N ad ia M O H IA

La fête des Kabytchous

Editions Achab

Du même auteur :

- Les thérapies traditionnelles dans la société kabyle. Pour une anthropologie psychanalytique (préface du Professeur Sami-Ali), Paris, L’Harmattan, 1993.
- Ethnologie et psychanalyse. L autre voie anthropologique (préface du Professeur Y van Siinonis), Paris, L ’Harmattan, 1995. - De l'exil. Zehra, une fem m e kabyle. Un essai d'anthropologie, Genève, Georg, 1999. - L ’expérience de terrain. Pour une approche relationnelle dans les sciences sociales , Paris, La Découverte, 2008.

© Editions Achab, 2009. 1, Boulevard Hadadou Mohand-Arezki 15000 Tizi-Ouzou editionsachab@yahoo.fr Illustration de couverture : Esquisse par Assia KHARIF. Photographie de Muljend-u-Yehya, vers 1955. Composition par Nicolas KN1TTL.

ISBN : 978-9961-9867-2-1 Dépôt légal : 3447-2009

Remerciements

Ce livre existe grâce à mes frères : Mouloud, Hamid, Mohemmed et Mhenna. Leur confiance affectueuse m ’a stimulée, soutenue, guidée en chaque page. Immense est ma dette intellectuelle envers le Professeur Sami-Ali. Outre sa préface éclairante, et précieuse pour cela même, l’influence de sa pensée est diffuse dans tout ce livre. Khalida Toumi m ’a fait l’amitié de rédiger quelques lignes (ici en postface) : pour moi, elles ont la même valeur que sa présence à l’aéroport d ’Alger, quand elle est venue accueillir la dépouille de mon frère. Jacqueline Delorme-Fuz (la grande sœur que je n’ai jam ais eue), Alain Ercker, Théodore M ’bemba et Mohamed Benhamadouche ont accepté de lire une première version de ce livre. Leur amitié, leur vif intérêt et leurs remarques judicieuses m ’ont encouragée à le mener à bien. Mokrane Taguemout, Boubekeur Almi (alias Koukou), Tahar Slimani, Y oucef Yalali, Idir Naït-Abdellah, Cherif Sid Ahmed, Saïd Hammache et Djamal Abbache m ’ont apporté une aide appréciable par leurs relations avec mon frère, mais aussi, par leur connaissance des subtilités de notre langue maternelle. Ce livre leur doit beaucoup. Bien qu’ils n’aient en rien contribué à ce livre, je tiens néanmoins à citer Saïd Doumane, Malika Baraka, Arnaud Dartige du Fournet, Sadia Mohammedi, E!-Madjid AHaoui, Hakim et Farida Smaïl : leur présence toute dévouée aux côtés de mon frère mourant fut, pour moi également, un secours et un réconfort inestimables. Je ne saurais oublier Ramdane Achab, mon éditeur, pour l’attention et la bienveillance avec lesquelles il a accueilli ce livre. Que tous trouvent ici l’expression de ma profonde gratitude !

A mes neveux et nièces : Tamila, Assia, Djamal, Ramdane-Abdellah, Morad, Tinhinane, Yidir, Rilas, Yasmin et Lyna.

« Mon histoire est peu réjouissante. Je l’écris tout de même ; ou mieux : c’est justement pour cela que je l’écris. J’ai décidé de tout écrire et je trouve que c’est fort bien ainsi. Quand on est battu, on crie. Crier aussi est irrationnel. Cela ne sert à rien non plus et cela n’a pas de sens, mais c’est plus ou moins dans l’ordre des choses que l’on réponde aux coups reçus par des cris. C’est tout bonnement bien ainsi. C’est pourquoi, aussi, c’est bien pour moi que j ’écrive mon histoire. » Fritz Zorn, Mars, Paris, Gallimard, 1979.

« Dis ce qui t’est le plus personnel, dis-le, il n’y a que cela qui importe, n’en rougis pas : les généralités se lisent dans les journaux. » Elias Canetti, Le cœur secret de I ’ horloge, Paris, Albin Michel, 1989.

Préface

Ni journal intime ni essai d ’anthropologie alors qu’il participe de l’un et de l’autre, le très beau texte de Nadia Mohia semble avoir été écrit dans l’urgence, sous le coup d ’un ébranlement émotionnel extrême, qui se trouve en fait condensé dans le titre même de l’œuvre à venir, La fê te des Kabytchous. Titre qui désigne simultanément, par un jeu paradoxal dont Grand-frère - le personnage principal - avait le secret, les réjouissances populaires et sa propre mort. On est d ’emblée confronté à une réalité contradictoire qui demande à être comprise dans toutes ses ramifications, présentes et passées, tenant en main comme un fil conducteur qui ne demande que d ’être déroulé, au gré d ’une démarche qui nécessite un immense retour en arrière pour reconstituer toute une histoire, non seulement d ’une famille, mais surtout, d’une société et d ’une culture qui peine à se faire reconnaître. Et cela sans chercher à expliquer quoi que ce soit, mais simplement pour saisir de plus près une réalité humaine à laquelle on appartient corps et âme, du fait même qu’on partage la même langue, soudain devenue mémoire collective et lien charnel, lieu de tous les rêves, de toutes les contradictions, et aussi, miraculeusement, la possibilité non pas tant de les résoudre, ce qui constitue déjà un procédé intellectuel, mais de les dissoudre. Les dissoudre en revenant toujours à ce qui rend possible la raison et la folie, la parole et le silence, la présence et l’absence, et surtout, toutes les émotions qui constituent autant d’actions magiques sur le monde : une racine commune, un originel par-delà la causalité. Et c ’est vers ce point le plus reculé de nous-mêmes, le plus profond sans être localisé dans n’importe quel espace, que tend l’extraordinaire entreprise de Nadia Mohia, qui s’emploie simplement à comprendre les éléments disparates d ’une réalité qui ressemble à un immense puzzle, défiant toutes les réductions, à commencer par celles de l’anthropologie elle-même. Mais ie fil que Nadia Mohia tire ainsi s’avère être une corde intensément tendue qui vibre constamment, pour conférer au récit qui se veut

un héritage qui se confond avec le passage des générations. subissant coup sur coup trois infarctus. deux destins différents et identiques. mais aussi. avant de connaître l’agonie d ’une tumeur cérébrale. là où la distance réelle à l’égard d ’une figure maternelle toute présente. Langue de vérité. Dans le récit de Nadia Mohia. s’avère inconcevable du fait même que tout le travail créateur du fils s’effectue dans la langue maternelle. on l’apprendra au fur et à mesure. Mahmoud SAMI-ALI Professeur émérite de l’Université Paris-VII Directeur scientifique du Centre International de Psychosomatique Paris. à son corps défendant. chez la mère et le fils. tout ensemble. dont la seule issue fut la pathologie mentale. venant de nulle part. de soi et des autres. c ’est que la trame même de l’histoire. Ni quitter ? Il reste bien sûr l’exil qui est la solution choisie par Grand-frère. vit la même situation d’enfermement. chez la fille unique de la fratrie : une manière d ’exorciser le sort en transposant l’impasse dans une autre langue. poète et dramaturge remarquable. vécu dans un corps douloureux. mais traversée par la même thématique. de cette forme ethnique particulière de pathologie mentale dont la mère est affectée. elle se trouve non seulement à la racine du travail créateur du Grand-frère.14 direct et le plus proche possible des événements. la même certitude inébranlable. ce qui garantit qu’on est à la fois corps et âme. inespérée. Écrire dans une langue étrangère parfaitement maîtrisée. On comprend dès lors par quelle nécessité interne Nadia Mohia a entrepris la rédaction d’un texte dont toute la problématique est inscrite dans une double impasse personnelle et ethnique. Or. une intensité émotionnelle qui ne se relâche à aucun moment. d’écrire pour échapper à l’aliénation et à la mort. Cependant. à commencer par celle. Œuvre qui reste de part en part relationnelle. la mère est aussi créatrice d’une œuvre impalpable. à un degré moindre. La conscience démesurément élargie. Tout se passe ainsi comme si la maladie mentale et la pathologie organique étaient les deux réponses extrêmes à une situation d ’impasse qui plonge ses racines dans deux vies parallèles. avec la vie même en tant que temps qui passe et pourtant demeure. non écrite. d ’une situation impossible qu’on ne peut ni changer ni quitter. à travers une « possession » se manifestant par des « voix » terribles et menaçantes. et réussir le tour de force de créer l’altérité en tant que sensibilité autre. pour échapper aux sortilèges d ’une mère qui. communiquant avec l’invisible. et sans doute aussi. qui s’improvise au jour le jour. aussi bien qu’une identité qui nous constitue autant que le visage et le sexe. 15 suffisamment distante pour permettre de découvrir d’autres issues possibles. a la forme d ’une impasse relationnelle. La langue maternelle en constitue l’axe fondamental autour duquel se structure tout l’ensemble. elle-même. si le texte de Nadia Mohia agit comme une puissance qui se renouvelle constamment. l’exil ne parvient qu’à instaurer une distance spatiale. meurtri. objet d’une mémoire qui s’enracine dans une tradition. 8 juin 2009 . Le cul-de-sac est total.

mais les derniers jours. comme pour me freiner. Si seulement il suffisait de ne pas la quitter pour qu’elle ne souffrît plus ! Quand j ’étais une petite fille. ma fille ! Tu es arrivée hier et tu t ’en vas déjà. j ’envoyais un dernier signe à Yemma qui me regardait de son balcon. elle me battait souvent. murmurait-elle. m 'em pêcher de suivre mon destin.tout ce qu’elle possédait. Une fois sa rage déchargée. À travers la vitre de la voiture.avaient toujours été miennes. ces contes de mon enfance qu’elle racontait comme s’ils disaient sa propre histoire. à mes yeux. un matin tout imprégné de l’atmosphère de ces fins qu’on redoute et qui surviennent toujours. pourquoi l'ai-je frappée ? Q u’a-t-elle fait ? » 1Expression d’étonnement. la transfiguraient en un personnage de conte . Ses souffrances . d ’éprouver enfin ma vie de femme et de mère. souffrant et pleurant des épreuves de leur héros ou héroïne.. Et comme en ces années-là. elle ne cessait de dire : « Oh. il m 'était douloureux de l’abandonner à sa solitude. Mouloud m ’accompagnait à l’aéroport. Elle me les confiait comme un secret. ces souffrances innombrables qui.1 Dix-huit ans auparavant. dans les premiers jours de septembre. Les jours se sont écoulés comme dans un rêve. au fond . En cet instant d ’adieu. je les sentais qui m ’envahissaient. ces souffrances inextricables.. Elle pleurait. Je venais de passer plus de deux mois avec elle. depuis mes années d ’université à Alger. elle regrettait son geste : « A taqecci'. . » Les mêmes mots chaque fois que je partais.

jusqu’à ressentir cet étourdissement des hauteurs qui m ’obligeait à me ressaisir pour ne pas céder à la chute. J’appréhendais leurs regards. Son image qui.. Quand elle se présentera. Je ne cherchais rien précisément. dis ? Cela n’a pas de place là où je vis !) Je vérifiais les liens ténus qui me rattachaient encore à une époque de ma vie.. non du passé où j ’aurais été tentée de me réfugier . sans même savoir pourquoi ? Combien se terraient dans leurs cachettes ou fuyaient le pays comme des bêtes pourchassées ? Certains jours. me sortait de sa vie ! Parfois. au réveil. Je ne l’avais pas revue. Pourtant. le monde entier. je n ’en avais plus que des visions fugaces. Pour y faire quoi ? Pour retrouver la maison sans Yemma et me mettre à la chercher dans chaque recoin avec ma douleur folle ? Pour me rendre sur sa tombe et me convaincre qu’elle était bien. aussi vrai que l’était mon supplice intérieur. Et aussi. tout avait disparu. « N e viens pas quoi qu’il se produise. Quand j ’étais devenue adolescente. je m ’inventais des excuses pour ne pas répondre aux appels de mes frères.. Pourtant.. de personnes. distillant son angoisse absolue en toutes choses.. c ’était vrai. J ’étais en quête de Y ailleurs. de moments évanouis. comment m ’aurait-elle supportée si. Ne t ’inquiète pas sur mon sort. les filles savent dès leur plus jeune âge qu’elles ne sont pas chez elles sous le toit de leurs parents. J ’accueille les jours comme ils viennent. le rêve semblait se prolonger. en appuyant sur mes paupières closes. Nostalgie ? Pas vraiment. des choses sans nom.. de leur goût amer. Aussi. de cet ailleurs qui se tient au-delà. elle qui avait vécu la guerre et ses traîtrises. La voiture a démarré.. comme un passage barré pour toujours. Le jour où mes frères m ’ont annoncé notre perte. Les mouchards. des images floues de lieux. méprisée comme tamagwart (une laissée-pourcompté). ce mutisme par lequel Yemma me rayait. Â d ’autres moments. sans doute parce que tu sais bien que jamais tu ne les accompliras. Yemma me suivait toujours de son regard trempé. cette image s’était égarée dans le labyrinthe de mes jours gris. baigné de soleil. c ’est tout. la seule idée du retour me plongeait dans une étrange panique tant la chose me semblait exclue. De ce que j ’y avais vécu.18 19 Et de l’entendre se reproqher ainsi sa violence me faisait plus mal que les coups reçus . Va. de cet ailleurs qui m ’a été donné comme il est donné à chacun. En fait.. » Naturellement. » Lorsque. des jours durant.. Et j ’y allais. « Tu ne reviendras que lorsque. nous nous étions parlé au téléphone. Cinq ans après. Comment dire ? Qu’est-ce que je peux bien expliquer ? Cela ne tenait pas debout. Je descendais alors comme dans une mer sans fond. me troublait comme tu n’en as pas idée. pétillant de sa jeunesse avide de rythmes et de chants. j ’y songeais comme à un de ces merveilleux voyages qui te font rêver. de m ’y engager plus avant. et il n’y avait plus aucune liaison entre mes deux pays. je serai prête. elle m ’aurait repoussée. Mais quelques jours avant. des chemins qui n’aboutissaient nulle part. une montagne infranchissable. ne voulais surtout rien retrouver (et pour en faire quoi. » Elle avait écourté la communication de crainte d ’être entendue. paré de ses mille couleurs chatoyantes. elle refusait de m ’adresser la parole. Je craignais de les revoir. des visages sans âme. J ’ai serré dans mes bras ma fille toute jeune encore. naguère encore. marqués par les années qui nous avaient traversés. des mots sans contenu. je ne percevais plus mon pays plein de vie.. La même peur des autres depuis des années. Chez nous.. je me suis dit : « La voici.. des débris d ’une mémoire décomposée. mes frères comme tous les gens que je connaissais. Q u’il était atroce. eux. ça suffit ! Tu ne reviendras en ce pays que lorsque. j ’allais rentrer pour ses obsèques. les êtres. Yemma mourut. la réponse que tu attendais ! Tu ne reviendras que lorsque ta m ère. devenue adulte. J ’avais l’impression que ses larmes coulaient par flots. j ’avais continué à vivre auprès d ’elle ? Elle m ’aurait traitée comme une étrangère . tandis que la décision de rentrer se compliquait de jour en jour. J ’avais peur d ’entendre leurs souffrances. pouvait parfois m ’éblouir. un groupe armé s’était emparé d’un avion d’Air France à l’aéroport d’Alger. c ’était comme si le monde. En attendant je-ne sais-quoi. J’aurais pu rentrer plus tard. .. cela creusait mon âme.. de croiser mon sort! Combien avaient rencontré le leur sans le reconnaître. englobant le passé bien avant mon passé défini. A quoi bon ? Deux ou trois semaines avant. Mais pour une fois. la délation. elle avait peut-être raison. J ’éprouvais comme une envie de persévérer dans une certaine direction. Jusque dans mes rêves. et l’avenir bien après mon avenir déterminé. inondant la façade de l’immeuble. quoi ? La phrase est restée en suspens. » Lorsque quoi ? Cette question m ’a taraudée pendant des années. retenu mes larmes en une boule douloureuse dans ma gorge et c ’est alors qu’une voix m ’a soufflé : « Va. aux uns et aux autres. là. comme si ce que nous avions à nous dire eût été un secret d’Etat. ne me restaient que des bribes de souvenirs. dans une présence écrasante et terrifiante. Ne subsistait alors plus qu’elle. m ’avait-elle conseillé. Yemma parlait d’expérience.

là-bas. de plus en plus effrayant à mesure que les années se succédaient. Des images. sans rien deviner des pensées qui me tourmentaient : « Tu vas venir avec lui. Avant de quitter le lieu dont leur enfant a exploré les recoins. indicibles. la terreur sur le visage des femmes. tiraillée entre un désir et une nécessité : retourner à ses racines nourricières ou réintégrer son corps maintenant implanté en terre étrangère. J ’étais tombée dans le lacs. alors. à tous les Saints de ce pays-ci et de l’autre. pour qu’ils accordent une nouvelle chance. quels tourments m ’attendaient en exil. la folie meurtrière des hommes.. je ne vais pas venir ! . Était-ce mes peurs qui nourrissaient le monstre ou l’inverse ?. se répandant en moi comme si rien ne me séparait d’elle. les yeux ouverts ou fermés. Il en irait de même pour l’âme de l’exilé. Il lui en fallait plus pour renoncer à me faire changer d’avis : « Il faut quand même que tu viennes ! . et je poserai le pied sur le sol natal. comme le film d’un mauvais rêve. . « Tu ne reviendras que lorsque. Ce qui était réel. sans forme ni consistance. dans l’étendue du non-connu ! Jour après jour. de prières et d ’implorations adressées à tous les Cieux. Treize mois d ’attente. à Grand-frère. je n’avais d ’autre échappatoire que l’impertinence. tu ne peux pas t ’arrêter là. là. un peu comme le font les Indiens Emérillon en Guyane française. un sursis.Peur de quoi ? De qui ? C ’est ton pays. Je pouvais encore l’imaginer.Je n’ai rien à faire au pays ! Je n’ai pas le temps ! Ce n ’est pas le moment ! Maintenant. Rien ne peut retenir ces torrents d’émotions contradictoires qui fondent sur moi telles des vagues sur un esquif perdu au milieu d ’une mer démontée. Mouloud m ’a pressée. les cris de désespoir lancés à un ciel indifférent. donne-moi la paix ! » Devant l’insistance de Mouloud. mais elle demeure longtemps instable et fragile.. enflait en même temps que mes peurs grandissaient.Pour quelle raison ? . ces souffrances qui se multipliaient à l’infini. n ’étant pas encore fixée à cet âge.. un rêve qui dure encore.. les mares de sang. » Je n ’en pouvais plus d ’endurer les souffrances de Yemma. ballottée et troublée par le périple qui la mène d’un monde à l’autre. Ça n ’a pas de sens.Laisse-moi.. une sorte de monstre sans visage. J ’y allais pour me rassembler en dedans. défilent devant mes yeux . je t ’en prie. mais elle n’avait plus rien de réel.. Sans doute finit-elle par rejoindre le corps arraché à sa terre natale . Si Dieu veut ! Les coudes sur la tablette devant moi.20 J’y allais donc. les mères en particulier. » Comme j ’ai essayé de contredire ce qui s’imposait avec la force d’une évidence ! Comme j ’ai voulu nier ce qui semblait écrit depuis toujours quelque part. insensées. Je me rebellais.. je pleure doucement. J ’ai peur. l’avion atterrira à Alger. Il grossissait. risque à tout instant de se perdre. c ’était la guerre civile. elles ramènent à son propre corps l’âme qui. J ’ignorais. Tous ces mois. ta fam ille... en pratiquant cet exercice de funambule comme d’autres s’adonnent au yoga. .. Ce que je percevais de l’autre côté de la Méditerranée ressemblait à un gigantesque nuage noir qui avait tout recouvert. 2 Dans deux heures. voilà ! . au jogging ou à la peinture. J ’y voyais une sorte d ’injustice. ce monstre. les rivières de larmes. la tête entre les mains. les nuits remplies de cauchemars des enfants. elles balaient de la main l’espace autour de lui. les âmes défaites.. De cette façon. Elles se déversaient. * Il me fallait l’admettre. rien qu’un sursis.Non. la Kabylie que j ’avais connue appartenait à un autre monde. tu t’es tenue à ses côtés .. Comme tant d’autres ! « Tu ne reviendras que lorsque.

Ce n’est pas rien. qu’il avait une famille. Et pourquoi me remerciait-il ? Restait le passeport dont je devais faire la demande le jour même. À présent. au risque de se voir rabroué. Allons. Grand-frère.. mais l’accueil méprisant et inquisiteur des agents administratifs m ’avait découragée. À ces amis providentiels. Je n’avais pas mieux dormi les nuits précédentes.22 23 . » J’obtins mon passeport en quelques minutes.. nous irons au Consulat et tu l’auras. mes peurs fondraient comme neige au soleil .. Je devais y aller parce que c ’était le mieux à faire . ne te tracasse pas. D ’ailleurs. À leur tour. . le courant de la vie qui venait de loin. En réalité..J ’ai peur de ne plus rien contrôler. je refusais de profiter de sa mort pour accomplir enfin le pas que je m 'étais longtemps interdit. Cependant. lycée « eanrnii x u c » . car ce qu’il fuyait ainsi. j ’appelai Mouloud. Je n’étais pas quitte de la question pour autant : qui m ’avait jugée. plus qu’un frère : un sauveur ! Mais il n’écoutait personne quand il s’agissait de sa vie. un courant qui charriait une multitude d ’êtres.. je n’ai même pas un passeport. et que j ’en étais maintenant à son exécution... depuis sa tendre enfance. presque agréables. là-bas au pays. . répondait Abdenour.Le passeport. quelle famille avait-il ? Il en était sorti très tôt pour s’en éloigner au fil des ans : l’internat au lycée Amirouche (pour lui. Il fuyait ce qu’il ne pouvait ni supporter ni changer. en rentrant à ce moment précis. avaient besoin de me voir parmi eux en ces jours d’affliction. C ’est l’occasion.. je redoutais encore d’avoir affaire à un de ces fonctionnaires zélés. parce qu'il ne servait à rien d ’avoir peur et qu’il valait mieux regarder la réalité en face . ils s’adressèrent à ma raison. une multitude qui portait le courant. je n’y pensais pas vraiment. m ’endormant et me réveillant avec son visage de plus en plus angoissant. s’inquiétait de ce que je ne l’écoutais pas. dis-tu ? Je ne veux pas ! Je ne peux pas ! » Mon frère.Ce que tu vas trouver. des larmes sereines. en me présentant aux guichets du Consulat avec Mouloud et ses amis . réfléchis un peu. un ordonnancement des choses. nous sommes mieux reçus. . Abdenour et Hassan multiplièrent les arguments . » Je ne fermai pas l’œil de la nuit.. il n ’y avait eu ni jugement ni condamnation . simplement. l’erreur monumentale des pensées qui m ’avaient guidée pendant des années. Merci !.. Ne sachant plus que faire avec moi. (Ou jam ais !) J’avais tenté de proroger mon ancien passeport. c’était . j ’avais l’impression de recevoir enfin la permission d’entreprendre le retour tant espéré. « Q u’est-ce que je vais encore entendre ? Que vont-ils encore me raconter ? répétais-je tout le long du trajet. * J ’éprouvais une curieuse sensation. » disait-il en entrecoupant ses paroles de sanglots retenus. une logique des faits. à l'instant même où je l'avais perçue. Je compris alors toute l’étroitesse. parce que mes autres frères.. celui-là aurait été plus qu’un ami. . parce qu’une fois le pas franchi. Mouloud s’en remit à deux amis proches.. la France.. J ’en étais là ce samedi matin. Merci !. peur de ce que je vais trouver.. tant mon esprit était agité. En tenant des deux mains ce livret vert. je répondais par d ’autres larmes. Je cédais peu à peu : « De toute façon. lui rappelant qu’il était venu de quelque part. L’entendais-je seulement ? Depuis des mois. Et personne n’est maître ni du début ni de la fin. Il pleurait. ton passeport. Je fais partie de la multitude. c ’est tout le problème ? Ne t ’en fais pas. ce qu’il a souffert toutes ces années.. l’université à Alger.. cette promesse. tout affectueux. Je n’avais pas encore compris que je l'avais déjà acceptée. Grand-frère était parti depuis quatre jours. Dès l'aurore. condamnée à l’exil ? Mais cette question m ’apparut tout d’un coup dérisoire au regard de la mort de mon frère. Comme si. Que du bien ! Voyons. je confirmais cette « promesse » obscure soufflée par le sort des années auparavant.. Conduite aussi désespérante qu’inutile. grâce à une succession d ’interventions. comme si de la décision que j ’allais prendre dépendait désormais le restant de mes jours. Sans doute avais-je parfois souhaité pendant toutes ces années qu’on me poussât à réagir contre l’exil. Tu le constateras toi-même.Q u’est-ce qu’ils vont te raconter. Je respirais à un rythme différent. je vivais avec notre frère mourant. Ah ! Que n’a-t-on fait pareil geste pour Grand-frère ! Celui qui l’aurait bousculé. la trame des événements qui suivaient leur cours.. enfin. me traitant sans ménagement ni sentimentalisme... notre pays a beaucoup changé. « Oncle dodo ») à Tizi-ouzou. plus respectés et écoutés dans nos bureaux que dans n’importe quelle administration française. Les choses ne sont plus comme avant. comme une sensation de libération.L’occasion. « Merci !.

De même. lesquels restaient secrets.. . ceux de Yemma se tenaient dans sa tête. ils encombraient toute sa vie intérieure. la défiance que t ’inspirent tous ceux qui n’appartiennent pas à ta famille proche. elle était cernée par une armée d ’« ennemis ». Tous. et moi. Mon père laissait éclater sa colère. À la réflexion. un moyen coutumier d ’introduire une distance nécessaire dans la relation aux autres omniprésents. jours et nuits. je trouvais la maison nettoyée de fond en comble. en fonction desquels ils pensent et agissent. tandis que nous vivions sous le même toit. la marmite sur le feu. la « grève » domestique durait jusqu’au lendemain. En général. D’abord. le phénomène débordait le familier... se moquaient de nous ou nous menaçaient. En fait. Et comme par un hasard vraiment importun. de rire des mêmes choses. Certains jours. ses « ennemis » ne ressemblaient à ceux de tout le monde qu’en surface. partir loin. ces « ennemis ». Yemma était hantée par des voix hostiles . et voilà peut-être. Et mon père ou mes frères n’étaient que des « lâches » s’ils n ’allaient pas sans délai réparer notre honneur bafoué. c ’était surtout lorsque nous étions réunis. il n’y avait là rien d'anormal ni même d'alarmant : les mésententes avec les voisins. de nous parler. non seulement multipliait les siens. et Yemma dans un état d ’apaisement ou d'agitation dont personne ne pouvait jam ais prévoir la suite. Yemma semblait d ’une certaine façon audelà du « normal ». prostrée. c ’est ce qui anime encore largement la société où je suis née. tout en regrettant le précieux moment perdu. chacun de son côté. Elle se réfugiait dans un coin et se tenait là... finalement. Cela n ’empêchait pas Yemma de remplir son rôle de mère.. le visage scellé par la colère. Sa manière d’être et de penser nous gâtait la vie au-dedans . en réalité.24 25 une partie de lui-même : il fuyait Yemma. ne s’occupant que de renvoyer aux « ennemis » leurs insultes et autres menaces. à chaque instant. pour chacun. l’empêchaient de vivre avec les autres. bavardant ou partageant quelque joie. cela ne devait pas lui demander de grands efforts. Déesse toutepuissante qui avait régné sur notre enfance. chez elle. ils avaient l’air d ’exister plus que ceux de tout le monde. au bout du monde. au fond. nous réagissions selon nos habitudes. Car si les «en n em is» sont. que ses « ennemis » survenaient pour nous gâcher le moment. ne buvant ni ne mangeant rien. tout son problème. Elle les affrontait sans relâche. en dehors des personnes qu’ils aident à vivre suivant les normes de leur groupe. j ’essayais de ramener le calme. notre vie familiale ressemblait à un calvaire . On aurait dit qu’il nous était défendu d’être ensemble. Yemma parvenait à sauver les apparences. elle. Ensuite. la délectation de ton entourage à te voir dans une mauvaise passe. là où la vie pouvait enfin être possible. Elle paraissait vivre comme tout le monde . dictaient ses propos et. quand ces derniers se cantonnent à leur place. lorsque les gens n’ont que quelques « ennemis » plus ou moins déclarés. mais encore elle se disputait avec eux. elle était comme une torture quotidienne qui nous séparait les uns des autres. tous odieux et envieux. En dehors de ces jours particuliers. mes frères sortaient en claquant la porte. de nous entendre. elle n’avait plus affaire qu’avec ellemême. Mais il lui arrivait de se révolter aussi contre ce rôle. nous n’avions cependant qu’une envie : fuir. les rivalités entre les femmes. les «en n em is» intraitables qui t ’épient de tous côtés. influaient sur ses pensées et sur ses actions. Alors. notre âme meurtrie. parce qu’« ils » nous écoutaient. vu de l’extérieur. Mais à y regarder de près. pleurant parfois. très loin. les bras croisés. Yemma. À mon retour du collège. isolant chacun dans sa souffrance et sa colère. Nous devions cesser de parler. les uns autant que les autres.

Va donc t ’occuper de tes affaires ! » . il ne voulait pas la comprendre. Il avait l’âge où prévaut l ’appétit de vivre. J ’espérais le ramener à la maison. il donnait un surnom à tous ceux avec qui il se plaisait . le suppliant de revenir parmi nous. Manifestement. tandis que Grand-frère. il pensait peut-être comme notre père qui accueillait mes tentatives d ’explication par ces mots : « Ah bon ! Elle est malade. Elle souffrait. peutêtre pour nous aider. Comme notre père. (Il les appelait ainsi par dérision certes.3 Nous avions continué à nous débattre dans nos difficultés. Pour ma part. il avait plutôt tendance à la juger. du moins. les autres. Chacun se défendait selon ses moyens contre cette violence incompréhensible qui s’emparait d’elle jusqu’à la rendre méconnaissable. Elle ne s’appartenait pas. il voulait oublier. ne contrôlait rien de ce qu’elle ressentait ou entendait du fond de sa détresse. pour un temps. Ou bien encore. Voilà ce que j ’essayai d ’expliquer dans une lettre à Grand-frère. ou alors. il n’était pas disponible : il militait pour la démocratie dans notre pays. mais aussi. luttait contre le mépris dont souffrait notre langue maternelle. Yemma. je n ’ai commencé à y voir un peu plus clair qu’avec mes études de psychologie clinique : ce n ’était ni par méchanceté ni par goût des disputes que Yemma se prenait à nos voisins. Il était parti repu de colère. Elle n’était pas elle-même. il oubliait jusqu’à leurs noms. semblait avoir réussi à les éviter.) Enfin. il ne le pouvait pas. Il me répondit qu’il ne fallait pas accorder aux choses plus d ’importance qu’elles n’en avaient en réalité. lui. par affection . et pour la reconnaissance de la culture de ceux qu’il appelait les « Brobro ». émigré en France depuis deux ans. Elle t ’envoie pour me le dire.

Suffit-il. Q u’aurais-je bien pu faire contre mon pauvre père ?. » A bout de patience. je ne passerai pas le mois de Ramadhan avec vous. Je me sens comme neuve. Je ressentais ton angoisse qui me désespérait et. ils t ’insultent. » puis il partit à la recherche d ’une voiture pour emmener Yemma à l’hôpital. Ce jour-là. l’agonissait d ’injures et de reproches lorsqu’il contestait ses litanies d’accusations.. leurs complots diaboliques. du côté d ’Oran. tu l’avais dit à Mhenna : « Mon fils. Sans même lui donner le temps de se poser. nombreux. mais quelle pitié de te voir aller comme une coquille vide ! Tu te plaignais : « Oh ma fille ! Je ne sais pas ce qui me prend encore comme ça. Tout ce que nous pouvions faire.” Crois-moi. 1 1 la frappait parce qu’elle l’exaspérait par ses vociférations. crois-moi ma fille. et à nous. Yemma se prit à lui : « Entends-les. ta première bru : « Ils m ’ont dit : “Nous allons te libérer. ton univers. mon frère cadet... rien à quoi te raccrocher pour préserver ta maisonnée. le visage en sueur. fuir.. Mais je sais maintenant de quelle guérison il s ’agit. je te disais : « N ’aie pas peur. tu as peur d ’eux !. tu n’y aurais pas survécu un jour. On t ’aurait débarrassée de tes « ennemis ».28 29 J ’enrageais devant tant de.. J ’accourus en même temps que Mohemmed. c ’est bien ce que j ’ai entendu. ne le supportant plus. Petite mère chérie ! Aujourd’hui. » Et deux jours avant de t ’éteindre. Il s'était efforcé de maintenir notre famille malgré tout. il était fatigué. Yemma cachait son œil droit de sa main sanglante. qui abandonnaient femme et enfants au village pour aller refaire leur vie ailleurs. » Ensuite. Tu ne pouvais vivre qu’à cette seule condition. c ’est vrai. en lui assurant au moins un toit et le pain de tous les jours. Ne t’inquiète plus.. je me tournai vers mon père et. » Je suivais des yeux l’ombre de toi-même que tu devenais de jour en jour et. Mon père venait de rentrer. il n’y avait rien à faire.. Je voulais qu’il vît sa souffrance derrière ses divagations enfiévrées. mon père. vraiment injuste. En vain. D’ailleurs. je vois mieux ta détresse. je lui dis : « S ’il lui arrive quelque chose. affolée à l’idée qu’elle venait peut-être de perdre un œil. ce père irréprochable pour le rôle qu’il avait tenu auprès de ses enfants. Il aurait pu imiter ses semblables. Le téléphone a sonné. quelqu’un m ’a appelée ce matin. tu lui avais encore confié : « Je me sens guérie. d ’une voix où je mis toute l’audace de mes seize ans.. mon père me donna une gifle .. Yemma.. S’il avait pu reconnaître un peu de sa souffrance !. Pendant quelques semaines. Pour toute réponse. de quoi. Ma bouche est sèche. Ne te tourmente plus !” Depuis. cependant. tu vas guérir. je me sens bien. Cette fois. Et toi. à la fin. il se sera montré injuste. je renonçai à te « g u é rir» . » Non. leurs enfants. par exemple. qu’as-tu fait !. je me refuse à tout jugement. et nous ne savions ni comment t’aimer vraiment pour alléger tes souffrances. il cessa de la battre.. j ’ignore qui c ’était. psychiatre à l’hôpital. qu’y avait-il à guérir ? Etre ou ne pas être. c ’était de t ’accepter telle que tu étais. leurs affreuses malfaisances. elle bouillonnait de colère contre ses voix. Mais avec leur mère. » Cela te calmait et nous donnait un peu de répit. Plus de douleur ni fatigue. tu ne dis rien.. J ’étais en colère. elle aussi. Elle ne tenait qu’à lui. il la battait comme s’il n’y avait rien au-dessus de lui. Yemma.. Une voix me disait : “Cette semaine.. Elle étouffa un cri. tout mon corps est raide. Ne le savais-tu pas toi-même ? Quelques jours avant ton départ. Tu me rapportais les méchantes paroles de nos « ennemis ». Il la frappait comme si elle était fautive. la mort. C ’est incroyable. pourtant. je mettais en cachette des gouttes dans ta nourriture. réclamait d ’être tranquillisée à chaque seconde tant était profonde son angoisse de perte et d’abandon. donc ? Longtemps. d’avoir un toit et du pain pour avancer dans l’existence d ’un pas sûr. je t ’écoutais de longues heures. Mohemmed articula un pathétique « Oh père. . tous tes maux vont disparaître. Je le sais : n’avais-je pas essayé moi-même ? J’avais parlé de toi à un de mes collègues français.et quelle gifle ! Mais qu’importe ! De ce jour. Vingt-huit ans après sa disparition. Tu ne t ’agitais plus. Il aurait pu partir. tu ne souffriras p lu s. tu l’avais répété à Fazia. il ne se produira rien. Moi. il ne lèvera plus jam ais la main sur Yemma. mon fils.. je n’en pensais rien. je l’ai jugé. s’exiler lui aussi. c ’était ou cette raison singulière qui inventait des « ennemis » tout autour de notre famille ou rien. tu auras affaire à moi ! » Au fond. ta vie tout entière. Mon père était resté avec nous.. Moi. Nous devions t ’aimer encore et encore. Un jour. en colère et impuissante face à ce qui nous martyrisait. non sans sévérité. sinon ce combat permanent que tu menais contre tes sombres « ennemis ». comme si on m ’avait ligotée des pieds à la tête. mon père saisit une lourde chaise en métal et la jeta sur elle. dans le « pays des Arabes ». j ’ai décroché et j ’ai écouté.. tu vas guérir. ni comment te haïr pour nous en protéger. leurs terribles menaces.. Tu n’avais aucun recours. avec une volonté de vivre à toute épreuve ? Yemma. Pour toi. l’inexistence.

il y avait 1’« ennemie » du moment. Lorsque nous habitions en immeuble. Mais elle sortait peu. J’ai entendu mon nom. ils n’étaient pas tous des « ennemis ». égarée dans les replis de sa pensée alambiquée et ailleurs. ils disaient mon nom .Qui peut bien parler de toi. occupée par ses corvées quotidiennes et sa guerre continuelle avec les voisins. Des mots vivants qui s’agitaient dans tous les sens.Je n ’ai pas compris. et pas en même temps.Je me le demande. Yemma. enfermée dans une langue qui tissait tout son monde sans en préciser les confins. dans un autre quartier de la ville. Je me secouais. mon être tout entier. Rien qu’en ce verbe intarissable. ils l’ont prononcé plusieurs fois. ils parlent de moi à la radio. tout au fond de moi. C ’était intenable. Je fermais les yeux. rien. Yemma repérait son « ennemie » et l’infernal scénario recommençait. creux. engluée dans ses croyances. Des phrases. je n’y croyais pas vraiment. Que te dire d ’autre ? J ’entendais tes paroles de tout mon être. je percevais la présence dont elles témoignaient. * Très jeune encore. 1’« ennemie » devenait de plus en plus « virulente ». ces voisins . pour finir par former une ligue contre elle. Je me sentais sur le point de me diluer dans une matière évanescente . Que d’énergie elle aura gaspillée à rester vigilante jour et nuit ! Elle montait la garde contre les « ennemis ». connaissait. Elle était partout. Je me surprenais comme dans un espace périlleux. je touchais à Vextraordinaire. mon impuissance à adoucir sa condition plus encore.30 31 « Il ne se produira rien ».. elle semblait oublier ses voix morbides. Un monde ouvert de tous côtés. à la lumière vacillante d’une chandelle. mes mots me semblaient approximatifs. près de son poste de radio constamment réglé sur la chaîne kabyle. Et lorsqu’elle tombait de fatigue. une immensité où il n’y avait rien autre que des mots. faute de mieux. quitte à la suivre parfois dans ses raisonnements dédaléens. Il ne relève ni de la pensée rationnelle ni de l’autre.Et que disent-ils ? .. mon corps. Yemma n ’avait commencé à sortir qu'après avoir largement entamé la cinquantaine. les ouvrais. celle qu’on dit « irrationnelle ». En règle générale. tel un vent à travers la fenêtre. Je feignais de m ’intéresser à un autre sujet ou à une . j ’avais pénétré le monde de Yemma. C ’était comme des informations. J ’éprouvais une sensation affolante. l’atmosphère d’un monde non perceptible par nos sens communs. Ce que je sentais à ton contact. les commentait. de prendre la relève. elle représentait déjà un mystère pour moi. ne pouvait être banal avec Yemma. Si bien qu’à en croire cette dernière. dans la tête des gens et dans leurs bouches. je réagissais. à nous ses enfants. D’où tirait-elle toute cette matière à raconter? Durant une grande partie de son existence. » J ’essayais de la ramener à elle-même. Elle m ’avait raconté une histoire. eux non plus.Mais il n’y a rien. Je te les disais. Il existe. Des paroles que j ’avalais. communiquant sa haine d’abord à ses proches sur le même palier. Et il suffisait de frôler ce monde. m ’apprit-elle un jour. qui vivait dans la maison la plus proche. Yemma ne supportait pas d ’entendre des bruits de pas au-dessus de sa tête. Je me réveillais alors vers trois heures du matin pour lire ou étudier tranquillement. moi aussi. insignifiants. elle nous demandait. Tout ce que je pouvais faire : l’écouter sans lui opposer aucune résistance. décidément. notre famille était en permanence cernée par de nombreux « ennemis ». ces mots futiles. sans ombres ni lumières. Au bout de quelques semaines. ce monde à part. Oh ma fille ! Que peuvent-ils bien raconter sur moi ? . qui devenaient mon esprit. Cependant. s’intéressait aux informations. D’où je tiens d ’être matineuse. Ah ! Ce qu’elle m ’en disait. pour ressentir l’angoisse qu’elle y respirait.. à voix basse. qui tourbillonnaient dans un mouvement vertigineux. et face à cela. . de choses ! Sans arrêt. Au demeurant. telle une béance dans le néant. elle était par coutume confinée à la maison. non sans d ’abord fermer portes et fenêtres. la plus menaçante.. c’était le souffle de Tailleurs. Elle se répandait hors d’elle-même par son imagination bouillonnante. comme s ’ils ne se reposaient jamais. alors. la seule langue qu’elle. sans sol ni ciel. non plus. juste pour aller bavarder une petite heure chez une parente. Sans m’en apercevoir. La télévision l’agaçait . Nous déménagions souvent. En écoutant la radio. Avec toi Yemma. puis aux autres voisins des différents étages. me levais et m ’éloignais. « Ma fille. Elle sélectionnait les émissions.. j'entr’apercevais l’autre versant du monde. Yemma ? Qui te connaît à la radio ? Pourquoi parlerait-on de toi ? . Dès lors que Yemma l’avait désignée comme telle. je me suis demandé quelle était la cause de notre malheur. 1’« ennemie » était forcément à l’étage supérieur. sans limites ni repères. voilà tout. . À mon corps défendant. et même. Yemma ! Tu as entendu un nom qui ressemble au tien. Il me suffisait d’écouter Yemma. elle ne parlait jamais le kabyle. Elle aimait mieux rester chez elle. longues et compliquées. Yemma.

Il remonta chez lui. Comment sais-tu ce qui s’est réellement passé. étaient d ’une cohérence. en moi. Elle m ’avait raconté une histoire. s’il avait été bien inspiré. dans un de ses champs. à cette histoire. c ’est tout ce que je peux faire. plus le doute s’insinuait dans mon esprit. alors. nous avons trouvé les traces de ce qu’il avait fait. par sa bienveillance. malgré tout. presque sans m ’en rendre compte. le corps trempé de sueur. (Pour les Kabyles. Ce rocher fiché là par la main de Dieu n’était pas un caillou quelconque . de phrases. tu ressens le besoin de le dire à quelqu’un.32 33 autre personne pour détourner sa pensée de ce qui l’occupait. il aurait imploré le pardon de l'Asessas.. Mais si. Ensuite. grelottant en pleine canicule. mon grand-père aurait immédiatement posé sa pioche et. La pioche. Après qu’il eut palpé la chemise du malade. d’intrigues. aux étoiles du matin qui l’effaceront de ton esprit comme elles s’effacent du jour naissant. comme un cliquetis. un mouton. de cette angoisse reçue comme une faveur ? En attendant. hagard. Même un enfant pouvait comprendre. elle percevait mon malaise et consentait à desserrer son emprise. il se mit à creuser au pied du rocher quand.. soudain. il ne vit qu’un tas de cailloux noirs qui roulaient au fond du trou. deux beignets. Les femmes de la maison se dépêchèrent d ’aller consulter un voyant-guérisseur dans le village voisin. . En retournant une dernière pierre. sans s’y appesantir. le trou sous le rocher. elle était bien là. C ’est qu’on en parlait quelquefois. il n’y aura rien. de l’amphore remplie de louis d’or qu’un ancêtre aurait enterrée quelque part. mon grand-père continuait de creuser. Je sortais à reculons de ce monde hallucinant où je venais d ’entrer sans le vouloir.. Il rendit l’âme sans avoir ouvert les yeux ni dit mot. Allons préparer le repas. dans la famille. en effet.. Yemma.. « Il n’y a rien. Son père mourut vers l’âge de vingt-cinq ans. elle la tenait donc de quelqu’un. ne voulait plus rien me dire. je m ’en écartais doucement. Elle se mettait à bâiller.) L ’histoire que m ’avait racontée Yemma. il n’est pas bon de raconter ce genre de rêves. Yemma ne devait pas avoir plus de cinq ans à l’époque où les événements se seraient produits. puisque ton père n’a rien pu dire ? . d’une pertinence inattaquable. ni l’amulette épinglée sur sa poitrine ni la potion qu’on lui fit boire ne guérirent mon grand-père. sur les ondes de cette même radio où elle avait cru entendre son nom ! Je l’ai fait incidemment. Enfant. La première fois. C ’était bien des mots en l’air. comme aimantée par les mots de Yemma . et il l’aurait immolé au pied du rocher.. agissant à mon insu. J ’avais l’impression que ces mots flottaient devant moi. Prenez ceci. il besognait dans sa figueraie qu’un rocher bornait d ’un côté. c ’est de le confier à l’eau vive pour qu’elle l’emporte loin de toi. le vénérable ccix2 leur dit : « Cet homme a été frappé. L’esprit troublé par la richesse à sa portée. » Comme dans un éclair de lucidité. en eux-mêmes. plus j ’y songeais. c ’était celle de son père dont elle avait gardé un vif souvenir. un coq. dans lequel les passants déposaient de menues offrandes : une part de galette. Par la suite. saura le comprendre .Mais nous y sommes allés. et Yemma l’acceptait. voyant-guérisseur. une poignée de figues sèches. choisis la bonne personne : celle qui. il entendit un bruit. En échange du sang versé. éclaire-moi. ta mère te l’a donc racontée plus tard . les cailloux noirs comme du charbon. Intéressée. je croyais cette histoire. dans notre champ ! Et là. VAsessas lui aurait peut-être cédé le trésor sur lequel il veillait depuis plusieurs générations. de discours qui. par sa sagesse. Deux jours avant. » lui disais-je sans réelle certitude. Je l’avais parfois priée : « S’il te plaît. Cette histoire. un sou. tes frères vont rentrer. un pigeon même. 2 Ccix : prononcer « Cheikh » . sans rien brusquer. c ’était un Asessas {Gardien). cette angoisse diffuse que Yemma me transmettait et que j ’acceptais d ’éprouver avec elle. ou bien encore. lui enlever sa signification négative et lui donner un aboutissement heureux. lentement. comme si elle craignait de me la révéler. Le mieux. à l’instant même où je les prononçais. puis disait : « Nous avons assez bavardé. je le quittais sur la pointe des pieds . puisqu’il y avait quelque chose : cette inquiétude. Avais-je le choix ? Et qu’allais-je en faire. Mon grand-père avait besoin de quelques pierres pour reconstruire un mur de sa maison. toujours entre quatre murs et à mots couverts. comme toutes les fois où elle était disposée à me livrer un fragment de sa vie passée.) Elle avait la tête bourrée de mots. . (J’ai fini par parler d ’elle. hanté par une puissance invisible. Armé d ’une pioche. pour lui en soutirer chaque détail. Dieu vous donne la patience ! » Et.. il est tard. Elle se montrait réticente. il serait allé chercher un animal. à genoux.. comme si elle me racontait un mauvais rêve. Yemma.Cette histoire. tandis que le bruit se faisait plus net à ses oreilles. au cours d'une interview téléphonique donnée un an après la mort de Grand-frère. alors qu’elle m ’avait déjà tout dit d ’une certaine façon. S’il avait été sage. un lieu sacré. je dus y revenir souvent. un chevreau.

jour et nuit. chez nous.Je ne me rappelle pas l’avoir entendue. je disais. sauf à s’armer de courage. La femme de mon oncle n’était pas rassurée pour autant. moi aussi : cette histoire de mon grand-père n’avait jam ais existé que dans la tête de Yemma ! Elle l avait imaginée avec son âme d ’orpheline maltraitée pour s’expliquer la misère dans laquelle elles étaient plongées. tu l’as entendue quand tu étais une petite f ille .Ma mère ?. sa création majeure. j ’ai moins besoin de justifier la souffrance qui l’habitait. je ne l’ai revue que deux ans après. crois-le si tu veux. ni même d ’un autre mariage. avait omis de révéler la cachette de son trésor à aucun des siens . étaient décidées à rendre folle ma mère ou à la chasser de la maison. Du coup. et. s’était dispensé de prier VAeessas pour mériter d’hériter du trésor ancestral.. beaucoup mieux que tout le monde dans le village.. tel un artiste... ils m ’ont donnée en mariage chez les At-Abbas. elle et sa jeune sœur. Ma mère est retournée chez ses parents et le nouveau-né a rejoint son père deux mois après. nous avions 3 Tanut : épouse du frère du mari. l’autre. notre famille était comme une représentation accentuée de la société kabyle. il y avait du couscous de blé tous les jours. la civière s’est mise à trembler comme si quelqu’un la secouait.. ils ne pouvaient pas se passer de m oi. Ma mère venait d’avoir un garçon et elle en était comblée. Ensuite. Quel âge avais-je ?. je la vois mieux. cette souffrance. La pratique était coutumière.. Que peux-tu faire quand tu découvres que le sort qui frappe les tiens. une expression exagérée de sa culture et de ses principes sclérosés. la maudite Faffa At-Hmizit ! Ne l’oublie jamais. N ’en pouvant plus.34 35 . stupéfiés : “Recouvrez vite son visage. ma mère a remué ses lèvres. tout se paie dans cette vie. Ce jour-là.. se croyant fort. criaient. c ’est tout. par laquelle.. elle qui disait à tout bout de champ : « Ddaswessu xedm en lejdud..) Son histoire m ’a longtemps aidée à supporter notre malheur. Ils ne m'autorisaient pas à lui rendre visite. il y avait tant à faire. Cette famille était la production de Yemma. à la maison et dans les champs . les plus belles robes qu’aucune fillette du village n ’eût jam ais portées... mais ma mère n’en voulait pas. et à le vivre comme une expérience contre laquelle il n ’y avait rien à faire. Toi alors ! Quand aurait-elle pu me raconter des histoires ?. Il revenait deux ou trois fois dans l’année. l’œuvre de sa vie. ») * Depuis que Yemma n’est plus de ce monde.. N euf ou dix ans. » (« L e courage. elle exprimait la vérité passée et actuelle de la . dans son étendue « généalogique » comme dans ses dimensions familiale et culturelle. Lorsqu’ils ont soulevé le linceul pour me montrer son visage. Ah ! Comme j ’aimais manger dans cette assiette ! Nous vivions bien. Ce que tu fais. dépêchez-vous !” Qu’avait-elle essayé de me d ir e ? . comme seconde épouse. Elle et sa mère. Tout le monde se nourrissait de couscous d'orge . tu trébuches sur tes mauvais actes. Du jour au lendemain. qui te frappe aussi. tu le retrouves tôt ou tard.» Je voulais en avoir le cœur net : « Cette histoire de ton père. Un jour ou l’autre. ce qu’elle disait et répétait. de ce mariage avec le frère de mon père . » Yemma connaissait le pouvoir des mots.. tu le dois à l’imprudence d’un aïeul aggravée par l'égarement d ’un autre ? L’un. Mais elle n’a pas tardé à souffrir de sa félonie. Telle qu’elle fonctionnait sous l’empire de Yemma. donc. une faiseuse de maléfices redoutée de tout le village et au-delà. Je savais ce qui s’était passé dans notre champ. Une fois. se croyant immortel. Ils sont la part de ton destin que tu fabriques de tes propres mains. Les gens tout autour. teffey di S id i M e s s u d ! » («L es sacrilèges commis par les ancêtres. Mais tout ce bonheur a disparu en un clin d ’œil. une sorte d ’âge d 'o r impérissable dans sa mémoire : « Mon père travaillait en France. je suis arrivée au village au moment même où ils l’emmenaient au cimetière. non dans l’autre. Sa tanuf craignait de voir son mari la prendre. c ’est son seul remède. (Ne le détenait-elle pas ? Je l’ai cru parfois. Ça suffit maintenant ! Mais qu’est-ce qui m ’a poussée à te parler encore ! » J ’en savais assez. pas plus. après avoir connu une vie heureuse. . il m ’avait rapporté une écuelle décorée de fleurs multicolores. comme si. ce sont leurs descendants qui les payent ! ») Ou encore : « Lkurag kan.. ta tante et moi. Il nous apportait tant de belles choses ! Ma sœur et moi.. elle ma mère. dans sa fascinante étrangeté comme dans son affligeante banalité. Yemma devait penser de même. et nous n’attendions même pas les jours de fête pour les mettre. ma mère s’est résignée à nous abandonner. à son enterrement. d aya i d ddwa-s. peu de temps après. Ma mère. Elle a quitté la maison avant que la terre se soit tassée sur la tombe de mon père.. notre maisonnée a été démantelée et un voile noir est tombé sur nos vies.

Je me sens mal. refusant obstinément de renoncer à ce qu’ils ne possèdent pas. Un soleil éclatant frappe mes yeux douloureux. je prends Alger lablanche comme une grosse claque sur la figure. « en s’exilant. chargé d ’un autre cercueil. littéraire et théâtrale. 4 Pour me préparer à la suite. Je ressens la douceur de l’air sur mon visage. le vrai. Le nom du défunt n’est pas celui de mon frère. tu meurs ! » Menace ou mise en garde ? Je ne sais. plus encore qu’hier. Mouloud est arrivé plus tôt. » Rien n’y fait. ils se contentaient de ramasser un modeste pécule et se dépêchaient de revenir au pays pour reprendre leur vie d’avant comme si de rien n’était. l’isolant dans une solitude sournoise tout en l’enchaînant aux autres par des liens à la fois inévitables et insupportables. dans l'autre monde. Lorsqu’ils se complaisent dans des conflits insolubles. ses boutades désopilantes et autres persiflages amusants nous laissent toujours. Nous sommes conduits dans la salle d ’honneur de l’aéroport où. le cœur serré devant elle. alors qu’en réalité. comme un arrière-goût amer. c ’est tout ce que Grand-frère avait tenté de fuir pour ne jamais cesser d ’y être au tréfonds de son âme. Aujourd’hui. Une camionnette arrive. Aussi. telle une toile d’araignée. accourent de petits nuages blancs. Ce dimanche. la ville est baignée de lumière. Lorsqu’ils instituent la discorde. Combien étaient-ils dans l’avion ? Combien d ’émigrés rentrent de cette façon ? Hier. les Kabyles ne savent plus trouver en eux-mêmes cfautre ressort que ce combat permanent qu’ils se croient obligés de soutenir contre 1’« ennemi » du dehors. ils se vantent de leurs hauteurs. il n’y a pas de quoi en faire un drame de plus. Donc. Nous sortons de la salle. tient chacun dans ses mailles enchevêtrées. ils enjolivent leurs extérieurs pour camoufler leurs ruines intérieures. ces derniers les leur renvoient à la figure comme autant d'insultes ou de moqueries.. je crois. de son vivant. quelque chose dans ma tête me disait : « Si tu rentres. Quoi qu’il en soit. à mes autres frères et à moi. À travers le hublot. Lorsque. Et voilà aussi pourquoi son humour. je me répète : « Tu t ’es absentée quelques années. que se trouve une des sources d’inspiration qui nourrissait la créativité de Muliend-u-Yeljya. l’ainour sans réserve ni calcul : le malheur aussi y travaille. on emporte toujours avec soi plus qu’on voudrait en em porter».. Sans perdre de vue Morad. par un autre vol. c’est ainsi : les morts voyagent avec les vivants. Où est-il encore passé ? Le véhicule revient une demi-heure plus tard. Tel est le fond tragique de ce « g é n ie » qu’il est possible de lui reconnaître enfin (puisque. pour affirmer leur existence.. Dans le ciel. suivant le mot courant « A nef-asentlean adyum m ent! » (« Laisse-les voilées ! »). . ce que l’on pourrait dire de l’amour. tu reviens aujourd’hui . Ces dernières années. peut-on dire de son œuvre poétique.36 Kabylie séculaire : lorsque. nous explique-t-on. Lorsqu’ils se défendent de confier leurs maux à leurs proches par peur qu’un jour. * Voilà. c ’est là. nous attend Khalida Toumi. je me laisse entraîner par la foule des passagers qui se hâtent vers la sortie de l’appareil. traînant une remorque chargée d ’un cercueil. ils apprennent à se méfier les uns des autres dès le berceau.. Pouvait-il faire autrement ? Comme me le faisait remarquer Alain Ercker. Lorsqu’ils s’enorgueillissent d’une culture qui. il ne le permettait pas). Lorsque. embourbés dans leurs contradictions. la suspicion ou le mutisme comme mode de communication. Lorsqu’ils discourent sur l’union ou chantent l'entente. chaque fois que l’envie me prenait de retrouver l’Algérie. Il me semble que je vais atterrir dans un autre monde.

de ce qu’il voyait en elle comme une menace. Il se montrait intraitable avec elle.. Yemma parlait avec une telle gravité ! Et ce pouvoir.. Devant elle. en apparence. je n ’insistai pas. elle était une tragédie elle-même.. rien expliqué de mon marasme. bégayais. préservez-le. allant. Longtemps. Elles vont les rejoindre en France pour s’entasser les uns sur les autres dans un petit appartement.. et il me la refusait. sont plus directs : Urgay mm utey. c ’est bien lui derrière la vitre . ils me remplissaient d’effroi.. dans ses paroles comme dans ses attitudes. Nessa iirnessi! » (« C ’ est un châtiment divin. tu savais tout. a tamyerrit! (Maudis sois-tu. Nous avons [des biens]. Avec lui. soyez avec lui. Je vous prie. Saints-gardiens. plus tard..38 39 Aujourd’hui. Comment aurait-il pu deviner ce que je ressentais ? Je ne lui avais rien dit... Je tiens à vérifier quand même. je le croyais. kkes açlar-ik y e f y ir i n tqabact ! (Enlève ton p ied du tranchant de la hache !) Les Saints te préservent de la malédiction de ta mère ! » Je n’étais pas encore en âge de saisir toute la portée de ces mots qu’elle lui adressait sur un ton désagréable. Tu savais et tu n’as eu aucune compassion envers m oi. Ai-je jamais pu terminer une phrase avec lui ? Je redoutais ses colères épouvantables. Il s’abritait derrière une carapace rigide construite de toutes pièces avant même d’avoir atteint l’âge adulte. tremblotais . ayant appris qu’il était sur le point de rentrer enfin. effrayante et poignante. Ce que j ’aurais voulu lui dire par-dessus to u t? Q u’il n’avait jamais cessé d ’être de toutes les prières de Yemma. ils hésitent à rentrer. si faible. (J’ ai rêvé que j'é ta is mort. Ils ont fait construire de vastes et luxueuses demeures dans le village.. l’étiquette porte bien le nom et prénom de mon frère. je dus vite l’admettre : « C ’est incroyable. leurs familles non plus. avec sévérité et colère . répétant : « Dieu. Il était inflexible devant ses larmes. Grand-frère bien aimé ! lui criai-je en pensée. Il résistait en se renfermant. Grand-frère. il ne l’avait jamais oubliée. un silence épais et glacial qui le protégeait d’elle. mais ils ne les habitent pas . 11 ne me répondit pas. lui et toute sa descendance ! » .. ce pays est devenu pour nous comme un monstre ! » Il disait bien « lwehc » (« un monstre ») ! « Alors. disait-il. qui émanait d’elle. ô monde trompeur /) Ses mots. à faire le moindre pas dans son monde. Tout comme notre père. je lui dis tout haut : « Te voici au pays. à lui. tout entière. où qu’il soit. si souffrante ! Elle n'avait pas seulement le sens de la tragédie . réprimait toute sensibilité pour ne lui présenter qu'un visage dur et froid. Pendant des années. C ’était l’occasion de revoir une dernière fois Yemma. cependant. je devenais cette petite fille terrifiée devant une mère exaltée aux prises avec son fils aîné. Et en plus. de ce qu’il refusait en elle. je lui en ai voulu pour cette raison. « Prends garde mon fils. je lui écrivis pour le prier de me laisser aller avec lui. cette force occulte. même après la retraite. il était peu disposé à écouter Yemma. à un visiteur qui lui racontait son dernier voyage en Algérie. saturée de chagrin et d ’amertume. il n’y avait entre Yemma et Grand-frère qu’un silence terrible .. tout de m êm e. Morad ouvre la petite fenêtre percée sur le couvercle du cercueil de façon qu’on puisse voir le visage de son père. » II n’en savait rien. je t ’accompagne ! » * Un jour. mais c ’ est comme si nous n ’avions rien ! ») Sur le second cercueil. Je me suis dit : Mon cœur.. encore jeune adolescent mais au caractère déjà bien affirmé. A tort. A kem -ixdas Rebbi a ddunit. je lui pardonne. qu'elle avait pensé à lui chaque jour.) Incapable de contenir mes larmes. disproportionnées. du moins.instant. je l’absous. tu es tenu à la patience Si tu es bien né Te voilà dans une boîte à présent. pas un seul. il se rebellait. je perdais tous mes moyens. N ’est-ce pas une damnation ? Eux-mêmes le reconnaissent : « Yewt-ay B-ebbi. imperturbable devant ses supplications :. incompréhensibles. dans sa chambre d'hôpital. jusqu’à l’oublier. tout contenu dans une caisse en bois. car au fond. Du moins.. Pas de doute. Nniy-as : A y ul-iw ifna-k ssbef Ma telliçl d Iher A ql-ak zdaxel n tebwat tura. il est là.

» Yemma parlait ainsi autrefois. Voilà tout ce dont je me souviens. . de réparer l’erreur de Yemma. quand je l’ai vu apparaître dans l’embrasure de la porte. Ton Grand-frère va bientôt être là. Amaeni. il semblait n’avoir rien prévu non plus. je ne cessais d ’entendre un avion voler dans ma tête. Je ne voulais pas que recommençât l’histoire de notre père. lui se bornant à répondre.. Qu’est-ce qu’ils ont bien pu se dire ? Pas grand-chose certainement. il la trouva sommeillant sur le canapé de sa salle de séjour.que dis-je ? . à quelque occasion. il a exprimé le désir de l’entendre. Nous y allons tous. Ce retour inopiné. moi.. c ’était assez foudroyant. lui préparant ses repas comme pour un invité de marque. le trouble absolu. faisant de son mieux pour que tout fût à la convenance de son premier fils si délicat. Deux semaines avant. awal agi ad yeqqim da. pour lui surtout. Le choc fut rude. Des mois après. Il aura survécu à Yemma neuf ans. tu entends ? ») En entrant à la suite de Hemza. tant le fait s’apparente. et comme je le regrette ! Aujourd’hui encore. par un ami qui venait lui présenter ses condoléances .. Je n’étais pas là... A y e n yuran ad isaddi (Ce qui est écrit se produira). Merveilleux Grand-frère ! Comme paroles d ’apaisement. c ’est comme ça ! » Cela m ’a glacée entièrement. Elle était malade et très fatiguée. Alors.. sa pleine signification à la relation entre un fils aîné et son père.40 41 Mais peut-être le lui ai-je dit comme j ’ai pu. » Je ne me rappelle pas l’avoir entendu réagir autrement que par un de ces longs et profonds silences dont il usait pour dire l’indicible .et comme il le disait bien ! Il n’était pas sans le savoir : Ula f-Çasustnif-fimenna (Se taire. terra tmara (Nous patientons. M uhend-u. 1 1 avait l’art de te décontenancer . après vingt ans d’absence. sa petite-fille alors âgée d ’une dizaine d’années : « Yya a m -iniy lhaga yer umezzuy-im. ça va. Il n’empêche ! Sur l’essentiel. Elle a dû encore prendre sur elle-même. à sa manière.Yehya arrive. . J ’en suis à mon troisième infarctus. par un de nos frères qui m ’écrivit une lettre...Ah bon ? » Après un silence ponctué de longs soupirs caverneux. et le moteur dans ma tête s’est arrêté. elle a appelé son premier fils par son âme souffrante de mère qui aimait ses enfants jusqu’à les étouffer. contenir ses propos.. Tesh'd ?» (« Viens. Ensuite. ressassant les formules d’usage : « A m nekw ni am medden (Nous sommes comme tout le monde). c ’est aussi dire). Mais nous finîmes par apprendre que notre père n’était plus. je me suis retrouvé à Tizi-Ouzou. sa mort était devenue un sujet secondaire. A-t-elle au moins pensé à lui expliquer comment les choses s’étaient passées avec notre père ? Elle avait demandé à ses fils autour d’elle de « ne pas rajouter à nos tourments d’exilés ».. J ’ai bien essayé. l’ami d ’enfance qui l’avait accompagné depuis Paris.. Trois infarctus à quarante-cinq ans ! Je pensais déjà moins à Yemma . marmonnant quelque chose comme ceci : « A moi non plus. pétrifiant. comme à son habitude : « Ça va. affolée. à mes yeux. elle avait dit à Mila. Hemza s’écria : « Je vous amène Muljend-u-Yehya ! » Yemma se redressa. je vais te dire quelque chose à Voreille. je me suis mise à trembler des pieds à la tête. au choc des cieux ou à la rencontre de deux montagnes. Yemma. canaliser sa parole par le récit rebattu des difficultés ordinaires qui rendaient malaisés ses vieux jours.il était le décontenancement même.. elle s'agrippait à ces expressions toutes faites et revêtait le masque du commun. comme sur le superflu. Tout à coup. » Pour mes autres frères et moi.. elle est morte aujourd’hui. A nesber. il nous était difficile de nous parler. il l’avait revue cinq mois avant qu’elle s’éteigne.. elle a dû changer de comportement avec lui. et qu’il apprît la chose par quelqu’un d ’autre : « Grand-frère. lorsque Grand-frère revenait à la maison pour quelques jours ou quelques heures. je ne sais plus comment je suis parti ni comment je suis arrivé. au moment où. A taya Dadda-m M uhend-uYehya a d-iteddu. Réfrénant ses divagations. notre mère-là. comme il l’expliquait à qui voulait savoir : « Les jours précédents. J ’ai cessé de pleurer. sur un ton agacé. sur ses mille et une douleurs physiques.. hein. Mais ne le répète à personne. Quand je sus que Yemma n’était plus. comme s’il voulait en finir au plus vite : .. Ça suffit. Yemma l’aurait-elle provoqué ? Aucun doute. maîtriser ses mots. Grand-frère. » Quant à elle. saisissant. obligés). ça suffit. Plus tard. presque jour pour jour. ce retour de notre frère aîné était comme une sorte de miracle qui nous laissa bouche bée. elle dit à Fazia : « Ma fille. ils n’ont rien dit. 1 1 avait manqué ce moment unique qui donne toute sa force. Ils se serrèrent la main. Je n’en croyais pas mes yeux ! » De son côté. un peu par automatisme. il dit.Tu sais. mon premier geste fut de l’appeler. je me prends parfois à douter qu’ils se soient réellement revus.

faite d ’une souffrance ancienne. l’ayant toujours su. insoutenable. percevaient. accaparé comme il était par sa lutte intérieure. A notre insu.. En réalité. une sorte d ’accoutumance à l’exil . de leurs existences avant tout. au moins pour lui ôter son venin. déstabilisant.42 Que dire de plus ? De nouveau. je ne trouvais pas. Yemma et Grand-frère. il dit : « Je l’ai vue récemment. Le monstre qui s’était emparé de notre pays pendant que nous croyions lui échapper en nous exilant. objectivement. en le méprisant. Ils n ’étaient pas dans la confusion. les commandait. Cela a duré. Dieu ! Q u’il était difficile de les suivre ! Q u’ils étaient difficiles à vivre !. les enveloppait jusqu’à couvrir l’amour profond qu’ils avaient l’un pour l’autre. Ils comprenaient. D ’où aurions-nous tenu la possibilité de nous parler ? Nous n’avions guère appris à discuter ensemble sans nous emporter. c ’était ce malheur dont nous avions été nourris. de la vie. j ’en ' étais devenue le « témoin privilégié ». les soudait. loin de là ! Ils étaient imprévisibles. le mal de notre culture . avec mon frère. Une souffrance partagée au-delà des mots.. en lui. ce n’était pas faute d ’avoir essayé. Q u’est-ce qui nous empêchait de retrouver notre pays natal ? Peutêtre. Une souffrance qui les précédait. parce que c ’était plus fort que tous les mots réunis. c ’était l’image de notre mère habitée par l’étrange . Je savais qu’ils étaient liés par une certaine relation.. avant le langage. Nous croyions pouvoir le vaincre en le négligeant. c ’était. jam ais là où on les supposait être. empoisonnés. nous avions peur de nous retrouver face à nous-mêmes tels que nous avions été. en l'éliminant de nos mémoires . en parler entre nous. L ’angoisse me montait au cœur. accablant. plus d ’une fois .. ce mal logé au plus profond de notre être avait pris des proportions démesurées. parce que c ’était là. de notre malheur fondamental. par nos mots. gavés ju sq u ’à ne plus vouloir vivre. la guerre civile. une de ces relations indissolubles. Nous aurions dû nous en occuper sérieusement. Une vision absolue qu’ils exprimaient par leurs façons déroutantes d'être et de penser.. certainement. avant tout. Enfin. duré. Je ne voyais pas le moindre fil sur lequel tirer pour démêler le paquet de nœuds douloureux qu’était devenue notre histoire. que des soupirs encore et encore . plus rien. peur de revivre cet affreux cauchemar qui nous avait chassés du pays de notre enfance. Si encore il m ’encourageait ! Mais il ne semblait pas prêt à m ’entendre. J ’ai raccroché brusquement. en fait. le premier mot pour parler franchement. nous l’avions laissé croître à sa guise. le mal de Yemma. voyaient au-delà du commun. Et c ’était comme si. c ’est tout ! » Ensuite.. diminuer son étrangeté destructrice et. ces gros soupirs insupportables par lesquels il vomissait ce dont il ne pouvait se libérer par la parole. Pourtant. Ddeqs-is ! Le courage. ce silence chargé. « Bon appétit existentiel ! » disait Grand-frère à qui il appréciait. sa résistance désespérée à la . Ils avaient tous les deux une vision claire de l’unité de toutes choses. oh non. par notre raison d ’adultes. le reconnaître enfin comme une partie de nous-mêmes.

De ce que mon père disait à son fils aîné. L 'exil sera long. M a d n e k la (edduii fell-i. Mon frère lui répondait qu’il ne le pouvait pas. ses paniques et ses orages. Nous sommes enchaînés. On dira : il a été banni. Il suffisait de nous voir. Elle me désarçonnait. d'échanger quelques mots. Lqaea nfeddu felJ-as. éprouvant notre malheur comme nous. alors qu’il aurait dû se tenir à une autre échelle. n ’est-ce pas ce que disent ceux qui ont beaucoup vécu ? Malgré les décennies écoulées. Jour et nuit à besogner. tout en soulignant l’importance de la parole du père dans une tradition essentiellement patrilinéaire. en nous-mêmes. * Comment pouvais-je lui parler de ce qui. Widak-nni um ihekkuy. Là. c ’est bien connu. dépassé. contre le même monstre. aurait-il cette réalité criante de vérité s’il ne comportait quelque ressemblance avec son auteur ? La créature contient son créateur. Sa fuite ne lui aurait donc servi à rien ? Pis : ne lui aurait-elle pas fait perdre la chance de réparer un tant soit peu de son enfance comme de son adolescence sur lesquelles Yemma avait pesé de toute son étrangeté ? D a whid i d-tegga yemma-s. Inna-yas baba-s im m is. donc. Ssefray. notre plaie ouverte. Nous marchons sur le sol. Elle devenait présente. il est passé à autre chose. il aurait été conduit illico à la caserne dès son retour au pays. Moi. C’ est tout ce qui nous reste. cette représentation négative qu’il avait conservée de notre mère. chacun de notre côté. un père son fils). Ensuite. Quant à notre père. Grand-frère en était resté à la même attitude à l’égard de Yemma.. Peut-être nous aimeront-ils un peu. faisait trembler le sol sous mes pieds. Mais le « Mulj » ou le « Muljend » (personnage récurrent dans ses textes). Objecteur de conscience comme bien des étudiants de sa génération. pour que nous retrouvions aussitôt notre famille telle que nous l’avions endurée. Avec Yemma. entre nous deux.44 45 partie menaçante de lui-même. . ils me marchent dessus.. M edden a s-inin d imenfi. Sauf avec le temps.). Ula d Ihem yetfasyu (Même le malheur s ’épuise). (Le père a dit à son fils 4.) Il avait commencé à exprimer sa détresse ancienne. Je connais mieux la parole et l’histoire de Yemma (ce qui est conforme à l’ordre culturel kabyle selon lequel une mère instruit sa fille. aucune compassion. il n ’était point responsable. avec ses peurs et ses angoisses. ce Kabyle moyen. Nous nous battions. à l’exorciser par la poésie. Ccafuea din ur telli.. mais aussi. en quoi il paraissait s’éloigner de lui-même.. D aya i y-d-igwran tura. A m za l am y i d d akwerfi. versifierai encore. Il lui écrivait régulièrement et lui demandait de rentrer. de notre pays et de ses habitants. ses tensions et ses blocages. (Un homme seul depuis toujours. il me terrorisait comme elle me II 4 Expression consacrée qui traduit la relation éducative père-fils. nous tenaillait tous les deux quand il semblait lui-même le représenter ? se battait contre la mère de notre enfance. au fond. Aql-ay kan seddu ssnasel. ouvrait le vide devant moi. Par-dessus tout. Avec notre père. les enfants.. je le crains. pour nous préserver d ’elle. cette colère. Ceux-là à qui je parlais. il y avait la colère qui ne le quittait jam ais et qui me désarmait face à sa fragilité.. Ahaat a y-hemmlen kra. la raison follement logique de Yemma ? Nous n’avions pas la moindre chance de nous en sortir.. là. je ne sais pas grand-chose. au-dessus de nous. entre nous et notre mère. peut-être. Mais comment aurait-il pu ? Que pouvait-il contre la violence ordinaire. Je versifie.. et qu’en l’état. mais il se comportait avec moi comme elle le faisait quand j ’étais enfant et adolescente . ad ssefmy. Ugadey a /-ntiw el .

la pente est glissante ! » Cette phrase. moi-même.. pourtant.. elle aussi. de son côté. nous avions malgré tout continué à vivre avec elle. Mais nous. Alors. durant tous ces mois qui nous avaient rapprochés. L ’exil. Je ne pouvais rien pour lui. sinon en lui-même ? J ’aurais pu le lui dire. Mon frère semblait avoir été modelé à l’image de Yemma. Elle n’est pas morte pour autant. oui. Je venais d’entrer dans la chambre. qui continue de m ’inspirer par-delà la mort. la pente est glissante ! » Depuis. ouvert de grands yeux perçants et. Impossible d ’oublier ces môts : ils tournent dans ma tête comme un-gyrophare. « Attention. changeait sensiblement. Elle semble geler.) Yemma et Grand-frère. sur cette « pente glissante » ? . nous étions souvent réduits à nous comporter comme l’oiseau de la fable. s’était privé de cette possibilité d’évolution. tandis qu’il était près de mourir. (Pourtant. j ’avais toujours su qu’ils étaient proches l’un de l’autre d ’une façon particulière.. j ’y pense constamment. Grandfrère. en réalité. quoi que nous fassions. Or. 11 aurait explosé! D’ailleurs. et que je respectais scrupuleusement. Il m ’a alertée. Ça t ’aurait ouvert les yeux sur notre problème. lui : n ’y était-il pas. Il devait bien exister en lui. les rares fois où il a parlé de moi à certaines de ses connaissances. modifié et réorganisé chez ceux restés derrière elle. en montrant une réelle fierté. Je savais.46 47 terrorisait. C ’est égal. cette partie. dénigrant mes compétences. et ça t ’aurait peut-être mis au pied du mur. mais elle ne vit plus que par ses traits rigidifiés. A la suivre. Et cette découverte m'inquiétait : mes autres frères. * Grand-frère ne pouvait pas m ’emmener avec lui au pays. Elle ne sait pas qu’une partie d’elle-même lui échappe. cultivait ces situations où. je lui ai répondu par un haussement d’épaule. voilà ce que je découvrais de jour en jour. Pendant ce temps. sans comprendre à quel point cela était vrai. où va le chemin fermé qui. cet être apaisé : ne s’était-il pas sauvé durant toutes ces années ? Mais. m ’a-t-on appris. si j ’avais pu au moins lui dire comme il ressemblait à Yem ma. en partant pour longtemps. se poursuit. guidée par des fantômes de plus en plus troublants. dédaignant mes efforts. où était l’issue ? Yemma. jusqu’à l’usure. elle. il me l’a lancée de son lit d ’hôpital. il la vivait tout aussi mal. Mon frère m ’a crié gare. en lui envoyant ces mots prêts dans mon esprit : « Quoi. même cette distance à laquelle il s’obligeait. on dirait que tu as tout fait pour lui ressembler ! Tu serais revenu à la maison. qui ne devait ni voler ni se poser. “ta mère-là” ? Grand-frère. tu l'aurais constaté toi-même. de sa voix formidable. ce chemin vers lui. allant son chemin de toutes parts bouché. il n’y avait pas d’autre solution que la sienne : conserver la distance à tout prix.. une partie essentielle de la personne se fige. jusqu’à l’effondrement dans le trou ainsi creusé.. durcir comme un morceau de chair pris dans un bloc de glace. mon frère. ce qui nous avait permis de nous réaménager par rapport à elle qui. n ’est-ce pas cela aussi ? Coupée de ce qui la nourrissait jusquelà. s’améliorait en prenant de l’âge. En effet. lui. il m ’a crié cette phrase surprenante : « Attention. et sur ta vie tout entière ! » Plaisanter avec lui ? Dans son état. critiquant le moindre de mes gestes. Alors. dans ses pensées comme dans ses émotions. il a agité la main. lui-même n’avait pu partir qu’avec l'aide d’un ami. croit encore à la permanence de ce que les ans ont. en plus ? Je n’y songeais même pas ! Tout de même. ne le savait-il pas d ’une certaine manière ? Non. Elle vit de sa vie ancienne sans cesse reproduite dans ses contenus comme dans ses formes. je me suis montrée faible devant ses faiblesses. il l’a fait. elle n’était pas contente. grâce à lui. encore fallait-il le trouver déjà en moi-même ! Il me reste à espérer l’entrevoir enfin. dans ses rires comme dans ses larmes. sur le ton d’une plaisanterie par exemple. moi non plus. il me repoussait comme elle me repoussait. n’avions-nous pas tous pâti du même modelage ?.. Mais de quoi parlait-il? D’une limite à ne pas franchir? D’une direction à ne pas prendre ? Quel est le danger ? Où se tient-il ? Il le voyait. la personne. Il m ’a demandé « comment ça va ? ». cet être pacifié en moi aussi. Et comme je le déplore ! J ’aurais dû insister pour trouver le chemin vers son être pacifié.

c ’en est trop ! Je suis vraiment furieuse. tout de même ! Posez-le. « Dites-moi. nous savons bien qu’il n’aurait pas apprécié ce cérémonial inattendu.Je vous dis de le poser tout de suite ! » Pour le coup. Dans de telles circonstances ! Je ne m ’attendais pas à me mettre dans ce genre de colère. À qui en ai-je ? Peut-être refusé-je encore d ’admettre les événements. voilà toute la signification de ce drapeau ! » me répond-elle sur un ton appuyé.C ’est pour que les gens le voient. non plus. La cohue grossit autour du cercueil dont je ne m'écarte pas d ’un centimètre.. Le chagrin ne m ’empêche pas de ressentir de l’irritation. pathétiques dans leur excitation. s’il vous plaît. Ils sont attentionnés. Je ne trouve rien à redire . Une foule afflue vers le cercueil. à dire vrai. Je m ’affole. limité à l’étalage du drapeau. depuis des mois. et prêts à prendre en main la . Quant à Grand-frère. Mais ce n’est plus son affaire désormais. madame ! » La foule se dirige vers une grille derrière laquelle se presse une masse compacte d ’hommes. alors que j ’y suis pleinement. Il faut que j ’en sache plus. on l’a fait sur l’ordre de Khalida Toumi. ce que signifie ce drapeau.. « Où allez-vous comme ça ? . je vous dis ! . . La plupart sont de jeunes garçons venus du pays kabyle accueillir celui qu’ils n’ont jam ais rencontré ou dont ils ont à peine entendu parler. Des mains s’en emparent.Je pense que la mort de votre frère représente une perte nationale.Mais les gens sont venus exprès.6 Je n’ai pas vu qui a recouvert le cercueil du drapeau national. le soulèvent et l’emportent dans un désordre général. n’ayez pas peur. « Q u’est-ce que les gens vont voir ? Vous n’allez pas l’exhiber comme un objet de curiosité. ils sont venus de tout le pays pour le voir. mes frères. . cause de toute cette animation.

Quelque chose de nouveau le préoccupait. Nous sommes tous là. que tu ne sois pas perdu ! Qu 'Il te guérisse !) . et même rire ? Je repousse une jeune fille qui veut m’embrasser : « Qui es-tu.A ¡-y e ssu fe y R e b b iy e rlx ir! {Q u’ Il l ’exauce !) » a conclu mon frère. que Grand-frère avait demandé. en ce qui concernait sa famille . c’est encore jeune. l’avait compris et accepté.A ql-ay la nefmeffat. comme s’il constatait simplement le fait. » . le premier bébé dans notre maison. » me répond-elle d ’une voix étranglée. Il m ’impressionnait par son calm e. ses paroles vraies. toi ? . non ? Si cela dépendait de nous. tu vas guérir ! » indignes de lui. lui. . Les visiteurs affluaient. ce n’est pas encore le moment. elle a grandi en mon absence. au lieu de continuer à lui répéter des « Muh. 11 l’apaisait visiblement lorsqu’il lui disait d’une voix sûre : « Muh. que j ’avais bercée quelques semaines dans mes bras avant de m’expatrier. en tête-à-tête. Il se voyait avec cette faculté de clairvoyance incontestable. ur ffagwad ara. s'Il veut.. di lasnaya-nnwen ! (Donnez-nous une bénédiction. la cinquantaine. C ’est ça.. j e vous prie !) . peut-être. » C ’est à lui.. un mois avant de perdre l’usage de la parole : « Fket-ay ddaswa n Ixir. a n e f i wanian ad Itwn. la vie. Le malheur ne tue pas. par un mot.Alors. bien que ce dernier ne fût plus en état de lui répondre. » Hamid était venu à Paris. ur k-lfeffey ara laeqel. à la fin.. . Mokrane. Alors. Aussi longue sois-tu. j ’avais moi aussi besoin d ’entendre ces mêmes paroles. c ’est notre affaire. a leqrar-ik [-(a$ebl. c ’est l’aînée de Hamid. cher ami. C ’est sûr. à quoi penses-tu ? Q u’as-tu à nous dire aujourd’hui ? . disait-il dès le début.la « partie gelée » chez lui !). je surprenais parfois son regard posé sur moi. ») Comme Djaafer : « Muh.. {Nous sommes en train de mourir. » Plus tard. la voici rien que pour toi ! » Et s ’en remettant aux formules apprises. murmure-t-il. il m ’inquiétait surtout..i( ! ( N'aie pas peur. d ’une voix frémissante : «M uh. si profondes. T-tag ‘ 1 d ddunit. Tout de même. le travail n’est pas term iné.. A y yezzifed a y id. l’air un peu désolé. de sa lucidité comme de sa remarquable personnalité. Je le sais au pays depuis des semaines. oh nuit. c ’est encore à lui. ur tfreggu talwit. je ne sais même pas comment la commencer. sagacité dont la maladie aura finalement raison. Dès ce moment. II se laissait faire par le personnel soignant sans se plaindre. ayant du mal à admettre l’inéluctable. se promener dans la nature. Mokrane a récité quelques versets du Coran suivis d’une suite de bons vœux : « A d ig R ebbi ncalleh ur tdasd ara ! A k-icfu R ebbi ! (Dieu fasse.. Cette jeune fille resplendissante malgré les larmes qui altèrent son visage. Je l’ai revue petite fille. quand on lui demandait : « Muh. On me tire par l’épaule. puisque telle est Sa décision. Lorsque je me trouvais seule avec lui. Mokrane. je me sens en confiance malgré tout. « T u nous as tellement m anqué!» lui dis-je. Percevait-il au moins la présence du frère avec qui il aimait discuter. Lâche prise. qu’il offrait à mon frère. le matin se lèvera !) » Et Youcef. Il ne se fâchait plus contre personne. Nanna Nadia. Ici. il s’est attardé dans la chambre et.Commence-la comme tu veux ! Dis-la seulement. je n’en reviendrai pas. Ensuite.. Pour tout dire. toute mécanique et néanmoins réelle. » (« Ne perds pas ton calme.) Laisse s’écouler la rivière de boue. en me rappelant son éloquence dans notre langue. cette sagacité jamais démentie (sauf. sérénité et générosité. Lorsque j ’ai estimé le moment venu. Je me retourne : c’est Hamid. d ’une voix solennelle. dont savent faire preuve les gens de mon pays quand ils sont confrontés à la mort d ’un des leurs. pendant que mon frère. Je reconnais cette solidarité pratique.) » répondaitil d ’une voix maîtrisée.. un bref signe de la tête. Et Mokrane l’a fait avec intelligence. Un soir.Je suis Mila ! Ne crains rien.. je sens que j ’ai franchi la ligne rouge. Muh. un léger pincement des lèvres. que j ’ai demandé de faire entendre à Grand-frère des « paroles de vérité ». nous sommes là. Grand-frère ? Dis-le-moi. il les recevait dans une sorte d'indifférence. « Cette fois. ( laisse couler l ’eau. le bonheur ne ressuscite pas. S’ils pouvaient en sus être un peu moins maladroits.. il a parlé longuement à notre frère.50 51 suite des événements. Mon regard tombe sur Mokrane. « Calme-toi. Ur tneqq ccedda. celles qui lui parleraient clairement de sa fin.Une bénédiction ? Par Dieu. je levais les yeux et lui demandais : « Q u’y a-t-il. sans rien réclamer ni refuser.

Quand. Je sentais les fissures. il a cessé de respirer. Vous le croyiez.. je ne suis pas entrée tout de suite dans la chambre. s’élargissaient. Je marchais juste derrière toi et tu ne t ’es aperçue de rien. non ? Depuis combien d ’années vis-tu ici. ce jour-là.. » Sidérée.. Je t ’ai pourtant dit de laisser tomber toutes ces bêtises !. Grand-frère ? « J’ai fait naufrage. il m ’avait fait une scène au beau milieu de la rue . du fond de son silence qui m ’enveloppait. Vous croyiez que nous vous détestions.. La douleur évinçait les mots. » Je ne m ’attendais pas à le retrouver dans cet état.. Je suis vite retournée dans la chambre. Quand tu t’engages dans une rue. Il écumait. Je ne voyais que lui qui. En même temps. il ne m ’offrait aucune ouverture. A l’hôpital. une de ces scènes inénarrables qu’il se plaisait à m'infliger quelquefois. j ’ai foncé dans la chambre comme si je me lançais dans le vide. et je l’aurais fait. et de le voir ainsi me faisait mal comme si on m ’enfonçait une lame dans la poitrine. rien à quoi se raccrocher. toute l’éducation qu’elle t’a donnée. dès ma première visite à l’hôpital de La Salpêtrière où il était admis depuis quelques semaines : « Comment te sens-tu. Sur le moment. tu dois lever la tête et regarder droit devant toi. l’esprit confus.. il s ’est mis à pleurer. mais parce qu’il parlait de Yemma avec rage une fois de plus. tout comme lui. Dieu ! Comme je l’espérais !. j ’allais jeter un coup d’œil à travers la vitre de la porte. Un raz de marée. C ’est sans doute vrai : nous nous apprivoisons avec la mort par les êtres chers qu’elle nous enlève. Tout est sens dessus dessous. une voix claire et profonde : « C ’est une épreuve. là. je ne comprenais pas pourquoi il s’emportait... Il s’est calmé. figée sur place. Tout s’en va... n’est-ce pas ?. Comment aurais-je pu ? Je tournais en rond dans le couloir. de jour en jour. essayant désespérément de rassembler toutes mes forces. sous les regards curieux et désapprobateurs des passants. Comment pouvaisje accepter de le perdre. ce frère. de longues minutes après. ma façon de le supplier. si bouleversantes ! Pour la première fois. tu marches les yeux par terre.. qui s’ouvraient. Avant de tourner les talons et de disparaître au coin de la rue. « Voilà où nous en sommes. Adieu ! » Mon inattention méritait-elle une telle colère ? Je pleurais non parce qu’il me sermonnait comme si j ’étais une enfant.. Il mettait le doigt là où j ’avais mal.) : « Rassurez-vous.. des mois auparavant. Ou alors. Sauf ces larmes étonnantes. Je ne voyais pas la mort qui rôdait. Comment dire.. J ’y avais souvent pensé . Quand tu marches. Les mots. toujours les mêmes. tu devrais l’avoir compris. A ma vue. Nous l’avons fait autant qu’il nous a été possible de le faire. tu dois regarder son nom avant de faire le premier pas. une colère totale qui portait la moindre chose à un point beaucoup trop douloureux. les phrases se précipitaient dans sa bouche : « T u ne changeras jamais. cette attention délicate. puis je m ’éloignais. va jusqu’à se servir des cœurs purs... saisie par l’envie de courir vers la sortie.. j ’entendais sa voix. cela me « divertissait ». l’ignoble sort qui. hein ! Tu penses encore à l’anthropologie. Les mots de ta mère-Ià. dis ?. il a lâché : « Voilà trois quarts d ’heure que je te suis. Je le découvris tout d ’un coup : le sort imprévu. Voilà ce que j ’aurais dû lui dire ! Ce jour-là ou un autre. moi aussi. se creusaient.. devenait mort grand-frère comme il ne l’avait jam ais été. le funeste. » Mourir est donc aussi simple que cela ! Tout comme a été simple de nous montrer notre attachement mutuel. je ne peux plus rien rattraper.. des sentiments les plus tendres. le cœur palpitant.52 53 II détournait son regard. à cette seconde fatidique. Je pleurais. Il était allongé sur le lit. au moment même où je commençais à le découvrir? Quant à l’intraitable ravisseuse. au cœur de mon être. vociférait comme un forcené. il était identique à lui-même. Par moments. encore moins à entendre ces paroles venant de lui. gesticulait. Il faut toujours savoir où l’on met les pieds. non ? Toi. votre frère est toujours là. Il allait me dire (ah ! Comme je l’espérais !. De grosses larmes coulaient sur son visage émacié.. » me suis-je entendu dire d ’une voix étrange. rendait impossible tout dialogue. Il vivait'dans la colère comme s’il était branché à un courant électrique qui le grillait littéralement . je l’aurai ignorée jusqu’au bout.. pour s’accomplir. j ’ai pu trouver les mots : . suivie du médecin. ça ne vaut rien dans ce pays.. là où j ’ai toujours mal. » Je ne l’avais pas revu depuis ce jour où. je crois que mon frère vient de mourir. tout sombre. je me suis précipitée vers le bureau du médecin : « Docteur... il faut les oublier . Puis. Enfin. Sa déroute semblait complète. D’un autre côté. sans réaction face à cette colère ancienne qui me terrifiait. d’en appeler à son cœur fraternel. » Et jam ais je n’avais encore éprouvé à son contact cette sensation de douceur. comme si quelqu’un d'autre eût articulé cette phcase. n’était ma crainte d’augmenter sa souffrance. J ’ai fondu en larmes.

lui. et. tu n'es pas “maso”. mais pour les envoyer au pays. frotté ses yeux d ’un geste enfantin. C ’est pourquoi je nomme « jo ie » toute émotion qui me remue et me transporte audelà de moi-même. je lui ai dit : « N ’aie pas peur. Tout de même. Il éclatait comme un orage. du temps. Tu te tourmentes. portée par le bonheur d’exister enfin l’un pour l’autre. je t ’ai proposé de t ’accompagner. imposait sa discipline. de l’agressivité gratuite de la part de Yemma qui pestait contre nos voisins à partir de la cour ou à travers les murs mitoyens. Comme notre père travaillait à Tizi-Ouzou et que nous vivions encore à Azazga. Grand-frère. Personne. Je suis avec toi. j ’éprouvais une sorte de joie ! Oui. il commandait.. Et cela. Ou dans le marché aux puces de Saint-Ouen. il ne pouvait pas être battu par cet abominable cancer qui attaquait son cerveau ! Je m ’emballais. il m ’ordonnait : « Rentre à la maison ! » Je lui obéissais... puis s’enfermait dans un silence aussi affolant que ses vociférations. il se sentait responsable de nous en l’absence de notre père. en « marée basse ».. « S’ils en sont à s’entr’égorger là-bas. de te laver ton linge. ne pouvait pas le supporter . en dehors de lui. ces livres jetés par les ignorants. pendant que Mouloud intervenait pour la défendre. me soumettre à la réclusion domestique. et avec ce qui l’agitait. ils n’en étaient pas à une guerre fratricide. Dès qu'il me trouvait sur le seuil de notre maison. Grand-frère. Je n ’étais encore qu’une petite fille. il les vendit aux bouquinistes. lui lisait. Du haut de ses quinze ans. c ’est-à-dire invendables. Je t ’ai supplié de me laisser t ’aider. Je ne pense rien de tout ça et personne ne déteste personne. Il n’avait jam ais levé la main sur moi ni sur aucun de nos frères. Il aura vécu une grande partie de son existence dans les livres. il s’est trouvé directement aux prises avec Yemma. » pensait-il. des bêtises comme nous en sortons souvent.. mes plus jeunes frères et moi. il n’y aura que du bien. lui. il ne voulait pas l’entendre.. du moins. » disait-il. il aura gardé ce pouvoir quasi sacré que je ne reconnaissais même pas à notre père.. 11 n’en fit rien. mais je devais. la forçant à se taire. il ne se produira rien. ne voyait que de la provocation hargneuse. qu’il révérait même.54 55 « C ’est dans ta tête. Mes autres frères et moi. J ’étais remplie d'un espoir infini. si circonspect. c ’est tout. il s’en prenait à elle. de te préparer tes repas.. j ’ai cru qu’il allait retirer sa main. ils en venaient aux mains. des « ennemis » qui avaient aussi une certaine réalité pour nous. laissant par terre les livres qui leur ont semblé sans valeur.. et je regardais cela comme une chose inouïe. par eux. Grand-frère et les livres. Donc. pareil à un prince souverain. » Je lui ai pris la main.. » Il a détourné son regard. Mais pour . Il les prenait non pour lui-même. définissait les tâches de chacun. Grand-frère. J ’avais sa main dans la mienne. Par Dieu. durant ces vacances scolaires qu’il passait avec nous. Il tonnait contre nous. c ’est peut-être lui qui a pris la mienne. Il allait se relever sans le moindre doute. il en avait plusieurs milliers dans sa cave. comme si. Tu me répondais “Je n’ai pas besoin !” Rappelle-toi ce que tu as dit à Djamal. les choses vont s’arranger. dans un état d'abattem ent incroyable. Cet été donc. il veillait à la marche tranquille de notre maison. » J ’étais calme. Mes deux grands frères se disputaient alors.. allant jusqu’à les ramasser dans les poubelles : « Ce n’est pas leur place. Il s’installait à une extrémité de la cour. Je croyais mes propres mots que je prononçais d’une voix assurée. quelle violence faite à l’humain !) Des « ennemis » par lesquels elle existait en dehors de sa « prison » . tu rumines des idées noires. il devait. parfois. Je t ’ai appelé plusieurs fois. bien moi-même. tu verras. Grand-frère avait besoin de moi.. après que les marchands ont emballé leurs marchandises. Me voici m aintenant.. Grand-frère. À quel moment ? Mais. Après les avoir lus. je ne sais plus. comme Yemma. Mon frère les récupérait alors. entourée de tant d ’« ennemis » ! (Cet enfermement domestique des femmes. lui si intelligent. je ne sais pas le dire autrement que par ce mot. les seuls objets auxquels il s’attachait. prendre un peu trop au sérieux son rôle d'aîné. n’avait exercé une telle autorité sur moi. si. dans une grande brouette calée sur ses manches et. dans mon pays : quelle abomination. J ’ai souvent connu cette vive émotion qui s’exprime par les larmes et cette tristesse persistante dans l’âme ignorante des gaietés parfaites. Ce n’est que des mots. Submergée par une émotion neuve. Un instant. et m ’a répondu d ’un air penaud : « J ’ai dit ça ?. Elle était alors cloîtrée. j ’agissais déjà sur les événements. et. Je me souviens d’un été. ce que je ressentais face à mon frère en larmes. pour la première fois sans doute. du monde. nous devions faire des exercices de mathématiques ou recopier des pages entières de nos livres de français. Pendant ce temps. en tant que frère et sœur. A une époque. c ’est qu’ils ne lisent pas de livres. Jusqu’à la dernière seconde. tout en gardant un œil sur nous. Tu ne voulais pas me voir.

au demeurant banale.. il chantait l’infortune. ayant toujours bénéficié des avantages dus à sa position tout en endurant ses obligations jusque dans l’absence. » J ’avais huit ou neuf ans. lui. elle ne le voyait pas. Mais cela.. Slimane Azem a toujours été présent dans notre maison dont. qui a eu.. en plus. Il était l’aîné de manière irrévocable. naturellement. (Grand-frère aussi. ils s ’entre-cognent Entre eux. le sens du texte cité semble déjà moins énigmatique : en effet.. un drame aux dimensions d'une de ces tragédies antiques où les dieux s’affrontent jusqu’à . le privilège de le rencontrer. grâce à Yemma. Ainsi. ne pouvait rien savoir. En grandissant Ils se sentent plus forts L ’un repousse l ’autre De loin. Quelqu’un disait nos souffrances. Puisque l’illustre poète décrivait sa vie. A s m i i bdan la tfnernin Ukin iqaed uÿegnin K u l wa yeqqar-as xu r akkin M basid i ftem yexzaren. ils se battaient à cause d’elle qui se comportait contre toute raison. Comprends-tu ?. c ’est dit. tout au moins. A s m i bemen wacciwen K u l y u m tfemberrazen Tezdey tasdawtgar-asen A m zun maôùi d atmaten. c ’était une souffrance de plus. Elle s’était mise elle-même entre ses deux premiers fils. elle n’était pas en mesure de le voir..56 57 Yemma. dans sa colère. ces souffrances. lui préférant son cadet. une richesse que notre famille était seule à posséder.) « Il parle de tes frères.. (Celui que sa mère n ’ aime point Dites-moi qui d ’autre l ’ aimera. Mais maintenant que la chose est entendue.. est admise.un de plus ! -. Elle avait pour lui une réelle tendresse. Nous n ’étions pas seuls. I win i tekja yem m a-s M elt-iyi w'ara t-ihcm m len... Je commençais à les regarder comme un bien précieux. En l’occurrence.. enlisé qu’il était dans sa propre souffrance. je crois bon d ’ajouter ceci : exagérer l’importance de l’histoire familiale chez Muhend-u-Yehya ne servirait de rien à qui veut comprendre son oeuvre.. » disait Yemma. Voilà. « Comprends-tu ?. A zger yaeqel gm a-s (Le bœ uf reconnaît son frère). S’il avait su comme nous avions tous été affectés ! S’il avait cherché à connaître l’histoire de cette mère qui ne vivait que pour et par ses enfants ! Mais il ne voulait.) L’absurde.. Pour Yemma. l ’hostilité s ’est installée Comme s ’ils n 'étaient pas frères. une catégorie de ses enfants) ? (Quand les cornes s ’endurcirent Chaque jour.) Cette présence du poète dans notre maison me réconfortait. le tragique malentendu qui a mutilé son âm e. il est vrai. qu’évoque « yemma-s » (« sa mère ») sinon. une mélodie si belle que j ’en venais à les aimer.. avait dû conclure que Yemma le rejetait.. nettement plus docile. avec des mots ciselés. l’incompréhensible. à travers ses chansons qu’elle fredonnait tout en accomplissant ses travaux ménagers. dans son exception même. La chanson de Slimane Azem. ne parle-t-il pas de l’Algérie et de son attitude quelque peu inique envers ses enfants (ou. la mère-patrie ? Une fois que cette image. Grand-frère. la chute de l’un d ’eux. lui tirait des larmes diluviennes. à l’évidence. les disputes de mes deux grands frères étaient un grand malheur . encore jeunes adolescents . ils se toisent. sa vie à elle.

cette route. de boutiques débordantes de marchandises. une sorte de chaos vivant. le voici donc. entre un ciel et une terre parfaitement scellés. Nous patientons de longues minutes. par la sirène de l’ambulance. la même folie mécanique qui s’est emparée de la vie pour la rendre infernale.7 Je monte dans l’ambulance où l’on vient de porter le cercueil. Tout tourbillonne dans ma tête dans un mouvement vertigineux. La cinquantaine. Partout. les cheveux gris et clairsemés. tout comme autrefois. lumineux. Je colle mes yeux sur la portion non teintée de la vitre derrière moi et je regarde comme si je découvrais le monde pour la première fois. sur la banquette vissée au plancher. Un homme s’assied à côté de moi. Le trafic est dense à la sortie de la capitale. semblable à celle que j ’ai connue. de panneaux publicitaires affichant des visages jeunes et riants. avide d’air et d’espace. le visage raviné. Ce pays que j ’appréhendais.. bouillonnant de vie. Pourtant. je l’ai prise tant de fois. de luxe et de gadgets technologiques.. Nous roulons. Tout va vite. Tout semble à sa place. Il est là. au-dehors et au-dedans. durant mes quatre années d’université ! L’homme m ’explique que nous devons attendre d ’être rejoints par les voitures qui vont nous accompagner jusqu’à Tizi-Ouzou. Même l’effervescence des rues est normale. Mouloud est dans la première voiture qui nous ouvre la route à coups de klaxon relayés. le convoi se forme et nous démarrons. Je n’ai pas la moindre idée de l’endroit où nous stationnons. de temps en temps. grouillant. Nous roulons vite. Rien n’aurait donc changé ? . de possessions et de confort. longées de magasins aux riches devantures. Nous traversons des rues animées. coloré. peut-être plus. debout plus que jamais. Une jungle de bruits et de mouvements. sans corps ni âme. L’ambulance se range sur le bas-côté de la route maintenant moins encombrée. tout paraît normal.

bizarre.. de la grisaille.. qui te cerne ! Et maintenant. tout est tellement bizarre.Ah ! J’ai donc tellement vieilli ! Je suis Hend. aucun jour n’est semblable à l’autre . tellement bizarre ! Bizarre. Hend m ’explique que les manifestants y ont mis le feu lors des dernières émeutes dans la région. la porte s’ouvre et. laconique. Déjà. . je ne saurais les décrire sans le secours d’une photo. L ’ambulance s’arrête.Pas encore.. Je veux comprendre. Frappant le cercueil de la main. « Que fais-tu là. Ce qui se passe là me paraît tellement fou ! Les dernières années. n’a pas bougé. là. » Délire. elle. Nadia. . bondées de voitures et de piétons... « Nous arrivons. Où est donc l’esprit lumineux de Mouloud Mammeri censé hanter cette « Maison de la Culture » ? Mais j ’exagère sûrement : estce bien le jour pour apprécier quoi que ce soit à sa juste valeur ? Aussi.. une maison qui appartiendrait à tout le monde et à personne en particulier. les unes et les autres courant dans tous les sens. L’ensemble paraît. en d’autres circonstances... dans une pagaille. Il ne voulait plus cautionner les fables et autres vaticinations des Berbéristes. C ’est bizarre. Une véritable marée humaine nous attend à la Maison de la Culture Mouloud Mammeri. bien souvent. assez familière. comme le bâtiment de la poste . devant ces trottoirs délabrés.60 61 Mais cette atmosphère indescriptible. je ne peux me retenir de lui dire : « Nous te ramenons au bercail. embrouillé. cette impression de bizarrerie. Ne m ’en restent. comment fuir ? Où fuir ?. au milieu de mes cousins et cousines ? L’exil les a transformés en trous noirs. Croyant peut-être q u e je m’adresse à lui.. Même ceux de mes parents. Comprendre quoi ? Je cherche le mot approprié pour saisir ce queje ressens. le seul qui me vient à l’esprit. Je le sais pourtant. avec ses jets d’eau en marche (il y a de l’eau en cette saison).... Grand-frère. Une sensation de familiarité et d ’étrangeté devant ces immeubles dont il est impossible de dire s’ils sont anciens ou récents. « Non. » me répond-il. plus la relation avec la personne a été longue et intense. * Cette salle de théâtre dans laquelle nous sommes maintenant. En général. je n’ai jamais eu une bonne mémoire des visages. Chaque fois que nous abordons une agglomération. toi ? Recule-toi ! . Je suis absorbée par mon propre trouble.. il interdisait même qu’on parlât de lui. l’homme à côté de moi finit par me dire : « Alors. de nouveau. lui. ces rues exiguës. un problème entre moi qui suis partie et l’autre moi-même qui est restée : l’une peine à reconnaître l’autre. dans ma mémoire maintenant en ébullition. De toute façon. il est là..H end. tout en notant mon trouble. Le Rond-point. » dit enfin Hend. Cela ne correspond à rien de ce que je ne pouvais même pas imaginer jusqu’ici. Ni étonnement ni indifférence.. je n’aurais pas eu de mal à penser qu’il était un proche : mes frères auraient-ils permis à un étranger de s’asseoir près de moi ? Je me confonds en excuses.. de la poussière. Je n ’en crois pas mes yeux. ou qu’on citât ses textes. comment voir en ces lieux autre chose que du vide. mais on y sent la négligence comme dans une maison mal tenue. je demande à Hend : « Sommes-nous arrivés ? . « Bizarre ». que dire alors des années ! Et cela fait dix-huit ans que je n’ai pas respiré l’air de ce pays. ce monde que tu t ’obstinais à fuir toutes ces années. vraiment curieux. étrange. Quel Hend ? .. Comment l’exprim er?. C ’est curieux. comment la d ire ? . que des impressions liées à son regard. comme lorsque tu te réveilles d ’un long et profond sommeil. interminable.Le fils de ta tante.du moins. comme si ce n’était plus la même personne. de l’obscurité. ne me reconnais-tu pas ? » Je le regarde longuement. le . ce qu’il en reste.Laissez-moi passer.. ç'aurait pu être une belle salle de spectacle. je ne cesse d ’articuler ce mot. moins je me souviens de ses traits. des dizaines de mains se saisissent du cercueil. Tout me semble à la fois vieux et neuf. De jeunes gens fougueux.. ce sentiment d ’incohérence n’a rien à voir avec ce pays qui mène sa vie comme il veut ou comme il peut. me tirent en arrière.la même pièce ? La vie te change sans te demander si elle fait bien de changer ceci ou cela.. comme si les deux faces n’étaient plus celles de la même pièce. Que sont devenus tous ces jours heureux passés chez ma tante. De jeunes garçons me bousculent. Voici Tizi-Ouzou. Grand-frère ! Le voilà.. à ses paroles ou à ses attitudes. La route s ’étire. Est-ce bien encore. cherchant une expression familière dans ses yeux éteints.. C ’est une affaire personnelle.. Je ne reconnais ni l’entrée de la ville ni la grand-rue sur laquelle elle donne directement.. bizarre. voyons ! » Tout de même. le dramaturge talentueux. je ne vois pas. et les dégâts de l’absence dans mon histoire. c ’est mon frère qui est là-dedans ! » On s’écarte...

avant que le rideau tombe sur sa vie. Là. apparaît la longue file de ceux qui viennent le voir pour la première et dernière fois. Assise à un pas du cercueil. des enfants marchaient sur lui. Qui pourrait comprendre ? C ’était un rêve limpide. cette fois. il refusait d ’être photographié.. devant le spectacle dont Grand-frère enfermé dans une caisse est la cause. Je croyais. bien qu’il soit difficile de savoir par avance. les « générations du quatorzième siècle ».et se penche par-dessus le cercueil. Ils traversent la salle. Ils oublient. sorte de « fous ». En bas. lorsque ce groupe de jeunes gens a voulu prendre le cercueil.. eux aussi enveloppés de blanc et allongés les uns sur les autres. je guette ceux qui semblent prendre la mort pour une syncope. Je me sens presque détachée. Non sans raison. de nombreux étudiants. ainsi nommentils la mort !) La première scène de mon rêve s’est jouée à l’aéroport. l’air embarrassé. sur l’essentiel. piétinaient son visage. D’abord. nous sommes avertis. le cœur palpitant. ils font des plaisanteries. Le soir de ce même jour. et le pire s’en va comme il est venu.62 63 comédien admirable. sans lui accorder plus d ’importance que cela. je chassais les enfants en les frappant sur les jambes. à travers nos labyrinthes intérieurs. à me faire un peu oublier de mon chagrin quand un jeune homme brandit un appareil photographique .. Des vieilles femmes aussi.. brusquement. La seconde scène vient de se jouer avec ce jeune homme qui a essayé de voler l’image de son dernier visage. montent sur la scène.. tandis qu’en eux-mêmes. (Ce qu’on dit des étourdis. à la merci de n’importe quel énergumène aux projets douteux : « Allez jeter des pierres sur les gendarmes ! Détruisez tous les édifices publics ! Q u’ils comprennent. l’esprit désemparé. ensuite. je me jette sur lui : « A wer tawded ! » (« Puisses-tu ne pas parvenir ! ») Il se redresse. Certes. le voici exposé sur une scène de théâtre ! Il joue son dernier rôle. j ’observe le comportement de chacun avec la curiosité d ’un ethnologue. II tenait ses mains fermées comme un nourrisson endormi. nous n’avons plus que nos rêves pour créer cette sibylline clarté grâce à laquelle nous nous retrouvons parfois. comme absente. à dix-huit heures et vingt minutes précises. un instant. ils manquent généralement de sérieux. nos ennemis. des inconscients : A nes/as i s-qqaren i ¡m ut! (Evanouissement. pour peu que nous soyons attentifs aux infimes signes émanant du mystère en nous. des jeunes en majorité. qui nous éclaire tandis que nous nous tenons en pleine nuit de nos lendemains. je voyais Grand-frère emmailloté dans un drap blanc et étendu parmi d’autres hommes. de ce que nous décidons de faire de cette obscure lumière en nous-mêmes. mais le sentiment que je m ’y attendais. nombreux. Il les voyait comme ils sont. des imprudents.. le sujet principal. un moyen plaisant de conjurer le sort. je le voyais dans la même position et. Et maintenant ! Maintenant.. Ce sont des hommes et des femmes. jettent un regard à travers l’étroite ouverture vitrée du cercueil. 1 1 s’est éteint simplement. Nous. Tout dépend. ceux-là mêmes qui sont en train de se produire. Je tâchais encore de le sortir de là. que peut-il contre le coup de pied de l’âne ?. * Debout tout près du cercueil. bredouillant : « Excusez-moi. comme ces jeunes filles qui arrivent avec une couronne de fleurs. l’amuseur public. au moment même où je vois le jeune homme près d ’actionner son appareil. Grand-frère a rendu l’âme. sur son visage. Je me suis forcée à noter ce rêve qui m ’inspirait un pénible pressentiment. Je ne savais pas. Nous sommes prévenus tout de même. rire peut être aussi une arme. Je pleure en me retenant de hurler à la mort qui s’est dévoilée. dont les larmes et les gestes pathétiques m ’étreignent le cœur. Assurément. Ils se prennent souvent au sérieux. pour aller montrer le visage de Grand-frère comme un phénomène de foire. un rêve véridique qui me montrait les événements à venir. Une habitude chez eux : ils se dépêchent de rire des adversités qui les frappent. D’un bond. nos aïeux étaient plus dotés que nous le sommes dans notre monde réduit à lui-même au fur et à mesure qu’il perd de ses secrets. comme quand tu souffles sur une bougie.ce genre d’appareil à usage unique . Mais chacun le sait : dans ce domaine. De leurs épreuves. elles saluent la famille réunie d’un côté du cercueil et lui lancent la formule habituelle : « A d ig R ebbi yegÿa-yaw èti-d Ibafakka ! A w en-d-yeik R ebbi ÿÿber ! » (« Dieu fasse qu ’il vous laisse grâce et prospérité ! Dieu vous donne la force de supporter sa perte ! ») Concentrée. Il regardait les gens de notre pays comme des enfants. D’un mouvement de la main. ne risquent-ils pas de rester inconséquents et malléables. De son vivant. J ’essayais de le dégager en repoussant de tous côtés les corps amoncelés. Mais en s’en tenant à cette conduite magique.. » Comment pouvait-il savoir ? Le plus troublant n’est pas le geste en soi. de quoi nous sommes capables ! » . Je parviens même. et disparaissent de l’autre côté. je suis prise par le rêve sur lequel je me suis réveillée ce matin-là. Ensuite.

au funérarium de la Maison médicalisée Jeanne Garnier. le réveiller pour qu’il arrête enfin toute cette mascarade autour de lui. son fils et moi. à tous ces gens qui veulent le voir de leurs yeux ? Les bras croisés. cette contradiction et nous ne pouvons rien y changer. le moment venu. tout de même. enlevant un morceau de mon âme. tandis que l’excitateur se tient à l’affût. je ne veux plus entendre tous ces gens me dire ce que je pense déjà. Un peuple jeune. mais par son âme.. et nous l’avons accepté. Je n’étais pas présente lorsque ma mère est morte. A quel moment. il n ’était pas avec nous. comme ç ’aurait été plus simple. même dans le pire. présente. et me laissant ainsi diminuée. Par moments. Dis-le-leur bien.. Il a eu la volonté d ’ouvrir les yeux. mes frères. wa nnig lebyi M i d-ikker yiw en yessetf A ten-imekken s imenyi. Je comprendrai pas à pas. en même temps que l’ordre des choses se mettra en place au fil des mots. puis dans la Salle municipale de Saint-Ouen.. par téléphone. près de bondir sur quiconque tentera encore ce geste impudent. elle en plus ? Je l’ai entendue plusieurs fois à Paris. Je suis comme une chienne aux aguets. ce lien mystérieux qui hurle à la douleur.. Maintenant qu’il va mourir. Ce qui me retient d ’y céder. conserve une certaine désinvolture. le réveiller! Oui. dans la coulisse. Comment peut-il être porté sur un vulgaire papier? Au grand jam ais. celle qui mène à la source de toute compréhension. je ne laisserai personne fouler aux pieds son visage ! Je veillerai sur lui jusqu’à ce qu’il soit à l’abri. Il a fermé ses yeux sur mon visage.64 65 Et ils y vont. comment la supporter. l’idée me vient d ’aller. Pourtant. il va être plus proche de nous qu’il ne l’aura jam ais été. pour m ’envoyer un signe par son regard son ultime regard : était-ce là un simple effet du hasard ? J ’ai beau me forcer. la formule de condoléances récitée. une consigne. ils étaient pleins de vie. nous devons l’accepter. quelque chose qu’il ne voulait pas emporter avec lui et qu’il tenait à me transmettre. alors qu’il ne les avait pas ouverts depuis la veille. un adieu fraternel. il n’a jamais eu qu'une famille. à quel rythme cette compréhension s’accomplira-t-elle ? Je l’ignore. à Mohemmed et à Mhenna. j ’ai demandé à Mouloud de préparer nos autres frères : « Il faut se faire une raison. il est notre frère. l’on me dit encore : « Il nous appartient également. Il est animé. Il est mort en ma seule présence... suivant l’inspiration qui me guide. * 11 m ’a attendue ce soir-là. les « sauvageons ». (Brebis entraînées par d ’autres Qui de gré qui de force Quand paraît un enragé Il les envoie à la bataille. autour du cercueil de mon frère. Mais . je ne sens plus la fatigue. » Cette phrase. mais laquelle ? Je finirai par comprendre ! Je suis sur la bonne voie. Comme je me sens mal dans cette exposition du dernier visage de Grand-frère ! Mais que pouvons-nous répondre. pour. Ils me disaient un dernier mot.. qu’il appartienne à tout le monde par son esprit.. Pourquoi suis-je là. tellement plus commode de s’en tenir à la réaction biologique ! Cet instant gravé dans ma mémoire.. Et ces yeux qui ont croisé mes yeux. notre fils à tous. je n’ai pas le cœur à supporter la légèreté. et ce regard qui s’est accroché à mon regard. profiter des retombées de sa manipulation. Quelques semaines avant. » Ah ! Je voudrais tant croire. Là. alors que ce visage-là appartient désormais à l’Eternité. » Aujourd’hui. C ’est tout lui.) D’un autre côté. moi aussi. d ’espoirs et de rires en toutes circonstances. et cela aussi. à Hamid. dans sa tombe. Dis-leur que lorsqu’il allait sur ses jambes. il n’est plus dans les événements. D’autres essayeront encore de voler une photo. saccageant ce qui leur sert avec une violence enivrante. on peut comprendre qu’il en soit ainsi dans un pays où les deux tiers des habitants ont moins de trente ans. avec Grand-frère ? Il y a une logique. Alors. cela se peut bien . la bouche crispée pour réprimer le cri dans ma gorge. 11 est notre frère. que mourir c ’est comme s’évanouir ! Parfois. C ’est qu’il n’est pas n’importe qui ! C ’est que nous sommes issus du même ventre ! C ’est cette parenté. à cette douleur intime qu’il est donné à ses seuls frères et sœur d’éprouver. Je n ’étais pas présente lorsque mon père est mort.. je le revis souvent. ces mots que je murmure à moi-même pour me cramponner à la réalité crue : « Ton frère est mort. mais il appartient à tout le monde. je ne les essuie même plus. A y ulli inehher wayeçl Wa s lebyi. ivre de vie. lors de la veillée qui a suivi la levée du corps. je ne parviens pas à considérer ce regard comme un simple réflexe du corps que l’âme va déserter pour toujours. Voilà cinq jours que je ne dors pas et me nourris de rien. un conseil. l’envie. Les larmes coulent sur mes joues sans discontinuer.

je les redécouvre. maCCi syin. plus douloureux aussi. il était véritablement acculé... une forme de pensée. Je comprendrai par nécessité vitale. comme il le laissait entendre lui-même. comme si mon frère me les avait adressés. C ’est par elle qu’il m ’a entendue. comme me l’a soufflé Théodore M ’bemba. plus qu’elle ne les habite. par cette longue tradition qui a formé son cœur et son esprit. Ce n’est pas le poids du passé qui pèse mais qu’aucune fin. Ils résonnent dans ma tête comme un vieux refrain qui prend tout d ’un coup un sens nouveau. C ’est plus large. demeurer dans ce courant de la vie qui me contient et me dépasse. ou comme un objet de conflit. mais il faut y aller. lorsque. Il fallait l’entendre répéter. Ils tendent à la traiter comme un slogan éculé. H at an webrid yeftaw in ! {Quoi que tu fasses. sans y réfléchir précisément. Les Kabyles devraient peut-être s’en inspirer. agissant en dehors de ma conscience. ses croyances et ses rites. il m ’a raconté. il survivait. Il s’agit de chemin. Aujourd’hui. son vrai sens : parfois. C ’est désespérant. cherchait un chemin dans sa vie fermée de toutes parts. dans laquelle la science apprise ne suffit pas. encore et toujours. lui si bien inspiré par sa tradition Lari. Mon frère. plus complexe. puisqu’ils ont toujours existé. peu importe le moment où je comprendrai. A sani teirid. Et le résultat est là. je songeais à ces phrases de Fritz Zorn. dans laquelle les hommes et les femmes continuent d ’entretenir avec leurs traditions des relations directes. à moi en particulier. tkerres. Je dois aussi rester attentive à ces liens qui s’imposent d’euxmêmes.. la seule ouverture possible. cette culture.. En cela. c ’est celle que tu cherches en toi-même. sa famille déchirée par l’exil et les guerres. les vivants et les morts. Ces liens. cette Afrique à l’humanité foisonnante. tu n ’as guère le choix : tu dois devenir toi-même l’ouverture. lui aussi. Tebbwed tü d i s iyes. il ressemble à ses millions de frères et sœurs de l’Afrique noire . dans Mars : « Ce n'est pas ce que j ’ai vécu de pénible qui me chagrine mais que cela continue encore à agir. n’en sont-ils pas à la délaisser. Walakin. ici et là-bas. Xuÿ$en ffaetac i sacrin. non plus. les rêves et la réalité. Il ne vivait pas. je lui ai confié mes pensées et mes croyances. ou alors. c ’est cela qu’il est impossible de surmonter. Peut-être y croyait-il alors. En réalité. cela ne suffit pas Il manque dix-neufpour faire vingt Pour toi. Essayer de comprendre pour se sortir d’affaire. le passé et le présent. ces vers. L ’air de rien. Voilà ce que mon ami congolais a validé en faisant appel à sa culture. disais-je. walakin. pensait-il. Voici l ’issue !) Ces vers remontent à l’époque où Grand-frère « militait ». participant de mon être. yenqes. eux qui prétendent s’en soucier ? Donc. elle qui est avant tout un état d’être. encore et toujours. confiantes et créatives. Il me suffit d ’être patiente. A n s i s-tekkid. tellement difficile qu’elle ne te permet même plus l’ombre d ’un espoir. lui aussi. la foi qu’il y met. bien avant le naufrage : « Pas d ’issue ! Rien. me tenant auprès de lui. Fell-ani tetcuddu. par-dessus tout.. ces mots n’ont pas perdu leur puissance signifiante pour autant. aux richesses insoupçonnées. c ’est tout ce qui relie les personnes.. Quand tu es poussé à tes derniers retranchements. cela n’est pas de mon ressort. j ’avais l’impression qu’il lisait dans mes pensées. à l’extérieur comme à l’intérieur de lui-même. quand ta vie devient trop difficile. une condition de vie passée. actuelle et future avec les siens et avec les autres. Il ne s’agit pas d ’intellectualité. la spontanéité avec laquelle il s’y réfère pour se retrouver dans chaque jour et clarifier sa vie. De tout mon être. à cette voie de la révolte. Les dernières années. Je lui ai raconté mes morts et leurs apparitions fréquentes dans mon sommeil . les événements. la vie et la mort. eux qui semblent se servir de leur culture ancestrale plus qu’ils ne la vivent. Mais. tout se noue et se complique Tu n ’en vois pas l ’issue Le mal est profond. Ils la possèdent.. » Certains jours. encore et toujours. ses rêves et ses inquiétudes. Si leur acception incitant à l'activisme ne vaut plus. il a de plus infirmé les hypothétiques frontières entre les cultures.. j ’ai admiré sa maturité dans sa tradition. plus pénétrant. les générations. c ’est une démarche totale. ne se laisse entrevoir. se départir d ’une façon d ’être et de penser désastreuse.66 67 peu importe. du moins entre lesdites cultures « traditionnelles ». la seule qui reste. mes interrogations et mes angoisses. En guise de réponse. » . Il savait de quoi il parlait. faits de la même matière que mon être. Finalement. Il me faut écouter ces présences réconfortantes à mes côtés et.

. des flots de souvenirs. Ainsi va la parole. trottent ces vers d’Issa. un mot entraîne l’autre. Je les murmure dans ma langue maternelle : Ur ffrut.. ils me surprennent encore. j ’ai vu mon père pleurer. insectes ! Les étoiles. je croyais les hommes incapables de verser des larmes : à mes yeux. Un jour. un mystère de leur nature. le poète japonais : Ne pleurez pas. elles aussi. « M elm i ara nepvu awal ?... comme une digue qui aurait sauté. il travaillait comme un diable. Jusqu’alors. Les hommes sortaient pour le cimetière le corps de Hsen. Dans ma tête. après avoir causé des heures et des heures.8 La longue file des visiteurs circule encore pendant des heures autour du cercueil.. Chez les Kabyles. sont transitoires. Ces pleurs des hommes. » (« Quand serions-nous enfin rassasiés de la parole ?. Mes souvenirs ressurgissent et s’entrechoquent . il est . ») se demandent-ils. dès quatre heures du matin.. a y ibassucen ! Ula d itran d ase ddi ka n .. âgé de quelque trente-deux ans. un rien innocents. L’oncle Hsen semblait pourtant un solide gaillard.. dans une boulangerie. Beaucoup d ’hommes ne cachent pas leurs larmes. un cousin de Yemma.. Vers l’âge de treize ou quatorze ans.. on se nourrit de cela aussi. Us viennent encombrer mon esprit déjà troublé par les fragments de bien d’autres.

mais non comme un objet qui se casse . Nous mûrissions. Nous nous épuisons à conserver notre unité. un peu comme ces vies animales et végétales étouffées par notre modernité débridée. A s m i m azal-iyi yefidarœ n-iw Jaami yella win i yi-issnen Tura m i m m utey D ew w ejn-iyi akw. un peu souffreteuse. Cependant. Mais que veulent-ils donc. je vais surveiller ceux qui viennent avec des appareils photo. se déployant sur plusieurs dimensions à la fois diverses. comme s ’ils cherchaient. Il semble attendre là. massées sans retenue.. j ’ai fait cette découverte ahurissante que les hommes.70 71 tombé malade. les Kabyles.Oui. à lui prendre quelque chose. un grain de son intelligence. Les docteurs le lui avaient dit. dans notre pays. à deux pas de moi. derrière ses lunettes blanches. par ces contacts volés. je nettoyais ses mains après que de nombreux visiteurs les avaient tâtées. De nos jours. la bouche fermée. Sa femme racontait qu’il était mort à cause de la farine. les poumons et le sang de son mari en étaient tout remplis. La prochaine fois que je la reverrai. Six mois après. Wrida At-Salem m ’expliquait un jour : « Dans notre pays. incohérentes et contradictoires. eux aussi. Il a même gardé cette expression douce. C ’était des gens de bien. des hommes et des femmes qui vivaient le cœur clarifié. En revanche.. elle m ’incite à me ressaisir dans les plus brefs délais. nous en étions à méditer sur les façons de mourir. avec quiétude et humilité. ce geste auquel j ’ai plus d ’une fois songé.. les gens meurent par une lente usure. l’affection. intègres et entiers. Pourtant. De ce côté-ci de la mer.. surtout.. et je m ’y associe facilement : j ’y vois une grande force. porté sur le dos. une de ces forces cachées qui peuvent retourner le monde. me donnait l’envie de le prendre dans mes bras pour le consoler dans toutes ses peines de vingt ans. mon plus jeune frère. accepte toute cette agitation autour de lui. traîne. peut-être un peu de son aura. les gens aimés de Dieu. emportés par leur désir frénétique d ’être utiles ou de le toucher enfin. prouver de cette façon ? Que cherchent-ils à éviter ? Que craignent-ils de ne pouvoir contrôler en eux-mêmes ? Et. Quand j ’étais vivant Jamais personne ne venait me voir M aintenant que j e suis mort . les mains ouvertes. de cette farine qu’il avait respirée tous les jours depuis des années. Je disais. ma vieille amie d ’exil. Cela traîne.. Urgay m m utey. leur espèce semble en voie de disparition. Moi. La faiblesse des premières me rassure d ’une certaine manière. Son visage est triste. tant nos vies se complexifient. sans douleur ni résistance. dans son cercueil. Et comme je le regrette ! Mais c ’est ainsi : la culture kabyle semble avoir placé la pudeur partout où se tient l’amour.. par mon père en larmes ce jour-là. autrefois. qui. la tendresse.. Ils meurent par pièces détachées. Ils vivent encore tandis que des parties d’eux-mêmes sont en fait mortes depuis longtemps. nous échangions nos idées sur les façons de vivre d ’« ici » et de « là-bas ». amusé quand il était un petit garçon espiègle et adorable. quand les hommes en viennent à flancher. Par simple pudeur. Et je ne peux expliquer ni à mon frère cadet ni à personne d ’autre ce que je suis seule à savoir au fond : que Grand-frère.. Vrai. La faiblesse des seconds m ’inquiète. mouraient d ’une mort soudaine.. Apparemment. ( J ’ai rêvé que j ’étais mort. Les gens n’en revenaient pas. la seule partie de lui encore « accessible ». celles des hommes me dérangent et ne me donnent aucune envie de pleurer. eux aussi. Je devais donc vraiment l ’accompagner jusqu’au bout. sauf qu’on touche à son visage. je n ’avais jam ais osé le faire réellement. les gens meurent d’un seul coup.. que je lui dise quelque chose.. comme un objet qui se brise. des mois durant. allongé là. c ’est toi ? . en glissant d ’un monde à l’autre. comment peuvent-ils même espérer continuer de cette manière encore longtemps ? Mohemmed me souffle : « Va t ’asseoir un peu. « Mhenna. le pas mesuré. peuvent éprouver des chagrins qui ruissellent. n ’est-ce pas aux femmes de prendre le relais ? * Un homme fixe ses yeux sur moi. serrées. À présent. Ces êtres favorisés s’en allaient vers leur ultime destination comme ils avaient vécu. il est resté tel que je l’ai laissé. plutôt comme tu passes d’un lieu à l’autre. d’une tristesse contenue qui confère à ses traits une certaine grâce. celui que j ’avais dorloté. il n’était plus. Déjà. » Je ne l’ai pas reconnu tout de suite. » D ’habitude. si les larmes des femmes me bouleversent et provoquent mes propres larmes. je lui dirai ceci : jadis. » Il m’est impossible de m’asseoir. elle paraît tellement fertile en gestes injurieux et mots fielleux qu’on peut se demander si elle ne tend pas à favoriser la haine.

qu’en se faufilant à travers le désert humain. Il n’avait cure.Yehya N usa-d s nniyya A k-nçur d i tbutikt-ik A Ssaddaf a Law liyya Harbet fell-as. il l’a donné sans compter. . Combien m ’ont dit qu’ils avaient une « relation spéciale» avec lui.. sans pouvoir y remédier ! L’esprit primitif des Kabyles. la manière dont certains visiteurs s’empressaient autour de lui. il n ’a pu l’atteindre. à celui-là qui caressait son visage. leur attention au moindre mot qu’il prononçait.72 73 Ils sont tous là. il en était arrivé à dire : « Nous allons distribuer des amulettes. taneqlef n webrid. s ’il te plaît. 1 1 suffit de l’entendre par ses cassettes de poésie et de textes lus. Ils croient qu’il suffit de toucher la personne pour attraper ses qualités. Ifuii-ay ! Rrajiy ! Tout à coup Ils ont je té une couverture sur moi Les mouches se sont envolées Je les ai entendues bourdonner Elles disaient A h !. tout de même. . Devenir l’objet d’un culte n’était sûrement pas son but : il fuyait les adulations comme on fuit la peste.. win yasddan ad ixerref. » J ’avais du mal à imaginer mon frère se laisser « tripoter » de la sorte. offert à toutes les mains. qu’ils avaient toujours été « en phase » avec lui ! Je suis toute disposée à le croire.Bien sûr ! Ma relation avec Mulj. la déception.... il n’y a que ça de vrai ! » (J'ai rêvé que j ’étais mort. qui s’échangent et se vendent librement.. (le figuier sur le chemin public. amicales ou non. Cependant. 33. À l’hôpital. note 2. a été mis en montre jour et nuit.. Mais alors. Comme j ’ai souffert de le voir accessible enfin. leurs attitudes frisant la dévotion religieuse..) Ce qu’il pouvait donner. il était estimé et respecté. cet homme discret et. comme si leur contenu n’avait pas d ’auteur : c ’est la vigne à mon oncle.. de savoir s’il pouvait influencer son entourage autrement que par ses réflexions d’homme de culture.. c ’est spécial... lui mon frère. te comportais-tu avec lui de la même façon ? .. Lorsqu’il se tenait sur ses jam bes. à la lettre. presque suppliante. Mais qu’importent les abus des uns et des autres ! Maintenant qu’il s’apprêtait à franchir la dernière frontière.. di laenaya ! ( Ccix Muhend-u. de cet amour étrange et profond réservé aux êtres d ’exception. Ur ((akwiy ara Teggfen-d fell-i tafefÿadit Ufgen akw yizan-nni Sliy-asen m i zzenzunen Qqaren-as A h !. Beaucoup l’aimaient vraiment. qu’on m ’explique pourquoi il était si seul. qui m ’entourent.. leurs gestes. le désespoir ! Ce maudit cancer. préservez-le !) Avait-il conscience de son influence ? Je me suis souvent posé la question. je le découvrirais plus tard.) Je demandais.. et sans rien espérer en retour.. quant à lui. Adieu le monde ! Pleurent ceux qui m ’aiment ! Se réjouissent ceux qui me détestent ! De toute façon.Yehya Nous venons sans arrières-pensées Te rendre visite dans ta boutique Ô Saints et Protecteurs invisibles De grâce. qui passe se sert et déguste. l’embrassait. En fait. je manquerai aux uns comme aux autres ! Urgay mmutey. l’idée courait bien avant. Au fond. 5 Cf. qui l’entourait depuis de longues années. intouchable.. Nous l ’avons perdu ! Je rageais !) Pourtant. languissant dans le découragement. p. palpait ses mains et ses bras comme s’il examinait un cadavre : « N e le touche pas. froid et silencieux. tout me faisait parfois penser au spectacle d ’un ccix 5 entouré de sa cour d'affidés. et elle ne doit rien à une interprétation personnelle : A Ccix Muhend-u. Grand-frère.

Les gens ont besoin d ’espoir. depuis qu’il l’avait révélée à elle-même en attribuant ses voix à des présences occultes désireuses de se manifester à travers elle. je me demande s’il n’a pas finalement tenté de s’en sortir en empruntant la voie salutaire de Yemma. des amulettes . probablement .74 75 Et il en a donné. comme ici. je veux dire : ses possibilités réelles de surmonter l’insurmontable. une solution inespérée et singulièrement géniale. Et l’on en riait autour de lui. Pour ce qui est de mon frère. le soir il se réalisera ! » Mais Yemma avait dû renoncer à cette fonction de voyanteguérisseuse.. que le rationalisme est discuté depuis belle lurette dans les sociétés mêmes où il s’est imposé comme principe de pensée ? Par « le meilleur de notre culture ». » Et moi aussi. preuves à l’appui.. je le découvrais tel qu’il était véritablement. D eg wass-nni nek d ahebbey. je peux affirmer qu’il était souvent en prière. elles qui. que réside toute l’importance des traditions. il faut le démontrer. devant l’assemblée des visiteuses qu’il recevait ce jour-Ià : « Nous te donnons l’autorisation. elle. comme on riait lorsqu’il suggérait : « Nous devrions vendre aman n ccix (de l’eau « épurée » par un voyant-guérisseur). » Comme il a demandé à le faire aussi. Après lui avoir mis une clef dans la main. eux. mon frère s’est refusé lui-même ces possibilités. Voyez le succès de Lfrag Mba sur Radio Beur . malgré son ton des plus sérieux. surtout. que des croyances désuètes.. s’accommoder avec elles : teffum lek (elle était possédée). la tentative était vouée à l’échec. ou en produire ici. des hommes pour qui il avait de l’estime et de l’affection. » On peut en effet y voir une de ses fameuses plaisanteries. au pays. en France. de penser l’impensable ou d’offrir l’issue là où il n’y a plus aucune issue. riiy -d yer ddunit-a. j ’ai appris qu’il l’avait souvent fait. D Iqibla i-ger?an tabburt. Ce n ’est pas que des bondieuseries. peut-être dès le départ : Z zeh f-iw iffey tamurt A k k en d im i yi-iwala.. Plus tard. Yemma. Ainsi reconnue. et ils sont disposés à le payer le prix qu’on leur demande. Était-ce juste « pour rire » ? Cela se peut bien. sinon en l’acceptant sans réserve. Et même. Il devint son guide. La médecine dite « moderne » fait-elle mieux ? Rien n’est moins sûr. avait été initiée par un voyant-guérisseur réputé.. qu’elles soient. comme le sont généralement toutes les solutions ultimes. Au fil des jours. ce geste. ils le consultent sur tous leurs problèmes. tu me surpasses de beaucoup !. Je devais le penser tout au tond de moi. Savent-ils. et ce. un jour. et qu’il portait à part lui cette étrangeté sublime à laquelle Yemma devait sa personnalité complexe. sans intérêt. Ou bien alors. nuisibles dans certains cas. il lui dit. par égard pour ses fils peu disposés à la suivre dans une voie où ils ne voyaient. Nous allons en rapporter du pays. il m’avait quelquefois conseillé : « Va allumer un cierge à Notre-Dame de Paris ! Tu verras. en devenant soi-même étrange et inexplicable ?. et même. à deux de ses connaissances au moins. faute de l’accompagnement du groupe. N ’est-ce pas en cela. Il aurait retrouvé pleinement notre culture et profiter du meilleur de ce qu’elle a conçu. ne sont jamais fermées ? Par malheur. ceux-là qui se croient au faîte de l’intelligence. Peut-être aurait-il pu se garder du cancer s’il était retourné vivre chez nous. toi ? Tout ce que je pourrai te révéler. . le renoncement à sa vocation ne l’empêcha pas de conserver cette identité exceptionnelle.. ce geste. voilà ce dont elle souffrait . il y a vraiment une force supérieure là-dedans. dans la chapelle de l’hôpital. et admise par les gens de la profession. Quand tu diras un mot le matin. tu en sais sûrement davantage puisque. par nature. souvent mal compris et dénigré par les siens mêmes. Pour ma part. Ssehsabey deg lemljayen. et son protecteur. la seule. lui qui faisait remarquer : «Notre-D am e de Paris est un lieu puissant. elle rendit visite . voilà tout ce qu’elle était en réalité. ça t ’aidera. je pensais qu’il se moquait de moi. il l’avait reçue par ces mots : « Que viens-tu faire ici. le fait de tout un groupe et de ses croyances ou le fait de l’individu isolé : comment échapper à l’étrange et à l'inexplicable. désormais acquise. marquante et tellement fascinante. au nom de ce rationalisme obtus auquel se réfèrent certains. tu le sais déjà. mais cela ne suffisait pas.de vraies amulettes ! -... Comme ce voyant-guérisseur à qui. dans ces choses. Cependant. Pour l’avoir observé et écouté durant plusieurs mois. » L’identité de voyante-guérisseuse était positive à plus d ’un titre. Cette identité représentait une issue. Dans le contexte de l’exil. il a appris à dire “Azul !” et les Kabyles de Paris lui font confiance . Yemma pouvait enfin vivre d ’une manière un peu plus paisible avec ses voix.

je lavais le visage et les mains de mon frère après le départ des visiteurs. traqué par.ce à quoi elle répugnait. Yemma et Grand-frère. il croisait ses bras et cachait ses mains sous les aisselles. Il finit par ne plus offrir que deux doigts. nous riions. plus on cherchait à le toucher. Il fuyait le monde. ») Je sais . » (« Ton Grand-frère est possédé. d ’un rire forcé. Ensuite... même ces deux doigts. Je me devais de respecter ce qu’il était.. « Yesea ttabaa » (« Il a [quelque chose qui le] poursuit »). il portait dans sa poche un flacon d ’alcool à brûler. comme si elle ne pouvait que constater l’ampleur du désastre. à ses expressions hilarantes ou à ses personnages attachants. à tous les deux. de désagréable jusqu’à la nausée. Comme une voix d ’outre-tombe. Avec eux. bien évidemment. la plupart du temps. ») À la fin.76 Ugadey teyzi n Iasmer. . La sage-femme a cassé la porte Et j e suis tombé en ce monde. Personne ne résistait à son humour (lui si mélancolique au fond !). note 1 page 17. Rien ne tient debout chez eux. puis elle dit : « A taqecci6. comme si elle était harcelée par le mystère. .. il refusait de les tendre .oh combien ! . et parce qu’ils ont justement tendance à te coller de plus près. j e n 'ai que tourments Egrenant les épreuves Craignant longue vie. les contacts écœurant des mains ou des corps (dans le métro. Sem m ebt-iyi a y iljbiben ! (Ma chance a quitté le pays Dès qu 'elle m ’a vu. à l’hôpital. D’où a-t-il sorti toutes ces paroles ?. à des morceaux plus légers ou franchement drôles. Par quoi ? Par qui ?.. cette expression décrit un état. quand lui riait de nous. de te parler ou de te saluer. Nous ne pouvions parler non plus. Devant eux. Amis. cette voix de notre frère aîné parti depuis tant d ’années nous nouait la gorge. Quelques minutes après. Les dernières années. c ’était surtout les êtres vasouillards. mes autres frères et moi (notre père n ’était déjà plus). pardonnez-moi !) En entendant pour la première fois ces vers. par exemple)... (« II nous faisait rire.. Il s’en servait pour se nettoyer les mains après avoir rencontré quelqu’un qui avait tenu à le saluer par une poignée de main. si familiers et si comiques. sans autre parole que la profession de foi articulée mot après mot. Et plus il fuyait. elle se mit à dodeliner de la tête. pleurant sans bruit. Yemma était bien placée pour savoir comme il était tourmenté : « Dadda-m yetfum lek. sans compter les personnes malpropres.. tu n’as qu’une 6 Cf. Depuis. ni leurs paroles sirupeuses ni leurs gestes mous ni leurs regards ahuris ni leur démarche alourdie. c ’est comme si tu avais affaire avec quelque chose de visqueux. m ’expliquait Chérif Si Ahmed.. Yemma essuya ses larmes. tout comme je l’avais fait avec notre mère. » Elle ramassa soigneusement les cassettes et elle les fourra dans son giron.. Yemma semblait comme pétrifiée. ce qui leur inspirait de l’aversion. Yemma le disait : Grand-frère était « poursuivi ». Ce qu’ils prenaient soin d’éviter. la condition existentielle d’une personne qui ignore la paix de l’âme. plus il fuyait encore. S’agissant de son premier fils. Ensuite. 9 Il n’y avait aucun mépris de ma part quand. ceux-là qui ont cette façon inélégante de se tenir devant toi.

Elle existait toujours. cet homme qui ne se contentait pas d ’entendre mon désarroi . ces expressions huileuses. et continuait à nous triturer. intempestivement proches avec les autres. de l’achever par une remarque que j ’avais moi-même du mal à admettre. à notre insu. Mais je dois exagérer ici encore. j ’ai souvent voulu lui dire combien il ressemblait à Yemma. lui ne désemparait pas de sa colère : « Ta mère-là ceci. tout en les refusant.78 79 envie : les prier de se tenir loin de toi pour ne pas être infecté par toute cette mollesse. Yemma. nous devions retirer nos chaussures avant d ’entrer dans la maison. Et ce dégoût des contacts. à l’universitaire qu’il était. toujours sur un ton courroucé. cette mère-là.. tout en essayant malgré tout de tenir jusqu’à la fin du repas : « S’il te plaît. ce geste ! Pendant ce temps. Je le nourrissais avec une petite cuillère. hélas !. Oui. Si bien que leur instruction a très peu d’impact sur leur milieu familial et social. moi aussi. Comme je l’ai détesté. Dans ses dernières années. tous tes repères . Ce qu’elle ne supportait pas au fond. J ’avais l’impression qu’il s’acharnait contre moi. il l’avait reçu. cette comédie. Toutes ces manies. tant elle me consternait.. ces précautions continuelles. qui ne paraissait l’avoir fuie que pour la reproduire telle qu’elle était. qu’il était pénible. Mais si c ’était une personne qu’elle aimait bien ou pour qui elle montrait quelque déférence. toujours pour la vitupérer sans jamais aller jusqu’au bout de ses pensées. Je craignais de provoquer chez lui une crise cardiaque. elle n’est plus depuis des années ! Laisse-la. A ha. de ce fait.. « Je suis devenu maniaque. par sa façon d ’être et d ’agir. lequel.. un rêve où tu ne distingues plus rien. jusque dans ses principes qu’elle semblait caricaturer par sa pensée. m ’a-t-il avoué. et où tu te débats dans l’espoir de te réveiller pour échapper enfin à cette peur innommable qui menace de t ’engloutir. elle aussi.C ’est ton frère ! » me répondit-il sur un ton moralisateur. Du plus loin que je m ’en souvienne. elle tenait sa main loin du corps. pour qui tout dans la vie n’est qu’une affaire de morale.. Yemma n’était pas seulement hors d ’elle-même . Grand-frère. Si encore ils pratiquaient réellement ces vertus morales qu’ils invoquent à tout propos. n’était pourtant pas une simple histoire de propreté. et elle la gardait ainsi tant qu’elle ne s’était pas lavée avec force savon. un visiteur assidu. Après tout.. l’envie me brûlait de lui répondre : « Dis. Toute sa vie. je tremblais de tout mon corps. cette platitude ram pante. Déjà.. sors-la dès qu’elle se présente ou raye-la de ta tête. des personnes. Elle était toujours présente pour nous. . nous laver les mains à tout moment. Un soir. d ’où sors-tu ? Que lui reproches-tu ? Parlons-en enfin ! » Mais je me retenais. tout endurer de sa part. des lieux dont il nous était défendu de nous approcher . dans le couloir de l'hôpital : « Veut-il m ’entraîner avec lui ?. non à un aîné détenteur d ’une quelconque autorité « morale »... là-bas dans nos montagnes les plus reculées. cette culture. elle révélait. Grand-frère ! Elle est morte. Voilà ce que n ’aimait pas Grand-frère. comment cet homme pouvait-il comprendre ? Ce soir-là. Beaucoup sont ainsi dans mon pays : les connaissances qu’ils acquièrent ne les modifient pas foncièrement. j ’ai osé lui rétorquer d ’une voix suppliante : « Ça suffit. cette comédie autour de la propreté (et il nous arrivait d ’en rire. plus qu'on n’a jam ais existé. Ta mère-là cela. lli axenfuc-ik. Je le dis à celui-là. c ’était d’être prise dans des rapports abusivement. ces relations par trop étroites qui fondent le mode de vie kabyle. renforcé par les indéracinables valeurs de la tribu (de la tribu fossilisée !).tout ce que j ’espérais de lui ! Je m ’adressais à l’homme de ma génération. lorsqu’il émergerait du gouffre noir où il se débattait. . quels qu’ils fussent. décidé à me faire tomber dans l’abîme. enfin. remettant la réponse à plus tard. cela fait des années que personne n’est rentré chez moi.. elle acceptait de lui tendre le bout des doigts. Quand il y a une réponse.. Si tu veux savoir. on les suivrait volontiers. Plus tard. Mais je redoutais sa réaction. Et comme elle devait se sentir seule dans ce « non-monde » où elle s’était retirée ! Or. J ’étais déçue de constater que ses années d’études ne le rendaient pas tellement différent du dernier cul terreux de nos villages. je t ’en prie ! » Des mots en l’air. il a estimé bon de me rappeler qu’il s’agissait de mon grand frère et que je devais. tout en ne cessant de la représenter. voici son premier-né sur ses traces. donc. Croyant que je me plaignais du comportement de mon frère. Ensuite. Chaque fois qu’il évoquait notre mère. » Il ne m ’apprenait rien. comme Yemma elle-même). encore ! Puisqu’il n’y avait pas eu de mort. sentant l’angoisse me submerger comme une déferlante. elle était aussi hors de sa culture. » Si au moins je comprenais ce qu’il disait ! Comme dans un horrible rêve où tu perds tous tes sens. elle repoussait quiconque voulait l’embrasser. il y avait toujours quelque chose. n’est-ce pas ta mère aussi ? Sinon.. comme si elle survivait en lui. garde toute sa prééminence sur leur façon d’être et de penser. elle aura tenu le monde à distance par crainte d’y sombrer corps et âme. De cette manière.

. ce qu’il venait de boire en guise de café au lait. dans l’atelier de traduction et d’adaptation littéraires qu’il dirigeait depuis quelques années. cette colère qui me livrait à la peur panique. Grand-frère vivait presque seul. de la laisser mourir pour de bon. Mais à la maison. indéfiniment ! Ma réaction était violente. il résistait encore au courant. une casserole contenant de l’eau encore chaude. Aux commencements. les « ennemis » riaient de nous. J ’aurais dû lui dire « imik » . comme dans un sursaut. faisait des projets. comme sanglé par des chaînes métalliques. que nous soyons actifs ou passifs. et Yemma se déchaînait encore plus. et dont il se souvenait avec cette colère stagnante ? Je n’avais pas non plus à lui dire qu’il était temps de la voir enfin telle qu’elle avait été. Nous n’en étions plus là. Je me suis introduite dans son domaine en tremblant. ceux-là. Ce qu’elle signifiait au juste. J ’étais seule à la connaître. Alors. Il y avait surtout des livres. Je ne pouvais plus bouger. ce que je commençais à comprendre par cette phrase énigmatique dont le sens allait se révéler au fil des ans. il voulait que nous en parlions. ça ne s’oublie pas.. de m ’approcher enfin de son « mystère ». il paraissait vraiment en voie de rétablissement. Cette phrase. * Cet été durant lequel notre père travaillait à Tizi-Ouzou. ou. s’agitant dans tous les sens. il retrouvait sa colère . Comment pouvait-il ignorer que nous avions souffert. » Il n’oubliait pas ses problèmes de traducteur. peut-être. ce malheur originel. redoublaient de méchanceté. le dos coincé. J ’y ai goûté : c’était de l’eau sucrée. À cause des « ennemis ». chassée par un cauchemar que je croyais mort et enterré. Sur la page de garde. sa conduite ayant été de tout temps irréprochable. les cauchemars. mangeait tout seul. non ? Je suis un chien. à côté. Un matin. il obtenait le prix d ’excellence. pour Yemma. il ne s’agissait pas de lui rappeler que moi aussi. inlassablement. je n’avais pas à le lui rappeler simplement parce qu’il n’en était plus là.. J ’en oubliais. tracée d’une écriture dense. c ’est la “gueule”. ce frère étranger. je le croyais libre comme le vent. C ’était ainsi depuis toujours : si nous étions mauvais. cette sombre histoire inventée par une petite fille (Yemma) pour justifier à ses propres yeux les événements tragiques qui avaient ravagé sa vie naissante. çahha ! Ta mère-là.. le travail engagé. ni lui rendre visite. nous aussi. Ils n’existaient. tandis qu’elle . cette phrase. mais il m ’était impossible de m ’en souvenir. moi. Il refusait l’ordre des événements tel qu’il s’imposait en dehors de notre volonté. et dans lequel j ’étais appelée à jouer un certain rôle. Il remarchait. comme nos frères. pour toute notre maison où chaque jour était une épreuve à souffrir. j ’ai déchiffré : « Nul n’est maître de son destin ». maintenant ! $aliha y a Rebb/. 1 1 vociférait. et nous. j ’ai pensé : et si. j ’ai lâché la cuillère et j ’ai quitté la chambre à la hâte. comme lui. Si nous étions bons. de quelle manière il se passait de Yemma.Quoi ? Tu me dis d ’ouvrir ma gueule ! Axenfuc. comme notre père. sans aucun doute. je ne pouvais le savoir. des mois auparavant.. Pour la première fois. J’avais toujours été frappée par sa différence par rapport à mes autres frères. Comme j ’étais triste pour lui. Sur une table. je suis entrée là-dedans par curiosité. bien sûr. Non. Avec moi. simplement. Je revois encore notre père marchant fièrement à la suite de ses deux grands fils dont les bras sont chargés de livres reçus en récompense dans chaque matière. dans sa chambre d ’hôpital. semblait incrustée dans le papier. cette réussite ne valait pas grand-chose. ils nous enviaient. de lui survivre en acceptant de lui reconnaître sa place dans notre histoire. en fait. Ça ne meurt pas. jusqu’à la bonne façon de parler dans notre langue. Je suis restée malade pendant plusieurs jours. de cela qui nous faisait encore souffrir ? Ou. j ’avais l’impression de le découvrir. Il demandait même à reprendre là. Il était fâché avec Yemma. mais elle eut sur moi un effet marquant. Jusque-là. alors il s’était retiré dans la partie inoccupée de la maison. En réalité. Chaque fin d ’année scolaire.ce destin qu’il avait peut-être entrevu dès son plus jeune âge. il y avait un réchaud à gaz . consentants ou forcés. Je voulais voir comment il s’était installé. et ça fait naître d'autres. enfin. que pour accroître nos tourments ou ternir nos joies.. entre Grandfrère. de quoi il se nourrissait. mais contre l’angoisse qui m ’oppressait. profitant de son absence. Il semblait vouloir me précipiter dans ce néant que je percevais parfois dans le regard de Yemma. tous nous étions seuls et démunis face à Yemma. Cependant. Par la suite. de cette mère qui le hantait. Yemma et moi. que nous en ayons conscience ou non. des piles de livres dans tous les coins. 11 savait tout cela. Puisque nous jouons constamment un rôle. avec Yemma. Il avait toujours fait ce qu’il voulait et personne ne s’en plaignait.80 81 . tellement navrée ! Et aussi. et Yemma se déchaînait pour leur retourner leurs moqueries. car il pouvait revenir d ’un moment à l’autre. cette « mère-là ». Et donc. m ’éloigner de ce qu’il vivait? Après des semaines de radiothérapie. comme emporté par un mouvement incontrôlable. Je réagissais non contre mon frère. et je la portais comme un lien secret entre Grand-frère et m oi. J ’ai ouvert un livre posé sur le lit. Nous en étions à l'achèvement de son destin . il souffrait. bien que je n’eusse pas plus de neuf ans.

n’espérant de leur part qu’une fausse pitié .82 83 vivait au milieu des siens. « heureux » aussi ? Est-ce là toute notre gloire d’êtres humains ? Est-ce là toute l’Enigme. la mythologie familiale. à lui-même et aux autres. la tradition. Et pour qui ? Pour quoi ? Comme il le criait lui-même. lui. au fond ? Mon frère. il y avait un caractère intraitable et même. sans concessions. ») Ce qui l’intéressait : pénétrer l’impénétrable. Il employait. le courage en toutes circonstances. » Sans doute avait-il atteint un niveau de compréhension extrême. Ce rôle ne devait pas passer par la parole explicative ou la raison savante. derrière cette rigueur louable à plus d ’un titre. sans mensonges ni trahisons. vu la puissante vocation qui l’animait. une personnalité dure et raide. C ’était sa conduite : ne jamais se laisser aller ni baisser la garde . Cependant. Et c ’est dans cette tragédie qui poursuivait son cours jusqu’à son terme que j ’étais conduite à jouer un rôle. Etait-il encore de chair et de sang ? Et cette force. l’indicible. C ’est là mon sentiment vécu dans le contexte de la maladie mortelle. De fait. cette question du « Pour qui ? Pour quoi ? ». les silences.. au bout du compte... Elle traduisait sa rigueur intellectuelle. la tradition ne serait avant tout. tout en ouvrant la porte à bien des épreuves. En un mot : ¡ ’ailleurs... tu penches de ce côté-là. en réalité. les non-dits. parmi ceux qui l’ont côtoyé. l’étendue obscure des mots. les dents serrées. lui. C ’est bien ce qu’il convient de comprendre : comment fonctionne la transmission. je la touchais : on aurait dit un étau qui enserrait tout son être. la langue maternelle. disait : « Il faut percer les secrets. la filiation. Q u’il était rigoureux. Comment se transmettent non les choses. le poing fermé. la position du juste milieu en toute chose. qu’il me faut comprendre ? Comme me l’a rappelé Théodore M ’bemba. tout ce qu’il était lui-même.de cette « mère-Ià ». était-ce bien la sienne ? La possédait-il vraiment ? Ou bien. roide. parfait.. l’image plus triviale du vélo pour exprimer l’idée de la dernière limite. Grand-frère ! Rigide. tout juste soucieux de plaire à Dieu ! Aux commencements.. et essentiellement. intolérant. les points de suspension dans le texte. pour faire comprendre ce qu’est la ligne d ’équilibre. la plus proche de la mère . Car. c 'est comme le vélo : tu penches de ce côté-ci. C ’était son monde. peut-être aussi. la maniant et l’étudiant sous tous ses aspects. aussi. qui peut affirmer en avoir fait le tour. il est possible aussi qu’en se plongeant dans la langue maternelle. parfois. droit comme un pieu en acier trempé (physiquement et moralement). pour lui. là d’où vient le sens. Enfin. pour la logique et l’efficacité. ne renforçait-il pas son enchaînement à ce qu’il voulait fu ir? Ne nuisait-il pas à lui-même ? Mais. langue de tous les dangers. tu tombes.. donc. il ait tenté d ’accomplir une réparation personnelle. il la posait souvent. voilà peut-être toute notre responsabilité. immuable. buté. limpide. tu tombes . dans la vie matérielle comme dans celle de l’esprit : « D dunit am ubi lu : ma tinalecl akka af-¡eylicl .cette pitié humiliante de gens sans noblesse d’âme. » (« La vie. Il se serait donc sacrifié. . les yeux ouverts face à la vie dans son ensemble. Il passait par le fait même que j ’étais la sœur. un peu comme Icare s’approchant du soleil ou le savant moderne brisant l’atome. Cela veut dire que nous ne sommes jam ais seuls dans cet acte primordial qui incombe à chacun ... était-ce elle qui le possédait ?. son goût pour la réflexion approfondie. Que de risques il aura pris ! En œuvrant dans cette langue. son souci de clarifier les tenants et aboutissants de toute action et. je la sentais. Désormais. de ceux du passé et de ceux qui naîtront. l’héritage symbolique. dans sa profondeur et sa complexité. le connaître vraiment ? Chacun peut tout au plus décrire telle ou telle facette de sa personnalité. la tête levée. cet acte douloureux et. Et il voulait que le monde autour de lui fût également droit. et par-dessus tout. nous sommes accompagnés des vivants et des morts. notre obligation en tant qu’êtres de culture. les expressions énigmatiques de la vie. opiniâtre. m a tmaleçl akka af(eylidl. obstiné. 1 1 fallait la sentir cette force. cette personnalité dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’aura laissé personne indifférent. Ce qui absorbait son esprit : l’ombre innombrable de la langue. toujours debout. ce dont il était question concernait les liens de parenté. Nous incarnons la transmission qui est sans début ni fin. cette sorte de « péché originel » qui rendait possible une vie en lui donnant un sens. parvenu à une limite. Cette étreinte en lui. que ceci : nous recevons et nous transmettons. il me serrait tellement le poignet que j ’en avais mal plusieurs jours après. le besoin constant d’une maîtrise de soi et des événements. cette dureté dans son corps ! Lorsque je l’aidais à marcher dans les couloirs de l’hôpital. comme l’écrit Jean Delumeau. Il se démenait pour parvenir aux vérités enfouies dans le magma de la langue maternelle. pouvait-il faire autrement ? D’un autre côté. lorsqu’il était pris dans cette affreuse désespérance où il me semblait que toutes les disgrâces du monde venaient projeter leurs ombres. Cela ne réduit en rien le sens sacrificiel de son œuvre. mais les personnes ? Comment les êtres s’arrangent-ils pour exister longtemps après qu’ils sont devenus poussière ? Est-ce cela.

ces ennemis obsédants.) J’en suis. a s-im u lemlelj i wakken ur d-teftemyi ara. Us les rejettent hors d ’eux-mêmes suivant le procédé antédiluvien dont usent tous ceux qui s’enferment dans l’illusion : celui du « vilain. par suffisance. ») Il dévoilait la vision que les Kabyles ont d ’eux-mêmes. Miihend-u-Yehya.. son aridité. » (« Le Kabytchou : il plante un arbre et il y met du sel pour qu ’il ne pousse pas. conscience ? Ils refusent de les reconnaître. Puisque.84 85 1 1 cherchait. ceux-là mêmes qui l’avaient fait ce qu’il était.. ils n’ont pas d’ennemis plus redoutables. ces images détestables d ’eux-mêmes. son immense sensibilité et son génie créateur. c’est l’autre ! » Et c ’est ainsi que leurs images négatives réapparaissent à l’extérieur. Je le dirai tout net : il est grand temps pour les Kabyles de mettre un peu de côté leurs ancêtres Imaziyen pour s’inquiéter davantage d’eux-mêmes. sous la figure des étrangers malintentionnés.Yebli Ifaezzihen i waçlu. par faiblesse. pour ne pas perdre la face devant P« ennemi ». de toute évidence. et ce qu’il mettait au jour. ruinant leurs dispositions à vivre les uns avec les autres. leurs aveuglements navrants.. Elles leur reviennent. à tous points de vue : « AkabiCCu : ad izzu ftejfa. excités par les joueurs de flûte et louangeurs professionnels de tout genre. qu’eux-mêmes. leurs illusions lénifiantes : L es B fubfu iffaken a w a li wawaJ Uyalen am A t Tizi. les dérèglements de leurs pensées et de leurs comportements... c ’étaient les insuffisances de la société kabyle et de sa culture. méconnaissables. à percer les opacités de sa langue maternelle.. ce n’est pas moi . A y yur-k i wakken af-febnu ddunit-a !. Ils se doivent de prendre réellement conscience de ces vermoulures qui les rongent au-dedans. plus sournois. à essayer de percer les abcès d ’une vie familiale. avec son émouvante fragilité.) (Les brobro qui accordent de l ’importance a m mots Tels les gens de Tizi-Yebli Qui exultent devant le vent. quant à moi. sinon ces aspects ténébreux de leur culture qui se dérobent à leur . pour empirer leur confusion intérieure et les conforter dans leurs errements. vraiment d ’eux-mêmes en tant que personnes.. par orgueil. Qui sont-ils en effet. (Que de temps il te fa u t [attendre]pour que ce monde se construise /. Ne le voient-ils pas : les abcès purulents couvés par des générations atteignent l’os ! 1 1 est urgent pour eux d ’ouvrir les yeux sur la réalité souterraine de cette culture qu’ils célèbrent à plaisir. et de s’en occuper sérieusement au lieu de les masquer ilm en d n waedaw.. ces côtés troubles et inavouables d ’eux-mêmes. l’infécondité de son fonctionnement. chemin faisant.

nous n’avons jamais eu d’autre oncle que lui. Elle l’aimait d’une façon parfois étrangement polie. attentive aux gestes de chaque visiteur s’approchant du cercueil. Tant d ’images anciennes se précipitent dans ma tête. j ’ai besoin de lui. Je ne connais pas sa famille nombreuse. Il vivait à l’autre bout du pays et nous ne le voyions qu’en de rares occasions. Aujourd’hui. Je pleure encore à la vue de cet oncle qui me paraît surgir du passé. de notre passé. La seule idée que l’on veuille photographier le dernier visage de Grand-frère me rend folle de douleur et de colère mêlées. à d ’autres moments.10 Percluse de chagrin. je veux rester vigilante. il tient une place à part. sans rien y comprendre. de souvenirs ranimés. presque maternelle. Pourquoi gardons-nous le souvenir de nos souffrances ? Pourquoi de tels souvenirs pèsent-ils toujours autant sur le . des instants de grâce où je n’éprouvais pas cette peur permanente d ’un drame imminent. comme s’il n’avait pas sa propre vie et n’existait que pour nous.. ces moments ont dû exister. un peu comme si elle voulait remplacer la mère qui leur avait manqué à tous les deux. jeune demi-frère. sa présence me console. de blessures réouvertes. tout ce qu’ils veulent au fond. Dans mon cœur. une profonde affection. cette époque où je ressentais tout avec une incroyable intensité. ceux-là qui cherchent à capturer l’image de ses yeux fermés . c ’est lui faire un sort comme on le fait à une chose. Quel sort indigne ! Voici l’oncle Akli.. Ils croient l’aimer. Oui. Je le reconnaîtrais entre mille. de sentiments débridés. brisée par le déluge d ’émotioris. me rappelant une histoire pleine de tristesse et de larmes . Mais il devait exister de bons moments aussi. Il est un peu Yemma qui avait pour lui. mais ils n’ont guère laissé de traces dans ma mémoire. certains jours empreints de douceur et de rires.

Je lui dirai ce qu’est la France pour nous autres. de l’Occident en général. La scène était prodigieusement triste . Je lui parlerai de son oncle malade qui vacillait sur ses jambes comme un pauvre pantin désarticulé. Einstein. . toi ? . je suis ! J ’aurais déjà dû y mettre de l’ordre. L’heure animée de rires est plus rapide. Mais ça. mes yeux se sont remplis de larmes. au milieu de sa chambre d’hôpital. dans ses pensées. voire plus . « Bienvenue.. non .. il avait six ou sept ans tout au plus. Ils ne voient pas qu’en succombant aux attraits des pays dits « nantis ». c ’était autre chose : je ne tenais pas à la retrouver. Ayaaa !. Grand-frère dressait un constat d ’échec. plus forte qu’aucune autre : celle de mourir en exil. l’aimer ? 1 1 m ’arrive de le rêver ces derniers temps.. en moi. étonnée par mon incapacité à reconnaître son frère. Parviendrai-je un jour à l’apaiser. II avait de qui tenir ! Il m ’arrive encore d ’éclater de rire.. étudiant immigré depuis deux ans : « Au pays. eux aussi. appâtés par l’abondance affichée de la France. Ai-je déjà dit comme il était exigeant envers luimême avant de l’être envers les autres ? Il n’avait pas réussi.. * Un tout jeune homme proprement vêtu. dit-il enfin.. toujours interdite devant le monde qu’elle découvre à travers le regard troublé de sa mère. elle prêtait à rire aussi. son désir de ne pas vivre. de l’Europe. à peu près la même phrase. et même. sa peur de grandir. au port impeccable. une fois de plus. la . Ils sont persuadés que la vie est plus facile de ce côté-ci de la mer.. Oh non ! Il n’y avait rien d’amusant dans ce drame quotidien joué par Yemma.. Dans un sens. je ne connaissais pas cette angoisse avec laquelle tu te demandes : “Et demain.qui peut dire ?. les « envahisseurs ». farfouillant dans le fatras de mes souvenirs délabrés. les « immigrés ». dans son allure. d ’une voix timide.. Ce n’était pas de la paresse. ce terrible sentiment d ’avoir tout « loupé » ? Il résumait en quelques mots son parcours d ’immigré. Je lui ai répondu que ce n’était pas le bon moment. disparaissent dans les chaleurs dévorantes de l’été. Comment. comme les printemps kabyles qui. cette enfant nichée là. Il avance lentement. La France. et de pleurer en même temps. quelque part. elle m ’a téléphoné pour me dire qu’elle voulait venir en France continuer ses études. Aujourd’hui. Inexcusable. garçons et filles cherchent tous à partir. à eux qui n’ont pas encore assez vécu. et il me le criait. et moi. autant que les vivants.Qui es-tu.Quel Ramdane ? » Mila intervient : « Nanna Nadia. je veux dire sans cette fichue colère qu’il puisait. levant les bras au ciel. et me lançant d ’une voix théâtrale : « Voilà à quoi nous sommes parvenus ! C ’est tout ce que nous avons réussi ! » À ces mots. la même expression à la fois tragique et comique.. avec sa figure effarée. c’est une autre histoire.Ramdane.. Si j ’y réussis. Elle y est encore. d’un rire douloureux. me regarde à travers ses lunettes fines. les noms dont elle affublait nos « ennemis ». ils l’abandonnent à sa ruine. les « sansavenir-fixe ». notre France si décevante ! Je répéterai à Mila ce que m ’a confié Djamal.. abominable comme une œ uvre. satanique ! Là. Ils savaient les morts jaloux de leur territoire. que la vie n ’est facile en aucun lieu dans ce monde ? Je parlerai à Mila. C ’est sûr. Il y a quelques mois. comme si je m ’étais trouvée devant un de ces « Mulj » dont il raconte les tribulations dans ses pièces de théâtre et autres textes. effrayant. et qu’elle devait de toute façon terminer ses études engagées à l'université de Tizi-Ouzou. Dans ses gestes. Je remue ma mémoire. Il était ainsi lorsqu’il s’exprimait « normalement ».. il en était conscient. C ’était insensé. Au début de l’autre siècle. sa peur de mourir. en effet. j ’aurais pu lui dire. il me donnait là. . comment leur expliquer. comme tous les garçons et les filles de leur âge.89 cœur ? Le temps. la mort dans l’âme. le vrai Maître : « seul Dieu est éternel » en effet. Comme nos vies qui filent sur la pente raide du temps. tu ne le reconnais pas. à peine nés. ils partaient tels des damnés. est-ce que je pourrai encore vivre ?” Chez nous. les « intrus ». ils vident leur propre pays de leurs espoirs. une leçon de courage. En toute lucidité. plus légère que l’heure entachée de larmes. emportant dans leur cœur toutes leurs peurs et une nouvelle. dans notre balluchon d ’acrimonies héritées de notre mère. Surtout. rien qu’en me rappelant les manières de Yemma. Quand elle est venue au m onde. toujours figée. dans ses paroles. le supporter sans fléchir. en partie du moins. ce sera grâce à ma fille. Comment peut-elle comprendre ? Mais peut-être finira-t-elle par comprendre. Mais ce n’était pas drôle. même lui. comme son frère. à. les hommes kabyles émigraient par nécessité vitale . » La dernière fois où j ’ai vu Ramdane. les « fuyards ». elle aussi. Nanna N adia. songent à s’expatrier. Mila ouvre de grands yeux.. et j ’ai esquissé un sourire. son cousin âgé comme elle d ’une vingtaine d ’années.. les injures ou les quolibets qu’elle leur envoyait pendant que nous parlions de choses sérieuses. comment elle se moquait de quiconque (y compris les siens) lui paraissant s’infatuer de luimême.

mais un don du Ciel. eux qui. tel un soleil perpétuel au cœur du ciel.. vulnérables.90 91 vie nous est donnée totalement . ils ont même réussi à nous persuader. après plus de vingt ans de vie en France. tangible et indiscutable. Ça ne s’explique pas. au point que nous avons tendance à oublier cette vérité simple : que l 'essentiel. depuis des siècles. les côtoyant sans les pénétrer vraiment. et tels qu’ils s’interdisent d’être désormais pour continuer à s ’abstraire de la condition commune. ils ne nous ont pas rencontrés. il me lisait avec beaucoup d’intérêt. je préférais. Parce qu’ils sont riches et puissants. quand. elle n’est pas une question. une des raisons qui l’ont amené à privilégier la langue maternelle dans son expérience littéraire. dévoilé nos visages les plus secrets. Nous voici nus. en partie : moi aussi. Ou nous existons par leur regard qui a organisé le monde. des affamés de tout. il faut le vivre pour comprendre.) Cette appréciation ne me dérangeait pas . dans nos vies d ’exilés. s’évertuent à incarner le modèle de civilisation ? Quelle prétention. ce n ’était pas à ceux d ’ici qu’il devait s’adresser. mais qu’ils ont. les balisant. défini nos goûts et nos aversions. on est « à cheval sur deux langues » ? Je ne voulais pas renoncer à une voie qui m ’avait tant coûté. ils n’ont pas besoin de toi ! » me disait-il chaque fois que je lui offrais une de mes publications. autres parmi les autres de par le monde .. décortiqué nos pensées. en tant que personnes. C ’est donc ça. décrit nos faiblesses et nos forces. comme s ’il ne suffisait pas de l’avoir reçue pour vivre. de ce Mystère nécessaire. dans nos sentiments les plus intimes. Ils ne se lassent pas de nous transformer. encore proches de ceux qu’ils appelaient. Aussi. en commençant par nous nommer. Ici. tandis qu’ils vont.. Ils peuvent se passer de nous. comment pouvons-nous encore leur être . (Pourtant. Ils n ’ont besoin ni de nos intelligences ni de nos possibilités créatives. mise en ligne de mire de leur raison disséquante ? Ils nous ont étudiés sous toutes les coutures. je suis arrivée à l’idée qu’« ils n’ont pas besoin de nous ».) Puisque. eux-mêmes. à eux seuls. à la conquête des espaces les plus reculés. Que faire d ’autre. eux qui n’ont de cesse que leur propre lumière. tout dire. Nous sommes devenus transparents à leurs yeux.. C ’est là un fait notoire. sans doute aussi. mais à ceux de là-bas. mais parce que. ou nous n’existons pas. quelle arrogance de notre part ! Que sommes-nous à leurs yeux ? Des indigents. Ici. mieux. Et nous n’avons d’autre choix que d’adhérer à leurs vues. tout écrire. moi. » De ce manque en nous. ne rayonne dans tout l'univers ? J ’essayerai d ’expliquer à ma nièce que les choses sont comme elles sont non parce que ceux d ’ici ne nous aiment pas (certains nous aiment sincèrement. comme il hante tout un chacun. comme s ’ils craignaient de se découvrir en nous tels qu’ils ont été dans le passé. ils veulent être supérieurs. de philosophie. n’y peuvent rien. ils ont analysé nos us et coutumes. de cette Ignorance indispensable à nos existences communes que nous autres. du point de vue de leur civilisation. comme tous les hommes de toutes les époques et de toutes les terres. Ils ne veulent pas être simplement différents. Ainsi réduits à notre moindre expression.. Je m'obstinais donc. Ils savent à notre sujet ce que nous ne savons pas nous-mêmes. » Djamal trouvera bien par lui-même la réponse. la main sur leurs livres remplis de nos énigmes déchiffrées. Mon frère pensait que s’il avait quelque chose à dire qui méritait d ’être entendu. ils se passent de nous. c ’est la question de chaque jour. comme si nous étions leurs créatures sorties tout droit de leurs cerveaux. nos pensées les plus muettes. du moins. Quant à Mila. moi. pareils au-dedans et au-dehors. nous le possédons. j ’en suis convaincue). Et ils l’affirment.. mais ils refusent d ’être transformés par nous. l’exil ?. la poser comme une question ouverte. « Tu perds ton temps. les orientant selon leurs désirs et leurs desseins. des rescapés des siècles. En réalité. les clôturant. dans nos poches et dans nos têtes. Avec patience et ténacité. Ainsi sont-ils faits . je le sais. ils tendent à s ’estimer également autosuffisants en matière de raison. (Et voilà. il n’y a pas très longtemps. prévisibles dans tous nos gestes. L ’essentiel nous est donné dans notre langue ancestrale. ceux d ’ici semblent déjà pouvoir tout penser. On dirait qu’ils évitent de nous rencontrer. ils n ’attendent rien de nous.. cette raison hors du temps et de l’espace. j ’y souscrivais au fond. en dehors de nous. ça tient peut-être à la manière de vivre des gens d ’ici ? Je ne sais pas. un thème de réflexion susceptible d’intéresser ceux d ’ici de même que ceux de là-bas. Nous avons l’air de nous fréquenter depuis des générations... Mais plutôt que d’accorder à cette idée la portée rédhibitoire qu’elle semblait avoir pour mon frère. Ce que j ’ai compris. « les Primitifs ». avant nous et après nous. c ’est qu’ici. nous comme eux. sensibles au moindre choc. Peut-être refusent-ils de reconnaître en eux-mêmes cette conscience non contrôlable. Une de leurs ambitions n'est-elle pas de triompher de la Méconnaissance primordiale. eux.. suivant le mot d ’Albert Memmi. Les changer. Ou alors. la vie ne va pas de soi. D ’une manière générale. je lui expliquerai une des choses importantes que nous avons fini par comprendre. pour toujours « en voie de. nous situons hors de nos volontés et de nos pouvoirs. son oncle défunt et moi. cet ailleurs qui les hante. depuis des siècles. de sensibilité. pourquoi rechercheraient-ils les minces lueurs des autres. nous les gênons en vivant à côté d ’eux. comme il est donné dans toutes les langues qui animent ce monde.

la peur est partout qui s’étale. les bâtiments grisâtres et imposants de la Wilaya et. une puissance de vie. la Cité Million où nous avons habité quelques années.le cinquième ou le sixième étage ! Signe des temps : l’inquiétude. du rez-de-chaussée jusqu’au dernier . Eux-mêmes le savent et le reconnaissent parfois. trêve d ’élucubrations. . comme celles des maisons voisines. la même ambiance joyeuse d’une population coriace et indécrottable. L’ambulance traverse la ville. je suis chez moi. quand ils se rappellent que nous n’avons. La foule. vont même jusqu’à te croire de mauvaise foi . agglutinée des heures durant sur le seuil de la salle de spectacle. tu te tais. Mais nous ne voulons pas les croire complètement. ils s’enferment à double tour. Pourtant. Allons. et cela se mêle à ma douleur qui prend une nouvelle dimension. qu’un monde. je suis prise par une émotion neuve. Je reconnais le quartier des Cadis que les ans semblent avoir un peu plus enlaidi. soupçonneux. presque agréable. Certains.92 d ’une quelconque utilité ? Ils n’ont pas besoin de nous. derrière le cercueil de mon frère. C ’était déjà un peuple maladivement cachottier.. Rien n’a changé. se retirant en eux-mêmes comme l’escargot dans sa coquille.. assez de généralisations non justifiées ! À quoi bon ? Ils ne t ’entendent pas non plus. Tu pries très fort pour qu’ils comprennent enfin par eux-mêmes. comme toutes celles des immeubles que j ’ai vus tout à l’heure. c ’est profond. nous savons qu’ils se trompent. ils te regardent comme si tu leur parlais dans une langue inconnue. à côté. il y en a à tous les étages. les mêmes tas d'immondices. ces quartiers populeux ne ressemblent déjà plus à ceux que j ’ai connus. et tu pries.. Je sens que là enfin. finit par se dissiper.. Là. À présent. je vais pouvoir donner libre cours à mon chagrin. un seul et même monde dans lequel tous. Des barreaux aux fenêtres. En franchissant la porte de la maison. ils se claquemurent . 11 1 / II La file de visiteurs s’étire peu à peu. qui se méfiait de tout. Alors. quand tu leur parles de la vie peu enviable des immigrés. Là aussi. de vouloir les détourner de leur fortune qui les attend de ce côté-ci de la Méditerranée. celle. Il est temps de rentrer à la maison. Les fenêtres de la maison devant laquelle nous nous arrêtons sont garnies de barreaux métalliques. le même linge séchant aux fenêtres. Non ! Je n’expliquerai rien à Mila. Les Kabyles. J’expliquerai. et certains d ’entre eux le clament de plusieurs façons. et les gens se protègent du monde extérieur qu’ils ont eux-mêmes créé. eux et nous. Tout a changé. par exemple. tu gardes pour toi toutes tes méchantes réflexions. Le jour décline. J’ai la sensation d ’une douce chaleur . la tête farcie d ’illusions. ils te prêtent des intentions suspectes. nous avons à apprendre encore comment vivre les uns avec les autres. de lui-même surtout. qui paraît avoir traversé les tempêtes sans rien perdre de son impétuosité. ceux de là-bas. à mes chagrins accumulés depuis tant d’années.

ce qui nous déplaisait aussi. la tête orientée vers l’est. jeune et vieux. à la fin. ma cousine. m ’enlace. déclamant d ’une voix autoritaire : « Regarde-moi ! Regarde tout autour de toi ! Vois. Dieu et les Saints-gardiens Il Il .. de cette machine ! (Tout de même. Il travaillait. lui aussi. tout cramoisi. » Je n’ai pas d ’autres mots pour elle. Sitôt arrivée. Tout est terne. Je suis dans un état second. après quelques semaines d ’absence.se fermera-t-elle jam ais ? L ’an dernier. Je vais sans but. l’embrassa également. les miens et ceux de nos jeunes frères.. Nous étions heureux. Comment imaginer ce petit garçon timide. usé par la maladie. le progrès. il l’avait regardée une ou deux fois. devant la tombe de son fils. enfin ? disait Yemma. je vais te le donner avant que tu ne mettes la maison sens dessus dessous. Ensuite. dévisageant une personne après l’autre et recherchant dans mes souvenirs quelque chose d’elle. « Je m ’en vais en France ! » dit-il à Yemma. 11 venait d ’acheter une maison. comment l’accepter? Comment supporter chaque jour qui se lève ?. Voici ma tante. Malha. Mon fils sous terre. je suis debout. Tu ne trouveras rien d’autre que ce que tu as laissé. Ne cède pas au chagrin. plaisantait même... sage comme une image. si attendrissante. Malha. J’erre dans ma mémoire confuse comme dans un paysage bouleversé par un ouragan. nous. je n'espère plus rien.. passant d ’une pièce à l’autre. jetait un œil critique sur nos cahiers. trois jours. tellement fiers de lui ! Dis. sa visite durait plus longtemps que d ’habitude. Un jour. lui. portée par le mouvement ambiant. Confiante. son fils aîné est revenu dans un cercueil scellé.94 95 On dépose le cercueil au milieu d ’un vaste salon. Nous sommes cernés par le danger. Voilà comment tu dois penser.. souffrant de survivre à ses enfants et petits-enfants. parlait. il est parti rejoindre ses oncles au pays des Anglais. Il avait terminé ses études. c ’est toute la durée qu’il lui a accordée. le visage de mon fils adoré ! » Je ressens sa douleur de mère. poli... je me suis éloignée du cercueil. entends-tu ? Ton frère. ce qui nous intriguait . si gaie autrefois ! Plus tard. les affaires sont claires . Je ressens comme un sentiment de sécurité. » * Suis-je vraiment là. c ’est ça.. ainsi que le prescrit le rite. passait quelques heures à fureter dans la maison. je sais combien c ’est difficile. beaucoup de femmes. prenait ses repas avec nous. et nous n ’y pouvons rien. et cela aussi nous rendait perplexes. il était arrivé avec une grosse valise. parvenu au terme de son existence à trente-deux ans ? Malha la douceur même. Enfin. ad ddun Rcbbi d Ssaddaf y id -k ! Fkiy-ak lhiba Ihepna ! A n si tekkid (-(afat ! » (« Va mon fils.. je me mettais à fouiller les moindres recoins de la maison. en réprimant ses rires devant les clowneries et autres gags de Laurel et Hardy). nous endurons. tu n’es pas seule. peut-être quatre. « Je sais. des enfants. je me laisse aller tout à mon chagrin. La mort est pour tout le monde. J’apprends qu’il est alité depuis des semaines. ce fut différent. Un matin. Il y a quelques mois. Sa blessure est encore ouverte ... Mon cœur est comme mort. et ma douleur à moi qui ai pleuré deux êtres le même jour ! Malgré tout. Elle me secoue comme pour me réveiller.on nous raconte des histoires ! L ’amélioration des conditions de vie. tirant les tiroirs.. pour Lui. « Que cherches-tu. joignant ses pleurs aux miens : « Et moi qui ne l’ai pas revu ! Je n’ai même pas pu voir son visage. Je m ’abandonne dans les bras de Fazia. ma fille !. Il se produisit alors quelque chose que je n’avais encore jam ais vu : Yemma prit le visage de son premier fils dans ses mains et elle l’embrassa longuement sur les deux joues. comme une sorte de rituel qui marquait chacun de ses retours.. » Si seulement je savais ce que je cherchais avec ce violent sentiment de privation ! Curieusement. Et Yemma le laissait faire. Et moi.» Ma pauvre tante ! C ’est à son malheur que je pense : il y a bien des années. Parfois. miné par le chagrin. II nous avait annoncé au téléphone qu’il allait rentrer pour les vacances d ’été. Et lui. il semblait moins silencieux. un peu comme en ces lointaines années. soulevant les couvercles. le mari de ma tante. nous le vîmes prendre sa valise. Puis elle lui dit : « Riili a m m i. lorsque je revenais d ’Alger. en avait une sainte horreur... Qui a d it: « . Mais ce n’est plus la foule des anonymes.. Il bat dans le vide. » ? Je crois que c ’est quelqu’un qui. pleurant toutes les larmes de son corps : « Nous l’avons laissé émigrer. Alors. ouvrant les armoires. D'abord. la vie ? Dieu me pardonne. son fils aîné et son petit-fils de vingt ans sont morts au beau milieu d ’une rue. Je ne vois pas Da Ferhat. ce sont les miens. rien n’a plus aucun goût. le confort. à cause de la télévision que nous ne pouvions alors allumer. elle m ’explique. Je cherche. s’est jeté par la fenêtre. il apparaissait vers la mi-journée. écrasés par une voiture. puis il repartait comme il était venu. présente ? Rien ne me paraît réel. à chaque seconde. Il y a du monde. Grand-frère avait le même comportement.. des visages connus et aimés. elle a perdu son fils de seize ans. Crois-le si tu veux. Dis-moi ce que tu veux.

.. y est ailé. Sur de grands fourneaux à gaz posés à même le sol. Cette jeune femme qui avance vers m oi.. » (« Où es-tu . du café. Je n’entends plus rien. sinon ce long cri funèbre enfoui en moi depuis une éternité. dis-moi. je vois mieux tes ficelles et tes mirages ! 1 1 suffirait de quelques semaines pour ressusciter ma vie disparue... A m an b-bwedfel A m an b-bwedfel Annay a kra yeffuden A la win iùùa lebhef. me soulève dans une sensation de douleur extrême : « Anda tellid a Yemma ? Yem m ut Dadda. Il me semble que Yemma pleurait après. Il me submerge. Je hurle à perdre haleine sans pouvoir rien retenir au-dedans. Grandfrère.. Je remonte dans la cuisine où d’autres femmes. amplifiant ses frustrations. me broie. Et les années. La belle chevelure noire de ma cousine ! Q u’est-ce qu’elle a souffert. comme son autre frère plus âgé. Je m’habitue à l’idée que je suis bien dans mon pays. dans ma famille. la sienne donc. il remit à Mohemmed et à Mhenna un paquet de photos d’identité prises à différentes époques. L’absence est réparable sans aucun doute. et les décennies ont passé.. tu ne tournes pas les yeux sur les traces de tes pas . tu regardes droit devant et tu y vas. Comme s’il attendait ce jour. M akhlouf qui vit en Angleterre depuis une trentaine d ’années. je crois la reconnaître malgré son foulard porté avec élégance. en me les montrant. Elle porte le prénom de ma grandmère maternelle. et m ’adressais au Ciel pour lui demander la raison de toutes ces souffrances. ses cheveux tout blancs. Yemma ? Grand-frère est mort. laissant aux hommes le grand salon et la salle à manger attenante. ma cousine Yamina. la lumière sera ! ») Il sortit. elle. monte. Je la dévisage longuement.. les femmes s’y affairent. Quand tu veux aller vers l’inconnu. Puis. Lui non plus. devant les yeux l’image de Yemma me regardant partir. du thé. lui. Le sous-sol a été réaménagé pour la circonstance . d’ici. je lui demande : « Yamina.. il ne devait pas le penser. A la gare routière. acérant son verbe pour les dire. Mon exil que j ’ai voulu. et murmure : « Ta m ère. les mets indiqués pour un repas funéraire. creusant son absence. » Mais je n’entends plus Yamina. m ’expliquera-t-elle plus tard. du couscous. en . comme si je me tenais sur le plus haut sommet du Djurdjura..96 97 t’ accompagnent ! Je te confère charisme et dignité ! Où que tu passes.. comme effrayée. la nièce préférée de Yemma. avant de monter dans le car qui le conduirait à Alger.. s’élève peu à peu pour recouvrir les voix aux alentours. aiguisant sa réceptivité aux maux des hommes. Nous étions à mille lieues de penser que nous ne le reverrions pas avant plusieurs années.. où est-elle ? » Elle recule. (Eau de neige Eau de neige Oh ! Tous les assoiffés Tous avalés par la mer. ») Et c ’est comme si le monde entier s’était évanoui dans un vertige irrésistible .. c ’est bien elle. jabotant comme de coutume.) * plus de la perte de ses deux frères et de ses deux neveux ? Là. jeunes et vieilles se sont regroupées.. je prononce celui de son frère à qui elle ressemble comme deux gouttes d ’eau. et Yemma-là. mais au lieu de son prénom. entraînée par un courant irrépressible. il se libère. suivi par notre père et nos deux jeunes frères. aussi. elles préparent des crêpes. Yam ina.. Ah ! N adia. Il lui sert à cacher ses cheveux.

voulait dire : se débrouiller pour ne pas subir son sort . Et moi. Je ne pouvais l’entendre davantage. à la réflexion.12 Ce jour-là. Yemma percevait ce que moi. N ’étais-je pas faite pour partir ? J’étais vouée à l’absence dès la naissance. sans le savoir. Elle me l’avait dit. à mûrir et à demeurer la petite fille apeurée qu’elle avait formée de sa sensibilité excessive et douloureuse. De même.. Elle me poussait. Tant de larmes. tu reviendras . j ’étais prise par ma propre vie . tout ce que Yemma me donnait. elle ne cherchait pas à me retenir pour autant. » Je m ’efforçais de ne pas prendre au pied de la lettre toutes ses paroles. Comme si se trouver entre deux mondes était une existence sûre et durable ! Â sa manière. contre quoi me serais-je révoltée ? Contre elle ? Contre ses souffrances ? Je l’ai dit : ces souffrances. Yemma savait. acceptées comme un don. je ne serai plus là. Car. contre qui. J’étais sa fille unique : à qui d ’autre les aurait-elle confiées ? Et puis. Avait-elle jam ais voulu me retenir ? « Va. ce n’est pas différent des gènes : tu ne les tries pas en les recevant. je voulais m ’adapter à l’exil. tâche de t’en sortir ! » me disait-elle souvent. pas . Un jour. je croyais être ma révolte. ce jour-là. que c ’était la dernière fois que nous nous voyions. je me sentais encouragée à vivre et à ne pas vivre. elle qui semblait me pousser à partir et à rester. moi. pour elle.. A l’écouter. Je devais m ’en sortir par mes propres moyens. je le prenais. Yemma voyait bien au-delà de l’instant présent. je les avais toujours accueillies. nous le savions toutes les deux. peut-être lors de cette dernière visite précisément : « Oh ! Ma fille. ce qui. ce n’était pas à cause de mon départ. C ’était tout clair en elle. reçues comme un dépôt sur lequel je devais veiller. Elle me transmettait son pressentiment . ma fille.

Le seul et véritable défi. Qu’ils n’atteignent pas leurs objectifs ! Je m ’en remets à Dieu et aux Saints-gardiens contre eux. « Enseignements » ? Â vrai dire. l’important c ’était les études. Comment aurais-je. Deux jours après. elle ne m ’enseignait rien.. nous rendait la vie invivable. elle invectivait contre ses « ennemis » avec plus de véhémence que d ’habitude. je t ’en prie. puisque tu es suffisamment instruite et que tu peux tout comprendre. pourchassée par mes peurs insensées. cette faculté de discernement dont elle faisait preuve dans certaines situations. Je l’avais entendue.Rien. plus familière du monde de m es frères que de celui des femmes auquel Yemma. Elle m ’avait toujours encouragée à partir. allant d ’un coin de l’appartement à l'autre dans une agitation telle que je me sentais entraînée dans son angoisse sans fond. puisqu’elle travaillait. il n’y avait nul « ennemi » aux alentours. avait manqué de m ’initier tant soit peu. ces abominables « menaces » ? Depuis toujours. elle consentait à me répéter ce qu’elle entendait : « Elle me dit (ou ils me disent) Ton fils-là qui est en France. dans un monde à part. hochant la tête..Quoi ? Tu as assez étudié ! me dit-elle d’un ton ironique. et je n’ai eu affaire à personne. » Je ne pleurais plus. Sans un mot. même envers « ceux » qui la torturaient de leurs voix. Parfois. « Qui te parle ? Q u’est-ce qu’ils te disent ? . pour Alger.100 101 seulement sa piètre condition de femme dans une société plutôt injuste avec ses femmes. Elle s’adressait aux murs ou au plafond. il ne m ’est rien arrivé du tout. Alors. j ’essayais de la calmer : « Yemma. qui nous dépassait. après avoir fermé portes et fenêtres. oserai-je encore les avouer? Je venais de passer six jours à la Cité universitaire de Ben Aknoun. Je l’avais observée pendant qu’elle se moquait de moi. Q u’Il leur envoie de quoi se distraire pour qu’ils nous oublient enfin ! Ce qu’ils me disent. Yemma. pour t ’asséner de ces paroles corrosives. elle qui terminait ses prières quotidiennes par cette supplication : « Dieu. Viens t’enfermer avec moi entre quatre murs. Je revins au bout d ’une semaine.. j ’éprouvais de la honte à me montrer hésitante face aux expériences nouvelles que m ’offrait la vie. Yemma m ’ouvrit la porte.. par cette rage d’être. Souvent. après t ’être donné tant de mal toutes ces années ! » Et elle retourna à ses corvées. Alors. Elle ne m ’avait même pas demandé les raisons pour lesquelles je ne voulais plus aller à l’université. D'abord. Mais je réagissais et. écoute-moi.Quoi ? Il n’y a rien. Il me suffisait de la regarder : elle vivait avec constance et obstination. la grande affaire. Pour elle. avec cette inébranlable patience dont je désespérais d’avoir une once. la voisine incriminée n’était même pas chez elle à ce moment-là. Il n ’y a rien. Elle était ainsi. Ce fut un véritable choc pour moi.. sans renoncer tout à fait à . te réduisaient à rien. elle était habitée par quelque chose qui la dépassait. l’autre sur la hanche. alors qu’elle me tournait le dos : « Que vais-je en faire maintenant. je repris ma valise. fais que je parte avant. une main soutenant le menton. puis je me précipitai dans une chambre pour m ’abattre sur le lit et pleurer tout mon soûl. tu es sourde ! Elle parlait d ’une manière si persuasive que je doutais de mes oreilles. Elle savait s’y prendre. Je ne veux plus étudier. t ’aplatissaient.. * Yemma devinait sans doute aussi le destin de son premier fils. Mes raisons. ils l’amèneront dans une caisse. de ces remarques qui te cassaient. le vif de la question. se forçant à dire l’inconcevable. J’ai assez étudié ! . mais je me gardais bien de le dire à Yemma : elle m ’aurait immédiatement mise dans le camp adverse. Elle se tenait à une échelle supérieure. C ’était la première fois où je quittais la maison. Il n’y a de dieu. devant cette grande Dame qui méprisait la médiocrité et la pleutrerie. Ma fille. pu lui expliquer que j ’avais peur de vivre avec les filles de mon âge ? Elle aurait éclaté de rire.. d ’une voix basse... Yemma. comme tous les jours. de cette maudite fille ? . Rien. » Et elle s ’emballait de nouveau.. Là. j ’écoutais. » Avait-elle été prévenue dans le secret de son âme ? Certains jours.Ce qu’ils disent. au milieu de plusieurs centaines de jeunes filles et j ’en étais complètement bouleversée. et rien d’autre. je jetai ma valise dans un coin. Il n’en fallait pas davantage pour la plonger dans la panique : « Que t ’arrive-t-il. . dis-tu ! Tu ne les entends donc pas ?!. ma fille ? Qui t ’a fait du mal ? Qui as-tu rencontré ? . par son aplomb. une fois encore frappée par sa fermeté.. c ’est de vivre : tel est peut-être un des plus forts enseignements que j ’ai reçus d ’elle. mais aussi sa condition d’être humain réduit à l’extrême pour ne pas mourir. Je n’entendais aucune voix. Puissé-je ne pas être là. les ennemis de Dieu ! » Comment pouvait-elle rester sans réaction face à de telles « menaces » ? Et d ’où venaient-elles finalement. me jaugeant de ses yeux foudroyants. reviens donc à la maison. tout occupée par ses « ennemis ».. Vois où ils en sont. de ce rire impitoyablement sarcastique qui ouvrait le sol sous mes pieds.

l’air de dire : « C ’est tout ce dont je suis capable.Je ne sais pas. Je t ’en prie. Alors. sa propre histoire. comme s’il était là.un notamment.102 103 celui qui l’entourait. Tu vois bien ! me répondait-elle. De son charisme tout singulier. tout ce que je viens de te raconter. Je sens que c ’est ce que je dois faire. vraiment .. c ’est qu’elle en parlait de ce fils. Comment dire. lâche-le. j ’ai collé sur le mur une photo de Yemma de façon qu’il l’eût constamment sous les yeux. l’aimer m aternellem ent? Cependant. c ’était de ne pas trouver les mots. austère. hommes et femmes. ton Grand-frère. Il a tant enduré.) Chaque jour. C ’est tout ça. en effet. son fils de France. pardonne-lui. j ’ai retrouvé les cassettes dans lesquelles j ’avais enregistré Yemma me racontant son histoire. voilà ! Elle peut être là. n’aie pas peur. plus d ’obstacles à la perception. aujourd’hui encore ?) Pourtant. en personne ! » J’ai donc décidé de lui faire écouter ces enregistrements . en passant devant son image. qu’elle pensait . tout proche. il ne parlait déjà plus depuis une quinzaine de jours.. » Ce n’était pas ma curiosité insistante qui irritait Yemma... » Inspirée par un espoir fou. et aussi. vous avez le même visage. Elle voulait vraiment m ’expliquer comment Grand-frère avait été affecté dès le début. les mêmes affres de la possession (combien sont-elles. ceux et celles qui l’ont connue. Yemma. à lui.. j ’espérais. Comme par hasard. Yemma. je lui adressais cette prière : « A Yemma. D i lasnaya-m. serrer­ as. Le plus frappant. lui aussi ! ») Je ne me rappelais pas encore l’affreuse réalité qu’elle avait entr’aperçue de son âme clairvoyante : « Ton fils. ce qui n’était pas bon. Et elle concluait son récit par ces mots : « Tu vois comment il est. on les dirait moulés dans la souffrance même.. alors. j ’ai douté de mes initiatives.. un peu de haut. » Et j ’ai fait. Ils constituaient toute sa réalité. un visiteur m ’a fait un tas de reproches. je me suis interrogée : et s’il en était à renaître ? Et s’il en était à redevenir un nourrisson qu’il faudrait materner ? Et s’il fallait maintenant le traiter. qui en connaît ? En revanche. ula d netfa !» (« Mère.. (Pourtant. Tu ne peux pas comprendre. ces mots étaient une réalité pour elle. je me suis dit : « Eh bien.. lui ouvrait la bouche. arrivent à te persuader qu’ils sont Ses représentants sur terre. un peu agacée. de ne pas pouvoir tout expliquer. lorsqu’ils te parlent du bon Dieu. Yemma et Grand-frère étaient de ceux-là. Sa voix. Ses traits ont conservé leur dureté malgré la lassitude qui les marque visiblement.. ses larmes trahissaient les émotions. » Ce n’était que des mots. Elle porte des lunettes derrière lesquelles apparaît son regard sombre. son fils à elle. et peut-être même. Je convoquais les morts. Je lui parlais sans arrêt . elles aussi. celle qu’elle vivait seule. se souviennent encore.. prise quelques mois avant sa mort. qui la faisait accéder à cette expérience du monde où il n’y a plus de limites. malgré le trouble qui me saisissait : « Ce n’est que des mots. Certains.. » Je me rappelais seulement combien. En plus de ces enregistrements que je lui faisais entendre quand nous nous trouvions seuls. de ces jours qui avaient vu naître son fils aîné. il existe un genre d’êtres. Ce qui l’irritait. il faut le reconnaître.. présent parmi nous et qu’il l’entendait. les cheveux teints au henné. Il n ’y a rien. fais selon ce que te dicte ton cœur. elle avait dominé nos vies. Pendant quelques instants. alors que le mieux était de se soumettre à ce qui était écrit. . je voulais (jliscuter les décisions de Dieu. présente auprès de lui. J ’avais besoin d ’un appui pour . Une partie d’elle-même était devenue étrangère. En voyant cette photo. Yemma y a la tête nue. Alors.Comment est-il ? Qu’est-ce qu'il a ? . dans lequel Yemma racontait sa naissance. C ’était une photo d ’identité agrandie. celle dont elle souffrait. Yefwa-tent. il n ’y aura rien.Alors. Se sentait-elle coupable vis-à-vis de lui ? Mais des parents parfaits. qui enduraient. je me sentais incapable de tenir le rôle de cette « mère-là ». Mais comme elle ne vivait plus que dans l’univers des mots. il n’y avait plus que la nourriture. Comme possibilité de communication. elle avait un ascendant certain sur son entourage. et distant. J’essayais encore de l’apaiser. et je ne peux pas t ’expliquer non plus ! . plus de temps. disait-il . Grand-frère. semmeh-as. des mots que j ’entendrai plus tard chez deux vieilles mères au moins. comme si. yiw en wudem-nwen. ils l’amèneront dans une caisse. J ’ai fini par lui répondre : « Cela n’a rien à voir avec les décisions de Dieu.. des années après sa mort. 11 ne t ’en voudra pas d’agir selon ton cœ ur. par son pouvoir étrange. encore intactes. elle n’avait cessé de voir le monde de loin. il a bien fini par être amené dans une « caisse » ! * Lorsqu’il a été transféré de l’hôpital à la Maison Jeanne Garnier. Ce n ’était que des mots. qu’elle percevait. jusqu’à la fin de son existence.

cette voix déformée par la souffrance remémorée. il y avait aussi. Cette histoire contenait le malheur. en son être tout entier. Mon frère et moi. une trame de significations qui s’était tissée avant notre naissance. C ’est que. en moi-même également. afin qu’il partît avec la douce sensation d'être accueilli par elle.) Donc. pour l’accompagner réellement. j ’étais là pour tenter de rassembler les parties. Je me disais qu’il finirait lui aussi par la percevoir du fond de son abîme. nous étions en exil. Et c’était ce lien. à l ’originel. toute désappointée. Yemma. Et ce sens partagé.. je n’avais qu’une histoire. Il fallait aussi que ma présence eût un sens aussi bien pour lui que pour moi. retourne à ton absence. mais à revenir aux débuts. nous reliant à nos parents et à nos enfants. inutile que tu assistes à son agonie en plus ! lui ai-je dit. en cette histoire. insaisissable en dehors de l’expérience. « Puisque c ’est ainsi que les choses doivent se passer. tout commence par elles : là n ’est-il pas le plus grand. Lorsqu’il a commencé à respirer difficilement. . pensais-je. notre pays natal ? Or. J ’étais en colère. C ’était surtout lorsque je réfléchissais là-dessus «intellectuellem ent». J ’avais alors l’impression de m'immiscer dans son histoire. d’agir avec violence en lui imposant une présence qu’il avait cherché à fuir toute son existence. et qui ne s’arrêtait pas à nous.104 continuer à me tenir auprès de mon frère. Je pensais et agissais par le sentiment q u e je devais tenter de les réconcilier. j ’ai retiré la photo. un appui ! Je n’avais rien d’autre. Et. J ’étais là pour lui faire retrouver l’unité en lui-même. la « théorie ». ce malheur-là étant irrémédiable (mais est-ce vraiment un « malheur » à tous points de vue ? N ’est-ce pas toute une vie aussi ? Une vie peut être « malheureuse » . peutêtre. le seul vrai miracle ? Pourtant. et que. elle n’est pas un malheur pour autant. la souffrance personnifiée. le savoir universitaire acquis ne me servait en rien. Dans ces moments. je ne faisais qu’obéir à ma sensibilité. de les faire coïncider en lui. » En rendant Yemma présente au chevet de Grand-frère. mais elle contenait aussi autre chose. n ’existait plus que ce lien fort. Non pas un « remède ». lui et cette « mère-là ». Les mères donnent la vie. cette tendresse qui avait dû tellement lui manquer. En fait. me semblait-il. une réponse salutaire : celle que je me sentais capable d’apporter à mon frère. Elle contenait un océan d ’amour. à travers cette voix singulière qui remplissait la chambre de ses sonorités inoubliables. telle une tentative ultime de lui faire retrouver sa place dans une chaîne de significations. il ne me suffisait pas d ’être là. Ou bien encore. certes. Yemma. dès lors que j ’admettais qu’il n ’en était plus à fuir. j ’étais mue par le sentiment de faire exactement les « bons » gestes. C ’est vrai d ’une manière générale : la théorie ne nous est d ’aucun secours quand il s’agit de nos problèmes humains. notre passé. reliant entre elles les générations passées et futures. lorsque j ’essayais d ’analyser les choses de façon rationnelle et objective. Va. peut-être. aux sources. d ’une présence parlante. physiquement présente à ses côtés. Ceux qui la construisent se tiennent bien trop loin de la vie ! À d ’autres moments. qui traverse chacun de nous. à partir d ’un certain savoir « scientifique ».. et même. susceptible de relier ce qui était en train de se produire avec notre famille. d’où aurais-je pu le 105 tirer sinon d ’une parole. ce lien lui-même qui pensait et agissait par l’entremise de mes actions. j ’éprouvais parfois un malaise devant cette photo et ces cassettes qui rendaient Yemma présente. une tendresse infinie. je m ’en rendais compte.

Je m ’étonnais de la voir dans cet état de félicité. * « Où es-tu. alors que moi. Elle me faisait comprendre que l’important était de suivre son chemin. « Où es-tu. chaque fois . elle se montrait encore telle qu’elle avait été : farouchement indépendante (y compris vis-à-vis de ses enfants). elle se montra enfin dans un rêve. me livrant à un chagrin affolant. Quarante jours après. je voyais son visage de morte qui ne me disait rien. De l’au-delà. d ’où tout signe de vieillesse et de maladie avait disparu. recouverte d ’un drap blanc. toujours trop nombreuses.. toute proche. Yemma ? Grand-frère est mort. Elle réagissait tout comme elle le faisait de son vivant. celui qui se trace en soi. nous veillons un mort. entourée de mon absence. de l’autre côté de la mer. avec un visage radieux. » Comme si elle ne le savait pas ! Incroyable ! Intolérable ! Elle est là. Des semaines durant. je veillais le corps de Yemma étendue au milieu de son séjour.13 Cette nuit.. Quant aux peines. » Cette question lancinante emporte mon âme jusqu’à cette nuit où. résolument attachée à sa voie. distinguant pour moi l’essentiel du superflu. Yemma ?. Mais qui est mort ? Qui irons-nous demain ensevelir ? Yemma ? Grand-frère ? Je les pleure des mêmes larmes. absolument convaincue que chacun doit accomplir son propre destin.. j ’en étais encore à la pleurer comme si elle était partie la veille.. se moquant de mes faiblesses. Et pourquoi ne se manifeste-t-elle pas ? Je la cherche des yeux chaque fois que mon regard tombe sur un groupe de vieilles femmes en habit traditionnel. elles sont négligeables.

Yemma aurait trouvé à redire de toute façon. Yemma désapprouvait les comportements hystériques. J’erre en moi-même. nous le découvrons par l’expérience. tapageuse. comme si elle avait pris sur elle toute la honte du monde. Que la malade. « Me voici ! Je peux la remplacer si tu veux. c ’est ce que je représente. Mais elles jouent un rôle. « Terre avale.108 109 que j ’entends un timbre de voix qui me rappelle le sien . c ’est quoi tous ces hurlements ? N ’est-ce pas toi qui nous demandais de garder une attitude digne ? » A Hamid qui me parle ainsi dans l’oreille. Yemma se connaissait à ces choses . derrière elles. étourdie de douleur. Je vais du côté du grand salon. comme toutes les choses importantes de l’existence. Par exemple. ils n’ont rien d ’excessif. je guette son apparition dès qu’une porte s’ouvre. » Ma tante ne sait plus que dire pour me calmer. c ’est luxueux. tout comme toi. elle était à part. Plus tard. celle qui doit se faire entendre en ce jour. Je bois l’eau et le lait. les paroles de Hamid me font penser que Yemma. Je veux m ’écarter de toutes ces femmes qui m ’empêchent d ’expulser mon chagrin. dans un paysage dévasté. Je joue le rôle qui m’a été attribué. mes frères. votre seule sœur. son corps offert à tous les regards. elle aussi. Chacun joue un rôle dans la tribu. et elle ne s’est imposée chez aucun d’eux. exposée de la sorte aux regards et aux oreilles des gens. feu dévore ! Ça. elle. Ce que je veux. c ’est fini pour elle depuis des années. Néanmoins. ne fût pas totalement maîtresse d’elle-même lorsqu’elle s’étalait. moi ? Qu’on me laisse pleurer toutes mes larmes ! Q u’on me permette enfin de sortir de mon corps toutes ces douleurs qui m ’empoisonnent depuis tant d’années ! « Dis. ils ne lui appartenaient plus. » disait-elle en s’éloignant promptement. elle était tellement choquée qu’elle quittait les lieux. un rôle par lequel il participe au fonctionnement naturel de l’ensemble. Et ça. ce n’est pas moi qui hurle à la mort . du concret : je le sens vraiment en mon corps. cela ne pouvait justifier ces contorsions obscènes qui défiaient les règles de décence élémentaires auxquelles toute femme est tenue d ’obéir. c ’est à moi qu’il est donné de pleurer de cette manière. voilà ce que je vous demandais. je le sais. je me laisse tomber sur une chaise. deux cuillerées de couscous dans une assiette. la tête baissée. bien évidemment. elles aussi. Je suis la seule fille de Yemma. Comme je lui en veux de m ’abandonner dans un tel moment ! Pourtant. Attachée à . » Les mots restent dans ma tête. par mon corps tout entier. comme chacun de vous. elles m ’éloignent du bord de ce vide obscur que j ’entrevois par moments. et rien qu’en cela. ce n’est pas une m aladie. aux yeux de Yemma. le dos voûté. chez une femme surtout. / * Chancelante. C ’est sûr. (Puisqu’il y a toujours une juste mesure en toute chose !) Et pour cela. En se conduisant ainsi. Lorsque nous allions en pèlerinage dans quelque sanctuaire. et cela m ’aide à me livrer à des torrents de larmes sans crainte de m ’y noyer. en transe. Ma voix se pend au désespoir. Elle n’en a vu que les fondations. elles m ’enveloppent. ce nouveau chambardement de mon existence que je dois à mon malheureux frère. instinctivement. vois-tu frère. elle était discrète. c ’est à ces femmes qu’il revient d’inciter ma raison à ramener les événements à leur juste mesure. Ses fils s’étaient mariés. et qu’elle voyait une jeune femme déchaînée par les tambours. d ’une discrétion agitée. là. Car.Non. votre sensibilité qui ne craint pas de se faire entendre. De toute façon. ils ne manqueront pas de trouver là un sujet de commérage. Laisse ta mère où elle est. un verre de lait chaud. je demande à Mouloud : « Yemma a-t-elle connu cette maison ? . je voudrais répondre : « Chacun doit bien tenir son rang. tumultueuse. c ’est du réel. me contiennent. me portent. Comprends-le. cela ne se dit pas . hantée par des « djinns ». » Je surprends dans ses yeux une ombre de tristesse. Par où passeraient les aliments solides ? Je me lève. Je reprends mon errance à travers la maison. Il y a de l’espace. voilà un de leurs rôles. mais je refuse de manger. il n’est pas nécessaire de le dire par les mots. en ces circonstances particulières. elle. mais tout intérieure. Je la sens en chacun de mes frères. aurait été très fâchée que je me sois mise dans des états pareils. les cheveux dénoués.. ma voix sera cassée. Qu’est-ce qui vient de se produire ? Que s’est-il passé dans ma vie ? Q u’estce qui a massacré mes pauvres espoirs ? Et maintenant. Avec ses brus. Elles m 'accompagnent. en chacun de leurs enfants. Demain. la gorge sèche. elle jouait son rôle de belle-mère. S’agissant de mes pleurs. une des significations de leur présence et de leurs paroles tellement banales en apparence. C ’est moi qui suis partie. elle n 'a jamais quitté cette terre. encore tout emplie de mon lugubre cri. je ne pourrai même plus parler. mais de loin. On me donne un verre d ’eau. je le sens. Elles me retiennent. Ce n’est pas du « symbolique ». Sidi Balwa sur les hauteurs de TiziOuzou ou Sid’Ammar à Tasaft Ugemmun..

Pour ce qui était d ’engager avec lui une discussion à ce sujet. il était revenu là-dessus : « J ’ai perdu de l’argent.. ils s’en donnent à cœur joie. notre « m ère-là». elle et mon frère aîné.. . Je lui rappelais trop Yemma. Personne ne nous a appris. et tellement angoissants. elle avait elle-même lavé son linge jusqu’à son dernier jour. Je n’aurais pas dû en faire toute une histoire. des hommes et des femmes qui ne me connaissaient pas. intraitable sur l’hygiène et l’ordre. celle qui dure le temps de la rumeur. de son lit. En agissant ainsi (et comme j ’en tremblais !). je suis persuadée qu’elle savait tout sans rien savoir précisément . énervants. je devenais. Ce n’était pas tellement grave. comme s’il l’avait composé lui-même. Jusqu’à cet effroyable « raz de marée » dont. à mon insu. Je cherchais à le provoquer. il n’avait pas fait son deuil. non par les idées ou par la réflexion. de façon presque machinale. Yemma elle-même. il s ’était dépêché d’en finir. Et en recevant ses confidences. Il y avait du monde autour de lui. Je m ’approche du cercueil et jette un regard sur le visage de Grandfrère. dans une absence infinie. Ils construisent des univers entiers. Trois ou quatre soirs de suite. à médire les uns sur les autres. en elle. Comme je l’espérais maintenant. c ’est-à-dire ce qui nous liait fondamentalement. Grand-frère. Il voulait se débarrasser d ’un appartement pour mettre fin aux litiges fréquents qui l’opposaient à des locataires peu fiables.pour ne pas le laisser dévaster son corps. « Ur iz p fredd i t-iggunin » (« N u l ne sait ce qui l ’attend»). je dois le souligner. Je lui dis. comment il est. surtout jalouse de son indépendance. cette voix maternelle. ce n’était. à chaque fois. c ’était aussi inutile qu’impossible. je cherchais à ramener l’impensable dans sa tête .. c ’est là au moins une chose que les Kabyles n’ont pas inventée !) Mon frère ne voulait pas me mêler à sa vie. Il vivait ainsi depuis des années. elle savait par son être. se tenant sur une corde raide qui branlait au moindre choc. « Je sais d ’où cela vient. avant la révélation du cancer et après. rien qu’avec des mots. manifestement. Offusquée une fois encore. » Tout ce que je voyais. des univers imbéciles. avec toute ma raison. nous rappelle la vieille sagesse. c ’était de reconnaître concrètement la présence de Yemma. pendant que je lui mettais dans la bouche de menues cuillerées de nourriture. Certains sont très bavards. Cela les implique peu en tant qu’individus. ne plus y penser. L ’idée de vouloir provoquer sa colère n’était qu’un prétexte. Yemma savait.plus justement. le dépositaire de ce lien primordial qui les unissait. Il la percevait. Elle me livrait son expérience essentielle. d ’une relation de souffrance avec son premier fils. C ’était une façon de justifier dans l’immédiat ce que je ne pouvais pas. que la crête d ’une vague soulevée par les secousses souterraines qui l’agitaient en permanence. sans prendre conseil d ’un tiers. c ’était de lui faire entendre la voix de cette « mère-là » dont. Nous accordons de l’importance à ce qui n’en a pas et nous négligeons l’essentiel. alors que Yemma essayait de m ’expliquer l’inexplicable. j ’étais près de la lui jeter sur le même ton cinglant : « Je devrais être la maîtresse de quelle maison. à stimuler l’infime ressource qui devait encore subsister en son être. Grand-frère ? Tu es à l’hôpital !» Je n’en ai pas eu le courage. Si seulement j ’avais eu le courage d e. par son regard qui s’immobilisait. et je m ’inquiétais de la manière dont les uns et les autres interpréteraient cette réflexion malvenue. j ’avais sur la langue cette réplique. (À leur décharge. Ce n’était pas si important. mais que je devais faire pour rester debout auprès de lui. à l’en croire. sa colère tant redoutée la veille ! Mais il Pécoutait. Parce que ses « ta mère-là » hargneux. un geste de mécontentement. guettant la moindre réaction. vu qu’il y était déjà.. » J ’ai l’impression qu’il participe activement à tout ce remue-ménage.. alors qu’il sombrait dans l’inconscience. et qu’il avait décidé que j ’y prendrais part.. C ’est leur « littérature orale » spontanée. par sa façon d'être. » Jamais il n ’avait été aussi loquace avec moi qu’en cette période. Cela n’aurait servi qu’à grossir sa colère.. comme chaque jour depuis des mois : « Me voici. J ’aurais dû l’oublier. Alors. si friands de ragots. me disait-il alors qu’il était en radiothérapie... « Tu vois ton Grand-frère. dans sa tête . c ’était que mon frère vivait toujours parmi nous. la cause déclenchante aurait été une perte financière.. Le plus que j ’ai pu faire. moi aussi. Alors. nous n’avons pas été suffisamment inform és. il la saisissait par tout son corps qui la reconnaissait. Je n’en dormais plus. dans son esprit. Je sais parfaitement quand tout cela a commencé. laquelle expérience englobait le passé et l’avenir. De sorte que tout ce que j ’avais à faire auprès de mon frère gisant sur son lit d ’hôpital. encore comprendre. avec ce foie frémissant d ’une affection éperdue. comme ses colères en général. et existentielle. cette chère voix. » Il avait effectivement fait une mévente. dupé par des interlocuteurs en qui il avait mis toute sa confiance. un éclat de voix.110 111 son autonomie. « Tu devrais être la maîtresse de maison ! » m ’a-t-il lancé un jour.

Il fait nuit. Il ignore son histoire. mais dans laquelle ils ne savent exprimer ni leurs pensées ni leurs sentiments. ce chemin. mais qu’il ne parle pas. L’air est doux. Tout le quartier est illuminé par des guirlandes d’ampoules électriques. On le bétonnera plus tard. il y avait la trahison insupportable. Us forment une génération d ’individus inclassables.. noyé dans un murmure étouffé . Vu l’état du chemin. Pas même avec leurs parents.. « enfants d ’immigrés » pour longtemps encore.. » Le garçon en est à découvrir son père. Mais quel mot ? Où le trouver ? Je n’ai plus aucun mot. Derrière. c ’est impressionnant. ils bavardent et boivent du café. Cette rue n’est encore qu’un chemin de terre plein de bosses et de creux. .. assis non loin du cercueil de son père. lorsque les constructions tout autour seront terminées. comme la plupart de ses frères et sœurs nés en France.O ui. encore et toujours. son drame... « Vois ce que vaut ton père ! . Je voudrais dire un mot réconfortant à Morad. Nous nous tenons tous les deux.112 Mais l’affaire d’argent n’était sans doute que la goutte d ’eau de trop. son immense œuvre dans une langue qu’il comprend en ses mots usuels. la voûte du ciel est toute proche. des hommes de tous âges assis sur des chaises. qui devront faire eux-mêmes leur place dans un pays pourtant vécu comme le leur. criblée de myriades d ’étoiles scintillantes. avec leur cœur. Morad et moi. sur le seuil de la maison. Etonnante chose que cette langue familière à ces enfants. Il est rempli de monde. D’un signe de la main. ses obsessions. leur esprit et leurs rêves. je l’invite à me suivre jusqu’à la porte qui donne sur la rue. Mouloud a pensé qu’il était prudent de Péclairer.

pour « s’alléger la tête ». comme s’il se plaignait d ’un effort imposé. rencontrer Muhend-u-Yehya qu’il ne connaissait que par ses cassettes de poésie et de théâtre.. Muh.. Celles-ci étaient également en piteux état depuis qu’il avait été renversé par une voiture. vous avez peur de la mort ! Tu tiens-à ce m onde. ») . . là. mais dans sa langue maternelle. rigide. De sorte que je ne savais jamais quoi lui répondre. franc. avec un vieil ami . je ne comprenais pas pourquoi il prenait ce ton pour me dire qu’il marchait beaucoup. et à bavarder. j ’ai pu voir les dégâts causés . lorsqu’il me parlait de lui. d ’une vie conciliante. De toute façon. cette ambiance animée. pendant que mon frère.. Voulait-il me dire. qu’il se sentait forcé de marcher de longues distances ? 11 parcourait plusieurs kilomètres tous les jours. ses amis. Il te plaît donc tellement... disait-il.. la m ort. de ce qu’il faisait ou de ce qui le tracassait.. Mais tout étalage de faiblesse était bon à attiser la colère de mon frère : « Je vais guérir. Peu à peu. ce merdier ?. à l’hôpital. Koukou était venu en France dans un seul but. » C ’est donc vrai. et l’odeur de la mort traversa ses narines. Et si la mort. Les Kabytchous feront la fête. d ’une sensibilité à fleur de peau. Il était un des rares dont Grand-frère recherchait encore la compagnie. il s’est écrié. debout. et lui. m ’a-t-il confié.. le visage baigné de larmes : « Et maintenant. En lui massant les jam bes et le dos.. Tous ces gens réunis. de l’autre... sa dernière nuit en ce monde. c ’était ici. qu’est-ce que je vais faire dans ce pays ? Sans Muh. comme l’appelait encore mon frère. depuis quelque temps déjà. Mon frère pratiquait la marche intensive. Pourquoi ne fais-tu que parler de la mort ? Tu ne vas pas mourir ! Pourquoi ne penses-tu pas à guérir ? Nous allons reprendre notre travail. les Kabytchous feront la fête. chargée de vie.. une. mais aussi pour entretenir son cœur malade et fortifier ses jambes. qu’en sais-tu. peut-être.. dans un passage piétonnier. normal. dans un rituel bien réglé.. J ’ai vécu la même chose au pays. La vérité. avait pour ce dernier une réelle estime affectueuse. de la générosité du cœur et de l’esprit des montagnards. Grand-frère l’appelait souvent pour l’inviter à marcher avec lui. avec calme et méthode : « A d m m tey d i Leid. Koukou eut une vision fulgurante : il vit son ami sous l’aspect d’un cadavre.. direct. préparait le thé. détendue. sa famille. mon chagrin se dissout dans cette atmosphère d ’harmonie.. et chaque fois. Dix mois avant la déclaration de la maladie. À la fin. Et puis. là. Sa bouche disait cela . Entre les deux hommes. espèce d ’âne ? Vous craignez la mort. Dieu nous préserve ! Tu te conduis comme l’oiseau de mauvais augure. comme s’il lisait dans un livre. Ou contre le sort. Comme une nuit d’été.. Et puis c ’est tout I » Koukou s’irritait contre son ami. Koukou ne pouvait plus contenir ses larmes. il la portait dans son cœur. comme ça.d ’une voix posée . belle nuit calme. blême. et notre conversation tournait court. dans la rue de La Fontaine aux Rois). c ’était toujours sur le même ton déplaisant.. il parlait clairement. comme s'il programmait lui-même les événements. » (« Je mourrai pendant l ’ Aid.De l’oued. ces lumières. hein ? E§-tu mort et revenu ? Quelqu'un t ’a-til téléphoné de l’autre côté? Pourquoi pleures-tu.114 Seule devant la porte de la maison. est-ce que j ’ai encore une raison de rester en France ?. Il avait tout abandonné. A d xedm en tameyra li kabiCCu. Il cachait mal son trouble. en arrivant à l’atelier (un modeste local du côté de Belleville.. ou encore. clémente. le courant passait au-delà des mots. « J ’ai parcouru à pied toute la banlieue parisienne. Cette nuit qui prend des allures de fête. de. et nous reprendrons notre travail d ’écriture. c ’était la mort qui. ses yeux. to i? Je vais mourir. un soir. à contempler cette nuit de veillée funèbre. son entreprise de transport lucrative. et cela faisait cinq ans qu’il vivait en immigré clandestin. à plus de cinquante kilomètres à la ronde ! » m ’a-t-il dit sur un ton crispant. Sur le moment. D’un côté.. ensuite... Koukou est un homme passionné. » j * « Monsieur Koukouch ». vous attaquez avec des pierres les gendarmes armés de kalachnikovs . un être vous manque. le contraire. » Alors. de paix. ne resteront que les pierres ! Je te dis que je vais m ourir. en face de cet ami irremplaçable qu’il allait perdre. Mon frère l’appréciait. avec mon oncle que j ’aimais beaucoup. Il a su garder un peu de la naïveté. toi. et la vie là-bas ? Qui peut savoir? Tu le sais. la saison des fêtes fam iliales. « Ce n ’était pas la première fois que je vivais ce genre d ’expériences. à l’hôpital. Grand-frère ne l’a-t-il pas prévue ? 1 1 parlait avec Koukou. fê t e ! L’été. Une partie de lui-même semble appartenir à l’autre époque. Koukou. je le sais. Il n’a pas beaucoup fréquenté l’école. pas loin de la quarantaine.. Muh ! Tu vas guérir. Me prends-tu pour un idiot ? Je suis condamné.. il a été formé par les plus éclairés.Tu ne vas pas mourir. le lui rendait bien.

Je lui dis : « Mub. un destin qu’elle semblait incarner elle-même. c ’ est ta pastèque ! Je ne mange pas ce qui ne m 'appartient pas.. ce goût pour la marche devait être aussi une sorte de « revanche » qu’il se devait de prendre sur les Français : « Us ont fouillé chaque recoin de notre pays. quoi ! lui dis-je. las et déjà bien malade. Tiens. en regardant sa pastèque à la chair toute blanche. . parfois. » * Koukou racontait : Un après-midi. il y a de la pastèque sur le marché. Il pleurait vraiment de rire. laisse-moi faire. dans notre région. Il riait comme il vivait. La discrétion. Je retrouvais cette sensation de panique perpétuelle qui avait marqué notre enfance. voici un couteau. Il a ri ju s q u ’ aux larmes. . Pour l’avoir accompagné quelquefois. me répond-il. non. alors que nous marchions depuis un bon moment. qui me disait. Donc. il est tombé de son fauteuil. plus rien. Chez mon frère.Alors. m ’a-t-il expliqué en criant. nous ne connaissons rien du leur. Coupesen un morceau.. c ’est tout. si c ’est une question de savoir. ma pastèque est mangeable. vas-y ! » J ’ai coupé une tranche de ma pastèque. j e choisis la mienne ! » Il a payé les pastèques et nous sommes sortis du marché. je suis majeur et vacciné. . qui ne pouvait s’abstenir de prêter attention au moindre détail et de l’interpréter suivant son système d’idées.Non. Je lui dis : « Midi. Alors.. Il riait rarement aux éclats. il avait trouvé une paire de béquilles sur le trottoir et. il était revenu de tout.. Il avait épuisé ce qu’il pouvait désirer. Ai-je déjà dit qu’avec lui non plus.du moins. Tu ne l ’entendais pas rire . et nous. M ême à l'hôpital. Je m ’essoufflais à soutenir son rythme de marathonien et. Tout à coup. il les avait emportées chez lui. il dit : «C’ est le hasard. II fallait le voir aller à fond de train ! On aurait dit qu’il fuyait. et tout finissait par aller dans le sens de ses pensées.. Il avait l’air de me dire : “À très bientôt !” » Quelques jours avant. Le monde de Yemma était régi par la logique obscure d’un destin implacable . je crois. l’autre a foncé de ce côté. Je lui dis : i « Mah. je percevais en lui comme un air de « déjà vu ». C ’est de l ’expérience. Elle était rouge et délicieuse. tu vas prouver ton savoir tout de suite. C ’est simple. quand j e lui racontais les histoires de l ’oncle Aefuffu. Nous verrons après. il riait tellement que ça sortait p a r ses yeux. tu le voyais. Je commençais à avoir fa im et j e songeais au couscous que j ’avais préparé le matin. La vie entière est une affaire d ’ expérience. C ’était comme si nous vivions chaque moment dans l’attente d ’un cataclysme cosmique .. blanche et complètement immangeable. elle n 'est pas bonne. riait ju s q u ’à se plier en deux. l’événement le plus anodin prenait subitement des proportions inimaginables. Elle était blanche comme une courgette. il l ’a inventée ! Il essayait de retenir son rire. chez moi. convaincu qu’elles n’allaient pas tarder à lui servir. Vois. et plutôt étrange . Je vais couper un morceau de la mienne. il riait. Il y a des signes pour reconnaître une pastèque mûre. Ensuite. comme nous le faisions souvent. Pour elle. nous sommes tombés sur un marché encore ouvert. talonné par. nous nous sommes arrêtés dans un jardin public. » . Il portait en lui tout un monde. avec elle. Par Dieu. ce n ’est pas le hasard. Nous nous sommes lavé les mains à une fontaine. Le noir complet. je /’ai bien vue venir. je sais en quoi consistait chez lui cette pratique de la marche.Elle ne me plaît pas du tout. comme si j ’y étais pour quelque chose... . .Et pourquoi donc ? Es-tu entré dedans ? . vous nous avez cassé un pare-brise ! » Il m ’a fait rire.D ’accord. « Vois. il virait aux pleurs. Et tu sais quoi ? La veille. Je me souviens d ’un pompier.Pas question. Tu choisis ta pastèque. il a coupé sa pastèque. mais. Normale. tout en dedans. il s ’est mis à rire.116 117 par cet accident bête. » A son tour . Un peu plus loin.. à l’entendre. « Vois. Nous allons retourner au marché et tu vas m ’ en choisir une autre. j ’étais passé devant l’hôpital Bichât. non loin de là. tu aurais dit qu’il me faisait un clin d ’œil. rien ne pouvait être banal ? Il a tenu à me montrer le lieu de l’accident. Un jour. allons en acheter ! » Nous avons choisi chacun notre pastèque.. tout était signe. parfois. Alors. c’est ici que j ’ai failli mourir. Le feu était passé au vert et j ’ai traversé. goûte-la et dis-moi comment tu la trouves. il a tellement ri qu 'à la fin.Mali. alors que j ’étais étalé par terre : « Monsieur. nous mangeons du couscous avec de la pastèque ou avec du raisin. . Je vais t ’en trouver une bien mûre. ta pastèque.

Alors. Tu le vois bien. Comme ma vilaine pastèque. comme s ’il discutait avec quelqu ’un. Espagne. Moi. Tu veux du fromage. en effet.tatabatata. pendant un long moment. puis. » À la fin.Et comment ça. si tu sens qu ’elle est molle. le vautour l’a enlevée. Son cerveau ne lâchait pas l ’affaire. Il fa u t toujours essayer de s ’accorder avec l ’autre qu ’on porte en soi . Grand-frère affectionnait les lieux. celui qui va gouverner ton pays. comment peux-tu le choisir ? C ’est peut-être un homme des plus dangereux. tu l ’as. Il était ainsi fa it : il marchait et parlait avec lui-même. la plus savoureuse. tu as le droit de voter. tu le paies avec deux sous. Tu vois.. Comprends-tu ?. d'un air très sérieux : « Toi. tu le jettes. Lui-même n ’avançait une idée qu 'en l ’accompagnant de sa preuve. Tout le monde n ’a pas les mêmes facultés de jugement. il me dit : « Vous.119 Avec lui. Chamlal. Des questions importantes. pas loin de la Gare de Lyon. Il a écouté et enregistré mes explications. faut-il que j e te téléphone chaque fo is que j e veux acheter une pastèque ? Il fa u t m ’expliquer comment lu fais. vas-y. j 'a i trouvé. il discutait tout seul. aux sifflements et aux bruits qu ’il émettait. il s ’ est arrêté et il m ’ a dit. tout content : « Muh. (Le jour où la poule s’est mise du noir aux yeux. nous n ’ y pouvons rien. là. autrement. pas ?. la meilleure de toutes les huiles.. Nous ne pouvons qu 'essayer de faire preuve de discernement. je le voyais à ses mains qu ’il remuait dans tous les sens. je ne suis même pas capable de reconnaître une bonne pastèque. c ’est tout. il te tue. il dit : « Et maintenant. avec lui-même .C ’est ce que tu crois ! Mais tu n 'as pas fin i de lire toute l 'étiquette. Il m ’a expliqué : « Dans cette vie. tatabatata. Ensuite. Tu la grattes comme ceci.. tu l ’achètes. vous vous vantez de rien. D ’ accord ? . en 1991: Yibbwas i tkehhel tyazit. comme toutes les pastèques mûres juste comme il faut. pour une fo is oit ils avaient vraiment le choix. je lui ai cité quelques signes pour reconnaître une pastèque bien mûre. disait-il.. S ’il n ’est pas mangeable.) Les pauvres Algériens. c ’est tout ce qui comptait pour lui. monsieur Koukouch. Enfin. nous nous trompons souvent.. Tu peux élire un homme. Muh. je ne peux pas désigner le meilleur homme. Alors. il sera mangé p a rie s pigeons. ça vient donc de chez nous ! . tu sais choisir. le conducteur capable de t ’emmener ju s q u ’à la destination prévue.. sans te lâcher en cours de route.. Tunisie. toi.Toi. Je lui ai dit : vois. il fallait toujours apporter les preuves de ce que tu affirmes. Grèce. Mais encore faut-il en avoir les capacités. tu la tâtes de cette façon. nous avons discuté sur « comment choisir ». Il y avait un autre Muh en lui. quand il estime avoir atteint ses propres objectifs et qu ’il peut se passer de toi ? Comment trouver l'homme qui convient à la situation ? C 'est la grande question..D ’accord ! » J ’ai coupé la pastèque. yebbwi-î ufalku. Italie. ne trouvant.. Ce n ’ est pas une grande perte. » Je pensais q u ’il voulait acheter une bouteille d ’huile. moi j ’ai le droit de voter . » Nous avons repris notre marche. Comment est-il possible de choisir ? Qui peut choisir qui ?. c ’est peut-être bien une question de savoir. ça ne peut pas fonctionner. elle doit se trouver ici ! » Je me suis mis à lire les étiquettes sur les bouteilles rangées sur les étagères: Maroc. tu la payeras de ta poche. En fait. L'exemple. . c 'est bien une région de notre pays.. nous sommes passés devant une épicerie où l ’on ne vend que de l ’huile d ’olive. Moi. c ’est qu ’elle n ’est pas bonne. j e ne sais pas choisir. pas ! . Tu le tâtes. Cham lal Je m ’écrie... Il me dit : « Viens. Il dit : « Si elle n ’est pas bonne. j e lis : « Israël ». comme ça. La logique. Normale. les deux amis se retrouvaient au restaurant « Taninna».. les Kabytchous.. Dans l ’épicerie. rien à reprocher à .. » Alors. il a reconnu : « Oui. S 'il veut te tuer. Comprends-tu ?.. celui qui va te commander. Tu le goûtes. Donc. vois-tu Z Mais un homme. la plus pure. Comme le dit le sage Chinois. sur l'huile. Souviens-loi de l ’ A lgérie. vous prétendez avoir de l ’ huile d ’olive.. » * Quelquefois. Je lui ai expliqué à peu près tout ce cjue je savais sur les pastèques. » Pendant plus d ’une heure. il dit : « Où est donc votre huile d ’olive ? Même celle que vous produisez ne suffit pas à votre consommation. comme sur tout le reste. Si elle existe. Nous sommes retournés au marché. si la peau est ferm e et ne vient pas facilement. J ’ai choisi une pastèque. montre-moi comment tu le pêches. Et tu auras voté pour lui.. ne me donne pas un poisson . Par conséquent. » Un autre jour.. entrons Ici-dedans.. voilà ce qu ’il disait souvent. tu peux la prendre. Comment choisir le bon guide. montre-moi votre huile d ’olive.

j ’ai soif. contre les habitudes de penser obsolètes et nocives. Je croyais mener une lutte juste. je voulais détruire tout ce qui n ’était pas comme moi. encombrent le monde ! » Koukou peut parler des heures de Grand-frère. Nous n’avions pas été réunis depuis tant années. je me conduisais comme un nazi.. Cet après-midi-là.Allons-nous-en.. J’étais complètement aveugle. tout son corps s’est raidi. Son combat. » C ’était un dimanche de novembre ensoleillé et froid. Abdellah ! Abdellah ! Nous sommes avec toi ! Il va partir. à l’effort persévérant.. et qu’il convient de souligner. peut-être. . ce pourrait bien être celui-ci : « Soyez éveillés ! » Il incitait les Kabyles à prendre conscience de leurs véritables problèmes. J’appréciais ces rares instants où. je me suis rendu compte de mon imbécillité de berbériste . il n ’y avait encore aucun visiteur dans la chambre.. et cela aussi m ’était insupportable.120 121 leur propriétaire. puis il l’a tourné vers le plafond. Quelques jours avant. sans rien trahir des expériences qu’il a partagées avec lui. non. je te dis ! Ne le vois-tu donc pas ? Ceux-là. Avant de le rencontrer.. ») Il croyait surtout à la réflexion méthodique. «m onsieur Y uyu». ni de ce qu’il a appris en le fréquentant : « C ’est une chance de l’avoir connu d ’aussi près. du plafond au mur sur lequel j ’avais collé la photo de notre mère. En l’écoutant. Mais avant d ’entrer dans le restaurant. Plus précisément. Mouloud d’un côté du lit.. il finit par oublier ma recommandation : « Aujourd’hui. s’inquiétaient. il le menait contre Ses aliénations apprises (si bien assimilées qu’elles tendent à devenir une seconde nature). des yeux tout remplis d’un regard troublant depuis les crises épileptiques qui l’avaient plongé dans le mutisme deux mois auparavant. et violent en plus. qu’il ne sait plus différencier les voies de son salut de celles qui le mènent à sa perte. Moi. Toi. comme d’habitude.Tu le connais. moi de l’autre. nommait nos frères qui. et j ’en étais fier. l’on sait moins. son réalisme lui interdisait toute illusion : « D acu i d-issakwayen lyaci ? D lehmiun i d-fmagaren ÿ$beh. » Et Mouloud était venu. Lorsqu’il y voyait un ou deux clients qu’il préférait ignorer (les « imaziyistes » en particulier). maüùi d gens ? Ce sont les difficultés qu ’ils rencontrent chaque matin... à eux deux. j ’ai perdu mon temps. Mouloud m ’avait appelée et je lui avais demandé de venir si ses affaires le lui permettaient : « Il a parlé de l’A ïd. Quand j ’étais au pays. Ce que. il n’a pas l’habitude de parler pour ne rien dire.. la vraie lutte. Son esprit critique est assez connu. Ses yeux remuaient dans tous les sens. son regard agité allait de Mouloud à moi. parce que la vraie lutte. vraiment pas. Grandfrère la voyait sur le terrain des mentalités. » Au même moment. Grand-frère avait les yeux ouverts . comme il les appelait. la lutte efficiente et constructive. Lui attribuer un « mot d’ordre » serait pourtant une erreur. Celui-ci. “c ’est complet”. tu prendras un café. en compagnie de mes seuls frères. car rien ne lui était plus étranger que de vouloir jouer le rôle de « leader ». c ’est qu’il ne se contentait pas de critiquer. je pouvais encore sentir vibrer l’âme de notre famille.. C ’est complet ! » Un jour. contre l’indigence du cœur et de l’esprit. et agressives de surcroît. comme il l’avait fait à maintes reprises les mois précédents. Il part là. ses membres se sont étirés. de son côté. il disait à Koukou : « Allons-nous-en. Muh ? Je ne vois que deux bonshommes au comptoir. « Q u’est-ce qui se passe ? s’est écrié Mouloud d’une voix brouillée. contre l’inanité culturelle du peuple kabyle plusieurs fois ébranlé. c ’est l’A ïd. S’il avait un mot d’ordre. il citait certaines de leurs connaissances communes. en le voyant vivre. Mouloud évoquait le pays . nous lui avions pris les mains et nous lui parlions. » Effectivement. non moi avec mes cassettes ou untel avec sa guitare. Emporté par son élan. Mes frères me manquaient. il ne soulevait un problème que lorsqu’il avait réfléchi à sa solution. » (« Qn ’ est-ce qui réveille les . et non sur celui des affirmations identitaires creuses. il ne critiquait ceci ou cela que lorsqu’il avait mieux à proposer . Koukou a insisté : « Comment ça. mon frère jetait un coup d ’œil à travers la porte vitrée. en même temps que ses mains ont serré ma main et celle de Mouloud. j ’ai envie d ’une bière. ce n’était pas ça. appréciait les conseils et autres suggestions de mon frère pour rentabiliser son affaire commerciale. Mais que voyait-il vraiment ? On ne pouvait savoir. vidé de sa substance.. * « Je mourrai pendant l’A ïd. Pour ce qui est d’« éveiller » les gens. enfin.. et cela ne me déplaisait nullement. En fait. j ’ai compris que j ’avais été l’exemple même du « B asbae». » nek s tkaçi(Jin-iw ney d leflani s tgi'taft-is. son cou s’est tendu. Grand-frère a braqué un regard vif sur son cadet. tellement laminé. Sa tête s’est soulevée.. tous.. Tu me fais le coup à chaque fois.

de réconciliations et de pardons. Il finit par se présenter. comme de tout ce que notre famille pouvait contenir de bon malgré tout. ses frères et sa sœur : « J ’étais aveugle et sourd. Son visage avait repris des couleurs. et moi. je me suis précipitée vers le couloir pour chercher le médecin de garde. Mais la formule de condoléances qu’on m ’adresse me rappelle que demain. sans prendre en considération notre douleur. Mais aussi. Les Kabytchous feront la fête. je ne pouvais que le reconnaître : jusque dans ses derniers instants. la mienne. Mais. » . une respiration qui retrouve sa voie dans une espèce de bonheur morne. Parfois. elle se reproduira avec d’autres visiteurs. Un infirmier nous a fait sortir de la chambre. impossible dans ces conditions. « Ce n’est pas vrai. Ou bien alors.. il parachèvera son départ. je ne voulais pas l’admettre.. Nous le retrouverons quelques minutes plus tard.. pendant qu’il me regardait avec insistance : « Dis-nous quelque chose. il ne se souvenait pas. c ’est comme la joie du prisonnier à qui il est enfin donné de voir le ciel. mois de liesse. Pas en ce jour. Parle.. J ’ai merdé bien comme il faut !. de sentir le parfum du monde. Grand-frère. Ce frère. de respirer de tout son corps. il continuait d’être son propre maître. on revient. Une joie inattendue.. d ’entendre les voix des vivants par lesquels il éprouve sa propre vie. Il ne se souvenait que de notre cauchemar qui semblait l’obnubiler.. et je ressens une sorte de joie. il a voulu. dis-nous ce que tu veux. comme je le lui avais écrit. Cette fois. attentive au plus petit signe sur son visage. de cela. comme s’il pensait être seul à l’avoir vécu. non. » Et j ’attendais.. celle de nos frères.. Je lui demandais doucement. Il semblait si présent que j ’étais persuadée d’entendre sa voix d ’un moment à l’autre. il a été réellement tenté de partir. son regard une expression plus vive. j ’avais l’impression qu’il décidait lui-même de mourir. Je me refusais à cette décision. Ce jour-là. » Cette « fête » racontée ici. Pourtant. comme ça. comme il semblait l’avoir décidé lui-même. celle de son fils.. incroyable. je l’ai toujours admiré. Grand-frère. d ’agapes familiales. Il s’appelle. Je répète ses nom et prénom. je l’ai bien combinée. 15 Je vois très bien qui est cet homme aux cheveux gris qui m ’aborde avec un faible sourire. la conscience réanimée après un temps où elle a été plongée dans l’apathie. Il lui aura fallu atteindre la fin de son existence pour qu’il comprît enfin combien il n’avait jamais cessé de compter pour nous. On se sent alors comme réintégré dans le courant des êtres. j ’en suis convaincue.. il ne va pas. les vivants et les morts. lorsqu’on parvient à se relier à ses sources vives. Pourquoi ne choisissait-il pas de vivre ? Il semblait vouloir en finir avec ses jours. je ne m ’en souviens pas. Nous étions encore en plein mois de l’Aïd. muselée par des forces obscures dans une sorte de non-existence intenable. je perçois comme un mouvement intérieur qui reprend. un temps où elle a été bridée. Ce bonheur tranquille et discret que procurent certains moments de la vie. suspendue à ses lèvres. je t ’en prie ! » Pourquoi l’idée qu'il allait partir le jour de l’Aïd m ’était-elle à ce point intolérable ? On ne part pas le jour de l’Aïd. Quinze jours après.122 À la vue de son visage maintenant tout livide. « Je mourrai pendant l’Aïd. En même temps. Je me tordais les mains pour contenir le tremblement qui s’était emparé de tout mon corps. et même vénéré.

envahie par l’émotion. dans cette dimension sans limites qui m ’était familière. L ’ignorance.. et combien je voulais simplement l’aider.. incapable de supporter davantage son agitation.. ne nous dites pas le contraire ! Nous pouvons toujours savoir ! Mais la plupart du temps. il n’avait pas reçu de visiteurs et Mouloud avait pu lui parler enfin.. ne sentais rien. d’une cohérence sans faille.Va. J ’y avais déjà pensé. je sentais. Attentive au moindre mot... Grand-frère. Comment aurais-je pu ? De le voir au repentir me rendait les choses encore plus douloureuses.. lui aussi. nous refusons de savoir. émanant de lui.Grand-frère. parce que nous sommes bêtes ! J ’aurais pu éviter toute cette merde. et des miens ! Après quoi. j ’ai ajouté : « Je ne t ’ai pas laissé. non ?. pendant ces lents déclins du jour qui amplifiaient son angoisse.. » . tu m ’as fait de la peine.. palpable. Cette «catastrophe».. depuis des siècles. l’écoutais. du même coup. j ’habite au sixième étage. Traînant ses mots. je la reconnaissais. je l’observais. personne ne nous a dit la vérité. nous ne savons rien.. tandis que nous autres. ceux-là qui veulent imposer au monde entier les certitudes éclatantes de leur raison universalisée. A suivre ses interminables monologues. La veille. Je ne l’avais pas revu depuis le soir où je m’étais enfuie de la chambre. Nous faisons marcher leur commerce.. Il parlait ainsi quand nous étions seuls. peut-être. nous bernent comme ils bernent tant d’autres. Pourquoi ai-je hésité ?. Mais j ’ai hésité. lui ai-je répondu sans pouvoir contenir mes larmes. (Dieu.. Je ne t’abandonne pas. Grand-frère. . Ce sont tous ceux qui. ce n’est pas grave. il a murmuré de sa voix la plus nette : « A an i. les « petits » peuples. entre deux couloirs de l’hôpital.. Le manque d ’informations.... c ’est à quoi nous servons en réalité. L’impuissance. » (« Je t ’ai.) » Comme un flux irrépressible.. Elle était là. de saisir la logique de l’histoire qui l’avait conduit à cette « catastrophe ». J ’aurais pu éviter tout ça. la jambe droite déjà paralysée. Le manque de confiance en soi. ... ses propos débordaient l’instant présent de leurs significations multiples. dès le début.. indicible. fa it de la peine . Nous devons maintenant supporter tout ça ! Ils nous font croire qu’ils vont nous guérir avec leurs petits cachets et leurs piqûres. étrangement familière. Vous pensez que nous sommes fou ? C ’est incroyable ce que nous sommes bêtes ! Nous ne savons rien. la colère l’emportait : « Je pouvais savoir. Trop tard. nous nous installions là pour ne pas déranger l’autre malade avec qui il partageait parfois la chambre. énigmatiques. tu sais ! Six étages et j'e n aurais fini une bonne fois pour toutes. Lorsque les visiteurs étaient nombreux. » Etait-ce là sa manière de me demander pardon ? Alors. Je la sentais. je lui posais cette question.. et la mienne. cwi(.. A Rebbi qil-ay !. Comme ce jour où je m ’étais assise tout près de lui.... Grand-frère ne pouvait plus quitter son lit. Quoi ? Encore quelques semaines ? C ’est désespérant !. cette sensation d’effroi sans nom et sans objet. abondantes. « Oui.. .. (juijey-kem . nous font croire qu’ils sont parvenus à modifier la condition humaine par leurs grandes valeurs morales et politiques .. préserve-nous /.... J ’ai vu les signes avant-coureurs. mais je n’en tirais aucune satisfaction. » Des paroles sans colère ! Les premières et seules paroles affectueuses que nous aurions échangées. pour reprendre son expression. En fait. Il lui avait surtout reproché son attitude envers moi. parce qu’il y était totalement. comment pouvais-tu savoir ?. Le doute. Nous en étions à constater l’échec de toute une vie menée dans l’impossibilité de résister à l’impensable. au plus petit geste.. nous vivons en existant de moins en moins. ils nous leurrent.... tentais de deviner ses pensées..124 125 Il reconnaissait ses erreurs en ce qui concernait sa famille.. J ’ai vu les signes et je n’ai rien fait pour. comme une timide tendresse... s’agitant dans tous les sens : « Quand est-ce que tout ça va s’arrêter ? Je n’ai pas de temps à perdre. » J ’aurais dû tenir ma langue et me contenter de l’écouter. j ’ai pu enfin commencer à essayer de comprendre : « Oh Grand-frère. II était. lui expliquant combien j ’en étais affectée..... « Vous ne nous croyez pas ? disait-il. Ils nous mentent. Nous en étions aux dernières chances. nous endorment de leurs mensonges mielleux. ce n’était pas difficile.. remplissant la chambre des fantômes de notre enfance ruinée. il disait qu’il l’avait vue venir. Chaque mot avait une portée qui allait bien au-delà de son sens immédiat... en silence. nos « adversaires » étaient aussi de ce côté-ci de la Méditerranée. mais j ’ai fait comme si je ne voyais rien. Il se tenait à une autre échelle. Nous ne pouvons rien supporter.. ») Ce genre de paroles était tout à fait nouveau dans sa bouche. Elles nous suffisaient largement pour le restant de ses jours. Il était singulièrement calme. Il ne faisait que parler.. comment t ’y es-tu pris pour finir dans ce naufrage ? » Tous les jours. de la douceur. comme à mon habitude. Pour la première fois. cette angoisse des crépuscules dont Yemma se plaignait souvent.

volé. D’où cela peut-il bien venir? Je ne comprends pas. elle nous donnait aussi nos destins. dès l’instant où elle ouvrait la bouche. jusqu’à ce que. nous payons. ju li. empêtrés dans leur culpabilité secrète. à la fin de chacune de ses prières quotidiennes.. Grand-frère. nous étions plongés dans la souffrance où elle se noyait. C ’est une malédiction. nous payons. ruminant les sempiternelles jérémiades : « Daswessu n hvaldin tewsar. Les enfants ne sontpas coupables. sa détestable verve imprécatoire se tarît d ’elle-même. ») . il semblait encore très calme et voulait visiblement me parler. sans vraiment y réfléchir : « Quelle malédiction. . (Dieu. à répéter « Dieu. Elle nous avait donné le jour. (J’ai envie de dire .. A(-{ruljed a d-tzedmed dinna Iqannunen a t-eawden. Yemma ne voyait pas que nous aussi.. ses enfants. les enfants ne sont pas coupables. je le pense vraiment. » Et lui.elle ne s’en servait pas seulement pour tisser ses raisonnements qui nous enfermaient. elle s ’essoufflait. Nous sommes coupables.. Elle était notre dieu qui nous condamnait ou nous sauvait. A lur. C ’est quoi. Elle usait et abusait de cette langue qui semblait n’appartenir qu’à elle seule. il a repris : « C ’est vrai. » Nous parlions de la même chose sans rien nommer explicitement. tu le penses vraiment ? . comme si. Il attendait plus. c ’est tout..) La déception partout. de répondre d’une voix précipitée : « C ’est vrai ça.. c'est logique. elle s’en servait aussi pour tracer le destin de ses enfants.. une des inepties !) Culture à la noix. Mais il n’y avait peut-être pas que cela. qui constitue sans doute un des traits les plus caractéristiques de la culture kabyle. Où se réfugier ? Aucune issue.126 127 De là venait une grande partie du dégoût qui entachait son exil plus ou moins forcé. l’âge venant. les figues. transformant en acte sa violence contre elle-même. (Qui ne voudrait pas retourner au pays ? Oui. Imbue de son pouvoir maternel comme toutes ses pareilles... ça ? . Grand-frère ! » Je ne le regardais pas dans les yeux. non ? C ’est une malédiction..C ’est vrai. timeyriwm. joli.Oui.. tarewla... mais je sentais bien son regard appuyé sur moi.. contre les siens. Q u’est-ce que tu en penses ? » Il demandait mon avis ! Je me suis empressée de répondre. tyerqem ! » (« Si je ne vous pardonnais pas . C ’est peu dire qu’elle avait l’art du verbe ! Ce verbe. mieux. » (« Redoutable est la malédiction des parents. ju li. Et cette manière qu’elle avait d ’affirmer sa toute-puissance. elle nous clouait à ses souffrances en distillant en notre âme cette affreuse culpabilité vis-à-vis des parents. Tu y vas pour accomplir un travail tout simple Les lutins le transforment Alors. qu’avions-nous fait ? Nous n’étions que des enfants !) Q u’elle était pathétique dans sa toute-puissance ! Elle semblait tenir nos vies entre ses mains. je leur pardonne. non ? Q u’avons-nous fait ? C ’est vrai. un des défauts ou. les fêtes. en effet. vous seriez perdus ! ») Et en effet. Grand-frère ? Quel mal as-tu fait ? Qui as-tu lésé.. lexrif. Elle était notre consolation ou notre damnation. eux et tous leurs descendants ! » suivis d ’une série de bénédictions. je n’ai entendu que des bénédictions.. La mort devenait une option attrayante.. Un autre soir.. a sidi. situ. De la voir s'exciter ainsi à nous pardonner me faisait pleurer... On aurait dit qu’elle avait détourné notre langue pour son usage personnel.Oui. là-bas comme ici. enveloppant le monde tout entier dans leur logique implacable . c ’est vrai. désormais. Amva urnebyi ara ad iqqel yer tmurt ? Ih. j ’avais une bonne hygiène de vie. elle s’appliquait à effacer sa violence d'avant. calomnié ? Je n’ai jamais entendu de mauvaises paroles à ton sujet . Ça ne peut être qu’une malédiction. [il nous reste] la fuite. inventant leur avenir dans le moment même où elle donnait libre cours à ses colères. joli. cette catastrophe ? Q u’avonsnous fait pour mériter ça ? Pourtant. Elle nous distribuait notre futur. C ’est alors qu’elle prit ¡’habitude de nous dire : « Ma ur awen-semmhcy ara. » Au bout d ’un moment. « De toute façon. J ’avais décidé de ne plus l’interrompre : « Qu'est-ce qui se passe ?. qui aime à lester ses membres pour la vie ! Ils se traînent.

les mêmes avec lesquels ils ont été euxmêmes forgés. celui-là qui n’a jam ais vu l’œuvre accomplie d ’un ouvrier méritant. pas uniquement aux yeux des étrangers (Ah ceux-là ! Que seraient les Kabyles. par conséquent. les Kabyles d ’aujourd’hui.) Où l’on voit comme ils sont tout à fait à même de reconnaître leur impotence congénitale. dans des creusets familiaux favorables. (Que te manque-t-il. au bien-être de la collectivité. ceux qui l’ont fréquenté le savent : il n’exprimait rien qu’il n ’eût longuement médité. Ni plus ni moins. à les résoudre ? Pour ce qui est de mon frère. de se reconnaître les uns les autres. Tout est « moral » chez nous. etc. fanatisante). parfois même. ils m ’ont inculqué leurs façons d ’être et de penser. Ces premières années. carencée en ces principes de vie familiale et collective qui concourent à l’épanouissement de chacun et. prenez de la peine : c ’est le fonds qui manque le moins. de se concevoir en tant que peuple en devenir. et cette façon de voir nous dispense de poser concrètement nos problèmes. En fait. ses idées. Voilà comment la morale masque ces problèmes qu’il convient de résoudre en nous-mêmes ou ces comportements qu’il nous faut changer. Ces mots remâchés et lâchés à tout venant. qu’ils le reconnaissent enfin : ils ne la possèdent pas. voire erronée. ferme et souple qui leur aurait permis de se construire. allez vous faire tuer !” Voilà à quoi se résume l’enseignement de nos soidisant intellectuels. Mais eux. très lointains. les décharge de tout reproche. Si bien que j ’en suis à m'éreinter pour mener ma vie jusqu’au bout avec cette tare originelle. ce qui leur fait défaut. Comment ne pas souscrire. nous n’avons pas été construits. ces mots. comme d ’autres de la même facture adoptés par la majorité sous la pression de cette bouffée de berbérisation quelque peu abêtissante (et. Ils ne se sont pas préoccupés de m ’offrir la moindre assise. Ont-ils oublié les avertissements de leurs devanciers. Ils m ’ont travaillé comme travaille un mauvais bricoleur. n’ont été pour moi qu’une succession de ratages de mes parents. dépourvue. en était arrivé à cette conclusion lapidaire : « Ur neffu/vbb ’ ara ! » (« Nous n ’avons pas été éduqués ! ») Comprenez : « Nous les Kabyles. En veut-on un exemple ? Il sortait littéralement de lui-même dès qu’il entendait : « Azul ! » (« Salut ! »). mais ils auraient donné leur tête à couper plutôt que de le reconnaître. Mes parents n’étaient pas à la hauteur de leurs responsabilités. à sa vision ? À la manière d ’un Jean de La Fontaine. Ils m ’ont élevé dans l’urgence. Elle témoigne aussi de sa volonté de battre en brèche l’image magnifiée que les Kabyles ont tendance à arborer de leur culture. édifiés. je n’étais pas le seul enfant qui se pendait à leurs basques.Jfaxatemt. donc. mais ils ont manqué de m ’établir vraiment dans la vie. en vain. s’ils n’existaient pas ?). une fois de plus. C ’est bien en ses soubassements que leur culture est déficiente. Ainsi se méprennent-ils sur leurs problèmes. Le fait même d’être parents les disculpe de toute faute. à leurs propres yeux. celles qui consistent à s’occuper de la forme et à cultiver les fioritures tout en délaissant le fond. Aucun parent chez nous n ’avouerait qu’il est. lui. Ils sont persuadés d ’avoir accédé à une position morale incontestable. aient été gratifiés d ’une raison digne de ce nom. acu ara s-d-gen ifassen ? (Pour un panier sans fond. Waqila dsan-iyi imawlan. » Muljend-u-Yebya. » (« Je cherche ma chance. Ainsi se mentent-ils sur ce qu’ils sont. » Les Kabyles. Mes parents ni ’ont peut-être maudit. Il constatait avec tristesse : « Ils leur apprennent à répéter “ozw/” et ils leur disent : “Maintenant. C ’était de lamentables éducateurs. Pour tout dire. « Tanemmirt ! » (« Merci ! »). veulent poser un toit là où ils n’ont encore rien fondé ni bâti. à ces Kabyles. et de relever les défis du . Il est possible que leurs ancêtres lointains. il disait simplement : « Travaillez. elle correspond bien au ton quelque peu emporte-pièce de Mufyend-u-Yehya. ») Au lieu d ’admettre tout uniment : « Mon enfance a été un gâchis. qui s’est emparée des esprits. orientés dans le bon sens. toi le dénudé ? . aussi déplaisantes soient-elles par ailleurs. cette raison à la fois cohérente. trouveraient cette remarque exagérée. mon frère les abhorrait.128 129 Ou encore : « Jnadiy y e f zzehr-iw ur t-ufiy. étayés. et cela dure depuis des générations. Ils m ’ont charpenté à la diable. s’étonner de leurs difficultés. Et comment. péremptoires au premier abord. qui devraient être les meilleures. procèdent d’une pensée exercée à saisir les réalités telles qu’elles sont. d’abord en tant qu’individus. eux. incompétent en tant que père ou mère. mais aussi. » Il rejetait les solutions de facilité. à la fierté chatouilleuse. de les aborder avec lucidité. En tout cas. sans crainte d’offenser le Ciel. Ils m ’ont nourri. auteurs prolifiques de proverbes toujours éloquents : I udellaa i wumi y e k k e s Iqaea. avec des moyens usés. Mes parents m ’ont donné la vie plus par devoir moral (encore !) que par un réel désir de m ’avoir. ou a été. l’ont-ils reçue en héritage? Sinon. alors. » D’aucuns. c ’est une raison. à quoi serviraient les anses ? Ou encore : A cu i k-ixussen a B en saryan ? .Une bague. inadaptés.

cette faiblesse ne leur vient pas du dehors . » Il plaçait la vie par-dessus tout (sachant peut-être qu'il ne ferait pas de vieux o s). alors que leurs vrais problèmes tiennent à ce qu’ils sont en euxmêmes. encore moins de réflexion. cette intelligence qui illuminait sa voie. En découvrant Platon. qu’ils 1’« accrochaient à la vie ». Il ne s’agit pas de remplacer une formule par une autre. la Vie sans prix qui donne leur sens à nos actes. ils l’ont égarée dans les méandres de leur longue et douloureuse histoire. Les hellénistes (Jean-Pierre Vernant. les mettre au service de quelque ambition égoïste . ne suis-je pas surprise qu’il se soit tourné vers les Grecs de l’Antiquité. ce sont eux-mêmes qui les créent en même temps qu’ils en souffrent. m ’a-t-il dit en me tendant l’Ethique de Nicomaque d ’Aristote. eux. finissent toujours par rejoindre le mythe) ni en se fourvoyant dans la recherche effrénée d’une « authenticité » ethnique et culturelle douteuse (laquelle. paradoxalement. par Dieu ! » A d ’autres. En clair. comment peuvent-ils récupérer cette raison qu’ils ont perdue. De même. mais c ’est là qu’il y a un rayon de lumière... Les kabyles ont à faire évoluer leur façon d ’être et de penser et. ou encore. celle-là même qui a en partie inspiré la Renaissance des peuples d’Occident et qui continue encore d’inspirer la pensée universelle. et qu’ils les résolvent. inventer toute une Raison. Ils ne font preuve d’aucune originalité en réalité. cette pléiade d ’« im yaren » (« vieux ». à nos rêves mêmes. ou élaborer une autre ? Sûrement pas en succombant à la séduction des récits d’origine (lesquels. à leurs manières de vivre en société. telle une cellule à son milieu chimique. ils n’ont confiance ni en leur langue ni en ce qu’ils sont. Diogène. à nos engagements. C ’est d’une mutation radicale qu’il s’agit. Ce sur quoi ils devraient être inquiets par-dessus tout. c ’est comme l’habit du moine dont parle l’adage. entre hommes et femmes. C ’est qu’il ne distinguait pas ses intérêts propres du progrès collectif. il expliquait. ce jour-là. mon frère revivait. Leurs problèmes ne sont pas là où ils les situent habituellement. propice aux revendications ethniques aux quatre coins du monde. Aussi. les mots ne font pas une identité : ce ne sont que des mots ! Les idées avancées ici ne sont guère différentes de celles que mon frère aimait à exprimer. tout le monde le sait ou peut le savoir : c ’est dans l’histoire écrite. C ’est dire qu’ils contribuent à leurs problèmes. Donc. « sa g e s» ). il voulait les partager avec les siens. on le sait. Quand tu te donnes tout . leurs mœurs en général.. sous l’éclairage du mythe berbériste inspiré par leur volonté sectaire de se différencier des « Arabes ». Et pendant qu’ils y seront. pourquoi cultivent-ils cette peur irraisonnée d’être confondus avec « les Arabes » ? On a affaire à deux langues distinctes (quoique très parentes). tout simplement. ils ont à mûrir enfin. Comme quoi. C ’est qu’il était profondément généreux. toutes les sociétés actuelles. Le jour où vous proclamerez : “ Ur nt'fruzu ur nkeim u /” ("Nous ne nous briserons ni ne courberons non plus ! ” ). ces Grecs-là ont su. la mondialisation triomphante "étant. en compagnie desquels il passait ses longues nuits sans sommeil. leur conception des rapports entre parents et enfants. C ’est vrai. ils feront bien de s’interroger aussi sur cette relation aberrante qu’ils entretiennent avec toute forme d’autorité. lorsqu’ils se conduisent comme cet homme qui a perdu sa montre et qui la cherche sous un réverbère : ce n’est pas à cet endroit qu’il l’a perdue. aux incidences de la modernité uniformisante qui affecte. c ’est là une donnée irrécusable : ne leur suffit-elle donc pas ? Ou bien alors. va t ’instruire. on en conviendra. qu’ils étaient pour lui comme « un phare rencontré dans la nuit ». parlant de ces mêmes Grecs de l’Antiquité. Car leurs problèmes les plus sérieux ne tiennent pas au fait qu’« on » leur interdit d ’être des « Imaziyen». mais aussi. Sophocle ou Xénophon après ses trois alertes cardiaques. pour se concrétiser. on le sait également. de cette générosité totale et sincère qui. ce sont leurs pratiques éducatives telles qu’ils les ont subies et telles qu’ils les reproduisent avec leurs enfants. Et cette expérience de régénération. ils ne font que réagir. n ’attend rien ni du Ciel ni des hommes. d 'être humain. Quant à l’ethnonyme. notamment. dans ce cas. Et. Aristote. par exemple) l’ont montré. ou 1’« azul » ou la « tanemmirt » ou tout ce qu’ils veulent. ce sont les Grecs. ils n’inventent rien à clamer leur « Amaziyité » sur les toits . à ramener leur tendance à la prétention immodérée aux limites respectables de la simple et juste dignité. il me plaît de le penser..130 131 monde contemporain. ce qu’ils devront tôt ou tard remettre en question. Au demeurant. que gagneriez-vous ?. ils ne la doivent qu’à eux-mêmes. ces brailleurs de rue . il ne voulait pas les garder pour lui seul. comme il les appelait. Cette raison. entre eux-mêmes et les autres. vous serez sur la bonne voie. à des degrés divers. dans tous les sens du terme : «T iens. son cheminement personnel de celui de tout un peuple. les Kabyles croient qu’ils comprennent leurs problèmes. est le propre de tous les extrémismes). De la même façon. à leurs façons d’être homme ou femme. Grand-frère la jugeait assez stupide finalement : « Brisés. Ce ne sont pas les médecins qui m ’ont guéri. dont une des expressions pourrait être le mot d ’ordre actuellement en vogue : « A nerre? waV a neknu ! » (« Plutôt se briser que de se courber ! ») Cette consigne cruelle (donnée par qui ?) à laquelle leur orgueil puéril les contraint de se plier.

Hélas ! ») Et peut-être même avant : Yema dessen Nniqal ad xem m en citub A d msefhamen gar-asen A m m a r ad beddlen leryuh Zemren m a yehwa-yasen Nniy-asen. en plus Au lieu de réfléchir un peu De s ’entendre Dans l'espoir que les choses s'améliorent Ils sont capables s'ils le veulent Je leur ai dit. En plus. et il le disait. il est possible qu’ils aient été drogués. il voyait que la majorité choisissait la mythologie amaziyiste et ses chimères. yiw e n a y d udem-is J-fidef zeddigen am lekwfen. Le pain est le même pour tout le monde. les Algériens ne survivaient que grâce à la semoule que leur envoyaient les Français et les Américains. tu peux faire n ’importe quel métier. une génération moins hypnotisée par Vam aziyism el Cela se peut bien. non sans une pointe d’humour : « Puissent-ils guérir ! Puissent-ils changer. à quoi bon perdre son temps à enregistrer des cassettes de textes. Yema ¡¡an agad i sen-igan ccan. (Et ils rient. tu ne te demandes pas ce que tu vas y gagner. cela aussi formait son caractère. pour justifier la rétention de son travail : « A m win icettben i uderyal. le souci de la cohérence et de l’efficacité dans les actes les plus ordinaires. réellement. volait dans les plumes de qui. » (« Comme qui danse pour un aveugle.. quel que soit le grade de chacun. c ’est fait pour dessiller leurs yeux.. Espérait-il une période plus propice. penser autrement. Tout affligé. le pragmatisme. Us ont peut-être mangé quelque chose. Kabyles ! ») C ’est qu’il était hanté par la vérité : A y e n byiy. comme il le faisait jusqu’alors. Après quoi. ») Le bon sens. il s’en allait digérer sa colère dans sa solitude retrouvée. le berbérisme n tackum ! » (« J'exècre votre berbérisme ! ») Ou encore : « Pendant ce temps. Ça sert à montrer le chemin aux autres. fell-i a y dessen Uyaley n e k d asdaw-nnsen. il cessa non de travailler (dans sa situation. lui qui n ’avait aucun statut. S’il ne s’agissait que de gagner ta vie. . $abfra y a R ebbi çaijlja ! » (« Pendant ce temps.. iyna-kwen. il trouvait encore la force de crier : « Leqraya ! L'instruction ! La quête de la connaissance. Ce n ’est pas fait pour avoir une fiche de paie et se pavaner. il y en a qui les écoutent. les intellectuels nney la tfektilin açlu. il explosait. Pourquoi refusez-vous de comprendre ? Quand cesserez-vous de berner le peuple avec le berbérisme ? Il n’y a rien. Lorsque les circonstances l’y obligeaient. . mais de distribuer des copies de ses travaux. ni titre ni siège ni tribune ni appui officiel ? Du lit d’hôpital où il dépérissait de jour en jour. il le disait haut et fort : « Inaal. crachait son dégoût.. » Comme il était remonté contre les moutons de Panurge qui suivent aveuglément ces « intellectuels zaeemma tik » (« les soi-disant intellectuels ») ! Et il ne le cachait pas. cela aurait signifié la mort immédiate). celui-là vous enrichira.. comprendre enfin ! Ceux nés dans les années quarante ne réfléchissent pas à ce qu’ils font. il finit par se retirer . Oh ! Comme il en voulait à ces élites pontifiantes qui prennent les vessies pour des lanternes ! Tandis que le moindre mouvement devenait pour lui de plus en plus difficile. a leqbayel ! » (« Qui vous ôtera la vanité et le mensonge. Donc.132 133 entier à une œuvre. Dès 1980. il continuait pourtant de tonitruer en présence de certains visiteurs : « Nous vous disons “voici la voie !” mais vous ne voulez pas la voir. si personne ne les écoute et ne les apprécie à leur juste valeur ? Il prêchait dans le désert. en sa présence. ce n ’est pas un diplôme. À l’époque. » Il disait encore.) Combien l’entendaient. Pourquoi dites-vous qu’il y a quelque chose là où il n ’y a rien ? Pourquoi mentez-vous aux gens quand ils attendent de vous la vérité ? C ’est de la trahison ! Vous êtes des traîtres ! » Et aussi : « Win ara wen-ikksen z z u x akw d lekdeb. nos intellectuels spéculent sur du vent. se prévalait de son amaziyité de façade. quand cette œuvre et toi n’en font qu’un. D ’ailleurs. Tel était mon frère. Leur conduite est incohérente. Cependant. ils s'en moquent Et me regardent comme un ennemi.

leurs réponses également. désagréable peut-être. lui . en exploitant tous ses détours. Tels ceux-ci. il y a une leçon à tirer. cherchant la meilleure méthode pour communiquer une des idées qui lui importait particulièrement : la nécessité pour les Kabyles d’affronter leurs travers. par exemple : ton mépris pour celui qui ne te domine pas ou qui te ressemble (Aberkan uqerru. la langue kabyle en involution depuis des générations. Dieu y pourvoie !] Curieux proverbes. avec lequel tu as du mal à vivre. pour ne pas perdre la face. une voie plus concrète. l’obligation à laquelle tu es tenu d’afficher des attitudes hautaines. ad ig R ebbi ¡¡awil ! [Etre la cible d ’un Kabyle ou d ’un Arabe. qui peut s’adresser à tous. sans lequel tu ne peux pas vivre. (Ce que j e désire n 'a qu ’un visage C ’est la vérité immaculée comme le linceul. Dans cette perspective.) Ce n’est ni par nihilisme ni par négativisme que mon frère répétait : « Il n’y a rien ! Nous n’avons rien ! Nous n’avons aucune raison de nous réjouir ! » Il reconnaissait cet état de fait : les élites kabyles occupées à piler de l’eau dans un mortier depuis des décennies . plus pondérée ! Il souffrait. écrabouille-le : ce n ’est pas un péché] . mais je n’en rougis pas). il mettait au travail la langue ancestrale telle qu’elle fonctionne au quotidien. n’est-ce pas ?). C ’est que Yemma était pleinement. selon laquelle les responsables de leurs problèmes. Il s’agit de produire. sans citer tes nombreux préjugés. Ah ! Que n’a-t-il pas été un rien égoïste ! Malgré tout. voilà tout ce que les Kabyles ont su apporter à l’humanité ! ») On dirait même que les problèmes des Kabyles se compliquent de plus en plus. sehheq-it : ulac ddaswessu . dramatiquement. simple. exhortant ses interlocuteurs au travail : « Taqbaylit akw d lbup eaddi ma tebyid af-fxedm e^ ! » (« La langue kabyle est en friche. la culture kabyle en panne . [Le Kabyle ou l ’ A rabe. simultanément. Va travailler. ce sont les « autres ». leurs contradictions au plan de leur savoir comme à celui de leur morale. ils créent eux-mêmes la réalité qu’ils dénoncent. de quels « Arabes » s’agit-il ? Quels sont les indices de cette culture kabyle prétendue « supérieure » à celle des « Arabes » ? Où sont ses productions par lesquelles elle collabore à la Culture universelle ? (Mon frère disait : « le couscous. de te montrer présomptueux. Cette réalité semble relever d ’une croyance collective. Toutefois. Mais la vérité est bannie Les gens la redoutent. Je serais tentée de dire qu’en pensant de la sorte. il ne renonçait pas au travail de fond qui s’imposait à lui. il enrageait de son incapacité à intéresser les siens par sa démarche réflexive inspirée par les grands penseurs. ou la ruse infâme dont tu te sers pour te sortir d ’affaire aux dépens d ’autrui. racistes et autres. Win itbas uberkan uqerru. aussi concret que l’était celui des aïeux qui s’exténuaient sur leurs lopins de terre pour en extraire leur pitance quotidienne. voici une des conclusions de Muljend-u-Yeljya. Et aussi. dans le vrai de sa culture.. vos pires « ennemis » s’y prendraient-ils autrement pour vous nuire ? Quoi qu’il en soit. d’une des dispositions mentales les plus révélatrices de leur culture tribale : se sentir persécuté par l ’autre vécu dans une proximité insupportable. d ’enrichir un contenu culturel et. notamment. mais bonne à dire comme toutes les vérités qui se respectent : les Kabyles sont les premiers responsables de leurs maux . Il travaillait d’arrache-pied. ce qu’il disait explicitement. C ’est donc ainsi : de notre malheur familial dont je n’hésite plus à parler (j’en pleure. toujours. leurs causes principales sont en eux-mêmes. Entre nous. cynique et odieux. du fait de leur mode d’être et de penser tribal qui tend à se perpétuer surtout par l’exacerbation de ses aspects les plus débilitants. en mettant à profit tous ses particularismes régionaux. ce qui déforme leur perception de la réalité. ta jalousie incurable. Certains d'entre eux ne poussent-ils pas le ridicule jusqu’à se vanter d’être « plus civilisés que les “Arabes” » ? Soit dit en passant. Kabyles.134 135 Maena tidef iyba yisem -is J(agwaden-f yemdanen.. d’une illusion commune à laquelle ils adhèrent sous l’effet. la langue et la pensée de ceux qui la portent. C ’est un effort concret sur le terrain de la langue. Muljend-u-Yeljya ne s’opposait pas à l’idée d ’interroger l’histoire (et non de s’y réfugier) pour mieux comprendre le présent. le plus déplorable qui soit : ce qui écarte les Kabyles d’une vision précise de leur situation. L’autre. leurs dérives. leurs entraves intérieures qui brident leurs capacités créatives. il récusait la thèse courante chez les Kabyles. Voilà une des raisons qui l’ont conduit à modifier sa vision sur le « problème » de la culture kabyle et à s’engager dans une autre voie . participe en grande partie de leur tribalisme délétère. plus sensée. d’inventer de la matière palpable. plus féconde. si tu veux ! ») Il s’agit donc de semer dans et par la langue telle qu’elle est. le plaisir que tu prends à donner du fil à retordre à ton voisin. dans la bouche de la . leurs incohérences. grecs et autres. le plus authentique.

Nous faisions connaissance enfin ! Pourtant. Et chacun d ’eux la mène avec plus ou moins de bonheur. ») Evidemment. quels étaient mes rapports avec eux. * Ce soir-là. Il répétait à qui voulait l’entendre : « MaCCi t-taqbaylit ur nezm ir ara iyim an-is. nous ne la connaissons pas. la façon dont ils la maîtrisent. tout comme le rêve permet à chacun de retrouver son enfance. Ahaat nasya. de notre mère surtout. il a bien voulu me parler et m êm e. Enfin. en chaque instant. à mon sens. la langue telle qu’il la parlait lui-même. psychologique. et aussi. ils la portent en eux-mêmes. un passage obligé pour tous ces peuples. à la transmettre pour elle-même et non pour s’opposer à une autre. Aussi.. ces Kabyles qui n’ont d ’autre prétention que celle de durer tels qu’ils sont. de reprendre ses lancinants « ta mère-là ! » qui me déroutaient. dans leurs échecs comme dans leurs réussites. ney taqbaylit agi ur [-nessin ara. happés par la modernité conquérante mise en branle en Europe depuis cinq siècles. J ’avais perçu son sentiment de culpabilité à l’égard de nos parents. cette langue. selon ses ressources propres et sa situation dans le cadre de l’Etat national dont il fait partie. 11 a évoqué chacun de nos frères par le surnom qu’il lui donnait autrefois. Pour qu’enfin notre histoire puisse couler comme l’eau. sa force. dans leur tentative de surmonter leurs traumatismes historiques.tous ces hommes et ces femmes vrais dans leurs souffrances comme dans leurs joies. toute Y authenticité qu’il défendait : cette expérience de vie révélée à travers la langue vivante. Grand-frère semblait apaisé par ma réponse. » (« Ce n ’est pas la langue kabyle qui est déficiente. les Kabyles sont le produit d ’une hybridation linguistique et culturelle multiple. les jours suivants. tel Narcisse dans ses eaux originelles. la masse des petites gens qu’il regardait comme des proches parents . leur ardeur à la pratiquer avec passion et intelligence... dans leurs défauts comme dans leurs qualités. il connaissait ceux de là-bas. culturelle et sociale de ceux qui l’expriment . passer comme les jours. comme s’il vivait parmi eux. c ’est-à-dire les héritiers d ’une tradition orale qu’il leur appartient d ’enrichir et de prolonger par l’écriture. Il connaissait ceux d ’ici. n’est-il pas plus pertinent d’essayer de l’améliorer plutôt que de se mirer. en les fréquentant un peu. cette quête. la recréent et l’enrichissent en intégrant de nouvelles réalités . et plus généralement. de s’emporter encore. à différents degrés. d ’éprouver leur continuité culturelle tout en restant ouverts au monde actuel et à ses évolutions inéluctables. Ensuite. Cette langue. comme les saisons. comment cette langue n ’auraitelle pas toute leur confiance ? C ’est elle. il avait de plus en plus de mal à se rappeler ce qui s’était passé la veille. Et c ’est peu dire qu’il les connaissait. D nekw ni ur nezm ir ara i yiman-nney. comment l’aborder. précisément : Ur ffeawad ara i yeysan tibbw it! (Ne recuis pas les os !) Tout bien pesé. inscrite dans la langue qui les habite et qu’ils habitent. à travers les fantasmes débridés de leurs puristes entêtés. Peut-être sommes-nous fatigués. de sérénité. l’histoire. surtout en les observant ..136 majorité. Je me promettais que je trouverais alors le moyen de discuter avec lui pour débrouiller notre sac de nœuds et liquider ce qui nous déchirait. sans ambages : la quête identitaire est une des préoccupations majeures des peuples hier colonisés. dans quelle disposition il était. Je m ’en rapportais à l’espoir de le voir se rétablir. le passé étant inchangeable par nature. c ’est nous qui sommes incompétents. cela ne l’a pas empêché. Elle est. dans ce miroir aux alouettes que leur tendent. là aussi. la langue usuelle vibrante des heurs et malheurs des gens ordinaires . l’état d ’une langue reflète la condition intellectuelle. m ’écouter ! Il m ’a appris certaines choses qui l’avaient blessé dans sa vie privée. Et si ce qu’ils sont leur déplaît. peut-être pour la première fois. la question est celle-ci : jusqu’à quand se conduiront-ils comme ce paysan qui cherchait son âne alors qu’il était dessus ? Veulent-ils recouvrer leur identité culturelle « authentique » ? Elle est là. S’agissant des Kabyles. il m ’a demandé ce que je pensais des Kabytchous. qu’ils le veuillent ou non. Comme. De sorte que je ne savais jam ais à quoi m ’attendre avec lui. Mais aussi. les immigrés. comme la vie. dont il découvrait peu à peu les subtilités régionales et les potentialités inexploitées à tous les niveaux. . leur langue est aussi leur première et dernière chance de conserver leur identité culturelle sans s’enfermer dans une vision ethniciste. de se relier à leurs origines. le dirai-je à mon tour. de tous les groupes qui ont été. les Imaziyen d ’il y a deux mille ans ? C ’est peut-être le lieu d ’invoquer la sagesse de ces ancêtres. les citoyens d ’un pays participant du monde et de son humanité diverse. dans leurs mesquinéries comme dans leurs grandeurs. donc. bien des peuples actuels. C ’est d ’ailleurs là. et comment je voyais la question de la culture. les Kabyles ont à devenir ce qu'ils sont. la langue maternelle (et non le 137 berbérisme !) qui leur permet vraiment. ou alors. sa vitalité. c ’est-à-dire en eux-mêmes . Cela admis.

il est parvenu à le rompre. en cette veillée funèbre. Dans sa chambre d ’hôpital même. cela veut dire tailler.. mais aussi. à ce morceau par exemple (le même qu’entonne.. il mimait l’opération. Koukou et Saïd lui ont chanté les quelques couplets qu’ils connaissaient. plus conscient des approches de la mort. mendiés autour de lui.. je rêvais une seconde chance.138 J’espérais. Et. endurons Survivant de mauvais gré.. Yemma aimait les entendre. ces chants religieux d ’évocation et d ’édification qui me bouleversent toujours. était en lui depuis toujours. Certains soirs donc.politiques ou autres -. Dans un sens. Car. de la main qui lui obéissait encore. disait : «R adiothérapie. ne disait-il pas qu’il lui avait été infligé. Thérapie. Nefbibb/. Grand-frère les recherchait. afrerref. le cousin de Mokrane. d ’une voix vigoureuse et envoûtante). Dans l’atelier. Grand-frère les considérait comme une « thérapie de groupe ». Tandis que lui. au-delà du travail littéraire. les réunions étaient avant tout des rencontres et des retrouvailles amicales. peut-être dès l’aube de sa vie. il faut trancher dans le vif. à voix basse. lui aussi. toute tournée vers luimême.. Ces séances consacrées à la controverse et à l’expression libre. ce dernier lien avec un monde pour lui de plus en plus invivable. Alors. en fait. il les a réclamés. Sa violence. Oui.) La maison résonne maintenant des dikr.. la possibilité donnée à chacun de rompre un instant son exil en parlant du pays quitté. une grande partie de la soirée était parfois occupée par ces chants. Il faut sectionner. mon frère ne pouvait cacher ses larmes : Lefhama win um i f-yefka Teyleb lyella U ryetfili d igellil Bab-is y e b b w i lbayakka Yebead i tlufa Uridenneb ur ¡{Iieyyil . Mokrane. 16 (Nous endurons. un espace de réflexions et de discussions autour de thèmes divers .. l’on chantait dans l’atelier. » Et. Ce monde. neqqar m azal Aql-ay nedder tamara. c ’est juste.. d ’exposer ses problèmes ou de soumettre ses projets personnels à l’avis de tous. C ’est dire l’importance qu’il leur accordait.

la tombe se ferm e Nous laissons parents et amis. C ’était sa façon de laisser la porte ouverte à l’espérance à laquelle elle tenait de toute son âme martyrisée. somme toute. et à laquelle elle s’en remettait tout entière. les êtres et leurs jours..Aql-ay deg uñís n R eppw i ! (Nous sommes entre les mains de Dieu /) » Parfois. sur ce plan non plus. leur donnant une hauteur d ’où ils finissent par transcender leur propre existence. j e prenais cela pour un simple mot M ulj-u. composante évidente et. il n’a pas vraiment été entendu. elle n’était ni banale ni drôle. aucune forme établie. en partie au moins.) D’un côté. Comme Yemma... je l’ai dit.140 MaCCi am win tebbwi lhawa La ddin la lljepna A k k en isabba ad as-tm il. Il faisait rire surtout.. * (La sagesse. telle était Yemma quand. Mais. il ne croyait en rien qu’au travail concret .. Tusid-d a Im ut s lasjel rile y a m edden d awal kan Mufr-u. pris au sérieux. Puisqu’il n’y a qu’un Ciel qui relie tout. Elle portait Les deux chœurs de lexwan vont se relayer des heures durant pour remplir cette nuit de leurs voix puissantes. sur l’essentiel. Et. c’était une réplique banale de la part de mon frère . en prononçant « R eppw i» au lieu de « g e b b i» . la vie et la m ort.. puisqu’elle passait par notre langue maternelle et s’appuyait sur nos croyances traditionnelles. Mort Gens. Muh ? lui demandait-on quand il pouvait encore parler. qui ne se laissait enfermer dans aucun cadre. (En hâte tu es venue. il essayait de trouver une issue à une existence qui tendait de plus en plus à l’impasse. le passé et le présent. Elle témoignait ainsi de la Force qui l’habitait. assez familière. . le haut et le bas. si communicative. que désirer de plus ? Tu ne peux pas être en de meilleures mains ! » Lui se taisait. Pour moi. elle parvenait à se libérer de ses voix intérieures. 141 cette Foi qui grandit les êtres en eux-mêmes. elle disait son impuissance devant certains événements. elle n’avait aucun pouvoir de décision. de l’autre. il était profondément croyant. sous cet angle aussi. par moments. quelqu’un ajoutait en riant : « Alors. mon frère lui ressemblait visiblement. putréfiés en dedans Dieu. C ’est. « Comment vas-tu. nous comptons sur Toi Quand sur nous. Par ces mots. ce que masquait le semblant d’humour par lequel il exprimait la composante spirituelle de sa personnalité . pendant qu’au fond de lui-même. Tu es le Compagnon Remplis d ’appréhensions. une phrase qui les faisait sourire parce qu’il la disait à la manière d ’une femme. son terme est arrivé Les anges ont apprêté la place Nos cœurs se nourrissent de souffrance Engorgés. cette phrase qui était une des expressions favorites de Yemma. sa conviction que sa vie ne lui appartenait pas et que. il semblait tout imprégné de cette piété naïve. à qui II la donne Prime la richesse Qui l ’a reçue ne connaît point la pauvreté Il est béni pour toujours Il se tient loin des malheurs Ne pèche ni ne complote Ce n ’est pas comme le frivole Sans fo i ni dignité Toujours sa vie sera déséquilibrée.Yefrya yebbwetj-as lajel Lm ulukheggan aha amkan Tasa d wul tay y e f inijel A r daxel qebren rkan A R ebbikeC dim w ennes Demn-ay aql-ay deg yeblan I uçekka ni 'ara yay-yefrbes Negga leljbab dimawlan. L ’Espérance vivante.) . Pour les visiteurs.Yefrya.

Elle savait depuis longtemps.. le cœur engourdi. harcelant ses fils autour d ’elle : « Il est arrivé quelque chose à votre frère en France. » qui avaient brusquement cessé pendant que je lui parlais et lui caressais le visage de ma main mouillée. Vous ne voulez rien me dire. Mais elle savait. Je pris les mains de mon père : « Père. Je la prends par tout mon corps et la range dans un coin de mon cœur comme une précieuse révélation. l’indescriptible absence. j ’aurais agi comme elle l’avait fait avec nous deux au sujet de notre père : je ne lui aurais rien dit. elle aussi. mais elle est déjà morte. fébrilement. le monde tout entier. Il était malade et personne ne lui avait rien dit à propos de Grand-frère. l’ignorance et l’oubli nous protègent. décrivis la façon dont il avait ouvert les yeux. elle . cette douleur. J’aurais pu demander à Mouloud ou à Hamid de m ’en apporter une. je me mis à lui raconter comment Grand-frère avait rendu l’âme. ce sont celles d’une souffrance harmonisée et acceptée comme une grâce du Ciel. Par eux. je revoyais mes parents. me réconcilient avec le monde. Je voulais prendre le métro pour rentrer chez moi. je rapportai le terrible silence. je suis sortie vite de l’hôpital. les jam bes flageolantes. je les avale note après note. simples et vrais. et mon âme s’apaise peu à peu. Ah !. Yemma savait. jamais ! Pas même dans un rêve ! Cet après-midi-là. son long regard plein de vie. eux aussi. à côté de Yemma assise. tu sais. Ils sont la condition humaine versifiée. et cette connaissance les ouvre à la pleine sensibilité. et sa voix m ’a crié : « Q u’est-ce qu’il y a encore ! Ta mère-là. Elle ne me fait plus mal. je revoyais mon père dans ce rêve qui était aussi clair qu’une image sur un écran. Ils me rassérènent. ils nous entourent d'une insensibilité qui nous permet d’aller à la rencontre de nos jours. elle continuait de savoir. de paix. Il ne savait pas encore. Je vois le monde illuminé d ’un éclat nouveau. Il y a son œuvre. Mieux. Tandis que nous. savent ce que nous ignorons. ce que. J ’attendais avec Yemma que mon père vînt pour l’informer. très longtemps.. j'aim ais à le croire. 1 1 se leva et prononça. Les larmes qui coulent maintenant sur mes joues. comme si mon frère en personne était apparu là. Je les bois mot après mot. puisqu’elle était là. Et ils sont inconsolables. Quant à mon père. Elle ne me domine plus. mais je me disais que c ’était Yemma qui devait être là. une émotion pure. J ’ai erré des heures. J’étais sans mot. » Mon père fit une grimace de douleur et des larmes coulèrent sur ses joues. Enfin.. À dire vrai. » Et alors qu’elle n’était plus. Sinon. Eux. elle savait par elle-même. je ne serai plus la même. Je mimai tous ses gestes. je sens ma douleur se transformer. je m ’éprouve à l’échelle infiniment modeste de ceux qui la parlent et la nourrissent. non ? » Ces mots m ’ont calmée. assommée. il n’est pas mort entièrement. » Ensuite. présente à tout moment dans la chambre de l’hôpital.142 143 En écoutant ces chants sublimes. Ma douleur vibre à leur rythme . et elle est vivante. sur un ton grave. belle et sacrée. Dans leur mélodie unique. dans leur résonance tragique. mon esprit.. mais je me suis égarée. maintenant. Les défunts pleurent-ils ? Un rêve fait quelques semaines après la disparition de Grand-frère m ’a répondu : oui. une longue phrase en kabyle. les défunts pleurent. Pendant des mois. ils m ’ont soulagée ! C ’était comme si la mort annoncée de Grand-frère était dans un sens plus supportable que le fait d’avoir à l’apprendre à Yemma. à libérer son premier fils. Il vint s’asseoir sur un petit banc. dont il ne me reste que ces mots. elle devait être là et consentir enfin à rompre le cordon. Je reproduisis la façon dont ses paupières s'étaient abaissées comme le rideau sur une scène de théâtre. cette douleur. devant moi. Grand-frère Abdellah est mort. me demandant à voix haute : « Oh mon Dieu ! Comment. * . l’esprit confus. Ils pleurent à ma place. en français : « Ça ne fait rien. je décèle la mesure juste de ma langue maternelle. Ah !. sur un petit banc. Dans ce rêve. elle se confond avec leur matière toute faite de compassion. puisque c’était elle qui tenait les fils .. vais-je dire ça à Yemma ? » Tout à coup. je me suis figée. Je la ressens comme une émotion . je ne sais plus. je le sais.. Je répétai les « Ah !. après que le jeune interne de garde m ’eut expliqué que mon frère venait « d’attraper une vraie vacherie » et qu’il n’avait « plus que six mois à vivre ». et leurs chagrins sont plus désespérants que les nôtres. avait rempli la chambre. Yemma devait être présente : ne Pétait-elle pas de toute façon ? Donc.. se tenant de l’autre côté. dans leur profondeur insondable. elle avait répété. je n ’avais pas une grande photo de lui. amplifient mon sentiment d ’humilité à l’égard de la vie. elle. Aurait-elle été encore de ce monde. comment aurais-je pu le lui dire ? Non. soudain. Mais moi. à la pitié absolue. hébétée. nous cherchons à savoir. ces chants graves et ardents. l’effroyable vide qui. Demain. Et leurs larmes. celui qu’elle semblait avoir ligoté toute sa vie par sa souffrance..

mes jam bes se sont bloquées. à travers nos croyances et nos rites traditionnels. à l’instant. Comme ça au moins.. il s’est essuyé les yeux. Yemma chérie par-delà la mort. qu’est-ce qu’il y a dans cette bouteille ? . cela ne concernait que Grandfrère et moi. à qui. expliquer qu’il ne s’agissait pas de la simple croyance aux vertus d ’une eau sur laquelle un ccix avait prié et crachoté des années auparavant. Il m ’a trouvée assise dans le hall. qui se tramait depuis longtemps.. Tu sais. quelque chose de plus « grave ».... Viens. il est en paix avec son Créateur. Avais-je complètement oublié les rites dans lesquels je suis née. Abdenour s’est levé : « Il n’est pas trop tard. » Je me suis sentie comme prise en faute. mes mouvements.Oui. Avant de se tourner vers moi. peut-être même avant . Yemma me l’avait donné. je n ’ai rien fait de tel. « Voilà.. depuis les commencements. Mais au moment de franchir le seuil de la chambre. Alors que je commençais à lui raconter comment la chose était arrivée. J ’ai balbutié : « Quoi ? La profession de foi. Oh non. Téléphone à Mouloud. c ’est parfait! Tu vois. La mort avait tout figé. à deux pas de la chambre d ’où sourdait maintenant le mystère absolu. j ’ai répété. ce n ’est pas de l’eau ordinaire. pourtant.144 Quand cela s’est produit ce soir-là. nous allons la lui réciter tout de suite. ce flacon... ce flacon que je me dépêchais de dissimuler dans mon sac lorsqu’un visiteur me surprenait à passer ma main" mouillée sur le visage et sur la tête de mon frère. Etait-ce donc pour cela aussi que je tenais à ce que Yemma fut « présente » ? Quand la mort te surprend en exil. elle ne vient pas du robinet .' Tu en auras besoin. » Je l’avais pris surtout parce qu’il venait d’elle. J ’éprouvais une sorte de satisfaction à constater qu’en me laissant mener par ma sensibilité. .. à travers ses prières quotidiennes que je suivais avec une grande attention. et qui m ’avaient accompagnée jusqu’à l’âge adulte ? Comment n ’avais-je pas pensé à effectuer le geste primordial ? En me soumettant à la Loi par la formulation explicite de la profession de foi. Ensuite. » .. tout à fait sûr ! C ’est aussi un geste de foi. Qui aurait compris ? Il aurait fallu raconter l’histoire à partir du début (et quel début ? Le savais-je moi-même ?).. De l’eau. Il a reparu quelques minutes plus tard. » Je lui ai emboîté le pas. j ’ai repris mon récit : « J ’étais en train de lui essuyer le visage avec de l’eau. je ne peux pas. Abdenour est arrivé. et si vaillante par ailleurs ! * Il contenait donc de « l’eau bénite ». c ’est fait. Il s’agissait d’autre chose. C ’est comme si tu lui avais récité la profession de foi. Je m ’étais posée là sans savoir que faire d’autre. Ça ne m ’est même pas venu à l’esprit. j ’ai appelé Abdenour : « Abdenour. une espèce d’intrigue inextricable qui se poursuivait fatalement. il est mort. Une seule fois. où elle revêtait le visage de cette mère émouvante. puis. je lui ai demandé d ’appeler quelques personnes. C ’était des moments que j ’appréciais. je n’avais jamais pu dire : « Je t ’aime ».. comment expliquer ? Expliquer quoi ? Crois-le si tu veux. Oui. vers qui peux-tu te tourner pour lui demander ce qu’il convient de faire ? Qui peux-tu appeler à ton secours ? À quoi peux-tu recourir. en me disant : « Prends-le. . je me serais obligée à admettre l’inadmissible. de l’autre la « bonne façon » d ’agir. C ’est qu’il y avait la mort d ’un côté. et l’on m ’avait parfois demandé : « Dis. j ’avais fait les « bons» gestes avec Grand-frère. mes pensées. » Je l’ai remercié. sinon à ce que tu as toujours connu et que tu portes en toi ? J’avais toujours aspiré à la spiritualité du monde par l’intercession de Yemma. Grand-frère-là. Cela avait intrigué plus d ’un. Peu de temps après. elle vient d ’un voyant-guérisseur que Yemma avait l’habitude de consulter. Y em m a. au bord du néant. Alors. tu as fait exactement ce qu’il fallait faire. c’est tout. s’il te plaît. et je me suis mise à trembler comme avant. le monde tout autour. comme il avait son portable.Rien. J ’étais seule. et même. » Je ne voyais pas l’intérêt d ’en parler. je n’ai pas pu me retenir de le lui dire au téléphone : « Tu me manques. tout bas : « Je ne peux pas avancer. ma fille. des instants privilégiés où elle semblait résister aux assauts de ses infatigables « ennemis ». Abdenour m ’a interrompue : « Lui as-tu au moins récité la profession de foi ? » Je suis restée toute pantoise. » J ’étais rassurée. Sans consistance ni sol sous mes pieds. Abdenour m ’a dit d ’aller m ’asseoir et il a fermé la porte derrière lui.De l’eau bénite! Eh bien. de plus abstrait.Ah bon ? Tu en es sûr ? . » Je ne me sentais pas la force de l’annoncer moi-même à m es frères au pays.

dans un large pot à la forme rectangulaire et muni de barres en métal blanc. les choses que tu vis sans le savoir. en rentrant chez moi. J’avais oublié notre culture et ses pudeurs si subtiles. » Jusqu’à ce soir-là. répond le maître bouddhiste. C ’était comme si le voyantguérisseur qui l’avait donné à Yemma me faisait signe. d ’un voile qui n ’est pas fait pour la dissimuler. » . de but en blanc. c ’est que tout est lié du début jusqu’à la fin. je lui disais : « Grand-frère. ce flacon. En fait. j ’avais rêvé d’une plante verte. Quelques semaines avant. c’est en ne demeurant pas immobile et en ne luttant pas que j ’ai traversé le fleuve. et cela m ’apaisait au lieu de m ’effrayer. Je l’avais toujours posé bien en vue. * Ce soir-là. ô seigneur ? . J ’allais me coucher sans même dîner. Jusqu’à ces jours de désespoir. toujours dans le rêve. L ’expérience restait douloureuse. la nature pure. lorsque mon regard tomba sur ce flacon.. ses espoirs et ses rêves. Comme si. Oui. la sensibilité. Comment l’idée m ’était-elle venue ? Les médecins en étaient maintenant à parler de « phase terminale ». un peu comme si j ’avais traversé une rivière à gué . déracinent les arbres séculaires.Lorsque je suis resté à ne rien faire. j ’ai été emporté. Grand-frère ?. une volonté impérieuse qui me poussait à prolonger un fil tissé à travers des générations. j ’ai traversé le fleuve. j ’avais songé à le soigner en l’aspergeant d ’un certain produit. comme ça. mais elle avait désormais acquis une profondeur qui la transfigurait. une de ces rivières du pays kabyle. . C ’est vrai.. J’étais rentrée tout abattue ce soir-là. qui gonflent en hiver. La douleur elle-même devenait différente : ce n ’était plus un châtiment. J ’obéissais à une sorte de nécessité. et sans me débattre. tu t ’en souviens ?. Alors. n’est-ce pas... je me suis mise à invoquer les saints tutélaires du pays kabyle. qu’il s’écoule par les êtres pour les conduire à la réalité. peuvent-ils savoir quand elle se termine ? » Chaque soir. Pourquoi aurais-je été effrayée par ce qui se présentait comme une issue inespérée ? Je me sentais soutenue. au juste. Par quoi ? Par qui ? Le plus important dans l’expérience que je vivais avec mon frère. je passais en revue l’image de mon frère pour y déceler l’imperceptible geste. alors qu’en réalité. ami.. tu en auras besoin. et quand je me suis débattu. Je ne sais que faire d’autre. mais une souffrance consentie comme un accès ouvert à une plus grande compréhension. non plus une injustice. ceux-là. Seigneur. surtout. corps et âmes.. de le tourner dans tous les sens pour voir s’il ne s’y produisait pas quelque phénomène. Pardonne-moi si je me trompe. une sorte de cactus.. je me suis sentie ridicule à lui dire de telles balivernes. J’avais pris ce flacon comme je prenais tous les mots de Yemma. j ’ai coulé. par exemple -. mais pour en préserver la valeur. à leur propre réalité. alors. offerte depuis toujours. à tout moment. au cœur d’un hiver sans fin. Il faut aussi que le temps accomplisse son oeuvre. elle. Sauf que la comprendre requiert de la patience. je ne sais pas très bien. Le cactus était en piteux état. toutes ses pensées.146 À sa réaction. ami. tu le penses aussi. c ’était cette possibilité. et dont les eaux déchaînées inondent le monde.. je me rendais compte que j ’agissais suivant une logique. emportent tout. il n ’y avait plus aucun espoir. Ainsi. ami..celui des rêves. 147 En essuyant le visage de Grand-frère avec l’eau du flacon. dans son langage à elle . de ne rien penser par moimême en réalité. elle te révèle. » m ’avait dit Yemma. Voilà donc par où je suis passée. Ccerfa n Jeddi Behlul. Moi. Et elle parle aussi. mais je ne l’avais encore jam ais ouvert. mais auxquels je tiens : ils m ’aident à me rappeler d’où je viens quand je ne sais plus où je vais. Il m ’était arrivé de le prendre. tout racorni et infesté de parasites. portée. cette âme . Qui sait d ’où vient le mal ? Qui sait d ’où peut venir le remède ? Ce qui est sûr. voilà comment je me suis conduite : « Comment.Mais comment y es-tu parvenu. « Prends-le. pour décider que mon frère est à la fin de sa vie ? Que savent-ils vraiment du mystère de la Vie ? Peuvent-ils seulement dire quand la vie commence ? Et comment. L ’âme a ses secrets..Sans rester à ne rien faire.. cette eau vient d’un ccix. Ou alors. une pensée qui opérait en dehors de moi. ses peurs et ses angoisses. je pensais : « Mais qui sontils. sur une étagère. n ’est-ce pas ? Elle est voilée. de cette sérénité que l’on atteint quand nos actes s’harmonisent avec ce qui nous inspire en notre âme. serein même. tu rêvais au printemps ! J’ai fini par admettre que je me forçais à entretenir l’espoir. de pouvoir insérer les événements dans un ordre donné. Au comble de mon désarroi. j ’avais le sentiment d ’agir au gré des événements. guidée. l’infime mouvement qui pouvait me laisser croire à une amélioration de son état.. as-tu traversé le fleuve ? demande le disciple. Yemma le faisait. Ce que je vivais me semblait cohérent. . à côté de ces objets divers et sans valeur.

ou allongés sur les tapis. Je suis avec toi.. A quel moment ? Tout à coup. J ’ai l’impression qu’il y met toutes ses forces.. Rien autre que ceci : Saassi. Mes yeux se fixent sur le visage de ma cousine Saassi. hagarde... Ses lèvres remuent. c ’est moi aujourd’hui. Je n’entends plus aucun souffle. incapable de me poser. puis sur celui de Malha. le temps est passé.. mais qui n ’apparaît toujours pas ! Je me penche par-dessus la rampe qui donne sur le grand salon. Lamana tebbwecj Bab-is (La chose confiée est rendue à son Propriétaire). il y aura du monde autour de toi. pas du tout inquiétant.. Le cercueil. Je ne peux pas me reposer. et c ’est comme si je sortais d ’un rêve. Tout à l’heure.. il s ’arrêtait de respirer. mais je continue de parler. dans les chambres ou dans les couloirs. sans quoi. Grand-frère. à cette minute même. merci. d’autres semblent assoupis.. par moments. j ’attends que sa respiration reprenne. Pendant quelques secondes.. j ’entends son regard me dire les mêmes paroles. je m ’y plonge dans l’espoir éperdu qu’il me sache vraiment avec lui. c ’est moi il y a dix-huit ans . Courage ! » En cet instant précis. Le visage de mon frère à travers la minuscule vitre. N ’aie pas peur. Parle. tandis que. cette détermination qui s’en dégage !. règne maintenant un étrange silence. Mais ce soir-là. Saassi. Sur mon visage aussi. Les derniers jours aussi... Mais pourquoi suis-je troublée à ce point ? Et qu’est-ce que je vérifie ainsi ?. Dis un mot. là. ça n ’a pas voulu reprendre. je ne les ai plus entendus. exactement les mêmes. Je ne veux pas m ’asseoir. comme si je percevais l’urgence de l’instant : « Me voici. Certains bavardent tout bas. La dernière fois où il était passé chez moi. Je dois m ’en aller. « Viens te reposer un peu. Il m ’avait répondu : « Pas le temps. Malha. sa sœur plus âgée. Dormir là. ferme mais paisible. la tête sur leurs bras croisés. » Je m ’efforce de retenir son regard. Le temps sans vergogne a bien imprimé son empreinte sur le beau visage de M alha . Je suis saisie. Leur ressemblance me trouble. Les paupières s’abaissent. Quelques visiteurs occupent encore les sièges tout autour du cercueil et le long des murs. Ce regard. Le début d ’une Eternité. Et cette puissance. Je les dévisage longuement l’une après l’autre comme si je vérifiais quelque chose. Tu n ’es pas seul. Cela dure une minute. je vois. Fais attention.. d ’autres à l’étage. tu vas tomber d’épuisement ! » me disent mes cousines.. Confusion : pourquoi suis-je ici ? Pourquoi tout ce monde réuni ? Que signifie cette drôle de n u it? Et Yemma que j ’attends... et puis. fais un geste et je comprendrai.. je t ’en prie. les officiants sont partis. c ’est Malha telle que je l’ai connue autrefois.. il a abîmé ses traits fins. cet ultime regard est tellement expressif. trois heures du matin ? Les dikr se sont peu à peu éteints.. terni son expression si gaie. 17 Quelle heure est-il ? Deux heures. Et ce silence. Ses yeux sont animés d ’un regard intense qui rencontre mon propre regard. Je reprends ma lente déambulation. Je suis toute dans ses yeux. assis. si rayonnante de jeunesse. Les femmes se sont regroupées dans le petit salon... Je t ’écoute. Dans la maison. avec précipitation. je l’avais invité à manger ou à boire quelque chose.148 C ’est à ce moment-là que ses paupières se sont soulevées. . Je ne crois pas à sa mort. une longue minute. Quoi ? Q u’y a-t-il ?.

Recherche toujours la pureté. La douleur monte en moi comme une fièvre. tu n ’es pas seule . Voilà que l’envie me prend de hurler encore. retenir cette nuit qui va s’achever pour laisser venir le jour où l’on mettra sous terre mon frère. pourquoi ne pouvions-nous pas te parler normalement ? Pourquoi riais-tu de bon cœur avec les autres et rarement avec nous ? Que t ’avions-nous fait ? » Comme je me leurrais à penser de la sorte ! Il nous inspirait une terreur irrationnelle. . tout bouffi de colère. par sa sensibilité. où mettait-il toutes ces montagnes de choses tues ? Ce silence retentissant.. Yemma. beaucoup voudraient te rendre visite. même quand il ne remplit qu’un coffre de bois.. tu n’as rien d ’autre à faire ! » Malha et ses vieilles croyances magiques. garde ton cœur compatissant. ce n ’est pas à toi de balayer ! D ’ailleurs. Je demande l’heure : pas loin de cinq heures du matin. « Grand-frère. Il était habité. Yemma disait qu’elle était « habitée ». invincible. comme s’il était le cœur de cette maison.. je ne serais pas surprise. assourdissant. une tristesse figée sur mon cœur qui bat très fort. tout comme autrefois. Me permets-tu de leur dire qu’ils peuvent venir ? lui ai-je demandé tout au début de son hospitalisation. Je suis comme déçue. ils sont les bienvenus ! M ’as-tu vu renvoyer quelqu’un une seule fois ? » À sa manière. Grand-frère ! » Et je m ’éloigne. tout est triste.150 Ce silence lourd de tout ce qu’il n ’a jam ais pu exprimer. elle lui disait d’une voix grave : « Il n’y a de dieu. Ils t ’ont choisie. mais lui-même n’y était pour rien au fond. Toi. tant il se montrait insaisissable. les Saintsgardiens sont avec toi. quand. parents. tes mains ouvertes.. espèce d ’étourdie. Nos parents eux-mêmes devenaient muets. sortez-le de là. entier. Va t’asseoir. Je remarque les nombreuses lumières. ce n’est vraiment pas sa place ! » Je regarde longuement le visage de mon frère. Je lui aurais posé la question tout de go. après avoir entendu sa nièce lui raconter ses rêves prémonitoires et d ’autres visions tout aussi surprenantes. par Dieu ! Il n’était qu’endormi ! Allez. par sa vérité tout entière. poussé par quelque chose sur lequel il n ’avait aucune prise. la simplicité. Elle passe des rires aux larmes et des larmes aux rires avec une . sa candeur aussi troublante qu’agréable. vide mon corps. ma fille. tellement rigide qu’aucun de nous. il s’était enfermé dans une cuirasse d ’autorité tellement dure. lorsqu’il revenait à la maison. qui l’entraînait dans une vie cahotante. Je balaie dans tous les recoins jusqu’à ce que Malha se jette sur moi : « Q u e fais-tu là. Grand-frère aimait l’ordre. » Malha a suivi les conseils de Yemma. Alors. Il était dans l’excès par son intelligence. toute cette poussière !. Je pourrai le dire moi aussi. ne méprise pas cette faveur. Va.. de peur de sortir un mot qui l’irriterait et le ferait partir comme il était venu. toujours ce même silence angoissânt qui l’entourait. par sa modestie. Je descends près du cercueil. frères et sœur. tellement il avait tendance à dépasser la mesure en toutes choses... sa simplicité dans la joie et la douleur. Je veux briser ce silence qui m ’écrase. « Dis. quelque chose qui le dominait. préservez-nous ! Donne-moi ce balai. tout est recouvert de terre. Je crierais simplement : « Venez voir ! Je le savais. Elle savait de quoi elle parlait. En sa présence. « C ’est donc ainsi. comme Guy de Maupassant dans un de ses romans : si mon frère péchait. le couloir d ’entrée.. d’une tristesse froide. elle aussi. de poussière apportée par des dizaines de pas. dis ? Et même s’il le faut.. il s’était blindé . Je n ’entends plus que lui. il ne se passera rien. Pourquoi nous terrorisait-il ? Je voulais le lui demander. Combien de personnes sont entrées dans la maison ? Le sol carrelé du salon. Il n ’était ni haut ni large. la propreté. par sa droiture. Tout est illuminé. Elle a su conserver son innocence. par sa gouaillerie. c ’était surtout par ses « qualités abusives ». Si les gens veulent venir. nous nous tenions tout cois. Comment supporter de la voir sans rien faire ? Je me mets à la recherche d’un balai. ne pouvait toucher son être véritable.. ?! O h ! Saints-gardiens. Malha. il ne manque pas de femmes dans la maison pour balayer. ce silence qui l’accompagnait persiste. mon cœur déchiré. par sa lucidité. tout mon être disparaît dans le silence pesant qui a subjugué la maison. Personne n ’osait desserrer les dents.. Je le verrais bouger la tête. Ne la crains pas non plus. inflexible et irascible .Tu me prends donc pour un monstre ? m ’a-t-il répondu. il était pourtant une espèce de « monstre ». est-ce bien le moment de balayer. par son rejet des faux-semblants. impénétrable. par son indépendance. Même quand il est réduit à l’état de. mais j ’attendais qu’il fut en état de m ’entendre. claire et précise .. ses yeux s’ouvriraient.. * 151 Ma tête est vide. En réalité. J ’attends tout de même. tout en l’enchaînant en luimême.. Il ne se passe rien. Toujours rien.

la vie n’est peut-être pas finie pour moi. à leurs chants pleins de ferveur. elle nommait tous ceux à qui elle la dédiait. par fierté aussi. l’enfant était déjà mort. Y ehya.152 aisance stupéfiante. Elle est restée entière. lorsqu’elle faisait une offrande. Nous étions seuls. Malha représente un mystère qui me fascine encore. de pousser un youyou. » Donc.. levaient la tête et lançaient des youyous de triomphe. Mamma Laali a dû faire un grand détour avant d’arriver à la maison. Pourtant. à leur contact chaleureux. Au fait. par eux. cet enfant. son regard vide. un de ces liens évidents que je ne voyais pas avant. Je le voyais devenir tout bleu. sous les yeux des vieillards. « Ma sœur. De nouveau. Je me retiens de lui répondre : « Sommes-nous obligés ? » L ’heure est venue de monter à At-Rbah. M uhend-u-Yehya. des femmes et des enfants. ou quand ils venaient jeter là les corps de ceux qui les avaient bravés des heures durant dans le maquis. elle aura bien des bonheurs . Les Kabytchous feront la fête. Comme Yemma. J’ai des enfants. moi aussi. c ’est tout ce que je peux faire ! me dit-elle. le village de mon père. Je tourne en rond. Je l’ai toujours admirée pçur la confiance qu’elle mettait en la vie. Et Grandfrère ne l’a pas oublié. « Je mourrai pendant l’Aïd. Je songe à ce frère que je n ’ai pas connu. dont l’existence n ’a duré que le temps d ’être étranglé par le cordon qui l’avait nourri neuf mois durant ?. Nos yeux se croisent et se fuient aussitôt. Ainsi clamaient-elles à la face des vainqueurs la grandeur de leurs hommes morts . cette porte. Il devait avoir un peu plus de trois ans lorsque naquit Yehya. La maison se réanime peu à peu. Mais le voisin l’avait condamnée. Yehya. j ’aperçois un de mes frères. Il faudra retrouver sa tombe. » C ’est encore un lien entre Grand-frère et notre histoire familiale. Elle n ’avait que son jardin à traverser pour atteindre la porte en planche que ton père avait aménagée pour elle. avivent ma douleur comme le couteau dans la plaie. » 153 Et. ou de se labourer la figure de leurs ongles. ses poids et ses légèretés.. sans bruit ni voix... Et Dieu qui nous regardait.. elle vient.cette vieille femme que vous appeliez “Mamma Laali” . J ’appelais Tajenuct à mon secours . la facilité avec laquelle elle trouvait à plaisanter au moindre prétexte. Que Yehya mourût aussitôt né. notre village où nous avons notre cimetière. Je ne l’ai pas vu longtemps. j ’étais seule.. son calme. * Je n ’ai pas vu le jour poindre. on va et vient de tous côtés.. À mes yeux. * Pendant la guerre. la « fête » continue. Par moments..je le souhaite de tout mon cœur ! Aussi ses cris de joie ne doivent-ils pas être contaminés par la mort. au lieu de s’effondrer. je me sens consolée. tes frères et toi. et ce jour-là. j ’espère encore. ces trois êtres portent toute la profondeur de la culture kabyle . les épouses et les sœurs. Je me suis toujours demandé d ’où elle tirait sa foi infinie. lui non plus. * Un long youyou retentit au moment où le cercueil franchit le seuil de la maison.. » Les enfants de Malha ne sont pas encore mariés . Elles me font une place entre elles et. quand les soldats français abattaient un homme sur la place du village. pour sa finesse. Elle le fait par affection pour son cousin. Si Dieu veut. lui et moi... Je remarque son visage creusé.t ’en souviens-tu ? C ’est elle qui vous a fait naître. mais j ’ai toujours son image devant les yeux. les mères. sans manquer de le citer : « Cette part pour Yehya. ils incarnent son essence riche de toutes les possibilités. à leurs voix prenantes. comment elle arrivait à être si sérieuse et si spontanée tout à la fois.. sa mystique. Malha le reprend d ’une voix hésitante. Dieu lui pardonne. Tout à coup. Malha invite sa mère à chanter des dikr à côté du cercueil. où est sa tombe ? Je me rappelle Yemma m ’expliquant : « Le jour où il est apparu. Moi. tant elle me paraît se tenir au plus près des sources. Il faut monter. resserraient leurs ceintures. malgré ses deuils. Mouloud dit : « C ’est l’heure. » Mon cœur se crispe. Quand elle est arrivée enfin. » Quel péché a-t-il commis. sa démarche pesante. à son tour. Je me répète avec une étrange satisfaction : « Y ehya. d ’un pas lent et silencieux. comme Grand-frère. ces youyous me transpercent l’âme. cela n’avait pas d ’importance : il existait dès lors qu’il avait reçu son prénom.

elles unissaient leurs cœurs pour retenir le ciel de tomber. . Mais par-dessus tout.) Nous atteignons Taxuxt. Comme le dit Ali Recham : N ekw n i yesdukel-ay yiçle$. * Cette fois.. Il était indépendant de façon absolue. Elles « youyoutaient » à la vie. Ils y sont parvenus grâce à ces « chemins des Français ». c ’est mon frère cadet qui vient s’asseoir près de moi. Les rêves nous séparent. le système tribal. Car l’homme dans ce cercueil n ’est pas un homme ordinaire.. Rien n ’entamera jam ais leur capacité à se redresser.celui des Kabyles -. aucune mort ne détruira leur détermination à perpétuer la vie. De cette façon. aussi constructive soit-elle. comment peut-on s’opposer à un mode d ’être et de penser tout en continuant à le faire sien ? Il est vrai que l’esprit de la tribu. n ’en finit pas de grimper. Nous montons au « pays ». dans l’ambulance. vraiment malade. aux (Le sommeil nous rassemble. un autre pays. à telle enseigne qu’il n ’a pas formé sa troupe de « partisans ». (Comme si d ’un côté. On pourrait dire aussi bien que ces femmes hurlaient comme par un réflexe de survie. allant ju sq u ’à refuser toute position d ’autorité. (Je comprendrai plus tard : en fait. Surtout. se défendait d’aimer l’âne juste pour faire comme tout le monde. suivis. au-delà de leur diversité. à même d ’éveiller leurs semblables. inoffensive ou dangereuse. C ’était un combattant lui aussi. c ’est un barrage d’eau. je sens. ne sors pas du lot. Cependant. donne à ma douleur une dimension inattendue. il se montrait sans complaisance pour les universitaires qui ont une grande idée d ’eux-mêmes. la plus grande réalisation locale des dernières années. Je m ’étonne de voir que nous longeons une grande étendue d ’eau bleue : allons-nous au village en passant par le bord de mer ?. Tu peux affirmer ta différence. de styles ou de couleurs. Tout de même. qu’elle fût petite ou grande. Lamasna ferqent-ay tirga. ne secoue-t-elle pas ses flancs ?) et les ravins vertigineux. pour ne pas sombrer dans le désespoir. un pays lointain. Une fois encore.154 en martyrs.. tortueuse. Grand-frère. me soulève par-dessus les têtes. . 155 L’injonction est on ne peut plus claire : « Pense et agis comme tout le monde. obtus. Tout le pays est traversé de long en large par des centaines de routes comme celle-ci. un homme de valeur qui mérite ces youyous exceptionnels des femmes mûres. mon cœur se gonfler d ’un sentiment de fierté. En cela. Ce qu’il combattait ? . adulés par la masse engourdie par des siècles de tribalisme rigide. et en bien d’autres aspects de sa vie. Quelques hommes en uniformes bleus contrôlent l’embranchement des routes menant aux Ouadhias.) Ceux-là rendaient malade mon frère. l’Algérie. comme on les appelle encore. mais dans le groupe ! » Les justifications sont nombreuses. d’égalitarisme tyrannique qui ne tolère aucune singularité. il m ’a souvent fait penser à Juddi Krishnamurti. je pense avec une profonde tendresse aux femmes kabyles. entraînant les autres dans leur fourvoiement. tandis qu’ils errent d’illusion en illusion. de ne pas les contredire ? Or. c ’est avant tout cette espèce de conformisme. cours lui chercher de l'herbe !) Mais il ne devait pas l’ignorer. avec ces youyous qui signalent la sortie du corps de mon frère. à Tassaft. à nous voir pris entre la montagne vivante (de temps en temps. Sa propre bêtise n ’échappait pas à son esprit mordant. Je tente de comprendre. qui légitiment la règle. par ailleurs. selon le mot courant. devance-les. Je retrouve mon ancien malaise. Comment y résister ? Cela me remplit. il y avait ce « pays » . provoquer leur haine. Enfin.La bêtise ! Il la dénonçait sous toutes ses formes. zwir-iten. Ce sont les Kabyles eux-mêmes qui parlent de cette façon. Inutilement. lui. et ils se plaignent. abrutissant. par conséquent.. rub bucc-as-d! (Quand tous les gens du village adorent l ’âne. Elles ont été construites par les « indigènes » sous la direction des colonisateurs impatients d ’atteindre enfin le cœur de ce pays hostile par nature et réfractaire par atavisme.. attirer sur lui l’attention de ses congénères et. les régimes totalitaires exigent-ils autre chose de ceux qu’ils oppriment que ce devoir auquel chacun est tenu. par la même occasion. lui qui avait plus d ’indulgence pour les autres que pour lui-même. d ’être étrangers dans leur propre pays !) Très vite. moi aussi. quand il constatait comme ils étaient écoutés. Ah ! Que ne lui a-t-on pas rappelé la parole des anciens : M i ljemm len at taddart ayyul. de l’autre le reste. ceux-là qui se croient éveillés et. me comble. c ’est ce qu’on dit selon l’habitude. la route étroite. cet adage qui semble conseiller l’hypocrisie et la flagornerie comme une règle de conduite à laquelle chacun doit se plier pour ne pas se distinguer par ses propres opinions.

Nous ne l’avions encore jamais vue. sans même nous avertir.. des Ouacifs. . c ’est une affaire de famille. captivés jusqu’à l’émerveillement. vers l’âge de quatorze ans. Depuis des semaines. Certains étés. elle m ’apparaissait comme une femme kabyle ordinaire. la bonté de partager avec toi les heures difficiles.. Mais ce moment inoubliable où Yemma et sa sœur purent enfin mêler leurs larmes et leurs rires. quand ils devaient venir. des avalanches de souvenirs. au lieudit « Atranci » où se croisent les routes de Tizi-Ouzou.. Nous roulons en direction de T assaft Quelques voitures nous suivent. J ’éprouve comme une solitude subite. pour répondre à notre insatiable curiosité. d’autres hommes en armes. un service de mécanique automobile et. Comment vais-je supporter les heures qui viennent ? L ’appréhension me broie. des jours dont je me délectais.. mes 157 jeunes frères et moi. simplement ordinaire. on ne peut manquer de voir qui monte au village et qui en descend. C ’est comme ça partout dans le pays. De là. mes frères et moi. quand. C ’est dans ce village que j ’ai commencé. de Tassait et de Bouira. quand il fallait laver le gros linge. nous nous fîmes à l’idée qu’elle existait. les faux barrages étaient fréquents ici. Nous l’écoutions. dans cette terre dont nous avions été longtemps tenus éloignés. j ’ai peur. Pour la première fois. sans savoir qu’ils ne reviendraient plus jamais.. Pour la première fois. elle se mettait à évoquer leur enfance. tout s’agite en dedans. que nous aussi. Mais d ’hier à aujourd’hui. En regardant Yemma bavarder avec sa sœur et les autres femmes du village. faites que ma raison ne se renverse pas ! Au fond. le cœur. Et un jour. une vraie tante. des pensées décousues. Peu à peu. Seul le sang pleure. et voir la fosse béante qui recevra le corps de mon frère. Nous étions des enfants en mal d’ancêtres. et que ce passé plongeait ses racines là. croyez-moi. invraisemblable. Mon attente n ’a pas été déçue. Ce ne sont que des gardes communaux. nous venions de loin dans le passé. une habitation.. apparaît tout d’un coup « Le garage ». Je me souviens d’un autre chemin plus discret. Un peuple en guerre contre lui-même : qu’espère-t-il encore ?. tel vieil oncle ou telle grand-mère dont l’image toute pleine de gentillesses continuait encore de l'attendrir jusqu’aux larmes. monstrueuse. il nous aura fallu l’espérer longtemps. Des visions. Â la fin. elle disait : « Vous avez une tante. de Yatafène. Oh ! Saints-gardiens de ce pays. j ’allais passer quelques jours chez ma tante . Ces hommes.Calme-toi. le réclamer souvent à cor et à cri avant que nous puissions le vivre. le sang fidèle qui a la patience. Elle comprend une épicerie. A un tournant. qu’elle avait des liens de parenté avec beaucoup d ’autres. je n’ai jam ais eu peur que de cela.. la vie au village qu’animaient. je vais voir pour la première fois la tombe de Yemma. je la découvrais sous un jour nouveau. comme cela. les travaux et les fêtes. « abrid n tqabuct » (« le chemin de Tqabuct ») . avec leurs sinistres engins en bandoulière. n ’est-ce pas ? Ils vont nous arrêter. Je me dis que les gens sont venus quand ils voulaient. Mon cœur bat à fendre ma poitrine. Yemma ne faisait que parler de sa sœur. intéressés. elle eut pour nous réellement un visage. mes enfants ! » Nous ne demandions qu’à y croire. Maintenant.156 At-Yanni et aux Ouacifs. nous le prenions pour aller aux champs ou à la rivière. je le sais : je n ’ai peur. Quelques kilomètres plus loin. Je me tourne vers mon frère : « Mouh. une bâtisse élevée au bord de la route. après avoir été entourés tous ces jours noirs. ce moment incroyablement bouleversant.. j ’ai compris que notre famille n ’était en rien différente des autres familles kabyles. à elle et à sa sœur. cette tante qui faisait irruption dans notre vie. c ’est un barrage. Avant. depuis Paris. à découvrir enfin l’histoire de mes parents. où étais-je donc? Soudain. Les lieux me sont familiers comme si j ’étais là hier. au-dessus. au rythme des saisons. au pied du chemin qui mène au village. d ’une peur brutale. le sentiment d’être abandonnés. de l’autre côté du village. Que n’astu pas vu ! » Nous passons sans encombre. me rappellent que le pays n ’est pas encore sorti de la géhenne. Je vais me retrouver devant les tombes de mes parents. .

plantant là le chanteur tout surpris. tu t‘es dérobé. J’ai vu le crapaud sur ta boucle de ceinture. qui révèle l’appréciation de mon frère quant à ce « renouveau culturel » imaginaire auquel bon nombre de Kabyles croient.. devant l’importance accordée à ce qu’il appelait le « crapaud ».. et que les jeunes brandissent comme une arme à la moindre manifestation. il fulminait rien qu’en entendant ces mots considérés comme « berbères authentiques » (« idles » n ’en est-il pas un également ?) ou ces formules creuses auxquelles se cramponnent certains pour afficher leur identité culturelle telle qu’ils la voient dans le rétroviseur de la mythologie amaziyiste.. derrière le cercueil soulevé par des dizaines de mains.18 Je descends 'de l’ambulance. moi pas.Quoi ?. on peut lire : Idles maCCi d afefcid (La culture. il croisa à nouveau le chanteur : « L ’autre jour. Sur une grande banderole accrochée à l’entrée du village. Quelques semaines plus tard. lui. L ’anecdote suivante suffit. ce qui me surprend. ce que cela veut dire. et dans lequel ils se complaisent. Je l’ai dit. Tu fais partie de ceux de la fourche. en revenant de l’atelier en compagnie de Tahar Slimani. une voiture s’arrêta à sa hauteur et un homme en descendit. Par conséquent. Et il poursuivit son chemin. et toi. Un jour qu’il marchait seul. plutôt que de reconnaître leur pitoyable réalité. Q u’est-ce que cela veut dire ? . ce n ’est pas la fourche ). je me suis arrêté pour te serrer la main.. nous . et qui tenait à le saluer. Il n ’était pas dans la mouvance de ceux qui voudraient réduire la culture kabyle à ce symbole en forme de deux tridents accolés qui trône partout aujourd'hui. C ’était un chanteur célèbre qui avait repris (avec son accord) quelques-uns de ses poèmes. mais je ne tarde pas à en comprendre la raison. « Ce n ’est pas nécessaire ! » lui dit mon frère. Il enrageait. les jeunes de mon village ont tenu à répercuter comme en écho une pensée de Grand-frère. On l’attache sur une civière à l’aide d’une corde. Par cette inscription qui m ’inspire un vague sentiment de soulagement.

ne servent que leurs promoteurs.Tu es fier. sa pensée évoluait. Décidément. Les raisons de ce désenchantement généralisé ne devaient pas être purement externes. Pourquoi ? Peut-être parce qu’il n ’était pas de ceux à qui les parents répètent dès leur jeune âge : « Tu seras le meilleur parmi tes pairs. N ’allait-il pas jusqu’à l’exiger de ceux qui le sollicitaient pour participer à leurs projets : « Oubliez-moi ! » Sa décision était définitive. ce qui l’enchantait. lui. ce qui. de paix et de raison. pourquoi parlez-vous au nom de tous les Kabyles ? Qui vous a élus pour nous représenter ? Vous nous déshonorez. tu n ’es pas fier de ce que nous faisons.... savez-vous ! . mon fils. alors qu’il était à la veille de soutenir sa thèse de Doctorat à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. retourner à l’école ! A d yrey di lakul Tura abrid-iw idul Haca ass-nni m i neggul Tuyalin. c ’était sa rage expulsée. D ’ailleurs.) . homme de sens. » Oh non ! Il n ’a pas été nourri par le chant des mères comblées. ce qui aurait laissé penser qu’il avait une haute idée de luimême et de son travail. Il ne cherchait pas à exister pour sa propre personne. l’effort constructif de chacun. si mon frère « brillait ». trahi dans ses attentes. l’empêchait de couler à flots avait cessé d ’exercer sa magie.la fidélité à lui-même. enveloppe. Et cela est vrai d ’un bout à l’autre de son existence. il n’attendait rien. Mais là n’est pas son moindre paradoxe !) Il en avait gros sur le cœur. le plus fort ! Tu iras loin.. il le leur disait. Comment. Il avait été irrémédiablement déçu. J ’étais content d ’être là . c ’était surtout par sa modestie. cette précieuse berceuse qui. comme ça au moins. C ’est pourquoi il préférait le travail solitaire. Avait-il jam ais espéré récolter les fruits de son travail ? Il n’avait rien à vendre non plus. Il prenait soin de distinguer les ambitions personnelles des besoins culturels pressants de son peuple. Lui. Ce coup terrible sur mon épaule. poétiques et autres.Alors. Par qui ? Par quoi ?. mais rares étaient ceux qui l’écoutaient. humaniste convaincu. Il était mécontent de ses premiers textes. Moi. (Soit dit en passant.. le plus grand. tous les jours.. Grand-frère s’inquiétait plus de se maintenir en équilibre que de s’imposer ou de se valoriser. Avec un tel caractère. ne cherchant ni à attaquer ni à séduire. ni critiques ni éloges. En fait. pour reprendre le mot de Sartre. mon frère se tourna vers Tahar et lui asséna un coup sur l’épaule. étant un des 161 traits les plus saillants de sa personnalité. dans le fond. et de la tenir. dans cette clandestinité pour laquelle il avait finalement opté. . allant jusqu’à les qualifiait de « bêtises ».. étaie et nourrit le petit être. parce qu’il était tout d ’une pièce.. eammi Tahar ! » Tahar se souvenait encore de la violence du coup : « Il était furieux comme je ne l’avais jamais vu.pourquoi ne pas le souligner ? . Il voyait les Kabyles marcher sur la tête . je suis fier d’être un Amaziy. aurait-il pu approuver ce militantisme guerrier ? Ce fut ainsi sans doute aussi.160 n ’avons rien à nous dire. dans une large mesure. celle qui aurait pu la lui chantonner était dans une position précaire. parfois tout est joué avant même que rien ne commence. Il se contentait de tracer sa propre voie. sa façon de mourir même témoigne de cette adéquation totale à lui-même.. parce qu’il restait fidèle à ce qu’il était . tandis qu’il rompait avec un militantisme borné dans ses vues.. Or. Tu es le plus beau. cette rage qui l’aurait rendu malade pour des jours. comment pouvait-il composer avec les tartuffes ? Mais il ne cherchait ni à les défier ni à contester explicitement leurs méthodes. fumeux dans ses objectifs et . Un jour. » Muljend-u-Yehya récusait les images et les symboles mystificateurs qui. ( J ’irai à l ’école Longue est ma route J 'a i fa it le serment De ne plus y retourner J ’irai ci l ’école. comme ça. blessé. il ne l’aura pas emmenée avec lui. tu deviendras quelqu’un qu’on admire et qu’on craint. Cette douce. par lequel une culture exprime son génie créateur et se fortifie par-là même. c ’est bien connu.assez belliqueux. dans sa vie quotidienne comme dans son œuvre. De toute façon. il refusait d ’être un « leader » et il espérait être entendu. Etant constamment aux prises avec ses propres limites. sous la direction de Germaine Tillion. d z z u x uya?iç}m’ara ib e d d y e f ugudu n leybar !» (De la fierté du coq quand il se tient sur un tas de fum ier /) » Avant de s’éloigner d’un pas rapide. « Va en paix. se tenant à tout moment au bord du gouffre. y e jje z uqessul A d yrey di lakul. intègre et si sensible à la trahison.

une salve de youyous retentit de nouveau. de courir après elle ou de discourir sur elle. Persuadée. et percevoir les droits d’auteur auxquels il pouvait prétendre. de tenir de la terre ingrate. il n’y a pas eu de ces youyous de joie qui. que naissent et mûrissent les plus belles œuvres. accueillent habituellement un garçon . finit par te rendre fou. que des rêves de marchands. les plus vraies.162 À la reconnaissance académique. il avait des biens . un fils de préférence. À sa naissance.. plus généralement. Il y a là une leçon . Il était libre.. il ne voulait rien posséder. elle mérite qu’on s’y attarde : Muljend-u-Yeljya ne luttait pas pour la liberté. j e me serais enfui Ils ne m ’auraient pas rattrapé Je n ’ ai pas voulu naître Pardonnez-moi. elle fut au service d ’un clan puissant pour qui il était plus facile de la croire stérile que d ’avouer la défaillance d’un de ses mâles. Combien parmi ceux qui se targuent d ’appartenir au peuple des « Imaziyen » (« hommes libres ») sont réellement capables de vivre libres ? La question peut être posée. la plupart du temps. s’évertuant à vivre presque en ascète.) Amaacahu. autrement dit. au lieu de l’imaginer. de cette méchanceté gratuite.. chez les Kabyles. ce qui constitue la condition sine qua non de toute œuvre de création : n’est-ce pas en dehors des cadres autorisés. plusieurs fois visité par la mort. les plus originales ? Il n’avait de compte à rendre à personne. voilà. si elle ne te tue pas. Il ne devait . et je ne peux me retenir d ’y mêler le cri de mon chagrin : « Oh ! Grand-frère. supportait brimades et vexations. Mais. Aussi. (Il était une fo is. ni personne d’autre qui se serait soucié de l’enlever à la servitude d ’une maison dans laquelle. c ’était du temps gagné à éprouver la liberté au quotidien. C ’est qu’il désespérait d ’avoir une progéniture.un premier-né.. il a préféré la clandestinité dans laquelle il trouvait une indépendance complète.. elle finira par le comprendre. Il aurait pu les faire reconnaître officiellement comme étant siennes. leurs sujets à leurs pieds . Il ne devait pas être. il l’a toujours su : Ur tezfim ara kw en w i A s m i yi-d-tegga yem m a MaCCi nniqalint terwi Uqmey-asen ssalima.) Elle n’était pas loin de la trentaine lorsqu’elle parvint enfin à se libérer de la tutelle éprouvante d’un premier mari de plus de vingt ans son aîné. bête et féroce qui. ( Vous ne savez pas Le jo u r où j e suis né On a frô lé le drame Je leur ai fa it un cinéma. elle obéissait à tous. pour reprendre son expression. répondait aux caprices du dernier morveux. on ne la gardait que pour ses bras solides et ses mains adroites. (Ah ! La vanité de ces hommes !) En plus. Elle n ’avait plus ses parents. Et cela. Il l’aura quand même payée très cher. Lukan ufiy adrew ley Ur cikkey ara a yï-d-fffen Ur byiy ara a d-laley Sem m eht-iyi a y iljbiben. d ’amertume.. A sa naissance donc. S ij ’ avais pu. elle endura son Tandis que le cortège amorce la montée vers le village juché sur sa colline. que le « minimum vital ». des biens de paysan reçus de ses aïeuls habiles à faire fructifier leurs parcelles de terre et leur argent amassé sou après sou. Pour lui. Pendant de nombreuses années. elle aussi. surtout. et cette liberté à laquelle il tenait par-dessus tout impliquait le refus de s'attacher à ses propres œuvres. et. Alors.. courbait l’échine. il ne l’ignorait pas . « Mérite ce que tu rêves ! » * 163 pas naître. à nous tous qui n’avons. am is. comme le dit Octavio Paz. Des larmes de souffrance . il ne cherchait pas à découvrir la manière d’être libre. pourquoi ? » Pourquoi ? Mais je viens de le dire : il était prédisposé ! N ’est-ce pas encore assez clair ? Alors.. de ce fiel dont seuls les humains ont le secret de fabrication. spécialement à ceux qui rêvent le sceptre dans leur main. il a tété les larmes de sa mère. Elle était la troisième ou la quatrième épouse. cette liberté arrachée à sa propre personne avant tout.. dans les marges. des larmes toutes souillées de colère. qui lui aurait permis d’éviter la pire des choses : l'extinction de sa lignée..

. Au moment de servir la viande. Ses sens se troublaient. Et puis. Il la roua de coups.. tempêtait. elle revint dans la maison de son père. Une année après. vois. avec eux. Là. Mais il ne manquait pas de cœur. Je vais te remmener chez tes parents. je vais mal. Emmène-moi voir un docteur. des œufs. à genoux au milieu du patio. Elle était de trop. selon la 7 Tamnafeqt : épouse qui quitte le domicile conjugal sans être répudiée . La famille voulait la répudiation de la mère et rien d ’autre. . maudissait ce jour particulier. toutes ces bonnes nourritures qu’on donne habituellement à une femme dans son état). Quelques mois plus tard. comme tout le monde en cette époque de guerre : les gens avaient faim et froid . un garçon encore. la malfaisance des tinutfii? ! Des années s’écoulèrent. Le jeune père finit par réagir. Ce n ’était pas du tout ce qui avait été prévu ! La famille recherchait une domestique pour s’occuper de la maison. le père tendit le plat au chef de famille. Son sang s’en allait par flots tandis que son esprit s’égarait dans de sombres pensées. dit-elle un soir à son époux. Il se résolut à braver la famille : « Vous m ’avez obligé à répudier la première qui a laissé derrière elle une enfant... Je ne quitterai cette maison qu’avec ma santé retrouvée. Ce jour-là.. 34. On lui promit. Son père apporta de quoi composer le repas de fête. il n ’y aura pas de répudiation. des années et des années.. Non. . elle aussi.. De ma maison. et s’évanouissait d’un seul coup. Ils vivaient tant bien que mal. Je le refuse ! Cette fois. toujours de trop. » 8 Tinucjin : pluriel de tanuf .Quoi ? Tu veux me rendre à mes parents. Des rumeurs confuses. avançait. prétextant une visite familiale. vu toutes les disputes qu’il y a dans cette maison. Je me sépare de vous. c ’est bien assez. Donne-moi maintenant de quoi nourrir ceux que Tu m ’as accordés. une main sortant de nulle part lui tendait une nourriture (une tranche de viande rôtie. mais après que tu m'auras rendue telle que tu m ’as amenée. elle eut son premier enfant .. Elle eut encore d'autres enfants. chaque jour un peu plus. Privée de soins et de nourriture consistante. et vous me demandez de faire pareil avec celle-ci. p. La veille. non une future mère pour la remplir d’enfants.. je m’en irai. puis se volatilisait dès qu’elle effleurait ses lèvres. la mère avait mis au monde son septième enfant. Un jour. C ’est le mieux que j ’ai à faire. marque l’entrée du nouveau-né dans sa famille. Il hurlait. » Elle lui tenait tête.. sur laquelle régnait la seconde épouse de son oncle paternel. avançait. la mère indésirable : « Ton âme passera entre nos mains ! » Ah ! La rivalité.. Tu peux garder Ton bien. la mort était là. « Homme.T ’emmener voir un docteur?. rien à se mettre sur le dos !) La famille s’agrandissait en effet. qui la portaient à voir et à entendre d ’étranges choses : d ’un pot à eau posé à côté d’elle. note 3.un garçon. à elle. elle ne se remettait pas de ses couches. le père implorait son Créateur : «D ieu. Elle commençait à comprendre son malheur.. ouvert les yeux. Ce dernier prit le plat et le jeta à l’autre bout de la maison. 165 coutume. lutter contre chaque jour qui se levait sur sa situation peu glorieuse de tamnafeqt1.. Elle patienta longtemps. en leur racontant des histoires. Une bonne âme lui avait peut-être parlé. vous voulez faire un orphelinat. l’animosité. autrement dit : une insurgée. on la donna en mariage dans le village voisin. mais ils vivaient. ce repas qui. comme une bulle de savon qui éclate. Chaque naissance était accueillie par cette stupide rengaine chantée à tue-tête de l’autre côté de la cloison de séparation : Tketfer-d teqjrnt içlan A d r m m la? d earyan ! (La chienne a multiplié les chiots Ils n 'auront rien à manger. cf.. à qui revient de distribuer les morceaux. La mère. . À partir d ’aujourd’hui. Quels parents ? Je n’ai pas de parents ! Pour ce qui est de partir. nous vivrons chacun chez soi. Quelques voisins amis furent conviés au festin. À d ’autres moments. Voici qu’arriva le septième jour du nouveau-né. comme savent le faire les orphelines élevées dans la sagesse des grands-mères expertes dans l’art de transmettre leur soumission aux petites filles. une foule de voix indistinctes et menaçantes envahissaient son esprit. elle ramassa ses pauvres effets et. cela avançait vers elle. elle dut se battre encore.164 sort en silence... sortait une minuscule créature mâle qui avait des yeux clairs . Sa mère l’apprêta. » La division n’amena pas la paix. vint ce jour où. et le père s’escrimait à subvenir à ses besoins. ne lésinait point sur ses forces. tous les jours.

* Comme si je me devais de le faire. c ’est le mot qui me vient. Est-ce parce que. comme à nos parents qu’il va retrouver enfin : ce jour particulier. elle l’adressait à tout ce qui alimentait ses frustrations. ô Mort. tu es le fils de mon frère aîné. Elle les remerciait alors : « Ccah ! » (« Bien fa it ! ») Ce mot qui signifiait sa fierté de mère.166 167 Pour elle qui. je me sens capable de crier : « Où est-elle. mais aussi. plus que partout ailleurs. clament la Vie. derrière le cercueil de mon frère. ainsi. mais des semaines après. derrière lui. douloureux à un point ! Pourtant.. Tu es un morceau précieux de ma vie. La prière du père fut entendue. ça casse. finalement : tout ne tiendrait vraiment qu’à un fil. daignait répondre. Là. Elle en aurait un si quelque chose. Les souffrances de l’enfance se taisent-elles jam ais ?.. portée aux nues sinon par toute la famille. désormais. ils puissent réaliser leur propre « ancestralité » et. Non seulement elle n ’était pas stérile.. mais encore elle donnait vie à des garçons. Et aujourd’hui. Sa souffrance était de tous les instants. Au lieu de quoi. elle ne comptait pas. cette horrible angoisse. l’espace. tu es chez toi. toute seule. elle refoula ses larmes et elle poussa un youyou. sa revanche prise sur les autres. elles le font à sa mort. Ensuite. révoltant. à sa naissance. l’emporter sur la mort. C ’est logique. Il me vient au cœur de lui dire encore : « Morad. le fils du frère de mes frères. asservie. par leur présence. et la douleur de mon neveu vient augmenter la mienne. exploitée. ô Mort. nous sommes une partie de ta vie. mais de cela. au milieu de son appartement. Mais ce que je ressens a aussi comme un goût de. elle regardera le monde entier comme une cohorte d’ennemis acharnés à lui nuire. mes frères et leurs enfants. l’avaient rejetée. même un rien. cette voix vibrante qui affirme la puissance de la vie. le fils du fils de mon père et de ma mère . donc le tien aussi. moi aussi. tous ces gens qui. d ’une fierté telle que. Quand cela devient trop lourd. » J ’ai le sentiment de répondre à une demande émanant non de ce garçon que je connais à peine. je mesure l’ampleur de ma perte comme celle de ce garçon de dix-huit ans. Lorsqu’elle apprit sa naissance (par qui ?). puisant son indicible contenu dans une angoisse sans fond.. autrefois. mon existence et ma fille. non le jour même. cette âme éternelle. Ce devait être la première fois qu’elle le voyait. le monde dans sa totalité.. et mes frères. Je note que nous sommes devenus un peu plus orphelins. ses plus simples joies tenaient de ce laurier rose par lequel les aèdes kabyles disent l’amertume de l’existence. ce fut le non-sens absolu. à tous ceux qui. que gagnes-tu. ta victoire ? » Oui. par son homme. avait assisté à la scène.... je com prends. cruel. puis elle invita ses voisines à venir boire le café chez elle. parce que je me rends compte de tout ce que je dois à mon frère dans son cercueil.. Comment supporter l’insupportable ? Comment comprendre l’incompréhensible ? Comment penser l’impensable ? Ce n ’est peut-être pas qu’une image. Yemma n’avait d’autres joies que celles que lui procuraient ses enfants. qui passe d ’une génération à l’autre. et moi. * Donc. . la raison comme la vie.. les femmes n’ont pas poussé de youyous . rendent grâce pour ce ciel . les êtres. Lorsqu’on la disait stérile. la douleur est si forte qu’elle finit par s ’abîmer dans son contraire ? (Il n’y a rien à faire : le monde est rond !) Ou bien. » Je revois une photo de Yemma portant dans ses bras cet enfant de son fils aîné. Et rien ne pouvait mieux la satisfaire que lorsqu’ils s’étaient distingués parmi leurs pairs. Elle entachait tout.Oui. gâtée.. son contentement enfin atteint. qui enracine les êtres dans la lignée des ancêtres pour qu’à leur tour. méprisée. quelque chose comme du « bonheur ». à travers ses enfants qui étaient toute sa raison de vivre. Tous ses bonheurs. à l’instar du rire intense qui s’achève dans les larmes. Ici. je dis à Morad marchant à côté de moi : « C ’est le village de ton père. elle sortit la pochette dans laquelle elle gardait ses quelques vieux bijoux en argent. ces youyous des vieilles femmes de mon village me remplissent encore de fierté. du moins. une partie de moi-même. n ’était pas digne de vivre. Quant à elle. elle accrocha une lourde broche sur son foulard. le coup fatal qui fit basculer sa frêle raison. en me prenant si tôt mon frère ? Bien que je le sache pertinemment : la question n’a aucun sens. sa soif inextinguible de reconnaissance. ce petit-fils alors âgé de trois ou quatre ans. Des mâles ! Elle aurait dû être aimée. ne l’oublie pas. sur le côté droit du front.. « les ennemis ». immortel.

chaque maison doit avoir au moins un robinet dans la cour. ils ont mangé et ■ bu. Et j ’y vois ma place comme je ne l’ai encore jamais vue.. . j ’essuyais les regards embarrassants. Non. pour cette nature magnanime qui nous porte. Mouloud avait raison. des convenances. ma mère !. On vient juste de le construire. Chez la majorité d'entre eux. repriser une vie lacérée dans tous les sens. Mais il leur suffit de croire les mots. et peut-être avant tout. sans anesthésie. Les jeunes gens ont travaillé jour et nuit pour rendre leur village présentable aux yeux des étrangers. À leurs yeux... c ’est moins ce qu’ils sont ou font que ce qu’on raconte à leur sujet. ils aiment bavarder. ce qui leur importe. recoller les morceaux. Tumulte dans mon esprit. comme sortis de terre ? Mis à part les quatre ou cinq voitures qui nous suivaient tout à l’heure. Aujourd’hui. il faut s’y mettre tout de suite ! Rassembler les lambeaux. J ’opère là. pérorer. ÙCan swan. qu 'est-ce qui t ’a changée en os ?) * Alors que le cortège arrive au milieu du chemin qui monte. sur le côté. je n’étais qu’une étrangère. le chemin qui mène au village était poussiéreux. Il faudra s’y mettre vite. tout animée de la gaieté remuante des femmes... je me retourne et découvre en bas. est-ce vraiment moi qui suis là ? Tout en haut du chemin. de ce morceau de chair frétillant et indiscipliné. des images anciennes. discourir.. agréables ou douloureuses. sans conscience ni cœur. Elle était plus riante. une jeune fille de la ville un peu nigaude. Je ne suis pas sûre de voir ce que je vois. D’où est venue toute cette foule ? Par où sont passées ces centaines de voitures alignées sur le bord de la route ? Comment ces milliers d ’hommes ont tout d ’un coup surgi de la nature. elles lavent la souffrance et l’empêchent de bâtir sa maison dans les cœurs. cette fontaine. et ils vont ju sq u ’à renoncer aux plus belles choses de ce monde rien que pour ne pas être pris par les langues médisantes. mille fois raison. comme s’ils respiraient par le mot. Eux-mêmes le disent : Efk-asen awal. c’est aussi. personne ne dira que les At-Rbalj sont des arriérés qui croupissent dans un village laid et crasseux. Elle n’a pas bougé. nous étions seuls sur la route. Aussi. Le progrès. c ’est moins l’être que le paraître . la route noire de monde. Là. aux Kabyles. visiblement ignorante des codes. acu i k-yerran d iyes ? (Langue. aujourd’hui. Je pleure sans retenue. de trous et de cailloux . rempli de bouse. l’histoire et l’avenir. J’y venais avec mes cousines. Ici.) La « tradition orale ». propre comme un sou neuf. toi qui étais de chair. je ne perdais pas un détail de leurs allusions chuchotées. Je lutte pour ne pas chavirer. des regrets inutiles. Sans eux. Car. la dictature de la langue de l’autre. Je me bats contre des visions emmêlées.. dans la douleur et les larmes. Ce n’est pas que des chansons.. vraiment. des pensées embrouillées. d ’en nouer d'autres. une possibilité de réparer les liens rompus. Aw al (La parole)!.. d ’une façon générale. dans la tyrannie de leurs jugem ents étriqués. Voilà donc la chaîne qui relie les vivants et les morts. le présent et le passé. Et comme Elias Canetti.. les questions indiscrètes et les sous-entendus grossiers des porteuses d ’eau. sur-le-champ. organe du bien et du mal. les autres presque douces et réconfortantes. le qu’en-dira-t-on frise l’obsession. instrument du meilleur comme du pire : A y îles yellan d aksum. la fontaine du village. On est ainsi chez les Kabyles : chacun vit suspendu à l’opinion des autres. je peux écrire moi aussi : ces déchirements me gardent entière. si je veux que la vie reprenne son cours.. dans l’urgence. des histoires et des proverbes . Je lutte contre des vagues d ’émotions.. les larmes sont permises. quand il disait : « C ’est l’occasion. plus vivante autrefois.168 169 éclatant de lumière et de sérénité. tandis que tous se flattent d ’appartenir au peuple des « hommes libres ». et même recommandées : elles purifient l’âme. les unes tristes et accablantes. » Je commence à comprendre de quelle façon les funérailles de Grandfrère peuvent être aussi une « chance à saisir ». et même de la langue. si ce n’est cette désolation des lieux délaissés qui suinte de ses vieilles pierres. c ’est un escalier en ciment. (Donne-leur la parole. * Autrefois. ce n’est pas ce que prétendent les esprits savants ou ce que décrivent les spécialistes en regardant les choses de l’extérieur. En réalité. je serais mutilée. ce qui compte pour eux.

je me sens comme portée par le courant d’une rivière en crue se déversant sur cette ruelle sinueuse. Elle est la nature maternelle. de plus en plus. Et cette odeur qui prend au nez ! Y a-t-il encore des vaches. Je ne me souviens pas de m ’être promenée dans tout le village. dans le village? Ou alors. des chèvres. terrée dans l’obscurité. des ânes. Elle est le parfum des gens de la terre. une émotion gorgée de moments intensément vécus. les raisins. je la palpe. d’un temps révolu et néanmoins vivace. l’atmosphère chaude et vivifiante de chaque village kabyle.. obscure. dans les êtres. séculaire. ce cercueil qui semble planer par-dessus la multitude de têtes sombres et mouvantes. à peine plus large que le cercueil devant moi. dans les objets.sans doute. En elle. paraissent d ’un autre monde. Tenace. Mais où est-elle donc. Je la respire.. elle n ’existe plus. cette odeur d ’antan s’insinue partout. dans laquelle siège le Conseil du village.19 La foule s’enfonce dans le village. pleine de creux et de roches pointues. la vieille mosquée qui a vu des générations d’hommes débattre des affaires du village. la mosquée. On l’a reléguée dans la fosse aux souvenirs sans importance. l’antique mosquée qui se tenait là. la place du village. rasant les murs aveugles des vieilles maisons basses et coiffées de leurs toits de tuiles romaines. comme un vieux témoin du passé ? Que sont devenus ces murs en pierre massifs qui avaient dignement résisté à l’érosion de plusieurs décennies ? Je ne la vois pas. Le chemin principal passe par Igamas. Mis à part celles de ma tante et de la famille . des moutons. les figues. les cerises. Je ne le perds pas de vue. les olives. ceux-là qui. Nous atteignons enfin un lieu aéré.. je la retrouve comme une vieille sensation. Elle est l'exhalaison des saisons et de leurs fruits attendus. comme une petite clairière dans le maquis . lourde.. et cela m ’étreint l’âme.

cette vision de la Kabylie chamboulée. La maladie. c’est bizarre.. Chacun dans son territoire. (Dès l ’aube. tu te fais servir. confondant les temps et les espaces.. il n ’y avait aucune raison d ’aller dans les autres ruelles. j ’ai vécu tout cela dans un rêve. créant une impression d ’irréalité. ton visage fait plaisir à voir. Mais. l’image de ses habitants décomposés par les « années de feu ». tu te reposes dans le confort. Cette atmosphère crépusculaire. Ibya a d-ihub wadu Dduiiit y u li-f uyebbar A tna kra n medden K u l y iwen aqamum-is zdat-s 9 Taxligt: un quartier du village. confus jusqu’aux êtres qui l’animent de leurs bruits et mouvements. tura Bnan Igamas di tlemmast-ines Tezram a n d ’ akken ncffurar zik-nni. Taddart-nni-nney. à espérer sa guérison. Combien se sont exclamés à la vue de cette figure pleine et colorée qu’il avait longtemps conservée. épargnait son visage.172 173 de mon père. . chaque famille dans sa taxligi et l’honneur de tous est préservé. cette impression d ’avoir posé le pied dans un chantier ne m ’a pas quittée . son appétit. Le vent semblait près de se lever La poussière avait envahi le monde Voici des gens venant Chacun le bec en avant Mange la poussière Mange la poussière Mange la poussière !. Perplexité. Tu manges bien. Elle est grise.. les fermer très fort. poussiéreux. J ’en étais encore.. La règle est faite pour garantir la marche du village. Tout ce que j ’ai pu en voir ressemble à un chantier. cette lumière. En fait. C ’est la nouvelle mosquée qui domine la place.) Q u’est-ce qu’ils ont donc vécu toutes ces années pour en arriver là ? Et moi. rien n’y fait .. Elle est encore en construction. je ne comprends pas : est-ce qu’ils construisent ou est-ce qu’ils détruisent?.. Il pouvait boire et manger. un chantier douteux. . Le trouble s'accentue. l’on continuait à dire autour de lui : (Notre village-là. Il n’y a rien de mieux pour se refaire une santé ! « U r n e s s ’ ara b b w u l! » (« Nous sommes insouciants ! ») répondait-il d ’un ton sec. J’ai beau fermer les yeux. là où nous jouions autrefois . Ici aussi ! Le pays tout entier est en travaux. Je crois entendre Muljend-u-Yeljya : §ÿbeh z ik i bdiy tikli Ufîy y iw e n Ihiçi d aslayan irab irkuüi D dun/tyuJi-f uyebbar.. maintenir la paix entre quelques centaines d’âmes contraintes de vivre dans un espace pas plus large que le creux de la main. estompant les contours des êtres et des choses. il m ’étonne Il est changé maintenant Ils ont construit une mosquée au milieu Vous savez.. tandis que la maladie poursuivait son cours inexorable : « Muh. j ’en ai déjà fait l’expérience ! J ’ai vu. On dépose le cercueil devant les murs nus d’un haut édifice en briques rouges. vraiment grise. quarante jours avant la mort de mon frère. M ceh ayebbar M ceh ayebbar M e e t ayebbar !. les ouvrir. dès l’instant où j ’ai atterri. comme s’il disait : « Ça ne vous regarde pas ! » Des semaines durant.. selon leur expression. bien avant ce jour où je le découvre réellement. un mur élevé tout en ruine La poussière avait envahi le monde. cette lumière éclatante plonge le monde dans une étrange pénombre. j ’étais où pendant ce tem ps? Q u’est-ce que j ’ai vécu moi-même pour que mon regard soit altéré de la sorte ? Cela vient peut-être de la lumière du jour qui semble tout brouiller. sur les chemins Là.) C ’est donc en travaux. wehmey dges Ufly-f-in tura tbeddel. curieusement. On le plaisantait sur sa bonne mine.

ni ton être ni le monde. tout de même ! » Et ces paroles. Nous cherchions. et cette descente me faisait peur. 11 va revenir. Dehors. froid et humide.. Non. sans aucun doute.. Les aidessoignantes ne lui donnaient plus ce soin depuis que je leur avais demandé de le laisser à ses amis.174 175 « Il n’a jam ais eu un visage aussi resplendissant. je constatai qu’il était arrivé sans mal. sur lequel pesait une atmosphère grisâtre et inquiétante. deux serviettes. Nous regardons sans voir plus souvent que nous le pensons. sur la terrasse d ’un grand bâtiment. des trottoirs abîmés et encombrés de cailloux. Je déteste tout ce qui empêche le jour. je ne voyais que des constructions inachevées. » Ce n’était pas ce que je voulais entendre. On ne pouvait pas dire si c ’était un chantier de construction ou de démolition. cette angoisse ! Comment est-il possible de ressentir pareille douleur sans. l’air et le vent de passer. Dieu est. après tout : les yeux ne sont pas faits pour voir. A h !. je trouvais son visage moins sévère quand il était rasé de près. sans pouvoir attraper les barreaux très espacés. J ’avais songé aussi à demander à Koukou ou à Idir de lui raser la moustache et la barbe. les mains croisées sur le ventre. de terre. Sa respiration saccadée était ponctuée d ’un bruit de gorge fait de ces « A h ! . Ce soir-là. déformés par une couleur chagrine. En fait.. vraiment. je lui avais apporté du linge propre. j ’ai dit aux deux jeunes femmes qui se trouvaient là : « Mon frère va mourir. Enfin. je me suis arrêtée devant le lit et j ’ai regardé longuement mon frère. cette trouée dans l’espace qui t ’aspire. mon frère et moi. Soudain. tout ce qui ferme. recouvert de poussière. je continuais de me préoccuper du confort de mon frère sans qu’à aucun moment l’idée de sa mort traversât mon esprit. je me suis ruée vers le bureau des infirmières. comme pour eux qui ne savaient plus quoi dire ni faire pour obtenir quelque réaction de sa part... jouant avec elle au jeu du chat et de la souris. un soir d’automne noir. Je suis allée à la fenêtre pour écarter les rideaux. paraissait dans un état flou. Son visage était affreusement sombre. nous finîmes par trouver une échelle qui descendait le long du bâtiment. comme tous les jours. Tout à coup. Je suis revenue dans . Mon frère. Je ne supporte pas les rideaux. C ’était une sorte de chantier désert.. je me dis qu’il y aurait là un enseignement à tirer. un pyjama. Il descendait très vite. Ce soir-là. Elle bougeait. de cet espoir qui se remplit aux sources célestes. pensais-je.. mon rêve était clair. Oh. Je voyais mon frère la prendre.. à plat ventre. Il était presque assis.. pas à cette chose. je ne le vois pas mourir. » (« Où que tu ailles. si fraternelle. tout ce qui masque. Rebbiyella. les yeux fermés. ce n ’est pas celui d ’un homme qui va. C ’était là. L ’une d ’elles a fait une moue de la bouche . j ’attendais Koukou et Idir. Ce soir-là. l’angoisse a transpercé ma poitrine. pour lui qui ne pouvait plus parler... » Celui-là semblait penser à haute voix : « Je sais bien qu’il est gravement malade mais. si réconfortante. N ’existe que ce vide.. En entrant dans la chambre. Je suis revenue vers lui. L ’ensemble.. à cette sensation innommable. en effet. comme écrasée par un énorme poids. mon frère et moi. soutenaient mon attente d ’un miracle. des pans de murs. il ne mourra pas. des rues. Il aimait bien avoir la figure propre et nette. Pourtant.. Ce visage-là. tout ce qui gêne la mobilité des êtres et des choses. ce n’est pas une douleur ! On peut s’habituer à certaines douleurs. Plus rien n ’existe quand cela te prend. De la porte. les traits durcis. comme s’il détenait quelque pouvoir occulte : « Par Dieu. Par quel mot peux-tu nommer cette horrible sensation d ’être livré tout entier au néant ? Il n ’existe aucun mot. Je me demandais comment nous allions descendre de là. sa peur obsessionnelle des autres ne lui interdisait pas de se nourrir d ’un espoir intarissable . Je faisais mienne une parole de Yemma : « A nda leddid. De là.» appuyés et réguliers par lesquels il disait son attention lorsque quelqu’un lui parlait. pas à cela. se balançait légèrement comme une échelle de corde. une façon de garder encore le contact. cette échelle. Il est allé vite. » Cet autre affirmait d’une voix sûre et persuasive.. Est-il rien de plus effrayant. J’ai encore observé son visage : le nez et le pourtour de la bouche étaient maintenant tout blêmes. Nous nous tenions tous les deux.... C ’est peut-être vrai. J ’appréciais leur présence chaleureuse. Finalement. ce visage. de plus hideux que cette sensation ? J ’apprends à l'esquiver. l’autre s ’est tournée vers moi : « L ’état de votre frère s’est dégradé ces derniers jo urs. comme nous l’explique Henri Atlan. celui qu’il avait le jour de l’Aïd ! Alors. je me suis sentie sans force. A h ! . de briques. Alors. ni le temps ni l’espace. ni neuf ni ancien. n’est-ce pas ? » Elles ont échangé un regard. Moi aussi. elles aussi. comme tous les jours. ») Elle voyait des gens malveillants partout. un gant de toilette. toujours dans le rêve. Il ne nous laissera pas comme ça. un moyen pour retrouver la terre ferme. tout ce qui freine la vie.

à présent : la place où nous nous trouvons donne sur l’autre ouverture du village. Mais ce n ’est pas de cela qu’il s’agit ! Ce dont il s’agit. * Je le vois mieux. Réveillez-vous. un de leurs fils qui a vécu et s’est éteint au loin. cette « alliance » dans la calamité. j ’en viens à cette phrase entendue plus d ’une fois le jour même où mon frère s’est éteint : « Il est né aujourd’hui.. c’est que. Il n’a pas ouvert les yeux. Ils le savent : celuilà qui est parvenu à se sauver se retourne rarement pour tendre la main aux autres. il y a vraiment de la « réjouissance » populaire autour de son cercueil . lui non plus. sans doute. patiente. j ’ai pensé que le cercueil est posé là pour une ultime prière conduite par les anciens du village. d ’une façon générale. Le sol est toujours en pente dans ce pays accordé par la montagne. être plus fort.. » On me disait cette phrase pour me réconforter. combien il est toujours vivant pour ce peuple qui. l’autre. d ’ordinaire. Il aura donc . N e k ulac. qu’après les avoir enterrés. d ’habitude. keC ulac ! » (« C ’est comme ça. les enfants. Ils se connaissent assez bien sur ce plan. ils l’accueillent un peu comme s’il était leur héros. d’une manière générale. de l’admiration à ceux d ’entre eux qui consacrent leur vie à produire une œuvre d ’utilité publique ? Cette fâcheuse attitude appelle sûrement de nombreuses explications. et même les femmes qui. Le village a-t-il jam ais reçu autant de visiteurs de toute son existence ? Et comme ils ont l’air fiers. à ces hommes-là. une sorte de liesse contenue. il y a là autre chose que je ne comprends pas. M oi [je n ’ ai] rien. humaine. celui-là ? Ah. cette liesse. tracé par des milliers de pas. C ’est que. descend sa voix disant les dialogues de Si Nistri. de la pure bêtise ! Mufrend-u-Yehya parlait. De fil en aiguille.. à se saper les uns les autres.. suivant cette assertion quasi proverbiale : « A kka. a compris : « Débrouille-toi seule. suivie par les deux infirmières. En ce jour. Avant de fermer la porte. Et moi. a pris la main de mon frère : « Monsieur Mohia. et alors. il ne leur témoigne sa gratitude. Par un des leurs.. il secourra ses proches. » Et voilà comment ils passent une grande partie de leur temps à s’embarrasser mutuellement. sans débordement ni couleurs ni tapage. mon cœur. un chemin en pente. ils préfèrent se voir tous ensemble dans la fange à voir un d’entre eux en sortir. Les deux femmes ont quitté la chambre quelques minutes plus tard. » Mes oreilles ont bien entendu . comme je souffrais de l’entendre ! Dans un sens.. j ’ai fini par l’accepter. des milliers de gens défilent autour du cercueil. ouvrez les yeux. Dans le meilleur des cas. Ou alors. Pendant que l’une vérifiait la perfusion. Oui. Est-ce par méchanceté ? Oui. Bref. les At-Rbalj ! Ils sont tous venus. en effet. Pendant que la bande magnétique se déroulait. ou à ses formules cocasses. on citera leur village à travers tout le pays. les autres devront encore supporter la supériorité arrogante de tout un clan ! En conséquence. somme toute. La manière dont ils ont dompté les flancs escarpés de ce pays m ’étonnera toujours. tout au 177 moins. Comme il l’a prévu du fond de son naufrage. Pourquoi ? Pour quelle raison les Kabyles hésitent-ils à montrer de l’estime. c ’est assez original. En fait.. Mais ne dirait-on pas qu’ils y sont prédisposés ? Q u’on songe seulement aux nombreuses pratiques coutumières où ils se livrent à des rites sacrificiels : le sang qui doit couler. De jeunes garçons rient à son accent volontairement marqué quand il prononce un mot en français. lui. la solidarité traditionnelle qui se manifestait dans les travaux collectifs. voilà tout ce qu’ils ont trouvé pour contrer le mauvais sort. assez kabyle. D 'un haut-parleur installé sur la terrasse de la nouvelle mosquée. jour après jour. selon laquelle le plus grand risque pour chacun est que son voisin le surpasse : « Le soutenir. les hommes. L ’une d ’elles ressortirait à leur histoire qui a développé en eux un certain esprit de sacrifice. L’autre explication aurait à voir avec leur mentalité tribale. votre sœur est là. lui. le peuple des « hommes libres » !. toi [tu n ’auras] rien [non plus] ! ») Qui d’entre eux oserait le nier ? Je n ’ignore pas la pratique de tiwizi. une mentalité d ’ esclave profondément ancrée en eux. et à laquelle leurs ancêtres étaient contraints et forcés. Le plat est un luxe dont les habitants se passent aisément. Elle dit. De nouveau.. Une méchanceté qui tient de la bêtise. maintenant ! » Je suis allée insérer dans l’appareil posé sur la table de chevet la cassette dans laquelle Yemma racontait la naissance de son premier fils. à soutenir ses hommes de valeur. c ’est encore une exposition publique.176 la chambre. elles m ’ont lancé avec un regard de pitié : « Bon courage. non ! Il pourrait être meilleur qu’il ne l’est. souffre à s’accorder autour d ’une même cause ou. » lui disait-elle d’une voix douce. d’une mentalité d ’esclave. posséder plus. se cachent aux regards des étrangers. il vaut mieux qu’il ne s’en sorte pas. j ’ai sorti la petite bouteille d’eau qu’elle m ’avait donnée. la plus âgée. D ’abord.

c ’est-à-dire quelque chose d’éprouvé. Au contraire. un peu plus en retrait. mais il est là. cela ne veut pas dire nécessairement que l’on vous écoute. Aujourd’hui. non ! Il est toujours là. et une lueur de joie a illuminé son visage. qui l’a prise. et. c ’est nous tous qui sommes en dette envers toi. Comment aurait-il pu ? Ce fruit de ses veilles. ma vision de la nuit s’est prolongée par cette phrase murmurée d’une voix qui n’était pas la mienne : « i a s yem m ut. cette casquette ? Et pour en faire quoi.. pour autant. que t ’avons-nous donné ? Rien.. Et en échange. Eugène Ionesco dans ses Notes et contre-notes : « La voix sincère retentit. quelqu’un. regretté. Comme ce soir-là où il s’excusait de déranger tout le monde. de son vivant. à l’hôpital. de leur part. Quelques semaines après sa disparition.. Ils sont restés présents auprès de lui jusqu’à la fin. Mais il avait une de ces présences ! Au réveil. (Au fait. en particulier.. de cette vérité qui est de l’authenticité. de Tixurdas n Saeid Wefrsen. Lui qui fut méconnu de son vivant ou. Que ne lui a-t-on pas dit ces paroles avant ! « Nous avons tant écrit. enfin. Qui venait le voir lui apportait de la nourriture. tel qu’il avait toujours été. il devra prendre une force d’existence extraordinaire. Saïd Hammache) ont pris sur eux de terminer la rédaction. le vrai peut sembler inexpressif. sur la tête cette casquette que son fils a cherchée dans ses affaires. » Dans mon rêve aussi. estimée comme un bien sans prix. et cette œuvre est enfin reconnue. il remerciait les visiteurs : « Toutes ces bonnes choses pour nous ! Nous voici en dette envers vous tous. pourquoi pas ? Cette façon de voir permet de mieux comprendre l’orientation qu’il a donnée à son existence et. une pièce de théâtre adaptée des Fourberies de Scapin.178 179 mis cinquante-quatre ans pour naître. lui qui fuyait la notoriété. cela veut dire que la voix de la sincérité est forte.. il assure. l’espérance exaucée de tout un peuple. Je les entends encore. Alors. proposé. il a répondu par un long regard empreint d’une douce tristesse. Grand-frère ? Dis-le. une belle preuve. les gens ne vous croient pas.. ce qui est vrai semble insolite et inhabituel. il restait silencieux. sur le dos cette inusable veste en toile vert olive. il est avéré que ses bricolages nocturnes sont en fait une œuvre à part entière. Ou alors. » (« Même mort. Tu as tant fait pour nous ! Tu as peiné pour nous ouvrir les yeux et nous montrer la voie. Personne ne nous a répondu. Il ne tenait pas à être vu comme une célébrité . une force capable de faire oublier sa mort même. Tahar Slimani. quelquefois. tandis que ses condisciples construisaient leurs carrières professionnelles. il le présentait comme un simple « bricolage ». Ce qui est vrai. Mokrane Tagemout. Par Dieu. disais-je. En même temps. un « gribouillage » qui l’aidait à supporter ses insomnies. demandé. » m ’a-t-il confié un jour. Pourtant. Mais si l’on vous entend.. se grisaient de possessions matérielles et goûtaient aux joies familiales. d ’un air gêné. me poussait à lui demander : « Quoi. Mange et reviens-nous ! » A l’homme qui lui parlait ainsi (Mokrane. elle se fait entendre. Il me regardait avec cet air au bord de la confession qui. il n ’a besoin de personne. il a serré ses lèvres comme pour réprimer le sourire ébauché. Il ne recherchait. le petit groupe de fidèles qu’il retrouvait tous les vendredis et samedis soir dans l’atelier d ’écriture. ditesle-moi ? La honte sur le voleur ou la voleuse ! Mon frère n’est tout de même ni Elvis Presley ni Claude François !) Dans mon rêve.. la meilleure preuve d ’estime et d ’amitié pour lui. vide.. n’espérait aucun remerciement pour son travail. de temps à autre. me semble-t-il). le voici enfin au grand jour. C ’est là. Le silence.. au sortir d ’un rêve où je le voyais debout au coin d’une rue ou. Pardonnez-nous ! » Ce soir-là. quand il osait en parler. Mais qu’importe la richesse ou les honneurs éphémères ! D ’avoir mis tant d’années à naître. lui qui existait dans l’ombre de sa notoriété. du moins au début. son peu d’intérêt pour les moyens de s’enrichir ou de tenir une position sociale éminente. Lorsque l’on dit quelque chose de vrai. un autre l'a dit en parlant de l’artiste ou de l’écrivain en général. elle aveugle. ressenti. C ’est qu’il était sincère ! C ’est qu’il. ces mots : « il n ’est pas mort. aucune gloire. le voici recevant l’hommage unanime de tous les siens. Le signe . Ce que je veux dire à propos de mon frère. même. entre deux portes. en appuyant sur chaque mot : « Mulj. ») Cela veut dire quoi au juste ?. saluée. aucun bénéfice financier. Djamal Abbache. mais aussi. Ce qui lui aura permis de continuer. izm er i yiman-is. Le mensonge est banal. Idir Naït-Abdellah. et même de survivre quelques années. plus justement. on ne la voit pas. c ’était le travail qu’il menait seul. reçois nos dons en toute quiétude.. Il ne haletait point vers ces honneurs posthumes. commencée peu avant son hospitalisation. peut-être. célébré. les gens ne veulent pas vous croire. Après tout. En attendant.. quelconque : la chose vraie n’a pas été saisie. lui a dit d ’une voix claire.. on verra plus tard. il ne disait mot. et certains (Koukou. » M oi-m êm e. il ne devait pas être insensible à certaines paroles. reçu dans tous les cœurs..

comme si nous vivions sur une île. C ’est la règle de procéder à la mise en terre avant la prière de l’après-midi. ») Il prononçait cette phrase d’une façon curieuse. » 20 Sa soixantaine place mon cousin Khaled dans la position d’aîné de notre famille. Sans doute en savait-elle quelque chose. comme s’il formulait une banalité. de s ’attarder dans les cimetières après une certaine heure. et qui me faisaient songer aux grands mythes de bien des peuples à travers le monde. Le temps passe.. Un frisson glacial me traverse. » (« Oui.180 que vous êtes sincère. c ’est tôt le matin. Yemma (elle seule ?) l’entourait d’un fossé. qu’il convient de le faire. Sans quoi.. Si tu veux leur rendre visite.. c’est qu’on vous traite de menteur . alors qu’il semblait lui-même intrigué par son rêve. Voilà ce que disait Yemma. Il me répondait : « A h. Il n ’est pas bon. elle qui avait franchi les portes de l’au-delà dans un rêve . Khaled prie les visiteurs de s’écarter afin que les porteurs.. Votre cri fait une trouée dans les habitudes mentales collectives. mais sur un ton léger. un de ces longs rêves mémorables qu’elle me racontait d ’une voix passionnée. cette famille réduite à sa plus simple expression. surprendre le mystère. Pendant longtemps. Il exprimait là quelque chose de très singulier.. Voici encore une chose que j ’ai découverte tout au long de ces mois qui nous . je croyais qu’elle se limitait à mes parents et à mes frères. puisque vous êtes honnête. je le sais aussi. on vous traite de fumiste. avec un air enfantin. vers huit heures. Khaled domine de sa grosse voix le brouhaha et annonce que le moment est venu de se rendre au cimetière. de jeunes gens.. puissent prendre le cercueil. Notre Famille !. c ’est à tes risques et périls ! Tu peux rencontrer ceux-là qui ne sont plus que les ombres d ’eux-mêmes. Ceux de l’au-delà n ’apprécient pas d ’être importunés à n ’importe quel moment. Urgay ttsey. J ’ai rêvé que j e dormais. J ’ai parfois questionné mon frère sur ses rêves. vivre l’incompréhensible.

qui menace de me pulvériser.. Je fouille des yeux la foule des anonymes autour de moi : où sont mes frères ? Je pense à eux très fort. ses gestes d ’enfant. nous devions nous arrêter. ça ne se fait pas. » Je me sens perdue dans la foule. de ma détresse. Enfants. et je vais assister à son enterrement.... quand nous voyions passer un pareil cortège. incapable d ’avancer ni de reculer. « La ilaha ilia lia h. lui qui se faisait appeler « L ’ancien » . Ma douleur se voue à tous les saints. et qui te triture du berceau jusqu’à la tombe. ressentir leur douleur. et. De quel crime ? Ce n ’est pas la question. Je ne me souviens pas de lui enfant. ils ne réussirent cependant qu’à le renforcer dans son végétarisme.. Dans ce cercueil. Il suffit de naître pour être coupable. » (« Nous payons. Mon cœur se disloque. nous figer sur place. Et ce cri qui enfle. je ne veux pas les voir près de moi. je n’y résiste pas. Mon ventre se liquéfie. m ’entraîne . c’était jour de fête quand on pouvait se l’offrir. titubante. Par leurs cris et leurs coups de ceinture. » Chant lent et monotone de la tragédie. je suis avec eux de toute mon âme. Comme une flam m e Qui prend dans les brindilles Elle scintille et crépite Se réjouit qui l ’a allumée Elle ne dure qu ’un instant E t ne laisse que des cendres. Sauf une fois : un soir où nos parents voulaient le forcer à manger de la viande. Je n ’entends rien qu’une rumeur qui me remplit la tête. parce que j ’en ai assez ! Assez de ma propre douleur. ce petit garçon qui repoussait toujours sa part du précieux aliment. par lui-même surtout. mes jam bes refusent de m ’obéir. le fils de mon père et de ma m ère. l’autre avait vieilli avant l’heure. le lancer au ciel. Alors. les parents se devaient d ’intervenir. comme s’il se brisait en de courts et incoercibles sanglots. D acu-{ ? D acu-f ?. Je veux l’expulser. de mes larmes. Il était déjà indomptable ! Ainsi m ’apparaît-il en définitive : une partie de lui-même n ’avait jam ais cessé d’être cet enfant-là. Les porteurs du cercueil descendent derrière le groupe d’hommes qui ont déjà entonné le refrain funèbre. Une femme. En même temps.. c ’est que tu n ’en finis jamais. il s’agit de mon Grand-frère chéri. {Devinez quoi ?.. ou bien une de mes cousines : « Où vas-tu comme ça ? Les femmes ne vont pas à l’inhumation. peut-être.. je me dis : « Aujourd’hui. comme dans la plupart des familles. gît une partie de moi-même. Lui qui m ’avait de tout temps paru « vieux » .) Sa jeunesse remémorée... A m zu n d ajajify n tmes Tin yuyen deg qeclawen La tepejlij.. La foule me pousse. Je me laisse porter comme un fétu de paille par le flot. j ’y vais. tefrlales Icfeh win i f-issayen Tallit i /-fudert-ines A y d-teftagga d iyiyden. ne vois rien que des formes sombres. Quelqu’un me tire en arrière. répété comme un leitmotiv : « N efxeiliÿ. mortifié. sur lesquelles le cercueil semble glisser. ce peuple malmené. * Je tremble maintenant de la tête aux pieds. Depuis toujours ! D’ailleurs. puis finit par sortir par petits sons.n’est-ce pas pour cela que je suis ici ? Mais au bout de quoi ? Je veux suivre le cercueil comme tout le monde . lui qui s’était toujours refusé d ’être un enfant. La viande était rare chez nous.182 183 avaient rapprochés : ses attitudes. annoncé par ce chant lugubre qui nous donnait la chair de poule. et prononcer en direction de la civière chargée du corps emballé dans son linceul immaculé : « Dieu te pardonne et nous pardonne ! » Il y va ainsi dans ce pays. eux aussi . avec cette culpabilité qui plombe ton destin. Ma tante. croiser les mains sur la nuque.. mélancolique berceuse adaptée au chagrin des adultes rodés par l’existence. N ’y va pas.. Je ne veux pas rencontrer leurs regards embrumés par les larmes. La question. Que dois-je faire ? Que veux-je faire ? Je sais que je dois aller jusqu’au bout . Je tourne sur moi-même. sans visage. ») Comme si je venais de m ’en rendre compte. je les évite . Mais dans quel sens diriger mes pas ? Je ne sais plus. mais il s’égare en dedans. chez ce peuple un peu geignard par coutume. sois raisonnable ! Moi. Le mot existe... frustré..

» Et Koukou. tout devait servir à quelque chose. Mokrane est plus intelligent que nous tous. non ? » Plus tard. Normal. quelle idiotie ! Sur la grand-route. le rire même. terre lui-même. Il travaillait sans discontinuer.. que l’on doit savoir mettre à profit tout ce que l’on fait ou ne fait pas. tsadda-yi nnig cclayem {Moi. entourés. Des mois auparavant. chacun cherche à cacher sa propre souffrance à l’autre. et personne ne s’y trompait. Ce temps vide. m ’abandonner à ce gouffre de désespoir pour partir avec lui.184 185 m ’évitent. Le projet était en discussion depuis des mois : il rentrerait avec lui dans sa région. je marche au bord d ’un vide qui m ’attire. Nous construirons une tim asm m eft (une école « communautaire »).. depuis qu’il l’avait quittée ! Il sera parti au moment même où il décidait d’y revenir. quelques semaines après sa mort.. se remettant avec peine de son accident de vQiture. Nous nous installerons bien comme il faut. les Saints-gardiens de cette Kabylie qui l’habitait. Nous n ’avons guère appris à unir nos forces face à l’adversité. au milieu de la foule. le hantait entièrement. décidément. n ’importe où. Nous ferons pousser nos légumes. Dans le ciel. depuis des années : . Ce ciel est d’un bleu cristallin. Il plante des arbres.. malgré mon genou brisé. il en avait encore parlé à Koukou. Mulj. Mes larmes coulent au rythme du chant des hommes qui. monsieur Koukouch ? C ’est une bonne idée. tout comme l’était le fond de cet espace dans lequel Yemma m ’était apparue en rêve. Je me souviens de ses paquets de tabac à rouler. tout près du cercueil de mon frère. avec les simples moyens dont il disposait : un crayon et du papier. ce destin d ’ermite qui l’aura privé du vrai bonheur. je peux encore être utile. À côté. la moindre action. Il devait être jaloux. il les conservait. C ’est faisable. Et cette phrase allait bien au-delà de sa signification matérielle. A la R ebbiaa d-yeqqimen (Seul Dieu est éternel). à l’époque où il fumait : vides.. je retrouve un peu de ma raison et de mon calme. Il pensait à haute voix : « Nous allons repartir. toujours manqué. il a encore reparlé avec Koukou du jardin qu’il rêvait de cultiver au pays.. Il parlait et agissait à bon escient. Ah ! Que ne font-ils pas appelé plus tôt. Nous achèterons une parcelle de terre... c’était le pays.) Nous allons rentrer. personne ne viendra me dire “toi. Nekkini. Lui est déjà parti. utilement. c ’est évident. Mulj ! Tout se passera bien. ça m ’est passé par-dessus la moustache. choyés par les leurs. juste au-dessus du cercueil. comme s’il savait son échéance proche. parce qu’ils étaient tout remplis de notes en français. Cette pudeur. il ne parlait jamais pour remplir le temps. tu n’es pas d ’ici. en tête du cortège. Y a-t-il destin plus cruel. il me demandait de le mettre au soleil. ils achèteraient ensemble un lopin de terre le long de la rivière. Mokrane me soutient par le bras. et personne ne nous gênera. nous continuerons notre travail d ’écriture en kabyle.. C ’était la Kabylie qui lui avait. plus exécrable ! Quelques semaines avant d’entrer à l’hôpital. » A ces mots. c ’est sûr. Je voudrais me laisser aller sur « la pente glissante ». il a quelque chose qui le fait retourner régulièrement au pays. Lorsque je le descendais dans la cour de l’hôpital pour prendre l’air et voir du monde. mais encore. tout devait viser à l’efficacité. Pour lui. akal d aseftar {La terre ne trahit pas. Je pourrai bêcher la terre comme ceci. d ’accord ? . C ’est un de ces jours ensoleillés qu’il appréciait. pressé comme par nature. Djaafer m ’avait raconté l’histoire de cet émigré qu’à sa grande surprise. « Rien n ’est gratuit ! » rappelait-il à tout moment. bien debout sur ses jam bes. Rappelle-toi ce qu’il disait. de tout son entrain. étant toujours occupé. alors qu’il était hospitalisé. il avait croisé au pays. tu verras ! » Il lui disait encore : « Mais quand je serai dans ta région. il ne le possédait pas. nourrissait son espoir : « Oui. pour ne plus voir ni entendre.. vont d’un pas rapide. comme par fierté. la terre est protectrice). Le soleil pour lui. planteraient des arbres. En plus. alors qu’il le croyait sous terre. quoi ! » Il était sérieux . de légers nuages blancs semblent nous escorter. il cultive sa terre . Nous ne gênerons personne. et tu n’y peux rien. tu es d’Azazga !” Il n’y aura pas de racisme. et ils cultiveraient des légumes. l’encourageait. nous ferons cuire notre pain. Oh non ! Grand-frère ne poussait pas le temps avec l’épaule. alors qu’il luttait contre le cancer.. dis. Ou par pudeur. il se levait de son fauteuil puis s’inclinait tout doucement et disait à son ami : « Vois. celui des gens aimés. chacun cherche à préserver l’autre de sa propre souffrance . peut-être. Elle ne disait pas seulement que l’on doit tout payer d’une manière ou d ’une autre.Il n ’y aura pas de racisme.. « Tout doux. Ur ixeddas ara wakal. de mots et d ’expressions en kabyle. la moindre parole. pur et clair. Tu vas guérir. nous ne dépendrons de personne. du côté de Béjaïa. même quand il faisait très chaud. Normal. par un impitoyable destin. monsieur Koukouch. nous allons retrouver les lieux que nous avons quittés.

. . Il est resté dix-sept jours chez elle. et qu’ensuite.. l’emmener au pays. ce n’est pas nécessaire !. Je te dis : s ’il repart maintenant. il ramenait le garçon chez ses parents. Djaafer Chibani n ’est pas homme à inventer pareilles histoires !). crois-le.. » 11 n ’aura cessé de m ’étonner. yin-as akken akw medden.) Comme il détestait les tire-au-flanc ! Enfant encore. Après des heures de marche. Savait-il ce qu’est le repos ?. il pensa que. la mère et le premier fils. qu’est-ce qui aurait pu aider l’un ou l’autre à trouver les mots quirelient un fils à sa (Il y avait un homme Qu ’on appelait M uh le fainéant C ’était un homme bien en chair E t blanche était sa p ea u .Qui.. Yemma le savait. il était à la maison.. elle n ’avait pas réussi à le pister dans sa traversée de la Méditerranée. Encouragée par cette histoire (vraie.. en homme raisonnable. Le soir.. ur teffey ara deg dudan-iw ! A lilil win urnjerreb tasa.186 « Je lui ai dit : “C ’est bien toi ? Jure-le. dam. et que les choses avaient été depuis longtemps réglées en dehors de lui.. Mouloud et moi.. Des mois. nous l’avons appelé “Ramdane”.Nous.. au fond. Ils ne se sont pas parlé. âgé de huit ans et allait parcourir la ville. et il songeait encore à travailler ! Mais. Alors. comme ton père. comme le chien qui perd la trace du gibier. l’homme menait sa vie en France. pourquoi parles-tu comme ça ? Il m ’a expliqué qu’il va mettre en ordre ses affaires en France.. il parlait souvent du soleil.C ’est mon fils. ..Et comment l’avez-vous prénommé ? .. ne connaissant pas [les affres de] l ’amour filial. J ’ignorais encore qu’en réalité. Il aimait démonter et réparer des appareils. croit q u ’il en va de même pour tout le monde. Pendant la journée.. j ’ai suggéré à Grand-frère : « Et si nous allions au pays ? Ce serait bien. il lisait. il ne décidait de rien.. Pauvre de celui qui.A yelli. Souvent. mais j e ne peux pas le retenir. Comme ça. l’aurait-il écoutée ? Il est retourné la voir. » Yemma a-t-elle essayé d ’expliquer à son fils ce qu’elle pressentait? Mais jusqu’à quel point le comprenait-elle. à notre grand Je ne voyais que son entêtement. Un jour. Crois-moi. Tasa-w ur teskiddib. elle. .. il reviendra s’établir au pays. Ou alors. bricolait de ses mains ingénieuses. Et même si elle avait essayé de l’avertir. il s’était attaché à cet enfant dès le premier regard : « Qui est ce garçon ? demanda-t-il à Fazia.C ’est bien moi. des années passèrent. » répondait-il.. » dit-il en esquissant un sourire.Ah bon ?. il prenait par la main un de nos neveux. j e ne mange pas mes doigts. venant de lui. il valait mieux le faire dans son pays. nous l’appelons “Abdel lah”. . c ’est une affaire de quelques m ois. et non qu’il ne reviendrait plus jam ais au pays. « S’il repart maintenant. Mais ta mère a dit qu’il doit aussi porter ton prénom. il ne reviendra pas ! » confia-t-elle à sa première bru. si c ’est pour se balader. non sans remplir ses poches de friandises. étudiait. S’il y a quelque tâche utile à entreprendre au pays. Dans les dernières semaines. amaani ur s-zmlrey ara. rien d ’étonnant. la maladie s’abattit sur lui et les médecins finirent par lui expliquer : « Vous avez une tumeur.Pour y faire quoi ? Ma yella ccyel. (Ma fille. au m oins. entouré des siens. puisqu’il allait mourir. Il ne jouait pas . au pays ?. il ne reviendra pas ! Et j e sais qu ’il va repartir. c ’est bien ce qu’il m ’a dit. ur ditfuyal ara ! Uma ?riy ad yuyal. . et nous voulions vraiment. il n ’y avait là. c ’était déjà inespéré. Il n’a probablement jam ais su ce qu’est la paresse ou l’ennui. » Alors. Ilia y iw e n zik-nni Qqam-as Muli afenyan Kra ufayan akkenni M a d agwlim-is d acebhan.. Ne se plaisait-il pas à dérouter tout son monde ? Il se savait très malade. elle-même ? Elle semblait simplement dire qu’une fois en France. nous pourrons envisager d ’y aller . A l’évidence. Fazia lui rapportait les propos de mon frère : « Nna Werdiya. voyons ! . 187 « Mais qu’allons-nous y faire... comme tu vois ! » Des années avant. A m-qqarey : ma yu ya l tura. il était actif à tout moment. il sortait..” . ma ulac flIjeJ. non ? Un simple allerretour. Il a l’intention d’acheter un morceau de terre. remettre en bon état des objets usagés pour les offrir à qui en avait besoin.. La mort l’avait oublié. mon frère changerait d’avis.

. en fermant portes et fenêtres. cette fosse qui attend le corps de mon frère. voyant que nous n ’avançons plus. nous disait : « Mes enfants. je conclus que nous sommes arrivés au cimetière. eux si sensibles à la fatalité : « Ulac win isaddan ass-is. c ’est que Muljend-u-Yeljya aura vécu dans le pays de son enfance les vingt-cinq premières années de son existence . Le jour venu. » Ses fils souriaient et se moquaient d ’elle. am wexxam bu snat tebbura . il a. ne se livrait jamais. elle non plus. » (« C ’est écrit sur son front. de ses angoisses. Yemma. personne avec qui partager sa vie. tu sors parlà. » (« Personne n 'a dépassé son jour. Il s’était marié. Elle est cimentée.188 mère ? Ils ne pouvaient pas se parler. ils n’avaient pas besoin de se parler : ils étaient de la même trempe. comme Yemma qui. ») Ainsi parlent les Kabyles. toute propre. une sorte de déménagement obligé dont l’heure allait se présenter d’un moment à l’autre. aimait-il à dire. Tous deux le savaient. Elle en parlait comme d ’un événement ordinaire. Elle nous le rappelait souvent : « Ddunit. ses fils n ’ont pas oublié la seule chose qu’elle leur ait jam ais réclamée avec autant d ’insistance. En fait. Entre les deux. comme d ’habitude. une fosse béante dont la vue me paralyse. trop proches.. Il n ’a pas eu d ’amis intimes (hommes ou femmes). 21 Nous quittons la route pour nous engager dans un sentier bordé de broussailles épineuses. ne se confiait à personne. sur cette partie du corps qui fait face aux jours. « corrigé l’erreur ». n’a pas su lui parler. » (« Ce monde est comme une maison à deux portes . les vingt-neuf autres. Après quelques pas. Une façon de dire qu’on ne peut enlever ce qui a été gravé dans la chair de chacun. ekkssya . Elle n ’a pas pu. il les aura vécues en exil. toujours enclins à des conclusions aussi pertinentes qu’irréfutables. aucune relation qui eût pu l’encourager à s’épancher. ») Ce qui est sûr et certain. Pourquoi ? A la vérité. ne livrez pas mon visage à la boue ! Vous me mettrez dans un cercueil. en tirant même les rideaux. une part de ses tourments.. tu entres par-ci. * . ils l’écoutaient. la cinquantaine atteinte. sauf à moi. Une simple caisse que vous ferez faire par le m enuisier. Ils diront peut-être aussi. Il avait horreur de la boue.. mais je m ’égare dans la foule dense.. Lui ne parlait à personne. Mouloud survient et me prend par la main. ») Yemma était prête à « sortir» à tout instant.. Ceux qui ne savent pas diront : « Yura di twenza-s. Quatre ans après. je vous en supplie. unis dans la même souffrance et voués au même destin. Je me laisse conduire jusqu’aux tombes blanches qui se dressent fièrement. J ’essaie de me frayer un chemin vers les tombes de mes parents. Elle ne semblait pas non plus très sérieuse quand elle évoquait sa fin. teffeyd ssya.

il s’agenouillait au fond du trou et ramassait des bouts de bois qu’il déposait ensuite en un petit tas sur le bord de la fosse. les poches remplies de bonbons et de monnaies sonnantes. De ce moment-là. ces précieux « hôtes du bon Dieu » . des gâteaux secs et des beignets huileux par-dessus les tombes des leurs. Je n’avais encore jam ais assisté à quelque chose d’aussi réel. Mon esprit se morcèle. L’homme. Ce n’était qu’un masque composé par ses traits tendus. Q u’aurais-je bien pu raconter ? Et à qui ? J ’avais vu un homme creuser une tombe pour un nouveau mort. je scrutais son visage. voir de ses propres yeux . le fossoyeur creusait ma solitude. De temps en temps. Après cette vision. Les femmes les recherchent avec zèle. durant les premiers mois. à l’état d’idées. l’unique. Elle comprit qu’elle ne devait plus rester enfermée chez elle. il faut voir aussi.. pensent et décident en lieu et place des femmes.. à qui nous devions rendre visite. Voilà donc pourquoi ils interdisent aux femmes de participer aux enterrements ! Avec elles. que les dons des vivants parviennent aux morts. hommes et femmes. poisseuse. suivies de leurs enfants accrochés aux pans de leurs robes. Il lui répondit dans un rêve. l'insoutenable évidence sur laquelle tout est bâti. en fait. En un clin d ’œil. les sans-pouvoir. Après une brève bousculade. des tasses de café ou de limonade.. son épouse l’avait mis à Meddufra. l’adolescente que j ’étais n ’a plus eu de ces rêves qui te portent vers tes joies promises. c ’est fait. elle s’y rendait tous les jours pour lui demander comment. Les jours de l’Aïd se fêtent aussi dans les cimetières. d ’aussi impressionnant. persuadés du bien-fondé de leur raison. alors que je me tiens devant la tombe ouverte de mon frère. Ils bavardaient et s’esclaffaient. ils ne pourraient pas être aussi prompts et précis dans leurs gestes. Non loin de là. d ’autres temps. aucune expression de celles que je m ’attendais à voir. elle allait nourrir leurs quatre enfants. Et alors ?. ce froid intérieur qui me saisit. dans ce visage commun. Mais le pire. La Vérité sans fard. se disperse. ce cousin sur lequel mon père avait tant pleuré. Ce jour-là. dans notre cimetière. l’absolue. et leur foie dément. qui. J ’observais cet homme dans la fosse qu’il creusait. Cette lourde dalle froide que les hommes posent sur la tombe de mon frère. Plusieurs mains soulèvent le cercueil. il est déposé sans mal dans la fosse qu’on ferme aussitôt à l’aide d ’une épaisse dalle en béton. Ce jour-là. Elles prient. Tout de même. tout s’accélère. enfants ! Vous ne pouvez pas encore comprendre. vu qu’ils habitaient tout près. Et c ’est ce qu’elle fit. Aussi. ne les privent-ils pas d ’une possibilité de contenir enfin leur douleur ? C ’est que. Yemma allait-elle distribuer son aumône aux défunts de Meddufta. Mes parents étaient encore de ce monde. eux aussi. le cimetière de Tizi-Ouzou. brandissant un de ses bouts de bois. leur tendance à tout compliquer. Il n ’était pas vieux. trimant durant plus de vingt ans. D ’un geste rapide et méticuleux. Discrètement. Tout autour. et bien fait : tel est le travail des hommes. toute simple. pour pouvoir aller souvent sur sa tombe. ni jeune non plus. vont et viennent les pauvres hères. un jour de fête... c ’était de ne pouvoir rien raconter de ce que je venais de découvrir. toute transparente . au lieu de le monter au village. rient et leurs émotions sont plus contagieuses qu’aucune fièvre connue. elle et ses enfants. de jeunes garçons le regardaient aussi. au cœur de mon être. c ’est sur la brèche saignante. et nous n ’avions pas de défunts là. Ainsi. Voyez ces os. du début ju sq u ’à la fin. en lui ouvrant la porte de sa maison. il ne suffit pas d ’y croire. des heures sans fin. « pour la baraka ». adultes et enfants. jam ais résolues. finit par se tourner vers eux et. Je passais près d ’un homme qui creusait une tombe. les hommes sentent. comment veux-tu faire ?. des heures insupportables. La terre était humide. par de longues processions de femmes aux tenues bariolées. sans quoi.. c ’est encore un de ces domaines où. C ’est cette solitude. date cette conviction indélébile que chacun est seul. revêtus de leurs habits neufs. où se trouve la tombe de Hsen. sur ma douleur cuisante . Elles s’échangent. s’envole vers d ’autres lieux. boueuse. Sans eux. se réjouissent de ce jour où ils reçoivent sans rien demander. un homme scelle la tombe en appliquant du ciment tout autour de la dalle. Respectant sa volonté. Il doit se passer autre chose aux alentours. et leurs larmes torrentielles. d’images éternellement torturantes. mais retrousser ses manches. les gueux errants. c ’est tout ce qui restera de vous un jour ! » Il reprit sa besogne sans plus prêter attention aux jeunes plaisantins. C ’était l’Aïd. pleurent. parfois. tout en mettant de côté les pauvres résidus d ’un ancien. Je ne suis là qu’en partie. Leurs psalmodies sourdes et précipitées me parviennent au travers de la foule. les choses demeurent en suspens. Maintenant. tout en nage. maintenant qu’il l’avait laissée seule et sans ressources. c ’est par eux. mais je ne distingue rien. Je n’y voyais rien. Mes yeux ne décollent pas de ce trou régulier et froid qui patiente de recevoir le cercueil de mon frère. et l’ouvrage prendrait de longues heures. comme femme de ménage dans les bureaux de l’Etat. avec leur sensibilité débridée. Au fond.190 191 Khaled invite ceux qui le désirent à se rassembler autour du cercueil pour la dernière prière. devisent. jusqu’à porter la moindre douleur à son paroxysme. il leur lança d’une voix lasse : « Riez. qui me remplit tout entière.

son propre village. ils la construiront eux-m êmes. tout ce qu’ils avaient. indus. en consommant les ossements calcinés de leurs défunts. nous parvenons à diriger nos pas vers la sortie. ces Yanomami.. j ’ai demandé à Klialed de me montrer la partie de la maison qui appartenait à mon père. privés de leur étayage culturel.. cela appartient à ton père. de mes yeux vu. éprouvé très tôt. celui des pères de notre père. cette famille. mes frères. nous ne devons rien à personne. tombée du ciel. elle se tourna vers Tawrirt Mimun. c ’est déjà beaucoup.. ma tante m ’avait emmenée voir ma famille du côté de mon père. entourée d ’un désert à perte de vue. Nous nous regardons. aussi vrai que ma plaie qui le reçoit .. elle n’avait jamais pu atteindre le sol. affranchis de leurs lois et préservés de leurs excès. probablement aussi. Ils n’avaient pas de cimetières. atterrés.Tu peux y planter ce que tu veux. à cause de la guerre. Ils avaient compris que la meilleure façon d'ensevelir les leurs était de les ingérer. mais je n ’y croyais pas : 193 « Donc. C ’est alors que je compris les raisons de certaines disputes entre mes parents. nous pourrions dire : « Nous sommes chez nous. Nos parents étaient sortis de leurs villages respectifs sans avoir jam ais quitté la Kabylie. c ’est à ton père. sans attaches avec la montagne ancestrale. l’oubli s’est installé. je n ’ai pas de quoi construire. Leur maison. Ayant perdu tout espoir de ce côté. Eux pratiquaient l'idée à la lettre. aussi réel que cette tombe. nous n’avons donc pas de maison où nous aurions pu mettre le cercueil de notre frère et recevoir les visiteurs comme il se doit. avec le ciel comme toit.. cernée de tous côtés. tout en respectant la règle de l’oubli total. Nous vivions accrochés à rien. Je me disais que Yemma s’y serait peutêtre sentie en sécurité. Autour des tombes. comme si. * La foule s’égaille. et personne ne me dira rien ? . Yemma disait : « Pourquoi ne vas-tu pas construire une maison dans ton village comme font tous les gens ? Tu la laisseras à tes enfants.Tu reviens encore à cette histoire ! répondait mon père. ils avaient tant ri et tant pleuré. abasourdis. Il ne nous reste plus qu’à quitter le cimetière. Je les envoie à l’école. Tout à l’heure. » J ’étais émue. pas le moindre toit sous lequel mes frères et moi. ce village. Tout ce que nous possédons tient dans un coin de ce cimetière qui contemple d ’un regard triste le village. Mais elle a fini son existence dans un appartement. de les assimiler à leurs propres corps. d ’abord. Je la préfère à toutes ces images obsédantes que mon esprit n’aurait pas manqué de produire pour suppléer à ce que je n’aurais pas vu. comme si. De là me venait ce sentiment. ainsi amputés pour toujours au-dehors comme au-dedans. Elle était sans racines. C ’est bien notre village. c ’était une poudre d’os enfermée dans une gourde et leurs corps qui s’en nourrissaient périodiquement. pour essayer de recouvrer le toit et la parcelle de terrain que lui octroyait le droit coutumier. Ne sommes-nous pas dans notre cimetière ? Et nous avons le droit d’y être aussi longtemps que nous en avons envie. on a déposé le cercueil de mon frère dehors. Sans doute enterrons-nous nos morts pour pouvoir aussi les enfouir en nous-mêmes et. » Khaled riait . Je songe aux Yanomami de la forêt vénézuélienne comme nous les décrit Jacques Lizot. mais. Avant de quitter nos hôtes. sur la place publique. aucun lieu qui eût pu matérialiser à leurs yeux la mort des leurs . Malgré tout. Dieu merci ! Il fait beau temps. Les mots seraient superflus. » Cette maison que nous n’avions pas dans notre village fut longtemps une des obsessions de Yemma. entretenu par Yemma. Au village. l’esseulée impénitente qui se consolait avec les chants d ’exil de Slimane Azem : . de ce tas de planches jusqu’à cette poubelle. mes neveux et moi. continuer à vivre malgré tout. Mais rien ne nous force à courir. Si. Notre père avait quitté sa tribu. non. mais nous n’y avons pas de maison. à l’intérieur comme à l’extérieur. Non. non ! Je rêvais d’une maison bâtie au milieu de nulle part. muets. nous aussi. Ensuite. » Tout au début. lorsque je le découvrais. coupés de nos tribus originelles. radicalement exilés. je tiens à cette réalité crue. jadis. .. toutefois. moi. je ne rêvais pas d ’une maison au village. En vain. De son index. Ici. et je ressens son effet d ’obturation instantanée. que notre famille était vraiment à part. je pourrai venir demain planter une tente ici. Oh. de ces bidons d’essence jusqu’à ces tôles. Que de larmes elle aura versées là-dessus ! Moi.192 qu’ils la posent également. Toi. enfin. tu as quitté ton village comme s’ils t ’en avaient chassé. L ’espace en question était dérisoire. au grand dépit de Yemma. Je perçois le geste. comme si ses occupants ne parvenaient pas à tourner le dos à ces maisons où. de les contenir pour toujours. différente de toutes les autres. ce n ’est qu’un morceau de moi-même que les hommes viennent d ’enterrer. il m ’a indiqué un coin de la cour : « Tu vois. Mais où veux-tu que je construise une maison ? De toute façon.

en effet. * Un nombre incalculable de tombes tapissent le cimetière.. donc. 195 (Mon pays bien aimé Que j ’ai quitté. lui. aujourd’hui. ( J ’irai à l ’école J’ étais jeune encore Mon père. contraint Je n ’ai pas choisi Le destin et ma chance ont décidé Me voici dans le pays des autres Devant mes yeux ton image . j e vais te laisser Contre mon gré Mon père. » (Exilé et étranger D am le pays des autres Angoisse et épreuves Dieu l ’a voulu. ») Quoi qu’il en soit. il a travaillé comme un forçat. c ’était le bout du monde... Que de générations . non plus. nous occupons la place qui nous revient dans notre village.194 A tamurt-iw aszizen Tin ggiy mebla lebyi-w MaÙCi d n e k i-gextaren D lm ektub a k w d ??ehr-iw A q li di tmura n medden M a d lexyal-im ger wallen-iw. A ses yeux.. Sur l’école. à coups de pied. u r d iy -iy u l A d yrey di lakul. Toute son existence. N i un associé des At-Yanni.. A d yrey di lakul A yem m a. A d yrey di iakul Idelli kan i d-nlul iCCa-yi baba am wewtul Ifka-yi.) Mais comme notre famille tient des At-Rbah et des At-Yanni. (« Je ne vous laisse ni un ennemi des At-Rbai). n’avait ni le temps ni les moyens de reprendre sa place dans le sien.. et mon frère s’en est souvenu. jusqu’au bord du ravin profond qui le borne d ’un côté. que mon père eût voulu suivre l’exemple de cet homme avisé qui rassurait ses enfants : « Ur a wen-ggiy asda w seg A t-Rbaij.. m ’ y a conduit J ’irai à l ’école.) Yemma vivait à une quarantaine de kilomètres de son village. La plupart sont à peine signalées par des dalles de schiste. il était ferme. il n’est pas exclu. dans ses moindres recoins.... sans coeur M’ y a livré tout entier J ’irai à l ’école. pour deux choses : le pain et l’instruction de ses enfants.. ) Ou encore : D ayrib d abejrani D i tmura n medden Lw efic u lembani A dR ebbii-graden. a kem -ggcy lfra$ul Ulamma tugid a y ul Inehf-iyi baba s rrkul A d yrey d i lakul. U raw en-ggiyacriksegA t-Yanni.. J ’irai à l ’école Mère. Mon père.

« Pardonnez-moi. ainsi chargés de jour en jour. » Je lui ai répondu par un haussement d’épaule. Souvent. c ’est comme aller à l’enterrement de sa mère. Comment aurais-je pu ? C ’aurait été comme la rendre responsable de nos maux.. ce silence souverain qui monte de la tombe neuve et qui s’empare des âmes. c ’est-à-dire des riens d ’où tu t ’acharnes à extraire un sourire. c ’est comme aller à l’enterrement de sa mère. que sommes-nous. ce n’était pas chose simple. La grande affaire est déjà éclaircie. Je pleurais surtout à cause d ’elle. ses fils et quelques jeunes gens du village. il fallait demander un laissez-passer aux colonisateurs pour se rendre au village. comme s’il criait encore contre moi. Khaled. des hommes en uniformes. Quand le matin de ton existence a été assombri par le mauvais sort. Parfois.196 197 ont leurs restes entassés là ! Cet endroit ne saurait échapper à la langue : on l’appelle Tigwelmimin. en plus. sinon des bêtes de somme ? Comment. Yemma me l’a dit : la tombe de Yebya est ici. à jamais. et je sens ma douleur s’attendrir. il m ’a lancé cette phrase d ’un air exaspéré. à cause de sa souffrance qui nous empêchait de jouir de notre jeunesse. c ’est par la fin que tout commencerait. presque machinalement : A Mub n M ub Ttes tura S i z i k n z ik Ulac tabaa. De quoi as-tu peur ? » . J ’étais une adolescente triste et anxieuse. qu’il paraissait ne plus savoir ce qu’impliquent les liens fraternels. tendresse désespérante aussi. Je me rappelle Grand-frère allongé sur son lit d’hôpital : « Attention. Elle ne l’était pas. elle a fini par se confondre avec la terre. parce que j ’ai toujours voulu effacer de leur vie la souffrance de notre enfance. l’envie d ’aimer malgré tout. mais avec la même fierté. Et lui. Mieux. Un peu à l’écart. ma façon d’implorer les Puissances célestes. elle.. Elle ne faisait aucun lien entre l’état désespérant de notre famille et ce qui l’agitait. sa famille. de les prier pour que Yemma connût enfin la paix. Plus loin. Et si.) Nous naissons en pleurant. ni heureux ni malheureux. Quand elle pouvait s’évader un instant de son monde d’angoisse et redevenir la mère affectueuse et dévouée qu’elle était. Voyait-il seulement à quel point j ’étais ébranlée par ce qui lui tombait dessus ? Il avait si longtemps vécu sans nous. quelque part dans ce quartier réservé à nos morts. imaginer Sisyphe « h e u re u x » ? Heureux. (A M uh n M uh Dors maintenant Depuis toujours Tu n 'avais rien de toute façon... traînant mon chagrin qui vient d ’alourdir un peu plus mon fardeau. Je m ’en souviens maintenant. je ne suis pas Dieu ! » Je n ’y peux rien. » Les choses ne sont jam ais finies. se radoucir presque. l’arme à la main. J ’aime chacun d’eux d ’une manière différente. Faute d ’entretien. « Ça va ?. à l’orée du cimetière. avec Albert Camus. sans voix. tous les espoirs te sont offerts d ’un jour plus radieux .. la pente est glissante ! » 11 s’inquiétait de savoir comment j ’allais. Par-dessus tout. nous affaissant sur nous-mêmes. Je me mets à tourner autour de mes trois tombes : en chacune d’elles. à ce moment précis. alors que tout est fini. un rayon de lumière. une mélodie.des espoirs. Sisyphe est Patience absolue. Je regarde mes frères abattus. à cause de mon impuissance à changer le sort des miens. surveillent les collines et le fond des précipices aux alentours.. un fragment de mon âme. Tout est fini ?. d ’année en année. la même tendresse entière et pudique . cette consternation des fins accablantes qui te plongent dans le trou noir d ’une vie sans vie. Comme je voudrais le croire ! Je me rappelle l’avertissement proverbial : « fu r -k a s-tiniçl teffey ccetw a !» (« Prends garde de dire [que] l'hiver est terminé ! ») Je repense à la parole du maître bouddhiste : « La grande affaire n’est pas encore éclaircie.. elle me disait en guise de consolation : « Que te manque-t-il ? Tu es comme portée dans la paume d ’une main dont tes frères sont les doigts. Je pleurais. Je récite. Yemma me surprenait à pleurer. Je n’y pouvais rien. tu n’as pas ri dès le début !.. Les dieux ont condamné Sisyphe à la patience perpétuelle. Sisyphe?. Mais je ne lui disais rien de tout cela. Je me demande pourquoi ces mots me reviennent dans ce cimetière. Au temps de la guerre. quelqu’un l’a écrit. Je vais d’un pas lent.

c ’est cette montagne peuplée par les puissances sublimes qui a daigné enfin rappeler Grand-frère. elle continue de proclamer à quoi aspire la terre de mes pères : la paix durable. je trouve que Grand-frère a la meilleure place. entre les deux tombes. Il aurait pu ne pas revenir en sa terre natale. bataillant avec leurs jours. les connaissant. le pardon sincère.Q uoi? Tu veux parler de ç a ? . C ’est tout simple. Il avait pris tant de risques ! Il s’était lui-même banni de cette terre. son influence bienfaisante. le mieux est que la dépouille retrouve les lieux d ’où nous sommes partis. elle servait la même image à ses fils.. remonter le courant de leur existence comme le saumon dans sa rivière ? Mais ils n’osent même pas se l’avouer.. nous n’avons plus rien à faire ici. « Oh ! Amer. avec son orgueil mérité. Oh ! Tu sais. mais ce n ’est pas nous qui avons creusé ! Ça s’est fait par hasard.J ’ai mesuré l’espace entre les tombes de tes parents.. » * Les dernières années. ce piège qui me frôle certains jours . Ils t ’aimeront toujours. il n ’y a rien à comprendre.. il arrachait sa vie dans cette France à laquelle il vouait une profonde admiration lorsqu’il n’était encore qu’un adolescent. Le hasard existe. elle les rappelle ». la générosité sans calcul. Je suis tout de même intriguée : pourquoi a-t-on laissé tout cet espace entre la tombe de Yemma et celle de mon père ? Il faudra que je pose la question à mes frères. Parfois. telle une gardienne infaillible. Il aurait pu mourir d ’une mort plus atroce encore. Yemma avait l’art de parler par métaphores. il conserve sa préséance d ’aîné. J ’y reviens. notre terre n’est pas méchante. il vaut mieux ne pas comprendre. » Le cousin Khaled n’a commis aucune erreur. Elle aime ses enfants. errant entre deux voies impossibles. les joies du printemps qui revient toujours.. et ce geste millénaire.. j ’ai senti sa présence tout à l’heure et. lui a demandé Koukou.. C ’était là une façon commode de parler d’amour fraternel. Et encore. .. Nous. je me suis appuyée. sais-tu ? Tu cherches trop à comprendre. ce qui reste n’a plus grand intérêt. « Voilà encore une de tes questions.. Nous en sortons et nous y retournons. «Puisque c ’est comme ça. Allons.. Cette France qui. Muh. nous sommes là à pleurer. pour l’éternité. » En attendant. C ’est elle. Comme toutes ses semblables. Voilà comment j ’ai pensé. quelque chose mérite encore d ’être dit : combien. Maintenant. Je le sens. l’allégresse des filles en fête qui dansent d'un pas léger. voudraient repartir. à partir du moment où l’âme s’en est allée. contre sa force protectrice. de l'enfant à part. Présent ou absent. j ’adresse un long salut muet à la montagne. des enfants qui les retiennent. Je le dis à mes frères : « Voyez ! Lui.198 199 À l’occasion. à cause de leurs enfants qui appartiennent plus à la France qu’à leur «pays d ’origine ... cette « main » ouverte par laquelle. Tu aurais dit que ç ’avait été fait exprès. de l’homme hermétique et attachant. dans ce traquenard aux dehors alléchants. n’en doute pas. au fil des années. Mon frère. bien que. partons maintenant. si j ’ai fait une erreur. l’hospitalité sacrée. Il m 'a répondu qu’il convenait donc de creuser ici. au nom de quoi renonceraient-ils à eux ?) ni infliger un nouvel exil. » * Je remarque que la tombe de Grand-frère est plus proche de la tombe de Yemma que de celle de notre père. comme toujours. dit le vieux Ramdane dans La terre et le sang de Mouloud Féraoun. oui . qui a décidé de le mettre à cet endroit ? . à n'en pas douter. Mais il y est finalement revenu. comme tant d ’autres. Nous pleurons sur nous-mêmes !. imperturbable devant les déchaînements et la folie des hommes. II en était à concevoir enfin son retour au pays. Quand ils l’oublient trop. Elle est là. cette montagne. et après. au fond d ’eux-mêmes. où veux-tu?. Malgré tout. comme le filet sur le poisson. du frère éloigné. se consolant avec des babioles.. lui. Elle se tient debout. s’était refermée sur sa vie. colosse de compassion dressé en face de mes chères tombes.. J ’ai vu qu'il y avait place pour une nouvelle tombe. par les condamner à une vie suspendue. Comme par hasard ! Je demande au cousin Khaled : « Dis. disait : . je devine leur réponse. Vraiment oui. sur ses espoirs. Et parfois.. j ’ai appris à le reconnaître en découvrant mon frère aux prises avec son désespoir mortel. » Avant de quitter notre cimetière.. ils l’accueillent entre eux deux. répondit-il en se pinçant violemment le corps. vous devez me pardonner. Ils y passent tout entiers. ces enfants. Je l’ai dit à Hamid. auxquels ils ne veulent ni renoncer (et pourquoi. me diront-ils. au lieu de me dire simplement : « Tes frères t’aiment. Ainsi finissent-ils.. comme arrêtée entre un passé de plus en plus fermé et un futur inimaginable. toute proche. Je peux en parler..

jeté à terre. m i yen yei ifuh. que du vent. ») Ou encore : « Si tu n’as pas de pain. de ces Kabyles auxquels il aura finalement voué sa vie entière. personnelle). Jamais ! Il semblait avoir endossé toutes les souffrances de cette Algérie (si présente dans ses textes !). supportant de moins en moins les déceptions et les contrariétés . nous refusons de partir. nekw ni n ugi a n/zih. » (« Nous n ’avons pas d ’honneur ! Eux. tantôt en kabyle. ils n’ont rien. nous. tantôt en français. il est irrécupérable. mais le fait est là. la paresse. qui en prend soin en profitera. C ’est incroyable ce que nous sommes bêtes! Vraiment. une fois de plus. si tu es mal habillé. déplorant leurs défauts. pourquoi continuerais-tu de vivre ? » Comme vous le voyez. ») « N n if am z z it . Il rêvait . certes. ce n ’est pas l’honneur qui leur fait défaut. qui force au respect. c ’est surtout le courage. Nous cultivons l’insignifiance. la force de laisser derrière eux.. parfois les larmes aux yeux. indéniable. surtout. ils nous repoussent . les pauvres. n'importe quoi. » (« L ’ honneur est comme l ’huile . soliloquant des heures durant. Nous gobons tout sans trier. tu peux patienter . transpirant une angoisse rance. Et. voyez-vous. un morceau d’eux-mêmes. si seul dans son espoir d'une vraie renaissance culturelle (et. il les aimait de toute son âme. Il ne pleurait pas sur son sort... nous croyons n'im porte qui. sans prononcer une seule fois « je ». il a bien voulu céder un peu de son temps à la belle saison pour permettre aux Kabyles d ’accueillir dans les meilleures conditions l'homme qui les fuyait de son vivant. win i t-iljudren a t-yaf. Car.200 « Ur nessi ara n n if! N itni ugin-ay . » Il était ainsi certains soirs. je la trouve digne de lui : à la fois vraie et exagérée. » (« Le Kabytchou : il te fauche les pieds . Ce qui leur manque. « moi ». tu as aussi perdu ton nom. Mais si tu as perdu ton honneur. a k-iqqar d lxir i k-xedmey. II s’était éclipsé depuis deux jours derrière le printemps. c ’est même làdessus qu’ils ont édifié leur culture. en toute bonne foi : « AkabiCCu : a k-i(huccu idarren-ik. II était seul. sans doute aussi. ce n’est pas par manque d ’honneur que les Kabyles acceptent leur condition d’« immigrés ». et cela.. Nous sommes si crédules ! Instruits ou non. l’automne a repris sa place. ») Au fond. la bêtise. oh non ! Il se savait très malade. il te dit qu 'il te fa it du bien. à ces Kabyles. nous sommes à plaindre. de leur part. Les jours fastes finissent toujours par arriver. Il les avait longtemps pratiqués et n’ignorait pas de quoi ils sont capables. L’honneur. Il ne les détestait pas. Je l’entends encore se lamenter sur eux. Personne ne l’y obligeait. exhalant son immense amertume dans un flot de paroles plaintives. » (« L ’honneur est comme un voile . tu peux le supporter. ») Cette remarque incisive. eux qui se disent à longueur de temps : « N n ifa m lüjtaf . remuant dans tous les sens. Ainsi.. 22 Aujourd’hui. l’ignorance. tandis qu’il était rivé à son lit : « L es Kabyles. dans ce cas..

écrivait dans sa langue maternelle.) * Il était si seul ! Mais sa solitude était. En fait. de ce côté que j ’ai trouvé une issue.pour lui assurer la force et l’envergure d’une langue écrite. avant tout . On l’admettra. dans sa forme vivante. peut paraître superflu. d ’autres en français. car sans la cohérence. son mot pour dire combien il se souciait peu de ce qui . (En passant : pour exprimer ce qu’il avait à dire. » Une issue : un mot clef. En ce sens. Seghers. mes frères. Autour de moi. mais elle peut être complétée : « L’adaptation d’auteurs étrangers. il pleut. pour bien d ’autres raisons. elle n’aurait pas été possible. il ne semblait pas accorder une grande importance à la nourriture en général. tout ce que Grand-frère aimait manger. les cousins et leurs enfants. ce récit constitue une clef. eux aussi. on ne vit pas ». il vente. Vian. une issue pour moi. il fait humide et froid. l’atmosphère remplie d ’une affreuse mélancolie. C ’est une offense à sa mémoire ! Des écrivains algériens écrivent en arabe. Le monde entier est en deuil. plus disposée à écouter qu’à lire. Quelques étrangers venus en visite. à forger de nouveaux termes à partir des termes existants. À cette fin. cette raison. sa foi en la langue maternelle. Elle serait. des beignets. nous offrons du café. celle-ci serait allée dans tous les sens.202 203 cette résurrection de tout un peuple. en sa structure même. s’appliquant. * Aujourd’hui. du lait. et la préciser à cette étape n’est pas inutile : tout l’intérêt de ce récit réside dans ce qu’il me permet d ’exprimer par ailleurs. des biscuits. de celle recherchée par l’écrivain authentique qui sait comme elle représente la condition essentielle de toute œuvre de création : « écrire. il démontrera à coup sûr les compétences diverses de son auteur. notamment. Romains. Muljend-u-Yehya. Phèdre.langue orale. Sartre. Molière. Pirandello. comme à tous ses avatars. pour Thomas Mann. les êtres. à qui. personnellement. Luxun. c’est. connues et reconnues. et il a répondu : « C ’est une possibilité de tirer profit de l’expérience des autres ». Ainsi. lui. Oh ! Q u’il est pénible de revenir à Tigwelmimin en ce lendemain de 1 enterrement ! C ’est le jour des funérailles où les femmes sont autorisées à se rendre sur la tombe neuve pour « voir comment le cher défunt a passé la nuit ». dans ses contenus inspirés par les auteurs. Prévert. En même temps. tout était. Blake. le ciel et la terre. et s’il est publié un jour (ce que j ’espère vivement). Tout est pesant. Brassens. La brume épaisse a tout envahi. sa gourmandise ! 1 1 raffolait des mets sucrés comme un enfant. Ce devrait être un dictionnaire tout à fait original. De fait. à travers une écriture ressentie comme une nécessité impérieuse. L’une de ces raisons tiendrait à la tâche considérable à laquelle il s’était attelé : il était un pionnier . leurs épouses. des quarts de galette dure. Brecht. son œuvre n ’a-t-elle pas seulement une valeur en elle-même. Au fond. mon frère écrivait avant tout. du même ordre que celle qui m’amène à rapporter en détails ses funérailles. Marx. il a son importance en quelque sorte « pratique » ou « stratégique ». je tiens à insister là-dessus : associer l’œuvre de mon frère au berbérisme. ? La question lui a été posée. les plantes. chargé d ’une tristesse qui saisit l’âme. Le ciel est sombre. « quand on écrit. Même les paupières sont lourdes pour les yeux. qui serait portée par la langue maternelle nourrie à la fois de l’intérieur. tout en étant dépourvue d ’une entrée et d’une sortie. et par-dessus tout. pensait Albert Camus. poètes et écrivains étrangers. Allwright. 1 1 aura fallu la maladie mortelle pour que je découvre ses goûts alimentaires . Cette réponse est probante. et de l’extérieur. Il lisait et enregistrait ses textes sur des cassettes magnétiques afin de les rendre accessibles à la majorité des siens. la tante et ses petites-filles. les cousines.. par exemple. n’apparaît-elle pas aussi étrangère que l’arabe ou le français ? Et puisque j ’y suis. les présentateurs de journaux télévisés : aux oreilles de la plupart. en soi-même. elle témoigne aussi d ’une évolution notable de cette langue qu’elle enrichit et consolide en utilisant ses propres ressources. Partout. Maupassant. suivant la coutume. D’un mot. accablant. De Béranger. Tout larmoie. Ce récit. Beckett. les ténèbres oppressantes de la mort. de vieilles femmes du village. équivaut à une récupération idéologique. Je pense qu’il avait besoin de s’appuyer sur des œuvres achevées. Et rien qu’en cette écriture. Or. recouvrant le monde d ’un voile de désespoir. pourquoi avait-il besoin de faire le détour par Esope. en partie du moins. celle qu’utilisent. à l’écriture. cela ne dépassait guère « la gamelle du soldat ». nous sommes loin de cette « tam aziyt » prônée par les amaziyistes.. et aussi. méthodologiques et « psychologiques ». c ’est consentir à la solitude » . il explorait toutes les possibilités de la langue maternelle. il travaillait depuis de nombreuses années à un dictionnaire de la langue kabyle. par son contenu et sa portée . l’unité qu’il confère. Point final. sonœuvre apparaît comme une gageure : concevoir une forme de littérature tout à fait inédite dans la langue kabyle. tout reste à faire dans la langue maternelle . Brel.

pris l’habitude de lui apporter de la nourriture à l’hôpital.. il déclarait : « C ’est mangeable. tant que sa santé le lui permettait. sur une table. il prenait en exemple ces jeunes ouvrières chinoises qui se démènent comme des diablesses dans des travaux harassants. compatir à la malchance de celui-là . on lui avait apporté de la galette dure. Je lui présentais ce que je m ’étais efforcée de préparer avec un soin tout particulier. mais encenser quelqu’un. Au fond. Si tes proportions lui convenaient. je mangeais une galette qui avait un de ces goûts ! Une galette dure. * Un soir. alors même qu’ils étaient kabyles à jamais. (L 'orgueil.. en échange des gâteaux ou des beignets que leur donnait Yemma.et dans mes souvenirs. cependant. elle ne pouvait les supporter. assez prétentieuses. si ce n ’était que la galette ! Nous avons tout oublié. sans doute aussi. sa vision de l’existence : il devait être en guerre permanente. Yemma. j ’étais soulagée. la pédanterie. inquiète et curieuse. si toutes les facettes de ton personnage respectaient les limites. comme d’autres visiteurs. J ’avais. Comme ses sœurs des At-Yanni. à Azazga. cela ne se mange même pas ! Je m ’en souviens.. Je l’avais toujours entendu plaindre celui-ci. il était des leurs. nous l’offraient. si tu te montrais des plus modestes. Avant de t'admettre dans son cercle restreint. après une ou deux bouchées. Finalement. lorsque je pouvais demander à l’un ou à l’autre de le faire manger. d ’entendre ses commentaires. Or. tout perdu. c ’est encore le mien également. sans pétrissage ni levain... une chose publique N ’importe qui peut se vanter de ce qu ’il a L ’orgueil. de la parole gratuite Cela ne coûte rien. du moins. et j ’attendais là. viscéralement. comme les femmes de son village donc. lui qui en arrachait par où il pouvait. Nos voisins des At-Yegger.204 205 pouvait combler son estomac . Je ne pouvais espérer meilleure appréciation. C ’était le plus souvent aux repas du soir. il était avare de ses compliments. Les seuls qu’il lui arrivait de louer. cette galette ! Et quelle n ’a été ma joie de retrouver . s’est-il exclamé à ma grande surprise. par tous ceux qui besognent sans répit jusqu’au bout de leur existence. C ’est qu’il leur ressemblait . elle aussi. ce sera celui-ci : « "Zzux batel !» (« L ’orgueil. quel que fût le rang. chacun dans son assiette. Yemma se référait à Slimane Azem : Zzux.) A leur façon. il manifestait du plaisir à manger. alors tu pouvais compter sur son accueil bienveillant. je me tenais un peu à l'écart -ou derrière lui. en se servant d ’un couteau et d’une fourchette »). était très sélective.. Et s’il faut citer un seul principe de conduite qu'elle avait réussi à nous inculquer. les humbles qui travaillent durement. c ’était parce qu’« ils mangeaient. J ’ai fini par m ’y habituer : pour dire « c ’est très bon ».. vrai.. il me demandait qui avait préparé la nourriture que je lui servais. Naturellement. jamais. De toute façon. L’emphase. » Cette galette qui lui inspirait de la nostalgie.. il faut le dire (à l’époque. Contre qui ? Contre quoi ? Une vie tout entière passée à lutter. Quand. enfin. n’est pas digne d ’une bonne cuisinière. En mon absence. l’âge ou le mérite de la personne en cause. M ais. qu’elle était délicieuse. où trouvait-il un moment pour dormir ? À l’hôpital.. sans plus ! ». Souvent. Yemma et Grand-frère étaient anticonformistes. ceux qui trouvaient grâce à ses yeux se comptaient sur les doigts de la main. dans une culture où l’orgueil affiché participe d ’une exigence sociale. une pincée de sel. complètement. tout de même ! Un bol de semoule. d ’admirer. enfin.. ça n ’est pas difficile à faire. il ne tarissait pas de paroles élogieuses sur mes « qualités » de cuisinière. n’importe qui peut se vanter. Puis. lesquels prenaient pour moi l’allure d ’un véritable examen dans l’art culinaire. c ’est g r a tu it!» ) Autrement dit.. cette galette. z z u x d lm ecm el Menwala ad izux ayla-s Z zu x dlhedra ba(el Ulac fell-as lexla?. « Ah ! Vous osez appeler ce machin de la galette. étaient ceux qui se fatiguent tous les jours. quand j ’étais un petit garçon. son mot pour dire. si ta profondeur était sincère. Yemma jugeait que ce pain fait à la va-vite. c ’était. la vanité. il était fasciné par le travail. il commençait par t ’étudier sous tous les angles. ce souvenir d ’une saveur unique. un peu d’eau. contente même. qu’il ait de quoi ou non. les At-Yanni se flattaient d ’être plus « civilisés » que toutes les autres tribus kabyles . et même. eux.

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chez Grand-frère ce souvenir commun (et bien d ’autres encore, que je découvrirais au fil des jours) ! Non, vraiment, le temps n’y a rien fait. Nous avons été enfants sous le même toit. Nous avons eu les mêmes plaisirs simples, enduré le même malheur maternel. Il aura fallu qu’il soit au seuil de la mort pour que nous pussions enfin renouer les fils tenus de notre histoire. A qui en vouloir ? Notre enfance a été dévastée de part en part, nos premières années ont été minées par un monstre. Non, vraiment, le monstre, ce n’était pas Yemma, c ’était tout ce qui l’avait empêchée d ’être elle-même, tout ce qui avait abîmé son âme si sensible, si charitable, si pénétrante. Le monstre, ce n’était pas notre père non plus, même quand il la battait au lieu de l’aimer - encore fallait-il qu’il eût, lui orphelin dès son plus jeune âge, appris à aimer et à être aimé ! Voilà ce qui me revenait, ce qui me remuait lorsque je me tenais auprès de mon frère mourant. Certains jours, je n’étais que colère ; je rageais, maudissais et honnissais notre culture du fond de mon âme blessée. Je parle en connaissance de cause : ce n’est pas en se complaisant dans leurs ornières coutumières que les Kabyles feront évoluer leur société. L'autoglorification braillarde, les slogans provocateurs, les fanfaronnades et les mises en scènes spectaculaires ne les aideront en rien, bien au contraire ! Il m ’arrive encore de la réprouver, cette culture kabyle ouvertement opposée au bonheur de ceux qui la portent. Q u’elle soit étouffée et enterrée, si elle ne sait entretenir que vilenies et mesquineries dans les cœurs ! Q u’elle disparaisse dans les abysses de l’oubli si elle ne sait pas tendre vers ces hautes sphères où l’on respire avec joie et intelligence ! Je la répudie pour sa petitesse de cœur et d’esprit, son égoïsme et sa vanité ! C ’est elle, c ’est cette culture « malade », malsaine et asphyxiante par bien des côtés qui rend les Kabyles étrangers les uns aux autres, qui fait d’eux des êtres indécis, instables et versatiles, qui les chasse vers des pays où ils sont regardés comme des envahisseurs et des parasites. C ’est cette culture qui a défait l’âme de Yemma. Et c ’est elle qui a rongé l’âme de mon frère durant des années. « Fatalité » ? « C ’est écrit quelque part » ? Ces explications illusoires valent quand on n’a pas compris. Elles fonctionnent tant qu’on ne veut pas comprendre. C ’est ce genre de réponses passe-partout qui conduit les Kabyles à se satisfaire des demi-vérités, au lieu d ’intervenir en eux-mêmes pour s’amender, rectifier leurs pensées néfastes et leurs conduites absurdes auxquelles ils doivent bien de leurs déboires.

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Ce matin, j ’entends des mots faits pour apaiser la douleur : « Lui est parti, qu’y pouvons-nous ? Il convient de donner au chagrin juste ce qu’il faut de larmes, ni plus ni moins. Nous partirons tous, l’un après l’autre... » Cette visite au cimetière ne concerne que les vivants, comme tout le reste, comme les funérailles, comme la tombe. C ’est pour se faire une raison capable d ’accepter l’inacceptable. Rien, cependant, ne peut calmer ma douleur. Je me dis que je ne la laisserai pas en ces lieux si navrants. Voudrais-je l’y laisser que cela me serait impossible. Cette douleur est mienne désormais. Elle est l’ombre en moi du membre coupé, un de plus. Elle dormira, se tassera peu à peu sous le poids du quotidien. Et lorsqu’elle se réveillera certains jours, je croirai voir Grand-frère dans ces rues de SaintOuen qu’il sillonnait de son pas alerte. Je le reverrai en tous ces lieux où nous avions l’habitude de nous rencontrer. Alors, je me rappellerai le regard attristé qu’il posait sur moi, le mouvement imperceptible de sa tête et le pincement de ses lèvres par lesquels il me saluait, des gestes qui me crieront encore son mot favori : « Courage ! » De nouveau, je me demanderai pourquoi je me suis installée à SaintOuen, tout près de chez lui, deux ans avant sa mort. Pourtant, je le sais bien, c ’est lui qui m ’avait fait venir là. Et moi, obligée à un de ces tournants qui chambardent toute une existence, j ’avais besoin de me rapprocher de lui. Je ne lui réclamais rien, comme toujours, excepté sa présence à bonne distance, ni trop loin ni trop près, comme un point de repère dans ce brouillamini qu’était devenue ma vie, comme une lueur dans un long tunnel. Du moins, c ’était ce que je pensais.

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En fait, c ’est dit et prouvé, les choses humaines ne prennent tout leur sens qu’après s’être accomplies. La plupart du temps, nous sommes menés, conduits par la main d’un autre que nous ne voyons pas, quand, en adultes conscients et rationnels, nous pensons décider, choisir, opter pour cette voieci au lieu de celle-là. Et il en sera ainsi tant que nous demeurerons des êtres cultivés par le mystère. L’Enigme, ce n’est pas la mort, encore moins ce qu’il y a après : s i lm u ta kkin d a ked d er! (au-delà de la mort, la chute, la fin de tout !) L ’Enigme, c ’est tout le reste, incommensurable, qui se perpétue, se continue en dehors de nos maigres consciences d ’individus (s’il existe une « Eternité », elle commence ici et maintenant). L’Enigme, c ’est cette logique obscure, cet enchaînement imprévisible des événements qui tissent nos vies entrelacées, incroyablement dépendantes les unes des autres. Lorsque j étais arrivée à Paris, Grand-frère m’avait reçue chez lui pendant six mois. Il était un mur, j ’en étais un autre ; des années d ’absence semblaient avoir gommé notre enfance partagée. Je le voyais bien, il ne se souvenait même plus de sa réponse envoyée à notre père qui lui demandait son avis sur mon désir d’aller à l’université : « Il est temps qu’elle vole de ses propres ailes... » Et cette phrase, presque une injonction, qui autorisait notre père à me laisser poursuivre mes études à Alger, je ne pouvais guère, à dix-huit ans, en mesurer toutes les implications. Je comprenais, néanmoins, ce qu’elle avait d’exceptionnel. Pendant que la plupart de mes camarades lycéennes abandonnaient leurs études pour se préparer au mariage, Grand-frère m ’incitait, moi, à prendre en main les rênes de ma vie. Et, c ’est bien ces « ailes »-là, par lui concédées, qui m ’ont conduite vers lui, jusqu’en France. Mais i’a-t-il jam ais su ? Nous en étions restés là pendant près de vingt ans, à cette relation rendue presque muette par la pudeur paralysante (je la déteste, je la hais, cette pudeur !) Nous en étions à cette relation compliquée de malentendus non élucidés, mais aussi, forte d’une entente foncière, d’un accord tacite sur bien des choses. Jusqu’à ces six derniers mois de son existence. La leçon est douloureuse, mais nécessaire : tu dois toujours essayer de clarifier tes affaires quand elles se présentent, sans quoi, elles se chargent de le faire par elles-mêmes. Elles se poursuivent à ton insu, jusqu’au jour où elles te mettent devant le fait accompli. Ccah ! Tel est le sort de celui qui passe son temps à procrastiner, quand il n ’est pas sans savoir que les lendemains, en réalité, ne sont qu’illusion.

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Ainsi, c ’est seulement lorsqu’il ne pouvait plus parler que j ’ai pu enfin lui dire : « C ’est toi qui m ’as amenée ici. Grand-frère. Ne me laisse pas seule dans ce pays, je t ’en prie. Ne t ’en va pas... » Et même à ce moment-là, je voulais surtout susciter une réaction, ranimer l’espèce de souche inerte qu’il devenait de plus en plus. Je cherchais à rallumer en lui sa colère contre tout le monde, contre le monde, cette fureur singulière qui l’habitait et qui, je le crois bien, le soutenait finalement, l’aidait à vivre chaque jour. Pour ce que nous avions d ’important à nous dire, il me semblait que les mots étaient superflus. Quels mots, d ’ailleurs, pouvaient exprimer ce que je ressentais en me retrouvant à son chevet, avec la charge de l'accompagner jusqu’à son dernier souffle ? C ’était en deçà des mots, ce cauchemar maternel qui me revenait au contact de mon frère, avec ses violences et ses angoisses indicibles, notre détresse d’enfants confrontés à ce que nous ne pouvions ni comprendre ni supporter. C ’était plus qu’un souvenir. C ’était là, présent à chaque instant, dans cette chambre d ’hôpital où mon frère se mourait. Plus encore, n’était-il pas malade, n’est-il pas mort (au moins en partie) de cela précisément ? Fritz Zorn décrit son cancer comme une « maladie de l’âme » héritée de ses « “parents” » qui l’ont « éduqué à mort », eux-mêmes dignes représentants de la société bourgeoise de Zurich. A première vue, il n’y a rien de commun entre son histoire et la nôtre. Pourtant, à y regarder de près, je retrouve, dans l’histoire de Zorn, notre famille et son isolement par rapports aux autres ; je reconnais mon frère dans maints détails par lesquels l’écrivain helvète dépeint sa personnalité. D ’où la seule chose qui m ’importe finalement : et mon âme, alors, ma propre âme, où en est-elle ? Cette question, c ’est lui, Grand-frère, qui me l’a soufflée, deux ou trois jours après m ’avoir, à sa façon, demandé pardon. Lui était dans son fauteuil, moi assise devant lui et évitant, comme toujours, de croiser son regard. Il était calme, songeur, mais attentif à tout ce qui se passait aux alentours. Depuis un moment, je sentais qu’il me dévisageait, et cela me gênait. Je m 'attendais à une réflexion vexante, un reproche injuste, une fois encore. Enfin, il a dit : « T u as l’air préoccupée... peut-être commences-tu à souffrir de la même maladie, toi aussi ? C ’est vrai, non ?... - Non, je ne suis pas préoccupée, Grand-frère. Il n ’y a rien... » me suis-je empressée de répondre.

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Je me suis forcée à prendre une voix neutre pour ne rien laisser paraître de mon trouble. Au fond, sa question, je l’ai reçue comme un coup de massue. Je lui en voulais en silence. Je pensais : « Pourquoi me dit-il une chose pareille ? Pourquoi continue-t-il à me terroriser ? Ou alors, veut-il encore m ’éloigner ?... » Malgré tout, je suis allée le voir tous les jours, sans oublier une seconde cette question où il me semblait que toutes mes angoisses venaient désormais se concentrer. M ’a-t-il dit une seule fois : « Je suis là, sœur, ne crains rien... » ? Je m ’en serais souvenu ! Rassurer les plus jeunes, les réconforter, les consoler... n ’est-ce pas une des fonctions dévolues au grand-frère? Mais comment aurait-il pu ? 1 1 ne devait pas les avoir souvent entendus lui-même, ces mots apaisants dont, parfois, nous avons tant besoin. À n’importe quel âge ! Depuis son enfance, depuis toujours, il semblait se suffire, tellement il se montrait fort, maître de lui-même, comme de son destin. Il en avait tout l’air. Au fond, il n’était porté par rien, soutenu par personne. Il ne se l’était jam ais permis. Il voulait être seul sur son île. Il se voulait solitaire, unique, à part. Vivre seul en tenant le monde à distance, de plus en plus... Où vivait-il, alors ? Dans quel espace ? Dans quel temps ? Mais cela, c ’était avant le naufrage. Ensuite, il vivait vraiment dans le monde. Il avait retrouvé sa famille à travers cette indéfectible relation qui nous liait et qu’il tolérait enfin. Il comprenait. Et il voulait me faire comprendre ce que je n’étais pas encore en mesure de comprendre. Il ne cherchait pas à me faire peur quand il s’inquiétait de savoir si je commençais à être malade moi aussi, de la « même maladie » ; il se reconnaissait en moi, comme s ’il se voyait dans un miroir. C ’était vrai depuis toujours, et c ’est ce qu’il n ’a jam ais pu supporter. Il souffrait de se regarder en moi : « Je ne suis pas maso », disait-il à Djamal qui lui demandait pourquoi il refusait mon aide tout au début de sa maladie. Or, tout cela qu’il a tenté de m ’expliquer, ne le savais-je pas, d ’une certaine façon ? Sinon, pourquoi me suis-je toujours défendue de leur ressembler, à lui comme à notre mère ? La d istance, encore... Mais la distance n ’y change rien, au fond : Grand-frère était mon âme sœur, mon impossible âme sœur ! Je percevais cette réalité, lui-même la percevait, et nous ne pouvions l’admettre. Par peur de nous perdre. Nous avons toujours su que nous n’étions rien, ou si peu, et ce rien, et ce peu, nous nous efforcions de le conserver. Lui a échoué.

Il me disait : « C ’est une épreuve. » Moi, je lui disais : « Me voici Grand-frère ! Je ne t ’abandonne pas, tu n ’es pas seul. » Cela suffisait amplement, d’autant que je me méfie des mots et leur préfère les actes. Pour le reste, je n’avais rien à lui apprendre : nous avions été frappés par le même bâton. Peut-être me tendait-il une perche, peut-être voulait-il parler de notre mère, lorsque, sans raison évidente, il se mettait à crier : « Ta mère-là !... Ta mère-là !... » Aujourd’hui encore, je ne peux me rappeler les mots par lesquels il l’évoquait. C ’était comme un séisme qui n’en finissait pas, qui menaçait de m ’engloutir, de retourner ma raison, de me précipiter dans l’abîme. Cet abîme ! Je sentais mon cœur se rompre une fois encore suivant toutes les fêlures de mon être ; ces fêlures qui s'étendaient, s’approfondissaient, telles des crevasses dans le sol, sous l’effet d’un tremblement de terre. En réalité, c ’était toujours le même séisme qui se reproduisait, avec ses explosions d’angoisse près de tout démonter, au-dedans et au-dehors. À ce moment-là, il n’y avait plus de mots, plus de pensée possible ; rien que des gémissements informes, sauvages, sortant des tréfonds de mon corps. Et je restais là, saisie de peur devant lui ; lui vissé à son lit, perdant de plus en plus le contrôle de son corps. Car Grand-frère évoquant Yemma, c ’était Yemma elle-même. C ’était elle tout entière, quand elle était en crise, submergée par l’angoisse, déchaînée ou terrifiée par ses voix chargées de ses détresses accumulées. Et, dans un sens, n ’ai-je pas voulu la fuir, moi aussi ?... On ne s’exile pas seulement parce qu’on va à la recherche de ceci ou de cela, ou parce qu’on est attiré par le lointain ; on s’exile aussi parce qu’on est poussé, chassé de l’intérieur, comme si... l’on devait naître à nouveau ! Renaître donc, parce que la première naissance ne s’est pas vraiment accomplie, ou s ’est accomplie dans des conditions telles qu’il faut la recommencer. Naître et renaître, en un sens, c ’est tout comme : quitte-t-on de plein gré le ventre de sa mère ?... Nous étions seuls dans notre drame intime, nous débattant contre des deuils impossibles, contre les terribles fantômes de notre enfance, plus vivants, plus monstrueux que jamais. Comment peux-tu résoudre tes problèmes avec les morts ? En fait, tu ne les résous pas. Tu ne les résous jam ais ! Et ces fantômes-là, ils ne meurent pas ; ils vivent de ta propre existence, ils se nourrissent du moindre tourment que la vie te réserve. Mon

j ’avais l’impression de les ennuyer. la compassion la plus élémentaire. Grand-frère ! » Cette prière que je lui adressais chaque jour. Je crevais de jour en jour dans ce carcan communautaire qui t ’empêche d ’employer tes talents particuliers. » Il me répondait avec un regard tout désolé. tu ne me dois rien ! » Il en était encore à sa froideur feinte. pataugeant dans tes grands ou petits malheurs. tu ne peux que dire « merci ! » pour une attention aussi délicate. d ’exploiter tes propres ressources de vie. je leur ai dit un peu de la mienne. tu abdiques. l’écoute.. hein. et je vois . si résolu. les choses ne sont comme tu voudrais qu’elles soient ! Aussi. après avoir vécu tant d’années avec leurs compagnons.. je me révoltais à sa place . Je devais le « laisser partir ». enfin. irritée et chagrinée de le voir.. y compris la présence amicale. Je ne te dois rien. nulle part.212 213 frère et moi. comme si je redoutais encore de déclencher les foudres de sa colère.alors que tu souffres ! Bref.. » (« Parle ! C ’est la parole qui vient à bout de l ’ angoisse. il me disait : « H d e f ! D awal i-gtekksen Ixiq. si profonde qu’elle avait débordé notre enfance. Quant à m oi. Parce que tout doit être payé ici . tu te rends. et cette attitude me rassurait au lieu de m'attrister. aucun lieu ne vaut celui où II t ’a déposé la première fois.. Elles m ’ont raconté leurs histoires. ce n’est pas ça . et qu’elle en était à envahir toutes nos vies. qui te voue à ne jam ais savoir ce dont tu es capable par toi-même. alors je ne t ’ai pas dérangé. et aussi.. leur confier tes maux.. ça ne peut pas se vivre avec autrui. Mais je ne blâme que moi-même. cette épreuve ! Tu en as vu d ’autres. Simplement.. Eh bien oui ! Les souffrances.. » Je ne l’ai plus revu. C ’est mieux pour eux.. histoire de me consoler : . j ’étais repue d ’une culture qui semblait ne tenir qu’en renforçant ses caractères corrupteurs. Ah ! Si j ’avais pu retenir mon frère ! Les dernières semaines. tu parviens à t ’en sortir : « J ’ai bien compris que tu voulais être seul.. glisser maintenant sur la pente comme une chose usée. Je ne pouvais lui parler. Des mois avant. Alors. d ’exercer ton intelligence.. Il avait pourtant tout fait pour m ’en écarter. c ’est leur donner l’arme avec laquelle ils te frapperont le jour où ils te trouveront sur leur chemin. à bien le nourrir et à garder propres ses vêtements. à lui maintenant pris dans les serres de la mort ? Et de quelle angoisse parlait-il ? De la sienne ou de la mienne ?. tandis que je m ’appliquais à lui montrer ma présence affectueuse. Ils ne font que souffrir. je m ’emportais. les problèmes d ’une vie. En plus. et on te le dit. » Et toi. des bénévoles qui venaient apporter leur aide à l’équipe médicale en « écoutant les familles des mourants ». l’exil n ’arrange rien : il exacerbe leurs défauts.. ») L ’angoisse m ’étranglait : que lui dire. comme me le répétaient Pierre et Françoise. nous ne manquions ni de maturité ni même d’intelligence pour affronter le sort qui nous frappait. jour après jour. A la fin. Et j ’ai vu. j ’avais envie d ’aller voir comment les choses se passent chez les autres. Il me fuyait. il me semblait que je l’arrachais de mon corps comme si elle était un morceau de ma chair. Il pouvait encore se cacher derrière sa carapace. Un comme toi !. Je m ’usais dans cette vague conscience collective qui te conforte dans la passivité. notre souffrance était immense. » Je me suis liée d ’amitié avec les deux femmes. Grand-frère. J’ai tendance à l’oublier : dans ce pays. Nicole et Annie me le disaient aussi : « Nous devons avoir le courage de les laisser partir. lui ne pouvait s’empêcher de me dire : « C ’est vrai. Elle prouvait que le naufrage n ’avait pas réussi à désintégrer sa cuirasse et je me répétais. les difficultés de tous les jours. franchisla. elles se préparaient à devenir veuves. se défendre contre ses sentiments. * « Ne t ’en va pas. comme si tu n’existais pas vraiment . lui que je considérais comme un ami sûr. je lui disais avec ma voix la plus hardie : « C ’est une épreuve.je le sais d ’expérience ! -. Tu souffres seul. et je voyais bien comment. Ah ! Quelle civilisation exemplaire ! Etait-ce donc cela que j ’étais venue chercher en exil ? Là-bas. J’ai essayé avec ceux d’ici. Fini.. ça y est. Craignait-il que je lui demande de se charger de mon fardeau ?. aussi minime soit-elle... lui ? Non sans crainte.louanges à Dieu ! Où que tu ailles. il y a des experts pour tout. À qui d ’autre parler ? Aux Kabyles ? Ceux-là . ça ne fait pas partie de la vie ordinaire. Elle m ’obligeait à voir qu’il en était réellement à mourir. contre son âme saccagée. comme s’il regrettait de m ’associer à son désastre. n’est-ce pas. finie. lui naguère encore si actif. c ’est bien ton mot. Comme celui-là qui soupirait : « O uf ! C ’est lourd !.. Non ? Ou alors. quand..

Je dis encore : . veillent une armée de Saintsgardiens. « C ’est une épreuve. c’est vrai. l’absence est une forme de mort. à l’évidence. par lui et pour lui. Et 1’« essentiel ». Alors. tout finit par rentrer dans l’ordre . aussi. heureusement.. un rôle essentiel. Ne l’était-il pas. devant moi. nous avions six mois en suspens. c ’est pourtant par elle. et des destins particuliers.. dans les journaux. Je la lui dois. voici encore une de ces idées nées de l’esprit avide de cohérence : Grand-frère et moi. tellement elles semblent s ’accorder avec le tout. de l’autre elle réunit. tant mieux ! Moi. Et avoir l’œil sur lui. l’attraper. tout au moins en ce qui me concerne. bien en vue. qui avais pour lui une affection toute respectueuse. Grand-frère. donc. Parce que. cette opportunité manquée de nous découvrir l’un l’autre . ne faire que passer dans sa vie qui allait bien finir par reprendre son cours normal. Pour qu’enfin. sous un certain angle.214 215 « S’il peut s’en sortir de cette façon. qui allions vivre sa mort. rien que la mienne. cela est aussi certain que la mort. l’histoire racontée ici n’est pas aussi originale qu’elle paraît. en 1 occurrence. Je l’emporterai avec moi. Mon frère disparu y tient. » Et je répondais : « D ’accord. le frère aîné dont 1 autorité à mes yeux primait celle de notre père même . il m ’encourageait à accepter sa mort. non. Je n’ai pas trouvé meilleur moyen pour distinguer ce que nous partagions d avec ce qui lui revenait en propre. comme si c ’était ce cimetière tout entier. grâce à lui. dans les rues. nous nous y attendons ! ») * « Je ne te dois rien. De sorte que. ce cauchemar. la sœur. Je n’avais pas encore compris qu’il n'en était plus à vivre. Le plus important. à découvrir sa lucidité. et d’une manière autrement intransigeante ? C ’est donc vrai. tu ne me dois rien. il cesse de se repaître de ma vie et de celle de mes frères ! * Je ramasse une poignée de terre humide près de la tombe de Grandfrère. me montrais très attachée à une certaine indépendance. » Je croyais . sa capacité à voir les choses telles qu’elles sont. chacun de son côté. mais d'avoir tenté d’aller au fond des choses. À quoi te sert la perspicacité. toute cette histoire n’est finalement que la mienne. Sinon. je reviendrai ! » dit mon cœur. et qui. lui. il était perspicace comme on l’est rarement. tout en ressentant le besoin lancinant de savoir. l’empoigner dans son unité. Sans conteste. pourquoi s’était-il démené pour que je m ’installe tout près de chez lui ? Et pourquoi en étais-je si heureuse ? C ’est le genre de questions qui appelle plusieurs réponses. je ne fais que passer. Ce n’est qu’une vie. quant à ce que nous avons fait. Ai-je réussi ? Suisje parvenue à saisir le cauchemar qui me hante encore ? Car c ’est bien ce que j ’ai cherché à faire tout au long de ces pages : j ’ai voulu le cerner. Je le sais. moi. alors même qu’il avait besoin de moi. » Par ces mots. tout en discernant l’essentiel. il y en a tant. J ’envoie un adieu. C ’est ma façon. l’intelligence. un simple et amical au revoir à la montagne majestueuse. Si elle est d’une absurdité totale. Aussi es-tu réduit à te satisfaire des hypothèses qui te sautent aux yeux. Les revoilà donc. à nous protéger contre ce que nous représentions l’un pour l'autre. de ne pas empiéter sur sa propre histoire qui lui appartient à jam ais et que je respecte comme telle. aujourd’hui encore. Il avait toujours une longueur d’avance dans la perception des événements. Avec de telles questions dans la tête. et qui devais la franchir. par ailleurs. la prudence. « Et moi. Je continue. nous tous. cela ne suffit pas. wamma ayen nexdem nebna fell-as ! » (« Dieu nous préserve de ce que nous n ’ avons pas fa it . c ’était moi . Tout se ' résout en fin de compte. c ’était moi qui la subissais. » Nous cherchions. entre les murs. une place. qui t ’obsède. autour d’elle que se découvre la logique d’une vie. un destin particulier . à travers le monde. jaloux de son indépendance. pour pouvoir le poser là. de comprendre. et lorsque tu parvenais enfin à son degré de compréhension. mais.. lui aussi. c ’était tous ceux qui l’aimaient de leur cœur pur . tu ne peux jam ais être sûr de rien. Tu as raison. et moi de lui. cette histoire : je I ai écrite à cause de lui. si la mort sépare d’un côté. à ce propos : « A y-inmae Rcbbi seg wayen ur nexdim . chaque ravin de cette Kabylie tourmentée. J’embrasse du regard chaque mamelon. mais sur laquelle. toutes les vertus du monde quand survient ce moment (et il survient fatalement !) où tu croises ton sort ? Ne dit-on pas. n ’est pas l’histoire en elle-même.. ces six mois que nous avions ratés. que « l’épreuve ». certes. lui n ’y était déjà plus.

de sentiment de dignité. des foules comparables avaient ressenti à la disparition de Cheikh Mouhand Ou Lhoucine : maCCi d lm ut igemm ut. Après tout. A lb a sd ulac-it yella. mais dans ce qui les fait s’imbriquer à l’image d’une construction dont les éléments sont solidement liés et harmonieusement appareillés entre eux par l’exigence de parler à hauteur d ’Homme. 1 1 s’agit d ’un livre sur un authentique génie de mon pays. Eux. de destinées contrariées.. est là. de tourments. la substance essentielle de ce qui nous est commun à tous. de ce que nous partageons. en France. assez de mots ! Ils savent. imposante et originale. locale autant qu’universelle.. ce que. ce que réclame l’assoiffé. Pas tout à fait. d ayabi i-gyab s i lqum-a {il n ’est pas mort. allons. des hommes et des femmes sont venus dire. Ggiy-kwen di Iehna. . non pas dans ce qui peut particulariser d ’un côté et élever de l’autre.le « local » et 1’« universel » . il s ’est seulement absenté de ce monde). dont l’œuvre. il reste le cœur profond.. d’itinéraires tumultueux. je retournerai chez moi. de solidarité et de valeurs essentielles. en d’interminables cohortes. ») Demain. Muljend-u-Yehya.ebbi d N n b i fell-awen a kra yettsen da.. Désormais. dans une immense dignité. mais aussi. Postface {On peut être mais on est absent..non pas dans ce qui peut les opposer ou les mettre en situation de hiérarchie. de ce qui nous individualise. Tant de lieux éparpillés m ’habitent. qui meurt vraiment ? Qui vit vraiment ?. À sa disparition. déjà. J ’emploie ces deux concepts .. qui existe. Pour ce qui est d 'Elle. A lbaedyella ulac-it. En modifiant tout ce qui doit l’être dans cette histoire singulière. il y a aussi ce cimetière face au Djurdjura. de plaies. de ce qui fait une trajectoire humaine inscrite dans un cheminement collectif avec tout ce qu’il recèle de douleurs. ce frère est mien. tant il est la résultante des sommes d’histoires tourmentées. On peut ne pas être mais on est présent. Je vous laisse en paix.216 « Q u’Ils essuient ses trop lourdes larmes ! Q u’Ils aplanissent ses montées et ses descentes ! Q u’Ils. » Je récite la formule rituelle : Sslam n R. à la face de la trop grande douleur.) Voilà un livre écrit par une sœur à propos de son frère. C ’était cela. lui plus que tous les autres. (« Le salut de Dieu et du Prophète sur vous tous qui dormez ici. Cette sœur est mienne. Ce livre relate la vie d’une famille de mon pays au destin aussi inhabituel qu’attendu.

F arès (N abile). « Il est donné à toutes les langues de dire l’essentiel de l’existence ». La lucidité. d’un Muljend-u-Yehya. d ’un Kateb Yacine. P réface de K am al N aïtZerrad. il a entrepris de faire fréquenter aux siens Esope. Brecht.. Postface de K halida Toum i. A m ellal (B ahia). Beckett. dans les mots. Aux miens. avec appétit mais aussi avec sérénité. les non-dits. K ebaïli (A kli). le rongeait de douleur plus que le mal organique dont il souffrait.. de ce qui. P récédé d u n essai de typologie des p ro c é d é s néologiques. il souhaitait que les siens s’emparent avec intelligence et discernement. Prévert. un peuple qui est en train de se projeter dans un futur que je me plais à imaginer dans le sens d ’une humanité qui sera redevable aux miens. d ’un Mohamed Dib. Merci Nadia ! KhalidaTOUM l Ministre de la Culture. L a fête des K abytchous. Son frère. P réface de K arim a D irèche. un je u n e hom m e de K abylie (rom an). À la fin de sa vie d ’ici-bas. Yahia.. les dits. cette angoisse l’habitait encore . au point de le réduire quasiment à Pobsolescence. R upture et changem ent dans « L a colline oubliée ». d ’une Hassiba Ben Bouali. Molière. sans rien demander d’autre que le respect dû aux travailleurs par les travailleurs. M ohia (N adia). enfin. Ce livre bouleversant n’est pas un concentré d ’émotions livré comme une affaire purement personnelle . dans l’œuvre humaine. mais aussi. P réface de Y o u c e f Zirem . s’est engagé dans la lecture des anciens. L exique de la linguistique (français-anglaistam azlght). O udjedi (Larbi). Sartre. Pirandello. Alors. La R uche de K abylie (1940-1975). les valeurs de la tribu. Ce principe l’habitait autant qu’il en était l’habitant. d ’un Ben Mhidi. d ’un Abdelhamid Ben Heddouga. d ’un El Hadj Mhammed El Anka. il nous place au cœur du tourment vécu par un peuple tout entier. Pas de Chance. de son côté. se donne à voir comme des valeurs essentielles. pour ne citer que quelques-uns du vingtième siècle. disait René Char. . d ’un Mouloud Mammeri. C ’est qu’il avait une sainte horreur de tout ce qui pouvait entraîner la ghettoïsation. Le traitement infligé par les siens à ce principe. d'un Issiakhem. Phèdre.18 219 P ublications des E ditions A chab Exigeant jusqu’à l’ascétisme vis-à-vis de lui-même. c’est-à-dire. d ’un Mouloud Féraoun. B erk aï (A bdelaziz). auquel l’histoire n’a pas fait de cadeaux .. aux œuvres d’un Abane Ramdane. M raw n tm ucuha i y ides. P réface de M ahm oud Sam iAli. c ’est grave Docteur ! C ’est la blessure la plus rapprochée du soleil. écrit Nadia Mohia. nous emmenant avec tendresse dans la proximité de ce frère souffrant et dont la souffrance provenait tant du dedans que du dehors. Nadia Mohia nous en peint les dédales avec précision et objectivité. pour essayer de comprendre l’éternité de l’œuvre universelle et d ’en extraire le principe. précisément. un peuple qui peine à s’installer dans un présent difficile à construire. Luxun.

A chevé d ’im prim er sur les presses de P lm prim erie B rise-M arine Bordj El Bàhri .Alger .

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