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Denis Bertrand

Précis de

sémiotique littéraire

Sommaire

INTRODUCTION

 

7

Première partie Parcours de la méthode

Chapitre 1 Précis de sémiotique

23

1. Éléments d'analyse

 

23

2. Synthèse et perspectives

28

Synthèse

 

31

Chapitre 2 La résistance du texte

32

1. Préalables

 

32

2. La

dimension énonciative

35

3. Le parcours pragmatique du sujet

37

4. Le

parcours

passionnel

39

5. Le

parcours

analogique

42

Synthèse

46

Deuxième partie Discours et énonciation

Chapitre 3 L'énonciation en sémiotique

49

1. Éléments d'histoire conceptuelle

50

2. Praxis énonciative

 

54

3. Opérations énonciatives

57

4. Énonciation

et interaction

61

5. Perspectives

actuelles

63

Synthèse

69

4

Précis de sémiotique littéraire

Chapitre 4 Positions énonciatives

70

1. La question du point de vue

70

2. Point de vue et perception

78

Synthèse

94

Troisième partie

Figurativité

Chapitre 5 Approche de la figurativité …………………………………………….97

1. Présentation théorique ………………………………………………………

2. Figurativité, iconicité et « impression référentielle »

…………………….……122

97

Synthèse

…………………………………………………………………………

130

Chapitre 6 Figurativité et thématisation : l'effet de profondeur

131

1. La gradualité du figuratif

131

2. Figurativité, entre iconisation et thématisation

138

Synthèse

146

Chapitre 7 Figurativité et perception

147

1. L'esthésie

147

2. Les enjeux véridictoires de la figurativité

153

Synthèse

164

 

Quatrième partie

Narrativité

Chapitre 8 De l'analyse du récit à la narrativité

167

1. Aperçu historique

167

2. La syntaxe narrative : étude de cas

175

Synthèse

180

Chapitre 9 Éléments de narrativité

181

1. Le modèle actantiel

181

2. Le schéma narratif

184

Synthèse

191

Chapitre 10 Parcours actantiels et syntaxe modale

192

1. De la syntaxe actantielle à la syntaxe modale

192

2. La modalité en sémiotique

194

Sommaire

5

3. Le sujet et l'objet

…………………………………………………………

4. L'objet et la valeur …………………………………………………………206

200

5. Le Destinateur et le sujet …………………………………………………

214

Synthèse ………………………………………………………………………

221

Cinquième partie

Affectivité

Chapitre 11 Sémiotique des passions ………………………………………….225

1. La localisation de l'espace passionnel ……….………………………………

225

2. Éléments d'analyse des passions …………….………………………………

230

3. Un dispositif passionnel …………………… ………………………………

236

Synthèse ……………………………………….…………………………………238

239

1. Le simulacre .………………………………

2. Les marques de l'« éprouver » ……………………………………………….248

Synthèse ………………………………………………………………………….250

Chapitre 12 L'énonciation passionnée ……

…………………………………

……………………………….239

CONCLUSION : la sémiotique et la lecture ……………………………………251

Glossaire …………………………………………………………………………260

269

Bibliographie ……………………………………………………………………

Chapitre 3

L'énonciation en sémiotique

« Où maintenant ? Quand maintenant ? Qui maintenant ? Sans me le demander. Dire je. Sans le penser. » S. Beckett, L'Innommable (incipit).

Si on envisage de façon cavalière l'histoire de la linguistique en France, on peut être tenté de qualifier ses trois grandes décennies à l'aide de trois mots clefs : « structure » pour les années 1960-1970, « énonciation » pour les années 1970-1980, « interaction » pour les années 1980-1990. Les linguistes de la première période envisagent le langage à travers les relations entre les formes qui le constituent, en sémantique comme en morpho-syntaxe, indépendamment du sujet de la parole : ils mettent l'accent sur le système de la langue et développent les procédures structurales qui permettent de l'objectiver et de le décrire, sur le modèle qui avait fait d'abord le succès de la phonologie. Ceux de la deuxième période, prenant en partie le contre-pied du

structuralisme, accordent la priorité au sujet parlant et considèrent qu'on ne saurait envisager le langage qu'à travers l'activité énonciative : puisque c'est elle qui détermine en réalité le statut des formes linguistiques, ils mettent l'accent sur l'exercice de la

parole. Benveniste écrit : « Bien des notions en linguistique [

apparaîtront sous un

jour différent si on les rétablit dans le cadre du discours, qui est la langue en tant qu'assumée par l'homme qui parle, et dans la condition d'intersubjectivité qui seule rend possible la communication linguistique 1 . » Au cours de cette période triomphe la pragmatique invitant à envisager le sens « en action », à la suite de l'ouvrage célèbre d'Austin, Quand dire, c'est faire, qui a mis en évidence la dimension performative du langage. Prenant acte de ce nouvel éclairage, les linguistes de la troisième période

placent au centre de leurs préoccupations la dimension interactive, dialogique et

]

1. É. Benveniste, Problèmes de linguistique générale, I. op. cit., p. 266.

50 Discours et énonciation

conversationnelle, et s'opposent alors à la tendance « égologique » de la période précédente en prenant à la lettre la réflexion de Benveniste et en considérant qu'on ne peut appréhender l'étude du langage autrement que dans la dimension intersubjective qui lui est inhérente. Dans ce contexte, la position de la sémiotique est paradoxale. Greimas déclarait en 1976 que, pour lui, « la réflexion sur le statut de la langue a été, dès le commencement, indissolublement lié à la dimension discursive de sa manifestation en tant que parole 2 ». Et pourtant, la sémiotique, comme on l'a vu, est clairement enracinée dans une approche structurale. Elle fait abstraction du sujet énonciateur pour mettre à nu l'organisation interne des dispositifs signifiants : structures élémentaires telles que le carré sémiotique, structures narratives centrées sur l'actant, structures discursives tissées en isotopies. Cette conception sémiotique laisse peu de place à l'énonciation, et encore moins à l'interaction. En réalité, elle privilégie clairement l'usage, c'est-à-dire la dimension sociale du langage qui organise et dépose dans la mémoire collective le thesaurus structuré des formes signifiantes. Elle cherche ainsi à comprendre avant tout les conditions du partage culturel du sens. Avant de revenir de manière plus détaillée sur ce point et sur la conception de l'énonciation qui en découle, nous allons retracer à grands traits l'histoire des rapports complexes que la sémiotique greimassienne a entretenu avec la problématique énonciative.

1. Éléments d'histoire conceptuelle

Alors même que l'énonciation apparaissait de plus en plus, au cours des années 1970, comme la notion faîtière de toute la recherche linguistique, son statut er sémiotique restait ambigu : elle faisait problème. Tout en reconnaissant son importance critique par rapport au structuralisme formel, le sémioticien percevait l'énonciation et sa « situation » comme l'entrée de droit de l'univers extra-linguistique dans l'immanence si laborieusement construite de l'objet-langage il se méfiait d'un sujet de la parole souverain, il redoutait, sous l'invocation de l'ego ou sous couvert de dialogisme, le retour à l'ontologie du sujet qui caractérisait particulièrement les études littéraires. Cette question du statut de l'énonciation et de son sujet constitue donc un des points de discussion essentiels di la sémiotique avec les autres disciplines du langage et du sens. Entre son éviction méthodologique initiale et sa réintégration dans le corps de la théorie, sou la forme double de l'usage et de la mise en discours, on peut souligner quelques moments cruciaux de cet itinéraire.

2. « Entretien avec A.J. Greimas sur les structures élémentaires de la signification », in F. Nef (éd.) Structures élémentaires de la signification. Bruxelles, Complexe-PUF,

1976.

3. L ' énonciation en sémiotique

51

1.1. Éviction

Loin d'être ignoré, le problème s'est posé à Greimas dès le milieu des années 1960, dans Sémantique structurale, où il a été clairement tranché : la description sémantique du

texte énoncé doit être conduite en rejetant hors de son champ de pertinence l'activité énonciative du sujet parlant. Il s'agissait de construire l'objectivation du texte. Celle-ci implique, écrit-il, « l'élimination du paramètre de la subjectivité » et des principales catégories qui le manifestent : la personne, le temps de l'énonciation, les déictiques spatiaux, les éléments phatiques. Cette élimination, strictement méthodologique, dessinait en réalité, et pour ainsi dire en creux, l'espace d'une analyse énonciative de l'activité de discours. Anticipant la distinction entre les opérations de débrayage et d'embrayage (cf. infra), la démarche sémiotique se proposait alors de circonscrire l'analyse dans le seul cadre du discours débrayé afin de « garantir l'homogénéité de la description elle-même 3 ». L'énonciation ainsi rejetée se trouve alors réduite à une définition liminai r e articulant la fameuse dichotomie de Saussure langue/parole : le

sujet du discours n'est qu'une instance virtuelle, « une instance construite [

pour

rendre compte de la transformation de la forme paradigmatique » du langage système ou langue , « en une forme syntagmatique » procès ou parole 4 .

],

1.2. Présupposition

Cette éviction radicale, mais provisoire, a pu être remise en question lorsque s'est fait jour la possibilité de réintégrer la problématique de l'énonciation à l'intérieur du dispositif d'ensemble de la théorie sémiotique, depuis ses postulats jusqu'à ses procédures descriptives. Une nouvelle définition du statut de l'énonciation se présente alors, développée par Greimas à l'occasion d'une réflexion sur le discours poétique où le « paramètre de la subjectivité » peut être considéré, plus qu'ailleurs, comme un élément essentiel. Permettons-nous une longue citation : « On doit chercher à déterminer le statut et le mode d'existence du sujet de l'énonciation. L'impossibilité où nous nous trouvons de parler, en sémiotique, du sujet tout court, sans le concevoir nécessairement comme faisant partie de la structure logico- grammaticale de l'énonciation dont il est l'actant-sujet, montre à la fois les limites dans lesquelles s'enferme de parti-pris notre réflexion sémiotique et le cadre théorique à l'intérieur duquel son statut peut être précisé. Ou bien l'énonciation est un acte performateur non linguistique et échappe, comme tel, à la compétence du

3. A.J. Greimas, Sémantique structurale, op. cit., pp. 153-154.

4. A.J. Greimas, Sémiotique et sciences sociales, op. cit., p. 11.

52 Discours et énonciation

sémioticien, ou bien elle est présente d'une manière ou d'une autre comme un présupposé implicite dans le texte par exemple , et alors l'énonciation peut être formulée comme un énoncé d'un type particulier, c'est-à-dire comme un "énoncé dit énonciation" parce qu'il comporte un autre énoncé au titre de son actant-objet, et dès lors elle se trouve réintégrée dans la réflexion sémiotique qui cherchera à définir le statut sémantique et grammatical de son sujet 5 . » De cette manière, la place de l'énonciation est reconnue dans la mesure, et dans la mesure seulement, où elle est logiquement présupposée par l'existence de l'énoncé. Puisqu'on assume ce fait que, dans toute relation prédicative, la présence d'un actant-objet implique celle d'un actant- sujet et inversement, il suffit de connaître l'un des actants pour pouvoir déduire l'existence de l'autre : ici, on connaît « l'objet-énoncé », c'est le texte, on peut donc inférer à partir de lui l'existence de l'actant-sujet. L'opération, certes, est complexe, mais elle illustre bien l'exigence formelle de la démarche. Elle permet de localiser, stricto sensu, le sujet énonciateur : avant tout sujet logique, il est une pure et simple position. Instance théorique dont on ne sait rien au départ, ce sujet constitue peu à peu, au fil du discours, son épaisseur sémantique. Son identité résulte de l'ensemble des informations et des déterminations de tous ordres qui le concernent dans le texte. C'est donc seulement à partir des connaissances que nous avons de l'énoncé que cette instance peut être appréhendée, selon une démarche en amont et non l'inverse. Les formes structurelles organisatrices du discours-énoncé, au premier rang desquelles les structures actantielles, vont alors être mobilisées et transposées pour décrire cette récurrence d'énonciation qui accompagne la totalité du discours. Dans la perspective de l'analyse textuelle, la sémiotique s'intéressera en premier lieu aux figures de l'énonciation manifestées et mises en œuvre à l'intérieur même du texte, celles qui relèvent de ce qu'on appelle alors « l'énonciation énoncée ». Celle-ci installe, de manière simulée, la présence et l'activité des sujets de la parole, celles du narrateur* et celles des personnages, dans le monologue ou dans le dialogue par exemple, qui reçoivent la totalité de leur définition des énoncés eux-mêmes. Quant au sujet de l'énonciation « réelle », celui de la scène intersubjective de la communication, auteur ou locuteur, il est toujours inévitablement repoussé dans l'implicite : il est pris dans la chaîne récursive du « je dis que je dis que je dis, etc. », et reste en lui-même inaccessible. Il ne se manifeste que par les simulacres linguistiques d'anciennes énonciations énoncées (« je dis, je pense, il me semble », etc.) qui relèveront donc des critères d'analyse qui permettent d'appréhender celles-ci. Car, pour Greimas, « on ne voit pas comment, sans retomber dans l'ontologie du sujet dont la sémiotique littéraire

5. « Pour une théorie du discours poétique », in A. J. Greimas (éd.), Essais de sémiotique poétique, Paris, Larousse, 1972, p. 20.

3. L'énonciation en sémiotique

53

a eu tant de peine à se libérer, on puisse concevoir la définition du sujet de l'énonciation autrement que parla totalité de ses déterminations textuelles 6 ». Le sujet du discours est alors conçu comme une instance en construction, toujours partielle, incomplète et transformable, que l'on saisit à partir des fragments du discours réalisé.

1.3. Médiation

Un pas de plus a été accompli dans cette direction, lorsque la longue recherche sur les différents niveaux de structuration de la signification s'est trouvée stabilisée, vers la fin des années 1970, avec la présentation de l'économie générale de la théorie dans le parcours génératif de la signification. On se souvient (cf. chap. 1) qu'en allant des structures les plus profondes vers les structures les plus superficielles, les strates d'articulation du sens se convertissent l'une en l'autre selon un parcours de complexification et d'enrichissement progressifs. Dans ce parcours, l'énonciation apparaît alors comme l'instance de médiation et de conversion cruciale entre structures profondes et structures superficielles. Au moyen de l'opération de « mise en discours », elle aménage le passage des structures élémentaires et sémio-narratives virtuelles, considérées en amont de l'énonciation comme un stock de formes disponibles (une grammaire), aux structures discursives (thématiques et figuratives) qui les actualisent et les spécifient chaque fois à l'intérieur du discours qui se réalise. Le sujet énonciateur est ainsi installé à la croisée des contraintes syntaxiques et sémantiques qui déterminent sa compétence et de l'espace de liberté relative que suppose l'effectuation du discours. On peut discuter cette conception et considérer, comme on l'a proposé plus haut (chap. 1), que c'est l'ensemble du parcours qui se présente comme un modèle possible de l'énonciation. On ferait ainsi mieux apparaître sa double dimension : celle qui relève des codifications de l'usage d'une part et celle qui renvoie à l'effectuation à chaque fois singulière du discours de l'autre. L'originalité de l'approche sémiotique dans ce domaine est en effet, selon nous, de souligner avec netteté au sein de l'activité énonciative ce qui vient de la praxis sociale et culturelle du langage pour innerver le discours en acte. C'est à cette praxis que se rattachent par exemple les attentes génériques, dont la prévisibilité guide nos attitudes de lecteurs, dès que nous entreprenons la lecture d'un texte, comme notre comportement de locuteurs, dès que nous prenons la parole.

6. Ibid., p. 21.

54 Discours et énonciation

2. Praxis énonciative

L'effort théorique de la sémiotique repose en partie sur une double critique du « sujet » et de la « réalité ». Cette critique non philosophique est fondée avant tout sur la crainte de retrouver ces notions psychologisées ou ontologisées au sein même de la description. Il s'agit de se maintenir aussi rigoureusement que possible dans la réalité de l'objet textuel à construire, la seule à laquelle on ait véritablement accès dans le cadre du projet sémiotique. L'essentiel est alors de localiser et de mettre à nu ce qui, conditionnant les parcours et les partages du sens, commande l'exercice du discours. C'est là qu'on trouve la force régissante de l'usage*.

2.1. Structure, usage, histoire

Lorsqu'on parcourt l'ouvre de Greimas, on est frappé de constater combien cette question de l'usage la traverse de bout en bout, depuis Sémantique structurale, où il note que « le caractère idiolectal des textes individuels ne nous permet pas d'oublier l'aspect éminemment social de la communication humaine » (p. 93), jusqu'à Sémiotique des passions, où l'expérience individuelle de la passion est rapportée aux « taxinomies passionnelles » sélectionnées par les cultures (pp. 89-90), déposées dans le lexique de la langue, structurées et valorisées par les discours, notamment littéraires. L'usage a donc un statut conceptuel très fortement affirmé en sémiotique, en relation avec les

concepts de système et d'histoire d'un côté, et avec le concept de parole de l'autre. Dans le cadre théorique de la sémantique structurale, Greimas établissait clairement le rapport entre la disponibilité du système (l'infinité des combinaisons possibles entre les unités minimales de sens) et ce qu'en actualise tel ou tel état de langue (les significations effectivement réalisées) : « Aucune langue n'épuise sa combinatoire

elle laisse une marge de liberté plus que suffisante aux manifestations

ultérieures de l'histoire 7 . » II faut remonter à Hjelmslev pour apercevoir l'enjeu de cette problématique. C'est lui qui a proposé en effet de substituer le concept d'usage à celui saussurien de parole, dans la célèbre dichotomie langue/parole (qu'il a rebaptisée schéma/usage). La parole renvoie exclusivement à l'exercice libre et individuel de la langue, présenté comme la promesse d'une créativité indéfinie, alors que l'usage renvoie à l'inverse aux pratiques peu à peu sédimentées par les habitudes des communautés linguistiques et culturelles au cours de l'histoire. Cette notion permet donc de rendre compte de la relative clôture de la manifestation « par rapport aux possibilités que définit

théorique, [

]

7. A.J. Greimas, Sémantique structurale, op. cit., pp. 109-110.

3. L'énonciation en sémiotique

55

la structure ». Celle-ci, par nature infiniment ouverte, « ne reçoit sa clôture que de l'histoire » ; l'histoire « ferme la porte à de nouvelles significations, contenues, comme virtualités, dans la structure dont elle relève 8 ». Le discours social est tramé de confi- gurations toutes faites, de blocs « pré-contraints » et prêts à l'emploi, qui sont des produits de l'usage et se déposent, à titre de primitifs, dans le système de la langue. C'est donc l'utilisation de la structure de signification qui définit l'usage. Que cette définition soit envisagée positivement comme l'ensemble des choix effectués ou négativement à partir des contraintes et des incompatibilités sémantiques imposées , dans tous les cas l'usage « désigne la structure fermée par l'histoire 9 ». C'est ainsi que ses produits résultent de la praxis énonciative. On peut donc dire que « la clôture de notre condition d'homo loquens » se fonde sur les deux ordres de contraintes qui enserrent la réalisation du discours, celles qui sont imposées a priori par les catégories morpho-syntaxiques, et les limites, d'ordre socio-culturel, qu'imposent l'habitude, les ritualisations, les schémas, les genres, et jusqu'à la phraséologie qui moulent et modèlent à notre insu la prévisibilité et les attentes de sens. Le résultat est en apparence paradoxal : on se représentait intuitivement en effet le système comme un ensemble clos de règles et la parole comme l'exercice souverain d'une liberté (« la liberté de parole »). L'analyse renverse les propositions en mettant l'accent au contraire sur le jeu des contraintes qui s'imposent à toute énonciation par-delà le seul dispositif stabilisé des régularités grammaticales. Ainsi, plutôt qu'une dichotomie, c'est une « trichotomie » qui permettrait de rendre compte de cette réalité où, entre la parole et le système, s'inséreraient les produits de l'usage que le locuteur actualise et qui conditionnent une communication efficace.

2.2. L'impersonnel de l'énonciation

On comprend que l'énonciation individuelle ne puisse être envisagée indépendamment de l'immense corps des énonciations collectives qui l'ont précédée et qui la rendent possible. La sédimentation des structures signifiantes, résultant de l'histoire, détermine tout acte de langage. Il y a du sens « déjà-là », déposé dans la mémoire culturelle, archivé dans la langue et les significations lexicales, fixé dans les schèmes discursifs, contrôlé par les codifications des genres et des formes d ' expression que l'énonciateur, lors de l'exercice individuel de la parole, convoque, actualise, réitère, ressasse, ou au

8. A.J. Greimas, Du sens, Paris, Seuil, 1970, pp. 110 et 150.

9. Ibid., p. 111.

56 Discours et énonciation

contraire révoque, récuse, renouvelle et transforme. L'impersonnel de l'énonciation régit l'énonciation individuelle et celle-ci parfois s'érige contre lui. La parole,

se fige et se gèle à l'usage, donnant naissance, par des

redondances et des amalgames successifs, à des configurations discursives et des stéréotypies lexicales qui peuvent être interprétées comme autant de formes de "socialisation" du langage 10 ». Le surplomb de la praxis énonciative sur l'engagement singulier dans la parole en acte est une donnée première : l'énonciation, pour son faire, convoque les produits de l'usage qu'elle actualise en discours. Lorsqu'elle les révoque, elle peut les transformer, donnant lieu à des pratiques innovantes, créatrices de rapports sémantiques nouveaux et de significations inédites. Et ces énoncés à leur tour, s'ils sont pris en charge par la praxis collective pourront être reversés dans l'usage, s'y sédimenter et devenir comme tels convocables avant de s'user et d'être révoqués. L'écriture littéraire, tendue entre conservation et révolution des formes, associe étroitement ces deux mouvements. L'approche de la composante passionnelle illustre particulièrement le phénomène : les lexicalisations passionnelles, déposées dans la langue par l'histoire et par l'usage, offrent des structures d'accueil aux états d'âme effectifs, leur conférant leur statut, leur sens et leur valeur. Ceux-ci, et avec eux les sujets passionnels qui les incorporent, prennent forme à travers la grille lexico- culturelle que la langue leur propose. Cette dialectique de la praxis (sédimentation/innovation) interroge donc en priorité l'épaisseur culturelle du sens. Dans cette perspective, le rejet méthodologique de l'énonciation n'était bien que provisoire. L'exercice individuel de la parole a beau être déterminé par son usage social, c'est néanmoins par lui que le langage se manifeste et que le sujet se constitue. Cette dimension essentielle a de fait été réintégrée par les sémioticiens qui se sont appuyés pour ce faire sur la définition bien connue de Benveniste : « L'énonciation est cette mise en fonctionnement de la langue par un acte individuel d'utilisation 11 . » À cette définition est liée étroitement la notion de discours, qui est, comme on l'a vu au début de ce chapitre, « la langue en tant qu'assumée par l'homme qui parle, et dans la condition d'intersubjectivité, qui seule rend possible la communication linguistique 12 ». L'énonciation est ainsi comprise comme la médiation entre le système social de la langue et sa prise en charge par une personne individuelle dans sa relation avec autrui.

« idéalement libre, [

]

10. A.J. Greimas, « Sémiotique et communications sociales », in Sémiotique et sciences sociales, op. cit., pp. 51-52. 11. É. Benveniste, « L'appareil formel de l'énonciation », Problèmes de linguistique générale, t. II, chap. V, op. cit., p. 80. 12. É. Benveniste, « De la subjectivité dans le langage », Problèmes de linguistique générale, t. I, chap. XXI, op. cit., p. 266.

3. L'énonciation en sémiotique

57

Elle a donné lieu en sémiotique à une analyse de ses mécanismes : ce sont les opéra- tions énonciatives.

3. Opérations énonciatives

Ainsi peu à peu réintégrée dans l'économie d'ensemble de la théorie, l'énonciation peut alors être modélisée, au moyen des deux opérations corrélées du débrayage* et de l'embrayage*. Greimas a emprunté à R. Jakobson le concept de shifter (= embrayeur) qui désigne, pour le linguiste russe, les unités grammaticales dont la signification « ne peut être définie en dehors d'une référence au message 13 », et qui ne peuvent donc être interprétées qu'en relation avec l'énonciation elle-même. L'embrayeur, depuis la marque grammaticale des première et deuxième personnes jusqu'aux signaux indirects comme le soulignement dans le texte par exemple, manifeste la présence du sujet de la parole.

3.1. Débrayage

La sémiotique, en intégrant ce concept, le scinde en deux termes complémentaires, le débrayage et l'embrayage. On peut ainsi représenter le phénomène énonciatif en considérant, au départ, l'espace anté-prédicatif où le discours se forme. L'énonciateur, lors de l'événement de langage, projette hors de lui des catégories sémantiques qui vont installer l'univers du sens. Cette opération consiste en une séparation, une scission, une petite « schizie » simultanément créatrice d'un côté des représentations actantielles, spatiales et temporelles de l'énoncé, et de l'autre du sujet, du lieu et du temps de l'énonciation. Tout commence donc par l'éjection des catégories de base qui servent de support à l'énoncé : c'est le mécanisme du débrayage. Par le débrayage, le sujet énonçant crée des objets de sens distincts de ce qu'il est hors langage. Il projette dans l'énoncé un non je (débrayage actantiel), un non-ici (débrayage spatial) et un non- maintenant (débrayage temporel), séparés du /je-ici-maintenant/ qui fondent son inhérence à lui-même. Le débrayage est la condition première pour que se manifeste le discours sensé et partageable : il permet de poser, et ainsi d'objectiver, l'univers du « il » (pour la personne), l'univers de l'« ailleurs » (pour l'espace) et l'univers de l'« alors » (pour le temps).

13. R. Jakobson, Essais de linguistique générale, Paris, Minuit, 1963, p. 178.

58 Discours et énonciation

3.2. Embrayage

Dans un deuxième temps, sur l'horizon du débrayage, le sujet énonciateur peut faire retour à l'énonciation et réaliser la seconde opération, l'embrayage, qui installe le discours à la première personne. Elle consiste alors pour le sujet de la parole à énoncer les catégories déictiques qui le désignent, le « je », l'« ici » et le « maintenant » : leur fonction est de manifester et de recouvrir le « lieu imaginaire de l'énonciation 14 » par le moyen des simulacres de présence que sont je, ici et maintenant. Ces catégories se définissent par leur relation et leur opposition aux catégories débrayées. « Je » ne peut se comprendre que sur l'horizon du « il ». L'embrayage suppose donc le débrayage antérieur auquel il s'ajoute. Cette antériorité du débrayage est facile à comprendre. Il suffit de songer à l'acquisition du langage chez l'enfant. Il commence invariablement par l'univers du « il », et ses proches s'adressent à lui à la troisième personne (cf. les énoncés hypocoristiques du type « Alors Paul, il est content »). Les enfants à travers les récits et les histoires qu'on leur raconte découvrent d'abord le monde objectivé, séparé d'eux-mêmes, un monde sans « je ». Ce n'est qu'en un second temps que le « je » fera son apparition et qu'il sera maîtrisé.

3.3. Une conception de l'activité de langage

Arrêtons-nous un instant encore sur cette conception de l'énonciation et sur ses implications. Tout en se maintenant dans les principes de pertinence de la sémiotique, elle révèle une prise de position fondamentale sur l'activité de langage elle-même. On peut en souligner trois caractères essentiels. Tout d'abord, le primat des opérations sur- les termes. On n'envisage pas le sujet comme une instance-source qui aurait une existence propre antérieure au débrayage. On considère au contraire que c'est cette opération qui est en elle-même la condition de possibilité réciproque et du sujet de l'énonciation et du discours-énoncé. Le phénomène est ainsi saisi en son milieu, dans son processus d'effectuation. En deuxième lieu, si comme on vient de le voir « tout embrayage présuppose une opération de débrayage qui lui est logiquement antérieure » et en conserve quelque marque discursive, l'embrayage, discours avec « je », n'annule pas l'opération antérieure mais très précisément l'intègre. On a vu qu'il marque le retour à l'énonciateur des formes déjà débrayées qui servent de support à sa manifestation et sans lesquelles l'activité de langage n'est pas concevable. En allant un peu plus loin dans ce sens, on reconnaît alors, non seulement la prééminence de l'éjection « hors de soi » des catégories sémantiques sur l'opération inverse d ' engagement et d'implication

14. A.J. Greimas, Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, op. cit., p. 127.

3. L'énonciation en sémiotique

59

du sujet, mais plus profondément la condition de présence de ce dernier dans le discours. Cette antécédence logique du « il » sur le « je » est essentielle. La possibilité de poser des il, des alors et des ailleurs, c'est-à-dire de quitter l'inhérence à soi-même et de se représenter des sujets et des choses sans rapport avec la situation de parole, comme dans une projection objectivante, est la caractéristique première du langage humain. Les énoncés directement attributifs du soi, ceux qui, comme le cri, accompagnent le surgissement des affects et des émotions, ne sont, sous cet éclairage, guère différents des langages animaux. Une boutade percutante, provocatrice et profonde de Greimas exprime cette position : « le il qui est dénigré du point de vue de la créativité, est peut- être, à côté du cheval, une des grandes conquêtes de l'homme 15 ». Troisième caractère enfin, l'impossibilité d'un embrayage actantiel intégral. Un embrayage total sans débrayage antérieur logiquement présupposé est difficilement concevable. Il serait équivalent à la rupture même de l'activité symbolique, le sujet restant opiniâtrement inhérent à lui-même, dans une expression autiste. Aucun « je » rencontré dans le discours ne peut donc être identifié au sujet de l'énonciation proprement dite : il n'en est qu'un simulacre construit, sujet d'une énonciation ancienne et rapportée, et comme tel, observable dans son incomplétude, dans ses parcours et dans ses transformations.

3.4. Implications pour l'analyse textuelle

Cette conception de l'énonciation, loin d'être seulement spéculative, propose à l'analyse textuelle quelques-uns de ses instruments de base. Les grandes catégories génériques se distinguent ainsi selon qu'elles privilégient dans leur mode d'énonciation, l'embrayage ou le débrayage. Le théâtre, à l'instar du dialogue, est régi par le discours embrayé, de même que le monologue lyrique de la poésie, alors que le roman, avec la plupart des genres narratifs (conte, récit, nouvelle, etc.), se met en place dans la majorité des œuvres sur la base d'un discours débrayé. Dans tous les cas, les stratégies d'énonciation conduisent à jouer avec le dispositif des mises en scène possibles de la parole. C'est ce qui justifie l'emploi du concept de narrateur, défini par la relation énonciative que ce « centre du discours » établit avec les énoncés narratifs, en lieu et place de celui d'auteur qui entraîne une confusion avec une réalité extra-textuelle. Ainsi, même dans l'autobiographie, discours embrayé par excellence, le « je » qui s'énonce comme ancrage exclusif du discours ne constitue pas un embrayage actantiel intégral désignant la personne effective : il est toujours un simulacre construit de

15. A.J. Greimas, « L'énonciation (une posture épistémologique) », in Significaçao, 1, Sao Paulo, 1974, p. 19.

60 Discours et énonciation

l’écrivain, qui se définit à l'intérieur du texte par ses relations avec les autres acteurs qui

y sont installés (à travers sa généalogie par exemple), ainsi qu'avec les catégories

spatiales (son lieu de naissance) et temporelles (son époque) qui sont elles-mêmes débrayées. Le discours, dans sa réalisation romanesque et fictive aussi bien que quotidienne

et fonctionnelle, fait alterner constamment les débrayages et les embrayages, variant

leurs registres et leurs modes de succession : l'énonciateur installe par exemple un personnage qu'il dispose dans un univers à la fois spatial, temporel et actoriel (débrayage), il le fait parler (embrayage interne), introduit dans son discours d'autres personnages (débrayage de second degré) qui à leur tour peuvent prendre la parole (embrayage de second degré), etc. On aperçoit alors l'architecture énonciative du

discours qui se met en place. Il est clair par exemple que l'activité analytique de segmentation d'un texte, qui ne fait qu'expliciter l'activité naturelle du lecteur, prend appui sur ces opérations qui régissent les changements d'isotopie. Lorsqu'elles commandent des isotopies figuratives, elles permettent de distinguer les classiques unités du discours : le « récit » repose sur des débrayages ou embrayages actantiels, la

« description » sur des débrayages spatiaux et temporels, le « monologue » sur un

embrayage actantiel, le « dialogue » sur un jeu alterné d'embrayages et de débrayages

personnels, etc. Lorsqu'elles commandent des isotopies abstraites, ces opérations installent les opérations cognitives qui segmentent, par exemple, le déroulement du parcours argumentatif. C'est ce qu'on peut constater en lisant ce court extrait du « Sermon sur la mort » de Bossuet.

La nature d'un composé ne se remarque jamais plus distinctement que dans la dissolution de ses parties. Comme elles s'altèrent mutuellement par le mélange, il faut les séparer pour les bien connaître. En effet, la société de l'âme et du corps fait que le corps nous paraît quelque chose de plus qu'il n'est, et l'âme, quelque chose de moins ; mais lorsque, venant à se séparer, le corps retourne à la terre, et que l'âme est mise aussi en état de retourner au ciel, d'où elle est tirée, nous voyons l'un et l'autre dans sa pureté. Ainsi nous n'avons qu'à considérer ce que la mort nous ravit, et ce qu'elle laisse dans son entier : quelle partie de notre être tombe sous ses coups, et quelle autre se conserve dans cette ruine ; alors, nous aurons compris ce que c'est que l'homme : de sorte que je ne crains point d'assurer que c'est du sein de la mort et de ses ombres épaisses que sort une lumière immortelle pour éclairer nos esprits touchant l'état de notre nature 16 .

Le passage de l'analogie initiale au développement concernant la séparation de l'âme et du corps s'effectue par un débrayage cognitif : « En effet », qui introduit l'isotopie du discours explicatif. Une succession d'opérations logico-temporelles, articulant une chaîne de causes et de conséquences isole ensuite, par une suite de

16. J.-B. Bossuet, Sermon sur la mort et autres sermons, Paris, GF-Flammarion, 1996, p. 132.

3. L'énonciation en sémiotique

61

décrochements énonciatifs qui sont autant de mini-débrayages cognitifs, les segments du discours : « lorsque », « Ainsi », « alors », « de sorte que ». L'ensemble est encadré par une suite d'opérations qui portent cette fois sur la catégorie de la personne : le débrayage actantiel initial (discours objectif en « il », à caractère scientifique), laisse progressivement la place à un embrayage actantiel partiel (le collectif « nous ») avant que surgisse un embrayage personnel qui marque l'engagement du sujet « je », et l'assomption de son discours : « je ne crains point d'assurer ». L'efficacité persuasive du discours repose donc notamment, comme le suggère cette esquisse d'analyse, sur la structuration des opérations énonciatives qui sous-tendent les parcours argumentatifs. Des observations du même ordre pourraient être étendues aux formes et aux genres d'écriture et permettraient d'y reconnaître certaines spécificités formelles. On peut penser par exemple à l'écriture dite « réaliste ». Un de ses traits consiste à afficher, à articuler et à hiérarchiser la succession des opérations qui tout à la fois isolent et associent étroitement les unités de discours. Ainsi une description précédera un récit qui précédera un dialogue. La relation entre ces unités n'est pas de simple succession. En effet, le dialogue prend appui sur l'unité récit qui, en lui fournissant ses ressources sémantiques, constitue son référent interne. Ce dispositif assure la cohésion de l'ensemble et engendre cette forme de crédibilité particulière pour le lecteur qu'on appelle « l'illusion référentielle ». L'écriture du nouveau roman, en revanche, est caractérisée par l'effondrement de cette architecture énonciative. Elle donnera au lecteur dont la compétence est guidée par la poétique réaliste de l'écriture l'impression d'un univers brouillé en raison même de la disparition de ces procédés de référentialisation interne. Le contraste repose en partie sur la gestion des opérations énonciatives.

4. Énonciation et interaction

4.1. La narrativisation de l'énonciation

Puisque l'énonciation est considérée comme un acte parmi d'autres, puisqu'elle est comme tout acte orientée, tournée vers un but et une « visée du monde », elle peut être considérée comme un énoncé dont la fonction est l'« intentionnalité ». Cette intentionnalité est déduite de la réalisation de l ' acte de parole, tout comme l'intentionnalité d'un personnage de récit se lit, après coup, en remontant à rebours la transformation des états de choses dont il a été l'agent. On comprend alors que l'analyse du sujet énonciateur, saisi comme un actant-sujet dont l'objet est l'« énoncé- discours », soit soumise aux mêmes règles que celles qui régissent au sein de l'énoncé la réalisation du discours lui-même. L ' énonciation pourra donc être interprétée à

62 Discours et énonciation

différents niveaux, et notamment à celui des structures narratives et modales (cf. quatrième partie), à partir des énoncés qui seuls permettent de reconnaître les places mouvantes et instables, affichées ou occultées, qu'occupent les sujets de la communication dans le jeu de leurs stratégies respectives. Leur compétence est définie par un équipement modal, la relation intersubjective est assimilable aux interactions de rôles actantiels. Destinateur et destinataire de la communication sont alors justiciables d'une analyse en termes sémio-narratifs.

4.2. Pragmatique et sémiotique

Cette conception sous-tend la relation entre la sémiotique et la pragmatique. C'est en effet l'énonciation qui permet de dessiner une ligne de partage entre ce que la sémiotique rejette dans la pragmatique anglo-saxonne (une théorie de la référence) et ce qui lui paraît relever de préoccupations voisines des siennes (la problématique des

actes de langage). Le refus d'une logique de la référence est précisément motivé par la nécessaire prise en compte du sujet : « L'objet premier de la théorie sémiotique n'est

mais la détermination des conditions de production

et de saisie du sens, tant il est vrai que les "états de choses" ne rendront jamais compte, sans la participation active et primordiale du sujet, de la prise en charge par l'homme des significations du monde 17 . » La proximité de la sémiotique avec la pragmatique linguistique, en revanche, est justifiée par l'énonciation : « Les acquis théoriques d'un Austin ont été depuis longtemps intégrés par Emile Benveniste, sous la forme de réflexions sur l'énonciation et la mise en discours, dans l'ensemble de l'héritage saussurien. » Ainsi, l'analyse des présuppositions et des « implicatures » qui sous-tendent les actes de langage pourrait conduire à l'élaboration d'une « typologie des compétences des sujets, parlants ou simplement agissants ». C'est ce programme qui sera esquissé avec l'étude des structures de la manipulation et de la sanction. Elles font apparaître des types de sujets que caractérise un style de comportement langagier : l'usage du langage qui permet de définir un ironiste, un séducteur ou un provocateur l'inscrit dans la classe modale des sujets manipulateurs (du faire croire au faire faire) ; les dominantes discursives qui permettent d'identifier un péremptoire, un cynique ou un esprit judicateur inscrira cette classe de sujets dans l'univers de la sanction (sa modalité faîtière est l'assomption d'un savoir souverain) le velléitaire, de son côté, relèvera d'une problématique de la compétence (il affirme une compétence qui ne se concrétise jamais en performance), etc. C'est dire que sémioticiens et pragmaticiens

pas l'analyse de la référence [

],

17. A.J. Greimas, « Observations épistémologiques », in « Pragmatique et sémiotique », Actes sémiotiques. Documents, 50, Besançon, INALF-CNRS, 1983. p. 6. Les citations du paragraphe suivant sont toutes extraites, sauf mention particulière, de ce même texte (pp. 5-8).

3. L'énonciation en sémiotique

63

partagent une même vision du langage lorsqu'ils reconnaissent « le caractère indirect et louvoyant du discours », vision d'Européens que Greimas aimait en plaisantant opposer à celle de l'autre rive de la « mare aux canards » : la tradition européenne voit dans le langage « non pas la couverture, quelque peu modulée par les valeurs de vérité, de la réalité des choses », conception d'Américains 18 , mais bien plutôt « un tissu de mensonges et un outil de manipulation sociale ». En étendant la dimension performative du langage à l'ensemble de la communication, le véritable enjeu de la pragmatique serait donc de mettre en place une g rammaire capable de décrire ce « jeu d'interactions des rôles éthico-modaux fort complexe » et de rendre ainsi compte « des gesticulations et des tribulations des hommes ». Dès lors, considérer l'énonciation comme une action régie par un contrat le contrat énonciatif conduit à s'interroger sur la nature des objets de valeur qu'il met en jeu. Ce sont bien entendu des valeurs de vérité que chacun cherche à faire partager à autrui. Le problème n'est donc pas le « vrai » en lui-même, dans son hypothétique réalité, mais la balance incertaine entre le « faire croire » d'un côté et le « croire vrai » de l'autre. Ici se situe la problématique de

la véridiction 19 : « Le discours est ce lieu fragile où s'inscrivent et se lisent la vérité et la

équilibre plus ou moins stable provenant d'un

fausseté, le mensonge et le secret ; [

accord implicite entre les deux actants de la structure de la communication. C'est cette entente tacite qui est désignée du nom de contrat de véridiction '9 . » Dans la mesure où les

instruments de son analyse relèvent de la problématique narrative et modale, nous l'examinerons dans la quatrième partie (« Narrativité »).

]

5. Perspectives actuelles

Les deux voies d'accès à l'énonciation développées par la sémiotique, celle qui relève de la convocation des produits de l'usage et celle qui relève de l'activité du sujet énonçant, sont étroitement complémentaires l'une de l'autre. Elles éclairent ensemble la double dimension à l'œuvre dans toute pratique du langage, et notamment dans son exercice littéraire : la force impersonnelle de la contrainte et l'affirmation singulière du sujet. Mais elles conduisent surtout, du fait de leur convergence, à envisager désormais le discours dans son effectuation elle-même et non plus seulement à travers les

18. « Alors qu'en Europe et plus particulièrement en France le langage est

communément considéré comme un écran mensonger destiné à cacher une réalité et

une vérité qui lui sont sous-jacentes, [

censé coller aux choses et les exprimer de manière innocente », in « Le contrat de véridiction ». A.J. Greimas, Du sens II, Paris, Seuil, 1983, p. 108. 19. A.J. Greimas, Ibid., p. 105.

aux Etats-Unis au contraire, le discours est

]

64 Discours et énonciation

articulations organisatrices d'un énoncé ou d'un texte réalisés. Prenant ancrage dans l'énonciation, l'analyse sémiotique du discours est ainsi conduite à mettre le sujet au centre de ses investigations et à analyser le discours en acte.

5.1. Présence et variations du sujet

L'œuvre de J.-Cl. Coquet 20 , tout entière centrée sur la question du sujet, représente ce qu'on pourrait appeler une sémiotique énonciative. Il s'agit de saisir et de décrire l'activité signifiante elle-même, inséparable de l'expérience concrète de la parole qui nous ancre dans la réalité. Dans cette perspective, la théorie de la signification accorde la primauté au discours comme acte fondateur de celui qui, en l'énonçant, s'énonce et s'affirme. On peut la définir comme une phénoménologie discursive du sujet. L'univers de la signification, ainsi rapporté à son sujet, est tenu par une clef de voûte actantielle. Les actants, définis par leur « mode de jonction modale 21 » (ou « prédicative 22 »), désignent ces facettes d'identité qu'implique toute énonciation. Ils sont d'emblée saisis dans la dimension discursive, transphrastique, de l'activité signifiante. Ils sont par conséquent variables et évolutifs à l'intérieur d'un « champ positionnel » (Benveniste). Et puisqu'« ils ne comportent pas tous et à tout instant une morphologie stable 23 », l'enjeu de l'analyse sera de les caractériser avant de saisir leurs modulations dynamiques. Les actants de J.-Cl. Coquet sont au nombre de trois. Ils portent un nom de code qui, marquant leur nature purement positionnelle, indique qu'ils peuvent glisser d'une position à l'autre : prime-actant, second actant et tiers- actant. Le « prime-actant » se scinde lui-même en deux instances, le non-sujet et le sujet. Le non-sujet est l'actant purement fonctionnel, dont l'activité est la prédication sans assomption de son acte, la prédication irréfléchie. Le sujet est l'actant personnel, dont l'activité est l'assertion assumée, qui implique le jugement. En reprenant la formule de Benveniste : « Est ego qui dit ego », J.-Cl. Coquet ajoute : « et qui se dit ego » pour indiquer l'acte d'assomption qui caractérise en propre le sujet. Le « second actant » ensuite désigne l'objet impliqué par tout acte de discours. Le « tiers actant », enfin, comparable au Destinateur de la syntaxe narrative, désigne l'instance d'autorité dotée d'un pouvoir transcendan (« donc irréversible 24 »). Le modèle, dans son épure

20. J.-Cl. Coquet, Le Discours et son sujet, Essai de grammaire modale (vol. 1), Pratique de la grammaire modale (vol. 2), Paris, Klincksieck, 1984 et 1985 ; La Quête du sens, Paris, PUF, coll. « Formes sémiotiques », 1997. C'est à ce dernier ouvrage que nous faisons ici surtout référence. 21. La Quête du sens, op. cit., p. 149. 22. Ibid., p. 216. 23. Ibid., p. 216.

24.

Ibid.,

p.

40.

3. L'énonciation en sémiotique

65

formelle, paraît simple. Les phénomènes qu'il recouvre, et leurs enjeux dans la théorie du discours, sont autrement subtils. Il s'agit de serrer au plus près les fines variations de la réalité énonciative, de découper, au moyen de l'actantialité, les con-tours fluctuants de la parole en acte, et de saisir ainsi les modes de « présence » du sujet à son discours. Le prime-actant est au centre du dispositif, et plus précisément les relations entre les deux instances qui le constituent, sujet et non-sujet. Ces relations déterminent le « schéma de base de l'analyse phénoménologique du discours 25 ». J.-Cl. Coquet illustre la tension entre le sujet et le non-sujet en analysant dans cette perspective le statut des actants dans la fable de La Fontaine « Le loup et l'agneau ». Le loup, prédateur, voué par nature à obéir à sa fonction, incarne le non- sujet. Or, cherchant à justifier en raison son acte, il s'efforce, par le discours, de se constituer en sujet. Il multiplie les arguments : « il débat mal, mais il débat », accédant ainsi à la position enviée de sujet d'assomption du discours. Enfin, d'erreur de jugement en erreur de jugement, il finit par exécuter ce pour quoi il a été programmmé, il accomplit l'acte que lui dicte sa nature prédatrice, il réintègre son statut de non-sujet. L'agneau, en revanche, incarne pleinement le sujet. II possède la maîtrise du jugement et tient un discours de vérité. Véritable « champion du prétoire », il condamne de cette manière le loup à n'être qu'une force aveugle. Mais la victoire cognitive est de peu de poids face à la défaite pragmatique Deux paramètres encadrent cette théorie de l'énonciation en acte et marquent la distance qui la séparent de la conception greimassienne présentée plus haut : le paramètre du temps, impliquant l'histoire et le devenir, et le paramètre de la réalité, contre l'immanentisme. Il leur revient de dégager l'actantialité énonciative d'un pur formalisme et de l'installer dans une phénoménologie du langage. La réflexion sur le temps est souvent réduite, dans la perspective de la sémiotique narrative, à l'habillage en surface de structures formelles a-chroniques plus profondes : la transformation d'un état (manque/liquidation du manque) est ainsi temporalisée en avant/après. Or, cette réflexion est centrale chez J.-Cl. Coquet où le temps revêt les formes de l'histoire et celles de la présence. L'histoire est doublement invoquée. En premier lieu, contre l'immobilisation de nos habitudes de pensée, le « retour à l'histoire des idées est un précieux antidote 26 ». Les positions théoriques de la sémiotique énonciative sont ainsi soigneusement inscrites dans l'historicité des sciences du langage, à travers leurs filiations et leurs bifurcations épistémologiques.

25. Ibid., p. 8.

26. Ibid., p. 109.

66 Discours et énonciation

Deux grandes lignes se dessinent : d'une part celle de Troubetzkoy, de Br¢ndal, de Jakobson, de Benveniste, qu'informe la phénoménologie husserlienne et à laquelle se rattachent les propositions de J.-Cl. Coquet, d'autre part celle de Saussure, de Hjelmslev et de Greimas, qui serait d'obédience formaliste, logiciste et structuraliste au sens strict. L'histoire est ici mise au service du débat contradictoire qui polémise l'existence de deux paradigmes : une sémiotique de la réalité contre une sémiotique de l'immanence, une sémiotique de l'énonciation contre une sémiotique de l'énoncé, une approche subjectale contre une approche objectale, une saisie du sens comme continu contre une saisie discontinue fondée sur les oppositions catégorielles. Mais l'histoire

prend aussi place, par ailleurs, au sein des propositions théoriques elles-mêmes. Elle apparaît comme une des composantes constitutives de l'identité actantielle du sujet, la visée syntagmatique de l'analyse ayant pour objectif « de suivre au plus près, jusqu'à l'abolition de la limite, l'histoire transformationnelle de l'actant 27 ». Le sujet est dès lors

défini par deux critères : « le jugement [

Prolongeant l'inscription historique, les rapports entre le temps et le discours concernant la question de la présence et celle du devenir sont explorés et leurs enjeux mis à nu 29 . L'auteur oppose alors le temps chronique, discontinu, quantitatif, conjuguable et aspectualisable, référé au tiers-actant qui en fait un instrument de son pouvoir véridictoire, au temps linguistique, continu, qualitatif, centré sur la présence et

le devenir, qui relève quant à lui du prime actant. La thèse défendue par J.-Cl. Coquet

est que « le temps chronique [

est subordonné au temps linguistique 30 ». La

cohérence et l'homogénéité du premier, apparentes ou reconstruites par l'imaginaire grammatical, se trouvent en réalité sous la dépendance du temps de la présence, propre

au second : source du temps, « le présent est "cette présence au monde que l'acte d'énonciation rend seul possible" 31 ». Or le présent est littéralement accaparé par le

qui gomme ainsi le temps

tiers-actant (social, idéologique, logiciste, grammatical

toujours imminent, volatil et réel de la présence. Celui-ci est l'affaire du prime actant, dont le tiers-actant n'est qu'une projection historique et culturelle. Et au sein du prime actant, cette insertion dans le présent relève plus précisément du non-sujet, instance anté-assertive, soustraite à la structure du jugement, à qui il revient d'expérimenter ce

]

et l'histoire (modelant l'actant) 28 ».

]

)

27. Ibid., p. 60.

28. Ibid., p. 152.

29. Notamment dans « Temps ou aspect ? Le problème du devenir » (La Quête du

sens, op. cit., pp. 55-71).

30. Ibid., p. 65.

31. É. Benveniste, cité pp. 61 et 246.

3. L'énonciation en sémiotique

67

que sujet et tiers-actant n'appréhendent jamais : la dissolution du temps dans le présent de la présence. C'est une expérience de cette nature que restitue l'entreprise de M. Proust 32 . On comprend que cette saisie phénoménologique du temps conduise J.-Cl. Coquet à lever le tabou de la substance et de la réalité dans la théorie de la signification : il faut faire de l'espace discursif, dit-il, « un espace plus accueillant à la substance 33 ». Cela conduit à opposer au fameux principe d'immanence, le principe de la réalité. Seule, en effet, la critique de l'immanence (selon laquelle « la langue est un objet abstrait où seules comptent les relations entre les termes » et pour laquelle les phénomènes « entrent dans un système clos de relations 34 ») permet d'entrouvrir l'analyse du discours et de son sujet à l'espace de la présence réelle et effective au monde, de déchirer l'écran qui barre le chemin de cette insertion, impliquée par l'expérience même du langage. La réalité n'est pas ici, bien entendu, le référent des linguistes, mais l'inscription corporelle de l'être de langage dans le monde, ancrage que réalisent de manière solidaire la perception sensible et l'événement de parole. Le concept central qui exprime cette implantation est celui d'instance, « instance énonçante » et non plus sujet d'énonciation, afin de bien séparer l'analyse énonciative de l'objet formel-énoncé, de restituer la pluralité des formes-sujet et surtout d'affirmer leur enracinement dans le temps et dans l'espace. Cette instance, en effet, est un centre de discursivité à la fois réel et formel : réelle, elle est ce qui se pose charnellement dans le monde, elle est donc rapportée au corps, support matériel de toute signification 35 » ; formelle, elle est identifiable, et fondatrice d'identification, à travers les traces modales qu'elle imprime dans le discours en s'énonçant 36 . La sémiotique énonciative implique donc le double statut de l'instance énonçante, phénoménologique et linguistique à la fois, qui s'analyse au niveau plus abstrait des actants non-sujet et sujet.

pouvait se trouver dans le seul milieu où

il pût vivre, jouir de l'essence des choses, c'est-à-dire en dehors du temps » (M. Proust. cité p. 70). Et J.-Cl. Coquet conclut, citant encore M. Proust : « C'est au non- sujet, à cette instance pré-assertive, qu'il revient "d'obtenir, d'isoler, d'immobiliser la durée d'un éclair ce que [mon être] n'appréhende jamais : un peu de temps a l'état pur" » (in Le Temps retrouvé, A la recherche du temps perdu, Paris, Gallimard,

coll. « La Pléiade », t. 111, p. 872). 33. Ibid., p. 75. 34. Ibid., pp. 2 et 235. 35. Ibid., p. 8. 36. Nous reviendrons, à la cinquième partie, « Affectivité », sur la théorie de la passion développée par J.-Cl. Coquet à partir des instances énonçantes, et notamment sur le double statut, problématique, du non-sujet (cf. infra).

32. L'expérience par laquelle « un être [

]

68 Discours et énonciation

5.2. Le discours en acte

L'éclairage qu'apporte J.-Cl. Coquet en mettant l'accent sur le sujet et les implications de la parole en acte contribue fortement à déplacer le point de vue de la sémiotique sur l'énonciation. Il réunit les conditions perceptives, sensibles et affectives de la signification avec ses conditions langagières dans l'émergence même du processus signifiant, dans l'événement de la semiosis. La sémiotique structurale quant à elle s'attachait à saisir le processus sémiotique dans son aspect achevé et accompli sous la forme de l'énoncé réalisé. Double approche qui n'implique pas pour autant un antagonisme entre deux paradigmes sémiotiques, comme on peut aisément le montrer. Pur actant de la prédication, le non-sujet forme, selon J.-Cl. Coquet, le

« soubassement permanent » du sujet. C'est l'assomption qui seule peut le transformer et lui conférer son nouveau statut. On peut alors considérer que l'arrachement à l'inhérence sensible consiste en une projection de soi hors de soi par l'établissement d'une distance, et que la réalisation d'un acte cognitif de détachement rend seule possible l'assertion assumée : ces opérations correspondent au débrayage. Si cette interprétation est acceptable, alors le rapport entre les deux instances du non-sujet et du sujet rejoindrait le primat du il sur le je, tel que le défend Greimas à travers la formule citée plus haut : « le "il" est à côté du cheval une des grandes conquêtes de l'homme ». Dans la perspective greimassienne, l'invention du il est assimilée avec celle du débrayage qui rompt l'inhérence du sujet avec lui-même, telle que l'expriment la disposition passionnelle et le langage émotionnel, le cri et la stupeur qu'ont en partage les animaux et les hommes. L'ego est, par l'assomption qui lui donne la maîtrise de la

signification, un je qui, dans l'acte d'assertion, se reprend, se projette, s'assume et se fait il. Il nous semble donc qu'en ouvrant la discussion au-delà des problèmes de métalangage, la radicalité polémique des oppositions de paradigmes peut être estompée. Il reste que, comme nous allons le voir à partir du chapitre suivant sur les

« positions énonciatives », la perspective du discours en acte permet d'envisager, au plus près de l'activité signifiante, les problématiques que l'analyse sémiotique a mises en place au cours des vingt dernières années et, dans une certaine mesure, de les reconfigurer : la figurativité du discours ne peut être envisagée seulement en termes de

« représentation » et de densité sémique, elle est désormais clairement rapportée à la perception elle-même ; la narrativité ne se réduit pas aux seules opérations de

transformation des énoncés d'action, mais se déploie en parcours actantiels impliquant la temporalité et le devenir ; la dimension affective et passionnelle du discours ne dépend plus seulement des contenus modaux qui définissent l'état du sujet, ses états d'âme, mais prend en compte les modulations du champ de présence que ce sujet

« ressent » et qui l'affectent. D'une manière générale, ces différents champs d'analyse

3. L ' énonciation en sémiotique

69

explorés par la sémiotique n'ont plus pour seule référence les contenus qui les structurent, mais ils sont rapportés à l'instance de discours qui permet de les actualiser 37 .

Synthèse

L ' ÉNONCIATION EN SÉMIOTIQUE

L'histoire des relations que la sémiotique a entretenues avec la problématique de l'énonciation la parole en acte est complexe et riche d'enseignements. A partir d'un rejet initial, elle a peu à peu réintégré l'énonciation dans son corps théorique ; elle en fait aujourd'hui l'élément central de son analyse du langage et du discours. Outre la méfiance envers la subjectivité psychologique, le rejet repose sur deux raisons. La première est liée à la méthodologie structurale qui accorde la priorité à l'objectivation des constituants et des relations internes au texte (principe d'immanence). L'énonciation ne peut alors être définie que dans le cadre de la construction théorique, comme présupposition. La seconde raison est liée à l'importance du concept d'usage, qui soumet toute énonciation individuelle à l'ensemble des habitudes linguistiques d'une société donnée. L'étude de cette dimension socio-culturelle, et impersonnelle, de l'énonciation est prioritaire dans la mesure où elle conditionne la communicabilité. Sur la toile de fond de l'usage, l'énonciation individuelle est analysée au moyen de deux opérations : le débrayage (qui fonde le discours à la troisième personne) et l'embrayage (qui fonde le discours à la première et à la deuxième personne). La sémiotique considère que l'opération de débrayage est première et détermine la possibilité de la parole. Présupposant un débrayage préalable, l'embrayage est second. Ces opérations codifient les grands genres de discours et la structuration des textes. Envisagée du point de vue de l'interaction entre les sujets parlants, l'énonciation est alors modélisée par les schèmes narratifs. Les interactions entre actants que le récit met en scène peuvent être transférées aux jeux de rôles, persuasifs et interprétatifs, auxquels se livrent les locuteurs et interlocuteurs de la parole vivante. Ainsi se tissent des relations de proximité entre la sémiotique du discours et la pragmatique linguistique. Les développements actuels de la sémiotique se centrent sur la réalité du discours en acte. En réactivant ses liens avec la phénoménologie, la sémiotique envisage d'un seul tenant l'énonciation et la perception qui assurent ensemble l'insertion du sujet dans le monde.

37. Cette problématique du discours en acte est notamment développée par J. Fontanille, in Sémiotique et littérature. Essais de méthode, Paris, PUF, coll. « Formes sémiotiques », 1999.