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SEVERINE

D A U C O U R T- F R I D R I K S S O N

Salerni
Salerni
Cet ouvrage est le dix-neuvième de la collection 

Cet ouvrage a été publié avec le concours du


Centre national du Livre
et de la Communauté française de Belgique.

©  la lettre volée / ante post a.s.b.l.


www.lettrevolee.com

 ----
Dépôt légal : Bibliothèque royale de Belgique
e trimestre  – D///
S ÉV E R I N E

D AU C O U RT- F R I D R I K S S O N

Salerni
couleur ourse

filles convexes fières de leur corps citrouillé. visages aux yeux


dépapillés regardant sexement. pupilles dilatées des vieux et des
envieuses. art dévasté par cette pacotille d’éros aux airs postiches

différence implacable des sexes. herse où s’agripper ensemble.


adieu langage amour à refaire toujours

ce mot qu’ils ont qu’elles n’ont pas. qui se cache s’exalte en


saignements réglementaires


zone de partage. secrets en troc. espace mutuel à assouvir

tenter en tant que femme. courageusement tenter de ne pas


être autre. de ne pas tenter l’autre

dire clitoris sans les clarinettes

poète poétesse. mieux le poète la poète l’auteur l’auteure ou


encore l’écrivain l’écrivaine. bientôt la pute le put. se foutre du
genre des mots la question n’est pas là. pouvoir être homme
sans en être un et inversement (être femme sans en être une)
bref. être du genre indifférent


l’égalité des sexes fait divorcer la langue en ajoutant un genre aux
mots mais la langue honnête juste sans névrose n’a aucun mal à
abriter la différence à se scinder en deux à se plier en quatre

la langue dans tous les sens mais sans sexe n’est-ce pas

la langue désexe


s’évanouir la langue à l’endroit d’une femme où les autres sont
des hommes en s’étonnant du goût pas du dégoût. puis se
laisser redévaster par cet hétéro besoin de cyclope

galaxie intime dévorée. singerie inavouée d’images. tessons du


fantasme dépiautant ma petite Ourse

sexe niché dans les doigts que le mouvement console


comprendre l’inverse de la question


désir de l’homme. secret que je maintiens offert. l’homme
désire. désire unir caresse et partage. échoue réunit confidence
et plaisir

chacun la main dans la faim de l’autre. corps s’exténuant


jusqu’à l’existence

l’homme me malmène à bien m’oublie ne me prend plus


m’incarne

trouve la meilleure position pour me prendre en possession


peau à peau la plainte à l’œuvre si longue en place de soi artiste
monstre sur le faîte

tête ventre cœur réconciliés. incandescence qui fouille aimer


jusqu’à l’onde de choc. idiotie flamboyante où il fait bon se
consumer

le loup vu ensemble sans aucune peur de mes culottes en


tarentule


cuisses exercées à la couleur fauve

caresses fantômes dont l’entassement fond. désir aliéné à leur


redite. rechute d’une jouissance accoutumée à l’inactuel

visage aimé où prendre quelques aises. chair souterraine


distillant son paradis. inconscient au violon par le soupirail

couchée sur le côté les seins main dans la main écrasés à


l’homme. un de ces moments aussi exemplaire que momentané


écart bien accordé. silence bandé avant le lâcher de bondes.
schéma barbant d’après la baise quand dehors et dedans
repassent du tu au vous
sans vacarme

déshabiller la vie la laisser les mains vides. sans modèle. en


découdre

commencer par le point. contre la crue l’angoisse de l’absence


de fin. malgré le point le début tétanise

être avoir été. alchimie sur la page. présent à bâtir. être. avoir
été automne hiver. le grand œuvre. poèmes amoncelés que le
futur disperse. sur les marches


être poète. parler de soi aux autres des autres aux autres des
autres à soi. lire d’autres poètes. se parler entre poètes autres.
s’écrire entre autres. bien entre nous comme entre soi. en
empathie avec le monde

creuser présence amenuisée jusqu’au fatal bémol du roc jusqu’à


disparaître

un mot phare au bout de la langue clignote et tous les autres


mots assaillant par tous ses bouts la langue


mot sans préliminaires planté sur les terres vierges. mot mort
que l’écriture embrase. feu sans jamais de feu

venir de rien aller vers rien vitesse illimitée de l’âge en double


file alphabet dans l’angle mort

essayer encore une prothèse au mot mutilé. accepter de boiter


sinon boire s’envoyer ailleurs ou fumer du texte

aubaine du poème. beauté refaite ou révélée du corps des mots


devenant autres en étant mêmes devenant moi en étant eux


drame charmant de l’innocence sauvé par l’œil animal

humeur chinoise du jour métaphores en tutu sourire dans la


cerise des joues. le cœur se joue de ce boyau de syllabes et sa
fuite de gaz

écrire fait mourir finir

parfois sur la page tant de ratures. voile du mot doré toujours


raté. or qui ne dure pas des mots à l’ordure


papiers froissés. mots en coquille dans le clavier. moulin
d’imprimante. légende rémanente de l’écran. indigence s’en
allant conclure sur le parquet

marre de ce chant de sirène toujours au brouillon

règne de l’écriture où la reine vole de la vie à la vie

est-ce qu’on peut écrire rien


rien

désir violent d’écrire violence de son absence que le livre


endure

pas des poèmes des jingles bandants que j’invente contre le


vertige où ils me laissent bras ballants lorgnant la grande phrase
derrière les barreaux


ne pas perdre la voix du texte légère légère. trop digeste qui file
à sa flèche

tous les mots tendent vers le rêve à commettre

penchée sur la langue avec la même attention que sur le


berceau. langue à accoucher naissance reconductible à vie. les
mots autant d’enfants attendant la distribution. attentive à
chacun mais l’ailleurs en vue écrire l’abîme adverse à la fois en
et hors sans rien manquer de cette splendeur aveugle plus
brûlante que l’amertume qui peut toucher le cœur d’autrui


écrire les raisons d’être. à défaut

avec le geste chien l’amour renoncé le ventre du ventre avec le


plat du nom

mots pudiques qui me fuient m’agacent mots à séduire mais


qui me rendent inapte hébétée de leur intrusion silencieuse en
retrait sur le bord

mots en foule phrases en miettes venant traduire. quelle


langue ? demandant la lumière. échouant. contre-jour d’une
mort apparente. mots-interrupteurs


constante et éphémère mort sans énoncé des mots

mon livre et moi parfois nous nous reconnaissons


mutuellement mais souvent le consentement s’absente
salerni

de ville en ville ingénuité immobile de la vie. même sol simple


même parfum capital même insolite voyage

ciel mental sans une bulle. quelques nuages habiles. un ou deux


bidules aux airs bizarres de bromazépam

rues où divague un territoire immanent où par instant la réalité


tremble dévoilant son slogan sans intention qui n’attend que
moi parce que je le veux bien


la pluie passe à la renverse et les autos navrées tournent à
l’intempérie avec ce temps de taupe

mots apportés d’ailleurs par portable. mobiles des gens dans les
automobiles détails muets des conversations entaillées par les
klaxons. conversations souvent sans mobile et bruit insup-
portable des mots qu’on entend (pas)

certains confondent n’avoir pas le droit et ne pas avoir le droit.


l’absence et l’interdit les droits de l’homme et le droit à
l’absence d’inter-dits


certains en veulent dans la vie. pourquoi ne pas vouloir de la
vie. air sans apparat rivages cuits. festons incrédules

courir après le succès l’argent. après la consécration courir dans


l’espace cru du temps après l’avant avec la mort qui nous court
après. ou choisir une vie qui ralentit car elle n’aime pas finir

tenir. tenir sans sitôt se rabattre sur rien bouclier aux


dimensions absentes

providence à l’étroit se faire une vie capable et sans contrat


une chose l’autre pas davantage. fi de la suite. règne du senti de
la tension. péripéties du fi quand il trépigne ne veut pas insister
pas expliquer pas s’imposer. fi de l’intelligence. juste causer
sans cause. bien moins bon marché que penser

chercher le secret de l’informe fuir la splendeur de ce qui se


montre. que d’un débord du corps il vaut mieux trouver

laisser le regard regarder le temps sans entamer la parole qui s’y


retranche


temps fait paysage. paradis de dictionnaire où la géographie
s’abstient

le regard voit son absence toute. parfois l’abîme se dénude


s’éblouit sans qu’aucun mot le ramasse

bonté déserte de la rue. calme crachant ses tours dans l’humeur


hachée des feuilles et monsieur et madame ne laissant qu’un
rien d’ombre dans le sillage du chien

pas d’espoir aujourd’hui. quelques sursauts datant d’hier. grâce


détenue à l’unanimité


la durée suborne tout. sauf quelques bonheurs si déflagrants
que la durée semble un instant indélébile puis repartent. où

ce qui ne va pas. entière étendue d’où poèmes un à un


s’effacent

lecture qui se perd suspendue au texte et soupire sans voix


l’extrême beauté de l’avenir au point mort

l’ailleurs où elle nous laisse. notre propriété privée d’intérieur


grandie dare-dare

l’enfant veut être grande ne sait pas encore regretter ne ressent


pas encore l’adulte exil

lait bu au biberon à six ans. nostalgie. adieux revécus déjà une


enfance dans l’enfance

ne pas colmater la détresse de l’enfant. échange empêché


adversaire tenu muet vérité condamnée comme l’enfant à
l’enfance


l’enfant regarde peut ne faire que ça peut ne rester qu’avec elle-
même. l’autre en face coagulé

préférer que l’ennui apprivoise l’enfant. ne pas condamner


l’enfant à l’apprentissage cette nuit de remplissage à la con

trésor timide du monde autour. menotte ravie rêvant d’en


attraper vite tout reflet

sang qui un jour trouve son chemin. contretemps dans


l’entrejambe. trou nié qui dès lors peut cesser de s’ennuyer


heures écarlates fatras d’hormones humeur dentelle d’un cœur
sans laisse. corps pressé d’élucider ce combat de coqs

désir avachi qu’un requin renverse. l’enfant délivrée. liberté.


liberté d’ivg (ivg violette où le choix vient gésir)

l’enfant va dans sa cachette blessée. refuge expert en tempête


petit trou de mots où le chagrin se venge

en équilibre sur un amour qui aime encore malgré la mort


après avoir été éprouvée par les vicissitudes du destin trouve le
fil de sa propre histoire s’appartient est ce qu’elle rêve. rêve ce
qu’elle est plus de décalage dort tranquille

fenêtre des songes. derrière la fenêtre voltige du remède. drame


écrit de la clé perdue

divorce du monde. pense entrer au couvent devenir bonne


sœur bonne fille surtout pas bonne mère. au nom du père


recluse au gré de l’autre elle femme muette sceptre de mère
enfant provisoirement incendiée car l’enfant est en elle
enceinte attendant sa restitution

enceinte elle est le couvent où le monde s’interne

lieu d’accueil sans lumière elle corps solaire pour d’autres


famine à demeure balancée sur le lustre

les bords du corps changent ouvrant l’abîme où croît une


flamme. cheminée trop étriquée. elle en carence neuf mois
congédiée


vers le terme une embrasure sa voix remonte de sa source
l’ombre antique du désir mais l’œuvre lui incombe et l’enfant
en elle la porte qui se retourne

de dedans le sacre s’apprête. corps carillonnant déhanché par la


douleur. elle enfin exhumée. tourment dont elle sait alors qu’il
s’épuisera le premier

pas de retour pas de virage pas d’ombre. humanité en poudre


solitude flambante. suspension de la langue puis toute la langue
terriblement intacte nommant celui qui vient


fœtus ignorant même l’abri qui s’efface

aspirant en naissant au couchant. peur n’en finissant plus de ne


pas mourir. elle l’orient lui rassemblant tous ses levants et
s’accouchant

neuf mois accompagné. entrée en scène. minuscule corps


d’hiver. sourire du sein

usage perdu de la nudité. habitude de naissance aussitôt


habillée. carnation de sous-bois sous l’étoffe


intérieur débutant son repli. immense douceur d’un visage
neuf sans ombre jamais portée. douceur en détresse mais corps
faits mots. secret du jour dans le jour

délivrance. renaissance du désir dans le deuil de l’attente

le bébé pleure avec son lit on arrive on arrive la tétée en tête

être mère condamnation à vivre


un câlin calfeutré un rot qui ratatouille un ventre à l’aventure.
maux sans mots de bébé

effusions solitaires du lait atterré qui sans retenue par vagues


s’apprête à la tétée

impatience du sein qui se déshabille exacte température de lait.


vie blanche bientôt se teintera d’espoir

sein donné amour concret bien avalé l’amour digéré dare-dare


temps manquant un bébé suçant le téton le lait l’emplissant les
mots ligne à ligne se vidant sur l’écran

liberté suspendue au silence d’une sieste. velours fatigué des


choses. jour après jour plusieurs fois la nuit dans la soie des
mères

sommeil usé souvenir d’un rêve possédé en pause avec


inquiétude. et reprise à vélo d’insomnie


un rêve beau et peau inondant encore l’aphasie du jour

les enfants sont nés ceux qui furent de passage en elle

la vie traîne en largeur. vergetures de la destinée

désirs restés désirs connaissance écaillée hantise acoquinée.


chemin de grandir perdu en pays intime
il me reste beaucoup à manger
pour que tout me parle

certains jours où la vie se vit. d’autres où vivre seulement


s’écrit. le reste où vivre s’implore et où chaque soir meurt pour
oublier son jour et que le matin pleuve

vivre rien écrire vivre ce contraire indocile d’aboutir qui est


noir noir

(urgent) cherche bonheur compatible pour greffe de langue


ne pas chercher le bonheur savoir ne pas être heureuse fuir
l’isolement aimer la solitude

forme où je me glisse fossile d’une absence sans goût. le monde


et toi ne m’appartiennent pas et parfois je me dis où est le
monde (l’amour) ? dans le texte avant l’amour (le monde). à
moins qu’inversement

j’aimerais continuer à faire simple mais simple ne se fait pas.


simple se mérite

me bourrer de fantasmes pour les périodes d’amour maigre


ne jamais écrire ce qui peut se dire écrire ce qui ne peut que
s’(entendre)

camper sur le vide embusqué que les mots sans vacarme parfois
ébranlent

digérer tous les mots. ceux qui éteignent alors que d’autres
étreignent. ceux où s’enclave ma langue contenue dans la
langue


m’inventer (art de vivre) une âme digne d’être rendue

qui n’espère rien de ses espoirs qui voudrait s’oublier qui


souffre en cristal

présence de plus en plus rare aux abords sans prémisses.


ignorance que se coltinent les mains

jusqu’où faudra-t-il se dénuder ? dire que j’ai été si heureuse


d’être découverte


la soif se perd dans le nuage la pluie qui ne vient pas

l’insu se tait l’inconnu se voile l’étonnement s’oublie. nœud sur


le chemin de la découverte déraison du monde en joue vieillir.
mal étrange

la vie qui vit trop vite accumuler la vie. s’abriter dans le boyau
du temps. exagérer. désavouer les mots ce rempart déchaîné
entre soi et l’ineffaçable


se taire sourire ne plus sourire savoir être d’ailleurs ailleurs
s’adapter s’aimer étrangère

à côté l’homme dort recto verso. la nuit n’a qu’un désir (rentrer
à la maison)

corps rétracté autour des oreilles tendu vers l’envers du son.


mousse de mot d’un chant écouté jusqu’à la rouille

cœur plâtré. réflexe accidenté. passion de cheval tout


emberlificotée


une onde a percé et cherche la fin pour s’y étaler. fin en
surnombre somme toute étanche condamné à rester la fin

migration de pareil à jamais

les larmes des fioritures pour sourire inachevé

le livre trop nombreux laissé à regret à sa vibration


livre arrivé au point où il peut (se taire)

arrière-plan bridé face auquel se tenir. haleine retenue jusqu’au


naufrage

accord anticipé des corps. sueur des regards narration sans


langage. corps à corps hantant les mots admirable silence
d’astre. soif clémente beauté soudaine beauté d’eau

une trace sur les planches nues une place encore vivante. scène
vierge embrasée mise à vie par l’absence


enfin la fièvre où je me noie revenant génération suivante
debout tout près fièvre avec laquelle on est bien mieux
ensemble

présent que les mots traquent présent qui resterait me prendrait


dans les yeux que vous comprendriez en m’emmenant
table

Couleur ourse . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 

Sans vacarme . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 

Salerni . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 

Grandie dare-dare . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 

Il me reste beaucoup à manger pour que tout me parle . . . . . 


Ce texte a été achevé en septembre .
SÉVERINE DAUCOURT-FRIDRIKSSON vit entre Paris et Reykjavik.
Née en  à Belfort, elle a fait des études de lettres supérieures
classiques, de psychologie clinique et de psychanalyse. En , elle
exerce brièvement le métier de psychologue avant de collaborer
pendant six ans au Journal des psychologues. Boursière du CNL en
, elle a publié dans les revues Petite, Action poétique, Le Nouveau
Recueil, Décharge, Supérieur inconnu, entre autres, et dans l’Anthologie
de la Biennale des poètes en Val-de-Marne (Tours, Farago, ). Elle
est l’auteur de L’Île écrite (Remoulins-sur-Gardon, Jacques Brémond,
) couronné par le prix Ilarie Voronca. Elle a traduit des nouvelles
islandaises de Thorarinn Eldjarn, Des perles et du pain (Caen, Presses
universitaires de Caen, ), ainsi que plusieurs textes pour le volume
d’Action poétique sur la poésie islandaise (n° , ). En , elle
compose un montage poétique (Et ne va malheurer de mon malheur ta
vie, mis en scène par Éric Ruf au Studio Théâtre de la Comédie-Française)
et fait paraître un album de chansons, Bláa, au printemps .
Cet ouvrage a été achevé d’imprimer
sur les presses de l’imprimerie Snel Grafics
à Vottem (Belgique) en avril 
pour le compte des éditions de La Lettre volée.
penchée sur la langue avec la même attention
que sur le berceau. langue à accoucher naissance
reconductible à vie. les mots autant d’enfants
attendant la distribution. attentive à chacun
mais l’ailleurs en vue écrire l’abîme adverse à
la fois en et hors sans rien manquer de cette
splendeur aveugle plus brûlante que l’amertume
qui peut toucher le cœur d’autrui

SEVERINE DAUCOURT-FRIDRIKSSON

ISBN ---- € ,

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