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Marceline Desbordes-Valmore, Sainte-Beuve

Marceline Desbordes-Valmore, Sainte-Beuve

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Amitie de Marceline Desbordes-Valmore et de Sainte-Beuve dans ses longues correspondances. Amitie de Marceline Desbordes-Valmore et de Sainte-Beuve dans ses longues correspondances. Amitie de Marceline Desbordes-Valmore et de Sainte-Beuve dans ses longues correspondances
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LES GRANDS

ÉCRIVAINS FRANÇAIS
PAR

SAINTE-BEUVE
É T U D E S DES LU N D IS E T DES P O R T R A IT S , C LA SSÉ E S SELON
ET

UN

O RDRE N O U V E A U
PAR

ANNOTÉES

M aurice

A L L E M

X IX e SIÈCLE

L ES

POÈTES III

MARCELINE DESBORDES-VALMORE SAINTE-BEUVE — LECONTE DE LISLE BANVILLE — BAUDELAIRE — SULLY PRUDHOMME ÉTUDES DIVERSES

PARIS
LIBRAIRIE GARNIER
1932

FRÈRES

6, Rue des 5aints-Pères, 6

I

M a r c e l i n e d e s b o r d e s -v a l m o r e *
18332

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1er août 1833.

C est une chose bien remarquable, comme, en avan­ çant dans la vie et en se laissant faire avec simplicité on apprécie à mesure davantage un plus grand nombre d etres et d ’objets, d'individus et d’œuvres, qui nous avaient semblé d’abord manquer à certaines conditions - proclamées par nous indispensables, dans la ferveur des premiers systèmes. Les ressources de la création que ce soit Dieu qui crée dans la nature, ou l’homme qui crée dans l’art, sont si complexes et si mysté­ rieuses, que toujours, en cherchant bien, quelque composé nouveau vient déjouer nos formules et troubler nos méthodiques arrangements. C’est une ileur, une plante qui ne rentre pas dans les familles décrites; c ’ est un poète que nos poétiques n’admetî ? n t « P a S * L e '*0 U r 0Ù l o n c o m P r e n d e n f i n c e p o è t e , c e t t e fle u r d e p lu s , o ù e lle e x is t e p o u r n o u s d a n s le Xix« SIÈCLE. — Poètes. T . III. .

LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS

Ma r c e l i n e

d e sbo rd es-valm o re

monde environnant, où l ’ on saisit sa convenance, son harmonie avec les choses, sa beauté que l’inatten­ tion légère ou je ne sais quelle prévention nous avait voilée jusque-là, ce jour est doux et fructueux; ce n’est pas un jour perdu entre nos jours; ce qui s’étend ainsi de notre part en estime mieux distribuée n’est pas nécessairement ravi pour cela à ce que les admi­ rations anciennes ont de supérieur et d’inaccessible. Les statues qu’on adorait ne sont pas moins hautes, parce que des rosiers qui embaument, et des touffes épanouies dont l’ odeur fait rêver, nous en déroberont la base. Depuis trois années le champ de la poésie est libre d ’écoles; celles qui s’étaient formées plus ou moins naturellement sous la Restauration ayant pris fin, il ne s’ en est pas reformé d’autres, et l’ on ne voit pas que, dans ces trois ans, le champ soit devenu moins fertile, ni qu’au milieu de tant de distractions puis­ santes les belles et douces œuvres aient moins sûrement cheminé vers leur public choisi, bien qu’avec moins d’éclat peut-être et de bruit alentour. Aussi, nous qui regrettons personnellement, et regretterons jusqu’ au bout, comme y ayant le plus gagné à cet âge de notre meilleure jeunesse, les commencements lyriques où un groupe uni de poètes se fit jour dans le siècle étonné, — pour nous, qui de l’illusion exagérée de ces orages littéraires, à défaut d’ orages plus dévorants, empor­ tions alors au fond du cœur quelque impression presque grandiose et solennelle, comme le jeune Rioufîe de sa nuit passée avec les Girondins3 (car les senti­ ments réels que l’âme recueille sont moins en raison des choses elles-mêmes qu’en proportion de l’enthou­ siasme qu’elle y a semé); nous donc, qui avons eu à souffrir de l’isolement qui s’ est fait en poésie, nous reconnaissons volontiers combien l’ entière diffusion d’aujourd’hui est plus favorable au développement ultérieur de chacun, et combien, à certains égards,

cette sorte d’anarchie assez pacifique, qui a succédé au groupe militant, exprime avec plus de vérité l’ état poétique de l’époque. Dans cette jeune école, en effet, au sein de laquelle fut un moment le centre actif de la poésie d’alors, il y avait des exclusions et des absences qui devaient embarrasser. En fait de hauts talents, Lamartine n’ en était que parce qu’on l’y introduisait religieusement en effigie; Béranger n’ en était pas. En fait de charmantes muses, on n’y ratta­ chait qu’à peine M me Tastu, on y oubliait trop Mme Valmore. M. Mérimée serait toujours demeuré à côté; M. Alexandre Dumas avait pris rang plus au large. D ’autres encore allaient surgir. Enfin, parmi ceux qui étaient jusque-là du groupe, les plus forts n’en auraient bientôt plus été, par le progrès même de la marche; ils s’y sentaient à la gêne en avançant; plus d ’un méditait déjà son évasion de cette nef trop étroite, son éruption de ce cheval de Troie. Le flot politique vint donc très à propos pour couvrir l’instant de séparation et délier ce qui déjà s’écar­ tait. On a demandé quelquefois si ce qu’ on appelait romantisme en 1828 avait finalement triomphé, ou si, la tempête de Juillet survenant, il n ’y avait eu de victoire littéraire pour personne? Voici comment on peut se figurer l’événement, selon moi. Au moment où ce navire Argo qui portait les poètes, après maint effort, maint combat durant la traversée contre les prames et pataches classiques qui encombraient les mers et en gardaient le monopole, — au moment où ce beau navire fut en vue de terre, l ’équipage avait cessé d’être parfaitement d’accord; l’expédition semblait sur le point de réussir, mais on n’aperce­ vait guère en face de lieu de débarquement; les prin­ cipaux ouvraient des avis différents, ou couvaient des arrière-pensées contraires. La vieille flotte clas­ sique, radoubée de son mieux, prolongeait à grand’peine des harcèlements inutiles. On en était là, quand

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le brusque ouragan de .Juillet bouleversa tout. Ce qu’il y a de très certain, c ’est que le peu de classiques qui tenaient encore la mer y périrent corps et biens; les récits qu’on a faits depuis de MM. Viennet* et autres, qu’ on prétend avoir rencontrés et ouïs, ne se rapportent qu’à leurs Ombres inhonorées qui se démènent sur le rivage. Quant au navire Argo, tout divin qu’il semblait être, il ne tint pas, mais l ’équipage fut sauvé. Je crois bien que deux ou trois des moindres héros se noyèrent avant d’atteindre le rivage; mais le reste, les plus vaillants, y arrivèrent sans trop d’efforts, la plupart à la nage, et l’un même sans presque avoir besoin de nager. Or, depuis ce moment, l’expédition collective fut manquée ou accomplie, selon qu’on veut l ’entendre, et chaque chef, pous­ sant individuellement de son côté, poursuit à travers le siècle, par des voies plus ou moins larges, sa desti­ née, ses projets, la conquête de la glorieuse Toison. Les deux sentiments les plus opposés qui se déve­ loppèrent au sein de la fraternité première peuvent se rapporter au lyrique d’une part et au dramatique de l ’autre. La pensée lyrique, et surtout la portion la plus molle, la plus délicate de celle-ci, la pensée élé* Voilà M. Viennet déclaré mort, et on d it pourtant qu’il a longtemps encore survécu. E n réalité, je n’ ai jamais pu me repentir de ce m ot, dit une fois pour toutes, sur cet auteur qui n ’avait que des boutades sans talent, sans style, et qui était surtout poète par la vanité. — Mais il a eu du piquant dans ses Fables, dira-t-on. — Oui, peut-être, comme le chardon a des piquants. Si j ’avais à écrire un article sur lui, je ne pourrais m ’ empêcher de le commencer en ces termes : « Il faut avoir quelque esprit pour être parfaitement sot : Tôpfïer l’a dit et Viennet l a prouvé. » Vers la fin de sa v ie ,il m édisait en me parlant des poètes : « Je n’ en reconnais que huit avant moi. — E t lesquels ? — Malherbe, Corneille, Racine, Molière, La Fontaine, Boileau, Regnard et Voltaire. » Il faisait cette énumération sans rire. Il ne choquait plus, on s’ y était accoutumé, et personne ne le pre­ nait au sérieux, si ce n’ est l ’ Institut en corps à la séance annuelle des quatre académies. A vec son air rogue, sa voix rouillée, sa mèche en l’air, ses coups de boutoir usés et ses épigrammes communes, il avait le don de dérider dès les premiers mots la grave assemblée. La fête n’ était pas complète sans lui. T el maréchal-académicien lui écrivait le lendemain de la séance : « Mon cher Viennet, j ’ ai hier usé mes deux mains à vous applaudir. » A la bonne heure ! c ’est une nation éminemment poétique que la France I

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giaque, intime, craignait un peu le moment de la victoire à cause du bruit et de l’invasion des profanes ; elle insistait avec une sorte de timidité superstitieuse sur cette interdiction quasi pythagoricienne : Odi profanum vulgus et arceo*. Elle se serait trouvée satisfaite de fonder en quelque golfe abrité, sur la côte la moins populeuse, une petite colonie brillante et cultivée : pour elle la conquête de la Toison d’or était là : c ’ était manquer de foi en soi-même et d’au­ dace. La pensée dramatique au contraire, qui, en passant par le lyrique, n ’y voyait qu’un début et un prélude, ne se sentait pas satisfaite à si peu de frais, elle croyait, elle, énergiquement à la poéti­ sation possible du siècle; et plus vaste en désirs, moins effarouchée du bruit des profanes, elle insistait plu­ tôt sur l ’ autre devise confiante et conquérante : L’avenir est à nous! La portion la plus ardente et la plus ferme de cette pensée dramatique ne se préoccu­ pait même pas d’ une initiation graduelle et indi­ recte de la foule à l ’œuvre moderne, moyennant d’habiles reproductions d’œuvres antérieures; elle était pour une application immédiate et franche, pour une mêlée décisive, pour une descente et un assaut au cœur du siècle. Surtout elle ne prenait pas, comme la pensée élégiaque, les langueurs de la traversée pour le but de ses espérances. C’était accep­ ter la question tout entière comme on l ’avait posée, c’était ne l’ éluder en rien et la soutenir dans sa com ­ plète importance, dans la hardiesse du premier défi. Du moment en effet qu’il s’ agissait de fonder, non pas une poésie dans le x ix e siècle, mais la poésie du x ix e siècle lui-même; du moment qu’ on s’était mis en marche, non pour jeter quelque part une colonie furtive, mais pour faire une révolution réelle dans l’art, la pensée dramatique avait toute raison de prévaloir; l ’ épreuve décisive était et elle est encore dans cette arène; quiconque ne l’y met pas désespère

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plus ou moins de cette aimantation poétique du siècle en masse, qui a été le rêve des avant-dernières années. Celui à qui est dû l ’honneur d’avoir le moins déses­ péré assurément, et qui persévère, sans indice de fatigue ni de mollesse, dans sa ligne d’ alors, est M. Victor Hugo. La pensée dramatique à laquelle nous faisions allusion plus haut, et qui est la sienne, préexistait déjà à sa pensée lyrique; elle a traversé celle-ci sans s’y attiédir, et en est sortie impétueuse, inflexible, comme d’un lac où, à sa source, elle était tombée. Mais la pensée intime, élégiaque, mélancolique, que fera-t-elle? Séparée de l’ autre qui fut sa sœur, privée désormais du mouvement qu’elle reçut d’elle au temps de leur union, où cherchera-t-elle à s’enfuir et à s’écou­ ler ? Y a-t-il lieu, en ces temps plus graves, de songer à reconstituer quelque école artificiellement pai­ sible et rêveuse, de tenter encore à l ’horizon cette petite colonie qui nous apparut dans un mirage du m atin? Ces naïves chimères ne sont séduisantes qu’une fois; il y a mieux à faire. Vivre, puisqu’il le faut, de la vie de tous, subir les hasards, les nécessités du grand chemin, y recueillir les enseignements qui s’ ofïrent, y fournir au besoin sa tâche de pionnier; puis se dédou­ bler soi-même, et dans une part plus secrète réserver ce qui ne doit pas tarir; l’ employer, l ’entretenir, s’il se peut, à l ’amour, à la religion, à la poésie; cultiver surtout sa faculté de concevoir, de sentir et d’ ad­ mirer : n’est-ce pas là une manière d’aller décemment ici-bas, après même que le but grandiose a disparu, et de supporter la défaite de sa première espérance? En lisant M me Valmore, ces pensées nous revenaient. Elle est un poète si instinctif, si tendre, si éploré, si prompt à toutes les larmes et à tous les transports, si brisé et battu par tous les vents, si inspiré par l’âme seule, si étranger aux écoles et à l’ art, qu’il est impos­ sible près d’ elle de ne pas considérer la poésie comme

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indépendante de tout but, comme un simple don de pleurer, de s’écrier, de se plaindre, d’ envelopper de mélodie sa souffrance5. C’ est dans la vie réelle, à travers les passions et les épreuves, que ce cœur de femme, sans autre maître que la voix secrète et la douleur, a dès l’ abord modulé ses sanglots. Il y a deux sortes de poètes : ceux qui sont capables d’invention, d’ art à proprement parler, doués d’imagination, de concep­ tion en sus de leur sensibilité; qui possèdent cet or­ gane applicable à divers sujets, qu’on nomme le talent : et il y a ceux en qui ce talent n’est nullement distinct de la sensibilité personnelle, et qui, par une confusion un peu débile mais touchante, ne sont poètes qu’en tant qu’amants et présentement affectés. M. Ulric Guttinguer, dans une épître adressée à M. Hugo, a dit avec bonheur :
Il est aussi, Victor, une race bénie Qui cherche dans le monde un mot mystérieux, Un secret que du ciel arrache le génie, Mais qu’aux yeux d’une amante ont demandé mes yeux®.

Mm e Desbordes-Valmore aussi est toute poète par l ’amour. Son talent est lié à sa passion comme l ’ écho à la vague du rivage, comme la vague au lac désolé. Si ce talent n ’ a pas cessé de gémir et de grandir, c’est que l ’âme elle-même, après tant de flots versés s’est trouvée inépuisable :
Car je suis une faible femme; Je n’ ai su qu’aimer et souffrir; Ma pauvre lyre, c ’ est mon âme7...

Tout enfant, aux environs de Douai où elle est née, sur les rives de cette Scarpe, accoutumée, ce semble, à moins de rêverie, la jeune Hélène aimait déjà*.
* A cette biographie un peu fabuleuse, tracée par conjec­ ture, d ’après les seules poésies, nous joignons la lettre suivante, ofi

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Comme elle nous le dit en vraie fille de La Fontaine, à quelque chère idole en tout*temps asservie8 , elle aimait une fleur, elle adorait quelque arbrisseau; elle lui parlait à genoux, lui confiait ses peines, jouissait des
M m» Valmore a bien voulu répondre elle-même à des questions plus précises : « Mon père m ’ a mise au monde à D ouai son pays natal (20 juin 1786). J'ai été son dernier et son seul enfant blond. J ’ai été reçue et baptisée en triomphe, à cause de la couleur de mes cheveux, qu’ on adorait dans ma mère. — Elle était belle com m e une vierge, on espérait que je lui ressemblerais tout à fait, mais je ne lui ai ressemblé qu ’un peu : et si l’ on m ’ a aimée, c ’était pour autre chose qu’une grande beauté. « Mon père était peintre en armoiries; il peignait des équipages, des ornements d ’ église. — Sa maison tenait au cimetière de î’humblp paroisse Notre-Dame, à Douai. Je la croyais grande, cette chère maison, l’ayant quittée à sept ans. Depuis je l’ai revue, et c ’est une des plus pauvres de la ville. C’est pourtant ce que j ’ aime le plus au monde, au fond de ce beau temps pleuré. — Je n ’ai vu la paix et le bonheur que là. —• Puis une grande et profonde misère quand mon père n’ eut plus à peindre d ’ équipages ni d’armoiries. « J’avais quatre ans à l’ époque de ce grand trouble en France. — Les grands-oncles de mon père, exilés autrefois en Hollande à la révocation de l’ Édit de Nantes, offrirent à ma famille leur immense succession, si l’ on voulait nous rendre à la religion pro­ testante. Ces deux oncles étaient centenaires; ils vivaient dans le célibat à Amsterdam, où ils avaient transporté et fondé une librai­ rie. — J ’ai des livres imprimés par eux. « On fit une assemblée dans la maison. — Ma mère pleura beau­ coup. Mon père était indécis et nous embrassait. — Enfin on refusa la succession dans la peur de vendre notre âme, et nous restâmes dans une misère qui s’accrut de mois en mois, jusqu’à causer un déchirement d’ intérieur où j ’ai puisé toutes les tristesses de mon caractère. « Ma mère, imprudente et courageuse, se laissa envahir par l’ espérance de rétablir sa maison en allant en Amérique trouver une parente qui était devenue riche. De ses quatre enfants qui tremblaient de ce voyage, elle n’ emmena que m oi. — Je l’avais bien voulu, mais je n ’eus plus de gaieté après ce sacrifice. J ’ado­ rais mon père comme le bon Dieu même. Les rues, les villes, les ports de mer, où il n’ était pas, me causaient de l’ épouvante ; et je m e ser­ rais contre les vêtements de ma mère comme dans mon seul asile. « Arrivées en Amérique, elle trouva sa cousine veuve, chassée par les nègres de son habitation; — la colonie révoltée, la fièvre jaune dans toute son horreur. Elle ne porta pas ce coup. — Son réveil, ce fut de mourir à quarante et un ans ! Moi j ’ expirais auprès d’elle, on m ’ emmena en deuil hors de cette île dépeuplée à demi par la mort, et, de vaisseau en vaisseau, je fus rapportée au milieu de mes parents devenus tout à fait pauvres. « C’ est alors que le théâtre offrit, pour eux et pour moi, une sorte de refuge; — on m ’apprit à chanter, — je tâchai de devenir gaie, — mais j ’ étais mieux dans les rôles de mélancolie et de pas­ sion. — C’est tout à peu près de m on sort. « Je vivais souvent seule par goût. — On m ’appela au théâtre Feydeau. Tout m ’y promettait un avenir brillant; à seize ans j ’ étais sociétaire, sans l’avoir demandé ni espéré. Mais ma faible part se

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mêmes .printemps ou en souffrait des mêmes vents d’hiver. Jugez quand ce fut lui, quand l ’idéal un m o­ ment fut trouvé; alors les orageuses amours com ­ mencèrent, la vie devint errante. Elle pleura son
réduisait alors à quatre-vingts francs par mois, et Je luttais contre une indigence qui n’ est pas à décrire. « Je lus forcée de sacrifier l’ avenir au présent, et, dans l’intérêt de m on père, je retournai en province. , « A vingt ans, des peines profondes m ’ obligèrent de renoncer au chant, parce que ma v oix me faisait pleurer; mais la musique roulait dans m a tête malade, et une mesure toujours égale arrangeait mes idées, à l’insu de ma réflexion. « Je fus forcée de les écrire pour me délivrer de ce frappement fiévreux, et l ’ on me dit que c ’ était une élégie (le Pressentiment). « M. Alibert, qui soignait ma santé devenue fort frêle, me con­ seilla d ’ écrire, comme un m oyen de guérison, n’ en connaissant pas d ’autre. J’ai essayé sans avoir rien lu ni rien appris, ce qui me causait une fatigue pénible pour trouver des mots à mes pen­ sées. Voilà sans doute la cause de l’ embarras et de l’ obscurité qu’ on me reproche, mais que je ne pourrais pas corriger moi-même. Je défe­ rais sans pouvoir réparer, et je n ’ai jamais eu la force de m ’arrêter longtemps sur ces espèces de notes des impressions que je voulais oublier, — j ’ en ai tant d’ autres à subir ! Je suis comme tout le monde, à la vie pour souffrir; — c ’ est plutôt apprendre à penser qu’à parler. Le bien parler me jette dans le ravissement quand j ’écoute, mais je n’ entretiens guère en moi qu’ une délicieuse rêverie, et je n’ en suis pas plus savante pour connaître mes fautes, etc., etc. » La lettre est signée Marceline, et non pas Hélène. Enfin j ’ajou­ terai quelques détails précis concernant sa vie de théâtre, sur laquelle elle a glissé. Mlle Desbordes (Marceline-Félicité-Josèphe) débuta au théâtre de Lille, puis fut engagée au Théâtre-des-Arts à Rouen pour remplir l’ emploi des ingénuités. Elle y fut remarquée par des acteurs de l’ Opéra-Comique de Paris, qui y étaient de pas­ sage; ils en parlèrent à Grétry, qui se chargea de l’ éducation musicale de la jeune fille. Il lui portait un intérêt tout paternel, et, touché de sa noble physionomie tout empreinte de mélancolie, il l’ appelait un petit roi détrôné. Elle débuta à l’ Opéra-Comique dans le rôle de Lisbeth de l’ opéra du même nom et y eut du succès. Peu après elle eut le rôle de Julie dans l’opéra de Julie ou le Pot de fleurs, dont la musique était de Spontini. Elle avait la v oix touchante, sympathique. Elleviou, Martin, en l’ entendant des coulisses, avaient des pleurs dans les yeux. Le Journal des Débats, dans son feuilleton du 25 ventôse an X I I I (16 mars 1805), disait d ’ elle beaucoup de bien. Mais elle dut bientôt s’ engager pour Bruxelles, puis pour Rouen, où elle jouait les jeunes premières; elle y était fort goûtée du public. Elle ne revint à Paris qu’ en 1813, où elle débuta à l’ Odéon, le 27 mars, dans le rôle de Claudine de la pièce de Pigault-Lebrun, la Claudine de Florian; elle avait beaucoup de succès, notamment dans le rôle de Clarg du Déserteur, drame de Mercier; dans le rôle d ’Eulalie, de Misanthropie et Repentir, elle faisait verser d ’abondantes larmes. Cette veine sensible en elle n’ excluait pas des accents de gaieté légère et d ’ enjouement. En, 1815, elle retourna à Bruxelles où elle se maria, le 4 septembre 1817, à M. Lanchantin Valmore qui faisait partie du même théâtre. En mars 1821, son mari et elle s’engagèrent pour le théâtre de L yon ; ils y restèrent deux ans, et c'est alors qu’ elle quitta définitivement cette carrière.

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amie d’enfance, Alberfine, qui mourait; elle eut Délie9 qui fut une autre amie pour elle; mère elle aima, elle pleura sur un berceau et fit de charmants récits et des prières. Mais ce fut lui surtout, lui fidèle ou infidèle, digne ou indigne, qu’ elle aima sans cesse, qu’ elle suivit, qu’ elle évita : Rouen, Bordeaux, Lyon, vous pûtes montrer à la trace sa fuite saignante; elle ne voulut pas guérir. Sous son masque de Thalie, pour parler ici comme elle ce mythologique langage, elle ne sécha pas une seule de ses larmes. Son exis­ tence heureuse n’ avait duré qu’un éclair, alors ditelle avec souffle,
Alors que dans l ’orgueil des amantes aimées Je confiais mon âme aux cordes animées10.

Mais à partir du jour où le charme se brisa, ce ne fut plus sur cette figure mélancolique et frappée, sous ces longs cheveux cendrés, éplorés, qui pendent, ce n e'fu t plus qu’une pâleur mortelle. Malgré les diver­ sions inévitables, les sourires donnés à la foule et reçus, le monde devint comme une plage solitaire de Leucate à cette Sapho désespérée; et sa plainte éternellement déchirante répète à travers tout :
Malheur à moi I je ne sais plus lui plaire, Je ne suis plus le charme de ses yeux; Ma voix n'a plus l’accent qui vient des cieux, Pour attendrir sa jalouse colère; Il ne vient plus, saisi d’un vague effroi, Me demander des serments ou des larmes, Il veille en paix, il s’endort sans alarmes, Malheur à moi1 1!

Ou encore, un souvenir obstiné lui crie :
Quand il pâlit un soir, et que sa voix tremblante S’éteignit tout à coup dans un mot commencé; Quand ses yeux, soulevant leur paupière brûlante, ^[e blessèrent d’un mal dont je le crus blessé;

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f'

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Quand ses traits plus touchants, éclairés d’une flamme Qui ne s’ éteint jamais, S’imprimèrent vivants dans le fond de mon âme, Il n’aimait pas, j ’ aimais121

Quiconque, à une heure triste, recueille, en passant sur la grève, ces accents éperdus, ces notes errantes et plaintives, se surprend bien des fois, longtemps après, à les répéter involontairement, à l ’infini, sans suite ni sens, comme ces mots mystérieux que redisait la folie d’ Ophélie. Les poésies de Mme Desbordes-Valmore, qui, nées ainsi du cœur, n’ont aucun souci d’ art ni d’imitation convenue, réfléchissent pourtant, surtout à leur source, la teinte particulière de l’ époque où elles ont commencé, et rappellent un certain ensemble d’inspirations envi­ ronnantes. Dans ces Idylles en vers libres, pleines de moutons à la Des Houlières, d’ agneaux volages ou gémissants qu’enchaînent des rubans fleuris; dans ces premières élégies où voltige l ’Amour en bandeau et où il est ta n t question de tendres feux, de doux messages et de fers imposteurs, on est, en souriant, reporté à cette génération sentimentale nourrie de Mme Cottin13, de Mm e Montolieu1 4, que Misanthropie et Repentir1 5 attendrissait sans réserve, que Vingtquatre heures d’ une Femme sensible1 6 n’ exagérait pas, et qui, lors du grand divorce de 1810, s’apitoya avec une exaltation romanesque sur la pauvre châtelaine de la Malmaison. Cette veine lactée s’est prolongée dans la poésie jusque vers 1820, où nous l ’ avons vue finir; nous tous, en nous souvenant bien, nous avons eu, adolescents, notre période de Florian et de Gessner; nous réciterions avec charme encore la Pauvre Fille de Soumet. Pour tout ce qui est paysage, couleur, accompagnement, les premières pièces de Mme Valmore rappellent cette littérature; Parny et Mme Dufrénoy1 7 s'y joignirent sans doute, mais elle a plus d’abandon, d’ abondance et de mollesse que ces deux

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élégiaques un peu brefs et ’ concis. Ses paysages, à elle, ont de l’étendue; un certain goût anglais s’y fait sentir; c’ est quelquefois comme dans Westall, quand il nous peint sous l’orage l’idéale figure de son berger; ce sont ainsi des formes assez dispropor­ tionnées, des bergères, des femmes à longue taille comme dans les tableaux de la Malmaison, des tom ­ beaux au fond, des statues mythologiques dans la verdure, des bois peuplés d’urnes et de tourterelles roucoulantes, et d’essaims de grosses abeilles et d’âmes de tout petits enfants sur les rameaux; un ton vapo­ reux, pas de couleur précise, pas de dessin; un nuage sentimental, souvent confus et insaisissable, mais par endroits sillonné de vives flammes et avec l ’éclair de la passion. Des personnifications allégoriques, l ’Espérance, le Malheur, la Mort, apparaissent au sein de ces bocages. Ainsi dans le Berceau d’Hélène :
Mais au fond du tableau, cherchant des yeux sa proie, J’ai vu... je vois encor s’avancer le Malheur : Il errait comme une ombre, il attristait ma joie Sous les traits d’un vieil oiseleur18.

Nous n’insistons sur ces alentours que pour les carac­ tériser, et sans idée de blâme. Qu’importe, après tout, le costume, le convenu inévitable qu’on revêt à son insu! il en faut un toujours. Nous qui avons suc­ cédé à ce goût, qui en avons d’abord senti les défauts et avons réagi contre, nous commençons à discerner les nôtres; à force de prétention au vrai et au réel, un certain factice aussi nous a gagnés; quel effet produi­ ront bientôt nos couleurs, nos rimes, nos images, nos étoffes habituelles ? Beaucoup de ce qui nous frappe dans le cadre et le vêtement ne sera pardonné que pour le génie qui rayonnera, pour l ’âme qui palpitera der­ rière. Les épithètes métaphysiques de Mm 0 Valmore m ’ ont remis en idée ce que j ’ai eu le tort de trancher autrefois. Non, l ’épithète propre et pittoresque ne rem-

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d e s b o r d e s -v a lm o r e

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place pas toujours la première avec avantage; non, toutes les nuances du prisme, en les supposant expri­ mables pàr des paroles, ne suppléent pas, ne satisfont pas aux nuances infinies du sentiment; non, le ciel en courroux n ’est pas nécessairement détrôné par le ciel noir et brumeux; les doigts délicats ne le cèdent pas à jamais aux doigts blancs et longs. Lamartine a dit admirablement :
Assis aux bords déserts des lacs mélancoliques19...

Il n’y a pas de lac bleu qui équivaille à cela. Les méta­ phores elles-mêmes, les images prolongées qui ne sont en jeu que pour traduire une pensée ou une émotion, n’ont pas toujours besoin d’une rigueur, d’une analo­ gie continue, qui, en les rendant plus irréprochables aux yeux, les roidit, les matérialise trop, les dépayse de l’esprit où elles sont nées et auquel, en définitive, elles s’adressent; l’esprit souvent se complaît mieux à les entendre à demi-mot, à les combler dans leurs négligences; il y met du sien, il les achève. Je ne prétends, au reste, conclure de ce qui précède qu’à une simple correction, et pas du tout à une réaction : les réactions ont toujours un côté polémique étranger et contraire à l’ art. Mais c’ était le cas de rectifier ce point à propos de Mme Yalmore, comme c ’eût été le cas à propos de Lamartine*. Elle et lui, Lamartine et M m e Yalmore, ont de grands rapports d’instinct et de génie naturel; ce n’ est point par simple rencontre, par pure et vague bien­ veillance, que l’illustre élégiaque a fait les premiers pas au-devant de la pauvre plaintive; toute proportion gardée de force et de sexe, ils sont l ’un et l ’autre de la même famille de poètes. Comme Lamartine, Mme Valmore n’eut de maître que le cœur et l ’ amour; comme
* J’y suis en eflet revenu dans l’ article sur Jocelyn (voir précé* demment, tom e I, p. 332).s°

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lui, elle ignore l ’art, la composition, le plan; mais elle est femme, elle est faible, elle n’ a rien de l’ am­ pleur ni de la volée du grand cygne; elle s’écrie de sa branche comme la fauvette veuve (miserabile carm en !) , elle pousse nuit et jour des chants aigus et saccadés comme la cigale sur l’épi. A ses. heures riantes, ce qui est rare, quand elle oublie un moment sa peine et qu’elle se met à décrire et à conter, il lui arrive le défaut tout contraire à la diffusion éthérée de Lamartine, elle tom be dans le petit, dans l ’impercep­ tible, dans la vignette scintillante :
Un tout petit enfant s’en allait à l’école21.,. 0 mouche, que ton être occupa mon enfance!... Petite philosophe, on a médit de toi; J’en veux à la fourmi qui t ’a cherché querelle22... Quoi? vous voulez courir, pauvres petits mouillés23... Cher petit fanfaron21..., etc., etc. Cher petit oreiller26..., etc., etc.

Toutes ces gentilles petitesses, ce joli grasseye­ ment enfantin, ces amours de l’ éphémère et du lise­ ron, qui font le charme de quelques-uns, ne me sont guère appréciables, je l ’ avoue; et je me fatigue à tâcher de les aimer. En ce genre, l ’idylle intitulée le Soir d’Eté est la seule pièce dont l ’adorable simpli­ cité m'enchante. Mais comme élégies passionnées, comme éclats de cœur et élancements d’amante, les premiers volumes de Mm e Valmore ne nous laissent que l’ embarras de choisir et de citer. Toutes les pièces à Délie respirent la grâce, l ’ esprit uni au sentiment; la dernière, le Retour chez Délie, déroule l ’ âme d’Hélène dès l ’enfance, et les orages du passé; la première, encore souriante,
Du goût des vers pourquo ime faire un crime28?

ressemble à quelque épître amicale et tendre de Vol­ taire. Dans le Retour à Bordeaux2 % les souvenirs de

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Montaigne et de son amour pour l’amitié, ceux de Mm® Cottin et de ses héroïnes touchantes, sont ramenés avec une aimable effusion. Il n’est pas jus­ qu’à Montesquieu lüi-même sur qui ne s’ épanche cette tendresse crédule; lui qui ne savait pas de chagrin dont une demi-heure de lecture ne le consolât, elle se figure qu’il a gémi. Mais surtout, mais à tout m o­ ment, soit dans le courant d’une pièce, soit au début, la pensée part* subitement du sein de Mme Yalmore comme un essaim effaré; on ne peut rendre l ’essor de ces échappées violentes; ceux qui ont entendu Mme Dorval, en quelques-uns de ses cris sublimes, ont éprouvé une impression également irrésistible. Ainsi dans la pièce Peut-être un jour*8, etc., le m ot fin al: Dieu ! s’ il ne venait pa s! Ainsi, dans l’ indiscret™, lorsqu’un de ces colporteurs désœuvrés et gauches qui remuent sans s’en douter les secrets les plus chers, jase devant elle au hasard des infidélités de son amant, elle écoute d’ abord avec patience, elle se contient et se dévore; puis tout d’un coup :
Ah I j ’aurais dû crier : C’est moi... je l’aime... arrête !

Ainsi, dans l ’Attente*°, cette ouverture glorieuse et triomphale comme un lever de soleil :
H m’aima. C’est alors que sa voix adorée M’ éveilla tout entière et m’annonça l’amour, etc.

Je recommande encore la pièce A mes Enfants31, lé Présage32, et tant de romances rêveuses ou délirantes, qui reviennent, aux heures de mélancolie, comme des chansons de saule. Je suis, en lisant ces épars chefsd’œuvre, de l’avis de Mme Tastu, de celle, comme la désigne M m 0 Valmore, dont le cœur s’enferme et bat si vite8 3 : t Qu’importe, a-t-on dit du chanteur Garat, que ce ne soit pas un musicien, si c’est la musique ellemême? qu’im porte aussi que Mme Yalmore ne soit pas

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LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS

* j * un poète selon l ’art, si elle est la poésie etPâme? » Lamartine a merveilleusement exprimé comment,de tous ces fragments brisés d ’une vie si douloureuse, il résultait une plus touchante harmonie; ce tendre et bienfaisant consolateur, que nul désormais ne conso­ lera*, a dit en s’adressant à M me Yalmore :
Du poète c ’est le mystère : Le luthier qui crée une voix x. Jette son instrument à terre, Foule aux pieds, brise comme un verre L ’œuvre chantante de ses doigts, Puis d’ une main que l ’art inspire, Rajustant ces fragments meurtris, Réveille le son et l’admire, Et trouve une voix à sa lyre Plus sonore dans ses débris I... Ainsi le cœur n’a de murmures Que brisé sous les pieds du sorl3 4 !... etc.

Cette image du violon brisé, puis rajusté et trouvé plus sonore, cette particularité technique, si difficile, ce semble, à rencontrer et à exprimer, et qui prouve que les poètes savent toujours ce dont ils ont besoin, s’applique" en toute exactitude à Mme Desborcles-Valmore, sauf que le rajustement mystérieux est demeuré inachevé en quelques points; imperfection, d’ailleurs, qui nuit peu à l ’ensemble et qui est une grâce8 5**.
* Allusion à la mort de sa fille Julia. ** Dans une série d ’articles insérés au Publicistc (pluviôse an X II), Mlle de Meulan (depuis M m e Guizot), examinant le discours prononcé par Garat à l’ Institut lors de la réception de Parny, a recherché ingénieusement les causes qui, en favorisant l’Élégie à Home, l’avaient lait négliger chez nous. Elle attribue beaucoup, pour l’ inspiration élégiaque des Latins, aux obstacles que rencontrait l’amant dans la situation sociale de la femme, obstacles qui ne pou­ vaient être écartés que par elle; elle ajoutait en finissant : « S'il se trouvait donc un individu dont le sort, en aimant, dépendît abso­ lument de la volonté, des désirs, des penchants d ’un autre, sans qu’ il lui fût permis de rien faire pour se le rendre favorable; dont tous les sentiments éternellement réprimés se consumassent en souhaits inutiles, n ’aurait-il pas un grand avantage pour la peinture

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Les Pleurs, qui viennent de paraître, avec plus de rythme et de couleur que les ' précédents volumes, offrent aussi, l ’avouerai-je? plus d’ obscurité par ‘ moments et de manière. Le paysage, quand il y a .. un paysage, est beaucoup plus vif et distinct que celui quejious avons vu dans les Idylles; tous les objets s’y dessinent et quelquefois y reluisent trop. Le rythme serré a remplacé les vers libres, dont l’ usage était familier à Mm® Valmore; enchâssées là-dedans, parse­ mées de paillettes étrangères et d’un brillant minutieux, les ellipses de la pensée échappent, se dérobent davantage, et de là cette obscurité de sens au milieu et à cause du plus de couleur. Il y a une ou plusieurs épigraphes à chaque pièce : en lisant les poètes dont les écrits ont eu la vogue dans ces dernières années, Mm®Valmore s’ en est affectée et teinte peut-être à son insu; la blonde et grise fauvette a été prise au miroir, et les fleurs du nid, comme elle le dit quelque part, ont lustré son plumage ardé par le soleil™. Le vocabu­ laire habituel de son chant ne lui a plus suffi, et elle a trouvé plaisir et fraîcheur aux vieux mots rajeunis ou aux nouveaux hasardés : Une ceinture noire
endeuille

un jeune enfant37.

Les petits enfants, qu’elle aime à peindre, ont été plus précoces et ont parlé un langage plus impossible que jamais. Ils se sont détachés, frêles et angéliques, parmi les étoiles, les rossignols, les fleurs humides de rosée, et comme sur un fond imité des feuillages chatoyants
des agitations du cœur ? Telle est parmi nous la situation des femmes, et, malgré l’ exception qu’a formée le nouveau récipiendaire de l’Aca­ démie, je crois que, généralement parlant, il est vrai de dire que, pour atteindre maintenant au degré d ’intérêt dont elle est suscep­ tible, l’Élégie doit parler par la bouche des femmes, ou du moins en leur n om ; elles seules, dit-on, savent donner de la grâce aux passions malheureuses : en vérité, on peut leur laisser cet avantagefà. » Nulle femme ne se trouva plus que M me Valmore dans la situa­ tion supposée par M >° Guizot, et aucun poète élégiaque n ’a tiré en eflet de son cœur des accents plus plaintifs et plus déchirants.
X I X * s t è c i .e .

— Poètes. T. III,

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de Lawrence. Moi, j ’aurais mieux aimé M me Valmore fidèle à sa précédente manière, non pas précisément à celle des Idylles, mais à celle des dernières Élégies, avec l ’absence du rythme, comme un ruisseau qui court sans trop savoir, avec l ’insouciance et le hasard des teintes, un sentiment borné à peu d’images, et sous le gris de lin de sa parure. Ce n’ est pas à dire pourtant que les Pleurs ne renferment pas des trésors; la passion jeune et presque virginale y reparaît dans une auréole nouvelle; l ’amour malheureux y a des transes, des agonies et d’ éternels retours, dont Mme Val­ more est seule capable entre nos poètes. Le cri Mal­ heur à m oi! se trouve dans les Pleurs. La Jalouse3 3 , qui débute comme une folle gaieté, finit en délire amer. L ’idée de l’ancienne élégie de l’ indiscret est reprise dans Réveil3 9 , et le premier mouvement a toute la secousse d’un effroi ressenti :
C’ est qu’ils parlaient de toi, quand, loin du cercle assise, Mon livre trop pesant tomba sur mes genoiix; C’est qu’ils me regardaient, quand mon âme indécise Osa braver ton nom qui passait entre nous.

Je ne fais qu’indiquer Tristessew, Abnégation 41, l’ Im­ possible*2, Lucrétia Davidson13. Dans les morceaux intitulés Pardon 4 1 et la Crainte1 5 , l ’idée religieuse se mêle tendrement au poids de la faute, à l’ amertume du calice : M m e Valmore n’ a jamais proféré en poésie de plus hautes paroles4 6. Répondant avec une belle effusion aux vers de Lamartine, elle a dit, toute noyée, comme Ruth, dans ses pleurs reconnaissants :
Je suis l’indigente glaneuse Qui d ’un peu d’ épis oubliés A paré sa gerbe épineuse, Quand ta charité lumineuse Verse du blé pur à mes pieds47.

Il n’y a qu’ un m ot à dire du roman qui a pour titre

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Une Raillerie de l’ Amour*8, et que M me Valmore vient de publier; c’est une heure et demie de lecture légère et gracieuse, qui reporte avec charme au plus beau temps de l’Empire, à cette société éblouie et pleine de fêtes, après Wagram. Les amours étourdis, élégants, et là-dessous profonds peut-être, les jeunes et belles veuves, les pensionnaires à peine écloses d’Ëcouen et de Saint-Denis, les valeureux colonels de vingt-neuf ans, tout cela y est agréablement touché; l ’exaltation romanesque pour Joséphine, à propos du grand divorce, ajoute un trait et fixe une date à ces bouderies jaseuses. Tout ce petit volume de Mme Valmore est une nuance, et une nuance bien saisie. « A vingt ans, dit-elle en un endroit, la souffrance est une grâce, quand elle n ’a pas trop appuyé, et que ses ailes n’ ont fait qu’effleurer une belle femme4 9 . » Mme Valmore a fait partout comme elle dit là si bien; elle n ’a nulle part trop appuyé. Mais M m e Valmore poète, celle qui perce et qui déchire, c ’est à elle qu’ on reviendra; qui l’a lue une fois, la relira souvent. Il ne nous appartient pas de lui assigner une place parmi les talents de cet âge; on aime mieux d’ailleurs la goûter en elle-même que la comparer. Son rôle dans la création lui a été donné, cruel et simple : toujours souffrir, chanter toujours 1 Elle n’y a pas manqué jusqu’ici; et si, contre l ’usage, ses paroles harmonieuses n’ ont pas été guérissantes pour elle, elles n’ ont pas du moins été inutiles à d’autres ; elles ont aidé dans l ’ombre bien des cœurs de femmes à pleurer. L ’avenir, nous le croyons, ne l ’oubliera pas; tout d’elle ne sera pas sauvé sans doute; mais, dans le recueil définitif des Poelæ minores de ce temps-ci, un charmant volume devra contenir sous son nom quelques idylles, quelques romances, beaucoup d’élé­ gies; toute une gloire modeste et tendre. Ce devra être, même plus tard, dans ce monde éternellement renais­ sant de la passion, une lecture à jamais vive et pleine

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de larmes. A part quelques grands poètes qui soutien­ dront de l ’ensemble de leur œuvre l’assaut du temps, qui de nous oserait en désirer pour lui, en espérer davantage? En lisant Mme Yalmore, on se fait à cette idée que la vie, l’ amour, la poésie et la gloire ne s’ échappent qu’en débris.

P

auvres

F leurs,

p o é s ie s

1er janvier 1839.

Il y a quelques années, à propos du volume intitulé les Pleurs, on a essayé de caractériser le genre de sensibilité et de talent particulier à Mm e Valmore. Elle n'est pas de ces âmes pour qui la poésie n’ a qu’un âge, et qui, en avançant dans cette lande de plus en plus dépouillée qu’on appelle la vie, s’enferment; se dérobent désormais, se taisent. Elle est née une lyre harmo­ nieuse, mais une lyre brisée : qu’est-ce donc qui la pourrait briser davantage ? Pour elle chaque souffrance est un chant : c ’est dire que, depuis ces cinq années, dans les vicissitudes de sa vie errante, elle n’ a pas cessé de chanter. Chaque plainte qui lui venait, chaque sourire passager, chaque tendresse de mère, chaque essai de mélodie heureuse et bientôt interrompue, chaque amer regard vers un passé que les flammes mal éteintes éclairent encore, tout cela jeté successi­ vement, à la hâte, dans un pêle-mêle troublé, tout .cela cueilli, amassé, noué à peine, compose ce qu’elle nomme Pauvres Fleurs : c’est là la corbeille de glaneuse, bien riche, bien froissée, bien remuée, plus que pleine de couleurs et de parfums, que l’humble poète, comme par lassitude, vient encore moins d’ ofîrir que de laisser tomber à nos pieds. R ele­

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vons-en vite tant de fleurs charmantes ou gravement sombres. Il y a des souvenirs d’enfance, la Maison de ma Mère :
E t je ne savais rien à dix ans qu’ être heureuse; Rien que jeter au ciel ma voix d’oiseau, mes fleurs; Rien, durant ma croissance aiguë et douloureuse. Que plonger dans ses bras mon sommeil ou mes pleurs; Je n’avais rien appris, rien lu que ma prière, Quand mon sein se gonfla de chants mystérieux; J’ écoutais Notre-Dame et j ’ épelais les cieux, E t la vague harmonie inondait ma paupière: Les mots seuls y manquaient; mais je croyais qu’ un jour On m’entendrait aimer pour me répondre : Amour !... E t ma mère disait : « C’ est une maladie; Un mélange de jeux, de pleurs, de mélodie; C’est le cœur de mon cœur I Oui, ma fille, plus tard Vous trouverez l’ amour et la vie... autre part60. »

Dans une autre pièce qui a pour titre : Avant toil le tendre poète nous remet sur la mort de sa mère, sur ce legs de sensibilité douloureuse qui lui vient d’elle, et qui, d’abord obscur, puis trop tôt révélé, n’a cessé de posséder son cœur :
Comme le rossignol, qui meurt de mélodie, Souffle sur son enfant sa tendre maladie, Morte d’ aimer, ma mère, à son regard d’adieu, Me raconta son âme et me souffla son Dieu; Triste de me quitter, cette mère charmante, Me léguant à regret la flamme qui tourmente, Jeune, à son jeune enfant tendit longtemps sa main, Comme pour le sauver par le même chemin. Et je restai longtemps, longtemps sans la comprendre, Et longtemps à pleurer son secret sans l’apprendre, A pleurer de sa mort le mystère Inconnu, Le portant tout scellé dans mon cœur ingénu...

E t ce cœur, d’avance voué en proie à l’ amour, où pas un chant mortel n’éveillait une joie, voilà comme elle

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nous le peint en son heure d’innocente et muette angoisse :
On eût dit, à sentir ses faibles battements, Une montre cachée où s’arrêtait le temps; On eût dit qu’ à plaisir il se retint de vivre; Comme un enfant dormeur qui n’ouvre pas son livre, Je ne voulais rien lire à mon sort; j ’attendais, Et tous les jours levés sur moi, je les perdais. Par ma ceinture noire à la terre arrêtée, Ma mère était partie et tout m’avait quittée : Le monde était trop grand, trop défait, trop désert; Une voix seule éteinte en changeait le concert611

En lisant de tels vers, on pardonne les défauts qui les achètent. En effet, le tourment de l'âme a passé sou­ vent dans l ’accent de la muse. La couleur miroite. Un rayon de soleil, tombant dans une larme, empêche parfois de voir et fait tout scintiller. Plus d’un sens reste inarticulé dans l’habitude du sanglot*. Tout un roman de cœur traverse ce volume, une passion çà et là voilée, mais bientôt plus forte et ne se contenant pas. Dans sa pièce à Mme Tastu, noble sœur qu’ elle envie, notre élégiaque éplorée a pu dire :
Vous dont la lampe est haute et calme sous l’ autan, Que ne tourmentent pas deux ailes affaiblies Pour égarer l’essor de vos mélancolies; Si votre livre au temps porte une confidence, Vous n’en redoutez pas l’amère pénitence; Votre vers pur n’ a pas comme un toscin tremblant; Votre muse est sans tache, et votre voile est blanc; Et vous avez au faible une douceur charmante I
• Quelques obscurités pourtant sont dues uniquement à des inadvertances typographiques, qui deviennent si communes dans les publications le plus en vogue, et dont les éditeurs fon t trop bon marché, au détriment des lecteurs et de l’auteur. Ainsi, page 281, dans la pièce intitulée les D eux Chiens**, au lieu de : laissez-leur ce bazar, il faudrait : laissez-leur ce hasard; et page 321, dans l'Ame en peine, au lieu de : je ne peux m'élendre, il faudrait : je ne peux m’éteindre*>*. — Nous avons bien assez de nos métaphores, nous autres poètes modernes, sans que nos neveux nous com ptent encore celles-là.

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* Tout à coup, dans un de ces élans qui ne sont qu’à elle entre les femmes-poètes de nos jours, elle s’écrie :
J’ ai dit ce que jamais femme ne dit qu’à Dieu84.

Sapho devait avoir de ces cris-là; ou plutôt on sent que cette enfant de Douai, cette fille de la Flandre, y a puisé en naissant des étincelles de la flamme espa­ gnole, en même temps qu’elle ne cesse de croire à la madone comme la Religieuse portugaise. Je voudrais qu’un jour on tirât de ce volume, qu’on dégageât cette suite d’ élégies-romances dont la forme est si assortie à la manière de Mme Valmore, et dans lesquelles son sentiment soutenu se produit quelque­ fois jusqu’au bout avec un parfait bonheur, sans les tourments plus ordinaires à l ’alexandrin : Croyance la Femme aimé.e5 S , Aveu d’une Femme5 7 , Ne fuis pas encore™, la Double Image5 9 , Fleur d’Enfancew. Je citerai, comme échantillon, celle-ci :

RÊVE D’ UNE FEMME Veux-tu recommencer la vie, Femme, dont le front va pâlir; Veux-tu l’enfance, encor suivie D ’anges enfants pour l ’embellir? Veux-tu les baisers de ta mère, Échauffant tes jours au berceau? — * Quoi I mon doux Eden éphémère ? Oh 1 oui, mon Dieu 1 c ’ était si beau ! » Sous la paternelle puissance, Veux-tu reprendre un calme essor, Et dans des parfums d’innocence Laisser épanouir ton sort? Veux-tu remonter le bel âge, L’ aile au vent comme un jeune oiseau ? — « Pourvu qu’il dure davantage, Oh 1 oui, mon Dieu I c ’ était si beau I »

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•Veux-tu rapprendre l’ignorance, Dans un livre à peine entr’ouvext? Veux-tu ta plus vierge espérance, Oublieuse aussi de l’hiver? Tes frais chemins et tes colombes, Les veux-tu jeunes comme toi? — « Si mes chemins n’ont plus de tombes, Oh ! oui, mon Dieu I rendez-les-moi ! » Reprends donc de ta destinée L’encens, la musique, les fleurs; Et reviens, d’année en année, Au jour où tout éclate en pleurs t Va retrouver l’amour, le même ! Lampe orageuse, allume-toi I — « Retourner au monde où l’on aime... O mon Sauveur, éteignez-moi6 1! »

Voilà bien la forme charmante, mélange de la chan­ son et de l ’élégie, pétrie de Béranger et de Boïeldieu, la poétique romance, le cri à la fois harmonieux et impétueux :
Lampe orageuse, allume-toi 1

Voilà le cadre à la fois composé et vrai, où depuis qu’elle a laissé sa première manière d’élégie libre, pour se soucier de plus d’art, M m e Valmore nous semble réussir le mieux. On pourrait multiplier avec bonheur les citations dans cette nuance; mais il est des tons plus graves à indiquer. Témoin des troubles civils de Lyon en 1834, Mme Valmore a pris part à tous ces malheurs avec le dévouement d’un poète et d’une femme :
Je me laisse entraîner où l’on entend des chaînes; Je juge avec mes pleurs, j ’absous avec mes peines; J’élève mon cœur veuf au Dieu des malheureux; C’est mon seul droit au ciel, et j ’y frappe pour eux62 !

Elle frappa à d’ autres portes encore; et son humble

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voix, enhardie dès qu’il le fallut, rencontra des cœurs dignes de l’entendre quand elle parla d’amnistie. Qu’ on lise la pièce qui porte ce titre63, et celle encore qu’elle a adressée, après la guerre civile, à Adolphe Nourrit à Lyon, à ce généreux talent dont la voix, née du cœur aussi, répond si bien à la sienne : cela s’ élève tout à fait au-dessus des inspirations person­ nelles de l’élégie64. Mm e Yalmore (ce recueil l ’attesterait, quand l’ amitié d’ailleurs ne le saurait pas) a elle-même connu une sorte d’ exil, trop peu volontaire, hélas ! sous le ciel d’ Italie. Sa petite pièce, intitulée Milan6 5 , nous la montre plus sensible encore aux maux de la grande famille humaine qu’aux beautés de l’éblouissante nature. Mais rien ne nous a plus touché, comme gran­ deur, élévation et bénédiction au sein de l'amertume, que l’hymne que voici :

AU SOLEIL
IT A L IE

Ami de la pâle indigence, Sourire éternel au malheur; D ’une intarissable indulgence Aimante et visible chaleur : Ta flamme, d’orage trempée, Ne s’ éteint jamais sans espoir; Toi, tu ne m’as jamais trompée Lorsque tu m’as dit : Au revoir 1 Tu nourris le jeune platane Sous ma fenêtre sans rideau, Et de sa tête diaphane A mes pleurs tu fais un bandeau : Par toute la grande Italie, Où je passe le front baissé, De toi seul, lorsque tout m'oublie, Notre abandon est embrassé l

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Donne-nous le baiser sublime Dardé du ciel dans tes rayons, Phare entre l’abîme et l’abîme, Qui fait qu’ aveugles nous voyons ! A travers les monts et les nues Où l’exil se traîne à genoux, Dans nos épreuves inconnues, Ame de feu, plane sur nous I Oh 1 lève-toi pur sur la France Où m’attendent de chers absents; A mon fils, ma jeune espérance, Rappelle mes yeux caressants ! De son âge éclaire les charmes; E t s’il me pleure devant toi, Astre aimé, recueille ses larmes Pour les faire tomber sur moi 1 S G

Je voudrais insister sur cette belle pièce, et auprès de l’ auteur lui-même, parce qu’à la profondeur du sentiment elle unit la largeur et la pureté de l’expres­ sion. Ici aucun tourment. Il n’y a d’image un peu hasardée que celle de ce jeune platane' qui, de sa tête diaphane, fait un bandeau à des pleurs; et encore on passe cela et on le comprend à la faveur de la fenêtre sans rideau qui vous a saisi6 7 . Les autres méta­ phores, si hardies qu’elles soient, y sont vraies, sen­ sibles à la pensée, subsistantes à la réflexion. Oh I que le poète, dût-il beaucoup souffrir, fasse souvent ainsi ! quand l’ Italie et son soleil n’auraient valu à la chère famille errante que cette fleur sombre au parfum profond, tant de douleur ne serait pas perdue I

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1842

12 juin 1842.

C’est un de nos vœux qui s’accomplit aujourd’hui : nous avions désiré toujours qu’un volume contînt et rassemblât la fleur, le parfum de cette poésie si pas­ sionnée, si tendre, et véritablement unique en notre temps. Mme Valmore s’ est fait une place à part entre tous nos poètes lyriques, et sans y songer. Si quelqu’un a été soi dès le début, c’est bien elle : elle a chanté comme l’ oiseau chante, comme la tourterelle gémit, sans autre science que l’émotion du cœur, sans autre moyen que la note naturelle. De là, dans les premiers chants surtout, qui lui sont échappés avant aucune lecture, quelque chose de particulier et d’imprévu, d’une simplicité un peu étrange, élégamment naïve, d’ une passion ardente et ingénue, et quelques-uns de ces accents inimitables qui vivent et qui s’ attachent pour toujours, dans les mémoires aimantes, à l’ expres­ sion de certains sentiments, de certaines douleurs. Marceline Desbordes est née à Douai le 20 juin 1786, trois ans avant cette révolution qui, par contre-coup,
* Ce morceau a été écrit pour servir d’ introduction aux Poésies choisies de M m“ Valmore, publiées dans la Bibliothèque-Charpentier.

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MARCELINE DESBORDÈS-VALMORE

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allait ruiner son humble famille. Son père, peintre et 'doreur en blason et en ornements d ’église, fut double­ ment atteint, comme on le peut croire, par la double suppression qui décolorait l’ autel et le trône. La jeune Marceline reçut de ces circonstances premières de naissance et d’enfance toutes sortes d’empreintes et de signes qui décidèrent de sa sensibilité et donnèrent la nuance profonde à son talent. Au-dessus de la porte étroite de la chère maison que ses poésies nous ont tant de fois rouverte, se voyait une petite madone dans une niche. La jeune enfant est née et a vécu sous cette perpétuelle invocation. La maison touchait au cimetière de la paroisse de Notre-Dame, et prenait de ce voisinage un caractère religieux, austère; un grand calvaire à côté dominait les humbles croix et les gazons. L ’enfant passa ses jeunes années à jouer sous le calvaire et sur les tombes. Ce furent ses Feuillantines à elle; elle y puisa toutes les crédules et pieuses terreurs, toutes les poétiques superstitions*. Il est à remarquer qu’elle et Victor Hugo entrèrent sous l ’aile de la muse avec je ne sais quelle secrète influence espagnole, l’ un né à Besançon, l ’autre à Douai, deux cités françaises très marquées de ce caractère étranger; mais elle, son talent ne portait au cœur comme au front que le caractère espagnol attendri. C’était une Portugaise plutôt, aux yeux bleus, aux cheveux d’ or ou de lin**. Ses sœurs et frères étaient
* Il faut lire, dans le roman de l'Atelier d’ un Peintre, le chapitre intitulé le Nid d'Hirondelles^s. ** Je lis à ce propos dans une lettre du peintre Coignet à M m e Val­ more (Saint-Chamond, 12 août 1843) : « Nous lisions, il y a quelque temps, un article de Sainte-Beuve, destiné à servir de préface à vos Poésies. Il fait de vous un por­ trait extérieur auquel Jenny ( M m e Coignet) n’ a pas voulu vous reconnaître^ Des yeux bleus, des cheveux blonds... m a femm e assure que c ’ est tout le portrait d ’ Ondine (fille aînée de M m e Valmore), et que vous, vous avez de beaux cheveux châtains, avec de grands yeux noirs... Le croirez-vous? je n ’ai pas osé, m oi, trancher la dif­ ficulté. J ’ en avais presque honte; mais je me suis souvenu à propos

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bruns et de traits fortement accentués. Elle naquit la dernière, et toute blonde : la famille en eut une grande joie, car on retrouvait en elle la couleur de sa mère. Le romancier grec a dit que Persina, reine d’Éthiopie, avait mis au monde Chariclée, enfant tout blanc, à cause d’un tableau de Persée et d ’Andromède nue qu’elle avait beaucoup considéré. Le Tasse a dit quel­ que chose de pareil de Clorinde. Dans Paul et Virginie, Marguerite, à force de regarder durant sa grossesse le portrait de l ’ermite Paul qu’elle porte à son cou, com ­ munique un peu de sa ressemblance à l ’enfant qu’elle baptise pour cela du nom de Paul. Ici rien de si merveilleux tout à fait, puisque la mère elle-même était blonde; pourtant, puisqu’elle n’eut que cet enfant de sa couleur, c ’est, on le crut, qu’elle songea davantage à la Vierge, à la blonde patronne du logis, en la portant. Mais voici une étrange et pourtant véridique his­ toire. Lors de la révocation de l’Ëdit de Nantes, une partie de la famille Desbordes, qui tenait à la religion réformée, avait quitté la France pour la Hollande. Antoine et Jacques Desbordes devinrent libraires à Amsterdam, libraires très riches, très considérés; ce sont eux qui ont donné ces éditions bien connues de Voltaire (1733-1738). Ces deux mêmes Desbordes, Jacques et Antoine, enfants lors de la révocation de l’Édit de Nantes, vivaient encore; ils ont vécu, l ’un cent vingt-quatre et l ’autre cent vingt-cinq ans. Se sentant pourtant près de mourir, centenaires, million­ naires et célibataires, voilà qu’ un vif regret de la patrie
de ce que vous m ’avez dit un jour, qu’ il vous serait difficile de faire le portrait physique de ceux que vous aimez. « Jenny vous prie de vouloir bien lui donner gain de cause dans votre prochaine lettre, à moins, dit-elle, que vous n’ ayez la faculté de changer à votre gré de visage, car elle persiste très sérieusement à vous croire un peu fée... » — La vérité est que M m e Valmore ellemême, dans sa lettre à m oi adressée (précédemment, page 99)<-9, s’ est dite blonde. Les cheveux avaient dû se foncer avec le temps. Pour m oi, je ne l’ ai jamais vue que déjà cendrée. Quant à la cou­ leur des yeux, il paraît bien qu’ ils étaient plutôt bruns que bleus.

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les reprend tout d’ un coup après plus d’un siècle, et ils ont l ’idée de rappeler quelque arrière-petit-neveu ou arrière-petite-nièce pour rentrer dans la religion réformée et dans l’héritage. Ils écrivent à Douai. La grande lettre en gros caractère à la Louis X IV , et signée du grand-oncle Antoine, est déployée : il y est mis pour condition expresse que les enfants seront rendus à la religion des aïeux pour reprendre droit dans la succession immense. Ceci se passait vers 91 ; l ’humble famille de Douai avait vu tarir, depuis deux ou trois ans déjà, ses modiques ressources, et l’avenir se présentait de plus en pluç sombre. Une assemblée solennelle de tous les membres eut lieu dans la petite maison, sous la Madone. On lit tout haut la lettre : la mère s’évanouit, le père regarde ses enfants et sort dans une horrible anxiété. Il rentre après quelques pas dans le cimetière, et l ’on décide qu’on répondra non. La jeune Marceline avait pour lors quatre ans et demi environ, et les impressions de cette grande scène domestique lui sont demeurées présentes. C’était, je l ’ai dit, le moment de la ruine complète. On aima mieux rester pauvre, à la garde de Dieu et de Notre-Dame*. Notre-Dame ne passe point pour une ingrate. On sait, du moyen âge, plus d’ un récit pieux dans lequel la Vierge, saluée et honorée, s’attache désormais, comme protectrice, au destin de l ’âme qui, à elle du moins, s’est montrée fidèle. L ’âme dévote à NotreDame peut avoir ses erreurs dans le long pèlerinage; elle peut faiblir et faillir : la Vierge est là, qui, à une heure donnée, la rappelle et la sauve. Cette touchante religion du moyen âge, et qui est restée entière dans
* Il no serait pourtant pas impossible que toute cette histoire touchante, ressaisie après coup par une imagination de poète dans une mémoire d ’enfant de quatre à cinq ans, eût subi dans l’intervalle quel­ que chose de la transformation propre aux légendes. L ’ essentiel est que M m* Valmore y ait cru et se le soit persuadé : je ne suis que le secrétaire.

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les mœurs méridionales, cette religion que la momerie de Louis X I n’a pu flétrir et qui sied dans son indul­ gence au sexe aimant, se retrouve tout à fait celle encore de l ’ âme poétique que nous tâchons d’expri­ mer. Ses poésies, à chaque page, attestent ce doux culte refleurissant, et dans des stances d’hier, adres­ sées à une amie gracieuse qu’elle appelle la comtesse Marie*, nous en ressaisissons un nouvel écho :
L’Ange nu du berceau, qui l’appela Marie, Dit : « Tu vivras d’ amère et divine douleur, Puis, tu nous reviendras toute pure et guérie, Si la grâce à genoux désarme le malheur. Tu n’entendras longtemps que mes ailes craintives S’ ébruiter sur ton sort.....

Je ne m’ éloigne pas, je me tiens à distance, Épiant, ô ma sœur, tes pieds blancs et mortels : Quand tu m ’appelleras de ta plus vive instance, Je t ’ aiderai, Marie, au retour des autels70 ! »

Le bon ange est ici faisant fonction pour la Vierge elle-même. Un cousin pourtant était passé à la Guadeloupe et y avait fait fortune. La mère, voyant la gêne des siens qui se prolongeait sans espoir, conçut un grand dessein et s’embarqua pour l’Amérique avec sa der­ nière fille, avec Marceline, âgée d’environ treize ans. En mettant le pied sur ce rivage de son espérance, elle trouva la colonie en révolte, le cousin massacré, sa veuve en fuite dans les hautes terres, et l ’incendie partout dans les plantations. La fièvre jaune la prit, et sa fille, en un instant orpheline; n’ eut plus qu’à retraverser l’ Océan. Ce fut une scène déchirante, lorsqu’il fallut l ’emporter seule, sans sa mère, l’em* La comtesse d ’Agoult.

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» ,
bàrquer de force, le soir, dans une pirogue qui allait rejoin dre^ vaisseau. Il y eut là comme une épreuve, en un sens, de la scène finale de Virginie71. Elle accomplit ce lent et cruel retour, que les duretés du capitaine aggravèrent, toute noyée de larmes, de mélancolie, et abîmée de silence : elle avait atteint quatorze ans. Désormais que lui faut-il? que lui m anque-t-il? Sa poésie, ce semble, n’a plus qu’à '.éclore71, elle est toute formée en elle par le malheur; T elle a reçu tour à tour le soleil et les larmes. L ’horizon idç. l’humble cimetière de Douai s’ est assez agrandi; quand la jeune fille ressaisit enfin le sol natal après tant de souffrances, on pouvait dire d’elle avec le poète, qu’elle portait
Un cœur jà mûr en un sein verdelet.

Une considération me frappe : c ’est combien, vers la fin du xvin® siècle, il se fit chez nos littérateurs et nos poètes comme un complément d’ éducation par les contrées lointaines, par les voyages. Il semblait que l’inspiration et la couleur françaises ne dussent se rajeunir qu’à ce prix. André Chénier est né à B y­ zance; Chateaubriand visite les savanes : s’il peut se saluer le père de Fécole moderne, le rôdeur JeanJacques en est à certains égards le grand-père, et Ber­ nardin de Saint-Pierre l’ oncle, et un oncle revenu de l’ Inde exprès pour cela. Bertin et Parny se sou­ viennent trop peu, dans leurs vers, de l’île et de la -nature où ils sont nés; ils en ont pourtant gardé quelque flamme. Le poète Léonard est né à cette Guadeloupe où la jeune Marceline va tenter la des­ tinée. Je l ’ai appelée une Espagnole blonde, une Portugaise : les Antilles même, pour compléter, n’y manquent pas. En grand comme en petit, il y eut là un souffle des tropiques, un arôme des savanes. Revenue au nid et encore toute brisée de l’ orage,
X IX ”
s iè c l e

.

— Poètes. T. III.

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elle trouva la famille plus pauvre. Son excellent père cependant était devenu inspecteur des prisons à Douai, et elle aimait à lui être une auxiliaire bienfai­ sante, dans l’exercice de ses fonctions. De là, dit-elle, son goût à elle, de tout temps, pour les prisons et les pauvres prisonniers. Il fallait vivre et pourvoir à l ’avenir, elle chanta. Nous n’avons plus qu’à suivre ses vers*. Ce furent d’abord quelques romances, quelques idylles, assez dans le goût de Léonard et de Berquin, mais plus neuves et plus senties. Au reste, lorsqu’elle s’échappa à faire des vers, elle n’avait rien lu, rien. Elle avait lu d’aventure Tom Jones en français, et peut-être Gusman d’Alfarache; elle avait commencé Paul et Virginie, sans oser le finir. Son harmonie, sa mélodie poétique, ne vinrent d ’abord que d’elle et furent tout instinct. Comme elle apprenait à lire, étant enfant, par les soins de sa sœur aînée, dans Florian, dans Estelle et Némorin, on lui faisait épeler surtout le paragraphe où il est dit (c ’est le vieux Raimond qui s’adresse à Némorin) : Cependant vous aimez ma fille'12; et làdessus elle se sauvait dans le cimetière pour n’en pas lire davantage, et en répétant ce mot-là pen­ dant de longues heures. Elle était en Belgique, à Bruxelles, quand deux ou trois romances d’elle coururent**. Elle venait de se marier; son beau-père, homme de goût, fut surpris de ces essais, et lui demanda si elle en avait encore : elle avait fait, répondit-elle, quelques autres petites choses sans savoir. On s’en chargea pour elle, et on les envoya à Paris, où le libraire Louis les imprima en 1818. Comme il n’y avait pas assez de pièces pour former
* On a v u dans les articles qui précèdent quelques autres détails biographiques suffisants. ** Je trouve déjà de ses premiers vers insérés dans le Chansonnier des Grâces, années 1815 et 1816, lorsqu’ elle n'était encore que M lie Desbordes’ S.

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un volume, on y ajouta la petite nouvelle en prose de Marie™, qui se trouva depuis imprimée dans les Veillées des Antilles (1821)7 5 . Mm e Yalmore poète parut donc au jour vers le même temps que Casimir Delavigne, que Lamartine, qu’André Chénier ressus­ cité, et un peu, je crois, avant eux tous : elle fut comme la première hirondelle, toujours empressée, quoique craintive. Dans une très belle édition de 18207 *, plus complète que celle de 1818, et où il n’y a que des vers*, j ’aime à considérer la première et pure forme de son talent, sans complication aucune. Il semble qu’il y ait plus de facilité pour le coup d’œil, plus de sûreté pour le jugement, dans ces premières éditions originales, dans ces sortes de gravures avant la lettre. Il m’ est bien clair, quand je tiens ce volume-là, de cette date, qu’ elle n’avait pu lire encore Lamartine, dont les Méditations ne paraissaient qu’au moment même. Eh bien ! voilà un génie charmant, léger, plaintif, rêveur, désolé, le génie de l’élégie et de la romance, qui se fait entendre sur ces tons pour la première fois : il ne doit rien qu'à son propre cœur. Que pourriez-vous lui comparer dans nos poètes, et surtout dans nos poètes-femmes d’auparavant? Plus tard ces lignes simples se char­ geront un peu; sans imiter les autres, on se répétera soi-même; on retombera dans les situations déjà exprimées, dans les sentiments d’abord produits : c’ est inévitable. Si Malherbe a pu dire de la vie des mortels :
Tout le plaisir des jours est en leurs matinées; La nuit est déjà proche à qui passe midi77,

» cela semble surtout vrai de la vie poétique et tendre, de l ’inspiration élégiaque et romanesque. Mme Val* In -8 °, chez François Louis également.

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more, en avançant, aura, par accès peut-être, des cris plus déchirants, des éclairs plus perçants et plus aigus, comme aux approches de l ’ ombre; mais ici ce sont de doux éclairs du matin, de jolis-rayons d’ avril, les lilas aimés, le réséda dans sa senteur, et déjà s’exhalent pourtant, à travers des gémissements tout mélodieux, ces beaux élans de passion- désolée qui la mettent tant au-dessus et à part des autres femmes, de celles même qui ont osé chanter le mystère. C’est l’André Cliénier femme, a-t-on dit. A vec moins d’art incomparable­ ment, elle a la source de sensibilité plus intime, plus profonde. Comme Mm e Riccoboni, notre tendre auteur d’élé­ gies semble avoir été de bonne heure poursuivi par l’idée fatale de l’infidélité dont un cœur aimant est victime. Si l’une exprime cette idée fixe par Fanny Butler, par le Marquis de Cressy7 8 , par tous ses ro­ mans, l’autre la déplore par toutes ses poésies; Elle s’écrierait comme Sapho dans l’ode célèbre :
« Immortelle Aphrodite au trône d’or, fille avisée du roi des dieux, je t ’invoque, épargne-moi, ne me dompte point par trop d’amères douleurs, ô déesse vénérée 1 Autrefois dès que tu entendais ma plainte d’amante (et tu l’ entendais fréquemment), tu venais à moi, quittant aussitôt le beau palais de ton père. Tu attelais à ton char, pour coursiers, tes moineaux rapides, et ils descendaient en agitant coup sur coup leurs ailes noires à travers l’air immense. Et déjà tu étais auprès de moi. Alors, ô déesse bienheureuse ! tu me souriais de ton sourire immortel, et tu me demandais ce que j ’avais, ce que je souffrais, et l’objet de ma douce fureur : tu me disais : Qui donc t ’a fait du mal, ô ma Sapho? Va, ne crains rien : s’il t’a fuie jusqu’ici, bientôt il te poursuivra; s’il a refusé tes dons, il va lui-même t’en offrir; l’ingrat, s’il ne t’ aime pas, il va t ’aimer à son tour, fusses-tu pour lui cruelle 1 — Voilà ce que tu me disais, ô déesse 1 Oh I maintenant reviens et descends encore79. »

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*< Volontiers aussi notre tendre élégiaque, les mains levées au ciel, se fût écriée en sa naïve démence, avec une autre âme aimante, une autre muse voilée, sœur

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de la sienne*, et dont l’écho seul m’a, par hasard, apporté la voix :
Secrets du cœur, vaste et profond abîme, Qui n’ a pitié ne connaît rien de vous I Juste est la peine au front de la victime, Sage est le sage, et le vainqueur sublime : Que reste-t-il à qui pleure à genoux?

La Religieuse portugaise, si elle avait chanté, aurait de ces accents-là. Moins poignantes que certaines élégies, les jolies romances de Mms Valmore coururent, volèrent du premier jour sur toutes les lèvres de quinze ans, grâce aussi à la musique des plus grands ou des plus aimables compositeurs d’alors : Garat, Paer, en notèrent quelques-unes; mais surtout Mme Pauline Duchambge, née tout exprès, y trouva ses airs les plus agréables, les plus chers au cœur et les mieux assortis. Au reste, comme pour tous les succès un peu populaires en ce genre, les choses ont vécu plus que les noms. Ces délicieuses romances Douce chimère*1 , et Vous souvient-il de cette jeune amie62? qui réveillent, pour la génération d’ alors, les plus frais parfums de jeunesse et font naître une larme en ressouvenir des printemps, sont encore sues de bien des mémoires fidèles; on a oublié qu’on les doit à Mme Valmore. Depuis un certain moment, cette âme, ce talent de tendre poète a eu peine évidemment à se faire aux saisons décroissantes d’ une vie qui va flétrissant, chaque jour, ses premières promesses. Habituée qu’elle était à donner à ses sentiments une forme unique, elle s’est senti plus d’ une fois le cœur aveuvê; elle s’ est demandé, elle a demandé aux objets muets si c’ était
* Mm» Caroline Olivier, de Lausanne8* * .

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bien la loi fatale et dernière; ainsi, hier encore, en regardant une horloge arrêtée :
Horloge, d’où s’ élançait l’heure, Vibrante en passant dans l’or pur, Comme un oiseau qui chante ou pleure Dans un arbre où son nid est sûr, Ton haleine égale et sonore Sous le froid cadran ne bat plus : Tout s’éteint-il comme l’aurore Des beaux jours qu’à ton front j ’ai lus83?

Son champ d’inspirations s’est étendu, et son aile palpitante a tâché d’y suffire. L ’ avenir du monde, la souffrance de ses semblables, les grandeurs de la nature, l’ont préoccupée. Dans un de ses essors vers l’in­ fini de l’horizon, elle est allée jusqu’à s’écrier :
Charme des blés mouvants 1 fleurs des grandes prairies 1 Tumulte harmonieux élevé des champs verts 1 Bruits des nids ! flots courants ! chantantes rêveries I N’êtes-vous qu’une voix parcourant l’univers84?...

Ne pressez pas trop le sens : ce sont là de ces vers d’elle, pénétrants et vagues, qui vous poursuivent d’ une longue rêverie. Jeune, à vingt ans, les cheveux au vent, le front au ciel, le bâton d’ Oberman ou d’Ahasvérus à la main, on ferait le tour du monde en les récitant. Mais elle est mère, mère heureuse : de là surtout des sources consolantes et renouvelées. Ses derniers vers nous arrivent toujours remplis d’ accents de solli­ citude et d’ espérance pour sa jeune couvée. Déjà même, du bord de ce doux nid, gloire et douceur maternelle, une jeune voix bien sonore lui répond. Je voudrais dire, mais je ne me crois pas le droit d’ en indiquer davantage. Je rappellerai seulement, en l’ altérant un peu, la jolie épigramme antique : « La vierge Ërinne était assise, et, tout en’remuant le fil de soie et la bro­ derie légère, elle distillait avec murmure quelques

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gouttes du miel de l ’abeille d’H ybla8 5 . » Puisse l’avenir tenir du moins les récentes promesses envers celle qui les a payées assez chèrement 1 Puisse-t-elle, suivant l’expression d’un poète aimable*, se racquitter en bonheur pour tout le passé !
Mm e Valmore est morte à Paris le 23 juillet 1859, après deux années d’une maladie cruelle. Elle eut la douleur de voir mourir sous ses yeux ses deux filles, la plus jeune, Inès, en décembre 1846, à peine âgée de vingt ans : sa fille aînée, Ondine, celle même que j ’indiquais tout à l’heure en finis­ sant, comme tenant de sa mère le don de poésie, mourut à ’ trente ans, le 12 février 1853. Elle était mariée depuis peu à M. Langlais, représentant de la Sarthe, qui fut ensuite conseiller d’État, et qui est mort chargé d’une mission près de l’empereur Maximilien au Mexique. Cette charmante Ondine avait des points de ressemblance et de contraste avec sa mère. Petite de taille, d’un visage charmant, elle avait quelque chose d’angélique et de puritain, un caractère sérieux et ferme, une sensibilité pure et élevée. A la différence de sa mère qui se prodiguait à tous et dont toutes les heures étaient envahies, elle sentait le besoin de se recueillir et de se réserver. Elle étudiait beaucoup. Elle passa plusieurs années comme sousmaîtresse et plutôt encore comme amie dans le pensionnat de M m * > Bascans, à Chaillot. J’allais quelquefois l’y visiter. Elle s’ était mise au latin et était arrivée à entendre les odes d’Horace ; elle lisait l’anglais et avait traduit en vers quelques pièces de William Cowper, notamment celle-ci dans les Olney Hymns : God moves in... etc.

DANS L ’AFFLICTION Dans un chemin mystérieux, L ’ Esprit de Dieu voyage, Sur les flots, dans l’ombre des deux, Tout voilé par l’orage. Relève-toi, chrétien tremblant I Le nuage qui gronde, Gros de tendresse, en éclatant Rafraîchira le monde.
* Le poète Jasmin.

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A h ! comment le jugerions-nous? En lui l’ amour respire : Sous l’air imposant du courroux Il cache son sourire. Ses projets mûrissent toujours, Sa graine germe et pousse; Le bouton, amer quelques jours, Donne une fleur plus douce. En vain on veut lever les yeux Aux desseins qu’on lui prête : Il est son seul juge en tous lieux Et son seul interprète. Elle lisait aussi Pascal, dont les Pensées occupaient fort en ces années la critique littéraire. Elle m’écrivait à ce sujet : « En rentrant le soir, j ’ ai trouvé votre lettre et Pascal que je n’ai point quitté depuis. Me voilà occupée et heureuse pour bien des jours. C’est une douceur profonde que de trouver de pareils amis dans le passé et de pouvoir vivre encore avec eux malgré la mort. » Elle avait fait une pièce de vers sur le Jour des Morts, qui était le jour anniversaire de sa propre naissance; elle y disait, en s’adressant à ces chers défunts qu’on a connus : Vous qui ne pleurez plus, nous aimez-vous toujours? — J ’ai écrit encore sur M m e Desbordes-Valmore, à propos d’un Recueil posthume publié en 1860, un article qui peut se lire au tome X IV des Causeries du Lundi, et auquel je renvoie parce que j ’y ai cité une lettre fort belle de M. Raspail, où elle est peinte en quelques expressions frappantes de vérité...86

IV
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o é s ie s in é d it e s

Lundi 13 août 1860.

Le premier Recueil imprimé de Mme DesbordesValmore est de 1819; le dernier Recueil posthume, celui que nous annonçons, est de 1860. Le tendre et ^ délicat poète s’est éteint, il y a un an, le 23 juillet 1859. -Ainsi, à quarante ans de distance, le même poète a charité; cette v oix^deifemme/ si émue dès le premier jour, si pleine de no|es ardentes, éplorées. et suaves, ^ ne s’est pas brisée durant cette longu^lpreuve^â'e'ta2'1 vie, épreuve qui cependant a été plus rud^ M ur elle que pour d’ autres; elle a gardé jusqu’à la fin ses larmes, _ ses soupirs, ses ardeurs. Le dernier Recueil de Mme DesN bordes-Valmore peut se placer à côté du premier; J * 4 ) il y a des choses aussi belles, aussi tristes, aussi pas­ sionnées, aussi jeunes : rare privilège, et qui ne saurait appartenir qu’à une âme intimêmènt poétique et qui était la poésie elle-même! Ce dernier Recueil est comme une urne funéraire où la piété d’un fils et celle d’un ami ont rassemblé ce qui restait d’elle. On ne juge pas de telles œuvres, on ne les critique pas. E t en gériéral je dirai que des
* Publiées par les soins (et, com m e on disait autrefois, sumpiu et impensis) de M. Gustave R evilliod, de Genève; Paris, chez Dentu, libraire au Palais-Royal.

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poètes véritables, et du moment qu’ils ont disparu, il n’y a plus que les qualité^ qui doivent compter. Les défauts, on les saitj^rftàis^ on ne peut plus espérer d ’en avertir utilement, ni de les corriger. Écartons les défauts, extrayons les beautés. Ces poètes que nous avons connus vivants et que nous avons aimés, ils ont souffert, ils ont eu leurs fautes, leurs faiblesses, des jdis à leurs ailes, leurs taches de poussière leurs Ambres; ils se sont consumés sur l e ' b û ch e r': il n’y a plus que la flamme qui monte. tFW Dans une première division du Recueil où se lit cette inscription, Amour, il se trouve de bien jolis motifs de chants, des mélodies pures, et qui rappellent l’âge, déjà bien ancien, où la poésie se nourrissait encore toute de sentiment :
LES ROSES DE SAADI J’ ai voulu ce matin te rapporter des roses; Mais j ’ en avais tant pris dans mes ceintures closes Que les nœuds trop serrés n’ont pu les contenir. Les nœuds ont éclaté : les roses envolées, Dans le vent, à la mer s’ en sont toutes allées; Elles ont suivi l’eau pour ne plus revenir. La vague en a paru rouge et comme enflammée : Ce soir ma robe encore en est tout embaumée... Respires-en sur moi l’ odorant souvenir87. LA JEUNE FILLE E T LE RAM IER Les rumeurs du jardin disent qu’il va pleuvoir; Tout tressaille, averti de la prochaine ondée; Et Toi, qui ne lis plus, sur ton livre accoudée, Plains-tu l’absent aimé qui ne pourra te voir? Là-bas, pliant son aile et mouillé sous l’ombrage, Banni de l’horizon qu’il n’atteint que des yeux, Appelant sa compagne et regardant les deux, Un Ramier, comme toi, soupire de l’orage.

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Laissez pleuvoir, ô Cœurs solitaires et doux I Sous l’orage qui passe il renaît tant de choses I Le soleil sans la pluie ouvrirait-il les roses ? Amants, vous attendez, de quoi vous plaignez-vous88?

Ce dernier vers n’est-il pas un vers oublié de La Fontaine ? Il y a des âmes qui apportent dans la vie comme un besoin de souffrances et une faculté singulière de sentir la peine : elles sont d’ ordinaire servies à sou­ hait. Les vers de Mme Desbordes-Valmore, les plaintes et les cris exhalés en ses précédents Recueils, ont assez montré que telle était sa nature et que la destinée n’ avait pas manqué non plus à cette douloureuse voca­ tion. On en retrouve trace et témoignage dans le ' présent volum e; cette âme semble tout à fait vouée à être aimée, sans trouver de juste réponse dans l’ objet de son erreur. Une émule, une héritière de Mme Desbordes-Valmore en poésie comme aussi en souffrance, a dit : « L’ amour est une grande duperie : il lui faut toujours une victime, et la victime est toujours la partie aimante et vraie. Vous aimez, donc vous n’êtes pas aimé; vous êtes aimé, donc vous n’aimez pas. Et voilà l’éternelle histoire... » Non, cela n’est pas aussi nécessaire que le croient certaines âmes sous le coup de l’ orage; il est des félicités douces, permises, obscures; celles-là, il est vrai, ne se chantent pas : elles se pratiquent en silence. Mais la poésie, de tout temps, a plus profité des orages que du calme, et des infor­ tunes que du bonheur. Voici quelques notes de plus à ajouter à ces accents de la passion, ou plaintifs, ou déchirants. — E t la plainte d’abord :
TRO P TARD Il a parlé. Prévoyante ou légère, Sa voix cruelle et qui m’ était si chère A dit ces mots qui m’ atteignaient tout bas • « Vous qui savez aimer, ne m’ aimez pas 1

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Ne m’ aimez pas si vous êtes sensible; Jamais sur moi n’a plané le bonheur. Je suis bizarre et peut-être inflexible ; L’ amour veut trop : l’ amour veut tout un cœur. Je hais ses pleurs, sa grâce ou sa colère; Ses fers jamais n’entraveront mes pas. » Il parle ainsi, celui qui m’ a su plaire... Qu’ un peu plus tôt cette voix qui m’éclaire N’a-t-elle dit moins flatteuse et moins bas : « Vous qui savez aimer, ne m’ aimez pas 1 Ne m’aimez pas; l’âme demande l’ âme; L’insecte ardent brille aussi près des fleurs: Il éblouit, mais il n’ a point de flamme; La rose a froid sous ses froides lueurs. Vaine étincelle échappée à la cendre. Mon sort qui brille égarerait vos pas. » Il parle ainsi, lui que j ’ ai cru si tendre ! Ah I pour forcer ma raison à l’entendre, Il dit trop tard, ou bien il dit trop bas : « Vous qui savez aimer, ne m’ aimez pas89 ! »

Mais voici le déchirement, le réveil en sursaut, la révolte d’ une âme délicate et confuse, qui s’ age­ nouille et se cache entre ses deux ailes, et qui ne sait à qui s’ en prendre d’avoir trop reconnu par ellemême, et à son détriment, cette fatale vérité, qu’il n ’y a point d’orgueil quand on aime :
Fierté, pardonne-moi 1 Fierté, je t ’ai trahie !... Une fois dans ma vie, Fierté, j ’ ai mieux aimé mon pauvre cœur que toi : Tue, ou pardonne-moi ! Sans souci, sans effroi, Comme on est dans l’enfance, J ’étais là sans défense; Rien ne gardait mon cœur, rien ne veillait sur moi : Où donc étais-tu, — toi ?

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Fierté, pardonne-moi ! Fierté, je t'ai trahie !... Une fois dans ma vie, Fierté, j ’ai mieux aimé mon pauvre cœur que toi : Tue, ou pardonne-moi90 1

L ’âme qui a senti de la sorte court risque de ne jamais guérir et de rester inconsolable en effet, dans une attitude de Suppliante, avec sa blessure non fermée, et implorant toujours son pardon :
LE SECRET PERDU Qui me consolera? — « Moi seule, a dit l’Étude; « J’ai des secrets nombreux pour ranimer tes jours. » — Les livres ont dès lors peuplé ma solitude, Et j ’ appris que tout pleure, et je pleurai toujours. Qui me consolera? — « Moi, m’a dit la Parure; « Voici des nœuds, du fard, des perles et de l’or. » — Et j ’essayai sur moi l’innocente imposture, Mais je parais mon deuil, et je pleurais encor. Qui me consolera? — « Nous, m’ont dit les Voyages; « Laisse-nous t ’emporter vers de lointaines fleurs. » — Mais, tout éprise encor de mes premiers ombrages, Les ombrages nouveaux n ’ont caché que mes pleurs. Qui me consolera? — Rien; plus rien; plus personne. Ni leurs voix, ni ta voix; mais descends dans ton cœur; Le secret qui guérit n’est qu’en toi. Dieu le donne : Si Dieu te l’a repris, va ! renonce au bonheur91 !

Humiliée, anéantie, pitoyable dans tous les sens du mot et charitable, sévère à elle-même, indulgente aux autres, cette âme a pour ses compagnes en dou­ leur des conseils pleins d’une douceur infinie et d’ une résignation toute persuasive :

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é c r iv a in s

f r a n ç a is

CROIS-MOI Si ta vie obscure et charmée Coule à l’ombre de quelques fleurs, Ame orageuse mais calmée, Dans ce rêve pur et sans pleurs, Sur les biens que le Ciel te donne, Crois-moi, Pour que le sort te les pardonne, Tais-toi ! Mais si l’amour d’une main sûre, T ’a frappée à ne plus guérir; Si tu languis de ta blessure Jusqu’à souhaiter d’ en mourir; Devant tous et devant toi-même, Crois-moi, Par un effort doux et suprême, Tais-toi 1 Vois-tu, les profondes paroles Qui sortent d’un vrai désespoir N’entrent pas aux âmes frivoles, Si cruelles sans le savoir I Ne dis qu’à Dieu ce qu’il faut dire, Crois-moi; Et couvrant ta mort d'un sourire, Tais-toi9 2I

Quant à elle-même, portant et cachant son mal, ce mal, dit-elle, dont on n’ose souffrir, dont on n’ ose ni vivre ni mourir, elle découvre tout au fond de son cœur, un jour, qu’il n’y a qu’un remède, un conso­ lateur; et comme elle a en elle de cette flamme et de cette tendresse qui transportait les Thérèse et les Madeleine, comme elle a sucé la croyance avec le lait, elle regarde enfin là où il faut regarder, et elle s’ écriera dans des Stances qui se peuvent lire, ce me semble, après certain sermon de Massillon :

M A R C E L IN E D E S B O R D E S -V A L M O R E

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LA COURONNE EFFEUILLÉE

J ’irai, j ’irai porter ma couronne effeuillée Au jardin de mon Père où.revit toute fleur; J’y répandrai longtemps mon âme agenouillée : Mon Père a des secrets pour vaincre la douleur. J’irai, j ’irai lui dire, au moins avec mes larmes : « Regardez, j ’ ai souffert... » Il me regardera; Et sous mon front changé, sous mes pâleurs sans charmes, Parce qu’il est mon Père il me reconnaîtra. Il dira : « C’est donc vous, chère âme désolée ! La terre manque-t-elle à vos pas égarés? Chère âme, je suis Dieu : ne soyez plus troublée; Voici votre maison, voici mon cœur, entrez ! » O clémence ! ô douceur ! ô saint refuge ! ô Père ! Votre enfant qui pleurait, vous l’avez entendu ! Je vous obtiens déjà, puisque je vous espère Et que vous possédez tout ce que j ’ ai perdu. Vous ne rejetez pas la fleur qui n’est plus belle; Ce crime de la terre au Ciel est pardonné. Vous ne maudirez pas votre enfant infidèle, Non d’ avoir rien vendu, mais d’avoir tout donné93.

Je n’ oserai répondre de l’exacte théologie et de la parfaite orthodoxie de cette prière; on a le Pater de M. Nicole, c ’est-à-dire expliqué et commenté par lui; le Pater de M1 ?1 6 Valmore, qu’on vient de lire, ne saurait tout à fait lui ressembler; mais du moins c ’est de la touchante poésie. Nulle plus que Mme Desbordes-Valmore n’ a été sensible à l’amitié et n’ en eut le culte fidèle. Un ami poète, qui l’ avait souvent entourée de ses soins, mais dont l’absence s’était fait remarquer un jour, dans un des deuils trop fréquents qui enveloppèrent

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LE S G R A N D S

é c r iv a in s

FR A N Ç A IS

ses dernières années, devint l’occasion, l ’objet de ce cordial et vibrant appél :
LA V O IX D ’UN AMI Si tu n’as pas perdu cette voix grave et tendre Qui promenait ton âme au chemin des éclairs Ou s’ écoulait limpide avec les ruisseaux clairs, Éveille un peu ta voix que je voudrais entendre. Elle manque à ma peine, elle aiderait mes jours. Dans leurs cent mille voix je ne l’ai pas trouvée. Pareille à l’espérance en d’autres temps rêvée, Ta voix ouvre une vie où l’on vivra toujours ! Souffle vers ma maison cette flamme sonore Qui seule a su répondre aux larmes de mes yeux. Inutile à la terre, approche-moi des cieux. Si l’haleine est en toi, que je l’entende encore ! Elle manque à ma peine, elle aiderait mes jours. Dans leurs cent mille voix je ne l’ai pas trouvée. Pareille à l’espérance en d’ autres temps rêvée, Ta voix ouvre une vie où l’on vivra toujours941

Est-ce d’elle qu’il est besoin de remarquer qu’elle était la plus étrangère aux vanités de l’amour-propre ? Elle accueillait chaque louange avec étonnement, avec reconnaissance; je n’ ai jamais vu de talent aussi vrai qui ressemblât davantage à l’humilité même. Elle aimait les femmes poètes, celles qui sont dignes de ce nom ; elle les louait volontiers, elle les préfé­ rait à elle, et cela non pas seulement tout haut, mais aussi tout bas, sincèrement. Quand la belle et bril­ lante Delphine, M m e Emile de Girardin, fut enlevée avant l’heure, M m e Desbordes-Valmore, qui l ’avait vue commencer et qui s’ attendait si peu à la voir finir, eut un hymne de deuil digne de son noble objet, et dans lequel cependant elle prête un peu, je le crois, de sa mélancolie à l’éblouissante muse

Ma r c e l i n

e

d e s b o r Id é s - y a l m o r e

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disparue; mais le mouvement est heureux, le ton généreux est juste et d’une belle largeur :
La mort vient de frapper les plus beaux yeux du monde : Nous ne les verrons plus qu’en saluant les cieux. Oui, c ’est aux cieux, déjà I que leur grâce profonde, Comme un aimant d’espoir, semble attirer nos yeux. Belle Étoile aux longs cils qui regardez la terre, N’ êtes-vous pas Delphine enlevée aux flambeaux, Ardente à soulever le splendide mystère Pour nous illuminer dans nos bruyants tombeaux? Son enfance éclata par un cri de victoire. Lisant à livre ouvert où d’autres épelaient, Elle chantait sa mère, elle appelait la gloire, Elle enivrait la foule... et les femmes tremblaient. Et charmante, elle aima comme elle était : sans feinte, Loyale avec la haine autant qu’avec l’amour. Dans ses chants indignés, dans sa furtive plainte, Comme un luth enflammé son cœur vibrait à jour I Elle aussi, l’adorable ! a gémi d’être née. Dans l’absence d’un cœur toujours lent à venir, Lorsque tous la suivaient, pensive et couronnée, Ce cœur, elle eût donné ses jours pour l’obtenir. Oh 1 l’amour dans l’hymen I Oh I rêve de la femme ! O pleurs mal essuyés, visibles dans ses vers I Tout ce qu’elle taisait à l’âme de son âme, Doux pleurs, allez-vous-en l’apprendre à l’univers ! Elle meurt ! presque reine, hélas I et presque heureuse, Colombe aux plumes d’or, femme aux tendres douleurs; Elle meurt tout à coup d’elle-même peureuse, Et, douce, elle s’enferme au linceul de ses fleurs. O beauté 1 souveraine à travers tous les voiles ! Tant que les noms aimés retourneront aux cieux, Nous chercherons Delphine à travers les étoiles, Et ton doux nom de sœur humectera nos yeux95.

Il y avait en M m 0 Desbordes-Valmore la mère :
X I X e S IÈ C L E .

— Poêles. T. III.

4

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LES G R A N D S É C R IV A IN S FR A N Ç A IS

comment ceux qui l’ont connue ou qui la lisent pourraient-ils l ’oublier? Mère, elle aurait pu goûter toutes les satisfactions et tous les orgueils, si elle n’ avait pressenti, même avant de les épuiser, toutes les douleurs. Des deux filles qu’ elle perdit, l’une, l’aînée, personne d’un rare mérite, d’une sensibilité exquise jointe à une raison parfaite, était poète aussi; dans des vers d’elle sur le Jour des Morts, je me sou­ viens de celui-ci qui s’ adressait aux êtres chers qui nous ont été ravis :
Vous qui ne pleurez plus, vous souvient-il de nous?

La seconde fille de M m e Desbordes-Valmore, poète également si l ’ on peut appeler de ce nom la sen­ sibilité elle-mcme, avait plutôt en elle la faculté de souffrir de sa mère, cette faculté isolée, développée encore et aiguisée à un degré effrayant; pauvre enfant inquiet, irritable, malade sans cause visible, elle se consumait, elle se mourait lentement, et par cela seul qu’elle se croyait moins regardée et favo­ risée, moins aimée; devenue l ’objet d’une sollicitude continuelle et sans partage (car elle était restée seule au nid maternel), rien ne pouvait la rassurer ni appri­ voiser sa crainte, et la plus tendre chanson de sa mère ne faisait que bercer son tourment sans jamais réussir à l ’apaiser ni à l ’endormir : INÈS
Je ne dis rien de toi, toi la plus enfermée, Toi, la plus douloureuse, et non la moins aimée t Toi, rentrée en mon sein, je ne dis rien de toi Qui souffres, qui te plains, et qui meurs avec moi ! Le sais-tu maintenant, ô jalouse adorée, Ce que je te vouais de tendresse ignorée? Connais-tu maintenant, me l’ ayant emporté, Mon cœur qui bat si triste et pleure à ton côté96 ?

Ma r c e l i n

e

d e sbo rd es-va lm o r e

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Il faut lire encore la pièce qui suit et qui a pour titre : la Voix perdue9 7 . — Rapprochement singulier et qui est un lien entre ces natures poétiques, mys­ térieuses ! Cette mère qui avait tant souffert du silence de sa charmante et sauvage enfant et de la voir ainsi mourir sans épanchement et sans plainte, arrivée elle-même aux dernières années et aux der­ niers mois qui précédèrent sa fin, s’enveloppa dans un silence résigné et profond, admettant à peine la lueur du jour, les soins du médecin ami, et les sou­ lagements passagers par lesquels s’ entretient l’illu­ sion des mourants : elle s’éteignit elle-même, lente­ ment, muette et sans illusion. J’ai omis jusqu’ici, j ’ai trop laissé dans l’ ombre une partie bien essentielle d’elle et de son âme : c ’était sa charité active pour tous les souffrants, les faibles, les vaincus, les prisonniers. Elle ne songeait pas à être une héroïne politique quand elle allait ainsi les cher­ cher à travers les barreaux, pas plus qu’elle'n ’était une théologienne quand elle épanchait avec confiance ses pleurs et ses parfums devant Dieu; elle n’ avait que des instincts de miséricorde et de fraternité humaine, mais elle les avait pressants, irrésistibles. C’est à l’un de ces prisonniers, à un ardent apôtre d’une réforma­ tion future, qu’un jour, en des vers qu’ elle lui adres­ sait, elle montrait, pour le consoler, l’image du Christ, et rencontrait ce vers sublime, digne d’être à j amais retenu :
Lui dont les bras cloués ont brisé tant de fers98 !

La mort de cette personne bienfaisante, annoncée à l ’un de ceux qu’elle avait ainsi consolé, amena l’éloge suivant que je ne puis résister à transcrire, et qui, sorti d’ une veine austère, a tout son prix. La lettre d’ où je tire ces lignes est adressée au pieux fils de Mme Desbordes-Yalmore :
« Vous êtes, lui disait cet ami au cœur reconnaissant, vous

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L ES G R A N D S É C R IV A IN S FR A N Ç A IS

de la libre pensée a été moins le résultat d'une volonté réfléchie que d’un mouvement irrésistible. « Il me semble que c ’est assez pour une fois et que je suis rassasié d’ en prendre. — Tout à vous, mon cher Monsieur,
« Sa in
te

-B

euve

. »

APPENDICE

i
PENSÉES [Au tome V des Portraits contemporains.]158

V oici un volume encore de ceux que j ’ avais à recueillir. Je pourrais bien le clore, comme j ’ai fait pour d’autres, par une sorte de préface en Post-scriptum ; je devrais peut-être répondre à quelques critiques, à des attaques même (car j ’en ai essuyé de violentes et vraiment d’injustes); mais j ’aime mieux tirer de mon tiroir quelques-unes de ces pensées fami­ lières que je n’ écris guère que pour moi. En les livrant au lec­ teur qui m ’aura suivi jusqu’ à la fin de ce huitième volume de Portraits168, je me persuade avoir affaire à un ami.

i

Un auteur consciencieux est tenu de soigner les éditions de ses œuvres, quelque ennuyeux que ce soit : « Tant qu’on vit, me disait à ce propos M. Ballanche, il ne faut pas abandonner ses enfants à la charité publique : c ’est bien assez qu’après nous il en doive être forcément ainsi. »
ii

J’ aime qu’il en soit de la langue, du style de tout grand écri­ vain, comme du cheval de tout grand capitaine : que nul ne le monte après lui.

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LE S G R A N D S É C R IV A IN S F R A N Ç A IS

êtes,, monsieur, le .fils d ’un ange : la patrie des Lettres et de la poésie n’ en produit que bien rarement de tels. Dans ce monde d’intrigues, de dissimulation, de faux amours et de haines mer­ cenaires, où tout se vend jusqu’au génie, elle a conservé son génie pur de toute atteinte, sa renommée toujours jeune, et son cœur exempt d’occasions de haïr. Ses émules l’ont adorée; ses lecteurs l’ont toujours bénie. Elle a été plus qu’une Muse, elle n ’ a jamais cessé d’êtrç la bonne Fée de la poésie; et dans mes nombreux souvenirs du cœur, mon titre le plus doux est d ’avoir conservé sa sympathie qui m’a suivi à travers tous mes barreaux. Je l’aurais aimée comme une mère et à vous en rendre jaloux, si mon âge ne m’avait permis de l’ aimer comme une sœur. Elle m’ a écrit en vers, elle m’a écrit en prose, et toutes ses lettres ont le même charme pour moi. Je crois que madame votre mère était poète jusque dans le moindre signe, jusque dans le moindre soin. Son dernier silence était un pressenti­ ment qu’elle ne voulait communiquer à personne, tant elle craignait d’être la cause d’ une affliction*. »

Nous aimons à finir sur un éloge si délicat. Pour nous, nous n’ avons voulu ici que détacher quelquesunes de ces fleurs encore humides de larmes, qui se nuisent quand elles sont un peu trop pressées, et les offrir au lecteur, nouées à peine d’un simple fil".
* Cette lettre est de M. Raspail.

SAINTE-BEUVE

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DEUXIÈM E ÉDITION

4 novembre 1930.

Voici un petit livre qui a fait quelque bruit en son temps, et dont on a parlé durant cinq ou six mois en 1829, si je ne me trompe. C’ était sous le ministère Martignac, en pleine Restauration et dans l ’âge d’ or si court de cette époque ennuyeuse et ennuyée. En ce temps-là tout pauvre jeune homme qui avait un cœur, une ambition et de vastes pensées, manquait d’air, s’étiolait dans son galetas et mourait de lente asphyxie. La génération surtout qui était venue trop tard pour participer à l’ effervescence politique et s’embraser à l ’illusion révolutionnaire évanouie vers 1824; cette génération étouffée, qui était au collège durant la plus belle ardeur de la Charbonnerie; qui manquait la classe, le jour où l’ on chassait Manuel, et qui, à son premier pas dans le monde, trouvant tout obstrué, allait se ronger dans la solitude ou se rétrécir dans les coteries; cette génération cadette, dont Bories et ses

II

MARCELINE DESBORDES-VALMORE

1. Sainte-Beuve n’a pas écrit moins de neuf articles sur Mar­ celine Desbordes-Valmore. Les deux premiers (1er août 1833 et l«r janvier 1839) ont paru dans la Revue des Deux-Mondes; le troisième, écrit pour servir à ’ Introduction à un recueil de Poésies choisies de ce poète, ainsi qu’il est dit à la p. 28, a paru dans la Revue de Paris, le 12 juin 1842. Ces trois articles ont été recuèillis au t. II des P. C. — Le quatrième a paru dans le Moniteur, le 13 août 18Q0, et il a été recueilli au t. X IV des C. L. Ces quatre articles ont pour objet l’ œuvre poétique de Marceline Desbordes-Valmore. Nous les réimprimons donc tous les quatre. Le troisième d’entre eux est suivi d’une note postérieure où il est surtout question, avec de nombreuses citations, de la correspondance de Marceline. Nous ne réim­ primons pas cette note; nous nous contenterons d’ en extraire, quand il sera opportun de le faire, les passages qui peuvent convenir à notre publication. Nous ferons de môme pour les cinq derniers articles qui, sous le titre de : Madame Des bordes-Valmore, sa Vie et sa Corres­ pondance, ont paru dans le journal le Temps, les 23 mars, 6 et 20 avril, 4 et 5 mai 1869, et qui ont été, après la mort de Sainte-Beuve,. survenue en septembre de la même année, recueillis au t. X I I des N. L. La Correspondance de Desbordes-Valmore, dont SainteBeuve avait connu une partie en manuscrit, a été l’objet de plusieurs publications : Correspondance intime (Paris, A. Lemerre, 1892, 2 vol. in-8°; La Jeunesse de M m e DesbordesValmore, par Arthur Pougin, suivie de Lettres inédites de M<»e Desbordes-Valmore (Paris, Calmann-Lévy, 1898, in-12; Lettres inédites (1812-1857), recueillies et annotées par son fils Hippolyte Valmore, avec une préface de Boyer d’Agen et des notes d’Arthur Pougin (Paris, Société des Éditions Louis Michaud", s. d. [1911], in-16); Lettres de Marceline DesbordesValmore à Prosper Valmore, publiées avec une préface et des notes, par Boyer d’Agen (Paris, la Sirène, 1924; 2 vol. in-8»). C’est, avec quelques textes de plus,-la réédition des deux vo-

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NOTES

lûmes de B. Rivière. On trouve aussi des lettres de Marceline dispersées dans des revues; enfin, il en existe d’inédites dans des dépôts publics et aussi dans des collections particulières. Voir, à ce propos, l’Avertissement de M. Jacques Boulenger, en tête de son ouvrage sur Marceline Desbordes-Valmore, édition définitive, Paris, Pion, 1926, in-16, p. iv-v m . Les Œuvres poétiques de Marceline Desbordes-Valmore forment quatre volumes, dont un de Reliquiæ avec une préface de M. Boyer d’Agen. Elles ont été éditées chez Alphonse Lemerre. C’est à cette édition que nous renvoyons dans ces notes. 2. Le titre de Sainte-Beuve est : M m e Desbordes-Valmore, 1833. 3. Honoré-Jean, baron Riouffe, né à Rouen en 1764. Poète et auteur dramatique de peu de renommée. Son admiration pour les Girondins faillit le mener à l’ échafaud. Arrêté en 1793, il écrivit les Mémoires d’ un détenu pour servir à l’histoire de la tyrannie de Robespierre. Il survécut à Thermidor, publia son livre et, sous Napoléon, il devint préfet. Il mourut en 1813. 4. H o r a c e : Odes, liv. III, i, 1. ( Œuv. compl., traduction nou­ velle de François Richard, édit. Garnier frères, I, 94.) 5. Dans l’article du 23 mars 1869 sur la Vie et la Correspon dance de Marceline, Sainte-Beuve dira d’elle : « tendre et pas­ sionné poète [...] qui unissait une délicatesse morale si exquise à un don de chanter si pénétrant, ou plutôt chez qui cette sensibilité et ce don ne faisaient qu’un. » (N. L., X II, 135.) 6. Poèmes et Poésies nouvelles de Guttinguer : Charles V II à Jumiéges; Edith ou le champ d’Hastings ; Poèmes suivis de Poésies. (Paris, Sautelet et C1 0 , 1827, in-16, p. 85.) 7. A Alphonse de Lamartine (Œuv. poétiques, I, 264). Voir une plus longue citation de cette pièce à la n. 33, relative à Lamartine. 8. Le Retour chez Délie (Œuv. poét., I, 165). 9. Il est question de Délie dans l’article du 23 mars 1869 sur la Vie et la Correspondance de Marceline Desbordes-Valmore. A propos de la position fausse qui était autrefois celle des actrices dans la société et qui ne s’ améliora, selon SainteBeuve, qu’à la venue de Rachel, on y lit : « Tendre, modeste et décente, M m o Valmore était plutôt portée à s’exagérer cette fausseté de position que tout repoussait et démentait si bien dans sa personne; on aurait cru, à l’entendre, qu’elle en était restée au temps de la Champmeslé. Elle a exprimé dès ses premières pièces de vers, l’impression de froissement pénible qu’ elle en ressentait. Elle s’adresse à une amie que de pareils scrupules n’ atteignaient pas; les vers sont d’une pureté raci-

NO TES

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nienne et méritent d’ être rappelés. » [Sainte-Beuve met cette note au sujet de la destinataire de vers qu’ il va citer : « Elégies. A Délie. « Délie ou plutôt Délia (mon père ne peut retrouver le nom de famille) était fille d’un consul de France à Smyrne ou à Constantinople. Elle jouait à l’ Odéon, vers 1813, les pre­ miers rôles. Talent passable, mais de grands yeux orientaux, un grand éclat, des traits réguliers, fort séd usante. Elle ne manquait pas d’ esprit, ne médisait jamais, ne cherchait point à nuire à ses camarades ; enfin elle avait un cœur excellent et facile; — jalouse pourtant... Voilà, bien cher monsieur SainteBeuve, tout ce que mon père peut retrouver dans ses souve­ nirs. Il s’ agit là d’ une de ces relations inévitables au théâtre, très agréables à bien des égards, mais que le monde s’étonne de vous voir avouer. Encore s’il vous en dédommageait 1 » (Lettre de M. Hippolyte Valmore.) »] « E t voici les vers : Le monde où vous régnez me repoussa toujours ; Il méconnut mon âme à la fois douce et fière, El d’ un froid préjugé l’ invincible barrière Au froid isolement condamna mes beaux jours. L ’ infortune m’ouvrit le temple de Thalie; L ’espoir m’ y prodigua ses riantes erreurs; Mais je sentis parfois couler mes pleurs Sous le bandeau de la Folie. Dans ces jeux où l’esprit nous apprend à charmer, Le cœur doit apprendre à se taire; Et lorsque tout nous ordonne de plaire, Tout nous défend d’aimer... O des erreurs du monde inexplicable exemple, Charmante Muse! objet de mépris et d’amour, Le soir on vous honore au temple, Et l’on vous dédaigne au grand jour. Je n'ai pu supporter ce bizarre mélange De triomphe et d’obscurité, Où l’ orgueil insultant nous punit et se venge D ’ un éclair de célébrité. Trop sensible au mépris, de gloire peu jalouse, Blessée au cœur d’ un trait dont je ne puis guérir, ■Sans prétendre aux .doux noms et de mère et d’épouse, Il me faut donc mourirl [Œuv. poét., I, 61.] (N. L., X II, 144-145.) Il y a plusieurs autre» élégies adressées à la même Délie.

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N O TE S

10. Le poème auquel appartiennent ces vers n’a pas été recueilli dans l’édition des Œuvres poétiques.
11. Malheur à moi (Œuv. poét., I, 204). 12. Souvenir (Ibid., 1 ,111). Ces huit vers sont tout le poème. 13. M m 0 Cottin (née Marie-Sophie Ristaud), née à Paris le 22 mars 1770 et morte dans la même ville le 25 août 1807. Auteur de Claire d’Albe, de Malvina, d’Amélie de Mansfleld, de Mathilde, qui est son œuvre capitale, et d’autres romans encore. 14. Pauline-Isabelle de Bottens, devenue, par son second mariage, baronne de Montolieu, née à Lausanne en 1751, morte près de cette ville, à Busigny, en 1832. A écrit des romans dont le premier est Caroline de Lichtfleld (1781, 2 vol.), et des tra­ ductions d’ouvrages anglais et allemands. La plus fameuse de ses traductions est celle du Robinson suisse, de Wyse. 15. Misanthropie et Repentir, le drame célèbre de Kotzebue (1792). Il fut traduit par M m e Molé et joué à la Comédie-Française en 1799, avec un grand succès. On y pleura beaucoup. Il fut repris sous l’Empire et eut alors pour principaux inter­ prètes Talma et M1 1 8 Mars. Une traduction nouvelle, par A. Pagès, et moins affectée de sentimentalité, fut jouée au ThéâtreFrançais en 1855, et, en 1862, à l’ Odéon. 16. Vingt-quatre heures d’une femme sensible, ou Une grande leçon, par la princesse Constance de Salm; Paris, 1825. Cette première édition était signée seulement : « princesse Constance de S. » 17. Voir la n. 99, 2°. 18. Œuv. poét., I, 142-143. 19. Le vers est: Tantôt aux bords déserts des lacs mélancoliques... [L’ Immortalité. (Méditations poétiques, pu­ bliées avec une Introduction par Jean des Cognets, p. 19; Garnier frères).] 20. Article recueilli dans cette série sur les Grands écrivains français; X I X a siècle, Poètes, I, 51-87. Le passage mentionné ici est en note à la p. 73. 21. L’Ecolier (Le livre des Enfants; Œuv. poét., III, 8). 22. La Mouche bleue (Ibid., III, 6). 23. Le soir d’Eté (Le livre des M ères; Ibid., III, 153). 24. Le petit Peureux (Le livre des Enfants ; I bid., III, 57).

NOTES

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25. L ’Oreiller d’une petite fille (Ibid., III, 68). 26. Œuv. poét., I, 59. 27. Ibid., I, 188-192. — Sainte-Beuve' a parlé aussi de ce poème dans son PortRoyal. Il venait de traiter de Montaigne à propos de Pascal et du Jansénisme, et il disait, dans une note : « Tout procès est désagréable à soutenir : celui-ci, où Port-Royal nous a engagé contre Montaigne, nous a bien coûté. Que nous eussions mieux aimé le pouvoir prendre comme lui-même il s’est pris, dé biais, sans violence I Ce qui se trouve vrai quand on presse et qu’on tord son livre, ne l’est pas également quand on ne fait que l’ouvrir et le feuilleter; on hésite, et l’on se reprendrait, malgré tout, à répéter alors ce qu’une muse aimable a si bien exprimé : A travers les vieux pins qui peuplent la campagne. Des pas qu’on n’entend plus sont restés imprimés : Je crois suivre les pas du paisible Montagne, Je crois saisir dans l’air ses enfants ranimés. A ux lèvres des vieillards je cherche son sourire, Sa railleuse vertu, sa facile,pitié, Ces préceptes du cœur que son cœur sut écrire, Et son amour pour l’amitié. Que ce livre est beau! que je l’aime! Le monde y paraît devant moi : L ’indigent, l’ esclave, le roi, J’y vois tout, je m’y vois moi-même. Bords heureux, de sa timdre il vous légua l’honneur Tout ce qu’ il cultiva nous instruit, nous attire, Et les fruits que l’on en retire Ont un goût de sagesse, un parfum de bonheur. Il est doux, en passant un moment sur la terre, D ’effleurer les sentiers où le sage est venu, D ’entretenir tout bas son malheur solitaire Des discours d’un ami qu’on pense avoir connu... (M m e Desbordes-Valmore; le Retour à Bordeaux.) « Nous suivons un peu sa méthode malgré nous, en ne crai­ gnant pas d’enregistrer cette contradiction ouverte entre notre conclusion et notre affection. » (P.-R., II, 402-403 n.) 28. Peut-être un jour sa voix tendre et voilée... (Œuv. poét., 1,88.) 29. Œuv. poét., I, 103-105. 30. Ibid., I, 99-101. 31. Ibid., I, 135-140.

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NO TES

32. Œuv. poét., I, 152-153. 33. Autres textes de Marceline Desbordes-Valmore sur Mm e Tastu (article du 20 avril 1869 sur la Vie et la Correspon­ dance de M me Desbordes-Valmore). Répondant à Antoine de Latour qui, désirant écrire un article sur elle, lui avait demandé « quelques détails de son passé, de ses prédilections littéraires », Marceline, dans sa réponse, datée de Lyon, 15 octobre 1836, disait notamment : « Mm e Tastu, modèle des femmes, qui a été assez bonne pour pénétrer quelquefois dans ma vie obscure, ne vous a-t-elle pas dit, monsieur, à quel point je suis demeurée étrangère, par ma vie errante et retirée tout ensemble, à toute relation littéraire, aux publications brillantes dont je n’ai pu faire mes études ni mes délices?... » [Sainte-Beuve, à propos de ce passage, écrit : « On aura remarqué la manière dont elle parle de Mm o Tastu, avec quel sentiment pénétré, quel respect pour ses qualités régulières et pour ce mérite de femme qui a eu dans sa jeunesse quelques notes poétiques si justes et si pures. J ’y joindrai les deux passages suivants, tirés également des lettres à M. de Latour : ils seront désormais inséparables du nom de Mm e Tastu; le souvenir auquel elle a droit dans la série des femmes poètes et son médaillon définitif nous y sont donnés en quelques mots : « Lyon, 7 février 1837. «... Je vous ai dit ma pensée sur M m e Tastu : je l’aime d’une estime profonde. C’est une âme pure et distinguée, qui lutte avec une tristesse paisible contre sa laborieuse destinée. Son talent est comme sa vertu, sans une tache. Je lui ai fait des vers, ils sont là depuis deux ans; je n’ai pas osé les lui envoyer. Je suis tout anéantie devant ces charmantes célébrités, et quand j ’entends mon nom sonner après les leurs, Dieu seul sait ce que je deviens dans le tremblement de mon cœur... » Et dans une lettre de Paris du 23 décembre 1837 : « Je ne perds à la solitude que je quitte qu’une sorte de voisinage avec M m e Tastu. Je l’aime; je la trouve souffrante et jamais moins courageuse. Douce femme que je voudrais oser nommer sœur. » Le poème de Marceline dédié à M m e Tastu est au t. II des Œuvres poétiques, p. 237-239, parmi quelques pièces groupées sous le titre de Fragments. Cette pièce y est incomplète, en effet; à trois endroits des points de suspension y marquent les suppressions faites par les éditeurs posthumes, Hippolyte Valmore, le fils de l’auteur, et Auguste Lacaussade. Les pas­ sages supprimés ont été publiés par M. Boyer d’Agen, dans le volume des Reliquiæ, p. 301-303. Aux textes .de l’article du 20 avril 18G9 cités ci-dessus,

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M. Jules Troubat a ajouté une note où on lit : « M m e Tastu écrivit à M. Sainte-Beuve, après la lecture de ces passages qui la concernaient : « (Paris, 19 mai 1869). Monsieur, dans la re­ traite à laquelle m’obligent mon âge et ma santé, c ’est seule­ ment depuis peu de jours que j ’ ai eu connaissance de vos excel­ lents articles sur M m e Desbordes-Valmore. Je vous dois un double remerciement pour m’ avoir fait connaître le jugement que portait de moi cette femme distinguée, dont le talent et la personne m’ont toujours inspiré l’ admiration, la plus sincère et la plus vive sympathie, et pour avoir sanctionné ce jugement de votre autorité... Indifférente aujourd’hui à la publicité..., je ne le suis point à l’estime affectueuse de quelques nobles âmes, à l’approbation de quelques esprits d’élite. ■ — Je vous dois donc, monsieur, une très douce émotion... » — M. Sainte-Beuve a composé un dernier article sur M m o Tastu, — et ç’a été le dernier travail qu’il ait pu achever, et dont il n’ a pas vu la publi­ cation, — pour l’un des volumes de Galerie de Femmes que l’on réimprimait sur la fin de 1869 (chez MM. Garnier frères, édi­ teurs). » (N. L., X II, 187-190.) L ’article sur M m e Tastu, dont parle M. Jules Troubat, a été imprimé en tête du volume des Tables des Causeries du Lundi. Ses premières lignes nomment et citent Marceline DesbordesYalmore. Sainte-Beuve y dit : « Le plus bel éloge, ou plutôt la plus juste définition de M m e Tastu a été donnée par sa rivale et sa sœur en poésie, M m e Desbordes-Valmore : « M m e Tastu, modèle des femmes... C’est une âme pure et distinguée, qui lutte avec une tristesse paisible contre sa laborieuse destinée. Son talent est comme sa vertu, sans une tache... Je l’aime; je la trouve souffrante et jamais moins courageuse. Douce femme que je voudrais oser nommer sœur! » «Mais ce que M m e Desbordes-Valmore écrivait là, à la date de 1837, quand l’ époque heureuse et riante de la destinée de Mme Tastu était loin déjà, et que la triste réalité remplaçait pour elle la poésie, ne reste vrai de ses commencements que pour la pureté du trait moral, et si l’on veut la voir à son entrée dans la vie, ou même durant toute sa première jeunesse, il faut se hâter d’éclairer le portrait et d’adoucir les teintes. » (P. 1.) 34. Recueillements poétiques, édition des Cognets, librairie Garnier frères, p. 350. Dansjun article sur M m e Tastu (15 février 1835), Sainte-Beuve, à propos de vers adressés à M m c Tastu par Lamartine, ajoute :
« lui, le con sola teu r affligé, qu i en avait déjà adressé de si pén é­ trants à M m e D esb ordes-V alm ore. » (P. C., II, 168.)

35. Sainte-Beuve est revenu sur « cette image du violon brisé », dans l’ article du 5 mai 1869 sur là Vie et la Correspon­

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dance de M m c Desbordes-Valmore, dont les premières pages traitent des rapports de Marceline avec Lamartine : « Il faut bien, écrit-il, en venir pourtant aux hommages littéraires, à commencer par le plus magnifique et le plus royal de tous, celui de Lamartine. Lui seul en eut l’initiative, et un quiproquo y aida. Il y avait dans les dernières années de la Restaura­ tion un poète errant et des plus bohèmes, Franc-Comtois d’origine ou à peu près, resté de tout temps provincial, voué à l’Épître laudative et à l’Élégie, d’une verve facile et un peu banale dans son harmonie coulante, Aimé de Loy. Il avait poussé son odyssée jusqu’au Brésil et en était revenu pour mourir pauvre en 1834. [Il avait publié un recueil « Feuilles au vent, imprimé à Lyon chez M. Boitel, avec une dédicace à Mme Desbordes-Valmore. » (Article sur Loyson, Polonius, de Loy, 5 août 1840, P. C., III, 300 n).] C’est à ce poète, de plus d’in­ fortune et de malchance que de talent, qu’un jour M m e Valmore adressa des vers insérés dans un keepsake, avec ces seules initiales : à M. A. D. L. — Mais A. D. L., que pouvaient signifier de telles initiales à cette date, sinon le grand poète régnant Alphonse de Lamartine? Le keepsake lui étant tombé sous les yeux, Lamartine, en effet, prit ces vers pour lui et à l’instant il s’échappa de son sein une nuée de strophes ailées, un admi­ rable chant et vraiment sublime à la louange de son humble sœur en poésie. Il y avait des années déjà qu’il avait noté et dis­ tingué entre tous l’accent particulier à M m e Valmore. « Un jour (vers 1828) qu’il s’ entretenait avec M. de Latour, comme celui-ci avait amené dans la conversation quelques noms contemporains de femmes-poètes, Lamartine s’était écrié : Mais il y a bien autre chose au-dessus, bien au-dessus de tout cela I Cette pauvre petite comédienne de Lyon... comment l’appelez-vous ?... » Et lui-même avait aussitôt retrouvé le nom. Il fit donc cette admirable pièce qui commence avec grandeur et où il montre le vaisseau de haut bord qui, dans l’orgueil du départ, se rit des flots et se joue même de la tempête; puis, en regard, la pauvre barque comme il en avait tant vu dans le golfe de Naples, une barque de pêcheur dans laquelle habite toute une famille, et qui, jour et nuit, lui sert d’unique asile et de foyer : le père et le fils à la manœuvre, la mère et les filles aux plus humbles soins. Mais il faut citer ces stances qui, pour nous désormais, ont tout leur sens et toute leur vérité. Remar­ quez que Lamartine ne connaissait qu’à peine et de loin seu­ lement M m o Valmore; mais la divination du génie est comme une seconde vue, et au premier coup d’œil il avait tout compris de cette existence, il avait tout exprimé en images vivantes et dans un tableau immortel :

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Ils n’ont, disais-je, dans la vie Que cette tente et ces trésors; Ces trois planches sont leur patrie. Et cette terre en vain chérie Les repousse de tous ses bordsl En vain de palais et d’ombrage Ce golfe immense est couronné; Ils n’ont pour tenir au rivage Que l’anneau rongé par l’orage De quelque môle abandonné! Ils n’ont pour fortune et pour joie Que les refrains de leurs couplets, L ’ombre que la voile déploie, La brise que Dieu leur envoie, Et ce qui tombe des filets! Cette pauvre barque, 6 Valmore! Est l’ image de ton destin. La vague, d’aurore en aurore, Comme elle te ballotte encore Sur un océan incertain! Tu ne bâtis ton nid d’argile Que sous le toit du passager, Et, comme l’oiseau sans asile, Tu vas glanant de ville en ville Les miettes du pain étranger. Ta voix enseigne avec tristesse Des airs de fête à tes petits, Pour qu’attendri de leur faiblesse, L’oiseleur les épargne et laisse Grandir leurs plumes dans les nids! Mais l’oiseau que la voix imite T’a prêté sa plainte et ses chants, Et plus le vent du nord agite La branche où. ton malheur s’abrite, Plus ion âme a des cris touchants! Du poète c’est le mystère; Le luthier qui crée une voix Jette son instrument d terre, Foule aux pieds, brise comme un veire L ’œuvre chantante de ses doigts;

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.Pu/s d’une main que l’art inspire, Rajustant ces fragments meurtris, Réveille le son et l’admire, Et trouve une voix à sa lyre, Plus sonore dans ses débris!... [Ici Sainte-Beuve a mis cette note : « Je ne sais si cette manière d’essayer des stradivarius en les brisant et en les rajustant est tout à fait conforme aux règles du métier; un luthier en sait là-dessus plus long que moi; c ’est dans tous les cas une belle fable à l’Amphion. Mais voici une image qui, moins noble, pré­ sente le même sens et se trouve d’une parfaite vérité. Le pom­ mier, s’il pousse trop bien en pleine terre et avec une végéta­ tion trop luxuriante, ne donne que peu de fruits. Les habiles jardiniers le savent, et, pour le faire fructifier, ils plantent un coin de bois dans une de ses plus grosses racines et l’ enfoncent bien avant : la sève s’écoule par là, et l’arbre donne toutes ses pommes. Le talent est comme le pommier : le poète, pour porter tous ses fruits, a besoin d ’avoir reçu aux racines de la vie sa blessure. Les organisations trop heureuses sont sujettes à pousser tout en bois et en feuillage. ») Mais revenons au texte, et à la citation interrompue: « Ainsi le cœur n’ a de murmures Que brisé sous les pieds du sort! L ’âme chante dans les tortures, Et chacune de ses blessures Lui donne un plus sublime accord!... « Qu’ajouter à de tels accents? et combien aux années heureuses et innocentes, avant la politique, il lui a été donné de verser de semblables chants dans les âmes souffrantes, lui, le grand consolateur à qui il doit être tant pardonné ! En même temps que cette pièce de vers, M m e Yalmore recevait la lettre que voici : « 25 janvier 1831. « Madame, « J’ ai lu dans le Keepsake des vers de vous que j ’ai voulu croire adressés à l’auteur des Harmonies poétiques. C’était un motif ou un prétexte que je ne voulais pas laisser échapper, d’adresser moi-même un bien faible hommage à la femme dont l’admirable et touchant génie poétique m’ a causé le plus d’émotion. Agréez donc, madame, ces stances trop impar­ faites où j ’ai essayé d’exprimer ce qu’ une situation si indigne de vous et du sort m’ a si souvent inspiré en pensant à vous ou en parlant de vous. Voyez-y, je vous prie, seulement,

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madame, un témoignage de profonde sympathie, d’ admira­ tion et de respect.
« A
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»

« Ainsi touchée au fond de l’âme et aussi prompte que l’écho, M m e Valmore répondait à l’instant dans la même mesure et sur le même rythme. Je ne mettrai de sa réponse que deux ou trois strophes dans lesquelles elle réclamait avec confusion contre le mot de gloire que lui avait jeté magnifique­ ment le grand poète : Mais dans ces chants que ma mémoire Et mon cœur s’apprennent tout bas, Doux à lire, plus doux à croire, Oh! n’as-tu pas dit le mot gloire ? Et ce mot, je ne l’entends pas : Car je suis une faible femme. Je n’ai su qu’ aimer et souffrir; M a pauvre lyre c’est mon âme, Et toi seul découvres la flamme D ’une lampe qui va mourir... Je suis l’ indigente glaneuse Qui d’un peu d’épis oubliés A paré sa gerbe épineuse Quand ta charité lumineuse Verse du blé pur à mes pieds... « Envoyant à M. Duthillœul, de Douai, qui lui en avait demandé copie, la pièce de vers de Lamartine, elle ajoutait ces lignes qui sont dictées par le même sentiment : « L’ attendrissement l'a emporté sur la modestie, monsieur, et j ’ ai transcrit ces beaux vers à travers mes larmes, oubliant qu’ils sont faits pour un être si obscur que moi. Mais non, ils sont faits pour la gloire du poète, pour montrer son âme dans ce qu’elle a de sublime et de gracieuse pitié. Je vous les donne. » « Quant à Lamartine, il remerciait M m e Valmore de sa réponse émue et palpitante, par une lettre que je donnerai .encore et qui clôt dignement cet échange harmonieux, ce cartel de haute et tendre poésie : « Madame, « Je suis payé au centuple, et je rougis en lisant vos vers

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des éloges que vous donnez aux miens 1 Une de vos strophes vaut toutes les miennes. Je les sais par cœur. « J’espère que la fortune rougira aussi de son injustice, et vous accordera un sort indépendant et digne de vous. Il ne faut jamais désespérer de la Providence quand elle nous a marqué au berceau pour un de ses dons les plus signalés, et quand on sait comme vous l’adjurer dans une langue divine. « Je compte aller bientôt passer deux jours à Lyon. Je m’estimerais bien heureux de joindre le plaisir de vous con­ naître à celui de vous admirer et de vous remercier.
« A
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« Mâcon, 3 mars 1831. » (N. L., X II, 242-248.) 36. L ’ Impossible (Œuv. poét., I, 246). 37. Aux Mânes d’Edmond Géraud (Œuv. poét., IV, 100). 38. Œuv. poét., I, 206-207. 39. Ibid., I, 213-214. 40. Ibid., I, 218-222. — Dans l’article du 6 avril 1869 sur la Vie et la Correspon­ dance, Sainte-Beuve cite une lettre de Marceline, datée du 8 août 1847, adressée à son frère Félix et où on lit notamment : « Je comble de vœux et de bénédictions tous ceux qui, dans le passé et dans le présent, ont mis au moins tes chers jours et nuits à l’abri des mauvais hasards du sort. Certes, le tien n’est pas brillant, mais les anxiétés poignantes de nos misères actuelles, celles d’Eugénie et de Cécile [en note : « leurs sœurs, de Rouen »], me font quelquefois acquiescer, en soupirant, à te savoir si humblement abrité devant notre maison paternelle. Elle a été aussi, souvent, bien orageuse et bien battue à tous les vents d’épreuves. N’oublie jamais de la saluer de ma part et de me rappeler au souvenir de ma grand’mère, de notre bon père et de ma chère et gracieuse maman, poussée au loin dans un si grand naufrage [En note : « Le voyage de la Guadeloupe, où sa mère était allée mourir. »] « Cher Félix, c ’est triste et beau de se ressouvenir. C’est véritablement aimer et espérer aussi. » Puis Sainte-Beuve écrit : « A côté de ces lettres si intérieures, il faudrait relire la pièce intitulée Tristesse, qui est toute son enfance, et qui nous représente ses Feuillantines à elle : N ’ irai-je plus courir dans l’enclos de ma mère N’ irai-je plus m’asseoir sur les tombes en fleurs? Douce église! sans pompe, et sans culte et sans prêtre,

NOTÉS
Où je faisais dans l’air jouer ma faible voix, Où la ronce montait fière à chaque fenêtre; Près du Christ mutilé, qui m’écoutait peut-être, N ’ irai-je plus rêver du Ciel comme autrefois?

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Prose et poésie, fiction et réalité ne font qu’un en elle et se confondent. » (N. L., X II, 178-179.) 41. Œuv. poét., I, 223-224. 42. Pièce mentionnée à la n. 36. 43. Œuv. poét., IV, 93-97. Pièce non admise dans l’ édition posthume en 3 volumes. 44. Ibid., IV, 76-77. Même remarque que pour la note précé­ dente. 45. Ibid., I, 228-229. 46. Dans l’ article du 6 avril 1869 sur la Vie et la Correspondance, Sainte-Beuve rappelle la critique que fit de ce recueil Alexandre Vinet. C’est dans un passage sur la religion de Mar­ celine. « Elle était pieuse, mais d’une piété qu’elle mettait toute dans la charité et qui n’était qu’à elle. Élevée pendant les années de la Révolution, dans un intérieur modeste et pauvre, près d’une église en ruine, en face d’un cimetière agreste où l’on allait jouer et prier, toute flamande dans ses croyances du ber­ ceau et ses crédulités charmantes, elle confondait dans un même amour domestique Dieu et son père, la Vierge et sa mère et ses sœurs. Elle avait été un ange de piété filiale pour son père qu’elle perdit en 1817. Elle continuait de vivre en présence de ces chères âmes absentes et disparues; elle les invoquait sans cesse. Un critique éminent et bienveillant, M. Vinet, en parlant du Recueil des Pleurs de M m o Valmore, n’a pu s’em­ pêcher de voir, lui chrétien positif, une sorte de sacrilège dans cette confusion d’adorations par laquelle elle mêlait Dieu et les anges à ses divers amours, et même au plus orageux de tous : c ’est qu’aucun amour, digne de ce nom et sincère, n’ était profane à ses yeux. » [Ici cette longue note de Jules Troubat : « L’ article de M. Vi­ net parut dans le journal protestant le Semeur. L’impression qu’en reçut M m e Valmore fut respectueuse et sentie; elle en écrivait le 8 décembre 1833 à M. Froussard, chef d’institution à Grenoble, chez qui son fils était en pension : « J’ai lu l’ article littéraire que vous m’avez signalé. Je le trouve grave et juste. Il m’a fait beaucoup pleurer. L’amour de mes enfants comme je l’éprouve, ardent et dévoué, me fera peut-être pardonner l’autre. Si une punition triste et éternelle suivait une vie si orageuse et si amère, mon âme éclaterait de douleur. » Son âme

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NOTES»

aimante, encore plus que son bon sens, se refusait à cette idée d’une éternité de peines. — Quelques mois après la publica­ tion de ces articles, M. Sainte-Beuve écrivait à la respectable veuve de M. Vinet, que cette lecture avait beaucoup émue et remuée, mais qui n’acceptait pas pour l’article de son mari une interprétation et une portée aussi redoutables : « (24 juillet 1869). — ... Il ne faut pas vous trop inquiéter de cet article sur M m e Val­ more. Il était sévère en effet; il était d’un chrétien qui ne badi­ nait ni avec les choses ni avec les mots; mais l’impression sur Mm o Valmore a surtout été sérieuse, et il me semble qu’elle l’a accepté comme M. Vinet aurait désiré qu’elle le fît. » Le texte de l’article continue ainsi : « Mais le seul point qu’il importe bien de marquer, c ’est que, dans ses croyances les plus tendres, elle resta indépendante et qu’elle n’introduisit jamais un tiers, un homme, comme truchement entre Dieu et elle. Si elle entrait dans les églises pour prier (ce qu’elle faisait souvent), c ’était entre les offices et quand les nefs étaient désertes. Elle avait son Christ, le Christ des pauvres et des délaissés, des prisonniers, des esclaves, celui de la Madeleine et du bon Samaritain, un Christ de l ’avenir, de qui elle a dit dans un de ses plus beaux accents : Lui dont les bras cloués ont brisé tant de fers. [Les Prisons et les Prières (II, 346).] Et tout cela, avec les années, avec les douleurs et les coups acharnés du sort, n’était pas sans être traversé souvent dans son esprit de bien des doutes et de funestes ténèbres. Quand elle n’ eut plus à exhorter les autres, à les réchauffer et les réconforter de ses espérances, quand elle ne fut plus qu’en face d’elle-même, toutes illusions dépouillées, toutes réalités éprouvées et épuisées jusqu’à la lie, dans les longs mois qui précédèrent sa mort, elle entra dans un grand silence. — Enfin n’oublions pas, en la lisant, qu’un poète n’est pas nécessaire­ ment un physicien ni un philosophe (fortunatus et ille deos qui novit agrestes) [Virgile : Géorgiques, II, 493 (Œuv., édit. Gar­ nier frères, I, 163).], et qu’aussi, derrière toutes les charmantes visions auxquelles s’attachaient son imagination et son cœur, — ce cœur resté enfant à tant d’égards, — il y avait chez la femme bien de la fermeté et un grand courage. » (N. L., X II, 165-167.) — Dans la longue note sur la Correspondance de Marceline qu’il avait mise, plus tard, à la suite de son article du 12 juin 1843, Sainte-Beuve cite une lettre d’elle du 1er mars 1848, où, tout émue des troubles de Février, elle écrivait à son frère : «... Mon cher mari n’ a point de place. On dit ma petite pension supprimée, mais je n’ai pas le temps de penser à cela : ce serait interrompre

NOTES

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la plus tendre admiration qu’il soit permis à une âme de ressen­ tir. La religion et ses ministres divins se penchent sur les blessés pour les bénir, — sur les morts pour envier leur martyre... « Ote ton chapeau à mon intention en passant devant l’église Notre-Dame, et mets sur ses pieds les premières fleurs de carême que tu trouveras. » Et Sainte-Beuve ajoute : « Sur cette religion de M m e Valmore qui revient à chaque instant dans sa vie, et qui a conservé les plus naïves superstitions de la première enfance, il est à dire, cependant, que c ’était une religion tout à fait à elle, une reli­ gion toute de cœur, sans assujettissement à aucun prêtre, ne se puisant et ne se renouvelant qu’à sa source directe et en Dieu même. Souvent dans ses vifs chagrins et ses moments d’abat­ tement, elle entrait dans une'église pour prier le Dieu de son cœur; mais c ’était toujours aux heures où toute cérémonie était terminée, et la nef déserte et muette. Dans la longue maladie qui précéda sa fin, elle dut prier beaucoup, mais elle observa le silence au dehors, se recueillit absolument en ellemême et ne voulut appeler personne : elle avait toujours été pour qu’on respectât la paix des mourants. Le contraire lui paraissait un sacrilège. Elle avait, en un mot, le catholicisme individuel; elle croyait au divin crucifié, à sa mère, à l’éflicacité de son intervention, mais d’un élan direct et sans se sentir le besoin d’ aucun intermédiaire auprès d’eux. » (P. G., II, 148-149.) 47. De la pièce à Lamartine. (Voir la n. 35.) 48. Une Raillerie de l’Amour (Paris, Charpentier, 1833, in-8°). 49. Une Raillerie de l’Amour; début du chap. vue (p. 301).
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VEntre­

50. Œuv. poét., II, 6. — Dans la lettre à Antoine de Latour, dont nous avons cité quelques lignes à la n. 33, Marceline disait : « Pour ne pas appuyer plus longtemps sur des souvenirs pleins de charmes pour moi, mais trop longs pour vous, je joins ici la Maison de ma mère, où mon cœur a essayé de répandre cette passion malheureuse et charmante du pays natal, quitté violemment à dix ans pour ne jamais le revoir... » (N. L., X II, 188.) 51. Œuv. poét., II, p. 13-14. 52. Les Deux Chiens, dans Pauvres fleurs, p. 277-282. Cette pièce n’a pas été admise dans l’édition des Œuv. poét. 53. Ibid., IV, 167. Il y a aussi : « Et je ne peux m’étendre »; ce qui contredit, en effet, les vers qui précèdent : Je suis là, toute seule, immobile, cachée, Près de Veau, dans ma fleur, comme en un lit couchée.

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54. Sur cette pièce, voir la n. 33. Des vers que cite ici SainteBeuve, le premier et les quatre premiers du dernier fragment sont au t. II des Œuv. poét., p. 237 et 238-239; les autres sont au t. IV, 301 et 302. 55. Œuv. poét., II, 11-12. 56. Ibid., II, 235-236. 57. Ibid., II, 16-17. 58. Ibid., II, 168-169. 59. Ibid., IV, 121-122. 60. Ibid., II, 32-34. 61. Ibid., II, 30-31. 62. A M . de Peyronnet, prisonnier, sur son œuvre : « De la Femme dans l’adversité. » (Œuv. poét., IV, 125-129.) 63. L’ Amnistie, dans Pauvres fleurs, p. 179-183. Pièce non admise dans l’édition des Œuv. poét. 64. Adolphe Nourrit; à Lyon, après la guerre civile. (Œuv. poét., IV, 143-145.) — Marceline Desbordes-Valmore a composé d’autres poèmes sur l’ insurrection de Lyon. Dans l ’ article du 20 avril sur sa Vie et sa Correspondance, on lit : « A Lyon où elle habitait alors, elle était à la source des douleurs et des misères, — Lyon « la ville flagellée », comme elle l’ appelait; elle lui en représentait vivement le tableau : « Lyon, 7 février 1837. «... Mon sort a été d’ une rigueur ces derniers temps à ne pas me laisser reprendre haleine. Jugez : toutes les misères à Lyon passant à travers la mienne; vingt, trente mille ouvriers cherchant jour par jour un peu de pain, un peu de feù, un vête­ ment pour ne pas tout à fait mourir. Comprenez-vous, monsieur, ce désespoir qui monte jusque sous les toits, qui heurte par­ tout, qui demande au nom de Dieu et qui fait rougir d’oser manger, d’oser avoir chaud, d’oser avoir deux vêtements quand ils n’en ont plus? Je vois tout cela, et j ’en deviens pauvre... » En 1834, ç’avait été bien pis, à l’époque de la grande insur­ rection ouvrière et républicaine dont elle avait été témoin, et dont elle s’ était sentie comme victime. Elle avait, à cette date, .adressé une espèce de cantique à la reine Marie-Amélie au nom des femmes et des mères : cette complainte touchante a été imprimée dans Pauvres fleurs, mais elle a un certain air de ballade du temps jadis, du temps de la reine Blanche [Can­ tique des Mères (Œuv. poét., II, 44-48)]; le poète s’y déguise en trouvère. Ce qui avait un tout autre caractère et bien autre­ ment poignant, ce sont les stances suivantes, écrites sous l’im­

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pression même de l’atroce spectacle qu’elle avait sous les yeux, et qu’ofire dans tous les temps, — à l’époque delà Ligue, comme à la nôtre, — le cynisme des guerres civiles. J ’ai déchiffré ces vers inachevés dans ses cahiers de brouillons, et je les en tire tels que je les y ai trouvés, en lambeaux comme le sujet même. Mais quels cris I quelle indignation I II n’y a de pitié vraiment courageuse et virile que celle qui a ainsi traversé l’indignation et qui est capable au besoin de pareils accents, arrachés des entrailles. Voici donc la page, qui est comme un feuillet déchiré des Tragiques de d’Aubigné : LYON, 1834. Nous n ’avons plus d’argent pour enterrer nos morts... Le prêtre est là marquant le prix des funérailles, Et les corps étendus, troués par les mitrailles, Attendent un linceul, une croix, un remords. Le meurtre se fait roi. Le vainqueur siffle et passe. Où va-t-il? — A u Trésor, toucher le prix du sang. Il en a bien versé... Mais sa main n’est pas lasse; Elle a. sans le combattre, égorgé le passant. Dieu l’a vu. Dieu cueillait comme des fleurs froissées Les femmes, les enfants qui s’ envolaient aux cieux. Les hommes... les voilà dans le sang jusqu’aux yeUx. L ’air n ’a pu balayer tant d’âmes courroucées. Elles ne veulent pas quitter leurs membres morts. Le prêtre est là marquant le prix des funérailles, Et les corps étendus, troués par les mitrailles, Attendent un linceul, une croix, un remords.
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Prenons nos rubans noirs! Pleurons toutes nos larmes; On nous a défendu d’emporter nos meurtris ; Ils n’ont fait qu'un monceau de leurs pâles débris : Dieu! bénissez-les tous : ils étaient tous sans armes. » Au t. II des Œuv. poét. (p. 221-222) ce poème a pour titre : Dans la Rue, par un jour funèbre de Lyon; le dernier quatrain est aussi mentionné comme dit par «des femmes », et les vers qui le précèdent comme dits par « la femme ». A ce texte SainteBeuve a mis deux notes : 1° A propos du vers : L ’air n’a pu balayer tant d’âmes courroucées,

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il dit : « Ce vers me rappelle celui de d’Aubigné exprimant les massacres de la Saint-Barthélemy et cette buée de sang qui s’exhale des carnages, A l’heure que le ciel fume de sang et d’ âmes. [Les Tragiques, liv. V, les Fers, édition de G. Mongrédien, p. 176 (Garnier frères).] « L ’un et l’autre vers qui se rencontrent dans une même image sont tout simplement sublimes. » 2° A propos du vers : On nous a défendu d’emporter nos meurtris ; « Meurtris pour tués, assassinés. Ainsi dans Athalie, Joad s’adressant aux lévites (acte V, scène vi) : Allez, sacrés vengeurs de vos princes meurtris ! » [Théâtre de Racine, édit. Garnier frères, p. 652.] (N. L., X II, 193-195.) 65. Œuv. poét., IV, 158-159. 66. Ibid., II, 63-64. 67. Sainte-Beuve a cité et commenté aussi les deux premières strophes de l’ode Au Soleil, dans l’ article du 6 avril 1869 sur la Vie et la Correspondance : « M m e Valmore vit l’ Italie, la haute Italie du moins. En 1838, au mois d’août, un entrepre­ neur de théâtre eut l’idée d’engager quelques acteurs français pour jouer à l’ époque du sacre de l’empereur Ferdinand (à titre de roi de Lombardie), qui devait se faire à Milan et y attirer une foule d’étrangers. M me, Valmore, avec ses deux filles, y accompagna son mari, ne laissant en France que son fils. Ce fut pour lés artistes qui avaient cru au sérieux de cet engagement une déception cruelle; mais le poète y gagna de voir la grande terre, les grands horizons et les paysages aimés de Virgile. Son goût dut s’y élargir. Un petit album où elle notait ses impressions ne nous représente pourtant que des notes brisées; mais c ’est là qu’elle conçut et chanta sa belle invocation au soleil... » Ici le texte des deux premières strophes. Puis : « L’image de ce platane à la fenêtre sans rideau, du moins dans les deux premiers vers de la strophe, est saisissante; on sent que c ’est pris sur nature, et que ce n’était pas une fic­ tion du poète. Dans une lettre à M m e Pauline Duchambge, datée de Milan, 20 septembre (1838), à la veille du retour, je lis ces mots : « Mars ( M na Mars) te porte une feuille du platane qui me servait de rideau... » « M1 1 ® Mars, en effet, était allée à Milan donner quelques représentations à l’occasion de cette même solennité, et ce fut une rencontre heureuse pour ses imprudents compatriotes, que

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la faillite de l’impresario laissait à la lettre sur le pavé : elle joua à leur bénéfice pour les aider à se rapatrier. Un quartier de la petite pension qu’avait M m e Valmore vint aussi fort à propos pour être partagé entre tous ceux qui en avaient tant besoin; et comme c ’ était peu, elle vendit encore quelques effets pour le même usage. » (N. L., X II, 158-160.) 68. L ’Atelier d’un Peintre, scènes de la vie privée (Paris, Charpentier et Dumont, 1833, 2 vol., in-8°; t. I, chap. iv, 89-106). 69. Page 8 n. du présent volume. 70. A une belle Marie (Bouquets et Prières, Paris, Dumont, 1843, in-8°; pièce non recueillie dans les Œuv. poét.). 71. Dans le portrait de Delille (1er août 1837), Sainte-Beuve avait rappelé ces faits. Il avait dit : « Le malheur de cette enfance sans mère [l’enfance de Delille], cette éducation orphe­ line et à la charge d’ autrui, cette pauvreté du jeune homme n’ont pas altéré un trait de son amabilité gracieuse. Tout en nous dépend du tour des caractères quand ils sont donnés par la nature un peu décidément. Voltaire reçoit jeune des coups de bâton d’un grand seigneur et il ne reste pas moins ami de la noblesse, du beau monde, et l’opposé en cela de Jean-Jacques. Dans un exemple moindre, mais qui me frappe aussi, M m o Desbordes-Valmore, jeune fille, va en Amérique, d’où, après des pertes et d’ afîreux malheurs, elle revient élégiaque éplorée, tandis que Désaugiers revient de là même, après des malheurs pareils, le plus gai des chansonniers du Caveau. » (Port, lift., II, 68-69.) 72. Œuv. compl. de Florian, Paris, 1819, in-8°; I, 189. 73. M. Jacques Boulenger, dans son livre : Marceline Desbordes-Valmore, sa vie et son secret, cite (p. 59) une pièce de M »» Marceline D*** dans le Chansonnier des Grâces, de 1813; cette pièce, qui n’a pas été recueillie dans les œuvres de Desbordes-Valmore, a pour titre Je vous écris; ces mots sont le commencement de chacune des trois strophes dont elle est composée. 74. Elégies, Marie et Romances, avec quatre figures dë Chasselat et Desenne, 1819, in-12. 75. Les 'Veillées des Antilles, nouvelles par M m e DesbordesValmore, Paris, François Louis, 1821; in-12. 76. Poésies de M m e Desbordes- Valmore, François Louis, in-8°. 77. Derniers vers de l’ode Sur le mariage du roi et de la reine. ( Poésies de Malherbe; édit. Garnier frères, p. 77.) 78. Histoire de M . le marquis de Cressy, traduite de l ’anglais

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par M m e ***. Amsterdam (Paris), 1758, in-12. C’est, bien en­ tendu, une traduction supposée. — Lettres de mistress Fanny Butler à milord Charles-Albert de Caitombridge, etc., écrites en 1735, traduites de l’anglais, en 1750, par Adélaïde de Valençai (Paris, Société des libraires, 1759, in-12). C’est aussi une tra­ duction supposée. Ces deux ouvrages furent réédités plus tard avec le nom de M m e Riccoboni. L’ édition du deuxième d’entre eux, faite en 1814 chez Didot aîné, porte le titre que donne Sainte-Beuve : lettres de mistriss Fanny Butler à milord CharlesAlfred, comte d’Erfort. 79. L’ode de Sapho à Vénus se trouve, mais dans une tra­ duction différente, à la suite des Œuv. compl. de Pindare dans rédit. Garnier frères de cet auteur, p. 299. 80. C’était la femme de Juste Olivier. Elle et son mari avaient fait paraître en 1835 un recueil : Les deux voix, qui réunissait des poèmes de l’un et de l’autre. 81. Le titre de cette romance est YEspérance, et son refrain : O douce chimère, Si tu fuis sans retour, Dans ta course légère, Emporte mon amour. Elle est dans le recueil Poésies, édit. de 1820, p. 135136; non recueillie dans les Œuv. poét. 82. C’est là le premier vers de la romance Premier amour. (Œuv. poét., II, 143.) 83. Ces huit vers sont-tout le poème. (Ibid., II, 86.) 84. Départ de Lyon. (Œuv. poét., II, 94.) 85. Cf. Description des statues du Gymnase public le Zeuxippe, par le poète Christodore de Coptos. (Anthologie grecque, édit. Hachette, I, 3-4.) 86. Nous interrompons ici ce texte dont la suite commence ainsi : « J’ ai d’elle, en ce moment, sous les yeux de véritables trésors épistolaires, des lettres intimes adressées à son frère, à sa sœur, à sa nièce, à d’autres personnes amies... » Et SainteBeuve en cite de nombreux fragments. (Voir à ce sujet la n. 1.) 87. Œuv. poét., II, 273. 88. Ibid., II, 274-275. 89. Œuv. poét., II, 282-283. 90. Fierté, pardonne-moi. (Ibid., II, 288-289.) 91. Ibid., II, 286-287. 92. Ibid., II, 302-303.

NOTES

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93. Ibid., II, 350-351. 94. Ibid., II, 280-281. 95. Madame Emile de Girardin. (Ibid., II, 217-218.) 96. C’est là le poème tout entier. (Ibid., II, 331.) 97. Ibid., II, 362-364. 98. Déjà cité dans la note 47. 99. Sainte-Beuve a encore parlé du recueil des Poésies posthumes dans l’article du 23 mars 1869 sur la Vie et la Cor­ respondance. C’est à la suite du passage sur M m 8 Dufrénoy et Mm 8 Deshoulières que nous citons un peu plus loin. Cette citation s’arrête à la phrase : « Telle forme de poésie, telle forme de critique. » Sainte-Beuve disait ensuite : « Mais combien il restait à faire encore à l’aimable et touchante muse pour devenir celle de ses dernières poésies et de ses derniers chants, de ceux surtout qui n’ont paru que depuis sa mort 1 » [Ici, cette note : « Poésies inédites de M m o Desbordes-Valmore, publiées par M. Gustave Révilliod, imprimées à Genève, chez Jules Fick, 1860. — Et qu’on le sache bien, M. Révilliod n’est pas un éditeur, c ’est un ami des lettres, libéral et généreux, qui ne se fit éditeur, cette fois, que pour avoir le droit de mettre un prix aux Poésies posthumes d’une muse qu’il res­ pectait et admirait. »] Reprise du texte : « C’est la douleur constante et son aiguillon, le travail aussi, l’avertissement de poètes plus mâles et à la grande aile, les exemples dont elle profita en émule et en sœur, un art caché qu’elle trouva moyen de mêler de plus en plus à ses pleurs et à sa voix, qui opérèrent cette transformation sensible vers 1834 environ, et qui l’ amenèrent sinon à la perfection de l’œuvre, toujours s’échappant et fuyant par quelque côté, du moins au déve­ loppement et à l’entier essor des facultés aimantes et brûlantes dont son âme était le foyer. Veut-on mesurer tout d’abord la distance? En regard des premières poésies, qu’on mette le cri que voici et que j ’ ai dégagé des brouillons raturés; car il ne sera pas dit que ce premier article sur M m e Valmore se passera tout en prose et sans qu’il y éclate une note d’elle, une note vibrante, à la Dorval ou plutôt à la Valmore, comme elle seule en avait. Cette note rentre dans le thème qui lui était familier, — le déchirement d’un amour brisé, d’une bles­ sure dont on craint de remuer et de rouvrir la profondeur.
LES SÉPARÉS

N ’écris pas. Je suis triste, et je voudrais m’éteindre. Les beaux étés sans toi, c’est la nuit sans flambeau.

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J’ai refermé mes bras qui ne peuvent t’atteindre, Et frapper à mon cœur, c’est frapper au tombeau. N’écris pas I N ’écris pas. N ’apprenons à mourir qu’à nous-mêmes, Ne demande qu’à Dieu... qu’à toi, si je t’aimais! A u fond de ton absence écouter que tu m’ aimes, C’est entendre le ciel sans y monter jamais. N ’écris pas! N’écris pas. Je le crains;, j ’ai peur de ma mémoire : Elle a gardé ta voix qui t’appelle souvent. Ne montre pas l’eau vive à qui ne peut la boire. Une chère écriture est un portrait vivant. N ’écris pas! N ’écris pas ces doux mots que je n’ose plus lire : Il semble que ta voix les répand sur mon cœur; Que je les vois brûler à travers ton sourire; Il semble qu’ un baiser les empreint sur mon cœur. N ’écris pas ! [Œuv. poét, II, 348-349.] « C’est ainsi que chantait la dernière Yalmore dans le ressentiment de ses jeunes et anciennes douleurs. Comparez maintenant avec telle de ses premières élégies : Ma sœur, il est parti! Ma sœur, il m’abandonne!... [I, 83-84] ou bien : Emmenez-moi, ma sœur. Dans votre sein cachée, etc. [dans l ’élégie : Quoi! les flots sont calmés et le vent sans colère..., I, 85-87]. C’est, dans son ordre, la même distance que d’une ode des premiers recueils de Hugo à l’ une des Contemplations. On conçoit que, sous l’impression que laissent de pareils élans, Michelet ait pu lui écrire un jour : « Le sublime est votre nature... »; et qu’ayant sous les yeux son dernier recueil, il ait écrit à son fds (25 décembre 1859) : « Mon cœur est plein d’elle. L’ autre jour, en voyant Orphée, elle m’est revenue avec une force extraordinaire et toute cette puissance d’orage qu’elle seule a jamais eue sur moi. « Que je regrette de lui avoir si peu marqué, de son vivant, cette profonde et unique sympathie t... » [Ici, cette note : « Le lendemain du jour où parut cet article, M. Sainte-Beuve reçut de M. Michelet la lettre suivante : « Cher monsieur, que vous pénétrez à fond, que vous caractérisez bien celle qui eut, entre tous, le don des larmes : ce don qui perce la pierre 1résout la sécheresse du cœur 1 « Je ne l’ai connue qu’ âgée, mais plus émue que jamais,

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troublée de sa fin prochaine, et (on aurait pu le dire) ivre de mort et d’amour. « Ce merveilleux dernier volume avait peine à s’imprimer. Par bonheur on en parla à l’aimable et généreux M. Révilliod de Genève... « Je vous serre la main. « J. M i c h e l e t . « 23 mars 69.»] (N. L., X II, 155-157.) — Autres textes sur Marceline Desbordes-Valmore. D ’abord quelques rapprochements entre elle et d’autres poètes. 1° Rapprochement avec Louise Labé, dans l’article sur Louise Labé, du 15 mars 1845. Ayant raconté l’existence de Louise Labé, Sainte-Beuve ajoute : « Après tant de vicissi­ tudes contraires et tous ces excès apaisés, il survit de Louise Labé un fonds de souvenir plus vrai, plus doux. Une muse tendre qui a vécu quelque temps sous le même ciel et qui en a respiré l’influence, M m o Valmore, s’est rendue l’écho de cette tradition vaguement charmante sur elle dans les vers sui­ vants, qui sont dignes de toutes deux : L ’Amour! partout l’Amour se venge d’être esclave, Fièvre des jeunes cœurs, orage des beaux jours, Qui consume la vie et la promet toujours; Indompté sous les nœuds qui lui servent d’ entrave, Oh! l’ invisible Amour circule dans les airs, Dans les flots, dans les fleurs, dans les songes de l’âme, Dans le jour qui languit, trop chargé de sa flamme, Et dans les nocturnes concerts! Et tu chantas l’Amour! ce fut ta destinée. Femme! et belle, et naïve, et du monde étonnée! De la foule qui passe évitant la faveur, Inclinant sur ion fleuve un front tendre et rêveur, Louise, tu chantas! A peine de l’enfance Ta jeunesse hâtive eut perdu les liens, L ’Amour te prit sans peur, sans débats, sans défense; Il fit tes jours, tes nuits, tes tourments et tes biens! Et toujours, par ta chaîne au rivage attachée, Comme une nymphe ardente au milieu des roseaux, Des roseaux à demi cachée, Louise, tu chantas dans les fleurs et les eaux! ILouise Labé (Œuv. poét., I, 242-243).J Le premier vers y est de huit syllabes seulement. L’ Amour se venge d’être esclave.

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2° Rapprochement avec M m e Deshoulières et M m e Dufrénoy, dans l’article : Une ruelle poétique sous Louis X I V (15 octobre 1839). Ayant dit de ces deux femmes-poètes que « toutes les deux paraissent avoir senti l’infidélité avec une douleur qui n’éteignit pas l’amour », Sainte-Beuve ajoute : « Il semble que cette inspiration d ’un amour sans bonheur, la douleur passionnée, ait fait aussi le premier génie de M m e Val­ more. Corinnes et Saphos, toutes vont là. » (P. F., 381.) Le rapprochement de Marceline avec M m e Deshoulières avait été fait déjà par M m e Sophie Gay, et le rapprochement avec M m o Dufrénoy l’avait été par Creuzé de Lesser. Dans l’article du 23 mars 1869 sur la Vie et la Correspondance, Sainte-Beuve écrit à ce sujet : « La réputation de M m “Valmore, sous sa première forme de touchante élégiaque et d’aimable conteur en vers, était faite dès ces années 1824-1827; pendant ses absences de Paris et ses séjours à Lyon ou à Bordeaux, sa nouvelle étoile avait pris place dans notre ciel poétique et y brillait d'un doux éclat, sans lutte et sans orage. M m e Val­ more n ’avait point rompu avec la tradition; elle avait varié la romance, attendri et féminisé l ’élégie, modulé sur un ton suave le tendre aveu et la plainte d’un cœur qui s’ abandonne. Mm 8 Sophie Gay écrivait d’elle en octobre 1820, après avoir cité quelques-uns de ses vers : « Peut-on mieux peindre le charme de cette mélancolie que M. de Ségur appelait volupté du malheur? » Et elle lui promettait une place au Temple du Goût à côté de M m e des Houlières. » [En note : « Article de la Revue encyclopédique ».] Mais le texte continue ainsi : « M. Creuzé de Lesser, un auteur croisé d’ administrateur, et qui n’était pas sans mérite, lui écrivait de Montpellier (1er décembre 1827) : « . . . Il y a longtemps, madame, que j ’ai, — que j ’ai lu — et que j ’aime ce que vous avez publié. De toutes les femmes qui écrivent, vous êtes incontestablement aujourd’hui celle qui a le plus de sensibilité et de grâce. Les réputations des femmes sont quelquefois sujettes à un peu d’ exagération, et c ’est ce que je me disais involontairement, il y a quelque temps, en lisant les Poésies de M m e Dufrénoy, qui a fait de très jolies choses, mais qui en a fait trop peu, au moins pour le nom qu’on lui a voulu donner. Votre réputation, madame, est de meilleur aloi : vous vous élevez davantage et plus souvent; vous avez de ces choses exquises qui sont à côté de tout, et vous savez revêtir d’une poésie dorée des élans de cœur qu’il est impos­ sible d’oublier. Il y a de l’esprit de reste en France, mais la vraie sensibilité y est beaucoup plus rare, et c ’ est là un de vos domaines. Que je suis heureux de pouvoir être si franc en étant si poli !... »

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« Et il mêlait à ses éloges quelques réserves pour certains défauts de distraction ou de négligence. Tel était alors le suffrage des bons esprits classiques, et je n’en fais pas fi quand il est à sa place et en son lieu. Telle forme de poésie, telle forme de critique. » (N. L., X II, 153-155.) 3° Rapprochement avec Léonard, [dans l’ article sur Léo­ nard, du 21 avril 1843 : « Passant à la Guadeloupe, quelques années après la mort de Léonard, une jeune muse, qui n’est autre que M m e Valmore, semble avoir recueilli dans l’air quelques notes, devenues plus brûlantes de son souffle mélo­ dieux. » (Port, litt., II, 342.) 4° Rapprochement avec Millevoye, dans l’article sur Millevoye du 1er juin 1837. « Il a [...] par certaines de ses ballades, par la dernière surtout, celle du Beffroi, donné le ton et la note aux premières poésies de M m e Desbordes-Valmore. » (Port, litt., I, 428.) 5° Rapprochement avec Ulric Guttinguer, dans l’article sur Guttinguer, du 15 décembre 1836 : « C’était [Guttinguer] dans la poésie comme un talent de femme, le talent ne sur­ vivant jamais à l’ émotion, le début toujours vrai et parfois puissant, des traits faciles, et bientôt la fatigue, et le vers libre pour se soulager, et pas de conclusion. Plus d’une de ses élégies peut se rapprocher de celles de M m e Desbordes-Valmore. » (P. C., II, 402.) — Sainte-Beuve a parlé aussi des relations entre Marce­ line Desbordes-Valmore et certains écrivains de son temps : Brizeux, Dumas père, Béranger. — Après avoir parlé du musi­ cien Auber, Sainte-Beuve (article du 4 mai 1869 sur la Vie et la Correspondance) disait : « Quant à Brizeux, sa per­ sonne, son profil reparaît et disparaît sans cesse dans la cor­ respondance. M m e Duchambge aimait la lecture; elle aimait à être au courant des choses de l’esprit, et même à s’instruire dans le passé. M m e Valmore était bien peu à même de satis­ faire à ses curiosités et à ses demandes de livres : « (Sans date)... Je t ’envoie aussi Turcaret. Pour Virgile, nous ne l’avons pas. Si je pouvais le découvrir, je me le ferais prêter pour toi. Tout ce que je sais d’un Virgile compréhensible pour moi, c ’est que le nôtre ou celui de la Bretagne voyage dans le Midi, sous le nom de Brizeux, dont la santé et le silence commencent à m’inquiéter, à moins que tu n’en aies reçu quelque lettre. » « Ce diminutif de Virgile, Brizeux, qui n’avait rencontré à temps ni Auguste ni Mécène, ni leur diminutif, ne touchait guère Paris qu’ en passant; il se sauvait bien vite, pendant des mois et des saisons, tantôt dans sa Bretagne, tantôt à Flo­ rence; il craignait d’écrire et poussait l’horreur de la prose jusqu’à ne se servir le plus souvent que d’un crayon pour tra-

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cer des caractères aussi peu marqués que possible. C’ était une nature particulière : une sensibilité poétique, une volonté poétique, plus forte que sa puissance d’exécution et que son talent. Par ses éclipses et par ses absences muettes, il donnait du souci aux deux amies, et M “ ® Valmore y prenait double­ ment part à cause de sa sympathie pour la tendre Pauline Duchambge. Un jour le bruit se répandit, on ne sait comment, que Brizeux, qui s’était oublié en Italie, entrait au cloître et se faisait moine : « (Le 22 février 1851)... Le parti pris, dit-on, par notre Brizeux n’est pas dans la nature fiévreuse de M. Lacaussade; mais il est si malheureux qu’il comprend le sauve qui peut des âmes qui ne se jettent pas dans la lutte, et qui vont s’en­ fermer, croyant tout fuir... Ce serait là pour nous l’erreur la plus funeste; et c ’est en cela que j ’ai peur pour l’autre s’il l ’a osé; je dis si, ma Pauline, car personne encore ne croit tout à fait à ce bruit que rien ne confirme, et que l’on fait toujours courir sur ceux que l’ Italie attarde et rend affreu­ sement paresseux d’ écrire. Si malheureux que nous soyons ici, nous sortons de nous-mêmes, ne fût-ce que pour appeler au secours le souvenir de l’ami préféré. Là-bas, le soleil se charge de tout, de vous écraser et de vous apporter tous les souvenirs sans bruit, auxquels on n’ aurait pas la force de répondre. — Hélas ! ici pour nous la pauvreté pesante fait le métier du soleil d’ Italie : elle nous rend immobiles et moines, quelque part que nous soyons renfermés... » « Les années pour Brizeux se succédaient de plus en plus âpres et sévères, et quoiqu’une pension accordée ou augmentée sous M. Fortoul lui fût venue en aide, rien dorénavant n’amé­ liorait le sort ni le moral du poète : « (Le 3 février 1857)... Je partage ta préoccupation sur Brizeux. Pourquoi ne t ’écrit-il pas? Le sentir là-bas, loin de sa mère, malade peut-être, et presque certainement sans argent, est un chagrin de plus dans tous nos chagrins qui s’accumulent à ne plus savoir comment les porter. Lui si farouche et si irritable quand il ne cueille pas tranquillement ses fleurs et ses blés 1 Ah ! Pauline, n’être que poète, n’être qu’artiste au milieu de toutes les faims dévorantes des ours et des loups qui courent les rues... J’ai l’ âme triste comme la tienne, et je crois que c ’est tout dire... » « Dans les trois ou quatre dernières années de sa vie, Brizeux avait notablement changé; après chaque disparition, il reve­ nait autre et presque pas reconnaissable, plus saccadé, plus brusque, plus négligé : ces longues solitudes ne lui étaient pas bonnes. Le temps n ’était plus où M m e Valmore écrivait de lui à son fils : « Je suis toute vibrante des larmes rimées de

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Brizeux, et toi? -— On dirait de ses vers qu’ils résonnent quelque chose de la mansarde divine. N’est-ce donc en effet que de la vraie misère que sortent ces accents inoubliables? » Cette rigueur trop prolongée du sort n’est pas moins funeste aux âmes que le trop de mollesse : elle finit par mordre sur elles et les altérer. C’est ce qui ressort avec énergie de ce pas­ sage, qui rend l’amère et dernière réalité dans ses traits les plus cuisants : « (A M m 0 Duchambge, le 27 décembre 1855)... J’ai revu ton Breton ferré qui est venu s’ asseoir cordialement avec nous. Il ne sentait plus la lavande. Mais quoi ? ses vers sentent toujours le ciel. Quel poète ! Combien la vie est dure et marâtre puisqu’elle amène des hommes d’un tel mérite à devenir ce que celui-ci devient... et deviendrai Gustave Planche est bien mille fois pire. —•Yois-tu, ces hommes divins ont froid dans leurs affreuses chambres d’ auberge ruineuses, et leur soleil les brûle en dedans. Je t ’assure qu’ils vivent comme des somnambules. Regarde leurs yeux. » [Ici, cette note : « Brizeux mourut à Montpellier le 3 mai 1858; il y était arrivé depuis une quinzaine de jours, presque mourant déjà d’une phtisie pulmonaire, mais [confiant dans le climat du Midi et impatient de se réchauffer au soleil. La seule personne qu’il connût à Montpellier était M. Saint-Renê Taillandier, qui l’entoura des plus tendres soins et le traita en poète et en frère. Ses derniers moments furent du moins consolés et adoucis autant qu’ils pouvaient l’être. »] Reprise du texte : « Alfred de Musset fut une lacune dans les relations de M m e Yalmore. Je crois qu’excepté lui, aucun des noms célèbres du temps ne manque à sa couronne poétique. Lamartine, Béranger, Hugo, Vigny, on le verra, l’ avaient tous prévenue et saluée à son heure. Elle était dans une vraie inti­ mité avec Alexandre Dumas, qui mit, en 1838, une préface entraînante au recueil de Pleurs et Pauvres fleurs, et de qui elle disait, en 1833, à son jeune fils Hippolyte, visité par lui au passage : « M. Dumas t ’a trouvé bien. Il est bon et obli­ geant, mais, comme tous les hommes d’un grand talent lit­ téraire, impossible à cultiver : il appartient à trop de monde, à tous les mondes. » [La préface d’Alexandre Dumas parut, en réalité, dans l’édition originale du recueil les Pleurs, en 1833.] « Avec le seul Musset il n’y avait jamais eu d’occasion de rencontre, et partant de sympathie établie, pas le moindre petit -fil tendu à travers l’air, et elle le supposait de loin plus avantageux certainement, plus plein de lui-même qu’il ne l’était, lui, l’indifférent passionné, éperdument livré au tor­ rent de la vie; elle avait à son sujet de la prévention, faute de l’avoir connu à une heure propice. Et puis, à partir d’Alfred

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de Musset, se tranchait plus nettement la ligne de démarca­ tion profonde qui allait séparer les générations nouvelles de leurs aînées; les sources et le courant de l’inspiration chan­ geaient, et des anciens aux jeunes on ne s’ entendait plus à demi-mot » : « (A M m e Duchambge, 20 janvier 1857)... Connais-tu de ton côté un moyen honnête et simple d’arriver à M. Alfred de Musset, que l’on dit malheureusement très malade? C’est qu’un jeune Anglais, musicien, auquel s’intéresse beaucoup M. Jars, veut offrir au poète une mélodie qu’il a faite sur ses paroles. Je ne sais pas une âme en rapport avec ce talent dédaigneux et charmant, et il faudrait que ce fût un homme, — C..., par exemple, s’il était resté simplement poli avec moi, — car si c ’est une femme, lui, M. de Lamartine et d’autres ne manquent pas de dire : « Encore une amoureuse 1 » Je t’assure que cela m’a été raconté. Ah I que mes instincts sau­ vages m’ont toujours bien servie 1 Le pauvre banni (Hugo) n’ a jamais dit cela, j ’espère. Il n’a du moins jamais passé pour fat, et franchement il est trop grand pour cela. H y a un grain de stupidité dans la préoccupation que tout un sexe brûle pour votre gloire. C’est ce qui m’ a toujours rendue muette comme un poisson... » « Avec Béranger, sans qu’il y ait jamais eu intimité, il y avait liaison et affection sérieuse. Elle le visita dans les tout derniers temps, après la perte qu’il avait faite de la compagne de sa vie, Judith : « (A M m e Duchambge, avril 1857.) Les affligés entre eux doivent se comprendre, plus encore le dimanche que les autres jours, mon Dieu!... « Hier je voulais te voir en sortant d’une visite fort triste à Béranger. Je m’y étais forcée, malgré l’étrange état où je suis toujours. Il faut pourtant essayer de vivre. J ’ai trouvé M. Béranger si malade, et le sachant lui-même si profondé­ ment, que cette visite m’ a fait beaucoup de mal. Il m’a dit assez clairement, et d’un sérieux résigné, qu’il ne supporterait pas la perte de sa pauvre amie. Véritablement, c ’est visible dans toute sa personne affaissée; ce n’ est plus lui. J ’en suis sortie moins courageuse que je n’y étais entrée. Son embras­ sement m’ a fait mal. » « Si bonne, si affectueuse qu’elle fût et sujette aisément aux illusions, M m e Valmore n’était pas dupe. Elle jugeait mieux des personnes et des caractères que sa tendre amie...» (N. L., X II, 228-233.) — Sainte-Beuve n’a pas parlé des relations de Marceline avec Henri de Latouche. Mais dans une note ajoutée à l’article qu’il avait publié sur M. de Lalouche le 17 mars 1851, il a

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transcrit un jugement de Marceline sur cet auteur : « Avant d’écrire cet article sur M. de Latouche, dit-il, je me suis adressé à’ plusieurs de ses anciens amis ou qui passaient pour tels, dans le désir qu’on me dît de lui plus de bien que je n’en savais, et j ’ ai dit, je l’avoue, tout ce que j ’en ai su. Depuis que l’ article a paru, j ’ ai reçu un témoignage tardif, mais d’ une sympathie réelle et d’une émotion trop visible pour ne pas être touchante. J ’en veux donner quelque chose ici. On sent d’abord que c ’est une femme qui écrit : « Je n’ai pas défini, je n’ai pas deviné, dit-elle, cette Enigme obscure et brillante, j ’en ai subi l’ éblouissement et la crainte. C’ était tantôt sombre comme un feu de forge dans une forêt, tantôt léger, clair, comme un rayon au front d’un enfant. Un mot d’innocence, de candeur première, faisait éclater en lui le rire franc d’une joie retrouvée. La reconnaissance alors se peignait si vive dans ce regard-Ià, que toute idée de peur quittait les timides. C’était le bon esprit qui revivait dans son cœur tourmenté. Non, ce n’était pas un méchant, mais un malade... On l’a cru jaloux, littérairement parlant, il ne l’a jamais été; mais injuste, prévenu, oh ! oui. Sa colère et son dédain étaient si grands quand il se détrompait d’un talent, d’une vertu, d’une beauté, dont la découverte et la croyance l’avaient rempli de tant de joie 1 Quelle ironie contre sa propre simplicité 1 comme il se punissait d’avoir été volé, disait-il, par lui-même ! Il souffrait beaucoup, croyez-le, et ne l’oubliez jamais. Il s’attendrissait d’une fleur et la saluait d’un respect pieux. Puis il s’irritait d’oublier qu’elle est périssable. Il levait les épaules et la jetait dans le feu, c ’est vrai... La patience minutieuse au travail était portée chez lui à un excès fatal à sa santé comme à ses succès. On eût dit alors, je le sais par d’ autres que moi, que son cœur et sa tête s’emplissaient par degrés de fumée, — d’une fumée qui étouffait l’élan, l’aban­ don, le fluide de l’inspiration. C’ était comme une lampe qui n’a pas d’air... Son enthousiasme pour la littérature allemande et pour la transformation de la nôtre l’a beaucoup subjugué : depuis j ’ ai osé m’étonner que sa poésie, bien qu’élégante, mais cérémonieuse toujours, se fût à peine dégagée de l’escla­ vage dont il avait horreur... Son,esprit parlé était plus irré­ sistible quand il se croyait bien écouté et bien compris, et qu’il respirait de sa maladie noire. Seul, il songeait trop au public. L’ épouvante du ridicule paralysait l’audace qu’il exigeait dans les autres. » « Ce témoignage indulgent d’une femme-poète (Mm e Desbordes-Valmore) s’accorde bien avec celui de M m e Sand, même pour l’expression : « Cette âme, a dit M m 0 Sand, n’était ni faible, ni lâche, ni envieuse, elle était navrée, voilà tout. » Ces

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deux charités de femmes-poètes se sont rencontrées dans une même explication adoucie : nous autres hommes, nous sommes plus durs et plus sévères. Même après avoir entendu M m e Val­ more et M m e Sand, je ne retire rien de ce que j ’ ai dit. Et si on me pressait, j’aurais plutôt à y ajouter. » (C. L., III, 501-502.) — Notons enfin quelques jugements sur M m o DesbordesValmore. On a lu, à la n. 47, la critique de Vinet; SainteBeuve a dit quelques mots de celle d’Antoine de Latour, écri­ vain dont il a été déjà question à la n. 33. « M. de Latour, en excellent professeur qu’il était et nourri aux sources classiques, dit Sainte-Beuve, avait remarqué dans les vers de M " ! Val­ more des négligences, des faiblesses, ou même peut-être des préciosités d’expression, des semblants de recherche, qui pouvaient nuire quelquefois à l’ effet d’une inspiration tou­ jours sincère. Il entreprit de l ’en avertir, d’abord d’une manière générale, à la fin de son très gracieux article de la Revue de Paris (18 décembre 1836), ensuite plus en détail par lettres. Elle lui en sut un gré infini, et elle l’en remerciait en des termes qui montrent une fois de plus son humilité et sa façon, à elle, de dire et de sentir toute chose comme personne autre : cette originalité, même avec ses fautes, ne vaut-elle pas de plus correctes beautés? » (Article du 20 avril 1869 sur la Vie et la Correspondance, N. L., X II, 190.) Les brefs jugements réunis à la fin de la note ajoutée à l’article du 12 juin 1842 peuvent être rattachés à celui de Michelet cité dans la présente note : « Alfred de Vigny disait d’elle qu’elle était « le plus grand esprit féminin de notre temps ». Je me contenterais de l’appeler « l’ âme féminine la plus pleine de courage, de tendresse et de miséricorde ». — Béranger lui écrivait : « Une sensibilité exquise distingue vos productions et se révèle dans toutes vos paroles. » — Brizeux l’ a appelée : « Belle âme au timbre d’or. » — Victor Hugo, enfin, lui a écrit, et cette fois sans que la parole sous sa plume dépasse en rien l’idée : « Vous êtes la femme même, vous êtes la poésie même. — Vous êtes un talent charmant, le talent de femme le plus pénétrant que je connaisse. » (P. C. II, 156-157.)

SAINTE-BEUVE

100. L ’article que Sainte-Beuve a écrit sur son Joseph Delorme et qui a été recueilli par M. Jules Troubat, dans le s t. I des P. L., avait été publié dans le Globe le 4 novembre 1830. H n’était, bien entendu, pas signé, mais, plus tard, SainteBeuve a reconnu en être l’auteur. Il a dit, en effet, dans une note relative au poème intitulé Dévouement qui est dans ce recueil : « On trouverait dans le Globe du 4 novembre 1830 un assez piquant article sur Joseph Delorme, où les sentiments qu’exprime cette pièce sont surtout commentés. Il pourrait bien être de l ’éditeur lui-même, qui aurait pris un demi-masque saint-simonien. » (Poésies complètes, édit. Lemerre, I, 130.) Nous donnons, à la suite de cet article, les notes biographiques que Sainte-Beuve avait rédigées sur lui-même et que M. Jules Troubat, en y ajoutant quelques notes personnelles, que nous conservons, a publiées et en tête du t. X I I I des N. L. et en tête de son volume de Souvenirs et Indiscrétions. Nous réimprimons aussi, parmi les Notes et les Pensées qu’il a mises à la fin de certains de ses volumes (t. V des P. C., t. III des Port, litt.) ou que l ’on trouve en tête du volume des tables des C. L., dans ses Cahiers, dans le volume que l’on a intitulé Mes poisons, celles qui se rapportent à sa personne, à son œuvre ou à la critique. La plupart de ces notes sont grou­ pées dans un Appendice; le désir de ne point démembrer les suites qu’en a constituées Sainte-Beuve y conserve un certain désordre et même quelques répétitions. C’est un inconvénient inévitable. D’ autres notes qui se rattachent plus directement à l’article sur Joseph Delorme ou à la Biographie, ont été placées dans nos propres notes. 101. « Bories et ses compagnons », c ’est-à-dire les quatre sergents de La Rochelle (voir p. 65 n.). 102. Dans un article sur VAnniversaire du Génie du Chris­ tianisme (17 avril 1854), Sainte-Beuve, à propos de l’Essai sur les Révolutions, par Chateaubriand, écrit : « Il y a, au milieu de toutes les exagérations dç l’Essai, un sentiment touchant xixe
s iè c l e

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— Poètes. X. III.

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16*8

TA B LE G ÉN ÉRALE

S’établit a u x Délices a v e c son oncle, VII, 106. — Accompagne son oncle à Tourney, 115. — Paye les dégradations faites à Tourney, 120. — Voltaire lai adresse son Voyage à Berlin, XI, 45. — Eût été obligée de ca­ cher Voltaire s’il eût été minis­ tre, XIII, 33. D e n is (M. Ferdinand). Écrivain de la famille de Bernardin de Saint-Pierre, PL, II, 140. D e n n e - B a r o n (M .). Article sur lui, X', 380-388. D e n n e b y (M. Adolphe). Le Méde­ cin des enfants, XII, 515. D e n n y s . Le Pour et Contre d e l’abbé Prévost contient une no­ tice sur lui, PL, I, 283. D e n o n . S o n c o n t e Point de lende­ main, PL, I, 458. Denys, le géographe. Ses vers, guettés par André Ghénier, PL, I, 191.c D é p a r c i e d x . Rivarol p r e n d so n n o m , V, 63. Déplacé (M. Guy-Marie). Prépare l’édition du Pape de J. de Maistre, PL, II, 446. — Correspon­ dance de de Maistre avec lui, 448, 514-518. — Notice sur lui, par M. Collombet, 512. D e p p in g (M.)- Note sur Le Sage, II, 374-375. — Notice sur Mada­ me, mère du Régent, IX, 41. D e s a g e s (M.). Ami d e Mm 0 de Tracy, XIII, 202. D e s a ix . Droz sert sous lu i comme adjoint aux adjudants généraux, III, 167. — Friant placé sous ses ordres dans l’expédition d’Égypte, XIV, 59, 60. — Officier plus fait et plus mûr que Joubert, XV, 177. D e s a r p s . Stances à M. Desarps, de Campenon, IX, 445. D é s a u g i e r s . Supérieur à Béran­ ger par certains côtés, II, 289. d c\ '

— Un Désaugiers dans Le Sage, 369. — Sa lignée n’est pas morte, V, 384. — Un des der­ niers Français gais, VII, 1. — Santeul est un Désaugiers en vers latins, XII, 45. — Revient d’Amérique le plus gai des chan­ sonniers, après des malheurs, PL, II, 69. D e s B a r r e a ü x . Incrédule et scep­ tique, V, 526. — Gui Patin sur sa mort, VIII, 118. D e s b o r d e s - V a l m o r e (Mm «). Por­ trait de Latouche, III, 501-502. — Article sur ses Poésies inédi­ tes, XIV, 405-416. — Millevoye lui a donné le ton et la note, PL, I, 428. Revient d’Améri­ que élégiaque éplorée, PL, II, 69. — Semble avoir recueilli quel­ ques notes du souffle mélodieux de Léonard, 342. — Source de son premier génie, PF, 381. — Fait l’éloge de M“* Tastu, dans le présent volume, 1. D e s c a r t e s (René). N’a pas tou­ jours raison, II, 165. — Non avenu pour Huet, 178. — Im­ pression qu'il fait à bien des gens, 180. — Ses erreurs offus­ quent Frédéric, III, 194. — Mis en vers par l’abbé Genest, 213. — Fontenelle est son disciple, 315, 325. — Popularisé par Fontenelle, 329. — Sieyès avait du Descartes en lui, V, 196. — Détruit la scolastique, 204. — Retz discourt de sa philosophie, 252. — Perrault applique sa méthode à l’examen de la litté­ rature, 269. — Argument que. Voltaire lui prête sur l’existen e de Dieu, VI, 371. — Fernand Cortez n’aurait point conquis les Mexicains s’ils avaient eu un Descartes, VII, 58. — Enseigna le doute méthodique, 263. — Réfuté par La Fontaine, 527. -* . T oM e Ci/y/t-Ax. et

ET A N A L Y T IQ U E .

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Per sympathique à Gui Patin, D e s è z e , frère du précédent. Fon~ taries le fait nommer recteur VL/, 114. 132. — L’abbé Terrasd’académie à Bordeaux, PL, II, son sur lui, IX, 503. — Note sur 269. le chapitre de Nisard sur lui, XI, 465 . — Provoque l’émanci­ Des fo n ta in e s (l’abbé). Mis sur le tapis à Cirey, II, 219. — Met pation de l’esprit, XIII, 135. — Voltaire hors de lui, 277; XV, Résultats de sa méthode mise 222. — Distingue un sermon de en pratique, XV, 250. — L'abbé Massillon, IX, 15. — Réponâ à de Saint-Pierre persuadé qu’a­ une épître ue Duclos, 218. V — vant lui on ne raisonnait point Sur YHistoire de Louis XI, de avec solidité ni justesse, 253. — Duclos, 226. — Fréquente le La lecture de son éloge par Tho­ café Procope, XIII, 144. — Cor­ mas, événement décisif de la vie respondant de J.-B. Rousseau, d’Ampère, PL, I, 329. — Le car­ PL, I, 132, 134. — Salue J.-B. tésianisme jugé par Bayle, 367Rousseau du nom de Grand, 368. — Voltaire sur lui, 388. — 143. — Sa critique du Doyen de Est en philosophie ce que La killerine, de l'abbé Prévost, Fayette est en politique, PL, II, 281-282. — Ses numéros du 181. — N’aurait pu souffrir La Pour et Contre ne doivent pas Rochefoucauld, PF, 319. être mis sur le compte de l’abbé 3 e s c h a m p s , auteur d e la Revanche Prévost, 283. — Sur les romans forcée. Ami d’Andrieux, PL, I, de Le Sage, dans le présent 291. volume, 22. lIesch a m p s (M. Antony). Sa tra­ duction de Dante, XI. 206.— Ses D e s f o n t a i n e s (le botaniste). Roucher regrette de ne pouvoir vers sur George Farcy, PL,\, 234. suivre son cours, XI, 133. û e s ch a m p s (M. Émile). Sur M"1 ' de Girardin, III, 387. — Fait D e s f o r g e s , auteur du Poète. Sur Selmours et le Tour de faveur, la jeunesse de Delille, PL, II, 68. v en collaboration avec Latouche, 477. — Sur Latouche, 478, 491. D e s g a b e t s (dom Robert), prieur de l'abbaye de Breuil. Sur Des­ — Ami de Sophie Gay, VI, ^3. cartes, V, 252-253. — Rerime les ballades de Mon1 *). Jouedans Béré­ crif, XI, 466.—Musset faisant son D e s g a r c i n s (M1 nice, PL, I, 117. entrée dans son cercle intime, XIII, 361. — Auteur d’une can­ D e s g e n e t t e s , Son Éloge par Patate chantée à la distribution riset, I, 405. des prix de la Société des gens D e s h a y e s . Conversation avec Hen­ ri IV, VII, 273. de lettres, 453. — Sur la manie des périphrases (introduite par D e s h a y s , peintre. Critique de son saint Benoit mourant, par Di­ D^î-eau dans les vers, PL, I, 18. — Plume d'aigle, donnée par derot, III, 304. lui à Soumet, PL, III, 418. — D es H o o u È R E S (M .).so n mariage, PF, ,367. — Suit le prince de Allusion à lui, dans le présent Condé dans la Fronde et chez volume, 14. e s è z e (Raymond). Défenseur de les Espagnols, ibid. — Rejoint par sa femme, qui le trompe Besenval devant le Chàtelet, avec le prince de Condé, 36 8. — X II, 509.

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