène peut-il encore servir de
dant à Alger. Voilà, maintenant, vous êtes voir, etc.) commis par des chefs militaires. mieux placé pour juger ces évolutions.» à mettre en œuvre une série de réformes :
même vous aviez parlé ? l’adoption en 1976 de la Charte nationale, d’Estaing qui proposera de faire la visite gie et les actions sont contraires à l’islam modèle pour la génération actuelle
des nôtres.» Interrogé sur ce point, il m’avait répondu : Je lui ai alors posé ces questions : d’État en Algérie, en 1975. Dans son dis- sont à l’origine du terrorisme des années
«J’aurais voulu m’en séparer, mais je n’ai «Envisagez-vous d’ouvrir la porte au multi- Effectivement, Boumediène avait la «passion puis celle de la Constitution et l’élection du lorsque l’on sait que le personnel politique
de l’État» et n’a cessé de le prouver. Il vou- président de la République au suffrage uni- cours d’accueil officiel, Boumediène avait noires qui ont fait plus de 150 000 morts.
On disait que l’homme discret ne menait pas trouvé des gestionnaires aussi capables partisme ?» «Allez-vous accorder plus de qui a servi sous son règne est toujours aux
lait tout d’abord édifier l’État centralisé que versel. En 1977, l’Assemblée nationale sera affirmé vouloir «tourner la page, sans la Oui, dans l’ensemble, ses successeurs – à
pas la grande vie. D’où lui est venu ce pour les remplacer.» Il a néanmoins veillé à place au secteur privé ?» «Pensez-vous libé- commandes ?
l’Algérie n’avait pas eu dans le passé, enfin mise en place afin que «la légitimité déchirer» et proposé une importante coopé- part Mohamed Boudiaf, assassiné le 29 juin
trait de caractère qui le distingue des pré- limiter au maximum le phénomène de la cor- raliser la presse et faciliter l’organisation Même s’il a commis des erreurs - quel chef
ruption. C’est sous Chadli Bendjedid qu’elle contrairement au Maroc et à la Tunisie et il a révolutionnaire soit couronnée par la légiti- ration entre l’Algérie et la France. Hélas, 1992, six mois après son accession au pou-
sidents qui ont accédé à la magistrature du mouvement associatif ?» La façon dont il d’État n’en a jamais commis ? -, je crois per-
prendra une forme quasi institutionnelle. réussi. Il était également très fier d’avoir mité constitutionnelle». selon ce que m’avait confié notre ambassa- voir - ont dilapidé l’héritage de Boumediène.
suprême depuis l’Indépendance du pays ? avait souri allait dans le sens d’une approba- sonnellement que Houari Boumediène peut
institué les Assemblées populaires commu- deur, M. Soutou, «Giscard l’avait considéré Abdelaziz Bouteflika, élu président en 1999,
Discret mais eff icace, timide mais f ier, tion. Il avait conclu : «Vous êtes le premier à encore servir de modèle sur de nombreux
La liberté de ton et l’ouverture d’esprit qui j’en parle. Je ne peux être plus explicite nales (APC) en 1967, puis les Assemblées Les relations avec la France de De Gaulle comme un bougnoul et n’avait guère pris en a amorcé le redressement.
réservé mais volontaire, autoritaire mais plans, comme nous l’avons vu.
humain, généreux mais exigeant, prudent qu’il avait en privé avec ses interlocu- pour le moment. Faites-moi confiance, vous populaires de wilaya (APW) en 1969. Au et par la suite de Giscard et avec d’autres considération ses multiples propositions».
Boumediène ne m’avait pas caché sa décep- D’aucuns font le rapprochement entre la Que des membres du personnel politique qui
dans l’audace, voilà comment m’est apparu teurs, surtout étrangers, ne ne serez pas déçu !» Par la suite, Ahmed cours d’un entretien début 1975, il m’avait pays étaient empreintes d’une certaine
tion. Il avait alors souligné son admiration personnalité de Boumediène et celle de a servi sous son règne soient toujours aux
Boumediène. Pourquoi ? Né dans une famil- contrastent–elles pas avec l’ambiance Taleb Ibrahimi m’avait dit que le Président dit : «Pour ce qui est de la démocratie, mes constance. La diplomatie, soutient-on tou-
prédécesseurs ont fait les choses à l’envers pour De Gaulle : «Ce visionnaire, rénova- Bouteflika, alors que des frictions sont commandes n’enlève rien à son apport. Je
le de paysans pauvres, de père arabophone et générale des libertés personnelles et col- l’avait informé de cet échange et confirmé jours, n’a jamais connu autant de prestige
en commençant par l’Assemblée nationale, que durant son règne. A quoi attribuez- teur de la politique arabe de la France.» Il apparues durant le règne du premier. Est- retiens en particulier son amour pour
de mère berbérophone, il estimait qu’il lectives? Des opposants au régime en sa volonté de changement. Le Monde avait
c’est comme s’ils avaient placé la pyramide vous cela ? Peut-être aux relations qu’au- confirmera sa position dans son message de ce de nouveau la «boumediénisation» à l’Algérie et pour le peuple algérien, sa pas-
incarnait les deux grandes ethnies de place ont été contraints à l’exil, alors que maintenu mon rappel et Boumediène, mort
d’autres furent malmenés pour «menées sur la pointe. Moi, j’ai commencé par la raient tissées, pendant la guerre, les condoléances, à la mort du général en 1970 : outrance de la vie politique après un sion de l’État, son intégrité, son côté vision-
l’Algérie. En outre, il a passé son enfance le 28 décembre, n’a pu mettre en oeuvre ses
subversives». Comment expliquer ce base.» réseaux du FLN… «Je m’incline devant le patriote exceptionnel intermède de plus de vingt ans ? naire. N’oublions pas qu’en avril 1974, il a
parmi les fellahs dont il a conservé la rusti- réformes.
contraste ? Je lui avais alors fait observer que APC et Le général de Gaulle voulait préserver l’ave- qui a su concevoir dans une vision noble et Certes, il y a eu quelques points de désac- participé à la Session spéciale de
cité dans sa vie personnelle.
Une fois au pouvoir, il considérait que l’ar- Certes, on peut citer plusieurs exemples. Boumediène s’était entouré d’hommes qui APW auraient bientôt dix ans. Dès lors, ne nir de la coopération malgré les passions généreuse (...) l’avenir des peuples algérien cord et des frictions entre Boumediène et l’Assemblée générale de l’ONU où il a lancé
gent de l’État appartenait à la nation et ne Ainsi jugeait-il sévèrement les responsables lui sont restés f idèles jusqu’à la f in. fallait-il pas envisager la mise en place suscitées par le conflit au Sud et au Nord. Il et français.» Quoi qu’il en soit, certains de Bouteflika. Par exemple, ce dernier avait fait les grandes lignes du Nouvel ordre écono-
devait pas être dilapidé. Par exemple, du FLN qui avaient profité de leur position Comment s’est fait son choix ? Ces hommes d’une Assemblée nationale ? Il m’avait m’avait dit, en 1967, avoir de la considéra- ses conseillers avaient suggéré à observer que, selon les règles diplomatiques, mique international et proposé un Nouvel
contrairement à plusieurs chefs d’État pour s’adjuger des biens ou de l’argent. On se sont-ils imposés à lui au gré des ren- répondu : «Je crois que nous ne sommes pas tion pour Boumediène qui venait d’accéder Boumediène de «banaliser» les rapports il revenait à Giscard d’Estaing de recevoir ordre politique et un Nouvel ordre culturel,
arabes, il ne s’est pas fait construire un ou peut citer aussi le cas de Kaid Ahmed, qui contres et des crises qu’a connues le FLN mûrs.» Je lui ai demandé : «Qui, nous ?» Et au pouvoir. D’ailleurs, vers la fin de la guer- entre Alger et Paris. Il avait répondu : «On Boumediène à Paris, puisque la France avait prenant en compte les apports et les besoins
même plusieurs palais luxueux en Algérie ou l’avait rejoint en 1965 et qu’il avait nommé durant la guerre de Libération ? Cette garde re, un de ses collaborateurs avait établi et ne peut ignorer le poids de l’histoire. Les lancé la première invitation dès 1947. des pays en développement. Ces problèmes
à l’étranger. De même, pour ses déplace- membre du Conseil de la Révolution et prétorienne pouvait-elle lui échapper ? commenté une liste des chefs de l’ALN. relations entre la France et l’Algérie peuvent Finalement, Boumediène avait tranché en sont toujours d’actualité ! N. I.
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1965 - 1978 : LE RÈGNE DE TOUS LES POUVOIRS

LE PUTSH DE BOUMEDIÈNE RACONTÉ PAR JEAN DANIEL

ALGER : HISTOIRE D’UN COMPLOT de l'estime pour Zahouane. Mais Mahsas pense que c'est d'aller en France. On va s'apercevoir que les
■ Cet article que nous reproduisons intergéralement a été publié Ben Bella n'accepte totalement ni sa conception, ni dépenses de prestige sont sans aucun rapport avec
dans Le Nouvel Observateur n°32 du 24 juin 1965. celle de Zahouane, et déclare en avoir eu maintes les possibilités de reconstruire le pays. Ce sont les
preuves. Il dit à Ben Bella : «Tu as déjà la prési- pensées de Boumediène que Bouteflika exprime.
reuses et qui les fait tressaillir chaque fois qu'elles dence, l'Intérieur, l'Information, une partie des Rien n'est pire que l'installation durable du benbel-
le voient à la télévision. C'est la fin du rictus éner- Affaires étrangères ; si tu veux un autre ministère, lisme. Si on laisse passer l'occasion, nous sommes
gique et du geste vengeur que les gosses, tous les je te donne volontiers le mien.» Boumaza, un autre fichus, donc l'Algérie est fichue. C'est le moment
gavroches et les sciuscias d'Alger idolâtrent lorsque ancien fidèle de Ben Bella - qui a l'impression, lui ou jamais. Il y a cependant un obstacle : le pays a
Par Jean Daniel Ben Bella arrive dans un un stade. Précisément, ce aussi, d'être sur le point d'être remplacé -, vient au horreur de la dictature militaire. Mais en dehors de
fut une semaine où la passion sportive des secours de Mahsas. Ben Bella est hors de lui. nous, l'armée, le groupe de Boumediène, personne
Algériens s'est accordée avec celle extraordinaire Pendant ce temps, Boumediène et ses partisans n'osera tenter quoi que ce soit. Il y a donc un gigan-
du chef de l'Etat. n'ont rien dit. Pour la première fois, ils viennent tesque pari : il faut que nous prenions le pouvoir
d'assister à l'éclatement du groupe Ben Bella. Ils en sans le dire à ceux que nous espérons rallier et il
LE RÊVE DE BEN BELLA tireront les conséquences. faut que les ralliements soient immédiats après la
biri, tu sais que j'ai toujours eu L'explication, ils la connaissent. Ben Bella a besoin réussite du putsch.

Z confiance en
- Ecoute, ne perdons pas de temps,
toi…

habille-toi. Tu es arrêté par le conseil de


la Révolution.»
Il est 2h25 du matin, dans la nuit du 18 au 19 juin
Depuis sa prison française, Ben Bella rêvait de voir
jouer Pelé, le fameux héros du football brésilien.
Non seulement, son rêve s'est réalisé, mais c'est en
tant que président de la République que Ben Bella
a pu inviter, chez lui, sur ses stades, l'équipe brési-
de places vides pour faire entrer dans son gouver-
nement des hommes à lui, qui ne seront pas des
ministres mais des secrétaires d'Etat. Il veut prendre
pour lui le ministère des Affaires étrangères, car
Bouteflika est devenu un ennemi à éliminer, ainsi
C'est pourquoi à 3h moins le quart, en cette nuit du
19 juin, Houari Boumediène déclare : «Il faut pré-
venir les autres.» Alors, aussitôt, on prévient
Boumaza et Ali Mahsas, le commandant
Azzeddine et Mohand Oul Hadj, le vieux Kabyle
lorsque Ahmed Ben Bella, que l'on vient de lienne. Pelé est là. Sans doute, à Oran, jeudi soir, il que le ministère de la Défense nationale, car il s'est rebelle, Ferhat Abbas, le bourgeois, et Boudiaf, le
réveiller en sursaut, entend cette phrase de celui a un peu déçu. Il a marqué ses trois buts avec un juré depuis toujours de ne pas tolérer un si dange- progressiste, Boussouf et Khider, les ennemis jadis
qu'il a lui-même nommé chef d'état-major de l'ar- rien de dédain. Sans doute, aussi, Pelé a-t-il blessé reux rival. Pour cela, il a besoin de nouveaux sou- irréductibles. On prévient aussi tous ces jeunes
mée. Le président algérien ne comprend pas. A côté la susceptibilité sportive des Algériens en répon- tiens. C'est en Kabylie qu'il ira les chercher. Il a ambassadeurs désorientés par le fait qu'avant la
de Tahar Zbiri, se tient le commandant Draïa, qu'il dant à un journaliste de Révolution africaine, qui signé un accord avec des représentants du Front des conférence du Tiers Monde, Ben Bella dans sa pas-
vient de nommer directeur de la Sûreté et qui fut lui demandait ce qu'il craignait le plus dans l'équi- forces socialistes. Dans son discours d'Oran, il sion de séduire a promis les mêmes choses aux
commandant des compagnies nationales de sécuri- pe algérienne : «Le terrain…» Mais le dimanche déclare : «Maintenant que les choses sont redeve- Russes et aux Chinois, aux Indonésiens et aux
té, c'est-à-dire de la garde prétorienne de Ben Bella. suivant, le match de revanche devait avoir lieu et nues normales, nous n'hésiterons pas à prendre des Malaisiens, aux Maliens et aux Sénégalais. Les ral-
Il y a aussi Saïd Abid, qui commande la première des dizaines de milliers d'adolescents s'apprêtaient Lui, Boumediène, avec la simplicité déconcertante de ceux qui se croient élus, se considérait comme le «gardien de la patrie» mesures de générosité. A notre révolution, nous liements vont arriver, un à un, dans la journée du
région militaire du Grand-Alger et avec lequel il a à communier dans la plus déchaînée des joies avec avons voulu donner dès le début un style marqué du samedi. Ils sont plus ou moins conditionnels. Plus
eu quelques jours avant un très amical entretien. Ben Bella. Evidemment, il ne boit pas d'alcool. On ne lui Il est aujourd'hui en prison. complot du 19 juin est né. Mais, auparavant, la pro- Azzeddine. Ben Bella traverse le désert pour ren- sceau de l'humanisme.» ou moins méfiants. Personne n'ose regretter Ben
Ben Bella les regarde tous les trois comme pour C'est la fin aussi de ce véritable triomphe romain connaît qu'une compagne discrète et intermittente. A 3h du matin, Boumediène déclare : «Maintenant, gression avait été continue et déterminante. Pour contrer le président du Niger, Hamahi Diori. A son Boumediène ne dit rien, mais il n'accepte pas cet Bella. Personne, non plus, ne s'enthousiasme pour
tenter un rappel au loyalisme. En vain. D'ailleurs, il que se préparait à lui-même Ben Bella pour la Il laisse dire qu'il comprend mal le français et qu'il il faut prévenir les autres. De qui s'agit-il ? Il faut ses propres amis, pour son habituelle «clientèle retour, il s'arrête à Tamanrasset où Azzeddine est en accord. Au mieux, il aurait accepté d'y être associé. Boumediène. Le petit peuple des adolescents, des
n'est pas en forme. Il ne réalise pas vraiment ce qui conférence afro-asiatique. Il se souvenait de l'ivres- s'exprime difficilement. Cela sert sa timidité relati- remonter trois jours avant pour le comprendre.»Les politique», Ben Bella était devenu une sorte de résidence forcée. Il lui dit : «Je te libère, soyons Sur ordre de Ben Bella, il a fait en Kabylie un qua- femmes et des paysans attendra deux jours pour se
se passe. Il s'est couché tard, et lorsqu'un cri de la se qu'il avait connue pendant les succès, il y a deux ve. En fait, plusieurs officiers français ont eu avec trois jours de réunion des cinquante membres du Caligula. Et ce, en même temps que sa popularité à amis. De combien d'argent as-tu besoin pour vivre drillage qui équivaut à une occupation. Il a aug- manifester.
fidèle servante l'a brusquement réveillé, il a cru ans, de la conférence d'Addis-Abeba. Il avait eu lui des conversations longues, précises et approfon- Comité central du F.L.N. Les 14, 15 et 16 juin». l'intérieur comme à l'extérieur atteignait son apo- ?» Azzeddine répond qu'il ne peut pas être ami, menté l'impopularité de son armée. Voici que Ben César, pour le moment du moins, est abandonné de
qu'on venait lui annoncer une nouvelle importante. l'impression d'éclipser tous les grands. Nasser, dies. Il a peur de la foule, n'aime pas le contact avec Depuis plus de trois mois deux hommes, Abdelaziz gée. qu'il n'a pas besoin d'argent et qu'il veut être libéré, Bella, en se mettant d'accord avec les Kabyles, ces tous. En même temps, chacun se méfie de Brutus.
Il s'est endormi fort de trois convictions. A la veille N'Krumah, Nehru, il les avait tous eus : comme au le public, n'arrive pas à regarder en face l'objectif de Bouteflika et Ahmed Medeghri, tentaient de per- C'est la raison du divorce, que l'on a pu observer à la condition que deux de ses amis injustement derniers le désignent à leur vindicte. Il reste que cet
de la conférence afro-asiatique, lui, Ben Bella, peut football. La veille, le vendredi après-midi 18 juin, il la télévision. Il paraît à la fois possédé et ennuyé. suader «le patron» que l'heure était venue de desti- après l'arrestation de Ben Bella, entre l'inertie ou le accusés soient libérés. Lui, Azzeddine, considère «humanisme», s'il coïncide avec sa stratégie per- P. S. J'ai essayé d'établir par une enquête sur place
tout se permettre et il va le montrer dès samedi se faisait longuement photographier au Club des Cette nuit, il est calme. Il attend d'autres rapports tuer Ben Bella. Boumediène n'en était nullement ralliement des cadres et les manifestations hostiles avoir été justement accusé. Ben Bella accepte, sonnelle, n'est cependant pas dénué de sens dans la comment des clans qui viennent, en Algérie, de
matin. Ensuite, il a divisé ses principaux ennemis, Pins, parmi les installations qu'il avait lui-même dans une gravité à peine souriante. convaincu. A chaque preuve que ses deux fidèles de la jeunesse et des femmes. En réalité, non seule- prend Azzeddine dans son avion. Une semaine plus bouche de Ben Bella. Le pouvoir l'a peut-être rendu régler leurs comptes voient et ont vu eux-mêmes,
les hommes du ministre de la Défense nationale, fait construire pour la conférence du Tiers Monde lui apportaient de la duplicité ou des égarements ment Boumediène ne sous-estimait pas la populari- tard, il n'a pas encore libéré ses amis, mais il offre sceptique, mégalomane et, dans un certain sens, de l'intérieur, leur action. Cela dit, je voudrais faire
Houari Boumediène, et vient de conclure un accord et dont il surveillait personnellement l'avancement L'HOMME DES EGYPTIENS supposés du président de la République, té intérieure et le prestige extérieur de Ben Bella, leur libération en échange du soutien politique candide. Il ne l'a pas rendu cruel. Aucune exécution état de quelques conclusions personnelles :
qui lui procure le soutien kabyle. Enfin, un certain tous les jours. Boumediène répondait qu'on ne pouvait courir le mais, au contraire, c’est dans cette popularité et ce d'Azzeddine. Il propose encore de l'argent, comme durant son règne, à l'exception de celle du colonel 1. - Les causes intérieures du complot sont suffi-
nombre de points vitaux de la capitale sont depuis Les photographes de Paris-Match ne revenaient pas Les rapports arrivent. Dans tous les coins de la risque de faire subir à nouveau au peuple algérien prestige qu'il voyait le mal absolu : l'illusion tra- à tout le monde. Il a fini par croire que tout est à Chabani. Pour le moment, seule la stratégie santes pour qu'on néglige le rôle d'une puissance
six mois gardés par les compagnies nationales de de la juvénilité de sa complaisance. Ce n'est pour- ville, dans toutes les régions du pays, le plan a été une guerre civile comme celle de juillet 1962. Ceux gique, le gigantesque rideau de fumée qui voilait le vendre, que tout peut être acheté, le pouvoir l'a compte. étrangère. Cela dit, les réserves à l'égard du com-
sécurité, dont on lui a assuré tous les jours qu'elles tant pas le dernier contact qu'il eut avec des journa- appliqué avec une minutie et une efficacité totales. qui sont bien informés savent que cette guerre civi- chômage, la désorganisation, la corruption, bref la rendu cynique. Il veut plaire à tout prix. Et il mépri- munisme du groupe de Boumediène incitent les
ne comprennent que des hommes prêts à mourir listes. Il reçut ensuite les collaborateurs de Le plan comportait des arrestations : elles sont le n'a pas fait moins faillite nationale. se tout le monde. C'est ce que disent, aujourd'hui LE TOUT POUR LE TOUT Etats-Unis à exploiter la situation, d'une façon déjà
pour lui. C'est pourquoi, maintenant, il s'attarde sur Newsweek. Au cours de cet entretien, il devait se faites. Le premier arrêté a été Nakkache, ministre de 3 000 morts. La Lui, Boumediène, seulement, il est vrai, la majorité des cadres. Ben grossière et compromettante.
Draïa, le créateur de ces compagnies. séparer de la modération nassérienne à propos de la Santé, ancien officier de Boumediène, rallié à guerre avec le Maroc Lorsque Tahar Zbiri avec la simplicité Bella avait des complices. Il n'avait pas de parti- C'est une course de vitesse. Le fait décisif : mainte- 2. - La personnalité de Ben Bella apparaît plus


Tahar Zbiri répète sèchement : «Dépêche-toi, la d'Israël. «Je veux la disparition de cet Etat, par la Ben Bella. Pour l'armée : un traître. Pour les méde- sur les frontières en a déconcertante de sans, sauf dans cette masse dont il a passionnément nant que les deux adversaires savent à quoi s'en complexe que le portrait que font de lui ses détrac-
comédie est terminée.» On entend des tirs, qui don- négociation si l'on veut, mais la disparition.» cins : un homme incompétent. Pour un certain fait presque autant.
déclare à Houari ceux qui se croient recherché et obtenu le soutien. tenir l'un à propos de l'autre, ils ont décidé de se teurs et ses partisans. En tout cas, certains procès
nent aux propos du chef d'état-major un poids déci- A 3h du matin, la célèbre, l'exceptionnelle, la ful- nombre d'autres : un homme au redoutable courage Boumediène était Boumediène que la mis- élus, se considérait détruire ; c'est la conférence afro-asiatique. Il y a paraissent bien tardifs.
sif. C'est plus qu'une fusillade. A Hydra, une colli- gurante «baraka» de Ben Bella s'enfouissait dans le physique. Il vient de le prouver. Il a résisté, il a reçu conscient de deux sion est accomplie, ce comme le «gardien «FAISONS COMME LES CUBAINS» aussi, sans doute, le Festival de la jeunesse et le 3. - Un incident qui m'est personnellement arrivé
ne située, à vol d'oiseau, à un kilomètre à peine de néant. A 49 ans (il lui arrivait de cacher son âge et trois balles dans la poitrine. On pense qu'il s'en sor- choses : que son de la patrie». Le jour voyage à Paris pour rencontrer De Gaulle, mais la fait craindre l'installation d'une police politique
la villa Joly, siège de la police judiciaire, est atta- de dire qu'il n'en avait que 47), il perdait un destin tira tout de même, mais en prison. armée constituait
dernier est entouré de où ce «gardien» était Jusqu'aux jours des réunions historiques du Comité conférence du Tiers Monde domine tout. Houari employant les méthodes habituelles de «l'interroga-
quée au bazooka. Pour faire leur rapport, les et conservait à peine une existence. Le second, c'est Hadj Ben Allah, le plus fidèle des dans la nation une ses fidèles : Abdelaziz Bouteflika, menacé, d'abord son central, le 16 juin, les cinquante membres se réunis- Boumediène sait que Ben Bella estime qu'il peut toire poussé». J'ai été pris pour un autre journaliste,
membres de l'ambassade des Etats-Unis décèleront Tandis que la voiture se dirige vers Maison-Carrée, benbellistes. Après un moment de résistance, il s'est société exemplaire, Ahmed Medeghri et cercle amical, ensui- sent au complet. Le FLN a trois instances : le tout se permettre, à huit jours de la conférence. Il conduit les yeux bandés en voiture dans une villa


le lendemain 221 traces de projectiles. Une compa- le colonel Tahar Zbiri se rend, lui, au ministère de laissé arrêter. Le troisième, Hamadache, directeur mille fois plus pure, te sa personne, alors bureau politique au sommet, ensuite le comité cen- sait que Ben Bella spécule sur les événements inter- «aménagée», et le spectacle de cette villa m'a
gnie de la garde nationale refusait de se rendre. Il y la Défense nationale. Quelques passants se rappel- de la Police judiciaire, a fait, disent ses ennemis (au plus idéaliste, et plus
Chérif Belkacem, ministre la patrie était en tral et enfin le congrès. A la dernière réunion des nationaux. Si Boumediène se laisse éliminer, il lui conduit à me féliciter de ce que mes hôtes se soient
a eu huit morts. leront, le lendemain, avoir vu à toutes les heures de nombre desquels tous les avocats), torturer de nom- efficace que les autres de l'Education nationale, danger. C'est une dix-sept membres du bureau politique, Ben Bella sera difficile de tenter quelque chose contre un Ben aimablement rendu compte de leur erreur «avant»
Ben Bella s'habille et descend du sixième étage, la nuit de la lumière à travers les vitres des bureaux breux prisonniers politiques de quelque bord que ce ; et qu'elle n'était pas ancien officier. attitude qui fait soit avait exaspéré la plupart en adoptant les mêmes Bella qui aurait présidé une assemblée qui com- plutôt qu'«après». Grâce à l'admirable Germaine
encadré par le colonel et les deux commandants. Il du ministère. C'est une veillée d'armes. Lorsque soit d'ailleurs ; s'il est arrêté, ce n'est pas comme populaire alors que les Pancho Villa, méthodes qu'en Conseil des ministres. Il a l'habitu- prend Chou En-lai et Nasser, un Ben Bella plébis- Tillion, la Constitution algérienne est la seule au
se souvient que Tahar Zbiri est sentimental ; il tente Tahar Zbiri déclare à Houari Boumediène que la tortionnaire, c'est comme corrupteur. Ben Bella savait soit les De Gaulle, de, après un exposé, de demander : «Qui n'est pas cité par la jeunesse de tous les pays et valorisé par monde qui condamne expressément la torture : ni
un dernier appel. Il profère un juron arabe, où figu- mission est accomplie, ce dernier est entouré de ses Il y a enfin Abdelahram Chérif, ministre des entretenir son mythe et soigner sa légende. Il n'était soit aussi les Hitler. Rien n'est joué. d'accord ?» Si quelqu'un lève la main, au lieu de lui un entretien avec De Gaulle. C'est donc avant la sous Ben Bella ni, je le crains, après Ben Bella,
re le mot «diable» et qui signifie qu'une malédic- fidèles : les seuls qu'il ait mis au courant de l'opé- Affaires arabes et ancien chef de cabinet de Ben pas, jusqu'au désordre, inséparable de sa nature, En tout cas, pendant toutes ces semaines, comment donner la parole, il dit : «Dans ces conditions, le conférence qu'il faut jouer le tout pour le tout. cette clause de la Constitution n'est appliquée.
tion pèse sur la révolution algérienne. Devant le ration. Il y a d'abord et avant tout, Abdelaziz Bella. Lui, c'est un cas particulier. Il est accusé dont Ben Bella n'arrivait pas à tirer parti. Un jour, réagit la «clientèle» de Ben Bella ? L'un déclare projet est adopté à l'unanimité moins une voix.» Bouteflika joue alors un rôle déterminant. Il est 4. - Le danger de la dictature militaire ne peut être
regard dur de Tahar Zbiri, il affiche une attitude Bouteflika, ministre des Affaires étrangères, ancien d'être «l'homme des Egyptiens». De tout procurer déjeunant aux côtés de l'épouse d'un ambassadeur aujourd'hui que le président de la RépublIque algé- Cette fois, certains membres du Comité central sont ministre des Affaires étrangères. Il est mieux placé surmonté que dans la mesure où les ralliements
digne. Il déclare : «D'accord, je suis prêt.» officier que Ben Bella prévoyait de remplacer, pré- aux services secrets de la R.A.U. au point que l'am- occidental, Ben Bella déclarait : «On reproche à rienne avait toujours dans son coffre-fort de quoi décidés à ne pas se laisser faire. Ben Bella com- que quiconque pour savoir les incalculables consé- seront moins inconditionnels, et où certaines exi-
Avant de monter dans la voiture qui le mènera dans cisément, le samedi matin. Il y a Ahmed Medeghri, bassadeur d'Algérie au Caire s'aperçoit que le gou- Fidel Castro son désordre, mais moi, chère corrompre le moindre opposant. Un autre assure mence par attaquer d'une façon violente son proté- quences d'un putsch à un moment pareil. Toute la gences seront mieux formulées maintenant et non
une caserne de Maison-Carrée, à 20 km d'Alger, il ancien ministre de l'Intérieur, ancien officier. Il y a vernement égyptien est bien mieux informé que lui Madame, j'aime ce désordre et je m'y sens à l'aise.» que chaque fois qu'un ami était reçu à la présiden- gé de toujours, son disciple de la veille, Ali Mahsas, politique échafaudée par Ben Bella - au nom de plus tard.
regarde les sentinelles. Ce ne sont plus ses Chérif Belkacem, ministre de l'Education nationa- sur ce qui se passe en Algérie. Or, dans aucun pays Il voulait dire, bien sûr, qu'il préférait le romantis- ce, on ne pouvait savoir s'il sortirait libre ou les ministre de la Réforme agraire. «Rien ne marche l'Algérie, tout de même - va s'effondrer. C'en est fait 5. - Enfin, je ne pense pas que les rapports avec la
hommes. Ce sont des paras, en uniformes bariolés, le, ancien officier. arabe, la R.A.U. n'est aussi impopulaire que sur me de la révolte à l'organisation de la révolution, et menottes aux mains. Peu à peu, Ben Bella préten- dans ton ministère, le peuple se plaint, les comités de la «nation-pilote», de la «capitale des révolu- France, non plus que les accords pétroliers puissent
les fameux «commandos de la mort», le régiment Enfin, il y a l'état-major de Boumediène, cinq offi- l'ensemble du territoire algérien. Cela veut-il dire qu'il craignait le moment où l'élan révolutionnaire dait concentrer entre ses mains tous les porte- de gestion sont un échec, cela ne peut plus durer.» tions africaines», peut-être même du prestige de la être affectés par le putsch. Quant aux rapports avec
d'élite du colonel Boumediène. ciers pour qui le colonel, c'est le «patron». Ils qu'aux yeux de Houari Boumediène, Ben Bella est serait maté par des structures sans âme. Pour l'aus- feuilles ministériels importants dans un pays à qui Ali Mahsas s'irrite. Il rappelle que, le mois précé- résistance algérienne. Illusion, le benbellisme ? l'opposition française, ils dépendront de la façon
Tout a duré cinq minutes au plus. Alger a une fois mènent la même vie que le ministre : une vie d'as- lui aussi inféodé à l'Egypte ? C'est plus complexe. tère ministre de la Défense nationale, il fallait 130 ans de démocratie française, même fausse, ont dent, il a offert sa démission à la condition qu'elle Admettons. Au nom de cette illusion, les réfugiés dont nous saurons apprécier les échecs du socialis-
de plus son visage de complot et de putsch. La nuit cète. Ils sont, comme lui, patriotes au sens à la fois Pour le ministre de la Défense nationale, Ben Bella attendre. Attendre que le personnage se démasque. donné le goût de la liberté, de la fronde et de la res- soit accompagnée d'une autocritique par le gouver- politiques viennent chercher asile dans les ambas- me algérien. L'Algérie n'est pas une terre d'expé-
y est somptueuse. Les étoiles au-dessus des cyprès, le plus étroit et le plus intense du mot. Ils ont même joue un jeu personnel avec les Egyptiens comme ponsabilité. Dans les ambassades, on l'appelait nement tout entier. «Puisqu'on se réfère à Cuba, sades algériennes. Précisément, trois jours avant le rience pour les doctrinaires parisiens, ni un trem-
des pins et des acacias brillent comme au cœur du entre eux une étrange ressemblance physique : avec les Russes et les Chinois. La patrie algérienne «COMBIEN VEUX-TU ?» «Sidi Ahmed le bien-aimé». Dans aucune autre faisons comme les Cubains. Dénonçons nos putsch, l'ancien gouverneur brésilien Miguel Araïs plin pour la stratégie des partis étrangers. Elle est
désert. La clarté bleue de la baie, l'une des plus maigres, secs et noueux, du genre qui vieillit vite et est absente dans la stratégie du chef de l'Etat. capitale arabe, cette expression ne pourrait appa- propres méthodes.» Ben Bella est furieux. Pour proclame en arrivant à Alger : «Ce n'est pas un composée d'hommes qui ont souffert mille morts et
admirables du monde, annonce un petit matin pré- qui reste longtemps vieux. Houari Boumediène est Abdelahram Chérif, d'origine tunisienne, qui En fait, et comme en 1962, il fallut attendre que raître injurieuse. Au respect de la Constitution, Ben prouver que ce n'est pas le gouvernement qui est en hasard si j'ai choisi cette terre de liberté !» qui désirent rapidement une vie décente.
coce et impétueux. C'est une description que l'on le type parfait de ce genre d'Algérien peu connu à connut Ben Bella en Libye, est aussi celui qui - Boumediène lui-même fût menacé. C'est de la déci- Bella opposait la «démocratie de la rue», la plébis- cause, mais seulement la gestion d'Ali Mahsas, il A quoi les intellectuels qui se rallient à Bouteflika N'oublions pas que les Chinois eux-mêmes ont, à
retrouve, à un terme près, dans tous les récits des l'étranger et répandu dans les Hauts-Plateaux. Ses selon Boumediène - poussa à la guerre contre le sion du gouvernement provisoire de la République cite des meetings populaires, à la Castro. C'est pré- donne la parole à Zahouane, un jeune Algérien, répondent : cette illusion, de toute façon, ne peut plusieurs reprises, donné des conseils de modéra-
complots qui jalonnent l'histoire de cette capitale pommettes saillantes lui donnent un mystère asia- Maroc pour servir les intérêts égyptiens. Lorsque algérienne, présidé par Ben Khedda, de destituer cisément ce qui déplut à Boumediène lors de son honnête et sérieux qui, avec Mohamed Harbi, ali- durer. On va bien vite s'apercevoir que nous qui tion aux Algériens à propos du collectivisme.
singulière. tique qu'il accentue par un silence opiniâtre, des les Marocains le trouvèrent, il y a 18 mois, dans un Boumediène que naquit la coalition avec Ben Bella, voyage à Cuba. «C'est un homme de Boumediène, mente l'inspiration socialiste des discours de Ben promettons des soldats à l'Angola, au Congo, et en J. D.
Dans la voiture, Ben Bella ne dit plus un mot. C'est gestes rares. Un témoin raconte : lorsqu'il apprend hélicoptère égyptien, accompagnant des militaires qui aboutit à une guerre civile dont l'Algérie paie le seul ambassadeur juif de la République algé- Bella. Sereinement, Zahouane fait une critique Palestine, nous ne trouvons pas de volontaires. On
la fin de ce sourire un peu grimaçant, un peu pou- que la mission est accomplie, il fume sa première de la R.A.U. en uniforme, ils le torturèrent. Ben encore aujourd'hui la note. C'est de la décision prise rienne, qui représente l'Algérie à La Havane.» savante de la gestion sans d'ailleurs faire aucune- va s'apercevoir qu'il y a un chômeur sur deux habi-
pin, aussi, dont les femmes algériennes sont amou- cigarette. Depuis un an, il s'était arrêté de fumer. Bella obtint sa libération avec l'aide des Egyptiens. par Ben Bella de remplacer Boumediène que le On raconte l'histoire du fameux commandant ment le procès de Mahsas. Ce dernier a, d'ailleurs, tant en Algérie et que le rêve d'un travailleur du bled
El Watan - Samedi 27 décembre 2008 - 18

1965 - 1978 : LE RÈGNE DE TOUS LES POUVOIRS

GRAND TÉMOIN DES ANNÉES BOUMEDIÈNE

LES VÉRITÉS DE
AHMED TALEB IBRAHIMI
■Ministre de l'Education en 1965, ministre de la Culture et de l'Information en 1970, puis conseiller auprès du prési-
dent Chadli Bendjedid jusqu'en 1984 avant de devenir le chef de la diplomatie algérienne de 1984 à 1988, Ahmed
Taleb Ibrahimi a côtoyé de près les centres de décision sous Boumediène et sous Chadli, ayant même établi avec le
premier une relation de confident et d'ami.
Par Adlène Meddi Algérie m'attribuent un honneur que j'aurais dat à la présidentielle de 1999 et qui s'est alors
souhaité mériter. Ils oublient, en effet, que retiré avec les autres postulants face à
lus qu'un collaborateur, Taleb- l'arabisation fait partie des options politiques Bouteflika, candidat du «consensus», remet

P Ibrahimi était une sorte de confident


pour le défunt Houari Boumediène.
Ce dernier admirait cet homme lettré
qui a payé son intransigeance face à Ben Bella
qui l'a fait emprisonner», rapporte un ancien
principales de la révolution algérienne, consa-
crées par les textes fondamentaux du FLN,
notamment le programme de Tripoli (juin 1962)
et la Charte d'Alger (avril 1964)». Mais il se
défend d'avoir poussé vers des choix fermés sur
l'horloge de l'histoire à l'heure en dévoilant l'ar-
chéologie des ambitions de l'actuel chef de
l'Etat. Une révélation en rapport direct avec la
polémique déclenchée récemment par les
déclarations de l'ancien président Chadli
journaliste. Est-ce que l'inimitié entre Ahmed l'arabité et l'Islam uniquement. Il évoque la Bendjedid (1979-1992) concernant la succes-
Ben Bella et Taleb Ibrahimi a rapproché ce der- nomination de Mouloud Mammeri à la tête du sion à Boumediène.
nier de Boumediène ? Rappel historique : le 16 CRAPE (Centre de recherches anthropolo-
avril 1964, jour anniversaire de la disparition de giques, préhistoriques et ethnographiques) : MYSTÈRES
Abdelhamid Ben Badis, cheikh Ibrahimi, le «Pour revenir au débat qui agitait le mouve- Cette période de la fin du règne de Houari
père de Taleb Ibrahimi, attaque dans un dis- ment national au sujet de la dimension berbère Boumediène revient fréquemment alimenter
cours le système de pouvoir de Ahmed Ben de notre identité, je constate malheureusement débats et témoignages. Non seulement à cause
Bella. Le même constat est partagé à l'époque qu'au lendemain de l'indépendance, nous avons de tous ces drames shakespeariens autour de la
par le jeune médecin Ahmed Taleb Ibrahimi commis l'erreur de perpétuer le discours natio- succession, mais aussi autour de la maladie et
(32 ans alors) qui dénonce la concentration des naliste basé sur le binôme arabité-islamité au du décès du Président ce 28 décembre 1978.
pouvoirs, le système d'allégeance, la bureaucra- lieu de revenir à notre trilogie identitaire. «Des Grand connaisseur de l'Algérie de
PHOTO : H. LYES

tie et la politique économique improvisée ainsi regrets ? Au lieu de rectifier ce que lui-même Boumediène, le journaliste français du Monde,
que l'intervention d'aventuriers venant de diffé- (le président Houari Boumediène, ndlr.) aurait Paul Balta, déclarait dans un entretien à
rents pays et s'érigeant en théoriciens de l'éco- fait s'il était resté vivant, on a glissé vers une Mohamed Chafik Mesbah que Taleb Ibrahim
nomie. La suite que Ben Bella lui réserve est remise en cause globale de sa politique», écrit «est la personne la plus qualifiée pour donner
terrible : le 12 juillet 1964, M. Taleb Ibrahimi Taleb Ibrahimi qui aura à défendre ses posi- son témoignage sur la maladie de Houari
entre une aventure intellectuelle et une mission tions idéologiques devant ses confrères du FLN Boumediène». «Médecin de formation, il est
est arrêté, torturé et, alors qu'il a passé quatre
qui lui tient à cœur, aux côtés de Houari des années 1990. Avec parfois des discussions spécialiste d'hématologie. C'est lui, en particu-
ans et demi dans les prisons françaises, il sera
Boumediène. houleuses et des tensions extrêmes lors des lier, qui a accompagné Houari Boumediène à
«l'hôte» des geôles de l'Algérie indépendante,
jusqu'à février 1965. LE COLONEL ÉCLAIRÉ réunions internes du parti», témoigne un Moscou pendant ses soins. Il était chargé enfin
En relatant ces années de plomb, on retrouve membre de la direction de l'ex-parti unique. d'informer le Conseil de la révolution sur l'évo-
cette vieille pratique du pouvoir et de ses satel- Le colonel Boukharouba était pour Taleb Passé et présent se télescopent. lution de la maladie du président de la
lites qui semble avoir survécu : l'allégeance. Ibrahimi «cet homme qui avait l'Algérie dans République», indiquait Paul Balta. Mais que
Déjà, lors de son emprisonnement en France, les tripes et un sens aigu de la justice sociale, BOUMEDIÈNE : dira Ahmed Taleb Ibrahimi dans ses mémoires
témoin des déchirements internes entre les diri- qui a vécu sobrement, était d'une parfaite inté- «BOUTEFLIKA M'EN VEUT…» sur cette mort qui nourrit encore théories et
geants de la révolution et la montée en puissan- grité. Il n'a jamais accepté que ses proches pro- De flash-back en analyses, Taleb Ibrahimi mystères ? Pas grand-chose malheureusement.
ce du discret et ascète colonel Boukharouba, fitent du pouvoir et il a quitté ce monde subite- éclaire sur les choix et les biographies des «Vingt-neuf ans maintenant nous séparent de
alias Boumediène, ce «père» que les militaires ment, sans postérité et sans prospérités». Dans hommes politiques. Attardons-nous sur le cas ce triste événement. Durant toute cette période,
regrettent toujours, M. Taleb Ibrahimi s'est dit le deuxième tome des ses mémoires publiées de l'actuel président Abdelaziz Bouteflika, pré- de nombreux compatriotes n'ont cessé de me
dans ses mémoires «fort peiné d'apprendre que en avril dernier chez Casbah éditions, Taleb senté à l'époque comme un intime de poser cette question lancinante : est-il mort de
certains de nos intellectuels (ou plutôt nos Ibrahimi revient sur cette période de sa vie de Boumediène, un «dauphin» même…Taleb maladie, comme on le prétend, ou bien n'a-t-il
diplômés) sont très satisfaits de jouer les porte- la fin des années 1960 à la fin des années 1970. Ibrahimi, lors d'une veillée dans la nuit froide pas été plutôt victime d'un empoisonnement
serviettes serviles de responsables analpha- Taleb Ibrahimi évoque en détail cette période de Moscou aux côtés de Boumediène, hospita- lent, œuvre des services secrets étrangers,
bètes, comme si le fait d'avoir pris les armes, à qu'il place sous le générique de «la passion de lisé dans l'ex-URSS, se souvient. notamment américains et israéliens ? Dans
lui seul, conférait le droit de diriger l'Algérie». bâtir». Ses orientations idéologiques en matière «De 22h à 4h du matin», précise l'ancien l'état actuel de mes connaissances, il est diffici-
Cette déclaration qu'a faite M. Taleb-Ibrahimi à d'arabisation et d'attachement à la dimension ministre, la nuit du 14 octobre 1978, le le de confirmer telle ou telle hypothèse, surtout
Ahmed Toufik Madani, ancien secrétaire géné- musulmane de l'Algérie lui vaudront des décen- Président, qui n'a que quelques semaines enco- que dans les pays du tiers-monde, on a tendan-
ral de l'association des oulémas, que l'auteur nies de critiques. Il y répond en remettant sa re à vivre, brosse à son confident et ami un ce à refuser l'idée que certains leaders charis-
critique pour s'être déclaré «soldat exécutant», logique - et les critiques - dans leur contexte : tableau exhaustif des membres du Conseil de la matiques soient des hommes comme les autres,
est appuyée par le constat du jeune médecin de «La politique d'arabisation a suscité une polé- révolution. Boumediène considère qu'il a fait exposés aux mêmes vicissitudes de la vie, telles
l'époque : «L'anti-intellectualisme caractérise mique et de nombreuses critiques. J'ai l'impres- don de sa personne à son pays au point de que la maladie, les accidents. Par ailleurs,
déjà notre révolution et en constitue même un sion de travailler sur le fil du rasoir, entre un s'identifier totalement à lui ; en conséquence, d'autres morts de leaders restent mystérieuses.
des points noirs.» Ahmed Taleb Ibrahimi, alors courant qui trouve que cette politique se carac- qui le trahit, trahit l'Algérie. Il se plaint des Ainsi, de sérieux soupçons pèsent sur les ser-
médecin à l'hôpital Mustapha Bacha, à Alger, térise par une lenteur décevante qui cache sans vilenies des uns, des faiblesses des autres et vices secrets israéliens qui seraient certaine-
désire s'éloigner de la politique, mais le coup doute, selon lui, un penchant pour la langue reconnaît les qualités de certains. Le Président ment responsables de l'empoisonnement de
d'Etat du colonel Boumediène le rattrape. française et un courant qui ne ménage pas ses malade parle avec amertume de la tentative de Yasser Arafat, après avoir vainement tenté,
Boumediène, c'est l'homme qui lit la Fatiha critiques». putsch par Tahar Zbiri, regrette la disparition de quelques années plus tôt, une opération similai-
devant la dépouille du cheikh Ibrahimi, décédé Pour ce dernier, il lui est reproché, en particu- Saïd Abid et se déclare ulcéré par les rumeurs re à Amman contre le chef du mouvement
le 20 mai 1965, alors que Ben Bella prolongera lier, de provoquer une baisse du niveau des qui ont entouré le suicide de Ahmed Medeghri. palestinien Hamas, Khaled Machaâl. Autres
sa tournée à l'Est pour ne pas assister aux élèves, au motif que la langue arabe ne peut Mais c'est autour de Abdelaziz Bouteflika que exemples : le roi Fayçal (d'Arabie Saoudite,
obsèques. Cherif Belkacem, ministre de assurer un enseignement de qualité, notamment les révélations de Boumediène sont les plus ndlr.) a été assassiné au moment où il défendait
l'Orientation de l'époque, lui propose d'intégrer dans les disciplines scientifiques et techniques. surprenantes : «On a beaucoup épilogué sur la thèse de l'embargo pétrolier à destination des
le gouvernement. M. Taleb Ibrahimi réfléchit, De manière générale, elle comporte le risque de mes relations avec Bouteflika. La vérité, c'est pays occidentaux qui soutiennent Israël, et les
puis dit «oui» : «En prononçant ce oui, pou- freiner la modernisation de la société, car elle que Abdelaziz était un jeune homme inexpéri- présidents Nasser et Assad aux positions anti-
vais-je deviner que j'allais m'engouffrer dans serait porteuse de valeurs passéistes et rétro- menté qui avait besoin d'un mentor, j'ai joué ce impérialistes et antisionistes notoires ont été
une nouvelle ‘’prison’’ qui allait durer plus d'un grades ! Des clivages potentiellement dange- rôle. Sans doute m'en veut-il de ne l'avoir pas terrassés par des crises cardiaques... Toujours
quart de siècle ?», s'interroge-t-il dans le pre- reux pour la cohésion nationale apparaissent et désigné comme ‘’prince héritier’’» ainsi qu'il le est-il que j'ai quitté, à Moscou, le 17 octobre,
mier tome de ses mémoires. «La conviction que opposent arabisants et francisants. Ces derniers, désirait. En effet, lorsqu'en 1976, j'ai chargé un Boumediène en forme et avec un moral de
cette date (le coup d'Etat du 19 juin 1965, ndlr.) au lendemain de l'indépendance, et pour des Bedjaoui de préparer un projet de Constitution, fer alors que 28 jours après, je l'ai retrouvé à
va marquer le début d'une ère nouvelle, qui raisons historiques évidentes, ont pris en main ce dernier est venu m'informer d'une demande Alger fort diminué. Espérons que d'autres
mettra fin à une gestion anarchique du pays, l'encadrement des activités économiques, admi- de Bouteflika relative à l'introduction d'une dis- témoignages pourront un jour éclairer l'histoire
miné par les luttes de clans, le désordre et les nistratives et techniques, etc., du pays. Ils per- position portant création d'un poste de vice-pré- dans un sens ou dans l'autre». Espérons tou-
graves dérives en matière de respect des droits çoivent donc le processus d'arabisation comme sident, élu en même temps que le Président, sur jours. A. M.
de l'homme (…) cette conviction a constitué, en une menace pour leurs acquis et leur avenir, à le même «ticket», à la manière américaine. A
fait, une grande motivation dans mon accepta- plus ou moins long terme. Résolu, Taleb Bedjaoui qui voulait savoir si cette proposition Sources :
tion de faire partie du premier gouvernement Ibrahimi assume jusqu'au bout face à ses avait mon agrément, j'ai répondu qu'en tant que Mémoires d'un Algérien, Tome 1 : Rêves et
constitué après le 19 juin 1965.» Puis, il vécut détracteurs passés et actuels : «Ceux qui m'ac- juriste, il pourrait proposer autre chose sauf épreuves (1932-1965) et Tome 2 : La passion
ce qu'il décrit comme une sorte de mélange cusent d'être à l'origine de l'arabisation en introduire un tel article. Taleb Ibrahimi, candi- de bâtir (1965-1978), aux éditions Casbah.
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1965 - 1978 : LE RÈGNE DE TOUS LES POUVOIRS

BOUMEDIÈNE ET LA DÉCOLONISATION LINGUISTIQUE


L’ARABISATION AU PAS DE CHARGE
A MENÉ LE PAYS À LA CATASTROPHE
■ Fervent partisan d'un socialisme autoritaire, Houari Boumediène mit en place un pouvoir autocratique.

bilinguisme. L'arabisation a d'abord com- quent d'entraver une saine et valable orien-
mencé dans l'enseignement : La langue tation.
arabe a été introduite progressivement,
jusqu'à y être généralisée; l'enseignement UNE MESURE «DÉMAGOGIQUE»
du français y a toutefois été maintenu à En novembre 1968, Boumediene affirme
La politique d’arabisation partir de la quatrième année, mais dans des que «l'arabisation ne peut être réalisée
a été menée à contre- conditions pédagogiques défectueuses. avec le seul concours de l'État. D'autres
courant de la réalité sociale L'enseignement secondaire a été arabisé efforts doivent émaner également de l'élite
algérienne matière par matière, à partir de 1966, jus- arabisée [...]. Les mosquées sont à la dis-
qu'à aboutir à une version uniquement position de ces élites pour alphabétiser et
arabe du baccalauréat. L'enseignement inculquer l'arabe aux adultes». A l'unani-
supérieur a d'abord été arabisé dans les mité, les observateurs feront le constat que
sciences humaines. Finalement pressé par la politique d'arabisation prônée par
l'arrivée de bacheliers exclusivement ara- Boumediène, et qui s'est poursuivie inlas-
bophones, il est passé lui aussi à l'arabisa- sablement, a eu un impact négatif sur la
tion jusque dans les disciplines scienti- vie des Algériens, suscitant une double
fiques. Par contre, les instituts de forma- résistance et de profondes tensions dans la
tion supérieure dépendant des ministères population. Une hostilité est venue en pre-
autres que l'Education nationale ont géné- mier lieu des milieux francophones. Ne
ralement poursuivi leur formation en fran- pouvant s'exprimer ouvertement sans être
çais, parfois en anglais. En revanche, dans taxée de «hizb frança» (parti français),
le primaire et le secondaire, faute de pro- cette tendance a souligné la baisse de
fesseurs qualifiés, l'arabisation se traduisit niveau scolaire et l'inadaptation de l'appa-
par une régression de la qualité de l'ensei- reil technique et administratif à l'expres-
gnement. Le drame était tel que les bache- sion en langue arabe. Ces tensions abouti-
liers arabophones passaient leur première rent également à des heurts parfois vio-
PHOTO : B. SOUHIL

année de faculté à décrypter les polycopiés lents entre les étudiants, comme en mai
et étaient contraints de redoubler lorsqu'ils 1975, à Alger et à Constantine. La déci-
commençaient à peine à maîtriser le voca- sion d'instaurer l'arabisation a été qualifiée
bulaire français. par certains d'aberrante, de dangereuse et
Pour ce qui est de l'enseignement de l'ara- de démagogique. Selon certains analystes,
be, et pour remédier aux manques en elle était un moyen habile de couper 30
Par Nabila Amir dans une optique politique. Elles se sont
matière d’enseignants, l'Algérie a fait millions de langues algériennes tout en
donc traduites par un abaissement du
appel aux «pays frères», notamment tentant de s'attacher la sympathie des isla-
'est sous son régime que niveau des études, par une carence péda-

C
l'Egypte, la Syrie et l'Irak. Ceux-ci expé- mistes. C'était aussi une mesure efficace
commencèrent les premières gogique grave, une baisse de rendement
campagnes d'arabisation. dans les secteurs de l'administration, sans diaient en masse des instituteurs militants, pour essayer d'étouffer les revendications
Aux yeux de tout le monde, que le bénéfice en paraisse évident. C'est souvent proches des Frères musulmans. linguistiques berbères (tamazight pour le
le but avoué de cette poli- ce qui a entraîné sa perception comme De l'aveu même du défunt Mahfoud Nord, tamasheq pour le Sud, chaoui pour
tique linguistique, était d'appliquer la une pression politique, et une régression Nahnah, c'est sous leur influence que la l'Est) et de marginaliser une population de
notion d'indépendance en remplaçant la technique. Elle s'est de plus accompagnée jeunesse algérienne a pu s'imprégner des cadres francophones. Cependant, vu les
langue officielle du colonisateur, le fran- de l'imposition, par le biais de l'arabe, valeurs islamiques. Plus tard, et ce n’est résultats négatifs de sa politique d’arabisa-
çais, par une langue officielle et «natio- d'une islamisation souvent primaire et pas un secret, le FIS récoltera ce qu'ils ont tion, Boumediene fait une petite pause et
nale», l'arabe, restaurant ainsi la situation oppressive, parce qu'insérée dans un enjeu semé dans les écoles. En 1976, ce fut l'ara- tente vainement de sauver l'école algérien-
d'avant 1830 où la seule langue écrite était de pouvoir. La légitimité, que le pouvoir bisation de l'affichage avec les noms de ne en faisant appel à Mostefa Lacheraf
l'arabe (littéral). Mais la réalité a été que de Boumediène avait voulu obtenir à tra- rues et des plaques d'immatriculation. pour réformer le système éducatif, et ce,
cette politique linguistique n'a pas été vers sa politique d'arabisation, a été en Puis, le vendredi fut déclaré «jour de repos en faisant du bilinguisme l'axe autour
pensée en soi, mais utilisée comme un fait détournée au profit d'une manipula- hebdomadaire» à la place du dimanche. Le duquel devra s'articuler cette adaptation.
atout dans la lutte entre couches sociales tion de ces valeurs de fond que sont pour 10 décembre 1976, Houari Boumediene, De culture à la fois arabe et française, cet
opposées, pour la conquête de positions les Algériens l'Islam et la langue arabe. candidat unique à la présidence, fut réélu historien de formation s'était souvent
de pouvoir. L'enseignement en particulier L'ère Boumediène avait permis en somme avec 99 % des voix et durant cette même opposé à Ben Bella. En 1977, Lacheraf,
a représenté un champ clos de luttes entre à la couche «arabisante» de la population année, il confisquera le fichier amazigh soulignait que «ce n'est pas la langue
traditionalistes et modernistes dans un de «profiter» de la politique d'arabisation arabe qui est en retard, ce sont ceux qui
qui contenait un ensemble de publications
premier temps, puis il a été pris en otage af in de prendre le contrôle de leviers
par les islamistes dans leur lutte contre sur des recherches amazighes écrites en l'ont rétrogradée, maintenue parfois dans
importants en Algérie tels que l'éducation alphabet latin. Dans l'administration, une l'infantilisme et en ont fait un objet de
«l'Etat impie et corrompu». Il faut rappe- nationale et une partie de l'administration.
ler dans ce contexte une autre vérité : ordonnance de 1968 a contraint les fonc- chantage inadmissible».
En effet, dès les premiers jours de l'indé-
Boumediène n'a jamais pu se libérer de tionnaires à apprendre l'arabe dans un A la mort de Boumediène, en 1978,
pendance, en 1962, le groupe partisan de
l'emprise de la religion et de l'arabe cora- délai de trois ans. Cependant, les hauts Lacheraf est démissionné, et le bilinguis-
l'arabisation a mobilisé les Algériens de
nique. Il avait reçu son instruction culture arabe dominante, qui voulaient fonctionnaires s'en firent dispenser par me enterré. Le successeur de Boumediène,
presque exclusivement en arabe classique faire leur percée au sein d’un encadre- décret. Dans les médias, c'est surtout la Chadli Benjedid, plus enclin à subir les
dans les écoles coraniques de la région de ment massivement francophone. Etudiants radio et la télévision qui ont été marquées pressions des islamo-conservateurs du
Guelma, la médersa El Kettani (Constan- issus des écoles coraniques, intellectuels par l'arabisation. Le résultat, selon de FLN, cherche à évincer le français. Mais
tine), et dans les universités théologiques provenant des universités arabes, de for- nombreux témoignages, en fut que leur triste a été le constat ! L'université algé-
de la Zitouna (Tunisie) et d'Al-Azhar mation souvent religieuse ou littéraire, ils message devint incompréhensible pour rienne, considérée jusqu'alors comme la
(Égypte), un haut lieu du fondamenta- définissaient ainsi leur dogme : «N'est une grande partie de l'opinion algérienne meilleure du continent africain, voit partir
lisme musulman. C’était un arabisant et il "arabisant" qu'un Algérien formé dans un non préparée à cette nouvelle donne. pour d'autres cieux ses meilleurs diplô-
voulait dans ce sillage plaire à ses pays arabe.» L'arabisation devint donc l'option fonda- més. Ce sont, en effet, quelque 10 000
adeptes. En tout état de cause, cette nou- mentale de l'éducation nationale et enseignants et chercheurs qui, depuis
velle politique, imposée au peuple, s'est HARO SUR LE BILINGUISME Boumediène avait été très clair et intransi- 1980, ont quitté l'Algérie pour la France, le
davantage appuyée sur l'effet de «pou- Sous le règne de Boumediène, l'arabisa- Canada ou les Etats-Unis. L’école algé-
geant à ce sujet en déclarant que l'ensei-
voir» que sur l'adhésion «des couches
tion a été menée à coups de commissions, gnement, même de haut niveau, ne peut rienne ne sait plus sur quel pied danser. La
sociales intéressées». A été assujetti à
l'arabisation ce qui était sous l'influence campagnes et autres décrets multiples. De être réel que lorsqu'il est national, et que la politique linguistique en Algérie obéit
directe de l'Etat: l'enseignement, l'admi- l’avis de nombreux acteurs politiques, formation, fût-elle supérieure, demeure depuis toujours à des objectifs idéolo-
nistration et l'environnement général, Boumediène mène le pays avec son systè- incomplète si elle n'est pas acquise dans la giques et politiques. En revanche, les auto-
notamment les médias. En outre, les me d’arabisation «à la catastrophe». Il ira langue du pays qui est l'arabe. Cela peut rités n'ont jamais manifesté aucune préoc-
conditions de mise en oeuvre de cette même plus loin dans sa logique destructri- même constituer, renchérit-il, un danger cupation pédagogique, aucune recherche
option linguistique se sont faites dans un ce. En 1967, il interdit les écoles privées, pour l'équilibre de la nation et l'épanouis- ou réflexion en profondeur sur le sujet. Le
contexte d'improvisation, les mesures rendant la tâche difficile à l'élite sociale sement de sa personnalité. Il peut égale- résultat est là aujourd’hui : l’Algérie
d'arabisation étant généralement prises qui voulait maintenir ses enfants dans le ment engendrer des déviations qui ris- souffre de tous les maux. N. A.
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1965 - 1978 : LE RÈGNE DE TOUS LES POUVOIRS 1965 - 1978 : LE RÈGNE DE TOUS LES POUVOIRS

LE PROCESSUS ÉTAIT L’ABOUTISSEMENT D’UN ÉCHEC DES NÉGOCIATIONS AVEC LA FRANCE

LE 24 FÉVRIER 1971, BOUMEDIÈNE NATIONALISE


LES HYDROCARBURES ET MET FIN AU «RÊVE SAHARIEN»
■ 1971 fut l’année du début rateur que le pays finira par exercer une souve- des parts, restait et était obligée de négocier
actif de «la révolution socialis- raineté totale sur les richesses de son sous sol», avec les autorités algériennes et signer des
a-t-il estimé. «Les accords pétroliers algéro- accords entrés en application à partir de juin
te» du colonel Houari français définissaient avec plus de précision le 1971. Elle arrivait même à augmenter ses parts
Boumediène. Le 24 février de cadre de l’exercice des activités pétrolières par dans le gisement de Hassi Messaoud ! Le
la même année, il annonçait les sociétés françaises en Algérie et les mesures congrès du FLN de Tripoli en 1962 avait retenu
particulières dont elles pouvaient bénéficier et le principe de la nationalisation des installations
«la nationalisation» des hydro- décidaient (parmi d’autres décisions relatives au pétrolières mais sans préciser de date de mise en
carbures. Huit mois plus tard, prix posté, au régime fiscal applicable et à la application. La CFP en était informée et s’était
il décidait le lancement de «la coopération dans le secteur pétrochimique) de bien préparée à cette nouvelle politique en
la création d’une société en participation (50%- adoptant un plan de protection de ses actifs et en
révolution agraire» et la ges- 50%) chargée de la recherche et de la produc- transférant son siège social d’Alger vers Paris.
tion socialiste des entreprises tion appelée Association-Coopérative (Ascoop) L’Etat algérien procédait courant 1971 à une
(GSE). et dans laquelle Sonatrach représentait l’Algérie révision en profondeur des textes régissant les
et était opératrice sur un certain nombre de péri- activités liées aux hydrocarbures dont le fameux
mètres et le Groupe ERAP représentait la Code pétrolier saharien qui accordait des avan-
Par Faycal Métaoui France avec la société Sopefal comme opérateur tages en matière fiscale aux sociétés françaises.
sur un certain autre nombre de périmètres», ont, «En vue de corriger les dysfonctionnements
evant les cadres de l’Union générale

D
de leur côté, précisé, dans une étude publiée par créés par ces textes qui s’étaient montrés
des travailleurs algériens (UGTA), la presse, Abdelmadjid Attar et Zerrouk inadaptés à la nouvelle situation du pays (statut
syndicat unique créé le 24 février Djerroumi, deux anciens cadres de Sonatrach. administratif particulier, statuts des concession-
1956, il proclamait, au nom du Selon eux, cette Association-Coopérative, dotée naires, avantages fiscaux, mesures protectrices
Conseil de la Révolution, né après le coup de périmètres de recherche d’une superficie de des concessionnaires, limitation des pouvoirs de
d’Etat militaire contre Ahmed Ben Bella six 200 000 km2 , a activé pendant quelques années. l’administration algérienne, etc.) et qui
ans auparavant, une série de décisions : «la par- Au cours de cette période, 35 forages ont été n’étaient plus en ligne également ni avec la
ticipation algérienne dans toutes les sociétés réalisés qui se sont traduits par quatre décou- situation courante de l’industrie pétrolière
pétrolières françaises est portée à 51%, de vertes avec des efforts réduits de recherche. «Ce internationale ni avec les acquis réalisés par les
façon à en assurer le contrôle effectif ; la natio- comportement inattendu de cette structure a autres pays producteurs, et étant donné que ces
nalisation des gisements de gaz naturel ; la conduit le partenaire algérien à demander, au dysfonctionnements n’ont pu être réglés par des
nationalisation du transport terrestre, cours des rounds de révision des clauses fis- dispositions intérimaires comme la création
l´ensemble des canalisations se trouvant sur le cales tenus de fin 1969 à début 1971, à son par- d’institutions mixtes du genre Organisme saha-
territoire national». Les décisions étaient appli- tenaire de se conformer aux engagements pris, rien ou Organisme de coopération industrielle,
cables le jour-même. Houari Boumediène mais ce dernier est resté sourd à ces demandes vu leur lourd co-management, les autorités
entendait mettre fin aux pourparlers menés et son attitude a conduit les autorités à penser algériennes ont promulgué une série d’ordon-
avec la France sur les questions énergétiques. sérieusement au scénario de la nationalisa- nances et de décrets le 12 avril 1971», ont sou-
Les accords d’Evian de mars 1962 avaient, en tion», ont indiqué les cadres de Sonatrach. ligné Abdelmadjid Attar et Zerrouk Djerroumi.
partie, ligoté les mains de l’Etat indépendant au Selon Hocine Malti, la guerre du Moyen-Orient D’autres pays ont suivi l’exemple algérien,
nom de la poursuite de l’application du Code de juin 1967 fournissait au régime de Houari comme l’Angola et l’Indonésie qui nationalisè-
pétrolier saharien, promulgué en 1958. Boumediène l’occasion de créer la première rent leurs ressources pétrolières. L’Iran, lui,
Deux ans auparavant, les premiers puits de brut brèche dans le front des compagnies conces-
furent découvert à Edjeleh, dans la région de In avait échoué dans sa tentative de le faire.
sionnaires, en vue de la reprise en main des Le 12 avril 1971, Boumediène prenait la déci-
Amenas, et à Hassi Messaoud, dans le Sud-Est réserves pétrolières. «Par solidarité avec les
du pays. Plusieurs entreprises françaises procé- sion de charger Sonatrach de mener seule les
pays arabes engagés dans le conflit, le gouver- opérations sur les champs pétroliers et gaziers.
daient à des explorations depuis 1953 à l’image nement décidait de mettre sous contrôle de «A partir de ce moment, l’Algérie contrôlait, au

PHOTO : D. R.
de la Compagnie des Pétroles d’Algérie (CPA), l’Etat les compagnies pétrolières américaines
la Compagnie de recherche et d'exploitation du travers de sa compagnie pétrolière nationale, 4
présentes dans le pays. La levée de la mesure, milliards de tonnes de réserves pétrolières sur
pétrole au Sahara (CREPS) et de la Société quelques mois plus tard, aboutissait à la cession
Nationale de Recherche et d’Exploitation des un total estimé de 5, des réserves de gaz de
par Getty Oil à Sonatrach de 51% de ses inté- 4000 milliards de mètres cubes, toutes les
Pétroles en Algérie (SN REPAL). Cette derniè- rêts sur le champ de Rhourde El Baguel», a-t-il
re fut créée en 1946 à l’initiative du gouverne- recherches». On comprend mieux pourquoi les Aucune de ces offres n’incluait le Sahara Abdelnasser ordonnait la nationalisation du financière ou technique de l'Etat. L’ERAP était En 1962, il n’y avait que deux compagnies amé- réserves de condensat, estimées à l’époque à
noté. Les difficultés liées à l’Ascoop avaient 600 millions de tonnes et un réseau de 8 gazo-
ment général d’Algérie, une année après l’ins- Américains ne s’étaient intéressés à l’Afrique comme partie du territoire algérien. Après Canal de Suez. Cela avait, d’une certaine maniè- chargée de coordonner et superviser toutes les ricaines et une entreprise allemande en Algérie donné lieu à des négociations qui devaient
tallation à Hydra, sur les hauteurs d’Alger, du pétrolière que tardivement, lui préférant débats et hésitations, un projet fut retenu, celui re, contribué à accélérer le projet de division de activités recherche, exploration, production, raf- dont les activités étaient fortement limitées. «La ducs et oléoducs d’une longueur totale de 3500
aboutir à un échec. «Les négociations commen- kilomètres. La part de Sonatrach, qui avait été
Bureau de recherches pétrolières (BRP). l’Alaska et le Moyen-Orient. Les nostalgiques de faire du Sahara une entité autonome sous l’Algérie puisque la France avait des craintes sur finage et distribution en France métropolitaine partie française avait imposé la création d’un cèrent en novembre 1969, dans l’espoir qu’elles
Curieusement, Sonatrach a actuellement son considéraient les découvertes de In Amenas et souveraineté française. Ministre d’Etat dans le ses approvisionnements pétroliers du Moyen- et dans les colonies. L’ERAP, qui était présente organisme mixte algéro-français de gestion et jusque-là de 30% de la production, passait à
aboutiraient à la date anniversaire de juillet 77%», relevait Hocine Malti. Les nouvelles lois
siège à Hydra ! Le BRP était établissement de Hassi Messaoud comme «une véritable épo- gouvernement socialiste de Guy Mollet, Orient. Houari Boumediène, qui était au Caire en Algérie, s’était adaptée aux nouvelles règles de contrôle de l’industrie pétrolière algérienne, 1970. Abdelaziz Bouteflika, ministre des
public en charge de la coordination et du finan- pée française». Vers 1958, Hassi Messaoud, qui Houphouët Boigny, devenu président de la Côte en 1956, avait assisté aux festivités marquant du marketing pour devenir ELF-ERAP, Elf- dénommé Organisme saharien et au sein duquel restaient en vigueur jusqu’à 1986. Après cette
Affaires étrangères, effectua de très nombreux date, marquée par un effondrement des cours
cement des recherches pétrolières. Ce bureau était baptisée «Maison verte», ressemblait à d’Ivoire indépendante, était chargé d’élaborer le cette nationalisation, largement accueillie par la Matra puis Elf-Aquitaine. Cette entreprise est les deux pays étaient représentés par un nombre va-et-vient entre Alger et Paris pour y rencon-
avait un rayon d’action large en Afrique puis- l’Ouest américain à l’époque de la recherche de projet adopté par le Parlement en décembre population égyptienne. Une autre nationalisa- restée publique jusqu’à 1994 avant de fusionner égal d’administrateurs. C’est donc à une struc- mondiaux du pétrole, un autre schéma fut adop-
trer le ministre français de l’Industrie Xavier té pour le patrimoine minier.
qu’il procédait à plusieurs prospections au l’or. Elle attirait des centaines d’ingénieurs, 1956. tion allait suivre, celle du domaine minier de avec Total. Total était également présente en ture administrative échappant complètement à Ortoli, en charge du dossier. Une année après,
Tchad, au Gabon et ailleurs. A la fin des années d’explorateurs, de chercheurs et autres. Il était En vertu de ce texte fut créée l’Organisation l'Irak Petroleum Company (IPC) en 1961. Algérie après l’indépendance. En décembre la souveraineté nationale qu’était dévolue la La nationalisation en Algérie avait suscité la
aucune avancée n’ayant été constatée, le prési- méfiance des grandes compagnies pétrolières
1940, la SN REPAL avait échoué dans des évident que l’intérêt pour la France n’était pas commune des régions sahariennes (OCRS). Son A cette époque, les groupes tels que Shell et BP 1963, le jeune Etat se dotait de sa propre socié- tutelle du secteur pétrolier», a relevé, dans une dent Boumediène décida finalement, en
recherches menées dans le Touat et à In Salah. de perdre cette manne tombée du ciel en pleine objectif ? «Mettre en valeur l’expansion écono- avaient le monopole des activités de distribution té, la Sonatrach, pour transporter les produits analyse, Hocine Malti, ancien vice-président de internationales. Situation entretenue par l’em-
novembre 1970, de mettre fin à la tentative de bargo, décidé en 1973 par les pays arabes
Pas de trace de pétrole et de gaz. C’était bien guerre de Libération nationale. Surtout qu’un mique et la promotion sociale des zones saha- et de raffinage sur le territoire française. En pétroliers. Elle devait ensuite élargir ses activi- Sonatrach, l’un des fondateurs de cette entrepri- règlement par voie diplomatique, dessaisit le
entendu une erreur ! Dans un premier temps, le immense champ gazier venait d’être découvert riennes de la République française et à la ges- 1960, la même année de la création de tés à l’exploration, la production et la pétrochi- se, consultant pétrolier actuellement. membres de l’OPEP réunis au Koweït après la
ministère des Affaires étrangères du dossier et Guerre d’Octobre, à l’encontre des Etats occi-
pétrole gabonais avait permis à la France à Hassi R’mel. Hassi R’mel d’où l’on pouvait tion de laquelle participent l’Algérie, la l’Organisation des pays exportateurs de pétrole mie. Ce qu’elle avait fait des années après sa donna pour instruction au secteur de l’énergie
d’avoir au milieu des années 1950 «l’autono- extraire les condensats également. La France Mauritanie, le Niger et le Tchad». (OPEP) à Baghdad, la France regroupait les création. Mais, des clauses dans les Accords REMISE EN CAUSE PARTIELLE DES dentaux qui soutenaient Israël. Le sommet
ACCORD D’EVIAN de se préparer à prendre en main l’exploitation d’Alger de novembre 1973 devait conforter
mie énergétique». L’exploitation des premiers dépendait à l’époque à 90% des hydrocarbures Ces quatre pays n’étaient donc plus «souve- entreprises sous l’égide de l’Union générale des d’Evian donnaient un large monopole aux pétrolière du pays», a expliqué Hocine Malti.
puits à Hassi Messaoud, à partir de juin 1956, acheminées du Moyen-Orient. Grâce aux rains» sur leurs territoires. Fait inexplicable : le pétroles (UGP) pour les activités de raffinage et entreprises françaises. Deux ans après la signature des Accords cette position. Une année plus tard,
L’échec des pourparlers amenait donc Houari Boumediène prône, dans un discours aux
était la réalisation du «rêve saharien» pour les découvertes du Sahara, elle pouvait assurer Mali, qui possède d’immenses étendues déser- l'Union générale de distribution (UGD). La «l’Algérie confirme l’intégralité des droits atta- d’Evian, la nécessité de revoir les volets énergé- Boumediène, en quête grandissante de popula-
Français. «Cette immensité pourrait être une 50% de ses besoins en énergie et améliorer tiques, n’était pas concerné par cette nouvelle société néerlandaise Shell avait vivement pro- chés aux titres miniers et de transport accordés tiques était apparue évidente. Les négociations Nations unies, l’instauration d’un nouvel ordre
rité, à annoncer la nationalisation, partielle pour économique international. Pour certains histo-
source fantastique de prospérité. Un jour, nous d’une manière sensible sa balance commercia- organisation. Après la création d’un ministère testé contre la création de cette Union. par la République française, en application du devaient durer plusieurs mois. Les accords com- certaines sociétés, des hydrocarbures. Les entre-
y trouverons de grandes quantités de pétrole», le. Il fallait donc réfléchir rapidement à une du Sahara, la séparation de l’Algérie de ses ter- Progressivement, l’UGP construisait ou louait Code pétrolier saharien (…) et s’engage à res- plémentaires étaient signés en 1965, quarante riens, Houari Boumediène avait marché sur les
prises gazières ont été nationalisées à 100%. traces de Djamel Abdennaser et s’en était inspi-
prévoyait le géographe Émile Félix Gautier. solution pour séparer le Sahara du reste de ritoires du Sud fut officiellement proclamée le 7 des raffineries partout (Allemagne, Sénégal, pecter le droit pour le détenteur de titres miniers jours après le coup d’Etat militaire contre
Une immensité estimée à 7,7 millions de km2 l’Algérie en cas d’indépendance. août 1957. Ainsi, les départements des Oasis et Belgique, Madagascar...) mais pas en Algérie. et ses associés de transporter ou faire transpor- Ahmed Ben Bella. Les accords du 29 juillet CFP-TOTAL JOUE LE JEU ré pour la prise de plusieurs décisions dont la
qui s’étend à partir du Tchad jusqu’au en de la Saoura furent intégrés à l’OCRS. Le reste Sur le plan économique, cela aurait été fort ren- ter sa production d’hydrocarbures liquides ou 1965 avaient permis à l’Algérie, selon Hocine Par conséquent, Elf-ERAP et la Compagnie reconquête de la souveraineté sur les hydrocar-
Mauritanie. Certains considéraient déjà le LES OASIS ET LA SAOURA SANS L’ALGÉRIE du pays était désormais appelé «l’Algérie du table pour l’Etat français de raffiner le brut en gazeux et le droit du concessionnaire et de ses Malti, de cesser d’être un simple percepteur française des pétroles (CFP, l’ancêtre de Total) bures, «la révolution agraire», le barrage vert et
Sahara comme «le Texas français». ! Nord» (à l’image de la Corée du Nord). Il fallait Algérie et de le transporter compte tenu de la associés de vendre et de disposer librement de d’impôts, de remettre en cause le système de ne pouvaient enlever que 5 millions de tonnes l’utilisation du FLN comme simple appareil
Les Américains étaient, eux, sceptiques à l’idée Plusieurs responsables français, dont Guy attendre le 5 septembre 1961 pour que le géné- distance. Mais, les perspectives d’indépendance sa production», était-il écrit dans ces accords. concessions et de se lancer dans l’aventure de brut en Algérie. Fortement touchée, Elf- politique. A titre d’exemple, le colonel Djamel
de trouver de l’or noir dans le désert. C’était, Mollet, Félix Gaillard et le général de Gaulle, ral de Gaulle annonce au cours d’une conféren- de l’Algérie changeaint tout. En 1966, le BRP L’Algérie indépendante acceptait donc de ne pas industrielle en prenant en main, sur le terrain, ERAP décidait de quitter l’Algérie. Elle ne trou- Abdennaser avait fait de El Ittihad Al Ichtiraki
entre autres l’avis du géologue Hallis Heldberg avaient fait des propositions (certaines faites ce de presse que les départements des Oasis et lançait l'Entreprise de recherches et d'activités toucher au Code pétrolier saharien. Paris avait les opérations d’exploration et de production. vait son équilibre que vers 1975. La CFP, qui (l’union socialiste) un instrument politique au
qui estimait qu’aucune zone intérieure de secrètement) au FLN puis au GPRA allant de de la Saoura faisaient partie intégrante de pétrolières (ERAP) dont la mission était de tout fait pour empêcher tout autre société fran- «Cette dernière mesure était de loin la plus avait déjà beaucoup perdu après la nationalisa- service des ses visions et avait lancé le fameux
l'Afrique «ne présente d'intérêt pour les l’autonomie à l’indépendance de l’Algérie. l’Algérie. Cinq années auparavant, Djamel mettre en place une industrie pétrolière sans aide çaise de venir explorer dans le sahara algérien. importante puisque c’est grâce à ce rôle d’opé- tion de l’IPC en Irak dans laquelle elle détenait «El Islah aziraï» (la réforme agricole). F. M.
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1965 - 1978 : LE RÈGNE DE TOUS LES POUVOIRS

ILS SONT DEVENUS DES GOURBIS SANS VIE

LES 1000 VILLAGES SOCIALISTES


: LA FIN D’UNE ÉPOQUE
■ Parmi les plus grands projets engagés par le défunt Houari Boumediène, il y avait le fameux programme des 1000 vil-
lages socialistes agricoles.
Par M. Aït Ouarabi au milieu des plaines, abritait jusqu'à un passé
récent des familles de Fellah. Mais au début de
n projet qui fut l'élément clé de la la décennie 1990, il connut de terribles transfor-

U «Révolution agraire», est lancé en


1973 dans le but d'améliorer les
conditions de vie dans les zones
rurales. En effet, le président Houari
Boumediène, dans le cadre de sa réforme du
mations humaines et matérielles. Une bonne
partie de ses véritables habitants le quittèrent,
laissant la place à des arrivistes aux pratiques
sociales peu catholiques. Gagnées par l'usure du
temps et victimes du manque d'entretien, les
secteur de l'agriculture, condamne l'esprit de infrastructures urbaines se dégradèrent. Le
gourbi régnant dans les campagnes et lève les même décor se répète ailleurs, dans d'autres vil-
fonds nécessaires pour concrétiser l'opération lages agricoles. Pas tous peut-être. Mais la gran-
historique de 1000 villages socialistes. Par ce de partie de ces villages se trouve dans la même
projet, Boumediène visait surtout à rompre avec situation. Parce que complètement défigurés et
le romantisme révolutionnaire et la confusion déviés de leur vocation initiale, certains villages
idéologique de cette époque-là. La construction sont désignés par "ex".
de ces villages avait effectivement permis aux C'est le cas du village socialiste de Beni
paysans pauvres et sans terre de réaliser leurs Chougrane, à Mouzaïa. Erigé au milieu d'une
rêves : celui d'accéder à une vie décente, avec terre fertile pleine d'agrumes, cet ex-village agri-
un minimum de ressources. Ce programme a cole, inauguré en 1974, est devenu le "foyer" de
également aidé - toute proportion gardée - à tous les vices. Infesté par les voyous et les trafi-
sédentariser les populations rurales et à relancer quants de drogue, il est devenu invivable pour
un tant soi peu la machine agricole. Les cam- ses habitants au nombre de 2000. Outre le chô-
pagnes se verraient ainsi dotées d'écoles, de dis- mage et la promiscuité, il manque de tout.
pensaires, de maison modernes, de salles de Même constat au village socialiste de Chaâbet
cinéma, de bibliothèques, de maisons de jeunes, El Ameur, à quelque 40 km à l'est de

PHOTO : AFP
de terrains de football et de marchés (Souk El Boumerdès. Eternel chantier, ce village se dis-
Fellah). Elles verraient également la disparition tingue par ses constructions inachevées depuis
de quelques gourbis sans vie, hérités de l'époque trente années pour certaines. Il compte actuelle-
coloniale. Pour nombre d'observateurs, ce projet ment près de 300 familles. Les infrastructures
est inspiré du fameux "Plan de la mise en valeur Ce qui était censé améliorer la vie de milliers de paysans s’est avéré n’être que des taches au beau milieu collectives sont en ruine. Les édifices qui
agricole et industriel", lancé en octobre 1958 par des plaines devaient servir de bureau de poste, de siège de
le général Charles de Gaule. Si l'idée ressemble l'APC, de Souk El Fellah…n'ont pas vu et ne
à celle du général de Gaulle, l'objectif est bien années passaient, les villages construits perdi- des hameaux, des bourgs. Aujourd'hui, certains verront probablement jamais le jour. Ils sont au
différent, d'autant plus que les visées colonia- rent leur visage et se transformèrent en cités d'entre eux sont des nids de délinquance et des stade de chantier - abandonné - depuis plus de
listes n'étaient guère pour permettre aux ternes et sans attrait dont les maisons se ven- plaques tournantes des trafiquants de drogue. deux décennies. Pour les habitants, ces cadavres
Algériens d'accéder à une vie meilleure mais daient aux plus offrants. Les infrastructures col- Cela au point qu'un village socialiste au nord de en béton représentent bien la fin de l'épopée
plutôt de s'assurer la pérennité du système colo- lectives furent privatisées et cessèrent de jouer le Tizi Ouzou, plus exactement dans la commune socialiste ; illustrent l'échec d'une politique lan-
nial. L'ambitieux projet de Boumediène a suivi rôle qui leur était dévolu, à savoir faciliter la vie de Timizart, a été surnommé par les habitants cée tambour battant et pour laquelle de colos-
un chemin sinueux. Comme le barrage vert, ce aux habitants. Ainsi, au fil du temps, ces vil- des localités environnantes : "la Colombie". sales ressources financières ont été allouées.
projet colossal fut abandonné à la mort du prési- lages, dont le but était de remplacer les gourbis Fierté de la région à son ouverture dans les Une sorte de cimetière où reposent "les idéaux
dent Boumediène. Et au fur et à mesure que les et de les faire disparaître à jamais, deviennent années 1970, ce village agricole, qui a été érigé de Boumediène". M.A.O.

LA MORT DE BOUMEDIÈNE A ÉTÉ UN «CHOC»


POUR UN GRAND NOMBRE D’ALGÉRIENS

«NOUS VOYIONS EN LUI UN HÉROS»


■ Bien qu'il ait été l'un des présidents algériens les plus populaires, Boumediène suscitait des sentiments contradictoires :
il faisait peur autant qu'il fascinait. Il avait donné l'habitude d'une certaine manière de faire, pétrie de secret et de déni.
Par Amel Blidi Ces larmes versées sur le "Zaïm" le font aujourd'hui bien rire. une cassure dans l'image, comme une rupture dans mes souvenirs
"J'étais trop jeune à l'époque, ce n'est qu'après que j'ai découvert d'enfant. Cela ne me semblait pas être un passage naturel, il n'y
a mort de Boumediène sonnait, pour certains, le son visage de dictateur", dit-il dans un grand sourire. En fait, avait pas de continuité. Le portrait de Chadli m'était inaccessible.

L "début de la fin". "Nous savions que plus rien ne serait


comme avant. Qu'on l'aime ou qu'on le déteste, nous
étions persuadés qu'il y avait un pilote dans l'avion",
raconte Chérif, aujourd'hui cadre dans une entreprise privée. Pour
certains, Boumediène a peut-être fait les mauvais choix écono-
explique Mustapha, 40 ans, les Algériens ne se rendaient pas réel-
lement compte de la dictature de Boumediène. "Nous avons été
complices d'un système totalitaire. Comme aux dessins animés,
nous nous inventions un héro. Il y avait cette mythologie du père
fondateur. Nous avons été bernés par l'école. Nous vivions dans le
Il y avait un vide. Boumediène me semblait plus proche", confie-
t-il. Pour l'enfant qu'il était, le pouvoir de Boumediène se cristalli-
sait dans les "DS" noires que tout le monde craignait et dans l'in-
terdiction formelle de "parler kabyle à Alger ".
Immédiatement après l'arrivée du colonel Chadli Bendjedid au
miques mais au moins a-t-il essayé de changer les choses. Rares mythe que nous étions une nation respectée", analyse-t-il. De la pouvoir, quelques changements commençaient à se faire sentir.
sont les politiques qui n'ont pas péché par trop d'optimisme. "A mort du "Nasser algérien", il garde le souvenir des larmes de sa Le marché était inondé de bananes. Les Algériens en achetaient
cette époque, au moins, les gens avaient l'espoir d'une vie meilleu- mère. "Boumediène était censé être immortel. J'étais doublement des cageots entiers. "Il y avait une sorte de boom commercial.
re. Cette période leur avait permis de faire des études, de se peiné dans la mesure où j'avais perdu mon père deux ans aupara- Chadli a mis en place une liberté commerciale au forceps. Une
construire. Il pouvaient enfin rêver d'une vie meilleure", estime vant. Et là, le peuple algérien était soudainement orphelin. C'était liberté qui jurait avec ces queues interminables devant les coopé-
Dalila, 41 ans. Aujourd'hui, dit-elle, les espoirs nés dans les un véritable choc émotionnel. Les gens paraissaient inconso- ratives socialistes et les Souks El Fellah", raconte Ali.
années 1970 semblent avoir été rangés au rayon des illusions per- lables. Pour eux, le pays s'est effondré", se rappelle-t-il. La transi- Malgré ses efforts, Chadli n'a jamais pu rivaliser avec son prédé-
dues. Tout ceux qui ont vécu la mort de Boumediène se rappel- tion vers la présidence de Chadli Benjedid ne fut pas sans cesseur. "Chadli, on l'a tout de suite détesté. Nous voyions en lui
lent de ce "sentiment de peur" qui s'est propagé immédiatement ambages. "A l'époque, je ne savais pas trop ce qui se tramait en un pantin ridicule. Alors nous racontions des blagues sur lui pour
après l'annonce du décès. "Nous sentions qu'un pilier s'est effon- politique, mais on avait l'impression que c'était la grande débâcle. nous venger", souligne Mustapha. Il fera remarquer que les
dré. Je me souviens avoir pleuré ce jour-là. J'avais 9 ans, je ne Nous sentions un grand vide. De la gestion de Boumediène, on blagues sur Boumediène n'étaient pas nombreuses. Les rares his-
connaissais pas grand-chose à la politique mais il y avait cette garde ses discours aux accents populistes transmis par la télévi- toires qui existaient lui taillaient le costume de "héros". Pour une
peur des lendemains incertains. J'ai connu cette même sensation sion", raconte encore Mustapha. Pour Ali, qui avait 9 ans à la bonne partie des Algériens, le "Zaim" était parti en laissant un
en avril 1980 lorsqu'on entendait ces bruits de Tizi Ouzou annon- mort de Boumediène, le changement était difficile à accepter. "Je navire sans cap ni capitaine. Le paquebot "Algérie" devait lou-
çant la guerre", confie Saâdane, qui a aujourd'hui la quarantaine. n'arrivais pas à m'habituer au portrait de Chadli à l'école. Il y avait voyer au gré des vents et des marées. A. B.
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1965 - 1978 : LE RÈGNE DE TOUS LES POUVOIRS

POLITIQUE ÉTRANGÈRE

UN DYNAMISME PORTÉ
PAR LE 1er NOVEMBRE
■ Plus que n’importe quel chef d’Etat algérien, Houari Boumediene a marqué de façon indélébile la politique étrangè-
re de l’Algérie. Lorsqu’il s’empara du pouvoir le 19 juin 1965, le pays venait de sortir d’une longue et douloureuse
guerre de libération qui lui a valu respect et admiration à travers le monde entier, une guerre qui a obligé le colonia-
lisme français à accorder l’indépendance à la quasi totalité de ses colonies d’Afrique.
Par Tayeb Belghiche gner l’échec ou le succès des travaux. A partir
de cette époque, le Nord développé s’est mis à
elle-ci était devenue reconnaissante voir le Sud avec un autre regard et à dialoguer

C à la Révolution algérienne à laquelle


s’identif iaient tous les peuples
d’Afrique, d’Asie et d’Amérique
latine et surtout les Arabes qui considéraient
que le combat des Algériens a redonné sa
avec lui avec respect. Les jalons de nouvelles
relations entre les deux parties venaient d’être
posés. Toujours la même année, Boumediene
est la vedette du sommet de l’organisation de
la Conférence islamique qui se tient à Lahore
dignité à tout le monde arabe longtemps (Pakistan). Cherchant sans doute à bousculer
méprisé et humilié par le monde occidental. un monde musulman vivant dans une totale
C’est dans un climat aussi prestigieux, avec léthargie, il prononce un discours qui restera
cette crise unique, que le fils d’Héliopolis a dans les annales et qui lui a sans doute attiré la
pris les rênes du pays. II a su exploiter la haine des intégristes. En effet, sans fioriture, il
situation et en a tiré profit avec une rare intel- déclare à ses pairs que «l’ont ne va pas au
ligence. Bien connu sur la scène internationa- paradis le ventre creux», ajoutant : «L’Islam
le en ses débuts, il a su s’imposer avec le que je connais depuis l’âge de dix ans, n’a
temps pour devenir un véritable leader charis- jamais nourri son homme!» C’était l’une de
matique. Dénoncé à l’étranger le 19 juin 1965 ses grandes sorties et l’un de ses discours les
comme un putschiste et un homme de droite, plus médiatisés sur le plan international. Il faut
il trompera tous ses détracteurs en s'interpo- dire que l’ancien chef d’état-major de l’ALN a
sant comme un homme progressiste très toujours réussi à tétaniser son auditoire et à se
proche du tiers-monde et ennemi juré de l’ex- faire respecter. L’audience de l’Algérie d’alors
pansionnisme capitaliste. A partir de là, il était sans commune mesure avec son poids
révélera les fondements de sa politique. II va économique et militaire, ce qui à fait dire à
alors devenir le défenseur acharné du non-ali- Henry Kissinger, à l’époque secrétaire d’Etat
gnement, seul moyen à ses yeux de permette américain, à son interlocuteur algérien, lors
aux pays pauvres de garantir leur indépendan- d’une escale à l’aéroport d’Alger :
ce et de se prémunir contre la voracité de «Heureusement que vous ne produisez que 50
l’impérialisme. II annonce la couleur le 5 millions de tonnes de pétrole/an». Mohamed
juillet 1965. «Notre action sur le plan interna- Boukharrouba de son vrai nom, terminera son
mandat de trois ans à la tête des mouvements
tional, dit-il dans son premier discours de chef
des non-alignés, auxquels il a donné incontes-
d’Etat, sera dégagée de toute complaisance et
tablement un souffle nouveau, en beauté et
n’admettra aucune ingérence directe ou indi-
avec succès. Son combat diplomatique ne s’ar-
recte. Fondée sur des principes clairs, fidèle à rêtera pas pour autant. D’autres épreuves l’at-
nos options fondamentales, elle sera débarras- tendent cette fois-ci sur la scène arabe. A la
sée de tout chauvinisme et de vaines considé- surprise générale, et sans consulter ses pairs
rations de pression pour s’adapter à nos res- arabes, le président égyptien débarque à
ponsabilités réelles». Partant des principes Jérusalem.
ainsi énoncés, Boumedienne s’attelle à faire C’est la consternation. Le geste est vu comme
de l’Algérie, l’exemple à suivre par le tiers- une grande trahison de la cause des peuples
monde. C’est ainsi qu’il oblige les Français à arabes en général et palestinien en particulier.
quitter avant terme les bases de Reggane et de II faut agir vite. C’est Boumediene qui organi-
PHOTO : D. R.

Béchar. En 1971, il nationalise le pétrole, se la riposte. Ce qui était considéré à l’époque


réussissant là où ont échoué les Iraniens, comme l’élite progressiste du monde arabe,
entraînant dans son sillage la Lybie, l’Irak c’est-à-dire l’Algérie, la Syrie, l’OLP, le
d’abord et d’autres pays producteurs d’or noir. Yémen du Sud et la Libye crée un front de la
Boumediène va s’imposer comme une grande figure du tiers-mondisme
A L’AVANT-GARDE DU TIERS-MONDE et un président qui compte sur la scène internationale résistance et de la fierté.
Les leaders des quatre pays et Yasser Arafat
A partir de ce moment là, il va s’imposer jalons pour un nouvel ordre économique inter- me monétaire international qui annihile tous tiennent un sommet à Alger. Saddam Hossein,
comme une grande figure du tiers-mondisme national et son corollaire, le dialogue Nord- les efforts des pays en voie de développe- déja soupçonné d’être un agent de la CIA,
et un président qui, désormais, compte sur la Sud. Il militait alors avec acharnement pour ment». Le monde entier considère cette assem- refuse d’y participer ainsi que les autres pays
scène internationale. Alger devient La Mecque imposer les résolutions de ce sommet au reste blée générale comme «historique». arabes. Faute de soutiens conséquents, le front
des révolutionnaires, pour reprendre une quali- de la communauté internationale. II réussit à Boumediene est grisé par le succès. II ne réussira certes pas à provoquer un isolement
fication faite en 1973 par le défunt Amiral convoquer une assemblée générale extraordi- convoque à Alger la même année un sommet, de l’Egypte et un transfert du siège de la Ligue
Cabral ; leader du PAIGC, (Parti africain pour naire en avril 1974 à New York. «Le non-ali- une première, des pays membres de l’OPEP. arabe du Caire à Tunis. Un autre sommet du
l’indépendance de la Guinée-Bissau) assassiné gnement, explique-t-il à cette occasion, trouve Tous les chefs d’Etat sont présents. En marge genre se tient en juillet 1978 à Damas.
la même année à Conacry, dit-on, par la PLDE, sa raison d’être dans la défense des causes de cette rencontre, il joue le médiateur entre le Boumediene impose des résolutions très dures
la police politique portugaise. Effectivement, justes contre toute forme d’hégémonie poli- Shah d’Iran et le vice-président irakien de contre les Egyptiens, résolutions qui seront
tous les mouvements de libération d’Afrique, tique et de domination économique». Ajoutant l’époque Saddam Hossein, ce qui aboutit à la adoptées presque intégralement par le sommet
d’Asie, tous les partis d’opposition progres- plus loin que «si les débats et les discussions conclusion d’un accord sur le tracé des fron- arabe tenu à Baghdad en novembre de la même
sistes d’Amérique latine, d’Europe (ceux-là de de cette assemblée pouvaient donner l’espoir tières entre les deux frères ennemis mettant fin année.
façon plutôt discrète), et bien entendu les d’atteindre un tel résultat, alors le développe- à un conflit séculaire mais que revivra plus Le président algérien n’était pas à cette
Palestiniens trouvent asile en Algérie où ils ment des peuples du tiers-monde et les succès tard le dictateur irakien en envahissant inutile- réunion. Et pour cause, il était à Moscou où il
sont pris en charge par une direction des mou- à emporter sur la misère, la maladie, l’anal- ment son voisin en 1980 dans le but de détrui- se soignait pour une maladie qui allait l’em-
vements de libération. L’Algérie «ne peut phabétisme et l’insécurité ne seraient non pour re la révolution khomeiniste. Toujours à l’ini- porter le 27 décembre. Depuis, l’aura de
s’abstenir d’aider ces mouvements, car elle la revanche des pays pauvres sur les pays nan- tiative de Boumediene, une conférence sur le l’Algérie a commencé doucement et sûrement
trahira sa mission et son histoire, affirme tis, mais la victoire de l’humanité tout entiè- dialogue Nord-Sud se tient la même année à à se dissiper. Sa voix ne porte plus sur la scène
l’homme fort du pays le 19 juin 1966. Son aide re». Paris. II y avait d’un côté les pays occidentaux internationale où elle ne pèse pas plus que des
à ces mouvements révolutionnaires est une Pour atteindre ces objectifs, il préconise, entre riches et de l’autre, les pays pauvres. pays au passé nettement moins prestigieux.
aide naturelle qui se poursuivra». Mais c’est autres, la «prise en main par les pays en voie Les grands de ce monde ne l’invitent plus aux
surtout le sommet des non-alignés, réuni à de développement de leurs ressources natu- DE NOUVEAUX RAPPORTS NORD-SUD conférences où se décide l’avenir du monde.
Alger en septembre 1973, qui va propulser relles, ce qui implique au premier chef la Toute la réunion a tourné autour d’un débat Aujourd’hui, elle ne réussit même pas à faire
Boumedienne sur le-devant de la scène inter- nationalisation de l’exportation de ces res- entre les Etats-Unis pour les nantis et l’Algérie rapatrier un de ses diplomates, Mohamed
nationale et faire de lui un leader incontour- sources et la maîtrise des mécanismes régis- pour les damnés de la terre. Et toute l’attention Ziane Hasseni, retenu en otage à Paris par la
nable pour toutes les questions du tiers-monde. sant la fixation des prix» et proposant sur sa internationale s’était focalisée sur la position justice française malgré son innocence.
C’est à cette occasion que vont être posés les lancée «la rénovation démocratique du systè- de l’un ou de l’autre des deux pays pour souli- T. B.
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1965 - 1978 : LE RÈGNE DE TOUS LES POUVOIRS

BOUMEDIÈNE A L’ONU

PLAIDOYER POUR UN NOUVEL


ORDRE INTERNATIONAL
■Le discours du défunt président Houari Boumediène devant la session extraordinaire de l'ONU d'avril 1974 avait fait
date dans les relations internationales de l'époque.
Par Omar Berbiche comme le prolongement naturel du recouvrement défense de leur souveraineté et richesses natio- Nations unies par Boumediène pour la générali-
de l'indépendance nationale qui demeurait nales en Afrique, en Asie et en Amérique latine sation de la revendication d'une juste rémunéra-
our la première fois de façon fronta- inachevée, ne cessait-il de répéter tant que les (au Vietnam, au Cambodge, au Moyen-Orient, au tion des hydrocarbures à «toutes les matières pre-

P le, sans user de la langue de bois et


de détours, un président du tiers-
monde, en l'occurrence le président
Houari Boumediène, avait, au nom
de ses pairs des pays en développement, plaidé
devant les instances onusiennes et en présence
des pays riches pour une refondation des relations
peuples qui se sont affranchis du joug colonial
n'étaient pas maîtres de leur destin et de leurs
richesses nationales.
Trente-quatre ans après ce discours historique, on
se rend compte que les présupposés, qui fondent
les relations internationales d'aujourd'hui, n'ont
pas beaucoup changé.
Chili, en Afrique du Sud où le système de l'apar-
theid vivait ses heures «de gloire»). Aujourd'hui,
les guerres coloniales classiques en tant que doc-
trine sont passées de mode, même s'il existe enco-
re des survivances et qu'elles prennent de nou-
velles formes sous le fallacieux prétexte de défen-
se des libertés et de la démocratie menacée par
mières de base des pays en voie de développe-
ment. La conquête ou reconquête de la souverai-
neté nationale passe, avait fait remarquer
Boumediène, par les nationalisations des
richesses naturelles comme l'Algérie, qui avait
donné l'exemple en reprenant possession de ses
richesses énergétiques, agricoles, minières…» Il
internationales et un partage équitable des Le capitalisme, qui était présenté comme la voie certains régimes dans le monde, comme ce fut le avait énoncé cinq lignes d'action pour soutenir le
richesses de la planète et de la prospérité. Un de salut et de l'émancipation des peuples face au cas pour justifier l'invasion de l'Irak et de développement dans les pays du tiers-monde.
nouveau concept naquit à l'initiative du mouve- dirigisme de l'Etat incarné par le système socialis- l'Afghanistan. La première condition qui détermine tout le reste
ment des non-alignés et sous les conseils avisés te adopté par les pays qui avaient recouvré leur est un appel à la nationalisation des richesses
de l'Algérie qui se posait alors en porte-drapeau indépendance, montre aujourd'hui toutes ses UN VISIONNAIRE naturelles perçue comme un droit souverain des
pour la défense des idéaux de développement, de limites et son visage hideux avec la crise finan- Mais les convoitises des richesses naturelles des pays en développement.
récupération des richesses nationales, de soutien cière qui a affecté les pays industrialisés avant de pays en développement de la part des pays nantis Le second défi devrait porter, selon Boumediène,
et de solidarité avec les peuples en lutte pour leur se transformer en récession économique se répan- sont demeurées toujours aussi vives. La politique sur la mise en place «d'un processus de dévelop-
indépendance, émancipation et dignité : l'instau- dant à la vitesse de la lumière, n'épargnant direc- de la canonnière a laissé la place à la manipula- pement cohérent et intégré (…) à travers une poli-
ration d'un nouvel ordre économique mondial. tement ou indirectement aucun pays. Le mot tion sordide du système économique et financier tique de développement de l'agriculture et indus-
Le président Boumediène s'était présenté à la tri- d'ordre : sans développement, il n' y a pas de paix mondial où l'accumulation rapide et facile des trielle permettant la transformation sur place des
bune des Nations unies fort des convictions de et de sécurité internationales (Boumediène disait rentes sans contrepartie productive a pris le pas ressources naturelles d'origine minière ou agrico-
l'Algérie pour un monde plus juste, mais aussi que «la sécurité véritable implique une participa- sur l'économie réelle, seul source véritable de le». Les pays en développement furent appelés,
fort des résolutions de la quatrième conférence tion équitable du tiers-monde à la vie internatio- création de richesse. de leur côté, à promouvoir la solidarité, tout
des chefs d'Etat et de gouvernement des pays nale») est toujours d'actualité. «Les visées impé- L'appel de Boumediène au nom des pays produc- comme un appel est lancé à la communauté inter-
non-alignés réunis à Alger quelques mois plus tôt rialistes semblent prendre le pas sur les exigences teurs de l'OPEC pour une juste rémunération des nationale en vue de la mise en œuvre d'un pro-
en septembre 1973. d'une démocratisation réelles des relations inter- prix des hydrocarbures qui intervient après le gramme spécial destiné à aider les pays les plus
Boumediène avait donc une feuille de route toute nationales», avait martelé Boumediène devant choc pétrolier de 1973 dans le sillage de la guerre défavorisés de la planète. Boumediène était-il en
tracée à défendre devant la session extraordinaire l'Assemblée générale des Nations unies. Le doigt d'octobre remet au goût du jour, trente-quatre ans avance sur son temps ? C'est ce que l'on serait
de l'ONU. Il l'avait fait avec sa verve légendaire et est posé sur la délicate question du désarmement plus tard, la problématique de la maîtrise des tenté de croire lorsque l'on revisite son discours
surtout son ton direct et percutant forgé à l'ombre qui constitue, selon Boumediène, «une illustra- cours du marché pétrolier par les pays produc- devant la tribune des Nations unies. Lorsqu'il
de son parcours révolutionnaire n'hésitant pas à tion de cette façon restrictive d'aborder les pro- teurs lesquels assistent depuis l'apparition de la appelle à la nécessité de «rénover le système
appeler un chat un chat, alternant les appels à une blèmes qui concernent l'humanité dans son crise financière à une baisse drastique et continue monétaire international sur une base démocra-
coopération internationale mutuellement avanta- ensemble, à travers des schémas qui ne visent des prix de l'or noir. A cette différence que tique , à l'ouverture des marchés des pays déve-
geuse entre le Nord riche et le Sud pauvre et le qu'au réaménagement des rapports de forces Boumediène avait de la suite dans les idées et loppés aux produits des pays en voie de dévelop-
discours ultra-nationaliste comme le principe du entre grandes puissances». Un appel pressant fut envisageait le combat pour le recouvrement de la pement», on peut reprocher beaucoup de choses à
compter sur soi en tant que doctrine de dévelop- lancé quant à la tenue d'une conférence mondiale souveraineté nationale, non pas seulement dans Boumediène, notamment sa conception des liber-
pement des pays du tiers-monde et la promotion pour un désarmement général et complet qui son sens restrictif, sous l'angle mercantile du mar- tés individuelles et publiques, sauf d'être un
de la coopération Sud-Sud en vue de contourner implique, outre l'interdiction des essais et la des- ché, à travers une revalorisation des seuls prix des témoin passif des évènements qu'il a toujours
l'hégémonisme des grandes puissances. Quand on truction des stocks nucléaires, le démantèlement hydrocarbures, mais une maîtrise de tous les cherché à anticiper pour mieux les maîtriser au
relit ce discours, on prend tout de suite la mesure des bases militaires et le retrait des troupes étran- leviers économiques et financiers qui font les lieu de les subir impuissants. Boumediène qui
de l'enjeu du combat dans lequel il avait investi gères de toutes les régions du monde. Soutien aux attributs de la souveraineté d'un pays. C'est le rêvait de bâtir un «Etat qui survive aux hommes
toute son énergie. Un combat qui était décliné peuples en lutte pour leur émancipation et la sens de l'appel lancé à la même tribune des et aux évènements» était-il un utopiste ? O. B.

MACHAÂL CHAHID COMMÉMORE LE 30E ANNIVERSAIRE DE LA MORT DE BOUMEDIÈNE

QUAND ALGER ÉTAIT LA


«MECQUE DES RÉVOLUTIONNAIRES…»
e soutien constant et «sans réserve» apporté par le du Mozambique, de la Guinée-Bissau, du Cap vert, alors sous- deur, en soulignant que Boumediène soutenait «sans réserve» la

L défunt président Houari Boumediène à l'autodétermi-


nation des peuples en lutte pour le recouvrement de
leur liberté avait fait qu'Alger était qualifiée de «la
Mecque des révolutionnaires», ont souligné jeudi
d'anciens proches de Boumediène. Lors d'une conférence sur le
thème «Boumediène et l'autodétermination des peuples», organisée
au centre de presse d'El Moudjahid, par l'association Machaâl
occupation portugaise, rappelant que Boumediène avait refusé de
nouer des relations diplomatiques avec le Portugal du dictateur
Salazar. Le soutien aux militants anti-apartheid avait conduit
Boumediène, selon M. Melaïka, à recevoir Nelson Mandela et ses
compagnons à la frontière algéro-marocaine avant l'indépendance
de l'Algérie, ce qui avait été la cause de l'arrestation du leader de
l'ANC à son retour en Afrique du Sud. «Non seulement,
lutte du peuple vietnamien pour son indépendance dans les années
1960 et 1970. «La position de l'Algérie vis-à-vis de la lutte du
peuple vietnamien avait amené les leaders vietnamiens à demander
à Boumediène de nouer des relations diplomatiques avec les Viet-
minhs formant le gouvernement du Laos pour, selon eux, aider la
cause du Vietnam, en étant en contact avec les ambassades occi-
dentales sur place», a-t-il dit. M. Bouhara a expliqué que la défense
Chahid, l'ancien haut responsable du FLN, M. Djelloul Melaïka, a Boumediène soutenait les mouvements de libération dans le conti- du droit des peuples colonisés à l'autodétermination a été héritée
apporté une somme de témoignages sur le soutien «sans réserve» nent noir, le Monde arabe et l'Amérique latine, mais il accueillait par Boumediène du mouvement national, mais aussi de sa forma-
apporté par Boumediène aux mouvements de libération à travers le les leaders indépendantistes en Algérie, où ils étaient formés politi- tion politique en Egypte auprès des étudiants qui militaient pour
monde. La défense des causes justes des peuples en lutte pour leur quement et militairement», a-t-il ajouté. S'agissant de la lutte du l'indépendance des pays du Maghreb. L'engagement de
autodétermination et leur indépendance, notamment en Afrique, qui peuple palestinien, le président Boumediène avait laissé sa Boumediène aux côtés des causes justes de par le monde a été éga-
était un principe sacré du président Boumediène, avait fait dire à fameuses expression : «L'Algérie est avec la Palestine à tort ou à lement réaffirmé par les représentants de l'Autorité palestinienne et
l'ancien militant indépendantiste bissau-guinéen, le défunt Amical raison», a-t-il encore rappelé. Boumediène a également fait du sou- du Front Polisario, qui ont souligné l'aide apportée par l'Algérie à
Cabral, que “si les musulmans font leur prière dans les Lieux tien à l'indépendance du peuple sahraoui sous domination marocai- ces causes encore aujourd'hui, sans issue.
saints, les chrétiens au Vatican, les révolutionnaires la font en ne, un principe puisé de l'expérience de l'Algérie en tant qu'ancien Mme Anissa Boumediène, l'épouse du défunt, a quant à elle a affirmé
Algérie’’. D'où le qualificatif «Alger, Mecque des révolution- pays colonisé, a dit M. Melaïka, ajoutant qu'il a même convaincu le que le Président était «pragmatique» dans ses positions de soutien
naires», donnée par Cabral dans les années 1960, alors en dépla- général Franco de reconnaître que la question sahraouie est un pro- aux peuples en lutte pour leur liberté, «privilégiant les faits aux
cement en Algérie», a expliqué M. Melaïka. Il a, d'autre part, évo- blème de décolonisation. Sur le même sujet, M. Abderrazak paroles». Mme Boumediène a appelé, à cette occasion, les anciens
qué des faits relatifs à l'engagement du président Boumediène pour Bouhara, vice-président du Conseil de la nation, a apporté son collaborateurs ayant côtoyé le président défunt de transmettre aux
les causes des peuples colonisés, surtout en Afrique, en citant le cas témoignage notamment sur le cas du Vietnam, où il était ambassa- générations actuelles et à venir leurs témoignages. (APS)
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1965 - 1978 : LE RÈGNE DE TOUS LES POUVOIRS

Sahara occidental et question palestinienne

LE SOUTIEN
«DHALIMA AM MADHLOUMA»
DE BOUMEDIÈNE
■ La position de l'Algérie vis-à-vis des causes sahraouie et palestinienne a été depuis son indépendance toujours constante et inva-
riable. L'Algérie soutient la Palestine «dhalima am madhlouma» (coupable ou victime), telle est la formule qui résume la position du
défunt président Houari Boumediène et de l'Algérie par rapport à la cause palestinienne.
Par Rabah Beldjenna

urant son règne, la

D diplomatie algérienne
avait joué un grand
rôle dans cette cause.
«Je ne peux vous
répondre que ce que j'ai déjà dit aux
leaders de la Résistance palestinien-
ne. L'Algérie ne pratique pas la sur-
enchère. Elle ne peut qu'appuyer les
décisions des Palestiniens. Exiger
plus qu'eux, c'est de la démagogie ;
moins, c'est de la trahison», avait
répondu Boumediène à Henry
Kissinger, secrétaire d'Etat du gou-
vernement républicain de Richard
Nixon, lors de sa 2e grande tournée
au Moyen-Orient, en décembre 1973.
Georges Habbache, fondateur du
Front populaire pour la libération de
la Palestine (FPLP) ne tarissait pas
d'éloges sur le rapport de l'Algérie
aux Palestiniens. «Depuis son indé-
pendance, l'Algérie a toujours soute-
nu le camp palestinien. Alger est
même l'un des rares pays à s'être ran-
gés d'une façon claire aux côtés du
peuple palestinien», avait-il raconté
dans ses mémoires qu'a publiés le
journaliste Georges Malbrunot. C'est
à Alger, lors d'un sommet arabe
extraordinaire, que l'Organisation de
la libération de la Palestine (OLP)

PHOTO : D. R.
avait gagné le statut de «représentant
unique et légitime du peuple palesti-
nien», dont le Conseil national pales- Indépendante grâce au sacrifice de plus d’un million de martyrs, l’Algérie ne
tinien avait adopté les décisions les pouvait que soutenir les mouvements de libération
plus décisives. C’est à Alger que l'ac- arabes - en premier lieu l'Egypte - à partisanes. l'ensemble mauritanien, d'autre Nations unies que représente le droit
te de naissance de l'Etat palestinien a affronter Israël», a noté Habbache, Ainsi, pour Boumediène, les part.» à l'autodétermination. Alger ne sau-
été délivré. en précisant son témoignage. Palestiniens, pour recouvrer leurs C’est ainsi que les relations entre rait entériner quelque solution que ce
Selon Habbache, c'est à partir de «Boumediène me répétait souvent droits légitimes, devaient suivre Alger et Rabah sombrèrent assez tôt soit à l'élaboration et à la mise en
1975 que Boumediène «a renforcé que Arafat devait clarifier sa position l'exemple de l'Algérie et s’engager dans l'état de belligérance (Amgala I œuvre desquelles elle n'aurait pas été
les relations» entre Alger et le FPLP. sur Sadate, car elle était ambiguë.» pleinement dans la lutte armée. et Amgala II) et devinrent foncière- associée au titre de partie concernée
Datée de 1975, la première rencontre Selon lui, les Algériens «se montrè- ment conflictuelles avec la et intéressée.» Ce droit à l'autodéter-
entre les deux hommes avait tourné rent présents dans les moments poli- L’AUTODÉTERMINATION, Mauritanie (après les menaces per- mination, Alger rappelle qu'il a été
autour d'une révélation. Boumediène tiquement difficiles» pour le FPLP et UN PRINCIPE SACRÉ sonnelles adressées par Boumediène proclamé en ce qui concerne le
«se montra très clair avec moi». Pour les Palestiniens. A un journaliste Pour ce qui est de la question sah- au président Ouled Daddah auquel il Sahara occidental par les Nations
la circonstance, il «avoua avoir jadis d'Afrique-Asie, qui lui demanda, lors raouie, le président Houari rappelle l'appui de l'Algérie à l'indé- unies dans de multiples résolutions,
conseillé à Arafat de liquider les diri- de son premier entretien en 1971, Boumediène se montra intraitable sur pendance de la Mauritanie et l'aide par l'Organisation de l'Unité africaine
geants de toutes les autres factions comment il analysait la situation face le chapitre des droits des peuples à multiforme qu'elle n'eut de cesse mais aussi par plusieurs «sommets
palestiniennes, y compris ceux du à l'agression israélienne, le président disposer d'eux-mêmes. C'est ainsi d'apporter au peuple mauritanien). maghrébins auxquels participaient le
FPLP», selon George Habbache. Boumediène répondra : «L'Algérie a qu’il avait soutenu le droit des Alors qu'il répondait à Hassan II qui roi Hassan II et le président Ould
Pour quelles raisons le chef du entrepris sa révolution armée, alors Sahraouis à l'autodétermination et le sommait de choisir «entre une Daddah». Paul Balta, journaliste cor-
Conseil de la révolution avait-il que tant d'autres ne l'ont jamais fait. contribua même à la création de la guerre loyalement et ouvertement respondant du Monde de 1973 à 1978
«vendu» au chef de l'OLP l'idée de Nous ne recherchons pas le majd (la République arabe sahraouie démo- déclarée et une paix internationale- à Alger et qui avait couvert les
liquidation physique ? Réponse de gloire) ni les ‘’victoires’’ de propa- cratique (RASD). C'était sous sa hou- ment garantie», le président conflits israélo-arabes (1967-1973),
Habbache : «Pour Boumediène, en gande. Nous disons simplement que lette que la cause sahraouie était ins- Boumediène estimait que «ce qui est ceux du Kurdistan et du Sahara occi-
effet, la lutte ne pouvait aboutir s'il nous sommes disposés à tous les crite aux Nations unies. en cause, c'est le droit à l'autodéter- dental et la guerre Irak-Iran (1980-
existait des divisions entre nous. A sacrifices nécessaires pour soutenir Dans son étude Houari Boumediène mination, principe sacré, intangible, 1988), avait témoigné que
l'image de la guerre d'Algérie et du et faire triompher la cause palesti- où l'histoire d'un destin contrarié, reconnu par toutes les instances Boumediène lui avait confié, dans
FLN, il recommandait le parti nienne. La nation arabe est aujour- l'universitaire Ali Mebroukine écri- internationales, un droit qui, dans le leurs conversations sur le Polisario,
unique, dirigé par une seule tête. d'hui à un carrefour. Ou bien elle vait : «Au Maghreb, le président cas du Sahara occidental, a été que l'éclatement du conflit du Sahara
Boumediène avait donc conseillé à choisit la lutte, avec tout ce que celle- Boumediène se montre intraitable sur bafoué». occidental lui avait fait prendre
Arafat de me liquider», rappelle le ci comporte de sacrifices et de priva- le chapitre du droit des peuples à dis- Dès le lendemain de l'accord de conscience de la nécessité du renfor-
leader du FPLP sur le ton de l'excla- tions ou, alors, elle remet en question poser d'eux-mêmes, contribuant à la Madrid, le ministère algérien des cement du potentiel opérationnel de
mation. son existence même…» Il s'aliène, en création de la RASD après avoir fait Affaires étrangères avait publié un l'armée et, donc, de la consolidation
«Il changea ensuite de point de vue 1977, les pays arabes du Golfe aux- une interprétation a maxima de l'avis communiqué exprimant sa position du budget d'équipement militaire. Et
quand il comprit mieux ma position à quels il dénie la qualité même d'Etat consultatif de la CIJ du 16 octobre sur ce point. «Le moment est venu, dit que, simultanément, il avait renforcé,
la tête du Front populaire. Je n'ou- nominal et assène de virulentes cri- 1975 qui avait considéré qu'il n'exis- ce texte, de redire, avec toute la clar- de manière déterminante, la forma-
blierai pas non plus son voyage à tiques aux autres pays arabes, qui tait pas de liens de souveraineté terri- té nécessaire, que l'Algérie ne saurait tion spécialisée des cadres militaires
Moscou en 1973, lorsqu'il demanda cherchent à instrumentaliser la cause toriale entre le Sahara occidental et renier l'acquisition la plus chère des supérieurs, y compris en les dépê-
aux Soviétiques d'aider les armées palestinienne à des fins strictement le royaume du Maroc, d'une part, peuples et le principe cardinal des chant à l'étranger. R. Bel.
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1965 - 1978 : LE RÈGNE DE TOUS LES POUVOIRS

POPULARITÉ DE BOUMEDIÈNE

LE MYTHE ET LA RÉALITÉ
■ Le fait est bien réel: Boumediène est au bout des lèvres de nombre d'Algériens, jeunes et vieux. Il revient
assidûment aussi bien dans des discussions entre amis, dans les cafés ou dans la rue que dans les rencontres-
débats les plus passionnées.
Par Mokrane Aït Ouarabi forum d'El Watan. "Ceux qui, parmi nos conci-
toyens, parlent de dictature quand ils évoquent
u détour d'une phrase, au bout d'un Boumediene, je leur demande et " l'Algérie

A constat, au coeur d'une diatribe, le


nom de l'homme qui a régné sur
l'Algérie avec une poignée de fer
treize années durant, se trouve mêlé à toutes
les sauces. Il est cité tantôt pour sa politique
Française " était-elle une démocratie pour vos
aînés ? Quand en 1962, on comptait 95%
d'analphabètes, un pays sciemment ruiné,
détruit et meurtri par l'armée coloniale, c'était
la démocratie pour la génération
économique socialiste et socialisante, tantôt Boumediene ? Réveillez-vous ? Ce n'est pas
pour sa démagogie et son populisme. On l'excès de confort qui a conduit la glorieuse
entend certains l'évoquer en bien. D'autres en révolution algérienne et qui a arraché au prix
mal. De son vrai nom Mohamed Ben Brahim du sang la liberté pour le peuple algérien. A ce
Boukharouba, Houari Boumediene aura mar- titre, chacun d'entre nous doit s'incliner devant
qué son époque d'une empreinte indélébile, un résistant algérien. Et c'est grâce à des
laissant des séquelles par-ci et bonne impres- hommes comme Boumediene que nous avons
sion par-là. Trente années après sa mort, l'ar- arraché notre liberté. Ne l'oubliez jamais! La
chitecte de la "Révolution agraire" et l'auteur critique est facile, la construction de l'Etat ne
de "l'Industrie industrialisante" demeure gravé semble pas convenir à tous… ", tonne un inter-
dans la mémoire de plus d'un. Comme une naute en réaction à un article sur feu
légende ou comme un chef autoritaire. C'est Boumediene. D'autres commentateurs se mon-
selon le vécu, le passé et le présent de chacun. trent plutôt prudents quant aux réformes qu'il
Une chose est sûre: L'homme, de son vivant avait engagées durant son règne. "Le défunt
comme après son décès à un jeune âge (46 Président Boumediene a fait ce qu'il pensait
ans), ne laisse guère indifférent. Souvent, l'on être le mieux pour son pays. Mais à contre-
établit des parallèles et l'on fait des analyses courant de la réalité. Le peuple n'était pas

PHOTO : AFP
comparatives entre son époque et celle d'au- socialiste idéologiquement. Cette génération
jourd'hui. docile, on ne la trouve pas aujourd'hui. Nous
Aussi bien au pouvoir que dans l'opposition, avions à l'époque le moyen de partir à l'étran-
des voix s'élèvent soit pour critiquer ses ger avec juste la carte nationale. Cependant
"choix" notamment économiques soit pour Adulé comme un chef par les uns, redouté comme un dictateur par les autres, Boumediène a donné une seul un nombre infime s'en est allé ", relève un
louer les bienfaits du socialisme instauré image bicéphale à son règne autre " forumiste ".
comme mode de gouvernance à son époque.
On entend par exemple des personnes, noyées des moindres- et qui a surtout permis au prési- dispose de la thérapie nécessaire pour vaincre «MAUVAIS CHOIX»
dans le désespoir ambiant, évoquer d'un air dent Boumediene de gagner la foule, à savoir le mal qui rongeait le pays moins d'une décen- Mais bien évidemment, Boumediene n'avait
nostalgique "l'ère boumedieniste". D'autres celle de la nationalisation des hydrocarbures, nie après son indépendance. Ainsi, au bout de pas ou n'a pas que des admirateurs. En instau-
personnes se rappellent encore de la puissante prise le 24 février 1971 au grand dam de la quelques années, il réussit à faire oublier à rant un régime fermé qui reposait sur sa seule
Sécurité militaire qui étouffait la moindre voix France. Cette nationalisation réussie, outre le plus d’un le putsch de 1965 et asseoir son pou- personne, il a fini par être détesté par les
discordante, mais aussi des emprisonnements fait d'avoir grossi les rangs de ses supporters, voir, régnant sans partage sur le pays. opprimés et les damnés de l'Algérie post-indé-
et des tortures infligés à des opposants. Peu lui conféra une importante dimension interna- pendante. Les militants berbéristes et de
connu au lendemain de l'Indépendance, tionale. En effet, Boumediene venait de réussir LE SOCIALISME SPÉCIFIQUE gauche retenaient plus de lui le côté négatif et
Boumediene a pu en quelques années se forger là où l'Iranien Mossadegh avait échoué. Jouant sur la f ibre nationaliste, Houari autoritaire que celui de nationaliste révolution-
une image, bonne chez certains, mauvaise et L'année 1973 lui donna une nouvelle fois l'oc- Boumediene draina des populations derrière naire et réformateur de l'Etat. C'est le cas par
effrayante même, chez d'autres. Cela après casion d'affirmer son influence sur le plan ses grands projets politiques et économiques. exemple de cette personne qui, s’exprimant
avoir bien entendu renversé Ahmed Ben Bella international en organisant avec succès le som- Au plan politique, il fait adopter par référen- sous le saut de l'anonymat, affirmait que "le
en juin 1965. Un coup d'état qui a été qualifié met des non-alignés auquel les plus grands dum, en juin 1976, une "Charte nationale" qui développement économique de l'Algérie et
par l'historiographie officielle de "sursaut dirigeants du Tiers Monde de l'époque ont consacre à la fois le " socialisme spécifique " à l'émancipation du peuple sont incompatibles
révolutionnaire". Boumediene disait qu'en assisté. Il s'en suivit dès lors une période l'algérienne et l'islam comme " religion d'Etat", avec la dictature.
déposant Ben Bella, il allait mettre de l'ordre, durant laquelle l'Algérie de Boumediene offrit créant ainsi un " islam officiel " dans le but de Les maux qui frappent le pays aujourd'hui
stopper la dilapidation des deniers publics et un soutien très actif aux différents mouve- s'assurer le soutien de la population. Au plan découlent de la politique menée par le Conseil
lutter contre l'instabilité, la démagogie, l'anar- ments de libération d'Afrique, d'Asie et économique, il lance en 1977 une opération " de la révolution au lendemain du coup d'état
chie et l'improvisation dans la gestion des d'Amérique latine, et c'est en véritable leader mains propres " visant à sanctionner les " hauts du 19 juin 1965 et jusqu'à la mort du président
affaires de l'Etat. Beaucoup sont ceux qui y ont du Tiers Monde qu'il se déplaça en 1974 à responsables " ayant bénéficié d'enrichisse- Boumediene... ". Dans ce sillage, d'autres per-
cru et ont fini par apprécier son volontarisme New York, pour prendre part à une réunion ment illicite. Mais il meurt avant que celle-ci sonnes disent ne pouvoir jamais oublier la
et engagement patriotique. Selon certains spé- spéciale de l'Assemblée générale de l'ONU sur n'aboutisse. Les avis positifs quant à l'époque mauvaise gestion de son système politique et
cialistes, Houari Boumediene, après sa prise de les matières premières qu'il a lui-même convo- boumedieniste sont nombreux et abondants soulignent que la révolution agraire, la révolu-
pouvoir, avait jeté les bases d'une nouvelle quée au nom des non-alignés. Il prononça à notamment sur les forums de discussions sur la tion culturelle et surtout la révolution indus-
organisation des pouvoirs publics. Il misait cette occasion un discours par lequel il exposa Toile. "Houari Boumediene, voilà un nom qui trielle ont été un fiasco pour le pays. " L'on ne
surtout sur les masses populaires qui étaient une nouvelle doctrine économique, appelant fait honneur à l'Algérie. peut jamais mettre un propriétaire terrien et un
marginalisées durant les trois années de règne entre autres à l'établissement d'un nouvel ordre C'est le seul homme qui a compris ce qu'il fal- métayer sur le même pied d'égalité ", fait
de Ahmed Ben Bella. Et surtout, comme le économique international plus juste, qui pren- lait pour ce peuple .Il restera le seul homme remarquer un autre internaute pour lequel " il
soulignait l'universitaire Ali Mebroukine dans drait en compte les intérêts du Tiers Monde. d'Etat algérien qui a pu gérer un pays comme est inconcevable de confisquer l'identité d'un
son étude intitulée "Boumediene où l'histoire C'est ce côte-là aussi qui a marqué à jamais les l'Algérie et l'unifier avec des valeurs que, mal- citoyen et de reconnaître tous les droits à un
d'un destin contrarié" publiée en 2006 à El Algériens, avides d'un grand chef politique. heureusement, on a perdu aujourd'hui. A son autre citoyen de la même cité ". Il y a égale-
Watan, il avait fait appel aux prolétaires et à Sur le plan économique, il opte pour le modèle époque, on était fier de dire qu'on est algérien. ment sur différents forums de discussions ceux
tous ceux qui n'avaient pas pu participer au socialiste, il construisit sur la base de ce choix Aujourd'hui, on en a honte, car on est devenu qui trouvent " anormal " qu'on continue à
changement institutionnel de juin 1965, pour beaucoup d'usines et d'écoles. En 1975, il la risée de tout le monde, avec une jeunesse encenser un homme comme Boumediene " qui
les mettre à contribution dans les choix nou- accueille le premier sommet de l'OPEP par le qui n'a plus de repères et qui n'a plus la notion a piégé ce pays sur le plan économique, social,
veaux et les décisions réformatrices de l'Etat et biais duquel les membres du cartel ont pu défi- de l'échelle des valeurs que nous avions à son culturel et ce pour des décennies ". " Trente
de l'économie qu'il avait eu à entreprendre. nir une politique pétrolière concertée. Dans le époque. Beaucoup parlent de dictature quand ans après, je trouve que les politologues, socio-
sillage de cette même réunion, il parvint à on parle de Boumediene. Je leur demande si logues et historiens algériens restent très crain-
PATRIOTISME ARDENT sceller la paix entre l'Iran du Chah et l'Irak de on est mieux aujourd'hui avec la prétendue tifs et n'osent pas parler de la gestion catastro-
Se présentant comme le "redresseur" d'un Etat Saddam Hussein. Sur le plan intérieur, il fit démocratie. Hélas ! ", souligne un médecin de phique du pays par Boumediene. Soyez hon-
dévié de ses objectifs novembristes, voter en 1976 une charte en vertu de laquelle il Médéa sur un forum Internet. Un autre affirme nêtes et dites la vérité. Ne serait-ce que par
Boumediene signa son premier "acte patrio- promulgua la constitution d'une Assemblée : " La période de Si Boumediene est exaltante respect aux générations futures.
tique " en 1968 en réussissant à faire évacuer législative ainsi que la création du poste de par l'esprit constructif, la vision d'avenir d'une A vos enfants donc ", écrit un internaute qui se
la dernière base militaire occupée par la président de la République, soumis au suffrage Algérie plus juste, plus développée et dont les présente comme un ex-Algérien vivant au
France à Mers el Kébir (Oran). Une décision universel. Le contexte régional et international enfants auraient la tête haute avec un avenir de Canada. Il est ainsi clair que Boumediene est
qui a été applaudie et beaucoup appréciée par aidant, Houari Boumediene devint célèbre. dignité, un bel avenir dans leur propre pays ". bien loin d'être, aux yeux d'une bonne partie
les Algériens jaloux de la souveraineté natio- Son poids et surtout son audace et sa présence Pour certains, il n'y a pas l'ombre d'un doute d'Algériens, " le président parfait " que
nale chèrement payée. C'est surtout à partir de sur la scène internationale l'avaient beaucoup que Boumediene était le meilleur de son l'Algérie n'a jamais connu. Pour certains, il est
là qu'a commencé " l'épopée de Boumediene ". aidé à s'imposer au plan interne comme la " époque. " Je ne crois pas qu'un Algérien puisse le digne président de l’Algérie indépendante.
A l'évacuation des derniers soldats français sur solution " incontournable aux multiples pro- oublier Boumediene qui a marqué l'histoire de Pour d’autres, ce n'est qu'un dictateur comme
le sol algérien s'ajoute une autre décision -non blèmes et surtout comme le chef-messie qui notre Algérie moderne ", exprime-t-on sur le les autres. M. A. O.
El Watan - Samedi 27 décembre 2008 - 27

1965 - 1978 : LE RÈGNE DE TOUS LES POUVOIRS

LA RÉFORME SPORTIVE (1977)

QUAND BOUMEDIÈNE
CONFISQUE LE BALLON
■ Un des grands chantiers du défunt Houari Boumediène, même s’il a été quelque peu éclipsé par les autres grandes tâches d’édification,
a été sans conteste la réforme sportive, initiée en 1977.

PHOTOS : D. R.
• Houari Boumediène saluant les joueurs lors de la finale
l’USMAnnaba-l’USMAlger en 1972

• La grande équipe nationale de 1982 au Mondial espagnol,


fruit de la réforme initiée en 1977 par le défunt Houari Boumediène

Par Omar Kharoum suivants, le défunt président, sans entreprises publiques moyennes, etc.). faire référence à une région donnée. dental). Du jamais-vu jusque-là. Le
doute marqué par cet incident qui ris- Les autres clubs huppées de la divi- Des dénominations franchement à la football fort d’un amalgame de
Au milieu des années 1970, le quait, selon l’une de ses confidences, sion une participeront à une compéti- limite du farfelu allaient naître comme joueurs jeunes et talentueux et de

I sport en Algérie battait large-


ment de l’aile et les résultats
internationaux de différentes
sélections étaient très aléatoires, sou-
vent médiocres. Les clubs dits “civil”
de mettre à mal la cohésion nationale,
sollicitera un collège d’experts pour
analyser la situation et proposer des
solutions pour dépassionner l'atmo-
sphère sportive et remettre le sport sur
tion d’élite et se pareront du statut
d’association de performance formées
d'athlètes dits de performance. Les
sportifs qui s’y affirmeront, (notam-
ment au niveau des équipes natio-
la jeunesse sportive Kawkabi (JSK),
Mouloudia des pétroliers d’Alger
(MPA, ex MCA), Raed Solb de
Kouba (RSK, ex RCK), Jil Sakakine
Bordj Menaiel (JSBM), Milaha
moins jeunes ira de victoire en victoi-
re (Coupes d’Afrique, bonne tenue en
Coupe du monde 1982 et 1986 ). Les
autres disciplines n’étaient pas en
reste puisque tant le handball (cinq
étaient structurellement défaillants et les rails du progrès. Une expérience nales) se verront décerner le statut Athletic d’hussein Dey (Mahd, ex couronnes africaines consécutives)
les moyens manquaient largement. originale et tout à fait inédite se d'athlètes de haute performance et se Nahd ), union sportive de la kahraba que la boxe ou l'athlétisme pour ne
Toute l’organisation du sport en Algé- concoctera en été dans des bureaux de verront leurs émoluments relevés. Les d’Alger (USKA, ex USMA) et on en citer que ceux-là connaîtront leurs
rie était interpellée sans que l’autorité la présidence de la République, avant ASP seront ainsi parraînées par les passe ... heures de gloire. Entre-temps, Houari
politique ne trouve le moyen de pal- que ne soit effectué un large remanie- plus grandes sociétés nationales, telles Une nette désaffection du public se Boumediene n’était plus là pour
lier l’obsolescence qui frappait la plu- ment ministériel dès la rentrée de sep- que Sonatrach, la Société nationale de fait immédiatement ressentir, ce qui a récolter les fruits d’une révolution
part des disiciplines. Nos équipes tembre, qui verra l’inamovible sidérurgie (SNS), la Société électro- pour effet de dépassionner la compéti- sportive qui a redonné sa fierté au
nationales mal équipées et mal prépa- ministre de la Jeunesse et des Sports nique Sonacat, la CNAN, etc. tion et de permettre aux clubs de peuple algérien, que ce soit au niveau
de l’époque Abdellah Fadhel (1965- Comme il n’existait pas en ce temps- mieux être en phase avec des actions continental qu'international. Les
rées ne parvenaient pas à atteindre le
1977) céder sa place à un jeune diplo- là de primes à la signature de la licen- de formation puisqu’il était fait obli- jeunes journalistes que nous étions à
niveau international et étaient souvent
mate du nom de Djamel Houhou. ce et que les effectifs des clubs étaient gation aux ASP d’ouvrir des écoles de l’époque se transformaient en confé-
éliminées prématurément des grandes sport (chaque association de perfor-
Au premier Conseil des ministres de assez correctement stabilisés, les ath- renciers d’occasion, lors des manifes-
compétitions, ce qui portait un coup lètes étaient intégrés à l’entreprise et y mance avait en charge plusieurs disci-
septembre, le ton est donné : le sport tations internationales ou dans des
sévère au moral national. Malgré la algérien connaîtra une réforme en bénéficiaient d’une formation profes- plines) et de consentir un meilleur
vigueur d’une jeunesse talentueuse centres de presse à l’étranger, assaillis
profondeur. Cette décision vient à sionnelle adéquate, afin de jouir d’un investissement aux jeunes catégories.
qui a eu à le démontrer deux années par la curiosité des confrères maghré-
point nommé pour bouleverser com- profil de carrière en vue de les rassu- Une saison plus tard, à la faveur des
auparavant lors des Jeux méditerra- résultats encourageants que commen- bins et africains qui voulaient
plètement des structures surannées, rer sur leur avenir. Il est évident
néens d’Alger 1975, la pratique spor- qu’avec la force financière colossale çait à générer cette politique, le public connaître la clé de la réussite du sport
une pratique à bout de souffle atteinte
tive dite de masse, et donc tout à fait partiellement par le chauvinisme, la dont se caractérisaient les grandes reprendra le chemin des enceintes algérien. Déchargé des pesanteurs
amateure si chère au modèle socialis- manipulation et les calculs clubards sociétés nationales, monopolistiques sportives. C’était le début de la pério- négatives, fort d’une volonté politique
te, déclinait à telle enseigne qu’elle étriqués. Un communiqué fleuve du de leur secteur d’activité, les budgets de dorée du sport national. En 1978, à toute épreuve et de la couverture des
n’avait plus aucun attrait dans la vie Conseil des ministres indiquait les des clubs devenaient conséquents et l’Algérie survolera des Jeux africains moyens de l’Etat, la reforme sportive
quotidienne des Algériens. mesures suivantes : Les associations étaient gérés par des cadres de l’entre- relevés qu’elle a eu a organiser sur son a donné des fruits délicieux durant la
Un fait spectaculaire intervenu au auront une nature statutaire. Elles prise, nouveaux dirigeants à la com- sol. Des performances qu’elle confir- décennie 80. Cette politique sera mal-
milieu de l’année 1977 allait toutefois seront scindées en deux parties : pétence incontestable. mera un an plus tard aux Jeux médi- heureusement abandonnée au lende-
remettre en cause les choses et pous- l’Association sportive communale Le plus douloureux dans cette opéra- terranéens de Split. Le football en a main des émeutes d’Octobre à cause
ser le pouvoir politique à précipiter la dite de type amateur (A.S.C.) et tion d’envergure fut le changement été l’hirondelle (troisième place après d’une réorientation de la politique
réorganisation du sport national. Le l’Association sportive de performance partiel de sigle de tous les clubs dits avoir fait sensation en demi-finale économique nationale sous Chadli
19 Juin 1977, au stade du 5 Juillet d’ (A.S.P.) qui intéressera les clubs de civils. Sous la houlette d’une centrali- face à la Yougoslavie). Puis nos foot- Bendjedid sonnant du coup le déclin
Alger, à la finale de la coupe l’élite. Les associations sportives sation du pouvoir au sein du ministère balleurs à la légende naissante s’en du sport national. Les sociétés
d’Algérie entre la JS Kabylie et le NA communales formeront la composan- de la Jeunesse et des Sports, celui-ci iront étriller la redoutable équipe du déstructurées et en pleine difficulté
Hussein Dey, l’hymne national est te du sport dit de masse. Elles seront allait d’autorité dénaturer le siglage et Maroc à Casablanca (5 buts à 1 puis 3 allaient se séparer progressivement
copieusement sifflé par les supporters prises en charge par les APC ou, pour le rendre conforme avec son nouveau à 0 à Alger) dans un match mémorable des clubs les abandonnant à leur sort.
kabyles en présence du président certaines d’entres elles, par des struc- “logeur”, à savoir la société nationale qui intervenait dans un contexte parti- Le sport algérien rentrera dès lors
Houari Boumediène et des membres tures étatiques de différents secteurs de parrainage. Il y était notamment culier (absence de relations diploma- dans un long tunnel duquel il n’est pas
de son gouvernement. Dès les jours (santé, justice, douane, université, fait interdiction de se déclarer ou de tiques suite à l’affaire du Sahara occi- sorti à ce jour. O. K.
El Watan - Samedi 27 décembre 2008 - 28 El Watan - Samedi 27 décembre 2008 - 29

1965 - 1978 : LE RÈGNE DE TOUS LES POUVOIRS 1965 - 1978 : LE RÈGNE DE TOUS LES POUVOIRS

IL A REGNÉ SUR L’ALGÉRIE DE 1965 À 1978


LES DERNIERS JOURS DE BOUMEDIÈNE
■Jeudi 5 octobre 1978. Le temps est couvert sur Alger. Les rares passagers du vol régulier Alger-Moscou, prévu à 9h15, ●
●●
attendent tranquillement dans la salle d’embarquement lorsqu’ils aperçoivent trois limousines noires s’immobiliser
Pressé par les journalistes de fournir de plus
devant la passerelle de l’avion. amples indications sur la présence de Boume-
diène en URSS, cet honorable diplomate
lâchera devant les journalistes cette phrase : «
Par Samy Ousi-Ali L’état de santé du Président s’est beaucoup
amélioré. » Jusqu’ici tenue secrète, la maladie
e l’intérieur d’une des voitures

D
de Boumediène devient un fait reconnu, une
s’extrait un homme emmitouflé nouvelle admise officiellement. N’étant pas
dans son burnous brun avant de en mesure de prolonger longuement son
s’engouffrer dans l’appareil. séjour à Moscou, Bouteflika se rend directe-
Devant le cockpit, l’on a spécialement amé- ment à Baghdad pour assister à la conférence
nagé un petit coin pour permettre à cet des chefs d’Etat arabes. Jusqu’à la dernière
homme de voyager confortablement. minute, les organisateurs ont attendu et espéré
L’homme emmitouflé dans son burnous n’est la présence de Boumediène, farouche défen-
autre que le président Houari Boumediène. seur des causes arabes, mais le raïs ne sera
Curieusement, on a dérogé au protocole qui pas présent. Ce sera donc son ministre des
sied à ce genre de cérémonie. Aucun ministre, Affaires étrangères qui présidera la délégation
aucun haut gradé de l’armée n’est venu saluer algérienne. Assailli de questions sur l’état de
le départ du chef de l’Etat algérien. Hormis santé de Boumediène, Bouteflika est dès lors
son entourage et une poignée d’officiels, per- contraint d’admettre la réalité des faits avec
sonne ne devait savoir que Boumediène doit des termes diplomatiques.
se rendre en URSS. Le secret doit être si bien «Le Président a seulement éprouvé le besoin
gardé que les passagers qui devaient effectuer de prendre du repos, car il était complètement
le voyage vers Moscou sont priés de rentrer exténué. Il n’avait pas pris un seul jour de
chez eux. Seul un membre du gouvernement, congé depuis le 1er novembre 1954. Les méde-
Ahmed Taleb Ibrahimi, ministre conseiller cins lui ont imposé un temps d’arrêt. Il
auprès de la présidence de la République, reprendra incessamment ses activités », Boumediène à l’aéroport de Moscou le 14 novembre 1978 entouré de Bouteflika et de Kossiguine
médecin lui-même, fera partie de la déléga- affirme-t-il. Des vacances en URSS en plein
tion qui accompagnera le Président. Pourquoi mois d’octobre ? Drôle d’endroit et encore dent. Des places manquent-elles pour loger tique, le gouvernement algérien refuse de veulent absolument ramener à la vie. Mais les
s’entourer d’un maximum de prudence ? plus, drôle de période pour des vacances. tout cet aréopage de médecins ? Ils seront ins- s’avouer vaincu par la fatalité. D’éminents officiels algériens refusent de désespérer. Le
Pourquoi cultiver tant de cachotteries autour Bien sûr, à Baghdad, personne n’est dupe. Les tallés dans de luxueuses et confortables villas spécialistes continuent d’arriver à Alger. Le diagnostic du professeur Waldenström n’étant
d’un voyage d’ordinaire plutôt banal ? A vrai diplomates arabes ont vite compris que Bou- situées dans les quartiers chics de la capitale. professeur Adams, neurologue américain de pas une vérité absolue, il faudra donc tout
dire, Houari Boumediène est malade. Depuis mediène était malade. C’est d’autant plus vrai Qu’importe le prix, des millions de dollars renommée mondiale, ainsi que le neurochi- tenter pour que le miracle puisse avoir lieu.

PHOTOS : D. R.
quelques semaines, son état de santé est que quelques officiels syriens, ceux-là mêmes seront dépensés, pourvu que le Président rurgien anglais Crockart arrivent à la res- Aussi, on fait appel à l’expertise et à la logis-
devenu si préoccupant que les médecins du qui avaient accueilli le président algérien puisse trouver une voie de guérison. Dans le cousse. Désormais, Alger devient la capitale tique des Américains. Aussitôt sollicité, le
Président ont pris la décision de l’évacuer quelques jours plus tôt à Damas, ont perfide- pavillon réservé au patient, des dizaines de de la médecine mondiale, dévouée à une seule président Jimmy Carter fait montre de sa dis-
vers un hôpital russe. Pourtant, l’été 1978 Le 27 décembre 1978, Boumediène décède et lègue un pays aux lendemains incertains ment laissé entendre, dans les couloirs des médecins de différentes nationalités se cause, à un seul impératif : tout faire pour ponibilité et met à la disposition de l’Algérie
s’annonce plutôt radieux pour Boumediène. palaces de Baghdad, que Boumediène souf- relayent aux côtés des professeurs algériens ramener Boumediène à la vie. Miracle. Le un scanner dépêché directement de Califor-
Au cours du mois de juillet, il se rend avec énormes. Une fois de plus, Boumediène se publique ? En réalité, Boumediène souffre président Boumediène a quitté Alger à desti- frait d’une maladie mystérieuse. pour tenter de soulager Boumediène de son vendredi 24 novembre, celui-ci sort de son nie. Le précieux matériel arrivera à l’aéroport
son épouse Anissa en Yougoslavie pour y pas- plaindra de temps à autre de ces satanés maux d’une mystérieuse maladie. Après maintes nation de Moscou pour une visite de travail. » mal. Non loin de la salle où gît inconscient le coma. Il est même en mesure d’esquisser d’Alger au moment même où le Mystère 20
ser ses premières vraies vacances. Depuis son de tête qui l’empêchent de dormir. Sitôt la analyses, ses médecins détectent enfin des On l’aura bien compris : la diffusion de cette DE GRANDS FRAIS POUR SOULAGER LE Président, l’on a aménagé une chambre pour quelques gestes. Il répond aux injonctions des de la Présidence algérienne s’apprête à décol-
accession au pouvoir en juin 1965, le raïs ne conférence achevée, Boumediène regagne traces de sang dans son urine et concluent à information est destinée à couper court aux PRÉSIDENT son épouse Anissa qui ne quittera presque médecins, ouvre les yeux et la bouche. Dès ler avec à son bord le professeur Waldens-
s’est jamais vraiment offert une grande plage Alger le 24 septembre. A l’aéroport, une délé- une hématurie, une infection qui se caracté- rumeurs et aux spéculations qui n’ont pas A Moscou, le séjour de Boumediène com- plus l’hôpital. La fidèle, mais effacée, épouse lors, l’espoir est permis. Le Président peut tröm. Impuissant devant l’inéluctabilité de la
de repos. Certes, ce célibataire endurci, ce gation de hauts responsables l’attend au pied rise par la présence de sang dans les urines. manqué d’alimenter la gazette du palais. Le mence à s’étirer. Devant l’incapacité des veillera sur son mari comme une sorte d’ange être sauvé, mais il faut faire encore plus. mort, celui-ci avouera plus tard à un journa-
casanier qui adore la compagnie de ses amis de l’avion. Curieusement, ni la télévision ni Infection des reins ? Cancer du sang ? Les lendemain, lundi 16 octobre, Alger donne médecins russes à procurer des soins adéquats gardien. Des journées durant, les médecins Quelqu’un suggère le nom du professeur Jan
et f idèles, notamment Chérif Belkacem, liste de Paris Match les raisons de son départ
les journaux, d’habitude si prompts à rendre médecins demeurent perplexes. Pis, ils sont davantage d’explications sur le voyage du à l’illustre patient, l’entourage de Boume- improvisent de véritables congrès médicaux Gosta Waldenström. Le professeur Waldens- précipité. «Je n’ai plus rien à faire», dira-t-il.
Ahmed Medeghri et Abdelaziz Bouteflika, compte des moindres cérémonies officielles, impuissants face au mal qui ronge Boume- Président ainsi que sur ses prétendues activi- diène décide de rapatrier le Président. C’est internationaux dont l’objectif est aussi tröm, médecin chef de l’hôpital de Malmö en
s’est marié avec une avocate de père algérien Le 28 novembre, Boumediène sombre de
se gardent de diffuser des images de cette diène. Devant la persistance des douleurs, ses tés. On évoquera alors des entretiens entre ainsi que le 14 novembre, le quotidien El simple, tragique qu’impossible : faire revenir Suède, est reconnu par ses pairs pour être le nouveau dans un coma irréversible. Il n’y a
et de mère suissesse, mais il a rarement pu cérémonie. L’absence d’images officielles ne proches décident donc d’évacuer Boumediène Boumediène, Leonid Brejnev, président de Moudjahid peut annoncer en grosse man- à la vie le président algérien. A quelques spécialiste le mieux habilité pour traiter les
profiter des joies de la vie conjugale tant il est presque plus d’espoir parmi la cinquantaine
soulève pas davantage d’interrogations, mais vers Moscou. Pourquoi l’URSS plutôt que la l’URSS, et Alekseï Kossyguine, son chef de chette : « Le président Boumediène est de encablures de ces conclaves médicaux, se infections liées au sang. N’est-ce pas lui qui a de médecins qui se relayent jour et nuit autour
pris par ses fonctions. Ami intime du chef de cela intrigue tout de même. Les jours passent France ou la Suisse, pourtant réputées pour la diplomatie. Tant à Alger qu’à Moscou, tout retour à Alger ». Finis les ennuis de santé ? tiennent d’autres réunions, encore plus découvert cette terrible maladie dont on en
l’Etat yougoslave, Josip Broz Tito, Boume- du corps inanimé de Boumediène. En dépit
et les douleurs deviennent de plus en plus leurs hôpitaux ultramodernes ? Le gouverne- nage dans une parfaite quiétude. Les Russes Loin de là… Affaibli et considérablement secrètes, moins informelles mais davantage sort rarement vivant ? Contacté par les offi-
diène peut donc disposer en Yougoslavie des des renforts de matériel sophistiqué, malgré
insistantes, si bien que Boumediène est ment algérien ne souhaite nullement que la pousseront même leur sens de l’hospitalité amaigri, Boumediène est contraint à un repos décisives. Non loin de cet hôpital où agonise ciels algériens, Waldenström accepte de se
meilleures commodités qu’offre une luxueuse les multiples soins prodigués au patient, son
contraint de limiter les visites sur le terrain, maladie du Président soit rendue publique tel- jusqu’à annoncer, le 19 octobre, que le prési- total. Malgré les soins intensifs qui lui seront Boumediène, les membres du Conseil de la rendre en Algérie. Il fera le voyage à Alger à
demeure dans une station balnéaire de la mer les audiences ainsi que les entretiens avec les lement il est vrai qu’une telle éventualité dent Boumediène accepte de prolonger son état demeure désespérément critique. Il perd
prodigués, les douleurs persistent encore et révolution algérienne, instance mise en place bord de l’avion particulier du Président, ce du poids à vue d’œil. Cet homme longiligne
Méditerranée. La lecture, la baignade, le membres du gouvernement. Depuis l’été aurait des conséquences néfastes pour la sta- séjour en URSS. encore. Elles seront tellement insupportables par Boumediène au lendemain du coup d’Etat fameux Mystère 20. La venue de Waldens-
repos, la compagnie de son épouse, quoi de 1978, pas moins de quatre Conseils des bilité de l’Algérie. Décision est ainsi prise de Décidément, ce séjour moscovite de Boume- et légèrement grassouillet ne pèse aujourd’hui
que ses apparitions publiques lui seront désor- de 1965, se concertent, se consultent et écha- tröm laisse présager un bon espoir. Arrivé à
mieux pour remettre Boumediène d’aplomb. ministres ont dû être successivement annulés recourir à des soins dans un pays ami. Une diène devient de plus en plus suspicieux. Les qu’une quarantaine de kilos. Dernière
mais prescrites. A l’aube du samedi 18 faudent des scénarios. Bien sûr, rien ne fil- Alger, le professeur suédois est aussitôt
Mais voilà, en dépit du grand faste et des sans que l’on en connaisse les raisons. fois l’accord des Soviétiques acquis, les vrais différentes analyses effectuées par les méde- semaine de décembre. Les officiels décident
novembre, patatras ! Le Président est évacué trera de ces conclaves secrets. Rien ne sera conduit à l’hôpital où il s’entretient avec
considérables égards dont il bénéficie lors de De hauts dirigeants étrangers débarquent à motifs du voyage devront rester dans la stricte cins russes donnent les premiers résultats : rendu public jusqu’à ce lundi 20 novembre où l’équipe médicale installée depuis quelques de préparer l’opinion au pire. La presse
d’urgence à l’hôpital Mustapha Bacha. Son
son séjour, le Président se sent mal. Il ressent Alger sans qu’ils puissent rencontrer Boume- confidentialité. Ce jeudi 5 octobre donc, Bou- Boumediène serait atteint d’une cryoglobuli- le Conseil de la révolution annonce publique- jours. Après de longs entretiens, il peut enfin évoque « la fatalité », comme pour signifier
cas est jugé grave. Très grave même. Boume-
de fortes douleurs au niveau de la tête, mais diène. Ami de longue date de Boumediène, le mediène s’envole vers Moscou. Ce voyage némie, c’est-à-dire une affection qui se carac- ment « sa volonté d’assurer la direction du regagner sa résidence, mise à sa disposition que Boumediène ne sortira plus jamais vivant
diène plonge dans le coma. Aussitôt, l’hôpital
son entourage ne s’en inquiète pas outre vice-Président du Vietnam, Nguyên Huu Tho, sera l’ultime déplacement vers l’étranger. térise par la présence dans le sang d’une pro- d’Alger sera transformé en bunker. Les ser- pays ». Bien que la vacance du pouvoir soit au niveau du Palais du gouvernement, une de la salle d’hôpital où il gît depuis le 18
mesure. séjourne à Alger sans qu’il soit en mesure Contrairement aux usages, Boumediène téine anormale. Hélas, les médecins évoque- vices de sécurité quadrillent les alentours et de fait assumée, personne n’osera prétendre somptueuse demeure mauresque nichée au novembre. Mercredi 27 décembre, l’informa-
d’obtenir une entrevue avec le Président. Le refuse de se faire admettre dans une clinique ront également une autre pathologie, nette- chaque entrée sera désormais filtrée et sou- officiellement à la succession de Boume- cœur d’Alger. Ce n’est que le lendemain que tion tombe comme un couperet. Le président
BOUMEDIÈNE INCAPABLE DE mystère entoure le raïs. Bien sûr, tout cela spécialisée, où se font régulièrement soigner ment plus grave. Pour la première fois, le dia- Houari Boumediène est mort. Le Conseil de
GOUVERNER mise à l’autorisation des cerbères de la sécu- diène. Mieux, personne n’osera admettre Waldenström peut enfin consulter son illustre
intrigue tant que les chancelleries occiden- les apparatchiks soviétiques ainsi que les diri- gnostic sera encore plus précis. Boumediène rité militaire. Tout un quartier du vaste hôpital publiquement que le moment est venu pour patient. Son diagnostic ne tarde pas à tomber : la révolution entre en réunion permanente.
De retour de Yougoslavie, Boumediène tales finissent par ébruiter l’information : geants des pays du tiers-monde, amis ou alliés souffre de la maladie de Waldenström, une sera même entièrement réquisitionné. Sur une parler de l’après-Boumediène. Les médias et Boumediène est atteint d’une très grave mala- Objectif : organiser les obsèques de Houari
reprend ses activités. Le 19 septembre, il Boumediène est dans l’incapacité de gouver- de l’URSS. Il refuse même de recevoir les infection très rare du sang, découverte par un pancarte scotchée devant l’entrée de l’en- les officiels appellent le peuple à la « vigi- die, pour tout dire, incurable. Cette vérité, Boumediène dans le calme et la sérénité.
reçoit le leader cubain, Fidel Castro, de pas- ner. Dans la capitale, les rumeurs se propa- visites de ses collaborateurs. Les seules per- chercheur suédois qui lui attribua son nom. ceinte hospitalière, on peut lire « entrée inter- lance ». Waldentröm se garde de la divulguer aux Avant de passer aux choses sérieuses. Ven-
sage à Alger avant de s’envoler à la fin du gent et agrémentent les discussions du micro- sonnes qui ont le droit de l’approcher se Le mois d’octobre approche de sa fin. L’état dite » et hormis les médecins et quelques journalistes étrangers. Secret médical, dit-il. dredi 29 décembre. Au cimetière d’El Alia,
mois en Syrie pour prendre part au sommet cosme politico-médiatique. Chacun va de sa comptent sur les doigts de la main. C’est le de santé de Boumediène s’améliore. Il officiels, nul n’est admis à y mettre les pieds. LES RUMEURS CIRCULENT SUR LA MORT Mais, cette vérité, il ne le cache pas aux rares une brochette de ministres, de hauts gradés de
des chefs d’Etat arabes. Malgré son état de supputation. cas, notamment, d’Ahmed Taleb Ibrahimi. On réclame auprès de lui son ministre des Progressivement, le gouvernement algérien DE BOUMEDIÈNE officiels algériens qui seront autorisés à s’en- l’armée et de grands dirigeants du pays est
fatigue, faisant fi des recommandations de Boumediène aurait fait l’objet d’un empoi- ne saura jamais les raisons d’une telle pru- Affaires étrangères, Abdelaziz Bouteflika. met en branle une gigantesque opération La population algérienne est invitée à se tretenir avec lui. Parmi les confidents du alignée en rangs d’oignons face au cercueil
son médecin, Boumediène ne veut, pour rien sonnement lors de son séjour en Syrie. Le dence de la part de Boumediène. Sans doute Les deux hommes doivent se concerter avant médicale internationale. Rien ne sera trop «montrer digne de l’épreuve que cruellement médecin suédois, le ministre des Affaires du défunt. Dans un silence de cathédrale, tous
au monde, manquer cette importante réunion Mossad, services secrets israéliens, aurait l’explication se justifierait par sa légendaire la tenue d’un important sommet arabe prévu beau ni trop cher pour soulager Boumediène le destin lui a imposée, à faire montre de étrangères, Abdelaziz Bouteflika, ainsi que arborent des visages de cire. Habillé d’un
qui se tiendra à Damas. « Je tiens à être pré- intoxiqué le Président à l’aide de rayons méfiance acquise durant les années de guerre dans la capitale irakienne. Fidèle parmi les de son mal. Des professeurs venus d’Europe, civisme et à faire confiance aux autorités du l’épouse du Président, Anissa. A Bouteflika, manteau noir, Abdelaziz Bouteflika, le
sent à ce moment. Rien ne pourra me faire déclenchés par le flash d’un appareil photo. et cultivée plus tard lors de son exercice du fidèles de Boumediène, Bouteflika se rend d’Amérique, d’Asie et d’Afrique débarquent pays». Les journaux ressassent inlassable- Waldenström tiendra le langage de la fran- ministre des Affaires étrangères, fidèle parmi
changer d’avis », affirmera-t-il, en substance, Boumediène aurait fait l’objet d’une tentative pouvoir. donc à Moscou. L’ambassade d’Algérie à dans la capitale algérienne pour se mettre au ment la même antienne : la mobilisation chise et de la vérité. « Il n’y a rien à faire. Il les fidèles, fait la lecture de l’oraison funèbre.
à ceux qui lui demandent de ménager ses d’un putsch, dont il serait sorti blessé. L’heb- Moscou est assiégée par les reporters, tous chevet du malade. Des appareils médicaux contre la réaction interne manipulée de faut attendre la mort », aurait-il déclaré. Le Moins de deux heures plus tard, la cérémonie
forces. Comme prévu, la conférence sera domadaire britannique Sunday Express s’en UN SÉJOUR ET DES INTERROGATIONS venus à la pêche aux nouvelles. Mais alors s’achèvera tandis que commencera la vraie
sophistiqués, au demeurant introuvables en l’étranger. Jeudi 23 novembre. Une semaine médecin de la dernière chance a donc délivré
éreintante. Des heures interminables de dis- fera l’écho le 14 octobre, en affirmant, grâce Le 15 octobre, soit dix jours après son éva- qu’officiellement tout est fait pour accréditer Algérie, sont-ils nécessaires ? On les fera est déjà passée depuis son admission à l’hôpi- l’ultime message. Houari Boumediène n’a bataille pour la succession de Houari Boume-
cussions, de palabres, de débats et de ren- à une gorge chaude française, que le président cuation, un communiqué officiel de l’Agence la thèse d’un voyage d’affaires, un diplomate venir à grands frais. Les médecins éprouvent- tal. Boumediène est toujours dans le coma : plus aucune chance de survie. Après avoir diène. S.O.A.
contres en aparté épuisent Boumediène qui, algérien a fait l’objet d’un coup d’Etat de presse algérienne rompt enfin le silence. de la représentation algérienne va commettre ils des difficultés à embarquer vers Alger ? «Paralysie des autres membres, inconscience livré son diagnostic, Waldenström émet le
pourtant, jouit d’une solide corpulence et fomenté par de jeunes officiers. Tout cela Une dépêche de l’agence officielle, APS, la bourde de déflorer ce secret. totale, lésion possible à la base du cerveau». vœu de repartir chez lui, en Suède. Plus rien NB : Le présent article a été publié dans
On affrétera l’avion présidentiel, un Mystère
dont les capacités de résistance au travail sont expliquerait-il donc sa disparition de la scène expédie la nouvelle en quatre lignes : « Le ●●
● 20, pour les acheminer au chevet du Prési- Bien que le bulletin de santé soit plutôt cri- ne pourra sauver ce patient que les officiels El Watan du 9 décembre 2007.
El Watan - Samedi 27 décembre 2008 - 30 El Watan - Samedi 27 décembre 2008 - 31

1965 - 1978 : LE RÈGNE DE TOUS LES POUVOIRS 1965 - 1978 : LE RÈGNE DE TOUS LES POUVOIRS

LA DISPARITION DE BOUMEDIÈNE LIBÈRE LES PRÉTENDANTS À LA SUCCESSION

LE COLONEL EST MORT, VIVE LE COLONEL !


■ Le 27 décembre 1978, le colonel Houari Boumediène, président de la République depuis le 11 décembre 1976 et chef régions militaires (…)». Harbi parle par Evoquant la mystérieuse lettre testament, jet de la nouvelle Constitution, ndlr)». De
de l'Etat depuis le putsch de juin 1965, tira sa révérence. ●
●●
ailleurs d'un «accord entre Bitat, Yahiaoui et Belaïd Abdeslam rappelle que celle-ci datait de Chadli, il en parle en bien : «Le seul membre
Il ne cache pas sa préférence pour le premier, Chadli pour gouverner le pays. Mais la formu- la crise du Sahara occidental de l'été 1976. du Conseil de la révolution dont je n'ai pas eu
tout en ajoutant : «Pourquoi ne pas songer à le d'un triumvirat fut écartée par la direction de UN TESTAMENT, DEUX HÉRITIERS
à me plaindre est Chadli.» Un homme qui «a
d'autres noms ?» Deux «tendances politiques» l'armée, au profit de celui qu'elle avait dési- beaucoup de bon sens». A la mort de
s'affrontaient d'après Yafsah dans ce duel sans gné.» Après les premiers incidents d'Amgala, Boumediène, l'armée a cherché, d'après le
merci que se livraient le ministre des Affaires «Le principal artisan du choix du colonel Boumediène s'était rendu à Moscou pour des sociologue Lahouari Addi(9), à acquérir plus
étrangères et le coordinateur du FLN. La pre- Chadli fut incontestablement Kasdi Merbah, consultations. «Avant de partir, il a laissé une d'autonomie vis-à-vis de la Présidence devant
mière «tendance qui contrôlait les appareils chef de la sécurité militaire (de 1962 à 1979)», enveloppe cachetée (…) et a avisé les membres laquelle elle estimait s'être trop effacée. Le
d'encadrement existants avait le soutien du a souligné pour sa part A. Yefsah. Un choix du CR : ‘’Je m'en vais à Moscou et s'il m'arri- choix de Chadli était motivé par le fait que
PAGS, des Frères musulmans, baâthistes (…)» «appuyé par le colonel Belhouchet et d'autres ve quelque chose, j'ai laissé une enveloppe celui-ci n'était pas ambitieux et n'avait pas la
et la seconde incarnée par Bouteflika appuyé dirigeants de l'armée». Citant des témoi- chez Amir Mohamed (SG de la présidence)’’. passion du pouvoir. L'armée voulait un prési-
par la «bourgeoisie privée» et «une partie non gnages, Yefsah affirme que Merbah -assassiné On n’a jamais su ce qu'il y avait dans cette dent qui n'a pas d'ascendant sur elle pour qu'el-
négligeable de la bour- en 1993 - aurait menacé les opposants à Chadli enveloppe, mais les gens disaient qu'il donnait le puisse intervenir dans les affaires du pays.
geoisie d'Etat» et qui de rendre public des mandat pour Bouteflika, dans le cas où il dis- Chadli est choisi par ses pairs pour écarter et
«promettait dans les «dossiers compromet- paraîtrait», se rappelle Belaïd Abdeslam. Il S.Yahiaoui dont l'autoritarisme supposé susci-
allées du pouvoir une Prétendant timide à la tants les concernant». justifie le geste du président : «A l'époque, il tait la méfiance, et A. Bouteflika perçu comme
certaine ouverture poli- succession, le Dr Ahmed Yahiaoui comme n'y avait ni Constitution ni charte. Par la suite, un libéral dont les positions faisaient craindre
Bouteflika et tous les il y a eu la Constitution qui définissait une pro- un revirement idéologique trop brutal. Cette
tique et économique». Taleb Ibrahim, alors autres soupirants cédure de succession. Dans le premier projet lutte en sourdine pour le pouvoir confirme aux
Le 27 janvier 1979. Le ministre conseiller du
congrès du FLN se (Taleb Ibrahimi, de cette Constitution yeux de Yefsah, «la pré-
réunit… enfin !
président, témoigne (4) à Belaïd Abdeslam, furent inclus, sur insis- pondérance des militaires
«L'appareil du parti ne propos de ces tractations. Bencherif, etc.) pas- tance de Bouteflika, des dans la vie politique algé-
Chadli est choisi par ses rienne. Loin de se ‘‘civili-
s'était pas réuni depuis «Le 20 novembre, K. sent gentiment à la articles prévoyant la
trappe. Bouteflika qui fonction de premier vice- pairs pour écarter et ser’’, le pouvoir politique
avril 1964. B. Merbah me rend visite à ne quittera pas le pou- président de la S.Yahiaoui dont est demeuré le monopole
Benhamouda, A. Kafi et l'hôpital. Très lucide, il
K. Merbah composent voir avant 1981 parle République (qui) semblait l'autoritarisme supposé des militaires. Un colonel
avec Laïdi et L. Soufi le
pense que le moment est d'un «coup d'Etat à ouvrir la voie à la succes- suscitait la méfiance, et succède à un autre. Le
bureau du congrès. Trois venu de penser à l'avenir. blanc» et revendique sion pour Bouteflika (…)
A. Bouteflika perçu
clientélisme, la cooptation
commissions sont instal- (…) Deux candidatures comme Chadli son mais Boumediène a hési-
comme un libéral dont
sont confirmés comme
lées dont celle chargée s'affichent me dit-il, celles droit naturel à la suc- té et fait marche arriè- méthodes de gouverne-
cession. Sur les ondes re.» Boumediène optera les positions faisaient ment. Quant au régionalis-
d'étudier les «candida- de Bouteflika et de d'Europe1, il déclare pour une autre formule de craindre un revirement me que l'on croyait émous-
tures» au poste de SG du Yahiaoui.
FLN et de président de la en 1999 : «J'aurais pu succession qu'il trouve idéologique trop brutal. sé, dépassé, il réapparaît
République. Les concilia- prétendre au pouvoir «meilleure» : «Quand j'ai de nouveau».
PHOTOS : D. R.

bules et négociations à la mort de vu Boumediène pour la M. A.


secrètes ont duré 5 jours au bout desquels les Boumediène, mais la réalité est qu'il y a eu un mise au point finale du Références
3290 congressistes du FLN - exclus pendant coup d'Etat à blanc et l'armée a imposé un texte, il m'avait dit : ‘’Oui, c'est la meilleure (1) Ahmed Bencherif, interview El Khabar,
les débats des commission par les huis clos candidat.» En octobre 1999, Bouteflika inter- formule. Le président de l'APN assure l'inté- 11 février 2008.
La rivalité féroce entre Abdelaziz Bouteflika (ph. droite) et Mohamed Salah Yahiaoui (ph. centre) va profiter à un outsider tout à fait inattendu : Chadli Bendjedid (pho. gauche) imposés - ont vu s'échapper de la cheminée roge le général Nezzar : «Boumediène m'a rim ; lui, il se tient hors jeu. Il ne doit pas se (2) Mohamed Harbi, L'Algérie et son destin,
Algérie une fumée blanche. Le génie est enfin désigné comme son successeur par une lettre présenter pour laisser aux autres le soin de se croyants ou citoyens, Médias Associés, Paris,
Par Mohand Aziri livraient jusque-là en sourdine les dauphins quitta la scène, sa disparition ne fut pas sa mort, Boumediène a qualifié le CR de sorti de sa bouteille. Bon ou mauvais génie, testament qu'il a laissée avant sa mort. Cette débrouiller et de régler le problème entre eux.’’ 1994, pp. 196 et 197.
et épigones de Boumediène et les caudillos saluée par le soulagement général que ses «corps inanimé». Chadli campera 13 ans durant le pouvoir lettre se trouvait à un moment donné aux mains C'est ce qui s'est passé.» Belaïd Abdeslam (3)Abdelkader Yafsah, La question du pouvoir
e colonel est mort, vive le colonel du régime qui les parrainent, éclate au grand adversaires espéraient. En haut, les diri- suprême. «Je jure que durant toute cette pério- d' A. Allahoum. Qu'est devenue cette lettre ? Je s'opposera frontalement à Bouteflika. Dans en Algérie, ENAP éditions, Alger 1991, pp.

L de, je n'ai jamais cherché à être chef. Toutes les voudrais(7) bien le savoir parce que j'ai vu cette
YAHIAOUI, BOUTEFLIKA : DEUX une lettre qu'il a adressée à la commission 311, 314 et 320.
!(1) Le 27 décembre 1978, le colo- jour. Sur le parvis même du cimetière d'El geants connurent le vertige du vide. En bas,
nel Houari Boumediène, président Alia (Alger). Quelques heures avant l'enter- le sentiment confus d'avoir perdu un père PRÉTENDANTS, DEUX TENDANCES responsabilités que j'ai exercées m'ont été lettre» . «En disparaissant, Boumediène n'a chargée de préparer le congrès du FLN, il (4) Ahmed Taleb Ibrahimi, Mémoires d'un
de la République depuis le 11 rement, les «héritiers» potentiels du «messie nourricier fait place à la douleur.» Le Dès le 31 décembre, le président par intérim imposées», déclarait le 27 novembre passé laissé absolument aucun signe, aucune recom- dénoncera la «menace de la sadatisation de Algérien, Tome II, Casbah éditions, Alger,
décembre 1976 et chef de l'Etat depuis le au cigare», Bouteflika et Yahiaoui dispu- «boumediénisme» a pu produire, d'après Rabah Bitat réunit au MDN les cadres mili- Chadli Bendjedid (5). S'il est devenu président à mandation sur ce que devait être sa succes- l'Algérie» qui se profile à travers Bouteflika. 2008, pp. 434, 440.
putsch de juin 1965, tira sa révérence. La taient âprement qui des deux prononcera l'historien, des «héritiers apparemment taires. Bitat rendra effective la tenue d'un la place du président, c'est parce que sion. Bouteflika voulait se présenter un peu Taleb recueille le 14 octobre 1978 les «pré- (5)El Watan du 27 novembre 2008.
mort prématurée du «père fouettard» plon- l'oraison funèbre. Bouteflika aura finale- étrangers à lui-même». Quatre groupes congrès du FLN. Une commission de 37 Boumediène le désirait. L'armée aussi. Chadli comme le continuateur, comme le successeur cieuses confidences» de Boumediène lorsque (6)Jeune Afrique, 29 avril 2002.
ment le dernier mot. Sans doute après que composaient, selon lui, la couche dirigeante membres chargée de la préparer a été rapi- : «Sur son lit de mort en Russie, Houari désigné ; mais il n'y avait rien, Boumediène celui-ci était à Moscou pour les premiers soins (7) Mohamed Benchicou, Bouteflika, une
gera le pays dans l'incertitude. Mais pas
Abdelmadjid Allahoume, secrétaire général de l'époque : la direction de l'armée qui dement mise en place. La composition de Boumediène a délégué une personne, dont je n'a absolument rien fait pour marquer, par un : «On a beaucoup épilogué sur mes relations imposture algérienne, p. 123.
pour longtemps. 45 jours après, un autre
de la Présidence, lui ait apporté son soutien. avait nommé comme coordinateur le chef de cette commission révèle, selon Yefsah, un ne citerais pas le nom, pour me dire ‘’Chadli geste quelconque, que quelqu'un (8)pouvait être avec Bouteflika. La vérité, c'est que Abdelaziz (8) Mahfoud Benoune, Ali El Kenz, Le
colonel, Chadli Bendjedid, lui succédera,
Vêtu d'un manteau noir, Bouteflika donnera la région militaire de l'Oranie, Chadli doit me remplacer à la tête de l'Etat", mais ce son prétendant à la succession» , a affirmé Bouteflika était un jeune homme inexpérimen- hasard et l'histoire, entretien avec Belaïd
créant presque la surprise. Coopté par les dosage assez subtil de toutes les tendances
la mesure de ses talents d'orateur funéraire Bendjedid ; le FLN avec M.S.Yahiaoui ; les délégué est allé voir d'autres personnes avant pour sa part Belaïd Abdeslam, le puissant té, qui avait besoin d'un mentor. J'ai joué ce Abdeslam, tome II, Enag éditions, Alger,
militaires, le chef de la 2e Région militaire politiques au pouvoir. «Bien qu'on ne sache
et prof itera de industrialistes de venir m'apporter le message. Il y a eu 7 pos- ministre de l'Industrie et de l'Energie de rôle. Sans doute m'en veut-il de ne l'avoir pas 1990, pp. 285 et 295.
(l'Oranie), celui en fait que personne n'at- pas par qui elle fut désignée, il est clair
l'occasion pour avec Bélaïd tulants à la succession de Houari Boumediène, Boumediène et un des plus farouches adver- désigné comme «prince héritier» ainsi qu'il le (9)Lahouari Addi, L'Algérie et la démocratie,
tendait deviendra officiellement et à l'issue qu'elle fut le résultat d'un marchandage dont quatre du Conseil de la révolution. Je n'ai saires de Bouteflika. désirait (en 1976 lors de la préparation du pro- éditions La Découverte, Paris, 1995, p. 62.
d’une élection sans choix président de la marquer solen- 45 jours après, un autre colonel, Abdeslam ; la entre notamment les tendances Yahiaoui et jamais dit aux militaires de me porter à la
République le 7 février 1979. nellement ce qui Chadli Bendjedid, lui succédera, haute adminis- Bouteflika», écrit-il. En plus des représen-
lui paraissait être tration qui se Présidence. Je sais cependant qu'il y a eu une
13 ans de pouvoir monolithique ont été lar- créant presque la surprise. Coopté tants de l'armée, le lieutenant-colonel Kasdi réunion dans une école et les militaires en sont
gement suffisants à Boumediène pour créer son «territoire». reconnaissait Merbah et le colonel Hadjerès entre autres.
le vide autour de lui. Ses opposants, assassi- Les événements par les militaires, le chef de la 2e dans A. sortis pour dire : vous avez le choix entre
Le 4 janvier, devant les membres de cette
nés comme Krim et Khider, morts dans des évolueront Région militaire (l'Oranie), celui en Bouteflika, seul commission, Yahiaoui n'hésitera pas lui non
Chadli et Bendjedid.» L'armée a fait donc son
q u e l q u e s fait que personne n'attendait rescapé du grou- choix. Il sera entériné sans résistance par le
circonstances troubles (Medegheri, Saïd plus à marquer son territoire et à se parer gongrès et 7 millions de votants algériens.
Abid, les colonels Chabou, Abbès), exilés semaines après à deviendra officiellement et à l'issue pe d'Oujda. des habits du successeur désigné et du
la défaveur du Le Conseil de la Larbi Belkheïr évoque le «conclave» des mili-
(Boudiaf, Aït Ahmed), emprisonnés ou pla-
fringant ministre
d’une élection sans choix président révolution (CR),
«continuateur» de l'œuvre de Boumediène. taires, faiseurs de rois (6)
cés en résidence surveillée (Ben Bella, Ben de la République le 7 février 1979. Yahiaoui déclare que le congrès du FLN «ne
Kheda, Ferhat Abbès…) sont à mille lieues des Affaires note le polito- pourra choisir qu'une direction qui a foi en LE CONGRÈS DU FLN, LE CONCLAVE DES
de constituer l'alternative au régime. La étrangères. Le l o g u e le socialisme». MILITAIRES
liquidation de l'opposition prof itera au discours du der- Abdelkader L'attaque, est on ne peut plus claire, dirigée
nier représentant Yafsah (3), aurait Le conclave, qui s'est tenu à l'Ecole militaire
«troisième homme», celui faisant déséspéré- contre son sérieux rival : Bouteflika. Mais d'ingénieurs Enita (La Pérouse) dont il était le
ment office de «solution médiane» entre les du «groupe d'Oujda» à être encore dans les pu naturellement désigner l'un de ses les tractations secrètes pour introniser le
starting-blocks du pouvoir, aussi émouvant membres. Mais les frictions et ambitions de commandant, a été convoqué par le comman-
deux autres prétendants «naturels» à la suc- nouveau chef n'ont pas attendu la mort de dement de l'armée. «A l'époque, je n'en faisais
cession : le coordinateur du FLN, l'ancien fut-il, prononcé devant un aréopage de chefs présidentiable de chacun de ses membres
Boumediène. Le 18 novembre. 1 heure du pas partie.» Celui qui était pendant plusieurs
colonel Mohamed Salah Yahiaoui et d'Etat, ambassadeurs, officiels nationaux et ont fait capoter ce scénario. A la veille de la
matin, Boumediène entre dans un coma pro- années le chef d'état-major de Chadli au com-
Abdelaziz Bouteflika alors ministre des étrangers et retransmis en direct à la télévi- disparition de Boumediène, le CR n'était
sion pour des millions d'Algériens, était plus déjà à même d'assurer la succession fond. Il est de nouveau hospitalisé au CHU mandement de la 2e RM et son éminence grise
Affaires étrangères. Tous les deux sont écar- Mustapha. Prétendant timide à la succes- cite «K. Merbah, Rachid Benyellès, Mohamed
tés par l'armée qui leur préféra Chadli, le cependant loin de trancher la question de la même s'il avait vainement tenté de le faire.
succession. «Orphelins d'un père sévère, Sur les 26 membres qui le composaient, il sion, le D r Ahmed Taleb Ibrahim, alors rouget (général Attaïliya), Mohamed
primus interpares, l'«officier le plus ancien ministre conseiller du président, témoigne (4) Belhouchet» comme ayant participé à cette
dans le grade le plus élevé». les dirigeants de l'Etat-FLN, confrontés à la n'en demeure que huit. De 1965 à 1978, les
redistribution des pouvoirs sans y être pré- deux tiers du CR ont fait les frais de purge à propos de ces tractations. «Le 20 réunion secrète et décisive. «Dans ce choix,
novembre, K. Merbah me rend visite à l'hô- écrit Harbi, la Sécurité militaire avait joué le
RETOUR SUR UN «COUP D'ÉTAT À parés, se demandaient comment les luttes ordonnée par Boumediène. Le conseil ne
pital. Très lucide, il pense que le moment est
âpres et violentes entre eux pouvaient être tardera pas à disparaître complètement avec premier rôle. Ses chefs (Merbah, Yazid
BLANC»

PHOTOS : D. R.
évitées. La peur d'une intervention populai- la tenue du 4e congrès du FLN, du 27 au 31 venu de penser à l'avenir. (…) Deux candi- Zerhouni, Ferhat Zerhouni et Tounsi) connais-
Vendredi 29 décembre 1978. Jour des funé- datures s'aff ichent me dit-il, celles de saient bien le pays et le personnel dirigeant,
re maintenait leur unité», écrit Mohamed janvier 1979, qui sonnera le glas de cette
railles officielles du défunt président, la Bouteflika et de Yahiaoui. mais n'avaient pas le poids des chefs des
Harbi (2). «Quand le colonel Boumediène structure née du coup d'Etat de 1965. Avant Dans un pouvoirr martial, seul un militaire peut succéder à un autre militaire
guerre de succession au pouvoir, que se ●●

El Watan S U P P L É M E N T G R AT U I T - 2 7 D É C E M B R E 2 0 0 8

LA MORT MYSTÉRIEUSE DE BOUMEDIENE

CE QU’ILS
EN PENSENT…
■30 ans après la disparition du président Houari Boumediene, sa mort continue à susciter
beaucoup d'interrogations. Est-il mort d'une mort naturelle, ou a-t-il été empoisonné ? Tous
ceux qui l'ont approché, travaillé avec lui, ou ceux parmi ses proches collaborateurs qui l'ont
accompagné à Moscou pour se faire soigner, n'arrivent pas à expliquer les circonstances de sa
disparition. Mais tous ceux qui ont eu à s'exprimer sur le sujet penchent plutôt pour la thèse
de l'empoisonnement. Le mystère demeure entier. Comment a-t-on enterré un chef d'Etat
PHOTO S : DR

sans savoir les raisons de sa mort, d'autant plus qu'elle fut suspecte ? C'est l'autre grande
question qu'il faut absolument poser.

Par: Said Rabia chiens de race danoise, ils sont morts empoisonnés. Mais ce même de ma demande d'audience, il m'a appelé. Je suis allé
qui est étonnant, c'est que les médecins russes ont trouvé dans son bureau. Je ne devais pas rester longtemps avec lui.
chez les deux chiens les mêmes symptômes que chez le Mais il m'a retenu assez longuement comme toujours. On a
CHADLI BENDJEDID défunt Boumediene.» discuté un peu de ma prochaine mission. Surtout - et c'était
la première fois que je l'apprenais-, il m'a parlé des contacts
ancien président de la République qu'il avait avec le roi Hassan II et de la rencontre qu'ils
(1979-1992) AHMED TALEB allaient avoir à Bruxelles.
Il m'avait demandé mon avis. Je lui ai suggéré de la repor-

IBRAHIMI
«Je ne peux pas trancher sur ter… Le rendez-vous était fixé pour le 20 septembre. Mais
cette question. Est-il mort de il m'avait parlé d'une chose qui m'avait frappé, et dont je
n'avais pas saisi la portée sur le coup. Il m'avait dit : "Le roi
façon naturelle ou bien a-t-il été dans “Mémoires m'a dit que si on ne se voit pas cette fois-ci, on risque de ne
empoisonné ? Cependant, j'ai le d'un Algérien-La passion de bâtir”
sentiment que sa mort ressemble se voir jamais !
à la mort de Yasser Arafat. Pourquoi le roi m'a-t-il dit cela ?"(...) De quel indice ou de
«Vingt neuf ans nous séparent quelle information disposait, alors, Hassan II que, passé le
Durant les dernières années de de ce triste événement. Durant
sa vie, il me rendait visite à mois de septembre 1978, il n'avait plus de chance de ren-
toute cette période, de nom- contrer Boumediene ?
Oran, au siège de la deuxième breux compatriotes n'ont cessé
région militaire, et je remarquais C'est l'une des énigmes qui, pour moi, entourent les cir-
de me poser cette question lanci- constances de la disparition de ce dernier. (..) Il est mort des
des marques d'épuisement sur nante: est-il mort de maladie,
son visage, il ressentait certaines complications d'une maladie qu'on présente comme très
comme on le prétend, ou bien rare, et d'une forme encore plus rare de cette maladie. En
douleurs mais il ne s'en plaignait n'a-t-il pas été plutôt victime
pas. fait, tout semble indiquer que le diagnostic du mal qui a
d'un empoisonnement lent, emporté Boumediene n'a pas été établi clairement. La cause
A son retour de Damas, après la réunion du Front de résis- œuvre des services secrets
tance et de défi, Boumediene n'apparaissait plus en public. de sa mort demeure encore un mystère, sauf, peut-être, pour
étrangers, notamment améri- ceux qui l'auraient préméditée et perpétrée.»
Ensuite il a été transféré à Moscou pour y être soigné, mais cains et israéliens ?
sa maladie s'est aggravée, et après son retour, il est mort le 27 Dans l'état actuel de mes connaissances, il est difficile de
décembre 1978.» confirmer telle ou telle hypothèse, surtout que dans les pays
du Tiers-monde, on a tendance à refuser que certains leaders ANISSA BOUMEDIÈNE
au quotidien El Khabar
NAÏF HAWATMA
charismatiques soient des hommes comme les autres, expo-
sés aux mêmes vicissitudes de la vie tels que la maladie, les
accidents. Par ailleurs, d'autres morts de leaders restent «Personne ne sait si
secrétaire général du Front mystérieuses. Boumediene est mort
démocratique de libération de la Ainsi, de sérieux soupçons pèsent sur les services secrets empoissonné ou non, y com-
Palestine (FDLP) israéliens qui seraient certainement responsables de l'em- pris Chadli, mais je peux dire
poisonnement de Yasser Arafat, après avoir vainement tenté, aujourd'hui que lui-même et
"Le président Houari Boumediene quelques années plus tôt, une opération similaire à Amman d'autres responsables ont
est mort empoisonné. Le poison contre le chef du mouvement palestinien Hamas, Khaled décidé de débrancher les
était à très long effet et ne pouvait Machaal. appareils de réanimation
être détecté qu'au stade final. Les Autres exemples : le Roi Fayçal a été assassiné au moment lorsque Boumediene était
autorités soviétiques ont informé où il défendait la thèse de l'embargo pétrolier à destination dans le coma, et ils ont déci-
un membre du Conseil de la révo- des pays occidentaux qui soutiennent Israël, et les dé de sa mort.»
lution de ce fait. Son cas est simi- Présidents Nasser et Assad aux positions anti-impérialistes
laire à celui du président palesti- et anti-sionistes notoires ont été terrassés par des crises car-
nien Yasser
L'empoisonnement a été arrangé
Arafat. diaques…Toujours est-il que j'ai quitté à Moscou le 17
octobre un Boumediene en forme et avec un moral de fer HAMED EL DJABOURI
par les services de renseignement israéliens sous l'égide de alors que 28 jours après, je l'ai retrouvé à Alger fort dimi- ex-ministre des affaires présidentielles
Sharon. Arafat consommait des aliments et des médicaments nué. Espérons que d'autres témoignages pourront un jour et étrangères irakiennes à la Chaîne
contaminés pendant une longue période". éclairer l'Histoire dans un sens ou dans un autre.»
Al-Djazira, dans l'émission Chahed
El Aasr (témoin du siècle)
AHMED BENCHÉRIF BELAÏD ABDESLAM «Le président Houari Boumédiene est mort empoisonné suite
ancien commandant en chef dans “Le hasard et l'histoire” à sa visite dans la capitale syrienne Damas ou il a assisté à
de la Gendarmerie Nationale son dernier sommet arabe.
«Pour la maladie, je n'ai pas grand- Boumediene a commencé à maigrir jusqu'à ressembler à un
chose à dire. Ça a été une surprise. fantôme. Je savais de quoi souffrait Boumediene, il a été
«J'ai été le seul à avoir pris J'étais, je crois, le dernier ministre empoisonné avec un type de poison ravageur : le lithium, et
connaissance de son ordonnance qu'il a reçu en audience. Je ne rentre j'ai eu à voir un cas similaire ici en Irak et l'issue est la mort
qui dit qu'il est atteint dans l'ap- pas dans les détails de cette discus- certaine pour quiconque qui en consommerait".
pareil urinaire ; il urinait du sang. sion. Je l'avais vu le 10 ou le 12 sep- Je me tenais constamment au courant de l'état du défunt pré-
Personnellement, j’estime que les tembre. Il était fatigué. Mais il avait sident, étant donné la place de l'Algérie dans le cœur des
médecins russes n'étaient pas l'habitude d'être toujours malade, Irakiens.
d’un bon niveau. Si on l'avait en cette période de l'année. En été, Le docteur Ahmed Taleb El Ibrahimi me renseignait sur
transféré dans un pays européen, il était souvent grippé. Je pensais l'évolution de la santé du président Boumediene -dieu ait son
on aurait diagnostiqué sa maladie que c'était une grippe, un peu plus âme- et il m' a confié, lors des derniers jours du président,
de manière précise. On aurait pu prolongée. Mais je ne soupçonnais que le "siège" s'est durci en ce qui concerne les visites quo-
le soigner et lui sauver la vie. La pas autre chose. tidiennes de sorte qu'il était le seul à le voir ainsi que
mort de Boumediene est iden- Ce jour-là, j'avais demandé à le voir parce que je devais par- quelques personnes très proches car Boumediene avait réel-
tique à la mort de Yasser Arafat. J'ai offert au Président deux tir en mission en Allemagne. Il était malade. Le lendemain lement l'air d'un spectre».