N ad ia M O H IA

La fête des Kabytchous

Editions Achab

Du même auteur :

- Les thérapies traditionnelles dans la société kabyle. Pour une anthropologie psychanalytique (préface du Professeur Sami-Ali), Paris, L’Harmattan, 1993.
- Ethnologie et psychanalyse. L autre voie anthropologique (préface du Professeur Y van Siinonis), Paris, L ’Harmattan, 1995. - De l'exil. Zehra, une fem m e kabyle. Un essai d'anthropologie, Genève, Georg, 1999. - L ’expérience de terrain. Pour une approche relationnelle dans les sciences sociales , Paris, La Découverte, 2008.

© Editions Achab, 2009. 1, Boulevard Hadadou Mohand-Arezki 15000 Tizi-Ouzou editionsachab@yahoo.fr Illustration de couverture : Esquisse par Assia KHARIF. Photographie de Muljend-u-Yehya, vers 1955. Composition par Nicolas KN1TTL.

ISBN : 978-9961-9867-2-1 Dépôt légal : 3447-2009

Remerciements

Ce livre existe grâce à mes frères : Mouloud, Hamid, Mohemmed et Mhenna. Leur confiance affectueuse m ’a stimulée, soutenue, guidée en chaque page. Immense est ma dette intellectuelle envers le Professeur Sami-Ali. Outre sa préface éclairante, et précieuse pour cela même, l’influence de sa pensée est diffuse dans tout ce livre. Khalida Toumi m ’a fait l’amitié de rédiger quelques lignes (ici en postface) : pour moi, elles ont la même valeur que sa présence à l’aéroport d ’Alger, quand elle est venue accueillir la dépouille de mon frère. Jacqueline Delorme-Fuz (la grande sœur que je n’ai jam ais eue), Alain Ercker, Théodore M ’bemba et Mohamed Benhamadouche ont accepté de lire une première version de ce livre. Leur amitié, leur vif intérêt et leurs remarques judicieuses m ’ont encouragée à le mener à bien. Mokrane Taguemout, Boubekeur Almi (alias Koukou), Tahar Slimani, Y oucef Yalali, Idir Naït-Abdellah, Cherif Sid Ahmed, Saïd Hammache et Djamal Abbache m ’ont apporté une aide appréciable par leurs relations avec mon frère, mais aussi, par leur connaissance des subtilités de notre langue maternelle. Ce livre leur doit beaucoup. Bien qu’ils n’aient en rien contribué à ce livre, je tiens néanmoins à citer Saïd Doumane, Malika Baraka, Arnaud Dartige du Fournet, Sadia Mohammedi, E!-Madjid AHaoui, Hakim et Farida Smaïl : leur présence toute dévouée aux côtés de mon frère mourant fut, pour moi également, un secours et un réconfort inestimables. Je ne saurais oublier Ramdane Achab, mon éditeur, pour l’attention et la bienveillance avec lesquelles il a accueilli ce livre. Que tous trouvent ici l’expression de ma profonde gratitude !

A mes neveux et nièces : Tamila, Assia, Djamal, Ramdane-Abdellah, Morad, Tinhinane, Yidir, Rilas, Yasmin et Lyna.

« Mon histoire est peu réjouissante. Je l’écris tout de même ; ou mieux : c’est justement pour cela que je l’écris. J’ai décidé de tout écrire et je trouve que c’est fort bien ainsi. Quand on est battu, on crie. Crier aussi est irrationnel. Cela ne sert à rien non plus et cela n’a pas de sens, mais c’est plus ou moins dans l’ordre des choses que l’on réponde aux coups reçus par des cris. C’est tout bonnement bien ainsi. C’est pourquoi, aussi, c’est bien pour moi que j ’écrive mon histoire. » Fritz Zorn, Mars, Paris, Gallimard, 1979.

« Dis ce qui t’est le plus personnel, dis-le, il n’y a que cela qui importe, n’en rougis pas : les généralités se lisent dans les journaux. » Elias Canetti, Le cœur secret de I ’ horloge, Paris, Albin Michel, 1989.

Préface

Ni journal intime ni essai d ’anthropologie alors qu’il participe de l’un et de l’autre, le très beau texte de Nadia Mohia semble avoir été écrit dans l’urgence, sous le coup d ’un ébranlement émotionnel extrême, qui se trouve en fait condensé dans le titre même de l’œuvre à venir, La fê te des Kabytchous. Titre qui désigne simultanément, par un jeu paradoxal dont Grand-frère - le personnage principal - avait le secret, les réjouissances populaires et sa propre mort. On est d ’emblée confronté à une réalité contradictoire qui demande à être comprise dans toutes ses ramifications, présentes et passées, tenant en main comme un fil conducteur qui ne demande que d ’être déroulé, au gré d ’une démarche qui nécessite un immense retour en arrière pour reconstituer toute une histoire, non seulement d ’une famille, mais surtout, d’une société et d ’une culture qui peine à se faire reconnaître. Et cela sans chercher à expliquer quoi que ce soit, mais simplement pour saisir de plus près une réalité humaine à laquelle on appartient corps et âme, du fait même qu’on partage la même langue, soudain devenue mémoire collective et lien charnel, lieu de tous les rêves, de toutes les contradictions, et aussi, miraculeusement, la possibilité non pas tant de les résoudre, ce qui constitue déjà un procédé intellectuel, mais de les dissoudre. Les dissoudre en revenant toujours à ce qui rend possible la raison et la folie, la parole et le silence, la présence et l’absence, et surtout, toutes les émotions qui constituent autant d’actions magiques sur le monde : une racine commune, un originel par-delà la causalité. Et c ’est vers ce point le plus reculé de nous-mêmes, le plus profond sans être localisé dans n’importe quel espace, que tend l’extraordinaire entreprise de Nadia Mohia, qui s’emploie simplement à comprendre les éléments disparates d ’une réalité qui ressemble à un immense puzzle, défiant toutes les réductions, à commencer par celles de l’anthropologie elle-même. Mais ie fil que Nadia Mohia tire ainsi s’avère être une corde intensément tendue qui vibre constamment, pour conférer au récit qui se veut

Œuvre qui reste de part en part relationnelle. l’exil ne parvient qu’à instaurer une distance spatiale. vécu dans un corps douloureux. tout ensemble. Écrire dans une langue étrangère parfaitement maîtrisée. poète et dramaturge remarquable. meurtri. de soi et des autres. un héritage qui se confond avec le passage des générations. à son corps défendant. à travers une « possession » se manifestant par des « voix » terribles et menaçantes. avec la vie même en tant que temps qui passe et pourtant demeure. mais aussi. on l’apprendra au fur et à mesure. a la forme d ’une impasse relationnelle. dont la seule issue fut la pathologie mentale. Le cul-de-sac est total. une intensité émotionnelle qui ne se relâche à aucun moment. elle-même. pour échapper aux sortilèges d ’une mère qui. On comprend dès lors par quelle nécessité interne Nadia Mohia a entrepris la rédaction d’un texte dont toute la problématique est inscrite dans une double impasse personnelle et ethnique. Ni quitter ? Il reste bien sûr l’exil qui est la solution choisie par Grand-frère. inespérée. Mahmoud SAMI-ALI Professeur émérite de l’Université Paris-VII Directeur scientifique du Centre International de Psychosomatique Paris. la mère est aussi créatrice d’une œuvre impalpable. La conscience démesurément élargie. non écrite. objet d’une mémoire qui s’enracine dans une tradition. à un degré moindre. qui s’improvise au jour le jour. d’écrire pour échapper à l’aliénation et à la mort. chez la mère et le fils. chez la fille unique de la fratrie : une manière d ’exorciser le sort en transposant l’impasse dans une autre langue. et sans doute aussi.14 direct et le plus proche possible des événements. si le texte de Nadia Mohia agit comme une puissance qui se renouvelle constamment. venant de nulle part. 8 juin 2009 . deux destins différents et identiques. la même certitude inébranlable. ce qui garantit qu’on est à la fois corps et âme. 15 suffisamment distante pour permettre de découvrir d’autres issues possibles. Cependant. à commencer par celle. Tout se passe ainsi comme si la maladie mentale et la pathologie organique étaient les deux réponses extrêmes à une situation d ’impasse qui plonge ses racines dans deux vies parallèles. communiquant avec l’invisible. Dans le récit de Nadia Mohia. subissant coup sur coup trois infarctus. aussi bien qu’une identité qui nous constitue autant que le visage et le sexe. de cette forme ethnique particulière de pathologie mentale dont la mère est affectée. Langue de vérité. là où la distance réelle à l’égard d ’une figure maternelle toute présente. mais traversée par la même thématique. Or. s’avère inconcevable du fait même que tout le travail créateur du fils s’effectue dans la langue maternelle. c ’est que la trame même de l’histoire. La langue maternelle en constitue l’axe fondamental autour duquel se structure tout l’ensemble. elle se trouve non seulement à la racine du travail créateur du Grand-frère. et réussir le tour de force de créer l’altérité en tant que sensibilité autre. avant de connaître l’agonie d ’une tumeur cérébrale. vit la même situation d’enfermement. d ’une situation impossible qu’on ne peut ni changer ni quitter.

murmurait-elle.tout ce qu’elle possédait. ces contes de mon enfance qu’elle racontait comme s’ils disaient sa propre histoire. elle me battait souvent.1 Dix-huit ans auparavant. pourquoi l'ai-je frappée ? Q u’a-t-elle fait ? » 1Expression d’étonnement. un matin tout imprégné de l’atmosphère de ces fins qu’on redoute et qui surviennent toujours. Je venais de passer plus de deux mois avec elle.avaient toujours été miennes.. mais les derniers jours. je les sentais qui m ’envahissaient. elle ne cessait de dire : « Oh. depuis mes années d ’université à Alger. Elle pleurait. souffrant et pleurant des épreuves de leur héros ou héroïne. En cet instant d ’adieu. ces souffrances inextricables.. Elle me les confiait comme un secret. » Les mêmes mots chaque fois que je partais. au fond . ces souffrances innombrables qui. Si seulement il suffisait de ne pas la quitter pour qu’elle ne souffrît plus ! Quand j ’étais une petite fille. Les jours se sont écoulés comme dans un rêve. ma fille ! Tu es arrivée hier et tu t ’en vas déjà. il m 'était douloureux de l’abandonner à sa solitude. comme pour me freiner. m 'em pêcher de suivre mon destin. Une fois sa rage déchargée. . d ’éprouver enfin ma vie de femme et de mère. la transfiguraient en un personnage de conte . Mouloud m ’accompagnait à l’aéroport. Ses souffrances . à mes yeux. À travers la vitre de la voiture. j ’envoyais un dernier signe à Yemma qui me regardait de son balcon. Et comme en ces années-là. elle regrettait son geste : « A taqecci'. dans les premiers jours de septembre.

Yemma parlait d’expérience. Et j ’y allais. ça suffit ! Tu ne reviendras en ce pays que lorsque. baigné de soleil. Va.. Son image qui. et l’avenir bien après mon avenir déterminé. sans doute parce que tu sais bien que jamais tu ne les accompliras. le monde entier.18 19 Et de l’entendre se reproqher ainsi sa violence me faisait plus mal que les coups reçus . « Tu ne reviendras que lorsque. Quand elle se présentera. elle qui avait vécu la guerre et ses traîtrises. naguère encore. J ’accueille les jours comme ils viennent. cela creusait mon âme. Aussi. c ’était comme si le monde. et il n’y avait plus aucune liaison entre mes deux pays. tandis que la décision de rentrer se compliquait de jour en jour.. Chez nous. des choses sans nom. un groupe armé s’était emparé d’un avion d’Air France à l’aéroport d’Alger. des jours durant. inondant la façade de l’immeuble. Pourtant. Le jour où mes frères m ’ont annoncé notre perte. des visages sans âme.. Cinq ans après. de m ’y engager plus avant. c ’était vrai. me troublait comme tu n’en as pas idée. me sortait de sa vie ! Parfois. Â d ’autres moments. » Lorsque. Pourtant. Yemma mourut. comment m ’aurait-elle supportée si. pétillant de sa jeunesse avide de rythmes et de chants. j ’y songeais comme à un de ces merveilleux voyages qui te font rêver. ce mutisme par lequel Yemma me rayait. » Naturellement. paré de ses mille couleurs chatoyantes. dis ? Cela n’a pas de place là où je vis !) Je vérifiais les liens ténus qui me rattachaient encore à une époque de ma vie. jusqu’à ressentir cet étourdissement des hauteurs qui m ’obligeait à me ressaisir pour ne pas céder à la chute. je me suis dit : « La voici. je m ’inventais des excuses pour ne pas répondre aux appels de mes frères. La même peur des autres depuis des années. aux uns et aux autres. Je ne cherchais rien précisément. la délation. la seule idée du retour me plongeait dans une étrange panique tant la chose me semblait exclue. tout avait disparu. elle refusait de m ’adresser la parole. Je craignais de les revoir. elle m ’aurait repoussée. ne voulais surtout rien retrouver (et pour en faire quoi. de croiser mon sort! Combien avaient rencontré le leur sans le reconnaître. quoi ? La phrase est restée en suspens. là.. j ’allais rentrer pour ses obsèques. retenu mes larmes en une boule douloureuse dans ma gorge et c ’est alors qu’une voix m ’a soufflé : « Va. De ce que j ’y avais vécu. sans même savoir pourquoi ? Combien se terraient dans leurs cachettes ou fuyaient le pays comme des bêtes pourchassées ? Certains jours. J’appréhendais leurs regards.. Ne t ’inquiète pas sur mon sort..... devenue adulte. le rêve semblait se prolonger. distillant son angoisse absolue en toutes choses. cette image s’était égarée dans le labyrinthe de mes jours gris. La voiture a démarré. non du passé où j ’aurais été tentée de me réfugier . c ’est tout. de cet ailleurs qui m ’a été donné comme il est donné à chacun. des mots sans contenu. Mais pour une fois. je serai prête. » Lorsque quoi ? Cette question m ’a taraudée pendant des années. Comment dire ? Qu’est-ce que je peux bien expliquer ? Cela ne tenait pas debout. En fait. J ’étais en quête de Y ailleurs. A quoi bon ? Deux ou trois semaines avant. comme un passage barré pour toujours. J ’avais peur d ’entendre leurs souffrances. Jusque dans mes rêves. pouvait parfois m ’éblouir.. aussi vrai que l’était mon supplice intérieur. dans une présence écrasante et terrifiante. les filles savent dès leur plus jeune âge qu’elles ne sont pas chez elles sous le toit de leurs parents. J ’éprouvais comme une envie de persévérer dans une certaine direction. Ne subsistait alors plus qu’elle. mes frères comme tous les gens que je connaissais. m ’avait-elle conseillé. je ne percevais plus mon pays plein de vie. englobant le passé bien avant mon passé défini. J ’ai serré dans mes bras ma fille toute jeune encore.. méprisée comme tamagwart (une laissée-pourcompté). Et aussi. je n ’en avais plus que des visions fugaces. de leur goût amer. une montagne infranchissable. Mais quelques jours avant.. Je ne l’avais pas revue. marqués par les années qui nous avaient traversés. « N e viens pas quoi qu’il se produise. . les êtres. de cet ailleurs qui se tient au-delà. j ’avais continué à vivre auprès d ’elle ? Elle m ’aurait traitée comme une étrangère . des débris d ’une mémoire décomposée. nous nous étions parlé au téléphone. J’aurais pu rentrer plus tard. Les mouchards. des chemins qui n’aboutissaient nulle part. elle avait peut-être raison.. au réveil. en appuyant sur mes paupières closes. comme si ce que nous avions à nous dire eût été un secret d’Etat. En attendant je-ne sais-quoi. de personnes. J ’avais l’impression que ses larmes coulaient par flots. Q u’il était atroce. Pour y faire quoi ? Pour retrouver la maison sans Yemma et me mettre à la chercher dans chaque recoin avec ma douleur folle ? Pour me rendre sur sa tombe et me convaincre qu’elle était bien. » Elle avait écourté la communication de crainte d ’être entendue. Je descendais alors comme dans une mer sans fond.. des images floues de lieux. Yemma me suivait toujours de son regard trempé. de moments évanouis. la réponse que tu attendais ! Tu ne reviendras que lorsque ta m ère. Quand j ’étais devenue adolescente. ne me restaient que des bribes de souvenirs. Nostalgie ? Pas vraiment. eux.

. je t ’en prie. Tous ces mois.. Ça n ’a pas de sens.. 2 Dans deux heures. elles balaient de la main l’espace autour de lui. à Grand-frère. Ce qui était réel. tu t’es tenue à ses côtés .Peur de quoi ? De qui ? C ’est ton pays. Mouloud m ’a pressée. alors. je ne vais pas venir ! . indicibles. voilà ! . les nuits remplies de cauchemars des enfants. Des images. un peu comme le font les Indiens Emérillon en Guyane française. les âmes défaites..Pour quelle raison ? .. Sans doute finit-elle par rejoindre le corps arraché à sa terre natale . pour qu’ils accordent une nouvelle chance.Laisse-moi. là.Non. Rien ne peut retenir ces torrents d’émotions contradictoires qui fondent sur moi telles des vagues sur un esquif perdu au milieu d ’une mer démontée. * Il me fallait l’admettre.. un rêve qui dure encore. Je pouvais encore l’imaginer. défilent devant mes yeux . Si Dieu veut ! Les coudes sur la tablette devant moi. . je pleure doucement. J ’y allais pour me rassembler en dedans. la terreur sur le visage des femmes. en pratiquant cet exercice de funambule comme d’autres s’adonnent au yoga. la Kabylie que j ’avais connue appartenait à un autre monde. Il grossissait. rien qu’un sursis. ces souffrances qui se multipliaient à l’infini.. là-bas. tu ne peux pas t ’arrêter là.. » Comme j ’ai essayé de contredire ce qui s’imposait avec la force d’une évidence ! Comme j ’ai voulu nier ce qui semblait écrit depuis toujours quelque part.. J ’ai peur. Treize mois d ’attente. la folie meurtrière des hommes. Je me rebellais. et je poserai le pied sur le sol natal.. ta fam ille. donne-moi la paix ! » Devant l’insistance de Mouloud. un sursis. dans l’étendue du non-connu ! Jour après jour. les mères en particulier. risque à tout instant de se perdre. les cris de désespoir lancés à un ciel indifférent. se répandant en moi comme si rien ne me séparait d’elle. « Tu ne reviendras que lorsque. l’avion atterrira à Alger. quels tourments m ’attendaient en exil. ballottée et troublée par le périple qui la mène d’un monde à l’autre.. sans rien deviner des pensées qui me tourmentaient : « Tu vas venir avec lui.. une sorte de monstre sans visage. Était-ce mes peurs qui nourrissaient le monstre ou l’inverse ?. n ’étant pas encore fixée à cet âge. Il lui en fallait plus pour renoncer à me faire changer d’avis : « Il faut quand même que tu viennes ! . Ce que je percevais de l’autre côté de la Méditerranée ressemblait à un gigantesque nuage noir qui avait tout recouvert. la tête entre les mains. J ’y voyais une sorte d ’injustice. » Je n ’en pouvais plus d ’endurer les souffrances de Yemma.Je n’ai rien à faire au pays ! Je n’ai pas le temps ! Ce n ’est pas le moment ! Maintenant. J ’ignorais. ce monstre. je n’avais d ’autre échappatoire que l’impertinence. Avant de quitter le lieu dont leur enfant a exploré les recoins. J ’étais tombée dans le lacs. de plus en plus effrayant à mesure que les années se succédaient. enflait en même temps que mes peurs grandissaient. Elles se déversaient. mais elle demeure longtemps instable et fragile. Comme tant d’autres ! « Tu ne reviendras que lorsque. tiraillée entre un désir et une nécessité : retourner à ses racines nourricières ou réintégrer son corps maintenant implanté en terre étrangère. à tous les Saints de ce pays-ci et de l’autre. les rivières de larmes. De cette façon. sans forme ni consistance. . au jogging ou à la peinture. les yeux ouverts ou fermés. mais elle n’avait plus rien de réel. de prières et d ’implorations adressées à tous les Cieux. les mares de sang. elles ramènent à son propre corps l’âme qui. insensées.20 J’y allais donc. Il en irait de même pour l’âme de l’exilé. comme le film d’un mauvais rêve. c ’était la guerre civile.

Sans doute avais-je parfois souhaité pendant toutes ces années qu’on me poussât à réagir contre l’exil.. des larmes sereines.. tout affectueux. » Je ne fermai pas l’œil de la nuit. lui rappelant qu’il était venu de quelque part. Grand-frère. lycée « eanrnii x u c » .Le passeport. qu’il avait une famille. Tu le constateras toi-même. un courant qui charriait une multitude d ’êtres. * J ’éprouvais une curieuse sensation.. « Q u’est-ce que je vais encore entendre ? Que vont-ils encore me raconter ? répétais-je tout le long du trajet. Dès l'aurore. En tenant des deux mains ce livret vert. ils s’adressèrent à ma raison. Que du bien ! Voyons. nous sommes mieux reçus. parce qu’une fois le pas franchi.. au risque de se voir rabroué. quelle famille avait-il ? Il en était sorti très tôt pour s’en éloigner au fil des ans : l’internat au lycée Amirouche (pour lui. . la France. En réalité.. cette promesse. je confirmais cette « promesse » obscure soufflée par le sort des années auparavant. Merci !. grâce à une succession d ’interventions. Je devais y aller parce que c ’était le mieux à faire . comme si de la décision que j ’allais prendre dépendait désormais le restant de mes jours. Il fuyait ce qu’il ne pouvait ni supporter ni changer. .. Cependant.J ’ai peur de ne plus rien contrôler. c’était . m ’endormant et me réveillant avec son visage de plus en plus angoissant. il n ’y avait eu ni jugement ni condamnation . je n’ai même pas un passeport. Il pleurait.. Ah ! Que n’a-t-on fait pareil geste pour Grand-frère ! Celui qui l’aurait bousculé.. C ’est l’occasion. Ne sachant plus que faire avec moi. » J’obtins mon passeport en quelques minutes. avaient besoin de me voir parmi eux en ces jours d’affliction. À leur tour. à l'instant même où je l'avais perçue. plus respectés et écoutés dans nos bureaux que dans n’importe quelle administration française. ton passeport. je refusais de profiter de sa mort pour accomplir enfin le pas que je m 'étais longtemps interdit. Comme si.22 23 .. peur de ce que je vais trouver. Allons. Et personne n’est maître ni du début ni de la fin. Je n’avais pas encore compris que je l'avais déjà acceptée. Grand-frère était parti depuis quatre jours.L’occasion. une logique des faits. dis-tu ? Je ne veux pas ! Je ne peux pas ! » Mon frère.. comme une sensation de libération. ce qu’il a souffert toutes ces années. J ’en étais là ce samedi matin.... en rentrant à ce moment précis. Je cédais peu à peu : « De toute façon. répondait Abdenour. un ordonnancement des choses... je vivais avec notre frère mourant. depuis sa tendre enfance. » disait-il en entrecoupant ses paroles de sanglots retenus. Les choses ne sont plus comme avant.. là-bas au pays. simplement. l’erreur monumentale des pensées qui m ’avaient guidée pendant des années. j ’avais l’impression de recevoir enfin la permission d’entreprendre le retour tant espéré. j ’appelai Mouloud. et que j ’en étais maintenant à son exécution. me traitant sans ménagement ni sentimentalisme. je n’y pensais pas vraiment. une multitude qui portait le courant. presque agréables. car ce qu’il fuyait ainsi. Je n’étais pas quitte de la question pour autant : qui m ’avait jugée. enfin. notre pays a beaucoup changé. ne te tracasse pas. Merci !. réfléchis un peu. « Oncle dodo ») à Tizi-ouzou. Je compris alors toute l’étroitesse. je redoutais encore d’avoir affaire à un de ces fonctionnaires zélés. . Ce n’est pas rien. Je n’avais pas mieux dormi les nuits précédentes. Mouloud s’en remit à deux amis proches. Conduite aussi désespérante qu’inutile. Je fais partie de la multitude. parce qu'il ne servait à rien d ’avoir peur et qu’il valait mieux regarder la réalité en face . (Ou jam ais !) J’avais tenté de proroger mon ancien passeport. s’inquiétait de ce que je ne l’écoutais pas. À ces amis providentiels. . la trame des événements qui suivaient leur cours. tant mon esprit était agité.Q u’est-ce qu’ils vont te raconter.. Abdenour et Hassan multiplièrent les arguments . D ’ailleurs. mais l’accueil méprisant et inquisiteur des agents administratifs m ’avait découragée.. mes peurs fondraient comme neige au soleil . condamnée à l’exil ? Mais cette question m ’apparut tout d’un coup dérisoire au regard de la mort de mon frère.. nous irons au Consulat et tu l’auras. l’université à Alger. À présent. celui-là aurait été plus qu’un ami.. L’entendais-je seulement ? Depuis des mois. le courant de la vie qui venait de loin. Et pourquoi me remerciait-il ? Restait le passeport dont je devais faire la demande le jour même. en me présentant aux guichets du Consulat avec Mouloud et ses amis . parce que mes autres frères.Ce que tu vas trouver. plus qu’un frère : un sauveur ! Mais il n’écoutait personne quand il s’agissait de sa vie. Je respirais à un rythme différent. c ’est tout le problème ? Ne t ’en fais pas. je répondais par d ’autres larmes. « Merci !.

le phénomène débordait le familier. pleurant parfois. le visage scellé par la colère. En dehors de ces jours particuliers. Yemma était hantée par des voix hostiles . Nous devions cesser de parler. les rivalités entre les femmes. On aurait dit qu’il nous était défendu d’être ensemble. En général. bavardant ou partageant quelque joie. il n’y avait là rien d'anormal ni même d'alarmant : les mésententes avec les voisins. et moi. partir loin. . et voilà peut-être. vu de l’extérieur. Et comme par un hasard vraiment importun... dictaient ses propos et.. Ensuite. Cela n ’empêchait pas Yemma de remplir son rôle de mère. se moquaient de nous ou nous menaçaient. les bras croisés. Sa manière d’être et de penser nous gâtait la vie au-dedans . de nous parler. ces « ennemis ». Car si les «en n em is» sont. D’abord. très loin. Et mon père ou mes frères n’étaient que des « lâches » s’ils n ’allaient pas sans délai réparer notre honneur bafoué. la défiance que t ’inspirent tous ceux qui n’appartiennent pas à ta famille proche. parce qu’« ils » nous écoutaient. Elle les affrontait sans relâche. Mais à y regarder de près. lesquels restaient secrets. la marmite sur le feu. les «en n em is» intraitables qui t ’épient de tous côtés. finalement. la « grève » domestique durait jusqu’au lendemain. Mon père laissait éclater sa colère. Tous. elle n’avait plus affaire qu’avec ellemême. pour chacun. cela ne devait pas lui demander de grands efforts. et Yemma dans un état d ’apaisement ou d'agitation dont personne ne pouvait jam ais prévoir la suite. que ses « ennemis » survenaient pour nous gâcher le moment. en dehors des personnes qu’ils aident à vivre suivant les normes de leur groupe. ils encombraient toute sa vie intérieure. nous réagissions selon nos habitudes. Alors. Mais il lui arrivait de se révolter aussi contre ce rôle. Yemma semblait d ’une certaine façon audelà du « normal ». en réalité. nous n’avions cependant qu’une envie : fuir. ne s’occupant que de renvoyer aux « ennemis » leurs insultes et autres menaces. chez elle. chacun de son côté. À la réflexion. ils avaient l’air d ’exister plus que ceux de tout le monde. tout en regrettant le précieux moment perdu.. tandis que nous vivions sous le même toit. en fonction desquels ils pensent et agissent.24 25 une partie de lui-même : il fuyait Yemma. notre vie familiale ressemblait à un calvaire .. les uns autant que les autres. non seulement multipliait les siens. de nous entendre. ses « ennemis » ne ressemblaient à ceux de tout le monde qu’en surface. un moyen coutumier d ’introduire une distance nécessaire dans la relation aux autres omniprésents. au fond. la délectation de ton entourage à te voir dans une mauvaise passe. En fait. lorsque les gens n’ont que quelques « ennemis » plus ou moins déclarés. à chaque instant. ne buvant ni ne mangeant rien. l’empêchaient de vivre avec les autres. c ’est ce qui anime encore largement la société où je suis née. mes frères sortaient en claquant la porte. Elle se réfugiait dans un coin et se tenait là. À mon retour du collège. elle était comme une torture quotidienne qui nous séparait les uns des autres. isolant chacun dans sa souffrance et sa colère. Yemma parvenait à sauver les apparences. c ’était surtout lorsque nous étions réunis. Déesse toutepuissante qui avait régné sur notre enfance. tous odieux et envieux. je trouvais la maison nettoyée de fond en comble. jours et nuits. prostrée. Elle paraissait vivre comme tout le monde . De même. notre âme meurtrie. Certains jours. mais encore elle se disputait avec eux. là où la vie pouvait enfin être possible. ceux de Yemma se tenaient dans sa tête. elle. tout son problème. quand ces derniers se cantonnent à leur place. elle était cernée par une armée d ’« ennemis ». de rire des mêmes choses. Yemma. j ’essayais de ramener le calme.. influaient sur ses pensées et sur ses actions. au bout du monde.

3 Nous avions continué à nous débattre dans nos difficultés. pour un temps. émigré en France depuis deux ans. je n ’ai commencé à y voir un peu plus clair qu’avec mes études de psychologie clinique : ce n ’était ni par méchanceté ni par goût des disputes que Yemma se prenait à nos voisins. lui. et pour la reconnaissance de la culture de ceux qu’il appelait les « Brobro ». Elle n’était pas elle-même. il voulait oublier. Chacun se défendait selon ses moyens contre cette violence incompréhensible qui s’emparait d’elle jusqu’à la rendre méconnaissable. Il était parti repu de colère.) Enfin. ou alors. Ou bien encore. tandis que Grand-frère. Elle souffrait. ne contrôlait rien de ce qu’elle ressentait ou entendait du fond de sa détresse. il pensait peut-être comme notre père qui accueillait mes tentatives d ’explication par ces mots : « Ah bon ! Elle est malade. semblait avoir réussi à les éviter. il oubliait jusqu’à leurs noms. il ne le pouvait pas. Il avait l’âge où prévaut l ’appétit de vivre. du moins. Elle t ’envoie pour me le dire. Pour ma part. peutêtre pour nous aider. Elle ne s’appartenait pas. Manifestement. mais aussi. Va donc t ’occuper de tes affaires ! » . il ne voulait pas la comprendre. il n’était pas disponible : il militait pour la démocratie dans notre pays. Yemma. il donnait un surnom à tous ceux avec qui il se plaisait . Voilà ce que j ’essayai d ’expliquer dans une lettre à Grand-frère. (Il les appelait ainsi par dérision certes. le suppliant de revenir parmi nous. J ’espérais le ramener à la maison. par affection . luttait contre le mépris dont souffrait notre langue maternelle. Comme notre père. il avait plutôt tendance à la juger. Il me répondit qu’il ne fallait pas accorder aux choses plus d ’importance qu’elles n’en avaient en réalité. les autres.

Moi. Pour toi. Nous devions t ’aimer encore et encore. tous tes maux vont disparaître.. ta vie tout entière. il la battait comme s’il n’y avait rien au-dessus de lui. » Ensuite.. en colère et impuissante face à ce qui nous martyrisait. Elle étouffa un cri. leurs affreuses malfaisances. c ’est vrai. tu lui avais encore confié : « Je me sens guérie. psychiatre à l’hôpital. Mais je sais maintenant de quelle guérison il s ’agit. avec une volonté de vivre à toute épreuve ? Yemma. cependant. Mon père était resté avec nous. Je ressentais ton angoisse qui me désespérait et. qui abandonnaient femme et enfants au village pour aller refaire leur vie ailleurs. je me refuse à tout jugement. je me sens bien.. je n’en pensais rien. ta première bru : « Ils m ’ont dit : “Nous allons te libérer. l’agonissait d ’injures et de reproches lorsqu’il contestait ses litanies d’accusations. c ’était ou cette raison singulière qui inventait des « ennemis » tout autour de notre famille ou rien. tu l’avais dit à Mhenna : « Mon fils. On t ’aurait débarrassée de tes « ennemis ». ni comment te haïr pour nous en protéger. J ’étais en colère.. Il aurait pu partir. ce père irréprochable pour le rôle qu’il avait tenu auprès de ses enfants. mon père. Cette fois. la mort. mon frère cadet. de quoi.. et à nous... il n’y avait rien à faire. Yemma. Moi. je te disais : « N ’aie pas peur. Ne te tourmente plus !” Depuis.. elle bouillonnait de colère contre ses voix. tu vas guérir. » Cela te calmait et nous donnait un peu de répit. Ne le savais-tu pas toi-même ? Quelques jours avant ton départ. quelqu’un m ’a appelée ce matin. il ne se produira rien. » Et deux jours avant de t ’éteindre. D’ailleurs.et quelle gifle ! Mais qu’importe ! De ce jour. et nous ne savions ni comment t’aimer vraiment pour alléger tes souffrances. Ce jour-là. fuir. Une voix me disait : “Cette semaine. Mon père venait de rentrer. mon père saisit une lourde chaise en métal et la jeta sur elle. du côté d ’Oran. Il aurait pu imiter ses semblables. mon fils. comme si on m ’avait ligotée des pieds à la tête. Yemma se prit à lui : « Entends-les. réclamait d ’être tranquillisée à chaque seconde tant était profonde son angoisse de perte et d’abandon.” Crois-moi. je me tournai vers mon père et. il était fatigué.. tu auras affaire à moi ! » Au fond.. Un jour... tu ne souffriras p lu s. d ’une voix où je mis toute l’audace de mes seize ans. Mohemmed articula un pathétique « Oh père. pourtant. Il s'était efforcé de maintenir notre famille malgré tout. je ne passerai pas le mois de Ramadhan avec vous. J ’accourus en même temps que Mohemmed. le visage en sueur. Sans même lui donner le temps de se poser. vraiment injuste. sinon ce combat permanent que tu menais contre tes sombres « ennemis ». Ne t’inquiète plus. Et toi. ton univers. Tu ne pouvais vivre qu’à cette seule condition. d’avoir un toit et du pain pour avancer dans l’existence d ’un pas sûr. En vain. il cessa de la battre.. affolée à l’idée qu’elle venait peut-être de perdre un œil. j ’ignore qui c ’était. je l’ai jugé. S’il avait pu reconnaître un peu de sa souffrance !. il se sera montré injuste. » puis il partit à la recherche d ’une voiture pour emmener Yemma à l’hôpital. Le téléphone a sonné. elle aussi. leurs enfants. Je voulais qu’il vît sa souffrance derrière ses divagations enfiévrées. tu ne dis rien. Q u’aurais-je bien pu faire contre mon pauvre père ?. Je le sais : n’avais-je pas essayé moi-même ? J’avais parlé de toi à un de mes collègues français. rien à quoi te raccrocher pour préserver ta maisonnée. C ’est incroyable. tu vas guérir. Pour toute réponse. tu n’y aurais pas survécu un jour.. » Je suivais des yeux l’ombre de toi-même que tu devenais de jour en jour et. j ’ai décroché et j ’ai écouté. Je me sens comme neuve. 1 1 la frappait parce qu’elle l’exaspérait par ses vociférations. . en lui assurant au moins un toit et le pain de tous les jours. Mais avec leur mère. tu as peur d ’eux !. Ma bouche est sèche. leurs complots diaboliques. Petite mère chérie ! Aujourd’hui. par exemple. Tu me rapportais les méchantes paroles de nos « ennemis ».. Pendant quelques semaines. Il la frappait comme si elle était fautive. qu’y avait-il à guérir ? Etre ou ne pas être. Vingt-huit ans après sa disparition. » Non. Elle ne tenait qu’à lui. mon père me donna une gifle .. non sans sévérité. s’exiler lui aussi. à la fin. Tout ce que nous pouvions faire. il ne lèvera plus jam ais la main sur Yemma. nombreux. Plus de douleur ni fatigue. je mettais en cachette des gouttes dans ta nourriture. Tu ne t ’agitais plus. dans le « pays des Arabes ». Tu n’avais aucun recours. crois-moi ma fille. c ’est bien ce que j ’ai entendu. Yemma. Yemma cachait son œil droit de sa main sanglante. je t ’écoutais de longues heures. l’inexistence. leurs terribles menaces. je vois mieux ta détresse. donc ? Longtemps. tu l’avais répété à Fazia. ils t ’insultent.. » A bout de patience. mais quelle pitié de te voir aller comme une coquille vide ! Tu te plaignais : « Oh ma fille ! Je ne sais pas ce qui me prend encore comme ça. c ’était de t ’accepter telle que tu étais. je lui dis : « S ’il lui arrive quelque chose. Suffit-il.. je renonçai à te « g u é rir» . tout mon corps est raide. ne le supportant plus. qu’as-tu fait !.28 29 J ’enrageais devant tant de.

alors. celle qu’on dit « irrationnelle ». ces mots futiles. Je me sentais sur le point de me diluer dans une matière évanescente . Ah ! Ce qu’elle m ’en disait. D’où je tiens d ’être matineuse. notre famille était en permanence cernée par de nombreux « ennemis ». une immensité où il n’y avait rien autre que des mots. engluée dans ses croyances. à voix basse. Si bien qu’à en croire cette dernière. tout au fond de moi. près de son poste de radio constamment réglé sur la chaîne kabyle. je percevais la présence dont elles témoignaient. Je te les disais. Il ne relève ni de la pensée rationnelle ni de l’autre. Oh ma fille ! Que peuvent-ils bien raconter sur moi ? . ils n’étaient pas tous des « ennemis ». elle était par coutume confinée à la maison. En règle générale. Et lorsqu’elle tombait de fatigue. je n’y croyais pas vraiment. . les ouvrais. ce monde à part.. Que te dire d ’autre ? J ’entendais tes paroles de tout mon être. creux. à la lumière vacillante d’une chandelle. Il me suffisait d’écouter Yemma. non plus. elle représentait déjà un mystère pour moi. Yemma repérait son « ennemie » et l’infernal scénario recommençait.. occupée par ses corvées quotidiennes et sa guerre continuelle avec les voisins. voilà tout. C ’était intenable. pour finir par former une ligue contre elle. Elle m ’avait raconté une histoire. Au demeurant. Au bout de quelques semaines. Des paroles que j ’avalais. Elle aimait mieux rester chez elle. les commentait. faute de mieux. à nous ses enfants. de prendre la relève. Et il suffisait de frôler ce monde.30 31 « Il ne se produira rien ». « Ma fille. Yemma. * Très jeune encore. il y avait 1’« ennemie » du moment. Je feignais de m ’intéresser à un autre sujet ou à une . Dès lors que Yemma l’avait désignée comme telle. la seule langue qu’elle. ne pouvait être banal avec Yemma. sans ombres ni lumières. ils disaient mon nom . pour ressentir l’angoisse qu’elle y respirait. rien. ils l’ont prononcé plusieurs fois. Elle était partout. Lorsque nous habitions en immeuble. dans un autre quartier de la ville. . eux non plus. Cependant. quitte à la suivre parfois dans ses raisonnements dédaléens. Yemma ? Qui te connaît à la radio ? Pourquoi parlerait-on de toi ? . sans limites ni repères. Ce que je sentais à ton contact. juste pour aller bavarder une petite heure chez une parente. Il existe. Je me secouais. En écoutant la radio. Yemma ne supportait pas d ’entendre des bruits de pas au-dessus de sa tête. elle semblait oublier ses voix morbides. Que d’énergie elle aura gaspillée à rester vigilante jour et nuit ! Elle montait la garde contre les « ennemis ». l’atmosphère d’un monde non perceptible par nos sens communs. À mon corps défendant. J’ai entendu mon nom. mon être tout entier. Des mots vivants qui s’agitaient dans tous les sens. comme s ’ils ne se reposaient jamais. Je me surprenais comme dans un espace périlleux. Nous déménagions souvent. et face à cela. mes mots me semblaient approximatifs. sans sol ni ciel.Mais il n’y a rien. Yemma ! Tu as entendu un nom qui ressemble au tien. décidément. ces voisins . 1’« ennemie » était forcément à l’étage supérieur. Yemma n ’avait commencé à sortir qu'après avoir largement entamé la cinquantaine. la plus menaçante. connaissait. Rien qu’en ce verbe intarissable. Yemma.. telle une béance dans le néant. 1’« ennemie » devenait de plus en plus « virulente ». Je fermais les yeux. mon corps. mon impuissance à adoucir sa condition plus encore.. de choses ! Sans arrêt. me levais et m ’éloignais. ils parlent de moi à la radio. j ’avais pénétré le monde de Yemma. non sans d ’abord fermer portes et fenêtres. Elle se répandait hors d’elle-même par son imagination bouillonnante. je réagissais.Je me le demande. Je me réveillais alors vers trois heures du matin pour lire ou étudier tranquillement. et pas en même temps. » J ’essayais de la ramener à elle-même. Des phrases. je me suis demandé quelle était la cause de notre malheur. qui vivait dans la maison la plus proche. Mais elle sortait peu. s’intéressait aux informations. La télévision l’agaçait . C ’était comme des informations. insignifiants. Elle sélectionnait les émissions. J ’éprouvais une sensation affolante. longues et compliquées.Je n ’ai pas compris. m ’apprit-elle un jour. et même. je touchais à Vextraordinaire. Sans m’en apercevoir. Tout ce que je pouvais faire : l’écouter sans lui opposer aucune résistance. dans la tête des gens et dans leurs bouches. c’était le souffle de Tailleurs. Avec toi Yemma. qui tourbillonnaient dans un mouvement vertigineux.. égarée dans les replis de sa pensée alambiquée et ailleurs.Qui peut bien parler de toi. elle ne parlait jamais le kabyle. elle nous demandait. puis aux autres voisins des différents étages. Un monde ouvert de tous côtés. qui devenaient mon esprit. enfermée dans une langue qui tissait tout son monde sans en préciser les confins.Et que disent-ils ? . moi aussi. communiquant sa haine d’abord à ses proches sur le même palier. tel un vent à travers la fenêtre. D’où tirait-elle toute cette matière à raconter? Durant une grande partie de son existence. j'entr’apercevais l’autre versant du monde.

il se mit à creuser au pied du rocher quand. en effet. plus j ’y songeais. un pigeon même.Cette histoire. alors qu’elle m ’avait déjà tout dit d ’une certaine façon. je croyais cette histoire. Après qu’il eut palpé la chemise du malade.. Intéressée. Deux jours avant. sans s’y appesantir. hanté par une puissance invisible. à l’instant même où je les prononçais.) L ’histoire que m ’avait racontée Yemma. au cours d'une interview téléphonique donnée un an après la mort de Grand-frère. Prenez ceci. Armé d ’une pioche. c ’est tout ce que je peux faire. un mouton. (J’ai fini par parler d ’elle. comme si elle craignait de me la révéler. le corps trempé de sueur. puisqu’il y avait quelque chose : cette inquiétude. (Pour les Kabyles. presque sans m ’en rendre compte. les cailloux noirs comme du charbon. ni l’amulette épinglée sur sa poitrine ni la potion qu’on lui fit boire ne guérirent mon grand-père. une poignée de figues sèches. Avais-je le choix ? Et qu’allais-je en faire. je m ’en écartais doucement. L’esprit troublé par la richesse à sa portée. Le mieux. à cette histoire. d’une pertinence inattaquable. lui enlever sa signification négative et lui donner un aboutissement heureux. 2 Ccix : prononcer « Cheikh » . à genoux. je dus y revenir souvent. il ne vit qu’un tas de cailloux noirs qui roulaient au fond du trou. un coq. de discours qui. Dieu vous donne la patience ! » Et.. un chevreau. tu ressens le besoin de le dire à quelqu’un. En échange du sang versé. Yemma ne devait pas avoir plus de cinq ans à l’époque où les événements se seraient produits. S’il avait été sage. nous avons trouvé les traces de ce qu’il avait fait. mon grand-père aurait immédiatement posé sa pioche et. Ce rocher fiché là par la main de Dieu n’était pas un caillou quelconque . de l’amphore remplie de louis d’or qu’un ancêtre aurait enterrée quelque part. de cette angoisse reçue comme une faveur ? En attendant. Enfant. Il rendit l’âme sans avoir ouvert les yeux ni dit mot. il est tard. Yemma. puisque ton père n’a rien pu dire ? . Comment sais-tu ce qui s’est réellement passé. agissant à mon insu. il entendit un bruit. Mais si. ou bien encore. comme aimantée par les mots de Yemma . J ’avais l’impression que ces mots flottaient devant moi. Je l’avais parfois priée : « S’il te plaît. un lieu sacré. . deux beignets. grelottant en pleine canicule. C ’est qu’on en parlait quelquefois. il aurait imploré le pardon de l'Asessas. dans la famille. en eux-mêmes. dans notre champ ! Et là. ne voulait plus rien me dire. pour lui en soutirer chaque détail. choisis la bonne personne : celle qui. et il l’aurait immolé au pied du rocher.. Elle se montrait réticente. il besognait dans sa figueraie qu’un rocher bornait d ’un côté. En retournant une dernière pierre. hagard. . Mon grand-père avait besoin de quelques pierres pour reconstruire un mur de sa maison. s’il avait été bien inspiré. Il remonta chez lui.Mais nous y sommes allés. il n’y aura rien. mon grand-père continuait de creuser. tes frères vont rentrer. soudain.32 33 autre personne pour détourner sa pensée de ce qui l’occupait. éclaire-moi. elle était bien là. il n’est pas bon de raconter ce genre de rêves. La première fois. c ’était celle de son père dont elle avait gardé un vif souvenir. ta mère te l’a donc racontée plus tard . toujours entre quatre murs et à mots couverts. Par la suite.) Elle avait la tête bourrée de mots. voyant-guérisseur. et Yemma l’acceptait. je le quittais sur la pointe des pieds . tandis que le bruit se faisait plus net à ses oreilles. sur les ondes de cette même radio où elle avait cru entendre son nom ! Je l’ai fait incidemment. Ensuite. de phrases. elle percevait mon malaise et consentait à desserrer son emprise. Yemma. par sa bienveillance.. le trou sous le rocher. La pioche. VAsessas lui aurait peut-être cédé le trésor sur lequel il veillait depuis plusieurs générations. plus le doute s’insinuait dans mon esprit. dans un de ses champs. » lui disais-je sans réelle certitude. il serait allé chercher un animal. puis disait : « Nous avons assez bavardé. elle la tenait donc de quelqu’un.. Je sortais à reculons de ce monde hallucinant où je venais d ’entrer sans le vouloir. malgré tout.. saura le comprendre . comme un cliquetis. C ’était bien des mots en l’air. dans lequel les passants déposaient de menues offrandes : une part de galette. Son père mourut vers l’âge de vingt-cinq ans. alors. aux étoiles du matin qui l’effaceront de ton esprit comme elles s’effacent du jour naissant. « Il n’y a rien.. lentement. le vénérable ccix2 leur dit : « Cet homme a été frappé. comme toutes les fois où elle était disposée à me livrer un fragment de sa vie passée. c ’est de le confier à l’eau vive pour qu’elle l’emporte loin de toi. sans rien brusquer. Même un enfant pouvait comprendre. cette angoisse diffuse que Yemma me transmettait et que j ’acceptais d ’éprouver avec elle. Elle se mettait à bâiller. en moi. étaient d ’une cohérence.. Les femmes de la maison se dépêchèrent d ’aller consulter un voyant-guérisseur dans le village voisin. Elle m ’avait raconté une histoire. c ’était un Asessas {Gardien). Cette histoire. » Comme dans un éclair de lucidité. comme si elle me racontait un mauvais rêve. Allons préparer le repas. un sou. d’intrigues. par sa sagesse.

je suis arrivée au village au moment même où ils l’emmenaient au cimetière. de ce mariage avec le frère de mon père . d aya i d ddwa-s. N ’en pouvant plus. beaucoup mieux que tout le monde dans le village. Ça suffit maintenant ! Mais qu’est-ce qui m ’a poussée à te parler encore ! » J ’en savais assez. Ma mère venait d’avoir un garçon et elle en était comblée. Ils ne m'autorisaient pas à lui rendre visite. Cette famille était la production de Yemma.) Son histoire m ’a longtemps aidée à supporter notre malheur. Sa tanuf craignait de voir son mari la prendre.. une expression exagérée de sa culture et de ses principes sclérosés... ma mère a remué ses lèvres. nous avions 3 Tanut : épouse du frère du mari. il y avait du couscous de blé tous les jours. par laquelle. moi aussi : cette histoire de mon grand-père n’avait jam ais existé que dans la tête de Yemma ! Elle l avait imaginée avec son âme d ’orpheline maltraitée pour s’expliquer la misère dans laquelle elles étaient plongées. Mais tout ce bonheur a disparu en un clin d ’œil. tu l’as entendue quand tu étais une petite f ille . ») * Depuis que Yemma n’est plus de ce monde. tout se paie dans cette vie. après avoir connu une vie heureuse. pas plus. Ma mère est retournée chez ses parents et le nouveau-né a rejoint son père deux mois après. sauf à s’armer de courage. peu de temps après. à la maison et dans les champs . je ne l’ai revue que deux ans après. non dans l’autre. l’œuvre de sa vie. ta tante et moi. mais ma mère n’en voulait pas. jour et nuit.. Il nous apportait tant de belles choses ! Ma sœur et moi.. qui te frappe aussi. elle ma mère. Je savais ce qui s’était passé dans notre champ. la maudite Faffa At-Hmizit ! Ne l’oublie jamais. il y avait tant à faire.. dans sa fascinante étrangeté comme dans son affligeante banalité. et. j ’ai moins besoin de justifier la souffrance qui l’habitait. ils ne pouvaient pas se passer de m oi. Un jour ou l’autre. Ma mère. à son enterrement. se croyant fort. l’autre. une sorte d ’âge d 'o r impérissable dans sa mémoire : « Mon père travaillait en France. » Yemma connaissait le pouvoir des mots. chez nous. et nous n’attendions même pas les jours de fête pour les mettre. se croyant immortel. Yemma devait penser de même. Elle a quitté la maison avant que la terre se soit tassée sur la tombe de mon père.. dans son étendue « généalogique » comme dans ses dimensions familiale et culturelle. c ’est tout. stupéfiés : “Recouvrez vite son visage.34 35 . ni même d ’un autre mariage.. La femme de mon oncle n’était pas rassurée pour autant. comme seconde épouse. avait omis de révéler la cachette de son trésor à aucun des siens . Tout le monde se nourrissait de couscous d'orge . Une fois. sa création majeure.Je ne me rappelle pas l’avoir entendue. Ah ! Comme j ’aimais manger dans cette assiette ! Nous vivions bien.. (Ne le détenait-elle pas ? Je l’ai cru parfois. Que peux-tu faire quand tu découvres que le sort qui frappe les tiens. comme si. ce qu’elle disait et répétait. étaient décidées à rendre folle ma mère ou à la chasser de la maison. Du jour au lendemain. Ce jour-là. Toi alors ! Quand aurait-elle pu me raconter des histoires ?. tu le dois à l’imprudence d’un aïeul aggravée par l'égarement d ’un autre ? L’un.. tu trébuches sur tes mauvais actes. les plus belles robes qu’aucune fillette du village n ’eût jam ais portées. ma mère s’est résignée à nous abandonner. Ils sont la part de ton destin que tu fabriques de tes propres mains. je la vois mieux.» Je voulais en avoir le cœur net : « Cette histoire de ton père. teffey di S id i M e s s u d ! » («L es sacrilèges commis par les ancêtres. elle et sa jeune sœur. Les gens tout autour. cette souffrance. tu le retrouves tôt ou tard.. crois-le si tu veux. s’était dispensé de prier VAeessas pour mériter d’hériter du trésor ancestral. Lorsqu’ils ont soulevé le linceul pour me montrer son visage. notre famille était comme une représentation accentuée de la société kabyle. et à le vivre comme une expérience contre laquelle il n ’y avait rien à faire. je disais. . Mais elle n’a pas tardé à souffrir de sa félonie. Ensuite. ils m ’ont donnée en mariage chez les At-Abbas. Du coup.. criaient. Ce que tu fais. notre maisonnée a été démantelée et un voile noir est tombé sur nos vies.Ma mère ?.. une faiseuse de maléfices redoutée de tout le village et au-delà. Elle et sa mère. ce sont leurs descendants qui les payent ! ») Ou encore : « Lkurag kan. dépêchez-vous !” Qu’avait-elle essayé de me d ir e ? .. c ’est son seul remède.. la civière s’est mise à trembler comme si quelqu’un la secouait. N euf ou dix ans.. elle exprimait la vérité passée et actuelle de la . » (« L e courage. il m ’avait rapporté une écuelle décorée de fleurs multicolores. Quel âge avais-je ?. Il revenait deux ou trois fois dans l’année. donc. elle qui disait à tout bout de champ : « Ddaswessu xedm en lejdud. tel un artiste. Telle qu’elle fonctionnait sous l’empire de Yemma. La pratique était coutumière.

Aujourd’hui. Où est-il encore passé ? Le véhicule revient une demi-heure plus tard. Nous sortons de la salle. Je me sens mal.36 Kabylie séculaire : lorsque. * Voilà. littéraire et théâtrale. Lorsqu’ils s’enorgueillissent d’une culture qui. chargé d ’un autre cercueil. nous explique-t-on. Une camionnette arrive. tient chacun dans ses mailles enchevêtrées. Sans perdre de vue Morad. à mes autres frères et à moi. comme un arrière-goût amer. Aussi. l’isolant dans une solitude sournoise tout en l’enchaînant aux autres par des liens à la fois inévitables et insupportables. » Rien n’y fait. . c ’est là. ses boutades désopilantes et autres persiflages amusants nous laissent toujours. de son vivant. le cœur serré devant elle. peut-on dire de son œuvre poétique. Et voilà aussi pourquoi son humour.. Quoi qu’il en soit. ils enjolivent leurs extérieurs pour camoufler leurs ruines intérieures. je me répète : « Tu t ’es absentée quelques années. ce que l’on pourrait dire de l’amour. Dans le ciel. tu reviens aujourd’hui . « en s’exilant. Combien étaient-ils dans l’avion ? Combien d ’émigrés rentrent de cette façon ? Hier. Lorsqu’ils se défendent de confier leurs maux à leurs proches par peur qu’un jour. quelque chose dans ma tête me disait : « Si tu rentres. ils apprennent à se méfier les uns des autres dès le berceau. tu meurs ! » Menace ou mise en garde ? Je ne sais. refusant obstinément de renoncer à ce qu’ils ne possèdent pas. ils se contentaient de ramasser un modeste pécule et se dépêchaient de revenir au pays pour reprendre leur vie d’avant comme si de rien n’était. ils se vantent de leurs hauteurs. Lorsqu’ils instituent la discorde. Lorsque.. traînant une remorque chargée d ’un cercueil. Mouloud est arrivé plus tôt. Je ressens la douceur de l’air sur mon visage. c’est ainsi : les morts voyagent avec les vivants. je crois. Un soleil éclatant frappe mes yeux douloureux. je me laisse entraîner par la foule des passagers qui se hâtent vers la sortie de l’appareil. il n’y a pas de quoi en faire un drame de plus. À travers le hublot. par un autre vol. Tel est le fond tragique de ce « g é n ie » qu’il est possible de lui reconnaître enfin (puisque. Ces dernières années. il ne le permettait pas). Pouvait-il faire autrement ? Comme me le faisait remarquer Alain Ercker. la suspicion ou le mutisme comme mode de communication. telle une toile d’araignée. suivant le mot courant « A nef-asentlean adyum m ent! » (« Laisse-les voilées ! »). alors qu’en réalité. ces derniers les leur renvoient à la figure comme autant d'insultes ou de moqueries. Nous sommes conduits dans la salle d ’honneur de l’aéroport où. Lorsqu’ils discourent sur l’union ou chantent l'entente. Il me semble que je vais atterrir dans un autre monde. Le nom du défunt n’est pas celui de mon frère. chaque fois que l’envie me prenait de retrouver l’Algérie. pour affirmer leur existence. Donc. dans l'autre monde. accourent de petits nuages blancs. 4 Pour me préparer à la suite. la ville est baignée de lumière. on emporte toujours avec soi plus qu’on voudrait en em porter». le vrai. embourbés dans leurs contradictions. l’ainour sans réserve ni calcul : le malheur aussi y travaille.. Lorsque. que se trouve une des sources d’inspiration qui nourrissait la créativité de Muliend-u-Yeljya. Ce dimanche. je prends Alger lablanche comme une grosse claque sur la figure. Lorsqu’ils se complaisent dans des conflits insolubles. nous attend Khalida Toumi. plus encore qu’hier. c ’est tout ce que Grand-frère avait tenté de fuir pour ne jamais cesser d ’y être au tréfonds de son âme. les Kabyles ne savent plus trouver en eux-mêmes cfautre ressort que ce combat permanent qu’ils se croient obligés de soutenir contre 1’« ennemi » du dehors..

qu'elle avait pensé à lui chaque jour. Elles vont les rejoindre en France pour s’entasser les uns sur les autres dans un petit appartement. à faire le moindre pas dans son monde. ô monde trompeur /) Ses mots. Ils ont fait construire de vastes et luxueuses demeures dans le village. Ai-je jamais pu terminer une phrase avec lui ? Je redoutais ses colères épouvantables. qui émanait d’elle.. Il était inflexible devant ses larmes. allant. il est là. dans ses paroles comme dans ses attitudes. en apparence. répétant : « Dieu. effrayante et poignante. jusqu’à l’oublier. je devenais cette petite fille terrifiée devant une mère exaltée aux prises avec son fils aîné. dans sa chambre d'hôpital.38 39 Aujourd’hui. mais ils ne les habitent pas . Devant elle... (J’ ai rêvé que j'é ta is mort. de ce qu’il voyait en elle comme une menace. Ce que j ’aurais voulu lui dire par-dessus to u t? Q u’il n’avait jamais cessé d ’être de toutes les prières de Yemma.) Incapable de contenir mes larmes. Tout comme notre père.instant. et il me la refusait.. un silence épais et glacial qui le protégeait d’elle. tremblotais . A kem -ixdas Rebbi a ddunit. ils me remplissaient d’effroi. je t ’accompagne ! » * Un jour. car au fond. je lui dis tout haut : « Te voici au pays. Grand-frère bien aimé ! lui criai-je en pensée. Morad ouvre la petite fenêtre percée sur le couvercle du cercueil de façon qu’on puisse voir le visage de son père. je lui en ai voulu pour cette raison.. elle était une tragédie elle-même.. bégayais. A tort. Il s’abritait derrière une carapace rigide construite de toutes pièces avant même d’avoir atteint l’âge adulte. l’étiquette porte bien le nom et prénom de mon frère. pas un seul. Nessa iirnessi! » (« C ’ est un châtiment divin. je le croyais. il était peu disposé à écouter Yemma. cette force occulte. réprimait toute sensibilité pour ne lui présenter qu'un visage dur et froid.. Pas de doute.. à lui. Grand-frère. où qu’il soit. je n ’insistai pas. je lui pardonne. je perdais tous mes moyens. préservez-le. Nniy-as : A y ul-iw ifna-k ssbef Ma telliçl d Iher A ql-ak zdaxel n tebwat tura. Longtemps. plus tard.. C ’était l’occasion de revoir une dernière fois Yemma. tu es tenu à la patience Si tu es bien né Te voilà dans une boîte à présent. Et en plus. soyez avec lui. je l’absous. à un visiteur qui lui racontait son dernier voyage en Algérie. même après la retraite. Pendant des années. lui et toute sa descendance ! » .. si souffrante ! Elle n'avait pas seulement le sens de la tragédie . rien expliqué de mon marasme. saturée de chagrin et d ’amertume. si faible. je dus vite l’admettre : « C ’est incroyable. » II n’en savait rien. il ne l’avait jamais oubliée. « Prends garde mon fils. sont plus directs : Urgay mm utey. Il se montrait intraitable avec elle. tout de m êm e. avec sévérité et colère . Je tiens à vérifier quand même. incompréhensibles. Avec lui. Je me suis dit : Mon cœur. tu savais tout. de ce qu’il refusait en elle. c ’est bien lui derrière la vitre . tout contenu dans une caisse en bois. Du moins. Nous avons [des biens]. Comment aurait-il pu deviner ce que je ressentais ? Je ne lui avais rien dit. Je vous prie. il n’y avait entre Yemma et Grand-frère qu’un silence terrible . disproportionnées. encore jeune adolescent mais au caractère déjà bien affirmé. Yemma parlait avec une telle gravité ! Et ce pouvoir. Saints-gardiens. ils hésitent à rentrer. Il résistait en se renfermant. 11 ne me répondit pas.. imperturbable devant ses supplications :. je lui écrivis pour le prier de me laisser aller avec lui. leurs familles non plus. kkes açlar-ik y e f y ir i n tqabact ! (Enlève ton p ied du tranchant de la hache !) Les Saints te préservent de la malédiction de ta mère ! » Je n’étais pas encore en âge de saisir toute la portée de ces mots qu’elle lui adressait sur un ton désagréable.. ce pays est devenu pour nous comme un monstre ! » Il disait bien « lwehc » (« un monstre ») ! « Alors. ayant appris qu’il était sur le point de rentrer enfin. cependant. tout entière.. du moins. il se rebellait. Tu savais et tu n’as eu aucune compassion envers m oi. N ’est-ce pas une damnation ? Eux-mêmes le reconnaissent : « Yewt-ay B-ebbi. a tamyerrit! (Maudis sois-tu. mais c ’ est comme si nous n ’avions rien ! ») Sur le second cercueil. disait-il.

Alors. lui se bornant à répondre. Mais ne le répète à personne... il a exprimé le désir de l’entendre. obligés). sur un ton agacé. au choc des cieux ou à la rencontre de deux montagnes. sa petite-fille alors âgée d ’une dizaine d’années : « Yya a m -iniy lhaga yer umezzuy-im. l’ami d ’enfance qui l’avait accompagné depuis Paris. il semblait n’avoir rien prévu non plus. au moment où. terra tmara (Nous patientons. faisant de son mieux pour que tout fût à la convenance de son premier fils si délicat. Hemza s’écria : « Je vous amène Muljend-u-Yehya ! » Yemma se redressa. c ’est comme ça ! » Cela m ’a glacée entièrement. par un de nos frères qui m ’écrivit une lettre.. » Pour mes autres frères et moi. il l’avait revue cinq mois avant qu’elle s’éteigne. Trois infarctus à quarante-cinq ans ! Je pensais déjà moins à Yemma ... . ça suffit. A-t-elle au moins pensé à lui expliquer comment les choses s’étaient passées avec notre père ? Elle avait demandé à ses fils autour d’elle de « ne pas rajouter à nos tourments d’exilés ». Voilà tout ce dont je me souviens. de réparer l’erreur de Yemma. Ils se serrèrent la main. . sa pleine signification à la relation entre un fils aîné et son père. affolée. » Je ne me rappelle pas l’avoir entendu réagir autrement que par un de ces longs et profonds silences dont il usait pour dire l’indicible .. je me suis mise à trembler des pieds à la tête. je me suis retrouvé à Tizi-Ouzou. je ne cessais d ’entendre un avion voler dans ma tête. elle avait dit à Mila. elle a dû changer de comportement avec lui. ressassant les formules d’usage : « A m nekw ni am medden (Nous sommes comme tout le monde). Elle était malade et très fatiguée. sa mort était devenue un sujet secondaire. Le choc fut rude. Elle a dû encore prendre sur elle-même. Plus tard. Merveilleux Grand-frère ! Comme paroles d ’apaisement. A y e n yuran ad isaddi (Ce qui est écrit se produira).. je me prends parfois à douter qu’ils se soient réellement revus. » Quant à elle. Yemma.Tu sais. après vingt ans d’absence. elle s'agrippait à ces expressions toutes faites et revêtait le masque du commun. Ce retour inopiné. comme à son habitude : « Ça va. moi. c ’était assez foudroyant.il était le décontenancement même. et le moteur dans ma tête s’est arrêté. marmonnant quelque chose comme ceci : « A moi non plus. J ’ai bien essayé. Nous y allons tous..40 41 Mais peut-être le lui ai-je dit comme j ’ai pu.. Mais nous finîmes par apprendre que notre père n’était plus. elle a appelé son premier fils par son âme souffrante de mère qui aimait ses enfants jusqu’à les étouffer.. notre mère-là. Je ne voulais pas que recommençât l’histoire de notre père.. J ’ai cessé de pleurer. 1 1 avait l’art de te décontenancer .. Je n’en croyais pas mes yeux ! » De son côté. Tesh'd ?» (« Viens. je vais te dire quelque chose à Voreille.. Il aura survécu à Yemma neuf ans. il la trouva sommeillant sur le canapé de sa salle de séjour. Deux semaines avant. je ne sais plus comment je suis parti ni comment je suis arrivé. saisissant. Ça suffit. Grand-frère. par un ami qui venait lui présenter ses condoléances . pour lui surtout. A nesber. Il n’empêche ! Sur l’essentiel. pétrifiant. Yemma l’aurait-elle provoqué ? Aucun doute. Ensuite. mon premier geste fut de l’appeler. canaliser sa parole par le récit rebattu des difficultés ordinaires qui rendaient malaisés ses vieux jours. tu entends ? ») En entrant à la suite de Hemza. Amaeni.Yehya arrive. ils n’ont rien dit. comme sur le superflu.et comme il le disait bien ! Il n’était pas sans le savoir : Ula f-Çasustnif-fimenna (Se taire. et qu’il apprît la chose par quelqu’un d ’autre : « Grand-frère... ça va. A taya Dadda-m M uhend-uYehya a d-iteddu. maîtriser ses mots. lorsque Grand-frère revenait à la maison pour quelques jours ou quelques heures. un peu par automatisme. comme s’il voulait en finir au plus vite : . à sa manière. Ton Grand-frère va bientôt être là. il dit. M uhend-u. à quelque occasion. tant le fait s’apparente. presque jour pour jour. Tout à coup. il nous était difficile de nous parler. le trouble absolu. Des mois après. elle est morte aujourd’hui. Quand je sus que Yemma n’était plus. lui préparant ses repas comme pour un invité de marque. Qu’est-ce qu’ils ont bien pu se dire ? Pas grand-chose certainement. 1 1 avait manqué ce moment unique qui donne toute sa force.que dis-je ? .Ah bon ? » Après un silence ponctué de longs soupirs caverneux. et comme je le regrette ! Aujourd’hui encore. hein.. elle dit à Fazia : « Ma fille. awal agi ad yeqqim da. sur ses mille et une douleurs physiques. Réfrénant ses divagations. comme il l’expliquait à qui voulait savoir : « Les jours précédents. » Yemma parlait ainsi autrefois. contenir ses propos. Je n’étais pas là. J ’en suis à mon troisième infarctus. c ’est aussi dire). quand je l’ai vu apparaître dans l’embrasure de la porte. ce retour de notre frère aîné était comme une sorte de miracle qui nous laissa bouche bée. à mes yeux.

gavés ju sq u ’à ne plus vouloir vivre. Ils comprenaient. une de ces relations indissolubles. le mal de notre culture . nous avions peur de nous retrouver face à nous-mêmes tels que nous avions été.. une sorte d ’accoutumance à l’exil . les soudait. objectivement.. l’ayant toujours su. J ’ai raccroché brusquement. plus d ’une fois . « Bon appétit existentiel ! » disait Grand-frère à qui il appréciait. nous l’avions laissé croître à sa guise. de la vie. au moins pour lui ôter son venin. diminuer son étrangeté destructrice et. Une souffrance qui les précédait. avant le langage. plus rien. Yemma et Grand-frère. oh non. L ’angoisse me montait au cœur. voyaient au-delà du commun. parce que c ’était là. ce n’était pas faute d ’avoir essayé. Pourtant. déstabilisant. Une vision absolue qu’ils exprimaient par leurs façons déroutantes d'être et de penser. de leurs existences avant tout. Une souffrance partagée au-delà des mots. c ’était l’image de notre mère habitée par l’étrange . les enveloppait jusqu’à couvrir l’amour profond qu’ils avaient l’un pour l’autre. En réalité. en fait. Ddeqs-is ! Le courage. c ’était ce malheur dont nous avions été nourris. percevaient. jam ais là où on les supposait être.. c ’était. empoisonnés.42 Que dire de plus ? De nouveau. parce que c ’était plus fort que tous les mots réunis. en lui. en l'éliminant de nos mémoires . ces gros soupirs insupportables par lesquels il vomissait ce dont il ne pouvait se libérer par la parole. avec mon frère. insoutenable. Je savais qu’ils étaient liés par une certaine relation. loin de là ! Ils étaient imprévisibles. j ’en ' étais devenue le « témoin privilégié ». sa résistance désespérée à la . je ne trouvais pas. le mal de Yemma. Q u’est-ce qui nous empêchait de retrouver notre pays natal ? Peutêtre. avant tout.. accablant. le reconnaître enfin comme une partie de nous-mêmes. Et c ’était comme si. c ’est tout ! » Ensuite. Nous aurions dû nous en occuper sérieusement. que des soupirs encore et encore . de notre malheur fondamental. en le méprisant. ce mal logé au plus profond de notre être avait pris des proportions démesurées. duré. il dit : « Je l’ai vue récemment. certainement. Ils n ’étaient pas dans la confusion. ce silence chargé. par nos mots. accaparé comme il était par sa lutte intérieure. A notre insu. par notre raison d ’adultes. faite d ’une souffrance ancienne. Enfin.. Ils avaient tous les deux une vision claire de l’unité de toutes choses. peur de revivre cet affreux cauchemar qui nous avait chassés du pays de notre enfance. Nous croyions pouvoir le vaincre en le négligeant. Dieu ! Q u’il était difficile de les suivre ! Q u’ils étaient difficiles à vivre !. D ’où aurions-nous tenu la possibilité de nous parler ? Nous n’avions guère appris à discuter ensemble sans nous emporter. en parler entre nous.. le premier mot pour parler franchement. la guerre civile. Si encore il m ’encourageait ! Mais il ne semblait pas prêt à m ’entendre. Je ne voyais pas le moindre fil sur lequel tirer pour démêler le paquet de nœuds douloureux qu’était devenue notre histoire. Le monstre qui s’était emparé de notre pays pendant que nous croyions lui échapper en nous exilant. les commandait. Cela a duré.

Ahaat a y-hemmlen kra. un père son fils). en quoi il paraissait s’éloigner de lui-même. Avec notre père. C’ est tout ce qui nous reste. Ula d Ihem yetfasyu (Même le malheur s ’épuise). dépassé. . * Comment pouvais-je lui parler de ce qui. Avec Yemma. Nous sommes enchaînés. Je versifie.). contre le même monstre. D aya i y-d-igwran tura. chacun de notre côté. Mon frère lui répondait qu’il ne le pouvait pas. Peut-être nous aimeront-ils un peu. Ccafuea din ur telli. Aql-ay kan seddu ssnasel. faisait trembler le sol sous mes pieds. il n ’était point responsable. éprouvant notre malheur comme nous. mais aussi. ils me marchent dessus. Nous marchons sur le sol. Sauf avec le temps. Ugadey a /-ntiw el . Ensuite. je ne sais pas grand-chose. Moi. n ’est-ce pas ce que disent ceux qui ont beaucoup vécu ? Malgré les décennies écoulées. au fond. Mais le « Mulj » ou le « Muljend » (personnage récurrent dans ses textes). Inna-yas baba-s im m is. Mais comment aurait-il pu ? Que pouvait-il contre la violence ordinaire. versifierai encore..) Il avait commencé à exprimer sa détresse ancienne. ses tensions et ses blocages. Nous nous battions. (Le père a dit à son fils 4. Ssefray. On dira : il a été banni. Sa fuite ne lui aurait donc servi à rien ? Pis : ne lui aurait-elle pas fait perdre la chance de réparer un tant soit peu de son enfance comme de son adolescence sur lesquelles Yemma avait pesé de toute son étrangeté ? D a whid i d-tegga yemma-s. la raison follement logique de Yemma ? Nous n’avions pas la moindre chance de nous en sortir.. Par-dessus tout. là. peut-être. je le crains. Ceux-là à qui je parlais.. A m za l am y i d d akwerfi. (Un homme seul depuis toujours. cette représentation négative qu’il avait conservée de notre mère. Widak-nni um ihekkuy. L 'exil sera long. Il suffisait de nous voir. il est passé à autre chose. ad ssefmy. il y avait la colère qui ne le quittait jam ais et qui me désarmait face à sa fragilité. notre plaie ouverte. Elle devenait présente. Là. les enfants. au-dessus de nous. il aurait été conduit illico à la caserne dès son retour au pays. Lqaea nfeddu felJ-as.. entre nous deux. Elle me désarçonnait. pour nous préserver d ’elle. Grand-frère en était resté à la même attitude à l’égard de Yemma. Jour et nuit à besogner. ouvrait le vide devant moi.44 45 partie menaçante de lui-même. ce Kabyle moyen.. avec ses peurs et ses angoisses. aucune compassion. en nous-mêmes. cette colère. donc. nous tenaillait tous les deux quand il semblait lui-même le représenter ? se battait contre la mère de notre enfance. Objecteur de conscience comme bien des étudiants de sa génération. M edden a s-inin d imenfi. d'échanger quelques mots.. Quant à notre père. tout en soulignant l’importance de la parole du père dans une tradition essentiellement patrilinéaire. pour que nous retrouvions aussitôt notre famille telle que nous l’avions endurée. à l’exorciser par la poésie. il me terrorisait comme elle me II 4 Expression consacrée qui traduit la relation éducative père-fils. M a d n e k la (edduii fell-i. alors qu’il aurait dû se tenir à une autre échelle. Je connais mieux la parole et l’histoire de Yemma (ce qui est conforme à l’ordre culturel kabyle selon lequel une mère instruit sa fille.. Il lui écrivait régulièrement et lui demandait de rentrer. et qu’en l’état. aurait-il cette réalité criante de vérité s’il ne comportait quelque ressemblance avec son auteur ? La créature contient son créateur. mais il se comportait avec moi comme elle le faisait quand j ’étais enfant et adolescente . entre nous et notre mère.. de notre pays et de ses habitants. De ce que mon père disait à son fils aîné. c ’est bien connu. ses paniques et ses orages.

durcir comme un morceau de chair pris dans un bloc de glace. lui : n ’y était-il pas. il n’y avait pas d’autre solution que la sienne : conserver la distance à tout prix.) Yemma et Grand-frère. en partant pour longtemps. il me repoussait comme elle me repoussait. où va le chemin fermé qui. Alors. En effet. il la vivait tout aussi mal. Mon frère semblait avoir été modelé à l’image de Yemma. oui.. il m ’a crié cette phrase surprenante : « Attention. une partie essentielle de la personne se fige.. elle aussi. A la suivre. Il devait bien exister en lui. il a agité la main. grâce à lui. modifié et réorganisé chez ceux restés derrière elle. et sur ta vie tout entière ! » Plaisanter avec lui ? Dans son état. cultivait ces situations où. en lui envoyant ces mots prêts dans mon esprit : « Quoi. allant son chemin de toutes parts bouché. Je savais.46 47 terrorisait. sans comprendre à quel point cela était vrai. de sa voix formidable. de son côté. cet être pacifié en moi aussi. m ’a-t-on appris. si j ’avais pu au moins lui dire comme il ressemblait à Yem ma. Or. j ’y pense constamment. moi-même. jusqu’à l’usure. où était l’issue ? Yemma. changeait sensiblement. il l’a fait. sur le ton d’une plaisanterie par exemple. en réalité. et que je respectais scrupuleusement. tandis qu’il était près de mourir. les rares fois où il a parlé de moi à certaines de ses connaissances. Elle vit de sa vie ancienne sans cesse reproduite dans ses contenus comme dans ses formes. il me l’a lancée de son lit d ’hôpital. critiquant le moindre de mes gestes. même cette distance à laquelle il s’obligeait.. « Attention. je lui ai répondu par un haussement d’épaule. Impossible d ’oublier ces môts : ils tournent dans ma tête comme un-gyrophare. je me suis montrée faible devant ses faiblesses. Elle n’est pas morte pour autant. * Grand-frère ne pouvait pas m ’emmener avec lui au pays. cet être apaisé : ne s’était-il pas sauvé durant toutes ces années ? Mais. Il m ’a alertée. sinon en lui-même ? J ’aurais pu le lui dire. durant tous ces mois qui nous avaient rapprochés. “ta mère-là” ? Grand-frère. Et comme je le déplore ! J ’aurais dû insister pour trouver le chemin vers son être pacifié. L ’exil. jusqu’à l’effondrement dans le trou ainsi creusé. 11 aurait explosé! D’ailleurs. pourtant. la personne. tu l'aurais constaté toi-même. et ça t ’aurait peut-être mis au pied du mur. guidée par des fantômes de plus en plus troublants. cette partie. encore fallait-il le trouver déjà en moi-même ! Il me reste à espérer l’entrevoir enfin. j ’avais toujours su qu’ils étaient proches l’un de l’autre d ’une façon particulière. ce qui nous avait permis de nous réaménager par rapport à elle qui. qui ne devait ni voler ni se poser. ne le savait-il pas d ’une certaine manière ? Non. dénigrant mes compétences. en montrant une réelle fierté. ce chemin vers lui. dans ses rires comme dans ses larmes. lui-même n’avait pu partir qu’avec l'aide d’un ami. (Pourtant. s’était privé de cette possibilité d’évolution. moi non plus. en plus ? Je n’y songeais même pas ! Tout de même. on dirait que tu as tout fait pour lui ressembler ! Tu serais revenu à la maison. C ’est égal. dans ses pensées comme dans ses émotions. dédaignant mes efforts. Mon frère m ’a crié gare. sur cette « pente glissante » ? . elle. n ’est-ce pas cela aussi ? Coupée de ce qui la nourrissait jusquelà. ouvert de grands yeux perçants et. la pente est glissante ! » Depuis. Elle ne sait pas qu’une partie d’elle-même lui échappe. quoi que nous fassions. Alors. lui. mon frère. se poursuit. voilà ce que je découvrais de jour en jour. elle n’était pas contente. nous étions souvent réduits à nous comporter comme l’oiseau de la fable. Je venais d’entrer dans la chambre. Mais nous. croit encore à la permanence de ce que les ans ont.. Il m ’a demandé « comment ça va ? ». n’avions-nous pas tous pâti du même modelage ?.. mais elle ne vit plus que par ses traits rigidifiés. Et cette découverte m'inquiétait : mes autres frères. qui continue de m ’inspirer par-delà la mort. nous avions malgré tout continué à vivre avec elle. s’améliorait en prenant de l’âge. Je ne pouvais rien pour lui. Ça t ’aurait ouvert les yeux sur notre problème. la pente est glissante ! » Cette phrase. Elle semble geler.. Grandfrère. Pendant ce temps. Mais de quoi parlait-il? D’une limite à ne pas franchir? D’une direction à ne pas prendre ? Quel est le danger ? Où se tient-il ? Il le voyait.

C ’est pour que les gens le voient. tout de même ! Posez-le. nous savons bien qu’il n’aurait pas apprécié ce cérémonial inattendu. Une foule afflue vers le cercueil. Quant à Grand-frère. « Dites-moi. Dans de telles circonstances ! Je ne m ’attendais pas à me mettre dans ce genre de colère. . .. depuis des mois. n’ayez pas peur. voilà toute la signification de ce drapeau ! » me répond-elle sur un ton appuyé. « Q u’est-ce que les gens vont voir ? Vous n’allez pas l’exhiber comme un objet de curiosité.. « Où allez-vous comme ça ? . pathétiques dans leur excitation. La plupart sont de jeunes garçons venus du pays kabyle accueillir celui qu’ils n’ont jam ais rencontré ou dont ils ont à peine entendu parler. ce que signifie ce drapeau. Mais ce n’est plus son affaire désormais. alors que j ’y suis pleinement. madame ! » La foule se dirige vers une grille derrière laquelle se presse une masse compacte d ’hommes. Il faut que j ’en sache plus.Je vous dis de le poser tout de suite ! » Pour le coup. Je m ’affole. le soulèvent et l’emportent dans un désordre général. s’il vous plaît. c ’en est trop ! Je suis vraiment furieuse. Le chagrin ne m ’empêche pas de ressentir de l’irritation. À qui en ai-je ? Peut-être refusé-je encore d ’admettre les événements. Ils sont attentionnés. La cohue grossit autour du cercueil dont je ne m'écarte pas d ’un centimètre. on l’a fait sur l’ordre de Khalida Toumi. non plus. mes frères. je vous dis ! . Des mains s’en emparent. ils sont venus de tout le pays pour le voir. cause de toute cette animation. limité à l’étalage du drapeau. Je ne trouve rien à redire .Mais les gens sont venus exprès.6 Je n’ai pas vu qui a recouvert le cercueil du drapeau national.Je pense que la mort de votre frère représente une perte nationale. et prêts à prendre en main la . à dire vrai.

il a parlé longuement à notre frère. que Grand-frère avait demandé. Tout de même. Aussi longue sois-tu. S’ils pouvaient en sus être un peu moins maladroits. d ’une voix solennelle. pendant que mon frère. ayant du mal à admettre l’inéluctable.Une bénédiction ? Par Dieu. puisque telle est Sa décision. à quoi penses-tu ? Q u’as-tu à nous dire aujourd’hui ? . Le malheur ne tue pas. le premier bébé dans notre maison.. Lorsque j ’ai estimé le moment venu. s'Il veut. qu’il offrait à mon frère. de sa lucidité comme de sa remarquable personnalité. la cinquantaine. lui. je surprenais parfois son regard posé sur moi. c ’est encore à lui. « Calme-toi. se promener dans la nature. l’avait compris et accepté. toute mécanique et néanmoins réelle. Percevait-il au moins la présence du frère avec qui il aimait discuter. comme s’il constatait simplement le fait. et même rire ? Je repousse une jeune fille qui veut m’embrasser : « Qui es-tu. Je le sais au pays depuis des semaines. II se laissait faire par le personnel soignant sans se plaindre.A ¡-y e ssu fe y R e b b iy e rlx ir! {Q u’ Il l ’exauce !) » a conclu mon frère. Il ne se fâchait plus contre personne. sérénité et générosité. Je reconnais cette solidarité pratique. ( laisse couler l ’eau. murmure-t-il. que tu ne sois pas perdu ! Qu 'Il te guérisse !) . Ici. Je l’ai revue petite fille. je me sens en confiance malgré tout. nous sommes là. » (« Ne perds pas ton calme. oh nuit. Nanna Nadia. le bonheur ne ressuscite pas. Grand-frère ? Dis-le-moi. Mokrane a récité quelques versets du Coran suivis d’une suite de bons vœux : « A d ig R ebbi ncalleh ur tdasd ara ! A k-icfu R ebbi ! (Dieu fasse. en me rappelant son éloquence dans notre langue.A ql-ay la nefmeffat. Mon regard tombe sur Mokrane. c ’est l’aînée de Hamid.50 51 suite des événements. il m ’inquiétait surtout. di lasnaya-nnwen ! (Donnez-nous une bénédiction. Muh. Lorsque je me trouvais seule avec lui.Commence-la comme tu veux ! Dis-la seulement. un mois avant de perdre l’usage de la parole : « Fket-ay ddaswa n Ixir. que j ’ai demandé de faire entendre à Grand-frère des « paroles de vérité ». sans rien réclamer ni refuser.. » C ’est à lui. j ’avais moi aussi besoin d ’entendre ces mêmes paroles. tu vas guérir ! » indignes de lui. Et Mokrane l’a fait avec intelligence. On me tire par l’épaule. d ’une voix frémissante : «M uh. a leqrar-ik [-(a$ebl. je sens que j ’ai franchi la ligne rouge. . cher ami. 11 l’apaisait visiblement lorsqu’il lui disait d’une voix sûre : « Muh.Alors. Quelque chose de nouveau le préoccupait. Lâche prise. sagacité dont la maladie aura finalement raison.i( ! ( N'aie pas peur. bien que ce dernier ne fût plus en état de lui répondre. » me répond-elle d ’une voix étranglée. cette sagacité jamais démentie (sauf. disait-il dès le début. ur k-lfeffey ara laeqel.Je suis Mila ! Ne crains rien. si profondes. un bref signe de la tête. c ’est notre affaire. Il se voyait avec cette faculté de clairvoyance incontestable. « Cette fois. « T u nous as tellement m anqué!» lui dis-je.. ur ffagwad ara... Cette jeune fille resplendissante malgré les larmes qui altèrent son visage. Ensuite. Je me retourne : c’est Hamid.. » . Il m ’impressionnait par son calm e. Pour tout dire. ») Comme Djaafer : « Muh. au lieu de continuer à lui répéter des « Muh. je n’en reviendrai pas. Ur tneqq ccedda. Mokrane. ses paroles vraies. la vie. dont savent faire preuve les gens de mon pays quand ils sont confrontés à la mort d ’un des leurs.. le travail n’est pas term iné. la voici rien que pour toi ! » Et s ’en remettant aux formules apprises. Les visiteurs affluaient. Mokrane..) » répondaitil d ’une voix maîtrisée. quand on lui demandait : « Muh. Alors.. celles qui lui parleraient clairement de sa fin.. Dès ce moment. {Nous sommes en train de mourir. A y yezzifed a y id. il s’est attardé dans la chambre et. . ce n’est pas encore le moment. » Plus tard. l’air un peu désolé. Un soir.la « partie gelée » chez lui !). il les recevait dans une sorte d'indifférence. c’est encore jeune. a n e f i wanian ad Itwn. en tête-à-tête. je ne sais même pas comment la commencer. Nous sommes tous là. à la fin. T-tag ‘ 1 d ddunit. un léger pincement des lèvres. C ’est ça. ur tfreggu talwit. elle a grandi en mon absence. en ce qui concernait sa famille . le matin se lèvera !) » Et Youcef.. toi ? . je levais les yeux et lui demandais : « Q u’y a-t-il. que j ’avais bercée quelques semaines dans mes bras avant de m’expatrier. C ’est sûr. non ? Si cela dépendait de nous. peut-être.. j e vous prie !) . » Hamid était venu à Paris.) Laisse s’écouler la rivière de boue. par un mot.

» me suis-je entendu dire d ’une voix étrange. Tout s’en va. il a cessé de respirer. tout comme lui. J ’y avais souvent pensé . n’est-ce pas ?. Il allait me dire (ah ! Comme je l’espérais !.. mais parce qu’il parlait de Yemma avec rage une fois de plus. De grosses larmes coulaient sur son visage émacié.. J ’ai fondu en larmes. ce jour-là. Par moments. Sauf ces larmes étonnantes. il s ’est mis à pleurer. En même temps. pour s’accomplir.. encore moins à entendre ces paroles venant de lui. il a lâché : « Voilà trois quarts d ’heure que je te suis.. Les mots. gesticulait. se creusaient. » Je ne m ’attendais pas à le retrouver dans cet état. au cœur de mon être. votre frère est toujours là. « Voilà où nous en sommes. dès ma première visite à l’hôpital de La Salpêtrière où il était admis depuis quelques semaines : « Comment te sens-tu. toujours les mêmes.. rien à quoi se raccrocher. il m ’avait fait une scène au beau milieu de la rue . de jour en jour. une colère totale qui portait la moindre chose à un point beaucoup trop douloureux.. cela me « divertissait ». devenait mort grand-frère comme il ne l’avait jam ais été. et de le voir ainsi me faisait mal comme si on m ’enfonçait une lame dans la poitrine. D’un autre côté.. là.. Un raz de marée. s’élargissaient. essayant désespérément de rassembler toutes mes forces. si bouleversantes ! Pour la première fois. » Mourir est donc aussi simple que cela ! Tout comme a été simple de nous montrer notre attachement mutuel. Je ne voyais pas la mort qui rôdait. » Je ne l’avais pas revu depuis ce jour où. les phrases se précipitaient dans sa bouche : « T u ne changeras jamais. je l’aurai ignorée jusqu’au bout. et je l’aurais fait. cette attention délicate. non ? Depuis combien d ’années vis-tu ici. Comment dire. C ’est sans doute vrai : nous nous apprivoisons avec la mort par les êtres chers qu’elle nous enlève.. à cette seconde fatidique. Il s’est calmé. Comment aurais-je pu ? Je tournais en rond dans le couloir. Je sentais les fissures.... des sentiments les plus tendres. vociférait comme un forcené. tu dois regarder son nom avant de faire le premier pas. Enfin. Tout est sens dessus dessous. qui s’ouvraient. Avant de tourner les talons et de disparaître au coin de la rue... Je t ’ai pourtant dit de laisser tomber toutes ces bêtises !. je crois que mon frère vient de mourir. A l’hôpital. j ’allais jeter un coup d’œil à travers la vitre de la porte.. ce frère. Je marchais juste derrière toi et tu ne t ’es aperçue de rien. Voilà ce que j ’aurais dû lui dire ! Ce jour-là ou un autre.) : « Rassurez-vous. rendait impossible tout dialogue. moi aussi. Vous le croyiez. Sa déroute semblait complète. il ne m ’offrait aucune ouverture. La douleur évinçait les mots. Ou alors. je ne peux plus rien rattraper. je ne comprenais pas pourquoi il s’emportait. n’était ma crainte d’augmenter sa souffrance.. Vous croyiez que nous vous détestions. Il était allongé sur le lit. suivie du médecin. il faut les oublier . je ne suis pas entrée tout de suite dans la chambre. j ’ai pu trouver les mots : . ça ne vaut rien dans ce pays. puis je m ’éloignais. Il mettait le doigt là où j ’avais mal. figée sur place. le funeste. A ma vue. toute l’éducation qu’elle t’a donnée. Je ne voyais que lui qui. tu marches les yeux par terre. ma façon de le supplier. le cœur palpitant. saisie par l’envie de courir vers la sortie. Grand-frère ? « J’ai fait naufrage. tu dois lever la tête et regarder droit devant toi. Je suis vite retournée dans la chambre. l’esprit confus. du fond de son silence qui m ’enveloppait.. Je le découvris tout d ’un coup : le sort imprévu. Dieu ! Comme je l’espérais !.. Nous l’avons fait autant qu’il nous a été possible de le faire. tout sombre. des mois auparavant. Quand. Comment pouvaisje accepter de le perdre. va jusqu’à se servir des cœurs purs. Quand tu marches. là où j ’ai toujours mal. Il faut toujours savoir où l’on met les pieds. Puis... tu devrais l’avoir compris. comme si quelqu’un d'autre eût articulé cette phcase. » Sidérée.52 53 II détournait son regard. Sur le moment. non ? Toi. dis ?. Il vivait'dans la colère comme s’il était branché à un courant électrique qui le grillait littéralement . sous les regards curieux et désapprobateurs des passants. Je pleurais.. Adieu ! » Mon inattention méritait-elle une telle colère ? Je pleurais non parce qu’il me sermonnait comme si j ’étais une enfant. Les mots de ta mère-Ià. je me suis précipitée vers le bureau du médecin : « Docteur. Il écumait. d’en appeler à son cœur fraternel. j ’entendais sa voix. une voix claire et profonde : « C ’est une épreuve. au moment même où je commençais à le découvrir? Quant à l’intraitable ravisseuse. hein ! Tu penses encore à l’anthropologie. il était identique à lui-même. une de ces scènes inénarrables qu’il se plaisait à m'infliger quelquefois. Quand tu t’engages dans une rue. l’ignoble sort qui. » Et jam ais je n’avais encore éprouvé à son contact cette sensation de douceur... sans réaction face à cette colère ancienne qui me terrifiait.. j ’ai foncé dans la chambre comme si je me lançais dans le vide. de longues minutes après.

et avec ce qui l’agitait. Je t ’ai supplié de me laisser t ’aider. parfois. pendant que Mouloud intervenait pour la défendre. je ne sais pas le dire autrement que par ce mot. si. des bêtises comme nous en sortons souvent. Il éclatait comme un orage.. nous devions faire des exercices de mathématiques ou recopier des pages entières de nos livres de français. Il les prenait non pour lui-même. J ’ai souvent connu cette vive émotion qui s’exprime par les larmes et cette tristesse persistante dans l’âme ignorante des gaietés parfaites. frotté ses yeux d ’un geste enfantin. ne pouvait pas le supporter . j ’éprouvais une sorte de joie ! Oui. Grand-frère. » J ’étais calme. de te préparer tes repas. Je ne pense rien de tout ça et personne ne déteste personne. durant ces vacances scolaires qu’il passait avec nous. et m ’a répondu d ’un air penaud : « J ’ai dit ça ?. Grand-frère avait besoin de moi. il aura gardé ce pouvoir quasi sacré que je ne reconnaissais même pas à notre père. Submergée par une émotion neuve. il ne pouvait pas être battu par cet abominable cancer qui attaquait son cerveau ! Je m ’emballais... Il aura vécu une grande partie de son existence dans les livres. lui. c ’est-à-dire invendables. les seuls objets auxquels il s’attachait. et. Tu me répondais “Je n’ai pas besoin !” Rappelle-toi ce que tu as dit à Djamal. dans une grande brouette calée sur ses manches et. A une époque. il s’en prenait à elle. si circonspect. et. Grand-frère. Mon frère les récupérait alors. c ’est peut-être lui qui a pris la mienne. Elle était alors cloîtrée. Tu te tourmentes. tout en gardant un œil sur nous. il commandait. Comme notre père travaillait à Tizi-Ouzou et que nous vivions encore à Azazga. Tout de même. Je t ’ai appelé plusieurs fois. tu rumines des idées noires. dans mon pays : quelle abomination. Je suis avec toi. après que les marchands ont emballé leurs marchandises. « S’ils en sont à s’entr’égorger là-bas. tu n'es pas “maso”. puis s’enfermait dans un silence aussi affolant que ses vociférations. me soumettre à la réclusion domestique. il s’est trouvé directement aux prises avec Yemma. des « ennemis » qui avaient aussi une certaine réalité pour nous. de te laver ton linge. Il tonnait contre nous. Je me souviens d’un été. il les vendit aux bouquinistes. je t ’ai proposé de t ’accompagner. mais je devais. la forçant à se taire. C ’est pourquoi je nomme « jo ie » toute émotion qui me remue et me transporte audelà de moi-même. Grand-frère et les livres. » Je lui ai pris la main. Il s’installait à une extrémité de la cour. Par Dieu. ce que je ressentais face à mon frère en larmes. en tant que frère et sœur.54 55 « C ’est dans ta tête. J ’étais remplie d'un espoir infini. 11 n’en fit rien. Il n’avait jam ais levé la main sur moi ni sur aucun de nos frères.. portée par le bonheur d’exister enfin l’un pour l’autre. Il allait se relever sans le moindre doute. ces livres jetés par les ignorants. du moins. Me voici m aintenant. Mes deux grands frères se disputaient alors. il devait.. mes plus jeunes frères et moi. il ne voulait pas l’entendre. allant jusqu’à les ramasser dans les poubelles : « Ce n’est pas leur place. Pendant ce temps. ils n’en étaient pas à une guerre fratricide. en dehors de lui. Mais pour . il ne se produira rien. Ce n’est que des mots. » disait-il. il en avait plusieurs milliers dans sa cave. c ’est tout. pareil à un prince souverain. il n’y aura que du bien. Je croyais mes propres mots que je prononçais d’une voix assurée. Ou dans le marché aux puces de Saint-Ouen. Et cela. qu’il révérait même. du temps. Jusqu’à la dernière seconde. J ’avais sa main dans la mienne.. Grand-frère.. mais pour les envoyer au pays.. définissait les tâches de chacun. n’avait exercé une telle autorité sur moi. bien moi-même. » pensait-il. comme si. je lui ai dit : « N ’aie pas peur.. laissant par terre les livres qui leur ont semblé sans valeur. de l’agressivité gratuite de la part de Yemma qui pestait contre nos voisins à partir de la cour ou à travers les murs mitoyens. Du haut de ses quinze ans. quelle violence faite à l’humain !) Des « ennemis » par lesquels elle existait en dehors de sa « prison » . Après les avoir lus. c ’est qu’ils ne lisent pas de livres. À quel moment ? Mais. tu verras. Mes autres frères et moi. lui. Dès qu'il me trouvait sur le seuil de notre maison. les choses vont s’arranger. comme Yemma. ne voyait que de la provocation hargneuse. dans un état d'abattem ent incroyable. j ’ai cru qu’il allait retirer sa main.. pour la première fois sans doute. imposait sa discipline. par eux. il se sentait responsable de nous en l’absence de notre père. du monde. j ’agissais déjà sur les événements. entourée de tant d ’« ennemis » ! (Cet enfermement domestique des femmes. il m ’ordonnait : « Rentre à la maison ! » Je lui obéissais. Cet été donc. lui si intelligent. lui lisait.. ils en venaient aux mains. il veillait à la marche tranquille de notre maison. Je n ’étais encore qu’une petite fille. Tu ne voulais pas me voir. Grand-frère. Donc. » Il a détourné son regard. Un instant. et je regardais cela comme une chose inouïe. Personne. prendre un peu trop au sérieux son rôle d'aîné. en « marée basse ».. je ne sais plus..

.. ne pouvait rien savoir. ces souffrances. Comprends-tu ?. avec des mots ciselés. En l’occurrence. La chanson de Slimane Azem. Mais cela. il chantait l’infortune. l ’hostilité s ’est installée Comme s ’ils n 'étaient pas frères.. tout au moins. Elle avait pour lui une réelle tendresse. le privilège de le rencontrer. la mère-patrie ? Une fois que cette image. Mais maintenant que la chose est entendue.56 57 Yemma. Grand-frère.un de plus ! -. lui préférant son cadet. Je commençais à les regarder comme un bien précieux. lui. qu’évoque « yemma-s » (« sa mère ») sinon. ils s ’entre-cognent Entre eux. la chute de l’un d ’eux. ayant toujours bénéficié des avantages dus à sa position tout en endurant ses obligations jusque dans l’absence.. dans sa colère.) L’absurde.. il est vrai. Quelqu’un disait nos souffrances. » J ’avais huit ou neuf ans. grâce à Yemma. A s m i i bdan la tfnernin Ukin iqaed uÿegnin K u l wa yeqqar-as xu r akkin M basid i ftem yexzaren. ils se battaient à cause d’elle qui se comportait contre toute raison. les disputes de mes deux grands frères étaient un grand malheur .. S’il avait su comme nous avions tous été affectés ! S’il avait cherché à connaître l’histoire de cette mère qui ne vivait que pour et par ses enfants ! Mais il ne voulait. c ’est dit. Pour Yemma. à l’évidence... I win i tekja yem m a-s M elt-iyi w'ara t-ihcm m len. Nous n ’étions pas seuls.. encore jeunes adolescents . « Comprends-tu ?.. avait dû conclure que Yemma le rejetait. ne parle-t-il pas de l’Algérie et de son attitude quelque peu inique envers ses enfants (ou. à travers ses chansons qu’elle fredonnait tout en accomplissant ses travaux ménagers. le sens du texte cité semble déjà moins énigmatique : en effet. sa vie à elle. est admise. en plus. Il était l’aîné de manière irrévocable. Puisque l’illustre poète décrivait sa vie. qui a eu. A zger yaeqel gm a-s (Le bœ uf reconnaît son frère). Voilà.. l’incompréhensible. A s m i bemen wacciwen K u l y u m tfemberrazen Tezdey tasdawtgar-asen A m zun maôùi d atmaten. elle n’était pas en mesure de le voir.) Cette présence du poète dans notre maison me réconfortait.. elle ne le voyait pas. nettement plus docile. une mélodie si belle que j ’en venais à les aimer. ils se toisent. dans son exception même. le tragique malentendu qui a mutilé son âm e. enlisé qu’il était dans sa propre souffrance. (Grand-frère aussi. Elle s’était mise elle-même entre ses deux premiers fils. Ainsi... au demeurant banale. naturellement. une catégorie de ses enfants) ? (Quand les cornes s ’endurcirent Chaque jour. (Celui que sa mère n ’ aime point Dites-moi qui d ’autre l ’ aimera. En grandissant Ils se sentent plus forts L ’un repousse l ’autre De loin.) « Il parle de tes frères. lui tirait des larmes diluviennes. je crois bon d ’ajouter ceci : exagérer l’importance de l’histoire familiale chez Muhend-u-Yehya ne servirait de rien à qui veut comprendre son oeuvre. c ’était une souffrance de plus. » disait Yemma. un drame aux dimensions d'une de ces tragédies antiques où les dieux s’affrontent jusqu’à . Slimane Azem a toujours été présent dans notre maison dont. une richesse que notre famille était seule à posséder.

Partout. Nous roulons. de temps en temps. Tout tourbillonne dans ma tête dans un mouvement vertigineux. debout plus que jamais. les cheveux gris et clairsemés.7 Je monte dans l’ambulance où l’on vient de porter le cercueil. cette route. de possessions et de confort. sur la banquette vissée au plancher. de luxe et de gadgets technologiques. Nous patientons de longues minutes. de boutiques débordantes de marchandises. entre un ciel et une terre parfaitement scellés. au-dehors et au-dedans. de panneaux publicitaires affichant des visages jeunes et riants. le visage raviné. durant mes quatre années d’université ! L’homme m ’explique que nous devons attendre d ’être rejoints par les voitures qui vont nous accompagner jusqu’à Tizi-Ouzou. Je colle mes yeux sur la portion non teintée de la vitre derrière moi et je regarde comme si je découvrais le monde pour la première fois. tout comme autrefois. Nous traversons des rues animées. la même folie mécanique qui s’est emparée de la vie pour la rendre infernale. longées de magasins aux riches devantures.. une sorte de chaos vivant. Pourtant. semblable à celle que j ’ai connue. L’ambulance se range sur le bas-côté de la route maintenant moins encombrée. tout paraît normal.. sans corps ni âme. Rien n’aurait donc changé ? . je l’ai prise tant de fois. Tout va vite. Je n’ai pas la moindre idée de l’endroit où nous stationnons. avide d’air et d’espace. Même l’effervescence des rues est normale. Une jungle de bruits et de mouvements. peut-être plus. le voici donc. bouillonnant de vie. Le trafic est dense à la sortie de la capitale. le convoi se forme et nous démarrons. Ce pays que j ’appréhendais. La cinquantaine. par la sirène de l’ambulance. Tout semble à sa place. Nous roulons vite. Un homme s’assied à côté de moi. coloré. lumineux. grouillant. Il est là. Mouloud est dans la première voiture qui nous ouvre la route à coups de klaxon relayés.

bien souvent. c ’est mon frère qui est là-dedans ! » On s’écarte. de l’obscurité. « Bizarre ». l’homme à côté de moi finit par me dire : « Alors. Nadia. tellement bizarre ! Bizarre.. de la grisaille. comme lorsque tu te réveilles d ’un long et profond sommeil... embrouillé. « Non. Déjà. il interdisait même qu’on parlât de lui. le . De toute façon.. je ne vois pas.. laconique.. . que dire alors des années ! Et cela fait dix-huit ans que je n’ai pas respiré l’air de ce pays.. un problème entre moi qui suis partie et l’autre moi-même qui est restée : l’une peine à reconnaître l’autre. comme si ce n’était plus la même personne. la porte s’ouvre et. Que sont devenus tous ces jours heureux passés chez ma tante. étrange. le dramaturge talentueux. Comprendre quoi ? Je cherche le mot approprié pour saisir ce queje ressens. que des impressions liées à son regard. interminable. n’a pas bougé. Voici Tizi-Ouzou. tout en notant mon trouble.... mais on y sent la négligence comme dans une maison mal tenue. » dit enfin Hend. cette impression de bizarrerie. ne me reconnais-tu pas ? » Je le regarde longuement.. Quel Hend ? . Ne m ’en restent. * Cette salle de théâtre dans laquelle nous sommes maintenant.Pas encore. comment voir en ces lieux autre chose que du vide. qui te cerne ! Et maintenant. De jeunes gens fougueux. bizarre.. L’ensemble paraît. en d’autres circonstances. Une sensation de familiarité et d ’étrangeté devant ces immeubles dont il est impossible de dire s’ils sont anciens ou récents. Je veux comprendre. Je suis absorbée par mon propre trouble. Il ne voulait plus cautionner les fables et autres vaticinations des Berbéristes. je ne peux me retenir de lui dire : « Nous te ramenons au bercail..Laissez-moi passer.. je n’ai jamais eu une bonne mémoire des visages. Tout me semble à la fois vieux et neuf. dans ma mémoire maintenant en ébullition. En général..60 61 Mais cette atmosphère indescriptible. Je le sais pourtant. de nouveau. bondées de voitures et de piétons.H end. Je ne reconnais ni l’entrée de la ville ni la grand-rue sur laquelle elle donne directement. à ses paroles ou à ses attitudes. de la poussière.. « Nous arrivons. Ce qui se passe là me paraît tellement fou ! Les dernières années. je demande à Hend : « Sommes-nous arrivés ? . Une véritable marée humaine nous attend à la Maison de la Culture Mouloud Mammeri. une maison qui appartiendrait à tout le monde et à personne en particulier. » Délire.. comment la d ire ? . les unes et les autres courant dans tous les sens. avec ses jets d’eau en marche (il y a de l’eau en cette saison). Grand-frère ! Le voilà. Même ceux de mes parents. et les dégâts de l’absence dans mon histoire.. là.du moins. ... Comment l’exprim er?. ces rues exiguës. ç'aurait pu être une belle salle de spectacle. Hend m ’explique que les manifestants y ont mis le feu lors des dernières émeutes dans la région. dans une pagaille. ou qu’on citât ses textes. comme si les deux faces n’étaient plus celles de la même pièce.. tout est tellement bizarre. vraiment curieux. moins je me souviens de ses traits. Grand-frère. voyons ! » Tout de même. Chaque fois que nous abordons une agglomération. Croyant peut-être q u e je m’adresse à lui. Où est donc l’esprit lumineux de Mouloud Mammeri censé hanter cette « Maison de la Culture » ? Mais j ’exagère sûrement : estce bien le jour pour apprécier quoi que ce soit à sa juste valeur ? Aussi.Ah ! J’ai donc tellement vieilli ! Je suis Hend.. Cela ne correspond à rien de ce que je ne pouvais même pas imaginer jusqu’ici. Frappant le cercueil de la main. le seul qui me vient à l’esprit. plus la relation avec la personne a été longue et intense. je ne cesse d ’articuler ce mot.. elle. assez familière. Le Rond-point.. comme le bâtiment de la poste . C ’est curieux. lui.. me tirent en arrière. cherchant une expression familière dans ses yeux éteints.la même pièce ? La vie te change sans te demander si elle fait bien de changer ceci ou cela.. des dizaines de mains se saisissent du cercueil. aucun jour n’est semblable à l’autre . comment fuir ? Où fuir ?. C ’est une affaire personnelle.Le fils de ta tante. De jeunes garçons me bousculent. je ne saurais les décrire sans le secours d’une photo. L ’ambulance s’arrête. bizarre. ce monde que tu t ’obstinais à fuir toutes ces années. il est là. » me répond-il. « Que fais-tu là. je n’aurais pas eu de mal à penser qu’il était un proche : mes frères auraient-ils permis à un étranger de s’asseoir près de moi ? Je me confonds en excuses. ce qu’il en reste. devant ces trottoirs délabrés. toi ? Recule-toi ! . Je n ’en crois pas mes yeux. C ’est bizarre. Ni étonnement ni indifférence. au milieu de mes cousins et cousines ? L’exil les a transformés en trous noirs. La route s ’étire. ce sentiment d ’incohérence n’a rien à voir avec ce pays qui mène sa vie comme il veut ou comme il peut. Est-ce bien encore.

nous sommes avertis. le sujet principal. brusquement. Ils se prennent souvent au sérieux.ce genre d’appareil à usage unique . l’amuseur public. La seconde scène vient de se jouer avec ce jeune homme qui a essayé de voler l’image de son dernier visage. Ensuite. à me faire un peu oublier de mon chagrin quand un jeune homme brandit un appareil photographique . De leurs épreuves. je suis prise par le rêve sur lequel je me suis réveillée ce matin-là. Je croyais. l’air embarrassé. bredouillant : « Excusez-moi. sur l’essentiel. Je pleure en me retenant de hurler à la mort qui s’est dévoilée..62 63 comédien admirable. Je ne savais pas. ceux-là mêmes qui sont en train de se produire. ainsi nommentils la mort !) La première scène de mon rêve s’est jouée à l’aéroport. des imprudents. à travers nos labyrinthes intérieurs. Le soir de ce même jour. Assurément. ils manquent généralement de sérieux. à dix-huit heures et vingt minutes précises. pour aller montrer le visage de Grand-frère comme un phénomène de foire. Assise à un pas du cercueil. ne risquent-ils pas de rester inconséquents et malléables. Il les voyait comme ils sont. Une habitude chez eux : ils se dépêchent de rire des adversités qui les frappent. 1 1 s’est éteint simplement. des enfants marchaient sur lui. * Debout tout près du cercueil. de quoi nous sommes capables ! » . et le pire s’en va comme il est venu. Ils oublient. Là. un moyen plaisant de conjurer le sort. lorsque ce groupe de jeunes gens a voulu prendre le cercueil. Mais chacun le sait : dans ce domaine. comme quand tu souffles sur une bougie. le voici exposé sur une scène de théâtre ! Il joue son dernier rôle. l’esprit désemparé. Des vieilles femmes aussi. sorte de « fous ». de nombreux étudiants. Mais en s’en tenant à cette conduite magique. Nous sommes prévenus tout de même. bien qu’il soit difficile de savoir par avance. En bas. Nous. je chassais les enfants en les frappant sur les jambes. des inconscients : A nes/as i s-qqaren i ¡m ut! (Evanouissement. avant que le rideau tombe sur sa vie. Tout dépend. II tenait ses mains fermées comme un nourrisson endormi. un rêve véridique qui me montrait les événements à venir.. Je tâchais encore de le sortir de là. rire peut être aussi une arme. D’abord.. D’un mouvement de la main. que peut-il contre le coup de pied de l’âne ?. de ce que nous décidons de faire de cette obscure lumière en nous-mêmes. D’un bond. J ’essayais de le dégager en repoussant de tous côtés les corps amoncelés.et se penche par-dessus le cercueil. des jeunes en majorité.. Je parviens même. je voyais Grand-frère emmailloté dans un drap blanc et étendu parmi d’autres hommes. montent sur la scène. Je me sens presque détachée. ils font des plaisanteries. jettent un regard à travers l’étroite ouverture vitrée du cercueil. pour peu que nous soyons attentifs aux infimes signes émanant du mystère en nous. eux aussi enveloppés de blanc et allongés les uns sur les autres. apparaît la longue file de ceux qui viennent le voir pour la première et dernière fois. Je me suis forcée à noter ce rêve qui m ’inspirait un pénible pressentiment. Ce sont des hommes et des femmes. ensuite. Ils traversent la salle. nos ennemis. » Comment pouvait-il savoir ? Le plus troublant n’est pas le geste en soi. Certes.. nous n’avons plus que nos rêves pour créer cette sibylline clarté grâce à laquelle nous nous retrouvons parfois. (Ce qu’on dit des étourdis. le cœur palpitant. tandis qu’en eux-mêmes. à la merci de n’importe quel énergumène aux projets douteux : « Allez jeter des pierres sur les gendarmes ! Détruisez tous les édifices publics ! Q u’ils comprennent. De son vivant. Qui pourrait comprendre ? C ’était un rêve limpide. qui nous éclaire tandis que nous nous tenons en pleine nuit de nos lendemains. et disparaissent de l’autre côté. un instant. je me jette sur lui : « A wer tawded ! » (« Puisses-tu ne pas parvenir ! ») Il se redresse. cette fois. piétinaient son visage. Non sans raison. il refusait d ’être photographié.. j ’observe le comportement de chacun avec la curiosité d ’un ethnologue. elles saluent la famille réunie d’un côté du cercueil et lui lancent la formule habituelle : « A d ig R ebbi yegÿa-yaw èti-d Ibafakka ! A w en-d-yeik R ebbi ÿÿber ! » (« Dieu fasse qu ’il vous laisse grâce et prospérité ! Dieu vous donne la force de supporter sa perte ! ») Concentrée. sur son visage. devant le spectacle dont Grand-frère enfermé dans une caisse est la cause. comme ces jeunes filles qui arrivent avec une couronne de fleurs. Il regardait les gens de notre pays comme des enfants. je guette ceux qui semblent prendre la mort pour une syncope. comme absente. mais le sentiment que je m ’y attendais. les « générations du quatorzième siècle ». au moment même où je vois le jeune homme près d ’actionner son appareil. je le voyais dans la même position et.. Grand-frère a rendu l’âme.. Et maintenant ! Maintenant. nos aïeux étaient plus dotés que nous le sommes dans notre monde réduit à lui-même au fur et à mesure qu’il perd de ses secrets. sans lui accorder plus d ’importance que cela. nombreux. dont les larmes et les gestes pathétiques m ’étreignent le cœur.

je le revis souvent. avec Grand-frère ? Il y a une logique. je n’ai pas le cœur à supporter la légèreté. comment la supporter. Et ces yeux qui ont croisé mes yeux. à Mohemmed et à Mhenna. alors que ce visage-là appartient désormais à l’Eternité. Il est animé.. et nous l’avons accepté. (Brebis entraînées par d ’autres Qui de gré qui de force Quand paraît un enragé Il les envoie à la bataille. dans sa tombe. les « sauvageons ». C ’est qu’il n’est pas n’importe qui ! C ’est que nous sommes issus du même ventre ! C ’est cette parenté. pour. moi aussi. Pourquoi suis-je là. en même temps que l’ordre des choses se mettra en place au fil des mots. ivre de vie. saccageant ce qui leur sert avec une violence enivrante. Voilà cinq jours que je ne dors pas et me nourris de rien. Maintenant qu’il va mourir. le réveiller! Oui. celle qui mène à la source de toute compréhension. alors qu’il ne les avait pas ouverts depuis la veille. au funérarium de la Maison médicalisée Jeanne Garnier. cette contradiction et nous ne pouvons rien y changer. Là. la bouche crispée pour réprimer le cri dans ma gorge. on peut comprendre qu’il en soit ainsi dans un pays où les deux tiers des habitants ont moins de trente ans. tandis que l’excitateur se tient à l’affût. je ne veux plus entendre tous ces gens me dire ce que je pense déjà. Comment peut-il être porté sur un vulgaire papier? Au grand jam ais. comme ç ’aurait été plus simple. que mourir c ’est comme s’évanouir ! Parfois. conserve une certaine désinvolture. d ’espoirs et de rires en toutes circonstances. son fils et moi. C ’est tout lui. je ne laisserai personne fouler aux pieds son visage ! Je veillerai sur lui jusqu’à ce qu’il soit à l’abri. qu’il appartienne à tout le monde par son esprit.. l’on me dit encore : « Il nous appartient également.. dans la coulisse. mes frères. Un peuple jeune. Dis-le-leur bien. elle en plus ? Je l’ai entendue plusieurs fois à Paris. wa nnig lebyi M i d-ikker yiw en yessetf A ten-imekken s imenyi. autour du cercueil de mon frère. A y ulli inehher wayeçl Wa s lebyi.64 65 Et ils y vont. je ne parviens pas à considérer ce regard comme un simple réflexe du corps que l’âme va déserter pour toujours. mais par son âme. Dis-leur que lorsqu’il allait sur ses jambes. j ’ai demandé à Mouloud de préparer nos autres frères : « Il faut se faire une raison. lors de la veillée qui a suivi la levée du corps. Il est mort en ma seule présence. Les larmes coulent sur mes joues sans discontinuer. je ne les essuie même plus.) D’un autre côté. mais laquelle ? Je finirai par comprendre ! Je suis sur la bonne voie. nous devons l’accepter. » Ah ! Je voudrais tant croire. à tous ces gens qui veulent le voir de leurs yeux ? Les bras croisés. il n’a jamais eu qu'une famille. notre fils à tous.. et cela aussi. la formule de condoléances récitée. quelque chose qu’il ne voulait pas emporter avec lui et qu’il tenait à me transmettre. ils étaient pleins de vie. D’autres essayeront encore de voler une photo. il va être plus proche de nous qu’il ne l’aura jam ais été. Je n’étais pas présente lorsque ma mère est morte.. Par moments. une consigne. Quelques semaines avant. Pourtant. profiter des retombées de sa manipulation. il est notre frère. à cette douleur intime qu’il est donné à ses seuls frères et sœur d’éprouver. 11 est notre frère.. Je comprendrai pas à pas. tellement plus commode de s’en tenir à la réaction biologique ! Cet instant gravé dans ma mémoire. suivant l’inspiration qui me guide. Ils me disaient un dernier mot. le réveiller pour qu’il arrête enfin toute cette mascarade autour de lui. enlevant un morceau de mon âme. et ce regard qui s’est accroché à mon regard. ces mots que je murmure à moi-même pour me cramponner à la réalité crue : « Ton frère est mort. un adieu fraternel. » Cette phrase. tout de même. mais il appartient à tout le monde.. près de bondir sur quiconque tentera encore ce geste impudent. il n ’était pas avec nous. Il a fermé ses yeux sur mon visage. ce lien mystérieux qui hurle à la douleur. cela se peut bien . présente. je ne sens plus la fatigue.. il n’est plus dans les événements. Comme je me sens mal dans cette exposition du dernier visage de Grand-frère ! Mais que pouvons-nous répondre. Il a eu la volonté d ’ouvrir les yeux. et me laissant ainsi diminuée.. pour m ’envoyer un signe par son regard son ultime regard : était-ce là un simple effet du hasard ? J ’ai beau me forcer. Alors. Ce qui me retient d ’y céder. A quel moment. par téléphone. l’envie. le moment venu. » Aujourd’hui. Je suis comme une chienne aux aguets. l’idée me vient d ’aller. puis dans la Salle municipale de Saint-Ouen. * 11 m ’a attendue ce soir-là. un conseil. à Hamid. Mais . Je n ’étais pas présente lorsque mon père est mort.. même dans le pire. à quel rythme cette compréhension s’accomplira-t-elle ? Je l’ignore.

» Certains jours. Il savait de quoi il parlait. maCCi syin. cherchait un chemin dans sa vie fermée de toutes parts. C ’est désespérant. De tout mon être. C ’est plus large. à l’extérieur comme à l’intérieur de lui-même. Ce n’est pas le poids du passé qui pèse mais qu’aucune fin. A n s i s-tekkid. comme si mon frère me les avait adressés. Tebbwed tü d i s iyes. j ’ai admiré sa maturité dans sa tradition. il survivait. la seule ouverture possible. sa famille déchirée par l’exil et les guerres. Je comprendrai par nécessité vitale. demeurer dans ce courant de la vie qui me contient et me dépasse. Il ne s’agit pas d ’intellectualité. disais-je. j ’avais l’impression qu’il lisait dans mes pensées. c ’est cela qu’il est impossible de surmonter. lorsque. le passé et le présent. les rêves et la réalité. actuelle et future avec les siens et avec les autres. ses croyances et ses rites. A sani teirid. par cette longue tradition qui a formé son cœur et son esprit. lui si bien inspiré par sa tradition Lari. walakin.. ces vers. les générations.. Voici l ’issue !) Ces vers remontent à l’époque où Grand-frère « militait ». puisqu’ils ont toujours existé. se départir d ’une façon d ’être et de penser désastreuse. Fell-ani tetcuddu. Aujourd’hui. mes interrogations et mes angoisses. Mais. Si leur acception incitant à l'activisme ne vaut plus. je lui ai confié mes pensées et mes croyances.. Les dernières années. C ’est par elle qu’il m ’a entendue. Voilà ce que mon ami congolais a validé en faisant appel à sa culture. c ’est celle que tu cherches en toi-même. la vie et la mort. lui aussi. par-dessus tout. yenqes. encore et toujours. mais il faut y aller. me tenant auprès de lui. il m ’a raconté. tellement difficile qu’elle ne te permet même plus l’ombre d ’un espoir.. je les redécouvre. tu n ’as guère le choix : tu dois devenir toi-même l’ouverture. Ces liens. En guise de réponse. Les Kabyles devraient peut-être s’en inspirer. H at an webrid yeftaw in ! {Quoi que tu fasses. En cela. dans Mars : « Ce n'est pas ce que j ’ai vécu de pénible qui me chagrine mais que cela continue encore à agir. encore et toujours. Xuÿ$en ffaetac i sacrin. il était véritablement acculé. la foi qu’il y met.. participant de mon être. Il s’agit de chemin. ces mots n’ont pas perdu leur puissance signifiante pour autant. Je dois aussi rester attentive à ces liens qui s’imposent d’euxmêmes. sans y réfléchir précisément. encore et toujours. je songeais à ces phrases de Fritz Zorn. n’en sont-ils pas à la délaisser. dans laquelle les hommes et les femmes continuent d ’entretenir avec leurs traditions des relations directes. aux richesses insoupçonnées. quand ta vie devient trop difficile. cela n’est pas de mon ressort. ses rêves et ses inquiétudes. Je lui ai raconté mes morts et leurs apparitions fréquentes dans mon sommeil . En réalité. pensait-il. » . Il ne vivait pas. à cette voie de la révolte. eux qui prétendent s’en soucier ? Donc. son vrai sens : parfois. Il fallait l’entendre répéter.. Il me faut écouter ces présences réconfortantes à mes côtés et. c ’est une démarche totale. Walakin. tout se noue et se complique Tu n ’en vois pas l ’issue Le mal est profond. une condition de vie passée. il ressemble à ses millions de frères et sœurs de l’Afrique noire . non plus. Peut-être y croyait-il alors. eux qui semblent se servir de leur culture ancestrale plus qu’ils ne la vivent. à moi en particulier.. les événements. c ’est tout ce qui relie les personnes. la spontanéité avec laquelle il s’y réfère pour se retrouver dans chaque jour et clarifier sa vie. faits de la même matière que mon être. dans laquelle la science apprise ne suffit pas. comme me l’a soufflé Théodore M ’bemba. Quand tu es poussé à tes derniers retranchements. Essayer de comprendre pour se sortir d’affaire. il a de plus infirmé les hypothétiques frontières entre les cultures. Il me suffit d ’être patiente. ou alors. cela ne suffit pas Il manque dix-neufpour faire vingt Pour toi.. plus pénétrant.66 67 peu importe. la seule qui reste. plus qu’elle ne les habite. lui aussi. plus douloureux aussi. peu importe le moment où je comprendrai. comme il le laissait entendre lui-même. confiantes et créatives. Ils la possèdent. ne se laisse entrevoir. bien avant le naufrage : « Pas d ’issue ! Rien. cette culture. plus complexe. L ’air de rien. une forme de pensée. Ils tendent à la traiter comme un slogan éculé. Mon frère. ou comme un objet de conflit. Finalement. tkerres. cette Afrique à l’humanité foisonnante. Ils résonnent dans ma tête comme un vieux refrain qui prend tout d ’un coup un sens nouveau. Et le résultat est là. agissant en dehors de ma conscience. elle qui est avant tout un état d’être. les vivants et les morts. du moins entre lesdites cultures « traditionnelles ». ici et là-bas.

8 La longue file des visiteurs circule encore pendant des heures autour du cercueil. Jusqu’alors. dès quatre heures du matin. a y ibassucen ! Ula d itran d ase ddi ka n .. il travaillait comme un diable. j ’ai vu mon père pleurer. Us viennent encombrer mon esprit déjà troublé par les fragments de bien d’autres. comme une digue qui aurait sauté. ») se demandent-ils. le poète japonais : Ne pleurez pas.. ils me surprennent encore. sont transitoires. après avoir causé des heures et des heures. L’oncle Hsen semblait pourtant un solide gaillard. un rien innocents. trottent ces vers d’Issa. un mot entraîne l’autre. un cousin de Yemma.. Mes souvenirs ressurgissent et s’entrechoquent . « M elm i ara nepvu awal ?. on se nourrit de cela aussi. je croyais les hommes incapables de verser des larmes : à mes yeux.. un mystère de leur nature.. Je les murmure dans ma langue maternelle : Ur ffrut. Un jour. Vers l’âge de treize ou quatorze ans. il est . Les hommes sortaient pour le cimetière le corps de Hsen. insectes ! Les étoiles.. Ces pleurs des hommes. âgé de quelque trente-deux ans. des flots de souvenirs.... elles aussi. Chez les Kabyles.. » (« Quand serions-nous enfin rassasiés de la parole ?. Ainsi va la parole. Beaucoup d ’hommes ne cachent pas leurs larmes. dans une boulangerie. Dans ma tête.

il est resté tel que je l’ai laissé. les mains ouvertes. plutôt comme tu passes d’un lieu à l’autre. c ’est toi ? . Et comme je le regrette ! Mais c ’est ainsi : la culture kabyle semble avoir placé la pudeur partout où se tient l’amour. je nettoyais ses mains après que de nombreux visiteurs les avaient tâtées. C ’était des gens de bien. je lui dirai ceci : jadis. derrière ses lunettes blanches. Je devais donc vraiment l ’accompagner jusqu’au bout. ce geste auquel j ’ai plus d ’une fois songé... eux aussi. par mon père en larmes ce jour-là. par ces contacts volés. ( J ’ai rêvé que j ’étais mort. sans douleur ni résistance. intègres et entiers. serrées.. comme un objet qui se brise. surtout. autrefois. Urgay m m utey.. je n ’avais jam ais osé le faire réellement. je vais surveiller ceux qui viennent avec des appareils photo. Six mois après. Nous mûrissions. à lui prendre quelque chose. De nos jours. peut-être un peu de son aura. des mois durant. les gens aimés de Dieu. mais non comme un objet qui se casse . et je m ’y associe facilement : j ’y vois une grande force. Il semble attendre là.. » D ’habitude. Les docteurs le lui avaient dit. » Je ne l’ai pas reconnu tout de suite. leur espèce semble en voie de disparition. traîne. nous en étions à méditer sur les façons de mourir. j ’ai fait cette découverte ahurissante que les hommes. Wrida At-Salem m ’expliquait un jour : « Dans notre pays. Nous nous épuisons à conserver notre unité. comment peuvent-ils même espérer continuer de cette manière encore longtemps ? Mohemmed me souffle : « Va t ’asseoir un peu. mouraient d ’une mort soudaine. Cela traîne. accepte toute cette agitation autour de lui. La prochaine fois que je la reverrai. que je lui dise quelque chose. emportés par leur désir frénétique d ’être utiles ou de le toucher enfin. un peu comme ces vies animales et végétales étouffées par notre modernité débridée. les Kabyles. dans notre pays. Sa femme racontait qu’il était mort à cause de la farine.. un grain de son intelligence. Moi. me donnait l’envie de le prendre dans mes bras pour le consoler dans toutes ses peines de vingt ans. en glissant d ’un monde à l’autre. une de ces forces cachées qui peuvent retourner le monde. la tendresse. eux aussi.. ma vieille amie d ’exil. de cette farine qu’il avait respirée tous les jours depuis des années. les gens meurent par une lente usure. les poumons et le sang de son mari en étaient tout remplis. mon plus jeune frère. la bouche fermée. l’affection. elle m ’incite à me ressaisir dans les plus brefs délais. prouver de cette façon ? Que cherchent-ils à éviter ? Que craignent-ils de ne pouvoir contrôler en eux-mêmes ? Et. celui que j ’avais dorloté. Cependant. à deux pas de moi. Les gens n’en revenaient pas. elle paraît tellement fertile en gestes injurieux et mots fielleux qu’on peut se demander si elle ne tend pas à favoriser la haine.. Quand j ’étais vivant Jamais personne ne venait me voir M aintenant que j e suis mort . tant nos vies se complexifient. La faiblesse des premières me rassure d ’une certaine manière. se déployant sur plusieurs dimensions à la fois diverses. celles des hommes me dérangent et ne me donnent aucune envie de pleurer. si les larmes des femmes me bouleversent et provoquent mes propres larmes. qui. sauf qu’on touche à son visage. quand les hommes en viennent à flancher. Son visage est triste.. comme s ’ils cherchaient. Ils meurent par pièces détachées. la seule partie de lui encore « accessible ». Pourtant.. La faiblesse des seconds m ’inquiète. Ces êtres favorisés s’en allaient vers leur ultime destination comme ils avaient vécu. n ’est-ce pas aux femmes de prendre le relais ? * Un homme fixe ses yeux sur moi. A s m i m azal-iyi yefidarœ n-iw Jaami yella win i yi-issnen Tura m i m m utey D ew w ejn-iyi akw. Déjà. peuvent éprouver des chagrins qui ruissellent.70 71 tombé malade. incohérentes et contradictoires. d’une tristesse contenue qui confère à ses traits une certaine grâce. porté sur le dos.. Il a même gardé cette expression douce. il n’était plus. En revanche. massées sans retenue. un peu souffreteuse.Oui. « Mhenna.. Et je ne peux expliquer ni à mon frère cadet ni à personne d ’autre ce que je suis seule à savoir au fond : que Grand-frère. allongé là. Apparemment. » Il m’est impossible de m’asseoir. À présent. dans son cercueil. Ils vivent encore tandis que des parties d’eux-mêmes sont en fait mortes depuis longtemps. De ce côté-ci de la mer. le pas mesuré. nous échangions nos idées sur les façons de vivre d ’« ici » et de « là-bas ». Je disais. avec quiétude et humilité. amusé quand il était un petit garçon espiègle et adorable. des hommes et des femmes qui vivaient le cœur clarifié. Par simple pudeur. les gens meurent d’un seul coup. Vrai. Mais que veulent-ils donc.

offert à toutes les mains. Mais qu’importent les abus des uns et des autres ! Maintenant qu’il s’apprêtait à franchir la dernière frontière. Mais alors. leur attention au moindre mot qu’il prononçait. p.. te comportais-tu avec lui de la même façon ? .. Comme j ’ai souffert de le voir accessible enfin. Lorsqu’il se tenait sur ses jam bes.72 73 Ils sont tous là. qu’ils avaient toujours été « en phase » avec lui ! Je suis toute disposée à le croire.Yehya N usa-d s nniyya A k-nçur d i tbutikt-ik A Ssaddaf a Law liyya Harbet fell-as. tout me faisait parfois penser au spectacle d ’un ccix 5 entouré de sa cour d'affidés. l’idée courait bien avant. je manquerai aux uns comme aux autres ! Urgay mmutey.. qui passe se sert et déguste. Ils croient qu’il suffit de toucher la personne pour attraper ses qualités. et sans rien espérer en retour. à celui-là qui caressait son visage.. intouchable.. a été mis en montre jour et nuit. quant à lui.Yehya Nous venons sans arrières-pensées Te rendre visite dans ta boutique Ô Saints et Protecteurs invisibles De grâce. préservez-le !) Avait-il conscience de son influence ? Je me suis souvent posé la question. win yasddan ad ixerref. comme si leur contenu n’avait pas d ’auteur : c ’est la vigne à mon oncle. lui mon frère. .) Je demandais. c ’est spécial. À l’hôpital. languissant dans le découragement. qu’on m ’explique pourquoi il était si seul. 5 Cf. il était estimé et respecté. Ifuii-ay ! Rrajiy ! Tout à coup Ils ont je té une couverture sur moi Les mouches se sont envolées Je les ai entendues bourdonner Elles disaient A h !. En fait. il n ’a pu l’atteindre.... Il n’avait cure. (le figuier sur le chemin public. presque suppliante. 33... qui l’entourait depuis de longues années. et elle ne doit rien à une interprétation personnelle : A Ccix Muhend-u.. Ur ((akwiy ara Teggfen-d fell-i tafefÿadit Ufgen akw yizan-nni Sliy-asen m i zzenzunen Qqaren-as A h !. qui s’échangent et se vendent librement. Beaucoup l’aimaient vraiment. l’embrassait. palpait ses mains et ses bras comme s’il examinait un cadavre : « N e le touche pas. leurs attitudes frisant la dévotion religieuse. sans pouvoir y remédier ! L’esprit primitif des Kabyles. le désespoir ! Ce maudit cancer. Devenir l’objet d’un culte n’était sûrement pas son but : il fuyait les adulations comme on fuit la peste.. la manière dont certains visiteurs s’empressaient autour de lui.) Ce qu’il pouvait donner. taneqlef n webrid. Cependant. di laenaya ! ( Ccix Muhend-u. je le découvrirais plus tard. Nous l ’avons perdu ! Je rageais !) Pourtant. amicales ou non. note 2. la déception. leurs gestes. il en était arrivé à dire : « Nous allons distribuer des amulettes. froid et silencieux. Au fond. s ’il te plaît. à la lettre...Bien sûr ! Ma relation avec Mulj.. ... Combien m ’ont dit qu’ils avaient une « relation spéciale» avec lui. il l’a donné sans compter. » J ’avais du mal à imaginer mon frère se laisser « tripoter » de la sorte. de savoir s’il pouvait influencer son entourage autrement que par ses réflexions d’homme de culture. qui m ’entourent. 1 1 suffit de l’entendre par ses cassettes de poésie et de textes lus. de cet amour étrange et profond réservé aux êtres d ’exception.. Grand-frère. il n’y a que ça de vrai ! » (J'ai rêvé que j ’étais mort. qu’en se faufilant à travers le désert humain. Adieu le monde ! Pleurent ceux qui m ’aiment ! Se réjouissent ceux qui me détestent ! De toute façon. tout de même. cet homme discret et.

Il devint son guide. . de penser l’impensable ou d’offrir l’issue là où il n’y a plus aucune issue. je pensais qu’il se moquait de moi. il faut le démontrer. Ou bien alors. par égard pour ses fils peu disposés à la suivre dans une voie où ils ne voyaient.. ça t ’aidera. N ’est-ce pas en cela. il a appris à dire “Azul !” et les Kabyles de Paris lui font confiance . il m’avait quelquefois conseillé : « Va allumer un cierge à Notre-Dame de Paris ! Tu verras. le fait de tout un groupe et de ses croyances ou le fait de l’individu isolé : comment échapper à l’étrange et à l'inexplicable. Ainsi reconnue. souvent mal compris et dénigré par les siens mêmes. Était-ce juste « pour rire » ? Cela se peut bien.. mais cela ne suffisait pas. » L’identité de voyante-guérisseuse était positive à plus d ’un titre. il l’avait reçue par ces mots : « Que viens-tu faire ici. le renoncement à sa vocation ne l’empêcha pas de conserver cette identité exceptionnelle. en France.. riiy -d yer ddunit-a. marquante et tellement fascinante. peut-être dès le départ : Z zeh f-iw iffey tamurt A k k en d im i yi-iwala. une solution inespérée et singulièrement géniale. s’accommoder avec elles : teffum lek (elle était possédée). Comme ce voyant-guérisseur à qui. avait été initiée par un voyant-guérisseur réputé. je peux affirmer qu’il était souvent en prière. Les gens ont besoin d ’espoir. nuisibles dans certains cas. Et même. Cette identité représentait une issue. elle rendit visite . la tentative était vouée à l’échec. par nature. probablement .. et ils sont disposés à le payer le prix qu’on leur demande. et même. voilà ce dont elle souffrait . dans la chapelle de l’hôpital. au pays. des amulettes . Ce n ’est pas que des bondieuseries. je veux dire : ses possibilités réelles de surmonter l’insurmontable. tu en sais sûrement davantage puisque. Yemma. Après lui avoir mis une clef dans la main. Dans le contexte de l’exil. et ce. il y a vraiment une force supérieure là-dedans. ne sont jamais fermées ? Par malheur. voilà tout ce qu’elle était en réalité. Je devais le penser tout au tond de moi. comme ici. elles qui.. devant l’assemblée des visiteuses qu’il recevait ce jour-Ià : « Nous te donnons l’autorisation. au nom de ce rationalisme obtus auquel se réfèrent certains. Nous allons en rapporter du pays. toi ? Tout ce que je pourrai te révéler. » Et moi aussi. un jour. j ’ai appris qu’il l’avait souvent fait. et admise par les gens de la profession. malgré son ton des plus sérieux. Pour l’avoir observé et écouté durant plusieurs mois. tu le sais déjà. Ssehsabey deg lemljayen. Cependant. que réside toute l’importance des traditions. à deux de ses connaissances au moins.74 75 Et il en a donné. La médecine dite « moderne » fait-elle mieux ? Rien n’est moins sûr. et son protecteur. Plus tard. D eg wass-nni nek d ahebbey. faute de l’accompagnement du groupe. et qu’il portait à part lui cette étrangeté sublime à laquelle Yemma devait sa personnalité complexe. sinon en l’acceptant sans réserve. comme le sont généralement toutes les solutions ultimes. ce geste. ce geste. ils le consultent sur tous leurs problèmes. Peut-être aurait-il pu se garder du cancer s’il était retourné vivre chez nous. D Iqibla i-ger?an tabburt. Savent-ils. Au fil des jours. comme on riait lorsqu’il suggérait : « Nous devrions vendre aman n ccix (de l’eau « épurée » par un voyant-guérisseur). tu me surpasses de beaucoup !. » Comme il a demandé à le faire aussi.. surtout. elle. depuis qu’il l’avait révélée à elle-même en attribuant ses voix à des présences occultes désireuses de se manifester à travers elle. eux. lui qui faisait remarquer : «Notre-D am e de Paris est un lieu puissant. Quand tu diras un mot le matin. dans ces choses. je me demande s’il n’a pas finalement tenté de s’en sortir en empruntant la voie salutaire de Yemma. des hommes pour qui il avait de l’estime et de l’affection. que le rationalisme est discuté depuis belle lurette dans les sociétés mêmes où il s’est imposé comme principe de pensée ? Par « le meilleur de notre culture ». Voyez le succès de Lfrag Mba sur Radio Beur .de vraies amulettes ! -. ou en produire ici. la seule. je le découvrais tel qu’il était véritablement. Il aurait retrouvé pleinement notre culture et profiter du meilleur de ce qu’elle a conçu. Pour ce qui est de mon frère. désormais acquise.. preuves à l’appui. Pour ma part. mon frère s’est refusé lui-même ces possibilités. sans intérêt. ceux-là qui se croient au faîte de l’intelligence. que des croyances désuètes. qu’elles soient. » On peut en effet y voir une de ses fameuses plaisanteries. en devenant soi-même étrange et inexplicable ?. il lui dit. Et l’on en riait autour de lui. le soir il se réalisera ! » Mais Yemma avait dû renoncer à cette fonction de voyanteguérisseuse. Yemma pouvait enfin vivre d ’une manière un peu plus paisible avec ses voix..

Ensuite. Il fuyait le monde. cette expression décrit un état. Il s’en servait pour se nettoyer les mains après avoir rencontré quelqu’un qui avait tenu à le saluer par une poignée de main. ce qui leur inspirait de l’aversion. de te parler ou de te saluer. la plupart du temps. mes autres frères et moi (notre père n ’était déjà plus). .. quand lui riait de nous. Je me devais de respecter ce qu’il était.. Il finit par ne plus offrir que deux doigts. Devant eux.ce à quoi elle répugnait.oh combien ! . Yemma le disait : Grand-frère était « poursuivi ». Yemma était bien placée pour savoir comme il était tourmenté : « Dadda-m yetfum lek. tout comme je l’avais fait avec notre mère. Sem m ebt-iyi a y iljbiben ! (Ma chance a quitté le pays Dès qu 'elle m ’a vu. D’où a-t-il sorti toutes ces paroles ?. même ces deux doigts. il refusait de les tendre . ceux-là qui ont cette façon inélégante de se tenir devant toi. tu n’as qu’une 6 Cf.. Amis. si familiers et si comiques. S’agissant de son premier fils. » Elle ramassa soigneusement les cassettes et elle les fourra dans son giron. Avec eux.. sans compter les personnes malpropres. La sage-femme a cassé la porte Et j e suis tombé en ce monde. à ses expressions hilarantes ou à ses personnages attachants.. Comme une voix d ’outre-tombe. cette voix de notre frère aîné parti depuis tant d ’années nous nouait la gorge. Yemma essuya ses larmes. Par quoi ? Par qui ?. d ’un rire forcé. plus on cherchait à le toucher. à tous les deux. Yemma et Grand-frère. elle se mit à dodeliner de la tête. de désagréable jusqu’à la nausée. les contacts écœurant des mains ou des corps (dans le métro. Depuis.. 9 Il n’y avait aucun mépris de ma part quand. (« II nous faisait rire. ») Je sais .. Quelques minutes après. pleurant sans bruit. et parce qu’ils ont justement tendance à te coller de plus près. ni leurs paroles sirupeuses ni leurs gestes mous ni leurs regards ahuris ni leur démarche alourdie. j e n 'ai que tourments Egrenant les épreuves Craignant longue vie. plus il fuyait encore.. traqué par. bien évidemment.76 Ugadey teyzi n Iasmer. . à des morceaux plus légers ou franchement drôles. Personne ne résistait à son humour (lui si mélancolique au fond !). » (« Ton Grand-frère est possédé. Les dernières années. par exemple). nous riions. ») À la fin. c ’était surtout les êtres vasouillards. comme si elle ne pouvait que constater l’ampleur du désastre. sans autre parole que la profession de foi articulée mot après mot. il croisait ses bras et cachait ses mains sous les aisselles. comme si elle était harcelée par le mystère. Et plus il fuyait.. note 1 page 17. à l’hôpital. je lavais le visage et les mains de mon frère après le départ des visiteurs. « Yesea ttabaa » (« Il a [quelque chose qui le] poursuit »). la condition existentielle d’une personne qui ignore la paix de l’âme. il portait dans sa poche un flacon d ’alcool à brûler. m ’expliquait Chérif Si Ahmed.. Ce qu’ils prenaient soin d’éviter.. Rien ne tient debout chez eux. puis elle dit : « A taqecci6. Ensuite. Yemma semblait comme pétrifiée. c ’est comme si tu avais affaire avec quelque chose de visqueux. Nous ne pouvions parler non plus. pardonnez-moi !) En entendant pour la première fois ces vers.

Ta mère-là cela. et où tu te débats dans l’espoir de te réveiller pour échapper enfin à cette peur innommable qui menace de t ’engloutir. A ha. j ’ai souvent voulu lui dire combien il ressemblait à Yemma. Si bien que leur instruction a très peu d’impact sur leur milieu familial et social. toujours sur un ton courroucé. Si tu veux savoir. encore ! Puisqu’il n’y avait pas eu de mort. renforcé par les indéracinables valeurs de la tribu (de la tribu fossilisée !). Yemma. on les suivrait volontiers. elle aussi. tout en les refusant. nous laver les mains à tout moment.. j ’ai osé lui rétorquer d ’une voix suppliante : « Ça suffit. Et ce dégoût des contacts. Grand-frère. intempestivement proches avec les autres. ce geste ! Pendant ce temps. . de l’achever par une remarque que j ’avais moi-même du mal à admettre. elle repoussait quiconque voulait l’embrasser. garde toute sa prééminence sur leur façon d’être et de penser. toujours pour la vitupérer sans jamais aller jusqu’au bout de ses pensées... ces expressions huileuses. ces précautions continuelles. Grand-frère ! Elle est morte. décidé à me faire tomber dans l’abîme.tout ce que j ’espérais de lui ! Je m ’adressais à l’homme de ma génération. Et comme elle devait se sentir seule dans ce « non-monde » où elle s’était retirée ! Or. pour qui tout dans la vie n’est qu’une affaire de morale. tous tes repères . comme Yemma elle-même). qui ne paraissait l’avoir fuie que pour la reproduire telle qu’elle était. elle était aussi hors de sa culture. Ensuite. Dans ses dernières années. comme si elle survivait en lui. m ’a-t-il avoué. . Plus tard. elle n’est plus depuis des années ! Laisse-la. il y avait toujours quelque chose. et elle la gardait ainsi tant qu’elle ne s’était pas lavée avec force savon. J ’avais l’impression qu’il s’acharnait contre moi. Croyant que je me plaignais du comportement de mon frère. Mais je dois exagérer ici encore.. nous devions retirer nos chaussures avant d ’entrer dans la maison.. sors-la dès qu’elle se présente ou raye-la de ta tête. Ce qu’elle ne supportait pas au fond. je tremblais de tout mon corps. Chaque fois qu’il évoquait notre mère. Mais si c ’était une personne qu’elle aimait bien ou pour qui elle montrait quelque déférence. cet homme qui ne se contentait pas d ’entendre mon désarroi . lequel. Toute sa vie.. Je le nourrissais avec une petite cuillère. Après tout. d ’où sors-tu ? Que lui reproches-tu ? Parlons-en enfin ! » Mais je me retenais.. cette mère-là. tout en essayant malgré tout de tenir jusqu’à la fin du repas : « S’il te plaît. Elle existait toujours. elle aura tenu le monde à distance par crainte d’y sombrer corps et âme. des personnes. à notre insu. n’est-ce pas ta mère aussi ? Sinon.. Oui.. il a estimé bon de me rappeler qu’il s’agissait de mon grand frère et que je devais. cette comédie autour de la propreté (et il nous arrivait d ’en rire. hélas !. lui ne désemparait pas de sa colère : « Ta mère-là ceci. quels qu’ils fussent. lli axenfuc-ik. jusque dans ses principes qu’elle semblait caricaturer par sa pensée. là-bas dans nos montagnes les plus reculées. Je craignais de provoquer chez lui une crise cardiaque. à l’universitaire qu’il était. Si encore ils pratiquaient réellement ces vertus morales qu’ils invoquent à tout propos. qu’il était pénible.C ’est ton frère ! » me répondit-il sur un ton moralisateur. non à un aîné détenteur d ’une quelconque autorité « morale ». elle révélait. tout en ne cessant de la représenter. cette comédie. elle tenait sa main loin du corps. moi aussi. lorsqu’il émergerait du gouffre noir où il se débattait. Toutes ces manies. Du plus loin que je m ’en souvienne. enfin. remettant la réponse à plus tard. donc. elle acceptait de lui tendre le bout des doigts. » Si au moins je comprenais ce qu’il disait ! Comme dans un horrible rêve où tu perds tous tes sens.. Comme je l’ai détesté. De cette manière. dans le couloir de l'hôpital : « Veut-il m ’entraîner avec lui ?. « Je suis devenu maniaque. Je le dis à celui-là. c ’était d’être prise dans des rapports abusivement. cette culture. de ce fait. tant elle me consternait. Beaucoup sont ainsi dans mon pays : les connaissances qu’ils acquièrent ne les modifient pas foncièrement. comment cet homme pouvait-il comprendre ? Ce soir-là.78 79 envie : les prier de se tenir loin de toi pour ne pas être infecté par toute cette mollesse.. Yemma n’était pas seulement hors d ’elle-même . un visiteur assidu. je t ’en prie ! » Des mots en l’air. des lieux dont il nous était défendu de nous approcher . J ’étais déçue de constater que ses années d’études ne le rendaient pas tellement différent du dernier cul terreux de nos villages. ces relations par trop étroites qui fondent le mode de vie kabyle. par sa façon d ’être et d ’agir. Voilà ce que n ’aimait pas Grand-frère. tout endurer de sa part. » Il ne m ’apprenait rien. et continuait à nous triturer. Un soir. Quand il y a une réponse. cela fait des années que personne n’est rentré chez moi. l’envie me brûlait de lui répondre : « Dis. voici son premier-né sur ses traces. Elle était toujours présente pour nous. cette platitude ram pante. Déjà. plus qu'on n’a jam ais existé. Mais je redoutais sa réaction. sentant l’angoisse me submerger comme une déferlante.. n’était pourtant pas une simple histoire de propreté. un rêve où tu ne distingues plus rien. il l’avait reçu.

Je revois encore notre père marchant fièrement à la suite de ses deux grands fils dont les bras sont chargés de livres reçus en récompense dans chaque matière. ce qu’il venait de boire en guise de café au lait. de cela qui nous faisait encore souffrir ? Ou. une casserole contenant de l’eau encore chaude. Sur une table. Il demandait même à reprendre là. faisait des projets. des piles de livres dans tous les coins.ce destin qu’il avait peut-être entrevu dès son plus jeune âge. que pour accroître nos tourments ou ternir nos joies. il obtenait le prix d ’excellence. j ’avais l’impression de le découvrir. il voulait que nous en parlions. ceux-là. c ’est la “gueule”. En réalité. ce que je commençais à comprendre par cette phrase énigmatique dont le sens allait se révéler au fil des ans. je n’avais pas à le lui rappeler simplement parce qu’il n’en était plus là. non ? Je suis un chien. indéfiniment ! Ma réaction était violente. Il était fâché avec Yemma. de la laisser mourir pour de bon. * Cet été durant lequel notre père travaillait à Tizi-Ouzou. mangeait tout seul. çahha ! Ta mère-là. cette phrase. C ’était ainsi depuis toujours : si nous étions mauvais. tandis qu’elle . Ça ne meurt pas. et ça fait naître d'autres. Nous n’en étions plus là. comme nos frères. Puisque nous jouons constamment un rôle. Yemma et moi. cette « mère-là ». sa conduite ayant été de tout temps irréprochable. comme sanglé par des chaînes métalliques. à côté. en fait. mais contre l’angoisse qui m ’oppressait. bien sûr. Ils n’existaient. Cependant. Pour la première fois. Nous en étions à l'achèvement de son destin . pour Yemma. car il pouvait revenir d ’un moment à l’autre. Il avait toujours fait ce qu’il voulait et personne ne s’en plaignait. il ne s’agissait pas de lui rappeler que moi aussi. des mois auparavant. m ’éloigner de ce qu’il vivait? Après des semaines de radiothérapie. je suis entrée là-dedans par curiosité. tous nous étions seuls et démunis face à Yemma. Grand-frère vivait presque seul. s’agitant dans tous les sens. mais il m ’était impossible de m ’en souvenir. je le croyais libre comme le vent. Je suis restée malade pendant plusieurs jours. enfin. j ’ai déchiffré : « Nul n’est maître de son destin ». redoublaient de méchanceté. dans l’atelier de traduction et d’adaptation littéraires qu’il dirigeait depuis quelques années. j ’ai pensé : et si. il retrouvait sa colère . peut-être. tracée d’une écriture dense. et dont il se souvenait avec cette colère stagnante ? Je n’avais pas non plus à lui dire qu’il était temps de la voir enfin telle qu’elle avait été. Non. 11 savait tout cela. J ’en oubliais. de quelle manière il se passait de Yemma. Alors. avec Yemma. Comme j ’étais triste pour lui. pour toute notre maison où chaque jour était une épreuve à souffrir. Il semblait vouloir me précipiter dans ce néant que je percevais parfois dans le regard de Yemma. Cette phrase. Je me suis introduite dans son domaine en tremblant. Mais à la maison. moi.. simplement. J ’aurais dû lui dire « imik » . de lui survivre en acceptant de lui reconnaître sa place dans notre histoire. entre Grandfrère. il résistait encore au courant. il y avait un réchaud à gaz . dans sa chambre d ’hôpital. 1 1 vociférait.. Je ne pouvais plus bouger. » Il n’oubliait pas ses problèmes de traducteur. et je la portais comme un lien secret entre Grand-frère et m oi. sans aucun doute. Ce qu’elle signifiait au juste. tellement navrée ! Et aussi. Jusque-là. Si nous étions bons. jusqu’à la bonne façon de parler dans notre langue. Il remarchait. de cette mère qui le hantait. Il y avait surtout des livres. et Yemma se déchaînait encore plus. J ’ai ouvert un livre posé sur le lit. Et donc. J’avais toujours été frappée par sa différence par rapport à mes autres frères. Je voulais voir comment il s’était installé. ou. et dans lequel j ’étais appelée à jouer un certain rôle. ce malheur originel. chassée par un cauchemar que je croyais mort et enterré. le dos coincé. que nous soyons actifs ou passifs. bien que je n’eusse pas plus de neuf ans.Quoi ? Tu me dis d ’ouvrir ma gueule ! Axenfuc. ce frère étranger. J ’y ai goûté : c’était de l’eau sucrée. semblait incrustée dans le papier. consentants ou forcés. Avec moi. les cauchemars. Par la suite. alors il s’était retiré dans la partie inoccupée de la maison. mais elle eut sur moi un effet marquant... de quoi il se nourrissait. je ne pouvais le savoir. cette sombre histoire inventée par une petite fille (Yemma) pour justifier à ses propres yeux les événements tragiques qui avaient ravagé sa vie naissante. comme emporté par un mouvement incontrôlable. ça ne s’oublie pas. Comment pouvait-il ignorer que nous avions souffert. ils nous enviaient. cette réussite ne valait pas grand-chose. et nous. comme lui. Sur la page de garde. cette colère qui me livrait à la peur panique. Je réagissais non contre mon frère. Il refusait l’ordre des événements tel qu’il s’imposait en dehors de notre volonté. comme notre père. Chaque fin d ’année scolaire. nous aussi. et Yemma se déchaînait pour leur retourner leurs moqueries.80 81 . inlassablement. J ’étais seule à la connaître. maintenant ! $aliha y a Rebb/. Un matin. Aux commencements. le travail engagé. profitant de son absence. que nous en ayons conscience ou non. il paraissait vraiment en voie de rétablissement. À cause des « ennemis ». les « ennemis » riaient de nous.. comme dans un sursaut. de m ’approcher enfin de son « mystère ». il souffrait.. j ’ai lâché la cuillère et j ’ai quitté la chambre à la hâte. ni lui rendre visite.

opiniâtre. droit comme un pieu en acier trempé (physiquement et moralement). intolérant. le courage en toutes circonstances. et essentiellement. lorsqu’il était pris dans cette affreuse désespérance où il me semblait que toutes les disgrâces du monde venaient projeter leurs ombres. donc.. Désormais. il la posait souvent. pour faire comprendre ce qu’est la ligne d ’équilibre. C ’était sa conduite : ne jamais se laisser aller ni baisser la garde . parfait. il y avait un caractère intraitable et même. m a tmaleçl akka af(eylidl. tout ce qu’il était lui-même. n’espérant de leur part qu’une fausse pitié . En un mot : ¡ ’ailleurs. Cette étreinte en lui. la mythologie familiale. C ’est là mon sentiment vécu dans le contexte de la maladie mortelle. Il passait par le fait même que j ’étais la sœur. tu tombes. cette dureté dans son corps ! Lorsque je l’aidais à marcher dans les couloirs de l’hôpital. le besoin constant d’une maîtrise de soi et des événements. ») Ce qui l’intéressait : pénétrer l’impénétrable.82 83 vivait au milieu des siens. Et c ’est dans cette tragédie qui poursuivait son cours jusqu’à son terme que j ’étais conduite à jouer un rôle. dans sa profondeur et sa complexité. la tradition ne serait avant tout. » (« La vie... Nous incarnons la transmission qui est sans début ni fin. C ’était son monde.. cette question du « Pour qui ? Pour quoi ? ». les expressions énigmatiques de la vie. était-ce elle qui le possédait ?. qui peut affirmer en avoir fait le tour. notre obligation en tant qu’êtres de culture. vu la puissante vocation qui l’animait.. Il se serait donc sacrifié. son souci de clarifier les tenants et aboutissants de toute action et. Cela veut dire que nous ne sommes jam ais seuls dans cet acte primordial qui incombe à chacun . à lui-même et aux autres. immuable. limpide. tu tombes . tu penches de ce côté-là.. lui. les dents serrées. le connaître vraiment ? Chacun peut tout au plus décrire telle ou telle facette de sa personnalité. les silences. cette personnalité dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’aura laissé personne indifférent. les points de suspension dans le texte. je la touchais : on aurait dit un étau qui enserrait tout son être. l’héritage symbolique. l’étendue obscure des mots. Ce qui absorbait son esprit : l’ombre innombrable de la langue. Q u’il était rigoureux. Et il voulait que le monde autour de lui fût également droit. au bout du compte. Cependant. tout juste soucieux de plaire à Dieu ! Aux commencements. peut-être aussi. voilà peut-être toute notre responsabilité. la tradition. son goût pour la réflexion approfondie. Etait-il encore de chair et de sang ? Et cette force. parmi ceux qui l’ont côtoyé. » Sans doute avait-il atteint un niveau de compréhension extrême.. Elle traduisait sa rigueur intellectuelle. cet acte douloureux et. Que de risques il aura pris ! En œuvrant dans cette langue.. parfois. Enfin. buté. la langue maternelle. était-ce bien la sienne ? La possédait-il vraiment ? Ou bien.de cette « mère-Ià ». la plus proche de la mère . obstiné. il me serrait tellement le poignet que j ’en avais mal plusieurs jours après. que ceci : nous recevons et nous transmettons. comme l’écrit Jean Delumeau.. le poing fermé.cette pitié humiliante de gens sans noblesse d’âme. Grand-frère ! Rigide. l’image plus triviale du vélo pour exprimer l’idée de la dernière limite. et par-dessus tout. ne renforçait-il pas son enchaînement à ce qu’il voulait fu ir? Ne nuisait-il pas à lui-même ? Mais. 1 1 fallait la sentir cette force. pour lui. sans mensonges ni trahisons. pour la logique et l’efficacité. langue de tous les dangers. C ’est bien ce qu’il convient de comprendre : comment fonctionne la transmission. les non-dits. sans concessions. . Il se démenait pour parvenir aux vérités enfouies dans le magma de la langue maternelle. là d’où vient le sens. « heureux » aussi ? Est-ce là toute notre gloire d’êtres humains ? Est-ce là toute l’Enigme. de ceux du passé et de ceux qui naîtront. la position du juste milieu en toute chose. De fait. pouvait-il faire autrement ? D’un autre côté. mais les personnes ? Comment les êtres s’arrangent-ils pour exister longtemps après qu’ils sont devenus poussière ? Est-ce cela. qu’il me faut comprendre ? Comme me l’a rappelé Théodore M ’bemba. la maniant et l’étudiant sous tous ses aspects. cette sorte de « péché originel » qui rendait possible une vie en lui donnant un sens. aussi. il ait tenté d ’accomplir une réparation personnelle. disait : « Il faut percer les secrets. roide. lui. les yeux ouverts face à la vie dans son ensemble. toujours debout. Comment se transmettent non les choses. Cela ne réduit en rien le sens sacrificiel de son œuvre. nous sommes accompagnés des vivants et des morts. ce dont il était question concernait les liens de parenté. l’indicible. au fond ? Mon frère.. Il employait. la filiation. tout en ouvrant la porte à bien des épreuves. derrière cette rigueur louable à plus d ’un titre. parvenu à une limite. Et pour qui ? Pour quoi ? Comme il le criait lui-même. la tête levée. Car. un peu comme Icare s’approchant du soleil ou le savant moderne brisant l’atome. une personnalité dure et raide. il est possible aussi qu’en se plongeant dans la langue maternelle. Ce rôle ne devait pas passer par la parole explicative ou la raison savante. en réalité. c 'est comme le vélo : tu penches de ce côté-ci. dans la vie matérielle comme dans celle de l’esprit : « D dunit am ubi lu : ma tinalecl akka af-¡eylicl . je la sentais.

c’est l’autre ! » Et c ’est ainsi que leurs images négatives réapparaissent à l’extérieur.. Miihend-u-Yehya. méconnaissables. ces ennemis obsédants. avec son émouvante fragilité. par suffisance.. son immense sensibilité et son génie créateur. a s-im u lemlelj i wakken ur d-teftemyi ara. son aridité.. chemin faisant. à percer les opacités de sa langue maternelle..) J’en suis. à tous points de vue : « AkabiCCu : ad izzu ftejfa. Qui sont-ils en effet. ils n’ont pas d’ennemis plus redoutables. A y yur-k i wakken af-febnu ddunit-a !. pour ne pas perdre la face devant P« ennemi ». Ils se doivent de prendre réellement conscience de ces vermoulures qui les rongent au-dedans. vraiment d ’eux-mêmes en tant que personnes.84 85 1 1 cherchait.. ruinant leurs dispositions à vivre les uns avec les autres. c ’étaient les insuffisances de la société kabyle et de sa culture. par faiblesse. ceux-là mêmes qui l’avaient fait ce qu’il était. Ne le voient-ils pas : les abcès purulents couvés par des générations atteignent l’os ! 1 1 est urgent pour eux d ’ouvrir les yeux sur la réalité souterraine de cette culture qu’ils célèbrent à plaisir. Je le dirai tout net : il est grand temps pour les Kabyles de mettre un peu de côté leurs ancêtres Imaziyen pour s’inquiéter davantage d’eux-mêmes. pour empirer leur confusion intérieure et les conforter dans leurs errements. ces images détestables d ’eux-mêmes. Us les rejettent hors d ’eux-mêmes suivant le procédé antédiluvien dont usent tous ceux qui s’enferment dans l’illusion : celui du « vilain. excités par les joueurs de flûte et louangeurs professionnels de tout genre.. qu’eux-mêmes. leurs illusions lénifiantes : L es B fubfu iffaken a w a li wawaJ Uyalen am A t Tizi. à essayer de percer les abcès d ’une vie familiale.) (Les brobro qui accordent de l ’importance a m mots Tels les gens de Tizi-Yebli Qui exultent devant le vent.. » (« Le Kabytchou : il plante un arbre et il y met du sel pour qu ’il ne pousse pas. l’infécondité de son fonctionnement. sinon ces aspects ténébreux de leur culture qui se dérobent à leur . Elles leur reviennent. par orgueil. et ce qu’il mettait au jour. ») Il dévoilait la vision que les Kabyles ont d ’eux-mêmes.. (Que de temps il te fa u t [attendre]pour que ce monde se construise /. sous la figure des étrangers malintentionnés. plus sournois.Yebli Ifaezzihen i waçlu. les dérèglements de leurs pensées et de leurs comportements. quant à moi. et de s’en occuper sérieusement au lieu de les masquer ilm en d n waedaw. leurs aveuglements navrants. de toute évidence. conscience ? Ils refusent de les reconnaître. Puisque. ce n’est pas moi . ces côtés troubles et inavouables d ’eux-mêmes.

nous n’avons jamais eu d’autre oncle que lui.. à d ’autres moments. jeune demi-frère. certains jours empreints de douceur et de rires. de notre passé. sans rien y comprendre. mais ils n’ont guère laissé de traces dans ma mémoire. Mais il devait exister de bons moments aussi. Oui. de sentiments débridés. de blessures réouvertes. Quel sort indigne ! Voici l’oncle Akli. j ’ai besoin de lui. c ’est lui faire un sort comme on le fait à une chose. brisée par le déluge d ’émotioris. de souvenirs ranimés.. Je le reconnaîtrais entre mille. Il est un peu Yemma qui avait pour lui. ces moments ont dû exister. il tient une place à part.10 Percluse de chagrin. sa présence me console. Je pleure encore à la vue de cet oncle qui me paraît surgir du passé. Pourquoi gardons-nous le souvenir de nos souffrances ? Pourquoi de tels souvenirs pèsent-ils toujours autant sur le . tout ce qu’ils veulent au fond. Ils croient l’aimer. attentive aux gestes de chaque visiteur s’approchant du cercueil. Aujourd’hui. Elle l’aimait d’une façon parfois étrangement polie. cette époque où je ressentais tout avec une incroyable intensité. presque maternelle. ceux-là qui cherchent à capturer l’image de ses yeux fermés . je veux rester vigilante. une profonde affection. comme s’il n’avait pas sa propre vie et n’existait que pour nous. me rappelant une histoire pleine de tristesse et de larmes . Je ne connais pas sa famille nombreuse. un peu comme si elle voulait remplacer la mère qui leur avait manqué à tous les deux. des instants de grâce où je n’éprouvais pas cette peur permanente d ’un drame imminent. Il vivait à l’autre bout du pays et nous ne le voyions qu’en de rares occasions. Dans mon cœur. La seule idée que l’on veuille photographier le dernier visage de Grand-frère me rend folle de douleur et de colère mêlées. Tant d ’images anciennes se précipitent dans ma tête.

que la vie n ’est facile en aucun lieu dans ce monde ? Je parlerai à Mila. toujours figée. Dans ses gestes. ils l’abandonnent à sa ruine. Surtout. II avait de qui tenir ! Il m ’arrive encore d ’éclater de rire. plus forte qu’aucune autre : celle de mourir en exil. je ne connaissais pas cette angoisse avec laquelle tu te demandes : “Et demain. me regarde à travers ses lunettes fines... d’un rire douloureux.. l’aimer ? 1 1 m ’arrive de le rêver ces derniers temps. plus légère que l’heure entachée de larmes. comme les printemps kabyles qui. elle prêtait à rire aussi. dans ses pensées. sa peur de mourir. c’est une autre histoire. Je lui ai répondu que ce n’était pas le bon moment. non ... Ils savaient les morts jaloux de leur territoire. L’heure animée de rires est plus rapide. elle aussi. en moi. garçons et filles cherchent tous à partir. C ’était insensé. Oh non ! Il n’y avait rien d’amusant dans ce drame quotidien joué par Yemma. Si j ’y réussis. cette enfant nichée là. à peine nés. Dans un sens. Mais ce n’était pas drôle. et moi. est-ce que je pourrai encore vivre ?” Chez nous.. une leçon de courage. ce sera grâce à ma fille. toi ? . « Bienvenue. . Je lui parlerai de son oncle malade qui vacillait sur ses jambes comme un pauvre pantin désarticulé. quelque part.Ramdane. et me lançant d ’une voix théâtrale : « Voilà à quoi nous sommes parvenus ! C ’est tout ce que nous avons réussi ! » À ces mots. Ce n’était pas de la paresse. et qu’elle devait de toute façon terminer ses études engagées à l'université de Tizi-Ouzou. eux aussi.. Je lui dirai ce qu’est la France pour nous autres. Grand-frère dressait un constat d ’échec. les injures ou les quolibets qu’elle leur envoyait pendant que nous parlions de choses sérieuses.Quel Ramdane ? » Mila intervient : « Nanna Nadia. La scène était prodigieusement triste . emportant dans leur cœur toutes leurs peurs et une nouvelle.. . Je remue ma mémoire. Inexcusable. voire plus . il avait six ou sept ans tout au plus. satanique ! Là. ce terrible sentiment d ’avoir tout « loupé » ? Il résumait en quelques mots son parcours d ’immigré. en partie du moins. Comment peut-elle comprendre ? Mais peut-être finira-t-elle par comprendre. les hommes kabyles émigraient par nécessité vitale . Parviendrai-je un jour à l’apaiser. et j ’ai esquissé un sourire. comment leur expliquer. sa peur de grandir. une fois de plus. C ’est sûr.89 cœur ? Le temps. mes yeux se sont remplis de larmes.. les « fuyards ». à. Ils ne voient pas qu’en succombant aux attraits des pays dits « nantis ». même lui. Ai-je déjà dit comme il était exigeant envers luimême avant de l’être envers les autres ? Il n’avait pas réussi. les noms dont elle affublait nos « ennemis ». à eux qui n’ont pas encore assez vécu. il me donnait là. son désir de ne pas vivre. songent à s’expatrier. le supporter sans fléchir. notre France si décevante ! Je répéterai à Mila ce que m ’a confié Djamal. au port impeccable. la . * Un tout jeune homme proprement vêtu. je veux dire sans cette fichue colère qu’il puisait. à peu près la même phrase. la mort dans l’âme. étonnée par mon incapacité à reconnaître son frère. et même. et il me le criait. ils partaient tels des damnés. tu ne le reconnais pas. dans ses paroles. les « envahisseurs ». les « intrus ». Elle y est encore. je suis ! J ’aurais déjà dû y mettre de l’ordre. étudiant immigré depuis deux ans : « Au pays. les « sansavenir-fixe ». farfouillant dans le fatras de mes souvenirs délabrés. comment elle se moquait de quiconque (y compris les siens) lui paraissant s’infatuer de luimême. Quand elle est venue au m onde. c ’était autre chose : je ne tenais pas à la retrouver. les « immigrés ». elle m ’a téléphoné pour me dire qu’elle voulait venir en France continuer ses études. comme si je m ’étais trouvée devant un de ces « Mulj » dont il raconte les tribulations dans ses pièces de théâtre et autres textes.. avec sa figure effarée.. effrayant. Nanna N adia. dans notre balluchon d ’acrimonies héritées de notre mère. le vrai Maître : « seul Dieu est éternel » en effet. Einstein. son cousin âgé comme elle d ’une vingtaine d ’années. Mila ouvre de grands yeux. au milieu de sa chambre d’hôpital. il en était conscient. Ayaaa !. comme son frère. toujours interdite devant le monde qu’elle découvre à travers le regard troublé de sa mère. ils vident leur propre pays de leurs espoirs. dit-il enfin.Qui es-tu..qui peut dire ?. La France. Aujourd’hui. de l’Europe. d ’une voix timide. Ils sont persuadés que la vie est plus facile de ce côté-ci de la mer. Au début de l’autre siècle. et de pleurer en même temps. En toute lucidité. levant les bras au ciel. Il était ainsi lorsqu’il s’exprimait « normalement ». » La dernière fois où j ’ai vu Ramdane. Il y a quelques mois. dans son allure. de l’Occident en général.. appâtés par l’abondance affichée de la France. comme tous les garçons et les filles de leur âge. rien qu’en me rappelant les manières de Yemma. j ’aurais pu lui dire. Mais ça. Comment. autant que les vivants.. Il avance lentement. Comme nos vies qui filent sur la pente raide du temps. disparaissent dans les chaleurs dévorantes de l’été. en effet. la même expression à la fois tragique et comique. abominable comme une œ uvre..

(Pourtant. eux qui. des affamés de tout. Nous avons l’air de nous fréquenter depuis des générations. les orientant selon leurs désirs et leurs desseins. du moins. mais un don du Ciel. elle n’est pas une question. dans nos poches et dans nos têtes. mieux. la poser comme une question ouverte. tout écrire. L ’essentiel nous est donné dans notre langue ancestrale. Ce que j ’ai compris. des rescapés des siècles. je suis arrivée à l’idée qu’« ils n’ont pas besoin de nous ». dans nos sentiments les plus intimes. Ici. Ils savent à notre sujet ce que nous ne savons pas nous-mêmes. il faut le vivre pour comprendre. « les Primitifs ». à eux seuls. ou nous n’existons pas. tout dire. en tant que personnes. comme si nous étions leurs créatures sorties tout droit de leurs cerveaux. (Et voilà. pour toujours « en voie de. D ’une manière générale.. Ils ne se lassent pas de nous transformer. Avec patience et ténacité. Ou nous existons par leur regard qui a organisé le monde. j ’y souscrivais au fond. On dirait qu’ils évitent de nous rencontrer. ça tient peut-être à la manière de vivre des gens d ’ici ? Je ne sais pas. mais qu’ils ont. ils n’ont pas besoin de toi ! » me disait-il chaque fois que je lui offrais une de mes publications. ils tendent à s ’estimer également autosuffisants en matière de raison. mais parce que. Une de leurs ambitions n'est-elle pas de triompher de la Méconnaissance primordiale. nous situons hors de nos volontés et de nos pouvoirs. moi.) Puisque. nous le possédons. Mon frère pensait que s’il avait quelque chose à dire qui méritait d ’être entendu. ils veulent être supérieurs. Je m'obstinais donc. encore proches de ceux qu’ils appelaient. mais à ceux de là-bas. Peut-être refusent-ils de reconnaître en eux-mêmes cette conscience non contrôlable. avant nous et après nous. Nous voici nus. Parce qu’ils sont riches et puissants. la main sur leurs livres remplis de nos énigmes déchiffrées.. c ’est qu’ici. suivant le mot d ’Albert Memmi. les balisant. ceux d ’ici semblent déjà pouvoir tout penser. eux qui n’ont de cesse que leur propre lumière.. Mais plutôt que d’accorder à cette idée la portée rédhibitoire qu’elle semblait avoir pour mon frère. pareils au-dedans et au-dehors.. Nous sommes devenus transparents à leurs yeux. Ici. Ainsi réduits à notre moindre expression. En réalité. comme il hante tout un chacun. et tels qu’ils s’interdisent d’être désormais pour continuer à s ’abstraire de la condition commune. quelle arrogance de notre part ! Que sommes-nous à leurs yeux ? Des indigents. Ainsi sont-ils faits . « Tu perds ton temps.. eux. de philosophie. Quant à Mila. c ’est la question de chaque jour. nous comme eux. en commençant par nous nommer. après plus de vingt ans de vie en France. C ’est donc ça. je lui expliquerai une des choses importantes que nous avons fini par comprendre.. Ou alors. un thème de réflexion susceptible d’intéresser ceux d ’ici de même que ceux de là-bas.) Cette appréciation ne me dérangeait pas . décortiqué nos pensées. ils n ’attendent rien de nous. l’exil ?. Ils ne veulent pas être simplement différents. ce n ’était pas à ceux d ’ici qu’il devait s’adresser. moi. les côtoyant sans les pénétrer vraiment. au point que nous avons tendance à oublier cette vérité simple : que l 'essentiel. autres parmi les autres de par le monde . il me lisait avec beaucoup d’intérêt.. tel un soleil perpétuel au cœur du ciel. décrit nos faiblesses et nos forces. j ’en suis convaincue). comme s ’il ne suffisait pas de l’avoir reçue pour vivre. ils ont analysé nos us et coutumes. C ’est là un fait notoire. une des raisons qui l’ont amené à privilégier la langue maternelle dans son expérience littéraire. ils ne nous ont pas rencontrés. vulnérables. ne rayonne dans tout l'univers ? J ’essayerai d ’expliquer à ma nièce que les choses sont comme elles sont non parce que ceux d ’ici ne nous aiment pas (certains nous aiment sincèrement. de sensibilité. mais ils refusent d ’être transformés par nous. eux-mêmes. Les changer. Et ils l’affirment. mise en ligne de mire de leur raison disséquante ? Ils nous ont étudiés sous toutes les coutures. on est « à cheval sur deux langues » ? Je ne voulais pas renoncer à une voie qui m ’avait tant coûté. comme il est donné dans toutes les langues qui animent ce monde. dévoilé nos visages les plus secrets.. » De ce manque en nous. Ça ne s’explique pas. les clôturant. cette raison hors du temps et de l’espace. » Djamal trouvera bien par lui-même la réponse. tangible et indiscutable. prévisibles dans tous nos gestes. s’évertuent à incarner le modèle de civilisation ? Quelle prétention. dans nos vies d ’exilés. Aussi. de cette Ignorance indispensable à nos existences communes que nous autres. nous les gênons en vivant à côté d ’eux. je le sais. depuis des siècles. pourquoi rechercheraient-ils les minces lueurs des autres. comme tous les hommes de toutes les époques et de toutes les terres. je préférais. Et nous n’avons d’autre choix que d’adhérer à leurs vues. il n’y a pas très longtemps. défini nos goûts et nos aversions. sans doute aussi. comme s ’ils craignaient de se découvrir en nous tels qu’ils ont été dans le passé. du point de vue de leur civilisation. Ils n ’ont besoin ni de nos intelligences ni de nos possibilités créatives. en partie : moi aussi. nos pensées les plus muettes. ils ont même réussi à nous persuader. Que faire d ’autre. son oncle défunt et moi. à la conquête des espaces les plus reculés. cet ailleurs qui les hante. Ils peuvent se passer de nous.90 91 vie nous est donnée totalement . la vie ne va pas de soi.. en dehors de nous. comment pouvons-nous encore leur être .. de ce Mystère nécessaire. depuis des siècles. tandis qu’ils vont. quand. ils se passent de nous. sensibles au moindre choc. n’y peuvent rien.

À présent. 11 1 / II La file de visiteurs s’étire peu à peu. à côté. nous avons à apprendre encore comment vivre les uns avec les autres. Tu pries très fort pour qu’ils comprennent enfin par eux-mêmes. la Cité Million où nous avons habité quelques années. la peur est partout qui s’étale. assez de généralisations non justifiées ! À quoi bon ? Ils ne t ’entendent pas non plus. Le jour décline. le même linge séchant aux fenêtres. se retirant en eux-mêmes comme l’escargot dans sa coquille. de lui-même surtout. Je sens que là enfin. à mes chagrins accumulés depuis tant d’années. qui paraît avoir traversé les tempêtes sans rien perdre de son impétuosité. qu’un monde. nous savons qu’ils se trompent. ils te prêtent des intentions suspectes. La foule. ils se claquemurent . celle. un seul et même monde dans lequel tous. je vais pouvoir donner libre cours à mon chagrin. quand tu leur parles de la vie peu enviable des immigrés. finit par se dissiper. eux et nous. une puissance de vie. je suis prise par une émotion neuve. la même ambiance joyeuse d’une population coriace et indécrottable. presque agréable. Tout a changé. soupçonneux.le cinquième ou le sixième étage ! Signe des temps : l’inquiétude. Rien n’a changé. Non ! Je n’expliquerai rien à Mila. comme toutes celles des immeubles que j ’ai vus tout à l’heure. tu gardes pour toi toutes tes méchantes réflexions.92 d ’une quelconque utilité ? Ils n’ont pas besoin de nous. ceux de là-bas. Certains. Là. Allons. et certains d ’entre eux le clament de plusieurs façons. J’expliquerai. et tu pries. la tête farcie d ’illusions. Des barreaux aux fenêtres. derrière le cercueil de mon frère. Les Kabyles. il y en a à tous les étages.. les bâtiments grisâtres et imposants de la Wilaya et. L’ambulance traverse la ville. Là aussi. je suis chez moi. C ’était déjà un peuple maladivement cachottier. et cela se mêle à ma douleur qui prend une nouvelle dimension. par exemple. et les gens se protègent du monde extérieur qu’ils ont eux-mêmes créé. les mêmes tas d'immondices. J’ai la sensation d ’une douce chaleur . ils te regardent comme si tu leur parlais dans une langue inconnue.. Pourtant. c ’est profond.. du rez-de-chaussée jusqu’au dernier . Alors. En franchissant la porte de la maison. ces quartiers populeux ne ressemblent déjà plus à ceux que j ’ai connus. comme celles des maisons voisines. Eux-mêmes le savent et le reconnaissent parfois. trêve d ’élucubrations. quand ils se rappellent que nous n’avons. ils s’enferment à double tour. Il est temps de rentrer à la maison.. tu te tais. qui se méfiait de tout. Les fenêtres de la maison devant laquelle nous nous arrêtons sont garnies de barreaux métalliques. vont même jusqu’à te croire de mauvaise foi . agglutinée des heures durant sur le seuil de la salle de spectacle. Mais nous ne voulons pas les croire complètement. . Je reconnais le quartier des Cadis que les ans semblent avoir un peu plus enlaidi. de vouloir les détourner de leur fortune qui les attend de ce côté-ci de la Méditerranée.

m ’enlace. rien n’a plus aucun goût. ce qui nous intriguait .. beaucoup de femmes. jeune et vieux.. sa visite durait plus longtemps que d ’habitude. nous le vîmes prendre sa valise. Sa blessure est encore ouverte . ce sont les miens. » ? Je crois que c ’est quelqu’un qui. Confiante. ce qui nous déplaisait aussi. devant la tombe de son fils. ma cousine. Je ressens comme un sentiment de sécurité. les affaires sont claires . Il y a quelques mois. Dis-moi ce que tu veux. nous endurons. Malha. « Je m ’en vais en France ! » dit-il à Yemma. » Si seulement je savais ce que je cherchais avec ce violent sentiment de privation ! Curieusement. joignant ses pleurs aux miens : « Et moi qui ne l’ai pas revu ! Je n’ai même pas pu voir son visage. 11 venait d ’acheter une maison. Un jour. déclamant d ’une voix autoritaire : « Regarde-moi ! Regarde tout autour de toi ! Vois. Dieu et les Saints-gardiens Il Il .. Et moi. Mon fils sous terre. ouvrant les armoires. poli. l’embrassa également. Enfin. parvenu au terme de son existence à trente-deux ans ? Malha la douceur même. Sitôt arrivée.. tirant les tiroirs. les miens et ceux de nos jeunes frères. Voici ma tante. lui aussi.. prenait ses repas avec nous. Et Yemma le laissait faire. Nous sommes cernés par le danger. des enfants. en réprimant ses rires devant les clowneries et autres gags de Laurel et Hardy). après quelques semaines d ’absence. il apparaissait vers la mi-journée. parlait. je me laisse aller tout à mon chagrin.94 95 On dépose le cercueil au milieu d ’un vaste salon. présente ? Rien ne me paraît réel. il l’avait regardée une ou deux fois.. nous. ad ddun Rcbbi d Ssaddaf y id -k ! Fkiy-ak lhiba Ihepna ! A n si tekkid (-(afat ! » (« Va mon fils. à cause de la télévision que nous ne pouvions alors allumer. à la fin. Ne cède pas au chagrin. son fils aîné et son petit-fils de vingt ans sont morts au beau milieu d ’une rue. le visage de mon fils adoré ! » Je ressens sa douleur de mère. le progrès. ainsi que le prescrit le rite. Il travaillait. passait quelques heures à fureter dans la maison. je suis debout. Parfois. pleurant toutes les larmes de son corps : « Nous l’avons laissé émigrer.. Elle me secoue comme pour me réveiller. Il avait terminé ses études.. jetait un œil critique sur nos cahiers. II nous avait annoncé au téléphone qu’il allait rentrer pour les vacances d ’été.. tu n’es pas seule. le confort. Tout est terne. Et lui. Il y a du monde. je vais te le donner avant que tu ne mettes la maison sens dessus dessous. comme une sorte de rituel qui marquait chacun de ses retours.. enfin ? disait Yemma. Je vais sans but. Alors. lui. je me suis éloignée du cercueil.. J’apprends qu’il est alité depuis des semaines. passant d ’une pièce à l’autre. » * Suis-je vraiment là. peut-être quatre. Je m ’abandonne dans les bras de Fazia. lorsque je revenais d ’Alger. il est parti rejoindre ses oncles au pays des Anglais. Nous étions heureux. un peu comme en ces lointaines années. Ensuite.. Crois-le si tu veux. la vie ? Dieu me pardonne. entends-tu ? Ton frère. usé par la maladie. de cette machine ! (Tout de même. Il bat dans le vide. Je cherche.. Qui a d it: « . J’erre dans ma mémoire confuse comme dans un paysage bouleversé par un ouragan. des visages connus et aimés. je me mettais à fouiller les moindres recoins de la maison. Il se produisit alors quelque chose que je n’avais encore jam ais vu : Yemma prit le visage de son premier fils dans ses mains et elle l’embrassa longuement sur les deux joues. en avait une sainte horreur. miné par le chagrin. je sais combien c ’est difficile. puis il repartait comme il était venu.. » Je n’ai pas d ’autres mots pour elle. Grand-frère avait le même comportement. Puis elle lui dit : « Riili a m m i. et nous n ’y pouvons rien. sage comme une image. portée par le mouvement ambiant. à chaque seconde. et cela aussi nous rendait perplexes. la tête orientée vers l’est.on nous raconte des histoires ! L ’amélioration des conditions de vie. plaisantait même. Je ne vois pas Da Ferhat. Tu ne trouveras rien d’autre que ce que tu as laissé. elle a perdu son fils de seize ans. trois jours. Comment imaginer ce petit garçon timide. je n'espère plus rien. écrasés par une voiture. le mari de ma tante. dévisageant une personne après l’autre et recherchant dans mes souvenirs quelque chose d’elle.. ma fille !. Mon cœur est comme mort.se fermera-t-elle jam ais ? L ’an dernier. Un matin. pour Lui.» Ma pauvre tante ! C ’est à son malheur que je pense : il y a bien des années. Malha. La mort est pour tout le monde. son fils aîné est revenu dans un cercueil scellé. si attendrissante. soulevant les couvercles. souffrant de survivre à ses enfants et petits-enfants. Voilà comment tu dois penser. s’est jeté par la fenêtre. il était arrivé avec une grosse valise. « Que cherches-tu.. c ’est ça. ce fut différent. comment l’accepter? Comment supporter chaque jour qui se lève ?. tellement fiers de lui ! Dis. elle m ’explique. il semblait moins silencieux. tout cramoisi.. et ma douleur à moi qui ai pleuré deux êtres le même jour ! Malgré tout. c ’est toute la durée qu’il lui a accordée.. si gaie autrefois ! Plus tard. « Je sais. D'abord. Je suis dans un état second. Mais ce n’est plus la foule des anonymes.

Il lui sert à cacher ses cheveux... il remit à Mohemmed et à Mhenna un paquet de photos d’identité prises à différentes époques. Je n’entends plus rien.. aussi. il se libère.. mais au lieu de son prénom. ma cousine Yamina. les mets indiqués pour un repas funéraire. Nous étions à mille lieues de penser que nous ne le reverrions pas avant plusieurs années. Puis. Mon exil que j ’ai voulu. c ’est bien elle.. me soulève dans une sensation de douleur extrême : « Anda tellid a Yemma ? Yem m ut Dadda.. la sienne donc. je prononce celui de son frère à qui elle ressemble comme deux gouttes d ’eau. creusant son absence. la nièce préférée de Yemma. avant de monter dans le car qui le conduirait à Alger. et m ’adressais au Ciel pour lui demander la raison de toutes ces souffrances. comme si je me tenais sur le plus haut sommet du Djurdjura. m ’expliquera-t-elle plus tard. A m an b-bwedfel A m an b-bwedfel Annay a kra yeffuden A la win iùùa lebhef. en me les montrant. comme son autre frère plus âgé. suivi par notre père et nos deux jeunes frères. du couscous. Je remonte dans la cuisine où d’autres femmes. du thé. je lui demande : « Yamina. Je m’habitue à l’idée que je suis bien dans mon pays. entraînée par un courant irrépressible. M akhlouf qui vit en Angleterre depuis une trentaine d ’années. il ne devait pas le penser. Il me semble que Yemma pleurait après.. et les décennies ont passé. A la gare routière. et murmure : « Ta m ère. Il me submerge. laissant aux hommes le grand salon et la salle à manger attenante. lui. Yam ina. la lumière sera ! ») Il sortit.) * plus de la perte de ses deux frères et de ses deux neveux ? Là. La belle chevelure noire de ma cousine ! Q u’est-ce qu’elle a souffert. Le sous-sol a été réaménagé pour la circonstance . ses cheveux tout blancs. Je la dévisage longuement.96 97 t’ accompagnent ! Je te confère charisme et dignité ! Où que tu passes. tu ne tournes pas les yeux sur les traces de tes pas . elle. monte. où est-elle ? » Elle recule. aiguisant sa réceptivité aux maux des hommes.. Cette jeune femme qui avance vers m oi. Lui non plus. comme effrayée. sinon ce long cri funèbre enfoui en moi depuis une éternité. je vois mieux tes ficelles et tes mirages ! 1 1 suffirait de quelques semaines pour ressusciter ma vie disparue... dans ma famille. Et les années. jabotant comme de coutume. dis-moi.. Je hurle à perdre haleine sans pouvoir rien retenir au-dedans. je crois la reconnaître malgré son foulard porté avec élégance. » (« Où es-tu . Ah ! N adia.. » Mais je n’entends plus Yamina. Elle porte le prénom de ma grandmère maternelle. en . Comme s’il attendait ce jour. y est ailé. du café. ») Et c ’est comme si le monde entier s’était évanoui dans un vertige irrésistible . tu regardes droit devant et tu y vas. et Yemma-là. Sur de grands fourneaux à gaz posés à même le sol. devant les yeux l’image de Yemma me regardant partir. (Eau de neige Eau de neige Oh ! Tous les assoiffés Tous avalés par la mer. amplifiant ses frustrations.. Grandfrère. s’élève peu à peu pour recouvrir les voix aux alentours. Quand tu veux aller vers l’inconnu. d’ici. me broie. Yemma ? Grand-frère est mort. L’absence est réparable sans aucun doute.. elles préparent des crêpes... jeunes et vieilles se sont regroupées. les femmes s’y affairent. acérant son verbe pour les dire.

ce jour-là. N ’étais-je pas faite pour partir ? J’étais vouée à l’absence dès la naissance. elle ne cherchait pas à me retenir pour autant. ce n’est pas différent des gènes : tu ne les tries pas en les recevant. je croyais être ma révolte. je voulais m ’adapter à l’exil. ma fille. Elle me l’avait dit. pas . Et moi. je ne serai plus là. Tant de larmes. à la réflexion.. que c ’était la dernière fois que nous nous voyions. moi. De même. C ’était tout clair en elle. sans le savoir. peut-être lors de cette dernière visite précisément : « Oh ! Ma fille. Elle me poussait. Un jour. tu reviendras . je me sentais encouragée à vivre et à ne pas vivre. voulait dire : se débrouiller pour ne pas subir son sort . je les avais toujours accueillies. Avait-elle jam ais voulu me retenir ? « Va. contre quoi me serais-je révoltée ? Contre elle ? Contre ses souffrances ? Je l’ai dit : ces souffrances. Je ne pouvais l’entendre davantage. J’étais sa fille unique : à qui d ’autre les aurait-elle confiées ? Et puis. » Je m ’efforçais de ne pas prendre au pied de la lettre toutes ses paroles. elle qui semblait me pousser à partir et à rester. Elle me transmettait son pressentiment . tout ce que Yemma me donnait. ce n’était pas à cause de mon départ. Yemma savait. Comme si se trouver entre deux mondes était une existence sûre et durable ! Â sa manière. contre qui. j ’étais prise par ma propre vie .. A l’écouter. reçues comme un dépôt sur lequel je devais veiller. acceptées comme un don.12 Ce jour-là. ce qui. je le prenais. Yemma percevait ce que moi. Je devais m ’en sortir par mes propres moyens. Car. nous le savions toutes les deux. pour elle. Yemma voyait bien au-delà de l’instant présent. à mûrir et à demeurer la petite fille apeurée qu’elle avait formée de sa sensibilité excessive et douloureuse. tâche de t’en sortir ! » me disait-elle souvent.

Je ne veux plus étudier. Mes raisons. Deux jours après. le vif de la question. Yemma.100 101 seulement sa piètre condition de femme dans une société plutôt injuste avec ses femmes.Ce qu’ils disent. Mais je réagissais et. avec cette inébranlable patience dont je désespérais d’avoir une once. Vois où ils en sont. elle invectivait contre ses « ennemis » avec plus de véhémence que d ’habitude.. alors qu’elle me tournait le dos : « Que vais-je en faire maintenant. il n’y avait nul « ennemi » aux alentours. pour Alger. la voisine incriminée n’était même pas chez elle à ce moment-là. Pour elle. après avoir fermé portes et fenêtres. Sans un mot. Il n’y a de dieu. J’ai assez étudié ! . Ma fille. mais je me gardais bien de le dire à Yemma : elle m ’aurait immédiatement mise dans le camp adverse. Ce fut un véritable choc pour moi. Q u’Il leur envoie de quoi se distraire pour qu’ils nous oublient enfin ! Ce qu’ils me disent. Yemma m ’ouvrit la porte.Rien. « Qui te parle ? Q u’est-ce qu’ils te disent ? . sans renoncer tout à fait à . Je revins au bout d ’une semaine. hochant la tête. C ’était la première fois où je quittais la maison. Il n’en fallait pas davantage pour la plonger dans la panique : « Que t ’arrive-t-il. avait manqué de m ’initier tant soit peu. elle ne m ’enseignait rien. « Enseignements » ? Â vrai dire. Il me suffisait de la regarder : elle vivait avec constance et obstination. Alors. j ’essayais de la calmer : « Yemma. de ce rire impitoyablement sarcastique qui ouvrait le sol sous mes pieds. Viens t’enfermer avec moi entre quatre murs.. me jaugeant de ses yeux foudroyants. puis je me précipitai dans une chambre pour m ’abattre sur le lit et pleurer tout mon soûl. l’important c ’était les études. Elle était ainsi. Parfois. comme tous les jours. j ’éprouvais de la honte à me montrer hésitante face aux expériences nouvelles que m ’offrait la vie. écoute-moi. oserai-je encore les avouer? Je venais de passer six jours à la Cité universitaire de Ben Aknoun. * Yemma devinait sans doute aussi le destin de son premier fils. D'abord. par cette rage d’être. dans un monde à part. tout occupée par ses « ennemis ».Quoi ? Tu as assez étudié ! me dit-elle d’un ton ironique. Le seul et véritable défi.. Je l’avais entendue. d ’une voix basse. Alors. t ’aplatissaient. Qu’ils n’atteignent pas leurs objectifs ! Je m ’en remets à Dieu et aux Saints-gardiens contre eux. Souvent. pour t ’asséner de ces paroles corrosives. je t ’en prie.. reviens donc à la maison. les ennemis de Dieu ! » Comment pouvait-elle rester sans réaction face à de telles « menaces » ? Et d ’où venaient-elles finalement. l’autre sur la hanche. ma fille ? Qui t ’a fait du mal ? Qui as-tu rencontré ? . se forçant à dire l’inconcevable. devant cette grande Dame qui méprisait la médiocrité et la pleutrerie. allant d ’un coin de l’appartement à l'autre dans une agitation telle que je me sentais entraînée dans son angoisse sans fond. Elle se tenait à une échelle supérieure.. te réduisaient à rien. nous rendait la vie invivable. dis-tu ! Tu ne les entends donc pas ?!. je repris ma valise. même envers « ceux » qui la torturaient de leurs voix. Il n ’y a rien. » Avait-elle été prévenue dans le secret de son âme ? Certains jours. de cette maudite fille ? . c ’est de vivre : tel est peut-être un des plus forts enseignements que j ’ai reçus d ’elle. pu lui expliquer que j ’avais peur de vivre avec les filles de mon âge ? Elle aurait éclaté de rire. tu es sourde ! Elle parlait d ’une manière si persuasive que je doutais de mes oreilles. elle qui terminait ses prières quotidiennes par cette supplication : « Dieu. Je n’entendais aucune voix.. au milieu de plusieurs centaines de jeunes filles et j ’en étais complètement bouleversée.. après t ’être donné tant de mal toutes ces années ! » Et elle retourna à ses corvées. Elle m ’avait toujours encouragée à partir. de ces remarques qui te cassaient.. pourchassée par mes peurs insensées. puisque tu es suffisamment instruite et que tu peux tout comprendre. par son aplomb. elle consentait à me répéter ce qu’elle entendait : « Elle me dit (ou ils me disent) Ton fils-là qui est en France. Yemma. il ne m ’est rien arrivé du tout. je jetai ma valise dans un coin. Elle savait s’y prendre.. plus familière du monde de m es frères que de celui des femmes auquel Yemma. ils l’amèneront dans une caisse. » Je ne pleurais plus. cette faculté de discernement dont elle faisait preuve dans certaines situations. j ’écoutais.. ces abominables « menaces » ? Depuis toujours.Quoi ? Il n’y a rien. Je l’avais observée pendant qu’elle se moquait de moi. une main soutenant le menton. Puissé-je ne pas être là. et je n’ai eu affaire à personne. Elle ne m ’avait même pas demandé les raisons pour lesquelles je ne voulais plus aller à l’université. qui nous dépassait. Elle s’adressait aux murs ou au plafond. une fois encore frappée par sa fermeté. Comment aurais-je. la grande affaire. Rien. Là. elle était habitée par quelque chose qui la dépassait. . et rien d’autre. » Et elle s ’emballait de nouveau.. puisqu’elle travaillait.. mais aussi sa condition d’être humain réduit à l’extrême pour ne pas mourir. fais que je parte avant.

comme s’il était là. Mais comme elle ne vivait plus que dans l’univers des mots. l’aimer m aternellem ent? Cependant. yiw en wudem-nwen. Je sens que c ’est ce que je dois faire. C ’est tout ça. en passant devant son image. Et elle concluait son récit par ces mots : « Tu vois comment il est. Elle voulait vraiment m ’expliquer comment Grand-frère avait été affecté dès le début.. malgré le trouble qui me saisissait : « Ce n’est que des mots. Je t ’en prie. Elle porte des lunettes derrière lesquelles apparaît son regard sombre. j ’ai collé sur le mur une photo de Yemma de façon qu’il l’eût constamment sous les yeux. Je lui parlais sans arrêt . je lui adressais cette prière : « A Yemma. J ’avais besoin d ’un appui pour . et peut-être même. Alors. Je convoquais les morts. Sa voix. elle n’avait cessé de voir le monde de loin. qu’elle percevait. de ces jours qui avaient vu naître son fils aîné.) Chaque jour. j ’ai douté de mes initiatives. se souviennent encore. En plus de ces enregistrements que je lui faisais entendre quand nous nous trouvions seuls. Il n ’y a rien. vraiment . » Ce n’était que des mots. vous avez le même visage. Yefwa-tent. il n’y avait plus que la nourriture. C ’était une photo d ’identité agrandie. lui ouvrait la bouche. En voyant cette photo. je me suis interrogée : et s’il en était à renaître ? Et s’il en était à redevenir un nourrisson qu’il faudrait materner ? Et s’il fallait maintenant le traiter. lorsqu’ils te parlent du bon Dieu. pardonne-lui.. alors que le mieux était de se soumettre à ce qui était écrit. Ce qui l’irritait. il a bien fini par être amené dans une « caisse » ! * Lorsqu’il a été transféré de l’hôpital à la Maison Jeanne Garnier. des années après sa mort. Yemma et Grand-frère étaient de ceux-là. un peu agacée. Le plus frappant. semmeh-as. Yemma y a la tête nue. arrivent à te persuader qu’ils sont Ses représentants sur terre.. des mots que j ’entendrai plus tard chez deux vieilles mères au moins. dans lequel Yemma racontait sa naissance.102 103 celui qui l’entourait. qui la faisait accéder à cette expérience du monde où il n’y a plus de limites. il faut le reconnaître. son fils de France.Alors. ils l’amèneront dans une caisse. tout ce que je viens de te raconter.. un visiteur m ’a fait un tas de reproches. j ’ai retrouvé les cassettes dans lesquelles j ’avais enregistré Yemma me racontant son histoire. Ce n ’était que des mots. c ’était de ne pas trouver les mots. ses larmes trahissaient les émotions. Certains. Comme possibilité de communication. qui enduraient. fais selon ce que te dicte ton cœur. Une partie d’elle-même était devenue étrangère. serrer­ as... ton Grand-frère. prise quelques mois avant sa mort.. Grand-frère. lâche-le. aujourd’hui encore ?) Pourtant. lui aussi ! ») Je ne me rappelais pas encore l’affreuse réalité qu’elle avait entr’aperçue de son âme clairvoyante : « Ton fils. en personne ! » J’ai donc décidé de lui faire écouter ces enregistrements . les mêmes affres de la possession (combien sont-elles. » Ce n’était pas ma curiosité insistante qui irritait Yemma. un peu de haut. je voulais (jliscuter les décisions de Dieu. Ils constituaient toute sa réalité.un notamment. Se sentait-elle coupable vis-à-vis de lui ? Mais des parents parfaits. J’essayais encore de l’apaiser.. J ’ai fini par lui répondre : « Cela n’a rien à voir avec les décisions de Dieu. j ’espérais. encore intactes. 11 ne t ’en voudra pas d’agir selon ton cœ ur. . hommes et femmes. D i lasnaya-m. sa propre histoire. Tu ne peux pas comprendre.. celle dont elle souffrait. Comme par hasard.. présent parmi nous et qu’il l’entendait. (Pourtant. présente auprès de lui. Pendant quelques instants. Yemma. plus de temps. je me suis dit : « Eh bien. de ne pas pouvoir tout expliquer. plus d ’obstacles à la perception. il n ’y aura rien. je me sentais incapable de tenir le rôle de cette « mère-là ». Tu vois bien ! me répondait-elle. n’aie pas peur. » Je me rappelais seulement combien. De son charisme tout singulier. celle qu’elle vivait seule. disait-il . Alors.. voilà ! Elle peut être là. ces mots étaient une réalité pour elle. son fils à elle. Comment dire. elle avait dominé nos vies. ceux et celles qui l’ont connue. il existe un genre d’êtres. alors.. à lui. Yemma. » Inspirée par un espoir fou. qui en connaît ? En revanche. et aussi. comme si. c ’est qu’elle en parlait de ce fils. et distant. Ses traits ont conservé leur dureté malgré la lassitude qui les marque visiblement.Comment est-il ? Qu’est-ce qu'il a ? . elle avait un ascendant certain sur son entourage. et je ne peux pas t ’expliquer non plus ! . » Et j ’ai fait. tout proche. on les dirait moulés dans la souffrance même. elles aussi. ce qui n’était pas bon. Il a tant enduré.. qu’elle pensait . par son pouvoir étrange. en effet. il ne parlait déjà plus depuis une quinzaine de jours.Je ne sais pas. austère.. l’air de dire : « C ’est tout ce dont je suis capable. ula d netfa !» (« Mère. jusqu’à la fin de son existence. les cheveux teints au henné.

à l ’originel. » En rendant Yemma présente au chevet de Grand-frère. Elle contenait un océan d ’amour. J ’avais alors l’impression de m'immiscer dans son histoire. le savoir universitaire acquis ne me servait en rien. et même. retourne à ton absence. aux sources. nous étions en exil. lui et cette « mère-là ». insaisissable en dehors de l’expérience. J ’étais là pour lui faire retrouver l’unité en lui-même. lorsque j ’essayais d ’analyser les choses de façon rationnelle et objective. la souffrance personnifiée. mais elle contenait aussi autre chose. une trame de significations qui s’était tissée avant notre naissance. le seul vrai miracle ? Pourtant.104 continuer à me tenir auprès de mon frère. et qui ne s’arrêtait pas à nous. je n’avais qu’une histoire. en moi-même également. notre pays natal ? Or. Ceux qui la construisent se tiennent bien trop loin de la vie ! À d ’autres moments. Et c’était ce lien. cette tendresse qui avait dû tellement lui manquer. Et ce sens partagé. ce malheur-là étant irrémédiable (mais est-ce vraiment un « malheur » à tous points de vue ? N ’est-ce pas toute une vie aussi ? Une vie peut être « malheureuse » . il y avait aussi. . de les faire coïncider en lui. je m ’en rendais compte. j ’éprouvais parfois un malaise devant cette photo et ces cassettes qui rendaient Yemma présente. la « théorie ». afin qu’il partît avec la douce sensation d'être accueilli par elle. « Puisque c ’est ainsi que les choses doivent se passer. C ’était surtout lorsque je réfléchissais là-dessus «intellectuellem ent». Yemma. à travers cette voix singulière qui remplissait la chambre de ses sonorités inoubliables. notre passé. à partir d ’un certain savoir « scientifique ». Et. d ’une présence parlante. C ’est que.. pour l’accompagner réellement. cette voix déformée par la souffrance remémorée. Ou bien encore. une tendresse infinie. J ’étais en colère. j ’étais mue par le sentiment de faire exactement les « bons » gestes. ce lien lui-même qui pensait et agissait par l’entremise de mes actions. reliant entre elles les générations passées et futures. qui traverse chacun de nous. peut-être. Cette histoire contenait le malheur. Yemma. un appui ! Je n’avais rien d’autre. j ’ai retiré la photo. inutile que tu assistes à son agonie en plus ! lui ai-je dit. C ’est vrai d ’une manière générale : la théorie ne nous est d ’aucun secours quand il s’agit de nos problèmes humains. Il fallait aussi que ma présence eût un sens aussi bien pour lui que pour moi. une réponse salutaire : celle que je me sentais capable d’apporter à mon frère. Va. dès lors que j ’admettais qu’il n ’en était plus à fuir. peutêtre.. Les mères donnent la vie. elle n’est pas un malheur pour autant. en son être tout entier. j ’étais là pour tenter de rassembler les parties. nous reliant à nos parents et à nos enfants. toute désappointée. certes. et que. Non pas un « remède ».) Donc. d’où aurais-je pu le 105 tirer sinon d ’une parole. me semblait-il. n ’existait plus que ce lien fort. Lorsqu’il a commencé à respirer difficilement. physiquement présente à ses côtés. En fait. pensais-je. en cette histoire. Je me disais qu’il finirait lui aussi par la percevoir du fond de son abîme. je ne faisais qu’obéir à ma sensibilité. Dans ces moments. tout commence par elles : là n ’est-il pas le plus grand. Je pensais et agissais par le sentiment q u e je devais tenter de les réconcilier. susceptible de relier ce qui était en train de se produire avec notre famille. mais à revenir aux débuts. telle une tentative ultime de lui faire retrouver sa place dans une chaîne de significations. il ne me suffisait pas d ’être là. d’agir avec violence en lui imposant une présence qu’il avait cherché à fuir toute son existence. Mon frère et moi.

Mais qui est mort ? Qui irons-nous demain ensevelir ? Yemma ? Grand-frère ? Je les pleure des mêmes larmes. alors que moi. je veillais le corps de Yemma étendue au milieu de son séjour.. » Comme si elle ne le savait pas ! Incroyable ! Intolérable ! Elle est là. absolument convaincue que chacun doit accomplir son propre destin. Elle réagissait tout comme elle le faisait de son vivant. distinguant pour moi l’essentiel du superflu.. Des semaines durant. Et pourquoi ne se manifeste-t-elle pas ? Je la cherche des yeux chaque fois que mon regard tombe sur un groupe de vieilles femmes en habit traditionnel. entourée de mon absence. « Où es-tu.. * « Où es-tu. nous veillons un mort. recouverte d ’un drap blanc. d ’où tout signe de vieillesse et de maladie avait disparu. Je m ’étonnais de la voir dans cet état de félicité. résolument attachée à sa voie. elle se montrait encore telle qu’elle avait été : farouchement indépendante (y compris vis-à-vis de ses enfants). Yemma ?. de l’autre côté de la mer. celui qui se trace en soi. elle se montra enfin dans un rêve. Quant aux peines. Elle me faisait comprendre que l’important était de suivre son chemin. Quarante jours après. De l’au-delà.13 Cette nuit. j ’en étais encore à la pleurer comme si elle était partie la veille. me livrant à un chagrin affolant. je voyais son visage de morte qui ne me disait rien. Yemma ? Grand-frère est mort. » Cette question lancinante emporte mon âme jusqu’à cette nuit où. chaque fois .. elles sont négligeables. toujours trop nombreuses. avec un visage radieux. se moquant de mes faiblesses. toute proche.

me portent. comme si elle avait pris sur elle toute la honte du monde. chez une femme surtout. » Je surprends dans ses yeux une ombre de tristesse. elle. derrière elles. vois-tu frère. C ’est sûr. Comprends-le. d ’une discrétion agitée. dans un paysage dévasté. elle jouait son rôle de belle-mère. elle n 'a jamais quitté cette terre. Attachée à . Je bois l’eau et le lait. Je suis la seule fille de Yemma. Qu’est-ce qui vient de se produire ? Que s’est-il passé dans ma vie ? Q u’estce qui a massacré mes pauvres espoirs ? Et maintenant. hantée par des « djinns ». exposée de la sorte aux regards et aux oreilles des gens. S’agissant de mes pleurs. Lorsque nous allions en pèlerinage dans quelque sanctuaire. nous le découvrons par l’expérience. elle. tout comme toi. c ’est à moi qu’il est donné de pleurer de cette manière. les paroles de Hamid me font penser que Yemma. c ’est luxueux. aux yeux de Yemma. moi ? Qu’on me laisse pleurer toutes mes larmes ! Q u’on me permette enfin de sortir de mon corps toutes ces douleurs qui m ’empoisonnent depuis tant d’années ! « Dis. elle était tellement choquée qu’elle quittait les lieux. Yemma se connaissait à ces choses . ne fût pas totalement maîtresse d’elle-même lorsqu’elle s’étalait. ma voix sera cassée. Il y a de l’espace. elles aussi. et rien qu’en cela. » disait-elle en s’éloignant promptement. Ce que je veux. celle qui doit se faire entendre en ce jour. c ’est quoi tous ces hurlements ? N ’est-ce pas toi qui nous demandais de garder une attitude digne ? » A Hamid qui me parle ainsi dans l’oreille.Non. c ’est du réel. et cela m ’aide à me livrer à des torrents de larmes sans crainte de m ’y noyer. les cheveux dénoués. c ’est ce que je représente. un rôle par lequel il participe au fonctionnement naturel de l’ensemble. cela ne pouvait justifier ces contorsions obscènes qui défiaient les règles de décence élémentaires auxquelles toute femme est tenue d ’obéir. voilà un de leurs rôles. Néanmoins. c ’est à ces femmes qu’il revient d’inciter ma raison à ramener les événements à leur juste mesure. ils ne lui appartenaient plus. mais tout intérieure. il n’est pas nécessaire de le dire par les mots. C ’est moi qui suis partie. étourdie de douleur. mais je refuse de manger. J’erre en moi-même. Ma voix se pend au désespoir. la gorge sèche. et qu’elle voyait une jeune femme déchaînée par les tambours. Par où passeraient les aliments solides ? Je me lève. mais de loin. Comme je lui en veux de m ’abandonner dans un tel moment ! Pourtant. et elle ne s’est imposée chez aucun d’eux. par mon corps tout entier. Car. » Ma tante ne sait plus que dire pour me calmer. / * Chancelante. voilà ce que je vous demandais.. Par exemple. en chacun de leurs enfants. Sidi Balwa sur les hauteurs de TiziOuzou ou Sid’Ammar à Tasaft Ugemmun. je guette son apparition dès qu’une porte s’ouvre. tumultueuse. son corps offert à tous les regards. Ce n’est pas du « symbolique ». cela ne se dit pas . la tête baissée. Elles m 'accompagnent.108 109 que j ’entends un timbre de voix qui me rappelle le sien . tapageuse. Plus tard. elle était discrète. elle était à part. le dos voûté. une des significations de leur présence et de leurs paroles tellement banales en apparence. Avec ses brus. en transe. De toute façon. Mais elles jouent un rôle. je me laisse tomber sur une chaise. du concret : je le sens vraiment en mon corps. » Les mots restent dans ma tête. aurait été très fâchée que je me sois mise dans des états pareils. ils n’ont rien d ’excessif. comme chacun de vous. Et ça. ils ne manqueront pas de trouver là un sujet de commérage. elles m ’éloignent du bord de ce vide obscur que j ’entrevois par moments. comme toutes les choses importantes de l’existence. votre seule sœur. Que la malade. elle aussi. « Terre avale. (Puisqu’il y a toujours une juste mesure en toute chose !) Et pour cela. ce n’est pas une m aladie. Je reprends mon errance à travers la maison. En se conduisant ainsi. bien évidemment. feu dévore ! Ça. encore tout emplie de mon lugubre cri. en ces circonstances particulières. Je joue le rôle qui m’a été attribué. Elles me retiennent.. « Me voici ! Je peux la remplacer si tu veux. je ne pourrai même plus parler. ce nouveau chambardement de mon existence que je dois à mon malheureux frère. Yemma désapprouvait les comportements hystériques. Je vais du côté du grand salon. Demain. je le sais. c ’est fini pour elle depuis des années. deux cuillerées de couscous dans une assiette. je voudrais répondre : « Chacun doit bien tenir son rang. Chacun joue un rôle dans la tribu. Laisse ta mère où elle est. me contiennent. ce n’est pas moi qui hurle à la mort . un verre de lait chaud. Yemma aurait trouvé à redire de toute façon. Ses fils s’étaient mariés. votre sensibilité qui ne craint pas de se faire entendre. elles m ’enveloppent. Elle n’en a vu que les fondations. On me donne un verre d ’eau. je demande à Mouloud : « Yemma a-t-elle connu cette maison ? . mes frères. Je la sens en chacun de mes frères. instinctivement. Je veux m ’écarter de toutes ces femmes qui m ’empêchent d ’expulser mon chagrin. là. je le sens.

comment il est. à médire les uns sur les autres. manifestement. sa colère tant redoutée la veille ! Mais il Pécoutait. Grand-frère. j ’avais sur la langue cette réplique. Cela n’aurait servi qu’à grossir sa colère. Je lui dis. avec toute ma raison. à mon insu. c ’est-à-dire ce qui nous liait fondamentalement. Et en recevant ses confidences. elle savait par son être. par son regard qui s’immobilisait. Il voulait se débarrasser d ’un appartement pour mettre fin aux litiges fréquents qui l’opposaient à des locataires peu fiables. avec ce foie frémissant d ’une affection éperdue. Je n’en dormais plus. moi aussi. dans son esprit. comme ses colères en général. Grand-frère ? Tu es à l’hôpital !» Je n’en ai pas eu le courage. Le plus que j ’ai pu faire. cette voix maternelle. je dois le souligner. c ’est là au moins une chose que les Kabyles n’ont pas inventée !) Mon frère ne voulait pas me mêler à sa vie. il la saisissait par tout son corps qui la reconnaissait. Jusqu’à cet effroyable « raz de marée » dont. » Il avait effectivement fait une mévente. Je n’aurais pas dû en faire toute une histoire. Pour ce qui était d ’engager avec lui une discussion à ce sujet.. laquelle expérience englobait le passé et l’avenir. Elle me livrait son expérience essentielle. Ce n’était pas si important.. guettant la moindre réaction. Cela les implique peu en tant qu’individus. à l’en croire. Personne ne nous a appris. encore comprendre. Il la percevait. Nous accordons de l’importance à ce qui n’en a pas et nous négligeons l’essentiel. il était revenu là-dessus : « J ’ai perdu de l’argent. comme chaque jour depuis des mois : « Me voici. comme s’il l’avait composé lui-même. il s ’était dépêché d’en finir. avant la révélation du cancer et après.plus justement. un éclat de voix. c ’était aussi inutile qu’impossible. Offusquée une fois encore. non par les idées ou par la réflexion. nous n’avons pas été suffisamment inform és. Parce que ses « ta mère-là » hargneux. ils s’en donnent à cœur joie. Je m ’approche du cercueil et jette un regard sur le visage de Grandfrère. intraitable sur l’hygiène et l’ordre. de son lit. surtout jalouse de son indépendance. Yemma savait. si friands de ragots.. Si seulement j ’avais eu le courage d e. » J ’ai l’impression qu’il participe activement à tout ce remue-ménage. par sa façon d'être. vu qu’il y était déjà. que la crête d ’une vague soulevée par les secousses souterraines qui l’agitaient en permanence. notre « m ère-là». c ’était de reconnaître concrètement la présence de Yemma. Je cherchais à le provoquer. » Jamais il n ’avait été aussi loquace avec moi qu’en cette période. Yemma elle-même. « Tu devrais être la maîtresse de maison ! » m ’a-t-il lancé un jour. nous rappelle la vieille sagesse. En agissant ainsi (et comme j ’en tremblais !). Je lui rappelais trop Yemma. un geste de mécontentement. Je sais parfaitement quand tout cela a commencé. Il vivait ainsi depuis des années. alors qu’il sombrait dans l’inconscience. Ils construisent des univers entiers... j ’étais près de la lui jeter sur le même ton cinglant : « Je devrais être la maîtresse de quelle maison. des hommes et des femmes qui ne me connaissaient pas.110 111 son autonomie. il n’avait pas fait son deuil. énervants. me disait-il alors qu’il était en radiothérapie. c ’était que mon frère vivait toujours parmi nous. dans sa tête . cette chère voix. L ’idée de vouloir provoquer sa colère n’était qu’un prétexte. c ’était de lui faire entendre la voix de cette « mère-là » dont. celle qui dure le temps de la rumeur. » Tout ce que je voyais. des univers imbéciles. J ’aurais dû l’oublier. et tellement angoissants. je suis persuadée qu’elle savait tout sans rien savoir précisément . je cherchais à ramener l’impensable dans sa tête . « Je sais d ’où cela vient. se tenant sur une corde raide qui branlait au moindre choc. et qu’il avait décidé que j ’y prendrais part. C ’est leur « littérature orale » spontanée. et je m ’inquiétais de la manière dont les uns et les autres interpréteraient cette réflexion malvenue. ne plus y penser... (À leur décharge. De sorte que tout ce que j ’avais à faire auprès de mon frère gisant sur son lit d ’hôpital. rien qu’avec des mots. alors que Yemma essayait de m ’expliquer l’inexplicable. dupé par des interlocuteurs en qui il avait mis toute sa confiance. et existentielle. « Tu vois ton Grand-frère. Alors. à chaque fois. à stimuler l’infime ressource qui devait encore subsister en son être. elle et mon frère aîné. Alors. d ’une relation de souffrance avec son premier fils. Certains sont très bavards. sans prendre conseil d ’un tiers. de façon presque machinale. mais que je devais faire pour rester debout auprès de lui. elle avait elle-même lavé son linge jusqu’à son dernier jour. la cause déclenchante aurait été une perte financière. pendant que je lui mettais dans la bouche de menues cuillerées de nourriture. en elle.. je devenais. Il y avait du monde autour de lui. C ’était une façon de justifier dans l’immédiat ce que je ne pouvais pas. ce n’était. le dépositaire de ce lien primordial qui les unissait. Trois ou quatre soirs de suite. Ce n’était pas tellement grave. dans une absence infinie. .pour ne pas le laisser dévaster son corps.. Comme je l’espérais maintenant.. « Ur iz p fredd i t-iggunin » (« N u l ne sait ce qui l ’attend»).

Mais quel mot ? Où le trouver ? Je n’ai plus aucun mot. assis non loin du cercueil de son père. D’un signe de la main. mais qu’il ne parle pas. . « enfants d ’immigrés » pour longtemps encore.O ui. sur le seuil de la maison. il y avait la trahison insupportable.112 Mais l’affaire d’argent n’était sans doute que la goutte d ’eau de trop. lorsque les constructions tout autour seront terminées. ils bavardent et boivent du café. Nous nous tenons tous les deux. Derrière. Il ignore son histoire. c ’est impressionnant. Je voudrais dire un mot réconfortant à Morad. Il fait nuit. Il est rempli de monde. Morad et moi. son drame. la voûte du ciel est toute proche. ses obsessions. On le bétonnera plus tard. je l’invite à me suivre jusqu’à la porte qui donne sur la rue. qui devront faire eux-mêmes leur place dans un pays pourtant vécu comme le leur. Vu l’état du chemin.. » Le garçon en est à découvrir son père. « Vois ce que vaut ton père ! . Mouloud a pensé qu’il était prudent de Péclairer. Etonnante chose que cette langue familière à ces enfants. noyé dans un murmure étouffé .. L’air est doux. Cette rue n’est encore qu’un chemin de terre plein de bosses et de creux. Tout le quartier est illuminé par des guirlandes d’ampoules électriques. son immense œuvre dans une langue qu’il comprend en ses mots usuels.. avec leur cœur... comme la plupart de ses frères et sœurs nés en France. Us forment une génération d ’individus inclassables.. leur esprit et leurs rêves. ce chemin. encore et toujours. Pas même avec leurs parents. mais dans laquelle ils ne savent exprimer ni leurs pensées ni leurs sentiments. des hommes de tous âges assis sur des chaises. criblée de myriades d ’étoiles scintillantes.

Mais tout étalage de faiblesse était bon à attiser la colère de mon frère : « Je vais guérir. ou encore. Koukou. depuis quelque temps déjà. il la portait dans son cœur.. clémente. Tous ces gens réunis. d ’une vie conciliante. ») . comme s'il programmait lui-même les événements. Une partie de lui-même semble appartenir à l’autre époque. Koukou eut une vision fulgurante : il vit son ami sous l’aspect d’un cadavre.d ’une voix posée .114 Seule devant la porte de la maison. Koukou ne pouvait plus contenir ses larmes. il parlait clairement. » Alors. je le sais. de paix. en face de cet ami irremplaçable qu’il allait perdre. disait-il. est-ce que j ’ai encore une raison de rester en France ?. A d xedm en tameyra li kabiCCu. le contraire. comme l’appelait encore mon frère. Il cachait mal son trouble.. avait pour ce dernier une réelle estime affectueuse. Comme une nuit d’été. c ’était ici. Et puis. mon chagrin se dissout dans cette atmosphère d ’harmonie. un être vous manque. normal. pendant que mon frère. en arrivant à l’atelier (un modeste local du côté de Belleville. dans un passage piétonnier. direct. et à bavarder.Tu ne vas pas mourir. pour « s’alléger la tête ». De sorte que je ne savais jamais quoi lui répondre.. le courant passait au-delà des mots. J ’ai vécu la même chose au pays. Koukou est un homme passionné. et lui. mais aussi pour entretenir son cœur malade et fortifier ses jambes. d ’une sensibilité à fleur de peau. c ’était la mort qui. » j * « Monsieur Koukouch ». Dix mois avant la déclaration de la maladie. préparait le thé.. dans un rituel bien réglé. c ’était toujours sur le même ton déplaisant. de ce qu’il faisait ou de ce qui le tracassait. Koukou était venu en France dans un seul but. le lui rendait bien. lorsqu’il me parlait de lui. « Ce n ’était pas la première fois que je vivais ce genre d ’expériences. vous attaquez avec des pierres les gendarmes armés de kalachnikovs . cette ambiance animée. avec calme et méthode : « A d m m tey d i Leid.. Il avait tout abandonné. En lui massant les jam bes et le dos. qu’il se sentait forcé de marcher de longues distances ? 11 parcourait plusieurs kilomètres tous les jours. comme s’il se plaignait d ’un effort imposé. comme ça.. Mon frère pratiquait la marche intensive. un soir.. Et si la mort. Pourquoi ne fais-tu que parler de la mort ? Tu ne vas pas mourir ! Pourquoi ne penses-tu pas à guérir ? Nous allons reprendre notre travail. et la vie là-bas ? Qui peut savoir? Tu le sais.. fê t e ! L’été. blême. le visage baigné de larmes : « Et maintenant. avec un vieil ami .. Sur le moment. Peu à peu. sa dernière nuit en ce monde. franc. Sa bouche disait cela . toi. et cela faisait cinq ans qu’il vivait en immigré clandestin. peut-être. comme s’il lisait dans un livre.. Et puis c ’est tout I » Koukou s’irritait contre son ami. Voulait-il me dire. ne resteront que les pierres ! Je te dis que je vais m ourir. il a été formé par les plus éclairés. j ’ai pu voir les dégâts causés .. belle nuit calme.. La vérité. les Kabytchous feront la fête. » C ’est donc vrai. Il a su garder un peu de la naïveté. to i? Je vais mourir.. de. Il te plaît donc tellement. Muh. là. Cette nuit qui prend des allures de fête. dans la rue de La Fontaine aux Rois). la m ort. et nous reprendrons notre travail d ’écriture. et l’odeur de la mort traversa ses narines. une. de l’autre.. de la générosité du cœur et de l’esprit des montagnards. Grand-frère l’appelait souvent pour l’inviter à marcher avec lui. son entreprise de transport lucrative. qu’est-ce que je vais faire dans ce pays ? Sans Muh. Me prends-tu pour un idiot ? Je suis condamné. Il n’a pas beaucoup fréquenté l’école. Muh ! Tu vas guérir.De l’oued. ses amis. à l’hôpital. Mon frère l’appréciait.. Grand-frère ne l’a-t-il pas prévue ? 1 1 parlait avec Koukou.. Dieu nous préserve ! Tu te conduis comme l’oiseau de mauvais augure. il s’est écrié. ensuite. la saison des fêtes fam iliales. rencontrer Muhend-u-Yehya qu’il ne connaissait que par ses cassettes de poésie et de théâtre. Ou contre le sort.. à contempler cette nuit de veillée funèbre. » (« Je mourrai pendant l ’ Aid.. debout. là. . sa famille. détendue.. qu’en sais-tu. De toute façon... À la fin. à plus de cinquante kilomètres à la ronde ! » m ’a-t-il dit sur un ton crispant. Les Kabytchous feront la fête. et notre conversation tournait court. hein ? E§-tu mort et revenu ? Quelqu'un t ’a-til téléphoné de l’autre côté? Pourquoi pleures-tu. Entre les deux hommes. m ’a-t-il confié. Il était un des rares dont Grand-frère recherchait encore la compagnie. Celles-ci étaient également en piteux état depuis qu’il avait été renversé par une voiture. « J ’ai parcouru à pied toute la banlieue parisienne. ses yeux. à l’hôpital.. je ne comprenais pas pourquoi il prenait ce ton pour me dire qu’il marchait beaucoup. avec mon oncle que j ’aimais beaucoup.. D’un côté. espèce d ’âne ? Vous craignez la mort. mais dans sa langue maternelle. pas loin de la quarantaine.. ces lumières. rigide. vous avez peur de la mort ! Tu tiens-à ce m onde. chargée de vie. et chaque fois. ce merdier ?.

un destin qu’elle semblait incarner elle-même. Tu choisis ta pastèque.. Je vais t ’en trouver une bien mûre. nous sommes tombés sur un marché encore ouvert. Tout à coup.. Il pleurait vraiment de rire. Il y a des signes pour reconnaître une pastèque mûre. Nous nous sommes lavé les mains à une fontaine. Ensuite. je suis majeur et vacciné. Coupesen un morceau. riait ju s q u ’à se plier en deux. comme nous le faisions souvent. je percevais en lui comme un air de « déjà vu ».Alors. avec elle. c ’ est ta pastèque ! Je ne mange pas ce qui ne m 'appartient pas.. . Il portait en lui tout un monde. quoi ! lui dis-je. Un jour. c’est ici que j ’ai failli mourir. Tiens. C ’est de l ’expérience. .. l’autre a foncé de ce côté. Normale. il les avait emportées chez lui. il avait trouvé une paire de béquilles sur le trottoir et. La vie entière est une affaire d ’ expérience. il était revenu de tout. « Vois. qui me disait. Le feu était passé au vert et j ’ai traversé. C ’est simple.Non. il riait. comme si j ’y étais pour quelque chose.. goûte-la et dis-moi comment tu la trouves. . tu le voyais. Je lui dis : i « Mah. mais. » * Koukou racontait : Un après-midi.116 117 par cet accident bête. ce n ’est pas le hasard. ta pastèque. quand j e lui racontais les histoires de l ’oncle Aefuffu. je sais en quoi consistait chez lui cette pratique de la marche. las et déjà bien malade. convaincu qu’elles n’allaient pas tarder à lui servir. Il riait rarement aux éclats. « Vois. il l ’a inventée ! Il essayait de retenir son rire. qui ne pouvait s’abstenir de prêter attention au moindre détail et de l’interpréter suivant son système d’idées. Il riait comme il vivait. blanche et complètement immangeable. chez moi. Je m ’essoufflais à soutenir son rythme de marathonien et. il a coupé sa pastèque. à l’entendre. allons en acheter ! » Nous avons choisi chacun notre pastèque.D ’accord. il a tellement ri qu 'à la fin. Chez mon frère. et tout finissait par aller dans le sens de ses pensées. Tu ne l ’entendais pas rire . je crois. j e choisis la mienne ! » Il a payé les pastèques et nous sommes sortis du marché. Je lui dis : « Mub. tout en dedans. m ’a-t-il expliqué en criant. Pour elle. Il avait l’air de me dire : “À très bientôt !” » Quelques jours avant.. si c ’est une question de savoir. il est tombé de son fauteuil. non. j ’étais passé devant l’hôpital Bichât. Il avait épuisé ce qu’il pouvait désirer. l’événement le plus anodin prenait subitement des proportions inimaginables. » ..Mali. Pour l’avoir accompagné quelquefois. Donc. . Et tu sais quoi ? La veille. en regardant sa pastèque à la chair toute blanche. parfois. c ’est tout. vous nous avez cassé un pare-brise ! » Il m ’a fait rire. nous mangeons du couscous avec de la pastèque ou avec du raisin. M ême à l'hôpital. laisse-moi faire. Nous allons retourner au marché et tu vas m ’ en choisir une autre. il riait tellement que ça sortait p a r ses yeux. alors que j ’étais étalé par terre : « Monsieur. Nous verrons après. plus rien.. talonné par. II fallait le voir aller à fond de train ! On aurait dit qu’il fuyait. .. me répond-il. Ai-je déjà dit qu’avec lui non plus. et plutôt étrange . Par Dieu. Alors. Je commençais à avoir fa im et j e songeais au couscous que j ’avais préparé le matin. dans notre région. il y a de la pastèque sur le marché. La discrétion. Je vais couper un morceau de la mienne. Elle était rouge et délicieuse. tout était signe. » A son tour . voici un couteau. . Je lui dis : « Midi. Alors. C ’était comme si nous vivions chaque moment dans l’attente d ’un cataclysme cosmique . ce goût pour la marche devait être aussi une sorte de « revanche » qu’il se devait de prendre sur les Français : « Us ont fouillé chaque recoin de notre pays. ma pastèque est mangeable.Pas question. Un peu plus loin.du moins. nous ne connaissons rien du leur. alors que nous marchions depuis un bon moment. Vois. vas-y ! » J ’ai coupé une tranche de ma pastèque. Je retrouvais cette sensation de panique perpétuelle qui avait marqué notre enfance. Il a ri ju s q u ’ aux larmes. Je me souviens d ’un pompier. Elle était blanche comme une courgette. tu aurais dit qu’il me faisait un clin d ’œil. je /’ai bien vue venir. tu vas prouver ton savoir tout de suite. non loin de là. parfois..Elle ne me plaît pas du tout. rien ne pouvait être banal ? Il a tenu à me montrer le lieu de l’accident.Et pourquoi donc ? Es-tu entré dedans ? . nous nous sommes arrêtés dans un jardin public. Le monde de Yemma était régi par la logique obscure d’un destin implacable . elle n 'est pas bonne. il s ’est mis à rire. il dit : «C’ est le hasard. Le noir complet. il virait aux pleurs. et nous.

tu le jettes. J ’ai choisi une pastèque.. il fallait toujours apporter les preuves de ce que tu affirmes. L'exemple. tu sais choisir. la meilleure de toutes les huiles. il te tue. vous prétendez avoir de l ’ huile d ’olive. j 'a i trouvé. vas-y. (Le jour où la poule s’est mise du noir aux yeux. il me dit : « Vous. il dit : « Où est donc votre huile d ’olive ? Même celle que vous produisez ne suffit pas à votre consommation. Tu vois. Il me dit : « Viens. je ne suis même pas capable de reconnaître une bonne pastèque. Il était ainsi fa it : il marchait et parlait avec lui-même. sans te lâcher en cours de route.Et comment ça. Son cerveau ne lâchait pas l ’affaire. Des questions importantes.. Grand-frère affectionnait les lieux... .tatabatata. Je lui ai dit : vois. Tu le goûtes. Mais encore faut-il en avoir les capacités. ça vient donc de chez nous ! . En fait. Il fa u t toujours essayer de s ’accorder avec l ’autre qu ’on porte en soi .. sur l'huile. comme s ’il discutait avec quelqu ’un. nous avons discuté sur « comment choisir ». il discutait tout seul. Comme ma vilaine pastèque. le vautour l’a enlevée. montre-moi votre huile d ’olive. là. » Un autre jour. Moi. j e lis : « Israël ». Souviens-loi de l ’ A lgérie. Comprends-tu ?. pas loin de la Gare de Lyon. je lui ai cité quelques signes pour reconnaître une pastèque bien mûre. c ’est peut-être bien une question de savoir. celui qui va gouverner ton pays. montre-moi comment tu le pêches.. Enfin. Tu la grattes comme ceci. ça ne peut pas fonctionner. il a reconnu : « Oui. Tu peux élire un homme. tu la tâtes de cette façon. Tu veux du fromage. les Kabytchous. nous sommes passés devant une épicerie où l ’on ne vend que de l ’huile d ’olive. pas ?.. Et tu auras voté pour lui. Espagne. voilà ce qu ’il disait souvent. yebbwi-î ufalku. Lui-même n ’avançait une idée qu 'en l ’accompagnant de sa preuve. Italie.. disait-il. Cham lal Je m ’écrie.. la plus savoureuse. quand il estime avoir atteint ses propres objectifs et qu ’il peut se passer de toi ? Comment trouver l'homme qui convient à la situation ? C 'est la grande question. Comment choisir le bon guide. rien à reprocher à .. tout content : « Muh. Comprends-tu ?. monsieur Koukouch. pendant un long moment.. Comme le dit le sage Chinois. Normale... tu le paies avec deux sous.Toi. vous vous vantez de rien. Ce n ’ est pas une grande perte. Il dit : « Si elle n ’est pas bonne. celui qui va te commander. Nous sommes retournés au marché. tu l ’achètes. avec lui-même . d'un air très sérieux : « Toi. tu la payeras de ta poche. Grèce. c 'est bien une région de notre pays.. tatabatata. » * Quelquefois. en effet. tu peux la prendre.D ’accord ! » J ’ai coupé la pastèque. elle doit se trouver ici ! » Je me suis mis à lire les étiquettes sur les bouteilles rangées sur les étagères: Maroc.C ’est ce que tu crois ! Mais tu n 'as pas fin i de lire toute l 'étiquette. comment peux-tu le choisir ? C ’est peut-être un homme des plus dangereux. S 'il veut te tuer. comme sur tout le reste.) Les pauvres Algériens. Donc.. » Pendant plus d ’une heure. faut-il que j e te téléphone chaque fo is que j e veux acheter une pastèque ? Il fa u t m ’expliquer comment lu fais. je ne peux pas désigner le meilleur homme. il s ’ est arrêté et il m ’ a dit. en 1991: Yibbwas i tkehhel tyazit. Ensuite. il sera mangé p a rie s pigeons. D ’ accord ? . c ’est tout ce qui comptait pour lui. pour une fo is oit ils avaient vraiment le choix. Il a écouté et enregistré mes explications. La logique. ne trouvant. » Je pensais q u ’il voulait acheter une bouteille d ’huile. la plus pure.. Tu le tâtes. c ’est qu ’elle n ’est pas bonne. le conducteur capable de t ’emmener ju s q u ’à la destination prévue. nous n ’ y pouvons rien.. comme toutes les pastèques mûres juste comme il faut. aux sifflements et aux bruits qu ’il émettait. si tu sens qu ’elle est molle. entrons Ici-dedans. Par conséquent. S ’il n ’est pas mangeable. toi. tu as le droit de voter. tu l ’as. vois-tu Z Mais un homme. Tunisie. Il y avait un autre Muh en lui. » À la fin... Je lui ai expliqué à peu près tout ce cjue je savais sur les pastèques. Il m ’a expliqué : « Dans cette vie. » Nous avons repris notre marche. j e ne sais pas choisir. Muh. ne me donne pas un poisson . Tout le monde n ’a pas les mêmes facultés de jugement. les deux amis se retrouvaient au restaurant « Taninna». si la peau est ferm e et ne vient pas facilement. puis. Tu le vois bien. Si elle existe. c ’est tout. Dans l ’épicerie. autrement. Alors. pas ! . » Alors. nous nous trompons souvent. je le voyais à ses mains qu ’il remuait dans tous les sens. comme ça. Nous ne pouvons qu 'essayer de faire preuve de discernement. moi j ’ai le droit de voter . Chamlal..119 Avec lui. il dit : « Et maintenant. Moi. Alors. Comment est-il possible de choisir ? Qui peut choisir qui ?.

et cela ne me déplaisait nullement. « Q u’est-ce qui se passe ? s’est écrié Mouloud d’une voix brouillée. Je croyais mener une lutte juste. peut-être. » Au même moment. je voulais détruire tout ce qui n ’était pas comme moi. il finit par oublier ma recommandation : « Aujourd’hui. à l’effort persévérant. » Et Mouloud était venu. En l’écoutant... contre les habitudes de penser obsolètes et nocives.Tu le connais. tout son corps s’est raidi. car rien ne lui était plus étranger que de vouloir jouer le rôle de « leader ». il n’a pas l’habitude de parler pour ne rien dire. il ne critiquait ceci ou cela que lorsqu’il avait mieux à proposer . moi de l’autre. Tu me fais le coup à chaque fois. Koukou a insisté : « Comment ça. de son côté. appréciait les conseils et autres suggestions de mon frère pour rentabiliser son affaire commerciale. » (« Qn ’ est-ce qui réveille les . ce n’était pas ça. Mes frères me manquaient.. je me suis rendu compte de mon imbécillité de berbériste . il disait à Koukou : « Allons-nous-en. enfin. il citait certaines de leurs connaissances communes. “c ’est complet”. Son combat.. il ne soulevait un problème que lorsqu’il avait réfléchi à sa solution. ce pourrait bien être celui-ci : « Soyez éveillés ! » Il incitait les Kabyles à prendre conscience de leurs véritables problèmes. Muh ? Je ne vois que deux bonshommes au comptoir. j ’ai soif. Son esprit critique est assez connu. Grand-frère a braqué un regard vif sur son cadet. Mouloud m ’avait appelée et je lui avais demandé de venir si ses affaires le lui permettaient : « Il a parlé de l’A ïd. sans rien trahir des expériences qu’il a partagées avec lui. j ’ai compris que j ’avais été l’exemple même du « B asbae». Cet après-midi-là. Nous n’avions pas été réunis depuis tant années. et qu’il convient de souligner. l’on sait moins. et j ’en étais fier. Toi. .120 121 leur propriétaire. Mais que voyait-il vraiment ? On ne pouvait savoir. ni de ce qu’il a appris en le fréquentant : « C ’est une chance de l’avoir connu d ’aussi près. la lutte efficiente et constructive. j ’ai envie d ’une bière. Pour ce qui est d’« éveiller » les gens.. Ce que. puis il l’a tourné vers le plafond. tellement laminé. contre l’indigence du cœur et de l’esprit.. en compagnie de mes seuls frères. » Effectivement.Allons-nous-en. Plus précisément. je pouvais encore sentir vibrer l’âme de notre famille. comme d’habitude.. vidé de sa substance. S’il avait un mot d’ordre... Mais avant d ’entrer dans le restaurant. Emporté par son élan. en le voyant vivre. Il part là. à eux deux. nous lui avions pris les mains et nous lui parlions. «m onsieur Y uyu». comme il l’avait fait à maintes reprises les mois précédents. son cou s’est tendu. En fait. Moi. et violent en plus. non moi avec mes cassettes ou untel avec sa guitare. en même temps que ses mains ont serré ma main et celle de Mouloud. J’appréciais ces rares instants où. tous. Grand-frère avait les yeux ouverts . C ’est complet ! » Un jour. c ’est l’A ïd. * « Je mourrai pendant l’A ïd. il le menait contre Ses aliénations apprises (si bien assimilées qu’elles tendent à devenir une seconde nature). ses membres se sont étirés. et agressives de surcroît. Avant de le rencontrer. parce que la vraie lutte. des yeux tout remplis d’un regard troublant depuis les crises épileptiques qui l’avaient plongé dans le mutisme deux mois auparavant. et non sur celui des affirmations identitaires creuses.. son regard agité allait de Mouloud à moi. mon frère jetait un coup d ’œil à travers la porte vitrée. vraiment pas. J’étais complètement aveugle. Abdellah ! Abdellah ! Nous sommes avec toi ! Il va partir. non. j ’ai perdu mon temps. comme il les appelait. encombrent le monde ! » Koukou peut parler des heures de Grand-frère. nommait nos frères qui. ») Il croyait surtout à la réflexion méthodique.. Lorsqu’il y voyait un ou deux clients qu’il préférait ignorer (les « imaziyistes » en particulier). je te dis ! Ne le vois-tu donc pas ? Ceux-là.. Quand j ’étais au pays. Quelques jours avant. Grandfrère la voyait sur le terrain des mentalités.. Mouloud évoquait le pays . son réalisme lui interdisait toute illusion : « D acu i d-issakwayen lyaci ? D lehmiun i d-fmagaren ÿ$beh. qu’il ne sait plus différencier les voies de son salut de celles qui le mènent à sa perte. il n ’y avait encore aucun visiteur dans la chambre. » C ’était un dimanche de novembre ensoleillé et froid. Ses yeux remuaient dans tous les sens. Mouloud d’un côté du lit. Lui attribuer un « mot d’ordre » serait pourtant une erreur. et cela aussi m ’était insupportable.. Sa tête s’est soulevée. je me conduisais comme un nazi. Celui-ci. c ’est qu’il ne se contentait pas de critiquer. s’inquiétaient. tu prendras un café. du plafond au mur sur lequel j ’avais collé la photo de notre mère. » nek s tkaçi(Jin-iw ney d leflani s tgi'taft-is. maüùi d gens ? Ce sont les difficultés qu ’ils rencontrent chaque matin. la vraie lutte. contre l’inanité culturelle du peuple kabyle plusieurs fois ébranlé.

il parachèvera son départ.. comme ça. J ’ai merdé bien comme il faut !. d ’agapes familiales. Il ne se souvenait que de notre cauchemar qui semblait l’obnubiler. Grand-frère. il ne va pas. je ne voulais pas l’admettre. En même temps. impossible dans ces conditions. c ’est comme la joie du prisonnier à qui il est enfin donné de voir le ciel. sans prendre en considération notre douleur. et moi. il a voulu. On se sent alors comme réintégré dans le courant des êtres. » Cette « fête » racontée ici. Je répète ses nom et prénom. Mais. on revient. Nous le retrouverons quelques minutes plus tard. Cette fois. » Et j ’attendais. comme de tout ce que notre famille pouvait contenir de bon malgré tout. Je lui demandais doucement. de réconciliations et de pardons. Ce frère. il a été réellement tenté de partir. Quinze jours après. d ’entendre les voix des vivants par lesquels il éprouve sa propre vie. » . je ne m ’en souviens pas.. je me suis précipitée vers le couloir pour chercher le médecin de garde. comme je le lui avais écrit. 15 Je vois très bien qui est cet homme aux cheveux gris qui m ’aborde avec un faible sourire. je perçois comme un mouvement intérieur qui reprend. Les Kabytchous feront la fête. je l’ai bien combinée. Parfois. la mienne. Parle. Il finit par se présenter. non. Il semblait si présent que j ’étais persuadée d’entendre sa voix d ’un moment à l’autre. comme il semblait l’avoir décidé lui-même. pendant qu’il me regardait avec insistance : « Dis-nous quelque chose.. Pourtant. Ou bien alors. Je me refusais à cette décision. Pourquoi ne choisissait-il pas de vivre ? Il semblait vouloir en finir avec ses jours. suspendue à ses lèvres. et je ressens une sorte de joie. de sentir le parfum du monde. comme s’il pensait être seul à l’avoir vécu. « Je mourrai pendant l’Aïd.122 À la vue de son visage maintenant tout livide. elle se reproduira avec d’autres visiteurs. je ne pouvais que le reconnaître : jusque dans ses derniers instants. Ce bonheur tranquille et discret que procurent certains moments de la vie. Un infirmier nous a fait sortir de la chambre. les vivants et les morts.. dis-nous ce que tu veux. Une joie inattendue. Mais aussi. il continuait d’être son propre maître. attentive au plus petit signe sur son visage. celle de son fils. Pas en ce jour. ses frères et sa sœur : « J ’étais aveugle et sourd.. j ’en suis convaincue. un temps où elle a été bridée. Grand-frère. j ’avais l’impression qu’il décidait lui-même de mourir. Je me tordais les mains pour contenir le tremblement qui s’était emparé de tout mon corps. Son visage avait repris des couleurs. Mais la formule de condoléances qu’on m ’adresse me rappelle que demain. et même vénéré. Ce jour-là. Il lui aura fallu atteindre la fin de son existence pour qu’il comprît enfin combien il n’avait jamais cessé de compter pour nous. mois de liesse.. de respirer de tout son corps. « Ce n’est pas vrai.. lorsqu’on parvient à se relier à ses sources vives. je l’ai toujours admiré. son regard une expression plus vive. je t ’en prie ! » Pourquoi l’idée qu'il allait partir le jour de l’Aïd m ’était-elle à ce point intolérable ? On ne part pas le jour de l’Aïd. une respiration qui retrouve sa voie dans une espèce de bonheur morne... celle de nos frères. Il s’appelle. la conscience réanimée après un temps où elle a été plongée dans l’apathie. de cela. Nous étions encore en plein mois de l’Aïd. il ne se souvenait pas. incroyable.. muselée par des forces obscures dans une sorte de non-existence intenable.

Je la sentais. nous endorment de leurs mensonges mielleux.. Comme ce jour où je m ’étais assise tout près de lui. Nous devons maintenant supporter tout ça ! Ils nous font croire qu’ils vont nous guérir avec leurs petits cachets et leurs piqûres.. » J ’aurais dû tenir ma langue et me contenter de l’écouter.. de la douceur. tu sais ! Six étages et j'e n aurais fini une bonne fois pour toutes. Ils nous mentent. Le manque d ’informations. peut-être. je sentais. comment pouvais-tu savoir ?. palpable.... lui ai-je répondu sans pouvoir contenir mes larmes. d’une cohérence sans faille. Elle était là. Attentive au moindre mot. cwi(. Cette «catastrophe». nous refusons de savoir. j ’habite au sixième étage. ne sentais rien. lui aussi.... et combien je voulais simplement l’aider. au plus petit geste.. mais je n’en tirais aucune satisfaction. ne nous dites pas le contraire ! Nous pouvons toujours savoir ! Mais la plupart du temps. cette angoisse des crépuscules dont Yemma se plaignait souvent. mais j ’ai fait comme si je ne voyais rien. entre deux couloirs de l’hôpital. Quoi ? Encore quelques semaines ? C ’est désespérant !. Je ne l’avais pas revu depuis le soir où je m’étais enfuie de la chambre. ils nous leurrent. J ’y avais déjà pensé. et la mienne.. Pourquoi ai-je hésité ?. j ’ai pu enfin commencer à essayer de comprendre : « Oh Grand-frère.. . L ’ignorance. J ’ai vu les signes et je n’ai rien fait pour. dès le début. » . « Vous ne nous croyez pas ? disait-il.... nos « adversaires » étaient aussi de ce côté-ci de la Méditerranée. L’impuissance..124 125 Il reconnaissait ses erreurs en ce qui concernait sa famille.. tandis que nous autres. ce n’était pas difficile. Chaque mot avait une portée qui allait bien au-delà de son sens immédiat. de saisir la logique de l’histoire qui l’avait conduit à cette « catastrophe ».. (juijey-kem . Nous en étions à constater l’échec de toute une vie menée dans l’impossibilité de résister à l’impensable. en silence. non ?. Traînant ses mots. les « petits » peuples. ceux-là qui veulent imposer au monde entier les certitudes éclatantes de leur raison universalisée. pendant ces lents déclins du jour qui amplifiaient son angoisse. II était. tentais de deviner ses pensées. Il parlait ainsi quand nous étions seuls.. parce qu’il y était totalement. J ’aurais pu éviter tout ça. du même coup. Nous ne pouvons rien supporter. depuis des siècles. je l’observais. Le doute. personne ne nous a dit la vérité. Grand-frère. comme à mon habitude. remplissant la chambre des fantômes de notre enfance ruinée. Trop tard. Je ne t’abandonne pas. » Etait-ce là sa manière de me demander pardon ? Alors.. lui expliquant combien j ’en étais affectée. et des miens ! Après quoi. ce n’est pas grave. Le manque de confiance en soi. comment t ’y es-tu pris pour finir dans ce naufrage ? » Tous les jours. abondantes... fa it de la peine .. Pour la première fois. envahie par l’émotion. Il ne faisait que parler. ») Ce genre de paroles était tout à fait nouveau dans sa bouche... je la reconnaissais. étrangement familière. Grand-frère. parce que nous sommes bêtes ! J ’aurais pu éviter toute cette merde. énigmatiques. (Dieu... Ce sont tous ceux qui. » Des paroles sans colère ! Les premières et seules paroles affectueuses que nous aurions échangées.. incapable de supporter davantage son agitation.... préserve-nous /. nous vivons en existant de moins en moins.... » (« Je t ’ai. Nous faisons marcher leur commerce. pour reprendre son expression. Lorsque les visiteurs étaient nombreux. J ’ai vu les signes avant-coureurs. tu m ’as fait de la peine. nous nous installions là pour ne pas déranger l’autre malade avec qui il partageait parfois la chambre. Il lui avait surtout reproché son attitude envers moi. A Rebbi qil-ay !. La veille.. comme une timide tendresse.. la jambe droite déjà paralysée. il n’avait pas reçu de visiteurs et Mouloud avait pu lui parler enfin. « Oui.. dans cette dimension sans limites qui m ’était familière.. nous bernent comme ils bernent tant d’autres. Grand-frère ne pouvait plus quitter son lit.. Il était singulièrement calme. Vous pensez que nous sommes fou ? C ’est incroyable ce que nous sommes bêtes ! Nous ne savons rien.. nous ne savons rien.. émanant de lui. il a murmuré de sa voix la plus nette : « A an i. Comment aurais-je pu ? De le voir au repentir me rendait les choses encore plus douloureuses. il disait qu’il l’avait vue venir.. s’agitant dans tous les sens : « Quand est-ce que tout ça va s’arrêter ? Je n’ai pas de temps à perdre.... Nous en étions aux dernières chances. l’écoutais..) » Comme un flux irrépressible. nous font croire qu’ils sont parvenus à modifier la condition humaine par leurs grandes valeurs morales et politiques ..Va.Grand-frère. Elles nous suffisaient largement pour le restant de ses jours. . indicible. En fait. Mais j ’ai hésité. . j ’ai ajouté : « Je ne t ’ai pas laissé. A suivre ses interminables monologues. c ’est à quoi nous servons en réalité. la colère l’emportait : « Je pouvais savoir.. Il se tenait à une autre échelle.. je lui posais cette question. ses propos débordaient l’instant présent de leurs significations multiples. cette sensation d’effroi sans nom et sans objet.

qui constitue sans doute un des traits les plus caractéristiques de la culture kabyle. » Et lui. Mais il n’y avait peut-être pas que cela.126 127 De là venait une grande partie du dégoût qui entachait son exil plus ou moins forcé. Elle nous avait donné le jour. De la voir s'exciter ainsi à nous pardonner me faisait pleurer. C ’est quoi. . jusqu’à ce que. de répondre d’une voix précipitée : « C ’est vrai ça. il semblait encore très calme et voulait visiblement me parler. qui aime à lester ses membres pour la vie ! Ils se traînent. à répéter « Dieu. ruminant les sempiternelles jérémiades : « Daswessu n hvaldin tewsar. Grand-frère ? Quel mal as-tu fait ? Qui as-tu lésé. ju li. empêtrés dans leur culpabilité secrète. Grand-frère.. calomnié ? Je n’ai jamais entendu de mauvaises paroles à ton sujet .. Elle était notre dieu qui nous condamnait ou nous sauvait. A lur. a sidi. » (« Redoutable est la malédiction des parents. je n’ai entendu que des bénédictions. mieux. désormais. c'est logique. elle s’appliquait à effacer sa violence d'avant..elle ne s’en servait pas seulement pour tisser ses raisonnements qui nous enfermaient.C ’est vrai.... les enfants ne sont pas coupables. je le pense vraiment. joli.. Il attendait plus. (J’ai envie de dire . Elle était notre consolation ou notre damnation. Elle usait et abusait de cette langue qui semblait n’appartenir qu’à elle seule.. nous étions plongés dans la souffrance où elle se noyait. On aurait dit qu’elle avait détourné notre langue pour son usage personnel. elle s’en servait aussi pour tracer le destin de ses enfants. elle s ’essoufflait. là-bas comme ici. Ça ne peut être qu’une malédiction. Et cette manière qu’elle avait d ’affirmer sa toute-puissance. j ’avais une bonne hygiène de vie. tarewla. Un autre soir. Les enfants ne sontpas coupables. Où se réfugier ? Aucune issue.. un des défauts ou. C ’est une malédiction. non ? Q u’avons-nous fait ? C ’est vrai. en effet. C ’est peu dire qu’elle avait l’art du verbe ! Ce verbe. » Au bout d ’un moment. A(-{ruljed a d-tzedmed dinna Iqannunen a t-eawden. situ. nous payons. La mort devenait une option attrayante.) La déception partout. joli. ») . eux et tous leurs descendants ! » suivis d ’une série de bénédictions. qu’avions-nous fait ? Nous n’étions que des enfants !) Q u’elle était pathétique dans sa toute-puissance ! Elle semblait tenir nos vies entre ses mains. une des inepties !) Culture à la noix.Oui. nous payons. ju li. l’âge venant. « De toute façon. enveloppant le monde tout entier dans leur logique implacable . Nous sommes coupables. volé. [il nous reste] la fuite. elle nous donnait aussi nos destins. dès l’instant où elle ouvrait la bouche.. ses enfants.Oui. ça ? . » Nous parlions de la même chose sans rien nommer explicitement.. (Qui ne voudrait pas retourner au pays ? Oui. transformant en acte sa violence contre elle-même. Tu y vas pour accomplir un travail tout simple Les lutins le transforment Alors. vous seriez perdus ! ») Et en effet. c ’est tout.. non ? C ’est une malédiction. cette catastrophe ? Q u’avonsnous fait pour mériter ça ? Pourtant. à la fin de chacune de ses prières quotidiennes.. sans vraiment y réfléchir : « Quelle malédiction.. (Dieu. lexrif.. Elle nous distribuait notre futur. comme si.. tu le penses vraiment ? . sa détestable verve imprécatoire se tarît d ’elle-même. mais je sentais bien son regard appuyé sur moi... Imbue de son pouvoir maternel comme toutes ses pareilles. il a repris : « C ’est vrai. les fêtes. Q u’est-ce que tu en penses ? » Il demandait mon avis ! Je me suis empressée de répondre. les figues. c ’est vrai.. contre les siens. J ’avais décidé de ne plus l’interrompre : « Qu'est-ce qui se passe ?.. je leur pardonne. D’où cela peut-il bien venir? Je ne comprends pas. Amva urnebyi ara ad iqqel yer tmurt ? Ih. Yemma ne voyait pas que nous aussi. C ’est alors qu’elle prit ¡’habitude de nous dire : « Ma ur awen-semmhcy ara. elle nous clouait à ses souffrances en distillant en notre âme cette affreuse culpabilité vis-à-vis des parents. Grand-frère ! » Je ne le regardais pas dans les yeux. inventant leur avenir dans le moment même où elle donnait libre cours à ses colères. tyerqem ! » (« Si je ne vous pardonnais pas . timeyriwm.

ferme et souple qui leur aurait permis de se construire. toi le dénudé ? . l’ont-ils reçue en héritage? Sinon. inadaptés. fanatisante). les Kabyles d ’aujourd’hui. » Il rejetait les solutions de facilité. Ils sont persuadés d ’avoir accédé à une position morale incontestable. de les aborder avec lucidité. cette raison à la fois cohérente. Ils ne se sont pas préoccupés de m ’offrir la moindre assise. de se reconnaître les uns les autres. acu ara s-d-gen ifassen ? (Pour un panier sans fond. carencée en ces principes de vie familiale et collective qui concourent à l’épanouissement de chacun et. » (« Je cherche ma chance.) Où l’on voit comme ils sont tout à fait à même de reconnaître leur impotence congénitale. celui-là qui n’a jam ais vu l’œuvre accomplie d ’un ouvrier méritant. aussi déplaisantes soient-elles par ailleurs. Ils m ’ont élevé dans l’urgence. Mes parents m ’ont donné la vie plus par devoir moral (encore !) que par un réel désir de m ’avoir. auteurs prolifiques de proverbes toujours éloquents : I udellaa i wumi y e k k e s Iqaea. veulent poser un toit là où ils n’ont encore rien fondé ni bâti. dans des creusets familiaux favorables. orientés dans le bon sens. Il constatait avec tristesse : « Ils leur apprennent à répéter “ozw/” et ils leur disent : “Maintenant. qui devraient être les meilleures. Mes parents ni ’ont peut-être maudit. Ainsi se mentent-ils sur ce qu’ils sont. Ces premières années. à la fierté chatouilleuse. en vain. Ils m ’ont charpenté à la diable. celles qui consistent à s’occuper de la forme et à cultiver les fioritures tout en délaissant le fond. ces mots. Pour tout dire. mais aussi. à ces Kabyles. donc. Ils m ’ont nourri. et de relever les défis du . ils m ’ont inculqué leurs façons d ’être et de penser. Ils m ’ont travaillé comme travaille un mauvais bricoleur. et cela dure depuis des générations. à sa vision ? À la manière d ’un Jean de La Fontaine. lui. C ’est bien en ses soubassements que leur culture est déficiente. à les résoudre ? Pour ce qui est de mon frère. alors. elle correspond bien au ton quelque peu emporte-pièce de Mufyend-u-Yehya. il disait simplement : « Travaillez. Ces mots remâchés et lâchés à tout venant. Mes parents n’étaient pas à la hauteur de leurs responsabilités. ou a été. voire erronée. étayés. Ainsi se méprennent-ils sur leurs problèmes. sans crainte d’offenser le Ciel. En tout cas. et cette façon de voir nous dispense de poser concrètement nos problèmes. s’ils n’existaient pas ?). à leurs propres yeux. en était arrivé à cette conclusion lapidaire : « Ur neffu/vbb ’ ara ! » (« Nous n ’avons pas été éduqués ! ») Comprenez : « Nous les Kabyles. allez vous faire tuer !” Voilà à quoi se résume l’enseignement de nos soidisant intellectuels. s’étonner de leurs difficultés. » Les Kabyles. Waqila dsan-iyi imawlan. Si bien que j ’en suis à m'éreinter pour mener ma vie jusqu’au bout avec cette tare originelle. les décharge de tout reproche. Ont-ils oublié les avertissements de leurs devanciers. incompétent en tant que père ou mère. mais ils ont manqué de m ’établir vraiment dans la vie. trouveraient cette remarque exagérée. je n’étais pas le seul enfant qui se pendait à leurs basques. Elle témoigne aussi de sa volonté de battre en brèche l’image magnifiée que les Kabyles ont tendance à arborer de leur culture. ce qui leur fait défaut. avec des moyens usés. procèdent d’une pensée exercée à saisir les réalités telles qu’elles sont. » D’aucuns. Il est possible que leurs ancêtres lointains. qui s’est emparée des esprits. (Que te manque-t-il. c ’est une raison. Comment ne pas souscrire. parfois même. à quoi serviraient les anses ? Ou encore : A cu i k-ixussen a B en saryan ? . » Muljend-u-Yebya. qu’ils le reconnaissent enfin : ils ne la possèdent pas. par conséquent. eux. d’abord en tant qu’individus. dépourvue. ses idées. etc. aient été gratifiés d ’une raison digne de ce nom. ceux qui l’ont fréquenté le savent : il n’exprimait rien qu’il n ’eût longuement médité. En fait. Ni plus ni moins. édifiés. une fois de plus. très lointains. n’ont été pour moi qu’une succession de ratages de mes parents. mon frère les abhorrait.Jfaxatemt. Tout est « moral » chez nous. péremptoires au premier abord. C ’était de lamentables éducateurs. prenez de la peine : c ’est le fonds qui manque le moins.128 129 Ou encore : « Jnadiy y e f zzehr-iw ur t-ufiy. Mais eux. mais ils auraient donné leur tête à couper plutôt que de le reconnaître.Une bague. Le fait même d’être parents les disculpe de toute faute. Et comment. Aucun parent chez nous n ’avouerait qu’il est. les mêmes avec lesquels ils ont été euxmêmes forgés. de se concevoir en tant que peuple en devenir. Voilà comment la morale masque ces problèmes qu’il convient de résoudre en nous-mêmes ou ces comportements qu’il nous faut changer. nous n’avons pas été construits. comme d ’autres de la même facture adoptés par la majorité sous la pression de cette bouffée de berbérisation quelque peu abêtissante (et. « Tanemmirt ! » (« Merci ! »). En veut-on un exemple ? Il sortait littéralement de lui-même dès qu’il entendait : « Azul ! » (« Salut ! »). ») Au lieu d ’admettre tout uniment : « Mon enfance a été un gâchis. au bien-être de la collectivité. pas uniquement aux yeux des étrangers (Ah ceux-là ! Que seraient les Kabyles.

Le jour où vous proclamerez : “ Ur nt'fruzu ur nkeim u /” ("Nous ne nous briserons ni ne courberons non plus ! ” ). il ne voulait pas les garder pour lui seul. ils feront bien de s’interroger aussi sur cette relation aberrante qu’ils entretiennent avec toute forme d’autorité. c ’est comme l’habit du moine dont parle l’adage. paradoxalement. « sa g e s» ). à nos rêves mêmes. par Dieu ! » A d ’autres. dont une des expressions pourrait être le mot d ’ordre actuellement en vogue : « A nerre? waV a neknu ! » (« Plutôt se briser que de se courber ! ») Cette consigne cruelle (donnée par qui ?) à laquelle leur orgueil puéril les contraint de se plier. ce sont les Grecs. cette intelligence qui illuminait sa voie. ils n’inventent rien à clamer leur « Amaziyité » sur les toits .. pourquoi cultivent-ils cette peur irraisonnée d’être confondus avec « les Arabes » ? On a affaire à deux langues distinctes (quoique très parentes). dans tous les sens du terme : «T iens. en compagnie desquels il passait ses longues nuits sans sommeil. ou 1’« azul » ou la « tanemmirt » ou tout ce qu’ils veulent. leur conception des rapports entre parents et enfants. ce qu’ils devront tôt ou tard remettre en question. ne suis-je pas surprise qu’il se soit tourné vers les Grecs de l’Antiquité. que gagneriez-vous ?.. ils ont à mûrir enfin. C ’est vrai. cette pléiade d ’« im yaren » (« vieux ». entre hommes et femmes. Aristote. à des degrés divers. inventer toute une Raison. C ’est dire qu’ils contribuent à leurs problèmes. on le sait également. par exemple) l’ont montré. les mots ne font pas une identité : ce ne sont que des mots ! Les idées avancées ici ne sont guère différentes de celles que mon frère aimait à exprimer. son cheminement personnel de celui de tout un peuple. qu’ils étaient pour lui comme « un phare rencontré dans la nuit ». à leurs manières de vivre en société. n ’attend rien ni du Ciel ni des hommes. telle une cellule à son milieu chimique. ces Grecs-là ont su. Quand tu te donnes tout . leurs mœurs en général. Ce ne sont pas les médecins qui m ’ont guéri. lorsqu’ils se conduisent comme cet homme qui a perdu sa montre et qui la cherche sous un réverbère : ce n’est pas à cet endroit qu’il l’a perdue. à ramener leur tendance à la prétention immodérée aux limites respectables de la simple et juste dignité. les Kabyles croient qu’ils comprennent leurs problèmes. Il ne s’agit pas de remplacer une formule par une autre. il me plaît de le penser. à leurs façons d’être homme ou femme. encore moins de réflexion. » Il plaçait la vie par-dessus tout (sachant peut-être qu'il ne ferait pas de vieux o s). entre eux-mêmes et les autres. Leurs problèmes ne sont pas là où ils les situent habituellement.. la mondialisation triomphante "étant. ils n’ont confiance ni en leur langue ni en ce qu’ils sont. la Vie sans prix qui donne leur sens à nos actes. ce jour-là. on en conviendra. alors que leurs vrais problèmes tiennent à ce qu’ils sont en euxmêmes. sous l’éclairage du mythe berbériste inspiré par leur volonté sectaire de se différencier des « Arabes ». ou élaborer une autre ? Sûrement pas en succombant à la séduction des récits d’origine (lesquels. pour se concrétiser. qu’ils 1’« accrochaient à la vie ». Aussi. parlant de ces mêmes Grecs de l’Antiquité. finissent toujours par rejoindre le mythe) ni en se fourvoyant dans la recherche effrénée d’une « authenticité » ethnique et culturelle douteuse (laquelle. ces brailleurs de rue . Diogène. Sophocle ou Xénophon après ses trois alertes cardiaques. cette faiblesse ne leur vient pas du dehors . C ’est qu’il était profondément généreux. celle-là même qui a en partie inspiré la Renaissance des peuples d’Occident et qui continue encore d’inspirer la pensée universelle. En découvrant Platon. De même. va t ’instruire. de cette générosité totale et sincère qui. d 'être humain. les mettre au service de quelque ambition égoïste . En clair. Quant à l’ethnonyme. ce sont leurs pratiques éducatives telles qu’ils les ont subies et telles qu’ils les reproduisent avec leurs enfants. tout simplement. Au demeurant. C ’est d’une mutation radicale qu’il s’agit. Et cette expérience de régénération. comment peuvent-ils récupérer cette raison qu’ils ont perdue. mais aussi. eux. De la même façon.. il voulait les partager avec les siens. Les hellénistes (Jean-Pierre Vernant. Et. mon frère revivait. Ils ne font preuve d’aucune originalité en réalité. Car leurs problèmes les plus sérieux ne tiennent pas au fait qu’« on » leur interdit d ’être des « Imaziyen». est le propre de tous les extrémismes). toutes les sociétés actuelles. ils ne la doivent qu’à eux-mêmes. ou encore. et qu’ils les résolvent. ils ne font que réagir. à nos engagements.130 131 monde contemporain. propice aux revendications ethniques aux quatre coins du monde. Donc. ce sont eux-mêmes qui les créent en même temps qu’ils en souffrent. aux incidences de la modernité uniformisante qui affecte. ils l’ont égarée dans les méandres de leur longue et douloureuse histoire. Grand-frère la jugeait assez stupide finalement : « Brisés. on le sait. Et pendant qu’ils y seront. C ’est qu’il ne distinguait pas ses intérêts propres du progrès collectif. tout le monde le sait ou peut le savoir : c ’est dans l’histoire écrite. vous serez sur la bonne voie. il expliquait. dans ce cas. c ’est là une donnée irrécusable : ne leur suffit-elle donc pas ? Ou bien alors. Les kabyles ont à faire évoluer leur façon d ’être et de penser et. notamment. mais c ’est là qu’il y a un rayon de lumière. Ce sur quoi ils devraient être inquiets par-dessus tout. comme il les appelait. Comme quoi. Cette raison. m ’a-t-il dit en me tendant l’Ethique de Nicomaque d ’Aristote.

») Le bon sens. celui-là vous enrichira. le berbérisme n tackum ! » (« J'exècre votre berbérisme ! ») Ou encore : « Pendant ce temps. les Algériens ne survivaient que grâce à la semoule que leur envoyaient les Français et les Américains. et il le disait. fell-i a y dessen Uyaley n e k d asdaw-nnsen. À l’époque.. Leur conduite est incohérente. il explosait. mais de distribuer des copies de ses travaux. cela aurait signifié la mort immédiate). Tout affligé.. . tu ne te demandes pas ce que tu vas y gagner. » Il disait encore. il s’en allait digérer sa colère dans sa solitude retrouvée. S’il ne s’agissait que de gagner ta vie.. tu peux faire n ’importe quel métier. a leqbayel ! » (« Qui vous ôtera la vanité et le mensonge. (Et ils rient. il cessa non de travailler (dans sa situation. yiw e n a y d udem-is J-fidef zeddigen am lekwfen. . iyna-kwen. il trouvait encore la force de crier : « Leqraya ! L'instruction ! La quête de la connaissance. D ’ailleurs. volait dans les plumes de qui. Le pain est le même pour tout le monde. nos intellectuels spéculent sur du vent. quand cette œuvre et toi n’en font qu’un. il finit par se retirer . en plus Au lieu de réfléchir un peu De s ’entendre Dans l'espoir que les choses s'améliorent Ils sont capables s'ils le veulent Je leur ai dit. ils s'en moquent Et me regardent comme un ennemi. » (« Comme qui danse pour un aveugle. Cependant. il voyait que la majorité choisissait la mythologie amaziyiste et ses chimères. Espérait-il une période plus propice. Lorsque les circonstances l’y obligeaient. $abfra y a R ebbi çaijlja ! » (« Pendant ce temps.. cela aussi formait son caractère. il continuait pourtant de tonitruer en présence de certains visiteurs : « Nous vous disons “voici la voie !” mais vous ne voulez pas la voir. Ça sert à montrer le chemin aux autres. il est possible qu’ils aient été drogués. ni titre ni siège ni tribune ni appui officiel ? Du lit d’hôpital où il dépérissait de jour en jour. il y en a qui les écoutent. lui qui n ’avait aucun statut. ce n ’est pas un diplôme. En plus. Us ont peut-être mangé quelque chose. Oh ! Comme il en voulait à ces élites pontifiantes qui prennent les vessies pour des lanternes ! Tandis que le moindre mouvement devenait pour lui de plus en plus difficile. Donc. le pragmatisme. crachait son dégoût. Tel était mon frère. comme il le faisait jusqu’alors. penser autrement. Yema ¡¡an agad i sen-igan ccan.132 133 entier à une œuvre. à quoi bon perdre son temps à enregistrer des cassettes de textes. quel que soit le grade de chacun. Pourquoi refusez-vous de comprendre ? Quand cesserez-vous de berner le peuple avec le berbérisme ? Il n’y a rien. comprendre enfin ! Ceux nés dans les années quarante ne réfléchissent pas à ce qu’ils font. non sans une pointe d’humour : « Puissent-ils guérir ! Puissent-ils changer. si personne ne les écoute et ne les apprécie à leur juste valeur ? Il prêchait dans le désert. se prévalait de son amaziyité de façade. Pourquoi dites-vous qu’il y a quelque chose là où il n ’y a rien ? Pourquoi mentez-vous aux gens quand ils attendent de vous la vérité ? C ’est de la trahison ! Vous êtes des traîtres ! » Et aussi : « Win ara wen-ikksen z z u x akw d lekdeb. » Comme il était remonté contre les moutons de Panurge qui suivent aveuglément ces « intellectuels zaeemma tik » (« les soi-disant intellectuels ») ! Et il ne le cachait pas.. Hélas ! ») Et peut-être même avant : Yema dessen Nniqal ad xem m en citub A d msefhamen gar-asen A m m a r ad beddlen leryuh Zemren m a yehwa-yasen Nniy-asen. il le disait haut et fort : « Inaal. le souci de la cohérence et de l’efficacité dans les actes les plus ordinaires. une génération moins hypnotisée par Vam aziyism el Cela se peut bien. Après quoi. pour justifier la rétention de son travail : « A m win icettben i uderyal. en sa présence. les intellectuels nney la tfektilin açlu. Ce n ’est pas fait pour avoir une fiche de paie et se pavaner. c ’est fait pour dessiller leurs yeux. Kabyles ! ») C ’est qu’il était hanté par la vérité : A y e n byiy.) Combien l’entendaient. réellement. Dès 1980.

sehheq-it : ulac ddaswessu .) Ce n’est ni par nihilisme ni par négativisme que mon frère répétait : « Il n’y a rien ! Nous n’avons rien ! Nous n’avons aucune raison de nous réjouir ! » Il reconnaissait cet état de fait : les élites kabyles occupées à piler de l’eau dans un mortier depuis des décennies . l’obligation à laquelle tu es tenu d’afficher des attitudes hautaines. ils créent eux-mêmes la réalité qu’ils dénoncent. vos pires « ennemis » s’y prendraient-ils autrement pour vous nuire ? Quoi qu’il en soit. simultanément. sans lequel tu ne peux pas vivre. L’autre. la culture kabyle en panne . ad ig R ebbi ¡¡awil ! [Etre la cible d ’un Kabyle ou d ’un Arabe. mais je n’en rougis pas). la langue kabyle en involution depuis des générations. selon laquelle les responsables de leurs problèmes. voici une des conclusions de Muljend-u-Yeljya.. Mais la vérité est bannie Les gens la redoutent. Je serais tentée de dire qu’en pensant de la sorte. plus sensée. Ah ! Que n’a-t-il pas été un rien égoïste ! Malgré tout. notamment. ce sont les « autres ». mais bonne à dire comme toutes les vérités qui se respectent : les Kabyles sont les premiers responsables de leurs maux . leurs contradictions au plan de leur savoir comme à celui de leur morale. le plus authentique. cynique et odieux. Il travaillait d’arrache-pied. sans citer tes nombreux préjugés. leurs causes principales sont en eux-mêmes. plus féconde. Il s’agit de produire.. ta jalousie incurable. C ’est un effort concret sur le terrain de la langue. le plus déplorable qui soit : ce qui écarte les Kabyles d’une vision précise de leur situation. Muljend-u-Yeljya ne s’opposait pas à l’idée d ’interroger l’histoire (et non de s’y réfugier) pour mieux comprendre le présent. si tu veux ! ») Il s’agit donc de semer dans et par la langue telle qu’elle est. de quels « Arabes » s’agit-il ? Quels sont les indices de cette culture kabyle prétendue « supérieure » à celle des « Arabes » ? Où sont ses productions par lesquelles elle collabore à la Culture universelle ? (Mon frère disait : « le couscous. avec lequel tu as du mal à vivre. simple. il récusait la thèse courante chez les Kabyles. dans la bouche de la . en mettant à profit tous ses particularismes régionaux. toujours. C ’est que Yemma était pleinement. Kabyles. n’est-ce pas ?). (Ce que j e désire n 'a qu ’un visage C ’est la vérité immaculée comme le linceul. participe en grande partie de leur tribalisme délétère. une voie plus concrète. exhortant ses interlocuteurs au travail : « Taqbaylit akw d lbup eaddi ma tebyid af-fxedm e^ ! » (« La langue kabyle est en friche. il mettait au travail la langue ancestrale telle qu’elle fonctionne au quotidien. lui . voilà tout ce que les Kabyles ont su apporter à l’humanité ! ») On dirait même que les problèmes des Kabyles se compliquent de plus en plus. il ne renonçait pas au travail de fond qui s’imposait à lui. de te montrer présomptueux. d’une des dispositions mentales les plus révélatrices de leur culture tribale : se sentir persécuté par l ’autre vécu dans une proximité insupportable. ce qui déforme leur perception de la réalité. racistes et autres. par exemple : ton mépris pour celui qui ne te domine pas ou qui te ressemble (Aberkan uqerru. leurs dérives. dans le vrai de sa culture. [Le Kabyle ou l ’ A rabe. aussi concret que l’était celui des aïeux qui s’exténuaient sur leurs lopins de terre pour en extraire leur pitance quotidienne. Cette réalité semble relever d ’une croyance collective. en exploitant tous ses détours. dramatiquement. d ’enrichir un contenu culturel et. leurs réponses également. d’une illusion commune à laquelle ils adhèrent sous l’effet. leurs incohérences. leurs entraves intérieures qui brident leurs capacités créatives. grecs et autres. Entre nous. il y a une leçon à tirer. du fait de leur mode d’être et de penser tribal qui tend à se perpétuer surtout par l’exacerbation de ses aspects les plus débilitants. Certains d'entre eux ne poussent-ils pas le ridicule jusqu’à se vanter d’être « plus civilisés que les “Arabes” » ? Soit dit en passant. Va travailler. Voilà une des raisons qui l’ont conduit à modifier sa vision sur le « problème » de la culture kabyle et à s’engager dans une autre voie . le plaisir que tu prends à donner du fil à retordre à ton voisin. pour ne pas perdre la face. Dieu y pourvoie !] Curieux proverbes. qui peut s’adresser à tous. Dans cette perspective. Win itbas uberkan uqerru. d’inventer de la matière palpable. C ’est donc ainsi : de notre malheur familial dont je n’hésite plus à parler (j’en pleure. désagréable peut-être. la langue et la pensée de ceux qui la portent. écrabouille-le : ce n ’est pas un péché] .134 135 Maena tidef iyba yisem -is J(agwaden-f yemdanen. Et aussi. Toutefois. plus pondérée ! Il souffrait. cherchant la meilleure méthode pour communiquer une des idées qui lui importait particulièrement : la nécessité pour les Kabyles d’affronter leurs travers. Tels ceux-ci. ou la ruse infâme dont tu te sers pour te sortir d ’affaire aux dépens d ’autrui. il enrageait de son incapacité à intéresser les siens par sa démarche réflexive inspirée par les grands penseurs. ce qu’il disait explicitement.

la langue maternelle (et non le 137 berbérisme !) qui leur permet vraiment. il a bien voulu me parler et m êm e. dans quelle disposition il était. inscrite dans la langue qui les habite et qu’ils habitent. Cela admis. Aussi. passer comme les jours. il m ’a demandé ce que je pensais des Kabytchous. et plus généralement. ils la portent en eux-mêmes. selon ses ressources propres et sa situation dans le cadre de l’Etat national dont il fait partie. la question est celle-ci : jusqu’à quand se conduiront-ils comme ce paysan qui cherchait son âne alors qu’il était dessus ? Veulent-ils recouvrer leur identité culturelle « authentique » ? Elle est là. de sérénité. il avait de plus en plus de mal à se rappeler ce qui s’était passé la veille. les jours suivants.. Peut-être sommes-nous fatigués. comment cette langue n ’auraitelle pas toute leur confiance ? C ’est elle. Et chacun d ’eux la mène avec plus ou moins de bonheur. un passage obligé pour tous ces peuples. de tous les groupes qui ont été. Et si ce qu’ils sont leur déplaît. ») Evidemment. S’agissant des Kabyles. sans ambages : la quête identitaire est une des préoccupations majeures des peuples hier colonisés. bien des peuples actuels. m ’écouter ! Il m ’a appris certaines choses qui l’avaient blessé dans sa vie privée. Pour qu’enfin notre histoire puisse couler comme l’eau. Je m ’en rapportais à l’espoir de le voir se rétablir. dans leur tentative de surmonter leurs traumatismes historiques. quels étaient mes rapports avec eux. leur ardeur à la pratiquer avec passion et intelligence. C ’est d ’ailleurs là. de notre mère surtout. dont il découvrait peu à peu les subtilités régionales et les potentialités inexploitées à tous les niveaux. leur langue est aussi leur première et dernière chance de conserver leur identité culturelle sans s’enfermer dans une vision ethniciste. culturelle et sociale de ceux qui l’expriment . l’histoire. nous ne la connaissons pas. la langue telle qu’il la parlait lui-même. Il connaissait ceux d ’ici. précisément : Ur ffeawad ara i yeysan tibbw it! (Ne recuis pas les os !) Tout bien pesé. dans leurs défauts comme dans leurs qualités. dans leurs échecs comme dans leurs réussites. et comment je voyais la question de la culture. Elle est. Nous faisions connaissance enfin ! Pourtant. la masse des petites gens qu’il regardait comme des proches parents . Ensuite. la langue usuelle vibrante des heurs et malheurs des gens ordinaires . qu’ils le veuillent ou non. les citoyens d ’un pays participant du monde et de son humanité diverse. comme la vie. c ’est-à-dire en eux-mêmes . toute Y authenticité qu’il défendait : cette expérience de vie révélée à travers la langue vivante. et aussi. comment l’aborder. Mais aussi. à différents degrés. Ahaat nasya. Et c ’est peu dire qu’il les connaissait. D nekw ni ur nezm ir ara i yiman-nney. à mon sens. l’état d ’une langue reflète la condition intellectuelle. ces Kabyles qui n’ont d ’autre prétention que celle de durer tels qu’ils sont. les Kabyles sont le produit d ’une hybridation linguistique et culturelle multiple. Il répétait à qui voulait l’entendre : « MaCCi t-taqbaylit ur nezm ir ara iyim an-is.136 majorité. cette langue. tout comme le rêve permet à chacun de retrouver son enfance. Je me promettais que je trouverais alors le moyen de discuter avec lui pour débrouiller notre sac de nœuds et liquider ce qui nous déchirait. à travers les fantasmes débridés de leurs puristes entêtés. il connaissait ceux de là-bas. 11 a évoqué chacun de nos frères par le surnom qu’il lui donnait autrefois. » (« Ce n ’est pas la langue kabyle qui est déficiente. d ’éprouver leur continuité culturelle tout en restant ouverts au monde actuel et à ses évolutions inéluctables. c ’est nous qui sommes incompétents. dans ce miroir aux alouettes que leur tendent. . De sorte que je ne savais jam ais à quoi m ’attendre avec lui. à la transmettre pour elle-même et non pour s’opposer à une autre.tous ces hommes et ces femmes vrais dans leurs souffrances comme dans leurs joies. les Imaziyen d ’il y a deux mille ans ? C ’est peut-être le lieu d ’invoquer la sagesse de ces ancêtres. dans leurs mesquinéries comme dans leurs grandeurs. * Ce soir-là. n’est-il pas plus pertinent d’essayer de l’améliorer plutôt que de se mirer. peut-être pour la première fois. de s’emporter encore.. tel Narcisse dans ses eaux originelles. de se relier à leurs origines. la recréent et l’enrichissent en intégrant de nouvelles réalités . sa force. Enfin. le passé étant inchangeable par nature. comme les saisons. surtout en les observant . Comme. ou alors. les immigrés. la façon dont ils la maîtrisent. sa vitalité. en chaque instant. comme s’il vivait parmi eux. cela ne l’a pas empêché. en les fréquentant un peu. de reprendre ses lancinants « ta mère-là ! » qui me déroutaient. c ’est-à-dire les héritiers d ’une tradition orale qu’il leur appartient d ’enrichir et de prolonger par l’écriture. J ’avais perçu son sentiment de culpabilité à l’égard de nos parents. happés par la modernité conquérante mise en branle en Europe depuis cinq siècles.. cette quête. donc. là aussi. les Kabyles ont à devenir ce qu'ils sont. psychologique. le dirai-je à mon tour. ney taqbaylit agi ur [-nessin ara. Cette langue.. Grand-frère semblait apaisé par ma réponse.

il faut trancher dans le vif.. le cousin de Mokrane. Et. lui aussi. afrerref. la possibilité donnée à chacun de rompre un instant son exil en parlant du pays quitté. d ’exposer ses problèmes ou de soumettre ses projets personnels à l’avis de tous. Alors. au-delà du travail littéraire. Grand-frère les considérait comme une « thérapie de groupe ». Dans un sens. était en lui depuis toujours. Il faut sectionner. cela veut dire tailler.. d ’une voix vigoureuse et envoûtante).. Koukou et Saïd lui ont chanté les quelques couplets qu’ils connaissaient. les réunions étaient avant tout des rencontres et des retrouvailles amicales. Mokrane. je rêvais une seconde chance. c ’est juste... Ce monde.) La maison résonne maintenant des dikr.. disait : «R adiothérapie.. il est parvenu à le rompre. ne disait-il pas qu’il lui avait été infligé.politiques ou autres -. ce dernier lien avec un monde pour lui de plus en plus invivable.138 J’espérais. 16 (Nous endurons. toute tournée vers luimême. Nefbibb/. Yemma aimait les entendre. il les a réclamés. en fait. en cette veillée funèbre. Car. mendiés autour de lui. mon frère ne pouvait cacher ses larmes : Lefhama win um i f-yefka Teyleb lyella U ryetfili d igellil Bab-is y e b b w i lbayakka Yebead i tlufa Uridenneb ur ¡{Iieyyil . Grand-frère les recherchait. Dans sa chambre d ’hôpital même.. C ’est dire l’importance qu’il leur accordait. mais aussi. Thérapie. Dans l’atelier. une grande partie de la soirée était parfois occupée par ces chants. l’on chantait dans l’atelier. endurons Survivant de mauvais gré. peut-être dès l’aube de sa vie. Oui. un espace de réflexions et de discussions autour de thèmes divers . neqqar m azal Aql-ay nedder tamara. ces chants religieux d ’évocation et d ’édification qui me bouleversent toujours. Tandis que lui. il mimait l’opération. » Et. plus conscient des approches de la mort. Ces séances consacrées à la controverse et à l’expression libre. de la main qui lui obéissait encore. Sa violence. à voix basse. à ce morceau par exemple (le même qu’entonne. Certains soirs donc.

* (La sagesse. il était profondément croyant. une phrase qui les faisait sourire parce qu’il la disait à la manière d ’une femme. quelqu’un ajoutait en riant : « Alors. Et. le passé et le présent. à qui II la donne Prime la richesse Qui l ’a reçue ne connaît point la pauvreté Il est béni pour toujours Il se tient loin des malheurs Ne pèche ni ne complote Ce n ’est pas comme le frivole Sans fo i ni dignité Toujours sa vie sera déséquilibrée. elle disait son impuissance devant certains événements.. que désirer de plus ? Tu ne peux pas être en de meilleures mains ! » Lui se taisait. il essayait de trouver une issue à une existence qui tendait de plus en plus à l’impasse. j e prenais cela pour un simple mot M ulj-u. cette phrase qui était une des expressions favorites de Yemma.. elle n’avait aucun pouvoir de décision. Pour moi.) D’un côté.Yefrya.Aql-ay deg uñís n R eppw i ! (Nous sommes entre les mains de Dieu /) » Parfois. par moments. Elle portait Les deux chœurs de lexwan vont se relayer des heures durant pour remplir cette nuit de leurs voix puissantes. si communicative. Mort Gens. la vie et la m ort. C ’est. sur l’essentiel. sa conviction que sa vie ne lui appartenait pas et que. c’était une réplique banale de la part de mon frère . Comme Yemma. somme toute. Tusid-d a Im ut s lasjel rile y a m edden d awal kan Mufr-u. et à laquelle elle s’en remettait tout entière. Tu es le Compagnon Remplis d ’appréhensions. Elle témoignait ainsi de la Force qui l’habitait... leur donnant une hauteur d ’où ils finissent par transcender leur propre existence.) . elle n’était ni banale ni drôle. il semblait tout imprégné de cette piété naïve. sous cet angle aussi. composante évidente et. Puisqu’il n’y a qu’un Ciel qui relie tout. . assez familière. Pour les visiteurs.. Par ces mots. aucune forme établie. pris au sérieux. je l’ai dit. Il faisait rire surtout. « Comment vas-tu. en prononçant « R eppw i» au lieu de « g e b b i» . elle parvenait à se libérer de ses voix intérieures. en partie au moins. L ’Espérance vivante. qui ne se laissait enfermer dans aucun cadre. Muh ? lui demandait-on quand il pouvait encore parler. son terme est arrivé Les anges ont apprêté la place Nos cœurs se nourrissent de souffrance Engorgés. C ’était sa façon de laisser la porte ouverte à l’espérance à laquelle elle tenait de toute son âme martyrisée. telle était Yemma quand.140 MaCCi am win tebbwi lhawa La ddin la lljepna A k k en isabba ad as-tm il. de l’autre. les êtres et leurs jours. 141 cette Foi qui grandit les êtres en eux-mêmes.. la tombe se ferm e Nous laissons parents et amis. il n’a pas vraiment été entendu.Yefrya yebbwetj-as lajel Lm ulukheggan aha amkan Tasa d wul tay y e f inijel A r daxel qebren rkan A R ebbikeC dim w ennes Demn-ay aql-ay deg yeblan I uçekka ni 'ara yay-yefrbes Negga leljbab dimawlan. pendant qu’au fond de lui-même. mon frère lui ressemblait visiblement. puisqu’elle passait par notre langue maternelle et s’appuyait sur nos croyances traditionnelles. (En hâte tu es venue. Mais. putréfiés en dedans Dieu. nous comptons sur Toi Quand sur nous. le haut et le bas. sur ce plan non plus. il ne croyait en rien qu’au travail concret . ce que masquait le semblant d’humour par lequel il exprimait la composante spirituelle de sa personnalité .

elle continuait de savoir. et elle est vivante. les défunts pleurent. non ? » Ces mots m ’ont calmée. avait rempli la chambre. à la pitié absolue. de paix. À dire vrai.. Demain. amplifient mon sentiment d ’humilité à l’égard de la vie. Je reproduisis la façon dont ses paupières s'étaient abaissées comme le rideau sur une scène de théâtre. eux aussi. Elle ne me fait plus mal. l’indescriptible absence. j ’aurais agi comme elle l’avait fait avec nous deux au sujet de notre père : je ne lui aurais rien dit. ce sont celles d’une souffrance harmonisée et acceptée comme une grâce du Ciel. Sinon. une longue phrase en kabyle. vais-je dire ça à Yemma ? » Tout à coup. je décèle la mesure juste de ma langue maternelle. Yemma savait. Ils sont la condition humaine versifiée. savent ce que nous ignorons. Mieux. Je la prends par tout mon corps et la range dans un coin de mon cœur comme une précieuse révélation. et leurs chagrins sont plus désespérants que les nôtres. maintenant. je les avale note après note. Il vint s’asseoir sur un petit banc. Mais elle savait. Elle savait depuis longtemps. Je mimai tous ses gestes. et cette connaissance les ouvre à la pleine sensibilité.. elle devait être là et consentir enfin à rompre le cordon. belle et sacrée. l’effroyable vide qui. mon esprit. simples et vrais. Je répétai les « Ah !. Je pris les mains de mon père : « Père. J ’attendais avec Yemma que mon père vînt pour l’informer. Mais moi. jamais ! Pas même dans un rêve ! Cet après-midi-là. Je voulais prendre le métro pour rentrer chez moi. mais je me suis égarée. le monde tout entier. puisque c’était elle qui tenait les fils . je revoyais mon père dans ce rêve qui était aussi clair qu’une image sur un écran. Vous ne voulez rien me dire. puisqu’elle était là. me réconcilient avec le monde. mais je me disais que c ’était Yemma qui devait être là. devant moi. sur un petit banc.. » Ensuite. après que le jeune interne de garde m ’eut expliqué que mon frère venait « d’attraper une vraie vacherie » et qu’il n’avait « plus que six mois à vivre ». hébétée. mais elle est déjà morte. dont il ne me reste que ces mots. Enfin. elle avait répété. elle . J’étais sans mot. Ils pleurent à ma place. je ne sais plus. Les larmes qui coulent maintenant sur mes joues.. son long regard plein de vie. Il était malade et personne ne lui avait rien dit à propos de Grand-frère. l’ignorance et l’oubli nous protègent.142 143 En écoutant ces chants sublimes. * . Elle ne me domine plus. elle. Grand-frère Abdellah est mort. Eux.. nous cherchons à savoir. Il y a son œuvre. je m ’éprouve à l’échelle infiniment modeste de ceux qui la parlent et la nourrissent. » qui avaient brusquement cessé pendant que je lui parlais et lui caressais le visage de ma main mouillée. à côté de Yemma assise. Les défunts pleurent-ils ? Un rêve fait quelques semaines après la disparition de Grand-frère m ’a répondu : oui. le cœur engourdi. Yemma devait être présente : ne Pétait-elle pas de toute façon ? Donc. fébrilement. assommée. comment aurais-je pu le lui dire ? Non. elle se confond avec leur matière toute faite de compassion. dans leur profondeur insondable. se tenant de l’autre côté. je rapportai le terrible silence. Je les bois mot après mot. il n’est pas mort entièrement. je n ’avais pas une grande photo de lui. Je vois le monde illuminé d ’un éclat nouveau. me demandant à voix haute : « Oh mon Dieu ! Comment. J ’ai erré des heures. elle savait par elle-même. comme si mon frère en personne était apparu là. les jam bes flageolantes. elle aussi. dans leur résonance tragique. Dans leur mélodie unique. à libérer son premier fils. je me mis à lui raconter comment Grand-frère avait rendu l’âme. Et leurs larmes. je sens ma douleur se transformer. une émotion pure.. Aurait-elle été encore de ce monde. ce que. ils m ’ont soulagée ! C ’était comme si la mort annoncée de Grand-frère était dans un sens plus supportable que le fait d’avoir à l’apprendre à Yemma. Pendant des mois. harcelant ses fils autour d ’elle : « Il est arrivé quelque chose à votre frère en France. » Mon père fit une grimace de douleur et des larmes coulèrent sur ses joues. décrivis la façon dont il avait ouvert les yeux. j'aim ais à le croire. présente à tout moment dans la chambre de l’hôpital. Je la ressens comme une émotion . je ne serai plus la même. Par eux. 1 1 se leva et prononça. je me suis figée. Ils me rassérènent. très longtemps. je revoyais mes parents.. l’esprit confus. et sa voix m ’a crié : « Q u’est-ce qu’il y a encore ! Ta mère-là. Tandis que nous. en français : « Ça ne fait rien. Ah !. je suis sortie vite de l’hôpital. Et ils sont inconsolables. ils nous entourent d'une insensibilité qui nous permet d’aller à la rencontre de nos jours. et mon âme s’apaise peu à peu. cette douleur. je le sais. Dans ce rêve. Il ne savait pas encore. soudain. sur un ton grave. J’aurais pu demander à Mouloud ou à Hamid de m ’en apporter une. tu sais. cette douleur.. Ma douleur vibre à leur rythme . celui qu’elle semblait avoir ligoté toute sa vie par sa souffrance. » Et alors qu’elle n’était plus. Ah !. ces chants graves et ardents. Quant à mon père.

» .. Abdenour m ’a dit d ’aller m ’asseoir et il a fermé la porte derrière lui.' Tu en auras besoin. J ’étais seule.. en me disant : « Prends-le. et qui m ’avaient accompagnée jusqu’à l’âge adulte ? Comment n ’avais-je pas pensé à effectuer le geste primordial ? En me soumettant à la Loi par la formulation explicite de la profession de foi. c’est tout. peut-être même avant .. j ’ai repris mon récit : « J ’étais en train de lui essuyer le visage avec de l’eau.. je ne peux pas. depuis les commencements. où elle revêtait le visage de cette mère émouvante. tout bas : « Je ne peux pas avancer. » J ’étais rassurée. Peu de temps après. Comme ça au moins. comment expliquer ? Expliquer quoi ? Crois-le si tu veux. De l’eau.. à travers nos croyances et nos rites traditionnels. » Je l’ai remercié. Avant de se tourner vers moi. Tu sais. Y em m a. Il a reparu quelques minutes plus tard. des instants privilégiés où elle semblait résister aux assauts de ses infatigables « ennemis ». je me serais obligée à admettre l’inadmissible. c ’est parfait! Tu vois. il s’est essuyé les yeux.144 Quand cela s’est produit ce soir-là. il est mort. » Je ne voyais pas l’intérêt d ’en parler. Grand-frère-là. de l’autre la « bonne façon » d ’agir. ma fille. à l’instant. et je me suis mise à trembler comme avant. » Je lui ai emboîté le pas. une espèce d’intrigue inextricable qui se poursuivait fatalement. Abdenour est arrivé. je n’avais jamais pu dire : « Je t ’aime ». Abdenour m ’a interrompue : « Lui as-tu au moins récité la profession de foi ? » Je suis restée toute pantoise. C ’était des moments que j ’appréciais. Alors que je commençais à lui raconter comment la chose était arrivée. mes pensées. Cela avait intrigué plus d ’un. C ’est comme si tu lui avais récité la profession de foi. mes jam bes se sont bloquées. s’il te plaît. pourtant. Sans consistance ni sol sous mes pieds. j ’ai répété. Abdenour s’est levé : « Il n’est pas trop tard. C ’est qu’il y avait la mort d ’un côté. elle ne vient pas du robinet . » Je me suis sentie comme prise en faute. La mort avait tout figé. » Je l’avais pris surtout parce qu’il venait d’elle. cela ne concernait que Grandfrère et moi. à travers ses prières quotidiennes que je suivais avec une grande attention. Oui. . qu’est-ce qu’il y a dans cette bouteille ? . Mais au moment de franchir le seuil de la chambre.Oui. Une seule fois. puis. Qui aurait compris ? Il aurait fallu raconter l’histoire à partir du début (et quel début ? Le savais-je moi-même ?). ce flacon. Alors. j ’ai appelé Abdenour : « Abdenour. ce flacon que je me dépêchais de dissimuler dans mon sac lorsqu’un visiteur me surprenait à passer ma main" mouillée sur le visage et sur la tête de mon frère. comme il avait son portable. Viens. J ’ai balbutié : « Quoi ? La profession de foi. de plus abstrait. Yemma chérie par-delà la mort. et même. Ça ne m ’est même pas venu à l’esprit. J ’éprouvais une sorte de satisfaction à constater qu’en me laissant mener par ma sensibilité. expliquer qu’il ne s’agissait pas de la simple croyance aux vertus d ’une eau sur laquelle un ccix avait prié et crachoté des années auparavant. je lui ai demandé d ’appeler quelques personnes. c ’est fait. sinon à ce que tu as toujours connu et que tu portes en toi ? J’avais toujours aspiré à la spiritualité du monde par l’intercession de Yemma. Yemma me l’avait donné. au bord du néant. Téléphone à Mouloud.. elle vient d ’un voyant-guérisseur que Yemma avait l’habitude de consulter. tout à fait sûr ! C ’est aussi un geste de foi. . Il s’agissait d’autre chose. je n ’ai rien fait de tel. qui se tramait depuis longtemps. à deux pas de la chambre d ’où sourdait maintenant le mystère absolu.De l’eau bénite! Eh bien. « Voilà. quelque chose de plus « grave ».Ah bon ? Tu en es sûr ? . je n’ai pas pu me retenir de le lui dire au téléphone : « Tu me manques.Rien. Etait-ce donc pour cela aussi que je tenais à ce que Yemma fut « présente » ? Quand la mort te surprend en exil. vers qui peux-tu te tourner pour lui demander ce qu’il convient de faire ? Qui peux-tu appeler à ton secours ? À quoi peux-tu recourir.. Ensuite. » Je ne me sentais pas la force de l’annoncer moi-même à m es frères au pays. mes mouvements.. et l’on m ’avait parfois demandé : « Dis.. Avais-je complètement oublié les rites dans lesquels je suis née. Oh non. j ’avais fait les « bons» gestes avec Grand-frère... nous allons la lui réciter tout de suite. ce n ’est pas de l’eau ordinaire. tu as fait exactement ce qu’il fallait faire. il est en paix avec son Créateur. et si vaillante par ailleurs ! * Il contenait donc de « l’eau bénite ». à qui.. le monde tout autour. Il m ’a trouvée assise dans le hall. Je m ’étais posée là sans savoir que faire d’autre.

J’étais rentrée tout abattue ce soir-là. » Jusqu’à ce soir-là. l’infime mouvement qui pouvait me laisser croire à une amélioration de son état. » . une volonté impérieuse qui me poussait à prolonger un fil tissé à travers des générations. de pouvoir insérer les événements dans un ordre donné. » m ’avait dit Yemma. c’est en ne demeurant pas immobile et en ne luttant pas que j ’ai traversé le fleuve. C ’est vrai.Sans rester à ne rien faire. déracinent les arbres séculaires. Ou alors. Yemma le faisait.. ses peurs et ses angoisses. n’est-ce pas.. Ainsi. portée. mais une souffrance consentie comme un accès ouvert à une plus grande compréhension. je me suis mise à invoquer les saints tutélaires du pays kabyle. ce flacon.146 À sa réaction. Ccerfa n Jeddi Behlul.. Alors. Au comble de mon désarroi. Je l’avais toujours posé bien en vue. ô seigneur ? . toutes ses pensées. et quand je me suis débattu. dans un large pot à la forme rectangulaire et muni de barres en métal blanc. par exemple -. un peu comme si j ’avais traversé une rivière à gué . J’avais oublié notre culture et ses pudeurs si subtiles. tu en auras besoin. En fait. Pardonne-moi si je me trompe. ceux-là. Oui. L ’expérience restait douloureuse. surtout. offerte depuis toujours. à leur propre réalité. toujours dans le rêve. ami. j ’ai traversé le fleuve. je pensais : « Mais qui sontils. alors qu’en réalité. en rentrant chez moi. Ce que je vivais me semblait cohérent. j ’avais songé à le soigner en l’aspergeant d ’un certain produit. et cela m ’apaisait au lieu de m ’effrayer. les choses que tu vis sans le savoir. je me suis sentie ridicule à lui dire de telles balivernes. La douleur elle-même devenait différente : ce n ’était plus un châtiment. C ’était comme si le voyantguérisseur qui l’avait donné à Yemma me faisait signe. j ’ai coulé. au cœur d’un hiver sans fin. serein même. « Prends-le. de ne rien penser par moimême en réalité. tu rêvais au printemps ! J’ai fini par admettre que je me forçais à entretenir l’espoir. qui gonflent en hiver. une de ces rivières du pays kabyle. de cette sérénité que l’on atteint quand nos actes s’harmonisent avec ce qui nous inspire en notre âme. corps et âmes. Comment l’idée m ’était-elle venue ? Les médecins en étaient maintenant à parler de « phase terminale ». répond le maître bouddhiste. c ’était cette possibilité. elle te révèle. il n ’y avait plus aucun espoir. comme ça. . d ’un voile qui n ’est pas fait pour la dissimuler. sur une étagère. cette eau vient d’un ccix.. de but en blanc. mais pour en préserver la valeur. mais auxquels je tiens : ils m ’aident à me rappeler d’où je viens quand je ne sais plus où je vais. J’avais pris ce flacon comme je prenais tous les mots de Yemma. dans son langage à elle .. Je ne sais que faire d’autre. j ’avais rêvé d’une plante verte. la sensibilité. une pensée qui opérait en dehors de moi. mais elle avait désormais acquis une profondeur qui la transfigurait. emportent tout. de le tourner dans tous les sens pour voir s’il ne s’y produisait pas quelque phénomène. Moi. n ’est-ce pas ? Elle est voilée. J ’obéissais à une sorte de nécessité. Il m ’était arrivé de le prendre.. . guidée.. ses espoirs et ses rêves. au juste. * Ce soir-là. et dont les eaux déchaînées inondent le monde. qu’il s’écoule par les êtres pour les conduire à la réalité. à côté de ces objets divers et sans valeur. Le cactus était en piteux état. J ’allais me coucher sans même dîner. lorsque mon regard tomba sur ce flacon. Et elle parle aussi. pour décider que mon frère est à la fin de sa vie ? Que savent-ils vraiment du mystère de la Vie ? Peuvent-ils seulement dire quand la vie commence ? Et comment. tu t ’en souviens ?.. cette âme . L ’âme a ses secrets.. as-tu traversé le fleuve ? demande le disciple. je passais en revue l’image de mon frère pour y déceler l’imperceptible geste. Voilà donc par où je suis passée. ami. Par quoi ? Par qui ? Le plus important dans l’expérience que je vivais avec mon frère. Sauf que la comprendre requiert de la patience. Quelques semaines avant. une sorte de cactus. ami. Grand-frère ?. j ’ai été emporté. Il faut aussi que le temps accomplisse son oeuvre. elle. peuvent-ils savoir quand elle se termine ? » Chaque soir. je lui disais : « Grand-frère. et sans me débattre.Mais comment y es-tu parvenu. Jusqu’à ces jours de désespoir. Seigneur. non plus une injustice. alors. tout racorni et infesté de parasites. je ne sais pas très bien. c ’est que tout est lié du début jusqu’à la fin. Pourquoi aurais-je été effrayée par ce qui se présentait comme une issue inespérée ? Je me sentais soutenue.Lorsque je suis resté à ne rien faire.. voilà comment je me suis conduite : « Comment. j ’avais le sentiment d ’agir au gré des événements.. la nature pure. tu le penses aussi.celui des rêves. Qui sait d ’où vient le mal ? Qui sait d ’où peut venir le remède ? Ce qui est sûr. mais je ne l’avais encore jam ais ouvert. 147 En essuyant le visage de Grand-frère avec l’eau du flacon. Comme si.. je me rendais compte que j ’agissais suivant une logique. à tout moment.

cet ultime regard est tellement expressif. Malha. d ’autres à l’étage. une longue minute. par moments. dans les chambres ou dans les couloirs. Sur mon visage aussi. . ou allongés sur les tapis. Ce regard. Le début d ’une Eternité. tu vas tomber d’épuisement ! » me disent mes cousines. c ’est moi aujourd’hui. Dis un mot. mais qui n ’apparaît toujours pas ! Je me penche par-dessus la rampe qui donne sur le grand salon. je vois.. sa sœur plus âgée.. Saassi. Mais pourquoi suis-je troublée à ce point ? Et qu’est-ce que je vérifie ainsi ?.148 C ’est à ce moment-là que ses paupières se sont soulevées. il s ’arrêtait de respirer. règne maintenant un étrange silence. Tu n ’es pas seul. il a abîmé ses traits fins. ferme mais paisible. Il m ’avait répondu : « Pas le temps. je l’avais invité à manger ou à boire quelque chose. Je reprends ma lente déambulation. Je suis saisie. Cela dure une minute. j ’entends son regard me dire les mêmes paroles.. Dans la maison. Dormir là. Je n’entends plus aucun souffle. d’autres semblent assoupis.. Je ne crois pas à sa mort. Parle. je m ’y plonge dans l’espoir éperdu qu’il me sache vraiment avec lui.. La dernière fois où il était passé chez moi. « Viens te reposer un peu. à cette minute même. si rayonnante de jeunesse. Ses yeux sont animés d ’un regard intense qui rencontre mon propre regard. puis sur celui de Malha. Quoi ? Q u’y a-t-il ?. Mes yeux se fixent sur le visage de ma cousine Saassi. Lamana tebbwecj Bab-is (La chose confiée est rendue à son Propriétaire).. tandis que... il y aura du monde autour de toi. Les femmes se sont regroupées dans le petit salon. fais un geste et je comprendrai. je t ’en prie. Le visage de mon frère à travers la minuscule vitre. Courage ! » En cet instant précis.. Certains bavardent tout bas. pas du tout inquiétant. Le cercueil.. Leur ressemblance me trouble. merci. là. exactement les mêmes.. Mais ce soir-là. et c ’est comme si je sortais d ’un rêve.. Je ne veux pas m ’asseoir. J ’ai l’impression qu’il y met toutes ses forces. Tout à l’heure. et puis. Fais attention. Les derniers jours aussi. Pendant quelques secondes. cette détermination qui s’en dégage !. Et cette puissance. Je t ’écoute. c ’est moi il y a dix-huit ans . assis. comme si je percevais l’urgence de l’instant : « Me voici. Le temps sans vergogne a bien imprimé son empreinte sur le beau visage de M alha ... je ne les ai plus entendus. Je suis toute dans ses yeux.. Les paupières s’abaissent. Je ne peux pas me reposer. les officiants sont partis. A quel moment ? Tout à coup. N ’aie pas peur. le temps est passé. Ses lèvres remuent. 17 Quelle heure est-il ? Deux heures. Grand-frère. la tête sur leurs bras croisés.. avec précipitation.. Je dois m ’en aller. incapable de me poser. Je les dévisage longuement l’une après l’autre comme si je vérifiais quelque chose. » Je m ’efforce de retenir son regard... trois heures du matin ? Les dikr se sont peu à peu éteints. Je suis avec toi. j ’attends que sa respiration reprenne. Quelques visiteurs occupent encore les sièges tout autour du cercueil et le long des murs. ça n ’a pas voulu reprendre. Rien autre que ceci : Saassi. Confusion : pourquoi suis-je ici ? Pourquoi tout ce monde réuni ? Que signifie cette drôle de n u it? Et Yemma que j ’attends. Et ce silence.. hagarde. mais je continue de parler. sans quoi. terni son expression si gaie. c ’est Malha telle que je l’ai connue autrefois.

Va. par son rejet des faux-semblants. comme Guy de Maupassant dans un de ses romans : si mon frère péchait. « Grand-frère. parents. ?! O h ! Saints-gardiens. qui l’entraînait dans une vie cahotante. Toujours rien. Yemma. même quand il ne remplit qu’un coffre de bois. Je remarque les nombreuses lumières. Je pourrai le dire moi aussi. Yemma disait qu’elle était « habitée ». claire et précise . le couloir d ’entrée. tellement rigide qu’aucun de nous. tout en l’enchaînant en luimême. ma fille. retenir cette nuit qui va s’achever pour laisser venir le jour où l’on mettra sous terre mon frère. Toi. par sa droiture. Va t’asseoir. Voilà que l’envie me prend de hurler encore. tout mon être disparaît dans le silence pesant qui a subjugué la maison. il s’était blindé . tant il se montrait insaisissable. préservez-nous ! Donne-moi ce balai. Alors. sortez-le de là.. * 151 Ma tête est vide.. Il ne se passe rien. Grand-frère ! » Et je m ’éloigne. beaucoup voudraient te rendre visite. tu n’as rien d ’autre à faire ! » Malha et ses vieilles croyances magiques. quand. Ils t ’ont choisie. par sa gouaillerie. poussé par quelque chose sur lequel il n ’avait aucune prise. Je crierais simplement : « Venez voir ! Je le savais. Grand-frère aimait l’ordre.. J ’attends tout de même. Personne n ’osait desserrer les dents. ses yeux s’ouvriraient. est-ce bien le moment de balayer. « C ’est donc ainsi. toute cette poussière !. Combien de personnes sont entrées dans la maison ? Le sol carrelé du salon. il ne manque pas de femmes dans la maison pour balayer. par sa vérité tout entière. la simplicité. Je suis comme déçue. vide mon corps.. il s’était enfermé dans une cuirasse d ’autorité tellement dure. Recherche toujours la pureté. il ne se passera rien. frères et sœur. ce n ’est pas à toi de balayer ! D ’ailleurs. Même quand il est réduit à l’état de. ... Elle passe des rires aux larmes et des larmes aux rires avec une . la propreté. ils sont les bienvenus ! M ’as-tu vu renvoyer quelqu’un une seule fois ? » À sa manière. Je descends près du cercueil. Je le verrais bouger la tête. une tristesse figée sur mon cœur qui bat très fort. tout est triste. comme s’il était le cœur de cette maison.. tout bouffi de colère. par son indépendance. Il n ’était ni haut ni large.Tu me prends donc pour un monstre ? m ’a-t-il répondu.. garde ton cœur compatissant. c ’était surtout par ses « qualités abusives ». tellement il avait tendance à dépasser la mesure en toutes choses. assourdissant. tout comme autrefois. Me permets-tu de leur dire qu’ils peuvent venir ? lui ai-je demandé tout au début de son hospitalisation. sa simplicité dans la joie et la douleur.. invincible. Elle a su conserver son innocence. Je veux briser ce silence qui m ’écrase.. ce silence qui l’accompagnait persiste. Elle savait de quoi elle parlait. Ne la crains pas non plus. « Dis. Je demande l’heure : pas loin de cinq heures du matin. Je n ’entends plus que lui. par sa sensibilité. entier. par Dieu ! Il n’était qu’endormi ! Allez. mon cœur déchiré. toujours ce même silence angoissânt qui l’entourait. quelque chose qui le dominait. En réalité. Je lui aurais posé la question tout de go. de poussière apportée par des dizaines de pas. de peur de sortir un mot qui l’irriterait et le ferait partir comme il était venu. les Saintsgardiens sont avec toi.. par sa lucidité. » Malha a suivi les conseils de Yemma. ne méprise pas cette faveur. Si les gens veulent venir. ce n’est vraiment pas sa place ! » Je regarde longuement le visage de mon frère. inflexible et irascible . En sa présence. pourquoi ne pouvions-nous pas te parler normalement ? Pourquoi riais-tu de bon cœur avec les autres et rarement avec nous ? Que t ’avions-nous fait ? » Comme je me leurrais à penser de la sorte ! Il nous inspirait une terreur irrationnelle. dis ? Et même s’il le faut. Comment supporter de la voir sans rien faire ? Je me mets à la recherche d’un balai. Malha. après avoir entendu sa nièce lui raconter ses rêves prémonitoires et d ’autres visions tout aussi surprenantes. La douleur monte en moi comme une fièvre. elle aussi. nous nous tenions tout cois. lorsqu’il revenait à la maison. Je balaie dans tous les recoins jusqu’à ce que Malha se jette sur moi : « Q u e fais-tu là. espèce d ’étourdie. ne pouvait toucher son être véritable. je ne serais pas surprise. d’une tristesse froide. Tout est illuminé. tu n ’es pas seule .150 Ce silence lourd de tout ce qu’il n ’a jam ais pu exprimer. Nos parents eux-mêmes devenaient muets. où mettait-il toutes ces montagnes de choses tues ? Ce silence retentissant.. par sa modestie. mais j ’attendais qu’il fut en état de m ’entendre. tes mains ouvertes. Il était dans l’excès par son intelligence. impénétrable. elle lui disait d’une voix grave : « Il n’y a de dieu. Il était habité. Pourquoi nous terrorisait-il ? Je voulais le lui demander. il était pourtant une espèce de « monstre »... sa candeur aussi troublante qu’agréable. tout est recouvert de terre. mais lui-même n’y était pour rien au fond.

Les Kabytchous feront la fête. * Pendant la guerre. * Je n ’ai pas vu le jour poindre. ces trois êtres portent toute la profondeur de la culture kabyle . Je ne l’ai pas vu longtemps. cet enfant. Je me retiens de lui répondre : « Sommes-nous obligés ? » L ’heure est venue de monter à At-Rbah. à leur contact chaleureux. dont l’existence n ’a duré que le temps d ’être étranglé par le cordon qui l’avait nourri neuf mois durant ?. je me sens consolée. à leurs chants pleins de ferveur. Je me suis toujours demandé d ’où elle tirait sa foi infinie. ils incarnent son essence riche de toutes les possibilités. la vie n’est peut-être pas finie pour moi. à leurs voix prenantes. Je me répète avec une étrange satisfaction : « Y ehya. de pousser un youyou. au lieu de s’effondrer. j ’aperçois un de mes frères. lui et moi. comment elle arrivait à être si sérieuse et si spontanée tout à la fois. j ’espère encore. un de ces liens évidents que je ne voyais pas avant.cette vieille femme que vous appeliez “Mamma Laali” . avivent ma douleur comme le couteau dans la plaie. M uhend-u-Yehya. la facilité avec laquelle elle trouvait à plaisanter au moindre prétexte. moi aussi. par fierté aussi.152 aisance stupéfiante. « Je mourrai pendant l’Aïd. Et Grandfrère ne l’a pas oublié. Elle le fait par affection pour son cousin. notre village où nous avons notre cimetière. Mouloud dit : « C ’est l’heure. » Les enfants de Malha ne sont pas encore mariés . Et Dieu qui nous regardait.. Moi. resserraient leurs ceintures.. ou quand ils venaient jeter là les corps de ceux qui les avaient bravés des heures durant dans le maquis. ses poids et ses légèretés. tant elle me paraît se tenir au plus près des sources. tes frères et toi. sans bruit ni voix. j ’étais seule. J ’appelais Tajenuct à mon secours . Quand elle est arrivée enfin. La maison se réanime peu à peu. * Un long youyou retentit au moment où le cercueil franchit le seuil de la maison. Si Dieu veut.. » Donc. « Ma sœur. Mais le voisin l’avait condamnée. » Mon cœur se crispe. Il faudra retrouver sa tombe. l’enfant était déjà mort. comme Grand-frère. » C ’est encore un lien entre Grand-frère et notre histoire familiale.t ’en souviens-tu ? C ’est elle qui vous a fait naître. Elle est restée entière.je le souhaite de tout mon cœur ! Aussi ses cris de joie ne doivent-ils pas être contaminés par la mort. levaient la tête et lançaient des youyous de triomphe. Malha représente un mystère qui me fascine encore. sous les yeux des vieillards. Il faut monter. le village de mon père. Malha invite sa mère à chanter des dikr à côté du cercueil.. cela n’avait pas d ’importance : il existait dès lors qu’il avait reçu son prénom. sa démarche pesante. » 153 Et. quand les soldats français abattaient un homme sur la place du village. Je le voyais devenir tout bleu. » Quel péché a-t-il commis. J’ai des enfants. des femmes et des enfants. Elle n ’avait que son jardin à traverser pour atteindre la porte en planche que ton père avait aménagée pour elle. Ainsi clamaient-elles à la face des vainqueurs la grandeur de leurs hommes morts . malgré ses deuils. sa mystique. De nouveau. Malha le reprend d ’une voix hésitante. son calme. les mères... Je l’ai toujours admirée pçur la confiance qu’elle mettait en la vie. elle nommait tous ceux à qui elle la dédiait. À mes yeux. Au fait. Je songe à ce frère que je n ’ai pas connu. la « fête » continue. Que Yehya mourût aussitôt né. ces youyous me transpercent l’âme.. Par moments. mais j ’ai toujours son image devant les yeux. ou de se labourer la figure de leurs ongles.. Elles me font une place entre elles et. d ’un pas lent et silencieux.. lui non plus. Je remarque son visage creusé. Mamma Laali a dû faire un grand détour avant d’arriver à la maison. lorsqu’elle faisait une offrande. on va et vient de tous côtés. Nos yeux se croisent et se fuient aussitôt. et ce jour-là. Y ehya. Je tourne en rond. sans manquer de le citer : « Cette part pour Yehya. Il devait avoir un peu plus de trois ans lorsque naquit Yehya. à son tour. elle vient.. pour sa finesse. cette porte. Dieu lui pardonne. Pourtant. elle aura bien des bonheurs . Tout à coup.. Comme Yemma. par eux. c ’est tout ce que je peux faire ! me dit-elle.. où est sa tombe ? Je me rappelle Yemma m ’expliquant : « Le jour où il est apparu. Yehya. son regard vide. Nous étions seuls. les épouses et les sœurs.

zwir-iten.154 en martyrs. ceux-là qui se croient éveillés et. Quelques hommes en uniformes bleus contrôlent l’embranchement des routes menant aux Ouadhias. me soulève par-dessus les têtes. mon cœur se gonfler d ’un sentiment de fierté. Les rêves nous séparent. devance-les. à nous voir pris entre la montagne vivante (de temps en temps. .celui des Kabyles -. Je retrouve mon ancien malaise. un homme de valeur qui mérite ces youyous exceptionnels des femmes mûres.La bêtise ! Il la dénonçait sous toutes ses formes. la plus grande réalisation locale des dernières années. de styles ou de couleurs. Tout le pays est traversé de long en large par des centaines de routes comme celle-ci. se défendait d’aimer l’âne juste pour faire comme tout le monde. elles unissaient leurs cœurs pour retenir le ciel de tomber. pour ne pas sombrer dans le désespoir. Cependant. Nous montons au « pays ». le système tribal.. cours lui chercher de l'herbe !) Mais il ne devait pas l’ignorer. qui légitiment la règle. n ’en finit pas de grimper. (Comme si d ’un côté. c ’est avant tout cette espèce de conformisme. et ils se plaignent. entraînant les autres dans leur fourvoiement. aucune mort ne détruira leur détermination à perpétuer la vie. de ne pas les contredire ? Or. je pense avec une profonde tendresse aux femmes kabyles. rub bucc-as-d! (Quand tous les gens du village adorent l ’âne. dans l’ambulance. tandis qu’ils errent d’illusion en illusion. à même d ’éveiller leurs semblables. les régimes totalitaires exigent-ils autre chose de ceux qu’ils oppriment que ce devoir auquel chacun est tenu. comme on les appelle encore.. par la même occasion. Rien n ’entamera jam ais leur capacité à se redresser. provoquer leur haine. En cela. c ’est ce qu’on dit selon l’habitude. Je tente de comprendre. Ils y sont parvenus grâce à ces « chemins des Français ». il y avait ce « pays » . Ce sont les Kabyles eux-mêmes qui parlent de cette façon. me comble. adulés par la masse engourdie par des siècles de tribalisme rigide.. Sa propre bêtise n ’échappait pas à son esprit mordant. abrutissant. qu’elle fût petite ou grande. par ailleurs. ne secoue-t-elle pas ses flancs ?) et les ravins vertigineux. cet adage qui semble conseiller l’hypocrisie et la flagornerie comme une règle de conduite à laquelle chacun doit se plier pour ne pas se distinguer par ses propres opinions.) Ceux-là rendaient malade mon frère. la route étroite. Surtout. par conséquent. à Tassaft. à telle enseigne qu’il n ’a pas formé sa troupe de « partisans ». comment peut-on s’opposer à un mode d ’être et de penser tout en continuant à le faire sien ? Il est vrai que l’esprit de la tribu. Enfin. aussi constructive soit-elle. selon le mot courant. Mais par-dessus tout. Tout de même. lui. Car l’homme dans ce cercueil n ’est pas un homme ordinaire. C ’était un combattant lui aussi. aux (Le sommeil nous rassemble. . il m ’a souvent fait penser à Juddi Krishnamurti. d’égalitarisme tyrannique qui ne tolère aucune singularité. (Je comprendrai plus tard : en fait. 155 L’injonction est on ne peut plus claire : « Pense et agis comme tout le monde. mais dans le groupe ! » Les justifications sont nombreuses. allant ju sq u ’à refuser toute position d ’autorité. Elles « youyoutaient » à la vie. tortueuse. De cette façon. c ’est mon frère cadet qui vient s’asseoir près de moi. attirer sur lui l’attention de ses congénères et. Inutilement. donne à ma douleur une dimension inattendue. suivis. Lamasna ferqent-ay tirga. un pays lointain.. Une fois encore. il se montrait sans complaisance pour les universitaires qui ont une grande idée d ’eux-mêmes. Il était indépendant de façon absolue. inoffensive ou dangereuse. Grand-frère. c ’est un barrage d’eau.) Nous atteignons Taxuxt. obtus. Tu peux affirmer ta différence. d ’être étrangers dans leur propre pays !) Très vite. ne sors pas du lot. un autre pays. je sens. vraiment malade. * Cette fois. Elles ont été construites par les « indigènes » sous la direction des colonisateurs impatients d ’atteindre enfin le cœur de ce pays hostile par nature et réfractaire par atavisme. de l’autre le reste. et en bien d’autres aspects de sa vie.. lui qui avait plus d ’indulgence pour les autres que pour lui-même. moi aussi. Comment y résister ? Cela me remplit. quand il constatait comme ils étaient écoutés. On pourrait dire aussi bien que ces femmes hurlaient comme par un réflexe de survie. l’Algérie. Comme le dit Ali Recham : N ekw n i yesdukel-ay yiçle$. au-delà de leur diversité. avec ces youyous qui signalent la sortie du corps de mon frère. Ah ! Que ne lui a-t-on pas rappelé la parole des anciens : M i ljemm len at taddart ayyul. Je m ’étonne de voir que nous longeons une grande étendue d ’eau bleue : allons-nous au village en passant par le bord de mer ?. Ce qu’il combattait ? .

au rythme des saisons. que nous aussi. intéressés. je vais voir pour la première fois la tombe de Yemma. Maintenant. simplement ordinaire. quand il fallait laver le gros linge. elle eut pour nous réellement un visage. Des visions. quand. la bonté de partager avec toi les heures difficiles. Nous étions des enfants en mal d’ancêtres. croyez-moi. monstrueuse. c ’est un barrage. sans savoir qu’ils ne reviendraient plus jamais. à elle et à sa sœur. d ’une peur brutale. le sentiment d’être abandonnés. Quelques kilomètres plus loin. un service de mécanique automobile et. ce moment incroyablement bouleversant. Nous roulons en direction de T assaft Quelques voitures nous suivent. Je me tourne vers mon frère : « Mouh. vers l’âge de quatorze ans. invraisemblable. . nous le prenions pour aller aux champs ou à la rivière. C ’est comme ça partout dans le pays. elle disait : « Vous avez une tante. depuis Paris. des pensées décousues. tel vieil oncle ou telle grand-mère dont l’image toute pleine de gentillesses continuait encore de l'attendrir jusqu’aux larmes. Ces hommes. Ce ne sont que des gardes communaux. où étais-je donc? Soudain. les faux barrages étaient fréquents ici. Je me souviens d’un autre chemin plus discret. faites que ma raison ne se renverse pas ! Au fond. quand ils devaient venir. Elle comprend une épicerie. avec leurs sinistres engins en bandoulière. apparaît tout d’un coup « Le garage ». il nous aura fallu l’espérer longtemps. J ’éprouve comme une solitude subite. Â la fin. Un peuple en guerre contre lui-même : qu’espère-t-il encore ?. elle m ’apparaissait comme une femme kabyle ordinaire. des jours dont je me délectais. . captivés jusqu’à l’émerveillement. Avant. le cœur. je n’ai jam ais eu peur que de cela. j ’ai peur. je la découvrais sous un jour nouveau. mes frères et moi. nous nous fîmes à l’idée qu’elle existait... Nous l’écoutions. une habitation. De là... Oh ! Saints-gardiens de ce pays. n ’est-ce pas ? Ils vont nous arrêter. à découvrir enfin l’histoire de mes parents. Mon attente n ’a pas été déçue.. d’autres hommes en armes. Je me dis que les gens sont venus quand ils voulaient. Mais ce moment inoubliable où Yemma et sa sœur purent enfin mêler leurs larmes et leurs rires. Et un jour. Pour la première fois. des Ouacifs. Les lieux me sont familiers comme si j ’étais là hier. au-dessus. le sang fidèle qui a la patience. la vie au village qu’animaient. de Tassait et de Bouira. on ne peut manquer de voir qui monte au village et qui en descend. Que n’astu pas vu ! » Nous passons sans encombre. C ’est dans ce village que j ’ai commencé. Seul le sang pleure. après avoir été entourés tous ces jours noirs. elle se mettait à évoquer leur enfance.. je le sais : je n ’ai peur. Depuis des semaines. tout s’agite en dedans. Nous ne l’avions encore jamais vue. Je vais me retrouver devant les tombes de mes parents. et voir la fosse béante qui recevra le corps de mon frère. Mon cœur bat à fendre ma poitrine. cette tante qui faisait irruption dans notre vie. de Yatafène. et que ce passé plongeait ses racines là. Certains étés. Pour la première fois. sans même nous avertir.. j ’allais passer quelques jours chez ma tante .Calme-toi. Mais d ’hier à aujourd’hui. comme cela. au lieudit « Atranci » où se croisent les routes de Tizi-Ouzou. Yemma ne faisait que parler de sa sœur. j ’ai compris que notre famille n ’était en rien différente des autres familles kabyles. les travaux et les fêtes.156 At-Yanni et aux Ouacifs. une bâtisse élevée au bord de la route. dans cette terre dont nous avions été longtemps tenus éloignés. de l’autre côté du village. qu’elle avait des liens de parenté avec beaucoup d ’autres. pour répondre à notre insatiable curiosité. au pied du chemin qui mène au village. Peu à peu. Comment vais-je supporter les heures qui viennent ? L ’appréhension me broie. En regardant Yemma bavarder avec sa sœur et les autres femmes du village. mes enfants ! » Nous ne demandions qu’à y croire. des avalanches de souvenirs. A un tournant.. le réclamer souvent à cor et à cri avant que nous puissions le vivre. me rappellent que le pays n ’est pas encore sorti de la géhenne. nous venions de loin dans le passé. « abrid n tqabuct » (« le chemin de Tqabuct ») . une vraie tante. mes 157 jeunes frères et moi. c ’est une affaire de famille.

lui. mais je ne tarde pas à en comprendre la raison. Un jour qu’il marchait seul. on peut lire : Idles maCCi d afefcid (La culture. Q u’est-ce que cela veut dire ? . je me suis arrêté pour te serrer la main. devant l’importance accordée à ce qu’il appelait le « crapaud ». Quelques semaines plus tard. une voiture s’arrêta à sa hauteur et un homme en descendit. qui révèle l’appréciation de mon frère quant à ce « renouveau culturel » imaginaire auquel bon nombre de Kabyles croient.18 Je descends 'de l’ambulance. Il n ’était pas dans la mouvance de ceux qui voudraient réduire la culture kabyle à ce symbole en forme de deux tridents accolés qui trône partout aujourd'hui. les jeunes de mon village ont tenu à répercuter comme en écho une pensée de Grand-frère. Sur une grande banderole accrochée à l’entrée du village.Quoi ?.. Tu fais partie de ceux de la fourche. ce qui me surprend. ce que cela veut dire. derrière le cercueil soulevé par des dizaines de mains. plutôt que de reconnaître leur pitoyable réalité. « Ce n ’est pas nécessaire ! » lui dit mon frère.. nous . On l’attache sur une civière à l’aide d’une corde. et que les jeunes brandissent comme une arme à la moindre manifestation. il fulminait rien qu’en entendant ces mots considérés comme « berbères authentiques » (« idles » n ’en est-il pas un également ?) ou ces formules creuses auxquelles se cramponnent certains pour afficher leur identité culturelle telle qu’ils la voient dans le rétroviseur de la mythologie amaziyiste. Et il poursuivit son chemin.. en revenant de l’atelier en compagnie de Tahar Slimani. Je l’ai dit. et toi. plantant là le chanteur tout surpris. moi pas. L ’anecdote suivante suffit. C ’était un chanteur célèbre qui avait repris (avec son accord) quelques-uns de ses poèmes.. J’ai vu le crapaud sur ta boucle de ceinture. Par conséquent. Par cette inscription qui m ’inspire un vague sentiment de soulagement. tu t‘es dérobé. Il enrageait. il croisa à nouveau le chanteur : « L ’autre jour. et dans lequel ils se complaisent. ce n ’est pas la fourche ). et qui tenait à le saluer.

Pourquoi ? Peut-être parce qu’il n ’était pas de ceux à qui les parents répètent dès leur jeune âge : « Tu seras le meilleur parmi tes pairs. comment pouvait-il composer avec les tartuffes ? Mais il ne cherchait ni à les défier ni à contester explicitement leurs méthodes. enveloppe. J ’étais content d ’être là . Lui. dans sa vie quotidienne comme dans son œuvre. ne servent que leurs promoteurs. l’effort constructif de chacun. pourquoi parlez-vous au nom de tous les Kabyles ? Qui vous a élus pour nous représenter ? Vous nous déshonorez. ce qui. il le leur disait. mais rares étaient ceux qui l’écoutaient. retourner à l’école ! A d yrey di lakul Tura abrid-iw idul Haca ass-nni m i neggul Tuyalin. Tu es le plus beau. cette rage qui l’aurait rendu malade pour des jours.la fidélité à lui-même.160 n ’avons rien à nous dire. dans cette clandestinité pour laquelle il avait finalement opté. Grand-frère s’inquiétait plus de se maintenir en équilibre que de s’imposer ou de se valoriser. par lequel une culture exprime son génie créateur et se fortifie par-là même. Il avait été irrémédiablement déçu. Comment. il refusait d ’être un « leader » et il espérait être entendu. Par qui ? Par quoi ?. sa pensée évoluait. humaniste convaincu. Or. Ce coup terrible sur mon épaule. tu n ’es pas fier de ce que nous faisons. celle qui aurait pu la lui chantonner était dans une position précaire. c ’était surtout par sa modestie. comme ça au moins. je suis fier d’être un Amaziy.. Il voyait les Kabyles marcher sur la tête . parfois tout est joué avant même que rien ne commence.. de paix et de raison.assez belliqueux. y e jje z uqessul A d yrey di lakul. aurait-il pu approuver ce militantisme guerrier ? Ce fut ainsi sans doute aussi. dans le fond. lui. En fait.. Il ne cherchait pas à exister pour sa propre personne. « Va en paix. le plus grand. parce qu’il restait fidèle à ce qu’il était . D ’ailleurs. pour reprendre le mot de Sartre. intègre et si sensible à la trahison. . il n’attendait rien. ce qui l’enchantait. ce qui aurait laissé penser qu’il avait une haute idée de luimême et de son travail. tandis qu’il rompait avec un militantisme borné dans ses vues.. si mon frère « brillait ».) .Tu es fier. Il se contentait de tracer sa propre voie. cette précieuse berceuse qui. sous la direction de Germaine Tillion. tu deviendras quelqu’un qu’on admire et qu’on craint. N ’allait-il pas jusqu’à l’exiger de ceux qui le sollicitaient pour participer à leurs projets : « Oubliez-moi ! » Sa décision était définitive. fumeux dans ses objectifs et . mon frère se tourna vers Tahar et lui asséna un coup sur l’épaule. et de la tenir.pourquoi ne pas le souligner ? . se tenant à tout moment au bord du gouffre. C ’est pourquoi il préférait le travail solitaire. comme ça. Décidément. Et cela est vrai d ’un bout à l’autre de son existence. c ’est bien connu. Un jour.. allant jusqu’à les qualifiait de « bêtises ».. poétiques et autres. Les raisons de ce désenchantement généralisé ne devaient pas être purement externes. eammi Tahar ! » Tahar se souvenait encore de la violence du coup : « Il était furieux comme je ne l’avais jamais vu.. ni critiques ni éloges.Alors. blessé. l’empêchait de couler à flots avait cessé d ’exercer sa magie. il ne l’aura pas emmenée avec lui. Cette douce. Moi. alors qu’il était à la veille de soutenir sa thèse de Doctorat à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. d z z u x uya?iç}m’ara ib e d d y e f ugudu n leybar !» (De la fierté du coq quand il se tient sur un tas de fum ier /) » Avant de s’éloigner d’un pas rapide. Il était mécontent de ses premiers textes. sa façon de mourir même témoigne de cette adéquation totale à lui-même. mon fils. homme de sens. parce qu’il était tout d ’une pièce. Etant constamment aux prises avec ses propres limites. (Soit dit en passant. le plus fort ! Tu iras loin. » Oh non ! Il n ’a pas été nourri par le chant des mères comblées. étant un des 161 traits les plus saillants de sa personnalité.. savez-vous ! . dans une large mesure. Avait-il jam ais espéré récolter les fruits de son travail ? Il n’avait rien à vendre non plus. étaie et nourrit le petit être. tous les jours. Mais là n’est pas son moindre paradoxe !) Il en avait gros sur le cœur. ne cherchant ni à attaquer ni à séduire.. trahi dans ses attentes. c ’était sa rage expulsée.. De toute façon. » Muljend-u-Yehya récusait les images et les symboles mystificateurs qui. Il prenait soin de distinguer les ambitions personnelles des besoins culturels pressants de son peuple. ( J ’irai à l ’école Longue est ma route J 'a i fa it le serment De ne plus y retourner J ’irai ci l ’école. Avec un tel caractère.

Mais. on ne la gardait que pour ses bras solides et ses mains adroites. répondait aux caprices du dernier morveux.un premier-né. les plus originales ? Il n’avait de compte à rendre à personne. (Il était une fo is. supportait brimades et vexations. Persuadée. plusieurs fois visité par la mort.. d ’amertume. Il aurait pu les faire reconnaître officiellement comme étant siennes. des biens de paysan reçus de ses aïeuls habiles à faire fructifier leurs parcelles de terre et leur argent amassé sou après sou. chez les Kabyles. ni personne d’autre qui se serait soucié de l’enlever à la servitude d ’une maison dans laquelle. elle aussi. Lukan ufiy adrew ley Ur cikkey ara a yï-d-fffen Ur byiy ara a d-laley Sem m eht-iyi a y iljbiben. il l’a toujours su : Ur tezfim ara kw en w i A s m i yi-d-tegga yem m a MaCCi nniqalint terwi Uqmey-asen ssalima. accueillent habituellement un garçon . de ce fiel dont seuls les humains ont le secret de fabrication. de courir après elle ou de discourir sur elle. Il ne devait pas être. pourquoi ? » Pourquoi ? Mais je viens de le dire : il était prédisposé ! N ’est-ce pas encore assez clair ? Alors. il ne cherchait pas à découvrir la manière d’être libre. comme le dit Octavio Paz. spécialement à ceux qui rêvent le sceptre dans leur main.. au lieu de l’imaginer. leurs sujets à leurs pieds .. que le « minimum vital ». S ij ’ avais pu. des larmes toutes souillées de colère. Des larmes de souffrance . am is. A sa naissance donc. Il ne devait . à nous tous qui n’avons. que naissent et mûrissent les plus belles œuvres. Et cela. Il y a là une leçon . la plupart du temps. Il l’aura quand même payée très cher. j e me serais enfui Ils ne m ’auraient pas rattrapé Je n ’ ai pas voulu naître Pardonnez-moi. Alors. ce qui constitue la condition sine qua non de toute œuvre de création : n’est-ce pas en dehors des cadres autorisés. il avait des biens . surtout. autrement dit. elle obéissait à tous.. À sa naissance. Il était libre. Pendant de nombreuses années. les plus vraies. (Ah ! La vanité de ces hommes !) En plus. dans les marges. « Mérite ce que tu rêves ! » * 163 pas naître. Elle était la troisième ou la quatrième épouse. et percevoir les droits d’auteur auxquels il pouvait prétendre. et... il ne l’ignorait pas . elle endura son Tandis que le cortège amorce la montée vers le village juché sur sa colline. s’évertuant à vivre presque en ascète. qui lui aurait permis d’éviter la pire des choses : l'extinction de sa lignée.) Amaacahu. il a préféré la clandestinité dans laquelle il trouvait une indépendance complète. c ’était du temps gagné à éprouver la liberté au quotidien.. de tenir de la terre ingrate. et cette liberté à laquelle il tenait par-dessus tout impliquait le refus de s'attacher à ses propres œuvres. bête et féroce qui. cette liberté arrachée à sa propre personne avant tout. et je ne peux me retenir d ’y mêler le cri de mon chagrin : « Oh ! Grand-frère. Aussi. elle mérite qu’on s’y attarde : Muljend-u-Yeljya ne luttait pas pour la liberté. il n’y a pas eu de ces youyous de joie qui. voilà. plus généralement.) Elle n’était pas loin de la trentaine lorsqu’elle parvint enfin à se libérer de la tutelle éprouvante d’un premier mari de plus de vingt ans son aîné. finit par te rendre fou. C ’est qu’il désespérait d ’avoir une progéniture. un fils de préférence. Elle n ’avait plus ses parents. il a tété les larmes de sa mère. elle finira par le comprendre. ( Vous ne savez pas Le jo u r où j e suis né On a frô lé le drame Je leur ai fa it un cinéma. elle fut au service d ’un clan puissant pour qui il était plus facile de la croire stérile que d ’avouer la défaillance d’un de ses mâles. une salve de youyous retentit de nouveau. que des rêves de marchands.162 À la reconnaissance académique.. il ne voulait rien posséder. Combien parmi ceux qui se targuent d ’appartenir au peuple des « Imaziyen » (« hommes libres ») sont réellement capables de vivre libres ? La question peut être posée. de cette méchanceté gratuite. pour reprendre son expression.. Pour lui. courbait l’échine. si elle ne te tue pas..

en leur racontant des histoires. sortait une minuscule créature mâle qui avait des yeux clairs . un garçon encore. cf. « Homme. C ’est le mieux que j ’ai à faire. elle aussi. toujours de trop. 165 coutume. elle ne se remettait pas de ses couches. ne lésinait point sur ses forces. Le jeune père finit par réagir. » La division n’amena pas la paix. Quels parents ? Je n’ai pas de parents ! Pour ce qui est de partir. Mais il ne manquait pas de cœur... » 8 Tinucjin : pluriel de tanuf . Chaque naissance était accueillie par cette stupide rengaine chantée à tue-tête de l’autre côté de la cloison de séparation : Tketfer-d teqjrnt içlan A d r m m la? d earyan ! (La chienne a multiplié les chiots Ils n 'auront rien à manger. vint ce jour où. Non. Privée de soins et de nourriture consistante. une main sortant de nulle part lui tendait une nourriture (une tranche de viande rôtie. mais ils vivaient.. sur laquelle régnait la seconde épouse de son oncle paternel.. Elle commençait à comprendre son malheur. avançait.. Je me sépare de vous. il n ’y aura pas de répudiation.un garçon. une foule de voix indistinctes et menaçantes envahissaient son esprit. Son père apporta de quoi composer le repas de fête. La mère. et le père s’escrimait à subvenir à ses besoins. on la donna en mariage dans le village voisin. . nous vivrons chacun chez soi. Au moment de servir la viande. Je vais te remmener chez tes parents. autrement dit : une insurgée. cela avançait vers elle. toutes ces bonnes nourritures qu’on donne habituellement à une femme dans son état). elle ramassa ses pauvres effets et. tous les jours. lutter contre chaque jour qui se levait sur sa situation peu glorieuse de tamnafeqt1. vois. des années et des années.. à qui revient de distribuer les morceaux. rien à se mettre sur le dos !) La famille s’agrandissait en effet. Une année après. à genoux au milieu du patio. puis se volatilisait dès qu’elle effleurait ses lèvres. je vais mal. tempêtait. comme tout le monde en cette époque de guerre : les gens avaient faim et froid . l’animosité.. Emmène-moi voir un docteur. ce repas qui. À d ’autres moments.T ’emmener voir un docteur?.. maudissait ce jour particulier. et s’évanouissait d’un seul coup. Des rumeurs confuses.. Ce n ’était pas du tout ce qui avait été prévu ! La famille recherchait une domestique pour s’occuper de la maison. p.. et vous me demandez de faire pareil avec celle-ci. Quelques mois plus tard. vous voulez faire un orphelinat. Ce dernier prit le plat et le jeta à l’autre bout de la maison. Il hurlait. La veille. comme une bulle de savon qui éclate. marque l’entrée du nouveau-né dans sa famille. le père implorait son Créateur : «D ieu. dit-elle un soir à son époux. Son sang s’en allait par flots tandis que son esprit s’égarait dans de sombres pensées. À partir d ’aujourd’hui. » Elle lui tenait tête. vu toutes les disputes qu’il y a dans cette maison. Ses sens se troublaient. Il se résolut à braver la famille : « Vous m ’avez obligé à répudier la première qui a laissé derrière elle une enfant.. Un jour. mais après que tu m'auras rendue telle que tu m ’as amenée. Et puis.. non une future mère pour la remplir d’enfants.. la malfaisance des tinutfii? ! Des années s’écoulèrent. des œufs. Donne-moi maintenant de quoi nourrir ceux que Tu m ’as accordés.. chaque jour un peu plus. . c ’est bien assez. La famille voulait la répudiation de la mère et rien d ’autre. la mère avait mis au monde son septième enfant. Elle eut encore d'autres enfants. Je ne quitterai cette maison qu’avec ma santé retrouvée. Elle patienta longtemps.. elle dut se battre encore. qui la portaient à voir et à entendre d ’étranges choses : d ’un pot à eau posé à côté d’elle. 34. la mort était là. avec eux. comme savent le faire les orphelines élevées dans la sagesse des grands-mères expertes dans l’art de transmettre leur soumission aux petites filles. Il la roua de coups. avançait.164 sort en silence. De ma maison. Là. la mère indésirable : « Ton âme passera entre nos mains ! » Ah ! La rivalité. prétextant une visite familiale. Quelques voisins amis furent conviés au festin.. je m’en irai. note 3. Ce jour-là. Voici qu’arriva le septième jour du nouveau-né. . Tu peux garder Ton bien.Quoi ? Tu veux me rendre à mes parents. On lui promit. elle eut son premier enfant . Je le refuse ! Cette fois. selon la 7 Tamnafeqt : épouse qui quitte le domicile conjugal sans être répudiée . le père tendit le plat au chef de famille. Elle était de trop. ouvert les yeux. Sa mère l’apprêta. elle revint dans la maison de son père. Ils vivaient tant bien que mal. à elle. Une bonne âme lui avait peut-être parlé.

. à sa naissance. et mes frères. les êtres. elle sortit la pochette dans laquelle elle gardait ses quelques vieux bijoux en argent. Et aujourd’hui. mais de cela. derrière lui. Ce devait être la première fois qu’elle le voyait. » Je revois une photo de Yemma portant dans ses bras cet enfant de son fils aîné. la douleur est si forte qu’elle finit par s ’abîmer dans son contraire ? (Il n’y a rien à faire : le monde est rond !) Ou bien.. sa soif inextinguible de reconnaissance. portée aux nues sinon par toute la famille. Des mâles ! Elle aurait dû être aimée.. tu es le fils de mon frère aîné. finalement : tout ne tiendrait vraiment qu’à un fil. elles le font à sa mort. par son homme. immortel. Mais ce que je ressens a aussi comme un goût de. le coup fatal qui fit basculer sa frêle raison. le monde dans sa totalité. Sa souffrance était de tous les instants. toute seule. Et rien ne pouvait mieux la satisfaire que lorsqu’ils s’étaient distingués parmi leurs pairs. tous ces gens qui. avait assisté à la scène. non le jour même.. « les ennemis ». ses plus simples joies tenaient de ce laurier rose par lequel les aèdes kabyles disent l’amertume de l’existence. je mesure l’ampleur de ma perte comme celle de ce garçon de dix-huit ans. la raison comme la vie. elle refoula ses larmes et elle poussa un youyou. Non seulement elle n ’était pas stérile. c ’est le mot qui me vient. d ’une fierté telle que. sur le côté droit du front. Elle les remerciait alors : « Ccah ! » (« Bien fa it ! ») Ce mot qui signifiait sa fierté de mère. mes frères et leurs enfants. La prière du père fut entendue.. Là. donc le tien aussi.. Quand cela devient trop lourd. puis elle invita ses voisines à venir boire le café chez elle. elle regardera le monde entier comme une cohorte d’ennemis acharnés à lui nuire. le fils du frère de mes frères. ta victoire ? » Oui. tu es chez toi. Yemma n’avait d’autres joies que celles que lui procuraient ses enfants. rendent grâce pour ce ciel .. Elle entachait tout. Au lieu de quoi. par leur présence. exploitée. qui passe d ’une génération à l’autre. en me prenant si tôt mon frère ? Bien que je le sache pertinemment : la question n’a aucun sens. C ’est logique. autrefois. derrière le cercueil de mon frère. ô Mort. que gagnes-tu. douloureux à un point ! Pourtant.166 167 Pour elle qui. Est-ce parce que. clament la Vie. Je note que nous sommes devenus un peu plus orphelins. à tous ceux qui. au milieu de son appartement. asservie. Comment supporter l’insupportable ? Comment comprendre l’incompréhensible ? Comment penser l’impensable ? Ce n ’est peut-être pas qu’une image. ces youyous des vieilles femmes de mon village me remplissent encore de fierté. Ici. l’emporter sur la mort. Lorsqu’on la disait stérile. elle l’adressait à tout ce qui alimentait ses frustrations. révoltant. le fils du fils de mon père et de ma mère .. moi aussi. mais des semaines après. Ensuite. quelque chose comme du « bonheur ». mon existence et ma fille. Lorsqu’elle apprit sa naissance (par qui ?). » J ’ai le sentiment de répondre à une demande émanant non de ce garçon que je connais à peine. cette âme éternelle. ils puissent réaliser leur propre « ancestralité » et.Oui. ô Mort.. cruel. une partie de moi-même. gâtée. ce fut le non-sens absolu. je me sens capable de crier : « Où est-elle. du moins. Les souffrances de l’enfance se taisent-elles jam ais ?. . comme à nos parents qu’il va retrouver enfin : ce jour particulier. même un rien. Quant à elle. ça casse. méprisée. sa revanche prise sur les autres. je dis à Morad marchant à côté de moi : « C ’est le village de ton père.. Il me vient au cœur de lui dire encore : « Morad. mais aussi. Elle en aurait un si quelque chose. cette horrible angoisse. je com prends. à travers ses enfants qui étaient toute sa raison de vivre. n ’était pas digne de vivre. Tous ses bonheurs. nous sommes une partie de ta vie. cette voix vibrante qui affirme la puissance de la vie. son contentement enfin atteint. les femmes n’ont pas poussé de youyous . et la douleur de mon neveu vient augmenter la mienne. ne l’oublie pas. qui enracine les êtres dans la lignée des ancêtres pour qu’à leur tour. désormais. mais encore elle donnait vie à des garçons. l’espace. daignait répondre. ce petit-fils alors âgé de trois ou quatre ans.. puisant son indicible contenu dans une angoisse sans fond. et moi.. elle ne comptait pas. parce que je me rends compte de tout ce que je dois à mon frère dans son cercueil. elle accrocha une lourde broche sur son foulard. l’avaient rejetée. * Comme si je me devais de le faire. * Donc. ainsi. Tu es un morceau précieux de ma vie. plus que partout ailleurs. à l’instar du rire intense qui s’achève dans les larmes.

À leurs yeux. ce n’est pas ce que prétendent les esprits savants ou ce que décrivent les spécialistes en regardant les choses de l’extérieur.. plus vivante autrefois. recoller les morceaux. . dans l’urgence. des images anciennes. si ce n’est cette désolation des lieux délaissés qui suinte de ses vieilles pierres. Je lutte contre des vagues d ’émotions. Elle n’a pas bougé. sur le côté. aujourd’hui. les autres presque douces et réconfortantes.168 169 éclatant de lumière et de sérénité. c ’est un escalier en ciment. nous étions seuls sur la route.. le qu’en-dira-t-on frise l’obsession. les questions indiscrètes et les sous-entendus grossiers des porteuses d ’eau. Là. je ne perdais pas un détail de leurs allusions chuchotées. Voilà donc la chaîne qui relie les vivants et les morts.. et peut-être avant tout. J ’opère là. Et comme Elias Canetti. les unes tristes et accablantes. je me retourne et découvre en bas. les larmes sont permises. chaque maison doit avoir au moins un robinet dans la cour. Je ne suis pas sûre de voir ce que je vois. c ’est moins ce qu’ils sont ou font que ce qu’on raconte à leur sujet. On vient juste de le construire. Car. la fontaine du village. il faut s’y mettre tout de suite ! Rassembler les lambeaux. Aw al (La parole)!.. (Donne-leur la parole. cette fontaine. Je me bats contre des visions emmêlées. comme s’ils respiraient par le mot. Les jeunes gens ont travaillé jour et nuit pour rendre leur village présentable aux yeux des étrangers. On est ainsi chez les Kabyles : chacun vit suspendu à l’opinion des autres. Mouloud avait raison. Ce n’est pas que des chansons. d ’une façon générale. des histoires et des proverbes . sur-le-champ. instrument du meilleur comme du pire : A y îles yellan d aksum.. * Autrefois. Et j ’y vois ma place comme je ne l’ai encore jamais vue.. ils ont mangé et ■ bu.. aux Kabyles. quand il disait : « C ’est l’occasion. » Je commence à comprendre de quelle façon les funérailles de Grandfrère peuvent être aussi une « chance à saisir ». je serais mutilée. une jeune fille de la ville un peu nigaude. Sans eux. visiblement ignorante des codes.. c’est aussi. tout animée de la gaieté remuante des femmes. organe du bien et du mal. agréables ou douloureuses. ma mère !. J’y venais avec mes cousines. acu i k-yerran d iyes ? (Langue. de ce morceau de chair frétillant et indiscipliné. je peux écrire moi aussi : ces déchirements me gardent entière. propre comme un sou neuf. repriser une vie lacérée dans tous les sens. ÙCan swan. c ’est moins l’être que le paraître . ce qui compte pour eux. Tumulte dans mon esprit. j ’essuyais les regards embarrassants. Ici. des regrets inutiles. Elle était plus riante. ce qui leur importe.. mille fois raison. pour cette nature magnanime qui nous porte. si je veux que la vie reprenne son cours. je n’étais qu’une étrangère. dans la tyrannie de leurs jugem ents étriqués. et même recommandées : elles purifient l’âme. Je lutte pour ne pas chavirer. le présent et le passé. personne ne dira que les At-Rbalj sont des arriérés qui croupissent dans un village laid et crasseux. Le progrès.) La « tradition orale ». rempli de bouse. des pensées embrouillées. d ’en nouer d'autres. Mais il leur suffit de croire les mots. est-ce vraiment moi qui suis là ? Tout en haut du chemin. toi qui étais de chair. En réalité. Non. ils aiment bavarder. Je pleure sans retenue. l’histoire et l’avenir. qu 'est-ce qui t ’a changée en os ?) * Alors que le cortège arrive au milieu du chemin qui monte. Aussi. Il faudra s’y mettre vite. Aujourd’hui. une possibilité de réparer les liens rompus. vraiment. et ils vont ju sq u ’à renoncer aux plus belles choses de ce monde rien que pour ne pas être pris par les langues médisantes. comme sortis de terre ? Mis à part les quatre ou cinq voitures qui nous suivaient tout à l’heure. Chez la majorité d'entre eux.. la dictature de la langue de l’autre. Eux-mêmes le disent : Efk-asen awal. la route noire de monde. elles lavent la souffrance et l’empêchent de bâtir sa maison dans les cœurs. des convenances. tandis que tous se flattent d ’appartenir au peuple des « hommes libres ». dans la douleur et les larmes.. D’où est venue toute cette foule ? Par où sont passées ces centaines de voitures alignées sur le bord de la route ? Comment ces milliers d ’hommes ont tout d ’un coup surgi de la nature. discourir.. pérorer. sans conscience ni cœur. de trous et de cailloux . le chemin qui mène au village était poussiéreux. et même de la langue. sans anesthésie.

. On l’a reléguée dans la fosse aux souvenirs sans importance. Nous atteignons enfin un lieu aéré. l’antique mosquée qui se tenait là. la place du village. Je ne me souviens pas de m ’être promenée dans tout le village. Le chemin principal passe par Igamas. la vieille mosquée qui a vu des générations d’hommes débattre des affaires du village. de plus en plus. et cela m ’étreint l’âme. Elle est la nature maternelle. je la palpe. rasant les murs aveugles des vieilles maisons basses et coiffées de leurs toits de tuiles romaines. dans laquelle siège le Conseil du village. je la retrouve comme une vieille sensation. comme une petite clairière dans le maquis . elle n ’existe plus. Elle est l'exhalaison des saisons et de leurs fruits attendus. dans le village? Ou alors. l’atmosphère chaude et vivifiante de chaque village kabyle. Mis à part celles de ma tante et de la famille .sans doute. les cerises. comme un vieux témoin du passé ? Que sont devenus ces murs en pierre massifs qui avaient dignement résisté à l’érosion de plusieurs décennies ? Je ne la vois pas. paraissent d ’un autre monde. des chèvres. ce cercueil qui semble planer par-dessus la multitude de têtes sombres et mouvantes. les olives. dans les objets. dans les êtres... En elle. Et cette odeur qui prend au nez ! Y a-t-il encore des vaches. séculaire. terrée dans l’obscurité. les raisins. Tenace.19 La foule s’enfonce dans le village. à peine plus large que le cercueil devant moi. cette odeur d ’antan s’insinue partout. Mais où est-elle donc. Je la respire. une émotion gorgée de moments intensément vécus. obscure. des ânes.. d’un temps révolu et néanmoins vivace. Elle est le parfum des gens de la terre. pleine de creux et de roches pointues. des moutons. je me sens comme portée par le courant d’une rivière en crue se déversant sur cette ruelle sinueuse. Je ne le perds pas de vue. la mosquée. lourde. les figues. ceux-là qui.

) C ’est donc en travaux. J ’en étais encore. Ibya a d-ihub wadu Dduiiit y u li-f uyebbar A tna kra n medden K u l y iwen aqamum-is zdat-s 9 Taxligt: un quartier du village. Perplexité. son appétit. il m ’étonne Il est changé maintenant Ils ont construit une mosquée au milieu Vous savez. un chantier douteux. Le trouble s'accentue.) Q u’est-ce qu’ils ont donc vécu toutes ces années pour en arriver là ? Et moi. chaque famille dans sa taxligi et l’honneur de tous est préservé. selon leur expression. cette lumière.. Combien se sont exclamés à la vue de cette figure pleine et colorée qu’il avait longtemps conservée. les fermer très fort. cette lumière éclatante plonge le monde dans une étrange pénombre. c’est bizarre. La règle est faite pour garantir la marche du village. Tu manges bien. créant une impression d ’irréalité. Ici aussi ! Le pays tout entier est en travaux.172 173 de mon père. Elle est encore en construction. bien avant ce jour où je le découvre réellement. Tout ce que j ’ai pu en voir ressemble à un chantier. Elle est grise. tu te reposes dans le confort.. wehmey dges Ufly-f-in tura tbeddel. cette impression d ’avoir posé le pied dans un chantier ne m ’a pas quittée . un mur élevé tout en ruine La poussière avait envahi le monde. dès l’instant où j ’ai atterri. épargnait son visage. à espérer sa guérison. tura Bnan Igamas di tlemmast-ines Tezram a n d ’ akken ncffurar zik-nni. l’image de ses habitants décomposés par les « années de feu ».. M ceh ayebbar M ceh ayebbar M e e t ayebbar !. j ’ai vécu tout cela dans un rêve. l’on continuait à dire autour de lui : (Notre village-là. comme s’il disait : « Ça ne vous regarde pas ! » Des semaines durant. maintenir la paix entre quelques centaines d’âmes contraintes de vivre dans un espace pas plus large que le creux de la main. les ouvrir. il n ’y avait aucune raison d ’aller dans les autres ruelles. (Dès l ’aube.. j ’étais où pendant ce tem ps? Q u’est-ce que j ’ai vécu moi-même pour que mon regard soit altéré de la sorte ? Cela vient peut-être de la lumière du jour qui semble tout brouiller. Taddart-nni-nney.. On dépose le cercueil devant les murs nus d’un haut édifice en briques rouges.. vraiment grise. On le plaisantait sur sa bonne mine. confondant les temps et les espaces. là où nous jouions autrefois . tu te fais servir. ton visage fait plaisir à voir.. J’ai beau fermer les yeux. je ne comprends pas : est-ce qu’ils construisent ou est-ce qu’ils détruisent?. poussiéreux. C ’est la nouvelle mosquée qui domine la place. confus jusqu’aux êtres qui l’animent de leurs bruits et mouvements.. En fait. estompant les contours des êtres et des choses. curieusement. Le vent semblait près de se lever La poussière avait envahi le monde Voici des gens venant Chacun le bec en avant Mange la poussière Mange la poussière Mange la poussière !. rien n’y fait . Chacun dans son territoire. tandis que la maladie poursuivait son cours inexorable : « Muh. cette vision de la Kabylie chamboulée. Il n’y a rien de mieux pour se refaire une santé ! « U r n e s s ’ ara b b w u l! » (« Nous sommes insouciants ! ») répondait-il d ’un ton sec. Cette atmosphère crépusculaire. . j ’en ai déjà fait l’expérience ! J ’ai vu. quarante jours avant la mort de mon frère. Il pouvait boire et manger. Mais.. Je crois entendre Muljend-u-Yeljya : §ÿbeh z ik i bdiy tikli Ufîy y iw e n Ihiçi d aslayan irab irkuüi D dun/tyuJi-f uyebbar. . La maladie. sur les chemins Là.

sur la terrasse d ’un grand bâtiment.. mon frère et moi. n’est-ce pas ? » Elles ont échangé un regard. L ’ensemble. Ce soir-là. ni neuf ni ancien. les yeux fermés. les traits durcis. cette trouée dans l’espace qui t ’aspire.. je lui avais apporté du linge propre. un soir d’automne noir. les mains croisées sur le ventre. J ’avais songé aussi à demander à Koukou ou à Idir de lui raser la moustache et la barbe. comme écrasée par un énorme poids. Je me demandais comment nous allions descendre de là. tout ce qui ferme. En entrant dans la chambre.174 175 « Il n’a jam ais eu un visage aussi resplendissant. je ne le vois pas mourir.. Alors. il ne mourra pas. Il ne nous laissera pas comme ça. De là. C ’était là. Nous nous tenions tous les deux. Je déteste tout ce qui empêche le jour. Je suis revenue dans . N ’existe que ce vide. Les aidessoignantes ne lui donnaient plus ce soin depuis que je leur avais demandé de le laisser à ses amis. Il aimait bien avoir la figure propre et nette. Elle bougeait.» appuyés et réguliers par lesquels il disait son attention lorsque quelqu’un lui parlait. tout ce qui gêne la mobilité des êtres et des choses. Il était presque assis. J’ai encore observé son visage : le nez et le pourtour de la bouche étaient maintenant tout blêmes. sans aucun doute. de cet espoir qui se remplit aux sources célestes. des rues.. Son visage était affreusement sombre. L ’une d ’elles a fait une moue de la bouche . cette angoisse ! Comment est-il possible de ressentir pareille douleur sans.. je me suis sentie sans force. pas à cela. elles aussi. Il descendait très vite. si réconfortante. Par quel mot peux-tu nommer cette horrible sensation d ’être livré tout entier au néant ? Il n ’existe aucun mot.. tout de même ! » Et ces paroles. deux serviettes.. je me suis arrêtée devant le lit et j ’ai regardé longuement mon frère. cette échelle. Plus rien n ’existe quand cela te prend. vraiment. un moyen pour retrouver la terre ferme. C ’est peut-être vrai. se balançait légèrement comme une échelle de corde. pensais-je.. après tout : les yeux ne sont pas faits pour voir. » (« Où que tu ailles. Mon frère. Soudain. jouant avec elle au jeu du chat et de la souris.. j ’attendais Koukou et Idir. » Celui-là semblait penser à haute voix : « Je sais bien qu’il est gravement malade mais. Enfin. A h ! . C ’était une sorte de chantier désert. Je suis revenue vers lui. Tout à coup. déformés par une couleur chagrine.. ce n’est pas une douleur ! On peut s’habituer à certaines douleurs. Oh. toujours dans le rêve. tout ce qui freine la vie. ce visage. je constatai qu’il était arrivé sans mal. Je suis allée à la fenêtre pour écarter les rideaux. je trouvais son visage moins sévère quand il était rasé de près. et cette descente me faisait peur. de plus hideux que cette sensation ? J ’apprends à l'esquiver. je ne voyais que des constructions inachevées. mon rêve était clair. Dehors. celui qu’il avait le jour de l’Aïd ! Alors. je me suis ruée vers le bureau des infirmières. Ce soir-là. Ce soir-là. Nous cherchions. de terre. Il est allé vite. Sa respiration saccadée était ponctuée d ’un bruit de gorge fait de ces « A h ! . En fait. De la porte. en effet. nous finîmes par trouver une échelle qui descendait le long du bâtiment. soutenaient mon attente d ’un miracle. sa peur obsessionnelle des autres ne lui interdisait pas de se nourrir d ’un espoir intarissable . Je faisais mienne une parole de Yemma : « A nda leddid. recouvert de poussière. froid et humide. On ne pouvait pas dire si c ’était un chantier de construction ou de démolition. pas à cette chose. des pans de murs.. J ’appréciais leur présence chaleureuse. ce n ’est pas celui d ’un homme qui va. un pyjama... ni le temps ni l’espace.. comme nous l’explique Henri Atlan. Pourtant.. à plat ventre. sans pouvoir attraper les barreaux très espacés. je me dis qu’il y aurait là un enseignement à tirer. Je voyais mon frère la prendre. A h !. à cette sensation innommable. l’autre s ’est tournée vers moi : « L ’état de votre frère s’est dégradé ces derniers jo urs. un gant de toilette. 11 va revenir. sur lequel pesait une atmosphère grisâtre et inquiétante. comme s’il détenait quelque pouvoir occulte : « Par Dieu. ni ton être ni le monde. Non. l’air et le vent de passer. comme pour eux qui ne savaient plus quoi dire ni faire pour obtenir quelque réaction de sa part. Nous regardons sans voir plus souvent que nous le pensons. Je ne supporte pas les rideaux. ») Elle voyait des gens malveillants partout. si fraternelle. pour lui qui ne pouvait plus parler. comme tous les jours. des trottoirs abîmés et encombrés de cailloux.. Est-il rien de plus effrayant. paraissait dans un état flou. l’angoisse a transpercé ma poitrine. Finalement. Rebbiyella. tout ce qui masque. Ce visage-là. » Cet autre affirmait d’une voix sûre et persuasive. mon frère et moi. comme tous les jours. j ’ai dit aux deux jeunes femmes qui se trouvaient là : « Mon frère va mourir. je continuais de me préoccuper du confort de mon frère sans qu’à aucun moment l’idée de sa mort traversât mon esprit. » Ce n’était pas ce que je voulais entendre. une façon de garder encore le contact.. Dieu est. Moi aussi. de briques..

d’une mentalité d ’esclave. maintenant ! » Je suis allée insérer dans l’appareil posé sur la table de chevet la cassette dans laquelle Yemma racontait la naissance de son premier fils. tracé par des milliers de pas. ils préfèrent se voir tous ensemble dans la fange à voir un d’entre eux en sortir. Ils se connaissent assez bien sur ce plan. humaine. Pendant que la bande magnétique se déroulait. à soutenir ses hommes de valeur. De jeunes garçons rient à son accent volontairement marqué quand il prononce un mot en français. Par un des leurs. » On me disait cette phrase pour me réconforter. d’une manière générale. une mentalité d ’ esclave profondément ancrée en eux. Dans le meilleur des cas. les enfants. a pris la main de mon frère : « Monsieur Mohia. C ’est que. posséder plus. cette « alliance » dans la calamité. patiente. comme je souffrais de l’entendre ! Dans un sens. l’autre. Pendant que l’une vérifiait la perfusion. somme toute. En fait. suivie par les deux infirmières. cette liesse. En ce jour. d ’une façon générale. Avant de fermer la porte. suivant cette assertion quasi proverbiale : « A kka. Ou alors. souffre à s’accorder autour d ’une même cause ou. j ’ai pensé que le cercueil est posé là pour une ultime prière conduite par les anciens du village.. Réveillez-vous. lui non plus. j ’en viens à cette phrase entendue plus d ’une fois le jour même où mon frère s’est éteint : « Il est né aujourd’hui.. N e k ulac. La manière dont ils ont dompté les flancs escarpés de ce pays m ’étonnera toujours. un chemin en pente. D ’abord. celui-là ? Ah. selon laquelle le plus grand risque pour chacun est que son voisin le surpasse : « Le soutenir. à ces hommes-là. keC ulac ! » (« C ’est comme ça. la solidarité traditionnelle qui se manifestait dans les travaux collectifs. qu’après les avoir enterrés. j ’ai fini par l’accepter.. et à laquelle leurs ancêtres étaient contraints et forcés. Pourquoi ? Pour quelle raison les Kabyles hésitent-ils à montrer de l’estime. à se saper les uns les autres. Une méchanceté qui tient de la bêtise. Oui. sans doute. » lui disait-elle d’une voix douce.. le peuple des « hommes libres » !. ils l’accueillent un peu comme s’il était leur héros. et alors. L ’une d ’elles ressortirait à leur histoire qui a développé en eux un certain esprit de sacrifice. Le sol est toujours en pente dans ce pays accordé par la montagne. Ils le savent : celuilà qui est parvenu à se sauver se retourne rarement pour tendre la main aux autres. se cachent aux regards des étrangers. Est-ce par méchanceté ? Oui. et même les femmes qui. votre sœur est là. Mais ce n ’est pas de cela qu’il s’agit ! Ce dont il s’agit. M oi [je n ’ ai] rien. les autres devront encore supporter la supériorité arrogante de tout un clan ! En conséquence. assez kabyle. * Je le vois mieux. De nouveau. il y a là autre chose que je ne comprends pas. Mais ne dirait-on pas qu’ils y sont prédisposés ? Q u’on songe seulement aux nombreuses pratiques coutumières où ils se livrent à des rites sacrificiels : le sang qui doit couler. il secourra ses proches. la plus âgée. être plus fort. voilà tout ce qu’ils ont trouvé pour contrer le mauvais sort. Le plat est un luxe dont les habitants se passent aisément. » Mes oreilles ont bien entendu . il ne leur témoigne sa gratitude.176 la chambre. ou à ses formules cocasses. de la pure bêtise ! Mufrend-u-Yehya parlait. combien il est toujours vivant pour ce peuple qui. jour après jour. on citera leur village à travers tout le pays. ouvrez les yeux. d ’habitude. toi [tu n ’auras] rien [non plus] ! ») Qui d’entre eux oserait le nier ? Je n ’ignore pas la pratique de tiwizi. a compris : « Débrouille-toi seule. non ! Il pourrait être meilleur qu’il ne l’est.. » Et voilà comment ils passent une grande partie de leur temps à s’embarrasser mutuellement. les hommes. il vaut mieux qu’il ne s’en sorte pas. mon cœur. un de leurs fils qui a vécu et s’est éteint au loin.. D 'un haut-parleur installé sur la terrasse de la nouvelle mosquée. descend sa voix disant les dialogues de Si Nistri. tout au 177 moins. elles m ’ont lancé avec un regard de pitié : « Bon courage. en effet. c’est que. Les deux femmes ont quitté la chambre quelques minutes plus tard. j ’ai sorti la petite bouteille d’eau qu’elle m ’avait donnée. c ’est encore une exposition publique.. Elle dit. lui. c ’est assez original. Le village a-t-il jam ais reçu autant de visiteurs de toute son existence ? Et comme ils ont l’air fiers. Comme il l’a prévu du fond de son naufrage. Bref. lui. L’autre explication aurait à voir avec leur mentalité tribale.. sans débordement ni couleurs ni tapage. Il n’a pas ouvert les yeux. de l’admiration à ceux d ’entre eux qui consacrent leur vie à produire une œuvre d ’utilité publique ? Cette fâcheuse attitude appelle sûrement de nombreuses explications. des milliers de gens défilent autour du cercueil. les At-Rbalj ! Ils sont tous venus. Et moi. Il aura donc . il y a vraiment de la « réjouissance » populaire autour de son cercueil . à présent : la place où nous nous trouvons donne sur l’autre ouverture du village. De fil en aiguille. une sorte de liesse contenue. d ’ordinaire.

Il ne recherchait. lui qui existait dans l’ombre de sa notoriété. quelquefois. cela veut dire que la voix de la sincérité est forte. plus justement. me poussait à lui demander : « Quoi. ressenti.. Par Dieu. peut-être. lui a dit d ’une voix claire. Lorsque l’on dit quelque chose de vrai. Pourtant. Ils sont restés présents auprès de lui jusqu’à la fin.. demandé. de Tixurdas n Saeid Wefrsen. de son vivant. » (« Même mort. Saïd Hammache) ont pris sur eux de terminer la rédaction. » Dans mon rêve aussi. et cette œuvre est enfin reconnue. Après tout. il assure. Et en échange. izm er i yiman-is. célébré. au sortir d ’un rêve où je le voyais debout au coin d’une rue ou. une force capable de faire oublier sa mort même. il restait silencieux. ces mots : « il n ’est pas mort. c ’est nous tous qui sommes en dette envers toi. Il ne tenait pas à être vu comme une célébrité . Au contraire. il le présentait comme un simple « bricolage ». Je les entends encore.. il ne disait mot. ») Cela veut dire quoi au juste ?. son peu d’intérêt pour les moyens de s’enrichir ou de tenir une position sociale éminente. aucun bénéfice financier. Tu as tant fait pour nous ! Tu as peiné pour nous ouvrir les yeux et nous montrer la voie.. Mange et reviens-nous ! » A l’homme qui lui parlait ainsi (Mokrane. Mais si l’on vous entend. » m ’a-t-il confié un jour. Comment aurait-il pu ? Ce fruit de ses veilles. Grand-frère ? Dis-le.178 179 mis cinquante-quatre ans pour naître. enfin. il a serré ses lèvres comme pour réprimer le sourire ébauché. qui l’a prise. en appuyant sur chaque mot : « Mulj. Mokrane Tagemout. se grisaient de possessions matérielles et goûtaient aux joies familiales. mais aussi. reçu dans tous les cœurs. pour autant. elle se fait entendre. C ’est là. ce qui est vrai semble insolite et inhabituel. une belle preuve. on verra plus tard. Ce qui lui aura permis de continuer. les gens ne veulent pas vous croire. non ! Il est toujours là. et une lueur de joie a illuminé son visage. le voici enfin au grand jour.. le petit groupe de fidèles qu’il retrouvait tous les vendredis et samedis soir dans l’atelier d ’écriture.. une pièce de théâtre adaptée des Fourberies de Scapin. Djamal Abbache. Le signe . pourquoi pas ? Cette façon de voir permet de mieux comprendre l’orientation qu’il a donnée à son existence et. Quelques semaines après sa disparition. en particulier. Pardonnez-nous ! » Ce soir-là. mais il est là. un peu plus en retrait. Lui qui fut méconnu de son vivant ou. l’espérance exaucée de tout un peuple. ditesle-moi ? La honte sur le voleur ou la voleuse ! Mon frère n’est tout de même ni Elvis Presley ni Claude François !) Dans mon rêve. regretté.. Mais il avait une de ces présences ! Au réveil. il a répondu par un long regard empreint d’une douce tristesse. Ce qui est vrai. de cette vérité qui est de l’authenticité. Alors. et certains (Koukou. En même temps. le voici recevant l’hommage unanime de tous les siens. Il ne haletait point vers ces honneurs posthumes. que t ’avons-nous donné ? Rien. C ’est qu’il était sincère ! C ’est qu’il. Le mensonge est banal. tel qu’il avait toujours été. (Au fait. En attendant.. il est avéré que ses bricolages nocturnes sont en fait une œuvre à part entière. estimée comme un bien sans prix. Il me regardait avec cet air au bord de la confession qui. lui qui fuyait la notoriété. » M oi-m êm e. Idir Naït-Abdellah. il remerciait les visiteurs : « Toutes ces bonnes choses pour nous ! Nous voici en dette envers vous tous. tandis que ses condisciples construisaient leurs carrières professionnelles. Qui venait le voir lui apportait de la nourriture. Mais qu’importe la richesse ou les honneurs éphémères ! D ’avoir mis tant d’années à naître. entre deux portes. à l’hôpital. disais-je. Personne ne nous a répondu. cette casquette ? Et pour en faire quoi. Que ne lui a-t-on pas dit ces paroles avant ! « Nous avons tant écrit. quand il osait en parler.. c ’est-à-dire quelque chose d’éprouvé. Eugène Ionesco dans ses Notes et contre-notes : « La voix sincère retentit. il n ’a besoin de personne. saluée.. Tahar Slimani. il ne devait pas être insensible à certaines paroles. un autre l'a dit en parlant de l’artiste ou de l’écrivain en général. quelconque : la chose vraie n’a pas été saisie. de leur part. un « gribouillage » qui l’aidait à supporter ses insomnies. Ce que je veux dire à propos de mon frère. la meilleure preuve d ’estime et d ’amitié pour lui.. on ne la voit pas. elle aveugle. Comme ce soir-là où il s’excusait de déranger tout le monde. et.. de temps à autre. reçois nos dons en toute quiétude. commencée peu avant son hospitalisation. sur le dos cette inusable veste en toile vert olive. d ’un air gêné.. Ou alors. du moins au début. sur la tête cette casquette que son fils a cherchée dans ses affaires. le vrai peut sembler inexpressif. aucune gloire. Le silence. me semble-t-il).. n’espérait aucun remerciement pour son travail. il devra prendre une force d’existence extraordinaire. Aujourd’hui. c ’était le travail qu’il menait seul. vide. ma vision de la nuit s’est prolongée par cette phrase murmurée d’une voix qui n’était pas la mienne : « i a s yem m ut. quelqu’un. cela ne veut pas dire nécessairement que l’on vous écoute. proposé. et même de survivre quelques années. même. les gens ne vous croient pas.

je le sais aussi. J ’ai rêvé que j e dormais. de jeunes gens. alors qu’il semblait lui-même intrigué par son rêve. Si tu veux leur rendre visite. comme si nous vivions sur une île. elle qui avait franchi les portes de l’au-delà dans un rêve . ») Il prononçait cette phrase d’une façon curieuse. un de ces longs rêves mémorables qu’elle me racontait d ’une voix passionnée.. » 20 Sa soixantaine place mon cousin Khaled dans la position d’aîné de notre famille. Il exprimait là quelque chose de très singulier. J ’ai parfois questionné mon frère sur ses rêves. Yemma (elle seule ?) l’entourait d’un fossé. surprendre le mystère. Sans doute en savait-elle quelque chose. Urgay ttsey. on vous traite de fumiste. vivre l’incompréhensible. Sans quoi. je croyais qu’elle se limitait à mes parents et à mes frères. Un frisson glacial me traverse. Voilà ce que disait Yemma. cette famille réduite à sa plus simple expression. vers huit heures. mais sur un ton léger. Khaled prie les visiteurs de s’écarter afin que les porteurs. avec un air enfantin.. c ’est à tes risques et périls ! Tu peux rencontrer ceux-là qui ne sont plus que les ombres d ’eux-mêmes. qu’il convient de le faire. puisque vous êtes honnête. Il me répondait : « A h... Voici encore une chose que j ’ai découverte tout au long de ces mois qui nous .. puissent prendre le cercueil. Ceux de l’au-delà n ’apprécient pas d ’être importunés à n ’importe quel moment. Il n ’est pas bon.180 que vous êtes sincère. c’est qu’on vous traite de menteur . Notre Famille !. Votre cri fait une trouée dans les habitudes mentales collectives. c ’est tôt le matin. et qui me faisaient songer aux grands mythes de bien des peuples à travers le monde. » (« Oui. Pendant longtemps. comme s’il formulait une banalité. de s ’attarder dans les cimetières après une certaine heure. Le temps passe.. C ’est la règle de procéder à la mise en terre avant la prière de l’après-midi. Khaled domine de sa grosse voix le brouhaha et annonce que le moment est venu de se rendre au cimetière.

Une femme. peut-être. nous figer sur place. Depuis toujours ! D’ailleurs. de ma détresse. ne vois rien que des formes sombres.. ils ne réussirent cependant qu’à le renforcer dans son végétarisme. Ma tante. par lui-même surtout. Mais dans quel sens diriger mes pas ? Je ne sais plus.. chez ce peuple un peu geignard par coutume. m ’entraîne .. Je ne veux pas rencontrer leurs regards embrumés par les larmes. lui qui se faisait appeler « L ’ancien » . sans visage. incapable d ’avancer ni de reculer. de mes larmes. mais il s’égare en dedans. mortifié. mélancolique berceuse adaptée au chagrin des adultes rodés par l’existence... Je ne me souviens pas de lui enfant. comme dans la plupart des familles. ses gestes d ’enfant. Je veux l’expulser.. et. ce peuple malmené. gît une partie de moi-même. La question. » (« Nous payons.182 183 avaient rapprochés : ses attitudes. le lancer au ciel. Par leurs cris et leurs coups de ceinture. annoncé par ce chant lugubre qui nous donnait la chair de poule. c’était jour de fête quand on pouvait se l’offrir. Comme une flam m e Qui prend dans les brindilles Elle scintille et crépite Se réjouit qui l ’a allumée Elle ne dure qu ’un instant E t ne laisse que des cendres. ça ne se fait pas. le fils de mon père et de ma m ère.. puis finit par sortir par petits sons. nous devions nous arrêter. quand nous voyions passer un pareil cortège. Lui qui m ’avait de tout temps paru « vieux » . et qui te triture du berceau jusqu’à la tombe.. Il était déjà indomptable ! Ainsi m ’apparaît-il en définitive : une partie de lui-même n ’avait jam ais cessé d’être cet enfant-là. Mon cœur se disloque. je me dis : « Aujourd’hui. Ma douleur se voue à tous les saints. Je n ’entends rien qu’une rumeur qui me remplit la tête. Je me laisse porter comme un fétu de paille par le flot. et prononcer en direction de la civière chargée du corps emballé dans son linceul immaculé : « Dieu te pardonne et nous pardonne ! » Il y va ainsi dans ce pays. parce que j ’en ai assez ! Assez de ma propre douleur.) Sa jeunesse remémorée. l’autre avait vieilli avant l’heure. Et ce cri qui enfle. De quel crime ? Ce n ’est pas la question. titubante. frustré. lui qui s’était toujours refusé d ’être un enfant.... A m zu n d ajajify n tmes Tin yuyen deg qeclawen La tepejlij. Je tourne sur moi-même. Les porteurs du cercueil descendent derrière le groupe d’hommes qui ont déjà entonné le refrain funèbre. » Je me sens perdue dans la foule.. Le mot existe. qui menace de me pulvériser. D acu-{ ? D acu-f ?. Dans ce cercueil. N ’y va pas. je suis avec eux de toute mon âme. les parents se devaient d ’intervenir. sois raisonnable ! Moi. Enfants. ce petit garçon qui repoussait toujours sa part du précieux aliment. eux aussi . avec cette culpabilité qui plombe ton destin.. » Chant lent et monotone de la tragédie. * Je tremble maintenant de la tête aux pieds. Que dois-je faire ? Que veux-je faire ? Je sais que je dois aller jusqu’au bout . La viande était rare chez nous. Je fouille des yeux la foule des anonymes autour de moi : où sont mes frères ? Je pense à eux très fort.. ressentir leur douleur. Quelqu’un me tire en arrière. « La ilaha ilia lia h. tefrlales Icfeh win i f-issayen Tallit i /-fudert-ines A y d-teftagga d iyiyden. et je vais assister à son enterrement. c ’est que tu n ’en finis jamais. répété comme un leitmotiv : « N efxeiliÿ. ») Comme si je venais de m ’en rendre compte. Mon ventre se liquéfie.. sur lesquelles le cercueil semble glisser. je n’y résiste pas. Alors. croiser les mains sur la nuque. {Devinez quoi ?. En même temps. mes jam bes refusent de m ’obéir. je les évite . comme s’il se brisait en de courts et incoercibles sanglots.n’est-ce pas pour cela que je suis ici ? Mais au bout de quoi ? Je veux suivre le cercueil comme tout le monde .. La foule me pousse. j ’y vais. il s’agit de mon Grand-frère chéri. ou bien une de mes cousines : « Où vas-tu comme ça ? Les femmes ne vont pas à l’inhumation. je ne veux pas les voir près de moi. Sauf une fois : un soir où nos parents voulaient le forcer à manger de la viande. Il suffit de naître pour être coupable.

Ah ! Que ne font-ils pas appelé plus tôt. C ’était la Kabylie qui lui avait. tout près du cercueil de mon frère. décidément.. alors qu’il luttait contre le cancer. juste au-dessus du cercueil. personne ne viendra me dire “toi.. Mes larmes coulent au rythme du chant des hommes qui. il les conservait. le hantait entièrement. Mokrane me soutient par le bras. de légers nuages blancs semblent nous escorter. quoi ! » Il était sérieux . tu n’es pas d ’ici. avec les simples moyens dont il disposait : un crayon et du papier. Et cette phrase allait bien au-delà de sa signification matérielle. l’encourageait. Cette pudeur. depuis qu’il l’avait quittée ! Il sera parti au moment même où il décidait d’y revenir. parce qu’ils étaient tout remplis de notes en français. comme s’il savait son échéance proche. la moindre action. A la R ebbiaa d-yeqqimen (Seul Dieu est éternel).. Mulj ! Tout se passera bien. ils achèteraient ensemble un lopin de terre le long de la rivière. Nous ferons pousser nos légumes. Ce ciel est d’un bleu cristallin. terre lui-même. peut-être.. tsadda-yi nnig cclayem {Moi. planteraient des arbres. Pour lui. Tu vas guérir. chacun cherche à cacher sa propre souffrance à l’autre. il me demandait de le mettre au soleil. Ur ixeddas ara wakal. le rire même. quelle idiotie ! Sur la grand-route. tout comme l’était le fond de cet espace dans lequel Yemma m ’était apparue en rêve. Je me souviens de ses paquets de tabac à rouler.. de mots et d ’expressions en kabyle. c’était le pays. Elle ne disait pas seulement que l’on doit tout payer d’une manière ou d ’une autre. Lorsque je le descendais dans la cour de l’hôpital pour prendre l’air et voir du monde. la terre est protectrice). Y a-t-il destin plus cruel. Dans le ciel. nourrissait son espoir : « Oui. les Saints-gardiens de cette Kabylie qui l’habitait. À côté. quelques semaines après sa mort. il ne parlait jamais pour remplir le temps. il avait croisé au pays.. Nous nous installerons bien comme il faut. même quand il faisait très chaud.. alors qu’il le croyait sous terre. Je pourrai bêcher la terre comme ceci. en tête du cortège. En plus. Des mois auparavant. tout devait viser à l’efficacité. vont d’un pas rapide. Il devait être jaloux. entourés.Il n ’y aura pas de racisme. toujours manqué. il a encore reparlé avec Koukou du jardin qu’il rêvait de cultiver au pays. de tout son entrain. Le projet était en discussion depuis des mois : il rentrerait avec lui dans sa région. Djaafer m ’avait raconté l’histoire de cet émigré qu’à sa grande surprise. il en avait encore parlé à Koukou. ça m ’est passé par-dessus la moustache. c ’est sûr. alors qu’il était hospitalisé. Lui est déjà parti. Je voudrais me laisser aller sur « la pente glissante ». que l’on doit savoir mettre à profit tout ce que l’on fait ou ne fait pas. Nous ne gênerons personne. Normal. Oh non ! Grand-frère ne poussait pas le temps avec l’épaule. « Rien n ’est gratuit ! » rappelait-il à tout moment. au milieu de la foule. du côté de Béjaïa. la moindre parole.184 185 m ’évitent. Le soleil pour lui. n ’importe où. Il plante des arbres. nous continuerons notre travail d ’écriture en kabyle. il ne le possédait pas. et tu n’y peux rien. monsieur Koukouch. par un impitoyable destin. et ils cultiveraient des légumes. je marche au bord d ’un vide qui m ’attire.. « Tout doux. » A ces mots. Ce temps vide. c ’est évident. nous allons retrouver les lieux que nous avons quittés. il se levait de son fauteuil puis s’inclinait tout doucement et disait à son ami : « Vois. Il parlait et agissait à bon escient. ce destin d ’ermite qui l’aura privé du vrai bonheur. nous ferons cuire notre pain. Nous achèterons une parcelle de terre. akal d aseftar {La terre ne trahit pas. mais encore. Normal. Rappelle-toi ce qu’il disait. tu verras ! » Il lui disait encore : « Mais quand je serai dans ta région. étant toujours occupé. chacun cherche à préserver l’autre de sa propre souffrance . il cultive sa terre . non ? » Plus tard. m ’abandonner à ce gouffre de désespoir pour partir avec lui. choyés par les leurs. celui des gens aimés. tout devait servir à quelque chose. Ou par pudeur.. Mokrane est plus intelligent que nous tous. nous ne dépendrons de personne. utilement. je peux encore être utile. » Et Koukou. dis. C ’est faisable. Mulj. monsieur Koukouch ? C ’est une bonne idée. et personne ne s’y trompait. Nekkini.. il a quelque chose qui le fait retourner régulièrement au pays. pur et clair. à l’époque où il fumait : vides.. tu es d’Azazga !” Il n’y aura pas de racisme. C ’est un de ces jours ensoleillés qu’il appréciait.) Nous allons rentrer. depuis des années : . plus exécrable ! Quelques semaines avant d’entrer à l’hôpital. pressé comme par nature. pour ne plus voir ni entendre.. malgré mon genou brisé. et personne ne nous gênera. je retrouve un peu de ma raison et de mon calme. Il pensait à haute voix : « Nous allons repartir. Il travaillait sans discontinuer. Nous construirons une tim asm m eft (une école « communautaire »). d ’accord ? . Nous n ’avons guère appris à unir nos forces face à l’adversité. comme par fierté. se remettant avec peine de son accident de vQiture. bien debout sur ses jam bes.

il était à la maison. » dit-il en esquissant un sourire. Il a l’intention d’acheter un morceau de terre.. Il est resté dix-sept jours chez elle. il ne décidait de rien. il ramenait le garçon chez ses parents.. Il aimait démonter et réparer des appareils.C ’est mon fils. elle. crois-le. croit q u ’il en va de même pour tout le monde. il était actif à tout moment. A m-qqarey : ma yu ya l tura. elle-même ? Elle semblait simplement dire qu’une fois en France. 187 « Mais qu’allons-nous y faire. âgé de huit ans et allait parcourir la ville. Alors. Tasa-w ur teskiddib.. » Alors. il n ’y avait là.186 « Je lui ai dit : “C ’est bien toi ? Jure-le. à notre grand Je ne voyais que son entêtement. au m oins. voyons ! .. Pendant la journée. l’aurait-il écoutée ? Il est retourné la voir.. Djaafer Chibani n ’est pas homme à inventer pareilles histoires !).” . La mort l’avait oublié... mais j e ne peux pas le retenir. Il n’a probablement jam ais su ce qu’est la paresse ou l’ennui. ur teffey ara deg dudan-iw ! A lilil win urnjerreb tasa. Ne se plaisait-il pas à dérouter tout son monde ? Il se savait très malade. bricolait de ses mains ingénieuses. yin-as akken akw medden.. il lisait. .Pour y faire quoi ? Ma yella ccyel. nous pourrons envisager d ’y aller . et nous voulions vraiment. Des mois. « S’il repart maintenant.Ah bon ?... il parlait souvent du soleil. il pensa que. mon frère changerait d’avis. il reviendra s’établir au pays.Qui. comme ton père. . au fond. non sans remplir ses poches de friandises. ..A yelli. qu’est-ce qui aurait pu aider l’un ou l’autre à trouver les mots quirelient un fils à sa (Il y avait un homme Qu ’on appelait M uh le fainéant C ’était un homme bien en chair E t blanche était sa p ea u . étudiait. A l’évidence. amaani ur s-zmlrey ara. c ’est une affaire de quelques m ois. rien d ’étonnant. il sortait. au pays ?.. et qu’ensuite. J ’ignorais encore qu’en réalité.Nous. puisqu’il allait mourir. et il songeait encore à travailler ! Mais. (Ma fille. il ne reviendra pas ! » confia-t-elle à sa première bru. comme tu vois ! » Des années avant. il prenait par la main un de nos neveux. la maladie s’abattit sur lui et les médecins finirent par lui expliquer : « Vous avez une tumeur. Mouloud et moi. Ils ne se sont pas parlé.. des années passèrent.C ’est bien moi. comme le chien qui perd la trace du gibier. S’il y a quelque tâche utile à entreprendre au pays. . il valait mieux le faire dans son pays. Après des heures de marche. elle n ’avait pas réussi à le pister dans sa traversée de la Méditerranée. ma ulac flIjeJ. nous l’appelons “Abdel lah”. venant de lui. Il ne jouait pas .Et comment l’avez-vous prénommé ? . » 11 n ’aura cessé de m ’étonner. l’emmener au pays. nous l’avons appelé “Ramdane”. Dans les dernières semaines. .. Souvent. Ilia y iw e n zik-nni Qqam-as Muli afenyan Kra ufayan akkenni M a d agwlim-is d acebhan. ur ditfuyal ara ! Uma ?riy ad yuyal.. entouré des siens. Crois-moi. pourquoi parles-tu comme ça ? Il m ’a expliqué qu’il va mettre en ordre ses affaires en France. Ou alors.. » répondait-il.. Savait-il ce qu’est le repos ?. Je te dis : s ’il repart maintenant.. Encouragée par cette histoire (vraie. dam.. Et même si elle avait essayé de l’avertir. » Yemma a-t-elle essayé d ’expliquer à son fils ce qu’elle pressentait? Mais jusqu’à quel point le comprenait-elle.) Comme il détestait les tire-au-flanc ! Enfant encore. l’homme menait sa vie en France. Le soir.. si c ’est pour se balader. j e ne mange pas mes doigts. . Mais ta mère a dit qu’il doit aussi porter ton prénom. c ’était déjà inespéré. Pauvre de celui qui. Yemma le savait. et que les choses avaient été depuis longtemps réglées en dehors de lui. Fazia lui rapportait les propos de mon frère : « Nna Werdiya. la mère et le premier fils. non ? Un simple allerretour. Comme ça. en homme raisonnable. ne connaissant pas [les affres de] l ’amour filial.. remettre en bon état des objets usagés pour les offrir à qui en avait besoin. ce n’est pas nécessaire !. il s’était attaché à cet enfant dès le premier regard : « Qui est ce garçon ? demanda-t-il à Fazia. il ne reviendra pas ! Et j e sais qu ’il va repartir. Un jour. c ’est bien ce qu’il m ’a dit. j ’ai suggéré à Grand-frère : « Et si nous allions au pays ? Ce serait bien. et non qu’il ne reviendrait plus jam ais au pays.

Après quelques pas. tu entres par-ci. ne se livrait jamais.. ekkssya . c ’est que Muljend-u-Yeljya aura vécu dans le pays de son enfance les vingt-cinq premières années de son existence . Elle n ’a pas pu. aucune relation qui eût pu l’encourager à s’épancher. nous disait : « Mes enfants. » (« Personne n 'a dépassé son jour. personne avec qui partager sa vie. n’a pas su lui parler.. » (« C ’est écrit sur son front. toute propre.188 mère ? Ils ne pouvaient pas se parler. Lui ne parlait à personne. une part de ses tourments.. toujours enclins à des conclusions aussi pertinentes qu’irréfutables. » Ses fils souriaient et se moquaient d ’elle. En fait. ») Ainsi parlent les Kabyles. il les aura vécues en exil. Mouloud survient et me prend par la main. sur cette partie du corps qui fait face aux jours. Il n ’a pas eu d ’amis intimes (hommes ou femmes). en tirant même les rideaux. * . » (« Ce monde est comme une maison à deux portes . comme Yemma qui. Tous deux le savaient. mais je m ’égare dans la foule dense. je vous en supplie. une fosse béante dont la vue me paralyse. la cinquantaine atteinte. Ceux qui ne savent pas diront : « Yura di twenza-s. comme d ’habitude. tu sors parlà. Une simple caisse que vous ferez faire par le m enuisier. ») Yemma était prête à « sortir» à tout instant. il a. ils l’écoutaient. de ses angoisses. Je me laisse conduire jusqu’aux tombes blanches qui se dressent fièrement. Elle ne semblait pas non plus très sérieuse quand elle évoquait sa fin. Le jour venu. Il s’était marié. Elle est cimentée. elle non plus. trop proches. en fermant portes et fenêtres.. Yemma. « corrigé l’erreur ». ne livrez pas mon visage à la boue ! Vous me mettrez dans un cercueil. 21 Nous quittons la route pour nous engager dans un sentier bordé de broussailles épineuses. cette fosse qui attend le corps de mon frère. Pourquoi ? A la vérité. Entre les deux... ses fils n ’ont pas oublié la seule chose qu’elle leur ait jam ais réclamée avec autant d ’insistance. ») Ce qui est sûr et certain. je conclus que nous sommes arrivés au cimetière. une sorte de déménagement obligé dont l’heure allait se présenter d’un moment à l’autre. aimait-il à dire. am wexxam bu snat tebbura . ne se confiait à personne. Quatre ans après. Une façon de dire qu’on ne peut enlever ce qui a été gravé dans la chair de chacun. Il avait horreur de la boue. eux si sensibles à la fatalité : « Ulac win isaddan ass-is. teffeyd ssya. Elle nous le rappelait souvent : « Ddunit. les vingt-neuf autres. J ’essaie de me frayer un chemin vers les tombes de mes parents. Ils diront peut-être aussi. ils n’avaient pas besoin de se parler : ils étaient de la même trempe. Elle en parlait comme d ’un événement ordinaire. unis dans la même souffrance et voués au même destin. sauf à moi. voyant que nous n ’avançons plus.

ce cousin sur lequel mon père avait tant pleuré. d ’autres temps. ces précieux « hôtes du bon Dieu » . Elle comprit qu’elle ne devait plus rester enfermée chez elle. c ’est encore un de ces domaines où. leur tendance à tout compliquer. du début ju sq u ’à la fin. Mais le pire. Ils bavardaient et s’esclaffaient. Sans eux. rient et leurs émotions sont plus contagieuses qu’aucune fièvre connue. devisent. Ce n’était qu’un masque composé par ses traits tendus. des heures insupportables. ne les privent-ils pas d ’une possibilité de contenir enfin leur douleur ? C ’est que. De temps en temps. tout en mettant de côté les pauvres résidus d ’un ancien. avec leur sensibilité débridée. par de longues processions de femmes aux tenues bariolées. qui me remplit tout entière. Les femmes les recherchent avec zèle. Mon esprit se morcèle. Au fond. il ne suffit pas d ’y croire. toute simple. C ’est cette solitude. brandissant un de ses bouts de bois. elle allait nourrir leurs quatre enfants. persuadés du bien-fondé de leur raison. vont et viennent les pauvres hères. au lieu de le monter au village. C ’était l’Aïd. tout s’accélère. c ’est fait. les choses demeurent en suspens. elle et ses enfants. poisseuse. Non loin de là. Elles s’échangent. et leurs larmes torrentielles. vu qu’ils habitaient tout près. Cette lourde dalle froide que les hommes posent sur la tombe de mon frère. L’homme. que les dons des vivants parviennent aux morts. qui. parfois. suivies de leurs enfants accrochés aux pans de leurs robes. Voyez ces os. c ’est par eux. boueuse. des tasses de café ou de limonade. « pour la baraka ». maintenant qu’il l’avait laissée seule et sans ressources. comme femme de ménage dans les bureaux de l’Etat. se réjouissent de ce jour où ils reçoivent sans rien demander. Aussi. Mes parents étaient encore de ce monde. dans notre cimetière. mais retrousser ses manches. enfants ! Vous ne pouvez pas encore comprendre. de jeunes garçons le regardaient aussi. Je n’avais encore jam ais assisté à quelque chose d’aussi réel. Discrètement. comment veux-tu faire ?. des heures sans fin. dans ce visage commun. l’adolescente que j ’étais n ’a plus eu de ces rêves qui te portent vers tes joies promises. pour pouvoir aller souvent sur sa tombe. En un clin d ’œil. il leur lança d’une voix lasse : « Riez. et nous n ’avions pas de défunts là. Il n ’était pas vieux. se disperse.. Elles prient. pleurent.. Et c ’est ce qu’elle fit. au cœur de mon être. Tout autour. Il lui répondit dans un rêve. l'insoutenable évidence sur laquelle tout est bâti. De ce moment-là. trimant durant plus de vingt ans. l’absolue. jam ais résolues. Respectant sa volonté. Leurs psalmodies sourdes et précipitées me parviennent au travers de la foule. alors que je me tiens devant la tombe ouverte de mon frère. Mes yeux ne décollent pas de ce trou régulier et froid qui patiente de recevoir le cercueil de mon frère. le cimetière de Tizi-Ouzou. Après cette vision. il est déposé sans mal dans la fosse qu’on ferme aussitôt à l’aide d ’une épaisse dalle en béton. les hommes sentent. Les jours de l’Aïd se fêtent aussi dans les cimetières. d’images éternellement torturantes. durant les premiers mois. date cette conviction indélébile que chacun est seul. J ’observais cet homme dans la fosse qu’il creusait. il s’agenouillait au fond du trou et ramassait des bouts de bois qu’il déposait ensuite en un petit tas sur le bord de la fosse. les sans-pouvoir. Il doit se passer autre chose aux alentours. La terre était humide. un jour de fête. sans quoi. Et alors ?. ni jeune non plus. Ainsi. Plusieurs mains soulèvent le cercueil. sur ma douleur cuisante . Je n’y voyais rien. mais je ne distingue rien. s’envole vers d ’autres lieux. ils ne pourraient pas être aussi prompts et précis dans leurs gestes.190 191 Khaled invite ceux qui le désirent à se rassembler autour du cercueil pour la dernière prière. Yemma allait-elle distribuer son aumône aux défunts de Meddufta.. eux aussi. c ’est tout ce qui restera de vous un jour ! » Il reprit sa besogne sans plus prêter attention aux jeunes plaisantins. Tout de même. Après une brève bousculade. Je passais près d ’un homme qui creusait une tombe. adultes et enfants. jusqu’à porter la moindre douleur à son paroxysme. aucune expression de celles que je m ’attendais à voir. il faut voir aussi. le fossoyeur creusait ma solitude. elle s’y rendait tous les jours pour lui demander comment. Maintenant. en lui ouvrant la porte de sa maison. La Vérité sans fard. finit par se tourner vers eux et. pensent et décident en lieu et place des femmes. ce froid intérieur qui me saisit. et bien fait : tel est le travail des hommes. des gâteaux secs et des beignets huileux par-dessus les tombes des leurs. l’unique. D ’un geste rapide et méticuleux. toute transparente .. à qui nous devions rendre visite. voir de ses propres yeux . Ce jour-là. où se trouve la tombe de Hsen.. tout en nage. un homme scelle la tombe en appliquant du ciment tout autour de la dalle. et l’ouvrage prendrait de longues heures. je scrutais son visage. Je ne suis là qu’en partie. à l’état d’idées. les poches remplies de bonbons et de monnaies sonnantes. revêtus de leurs habits neufs.. et leur foie dément. d ’aussi impressionnant. Q u’aurais-je bien pu raconter ? Et à qui ? J ’avais vu un homme creuser une tombe pour un nouveau mort. Voilà donc pourquoi ils interdisent aux femmes de participer aux enterrements ! Avec elles. en fait. Ce jour-là. son épouse l’avait mis à Meddufra. c ’était de ne pouvoir rien raconter de ce que je venais de découvrir. c ’est sur la brèche saignante. les gueux errants. hommes et femmes.

mais. Eux pratiquaient l'idée à la lettre. Ils n’avaient pas de cimetières. entretenu par Yemma. pas le moindre toit sous lequel mes frères et moi. Tout ce que nous possédons tient dans un coin de ce cimetière qui contemple d ’un regard triste le village. Je la préfère à toutes ces images obsédantes que mon esprit n’aurait pas manqué de produire pour suppléer à ce que je n’aurais pas vu. nous ne devons rien à personne. Nos parents étaient sortis de leurs villages respectifs sans avoir jam ais quitté la Kabylie.. Tout à l’heure. Malgré tout. mes neveux et moi. je tiens à cette réalité crue. Je me disais que Yemma s’y serait peutêtre sentie en sécurité. Autour des tombes. et personne ne me dira rien ? .192 qu’ils la posent également. avec le ciel comme toit. Ici. C ’est alors que je compris les raisons de certaines disputes entre mes parents. . comme si. pour essayer de recouvrer le toit et la parcelle de terrain que lui octroyait le droit coutumier. * La foule s’égaille. Nous vivions accrochés à rien. ces Yanomami. à cause de la guerre. toutefois. éprouvé très tôt. je pourrai venir demain planter une tente ici. aussi vrai que ma plaie qui le reçoit . cernée de tous côtés. jadis. Non. L ’espace en question était dérisoire. Ensuite. » Khaled riait . Avant de quitter nos hôtes. De là me venait ce sentiment. coupés de nos tribus originelles. elle n’avait jamais pu atteindre le sol. j ’ai demandé à Klialed de me montrer la partie de la maison qui appartenait à mon père. Ne sommes-nous pas dans notre cimetière ? Et nous avons le droit d’y être aussi longtemps que nous en avons envie. Toi. nous aussi. nous n’avons donc pas de maison où nous aurions pu mettre le cercueil de notre frère et recevoir les visiteurs comme il se doit. Au village. nous pourrions dire : « Nous sommes chez nous. En vain. Leur maison. Ils avaient compris que la meilleure façon d'ensevelir les leurs était de les ingérer. privés de leur étayage culturel.. indus.Tu reviens encore à cette histoire ! répondait mon père. » Tout au début. d ’abord. atterrés. ainsi amputés pour toujours au-dehors comme au-dedans. Je perçois le geste. » Cette maison que nous n’avions pas dans notre village fut longtemps une des obsessions de Yemma. tout ce qu’ils avaient. cette famille. Oh. Notre père avait quitté sa tribu. comme si ses occupants ne parvenaient pas à tourner le dos à ces maisons où. son propre village. Il ne nous reste plus qu’à quitter le cimetière. tu as quitté ton village comme s’ils t ’en avaient chassé. probablement aussi. et je ressens son effet d ’obturation instantanée. Mais rien ne nous force à courir.. mais je n ’y croyais pas : 193 « Donc. on a déposé le cercueil de mon frère dehors. » J ’étais émue. c ’est déjà beaucoup. Si. tout en respectant la règle de l’oubli total. Que de larmes elle aura versées là-dessus ! Moi. je ne rêvais pas d ’une maison au village. aucun lieu qui eût pu matérialiser à leurs yeux la mort des leurs . enfin. non ! Je rêvais d’une maison bâtie au milieu de nulle part. Je les envoie à l’école. à l’intérieur comme à l’extérieur. aussi réel que cette tombe.. mais nous n’y avons pas de maison. comme si. ce n ’est qu’un morceau de moi-même que les hommes viennent d ’enterrer. je n ’ai pas de quoi construire. De son index. moi. non. Sans doute enterrons-nous nos morts pour pouvoir aussi les enfouir en nous-mêmes et. de les assimiler à leurs propres corps. ils avaient tant ri et tant pleuré. cela appartient à ton père. il m ’a indiqué un coin de la cour : « Tu vois. Nous nous regardons. que notre famille était vraiment à part. Je songe aux Yanomami de la forêt vénézuélienne comme nous les décrit Jacques Lizot. radicalement exilés. mes frères.. muets. continuer à vivre malgré tout. au grand dépit de Yemma. elle se tourna vers Tawrirt Mimun. c ’est à ton père. de mes yeux vu. entourée d ’un désert à perte de vue. sur la place publique. de ces bidons d’essence jusqu’à ces tôles. tombée du ciel.. sans attaches avec la montagne ancestrale. différente de toutes les autres. de ce tas de planches jusqu’à cette poubelle. affranchis de leurs lois et préservés de leurs excès. nous parvenons à diriger nos pas vers la sortie. en consommant les ossements calcinés de leurs défunts. ma tante m ’avait emmenée voir ma famille du côté de mon père. celui des pères de notre père. Elle était sans racines. lorsque je le découvrais. Ayant perdu tout espoir de ce côté. Mais elle a fini son existence dans un appartement. l’oubli s’est installé. l’esseulée impénitente qui se consolait avec les chants d ’exil de Slimane Azem : . abasourdis. C ’est bien notre village. Mais où veux-tu que je construise une maison ? De toute façon. Yemma disait : « Pourquoi ne vas-tu pas construire une maison dans ton village comme font tous les gens ? Tu la laisseras à tes enfants. ils la construiront eux-m êmes.Tu peux y planter ce que tu veux. ce village. Dieu merci ! Il fait beau temps. de les contenir pour toujours. Les mots seraient superflus. c ’était une poudre d’os enfermée dans une gourde et leurs corps qui s’en nourrissaient périodiquement.

) Mais comme notre famille tient des At-Rbah et des At-Yanni. A d yrey di lakul A yem m a. non plus. ») Quoi qu’il en soit. Mon père. lui. que mon père eût voulu suivre l’exemple de cet homme avisé qui rassurait ses enfants : « Ur a wen-ggiy asda w seg A t-Rbaij. * Un nombre incalculable de tombes tapissent le cimetière. pour deux choses : le pain et l’instruction de ses enfants. a kem -ggcy lfra$ul Ulamma tugid a y ul Inehf-iyi baba s rrkul A d yrey d i lakul. contraint Je n ’ai pas choisi Le destin et ma chance ont décidé Me voici dans le pays des autres Devant mes yeux ton image .. 195 (Mon pays bien aimé Que j ’ai quitté. n’avait ni le temps ni les moyens de reprendre sa place dans le sien. La plupart sont à peine signalées par des dalles de schiste. » (Exilé et étranger D am le pays des autres Angoisse et épreuves Dieu l ’a voulu.. J ’irai à l ’école Mère..) Yemma vivait à une quarantaine de kilomètres de son village. ) Ou encore : D ayrib d abejrani D i tmura n medden Lw efic u lembani A dR ebbii-graden. il était ferme. nous occupons la place qui nous revient dans notre village. dans ses moindres recoins.. Toute son existence. et mon frère s’en est souvenu. Que de générations . à coups de pied. N i un associé des At-Yanni. j e vais te laisser Contre mon gré Mon père. ( J ’irai à l ’école J’ étais jeune encore Mon père. U raw en-ggiyacriksegA t-Yanni.194 A tamurt-iw aszizen Tin ggiy mebla lebyi-w MaÙCi d n e k i-gextaren D lm ektub a k w d ??ehr-iw A q li di tmura n medden M a d lexyal-im ger wallen-iw.. c ’était le bout du monde. u r d iy -iy u l A d yrey di lakul. en effet. jusqu’au bord du ravin profond qui le borne d ’un côté. m ’ y a conduit J ’irai à l ’école... aujourd’hui.. il a travaillé comme un forçat.. Sur l’école. A ses yeux. A d yrey di iakul Idelli kan i d-nlul iCCa-yi baba am wewtul Ifka-yi. il n’est pas exclu. (« Je ne vous laisse ni un ennemi des At-Rbai). sans coeur M’ y a livré tout entier J ’irai à l ’école. donc....

Je m ’en souviens maintenant. Comme je voudrais le croire ! Je me rappelle l’avertissement proverbial : « fu r -k a s-tiniçl teffey ccetw a !» (« Prends garde de dire [que] l'hiver est terminé ! ») Je repense à la parole du maître bouddhiste : « La grande affaire n’est pas encore éclaircie. J ’étais une adolescente triste et anxieuse. un rayon de lumière. Par-dessus tout. c ’est par la fin que tout commencerait. Je pleurais surtout à cause d ’elle. d ’année en année. Quand le matin de ton existence a été assombri par le mauvais sort. à l’orée du cimetière. elle me disait en guise de consolation : « Que te manque-t-il ? Tu es comme portée dans la paume d ’une main dont tes frères sont les doigts. Et si. parce que j ’ai toujours voulu effacer de leur vie la souffrance de notre enfance. J ’aime chacun d’eux d ’une manière différente. Mais je ne lui disais rien de tout cela. Yemma me surprenait à pleurer. tous les espoirs te sont offerts d ’un jour plus radieux . sinon des bêtes de somme ? Comment. Et lui. presque machinalement : A Mub n M ub Ttes tura S i z i k n z ik Ulac tabaa. c ’est comme aller à l’enterrement de sa mère.. tendresse désespérante aussi.. Yemma me l’a dit : la tombe de Yebya est ici. Mieux. à cause de sa souffrance qui nous empêchait de jouir de notre jeunesse. Je me demande pourquoi ces mots me reviennent dans ce cimetière. tu n’as pas ri dès le début !. ce n’était pas chose simple. Je me mets à tourner autour de mes trois tombes : en chacune d’elles.. la même tendresse entière et pudique .. Je pleurais. comme s’il criait encore contre moi. avec Albert Camus. je ne suis pas Dieu ! » Je n ’y peux rien. Au temps de la guerre. Tout est fini ?. La grande affaire est déjà éclaircie. à ce moment précis. Parfois. que sommes-nous. un fragment de mon âme. alors que tout est fini. Je me rappelle Grand-frère allongé sur son lit d’hôpital : « Attention. Voyait-il seulement à quel point j ’étais ébranlée par ce qui lui tombait dessus ? Il avait si longtemps vécu sans nous.. à jamais.196 197 ont leurs restes entassés là ! Cet endroit ne saurait échapper à la langue : on l’appelle Tigwelmimin. Souvent. une mélodie. Je vais d’un pas lent. elle a fini par se confondre avec la terre. ce silence souverain qui monte de la tombe neuve et qui s’empare des âmes. Un peu à l’écart. l’envie d ’aimer malgré tout.. Sisyphe?. mais avec la même fierté. Faute d ’entretien. surveillent les collines et le fond des précipices aux alentours. Elle ne faisait aucun lien entre l’état désespérant de notre famille et ce qui l’agitait. ma façon d’implorer les Puissances célestes. Sisyphe est Patience absolue. qu’il paraissait ne plus savoir ce qu’impliquent les liens fraternels. (A M uh n M uh Dors maintenant Depuis toujours Tu n 'avais rien de toute façon. ni heureux ni malheureux. Les dieux ont condamné Sisyphe à la patience perpétuelle. Je regarde mes frères abattus. à cause de mon impuissance à changer le sort des miens. De quoi as-tu peur ? » . l’arme à la main. en plus. imaginer Sisyphe « h e u re u x » ? Heureux. Elle ne l’était pas. il m ’a lancé cette phrase d ’un air exaspéré. « Pardonnez-moi. il fallait demander un laissez-passer aux colonisateurs pour se rendre au village.. Khaled. nous affaissant sur nous-mêmes. Quand elle pouvait s’évader un instant de son monde d’angoisse et redevenir la mère affectueuse et dévouée qu’elle était. et je sens ma douleur s’attendrir. » Je lui ai répondu par un haussement d’épaule. se radoucir presque. ainsi chargés de jour en jour. Je récite.) Nous naissons en pleurant. de les prier pour que Yemma connût enfin la paix. cette consternation des fins accablantes qui te plongent dans le trou noir d ’une vie sans vie. quelqu’un l’a écrit. la pente est glissante ! » 11 s’inquiétait de savoir comment j ’allais. » Les choses ne sont jam ais finies.. Comment aurais-je pu ? C ’aurait été comme la rendre responsable de nos maux. ses fils et quelques jeunes gens du village. c ’est-à-dire des riens d ’où tu t ’acharnes à extraire un sourire. « Ça va ?. quelque part dans ce quartier réservé à nos morts. c ’est comme aller à l’enterrement de sa mère. sans voix. elle. sa famille. Plus loin. Je n’y pouvais rien. traînant mon chagrin qui vient d ’alourdir un peu plus mon fardeau.des espoirs. des hommes en uniformes.

remonter le courant de leur existence comme le saumon dans sa rivière ? Mais ils n’osent même pas se l’avouer. partons maintenant. au nom de quoi renonceraient-ils à eux ?) ni infliger un nouvel exil. Présent ou absent. je trouve que Grand-frère a la meilleure place. Elle se tient debout. Malgré tout. entre les deux tombes. comme arrêtée entre un passé de plus en plus fermé et un futur inimaginable... comme toujours. pour l’éternité. ce qui reste n’a plus grand intérêt. avec son orgueil mérité. il vaut mieux ne pas comprendre. cette « main » ouverte par laquelle. j ’ai appris à le reconnaître en découvrant mon frère aux prises avec son désespoir mortel.. c ’est cette montagne peuplée par les puissances sublimes qui a daigné enfin rappeler Grand-frère. Il avait pris tant de risques ! Il s’était lui-même banni de cette terre. par les condamner à une vie suspendue. » * Je remarque que la tombe de Grand-frère est plus proche de la tombe de Yemma que de celle de notre père. Le hasard existe. Je suis tout de même intriguée : pourquoi a-t-on laissé tout cet espace entre la tombe de Yemma et celle de mon père ? Il faudra que je pose la question à mes frères.. C ’est tout simple.. Yemma avait l’art de parler par métaphores. à cause de leurs enfants qui appartiennent plus à la France qu’à leur «pays d ’origine ... oui . » En attendant. le pardon sincère. «Puisque c ’est comme ça. Mon frère. telle une gardienne infaillible. j ’adresse un long salut muet à la montagne. comme le filet sur le poisson. Cette France qui. les joies du printemps qui revient toujours. II en était à concevoir enfin son retour au pays. Il aurait pu ne pas revenir en sa terre natale. auxquels ils ne veulent ni renoncer (et pourquoi. Elle est là. bataillant avec leurs jours.... Muh. de l'enfant à part. « Voilà encore une de tes questions. son influence bienfaisante. Quand ils l’oublient trop. cette montagne. ces enfants. et après.. je devine leur réponse. qui a décidé de le mettre à cet endroit ? . C ’est elle. j ’ai senti sa présence tout à l’heure et. se consolant avec des babioles.. J ’y reviens. Comme toutes ses semblables. Nous. Parfois. si j ’ai fait une erreur. au lieu de me dire simplement : « Tes frères t’aiment. à n'en pas douter. Ils t ’aimeront toujours. ce piège qui me frôle certains jours . les connaissant. imperturbable devant les déchaînements et la folie des hommes.. Je l’ai dit à Hamid.. Tu aurais dit que ç ’avait été fait exprès. disait : . sais-tu ? Tu cherches trop à comprendre. . de l’homme hermétique et attachant. quelque chose mérite encore d ’être dit : combien. notre terre n’est pas méchante. errant entre deux voies impossibles. Je peux en parler.198 199 À l’occasion. Nous pleurons sur nous-mêmes !. Et encore. elle servait la même image à ses fils.. contre sa force protectrice. sur ses espoirs. la générosité sans calcul. Comme par hasard ! Je demande au cousin Khaled : « Dis. me diront-ils. vous devez me pardonner. colosse de compassion dressé en face de mes chères tombes. toute proche. » Avant de quitter notre cimetière. Allons. Voilà comment j ’ai pensé. et ce geste millénaire. il arrachait sa vie dans cette France à laquelle il vouait une profonde admiration lorsqu’il n’était encore qu’un adolescent. Oh ! Tu sais. comme tant d ’autres. des enfants qui les retiennent. Et parfois.Q uoi? Tu veux parler de ç a ? . Il m 'a répondu qu’il convenait donc de creuser ici. « Oh ! Amer. bien que.. » Le cousin Khaled n’a commis aucune erreur. où veux-tu?. lui. s’était refermée sur sa vie. mais ce n ’est pas nous qui avons creusé ! Ça s’est fait par hasard. dans ce traquenard aux dehors alléchants. l’hospitalité sacrée. du frère éloigné. Ainsi finissent-ils. » * Les dernières années. il conserve sa préséance d ’aîné. au fond d ’eux-mêmes. dit le vieux Ramdane dans La terre et le sang de Mouloud Féraoun. l’allégresse des filles en fête qui dansent d'un pas léger. Ils y passent tout entiers. au fil des années. Nous en sortons et nous y retournons. elle continue de proclamer à quoi aspire la terre de mes pères : la paix durable. lui a demandé Koukou..J ’ai mesuré l’espace entre les tombes de tes parents. voudraient repartir. elle les rappelle ». Je le sens. J ’ai vu qu'il y avait place pour une nouvelle tombe. Mais il y est finalement revenu. le mieux est que la dépouille retrouve les lieux d ’où nous sommes partis. Il aurait pu mourir d ’une mort plus atroce encore. il n ’y a rien à comprendre. Elle aime ses enfants. répondit-il en se pinçant violemment le corps. C ’était là une façon commode de parler d’amour fraternel. à partir du moment où l’âme s’en est allée. ils l’accueillent entre eux deux. nous sommes là à pleurer. Maintenant.. Vraiment oui. Je le dis à mes frères : « Voyez ! Lui. je me suis appuyée. n’en doute pas. nous n’avons plus rien à faire ici.

les pauvres. il te dit qu 'il te fa it du bien. pourquoi continuerais-tu de vivre ? » Comme vous le voyez. si seul dans son espoir d'une vraie renaissance culturelle (et.200 « Ur nessi ara n n if! N itni ugin-ay . II était seul. m i yen yei ifuh. C ’est incroyable ce que nous sommes bêtes! Vraiment. exhalant son immense amertume dans un flot de paroles plaintives. et cela. tu peux patienter . tu peux le supporter. win i t-iljudren a t-yaf. Car. » (« Le Kabytchou : il te fauche les pieds .. ils nous repoussent . Je l’entends encore se lamenter sur eux. il est irrécupérable. qui en prend soin en profitera. l’ignorance. Ainsi. transpirant une angoisse rance. que du vent. tandis qu’il était rivé à son lit : « L es Kabyles. indéniable. Il rêvait . dans ce cas. Ce qui leur manque. II s’était éclipsé depuis deux jours derrière le printemps. de ces Kabyles auxquels il aura finalement voué sa vie entière. parfois les larmes aux yeux. Il ne les détestait pas. eux qui se disent à longueur de temps : « N n ifa m lüjtaf . Nous cultivons l’insignifiance. il les aimait de toute son âme. c ’est même làdessus qu’ils ont édifié leur culture. Mais si tu as perdu ton honneur. a k-iqqar d lxir i k-xedmey. je la trouve digne de lui : à la fois vraie et exagérée. voyez-vous. ils n’ont rien. supportant de moins en moins les déceptions et les contrariétés . sans doute aussi.. oh non ! Il se savait très malade. Nous gobons tout sans trier. ce n’est pas par manque d ’honneur que les Kabyles acceptent leur condition d’« immigrés ». nous.. n'importe quoi. sans prononcer une seule fois « je ». si tu es mal habillé. » (« L ’honneur est comme un voile . Il ne pleurait pas sur son sort. déplorant leurs défauts. à ces Kabyles. tantôt en kabyle. jeté à terre. il a bien voulu céder un peu de son temps à la belle saison pour permettre aux Kabyles d ’accueillir dans les meilleures conditions l'homme qui les fuyait de son vivant. la bêtise.. nekw ni n ugi a n/zih. de leur part. remuant dans tous les sens. certes. ») Cette remarque incisive. personnelle). » (« L ’ honneur est comme l ’huile . ») Ou encore : « Si tu n’as pas de pain. qui force au respect. » (« Nous n ’avons pas d ’honneur ! Eux. » Il était ainsi certains soirs. nous refusons de partir. c ’est surtout le courage.. ») Au fond. surtout. Les jours fastes finissent toujours par arriver. ») « N n if am z z it . Et. un morceau d’eux-mêmes. ce n ’est pas l’honneur qui leur fait défaut. L’honneur. Il les avait longtemps pratiqués et n’ignorait pas de quoi ils sont capables.. nous sommes à plaindre. mais le fait est là. la force de laisser derrière eux. en toute bonne foi : « AkabiCCu : a k-i(huccu idarren-ik. Personne ne l’y obligeait. l’automne a repris sa place. « moi ». tantôt en français. soliloquant des heures durant. une fois de plus. 22 Aujourd’hui. tu as aussi perdu ton nom. la paresse. nous croyons n'im porte qui. Jamais ! Il semblait avoir endossé toutes les souffrances de cette Algérie (si présente dans ses textes !). Nous sommes si crédules ! Instruits ou non.

peut paraître superflu. » Une issue : un mot clef. nous sommes loin de cette « tam aziyt » prônée par les amaziyistes.) * Il était si seul ! Mais sa solitude était. Le monde entier est en deuil. c ’est consentir à la solitude » . s’appliquant. elle n’aurait pas été possible. Phèdre. Allwright. On l’admettra. L’une de ces raisons tiendrait à la tâche considérable à laquelle il s’était attelé : il était un pionnier . Je pense qu’il avait besoin de s’appuyer sur des œuvres achevées. en soi-même. Brel. dans ses contenus inspirés par les auteurs. à travers une écriture ressentie comme une nécessité impérieuse. De fait. Molière. Vian. Romains. méthodologiques et « psychologiques ». le ciel et la terre. son œuvre n ’a-t-elle pas seulement une valeur en elle-même. Or. une issue pour moi. il a son importance en quelque sorte « pratique » ou « stratégique ». celle-ci serait allée dans tous les sens. Il lisait et enregistrait ses textes sur des cassettes magnétiques afin de les rendre accessibles à la majorité des siens. Sartre. De Béranger. écrivait dans sa langue maternelle. et de l’extérieur.pour lui assurer la force et l’envergure d’une langue écrite. accablant. l’atmosphère remplie d ’une affreuse mélancolie. il travaillait depuis de nombreuses années à un dictionnaire de la langue kabyle. « quand on écrit. elle témoigne aussi d ’une évolution notable de cette langue qu’elle enrichit et consolide en utilisant ses propres ressources. les cousins et leurs enfants. Blake. et par-dessus tout. il explorait toutes les possibilités de la langue maternelle. les êtres. * Aujourd’hui.. de celle recherchée par l’écrivain authentique qui sait comme elle représente la condition essentielle de toute œuvre de création : « écrire. son mot pour dire combien il se souciait peu de ce qui . nous offrons du café. en sa structure même. celle qu’utilisent. Le ciel est sombre. mais elle peut être complétée : « L’adaptation d’auteurs étrangers. en partie du moins. pourquoi avait-il besoin de faire le détour par Esope. tout en étant dépourvue d ’une entrée et d’une sortie. à qui. Partout. Seghers. pour bien d ’autres raisons. Même les paupières sont lourdes pour les yeux. car sans la cohérence. 1 1 aura fallu la maladie mortelle pour que je découvre ses goûts alimentaires . tout ce que Grand-frère aimait manger. sonœuvre apparaît comme une gageure : concevoir une forme de littérature tout à fait inédite dans la langue kabyle. de vieilles femmes du village. lui. du même ordre que celle qui m’amène à rapporter en détails ses funérailles. il ne semblait pas accorder une grande importance à la nourriture en général. il démontrera à coup sûr les compétences diverses de son auteur. à forger de nouveaux termes à partir des termes existants. il pleut. mes frères. ? La question lui a été posée. Brecht. Pirandello. plus disposée à écouter qu’à lire. Cette réponse est probante. Brassens. sa gourmandise ! 1 1 raffolait des mets sucrés comme un enfant. Luxun. tout était. Tout est pesant. Au fond. suivant la coutume. il fait humide et froid. Tout larmoie. par exemple. qui serait portée par la langue maternelle nourrie à la fois de l’intérieur. eux aussi. Prévert. des biscuits. sa foi en la langue maternelle. et s’il est publié un jour (ce que j ’espère vivement). cette raison. des quarts de galette dure. avant tout .langue orale. pensait Albert Camus. l’unité qu’il confère. et aussi. par son contenu et sa portée . ce récit constitue une clef. et la préciser à cette étape n’est pas inutile : tout l’intérêt de ce récit réside dans ce qu’il me permet d ’exprimer par ailleurs. comme à tous ses avatars. Elle serait. C ’est une offense à sa mémoire ! Des écrivains algériens écrivent en arabe. Ce devrait être un dictionnaire tout à fait original. équivaut à une récupération idéologique. connues et reconnues. d ’autres en français. En ce sens. Oh ! Q u’il est pénible de revenir à Tigwelmimin en ce lendemain de 1 enterrement ! C ’est le jour des funérailles où les femmes sont autorisées à se rendre sur la tombe neuve pour « voir comment le cher défunt a passé la nuit ». de ce côté que j ’ai trouvé une issue. Autour de moi. notamment. je tiens à insister là-dessus : associer l’œuvre de mon frère au berbérisme. la tante et ses petites-filles. on ne vit pas ». Quelques étrangers venus en visite. (En passant : pour exprimer ce qu’il avait à dire. personnellement.202 203 cette résurrection de tout un peuple. Maupassant.. des beignets. poètes et écrivains étrangers. Marx. À cette fin. En même temps. Ainsi. les plantes. il vente. mon frère écrivait avant tout. et il a répondu : « C ’est une possibilité de tirer profit de l’expérience des autres ». La brume épaisse a tout envahi. En fait. recouvrant le monde d ’un voile de désespoir. cela ne dépassait guère « la gamelle du soldat ». les cousines. leurs épouses. n’apparaît-elle pas aussi étrangère que l’arabe ou le français ? Et puisque j ’y suis. Et rien qu’en cette écriture. Muljend-u-Yehya. les ténèbres oppressantes de la mort. à l’écriture. D’un mot. les présentateurs de journaux télévisés : aux oreilles de la plupart. Beckett. tout reste à faire dans la langue maternelle . Point final. c’est. dans sa forme vivante. Ce récit. pour Thomas Mann. chargé d ’une tristesse qui saisit l’âme. du lait.

Les seuls qu’il lui arrivait de louer. Yemma et Grand-frère étaient anticonformistes. tant que sa santé le lui permettait. du moins. et j ’attendais là. Finalement. alors tu pouvais compter sur son accueil bienveillant. enfin. Au fond. vrai. un peu d’eau. comme les femmes de son village donc. » Cette galette qui lui inspirait de la nostalgie. ce souvenir d ’une saveur unique. sans pétrissage ni levain. contente même. cette galette ! Et quelle n ’a été ma joie de retrouver . sur une table. étaient ceux qui se fatiguent tous les jours.. c ’était. C ’est qu’il leur ressemblait . je me tenais un peu à l'écart -ou derrière lui. inquiète et curieuse. J ’ai fini par m ’y habituer : pour dire « c ’est très bon ». par tous ceux qui besognent sans répit jusqu’au bout de leur existence. enfin. compatir à la malchance de celui-là . complètement.et dans mes souvenirs. lorsque je pouvais demander à l’un ou à l’autre de le faire manger. Avant de t'admettre dans son cercle restreint. en se servant d ’un couteau et d’une fourchette »). Si tes proportions lui convenaient. sans plus ! ».) A leur façon. il était avare de ses compliments.. qu’elle était délicieuse. C ’était le plus souvent aux repas du soir. il était des leurs. ceux qui trouvaient grâce à ses yeux se comptaient sur les doigts de la main. d ’entendre ses commentaires.. cette galette. elle ne pouvait les supporter. son mot pour dire. J ’avais. Je l’avais toujours entendu plaindre celui-ci.. je mangeais une galette qui avait un de ces goûts ! Une galette dure. L’emphase. elle aussi. les At-Yanni se flattaient d ’être plus « civilisés » que toutes les autres tribus kabyles . il me demandait qui avait préparé la nourriture que je lui servais. chacun dans son assiette. Je lui présentais ce que je m ’étais efforcée de préparer avec un soin tout particulier. la vanité. si tu te montrais des plus modestes. dans une culture où l’orgueil affiché participe d ’une exigence sociale. qu’il ait de quoi ou non. quel que fût le rang. en échange des gâteaux ou des beignets que leur donnait Yemma. Naturellement. (L 'orgueil. était très sélective. nous l’offraient.. alors même qu’ils étaient kabyles à jamais. cela ne se mange même pas ! Je m ’en souviens. où trouvait-il un moment pour dormir ? À l’hôpital. quand j ’étais un petit garçon. si ce n ’était que la galette ! Nous avons tout oublié. il prenait en exemple ces jeunes ouvrières chinoises qui se démènent comme des diablesses dans des travaux harassants. lesquels prenaient pour moi l’allure d ’un véritable examen dans l’art culinaire. comme d’autres visiteurs.. on lui avait apporté de la galette dure. eux. d ’admirer.. lui qui en arrachait par où il pouvait. les humbles qui travaillent durement. Quand. sa vision de l’existence : il devait être en guerre permanente. z z u x d lm ecm el Menwala ad izux ayla-s Z zu x dlhedra ba(el Ulac fell-as lexla?. Contre qui ? Contre quoi ? Une vie tout entière passée à lutter.. Or. après une ou deux bouchées. Je ne pouvais espérer meilleure appréciation. assez prétentieuses.. il manifestait du plaisir à manger. Yemma jugeait que ce pain fait à la va-vite. cependant. de la parole gratuite Cela ne coûte rien. pris l’habitude de lui apporter de la nourriture à l’hôpital. c ’était parce qu’« ils mangeaient. Yemma. c ’est encore le mien également. mais encenser quelqu’un. il déclarait : « C ’est mangeable. à Azazga. « Ah ! Vous osez appeler ce machin de la galette. si ta profondeur était sincère. il était fasciné par le travail. tout de même ! Un bol de semoule. s’est-il exclamé à ma grande surprise.. n’importe qui peut se vanter. il faut le dire (à l’époque..204 205 pouvait combler son estomac . l’âge ou le mérite de la personne en cause. n’est pas digne d ’une bonne cuisinière. c ’est g r a tu it!» ) Autrement dit. De toute façon. Yemma se référait à Slimane Azem : Zzux. ça n ’est pas difficile à faire. Comme ses sœurs des At-Yanni. jamais. * Un soir. Souvent. et même. il commençait par t ’étudier sous tous les angles. Nos voisins des At-Yegger. il ne tarissait pas de paroles élogieuses sur mes « qualités » de cuisinière. Puis. Et s’il faut citer un seul principe de conduite qu'elle avait réussi à nous inculquer. tout perdu. j ’étais soulagée. une pincée de sel. En mon absence. si toutes les facettes de ton personnage respectaient les limites. M ais. la pédanterie. viscéralement. sans doute aussi.. ce sera celui-ci : « "Zzux batel !» (« L ’orgueil. une chose publique N ’importe qui peut se vanter de ce qu ’il a L ’orgueil.

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chez Grand-frère ce souvenir commun (et bien d ’autres encore, que je découvrirais au fil des jours) ! Non, vraiment, le temps n’y a rien fait. Nous avons été enfants sous le même toit. Nous avons eu les mêmes plaisirs simples, enduré le même malheur maternel. Il aura fallu qu’il soit au seuil de la mort pour que nous pussions enfin renouer les fils tenus de notre histoire. A qui en vouloir ? Notre enfance a été dévastée de part en part, nos premières années ont été minées par un monstre. Non, vraiment, le monstre, ce n’était pas Yemma, c ’était tout ce qui l’avait empêchée d ’être elle-même, tout ce qui avait abîmé son âme si sensible, si charitable, si pénétrante. Le monstre, ce n’était pas notre père non plus, même quand il la battait au lieu de l’aimer - encore fallait-il qu’il eût, lui orphelin dès son plus jeune âge, appris à aimer et à être aimé ! Voilà ce qui me revenait, ce qui me remuait lorsque je me tenais auprès de mon frère mourant. Certains jours, je n’étais que colère ; je rageais, maudissais et honnissais notre culture du fond de mon âme blessée. Je parle en connaissance de cause : ce n’est pas en se complaisant dans leurs ornières coutumières que les Kabyles feront évoluer leur société. L'autoglorification braillarde, les slogans provocateurs, les fanfaronnades et les mises en scènes spectaculaires ne les aideront en rien, bien au contraire ! Il m ’arrive encore de la réprouver, cette culture kabyle ouvertement opposée au bonheur de ceux qui la portent. Q u’elle soit étouffée et enterrée, si elle ne sait entretenir que vilenies et mesquineries dans les cœurs ! Q u’elle disparaisse dans les abysses de l’oubli si elle ne sait pas tendre vers ces hautes sphères où l’on respire avec joie et intelligence ! Je la répudie pour sa petitesse de cœur et d’esprit, son égoïsme et sa vanité ! C ’est elle, c ’est cette culture « malade », malsaine et asphyxiante par bien des côtés qui rend les Kabyles étrangers les uns aux autres, qui fait d’eux des êtres indécis, instables et versatiles, qui les chasse vers des pays où ils sont regardés comme des envahisseurs et des parasites. C ’est cette culture qui a défait l’âme de Yemma. Et c ’est elle qui a rongé l’âme de mon frère durant des années. « Fatalité » ? « C ’est écrit quelque part » ? Ces explications illusoires valent quand on n’a pas compris. Elles fonctionnent tant qu’on ne veut pas comprendre. C ’est ce genre de réponses passe-partout qui conduit les Kabyles à se satisfaire des demi-vérités, au lieu d ’intervenir en eux-mêmes pour s’amender, rectifier leurs pensées néfastes et leurs conduites absurdes auxquelles ils doivent bien de leurs déboires.

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Ce matin, j ’entends des mots faits pour apaiser la douleur : « Lui est parti, qu’y pouvons-nous ? Il convient de donner au chagrin juste ce qu’il faut de larmes, ni plus ni moins. Nous partirons tous, l’un après l’autre... » Cette visite au cimetière ne concerne que les vivants, comme tout le reste, comme les funérailles, comme la tombe. C ’est pour se faire une raison capable d ’accepter l’inacceptable. Rien, cependant, ne peut calmer ma douleur. Je me dis que je ne la laisserai pas en ces lieux si navrants. Voudrais-je l’y laisser que cela me serait impossible. Cette douleur est mienne désormais. Elle est l’ombre en moi du membre coupé, un de plus. Elle dormira, se tassera peu à peu sous le poids du quotidien. Et lorsqu’elle se réveillera certains jours, je croirai voir Grand-frère dans ces rues de SaintOuen qu’il sillonnait de son pas alerte. Je le reverrai en tous ces lieux où nous avions l’habitude de nous rencontrer. Alors, je me rappellerai le regard attristé qu’il posait sur moi, le mouvement imperceptible de sa tête et le pincement de ses lèvres par lesquels il me saluait, des gestes qui me crieront encore son mot favori : « Courage ! » De nouveau, je me demanderai pourquoi je me suis installée à SaintOuen, tout près de chez lui, deux ans avant sa mort. Pourtant, je le sais bien, c ’est lui qui m ’avait fait venir là. Et moi, obligée à un de ces tournants qui chambardent toute une existence, j ’avais besoin de me rapprocher de lui. Je ne lui réclamais rien, comme toujours, excepté sa présence à bonne distance, ni trop loin ni trop près, comme un point de repère dans ce brouillamini qu’était devenue ma vie, comme une lueur dans un long tunnel. Du moins, c ’était ce que je pensais.

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En fait, c ’est dit et prouvé, les choses humaines ne prennent tout leur sens qu’après s’être accomplies. La plupart du temps, nous sommes menés, conduits par la main d’un autre que nous ne voyons pas, quand, en adultes conscients et rationnels, nous pensons décider, choisir, opter pour cette voieci au lieu de celle-là. Et il en sera ainsi tant que nous demeurerons des êtres cultivés par le mystère. L’Enigme, ce n’est pas la mort, encore moins ce qu’il y a après : s i lm u ta kkin d a ked d er! (au-delà de la mort, la chute, la fin de tout !) L ’Enigme, c ’est tout le reste, incommensurable, qui se perpétue, se continue en dehors de nos maigres consciences d ’individus (s’il existe une « Eternité », elle commence ici et maintenant). L’Enigme, c ’est cette logique obscure, cet enchaînement imprévisible des événements qui tissent nos vies entrelacées, incroyablement dépendantes les unes des autres. Lorsque j étais arrivée à Paris, Grand-frère m’avait reçue chez lui pendant six mois. Il était un mur, j ’en étais un autre ; des années d ’absence semblaient avoir gommé notre enfance partagée. Je le voyais bien, il ne se souvenait même plus de sa réponse envoyée à notre père qui lui demandait son avis sur mon désir d’aller à l’université : « Il est temps qu’elle vole de ses propres ailes... » Et cette phrase, presque une injonction, qui autorisait notre père à me laisser poursuivre mes études à Alger, je ne pouvais guère, à dix-huit ans, en mesurer toutes les implications. Je comprenais, néanmoins, ce qu’elle avait d’exceptionnel. Pendant que la plupart de mes camarades lycéennes abandonnaient leurs études pour se préparer au mariage, Grand-frère m ’incitait, moi, à prendre en main les rênes de ma vie. Et, c ’est bien ces « ailes »-là, par lui concédées, qui m ’ont conduite vers lui, jusqu’en France. Mais i’a-t-il jam ais su ? Nous en étions restés là pendant près de vingt ans, à cette relation rendue presque muette par la pudeur paralysante (je la déteste, je la hais, cette pudeur !) Nous en étions à cette relation compliquée de malentendus non élucidés, mais aussi, forte d’une entente foncière, d’un accord tacite sur bien des choses. Jusqu’à ces six derniers mois de son existence. La leçon est douloureuse, mais nécessaire : tu dois toujours essayer de clarifier tes affaires quand elles se présentent, sans quoi, elles se chargent de le faire par elles-mêmes. Elles se poursuivent à ton insu, jusqu’au jour où elles te mettent devant le fait accompli. Ccah ! Tel est le sort de celui qui passe son temps à procrastiner, quand il n ’est pas sans savoir que les lendemains, en réalité, ne sont qu’illusion.

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Ainsi, c ’est seulement lorsqu’il ne pouvait plus parler que j ’ai pu enfin lui dire : « C ’est toi qui m ’as amenée ici. Grand-frère. Ne me laisse pas seule dans ce pays, je t ’en prie. Ne t ’en va pas... » Et même à ce moment-là, je voulais surtout susciter une réaction, ranimer l’espèce de souche inerte qu’il devenait de plus en plus. Je cherchais à rallumer en lui sa colère contre tout le monde, contre le monde, cette fureur singulière qui l’habitait et qui, je le crois bien, le soutenait finalement, l’aidait à vivre chaque jour. Pour ce que nous avions d ’important à nous dire, il me semblait que les mots étaient superflus. Quels mots, d ’ailleurs, pouvaient exprimer ce que je ressentais en me retrouvant à son chevet, avec la charge de l'accompagner jusqu’à son dernier souffle ? C ’était en deçà des mots, ce cauchemar maternel qui me revenait au contact de mon frère, avec ses violences et ses angoisses indicibles, notre détresse d’enfants confrontés à ce que nous ne pouvions ni comprendre ni supporter. C ’était plus qu’un souvenir. C ’était là, présent à chaque instant, dans cette chambre d ’hôpital où mon frère se mourait. Plus encore, n’était-il pas malade, n’est-il pas mort (au moins en partie) de cela précisément ? Fritz Zorn décrit son cancer comme une « maladie de l’âme » héritée de ses « “parents” » qui l’ont « éduqué à mort », eux-mêmes dignes représentants de la société bourgeoise de Zurich. A première vue, il n’y a rien de commun entre son histoire et la nôtre. Pourtant, à y regarder de près, je retrouve, dans l’histoire de Zorn, notre famille et son isolement par rapports aux autres ; je reconnais mon frère dans maints détails par lesquels l’écrivain helvète dépeint sa personnalité. D ’où la seule chose qui m ’importe finalement : et mon âme, alors, ma propre âme, où en est-elle ? Cette question, c ’est lui, Grand-frère, qui me l’a soufflée, deux ou trois jours après m ’avoir, à sa façon, demandé pardon. Lui était dans son fauteuil, moi assise devant lui et évitant, comme toujours, de croiser son regard. Il était calme, songeur, mais attentif à tout ce qui se passait aux alentours. Depuis un moment, je sentais qu’il me dévisageait, et cela me gênait. Je m 'attendais à une réflexion vexante, un reproche injuste, une fois encore. Enfin, il a dit : « T u as l’air préoccupée... peut-être commences-tu à souffrir de la même maladie, toi aussi ? C ’est vrai, non ?... - Non, je ne suis pas préoccupée, Grand-frère. Il n ’y a rien... » me suis-je empressée de répondre.

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Je me suis forcée à prendre une voix neutre pour ne rien laisser paraître de mon trouble. Au fond, sa question, je l’ai reçue comme un coup de massue. Je lui en voulais en silence. Je pensais : « Pourquoi me dit-il une chose pareille ? Pourquoi continue-t-il à me terroriser ? Ou alors, veut-il encore m ’éloigner ?... » Malgré tout, je suis allée le voir tous les jours, sans oublier une seconde cette question où il me semblait que toutes mes angoisses venaient désormais se concentrer. M ’a-t-il dit une seule fois : « Je suis là, sœur, ne crains rien... » ? Je m ’en serais souvenu ! Rassurer les plus jeunes, les réconforter, les consoler... n ’est-ce pas une des fonctions dévolues au grand-frère? Mais comment aurait-il pu ? 1 1 ne devait pas les avoir souvent entendus lui-même, ces mots apaisants dont, parfois, nous avons tant besoin. À n’importe quel âge ! Depuis son enfance, depuis toujours, il semblait se suffire, tellement il se montrait fort, maître de lui-même, comme de son destin. Il en avait tout l’air. Au fond, il n’était porté par rien, soutenu par personne. Il ne se l’était jam ais permis. Il voulait être seul sur son île. Il se voulait solitaire, unique, à part. Vivre seul en tenant le monde à distance, de plus en plus... Où vivait-il, alors ? Dans quel espace ? Dans quel temps ? Mais cela, c ’était avant le naufrage. Ensuite, il vivait vraiment dans le monde. Il avait retrouvé sa famille à travers cette indéfectible relation qui nous liait et qu’il tolérait enfin. Il comprenait. Et il voulait me faire comprendre ce que je n’étais pas encore en mesure de comprendre. Il ne cherchait pas à me faire peur quand il s’inquiétait de savoir si je commençais à être malade moi aussi, de la « même maladie » ; il se reconnaissait en moi, comme s ’il se voyait dans un miroir. C ’était vrai depuis toujours, et c ’est ce qu’il n ’a jam ais pu supporter. Il souffrait de se regarder en moi : « Je ne suis pas maso », disait-il à Djamal qui lui demandait pourquoi il refusait mon aide tout au début de sa maladie. Or, tout cela qu’il a tenté de m ’expliquer, ne le savais-je pas, d ’une certaine façon ? Sinon, pourquoi me suis-je toujours défendue de leur ressembler, à lui comme à notre mère ? La d istance, encore... Mais la distance n ’y change rien, au fond : Grand-frère était mon âme sœur, mon impossible âme sœur ! Je percevais cette réalité, lui-même la percevait, et nous ne pouvions l’admettre. Par peur de nous perdre. Nous avons toujours su que nous n’étions rien, ou si peu, et ce rien, et ce peu, nous nous efforcions de le conserver. Lui a échoué.

Il me disait : « C ’est une épreuve. » Moi, je lui disais : « Me voici Grand-frère ! Je ne t ’abandonne pas, tu n ’es pas seul. » Cela suffisait amplement, d’autant que je me méfie des mots et leur préfère les actes. Pour le reste, je n’avais rien à lui apprendre : nous avions été frappés par le même bâton. Peut-être me tendait-il une perche, peut-être voulait-il parler de notre mère, lorsque, sans raison évidente, il se mettait à crier : « Ta mère-là !... Ta mère-là !... » Aujourd’hui encore, je ne peux me rappeler les mots par lesquels il l’évoquait. C ’était comme un séisme qui n’en finissait pas, qui menaçait de m ’engloutir, de retourner ma raison, de me précipiter dans l’abîme. Cet abîme ! Je sentais mon cœur se rompre une fois encore suivant toutes les fêlures de mon être ; ces fêlures qui s'étendaient, s’approfondissaient, telles des crevasses dans le sol, sous l’effet d’un tremblement de terre. En réalité, c ’était toujours le même séisme qui se reproduisait, avec ses explosions d’angoisse près de tout démonter, au-dedans et au-dehors. À ce moment-là, il n’y avait plus de mots, plus de pensée possible ; rien que des gémissements informes, sauvages, sortant des tréfonds de mon corps. Et je restais là, saisie de peur devant lui ; lui vissé à son lit, perdant de plus en plus le contrôle de son corps. Car Grand-frère évoquant Yemma, c ’était Yemma elle-même. C ’était elle tout entière, quand elle était en crise, submergée par l’angoisse, déchaînée ou terrifiée par ses voix chargées de ses détresses accumulées. Et, dans un sens, n ’ai-je pas voulu la fuir, moi aussi ?... On ne s’exile pas seulement parce qu’on va à la recherche de ceci ou de cela, ou parce qu’on est attiré par le lointain ; on s’exile aussi parce qu’on est poussé, chassé de l’intérieur, comme si... l’on devait naître à nouveau ! Renaître donc, parce que la première naissance ne s’est pas vraiment accomplie, ou s ’est accomplie dans des conditions telles qu’il faut la recommencer. Naître et renaître, en un sens, c ’est tout comme : quitte-t-on de plein gré le ventre de sa mère ?... Nous étions seuls dans notre drame intime, nous débattant contre des deuils impossibles, contre les terribles fantômes de notre enfance, plus vivants, plus monstrueux que jamais. Comment peux-tu résoudre tes problèmes avec les morts ? En fait, tu ne les résous pas. Tu ne les résous jam ais ! Et ces fantômes-là, ils ne meurent pas ; ils vivent de ta propre existence, ils se nourrissent du moindre tourment que la vie te réserve. Mon

c ’est bien ton mot. des bénévoles qui venaient apporter leur aide à l’équipe médicale en « écoutant les familles des mourants ». leur confier tes maux. nous ne manquions ni de maturité ni même d’intelligence pour affronter le sort qui nous frappait. les difficultés de tous les jours. A la fin. je me révoltais à sa place . Quant à m oi. si résolu. ça y est.. tu ne peux que dire « merci ! » pour une attention aussi délicate. n’est-ce pas.. hein. et aussi. j ’étais repue d ’une culture qui semblait ne tenir qu’en renforçant ses caractères corrupteurs. comme s’il regrettait de m ’associer à son désastre. Grand-frère. C ’est mieux pour eux. tu te rends.. jour après jour. et qu’elle en était à envahir toutes nos vies. * « Ne t ’en va pas. » Je ne l’ai plus revu. cette épreuve ! Tu en as vu d ’autres. Je ne te dois rien.. Il avait pourtant tout fait pour m ’en écarter. J’ai tendance à l’oublier : dans ce pays. d ’exercer ton intelligence. À qui d ’autre parler ? Aux Kabyles ? Ceux-là . » Je me suis liée d ’amitié avec les deux femmes. il y a des experts pour tout. se défendre contre ses sentiments. Des mois avant. Un comme toi !.alors que tu souffres ! Bref.. l’écoute. Et j ’ai vu. franchisla. lui que je considérais comme un ami sûr. Fini. aucun lieu ne vaut celui où II t ’a déposé la première fois. il me disait : « H d e f ! D awal i-gtekksen Ixiq.. Alors. les problèmes d ’une vie. Il me fuyait. enfin. et je vois . à lui maintenant pris dans les serres de la mort ? Et de quelle angoisse parlait-il ? De la sienne ou de la mienne ?.. » (« Parle ! C ’est la parole qui vient à bout de l ’ angoisse. aussi minime soit-elle. lui ne pouvait s’empêcher de me dire : « C ’est vrai. la compassion la plus élémentaire. Simplement.. » Et toi. il me semblait que je l’arrachais de mon corps comme si elle était un morceau de ma chair.. lui naguère encore si actif. je lui disais avec ma voix la plus hardie : « C ’est une épreuve. Parce que tout doit être payé ici . irritée et chagrinée de le voir. pataugeant dans tes grands ou petits malheurs. d ’exploiter tes propres ressources de vie. glisser maintenant sur la pente comme une chose usée. En plus. je m ’emportais.. si profonde qu’elle avait débordé notre enfance. j ’avais l’impression de les ennuyer. ça ne fait pas partie de la vie ordinaire. Il pouvait encore se cacher derrière sa carapace. et je voyais bien comment. tu abdiques.je le sais d ’expérience ! -. histoire de me consoler : . à bien le nourrir et à garder propres ses vêtements. comme si tu n’existais pas vraiment ..louanges à Dieu ! Où que tu ailles.. J’ai essayé avec ceux d’ici. comme si je redoutais encore de déclencher les foudres de sa colère. comme me le répétaient Pierre et Françoise. Je ne pouvais lui parler. Tu souffres seul. tu parviens à t ’en sortir : « J ’ai bien compris que tu voulais être seul. j ’avais envie d ’aller voir comment les choses se passent chez les autres. contre son âme saccagée. et cette attitude me rassurait au lieu de m'attrister. c ’est leur donner l’arme avec laquelle ils te frapperont le jour où ils te trouveront sur leur chemin. notre souffrance était immense. je leur ai dit un peu de la mienne. l’exil n ’arrange rien : il exacerbe leurs défauts. Comme celui-là qui soupirait : « O uf ! C ’est lourd !. Ah ! Quelle civilisation exemplaire ! Etait-ce donc cela que j ’étais venue chercher en exil ? Là-bas. après avoir vécu tant d’années avec leurs compagnons. Je crevais de jour en jour dans ce carcan communautaire qui t ’empêche d ’employer tes talents particuliers. Eh bien oui ! Les souffrances. qui te voue à ne jam ais savoir ce dont tu es capable par toi-même. et on te le dit. Je m ’usais dans cette vague conscience collective qui te conforte dans la passivité... lui ? Non sans crainte. ça ne peut pas se vivre avec autrui. Mais je ne blâme que moi-même. Grand-frère ! » Cette prière que je lui adressais chaque jour. Je devais le « laisser partir ».212 213 frère et moi. ce n’est pas ça .. les choses ne sont comme tu voudrais qu’elles soient ! Aussi. Ah ! Si j ’avais pu retenir mon frère ! Les dernières semaines. ») L ’angoisse m ’étranglait : que lui dire.. finie. nulle part. Elle m ’obligeait à voir qu’il en était réellement à mourir. alors je ne t ’ai pas dérangé. quand. y compris la présence amicale. elles se préparaient à devenir veuves. » Il me répondait avec un regard tout désolé.. Craignait-il que je lui demande de se charger de mon fardeau ?. Non ? Ou alors. tandis que je m ’appliquais à lui montrer ma présence affectueuse. Nicole et Annie me le disaient aussi : « Nous devons avoir le courage de les laisser partir. Elles m ’ont raconté leurs histoires. Elle prouvait que le naufrage n ’avait pas réussi à désintégrer sa cuirasse et je me répétais. tu ne me dois rien ! » Il en était encore à sa froideur feinte. Ils ne font que souffrir..

qui t ’obsède. Je dis encore : . ce cauchemar. c ’est pourtant par elle. wamma ayen nexdem nebna fell-as ! » (« Dieu nous préserve de ce que nous n ’ avons pas fa it . J’embrasse du regard chaque mamelon. un destin particulier . par lui et pour lui. » Et je répondais : « D ’accord. Aussi es-tu réduit à te satisfaire des hypothèses qui te sautent aux yeux. Et 1’« essentiel ». par ailleurs.. la sœur. cela est aussi certain que la mort. je reviendrai ! » dit mon cœur. qui avais pour lui une affection toute respectueuse. à ce propos : « A y-inmae Rcbbi seg wayen ur nexdim . Les revoilà donc. tout en ressentant le besoin lancinant de savoir. à l’évidence. c’est vrai. le frère aîné dont 1 autorité à mes yeux primait celle de notre père même . lui. Ai-je réussi ? Suisje parvenue à saisir le cauchemar qui me hante encore ? Car c ’est bien ce que j ’ai cherché à faire tout au long de ces pages : j ’ai voulu le cerner. Tu as raison. alors même qu’il avait besoin de moi. rien que la mienne. Je l’emporterai avec moi. tout finit par rentrer dans l’ordre . si la mort sépare d’un côté. et des destins particuliers. l’attraper. et qui devais la franchir. à travers le monde. je ne fais que passer.. mais. à découvrir sa lucidité. Mon frère disparu y tient. aujourd’hui encore. Tout se ' résout en fin de compte. quant à ce que nous avons fait. cette opportunité manquée de nous découvrir l’un l’autre . pour pouvoir le poser là. « Et moi. et qui. tant mieux ! Moi. me montrais très attachée à une certaine indépendance. et lorsque tu parvenais enfin à son degré de compréhension. nous nous y attendons ! ») * « Je ne te dois rien. mais sur laquelle. C ’est ma façon. » Je croyais . toute cette histoire n’est finalement que la mienne. non.. Parce que. il y en a tant. De sorte que. tu ne me dois rien. et moi de lui. Je la lui dois. lui n ’y était déjà plus. que « l’épreuve ». Pour qu’enfin. » Nous cherchions. aussi. Si elle est d’une absurdité totale. Je n’avais pas encore compris qu’il n'en était plus à vivre. Alors. il était perspicace comme on l’est rarement. Je le sais. et d’une manière autrement intransigeante ? C ’est donc vrai. lui aussi. chacun de son côté. la prudence. veillent une armée de Saintsgardiens. comme si c ’était ce cimetière tout entier. cela ne suffit pas. Ne l’était-il pas. chaque ravin de cette Kabylie tourmentée. il cesse de se repaître de ma vie et de celle de mes frères ! * Je ramasse une poignée de terre humide près de la tombe de Grandfrère. tout au moins en ce qui me concerne. ces six mois que nous avions ratés. nous avions six mois en suspens. Sinon. Je continue. il m ’encourageait à accepter sa mort. n ’est pas l’histoire en elle-même. c ’était moi . qui allions vivre sa mort. Et avoir l’œil sur lui. l’intelligence. c ’était moi qui la subissais. Sans conteste. dans les rues. grâce à lui. ne faire que passer dans sa vie qui allait bien finir par reprendre son cours normal. tu ne peux jam ais être sûr de rien. Il avait toujours une longueur d’avance dans la perception des événements. de l’autre elle réunit. J ’envoie un adieu. pourquoi s’était-il démené pour que je m ’installe tout près de chez lui ? Et pourquoi en étais-je si heureuse ? C ’est le genre de questions qui appelle plusieurs réponses. autour d’elle que se découvre la logique d’une vie.. voici encore une de ces idées nées de l’esprit avide de cohérence : Grand-frère et moi. en 1 occurrence. dans les journaux. tellement elles semblent s ’accorder avec le tout. Ce n’est qu’une vie. de ne pas empiéter sur sa propre histoire qui lui appartient à jam ais et que je respecte comme telle. nous tous. un simple et amical au revoir à la montagne majestueuse. de comprendre. mais d'avoir tenté d’aller au fond des choses. à nous protéger contre ce que nous représentions l’un pour l'autre. l’empoigner dans son unité. À quoi te sert la perspicacité. sa capacité à voir les choses telles qu’elles sont. un rôle essentiel. tout en discernant l’essentiel. heureusement. jaloux de son indépendance. devant moi. certes.214 215 « S’il peut s’en sortir de cette façon. Le plus important. » Par ces mots. une place. sous un certain angle. l’absence est une forme de mort. Je n’ai pas trouvé meilleur moyen pour distinguer ce que nous partagions d avec ce qui lui revenait en propre. Avec de telles questions dans la tête. toutes les vertus du monde quand survient ce moment (et il survient fatalement !) où tu croises ton sort ? Ne dit-on pas. bien en vue. moi. entre les murs. donc. Grand-frère. c ’était tous ceux qui l’aimaient de leur cœur pur . l’histoire racontée ici n’est pas aussi originale qu’elle paraît. cette histoire : je I ai écrite à cause de lui. « C ’est une épreuve.

. en d’interminables cohortes. ce que. . il reste le cœur profond. Eux. ce que réclame l’assoiffé. la substance essentielle de ce qui nous est commun à tous. dans une immense dignité.. imposante et originale. Cette sœur est mienne. A lbaedyella ulac-it. locale autant qu’universelle. En modifiant tout ce qui doit l’être dans cette histoire singulière. de ce que nous partageons. Je vous laisse en paix.le « local » et 1’« universel » .non pas dans ce qui peut les opposer ou les mettre en situation de hiérarchie. J ’emploie ces deux concepts . Ce livre relate la vie d’une famille de mon pays au destin aussi inhabituel qu’attendu. de tourments. qui existe.) Voilà un livre écrit par une sœur à propos de son frère. A lb a sd ulac-it yella. est là. des hommes et des femmes sont venus dire. assez de mots ! Ils savent. Tant de lieux éparpillés m ’habitent. Postface {On peut être mais on est absent. il s ’est seulement absenté de ce monde). ce frère est mien. À sa disparition. d ayabi i-gyab s i lqum-a {il n ’est pas mort... mais dans ce qui les fait s’imbriquer à l’image d’une construction dont les éléments sont solidement liés et harmonieusement appareillés entre eux par l’exigence de parler à hauteur d ’Homme. mais aussi. déjà. allons.. de ce qui fait une trajectoire humaine inscrite dans un cheminement collectif avec tout ce qu’il recèle de douleurs. de ce qui nous individualise. Muljend-u-Yehya. d’itinéraires tumultueux.. tant il est la résultante des sommes d’histoires tourmentées. il y a aussi ce cimetière face au Djurdjura. C ’était cela. dont l’œuvre. (« Le salut de Dieu et du Prophète sur vous tous qui dormez ici. je retournerai chez moi.216 « Q u’Ils essuient ses trop lourdes larmes ! Q u’Ils aplanissent ses montées et ses descentes ! Q u’Ils. Pas tout à fait. Pour ce qui est d 'Elle. de sentiment de dignité. de plaies. des foules comparables avaient ressenti à la disparition de Cheikh Mouhand Ou Lhoucine : maCCi d lm ut igemm ut. 1 1 s’agit d ’un livre sur un authentique génie de mon pays. qui meurt vraiment ? Qui vit vraiment ?. On peut ne pas être mais on est présent. non pas dans ce qui peut particulariser d ’un côté et élever de l’autre. ») Demain. » Je récite la formule rituelle : Sslam n R. Désormais. à la face de la trop grande douleur. de solidarité et de valeurs essentielles.ebbi d N n b i fell-awen a kra yettsen da. de destinées contrariées. lui plus que tous les autres. Après tout. en France. Ggiy-kwen di Iehna.

dans l’œuvre humaine. d ’un Mouloud Féraoun. Molière. P réface de K am al N aïtZerrad. Ce livre bouleversant n’est pas un concentré d ’émotions livré comme une affaire purement personnelle . pour ne citer que quelques-uns du vingtième siècle. il a entrepris de faire fréquenter aux siens Esope. Aux miens. sans rien demander d’autre que le respect dû aux travailleurs par les travailleurs. précisément. Postface de K halida Toum i.18 219 P ublications des E ditions A chab Exigeant jusqu’à l’ascétisme vis-à-vis de lui-même. c ’est grave Docteur ! C ’est la blessure la plus rapprochée du soleil. A m ellal (B ahia). O udjedi (Larbi). B erk aï (A bdelaziz). au point de le réduire quasiment à Pobsolescence. d ’un Kateb Yacine. La lucidité. auquel l’histoire n’a pas fait de cadeaux . de son côté. Alors. Le traitement infligé par les siens à ce principe. un je u n e hom m e de K abylie (rom an). L exique de la linguistique (français-anglaistam azlght). P récédé d u n essai de typologie des p ro c é d é s néologiques. Yahia. il souhaitait que les siens s’emparent avec intelligence et discernement. disait René Char. mais aussi. d ’un Abdelhamid Ben Heddouga. un peuple qui est en train de se projeter dans un futur que je me plais à imaginer dans le sens d ’une humanité qui sera redevable aux miens. écrit Nadia Mohia. s’est engagé dans la lecture des anciens. c’est-à-dire. les valeurs de la tribu. de ce qui. P réface de M ahm oud Sam iAli. M ohia (N adia). d ’un El Hadj Mhammed El Anka. avec appétit mais aussi avec sérénité. d ’un Mohamed Dib. M raw n tm ucuha i y ides. il nous place au cœur du tourment vécu par un peuple tout entier. C ’est qu’il avait une sainte horreur de tout ce qui pouvait entraîner la ghettoïsation. enfin. « Il est donné à toutes les langues de dire l’essentiel de l’existence ». pour essayer de comprendre l’éternité de l’œuvre universelle et d ’en extraire le principe. F arès (N abile). dans les mots. cette angoisse l’habitait encore .. d ’une Hassiba Ben Bouali. se donne à voir comme des valeurs essentielles. Luxun.. d ’un Ben Mhidi. un peuple qui peine à s’installer dans un présent difficile à construire. aux œuvres d’un Abane Ramdane. d’un Muljend-u-Yehya. d ’un Mouloud Mammeri. Sartre. P réface de Y o u c e f Zirem . Merci Nadia ! KhalidaTOUM l Ministre de la Culture. P réface de K arim a D irèche. Ce principe l’habitait autant qu’il en était l’habitant. Prévert. Brecht. La R uche de K abylie (1940-1975). L a fête des K abytchous. Pas de Chance. d'un Issiakhem. Pirandello. À la fin de sa vie d ’ici-bas. ... les dits. Beckett. les non-dits. R upture et changem ent dans « L a colline oubliée ». Nadia Mohia nous en peint les dédales avec précision et objectivité. Phèdre. Son frère. le rongeait de douleur plus que le mal organique dont il souffrait. nous emmenant avec tendresse dans la proximité de ce frère souffrant et dont la souffrance provenait tant du dedans que du dehors. K ebaïli (A kli).

Alger .A chevé d ’im prim er sur les presses de P lm prim erie B rise-M arine Bordj El Bàhri .

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