N ad ia M O H IA

La fête des Kabytchous

Editions Achab

Du même auteur :

- Les thérapies traditionnelles dans la société kabyle. Pour une anthropologie psychanalytique (préface du Professeur Sami-Ali), Paris, L’Harmattan, 1993.
- Ethnologie et psychanalyse. L autre voie anthropologique (préface du Professeur Y van Siinonis), Paris, L ’Harmattan, 1995. - De l'exil. Zehra, une fem m e kabyle. Un essai d'anthropologie, Genève, Georg, 1999. - L ’expérience de terrain. Pour une approche relationnelle dans les sciences sociales , Paris, La Découverte, 2008.

© Editions Achab, 2009. 1, Boulevard Hadadou Mohand-Arezki 15000 Tizi-Ouzou editionsachab@yahoo.fr Illustration de couverture : Esquisse par Assia KHARIF. Photographie de Muljend-u-Yehya, vers 1955. Composition par Nicolas KN1TTL.

ISBN : 978-9961-9867-2-1 Dépôt légal : 3447-2009

Remerciements

Ce livre existe grâce à mes frères : Mouloud, Hamid, Mohemmed et Mhenna. Leur confiance affectueuse m ’a stimulée, soutenue, guidée en chaque page. Immense est ma dette intellectuelle envers le Professeur Sami-Ali. Outre sa préface éclairante, et précieuse pour cela même, l’influence de sa pensée est diffuse dans tout ce livre. Khalida Toumi m ’a fait l’amitié de rédiger quelques lignes (ici en postface) : pour moi, elles ont la même valeur que sa présence à l’aéroport d ’Alger, quand elle est venue accueillir la dépouille de mon frère. Jacqueline Delorme-Fuz (la grande sœur que je n’ai jam ais eue), Alain Ercker, Théodore M ’bemba et Mohamed Benhamadouche ont accepté de lire une première version de ce livre. Leur amitié, leur vif intérêt et leurs remarques judicieuses m ’ont encouragée à le mener à bien. Mokrane Taguemout, Boubekeur Almi (alias Koukou), Tahar Slimani, Y oucef Yalali, Idir Naït-Abdellah, Cherif Sid Ahmed, Saïd Hammache et Djamal Abbache m ’ont apporté une aide appréciable par leurs relations avec mon frère, mais aussi, par leur connaissance des subtilités de notre langue maternelle. Ce livre leur doit beaucoup. Bien qu’ils n’aient en rien contribué à ce livre, je tiens néanmoins à citer Saïd Doumane, Malika Baraka, Arnaud Dartige du Fournet, Sadia Mohammedi, E!-Madjid AHaoui, Hakim et Farida Smaïl : leur présence toute dévouée aux côtés de mon frère mourant fut, pour moi également, un secours et un réconfort inestimables. Je ne saurais oublier Ramdane Achab, mon éditeur, pour l’attention et la bienveillance avec lesquelles il a accueilli ce livre. Que tous trouvent ici l’expression de ma profonde gratitude !

A mes neveux et nièces : Tamila, Assia, Djamal, Ramdane-Abdellah, Morad, Tinhinane, Yidir, Rilas, Yasmin et Lyna.

« Mon histoire est peu réjouissante. Je l’écris tout de même ; ou mieux : c’est justement pour cela que je l’écris. J’ai décidé de tout écrire et je trouve que c’est fort bien ainsi. Quand on est battu, on crie. Crier aussi est irrationnel. Cela ne sert à rien non plus et cela n’a pas de sens, mais c’est plus ou moins dans l’ordre des choses que l’on réponde aux coups reçus par des cris. C’est tout bonnement bien ainsi. C’est pourquoi, aussi, c’est bien pour moi que j ’écrive mon histoire. » Fritz Zorn, Mars, Paris, Gallimard, 1979.

« Dis ce qui t’est le plus personnel, dis-le, il n’y a que cela qui importe, n’en rougis pas : les généralités se lisent dans les journaux. » Elias Canetti, Le cœur secret de I ’ horloge, Paris, Albin Michel, 1989.

Préface

Ni journal intime ni essai d ’anthropologie alors qu’il participe de l’un et de l’autre, le très beau texte de Nadia Mohia semble avoir été écrit dans l’urgence, sous le coup d ’un ébranlement émotionnel extrême, qui se trouve en fait condensé dans le titre même de l’œuvre à venir, La fê te des Kabytchous. Titre qui désigne simultanément, par un jeu paradoxal dont Grand-frère - le personnage principal - avait le secret, les réjouissances populaires et sa propre mort. On est d ’emblée confronté à une réalité contradictoire qui demande à être comprise dans toutes ses ramifications, présentes et passées, tenant en main comme un fil conducteur qui ne demande que d ’être déroulé, au gré d ’une démarche qui nécessite un immense retour en arrière pour reconstituer toute une histoire, non seulement d ’une famille, mais surtout, d’une société et d ’une culture qui peine à se faire reconnaître. Et cela sans chercher à expliquer quoi que ce soit, mais simplement pour saisir de plus près une réalité humaine à laquelle on appartient corps et âme, du fait même qu’on partage la même langue, soudain devenue mémoire collective et lien charnel, lieu de tous les rêves, de toutes les contradictions, et aussi, miraculeusement, la possibilité non pas tant de les résoudre, ce qui constitue déjà un procédé intellectuel, mais de les dissoudre. Les dissoudre en revenant toujours à ce qui rend possible la raison et la folie, la parole et le silence, la présence et l’absence, et surtout, toutes les émotions qui constituent autant d’actions magiques sur le monde : une racine commune, un originel par-delà la causalité. Et c ’est vers ce point le plus reculé de nous-mêmes, le plus profond sans être localisé dans n’importe quel espace, que tend l’extraordinaire entreprise de Nadia Mohia, qui s’emploie simplement à comprendre les éléments disparates d ’une réalité qui ressemble à un immense puzzle, défiant toutes les réductions, à commencer par celles de l’anthropologie elle-même. Mais ie fil que Nadia Mohia tire ainsi s’avère être une corde intensément tendue qui vibre constamment, pour conférer au récit qui se veut

et réussir le tour de force de créer l’altérité en tant que sensibilité autre. Mahmoud SAMI-ALI Professeur émérite de l’Université Paris-VII Directeur scientifique du Centre International de Psychosomatique Paris. subissant coup sur coup trois infarctus. la mère est aussi créatrice d’une œuvre impalpable. Écrire dans une langue étrangère parfaitement maîtrisée. deux destins différents et identiques. c ’est que la trame même de l’histoire. qui s’improvise au jour le jour. là où la distance réelle à l’égard d ’une figure maternelle toute présente. si le texte de Nadia Mohia agit comme une puissance qui se renouvelle constamment. Langue de vérité. Or. avant de connaître l’agonie d ’une tumeur cérébrale. la même certitude inébranlable. elle-même. meurtri. 8 juin 2009 . et sans doute aussi. tout ensemble. Tout se passe ainsi comme si la maladie mentale et la pathologie organique étaient les deux réponses extrêmes à une situation d ’impasse qui plonge ses racines dans deux vies parallèles. pour échapper aux sortilèges d ’une mère qui. un héritage qui se confond avec le passage des générations. Le cul-de-sac est total. a la forme d ’une impasse relationnelle. une intensité émotionnelle qui ne se relâche à aucun moment. mais traversée par la même thématique. Ni quitter ? Il reste bien sûr l’exil qui est la solution choisie par Grand-frère. de soi et des autres. poète et dramaturge remarquable. objet d’une mémoire qui s’enracine dans une tradition. mais aussi. 15 suffisamment distante pour permettre de découvrir d’autres issues possibles. d’écrire pour échapper à l’aliénation et à la mort. chez la mère et le fils. de cette forme ethnique particulière de pathologie mentale dont la mère est affectée. s’avère inconcevable du fait même que tout le travail créateur du fils s’effectue dans la langue maternelle. Dans le récit de Nadia Mohia. On comprend dès lors par quelle nécessité interne Nadia Mohia a entrepris la rédaction d’un texte dont toute la problématique est inscrite dans une double impasse personnelle et ethnique. venant de nulle part.14 direct et le plus proche possible des événements. à un degré moindre. avec la vie même en tant que temps qui passe et pourtant demeure. vécu dans un corps douloureux. aussi bien qu’une identité qui nous constitue autant que le visage et le sexe. chez la fille unique de la fratrie : une manière d ’exorciser le sort en transposant l’impasse dans une autre langue. on l’apprendra au fur et à mesure. vit la même situation d’enfermement. La langue maternelle en constitue l’axe fondamental autour duquel se structure tout l’ensemble. à travers une « possession » se manifestant par des « voix » terribles et menaçantes. l’exil ne parvient qu’à instaurer une distance spatiale. communiquant avec l’invisible. La conscience démesurément élargie. elle se trouve non seulement à la racine du travail créateur du Grand-frère. non écrite. ce qui garantit qu’on est à la fois corps et âme. inespérée. Œuvre qui reste de part en part relationnelle. à son corps défendant. d ’une situation impossible qu’on ne peut ni changer ni quitter. Cependant. à commencer par celle. dont la seule issue fut la pathologie mentale.

à mes yeux. dans les premiers jours de septembre. elle ne cessait de dire : « Oh. d ’éprouver enfin ma vie de femme et de mère. À travers la vitre de la voiture. Elle me les confiait comme un secret. .1 Dix-huit ans auparavant.. j ’envoyais un dernier signe à Yemma qui me regardait de son balcon. » Les mêmes mots chaque fois que je partais. Si seulement il suffisait de ne pas la quitter pour qu’elle ne souffrît plus ! Quand j ’étais une petite fille. elle me battait souvent. Mouloud m ’accompagnait à l’aéroport. murmurait-elle. un matin tout imprégné de l’atmosphère de ces fins qu’on redoute et qui surviennent toujours. ces contes de mon enfance qu’elle racontait comme s’ils disaient sa propre histoire. la transfiguraient en un personnage de conte . Une fois sa rage déchargée. Et comme en ces années-là. Je venais de passer plus de deux mois avec elle. ces souffrances innombrables qui.tout ce qu’elle possédait. ma fille ! Tu es arrivée hier et tu t ’en vas déjà.. ces souffrances inextricables. au fond . souffrant et pleurant des épreuves de leur héros ou héroïne. m 'em pêcher de suivre mon destin. mais les derniers jours.avaient toujours été miennes. Les jours se sont écoulés comme dans un rêve. elle regrettait son geste : « A taqecci'. Elle pleurait. pourquoi l'ai-je frappée ? Q u’a-t-elle fait ? » 1Expression d’étonnement. je les sentais qui m ’envahissaient. En cet instant d ’adieu. il m 'était douloureux de l’abandonner à sa solitude. Ses souffrances . comme pour me freiner. depuis mes années d ’université à Alger.

» Lorsque. A quoi bon ? Deux ou trois semaines avant. de moments évanouis. baigné de soleil. nous nous étions parlé au téléphone.18 19 Et de l’entendre se reproqher ainsi sa violence me faisait plus mal que les coups reçus . Q u’il était atroce. la seule idée du retour me plongeait dans une étrange panique tant la chose me semblait exclue. Je descendais alors comme dans une mer sans fond. Jusque dans mes rêves. mes frères comme tous les gens que je connaissais. tout avait disparu.. de leur goût amer. naguère encore.. des chemins qui n’aboutissaient nulle part. J ’ai serré dans mes bras ma fille toute jeune encore. « Tu ne reviendras que lorsque. eux. les êtres. des visages sans âme... Â d ’autres moments. J ’accueille les jours comme ils viennent. comment m ’aurait-elle supportée si.. sans même savoir pourquoi ? Combien se terraient dans leurs cachettes ou fuyaient le pays comme des bêtes pourchassées ? Certains jours. je n ’en avais plus que des visions fugaces. inondant la façade de l’immeuble. » Elle avait écourté la communication de crainte d ’être entendue. J ’avais peur d ’entendre leurs souffrances. dans une présence écrasante et terrifiante. cela creusait mon âme. là. tandis que la décision de rentrer se compliquait de jour en jour. Yemma me suivait toujours de son regard trempé. c ’était vrai. une montagne infranchissable. et il n’y avait plus aucune liaison entre mes deux pays. Ne t ’inquiète pas sur mon sort. des débris d ’une mémoire décomposée. « N e viens pas quoi qu’il se produise. dis ? Cela n’a pas de place là où je vis !) Je vérifiais les liens ténus qui me rattachaient encore à une époque de ma vie. . je me suis dit : « La voici. sans doute parce que tu sais bien que jamais tu ne les accompliras. pouvait parfois m ’éblouir. un groupe armé s’était emparé d’un avion d’Air France à l’aéroport d’Alger. Son image qui. j ’y songeais comme à un de ces merveilleux voyages qui te font rêver. j ’allais rentrer pour ses obsèques. cette image s’était égarée dans le labyrinthe de mes jours gris. Va. me troublait comme tu n’en as pas idée.. j ’avais continué à vivre auprès d ’elle ? Elle m ’aurait traitée comme une étrangère . marqués par les années qui nous avaient traversés. je ne percevais plus mon pays plein de vie. je serai prête. Pour y faire quoi ? Pour retrouver la maison sans Yemma et me mettre à la chercher dans chaque recoin avec ma douleur folle ? Pour me rendre sur sa tombe et me convaincre qu’elle était bien. de cet ailleurs qui se tient au-delà. Et j ’y allais. de personnes... paré de ses mille couleurs chatoyantes. Pourtant. le monde entier. de m ’y engager plus avant. Pourtant. Mais pour une fois. Et aussi. au réveil. Le jour où mes frères m ’ont annoncé notre perte. J ’avais l’impression que ses larmes coulaient par flots. en appuyant sur mes paupières closes. quoi ? La phrase est restée en suspens. distillant son angoisse absolue en toutes choses. des choses sans nom. me sortait de sa vie ! Parfois.. de croiser mon sort! Combien avaient rencontré le leur sans le reconnaître. La même peur des autres depuis des années. et l’avenir bien après mon avenir déterminé. Aussi. Je craignais de les revoir. elle qui avait vécu la guerre et ses traîtrises. des jours durant. En attendant je-ne sais-quoi. aux uns et aux autres. Je ne cherchais rien précisément. aussi vrai que l’était mon supplice intérieur. Quand elle se présentera. J’appréhendais leurs regards. Yemma parlait d’expérience. non du passé où j ’aurais été tentée de me réfugier . la réponse que tu attendais ! Tu ne reviendras que lorsque ta m ère. elle m ’aurait repoussée. comme un passage barré pour toujours. des mots sans contenu. elle refusait de m ’adresser la parole. comme si ce que nous avions à nous dire eût été un secret d’Etat. de cet ailleurs qui m ’a été donné comme il est donné à chacun. Je ne l’avais pas revue. retenu mes larmes en une boule douloureuse dans ma gorge et c ’est alors qu’une voix m ’a soufflé : « Va. devenue adulte. J ’éprouvais comme une envie de persévérer dans une certaine direction. méprisée comme tamagwart (une laissée-pourcompté). Chez nous. La voiture a démarré. la délation.. ne voulais surtout rien retrouver (et pour en faire quoi. je m ’inventais des excuses pour ne pas répondre aux appels de mes frères. J ’étais en quête de Y ailleurs. En fait. Comment dire ? Qu’est-ce que je peux bien expliquer ? Cela ne tenait pas debout.. Les mouchards. J’aurais pu rentrer plus tard. des images floues de lieux. Mais quelques jours avant. » Lorsque quoi ? Cette question m ’a taraudée pendant des années. ne me restaient que des bribes de souvenirs.. Ne subsistait alors plus qu’elle. ça suffit ! Tu ne reviendras en ce pays que lorsque. Yemma mourut. elle avait peut-être raison. c ’est tout. De ce que j ’y avais vécu.. englobant le passé bien avant mon passé défini. pétillant de sa jeunesse avide de rythmes et de chants.. Nostalgie ? Pas vraiment. c ’était comme si le monde. ce mutisme par lequel Yemma me rayait. Quand j ’étais devenue adolescente. les filles savent dès leur plus jeune âge qu’elles ne sont pas chez elles sous le toit de leurs parents. Cinq ans après. jusqu’à ressentir cet étourdissement des hauteurs qui m ’obligeait à me ressaisir pour ne pas céder à la chute. » Naturellement. le rêve semblait se prolonger. m ’avait-elle conseillé.

. une sorte de monstre sans visage. je n’avais d ’autre échappatoire que l’impertinence. je pleure doucement. Ce que je percevais de l’autre côté de la Méditerranée ressemblait à un gigantesque nuage noir qui avait tout recouvert. Je pouvais encore l’imaginer.. insensées. je t ’en prie. J ’étais tombée dans le lacs. l’avion atterrira à Alger. les âmes défaites. J ’ai peur. la Kabylie que j ’avais connue appartenait à un autre monde.. » Je n ’en pouvais plus d ’endurer les souffrances de Yemma. ta fam ille. Il grossissait. .Non. un peu comme le font les Indiens Emérillon en Guyane française.20 J’y allais donc.. Tous ces mois. tiraillée entre un désir et une nécessité : retourner à ses racines nourricières ou réintégrer son corps maintenant implanté en terre étrangère. J ’y allais pour me rassembler en dedans. tu t’es tenue à ses côtés . Si Dieu veut ! Les coudes sur la tablette devant moi. la terreur sur le visage des femmes. Il lui en fallait plus pour renoncer à me faire changer d’avis : « Il faut quand même que tu viennes ! . mais elle demeure longtemps instable et fragile. Rien ne peut retenir ces torrents d’émotions contradictoires qui fondent sur moi telles des vagues sur un esquif perdu au milieu d ’une mer démontée. sans rien deviner des pensées qui me tourmentaient : « Tu vas venir avec lui.Je n’ai rien à faire au pays ! Je n’ai pas le temps ! Ce n ’est pas le moment ! Maintenant. . Des images. indicibles. les rivières de larmes. * Il me fallait l’admettre. en pratiquant cet exercice de funambule comme d’autres s’adonnent au yoga. risque à tout instant de se perdre.. comme le film d’un mauvais rêve. les cris de désespoir lancés à un ciel indifférent.Laisse-moi. De cette façon. dans l’étendue du non-connu ! Jour après jour. de prières et d ’implorations adressées à tous les Cieux. les nuits remplies de cauchemars des enfants. la tête entre les mains. défilent devant mes yeux .Pour quelle raison ? . donne-moi la paix ! » Devant l’insistance de Mouloud. un rêve qui dure encore. ces souffrances qui se multipliaient à l’infini. Avant de quitter le lieu dont leur enfant a exploré les recoins. un sursis. elles ramènent à son propre corps l’âme qui. Était-ce mes peurs qui nourrissaient le monstre ou l’inverse ?... Ce qui était réel. alors. mais elle n’avait plus rien de réel.. Je me rebellais. tu ne peux pas t ’arrêter là. les yeux ouverts ou fermés. enflait en même temps que mes peurs grandissaient. elles balaient de la main l’espace autour de lui. de plus en plus effrayant à mesure que les années se succédaient. à Grand-frère. quels tourments m ’attendaient en exil. Sans doute finit-elle par rejoindre le corps arraché à sa terre natale . à tous les Saints de ce pays-ci et de l’autre. ce monstre. rien qu’un sursis. Comme tant d’autres ! « Tu ne reviendras que lorsque. Mouloud m ’a pressée. sans forme ni consistance. au jogging ou à la peinture. là. Ça n ’a pas de sens. J ’ignorais. 2 Dans deux heures.. « Tu ne reviendras que lorsque.Peur de quoi ? De qui ? C ’est ton pays. pour qu’ils accordent une nouvelle chance. les mares de sang. Il en irait de même pour l’âme de l’exilé. là-bas. n ’étant pas encore fixée à cet âge. la folie meurtrière des hommes.. Elles se déversaient. voilà ! . J ’y voyais une sorte d ’injustice. se répandant en moi comme si rien ne me séparait d’elle. Treize mois d ’attente. et je poserai le pied sur le sol natal. les mères en particulier. je ne vais pas venir ! . ballottée et troublée par le périple qui la mène d’un monde à l’autre. » Comme j ’ai essayé de contredire ce qui s’imposait avec la force d’une évidence ! Comme j ’ai voulu nier ce qui semblait écrit depuis toujours quelque part. c ’était la guerre civile...

. Je n’avais pas mieux dormi les nuits précédentes. là-bas au pays.. au risque de se voir rabroué. ton passeport. condamnée à l’exil ? Mais cette question m ’apparut tout d’un coup dérisoire au regard de la mort de mon frère. je n’y pensais pas vraiment. Il pleurait.Ce que tu vas trouver. parce qu'il ne servait à rien d ’avoir peur et qu’il valait mieux regarder la réalité en face . en rentrant à ce moment précis. Tu le constateras toi-même. à l'instant même où je l'avais perçue. je redoutais encore d’avoir affaire à un de ces fonctionnaires zélés. Cependant. l’erreur monumentale des pensées qui m ’avaient guidée pendant des années. une multitude qui portait le courant.... « Oncle dodo ») à Tizi-ouzou. enfin. un ordonnancement des choses. « Q u’est-ce que je vais encore entendre ? Que vont-ils encore me raconter ? répétais-je tout le long du trajet. et que j ’en étais maintenant à son exécution.. En réalité. lycée « eanrnii x u c » . la trame des événements qui suivaient leur cours.. J ’en étais là ce samedi matin. . Il fuyait ce qu’il ne pouvait ni supporter ni changer. en me présentant aux guichets du Consulat avec Mouloud et ses amis .. À leur tour.. » Je ne fermai pas l’œil de la nuit. Je devais y aller parce que c ’était le mieux à faire . qu’il avait une famille.. j ’avais l’impression de recevoir enfin la permission d’entreprendre le retour tant espéré...22 23 . Ce n’est pas rien.. je vivais avec notre frère mourant. dis-tu ? Je ne veux pas ! Je ne peux pas ! » Mon frère. tout affectueux. Que du bien ! Voyons. tant mon esprit était agité.. celui-là aurait été plus qu’un ami. notre pays a beaucoup changé. nous sommes mieux reçus. avaient besoin de me voir parmi eux en ces jours d’affliction. Grand-frère était parti depuis quatre jours. comme si de la décision que j ’allais prendre dépendait désormais le restant de mes jours. cette promesse. s’inquiétait de ce que je ne l’écoutais pas. plus respectés et écoutés dans nos bureaux que dans n’importe quelle administration française. À ces amis providentiels. Merci !. . réfléchis un peu. c’était .. des larmes sereines. simplement. quelle famille avait-il ? Il en était sorti très tôt pour s’en éloigner au fil des ans : l’internat au lycée Amirouche (pour lui..L’occasion. une logique des faits.. je répondais par d ’autres larmes. presque agréables. mes peurs fondraient comme neige au soleil . ce qu’il a souffert toutes ces années. la France. À présent. ils s’adressèrent à ma raison. * J ’éprouvais une curieuse sensation. l’université à Alger. L’entendais-je seulement ? Depuis des mois. car ce qu’il fuyait ainsi. Je fais partie de la multitude. depuis sa tendre enfance. répondait Abdenour. Et pourquoi me remerciait-il ? Restait le passeport dont je devais faire la demande le jour même. . Je respirais à un rythme différent. lui rappelant qu’il était venu de quelque part. mais l’accueil méprisant et inquisiteur des agents administratifs m ’avait découragée. D ’ailleurs. Allons. Grand-frère. Je compris alors toute l’étroitesse. grâce à une succession d ’interventions. Sans doute avais-je parfois souhaité pendant toutes ces années qu’on me poussât à réagir contre l’exil. Conduite aussi désespérante qu’inutile. Je cédais peu à peu : « De toute façon.. En tenant des deux mains ce livret vert. je n’ai même pas un passeport. j ’appelai Mouloud. Je n’avais pas encore compris que je l'avais déjà acceptée. Ah ! Que n’a-t-on fait pareil geste pour Grand-frère ! Celui qui l’aurait bousculé. je refusais de profiter de sa mort pour accomplir enfin le pas que je m 'étais longtemps interdit. me traitant sans ménagement ni sentimentalisme. m ’endormant et me réveillant avec son visage de plus en plus angoissant. C ’est l’occasion. Et personne n’est maître ni du début ni de la fin. plus qu’un frère : un sauveur ! Mais il n’écoutait personne quand il s’agissait de sa vie. Merci !. Ne sachant plus que faire avec moi. je confirmais cette « promesse » obscure soufflée par le sort des années auparavant. Abdenour et Hassan multiplièrent les arguments ..J ’ai peur de ne plus rien contrôler. » disait-il en entrecoupant ses paroles de sanglots retenus. un courant qui charriait une multitude d ’êtres. comme une sensation de libération. parce que mes autres frères.Q u’est-ce qu’ils vont te raconter. Comme si. (Ou jam ais !) J’avais tenté de proroger mon ancien passeport. c ’est tout le problème ? Ne t ’en fais pas. Je n’étais pas quitte de la question pour autant : qui m ’avait jugée... il n ’y avait eu ni jugement ni condamnation . » J’obtins mon passeport en quelques minutes. peur de ce que je vais trouver. Mouloud s’en remit à deux amis proches. ne te tracasse pas. Dès l'aurore. parce qu’une fois le pas franchi. nous irons au Consulat et tu l’auras.Le passeport. le courant de la vie qui venait de loin. « Merci !. Les choses ne sont plus comme avant.

Et comme par un hasard vraiment importun. en dehors des personnes qu’ils aident à vivre suivant les normes de leur groupe. les rivalités entre les femmes. nous n’avions cependant qu’une envie : fuir. de nous parler. tous odieux et envieux. je trouvais la maison nettoyée de fond en comble. tandis que nous vivions sous le même toit. un moyen coutumier d ’introduire une distance nécessaire dans la relation aux autres omniprésents. et Yemma dans un état d ’apaisement ou d'agitation dont personne ne pouvait jam ais prévoir la suite. À mon retour du collège.24 25 une partie de lui-même : il fuyait Yemma. bavardant ou partageant quelque joie. mais encore elle se disputait avec eux. dictaient ses propos et. les uns autant que les autres. pour chacun. ceux de Yemma se tenaient dans sa tête. prostrée. la « grève » domestique durait jusqu’au lendemain. On aurait dit qu’il nous était défendu d’être ensemble. au bout du monde. À la réflexion. jours et nuits.. il n’y avait là rien d'anormal ni même d'alarmant : les mésententes avec les voisins. finalement. cela ne devait pas lui demander de grands efforts. les bras croisés. En dehors de ces jours particuliers. Yemma parvenait à sauver les apparences. de nous entendre. j ’essayais de ramener le calme. c ’était surtout lorsque nous étions réunis. chacun de son côté. Mon père laissait éclater sa colère. l’empêchaient de vivre avec les autres. Elle paraissait vivre comme tout le monde . En général. le visage scellé par la colère. mes frères sortaient en claquant la porte. D’abord. en fonction desquels ils pensent et agissent. les «en n em is» intraitables qui t ’épient de tous côtés. à chaque instant. Sa manière d’être et de penser nous gâtait la vie au-dedans . quand ces derniers se cantonnent à leur place. notre vie familiale ressemblait à un calvaire . Et mon père ou mes frères n’étaient que des « lâches » s’ils n ’allaient pas sans délai réparer notre honneur bafoué. au fond. Yemma était hantée par des voix hostiles . elle était cernée par une armée d ’« ennemis ». très loin. en réalité. De même. Yemma. pleurant parfois. elle n’avait plus affaire qu’avec ellemême. isolant chacun dans sa souffrance et sa colère. le phénomène débordait le familier. parce qu’« ils » nous écoutaient. Tous. Certains jours.. tout en regrettant le précieux moment perdu. que ses « ennemis » survenaient pour nous gâcher le moment. se moquaient de nous ou nous menaçaient.. Car si les «en n em is» sont. Déesse toutepuissante qui avait régné sur notre enfance. lorsque les gens n’ont que quelques « ennemis » plus ou moins déclarés. partir loin. c ’est ce qui anime encore largement la société où je suis née. elle. Elle les affrontait sans relâche. tout son problème. ils avaient l’air d ’exister plus que ceux de tout le monde. Ensuite. Alors. ne buvant ni ne mangeant rien. et moi. vu de l’extérieur. Cela n ’empêchait pas Yemma de remplir son rôle de mère. notre âme meurtrie. ils encombraient toute sa vie intérieure... Mais il lui arrivait de se révolter aussi contre ce rôle. Mais à y regarder de près.. et voilà peut-être. ne s’occupant que de renvoyer aux « ennemis » leurs insultes et autres menaces. influaient sur ses pensées et sur ses actions. de rire des mêmes choses. chez elle. En fait. elle était comme une torture quotidienne qui nous séparait les uns des autres. nous réagissions selon nos habitudes. Yemma semblait d ’une certaine façon audelà du « normal ». . la délectation de ton entourage à te voir dans une mauvaise passe. ces « ennemis ». la marmite sur le feu. ses « ennemis » ne ressemblaient à ceux de tout le monde qu’en surface. Elle se réfugiait dans un coin et se tenait là. Nous devions cesser de parler. la défiance que t ’inspirent tous ceux qui n’appartiennent pas à ta famille proche. là où la vie pouvait enfin être possible. lesquels restaient secrets. non seulement multipliait les siens.

il pensait peut-être comme notre père qui accueillait mes tentatives d ’explication par ces mots : « Ah bon ! Elle est malade. Voilà ce que j ’essayai d ’expliquer dans une lettre à Grand-frère. ne contrôlait rien de ce qu’elle ressentait ou entendait du fond de sa détresse. Il me répondit qu’il ne fallait pas accorder aux choses plus d ’importance qu’elles n’en avaient en réalité. il avait plutôt tendance à la juger. il donnait un surnom à tous ceux avec qui il se plaisait . Elle n’était pas elle-même. il n’était pas disponible : il militait pour la démocratie dans notre pays. Elle ne s’appartenait pas. tandis que Grand-frère. Chacun se défendait selon ses moyens contre cette violence incompréhensible qui s’emparait d’elle jusqu’à la rendre méconnaissable. Comme notre père. semblait avoir réussi à les éviter. du moins. Elle souffrait. par affection . ou alors. les autres. et pour la reconnaissance de la culture de ceux qu’il appelait les « Brobro ». lui.) Enfin. il voulait oublier. émigré en France depuis deux ans. je n ’ai commencé à y voir un peu plus clair qu’avec mes études de psychologie clinique : ce n ’était ni par méchanceté ni par goût des disputes que Yemma se prenait à nos voisins. luttait contre le mépris dont souffrait notre langue maternelle. il oubliait jusqu’à leurs noms. Pour ma part. Yemma. il ne voulait pas la comprendre. mais aussi.3 Nous avions continué à nous débattre dans nos difficultés. (Il les appelait ainsi par dérision certes. Elle t ’envoie pour me le dire. Va donc t ’occuper de tes affaires ! » . il ne le pouvait pas. peutêtre pour nous aider. Manifestement. Ou bien encore. le suppliant de revenir parmi nous. Il était parti repu de colère. pour un temps. J ’espérais le ramener à la maison. Il avait l’âge où prévaut l ’appétit de vivre.

. par exemple. je renonçai à te « g u é rir» . D’ailleurs. c ’est bien ce que j ’ai entendu. quelqu’un m ’a appelée ce matin. elle bouillonnait de colère contre ses voix. Cette fois. je me sens bien. Tout ce que nous pouvions faire. rien à quoi te raccrocher pour préserver ta maisonnée. ta première bru : « Ils m ’ont dit : “Nous allons te libérer. Mohemmed articula un pathétique « Oh père. Je voulais qu’il vît sa souffrance derrière ses divagations enfiévrées. mon père saisit une lourde chaise en métal et la jeta sur elle. c ’était ou cette raison singulière qui inventait des « ennemis » tout autour de notre famille ou rien. tu vas guérir. la mort. Suffit-il. tout mon corps est raide. de quoi. Ne t’inquiète plus.. Mais avec leur mère. je ne passerai pas le mois de Ramadhan avec vous.” Crois-moi. Il aurait pu partir. il la battait comme s’il n’y avait rien au-dessus de lui. leurs terribles menaces. Ce jour-là. j ’ignore qui c ’était. Mais je sais maintenant de quelle guérison il s ’agit.. qu’as-tu fait !.. je lui dis : « S ’il lui arrive quelque chose. Yemma cachait son œil droit de sa main sanglante. il était fatigué. tu n’y aurais pas survécu un jour. en colère et impuissante face à ce qui nous martyrisait. je vois mieux ta détresse. il cessa de la battre. l’agonissait d ’injures et de reproches lorsqu’il contestait ses litanies d’accusations. leurs enfants. vraiment injuste. Moi. à la fin. tu auras affaire à moi ! » Au fond.28 29 J ’enrageais devant tant de.. Le téléphone a sonné.. tu vas guérir.. je l’ai jugé. Sans même lui donner le temps de se poser. » puis il partit à la recherche d ’une voiture pour emmener Yemma à l’hôpital.. donc ? Longtemps. qu’y avait-il à guérir ? Etre ou ne pas être. ta vie tout entière. pourtant. et nous ne savions ni comment t’aimer vraiment pour alléger tes souffrances. leurs complots diaboliques. Yemma. je te disais : « N ’aie pas peur. Ma bouche est sèche. Petite mère chérie ! Aujourd’hui. Tu ne pouvais vivre qu’à cette seule condition. le visage en sueur. Yemma se prit à lui : « Entends-les. non sans sévérité. Mon père venait de rentrer. tu as peur d ’eux !. tu ne dis rien. Q u’aurais-je bien pu faire contre mon pauvre père ?. affolée à l’idée qu’elle venait peut-être de perdre un œil. J ’accourus en même temps que Mohemmed. comme si on m ’avait ligotée des pieds à la tête. S’il avait pu reconnaître un peu de sa souffrance !. Pour toi. d ’une voix où je mis toute l’audace de mes seize ans. mon fils. il ne se produira rien. Pour toute réponse.. avec une volonté de vivre à toute épreuve ? Yemma. Un jour. En vain. tu l’avais répété à Fazia. ni comment te haïr pour nous en protéger. » A bout de patience. Yemma. On t ’aurait débarrassée de tes « ennemis ». Il la frappait comme si elle était fautive.. 1 1 la frappait parce qu’elle l’exaspérait par ses vociférations. Mon père était resté avec nous. qui abandonnaient femme et enfants au village pour aller refaire leur vie ailleurs.. mon père me donna une gifle . Tu me rapportais les méchantes paroles de nos « ennemis ». Je le sais : n’avais-je pas essayé moi-même ? J’avais parlé de toi à un de mes collègues français. » Cela te calmait et nous donnait un peu de répit. s’exiler lui aussi. il n’y avait rien à faire.. Pendant quelques semaines. Ne le savais-tu pas toi-même ? Quelques jours avant ton départ. psychiatre à l’hôpital. Ne te tourmente plus !” Depuis. » Non. Il s'était efforcé de maintenir notre famille malgré tout. J ’étais en colère. et à nous. tous tes maux vont disparaître. » Ensuite. Tu n’avais aucun recours. du côté d ’Oran.. Je me sens comme neuve. Tu ne t ’agitais plus. tu lui avais encore confié : « Je me sens guérie. Plus de douleur ni fatigue. Elle ne tenait qu’à lui. je t ’écoutais de longues heures. tu ne souffriras p lu s. Et toi. mon frère cadet.... je me tournai vers mon père et.. ce père irréprochable pour le rôle qu’il avait tenu auprès de ses enfants. en lui assurant au moins un toit et le pain de tous les jours. cependant. Elle étouffa un cri. ne le supportant plus. tu l’avais dit à Mhenna : « Mon fils. elle aussi. c ’était de t ’accepter telle que tu étais. sinon ce combat permanent que tu menais contre tes sombres « ennemis ». Une voix me disait : “Cette semaine.et quelle gifle ! Mais qu’importe ! De ce jour. réclamait d ’être tranquillisée à chaque seconde tant était profonde son angoisse de perte et d’abandon. Moi. je n’en pensais rien. Je ressentais ton angoisse qui me désespérait et.. il se sera montré injuste. C ’est incroyable. j ’ai décroché et j ’ai écouté. Il aurait pu imiter ses semblables. d’avoir un toit et du pain pour avancer dans l’existence d ’un pas sûr. crois-moi ma fille. dans le « pays des Arabes ». il ne lèvera plus jam ais la main sur Yemma. c ’est vrai. nombreux. je me refuse à tout jugement. leurs affreuses malfaisances. mais quelle pitié de te voir aller comme une coquille vide ! Tu te plaignais : « Oh ma fille ! Je ne sais pas ce qui me prend encore comme ça. Nous devions t ’aimer encore et encore. » Je suivais des yeux l’ombre de toi-même que tu devenais de jour en jour et. Vingt-huit ans après sa disparition. fuir. l’inexistence. . mon père. je mettais en cachette des gouttes dans ta nourriture. » Et deux jours avant de t ’éteindre. ils t ’insultent. ton univers.

et pas en même temps. Yemma. Yemma ne supportait pas d ’entendre des bruits de pas au-dessus de sa tête. les commentait. Si bien qu’à en croire cette dernière. D’où tirait-elle toute cette matière à raconter? Durant une grande partie de son existence. celle qu’on dit « irrationnelle ». C ’était comme des informations. Des mots vivants qui s’agitaient dans tous les sens. Cependant. 1’« ennemie » était forcément à l’étage supérieur. Elle se répandait hors d’elle-même par son imagination bouillonnante. engluée dans ses croyances. à la lumière vacillante d’une chandelle. je percevais la présence dont elles témoignaient. Que te dire d ’autre ? J ’entendais tes paroles de tout mon être. j'entr’apercevais l’autre versant du monde. Je me réveillais alors vers trois heures du matin pour lire ou étudier tranquillement. voilà tout. me levais et m ’éloignais. 1’« ennemie » devenait de plus en plus « virulente ». comme s ’ils ne se reposaient jamais. ces mots futiles. Mais elle sortait peu. elle nous demandait. eux non plus. elle ne parlait jamais le kabyle.. dans un autre quartier de la ville. Il ne relève ni de la pensée rationnelle ni de l’autre.Je me le demande. * Très jeune encore. D’où je tiens d ’être matineuse. elle était par coutume confinée à la maison. m ’apprit-elle un jour. Ce que je sentais à ton contact. Elle sélectionnait les émissions. En règle générale. telle une béance dans le néant. et face à cela. Elle était partout. Ah ! Ce qu’elle m ’en disait. la plus menaçante. ne pouvait être banal avec Yemma. qui tourbillonnaient dans un mouvement vertigineux. pour ressentir l’angoisse qu’elle y respirait. J’ai entendu mon nom. à voix basse. Sans m’en apercevoir. Nous déménagions souvent. les ouvrais. quitte à la suivre parfois dans ses raisonnements dédaléens. non sans d ’abord fermer portes et fenêtres. La télévision l’agaçait . non plus. Elle m ’avait raconté une histoire. tel un vent à travers la fenêtre. Tout ce que je pouvais faire : l’écouter sans lui opposer aucune résistance. Je feignais de m ’intéresser à un autre sujet ou à une . alors. de prendre la relève. mes mots me semblaient approximatifs.Je n ’ai pas compris. à nous ses enfants. ce monde à part. pour finir par former une ligue contre elle. Il me suffisait d’écouter Yemma. décidément. Yemma. mon corps. En écoutant la radio. une immensité où il n’y avait rien autre que des mots. Je me surprenais comme dans un espace périlleux. Un monde ouvert de tous côtés. insignifiants. Des paroles que j ’avalais. tout au fond de moi. la seule langue qu’elle. sans limites ni repères. À mon corps défendant. Et lorsqu’elle tombait de fatigue. Je te les disais. Avec toi Yemma. ils parlent de moi à la radio. occupée par ses corvées quotidiennes et sa guerre continuelle avec les voisins. il y avait 1’« ennemie » du moment. J ’éprouvais une sensation affolante. C ’était intenable. de choses ! Sans arrêt. Yemma ! Tu as entendu un nom qui ressemble au tien. faute de mieux. Dès lors que Yemma l’avait désignée comme telle. ils disaient mon nom . Oh ma fille ! Que peuvent-ils bien raconter sur moi ? . l’atmosphère d’un monde non perceptible par nos sens communs. égarée dans les replis de sa pensée alambiquée et ailleurs. j ’avais pénétré le monde de Yemma..Mais il n’y a rien. longues et compliquées. « Ma fille. Et il suffisait de frôler ce monde. juste pour aller bavarder une petite heure chez une parente. et même. Que d’énergie elle aura gaspillée à rester vigilante jour et nuit ! Elle montait la garde contre les « ennemis ». sans sol ni ciel. c’était le souffle de Tailleurs. Il existe. elle semblait oublier ses voix morbides. creux. sans ombres ni lumières.Et que disent-ils ? .. » J ’essayais de la ramener à elle-même. Rien qu’en ce verbe intarissable. je n’y croyais pas vraiment. s’intéressait aux informations. dans la tête des gens et dans leurs bouches. ils l’ont prononcé plusieurs fois.. ils n’étaient pas tous des « ennemis ». connaissait. Je me sentais sur le point de me diluer dans une matière évanescente . Des phrases. puis aux autres voisins des différents étages. Au bout de quelques semaines. Yemma n ’avait commencé à sortir qu'après avoir largement entamé la cinquantaine. Au demeurant. qui vivait dans la maison la plus proche. rien. elle représentait déjà un mystère pour moi. notre famille était en permanence cernée par de nombreux « ennemis ». . Je fermais les yeux. moi aussi. qui devenaient mon esprit. ces voisins . je réagissais. Yemma ? Qui te connaît à la radio ? Pourquoi parlerait-on de toi ? .. près de son poste de radio constamment réglé sur la chaîne kabyle.Qui peut bien parler de toi. mon être tout entier. Lorsque nous habitions en immeuble. enfermée dans une langue qui tissait tout son monde sans en préciser les confins.30 31 « Il ne se produira rien ». Elle aimait mieux rester chez elle. mon impuissance à adoucir sa condition plus encore. . Yemma repérait son « ennemie » et l’infernal scénario recommençait. Je me secouais. communiquant sa haine d’abord à ses proches sur le même palier. je me suis demandé quelle était la cause de notre malheur. je touchais à Vextraordinaire.

c ’est tout ce que je peux faire. mon grand-père aurait immédiatement posé sa pioche et. VAsessas lui aurait peut-être cédé le trésor sur lequel il veillait depuis plusieurs générations. je le quittais sur la pointe des pieds . plus le doute s’insinuait dans mon esprit. ne voulait plus rien me dire. . Par la suite. sur les ondes de cette même radio où elle avait cru entendre son nom ! Je l’ai fait incidemment. dans lequel les passants déposaient de menues offrandes : une part de galette.. Elle m ’avait raconté une histoire. en eux-mêmes. de phrases. presque sans m ’en rendre compte. lui enlever sa signification négative et lui donner un aboutissement heureux. choisis la bonne personne : celle qui. (Pour les Kabyles. s’il avait été bien inspiré. hagard. 2 Ccix : prononcer « Cheikh » . alors. Avais-je le choix ? Et qu’allais-je en faire. je m ’en écartais doucement. à genoux. de cette angoisse reçue comme une faveur ? En attendant. sans s’y appesantir.. il besognait dans sa figueraie qu’un rocher bornait d ’un côté. malgré tout. comme un cliquetis. C ’est qu’on en parlait quelquefois. il est tard. Ce rocher fiché là par la main de Dieu n’était pas un caillou quelconque . à cette histoire. Je sortais à reculons de ce monde hallucinant où je venais d ’entrer sans le vouloir. La première fois. Yemma. Comment sais-tu ce qui s’est réellement passé. En retournant une dernière pierre. Il remonta chez lui. dans un de ses champs. cette angoisse diffuse que Yemma me transmettait et que j ’acceptais d ’éprouver avec elle. un mouton. puis disait : « Nous avons assez bavardé.. tes frères vont rentrer.. un chevreau. éclaire-moi. voyant-guérisseur. Son père mourut vers l’âge de vingt-cinq ans. J ’avais l’impression que ces mots flottaient devant moi.. étaient d ’une cohérence. un lieu sacré.. ta mère te l’a donc racontée plus tard . de discours qui. » lui disais-je sans réelle certitude. elle était bien là. c ’est de le confier à l’eau vive pour qu’elle l’emporte loin de toi. par sa sagesse.Cette histoire. il n’est pas bon de raconter ce genre de rêves. alors qu’elle m ’avait déjà tout dit d ’une certaine façon. ni l’amulette épinglée sur sa poitrine ni la potion qu’on lui fit boire ne guérirent mon grand-père. puisqu’il y avait quelque chose : cette inquiétude. dans la famille. nous avons trouvé les traces de ce qu’il avait fait. le corps trempé de sueur.. Elle se mettait à bâiller. Elle se montrait réticente. Ensuite. saura le comprendre . il aurait imploré le pardon de l'Asessas. Cette histoire. Allons préparer le repas. un sou. toujours entre quatre murs et à mots couverts. une poignée de figues sèches. d’intrigues. (J’ai fini par parler d ’elle. Intéressée. comme toutes les fois où elle était disposée à me livrer un fragment de sa vie passée. Mais si. puisque ton père n’a rien pu dire ? . au cours d'une interview téléphonique donnée un an après la mort de Grand-frère. elle la tenait donc de quelqu’un. de l’amphore remplie de louis d’or qu’un ancêtre aurait enterrée quelque part. Après qu’il eut palpé la chemise du malade.) L ’histoire que m ’avait racontée Yemma. d’une pertinence inattaquable. le trou sous le rocher. Deux jours avant. c ’était celle de son père dont elle avait gardé un vif souvenir. « Il n’y a rien. grelottant en pleine canicule. tu ressens le besoin de le dire à quelqu’un. » Comme dans un éclair de lucidité. il se mit à creuser au pied du rocher quand. dans notre champ ! Et là. ou bien encore.Mais nous y sommes allés. Les femmes de la maison se dépêchèrent d ’aller consulter un voyant-guérisseur dans le village voisin. elle percevait mon malaise et consentait à desserrer son emprise. Armé d ’une pioche. sans rien brusquer. Mon grand-père avait besoin de quelques pierres pour reconstruire un mur de sa maison.) Elle avait la tête bourrée de mots. le vénérable ccix2 leur dit : « Cet homme a été frappé. il entendit un bruit. pour lui en soutirer chaque détail. Dieu vous donne la patience ! » Et. Même un enfant pouvait comprendre. C ’était bien des mots en l’air.32 33 autre personne pour détourner sa pensée de ce qui l’occupait. deux beignets. plus j ’y songeais. les cailloux noirs comme du charbon. . comme aimantée par les mots de Yemma . à l’instant même où je les prononçais. Yemma.. mon grand-père continuait de creuser. Enfant. et il l’aurait immolé au pied du rocher. Prenez ceci. La pioche. c ’était un Asessas {Gardien). en moi. Le mieux. il serait allé chercher un animal. agissant à mon insu. S’il avait été sage. je dus y revenir souvent. L’esprit troublé par la richesse à sa portée. soudain. il n’y aura rien. Yemma ne devait pas avoir plus de cinq ans à l’époque où les événements se seraient produits. lentement. il ne vit qu’un tas de cailloux noirs qui roulaient au fond du trou. comme si elle me racontait un mauvais rêve. aux étoiles du matin qui l’effaceront de ton esprit comme elles s’effacent du jour naissant. un coq. par sa bienveillance. hanté par une puissance invisible. en effet. Il rendit l’âme sans avoir ouvert les yeux ni dit mot. et Yemma l’acceptait. Je l’avais parfois priée : « S’il te plaît. je croyais cette histoire. comme si elle craignait de me la révéler. un pigeon même. En échange du sang versé. tandis que le bruit se faisait plus net à ses oreilles.

Du jour au lendemain. elle exprimait la vérité passée et actuelle de la . Ce que tu fais. à son enterrement.. Sa tanuf craignait de voir son mari la prendre. ils ne pouvaient pas se passer de m oi. beaucoup mieux que tout le monde dans le village. ma mère a remué ses lèvres. non dans l’autre. d aya i d ddwa-s. Mais elle n’a pas tardé à souffrir de sa félonie. criaient. moi aussi : cette histoire de mon grand-père n’avait jam ais existé que dans la tête de Yemma ! Elle l avait imaginée avec son âme d ’orpheline maltraitée pour s’expliquer la misère dans laquelle elles étaient plongées. . une sorte d ’âge d 'o r impérissable dans sa mémoire : « Mon père travaillait en France. peu de temps après. sa création majeure. Ma mère venait d’avoir un garçon et elle en était comblée. par laquelle.. stupéfiés : “Recouvrez vite son visage. Toi alors ! Quand aurait-elle pu me raconter des histoires ?. ma mère s’est résignée à nous abandonner. Les gens tout autour. et à le vivre comme une expérience contre laquelle il n ’y avait rien à faire. Telle qu’elle fonctionnait sous l’empire de Yemma. N ’en pouvant plus. notre famille était comme une représentation accentuée de la société kabyle. dépêchez-vous !” Qu’avait-elle essayé de me d ir e ? . l’autre. comme seconde épouse... Du coup. Je savais ce qui s’était passé dans notre champ.. les plus belles robes qu’aucune fillette du village n ’eût jam ais portées. » (« L e courage. Ils sont la part de ton destin que tu fabriques de tes propres mains. sauf à s’armer de courage. teffey di S id i M e s s u d ! » («L es sacrilèges commis par les ancêtres. Une fois. Ce jour-là... Quel âge avais-je ?.. ni même d ’un autre mariage. je ne l’ai revue que deux ans après. » Yemma connaissait le pouvoir des mots.. Lorsqu’ils ont soulevé le linceul pour me montrer son visage. Elle et sa mère. dans sa fascinante étrangeté comme dans son affligeante banalité. tout se paie dans cette vie. chez nous. Ils ne m'autorisaient pas à lui rendre visite. c ’est son seul remède... de ce mariage avec le frère de mon père . et nous n’attendions même pas les jours de fête pour les mettre. ta tante et moi. à la maison et dans les champs .Ma mère ?. elle ma mère. la civière s’est mise à trembler comme si quelqu’un la secouait. je suis arrivée au village au moment même où ils l’emmenaient au cimetière. Cette famille était la production de Yemma.» Je voulais en avoir le cœur net : « Cette histoire de ton père. et. comme si. s’était dispensé de prier VAeessas pour mériter d’hériter du trésor ancestral. une faiseuse de maléfices redoutée de tout le village et au-delà.. ce qu’elle disait et répétait. N euf ou dix ans. il y avait du couscous de blé tous les jours. se croyant immortel. je disais. jour et nuit. Ensuite. Il nous apportait tant de belles choses ! Ma sœur et moi. après avoir connu une vie heureuse. cette souffrance. il m ’avait rapporté une écuelle décorée de fleurs multicolores. avait omis de révéler la cachette de son trésor à aucun des siens . nous avions 3 Tanut : épouse du frère du mari. Ah ! Comme j ’aimais manger dans cette assiette ! Nous vivions bien. je la vois mieux. tu le dois à l’imprudence d’un aïeul aggravée par l'égarement d ’un autre ? L’un. Ma mère. j ’ai moins besoin de justifier la souffrance qui l’habitait. Que peux-tu faire quand tu découvres que le sort qui frappe les tiens. elle et sa jeune sœur. (Ne le détenait-elle pas ? Je l’ai cru parfois. Mais tout ce bonheur a disparu en un clin d ’œil. tu l’as entendue quand tu étais une petite f ille . se croyant fort. il y avait tant à faire.) Son histoire m ’a longtemps aidée à supporter notre malheur. Un jour ou l’autre.34 35 . ») * Depuis que Yemma n’est plus de ce monde. crois-le si tu veux. Yemma devait penser de même. ce sont leurs descendants qui les payent ! ») Ou encore : « Lkurag kan. Ma mère est retournée chez ses parents et le nouveau-né a rejoint son père deux mois après. Tout le monde se nourrissait de couscous d'orge .Je ne me rappelle pas l’avoir entendue. qui te frappe aussi. Ça suffit maintenant ! Mais qu’est-ce qui m ’a poussée à te parler encore ! » J ’en savais assez. dans son étendue « généalogique » comme dans ses dimensions familiale et culturelle. pas plus. tu trébuches sur tes mauvais actes. donc. une expression exagérée de sa culture et de ses principes sclérosés. elle qui disait à tout bout de champ : « Ddaswessu xedm en lejdud. tel un artiste. La pratique était coutumière.. tu le retrouves tôt ou tard. Elle a quitté la maison avant que la terre se soit tassée sur la tombe de mon père. la maudite Faffa At-Hmizit ! Ne l’oublie jamais. c ’est tout. notre maisonnée a été démantelée et un voile noir est tombé sur nos vies. mais ma mère n’en voulait pas. l’œuvre de sa vie.. La femme de mon oncle n’était pas rassurée pour autant. ils m ’ont donnée en mariage chez les At-Abbas.. étaient décidées à rendre folle ma mère ou à la chasser de la maison. Il revenait deux ou trois fois dans l’année..

chargé d ’un autre cercueil. ils apprennent à se méfier les uns des autres dès le berceau.. ils enjolivent leurs extérieurs pour camoufler leurs ruines intérieures. Quoi qu’il en soit. nous explique-t-on. . ils se contentaient de ramasser un modeste pécule et se dépêchaient de revenir au pays pour reprendre leur vie d’avant comme si de rien n’était. le cœur serré devant elle. quelque chose dans ma tête me disait : « Si tu rentres. refusant obstinément de renoncer à ce qu’ils ne possèdent pas. Ces dernières années. Le nom du défunt n’est pas celui de mon frère. je crois. 4 Pour me préparer à la suite. on emporte toujours avec soi plus qu’on voudrait en em porter». » Rien n’y fait. que se trouve une des sources d’inspiration qui nourrissait la créativité de Muliend-u-Yeljya. Lorsqu’ils discourent sur l’union ou chantent l'entente. c’est ainsi : les morts voyagent avec les vivants. Lorsque. Sans perdre de vue Morad. l’ainour sans réserve ni calcul : le malheur aussi y travaille. Je ressens la douceur de l’air sur mon visage.. les Kabyles ne savent plus trouver en eux-mêmes cfautre ressort que ce combat permanent qu’ils se croient obligés de soutenir contre 1’« ennemi » du dehors. « en s’exilant.. Et voilà aussi pourquoi son humour. ils se vantent de leurs hauteurs. Il me semble que je vais atterrir dans un autre monde. dans l'autre monde. Lorsqu’ils se complaisent dans des conflits insolubles. comme un arrière-goût amer. Aujourd’hui. à mes autres frères et à moi.. tu reviens aujourd’hui . je prends Alger lablanche comme une grosse claque sur la figure. je me laisse entraîner par la foule des passagers qui se hâtent vers la sortie de l’appareil. il n’y a pas de quoi en faire un drame de plus. chaque fois que l’envie me prenait de retrouver l’Algérie. ce que l’on pourrait dire de l’amour. tu meurs ! » Menace ou mise en garde ? Je ne sais. Nous sortons de la salle. Ce dimanche. Aussi. Mouloud est arrivé plus tôt. nous attend Khalida Toumi. * Voilà. Donc. ces derniers les leur renvoient à la figure comme autant d'insultes ou de moqueries. tient chacun dans ses mailles enchevêtrées. pour affirmer leur existence. peut-on dire de son œuvre poétique. la suspicion ou le mutisme comme mode de communication. l’isolant dans une solitude sournoise tout en l’enchaînant aux autres par des liens à la fois inévitables et insupportables. Dans le ciel. Lorsqu’ils s’enorgueillissent d’une culture qui. accourent de petits nuages blancs. Lorsqu’ils se défendent de confier leurs maux à leurs proches par peur qu’un jour. Je me sens mal. par un autre vol. Où est-il encore passé ? Le véhicule revient une demi-heure plus tard. ses boutades désopilantes et autres persiflages amusants nous laissent toujours. Tel est le fond tragique de ce « g é n ie » qu’il est possible de lui reconnaître enfin (puisque.36 Kabylie séculaire : lorsque. c ’est là. Une camionnette arrive. Un soleil éclatant frappe mes yeux douloureux. embourbés dans leurs contradictions. alors qu’en réalité. Combien étaient-ils dans l’avion ? Combien d ’émigrés rentrent de cette façon ? Hier. c ’est tout ce que Grand-frère avait tenté de fuir pour ne jamais cesser d ’y être au tréfonds de son âme. de son vivant. Pouvait-il faire autrement ? Comme me le faisait remarquer Alain Ercker. je me répète : « Tu t ’es absentée quelques années. Lorsque. il ne le permettait pas). le vrai. la ville est baignée de lumière. suivant le mot courant « A nef-asentlean adyum m ent! » (« Laisse-les voilées ! »). telle une toile d’araignée. littéraire et théâtrale. Nous sommes conduits dans la salle d ’honneur de l’aéroport où. À travers le hublot. traînant une remorque chargée d ’un cercueil. Lorsqu’ils instituent la discorde. plus encore qu’hier.

ce pays est devenu pour nous comme un monstre ! » Il disait bien « lwehc » (« un monstre ») ! « Alors. bégayais. qu'elle avait pensé à lui chaque jour. je lui écrivis pour le prier de me laisser aller avec lui. disait-il.38 39 Aujourd’hui. A tort. Devant elle. Tout comme notre père. plus tard. je perdais tous mes moyens. Je me suis dit : Mon cœur. c ’est bien lui derrière la vitre . répétant : « Dieu. mais ils ne les habitent pas . a tamyerrit! (Maudis sois-tu. disproportionnées. dans sa chambre d'hôpital. lui et toute sa descendance ! » . Ce que j ’aurais voulu lui dire par-dessus to u t? Q u’il n’avait jamais cessé d ’être de toutes les prières de Yemma. réprimait toute sensibilité pour ne lui présenter qu'un visage dur et froid. Ai-je jamais pu terminer une phrase avec lui ? Je redoutais ses colères épouvantables. je dus vite l’admettre : « C ’est incroyable. « Prends garde mon fils. il n’y avait entre Yemma et Grand-frère qu’un silence terrible . je t ’accompagne ! » * Un jour. il était peu disposé à écouter Yemma. je lui dis tout haut : « Te voici au pays. elle était une tragédie elle-même. 11 ne me répondit pas.. à un visiteur qui lui racontait son dernier voyage en Algérie. Il s’abritait derrière une carapace rigide construite de toutes pièces avant même d’avoir atteint l’âge adulte.) Incapable de contenir mes larmes. avec sévérité et colère . mais c ’ est comme si nous n ’avions rien ! ») Sur le second cercueil. Il était inflexible devant ses larmes. dans ses paroles comme dans ses attitudes. Longtemps. car au fond. tout de m êm e. un silence épais et glacial qui le protégeait d’elle. de ce qu’il voyait en elle comme une menace... sont plus directs : Urgay mm utey. ô monde trompeur /) Ses mots.. effrayante et poignante.. tout entière. je l’absous. » II n’en savait rien. ils hésitent à rentrer. tu es tenu à la patience Si tu es bien né Te voilà dans une boîte à présent. en apparence. Yemma parlait avec une telle gravité ! Et ce pouvoir. Il se montrait intraitable avec elle. imperturbable devant ses supplications :. qui émanait d’elle. Tu savais et tu n’as eu aucune compassion envers m oi. pas un seul. où qu’il soit. rien expliqué de mon marasme. (J’ ai rêvé que j'é ta is mort. Nous avons [des biens]. préservez-le. même après la retraite. je lui en ai voulu pour cette raison. je le croyais. leurs familles non plus. kkes açlar-ik y e f y ir i n tqabact ! (Enlève ton p ied du tranchant de la hache !) Les Saints te préservent de la malédiction de ta mère ! » Je n’étais pas encore en âge de saisir toute la portée de ces mots qu’elle lui adressait sur un ton désagréable. Je vous prie. Grand-frère. il est là. Et en plus.. Saints-gardiens. Morad ouvre la petite fenêtre percée sur le couvercle du cercueil de façon qu’on puisse voir le visage de son père.. si souffrante ! Elle n'avait pas seulement le sens de la tragédie . Du moins. saturée de chagrin et d ’amertume. Nessa iirnessi! » (« C ’ est un châtiment divin. je devenais cette petite fille terrifiée devant une mère exaltée aux prises avec son fils aîné.. tu savais tout. encore jeune adolescent mais au caractère déjà bien affirmé. à faire le moindre pas dans son monde. et il me la refusait. Je tiens à vérifier quand même. l’étiquette porte bien le nom et prénom de mon frère. A kem -ixdas Rebbi a ddunit. il ne l’avait jamais oubliée..instant. je n ’insistai pas. de ce qu’il refusait en elle. cependant. Avec lui. Grand-frère bien aimé ! lui criai-je en pensée. allant. à lui... si faible. Comment aurait-il pu deviner ce que je ressentais ? Je ne lui avais rien dit. jusqu’à l’oublier. soyez avec lui.. Pendant des années. Nniy-as : A y ul-iw ifna-k ssbef Ma telliçl d Iher A ql-ak zdaxel n tebwat tura. je lui pardonne. ils me remplissaient d’effroi. N ’est-ce pas une damnation ? Eux-mêmes le reconnaissent : « Yewt-ay B-ebbi. il se rebellait. C ’était l’occasion de revoir une dernière fois Yemma. incompréhensibles. Ils ont fait construire de vastes et luxueuses demeures dans le village.. Elles vont les rejoindre en France pour s’entasser les uns sur les autres dans un petit appartement. Pas de doute. du moins. tout contenu dans une caisse en bois. Il résistait en se renfermant. ayant appris qu’il était sur le point de rentrer enfin. tremblotais . cette force occulte.

l’ami d ’enfance qui l’avait accompagné depuis Paris. affolée. sa petite-fille alors âgée d ’une dizaine d’années : « Yya a m -iniy lhaga yer umezzuy-im. J ’en suis à mon troisième infarctus. awal agi ad yeqqim da. obligés). je me suis mise à trembler des pieds à la tête. Trois infarctus à quarante-cinq ans ! Je pensais déjà moins à Yemma . il nous était difficile de nous parler..40 41 Mais peut-être le lui ai-je dit comme j ’ai pu. Il n’empêche ! Sur l’essentiel.Tu sais.et comme il le disait bien ! Il n’était pas sans le savoir : Ula f-Çasustnif-fimenna (Se taire. canaliser sa parole par le récit rebattu des difficultés ordinaires qui rendaient malaisés ses vieux jours. 1 1 avait l’art de te décontenancer . hein. saisissant. . pétrifiant.que dis-je ? .... comme il l’expliquait à qui voulait savoir : « Les jours précédents... moi.Ah bon ? » Après un silence ponctué de longs soupirs caverneux. je me suis retrouvé à Tizi-Ouzou.. elle a dû changer de comportement avec lui. Grand-frère. Voilà tout ce dont je me souviens. sa pleine signification à la relation entre un fils aîné et son père.Yehya arrive. c ’est comme ça ! » Cela m ’a glacée entièrement. c ’est aussi dire). Ils se serrèrent la main. il semblait n’avoir rien prévu non plus. après vingt ans d’absence. et le moteur dans ma tête s’est arrêté. pour lui surtout. au moment où. Tout à coup. A-t-elle au moins pensé à lui expliquer comment les choses s’étaient passées avec notre père ? Elle avait demandé à ses fils autour d’elle de « ne pas rajouter à nos tourments d’exilés ». sur un ton agacé. comme à son habitude : « Ça va. au choc des cieux ou à la rencontre de deux montagnes. Je n’étais pas là... elle est morte aujourd’hui. elle s'agrippait à ces expressions toutes faites et revêtait le masque du commun. à quelque occasion.. je ne sais plus comment je suis parti ni comment je suis arrivé. contenir ses propos. sa mort était devenue un sujet secondaire. Yemma. elle a appelé son premier fils par son âme souffrante de mère qui aimait ses enfants jusqu’à les étouffer. » Je ne me rappelle pas l’avoir entendu réagir autrement que par un de ces longs et profonds silences dont il usait pour dire l’indicible . A nesber. lui se bornant à répondre. à sa manière. il a exprimé le désir de l’entendre. par un de nos frères qui m ’écrivit une lettre. lorsque Grand-frère revenait à la maison pour quelques jours ou quelques heures. Des mois après. Plus tard. tant le fait s’apparente. » Quant à elle. ça va. à mes yeux. Il aura survécu à Yemma neuf ans. Tesh'd ?» (« Viens. J ’ai bien essayé. je ne cessais d ’entendre un avion voler dans ma tête. elle dit à Fazia : « Ma fille. ils n’ont rien dit. presque jour pour jour. quand je l’ai vu apparaître dans l’embrasure de la porte. A y e n yuran ad isaddi (Ce qui est écrit se produira). faisant de son mieux pour que tout fût à la convenance de son premier fils si délicat. par un ami qui venait lui présenter ses condoléances . je vais te dire quelque chose à Voreille. maîtriser ses mots. Yemma l’aurait-elle provoqué ? Aucun doute.. Amaeni.. Ensuite. J ’ai cessé de pleurer. comme sur le superflu. Deux semaines avant.. lui préparant ses repas comme pour un invité de marque. . il l’avait revue cinq mois avant qu’elle s’éteigne. » Yemma parlait ainsi autrefois. Quand je sus que Yemma n’était plus. sur ses mille et une douleurs physiques.. Je ne voulais pas que recommençât l’histoire de notre père. et qu’il apprît la chose par quelqu’un d ’autre : « Grand-frère. je me prends parfois à douter qu’ils se soient réellement revus. Hemza s’écria : « Je vous amène Muljend-u-Yehya ! » Yemma se redressa. comme s’il voulait en finir au plus vite : . tu entends ? ») En entrant à la suite de Hemza. ressassant les formules d’usage : « A m nekw ni am medden (Nous sommes comme tout le monde). Ton Grand-frère va bientôt être là. Merveilleux Grand-frère ! Comme paroles d ’apaisement. Mais ne le répète à personne. Réfrénant ses divagations. Mais nous finîmes par apprendre que notre père n’était plus. terra tmara (Nous patientons. un peu par automatisme. » Pour mes autres frères et moi. 1 1 avait manqué ce moment unique qui donne toute sa force. ça suffit.il était le décontenancement même. Ce retour inopiné. elle avait dit à Mila. il dit. M uhend-u. notre mère-là. Nous y allons tous. mon premier geste fut de l’appeler. Elle était malade et très fatiguée. Elle a dû encore prendre sur elle-même.. Je n’en croyais pas mes yeux ! » De son côté. c ’était assez foudroyant. ce retour de notre frère aîné était comme une sorte de miracle qui nous laissa bouche bée.. Ça suffit. et comme je le regrette ! Aujourd’hui encore. de réparer l’erreur de Yemma. Alors. le trouble absolu. il la trouva sommeillant sur le canapé de sa salle de séjour. Qu’est-ce qu’ils ont bien pu se dire ? Pas grand-chose certainement. Le choc fut rude. marmonnant quelque chose comme ceci : « A moi non plus. A taya Dadda-m M uhend-uYehya a d-iteddu.

les soudait. par notre raison d ’adultes. Je ne voyais pas le moindre fil sur lequel tirer pour démêler le paquet de nœuds douloureux qu’était devenue notre histoire. parce que c ’était plus fort que tous les mots réunis. par nos mots. c ’était l’image de notre mère habitée par l’étrange . Je savais qu’ils étaient liés par une certaine relation. de leurs existences avant tout. L ’angoisse me montait au cœur. Une souffrance qui les précédait. loin de là ! Ils étaient imprévisibles.. nous avions peur de nous retrouver face à nous-mêmes tels que nous avions été. il dit : « Je l’ai vue récemment. Si encore il m ’encourageait ! Mais il ne semblait pas prêt à m ’entendre. Et c ’était comme si. de notre malheur fondamental. que des soupirs encore et encore . Une vision absolue qu’ils exprimaient par leurs façons déroutantes d'être et de penser. Ils comprenaient. plus d ’une fois . je ne trouvais pas. Yemma et Grand-frère.. la guerre civile.. accaparé comme il était par sa lutte intérieure. Q u’est-ce qui nous empêchait de retrouver notre pays natal ? Peutêtre. déstabilisant. « Bon appétit existentiel ! » disait Grand-frère à qui il appréciait. Ddeqs-is ! Le courage. le mal de Yemma. En réalité. une sorte d ’accoutumance à l’exil . ce n’était pas faute d ’avoir essayé. en parler entre nous. Pourtant.. j ’en ' étais devenue le « témoin privilégié ». Le monstre qui s’était emparé de notre pays pendant que nous croyions lui échapper en nous exilant. une de ces relations indissolubles. c ’était. au moins pour lui ôter son venin. Nous croyions pouvoir le vaincre en le négligeant. de la vie. diminuer son étrangeté destructrice et. nous l’avions laissé croître à sa guise. J ’ai raccroché brusquement. avant tout. certainement. peur de revivre cet affreux cauchemar qui nous avait chassés du pays de notre enfance. jam ais là où on les supposait être. le mal de notre culture . l’ayant toujours su. insoutenable. les commandait. empoisonnés. A notre insu. duré. parce que c ’était là. Cela a duré. c ’est tout ! » Ensuite. le premier mot pour parler franchement. accablant. plus rien. oh non. le reconnaître enfin comme une partie de nous-mêmes. objectivement. D ’où aurions-nous tenu la possibilité de nous parler ? Nous n’avions guère appris à discuter ensemble sans nous emporter. Nous aurions dû nous en occuper sérieusement.42 Que dire de plus ? De nouveau. Ils avaient tous les deux une vision claire de l’unité de toutes choses.. en fait. ces gros soupirs insupportables par lesquels il vomissait ce dont il ne pouvait se libérer par la parole. avec mon frère. les enveloppait jusqu’à couvrir l’amour profond qu’ils avaient l’un pour l’autre. faite d ’une souffrance ancienne. en l'éliminant de nos mémoires . avant le langage. ce silence chargé. sa résistance désespérée à la . Enfin. voyaient au-delà du commun. percevaient. c ’était ce malheur dont nous avions été nourris. Ils n ’étaient pas dans la confusion. en le méprisant.. Une souffrance partagée au-delà des mots. en lui. ce mal logé au plus profond de notre être avait pris des proportions démesurées. Dieu ! Q u’il était difficile de les suivre ! Q u’ils étaient difficiles à vivre !. gavés ju sq u ’à ne plus vouloir vivre.

ouvrait le vide devant moi. il y avait la colère qui ne le quittait jam ais et qui me désarmait face à sa fragilité. ce Kabyle moyen. D aya i y-d-igwran tura. Il suffisait de nous voir. Widak-nni um ihekkuy. Sauf avec le temps. Nous nous battions.. Je versifie. ses tensions et ses blocages. entre nous et notre mère. notre plaie ouverte. Aql-ay kan seddu ssnasel. il me terrorisait comme elle me II 4 Expression consacrée qui traduit la relation éducative père-fils. faisait trembler le sol sous mes pieds. nous tenaillait tous les deux quand il semblait lui-même le représenter ? se battait contre la mère de notre enfance. Avec notre père. alors qu’il aurait dû se tenir à une autre échelle. d'échanger quelques mots. Ensuite. dépassé. Mais comment aurait-il pu ? Que pouvait-il contre la violence ordinaire. Sa fuite ne lui aurait donc servi à rien ? Pis : ne lui aurait-elle pas fait perdre la chance de réparer un tant soit peu de son enfance comme de son adolescence sur lesquelles Yemma avait pesé de toute son étrangeté ? D a whid i d-tegga yemma-s. et qu’en l’état. éprouvant notre malheur comme nous. Mais le « Mulj » ou le « Muljend » (personnage récurrent dans ses textes). Avec Yemma.. De ce que mon père disait à son fils aîné. pour que nous retrouvions aussitôt notre famille telle que nous l’avions endurée. On dira : il a été banni. Ssefray. M a d n e k la (edduii fell-i. Lqaea nfeddu felJ-as. Elle me désarçonnait. Ahaat a y-hemmlen kra. versifierai encore. aucune compassion. tout en soulignant l’importance de la parole du père dans une tradition essentiellement patrilinéaire. Grand-frère en était resté à la même attitude à l’égard de Yemma. de notre pays et de ses habitants. donc.. Ugadey a /-ntiw el .) Il avait commencé à exprimer sa détresse ancienne. avec ses peurs et ses angoisses.. je le crains. au fond. Jour et nuit à besogner. Objecteur de conscience comme bien des étudiants de sa génération. Par-dessus tout.. il n ’était point responsable. n ’est-ce pas ce que disent ceux qui ont beaucoup vécu ? Malgré les décennies écoulées. mais aussi. je ne sais pas grand-chose. Là. les enfants. peut-être. il est passé à autre chose. cette colère. chacun de notre côté.. Ula d Ihem yetfasyu (Même le malheur s ’épuise). . Ceux-là à qui je parlais. Moi. Elle devenait présente. contre le même monstre. entre nous deux. pour nous préserver d ’elle. Il lui écrivait régulièrement et lui demandait de rentrer. en quoi il paraissait s’éloigner de lui-même. cette représentation négative qu’il avait conservée de notre mère. en nous-mêmes. Nous marchons sur le sol. M edden a s-inin d imenfi. au-dessus de nous. ils me marchent dessus. la raison follement logique de Yemma ? Nous n’avions pas la moindre chance de nous en sortir.). un père son fils). Mon frère lui répondait qu’il ne le pouvait pas. Nous sommes enchaînés.. à l’exorciser par la poésie.44 45 partie menaçante de lui-même. Quant à notre père. C’ est tout ce qui nous reste. il aurait été conduit illico à la caserne dès son retour au pays. (Un homme seul depuis toujours. Peut-être nous aimeront-ils un peu. aurait-il cette réalité criante de vérité s’il ne comportait quelque ressemblance avec son auteur ? La créature contient son créateur. là. A m za l am y i d d akwerfi. Ccafuea din ur telli. L 'exil sera long.. c ’est bien connu. ses paniques et ses orages. ad ssefmy. mais il se comportait avec moi comme elle le faisait quand j ’étais enfant et adolescente . * Comment pouvais-je lui parler de ce qui. (Le père a dit à son fils 4. Inna-yas baba-s im m is. Je connais mieux la parole et l’histoire de Yemma (ce qui est conforme à l’ordre culturel kabyle selon lequel une mère instruit sa fille.

n’avions-nous pas tous pâti du même modelage ?. dénigrant mes compétences. il l’a fait. lui-même n’avait pu partir qu’avec l'aide d’un ami. dédaignant mes efforts. où était l’issue ? Yemma. Elle vit de sa vie ancienne sans cesse reproduite dans ses contenus comme dans ses formes. de sa voix formidable. elle aussi. ce chemin vers lui. Mon frère semblait avoir été modelé à l’image de Yemma. lui : n ’y était-il pas. et ça t ’aurait peut-être mis au pied du mur. il n’y avait pas d’autre solution que la sienne : conserver la distance à tout prix. il a agité la main. une partie essentielle de la personne se fige. Je venais d’entrer dans la chambre. la pente est glissante ! » Cette phrase. qui ne devait ni voler ni se poser. Il devait bien exister en lui. n ’est-ce pas cela aussi ? Coupée de ce qui la nourrissait jusquelà. Alors. les rares fois où il a parlé de moi à certaines de ses connaissances.) Yemma et Grand-frère. j ’y pense constamment. la personne.. Je ne pouvais rien pour lui. cultivait ces situations où. « Attention. j ’avais toujours su qu’ils étaient proches l’un de l’autre d ’une façon particulière.. (Pourtant. encore fallait-il le trouver déjà en moi-même ! Il me reste à espérer l’entrevoir enfin. et que je respectais scrupuleusement. en montrant une réelle fierté. allant son chemin de toutes parts bouché. Mais de quoi parlait-il? D’une limite à ne pas franchir? D’une direction à ne pas prendre ? Quel est le danger ? Où se tient-il ? Il le voyait. il m ’a crié cette phrase surprenante : « Attention. mais elle ne vit plus que par ses traits rigidifiés. on dirait que tu as tout fait pour lui ressembler ! Tu serais revenu à la maison. elle. m ’a-t-on appris. nous étions souvent réduits à nous comporter comme l’oiseau de la fable. En effet. mon frère. Il m ’a alertée. Mais nous. Je savais. Et cette découverte m'inquiétait : mes autres frères. Elle ne sait pas qu’une partie d’elle-même lui échappe. en lui envoyant ces mots prêts dans mon esprit : « Quoi. s’améliorait en prenant de l’âge. * Grand-frère ne pouvait pas m ’emmener avec lui au pays. de son côté. ce qui nous avait permis de nous réaménager par rapport à elle qui. moi-même. modifié et réorganisé chez ceux restés derrière elle. la pente est glissante ! » Depuis. si j ’avais pu au moins lui dire comme il ressemblait à Yem ma. voilà ce que je découvrais de jour en jour. guidée par des fantômes de plus en plus troublants. Il m ’a demandé « comment ça va ? ». Ça t ’aurait ouvert les yeux sur notre problème. Elle n’est pas morte pour autant. et sur ta vie tout entière ! » Plaisanter avec lui ? Dans son état. ne le savait-il pas d ’une certaine manière ? Non. changeait sensiblement. pourtant. il me repoussait comme elle me repoussait. cet être pacifié en moi aussi. nous avions malgré tout continué à vivre avec elle. où va le chemin fermé qui. sans comprendre à quel point cela était vrai. A la suivre. se poursuit. C ’est égal. L ’exil. dans ses rires comme dans ses larmes. jusqu’à l’effondrement dans le trou ainsi creusé. Elle semble geler. sur le ton d’une plaisanterie par exemple. durant tous ces mois qui nous avaient rapprochés. en plus ? Je n’y songeais même pas ! Tout de même. s’était privé de cette possibilité d’évolution.. lui. critiquant le moindre de mes gestes. tandis qu’il était près de mourir. tu l'aurais constaté toi-même. Et comme je le déplore ! J ’aurais dû insister pour trouver le chemin vers son être pacifié. quoi que nous fassions. 11 aurait explosé! D’ailleurs. jusqu’à l’usure. Mon frère m ’a crié gare. elle n’était pas contente. même cette distance à laquelle il s’obligeait. Grandfrère. sinon en lui-même ? J ’aurais pu le lui dire. il me l’a lancée de son lit d ’hôpital. je lui ai répondu par un haussement d’épaule. ouvert de grands yeux perçants et. il la vivait tout aussi mal. en réalité. cet être apaisé : ne s’était-il pas sauvé durant toutes ces années ? Mais. je me suis montrée faible devant ses faiblesses. moi non plus. grâce à lui. “ta mère-là” ? Grand-frère. qui continue de m ’inspirer par-delà la mort.. durcir comme un morceau de chair pris dans un bloc de glace. cette partie. dans ses pensées comme dans ses émotions. Pendant ce temps.. Impossible d ’oublier ces môts : ils tournent dans ma tête comme un-gyrophare. en partant pour longtemps.. Or. sur cette « pente glissante » ? . oui.46 47 terrorisait. croit encore à la permanence de ce que les ans ont. Alors.

limité à l’étalage du drapeau. tout de même ! Posez-le. cause de toute cette animation. . pathétiques dans leur excitation. À qui en ai-je ? Peut-être refusé-je encore d ’admettre les événements.Je vous dis de le poser tout de suite ! » Pour le coup. Le chagrin ne m ’empêche pas de ressentir de l’irritation. . mes frères. Une foule afflue vers le cercueil. s’il vous plaît.6 Je n’ai pas vu qui a recouvert le cercueil du drapeau national.. ils sont venus de tout le pays pour le voir. Quant à Grand-frère. voilà toute la signification de ce drapeau ! » me répond-elle sur un ton appuyé. Des mains s’en emparent. à dire vrai. c ’en est trop ! Je suis vraiment furieuse. nous savons bien qu’il n’aurait pas apprécié ce cérémonial inattendu. Ils sont attentionnés. Je m ’affole. Dans de telles circonstances ! Je ne m ’attendais pas à me mettre dans ce genre de colère. depuis des mois. n’ayez pas peur. non plus. La cohue grossit autour du cercueil dont je ne m'écarte pas d ’un centimètre. « Q u’est-ce que les gens vont voir ? Vous n’allez pas l’exhiber comme un objet de curiosité. La plupart sont de jeunes garçons venus du pays kabyle accueillir celui qu’ils n’ont jam ais rencontré ou dont ils ont à peine entendu parler.Mais les gens sont venus exprès. Il faut que j ’en sache plus. Mais ce n’est plus son affaire désormais. le soulèvent et l’emportent dans un désordre général. et prêts à prendre en main la .. on l’a fait sur l’ordre de Khalida Toumi. ce que signifie ce drapeau. « Dites-moi.Je pense que la mort de votre frère représente une perte nationale. madame ! » La foule se dirige vers une grille derrière laquelle se presse une masse compacte d ’hommes. alors que j ’y suis pleinement. « Où allez-vous comme ça ? . je vous dis ! .C ’est pour que les gens le voient. Je ne trouve rien à redire .

.50 51 suite des événements. » (« Ne perds pas ton calme. a n e f i wanian ad Itwn. ur tfreggu talwit. il les recevait dans une sorte d'indifférence. Pour tout dire. C ’est sûr. On me tire par l’épaule. II se laissait faire par le personnel soignant sans se plaindre. d ’une voix frémissante : «M uh. Mon regard tombe sur Mokrane. qu’il offrait à mon frère. ur ffagwad ara. un léger pincement des lèvres.A ql-ay la nefmeffat. d ’une voix solennelle. Mokrane a récité quelques versets du Coran suivis d’une suite de bons vœux : « A d ig R ebbi ncalleh ur tdasd ara ! A k-icfu R ebbi ! (Dieu fasse. Et Mokrane l’a fait avec intelligence. je levais les yeux et lui demandais : « Q u’y a-t-il. l’avait compris et accepté.la « partie gelée » chez lui !). Tout de même. oh nuit. je me sens en confiance malgré tout. sagacité dont la maladie aura finalement raison. il s’est attardé dans la chambre et. en tête-à-tête. Il m ’impressionnait par son calm e. cette sagacité jamais démentie (sauf. toi ? . {Nous sommes en train de mourir. tu vas guérir ! » indignes de lui..Je suis Mila ! Ne crains rien. Lâche prise. pendant que mon frère. se promener dans la nature. à quoi penses-tu ? Q u’as-tu à nous dire aujourd’hui ? . ») Comme Djaafer : « Muh. le bonheur ne ressuscite pas. si profondes.) Laisse s’écouler la rivière de boue.Une bénédiction ? Par Dieu. 11 l’apaisait visiblement lorsqu’il lui disait d’une voix sûre : « Muh. toute mécanique et néanmoins réelle. « Cette fois. il a parlé longuement à notre frère. à la fin. non ? Si cela dépendait de nous. la voici rien que pour toi ! » Et s ’en remettant aux formules apprises. Ur tneqq ccedda. Dès ce moment. un bref signe de la tête. dont savent faire preuve les gens de mon pays quand ils sont confrontés à la mort d ’un des leurs. di lasnaya-nnwen ! (Donnez-nous une bénédiction. Il se voyait avec cette faculté de clairvoyance incontestable. en ce qui concernait sa famille . Nanna Nadia. de sa lucidité comme de sa remarquable personnalité. lui. a leqrar-ik [-(a$ebl. que tu ne sois pas perdu ! Qu 'Il te guérisse !) .. ( laisse couler l ’eau. un mois avant de perdre l’usage de la parole : « Fket-ay ddaswa n Ixir. » me répond-elle d ’une voix étranglée. et même rire ? Je repousse une jeune fille qui veut m’embrasser : « Qui es-tu. au lieu de continuer à lui répéter des « Muh. je sens que j ’ai franchi la ligne rouge. quand on lui demandait : « Muh. Le malheur ne tue pas. ur k-lfeffey ara laeqel. j ’avais moi aussi besoin d ’entendre ces mêmes paroles.Alors. A y yezzifed a y id. ayant du mal à admettre l’inéluctable. cher ami. Cette jeune fille resplendissante malgré les larmes qui altèrent son visage. l’air un peu désolé. j e vous prie !) . sans rien réclamer ni refuser. c ’est notre affaire.Commence-la comme tu veux ! Dis-la seulement. Je l’ai revue petite fille. Muh. ce n’est pas encore le moment.. » Hamid était venu à Paris. ses paroles vraies. Il ne se fâchait plus contre personne.. que j ’ai demandé de faire entendre à Grand-frère des « paroles de vérité ».) » répondaitil d ’une voix maîtrisée. Mokrane. S’ils pouvaient en sus être un peu moins maladroits. « Calme-toi. disait-il dès le début. » .. c ’est l’aînée de Hamid. T-tag ‘ 1 d ddunit. Nous sommes tous là. Je me retourne : c’est Hamid. Lorsque je me trouvais seule avec lui. . sérénité et générosité. le matin se lèvera !) » Et Youcef.i( ! ( N'aie pas peur.A ¡-y e ssu fe y R e b b iy e rlx ir! {Q u’ Il l ’exauce !) » a conclu mon frère. le travail n’est pas term iné.. peut-être. c ’est encore à lui. Alors. elle a grandi en mon absence.. s'Il veut. C ’est ça. la cinquantaine. Un soir. Aussi longue sois-tu. la vie. » C ’est à lui. Grand-frère ? Dis-le-moi. je ne sais même pas comment la commencer. par un mot. nous sommes là. il m ’inquiétait surtout. ... Ici. bien que ce dernier ne fût plus en état de lui répondre. c’est encore jeune. Les visiteurs affluaient.. Je reconnais cette solidarité pratique. Percevait-il au moins la présence du frère avec qui il aimait discuter. que j ’avais bercée quelques semaines dans mes bras avant de m’expatrier. » Plus tard. « T u nous as tellement m anqué!» lui dis-je. que Grand-frère avait demandé. Mokrane. Ensuite.. puisque telle est Sa décision. murmure-t-il. le premier bébé dans notre maison. en me rappelant son éloquence dans notre langue. je n’en reviendrai pas. Lorsque j ’ai estimé le moment venu. comme s’il constatait simplement le fait. Je le sais au pays depuis des semaines. celles qui lui parleraient clairement de sa fin. Quelque chose de nouveau le préoccupait. je surprenais parfois son regard posé sur moi.

La douleur évinçait les mots. devenait mort grand-frère comme il ne l’avait jam ais été. sous les regards curieux et désapprobateurs des passants. Il mettait le doigt là où j ’avais mal.. de longues minutes après. de jour en jour. qui s’ouvraient. Par moments. des sentiments les plus tendres. Avant de tourner les talons et de disparaître au coin de la rue. D’un autre côté. d’en appeler à son cœur fraternel. si bouleversantes ! Pour la première fois. non ? Depuis combien d ’années vis-tu ici.52 53 II détournait son regard. pour s’accomplir.. et je l’aurais fait. ce jour-là. J ’ai fondu en larmes. sans réaction face à cette colère ancienne qui me terrifiait. encore moins à entendre ces paroles venant de lui. Comment dire. Ou alors. s’élargissaient. je l’aurai ignorée jusqu’au bout. Il vivait'dans la colère comme s’il était branché à un courant électrique qui le grillait littéralement .. Vous le croyiez. Sa déroute semblait complète. toute l’éducation qu’elle t’a donnée.. Il écumait. Dieu ! Comme je l’espérais !. j ’ai foncé dans la chambre comme si je me lançais dans le vide. » Je ne l’avais pas revu depuis ce jour où. dès ma première visite à l’hôpital de La Salpêtrière où il était admis depuis quelques semaines : « Comment te sens-tu. Quand tu t’engages dans une rue. tout comme lui. tu dois lever la tête et regarder droit devant toi. une de ces scènes inénarrables qu’il se plaisait à m'infliger quelquefois. moi aussi. J ’y avais souvent pensé . il a lâché : « Voilà trois quarts d ’heure que je te suis. Sauf ces larmes étonnantes. cela me « divertissait ». dis ?. tu dois regarder son nom avant de faire le premier pas... Un raz de marée. Comment pouvaisje accepter de le perdre. tu devrais l’avoir compris. saisie par l’envie de courir vers la sortie. rien à quoi se raccrocher.. je ne suis pas entrée tout de suite dans la chambre. Vous croyiez que nous vous détestions. ma façon de le supplier. il ne m ’offrait aucune ouverture. C ’est sans doute vrai : nous nous apprivoisons avec la mort par les êtres chers qu’elle nous enlève. non ? Toi.. Je marchais juste derrière toi et tu ne t ’es aperçue de rien.. il m ’avait fait une scène au beau milieu de la rue .. il a cessé de respirer.. cette attention délicate... Quand tu marches. j ’allais jeter un coup d’œil à travers la vitre de la porte. Les mots. je ne comprenais pas pourquoi il s’emportait. gesticulait. une voix claire et profonde : « C ’est une épreuve. figée sur place. tu marches les yeux par terre. essayant désespérément de rassembler toutes mes forces. Adieu ! » Mon inattention méritait-elle une telle colère ? Je pleurais non parce qu’il me sermonnait comme si j ’étais une enfant. Tout est sens dessus dessous. au cœur de mon être. des mois auparavant. Sur le moment. votre frère est toujours là. j ’ai pu trouver les mots : . n’est-ce pas ?.. à cette seconde fatidique. je ne peux plus rien rattraper.. Il s’est calmé. » Sidérée. Enfin. et de le voir ainsi me faisait mal comme si on m ’enfonçait une lame dans la poitrine. De grosses larmes coulaient sur son visage émacié. là..) : « Rassurez-vous.. le cœur palpitant. hein ! Tu penses encore à l’anthropologie. Je suis vite retournée dans la chambre. les phrases se précipitaient dans sa bouche : « T u ne changeras jamais. A ma vue. puis je m ’éloignais. Quand. ce frère. Nous l’avons fait autant qu’il nous a été possible de le faire. » me suis-je entendu dire d ’une voix étrange. il s ’est mis à pleurer. l’esprit confus.. Je sentais les fissures.. mais parce qu’il parlait de Yemma avec rage une fois de plus. Il allait me dire (ah ! Comme je l’espérais !. se creusaient. Je le découvris tout d ’un coup : le sort imprévu. l’ignoble sort qui. » Et jam ais je n’avais encore éprouvé à son contact cette sensation de douceur. Grand-frère ? « J’ai fait naufrage. n’était ma crainte d’augmenter sa souffrance... je crois que mon frère vient de mourir. je me suis précipitée vers le bureau du médecin : « Docteur. là où j ’ai toujours mal. il faut les oublier . Je t ’ai pourtant dit de laisser tomber toutes ces bêtises !. rendait impossible tout dialogue. toujours les mêmes.. Voilà ce que j ’aurais dû lui dire ! Ce jour-là ou un autre. du fond de son silence qui m ’enveloppait. Comment aurais-je pu ? Je tournais en rond dans le couloir. tout sombre. Il était allongé sur le lit. Tout s’en va. le funeste. comme si quelqu’un d'autre eût articulé cette phcase. Puis. En même temps. Je pleurais. Je ne voyais que lui qui. Il faut toujours savoir où l’on met les pieds. vociférait comme un forcené. « Voilà où nous en sommes. au moment même où je commençais à le découvrir? Quant à l’intraitable ravisseuse. ça ne vaut rien dans ce pays.. Je ne voyais pas la mort qui rôdait. Les mots de ta mère-Ià. A l’hôpital. il était identique à lui-même. j ’entendais sa voix. » Mourir est donc aussi simple que cela ! Tout comme a été simple de nous montrer notre attachement mutuel.. va jusqu’à se servir des cœurs purs. suivie du médecin. » Je ne m ’attendais pas à le retrouver dans cet état. une colère totale qui portait la moindre chose à un point beaucoup trop douloureux.

. je t ’ai proposé de t ’accompagner. Personne. Ce n’est que des mots. imposait sa discipline.. Grand-frère et les livres. entourée de tant d ’« ennemis » ! (Cet enfermement domestique des femmes. Du haut de ses quinze ans. du monde. Dès qu'il me trouvait sur le seuil de notre maison. il s’est trouvé directement aux prises avec Yemma. Je ne pense rien de tout ça et personne ne déteste personne. ces livres jetés par les ignorants. Il n’avait jam ais levé la main sur moi ni sur aucun de nos frères. si circonspect. mais je devais. mes plus jeunes frères et moi. dans mon pays : quelle abomination. Tu ne voulais pas me voir. me soumettre à la réclusion domestique. il se sentait responsable de nous en l’absence de notre père. pendant que Mouloud intervenait pour la défendre. je lui ai dit : « N ’aie pas peur. dans une grande brouette calée sur ses manches et. » Il a détourné son regard. j ’agissais déjà sur les événements. allant jusqu’à les ramasser dans les poubelles : « Ce n’est pas leur place. » pensait-il. les seuls objets auxquels il s’attachait. Il tonnait contre nous. » Je lui ai pris la main. tout en gardant un œil sur nous. Tout de même. et je regardais cela comme une chose inouïe. Par Dieu. il ne se produira rien. Mes deux grands frères se disputaient alors.. J ’avais sa main dans la mienne. si. et avec ce qui l’agitait.. il n’y aura que du bien. j ’éprouvais une sorte de joie ! Oui. frotté ses yeux d ’un geste enfantin. il aura gardé ce pouvoir quasi sacré que je ne reconnaissais même pas à notre père. en « marée basse ». comme Yemma. il commandait.. lui. il en avait plusieurs milliers dans sa cave. Comme notre père travaillait à Tizi-Ouzou et que nous vivions encore à Azazga. prendre un peu trop au sérieux son rôle d'aîné. Il éclatait comme un orage. 11 n’en fit rien. Ou dans le marché aux puces de Saint-Ouen. de te laver ton linge. Un instant. il ne pouvait pas être battu par cet abominable cancer qui attaquait son cerveau ! Je m ’emballais. c ’est-à-dire invendables. et. définissait les tâches de chacun. pareil à un prince souverain. portée par le bonheur d’exister enfin l’un pour l’autre. dans un état d'abattem ent incroyable. il ne voulait pas l’entendre. Il allait se relever sans le moindre doute. J ’ai souvent connu cette vive émotion qui s’exprime par les larmes et cette tristesse persistante dans l’âme ignorante des gaietés parfaites. laissant par terre les livres qui leur ont semblé sans valeur... du temps. Grand-frère. il les vendit aux bouquinistes. du moins. pour la première fois sans doute. Je t ’ai supplié de me laisser t ’aider. Donc. comme si. » disait-il.. Je suis avec toi. Submergée par une émotion neuve. tu rumines des idées noires. lui lisait. Mes autres frères et moi. je ne sais pas le dire autrement que par ce mot. Je n ’étais encore qu’une petite fille. » J ’étais calme. Tu me répondais “Je n’ai pas besoin !” Rappelle-toi ce que tu as dit à Djamal. il m ’ordonnait : « Rentre à la maison ! » Je lui obéissais. lui si intelligent. Grand-frère. j ’ai cru qu’il allait retirer sa main. nous devions faire des exercices de mathématiques ou recopier des pages entières de nos livres de français.. Grand-frère avait besoin de moi. de l’agressivité gratuite de la part de Yemma qui pestait contre nos voisins à partir de la cour ou à travers les murs mitoyens.. la forçant à se taire. A une époque. Je t ’ai appelé plusieurs fois. « S’ils en sont à s’entr’égorger là-bas. Jusqu’à la dernière seconde. je ne sais plus. Grand-frère. Il aura vécu une grande partie de son existence dans les livres. c ’est peut-être lui qui a pris la mienne. ne pouvait pas le supporter . tu n'es pas “maso”. après que les marchands ont emballé leurs marchandises. tu verras. Il s’installait à une extrémité de la cour. en dehors de lui. bien moi-même. mais pour les envoyer au pays. n’avait exercé une telle autorité sur moi. ils en venaient aux mains. des « ennemis » qui avaient aussi une certaine réalité pour nous.. les choses vont s’arranger. ce que je ressentais face à mon frère en larmes. Mon frère les récupérait alors. c ’est tout. Mais pour . Tu te tourmentes.. Me voici m aintenant. puis s’enfermait dans un silence aussi affolant que ses vociférations. et m ’a répondu d ’un air penaud : « J ’ai dit ça ?.. c ’est qu’ils ne lisent pas de livres. Il les prenait non pour lui-même. par eux. Grand-frère. ne voyait que de la provocation hargneuse. Je me souviens d’un été.54 55 « C ’est dans ta tête. de te préparer tes repas. en tant que frère et sœur. durant ces vacances scolaires qu’il passait avec nous. Je croyais mes propres mots que je prononçais d’une voix assurée. lui. ils n’en étaient pas à une guerre fratricide. J ’étais remplie d'un espoir infini. il veillait à la marche tranquille de notre maison. des bêtises comme nous en sortons souvent. Pendant ce temps. C ’est pourquoi je nomme « jo ie » toute émotion qui me remue et me transporte audelà de moi-même. parfois. Elle était alors cloîtrée. Cet été donc. et. il devait. qu’il révérait même. Et cela. quelle violence faite à l’humain !) Des « ennemis » par lesquels elle existait en dehors de sa « prison » . Après les avoir lus. il s’en prenait à elle. À quel moment ? Mais.

c ’est dit.) Cette présence du poète dans notre maison me réconfortait. Elle s’était mise elle-même entre ses deux premiers fils. un drame aux dimensions d'une de ces tragédies antiques où les dieux s’affrontent jusqu’à . tout au moins. ils se toisent.. La chanson de Slimane Azem.. S’il avait su comme nous avions tous été affectés ! S’il avait cherché à connaître l’histoire de cette mère qui ne vivait que pour et par ses enfants ! Mais il ne voulait. lui.. (Grand-frère aussi. il est vrai. Mais cela. sa vie à elle.. dans son exception même. au demeurant banale. elle n’était pas en mesure de le voir. le privilège de le rencontrer. qu’évoque « yemma-s » (« sa mère ») sinon. Je commençais à les regarder comme un bien précieux.) « Il parle de tes frères. ils se battaient à cause d’elle qui se comportait contre toute raison.. dans sa colère... ils s ’entre-cognent Entre eux. avait dû conclure que Yemma le rejetait. le tragique malentendu qui a mutilé son âm e. Puisque l’illustre poète décrivait sa vie. l ’hostilité s ’est installée Comme s ’ils n 'étaient pas frères. Il était l’aîné de manière irrévocable. la chute de l’un d ’eux. est admise. les disputes de mes deux grands frères étaient un grand malheur . elle ne le voyait pas. la mère-patrie ? Une fois que cette image. » J ’avais huit ou neuf ans. je crois bon d ’ajouter ceci : exagérer l’importance de l’histoire familiale chez Muhend-u-Yehya ne servirait de rien à qui veut comprendre son oeuvre. Nous n ’étions pas seuls. Grand-frère. A s m i bemen wacciwen K u l y u m tfemberrazen Tezdey tasdawtgar-asen A m zun maôùi d atmaten. il chantait l’infortune. naturellement.. à l’évidence. Voilà. Pour Yemma. c ’était une souffrance de plus. à travers ses chansons qu’elle fredonnait tout en accomplissant ses travaux ménagers.56 57 Yemma. avec des mots ciselés. lui tirait des larmes diluviennes. « Comprends-tu ?. Quelqu’un disait nos souffrances... une mélodie si belle que j ’en venais à les aimer. Comprends-tu ?.) L’absurde. En l’occurrence. (Celui que sa mère n ’ aime point Dites-moi qui d ’autre l ’ aimera. ne parle-t-il pas de l’Algérie et de son attitude quelque peu inique envers ses enfants (ou. l’incompréhensible. enlisé qu’il était dans sa propre souffrance. qui a eu. Mais maintenant que la chose est entendue. une catégorie de ses enfants) ? (Quand les cornes s ’endurcirent Chaque jour.un de plus ! -. Ainsi. Elle avait pour lui une réelle tendresse. encore jeunes adolescents ... nettement plus docile. grâce à Yemma. ces souffrances. I win i tekja yem m a-s M elt-iyi w'ara t-ihcm m len. ayant toujours bénéficié des avantages dus à sa position tout en endurant ses obligations jusque dans l’absence. Slimane Azem a toujours été présent dans notre maison dont.. » disait Yemma. A s m i i bdan la tfnernin Ukin iqaed uÿegnin K u l wa yeqqar-as xu r akkin M basid i ftem yexzaren. en plus.. A zger yaeqel gm a-s (Le bœ uf reconnaît son frère). le sens du texte cité semble déjà moins énigmatique : en effet. une richesse que notre famille était seule à posséder. En grandissant Ils se sentent plus forts L ’un repousse l ’autre De loin. ne pouvait rien savoir. lui préférant son cadet.

la même folie mécanique qui s’est emparée de la vie pour la rendre infernale. je l’ai prise tant de fois. Le trafic est dense à la sortie de la capitale. avide d’air et d’espace. entre un ciel et une terre parfaitement scellés. Mouloud est dans la première voiture qui nous ouvre la route à coups de klaxon relayés. par la sirène de l’ambulance. Ce pays que j ’appréhendais. Il est là. Partout. peut-être plus. Pourtant. La cinquantaine. Une jungle de bruits et de mouvements. de panneaux publicitaires affichant des visages jeunes et riants. de possessions et de confort. sans corps ni âme. Nous roulons.. Je n’ai pas la moindre idée de l’endroit où nous stationnons. lumineux. Tout va vite. Tout tourbillonne dans ma tête dans un mouvement vertigineux. longées de magasins aux riches devantures. debout plus que jamais. tout paraît normal. tout comme autrefois. au-dehors et au-dedans. L’ambulance se range sur le bas-côté de la route maintenant moins encombrée. le visage raviné.. une sorte de chaos vivant. durant mes quatre années d’université ! L’homme m ’explique que nous devons attendre d ’être rejoints par les voitures qui vont nous accompagner jusqu’à Tizi-Ouzou. semblable à celle que j ’ai connue. cette route. bouillonnant de vie. Même l’effervescence des rues est normale. de luxe et de gadgets technologiques. Un homme s’assied à côté de moi. sur la banquette vissée au plancher. de temps en temps. Tout semble à sa place. Je colle mes yeux sur la portion non teintée de la vitre derrière moi et je regarde comme si je découvrais le monde pour la première fois. Nous roulons vite. de boutiques débordantes de marchandises. les cheveux gris et clairsemés. Nous traversons des rues animées. Rien n’aurait donc changé ? . le voici donc. Nous patientons de longues minutes. grouillant.7 Je monte dans l’ambulance où l’on vient de porter le cercueil. le convoi se forme et nous démarrons. coloré.

Une sensation de familiarité et d ’étrangeté devant ces immeubles dont il est impossible de dire s’ils sont anciens ou récents. le dramaturge talentueux. ne me reconnais-tu pas ? » Je le regarde longuement.. comme le bâtiment de la poste .Le fils de ta tante. là. comment la d ire ? . je demande à Hend : « Sommes-nous arrivés ? . il interdisait même qu’on parlât de lui... et les dégâts de l’absence dans mon histoire. au milieu de mes cousins et cousines ? L’exil les a transformés en trous noirs. C ’est bizarre.. Frappant le cercueil de la main. Cela ne correspond à rien de ce que je ne pouvais même pas imaginer jusqu’ici. Il ne voulait plus cautionner les fables et autres vaticinations des Berbéristes.60 61 Mais cette atmosphère indescriptible. « Que fais-tu là. Chaque fois que nous abordons une agglomération. comment fuir ? Où fuir ?. de nouveau. me tirent en arrière. interminable. de la poussière. bien souvent.. Je n ’en crois pas mes yeux. je ne saurais les décrire sans le secours d’une photo.. cherchant une expression familière dans ses yeux éteints. ou qu’on citât ses textes. vraiment curieux. Déjà.. « Bizarre ». étrange. le seul qui me vient à l’esprit. Comprendre quoi ? Je cherche le mot approprié pour saisir ce queje ressens. * Cette salle de théâtre dans laquelle nous sommes maintenant. ce monde que tu t ’obstinais à fuir toutes ces années.. de l’obscurité. Ce qui se passe là me paraît tellement fou ! Les dernières années.Pas encore. Ni étonnement ni indifférence. en d’autres circonstances. lui.. Quel Hend ? . La route s ’étire. Comment l’exprim er?.. tout est tellement bizarre.. . L’ensemble paraît..Ah ! J’ai donc tellement vieilli ! Je suis Hend. Où est donc l’esprit lumineux de Mouloud Mammeri censé hanter cette « Maison de la Culture » ? Mais j ’exagère sûrement : estce bien le jour pour apprécier quoi que ce soit à sa juste valeur ? Aussi. je ne cesse d ’articuler ce mot.. de la grisaille. bizarre. un problème entre moi qui suis partie et l’autre moi-même qui est restée : l’une peine à reconnaître l’autre. C ’est une affaire personnelle. aucun jour n’est semblable à l’autre . mais on y sent la négligence comme dans une maison mal tenue..la même pièce ? La vie te change sans te demander si elle fait bien de changer ceci ou cela. moins je me souviens de ses traits. comme si les deux faces n’étaient plus celles de la même pièce.du moins. Tout me semble à la fois vieux et neuf. que des impressions liées à son regard. En général. comment voir en ces lieux autre chose que du vide. De jeunes gens fougueux.. Je le sais pourtant. je n’ai jamais eu une bonne mémoire des visages. Je veux comprendre. embrouillé.Laissez-moi passer. Le Rond-point. l’homme à côté de moi finit par me dire : « Alors. assez familière. Grand-frère ! Le voilà. je ne vois pas. Est-ce bien encore. Même ceux de mes parents. avec ses jets d’eau en marche (il y a de l’eau en cette saison). Je suis absorbée par mon propre trouble. » dit enfin Hend.. Une véritable marée humaine nous attend à la Maison de la Culture Mouloud Mammeri. Hend m ’explique que les manifestants y ont mis le feu lors des dernières émeutes dans la région.. des dizaines de mains se saisissent du cercueil. » Délire. De jeunes garçons me bousculent. ce sentiment d ’incohérence n’a rien à voir avec ce pays qui mène sa vie comme il veut ou comme il peut. tout en notant mon trouble. Ne m ’en restent.H end. je ne peux me retenir de lui dire : « Nous te ramenons au bercail. voyons ! » Tout de même.. bizarre. ce qu’il en reste. plus la relation avec la personne a été longue et intense. ces rues exiguës. laconique. n’a pas bougé. la porte s’ouvre et. tellement bizarre ! Bizarre. toi ? Recule-toi ! . à ses paroles ou à ses attitudes. De toute façon. dans ma mémoire maintenant en ébullition. que dire alors des années ! Et cela fait dix-huit ans que je n’ai pas respiré l’air de ce pays.. Croyant peut-être q u e je m’adresse à lui. Grand-frère. « Nous arrivons... il est là.. Voici Tizi-Ouzou.. dans une pagaille. cette impression de bizarrerie. les unes et les autres courant dans tous les sens. elle. comme lorsque tu te réveilles d ’un long et profond sommeil. le . devant ces trottoirs délabrés.. je n’aurais pas eu de mal à penser qu’il était un proche : mes frères auraient-ils permis à un étranger de s’asseoir près de moi ? Je me confonds en excuses. comme si ce n’était plus la même personne. bondées de voitures et de piétons. qui te cerne ! Et maintenant. C ’est curieux. » me répond-il. « Non. Je ne reconnais ni l’entrée de la ville ni la grand-rue sur laquelle elle donne directement. . Nadia.. ç'aurait pu être une belle salle de spectacle. Que sont devenus tous ces jours heureux passés chez ma tante. L ’ambulance s’arrête.. c ’est mon frère qui est là-dedans ! » On s’écarte. une maison qui appartiendrait à tout le monde et à personne en particulier.

Une habitude chez eux : ils se dépêchent de rire des adversités qui les frappent. l’amuseur public. Assise à un pas du cercueil. Je ne savais pas. apparaît la longue file de ceux qui viennent le voir pour la première et dernière fois.et se penche par-dessus le cercueil. Grand-frère a rendu l’âme.. II tenait ses mains fermées comme un nourrisson endormi. En bas.ce genre d’appareil à usage unique . nombreux. avant que le rideau tombe sur sa vie. Le soir de ce même jour. au moment même où je vois le jeune homme près d ’actionner son appareil. Je tâchais encore de le sortir de là. l’air embarrassé. Il regardait les gens de notre pays comme des enfants. je chassais les enfants en les frappant sur les jambes. des enfants marchaient sur lui. pour peu que nous soyons attentifs aux infimes signes émanant du mystère en nous. bredouillant : « Excusez-moi.. un moyen plaisant de conjurer le sort. des inconscients : A nes/as i s-qqaren i ¡m ut! (Evanouissement. pour aller montrer le visage de Grand-frère comme un phénomène de foire. Nous sommes prévenus tout de même. l’esprit désemparé. Ce sont des hommes et des femmes. Nous. Je pleure en me retenant de hurler à la mort qui s’est dévoilée. de quoi nous sommes capables ! » . le voici exposé sur une scène de théâtre ! Il joue son dernier rôle. D’abord. De son vivant. sans lui accorder plus d ’importance que cela. Des vieilles femmes aussi. piétinaient son visage. Je me sens presque détachée. à travers nos labyrinthes intérieurs. comme ces jeunes filles qui arrivent avec une couronne de fleurs. le cœur palpitant. lorsque ce groupe de jeunes gens a voulu prendre le cercueil. comme quand tu souffles sur une bougie. nos aïeux étaient plus dotés que nous le sommes dans notre monde réduit à lui-même au fur et à mesure qu’il perd de ses secrets. cette fois. et disparaissent de l’autre côté. jettent un regard à travers l’étroite ouverture vitrée du cercueil. (Ce qu’on dit des étourdis. devant le spectacle dont Grand-frère enfermé dans une caisse est la cause. à me faire un peu oublier de mon chagrin quand un jeune homme brandit un appareil photographique . Ils oublient. mais le sentiment que je m ’y attendais. La seconde scène vient de se jouer avec ce jeune homme qui a essayé de voler l’image de son dernier visage.. je suis prise par le rêve sur lequel je me suis réveillée ce matin-là. je guette ceux qui semblent prendre la mort pour une syncope. le sujet principal. que peut-il contre le coup de pied de l’âne ?. J ’essayais de le dégager en repoussant de tous côtés les corps amoncelés. D’un bond. Certes. les « générations du quatorzième siècle ». il refusait d ’être photographié. qui nous éclaire tandis que nous nous tenons en pleine nuit de nos lendemains. 1 1 s’est éteint simplement.. nous n’avons plus que nos rêves pour créer cette sibylline clarté grâce à laquelle nous nous retrouvons parfois. brusquement.. ensuite. » Comment pouvait-il savoir ? Le plus troublant n’est pas le geste en soi. de nombreux étudiants. ne risquent-ils pas de rester inconséquents et malléables. sur l’essentiel. Je me suis forcée à noter ce rêve qui m ’inspirait un pénible pressentiment. Ils se prennent souvent au sérieux. Ensuite. De leurs épreuves. sorte de « fous ». Tout dépend. Mais en s’en tenant à cette conduite magique. des jeunes en majorité. j ’observe le comportement de chacun avec la curiosité d ’un ethnologue.. elles saluent la famille réunie d’un côté du cercueil et lui lancent la formule habituelle : « A d ig R ebbi yegÿa-yaw èti-d Ibafakka ! A w en-d-yeik R ebbi ÿÿber ! » (« Dieu fasse qu ’il vous laisse grâce et prospérité ! Dieu vous donne la force de supporter sa perte ! ») Concentrée. Assurément. * Debout tout près du cercueil. Il les voyait comme ils sont. montent sur la scène. Qui pourrait comprendre ? C ’était un rêve limpide. et le pire s’en va comme il est venu. je voyais Grand-frère emmailloté dans un drap blanc et étendu parmi d’autres hommes. sur son visage.. Et maintenant ! Maintenant. Je croyais. bien qu’il soit difficile de savoir par avance. je le voyais dans la même position et. Mais chacun le sait : dans ce domaine.62 63 comédien admirable. rire peut être aussi une arme. Je parviens même. ceux-là mêmes qui sont en train de se produire. ainsi nommentils la mort !) La première scène de mon rêve s’est jouée à l’aéroport. de ce que nous décidons de faire de cette obscure lumière en nous-mêmes. comme absente. Là. ils font des plaisanteries. ils manquent généralement de sérieux. à la merci de n’importe quel énergumène aux projets douteux : « Allez jeter des pierres sur les gendarmes ! Détruisez tous les édifices publics ! Q u’ils comprennent. Ils traversent la salle. un instant. nos ennemis. à dix-huit heures et vingt minutes précises. je me jette sur lui : « A wer tawded ! » (« Puisses-tu ne pas parvenir ! ») Il se redresse. Non sans raison. des imprudents. D’un mouvement de la main. nous sommes avertis. eux aussi enveloppés de blanc et allongés les uns sur les autres. tandis qu’en eux-mêmes. un rêve véridique qui me montrait les événements à venir.. dont les larmes et les gestes pathétiques m ’étreignent le cœur.

mais par son âme. près de bondir sur quiconque tentera encore ce geste impudent. mais il appartient à tout le monde. un conseil. suivant l’inspiration qui me guide. Il a fermé ses yeux sur mon visage. son fils et moi.. lors de la veillée qui a suivi la levée du corps. nous devons l’accepter. on peut comprendre qu’il en soit ainsi dans un pays où les deux tiers des habitants ont moins de trente ans.... et cela aussi. cette contradiction et nous ne pouvons rien y changer. il est notre frère. alors qu’il ne les avait pas ouverts depuis la veille. » Ah ! Je voudrais tant croire. Alors. le réveiller! Oui. Pourquoi suis-je là. * 11 m ’a attendue ce soir-là. Il est animé. et me laissant ainsi diminuée. pour.64 65 Et ils y vont. et nous l’avons accepté.) D’un autre côté. quelque chose qu’il ne voulait pas emporter avec lui et qu’il tenait à me transmettre.. ce lien mystérieux qui hurle à la douleur. à cette douleur intime qu’il est donné à ses seuls frères et sœur d’éprouver. la bouche crispée pour réprimer le cri dans ma gorge. l’envie. l’idée me vient d ’aller. Voilà cinq jours que je ne dors pas et me nourris de rien. avec Grand-frère ? Il y a une logique. Je n ’étais pas présente lorsque mon père est mort. même dans le pire. il n’est plus dans les événements. D’autres essayeront encore de voler une photo. au funérarium de la Maison médicalisée Jeanne Garnier. je ne parviens pas à considérer ce regard comme un simple réflexe du corps que l’âme va déserter pour toujours.. je le revis souvent. » Cette phrase. 11 est notre frère. présente. le réveiller pour qu’il arrête enfin toute cette mascarade autour de lui. il n’a jamais eu qu'une famille. ces mots que je murmure à moi-même pour me cramponner à la réalité crue : « Ton frère est mort. Pourtant. je ne laisserai personne fouler aux pieds son visage ! Je veillerai sur lui jusqu’à ce qu’il soit à l’abri. A quel moment. notre fils à tous. Et ces yeux qui ont croisé mes yeux. Je comprendrai pas à pas. par téléphone. tout de même. (Brebis entraînées par d ’autres Qui de gré qui de force Quand paraît un enragé Il les envoie à la bataille. dans la coulisse. saccageant ce qui leur sert avec une violence enivrante. les « sauvageons ». Mais . A y ulli inehher wayeçl Wa s lebyi. un adieu fraternel. Un peuple jeune. dans sa tombe. profiter des retombées de sa manipulation. mes frères. enlevant un morceau de mon âme. l’on me dit encore : « Il nous appartient également. la formule de condoléances récitée. tellement plus commode de s’en tenir à la réaction biologique ! Cet instant gravé dans ma mémoire. elle en plus ? Je l’ai entendue plusieurs fois à Paris.. Maintenant qu’il va mourir. Ils me disaient un dernier mot. Dis-le-leur bien. que mourir c ’est comme s’évanouir ! Parfois. je ne les essuie même plus. Je suis comme une chienne aux aguets. C ’est qu’il n’est pas n’importe qui ! C ’est que nous sommes issus du même ventre ! C ’est cette parenté. comme ç ’aurait été plus simple. à Mohemmed et à Mhenna. à quel rythme cette compréhension s’accomplira-t-elle ? Je l’ignore. il n ’était pas avec nous. Par moments. comment la supporter. et ce regard qui s’est accroché à mon regard. alors que ce visage-là appartient désormais à l’Eternité. cela se peut bien . C ’est tout lui. le moment venu. Les larmes coulent sur mes joues sans discontinuer. une consigne. Comme je me sens mal dans cette exposition du dernier visage de Grand-frère ! Mais que pouvons-nous répondre. Ce qui me retient d ’y céder.. conserve une certaine désinvolture. Je n’étais pas présente lorsque ma mère est morte. il va être plus proche de nous qu’il ne l’aura jam ais été. Dis-leur que lorsqu’il allait sur ses jambes. Il a eu la volonté d ’ouvrir les yeux. autour du cercueil de mon frère. je ne sens plus la fatigue. qu’il appartienne à tout le monde par son esprit. ivre de vie. d ’espoirs et de rires en toutes circonstances. à tous ces gens qui veulent le voir de leurs yeux ? Les bras croisés. puis dans la Salle municipale de Saint-Ouen. » Aujourd’hui. en même temps que l’ordre des choses se mettra en place au fil des mots. Quelques semaines avant. Il est mort en ma seule présence. à Hamid. mais laquelle ? Je finirai par comprendre ! Je suis sur la bonne voie. je n’ai pas le cœur à supporter la légèreté. tandis que l’excitateur se tient à l’affût. je ne veux plus entendre tous ces gens me dire ce que je pense déjà. celle qui mène à la source de toute compréhension.. Là. ils étaient pleins de vie.. moi aussi. pour m ’envoyer un signe par son regard son ultime regard : était-ce là un simple effet du hasard ? J ’ai beau me forcer. Comment peut-il être porté sur un vulgaire papier? Au grand jam ais. j ’ai demandé à Mouloud de préparer nos autres frères : « Il faut se faire une raison. wa nnig lebyi M i d-ikker yiw en yessetf A ten-imekken s imenyi.

sans y réfléchir précisément. dans laquelle les hommes et les femmes continuent d ’entretenir avec leurs traditions des relations directes. j ’avais l’impression qu’il lisait dans mes pensées. lui aussi. il ressemble à ses millions de frères et sœurs de l’Afrique noire . En réalité. par cette longue tradition qui a formé son cœur et son esprit. c ’est une démarche totale. la foi qu’il y met. faits de la même matière que mon être. Ces liens. ses rêves et ses inquiétudes. ces mots n’ont pas perdu leur puissance signifiante pour autant. tu n ’as guère le choix : tu dois devenir toi-même l’ouverture. participant de mon être. Quand tu es poussé à tes derniers retranchements. je lui ai confié mes pensées et mes croyances. une forme de pensée... Il ne vivait pas. c ’est cela qu’il est impossible de surmonter. son vrai sens : parfois. Si leur acception incitant à l'activisme ne vaut plus. par-dessus tout. Les Kabyles devraient peut-être s’en inspirer. comme me l’a soufflé Théodore M ’bemba. tellement difficile qu’elle ne te permet même plus l’ombre d ’un espoir. n’en sont-ils pas à la délaisser. cherchait un chemin dans sa vie fermée de toutes parts. ou alors. actuelle et future avec les siens et avec les autres. Finalement. c ’est tout ce qui relie les personnes. ou comme un objet de conflit. Ils résonnent dans ma tête comme un vieux refrain qui prend tout d ’un coup un sens nouveau. » Certains jours. Je lui ai raconté mes morts et leurs apparitions fréquentes dans mon sommeil . Les dernières années. Mais. eux qui semblent se servir de leur culture ancestrale plus qu’ils ne la vivent. plus douloureux aussi. Xuÿ$en ffaetac i sacrin. Il me faut écouter ces présences réconfortantes à mes côtés et. C ’est plus large. L ’air de rien. En guise de réponse. Tebbwed tü d i s iyes. Je dois aussi rester attentive à ces liens qui s’imposent d’euxmêmes. la spontanéité avec laquelle il s’y réfère pour se retrouver dans chaque jour et clarifier sa vie. bien avant le naufrage : « Pas d ’issue ! Rien. plus qu’elle ne les habite. encore et toujours. Mon frère. H at an webrid yeftaw in ! {Quoi que tu fasses. confiantes et créatives. lorsque. dans Mars : « Ce n'est pas ce que j ’ai vécu de pénible qui me chagrine mais que cela continue encore à agir. mais il faut y aller. du moins entre lesdites cultures « traditionnelles ». je les redécouvre. agissant en dehors de ma conscience. se départir d ’une façon d ’être et de penser désastreuse. yenqes. plus complexe. De tout mon être. je songeais à ces phrases de Fritz Zorn. comme si mon frère me les avait adressés. cette Afrique à l’humanité foisonnante. me tenant auprès de lui. Essayer de comprendre pour se sortir d’affaire. lui si bien inspiré par sa tradition Lari. C ’est par elle qu’il m ’a entendue. sa famille déchirée par l’exil et les guerres.66 67 peu importe. Ils la possèdent. le passé et le présent. Voilà ce que mon ami congolais a validé en faisant appel à sa culture.. tout se noue et se complique Tu n ’en vois pas l ’issue Le mal est profond. encore et toujours. Il ne s’agit pas d ’intellectualité. mes interrogations et mes angoisses. plus pénétrant. la vie et la mort. Il me suffit d ’être patiente. la seule ouverture possible. Aujourd’hui. lui aussi. les rêves et la réalité. il a de plus infirmé les hypothétiques frontières entre les cultures. tkerres. j ’ai admiré sa maturité dans sa tradition. il survivait. ne se laisse entrevoir. peu importe le moment où je comprendrai. c ’est celle que tu cherches en toi-même. il était véritablement acculé. puisqu’ils ont toujours existé. une condition de vie passée. elle qui est avant tout un état d’être. Il fallait l’entendre répéter. maCCi syin. quand ta vie devient trop difficile. non plus. eux qui prétendent s’en soucier ? Donc. pensait-il. les vivants et les morts. Je comprendrai par nécessité vitale.. A n s i s-tekkid.. Walakin. les générations. C ’est désespérant. ici et là-bas. demeurer dans ce courant de la vie qui me contient et me dépasse. Il savait de quoi il parlait. Il s’agit de chemin. Ce n’est pas le poids du passé qui pèse mais qu’aucune fin. Et le résultat est là.. Voici l ’issue !) Ces vers remontent à l’époque où Grand-frère « militait ».. à cette voie de la révolte. encore et toujours. comme il le laissait entendre lui-même. cela n’est pas de mon ressort. ces vers.. à moi en particulier. En cela. Fell-ani tetcuddu. disais-je. cela ne suffit pas Il manque dix-neufpour faire vingt Pour toi. les événements. aux richesses insoupçonnées. Peut-être y croyait-il alors. Ils tendent à la traiter comme un slogan éculé. cette culture. il m ’a raconté. la seule qui reste. walakin. A sani teirid. dans laquelle la science apprise ne suffit pas. » . ses croyances et ses rites. à l’extérieur comme à l’intérieur de lui-même.

Vers l’âge de treize ou quatorze ans. Chez les Kabyles.. j ’ai vu mon père pleurer.. un mystère de leur nature. Dans ma tête. après avoir causé des heures et des heures.8 La longue file des visiteurs circule encore pendant des heures autour du cercueil. ») se demandent-ils. on se nourrit de cela aussi. un cousin de Yemma. insectes ! Les étoiles. a y ibassucen ! Ula d itran d ase ddi ka n . « M elm i ara nepvu awal ?. Ces pleurs des hommes. un rien innocents. il travaillait comme un diable. » (« Quand serions-nous enfin rassasiés de la parole ?. ils me surprennent encore. un mot entraîne l’autre. dès quatre heures du matin. des flots de souvenirs. Les hommes sortaient pour le cimetière le corps de Hsen. comme une digue qui aurait sauté. Mes souvenirs ressurgissent et s’entrechoquent . le poète japonais : Ne pleurez pas. trottent ces vers d’Issa. il est .. Us viennent encombrer mon esprit déjà troublé par les fragments de bien d’autres..... Beaucoup d ’hommes ne cachent pas leurs larmes. Un jour. dans une boulangerie.. L’oncle Hsen semblait pourtant un solide gaillard. Jusqu’alors. je croyais les hommes incapables de verser des larmes : à mes yeux.. Je les murmure dans ma langue maternelle : Ur ffrut.. Ainsi va la parole. elles aussi. sont transitoires. âgé de quelque trente-deux ans.

Ils meurent par pièces détachées. je nettoyais ses mains après que de nombreux visiteurs les avaient tâtées. Il semble attendre là.Oui. les mains ouvertes. ( J ’ai rêvé que j ’étais mort. Les docteurs le lui avaient dit. « Mhenna. un peu comme ces vies animales et végétales étouffées par notre modernité débridée.. De ce côté-ci de la mer. de cette farine qu’il avait respirée tous les jours depuis des années.. une de ces forces cachées qui peuvent retourner le monde. le pas mesuré. Cependant. Cela traîne. accepte toute cette agitation autour de lui. mais non comme un objet qui se casse .. La prochaine fois que je la reverrai. Apparemment. c ’est toi ? . plutôt comme tu passes d’un lieu à l’autre. peut-être un peu de son aura. Pourtant. des hommes et des femmes qui vivaient le cœur clarifié. comment peuvent-ils même espérer continuer de cette manière encore longtemps ? Mohemmed me souffle : « Va t ’asseoir un peu. emportés par leur désir frénétique d ’être utiles ou de le toucher enfin. les gens meurent d’un seul coup. ma vieille amie d ’exil. A s m i m azal-iyi yefidarœ n-iw Jaami yella win i yi-issnen Tura m i m m utey D ew w ejn-iyi akw. autrefois. quand les hommes en viennent à flancher. les Kabyles. Déjà. sauf qu’on touche à son visage. Je disais. les gens meurent par une lente usure.. à lui prendre quelque chose.. La faiblesse des premières me rassure d ’une certaine manière. n ’est-ce pas aux femmes de prendre le relais ? * Un homme fixe ses yeux sur moi. serrées. amusé quand il était un petit garçon espiègle et adorable. Par simple pudeur. mouraient d ’une mort soudaine. surtout. Ils vivent encore tandis que des parties d’eux-mêmes sont en fait mortes depuis longtemps... La faiblesse des seconds m ’inquiète. Et je ne peux expliquer ni à mon frère cadet ni à personne d ’autre ce que je suis seule à savoir au fond : que Grand-frère. leur espèce semble en voie de disparition. eux aussi. Quand j ’étais vivant Jamais personne ne venait me voir M aintenant que j e suis mort . » D ’habitude. Ces êtres favorisés s’en allaient vers leur ultime destination comme ils avaient vécu. l’affection. si les larmes des femmes me bouleversent et provoquent mes propres larmes. porté sur le dos. Son visage est triste. comme un objet qui se brise. j ’ai fait cette découverte ahurissante que les hommes. Je devais donc vraiment l ’accompagner jusqu’au bout. elle paraît tellement fertile en gestes injurieux et mots fielleux qu’on peut se demander si elle ne tend pas à favoriser la haine. les gens aimés de Dieu. C ’était des gens de bien.70 71 tombé malade. par mon père en larmes ce jour-là. » Je ne l’ai pas reconnu tout de suite. en glissant d ’un monde à l’autre. traîne. Urgay m m utey. ce geste auquel j ’ai plus d ’une fois songé. que je lui dise quelque chose. À présent. il est resté tel que je l’ai laissé. qui. il n’était plus. intègres et entiers. et je m ’y associe facilement : j ’y vois une grande force. Six mois après. massées sans retenue. avec quiétude et humilité. nous en étions à méditer sur les façons de mourir. à deux pas de moi. Nous nous épuisons à conserver notre unité. la tendresse. par ces contacts volés. Moi.. Il a même gardé cette expression douce. eux aussi. je n ’avais jam ais osé le faire réellement. allongé là. Wrida At-Salem m ’expliquait un jour : « Dans notre pays. » Il m’est impossible de m’asseoir. Mais que veulent-ils donc. prouver de cette façon ? Que cherchent-ils à éviter ? Que craignent-ils de ne pouvoir contrôler en eux-mêmes ? Et. De nos jours. Les gens n’en revenaient pas. sans douleur ni résistance. la bouche fermée. se déployant sur plusieurs dimensions à la fois diverses. je vais surveiller ceux qui viennent avec des appareils photo. un peu souffreteuse. comme s ’ils cherchaient. elle m ’incite à me ressaisir dans les plus brefs délais. En revanche. la seule partie de lui encore « accessible ». un grain de son intelligence.. je lui dirai ceci : jadis. incohérentes et contradictoires. Nous mûrissions.. me donnait l’envie de le prendre dans mes bras pour le consoler dans toutes ses peines de vingt ans. Vrai. Et comme je le regrette ! Mais c ’est ainsi : la culture kabyle semble avoir placé la pudeur partout où se tient l’amour. tant nos vies se complexifient. derrière ses lunettes blanches. dans son cercueil. peuvent éprouver des chagrins qui ruissellent. les poumons et le sang de son mari en étaient tout remplis. dans notre pays. nous échangions nos idées sur les façons de vivre d ’« ici » et de « là-bas ». celui que j ’avais dorloté. Sa femme racontait qu’il était mort à cause de la farine.. mon plus jeune frère.. des mois durant. celles des hommes me dérangent et ne me donnent aucune envie de pleurer. d’une tristesse contenue qui confère à ses traits une certaine grâce.

. Ifuii-ay ! Rrajiy ! Tout à coup Ils ont je té une couverture sur moi Les mouches se sont envolées Je les ai entendues bourdonner Elles disaient A h !. il en était arrivé à dire : « Nous allons distribuer des amulettes.. c ’est spécial. Grand-frère. qui s’échangent et se vendent librement.. je manquerai aux uns comme aux autres ! Urgay mmutey. il était estimé et respecté. 1 1 suffit de l’entendre par ses cassettes de poésie et de textes lus. qui passe se sert et déguste. palpait ses mains et ses bras comme s’il examinait un cadavre : « N e le touche pas. qui l’entourait depuis de longues années. il l’a donné sans compter. Ur ((akwiy ara Teggfen-d fell-i tafefÿadit Ufgen akw yizan-nni Sliy-asen m i zzenzunen Qqaren-as A h !. sans pouvoir y remédier ! L’esprit primitif des Kabyles.. Ils croient qu’il suffit de toucher la personne pour attraper ses qualités.. qu’ils avaient toujours été « en phase » avec lui ! Je suis toute disposée à le croire.72 73 Ils sont tous là. note 2. leurs gestes. à celui-là qui caressait son visage. je le découvrirais plus tard. le désespoir ! Ce maudit cancer. Adieu le monde ! Pleurent ceux qui m ’aiment ! Se réjouissent ceux qui me détestent ! De toute façon. intouchable.. qu’on m ’explique pourquoi il était si seul. » J ’avais du mal à imaginer mon frère se laisser « tripoter » de la sorte. et elle ne doit rien à une interprétation personnelle : A Ccix Muhend-u. offert à toutes les mains. lui mon frère. il n ’a pu l’atteindre. di laenaya ! ( Ccix Muhend-u.Yehya N usa-d s nniyya A k-nçur d i tbutikt-ik A Ssaddaf a Law liyya Harbet fell-as. Devenir l’objet d’un culte n’était sûrement pas son but : il fuyait les adulations comme on fuit la peste... la déception. Mais alors. p. En fait. qui m ’entourent.) Je demandais. Cependant.. languissant dans le découragement. leurs attitudes frisant la dévotion religieuse. s ’il te plaît. tout de même. Il n’avait cure.. Nous l ’avons perdu ! Je rageais !) Pourtant.. Lorsqu’il se tenait sur ses jam bes.. leur attention au moindre mot qu’il prononçait. 33. Combien m ’ont dit qu’ils avaient une « relation spéciale» avec lui.. qu’en se faufilant à travers le désert humain.. il n’y a que ça de vrai ! » (J'ai rêvé que j ’étais mort. la manière dont certains visiteurs s’empressaient autour de lui. taneqlef n webrid. comme si leur contenu n’avait pas d ’auteur : c ’est la vigne à mon oncle. et sans rien espérer en retour. Au fond. tout me faisait parfois penser au spectacle d ’un ccix 5 entouré de sa cour d'affidés. win yasddan ad ixerref.) Ce qu’il pouvait donner. te comportais-tu avec lui de la même façon ? . Mais qu’importent les abus des uns et des autres ! Maintenant qu’il s’apprêtait à franchir la dernière frontière.. 5 Cf.. (le figuier sur le chemin public. l’embrassait. Comme j ’ai souffert de le voir accessible enfin. préservez-le !) Avait-il conscience de son influence ? Je me suis souvent posé la question. froid et silencieux.. de savoir s’il pouvait influencer son entourage autrement que par ses réflexions d’homme de culture. Beaucoup l’aimaient vraiment. amicales ou non. de cet amour étrange et profond réservé aux êtres d ’exception. cet homme discret et. . presque suppliante. quant à lui.Bien sûr ! Ma relation avec Mulj. a été mis en montre jour et nuit. . l’idée courait bien avant. à la lettre.Yehya Nous venons sans arrières-pensées Te rendre visite dans ta boutique Ô Saints et Protecteurs invisibles De grâce.. À l’hôpital.

elles qui. la tentative était vouée à l’échec. et qu’il portait à part lui cette étrangeté sublime à laquelle Yemma devait sa personnalité complexe.. au nom de ce rationalisme obtus auquel se réfèrent certains. Les gens ont besoin d ’espoir. Et même. » Comme il a demandé à le faire aussi. Nous allons en rapporter du pays.. des amulettes . en devenant soi-même étrange et inexplicable ?. tu me surpasses de beaucoup !. souvent mal compris et dénigré par les siens mêmes. faute de l’accompagnement du groupe. Quand tu diras un mot le matin. et admise par les gens de la profession. des hommes pour qui il avait de l’estime et de l’affection. il y a vraiment une force supérieure là-dedans. Ce n ’est pas que des bondieuseries. Il aurait retrouvé pleinement notre culture et profiter du meilleur de ce qu’elle a conçu. que le rationalisme est discuté depuis belle lurette dans les sociétés mêmes où il s’est imposé comme principe de pensée ? Par « le meilleur de notre culture ». Voyez le succès de Lfrag Mba sur Radio Beur . preuves à l’appui. malgré son ton des plus sérieux. Cette identité représentait une issue. Je devais le penser tout au tond de moi. peut-être dès le départ : Z zeh f-iw iffey tamurt A k k en d im i yi-iwala. D eg wass-nni nek d ahebbey. ils le consultent sur tous leurs problèmes. comme ici.. il lui dit. qu’elles soient. avait été initiée par un voyant-guérisseur réputé. toi ? Tout ce que je pourrai te révéler. Plus tard. » Et moi aussi. il m’avait quelquefois conseillé : « Va allumer un cierge à Notre-Dame de Paris ! Tu verras.. Ainsi reconnue. par nature. tu le sais déjà. Pour ma part. il faut le démontrer. sans intérêt. désormais acquise. depuis qu’il l’avait révélée à elle-même en attribuant ses voix à des présences occultes désireuses de se manifester à travers elle. ce geste. voilà tout ce qu’elle était en réalité. marquante et tellement fascinante. N ’est-ce pas en cela. Peut-être aurait-il pu se garder du cancer s’il était retourné vivre chez nous. sinon en l’acceptant sans réserve. je me demande s’il n’a pas finalement tenté de s’en sortir en empruntant la voie salutaire de Yemma. comme le sont généralement toutes les solutions ultimes. ça t ’aidera. Après lui avoir mis une clef dans la main. ne sont jamais fermées ? Par malheur. ceux-là qui se croient au faîte de l’intelligence. mon frère s’est refusé lui-même ces possibilités.de vraies amulettes ! -. Pour ce qui est de mon frère. j ’ai appris qu’il l’avait souvent fait. que réside toute l’importance des traditions. La médecine dite « moderne » fait-elle mieux ? Rien n’est moins sûr. elle rendit visite . Savent-ils. de penser l’impensable ou d’offrir l’issue là où il n’y a plus aucune issue. le fait de tout un groupe et de ses croyances ou le fait de l’individu isolé : comment échapper à l’étrange et à l'inexplicable. je le découvrais tel qu’il était véritablement. le renoncement à sa vocation ne l’empêcha pas de conserver cette identité exceptionnelle. que des croyances désuètes. nuisibles dans certains cas. surtout. . un jour. D Iqibla i-ger?an tabburt. Au fil des jours. il l’avait reçue par ces mots : « Que viens-tu faire ici. il a appris à dire “Azul !” et les Kabyles de Paris lui font confiance . » L’identité de voyante-guérisseuse était positive à plus d ’un titre.. par égard pour ses fils peu disposés à la suivre dans une voie où ils ne voyaient. Ssehsabey deg lemljayen.. ou en produire ici. Était-ce juste « pour rire » ? Cela se peut bien. à deux de ses connaissances au moins.74 75 Et il en a donné. au pays. je peux affirmer qu’il était souvent en prière. s’accommoder avec elles : teffum lek (elle était possédée). et même. probablement . Pour l’avoir observé et écouté durant plusieurs mois.. comme on riait lorsqu’il suggérait : « Nous devrions vendre aman n ccix (de l’eau « épurée » par un voyant-guérisseur). elle.. devant l’assemblée des visiteuses qu’il recevait ce jour-Ià : « Nous te donnons l’autorisation. la seule. dans la chapelle de l’hôpital. Ou bien alors. » On peut en effet y voir une de ses fameuses plaisanteries. riiy -d yer ddunit-a. et ils sont disposés à le payer le prix qu’on leur demande. dans ces choses. Yemma. et ce. et son protecteur. une solution inespérée et singulièrement géniale. Comme ce voyant-guérisseur à qui. Et l’on en riait autour de lui. mais cela ne suffisait pas. ce geste. eux. Il devint son guide. le soir il se réalisera ! » Mais Yemma avait dû renoncer à cette fonction de voyanteguérisseuse. tu en sais sûrement davantage puisque. Cependant. en France. voilà ce dont elle souffrait . je veux dire : ses possibilités réelles de surmonter l’insurmontable. Yemma pouvait enfin vivre d ’une manière un peu plus paisible avec ses voix. je pensais qu’il se moquait de moi. Dans le contexte de l’exil. lui qui faisait remarquer : «Notre-D am e de Paris est un lieu puissant.

par exemple). Amis. Rien ne tient debout chez eux. Yemma le disait : Grand-frère était « poursuivi ». cette expression décrit un état. cette voix de notre frère aîné parti depuis tant d ’années nous nouait la gorge. Yemma semblait comme pétrifiée. » (« Ton Grand-frère est possédé. de désagréable jusqu’à la nausée. d ’un rire forcé.ce à quoi elle répugnait.. Avec eux. à l’hôpital. c ’était surtout les êtres vasouillards.. Et plus il fuyait. Je me devais de respecter ce qu’il était. Ce qu’ils prenaient soin d’éviter. 9 Il n’y avait aucun mépris de ma part quand. puis elle dit : « A taqecci6. la condition existentielle d’une personne qui ignore la paix de l’âme. . ») Je sais . j e n 'ai que tourments Egrenant les épreuves Craignant longue vie. c ’est comme si tu avais affaire avec quelque chose de visqueux.... Yemma essuya ses larmes. à des morceaux plus légers ou franchement drôles. (« II nous faisait rire. Comme une voix d ’outre-tombe. il croisait ses bras et cachait ses mains sous les aisselles. mes autres frères et moi (notre père n ’était déjà plus). à tous les deux.. Depuis. les contacts écœurant des mains ou des corps (dans le métro..76 Ugadey teyzi n Iasmer. nous riions. Les dernières années. comme si elle était harcelée par le mystère. de te parler ou de te saluer. note 1 page 17.. Par quoi ? Par qui ?. pardonnez-moi !) En entendant pour la première fois ces vers. Personne ne résistait à son humour (lui si mélancolique au fond !). sans compter les personnes malpropres. si familiers et si comiques. à ses expressions hilarantes ou à ses personnages attachants. S’agissant de son premier fils. ni leurs paroles sirupeuses ni leurs gestes mous ni leurs regards ahuris ni leur démarche alourdie. et parce qu’ils ont justement tendance à te coller de plus près. même ces deux doigts. Quelques minutes après.oh combien ! . m ’expliquait Chérif Si Ahmed. Ensuite.. tu n’as qu’une 6 Cf. Il s’en servait pour se nettoyer les mains après avoir rencontré quelqu’un qui avait tenu à le saluer par une poignée de main. « Yesea ttabaa » (« Il a [quelque chose qui le] poursuit »). la plupart du temps. Sem m ebt-iyi a y iljbiben ! (Ma chance a quitté le pays Dès qu 'elle m ’a vu. Devant eux. elle se mit à dodeliner de la tête. D’où a-t-il sorti toutes ces paroles ?. Ensuite. ce qui leur inspirait de l’aversion. Il fuyait le monde. il portait dans sa poche un flacon d ’alcool à brûler. ») À la fin. Il finit par ne plus offrir que deux doigts. plus il fuyait encore. il refusait de les tendre .. » Elle ramassa soigneusement les cassettes et elle les fourra dans son giron.. comme si elle ne pouvait que constater l’ampleur du désastre. je lavais le visage et les mains de mon frère après le départ des visiteurs. plus on cherchait à le toucher. quand lui riait de nous. bien évidemment. . Nous ne pouvions parler non plus. ceux-là qui ont cette façon inélégante de se tenir devant toi. sans autre parole que la profession de foi articulée mot après mot. tout comme je l’avais fait avec notre mère. pleurant sans bruit. traqué par. Yemma était bien placée pour savoir comme il était tourmenté : « Dadda-m yetfum lek. La sage-femme a cassé la porte Et j e suis tombé en ce monde. Yemma et Grand-frère.

Toutes ces manies. Mais si c ’était une personne qu’elle aimait bien ou pour qui elle montrait quelque déférence. elle aura tenu le monde à distance par crainte d’y sombrer corps et âme. Si bien que leur instruction a très peu d’impact sur leur milieu familial et social. cette comédie. Je le nourrissais avec une petite cuillère. cette culture. intempestivement proches avec les autres. dans le couloir de l'hôpital : « Veut-il m ’entraîner avec lui ?.. et où tu te débats dans l’espoir de te réveiller pour échapper enfin à cette peur innommable qui menace de t ’engloutir. garde toute sa prééminence sur leur façon d’être et de penser.. enfin. Grand-frère ! Elle est morte. Beaucoup sont ainsi dans mon pays : les connaissances qu’ils acquièrent ne les modifient pas foncièrement. ces expressions huileuses. elle tenait sa main loin du corps. Comme je l’ai détesté. lli axenfuc-ik. jusque dans ses principes qu’elle semblait caricaturer par sa pensée. Et ce dégoût des contacts. plus qu'on n’a jam ais existé. toujours sur un ton courroucé. renforcé par les indéracinables valeurs de la tribu (de la tribu fossilisée !). il l’avait reçu. Croyant que je me plaignais du comportement de mon frère... Si encore ils pratiquaient réellement ces vertus morales qu’ils invoquent à tout propos. cette mère-là.. tous tes repères . « Je suis devenu maniaque. n’est-ce pas ta mère aussi ? Sinon. j ’ai osé lui rétorquer d ’une voix suppliante : « Ça suffit. décidé à me faire tomber dans l’abîme. Déjà. » Il ne m ’apprenait rien. Ce qu’elle ne supportait pas au fond. il y avait toujours quelque chose. et elle la gardait ainsi tant qu’elle ne s’était pas lavée avec force savon.tout ce que j ’espérais de lui ! Je m ’adressais à l’homme de ma génération. Je craignais de provoquer chez lui une crise cardiaque. ces précautions continuelles. Plus tard. toujours pour la vitupérer sans jamais aller jusqu’au bout de ses pensées. Voilà ce que n ’aimait pas Grand-frère. . Chaque fois qu’il évoquait notre mère. à notre insu. m ’a-t-il avoué. encore ! Puisqu’il n’y avait pas eu de mort. ces relations par trop étroites qui fondent le mode de vie kabyle. de ce fait. on les suivrait volontiers. nous laver les mains à tout moment.. » Si au moins je comprenais ce qu’il disait ! Comme dans un horrible rêve où tu perds tous tes sens. tout endurer de sa part. lorsqu’il émergerait du gouffre noir où il se débattait. nous devions retirer nos chaussures avant d ’entrer dans la maison. Oui. Yemma n’était pas seulement hors d ’elle-même . cela fait des années que personne n’est rentré chez moi. Je le dis à celui-là. un visiteur assidu..C ’est ton frère ! » me répondit-il sur un ton moralisateur. Ensuite. à l’universitaire qu’il était. des lieux dont il nous était défendu de nous approcher . je t ’en prie ! » Des mots en l’air. tout en essayant malgré tout de tenir jusqu’à la fin du repas : « S’il te plaît. non à un aîné détenteur d ’une quelconque autorité « morale ». comment cet homme pouvait-il comprendre ? Ce soir-là. J ’étais déçue de constater que ses années d’études ne le rendaient pas tellement différent du dernier cul terreux de nos villages. des personnes. comme Yemma elle-même). cette platitude ram pante. Elle était toujours présente pour nous. tout en les refusant. Grand-frère. J ’avais l’impression qu’il s’acharnait contre moi. cet homme qui ne se contentait pas d ’entendre mon désarroi . Toute sa vie.. moi aussi. ce geste ! Pendant ce temps. qu’il était pénible. elle révélait.78 79 envie : les prier de se tenir loin de toi pour ne pas être infecté par toute cette mollesse. elle repoussait quiconque voulait l’embrasser. Dans ses dernières années. un rêve où tu ne distingues plus rien.. d ’où sors-tu ? Que lui reproches-tu ? Parlons-en enfin ! » Mais je me retenais. Du plus loin que je m ’en souvienne. tout en ne cessant de la représenter. hélas !. elle était aussi hors de sa culture. elle n’est plus depuis des années ! Laisse-la. quels qu’ils fussent. lequel. comme si elle survivait en lui. elle aussi. remettant la réponse à plus tard. lui ne désemparait pas de sa colère : « Ta mère-là ceci. là-bas dans nos montagnes les plus reculées. A ha. de l’achever par une remarque que j ’avais moi-même du mal à admettre. je tremblais de tout mon corps. c ’était d’être prise dans des rapports abusivement. pour qui tout dans la vie n’est qu’une affaire de morale. cette comédie autour de la propreté (et il nous arrivait d ’en rire. donc. sentant l’angoisse me submerger comme une déferlante. l’envie me brûlait de lui répondre : « Dis. Un soir. Si tu veux savoir. j ’ai souvent voulu lui dire combien il ressemblait à Yemma. il a estimé bon de me rappeler qu’il s’agissait de mon grand frère et que je devais. sors-la dès qu’elle se présente ou raye-la de ta tête. par sa façon d ’être et d ’agir. tant elle me consternait. Après tout.. Et comme elle devait se sentir seule dans ce « non-monde » où elle s’était retirée ! Or.. qui ne paraissait l’avoir fuie que pour la reproduire telle qu’elle était. Ta mère-là cela. De cette manière. Elle existait toujours. n’était pourtant pas une simple histoire de propreté.. Yemma. Mais je dois exagérer ici encore. et continuait à nous triturer. Mais je redoutais sa réaction. . voici son premier-né sur ses traces. Quand il y a une réponse. elle acceptait de lui tendre le bout des doigts.

1 1 vociférait. Il demandait même à reprendre là. simplement. tellement navrée ! Et aussi. consentants ou forcés. dans l’atelier de traduction et d’adaptation littéraires qu’il dirigeait depuis quelques années. de m ’approcher enfin de son « mystère ». non ? Je suis un chien. il ne s’agissait pas de lui rappeler que moi aussi. il paraissait vraiment en voie de rétablissement. que nous en ayons conscience ou non. je suis entrée là-dedans par curiosité. et je la portais comme un lien secret entre Grand-frère et m oi. il retrouvait sa colère . chassée par un cauchemar que je croyais mort et enterré. dans sa chambre d ’hôpital. ça ne s’oublie pas. ce que je commençais à comprendre par cette phrase énigmatique dont le sens allait se révéler au fil des ans. J ’y ai goûté : c’était de l’eau sucrée. s’agitant dans tous les sens. redoublaient de méchanceté. J ’étais seule à la connaître. les « ennemis » riaient de nous. tracée d’une écriture dense. je le croyais libre comme le vent. Jusque-là. à côté. Ça ne meurt pas. Chaque fin d ’année scolaire.80 81 . et ça fait naître d'autres. le dos coincé. de quoi il se nourrissait. comme dans un sursaut. de quelle manière il se passait de Yemma. et nous. Je réagissais non contre mon frère. c ’est la “gueule”. Par la suite. moi. j ’avais l’impression de le découvrir. Il était fâché avec Yemma. que pour accroître nos tourments ou ternir nos joies. cette réussite ne valait pas grand-chose. Il remarchait. Alors. des piles de livres dans tous les coins. il souffrait. Il y avait surtout des livres. profitant de son absence. en fait. mais contre l’angoisse qui m ’oppressait. çahha ! Ta mère-là.. mais il m ’était impossible de m ’en souvenir.. cette sombre histoire inventée par une petite fille (Yemma) pour justifier à ses propres yeux les événements tragiques qui avaient ravagé sa vie naissante. que nous soyons actifs ou passifs. le travail engagé. j ’ai déchiffré : « Nul n’est maître de son destin ». des mois auparavant. Ce qu’elle signifiait au juste. Mais à la maison. ni lui rendre visite. jusqu’à la bonne façon de parler dans notre langue. cette « mère-là ». comme nos frères. Il refusait l’ordre des événements tel qu’il s’imposait en dehors de notre volonté. sa conduite ayant été de tout temps irréprochable. ou. Puisque nous jouons constamment un rôle. Et donc. je ne pouvais le savoir. ce qu’il venait de boire en guise de café au lait. entre Grandfrère. comme sanglé par des chaînes métalliques. de lui survivre en acceptant de lui reconnaître sa place dans notre histoire. je n’avais pas à le lui rappeler simplement parce qu’il n’en était plus là. de la laisser mourir pour de bon. Avec moi. semblait incrustée dans le papier. indéfiniment ! Ma réaction était violente. avec Yemma. mais elle eut sur moi un effet marquant. J ’ai ouvert un livre posé sur le lit. tous nous étions seuls et démunis face à Yemma. bien sûr. Nous en étions à l'achèvement de son destin . Ils n’existaient. Nous n’en étions plus là. 11 savait tout cela. Je suis restée malade pendant plusieurs jours. À cause des « ennemis ». ce frère étranger. de cette mère qui le hantait.. Cette phrase. J ’aurais dû lui dire « imik » . Je me suis introduite dans son domaine en tremblant. et dans lequel j ’étais appelée à jouer un certain rôle. une casserole contenant de l’eau encore chaude. Grand-frère vivait presque seul. ce malheur originel. Sur la page de garde. Je voulais voir comment il s’était installé. il voulait que nous en parlions. mangeait tout seul. alors il s’était retiré dans la partie inoccupée de la maison.. j ’ai pensé : et si.. Pour la première fois. Aux commencements. et Yemma se déchaînait pour leur retourner leurs moqueries. de cela qui nous faisait encore souffrir ? Ou. pour toute notre maison où chaque jour était une épreuve à souffrir. Il avait toujours fait ce qu’il voulait et personne ne s’en plaignait.. C ’était ainsi depuis toujours : si nous étions mauvais. il obtenait le prix d ’excellence. J’avais toujours été frappée par sa différence par rapport à mes autres frères. comme emporté par un mouvement incontrôlable. maintenant ! $aliha y a Rebb/. Je ne pouvais plus bouger. Non. faisait des projets. J ’en oubliais. il résistait encore au courant. comme notre père. Yemma et moi. bien que je n’eusse pas plus de neuf ans. ils nous enviaient. * Cet été durant lequel notre père travaillait à Tizi-Ouzou. cette phrase. comme lui. Comment pouvait-il ignorer que nous avions souffert. peut-être. Un matin. Cependant. enfin.Quoi ? Tu me dis d ’ouvrir ma gueule ! Axenfuc. car il pouvait revenir d ’un moment à l’autre. Comme j ’étais triste pour lui. cette colère qui me livrait à la peur panique. ceux-là. et Yemma se déchaînait encore plus. pour Yemma. Sur une table. m ’éloigner de ce qu’il vivait? Après des semaines de radiothérapie. Si nous étions bons. nous aussi. et dont il se souvenait avec cette colère stagnante ? Je n’avais pas non plus à lui dire qu’il était temps de la voir enfin telle qu’elle avait été. sans aucun doute. inlassablement. » Il n’oubliait pas ses problèmes de traducteur. Je revois encore notre père marchant fièrement à la suite de ses deux grands fils dont les bras sont chargés de livres reçus en récompense dans chaque matière. les cauchemars. il y avait un réchaud à gaz .ce destin qu’il avait peut-être entrevu dès son plus jeune âge. tandis qu’elle . j ’ai lâché la cuillère et j ’ai quitté la chambre à la hâte. Il semblait vouloir me précipiter dans ce néant que je percevais parfois dans le regard de Yemma. En réalité.

je la sentais. les expressions énigmatiques de la vie. au bout du compte. le connaître vraiment ? Chacun peut tout au plus décrire telle ou telle facette de sa personnalité. toujours debout. 1 1 fallait la sentir cette force.. au fond ? Mon frère. Cette étreinte en lui. cette dureté dans son corps ! Lorsque je l’aidais à marcher dans les couloirs de l’hôpital. la plus proche de la mère . Grand-frère ! Rigide.. l’image plus triviale du vélo pour exprimer l’idée de la dernière limite. De fait. immuable. le poing fermé. Q u’il était rigoureux. de ceux du passé et de ceux qui naîtront. il la posait souvent. était-ce elle qui le possédait ?. l’héritage symbolique. ce dont il était question concernait les liens de parenté. derrière cette rigueur louable à plus d ’un titre. vu la puissante vocation qui l’animait. sans concessions. Et pour qui ? Pour quoi ? Comme il le criait lui-même. aussi. Comment se transmettent non les choses. la tradition ne serait avant tout. Il se démenait pour parvenir aux vérités enfouies dans le magma de la langue maternelle. cette sorte de « péché originel » qui rendait possible une vie en lui donnant un sens. roide. pour faire comprendre ce qu’est la ligne d ’équilibre. donc. Et c ’est dans cette tragédie qui poursuivait son cours jusqu’à son terme que j ’étais conduite à jouer un rôle. pouvait-il faire autrement ? D’un autre côté. parfait. Elle traduisait sa rigueur intellectuelle. Nous incarnons la transmission qui est sans début ni fin. le courage en toutes circonstances. buté. limpide. obstiné.. Il employait. intolérant. Désormais. Cela ne réduit en rien le sens sacrificiel de son œuvre. ») Ce qui l’intéressait : pénétrer l’impénétrable. que ceci : nous recevons et nous transmettons. sans mensonges ni trahisons. lui.. dans sa profondeur et sa complexité. tout en ouvrant la porte à bien des épreuves. comme l’écrit Jean Delumeau. cette personnalité dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’aura laissé personne indifférent.. tu tombes. notre obligation en tant qu’êtres de culture. l’étendue obscure des mots. les silences. Que de risques il aura pris ! En œuvrant dans cette langue. ne renforçait-il pas son enchaînement à ce qu’il voulait fu ir? Ne nuisait-il pas à lui-même ? Mais. c 'est comme le vélo : tu penches de ce côté-ci. parvenu à une limite. il y avait un caractère intraitable et même. langue de tous les dangers. pour lui. C ’était sa conduite : ne jamais se laisser aller ni baisser la garde . la langue maternelle. tout ce qu’il était lui-même. qu’il me faut comprendre ? Comme me l’a rappelé Théodore M ’bemba. tu penches de ce côté-là. il est possible aussi qu’en se plongeant dans la langue maternelle. « heureux » aussi ? Est-ce là toute notre gloire d’êtres humains ? Est-ce là toute l’Enigme. une personnalité dure et raide. dans la vie matérielle comme dans celle de l’esprit : « D dunit am ubi lu : ma tinalecl akka af-¡eylicl . tout juste soucieux de plaire à Dieu ! Aux commencements. tu tombes . Cependant. son souci de clarifier les tenants et aboutissants de toute action et. le besoin constant d’une maîtrise de soi et des événements. pour la logique et l’efficacité. Il se serait donc sacrifié. . les dents serrées.. les yeux ouverts face à la vie dans son ensemble. il ait tenté d ’accomplir une réparation personnelle. Il passait par le fait même que j ’étais la sœur. était-ce bien la sienne ? La possédait-il vraiment ? Ou bien. Cela veut dire que nous ne sommes jam ais seuls dans cet acte primordial qui incombe à chacun . Ce qui absorbait son esprit : l’ombre innombrable de la langue. la filiation. En un mot : ¡ ’ailleurs. disait : « Il faut percer les secrets. je la touchais : on aurait dit un étau qui enserrait tout son être. » (« La vie. en réalité. lorsqu’il était pris dans cette affreuse désespérance où il me semblait que toutes les disgrâces du monde venaient projeter leurs ombres.. les points de suspension dans le texte. son goût pour la réflexion approfondie.de cette « mère-Ià ». droit comme un pieu en acier trempé (physiquement et moralement). là d’où vient le sens. la tête levée. C ’est bien ce qu’il convient de comprendre : comment fonctionne la transmission. opiniâtre. et essentiellement. C ’est là mon sentiment vécu dans le contexte de la maladie mortelle. et par-dessus tout.cette pitié humiliante de gens sans noblesse d’âme.. mais les personnes ? Comment les êtres s’arrangent-ils pour exister longtemps après qu’ils sont devenus poussière ? Est-ce cela. la maniant et l’étudiant sous tous ses aspects. il me serrait tellement le poignet que j ’en avais mal plusieurs jours après. à lui-même et aux autres. un peu comme Icare s’approchant du soleil ou le savant moderne brisant l’atome.. la mythologie familiale. C ’était son monde. parfois. Etait-il encore de chair et de sang ? Et cette force. parmi ceux qui l’ont côtoyé. n’espérant de leur part qu’une fausse pitié . lui.. peut-être aussi. » Sans doute avait-il atteint un niveau de compréhension extrême. la position du juste milieu en toute chose. cet acte douloureux et. Et il voulait que le monde autour de lui fût également droit. voilà peut-être toute notre responsabilité. Enfin. m a tmaleçl akka af(eylidl.82 83 vivait au milieu des siens. les non-dits. cette question du « Pour qui ? Pour quoi ? ». la tradition. Ce rôle ne devait pas passer par la parole explicative ou la raison savante. l’indicible. nous sommes accompagnés des vivants et des morts. Car. qui peut affirmer en avoir fait le tour.

par suffisance. Qui sont-ils en effet.... avec son émouvante fragilité. son aridité.84 85 1 1 cherchait. sous la figure des étrangers malintentionnés. ce n’est pas moi . à essayer de percer les abcès d ’une vie familiale. pour empirer leur confusion intérieure et les conforter dans leurs errements. ») Il dévoilait la vision que les Kabyles ont d ’eux-mêmes. excités par les joueurs de flûte et louangeurs professionnels de tout genre. Je le dirai tout net : il est grand temps pour les Kabyles de mettre un peu de côté leurs ancêtres Imaziyen pour s’inquiéter davantage d’eux-mêmes. par orgueil. ces ennemis obsédants. Us les rejettent hors d ’eux-mêmes suivant le procédé antédiluvien dont usent tous ceux qui s’enferment dans l’illusion : celui du « vilain. ces images détestables d ’eux-mêmes. Ils se doivent de prendre réellement conscience de ces vermoulures qui les rongent au-dedans. par faiblesse. conscience ? Ils refusent de les reconnaître. quant à moi.) J’en suis.. vraiment d ’eux-mêmes en tant que personnes. ruinant leurs dispositions à vivre les uns avec les autres.) (Les brobro qui accordent de l ’importance a m mots Tels les gens de Tizi-Yebli Qui exultent devant le vent.. leurs aveuglements navrants.. ils n’ont pas d’ennemis plus redoutables. c ’étaient les insuffisances de la société kabyle et de sa culture. et de s’en occuper sérieusement au lieu de les masquer ilm en d n waedaw. Puisque. et ce qu’il mettait au jour. chemin faisant. à percer les opacités de sa langue maternelle. l’infécondité de son fonctionnement. A y yur-k i wakken af-febnu ddunit-a !. (Que de temps il te fa u t [attendre]pour que ce monde se construise /. méconnaissables. leurs illusions lénifiantes : L es B fubfu iffaken a w a li wawaJ Uyalen am A t Tizi. ceux-là mêmes qui l’avaient fait ce qu’il était. c’est l’autre ! » Et c ’est ainsi que leurs images négatives réapparaissent à l’extérieur. sinon ces aspects ténébreux de leur culture qui se dérobent à leur .. » (« Le Kabytchou : il plante un arbre et il y met du sel pour qu ’il ne pousse pas. pour ne pas perdre la face devant P« ennemi ». les dérèglements de leurs pensées et de leurs comportements. Ne le voient-ils pas : les abcès purulents couvés par des générations atteignent l’os ! 1 1 est urgent pour eux d ’ouvrir les yeux sur la réalité souterraine de cette culture qu’ils célèbrent à plaisir.. ces côtés troubles et inavouables d ’eux-mêmes. de toute évidence. Miihend-u-Yehya. à tous points de vue : « AkabiCCu : ad izzu ftejfa.Yebli Ifaezzihen i waçlu. plus sournois. Elles leur reviennent. son immense sensibilité et son génie créateur. qu’eux-mêmes. a s-im u lemlelj i wakken ur d-teftemyi ara.

Quel sort indigne ! Voici l’oncle Akli. jeune demi-frère. sans rien y comprendre. Je le reconnaîtrais entre mille.. Il vivait à l’autre bout du pays et nous ne le voyions qu’en de rares occasions. ces moments ont dû exister. une profonde affection. des instants de grâce où je n’éprouvais pas cette peur permanente d ’un drame imminent. j ’ai besoin de lui. Elle l’aimait d’une façon parfois étrangement polie. un peu comme si elle voulait remplacer la mère qui leur avait manqué à tous les deux. mais ils n’ont guère laissé de traces dans ma mémoire. Je pleure encore à la vue de cet oncle qui me paraît surgir du passé. à d ’autres moments. attentive aux gestes de chaque visiteur s’approchant du cercueil. Mais il devait exister de bons moments aussi. certains jours empreints de douceur et de rires. il tient une place à part. je veux rester vigilante. cette époque où je ressentais tout avec une incroyable intensité. nous n’avons jamais eu d’autre oncle que lui. Je ne connais pas sa famille nombreuse. Oui. de blessures réouvertes. de souvenirs ranimés. comme s’il n’avait pas sa propre vie et n’existait que pour nous. presque maternelle. me rappelant une histoire pleine de tristesse et de larmes .. brisée par le déluge d ’émotioris. Tant d ’images anciennes se précipitent dans ma tête. c ’est lui faire un sort comme on le fait à une chose. Dans mon cœur. sa présence me console.10 Percluse de chagrin. Il est un peu Yemma qui avait pour lui. Aujourd’hui. de notre passé. de sentiments débridés. Ils croient l’aimer. ceux-là qui cherchent à capturer l’image de ses yeux fermés . Pourquoi gardons-nous le souvenir de nos souffrances ? Pourquoi de tels souvenirs pèsent-ils toujours autant sur le . La seule idée que l’on veuille photographier le dernier visage de Grand-frère me rend folle de douleur et de colère mêlées. tout ce qu’ils veulent au fond.

de l’Occident en général. II avait de qui tenir ! Il m ’arrive encore d ’éclater de rire. je veux dire sans cette fichue colère qu’il puisait. Comment peut-elle comprendre ? Mais peut-être finira-t-elle par comprendre. dans son allure. sa peur de mourir.Qui es-tu. est-ce que je pourrai encore vivre ?” Chez nous. il avait six ou sept ans tout au plus. comme son frère. son cousin âgé comme elle d ’une vingtaine d ’années. ils l’abandonnent à sa ruine. sa peur de grandir. il me donnait là. toujours interdite devant le monde qu’elle découvre à travers le regard troublé de sa mère. la . je suis ! J ’aurais déjà dû y mettre de l’ordre.. Il était ainsi lorsqu’il s’exprimait « normalement ».qui peut dire ?. étudiant immigré depuis deux ans : « Au pays. à eux qui n’ont pas encore assez vécu. en effet. la même expression à la fois tragique et comique. il en était conscient. voire plus . les hommes kabyles émigraient par nécessité vitale . et il me le criait. les injures ou les quolibets qu’elle leur envoyait pendant que nous parlions de choses sérieuses. dans notre balluchon d ’acrimonies héritées de notre mère. une leçon de courage. ils vident leur propre pays de leurs espoirs. C ’est sûr. comme si je m ’étais trouvée devant un de ces « Mulj » dont il raconte les tribulations dans ses pièces de théâtre et autres textes. dit-il enfin. je ne connaissais pas cette angoisse avec laquelle tu te demandes : “Et demain. son désir de ne pas vivre. satanique ! Là. à peine nés. les « immigrés ». ce sera grâce à ma fille.89 cœur ? Le temps.. Si j ’y réussis. Dans ses gestes.. et me lançant d ’une voix théâtrale : « Voilà à quoi nous sommes parvenus ! C ’est tout ce que nous avons réussi ! » À ces mots. songent à s’expatrier. levant les bras au ciel. l’aimer ? 1 1 m ’arrive de le rêver ces derniers temps.. les noms dont elle affublait nos « ennemis ». Au début de l’autre siècle. à. effrayant. plus forte qu’aucune autre : celle de mourir en exil. d ’une voix timide. C ’était insensé. Je lui ai répondu que ce n’était pas le bon moment. Ce n’était pas de la paresse. dans ses pensées. me regarde à travers ses lunettes fines. elle prêtait à rire aussi. rien qu’en me rappelant les manières de Yemma. à peu près la même phrase.. Comme nos vies qui filent sur la pente raide du temps. Einstein. farfouillant dans le fatras de mes souvenirs délabrés. toujours figée. même lui.. Oh non ! Il n’y avait rien d’amusant dans ce drame quotidien joué par Yemma. d’un rire douloureux. en partie du moins. ils partaient tels des damnés. Aujourd’hui. L’heure animée de rires est plus rapide. les « intrus ». Quand elle est venue au m onde. « Bienvenue. Mais ça. La scène était prodigieusement triste . toi ? . mes yeux se sont remplis de larmes. Inexcusable. c’est une autre histoire. comment elle se moquait de quiconque (y compris les siens) lui paraissant s’infatuer de luimême. * Un tout jeune homme proprement vêtu. eux aussi. et qu’elle devait de toute façon terminer ses études engagées à l'université de Tizi-Ouzou. et même. non ..Quel Ramdane ? » Mila intervient : « Nanna Nadia. étonnée par mon incapacité à reconnaître son frère. avec sa figure effarée.. et j ’ai esquissé un sourire. au port impeccable. Ils ne voient pas qu’en succombant aux attraits des pays dits « nantis ». Je remue ma mémoire... Dans un sens. de l’Europe. et de pleurer en même temps. dans ses paroles. emportant dans leur cœur toutes leurs peurs et une nouvelle.Ramdane. cette enfant nichée là. autant que les vivants. Elle y est encore. j ’aurais pu lui dire. le supporter sans fléchir. Mais ce n’était pas drôle. c ’était autre chose : je ne tenais pas à la retrouver. Mila ouvre de grands yeux. disparaissent dans les chaleurs dévorantes de l’été. que la vie n ’est facile en aucun lieu dans ce monde ? Je parlerai à Mila. Ils savaient les morts jaloux de leur territoire. elle aussi.. les « fuyards ». La France. . comme tous les garçons et les filles de leur âge. Nanna N adia.. Comment. Je lui dirai ce qu’est la France pour nous autres. en moi.. notre France si décevante ! Je répéterai à Mila ce que m ’a confié Djamal. comment leur expliquer. . appâtés par l’abondance affichée de la France. et moi. elle m ’a téléphoné pour me dire qu’elle voulait venir en France continuer ses études. ce terrible sentiment d ’avoir tout « loupé » ? Il résumait en quelques mots son parcours d ’immigré. au milieu de sa chambre d’hôpital. plus légère que l’heure entachée de larmes. le vrai Maître : « seul Dieu est éternel » en effet. En toute lucidité. la mort dans l’âme. comme les printemps kabyles qui. les « envahisseurs ». Ils sont persuadés que la vie est plus facile de ce côté-ci de la mer. garçons et filles cherchent tous à partir. Il y a quelques mois. Ai-je déjà dit comme il était exigeant envers luimême avant de l’être envers les autres ? Il n’avait pas réussi. une fois de plus. Surtout. abominable comme une œ uvre. Je lui parlerai de son oncle malade qui vacillait sur ses jambes comme un pauvre pantin désarticulé. quelque part. Il avance lentement. tu ne le reconnais pas.. » La dernière fois où j ’ai vu Ramdane.. Ayaaa !. les « sansavenir-fixe ». Grand-frère dressait un constat d ’échec. Parviendrai-je un jour à l’apaiser.

quelle arrogance de notre part ! Que sommes-nous à leurs yeux ? Des indigents. les côtoyant sans les pénétrer vraiment. il n’y a pas très longtemps.. ils ne nous ont pas rencontrés. (Pourtant. à la conquête des espaces les plus reculés. Ils ne veulent pas être simplement différents. en tant que personnes. j ’en suis convaincue). » Djamal trouvera bien par lui-même la réponse. depuis des siècles.90 91 vie nous est donnée totalement . Ici. du moins. comme tous les hommes de toutes les époques et de toutes les terres. une des raisons qui l’ont amené à privilégier la langue maternelle dans son expérience littéraire. sensibles au moindre choc. Parce qu’ils sont riches et puissants. ou nous n’existons pas. ils ont analysé nos us et coutumes. cet ailleurs qui les hante. je suis arrivée à l’idée qu’« ils n’ont pas besoin de nous ».. je préférais. au point que nous avons tendance à oublier cette vérité simple : que l 'essentiel. cette raison hors du temps et de l’espace..) Puisque. moi. moi. la poser comme une question ouverte. Ils n ’ont besoin ni de nos intelligences ni de nos possibilités créatives. Nous voici nus. dans nos vies d ’exilés.. la main sur leurs livres remplis de nos énigmes déchiffrées. ils veulent être supérieurs. tout écrire. en commençant par nous nommer. de cette Ignorance indispensable à nos existences communes que nous autres. C ’est là un fait notoire. mieux. C ’est donc ça. elle n’est pas une question. Et ils l’affirment.. Nous sommes devenus transparents à leurs yeux. En réalité. nos pensées les plus muettes. mais parce que.. il faut le vivre pour comprendre. des rescapés des siècles. Ou nous existons par leur regard qui a organisé le monde. dévoilé nos visages les plus secrets. décortiqué nos pensées. ne rayonne dans tout l'univers ? J ’essayerai d ’expliquer à ma nièce que les choses sont comme elles sont non parce que ceux d ’ici ne nous aiment pas (certains nous aiment sincèrement. pour toujours « en voie de. encore proches de ceux qu’ils appelaient. On dirait qu’ils évitent de nous rencontrer. en dehors de nous. eux-mêmes. Que faire d ’autre. il me lisait avec beaucoup d’intérêt. ils ont même réussi à nous persuader. dans nos sentiments les plus intimes. pourquoi rechercheraient-ils les minces lueurs des autres. la vie ne va pas de soi. mise en ligne de mire de leur raison disséquante ? Ils nous ont étudiés sous toutes les coutures. Je m'obstinais donc. suivant le mot d ’Albert Memmi. nous le possédons. Ce que j ’ai compris. des affamés de tout. tout dire. Mais plutôt que d’accorder à cette idée la portée rédhibitoire qu’elle semblait avoir pour mon frère. Ainsi réduits à notre moindre expression. de ce Mystère nécessaire. s’évertuent à incarner le modèle de civilisation ? Quelle prétention. mais qu’ils ont. Mon frère pensait que s’il avait quelque chose à dire qui méritait d ’être entendu. ceux d ’ici semblent déjà pouvoir tout penser. les balisant.. nous les gênons en vivant à côté d ’eux. à eux seuls. Nous avons l’air de nous fréquenter depuis des générations. prévisibles dans tous nos gestes. Ils savent à notre sujet ce que nous ne savons pas nous-mêmes. pareils au-dedans et au-dehors. eux. Aussi. ce n ’était pas à ceux d ’ici qu’il devait s’adresser. les clôturant. on est « à cheval sur deux langues » ? Je ne voulais pas renoncer à une voie qui m ’avait tant coûté. je lui expliquerai une des choses importantes que nous avons fini par comprendre.. les orientant selon leurs désirs et leurs desseins. Et nous n’avons d’autre choix que d’adhérer à leurs vues. Ils peuvent se passer de nous. en partie : moi aussi. je le sais. L ’essentiel nous est donné dans notre langue ancestrale. Quant à Mila. comment pouvons-nous encore leur être . j ’y souscrivais au fond. » De ce manque en nous. mais à ceux de là-bas. « Tu perds ton temps. tandis qu’ils vont. Ici. nous comme eux. sans doute aussi. Ça ne s’explique pas. c ’est qu’ici. l’exil ?. du point de vue de leur civilisation. de sensibilité. ça tient peut-être à la manière de vivre des gens d ’ici ? Je ne sais pas. tel un soleil perpétuel au cœur du ciel. dans nos poches et dans nos têtes. Ils ne se lassent pas de nous transformer. Peut-être refusent-ils de reconnaître en eux-mêmes cette conscience non contrôlable. eux qui. défini nos goûts et nos aversions. comme s ’il ne suffisait pas de l’avoir reçue pour vivre. Les changer. Ou alors. depuis des siècles. « les Primitifs ». comme s ’ils craignaient de se découvrir en nous tels qu’ils ont été dans le passé. (Et voilà. n’y peuvent rien. nous situons hors de nos volontés et de nos pouvoirs. de philosophie. Avec patience et ténacité. eux qui n’ont de cesse que leur propre lumière. ils se passent de nous. Ainsi sont-ils faits . un thème de réflexion susceptible d’intéresser ceux d ’ici de même que ceux de là-bas. mais un don du Ciel. avant nous et après nous. quand. vulnérables. D ’une manière générale. ils n ’attendent rien de nous. autres parmi les autres de par le monde . son oncle défunt et moi. c ’est la question de chaque jour. ils tendent à s ’estimer également autosuffisants en matière de raison. et tels qu’ils s’interdisent d’être désormais pour continuer à s ’abstraire de la condition commune. Une de leurs ambitions n'est-elle pas de triompher de la Méconnaissance primordiale.. ils n’ont pas besoin de toi ! » me disait-il chaque fois que je lui offrais une de mes publications. après plus de vingt ans de vie en France. mais ils refusent d ’être transformés par nous. comme il est donné dans toutes les langues qui animent ce monde. tangible et indiscutable.) Cette appréciation ne me dérangeait pas . comme il hante tout un chacun. décrit nos faiblesses et nos forces. comme si nous étions leurs créatures sorties tout droit de leurs cerveaux..

je vais pouvoir donner libre cours à mon chagrin. il y en a à tous les étages. trêve d ’élucubrations. qui se méfiait de tout. ils se claquemurent ..92 d ’une quelconque utilité ? Ils n’ont pas besoin de nous. et cela se mêle à ma douleur qui prend une nouvelle dimension. ils s’enferment à double tour. les mêmes tas d'immondices. Eux-mêmes le savent et le reconnaissent parfois. c ’est profond. Tout a changé. je suis chez moi. Allons. à côté. La foule. J’ai la sensation d ’une douce chaleur . nous avons à apprendre encore comment vivre les uns avec les autres. je suis prise par une émotion neuve. et certains d ’entre eux le clament de plusieurs façons.le cinquième ou le sixième étage ! Signe des temps : l’inquiétude. se retirant en eux-mêmes comme l’escargot dans sa coquille. qui paraît avoir traversé les tempêtes sans rien perdre de son impétuosité. par exemple. . le même linge séchant aux fenêtres. eux et nous. Tu pries très fort pour qu’ils comprennent enfin par eux-mêmes. ils te regardent comme si tu leur parlais dans une langue inconnue. C ’était déjà un peuple maladivement cachottier. presque agréable.. de lui-même surtout. comme celles des maisons voisines. Là.. les bâtiments grisâtres et imposants de la Wilaya et. Des barreaux aux fenêtres. une puissance de vie. derrière le cercueil de mon frère. à mes chagrins accumulés depuis tant d’années. assez de généralisations non justifiées ! À quoi bon ? Ils ne t ’entendent pas non plus. vont même jusqu’à te croire de mauvaise foi . du rez-de-chaussée jusqu’au dernier .. Les Kabyles. Il est temps de rentrer à la maison. la même ambiance joyeuse d’une population coriace et indécrottable. ils te prêtent des intentions suspectes. Je reconnais le quartier des Cadis que les ans semblent avoir un peu plus enlaidi. ceux de là-bas. agglutinée des heures durant sur le seuil de la salle de spectacle. celle. nous savons qu’ils se trompent. de vouloir les détourner de leur fortune qui les attend de ce côté-ci de la Méditerranée. Certains. tu gardes pour toi toutes tes méchantes réflexions. Les fenêtres de la maison devant laquelle nous nous arrêtons sont garnies de barreaux métalliques. la Cité Million où nous avons habité quelques années. et les gens se protègent du monde extérieur qu’ils ont eux-mêmes créé. quand ils se rappellent que nous n’avons. quand tu leur parles de la vie peu enviable des immigrés. J’expliquerai. un seul et même monde dans lequel tous. Mais nous ne voulons pas les croire complètement. 11 1 / II La file de visiteurs s’étire peu à peu. ces quartiers populeux ne ressemblent déjà plus à ceux que j ’ai connus. finit par se dissiper. la tête farcie d ’illusions. Non ! Je n’expliquerai rien à Mila. Là aussi. qu’un monde. Pourtant. À présent. et tu pries. En franchissant la porte de la maison. comme toutes celles des immeubles que j ’ai vus tout à l’heure. L’ambulance traverse la ville. Je sens que là enfin. soupçonneux. Rien n’a changé. Le jour décline. la peur est partout qui s’étale. tu te tais. Alors.

nous. ce qui nous déplaisait aussi. soulevant les couvercles.. Crois-le si tu veux. à chaque seconde. elle m ’explique. J’apprends qu’il est alité depuis des semaines. je sais combien c ’est difficile.. Sa blessure est encore ouverte . il était arrivé avec une grosse valise. elle a perdu son fils de seize ans. je me mettais à fouiller les moindres recoins de la maison. entends-tu ? Ton frère. comment l’accepter? Comment supporter chaque jour qui se lève ?. Tout est terne.. rien n’a plus aucun goût. ainsi que le prescrit le rite. il est parti rejoindre ses oncles au pays des Anglais. ad ddun Rcbbi d Ssaddaf y id -k ! Fkiy-ak lhiba Ihepna ! A n si tekkid (-(afat ! » (« Va mon fils. Je vais sans but. écrasés par une voiture. J’erre dans ma mémoire confuse comme dans un paysage bouleversé par un ouragan. Sitôt arrivée. portée par le mouvement ambiant. Il travaillait. Dieu et les Saints-gardiens Il Il . Il avait terminé ses études. jetait un œil critique sur nos cahiers.. plaisantait même. beaucoup de femmes. ce sont les miens. Et Yemma le laissait faire. si attendrissante.. à la fin. Je ressens comme un sentiment de sécurité. tout cramoisi. peut-être quatre. déclamant d ’une voix autoritaire : « Regarde-moi ! Regarde tout autour de toi ! Vois. Ensuite. Alors. en avait une sainte horreur. ce qui nous intriguait . un peu comme en ces lointaines années. la vie ? Dieu me pardonne. je vais te le donner avant que tu ne mettes la maison sens dessus dessous. sage comme une image. Malha... enfin ? disait Yemma. Comment imaginer ce petit garçon timide. en réprimant ses rires devant les clowneries et autres gags de Laurel et Hardy). ma cousine. D'abord. miné par le chagrin. tellement fiers de lui ! Dis. Mon fils sous terre. présente ? Rien ne me paraît réel. nous endurons. le confort. Ne cède pas au chagrin. « Je m ’en vais en France ! » dit-il à Yemma.94 95 On dépose le cercueil au milieu d ’un vaste salon. Mais ce n’est plus la foule des anonymes. je n'espère plus rien. pleurant toutes les larmes de son corps : « Nous l’avons laissé émigrer. Je m ’abandonne dans les bras de Fazia. « Que cherches-tu. Et lui. Tu ne trouveras rien d’autre que ce que tu as laissé. lorsque je revenais d ’Alger.. Parfois. l’embrassa également. pour Lui. passait quelques heures à fureter dans la maison. et nous n ’y pouvons rien. Grand-frère avait le même comportement. ma fille !.» Ma pauvre tante ! C ’est à son malheur que je pense : il y a bien des années. Il y a du monde. trois jours. parlait.. souffrant de survivre à ses enfants et petits-enfants. Il se produisit alors quelque chose que je n’avais encore jam ais vu : Yemma prit le visage de son premier fils dans ses mains et elle l’embrassa longuement sur les deux joues.. tirant les tiroirs. je me suis éloignée du cercueil... Il y a quelques mois. s’est jeté par la fenêtre. le mari de ma tante. Voici ma tante. après quelques semaines d ’absence. la tête orientée vers l’est.se fermera-t-elle jam ais ? L ’an dernier. prenait ses repas avec nous. lui. » Si seulement je savais ce que je cherchais avec ce violent sentiment de privation ! Curieusement. devant la tombe de son fils. Elle me secoue comme pour me réveiller. à cause de la télévision que nous ne pouvions alors allumer. Voilà comment tu dois penser. Il bat dans le vide.. usé par la maladie. poli. les affaires sont claires . il semblait moins silencieux. son fils aîné est revenu dans un cercueil scellé. » Je n’ai pas d ’autres mots pour elle. « Je sais..on nous raconte des histoires ! L ’amélioration des conditions de vie. » * Suis-je vraiment là. m ’enlace. Et moi. et cela aussi nous rendait perplexes. ouvrant les armoires. sa visite durait plus longtemps que d ’habitude. le visage de mon fils adoré ! » Je ressens sa douleur de mère.. nous le vîmes prendre sa valise. je me laisse aller tout à mon chagrin. 11 venait d ’acheter une maison. dévisageant une personne après l’autre et recherchant dans mes souvenirs quelque chose d’elle. Confiante. de cette machine ! (Tout de même.. il l’avait regardée une ou deux fois.. La mort est pour tout le monde. Un matin. lui aussi. joignant ses pleurs aux miens : « Et moi qui ne l’ai pas revu ! Je n’ai même pas pu voir son visage. puis il repartait comme il était venu. Nous étions heureux. ce fut différent. Je suis dans un état second. des enfants. c ’est ça. passant d ’une pièce à l’autre. parvenu au terme de son existence à trente-deux ans ? Malha la douceur même. son fils aîné et son petit-fils de vingt ans sont morts au beau milieu d ’une rue. Un jour. je suis debout. Nous sommes cernés par le danger. II nous avait annoncé au téléphone qu’il allait rentrer pour les vacances d ’été. Dis-moi ce que tu veux. jeune et vieux. Je ne vois pas Da Ferhat. Qui a d it: « .. Je cherche. Mon cœur est comme mort. et ma douleur à moi qui ai pleuré deux êtres le même jour ! Malgré tout. des visages connus et aimés. comme une sorte de rituel qui marquait chacun de ses retours. Puis elle lui dit : « Riili a m m i. c ’est toute la durée qu’il lui a accordée. il apparaissait vers la mi-journée. si gaie autrefois ! Plus tard. tu n’es pas seule. Malha. Enfin. » ? Je crois que c ’est quelqu’un qui. le progrès. les miens et ceux de nos jeunes frères.

il remit à Mohemmed et à Mhenna un paquet de photos d’identité prises à différentes époques. Je n’entends plus rien. Le sous-sol a été réaménagé pour la circonstance . comme si je me tenais sur le plus haut sommet du Djurdjura. et Yemma-là.. je lui demande : « Yamina. L’absence est réparable sans aucun doute. Comme s’il attendait ce jour. tu ne tournes pas les yeux sur les traces de tes pas .. Quand tu veux aller vers l’inconnu. Je la dévisage longuement.. » Mais je n’entends plus Yamina. me broie. lui. Je m’habitue à l’idée que je suis bien dans mon pays. jabotant comme de coutume. comme son autre frère plus âgé. Puis. jeunes et vieilles se sont regroupées. en me les montrant. mais au lieu de son prénom. (Eau de neige Eau de neige Oh ! Tous les assoiffés Tous avalés par la mer. Cette jeune femme qui avance vers m oi. Ah ! N adia. Je remonte dans la cuisine où d’autres femmes. et les décennies ont passé. M akhlouf qui vit en Angleterre depuis une trentaine d ’années.96 97 t’ accompagnent ! Je te confère charisme et dignité ! Où que tu passes. Sur de grands fourneaux à gaz posés à même le sol. La belle chevelure noire de ma cousine ! Q u’est-ce qu’elle a souffert. du couscous. ») Et c ’est comme si le monde entier s’était évanoui dans un vertige irrésistible . m ’expliquera-t-elle plus tard... monte. sinon ce long cri funèbre enfoui en moi depuis une éternité. la nièce préférée de Yemma.. ma cousine Yamina. du café. en . entraînée par un courant irrépressible. les mets indiqués pour un repas funéraire... suivi par notre père et nos deux jeunes frères. dans ma famille. elles préparent des crêpes. devant les yeux l’image de Yemma me regardant partir. laissant aux hommes le grand salon et la salle à manger attenante.. Je hurle à perdre haleine sans pouvoir rien retenir au-dedans. A la gare routière. s’élève peu à peu pour recouvrir les voix aux alentours... Il me submerge.. tu regardes droit devant et tu y vas. » (« Où es-tu . Mon exil que j ’ai voulu. acérant son verbe pour les dire. les femmes s’y affairent. Lui non plus. d’ici. Yemma ? Grand-frère est mort. aiguisant sa réceptivité aux maux des hommes. avant de monter dans le car qui le conduirait à Alger. elle.. du thé. Grandfrère. je crois la reconnaître malgré son foulard porté avec élégance. Yam ina. aussi. et m ’adressais au Ciel pour lui demander la raison de toutes ces souffrances. Il me semble que Yemma pleurait après. Et les années... Elle porte le prénom de ma grandmère maternelle. je vois mieux tes ficelles et tes mirages ! 1 1 suffirait de quelques semaines pour ressusciter ma vie disparue. me soulève dans une sensation de douleur extrême : « Anda tellid a Yemma ? Yem m ut Dadda. c ’est bien elle.. la lumière sera ! ») Il sortit.) * plus de la perte de ses deux frères et de ses deux neveux ? Là. je prononce celui de son frère à qui elle ressemble comme deux gouttes d ’eau. et murmure : « Ta m ère. il ne devait pas le penser. dis-moi. Il lui sert à cacher ses cheveux. il se libère. creusant son absence. comme effrayée. ses cheveux tout blancs. où est-elle ? » Elle recule. Nous étions à mille lieues de penser que nous ne le reverrions pas avant plusieurs années. A m an b-bwedfel A m an b-bwedfel Annay a kra yeffuden A la win iùùa lebhef. la sienne donc. amplifiant ses frustrations. y est ailé.

Car. A l’écouter. à la réflexion. Un jour. elle ne cherchait pas à me retenir pour autant. ce n’était pas à cause de mon départ. nous le savions toutes les deux. Avait-elle jam ais voulu me retenir ? « Va. Elle me l’avait dit. à mûrir et à demeurer la petite fille apeurée qu’elle avait formée de sa sensibilité excessive et douloureuse. N ’étais-je pas faite pour partir ? J’étais vouée à l’absence dès la naissance. Et moi. moi. Yemma percevait ce que moi. Comme si se trouver entre deux mondes était une existence sûre et durable ! Â sa manière. J’étais sa fille unique : à qui d ’autre les aurait-elle confiées ? Et puis. Tant de larmes. je croyais être ma révolte. ce qui. pour elle. contre quoi me serais-je révoltée ? Contre elle ? Contre ses souffrances ? Je l’ai dit : ces souffrances. Je ne pouvais l’entendre davantage. pas . sans le savoir.. ma fille. je le prenais. tout ce que Yemma me donnait. contre qui. Je devais m ’en sortir par mes propres moyens. je ne serai plus là.. ce n’est pas différent des gènes : tu ne les tries pas en les recevant. Yemma savait. Elle me transmettait son pressentiment . je me sentais encouragée à vivre et à ne pas vivre. reçues comme un dépôt sur lequel je devais veiller.12 Ce jour-là. Yemma voyait bien au-delà de l’instant présent. acceptées comme un don. C ’était tout clair en elle. elle qui semblait me pousser à partir et à rester. que c ’était la dernière fois que nous nous voyions. Elle me poussait. j ’étais prise par ma propre vie . tu reviendras . peut-être lors de cette dernière visite précisément : « Oh ! Ma fille. tâche de t’en sortir ! » me disait-elle souvent. je les avais toujours accueillies. voulait dire : se débrouiller pour ne pas subir son sort . De même. » Je m ’efforçais de ne pas prendre au pied de la lettre toutes ses paroles. je voulais m ’adapter à l’exil. ce jour-là.

Elle s’adressait aux murs ou au plafond. Sans un mot. Pour elle. l’important c ’était les études. je jetai ma valise dans un coin. pour t ’asséner de ces paroles corrosives. et rien d’autre. C ’était la première fois où je quittais la maison. Parfois. au milieu de plusieurs centaines de jeunes filles et j ’en étais complètement bouleversée. « Qui te parle ? Q u’est-ce qu’ils te disent ? . Yemma. Il n ’y a rien. Deux jours après. cette faculté de discernement dont elle faisait preuve dans certaines situations. de ces remarques qui te cassaient. Je l’avais observée pendant qu’elle se moquait de moi. avait manqué de m ’initier tant soit peu. nous rendait la vie invivable. par cette rage d’être. mais je me gardais bien de le dire à Yemma : elle m ’aurait immédiatement mise dans le camp adverse. Yemma m ’ouvrit la porte.. elle ne m ’enseignait rien.. une main soutenant le menton. puisque tu es suffisamment instruite et que tu peux tout comprendre.Quoi ? Tu as assez étudié ! me dit-elle d’un ton ironique.. d ’une voix basse. les ennemis de Dieu ! » Comment pouvait-elle rester sans réaction face à de telles « menaces » ? Et d ’où venaient-elles finalement. Elle se tenait à une échelle supérieure. hochant la tête. pourchassée par mes peurs insensées. puisqu’elle travaillait. Qu’ils n’atteignent pas leurs objectifs ! Je m ’en remets à Dieu et aux Saints-gardiens contre eux. la grande affaire. Il n’y a de dieu.. devant cette grande Dame qui méprisait la médiocrité et la pleutrerie. fais que je parte avant. après avoir fermé portes et fenêtres.. alors qu’elle me tournait le dos : « Que vais-je en faire maintenant. j ’écoutais. te réduisaient à rien. écoute-moi. Elle savait s’y prendre. puis je me précipitai dans une chambre pour m ’abattre sur le lit et pleurer tout mon soûl. ils l’amèneront dans une caisse. Je l’avais entendue. » Et elle s ’emballait de nouveau. mais aussi sa condition d’être humain réduit à l’extrême pour ne pas mourir. Vois où ils en sont. Souvent. me jaugeant de ses yeux foudroyants. Q u’Il leur envoie de quoi se distraire pour qu’ils nous oublient enfin ! Ce qu’ils me disent. elle qui terminait ses prières quotidiennes par cette supplication : « Dieu. sans renoncer tout à fait à . j ’essayais de la calmer : « Yemma.Rien. oserai-je encore les avouer? Je venais de passer six jours à la Cité universitaire de Ben Aknoun.. elle invectivait contre ses « ennemis » avec plus de véhémence que d ’habitude. Rien. Il n’en fallait pas davantage pour la plonger dans la panique : « Que t ’arrive-t-il. même envers « ceux » qui la torturaient de leurs voix. se forçant à dire l’inconcevable. Viens t’enfermer avec moi entre quatre murs. Mes raisons. par son aplomb..Quoi ? Il n’y a rien. je repris ma valise. Elle ne m ’avait même pas demandé les raisons pour lesquelles je ne voulais plus aller à l’université. Alors. Le seul et véritable défi. l’autre sur la hanche. la voisine incriminée n’était même pas chez elle à ce moment-là. après t ’être donné tant de mal toutes ces années ! » Et elle retourna à ses corvées. Alors. Puissé-je ne pas être là. reviens donc à la maison. Ce fut un véritable choc pour moi. comme tous les jours. Je n’entendais aucune voix. une fois encore frappée par sa fermeté. Là. plus familière du monde de m es frères que de celui des femmes auquel Yemma. Mais je réagissais et. Elle était ainsi. il n’y avait nul « ennemi » aux alentours. Il me suffisait de la regarder : elle vivait avec constance et obstination. Je ne veux plus étudier. avec cette inébranlable patience dont je désespérais d’avoir une once.. * Yemma devinait sans doute aussi le destin de son premier fils. Yemma. je t ’en prie. Comment aurais-je. tout occupée par ses « ennemis ».. il ne m ’est rien arrivé du tout.. J’ai assez étudié ! . Ma fille. qui nous dépassait. t ’aplatissaient. c ’est de vivre : tel est peut-être un des plus forts enseignements que j ’ai reçus d ’elle. tu es sourde ! Elle parlait d ’une manière si persuasive que je doutais de mes oreilles. « Enseignements » ? Â vrai dire. j ’éprouvais de la honte à me montrer hésitante face aux expériences nouvelles que m ’offrait la vie. dis-tu ! Tu ne les entends donc pas ?!.100 101 seulement sa piètre condition de femme dans une société plutôt injuste avec ses femmes. pu lui expliquer que j ’avais peur de vivre avec les filles de mon âge ? Elle aurait éclaté de rire. de ce rire impitoyablement sarcastique qui ouvrait le sol sous mes pieds. de cette maudite fille ? . le vif de la question.Ce qu’ils disent. elle consentait à me répéter ce qu’elle entendait : « Elle me dit (ou ils me disent) Ton fils-là qui est en France. » Je ne pleurais plus. » Avait-elle été prévenue dans le secret de son âme ? Certains jours. elle était habitée par quelque chose qui la dépassait. allant d ’un coin de l’appartement à l'autre dans une agitation telle que je me sentais entraînée dans son angoisse sans fond. dans un monde à part. Je revins au bout d ’une semaine. pour Alger... Elle m ’avait toujours encouragée à partir. ma fille ? Qui t ’a fait du mal ? Qui as-tu rencontré ? . D'abord. ces abominables « menaces » ? Depuis toujours. . et je n’ai eu affaire à personne.

lorsqu’ils te parlent du bon Dieu. je me suis dit : « Eh bien. De son charisme tout singulier. elle avait dominé nos vies. alors que le mieux était de se soumettre à ce qui était écrit. Comme possibilité de communication. je me suis interrogée : et s’il en était à renaître ? Et s’il en était à redevenir un nourrisson qu’il faudrait materner ? Et s’il fallait maintenant le traiter. J ’avais besoin d ’un appui pour .102 103 celui qui l’entourait. Ils constituaient toute sa réalité. c ’était de ne pas trouver les mots. se souviennent encore. tout ce que je viens de te raconter.. Yemma et Grand-frère étaient de ceux-là. je lui adressais cette prière : « A Yemma. Le plus frappant. » Et j ’ai fait. n’aie pas peur. » Ce n’était pas ma curiosité insistante qui irritait Yemma. » Ce n’était que des mots.Je ne sais pas. j ’ai douté de mes initiatives. j ’espérais. à lui. J’essayais encore de l’apaiser. les cheveux teints au henné. Je lui parlais sans arrêt . qui enduraient. Comment dire. ses larmes trahissaient les émotions. il existe un genre d’êtres. Et elle concluait son récit par ces mots : « Tu vois comment il est. elle avait un ascendant certain sur son entourage.. » Inspirée par un espoir fou.. en effet. des mots que j ’entendrai plus tard chez deux vieilles mères au moins. comme s’il était là. Grand-frère. lui aussi ! ») Je ne me rappelais pas encore l’affreuse réalité qu’elle avait entr’aperçue de son âme clairvoyante : « Ton fils. Se sentait-elle coupable vis-à-vis de lui ? Mais des parents parfaits. ton Grand-frère. Ses traits ont conservé leur dureté malgré la lassitude qui les marque visiblement. Il n ’y a rien. tout proche. Une partie d’elle-même était devenue étrangère. C ’est tout ça. Je sens que c ’est ce que je dois faire. Tu vois bien ! me répondait-elle. Je t ’en prie. plus de temps. et peut-être même. j ’ai collé sur le mur une photo de Yemma de façon qu’il l’eût constamment sous les yeux. C ’était une photo d ’identité agrandie. qui la faisait accéder à cette expérience du monde où il n’y a plus de limites. et je ne peux pas t ’expliquer non plus ! .. Ce qui l’irritait. » Je me rappelais seulement combien. il n’y avait plus que la nourriture. semmeh-as. il n ’y aura rien. Yefwa-tent. je voulais (jliscuter les décisions de Dieu. Yemma. il ne parlait déjà plus depuis une quinzaine de jours.. en passant devant son image. ils l’amèneront dans une caisse. plus d ’obstacles à la perception. qui en connaît ? En revanche.. Tu ne peux pas comprendre. .. par son pouvoir étrange.. un peu de haut. Elle voulait vraiment m ’expliquer comment Grand-frère avait été affecté dès le début. En voyant cette photo.. qu’elle percevait. encore intactes. prise quelques mois avant sa mort. arrivent à te persuader qu’ils sont Ses représentants sur terre. je me sentais incapable de tenir le rôle de cette « mère-là ». et aussi.. (Pourtant.. comme si. Alors. son fils de France. un visiteur m ’a fait un tas de reproches.un notamment. et distant. Ce n ’était que des mots. qu’elle pensait . ceux et celles qui l’ont connue. Sa voix.Alors.. Mais comme elle ne vivait plus que dans l’univers des mots. D i lasnaya-m. serrer­ as.Comment est-il ? Qu’est-ce qu'il a ? . J ’ai fini par lui répondre : « Cela n’a rien à voir avec les décisions de Dieu. Yemma y a la tête nue. alors. il faut le reconnaître. présente auprès de lui. c ’est qu’elle en parlait de ce fils. dans lequel Yemma racontait sa naissance. elles aussi. austère. fais selon ce que te dicte ton cœur. hommes et femmes. En plus de ces enregistrements que je lui faisais entendre quand nous nous trouvions seuls. présent parmi nous et qu’il l’entendait. voilà ! Elle peut être là. Alors. on les dirait moulés dans la souffrance même. un peu agacée. celle dont elle souffrait. il a bien fini par être amené dans une « caisse » ! * Lorsqu’il a été transféré de l’hôpital à la Maison Jeanne Garnier. disait-il . de ces jours qui avaient vu naître son fils aîné. sa propre histoire. ula d netfa !» (« Mère.. les mêmes affres de la possession (combien sont-elles. l’air de dire : « C ’est tout ce dont je suis capable. ces mots étaient une réalité pour elle. 11 ne t ’en voudra pas d’agir selon ton cœ ur. ce qui n’était pas bon. Elle porte des lunettes derrière lesquelles apparaît son regard sombre. elle n’avait cessé de voir le monde de loin. aujourd’hui encore ?) Pourtant. des années après sa mort. Yemma. Il a tant enduré. malgré le trouble qui me saisissait : « Ce n’est que des mots. vous avez le même visage. Je convoquais les morts. j ’ai retrouvé les cassettes dans lesquelles j ’avais enregistré Yemma me racontant son histoire. Certains. lui ouvrait la bouche. yiw en wudem-nwen. son fils à elle.. de ne pas pouvoir tout expliquer. en personne ! » J’ai donc décidé de lui faire écouter ces enregistrements . Pendant quelques instants. l’aimer m aternellem ent? Cependant. pardonne-lui. lâche-le. vraiment . celle qu’elle vivait seule. jusqu’à la fin de son existence. Comme par hasard.) Chaque jour.

Ceux qui la construisent se tiennent bien trop loin de la vie ! À d ’autres moments. en moi-même également. . Dans ces moments. la souffrance personnifiée. un appui ! Je n’avais rien d’autre. d’où aurais-je pu le 105 tirer sinon d ’une parole. je n’avais qu’une histoire. Non pas un « remède ». mais elle contenait aussi autre chose. elle n’est pas un malheur pour autant. pour l’accompagner réellement. Lorsqu’il a commencé à respirer difficilement. pensais-je. Les mères donnent la vie. ce malheur-là étant irrémédiable (mais est-ce vraiment un « malheur » à tous points de vue ? N ’est-ce pas toute une vie aussi ? Une vie peut être « malheureuse » .104 continuer à me tenir auprès de mon frère. il y avait aussi. mais à revenir aux débuts. je m ’en rendais compte. et même. Va. En fait. Je pensais et agissais par le sentiment q u e je devais tenter de les réconcilier. j ’étais là pour tenter de rassembler les parties. notre passé. dès lors que j ’admettais qu’il n ’en était plus à fuir. C ’est que. nous étions en exil. une tendresse infinie.) Donc.. telle une tentative ultime de lui faire retrouver sa place dans une chaîne de significations. J ’étais là pour lui faire retrouver l’unité en lui-même. Cette histoire contenait le malheur. ce lien lui-même qui pensait et agissait par l’entremise de mes actions.. de les faire coïncider en lui. J ’étais en colère. Yemma. Elle contenait un océan d ’amour. il ne me suffisait pas d ’être là. d’agir avec violence en lui imposant une présence qu’il avait cherché à fuir toute son existence. à travers cette voix singulière qui remplissait la chambre de ses sonorités inoubliables. et qui ne s’arrêtait pas à nous. retourne à ton absence. insaisissable en dehors de l’expérience. à partir d ’un certain savoir « scientifique ». lorsque j ’essayais d ’analyser les choses de façon rationnelle et objective. Et c’était ce lien. Mon frère et moi. le savoir universitaire acquis ne me servait en rien. notre pays natal ? Or. Il fallait aussi que ma présence eût un sens aussi bien pour lui que pour moi. physiquement présente à ses côtés. toute désappointée. une réponse salutaire : celle que je me sentais capable d’apporter à mon frère. C ’est vrai d ’une manière générale : la théorie ne nous est d ’aucun secours quand il s’agit de nos problèmes humains. en son être tout entier. inutile que tu assistes à son agonie en plus ! lui ai-je dit. j ’éprouvais parfois un malaise devant cette photo et ces cassettes qui rendaient Yemma présente. afin qu’il partît avec la douce sensation d'être accueilli par elle. je ne faisais qu’obéir à ma sensibilité. cette tendresse qui avait dû tellement lui manquer. me semblait-il. Yemma. n ’existait plus que ce lien fort. Et ce sens partagé. Ou bien encore. cette voix déformée par la souffrance remémorée. tout commence par elles : là n ’est-il pas le plus grand. et que. C ’était surtout lorsque je réfléchissais là-dessus «intellectuellem ent». certes. qui traverse chacun de nous. peut-être. susceptible de relier ce qui était en train de se produire avec notre famille. Je me disais qu’il finirait lui aussi par la percevoir du fond de son abîme. » En rendant Yemma présente au chevet de Grand-frère. la « théorie ». une trame de significations qui s’était tissée avant notre naissance. peutêtre. Et. j ’étais mue par le sentiment de faire exactement les « bons » gestes. j ’ai retiré la photo. « Puisque c ’est ainsi que les choses doivent se passer. d ’une présence parlante. à l ’originel. le seul vrai miracle ? Pourtant. reliant entre elles les générations passées et futures. aux sources. nous reliant à nos parents et à nos enfants. J ’avais alors l’impression de m'immiscer dans son histoire. en cette histoire. lui et cette « mère-là ».

Je m ’étonnais de la voir dans cet état de félicité. toute proche. chaque fois . j ’en étais encore à la pleurer comme si elle était partie la veille. de l’autre côté de la mer. d ’où tout signe de vieillesse et de maladie avait disparu. celui qui se trace en soi. elles sont négligeables. * « Où es-tu. entourée de mon absence. Yemma ? Grand-frère est mort. je veillais le corps de Yemma étendue au milieu de son séjour. avec un visage radieux. résolument attachée à sa voie. elle se montrait encore telle qu’elle avait été : farouchement indépendante (y compris vis-à-vis de ses enfants).. alors que moi. absolument convaincue que chacun doit accomplir son propre destin. distinguant pour moi l’essentiel du superflu. elle se montra enfin dans un rêve. recouverte d ’un drap blanc. Quant aux peines.13 Cette nuit. Yemma ?. je voyais son visage de morte qui ne me disait rien. Elle me faisait comprendre que l’important était de suivre son chemin. Et pourquoi ne se manifeste-t-elle pas ? Je la cherche des yeux chaque fois que mon regard tombe sur un groupe de vieilles femmes en habit traditionnel. « Où es-tu.. toujours trop nombreuses. » Comme si elle ne le savait pas ! Incroyable ! Intolérable ! Elle est là. Mais qui est mort ? Qui irons-nous demain ensevelir ? Yemma ? Grand-frère ? Je les pleure des mêmes larmes.. Des semaines durant. Quarante jours après. me livrant à un chagrin affolant. De l’au-delà.. nous veillons un mort. Elle réagissait tout comme elle le faisait de son vivant. » Cette question lancinante emporte mon âme jusqu’à cette nuit où. se moquant de mes faiblesses.

je me laisse tomber sur une chaise. elle. les paroles de Hamid me font penser que Yemma. ce n’est pas moi qui hurle à la mort . encore tout emplie de mon lugubre cri. mais je refuse de manger. comme toutes les choses importantes de l’existence. ils ne manqueront pas de trouver là un sujet de commérage. le dos voûté. elle jouait son rôle de belle-mère. Lorsque nous allions en pèlerinage dans quelque sanctuaire. cela ne pouvait justifier ces contorsions obscènes qui défiaient les règles de décence élémentaires auxquelles toute femme est tenue d ’obéir. Car. Comme je lui en veux de m ’abandonner dans un tel moment ! Pourtant. les cheveux dénoués. voilà ce que je vous demandais. derrière elles. Mais elles jouent un rôle. mais tout intérieure. c ’est à moi qu’il est donné de pleurer de cette manière. elle aussi. (Puisqu’il y a toujours une juste mesure en toute chose !) Et pour cela. d ’une discrétion agitée. du concret : je le sens vraiment en mon corps. ils ne lui appartenaient plus.108 109 que j ’entends un timbre de voix qui me rappelle le sien . votre sensibilité qui ne craint pas de se faire entendre. De toute façon. je demande à Mouloud : « Yemma a-t-elle connu cette maison ? . comme chacun de vous. » Ma tante ne sait plus que dire pour me calmer. un rôle par lequel il participe au fonctionnement naturel de l’ensemble. dans un paysage dévasté. c ’est du réel. ils n’ont rien d ’excessif. instinctivement. c ’est à ces femmes qu’il revient d’inciter ma raison à ramener les événements à leur juste mesure. la gorge sèche. C ’est sûr. son corps offert à tous les regards. et cela m ’aide à me livrer à des torrents de larmes sans crainte de m ’y noyer. Par exemple. aux yeux de Yemma. je le sais.Non. Chacun joue un rôle dans la tribu. Sidi Balwa sur les hauteurs de TiziOuzou ou Sid’Ammar à Tasaft Ugemmun. me portent. mes frères. comme si elle avait pris sur elle toute la honte du monde. là. Ce que je veux. nous le découvrons par l’expérience. c ’est fini pour elle depuis des années. en transe. mais de loin. ce n’est pas une m aladie. tumultueuse. Je veux m ’écarter de toutes ces femmes qui m ’empêchent d ’expulser mon chagrin. Il y a de l’espace. bien évidemment. Ma voix se pend au désespoir. Yemma se connaissait à ces choses . Attachée à . elles m ’enveloppent. Je bois l’eau et le lait. elle n 'a jamais quitté cette terre. celle qui doit se faire entendre en ce jour. Laisse ta mère où elle est. ce nouveau chambardement de mon existence que je dois à mon malheureux frère. c ’est luxueux. C ’est moi qui suis partie. Elles m 'accompagnent. elle. ne fût pas totalement maîtresse d’elle-même lorsqu’elle s’étalait. Plus tard.. la tête baissée. moi ? Qu’on me laisse pleurer toutes mes larmes ! Q u’on me permette enfin de sortir de mon corps toutes ces douleurs qui m ’empoisonnent depuis tant d’années ! « Dis. Par où passeraient les aliments solides ? Je me lève. c ’est quoi tous ces hurlements ? N ’est-ce pas toi qui nous demandais de garder une attitude digne ? » A Hamid qui me parle ainsi dans l’oreille. » Je surprends dans ses yeux une ombre de tristesse. Ce n’est pas du « symbolique ». votre seule sœur. je ne pourrai même plus parler. exposée de la sorte aux regards et aux oreilles des gens. » Les mots restent dans ma tête. aurait été très fâchée que je me sois mise dans des états pareils. « Terre avale. elles m ’éloignent du bord de ce vide obscur que j ’entrevois par moments. tapageuse. ma voix sera cassée. Demain. elles aussi. hantée par des « djinns ». deux cuillerées de couscous dans une assiette. je le sens. Qu’est-ce qui vient de se produire ? Que s’est-il passé dans ma vie ? Q u’estce qui a massacré mes pauvres espoirs ? Et maintenant. elle était discrète. Avec ses brus. étourdie de douleur. et elle ne s’est imposée chez aucun d’eux. vois-tu frère. il n’est pas nécessaire de le dire par les mots. Ses fils s’étaient mariés.. Que la malade. Comprends-le. tout comme toi. et qu’elle voyait une jeune femme déchaînée par les tambours. elle était tellement choquée qu’elle quittait les lieux. je guette son apparition dès qu’une porte s’ouvre. Je reprends mon errance à travers la maison. par mon corps tout entier. un verre de lait chaud. Je joue le rôle qui m’a été attribué. cela ne se dit pas . et rien qu’en cela. / * Chancelante. Yemma aurait trouvé à redire de toute façon. en ces circonstances particulières. Je la sens en chacun de mes frères. feu dévore ! Ça. en chacun de leurs enfants. Néanmoins. chez une femme surtout. Yemma désapprouvait les comportements hystériques. me contiennent. » disait-elle en s’éloignant promptement. S’agissant de mes pleurs. c ’est ce que je représente. Je suis la seule fille de Yemma. J’erre en moi-même. elle était à part. En se conduisant ainsi. Je vais du côté du grand salon. je voudrais répondre : « Chacun doit bien tenir son rang. une des significations de leur présence et de leurs paroles tellement banales en apparence. « Me voici ! Je peux la remplacer si tu veux. Et ça. On me donne un verre d ’eau. Elle n’en a vu que les fondations. Elles me retiennent. voilà un de leurs rôles.

avec toute ma raison. Il y avait du monde autour de lui. il la saisissait par tout son corps qui la reconnaissait. Il la percevait. mais que je devais faire pour rester debout auprès de lui. comme s’il l’avait composé lui-même. ne plus y penser. elle savait par son être. vu qu’il y était déjà. j ’avais sur la langue cette réplique. sa colère tant redoutée la veille ! Mais il Pécoutait. Alors. intraitable sur l’hygiène et l’ordre. de son lit. à stimuler l’infime ressource qui devait encore subsister en son être. Parce que ses « ta mère-là » hargneux. » Tout ce que je voyais. Et en recevant ses confidences. De sorte que tout ce que j ’avais à faire auprès de mon frère gisant sur son lit d ’hôpital. « Tu devrais être la maîtresse de maison ! » m ’a-t-il lancé un jour. Je lui rappelais trop Yemma. « Tu vois ton Grand-frère. Je cherchais à le provoquer. par sa façon d'être. nous n’avons pas été suffisamment inform és. Trois ou quatre soirs de suite. la cause déclenchante aurait été une perte financière. de façon presque machinale. Je sais parfaitement quand tout cela a commencé. Je m ’approche du cercueil et jette un regard sur le visage de Grandfrère. nous rappelle la vieille sagesse. » Jamais il n ’avait été aussi loquace avec moi qu’en cette période. Il voulait se débarrasser d ’un appartement pour mettre fin aux litiges fréquents qui l’opposaient à des locataires peu fiables. Ce n’était pas si important.. je suis persuadée qu’elle savait tout sans rien savoir précisément .. Ils construisent des univers entiers. des univers imbéciles. Comme je l’espérais maintenant. je devenais. un geste de mécontentement. . » J ’ai l’impression qu’il participe activement à tout ce remue-ménage. je dois le souligner. que la crête d ’une vague soulevée par les secousses souterraines qui l’agitaient en permanence. un éclat de voix. à l’en croire. ils s’en donnent à cœur joie. non par les idées ou par la réflexion. et qu’il avait décidé que j ’y prendrais part. guettant la moindre réaction. Ce n’était pas tellement grave. c ’était que mon frère vivait toujours parmi nous.plus justement. d ’une relation de souffrance avec son premier fils. Le plus que j ’ai pu faire. à médire les uns sur les autres. des hommes et des femmes qui ne me connaissaient pas. ce n’était. Alors. à mon insu. le dépositaire de ce lien primordial qui les unissait. Pour ce qui était d ’engager avec lui une discussion à ce sujet. c ’était aussi inutile qu’impossible. dupé par des interlocuteurs en qui il avait mis toute sa confiance. comme ses colères en général. me disait-il alors qu’il était en radiothérapie. je cherchais à ramener l’impensable dans sa tête . et existentielle.. » Il avait effectivement fait une mévente. comme chaque jour depuis des mois : « Me voici. C ’était une façon de justifier dans l’immédiat ce que je ne pouvais pas. (À leur décharge.. il n’avait pas fait son deuil. si friands de ragots. Elle me livrait son expérience essentielle. L ’idée de vouloir provoquer sa colère n’était qu’un prétexte. Cela n’aurait servi qu’à grossir sa colère. notre « m ère-là». Il vivait ainsi depuis des années. Je lui dis. surtout jalouse de son indépendance.. encore comprendre. « Je sais d ’où cela vient. Jusqu’à cet effroyable « raz de marée » dont. cette voix maternelle. il s ’était dépêché d’en finir. Yemma savait. c ’est-à-dire ce qui nous liait fondamentalement. Offusquée une fois encore. elle avait elle-même lavé son linge jusqu’à son dernier jour... laquelle expérience englobait le passé et l’avenir. « Ur iz p fredd i t-iggunin » (« N u l ne sait ce qui l ’attend»). pendant que je lui mettais dans la bouche de menues cuillerées de nourriture. Yemma elle-même. en elle. dans son esprit. avec ce foie frémissant d ’une affection éperdue. dans une absence infinie. Certains sont très bavards. j ’étais près de la lui jeter sur le même ton cinglant : « Je devrais être la maîtresse de quelle maison. cette chère voix. avant la révélation du cancer et après. Je n’aurais pas dû en faire toute une histoire. Cela les implique peu en tant qu’individus. rien qu’avec des mots. alors que Yemma essayait de m ’expliquer l’inexplicable. J ’aurais dû l’oublier.. se tenant sur une corde raide qui branlait au moindre choc. énervants. Grand-frère ? Tu es à l’hôpital !» Je n’en ai pas eu le courage. il était revenu là-dessus : « J ’ai perdu de l’argent. par son regard qui s’immobilisait. et je m ’inquiétais de la manière dont les uns et les autres interpréteraient cette réflexion malvenue. c ’était de reconnaître concrètement la présence de Yemma. sans prendre conseil d ’un tiers. En agissant ainsi (et comme j ’en tremblais !). moi aussi. dans sa tête . C ’est leur « littérature orale » spontanée. c ’est là au moins une chose que les Kabyles n’ont pas inventée !) Mon frère ne voulait pas me mêler à sa vie... et tellement angoissants. elle et mon frère aîné. Personne ne nous a appris.110 111 son autonomie. Je n’en dormais plus. Si seulement j ’avais eu le courage d e.pour ne pas le laisser dévaster son corps. manifestement. c ’était de lui faire entendre la voix de cette « mère-là » dont. celle qui dure le temps de la rumeur. comment il est. Nous accordons de l’importance à ce qui n’en a pas et nous négligeons l’essentiel. à chaque fois. alors qu’il sombrait dans l’inconscience. Grand-frère.

Morad et moi. c ’est impressionnant. sur le seuil de la maison.112 Mais l’affaire d’argent n’était sans doute que la goutte d ’eau de trop. Tout le quartier est illuminé par des guirlandes d’ampoules électriques. Il est rempli de monde. Il fait nuit. « Vois ce que vaut ton père ! .O ui. leur esprit et leurs rêves. « enfants d ’immigrés » pour longtemps encore. On le bétonnera plus tard. son drame. Us forment une génération d ’individus inclassables. ses obsessions. ce chemin. assis non loin du cercueil de son père. Je voudrais dire un mot réconfortant à Morad. mais dans laquelle ils ne savent exprimer ni leurs pensées ni leurs sentiments. comme la plupart de ses frères et sœurs nés en France. des hommes de tous âges assis sur des chaises. Mais quel mot ? Où le trouver ? Je n’ai plus aucun mot. mais qu’il ne parle pas. qui devront faire eux-mêmes leur place dans un pays pourtant vécu comme le leur. Il ignore son histoire. lorsque les constructions tout autour seront terminées.. Nous nous tenons tous les deux. noyé dans un murmure étouffé . Cette rue n’est encore qu’un chemin de terre plein de bosses et de creux.. avec leur cœur.. Pas même avec leurs parents. son immense œuvre dans une langue qu’il comprend en ses mots usuels. Vu l’état du chemin. criblée de myriades d ’étoiles scintillantes. » Le garçon en est à découvrir son père.. la voûte du ciel est toute proche. Derrière... encore et toujours. Etonnante chose que cette langue familière à ces enfants. il y avait la trahison insupportable. ils bavardent et boivent du café. L’air est doux. Mouloud a pensé qu’il était prudent de Péclairer. D’un signe de la main. je l’invite à me suivre jusqu’à la porte qui donne sur la rue. .

En lui massant les jam bes et le dos. Koukou. de. rencontrer Muhend-u-Yehya qu’il ne connaissait que par ses cassettes de poésie et de théâtre. Grand-frère l’appelait souvent pour l’inviter à marcher avec lui. De toute façon. et à bavarder. Sa bouche disait cela . les Kabytchous feront la fête. belle nuit calme. toi. de paix.. Comme une nuit d’été.. comme s'il programmait lui-même les événements. de la générosité du cœur et de l’esprit des montagnards. de ce qu’il faisait ou de ce qui le tracassait. la saison des fêtes fam iliales. et nous reprendrons notre travail d ’écriture.Tu ne vas pas mourir. hein ? E§-tu mort et revenu ? Quelqu'un t ’a-til téléphoné de l’autre côté? Pourquoi pleures-tu.d ’une voix posée . Pourquoi ne fais-tu que parler de la mort ? Tu ne vas pas mourir ! Pourquoi ne penses-tu pas à guérir ? Nous allons reprendre notre travail. avait pour ce dernier une réelle estime affectueuse.De l’oued.. Voulait-il me dire. Koukou est un homme passionné.. Il n’a pas beaucoup fréquenté l’école. fê t e ! L’été. sa famille. Cette nuit qui prend des allures de fête. cette ambiance animée. est-ce que j ’ai encore une raison de rester en France ?.. une. là. espèce d ’âne ? Vous craignez la mort. mais aussi pour entretenir son cœur malade et fortifier ses jambes. Koukou était venu en France dans un seul but. comme l’appelait encore mon frère. dans un rituel bien réglé. pendant que mon frère. ensuite. franc. ce merdier ?. De sorte que je ne savais jamais quoi lui répondre. « Ce n ’était pas la première fois que je vivais ce genre d ’expériences. le courant passait au-delà des mots. et lui. à plus de cinquante kilomètres à la ronde ! » m ’a-t-il dit sur un ton crispant. le lui rendait bien. Mais tout étalage de faiblesse était bon à attiser la colère de mon frère : « Je vais guérir.. À la fin.. le visage baigné de larmes : « Et maintenant. » Alors. pour « s’alléger la tête ».. je le sais. ne resteront que les pierres ! Je te dis que je vais m ourir. pas loin de la quarantaine. Il te plaît donc tellement. Tous ces gens réunis.. le contraire. m ’a-t-il confié. et l’odeur de la mort traversa ses narines. comme s’il se plaignait d ’un effort imposé. clémente. disait-il. vous attaquez avec des pierres les gendarmes armés de kalachnikovs . » C ’est donc vrai. un soir. ses yeux. à l’hôpital. to i? Je vais mourir. à l’hôpital.. sa dernière nuit en ce monde. Peu à peu. en face de cet ami irremplaçable qu’il allait perdre. et cela faisait cinq ans qu’il vivait en immigré clandestin. peut-être. Me prends-tu pour un idiot ? Je suis condamné. Mon frère pratiquait la marche intensive.. Koukou eut une vision fulgurante : il vit son ami sous l’aspect d’un cadavre. Sur le moment. qu’il se sentait forcé de marcher de longues distances ? 11 parcourait plusieurs kilomètres tous les jours. J ’ai vécu la même chose au pays. Une partie de lui-même semble appartenir à l’autre époque.. avec un vieil ami . blême... direct. Dix mois avant la déclaration de la maladie.. j ’ai pu voir les dégâts causés . D’un côté. Mon frère l’appréciait. chargée de vie. . A d xedm en tameyra li kabiCCu. dans un passage piétonnier. d ’une sensibilité à fleur de peau. il parlait clairement. lorsqu’il me parlait de lui. Koukou ne pouvait plus contenir ses larmes.. Muh ! Tu vas guérir. La vérité. comme ça. c ’était toujours sur le même ton déplaisant. c ’était la mort qui.... Il avait tout abandonné.. Dieu nous préserve ! Tu te conduis comme l’oiseau de mauvais augure. ses amis. Grand-frère ne l’a-t-il pas prévue ? 1 1 parlait avec Koukou. depuis quelque temps déjà. en arrivant à l’atelier (un modeste local du côté de Belleville. son entreprise de transport lucrative. préparait le thé. » j * « Monsieur Koukouch ». normal. Entre les deux hommes. ») . Il cachait mal son trouble. comme s’il lisait dans un livre. un être vous manque. Il était un des rares dont Grand-frère recherchait encore la compagnie. je ne comprenais pas pourquoi il prenait ce ton pour me dire qu’il marchait beaucoup. la m ort.. Les Kabytchous feront la fête. Muh. Il a su garder un peu de la naïveté. Celles-ci étaient également en piteux état depuis qu’il avait été renversé par une voiture. mais dans sa langue maternelle. il a été formé par les plus éclairés. là. Et si la mort. debout. il s’est écrié. et chaque fois. il la portait dans son cœur. avec calme et méthode : « A d m m tey d i Leid. vous avez peur de la mort ! Tu tiens-à ce m onde. de l’autre. à contempler cette nuit de veillée funèbre. Et puis. » (« Je mourrai pendant l ’ Aid. « J ’ai parcouru à pied toute la banlieue parisienne. Ou contre le sort. Et puis c ’est tout I » Koukou s’irritait contre son ami. mon chagrin se dissout dans cette atmosphère d ’harmonie.. détendue. rigide. dans la rue de La Fontaine aux Rois). c ’était ici.114 Seule devant la porte de la maison.. et la vie là-bas ? Qui peut savoir? Tu le sais. qu’en sais-tu. d ’une vie conciliante. ou encore. ces lumières. et notre conversation tournait court.. avec mon oncle que j ’aimais beaucoup. qu’est-ce que je vais faire dans ce pays ? Sans Muh.

.Pas question.. rien ne pouvait être banal ? Il a tenu à me montrer le lieu de l’accident. je /’ai bien vue venir. Nous allons retourner au marché et tu vas m ’ en choisir une autre. ce n ’est pas le hasard. Alors. non loin de là. je percevais en lui comme un air de « déjà vu ». à l’entendre. Chez mon frère. . las et déjà bien malade. nous ne connaissons rien du leur. Tu choisis ta pastèque. c ’ est ta pastèque ! Je ne mange pas ce qui ne m 'appartient pas. . c’est ici que j ’ai failli mourir. et plutôt étrange . m ’a-t-il expliqué en criant. parfois. . un destin qu’elle semblait incarner elle-même. nous sommes tombés sur un marché encore ouvert. Elle était blanche comme une courgette.. Un jour. .. je suis majeur et vacciné. Tout à coup. qui ne pouvait s’abstenir de prêter attention au moindre détail et de l’interpréter suivant son système d’idées. Normale. il a tellement ri qu 'à la fin. je sais en quoi consistait chez lui cette pratique de la marche.du moins. mais. il dit : «C’ est le hasard. Et tu sais quoi ? La veille.Elle ne me plaît pas du tout. M ême à l'hôpital.Et pourquoi donc ? Es-tu entré dedans ? . Il avait l’air de me dire : “À très bientôt !” » Quelques jours avant. tu vas prouver ton savoir tout de suite. Coupesen un morceau. dans notre région. Il a ri ju s q u ’ aux larmes. » .Alors. ma pastèque est mangeable. Vois. Je m ’essoufflais à soutenir son rythme de marathonien et. Il y a des signes pour reconnaître une pastèque mûre. si c ’est une question de savoir.116 117 par cet accident bête. . il était revenu de tout. voici un couteau. nous mangeons du couscous avec de la pastèque ou avec du raisin. tu le voyais. ta pastèque. Il riait comme il vivait. il s ’est mis à rire. Alors. tout en dedans.. La discrétion. Elle était rouge et délicieuse. Je retrouvais cette sensation de panique perpétuelle qui avait marqué notre enfance. et nous. et tout finissait par aller dans le sens de ses pensées. plus rien. comme nous le faisions souvent. allons en acheter ! » Nous avons choisi chacun notre pastèque. c ’est tout. il avait trouvé une paire de béquilles sur le trottoir et. Je vais t ’en trouver une bien mûre. C ’est de l ’expérience. vas-y ! » J ’ai coupé une tranche de ma pastèque.Non. j ’étais passé devant l’hôpital Bichât.D ’accord. il y a de la pastèque sur le marché. alors que j ’étais étalé par terre : « Monsieur. Il riait rarement aux éclats. La vie entière est une affaire d ’ expérience. parfois. Tu ne l ’entendais pas rire . il riait. C ’est simple. ce goût pour la marche devait être aussi une sorte de « revanche » qu’il se devait de prendre sur les Français : « Us ont fouillé chaque recoin de notre pays. nous nous sommes arrêtés dans un jardin public. « Vois. je crois. Donc. elle n 'est pas bonne. goûte-la et dis-moi comment tu la trouves. non. il a coupé sa pastèque. Je lui dis : « Midi.Mali. vous nous avez cassé un pare-brise ! » Il m ’a fait rire. Un peu plus loin. comme si j ’y étais pour quelque chose. Par Dieu. me répond-il. convaincu qu’elles n’allaient pas tarder à lui servir. il les avait emportées chez lui. Je lui dis : « Mub. II fallait le voir aller à fond de train ! On aurait dit qu’il fuyait. Je lui dis : i « Mah.. Nous verrons après. Le feu était passé au vert et j ’ai traversé... chez moi. Je me souviens d ’un pompier. » A son tour . en regardant sa pastèque à la chair toute blanche. « Vois. Ai-je déjà dit qu’avec lui non plus. l’événement le plus anodin prenait subitement des proportions inimaginables. l’autre a foncé de ce côté. Il pleurait vraiment de rire. Pour l’avoir accompagné quelquefois.. Il portait en lui tout un monde. tu aurais dit qu’il me faisait un clin d ’œil. j e choisis la mienne ! » Il a payé les pastèques et nous sommes sortis du marché. Pour elle. Je vais couper un morceau de la mienne. il riait tellement que ça sortait p a r ses yeux. tout était signe. talonné par. C ’était comme si nous vivions chaque moment dans l’attente d ’un cataclysme cosmique . Ensuite. riait ju s q u ’à se plier en deux. il l ’a inventée ! Il essayait de retenir son rire. qui me disait. quand j e lui racontais les histoires de l ’oncle Aefuffu. il est tombé de son fauteuil.. Le noir complet. laisse-moi faire. Je commençais à avoir fa im et j e songeais au couscous que j ’avais préparé le matin. blanche et complètement immangeable. il virait aux pleurs. Il avait épuisé ce qu’il pouvait désirer. avec elle. . Le monde de Yemma était régi par la logique obscure d’un destin implacable . » * Koukou racontait : Un après-midi. quoi ! lui dis-je. alors que nous marchions depuis un bon moment. Tiens. Nous nous sommes lavé les mains à une fontaine.

comme sur tout le reste. Comment choisir le bon guide. si la peau est ferm e et ne vient pas facilement. Il a écouté et enregistré mes explications. comme s ’il discutait avec quelqu ’un. montre-moi comment tu le pêches. tu peux la prendre. Et tu auras voté pour lui. je ne peux pas désigner le meilleur homme. vous prétendez avoir de l ’ huile d ’olive. les deux amis se retrouvaient au restaurant « Taninna». Muh.. Grèce. Tu peux élire un homme. tu la payeras de ta poche. Chamlal. ça vient donc de chez nous ! . la plus savoureuse. Son cerveau ne lâchait pas l ’affaire. là. il sera mangé p a rie s pigeons. je ne suis même pas capable de reconnaître une bonne pastèque. comment peux-tu le choisir ? C ’est peut-être un homme des plus dangereux.. Tu vois. yebbwi-î ufalku. comme toutes les pastèques mûres juste comme il faut. Mais encore faut-il en avoir les capacités. monsieur Koukouch.C ’est ce que tu crois ! Mais tu n 'as pas fin i de lire toute l 'étiquette. aux sifflements et aux bruits qu ’il émettait.. Donc. il dit : « Où est donc votre huile d ’olive ? Même celle que vous produisez ne suffit pas à votre consommation. d'un air très sérieux : « Toi. voilà ce qu ’il disait souvent. » * Quelquefois. la plus pure. tu le paies avec deux sous. Tu le vois bien. pour une fo is oit ils avaient vraiment le choix.. il a reconnu : « Oui. Moi. Il y avait un autre Muh en lui. Tout le monde n ’a pas les mêmes facultés de jugement. Comprends-tu ?.. Nous sommes retournés au marché.. il dit : « Et maintenant. je lui ai cité quelques signes pour reconnaître une pastèque bien mûre. Comme le dit le sage Chinois. je le voyais à ses mains qu ’il remuait dans tous les sens. Ensuite. montre-moi votre huile d ’olive. » Alors. » Nous avons repris notre marche. Tu le goûtes. si tu sens qu ’elle est molle.tatabatata. il discutait tout seul. tu as le droit de voter. pas ?. Par conséquent. Alors. (Le jour où la poule s’est mise du noir aux yeux. Alors. Italie. toi. c ’est peut-être bien une question de savoir. . j 'a i trouvé. Espagne.. moi j ’ai le droit de voter . Je lui ai expliqué à peu près tout ce cjue je savais sur les pastèques. tout content : « Muh. Je lui ai dit : vois.) Les pauvres Algériens. tatabatata. nous nous trompons souvent. Il fa u t toujours essayer de s ’accorder avec l ’autre qu ’on porte en soi . Grand-frère affectionnait les lieux. vas-y. ne trouvant. Si elle existe. Dans l ’épicerie. tu l ’as.. Il dit : « Si elle n ’est pas bonne. Nous ne pouvons qu 'essayer de faire preuve de discernement. j e lis : « Israël ». Enfin. sur l'huile. tu sais choisir... disait-il. tu le jettes. il te tue. vois-tu Z Mais un homme.. nous n ’ y pouvons rien. Il me dit : « Viens. Moi. » À la fin. Il était ainsi fa it : il marchait et parlait avec lui-même. le conducteur capable de t ’emmener ju s q u ’à la destination prévue.Toi. Comme ma vilaine pastèque. tu l ’achètes. nous avons discuté sur « comment choisir ». Comprends-tu ?. il fallait toujours apporter les preuves de ce que tu affirmes. Des questions importantes. Ce n ’ est pas une grande perte. le vautour l’a enlevée. Il m ’a expliqué : « Dans cette vie. il me dit : « Vous. » Un autre jour. La logique. S ’il n ’est pas mangeable. celui qui va te commander.. Souviens-loi de l ’ A lgérie. pendant un long moment. en 1991: Yibbwas i tkehhel tyazit. ça ne peut pas fonctionner. L'exemple. tu la tâtes de cette façon. Cham lal Je m ’écrie. Tu veux du fromage. En fait. c ’est tout ce qui comptait pour lui. rien à reprocher à . j e ne sais pas choisir.. J ’ai choisi une pastèque. la meilleure de toutes les huiles. Normale. avec lui-même . pas ! . entrons Ici-dedans... pas loin de la Gare de Lyon. comme ça. » Pendant plus d ’une heure. autrement. c 'est bien une région de notre pays. faut-il que j e te téléphone chaque fo is que j e veux acheter une pastèque ? Il fa u t m ’expliquer comment lu fais. vous vous vantez de rien.. sans te lâcher en cours de route. Tunisie. c ’est qu ’elle n ’est pas bonne. c ’est tout. puis.. elle doit se trouver ici ! » Je me suis mis à lire les étiquettes sur les bouteilles rangées sur les étagères: Maroc. il s ’ est arrêté et il m ’ a dit. » Je pensais q u ’il voulait acheter une bouteille d ’huile.. celui qui va gouverner ton pays..119 Avec lui. Tu la grattes comme ceci.Et comment ça. nous sommes passés devant une épicerie où l ’on ne vend que de l ’huile d ’olive. en effet. les Kabytchous. Comment est-il possible de choisir ? Qui peut choisir qui ?. ne me donne pas un poisson . S 'il veut te tuer. D ’ accord ? . quand il estime avoir atteint ses propres objectifs et qu ’il peut se passer de toi ? Comment trouver l'homme qui convient à la situation ? C 'est la grande question. Lui-même n ’avançait une idée qu 'en l ’accompagnant de sa preuve. Tu le tâtes..D ’accord ! » J ’ai coupé la pastèque.

. Il part là. ni de ce qu’il a appris en le fréquentant : « C ’est une chance de l’avoir connu d ’aussi près. peut-être. Quand j ’étais au pays. Mais que voyait-il vraiment ? On ne pouvait savoir. J’appréciais ces rares instants où. S’il avait un mot d’ordre. il ne soulevait un problème que lorsqu’il avait réfléchi à sa solution. * « Je mourrai pendant l’A ïd. puis il l’a tourné vers le plafond. “c ’est complet”.. de son côté. Grandfrère la voyait sur le terrain des mentalités. qu’il ne sait plus différencier les voies de son salut de celles qui le mènent à sa perte. Lorsqu’il y voyait un ou deux clients qu’il préférait ignorer (les « imaziyistes » en particulier). je me conduisais comme un nazi. et violent en plus. je te dis ! Ne le vois-tu donc pas ? Ceux-là.. contre l’inanité culturelle du peuple kabyle plusieurs fois ébranlé. je pouvais encore sentir vibrer l’âme de notre famille.. «m onsieur Y uyu». Lui attribuer un « mot d’ordre » serait pourtant une erreur. non moi avec mes cassettes ou untel avec sa guitare. contre l’indigence du cœur et de l’esprit. En l’écoutant. la lutte efficiente et constructive. j ’ai perdu mon temps. la vraie lutte. tellement laminé. Cet après-midi-là. il n’a pas l’habitude de parler pour ne rien dire. « Q u’est-ce qui se passe ? s’est écrié Mouloud d’une voix brouillée. En fait.. et cela ne me déplaisait nullement. moi de l’autre. il n ’y avait encore aucun visiteur dans la chambre. à eux deux. j ’ai envie d ’une bière. Sa tête s’est soulevée. du plafond au mur sur lequel j ’avais collé la photo de notre mère. son regard agité allait de Mouloud à moi.. et j ’en étais fier. en le voyant vivre. comme il l’avait fait à maintes reprises les mois précédents. Grand-frère avait les yeux ouverts .. Mais avant d ’entrer dans le restaurant. et agressives de surcroît.. comme d’habitude. » Et Mouloud était venu. j ’ai soif. et cela aussi m ’était insupportable.Tu le connais. Avant de le rencontrer. enfin. à l’effort persévérant.. J’étais complètement aveugle. Mouloud évoquait le pays . il le menait contre Ses aliénations apprises (si bien assimilées qu’elles tendent à devenir une seconde nature). Son combat. et qu’il convient de souligner. vidé de sa substance.Allons-nous-en. Mes frères me manquaient. Moi. nommait nos frères qui. » C ’était un dimanche de novembre ensoleillé et froid. son cou s’est tendu. encombrent le monde ! » Koukou peut parler des heures de Grand-frère. Tu me fais le coup à chaque fois. C ’est complet ! » Un jour. nous lui avions pris les mains et nous lui parlions. je me suis rendu compte de mon imbécillité de berbériste .. » Effectivement. » Au même moment.. Ses yeux remuaient dans tous les sens. c ’est qu’il ne se contentait pas de critiquer. mon frère jetait un coup d ’œil à travers la porte vitrée. Mouloud m ’avait appelée et je lui avais demandé de venir si ses affaires le lui permettaient : « Il a parlé de l’A ïd. je voulais détruire tout ce qui n ’était pas comme moi. c ’est l’A ïd. contre les habitudes de penser obsolètes et nocives. ») Il croyait surtout à la réflexion méthodique. Grand-frère a braqué un regard vif sur son cadet. ce pourrait bien être celui-ci : « Soyez éveillés ! » Il incitait les Kabyles à prendre conscience de leurs véritables problèmes.. » (« Qn ’ est-ce qui réveille les . tu prendras un café. Son esprit critique est assez connu. Quelques jours avant. et non sur celui des affirmations identitaires creuses. parce que la vraie lutte. ses membres se sont étirés. en compagnie de mes seuls frères. Plus précisément. son réalisme lui interdisait toute illusion : « D acu i d-issakwayen lyaci ? D lehmiun i d-fmagaren ÿ$beh. tout son corps s’est raidi. Nous n’avions pas été réunis depuis tant années. l’on sait moins. j ’ai compris que j ’avais été l’exemple même du « B asbae». il disait à Koukou : « Allons-nous-en. des yeux tout remplis d’un regard troublant depuis les crises épileptiques qui l’avaient plongé dans le mutisme deux mois auparavant. Muh ? Je ne vois que deux bonshommes au comptoir. comme il les appelait. car rien ne lui était plus étranger que de vouloir jouer le rôle de « leader ». il citait certaines de leurs connaissances communes. Pour ce qui est d’« éveiller » les gens. Emporté par son élan. » nek s tkaçi(Jin-iw ney d leflani s tgi'taft-is. il ne critiquait ceci ou cela que lorsqu’il avait mieux à proposer . sans rien trahir des expériences qu’il a partagées avec lui. . en même temps que ses mains ont serré ma main et celle de Mouloud. Abdellah ! Abdellah ! Nous sommes avec toi ! Il va partir. Toi. ce n’était pas ça. appréciait les conseils et autres suggestions de mon frère pour rentabiliser son affaire commerciale. non. s’inquiétaient. Mouloud d’un côté du lit. il finit par oublier ma recommandation : « Aujourd’hui.120 121 leur propriétaire. maüùi d gens ? Ce sont les difficultés qu ’ils rencontrent chaque matin. Celui-ci... Je croyais mener une lutte juste. vraiment pas. Ce que. Koukou a insisté : « Comment ça. tous.

Son visage avait repris des couleurs. Mais. Pourquoi ne choisissait-il pas de vivre ? Il semblait vouloir en finir avec ses jours.. Ce frère. muselée par des forces obscures dans une sorte de non-existence intenable. Un infirmier nous a fait sortir de la chambre. Il semblait si présent que j ’étais persuadée d’entendre sa voix d ’un moment à l’autre. mois de liesse. il a été réellement tenté de partir. je l’ai toujours admiré. Cette fois. En même temps. 15 Je vois très bien qui est cet homme aux cheveux gris qui m ’aborde avec un faible sourire. Les Kabytchous feront la fête. J ’ai merdé bien comme il faut !. Il s’appelle. il ne se souvenait pas.122 À la vue de son visage maintenant tout livide. Nous le retrouverons quelques minutes plus tard. d ’agapes familiales. je ne voulais pas l’admettre. Mais aussi. je ne pouvais que le reconnaître : jusque dans ses derniers instants. Ou bien alors. et moi. comme ça. comme il semblait l’avoir décidé lui-même. suspendue à ses lèvres. Il finit par se présenter. lorsqu’on parvient à se relier à ses sources vives. et même vénéré. il parachèvera son départ. non.. Une joie inattendue. Grand-frère. je l’ai bien combinée. dis-nous ce que tu veux. de cela.. on revient. je perçois comme un mouvement intérieur qui reprend. pendant qu’il me regardait avec insistance : « Dis-nous quelque chose. comme je le lui avais écrit. On se sent alors comme réintégré dans le courant des êtres. celle de son fils. je ne m ’en souviens pas. comme de tout ce que notre famille pouvait contenir de bon malgré tout. la conscience réanimée après un temps où elle a été plongée dans l’apathie.. Mais la formule de condoléances qu’on m ’adresse me rappelle que demain. et je ressens une sorte de joie. ses frères et sa sœur : « J ’étais aveugle et sourd. Il lui aura fallu atteindre la fin de son existence pour qu’il comprît enfin combien il n’avait jamais cessé de compter pour nous. Il ne se souvenait que de notre cauchemar qui semblait l’obnubiler. Nous étions encore en plein mois de l’Aïd... Pas en ce jour. un temps où elle a été bridée. Ce jour-là. Je me tordais les mains pour contenir le tremblement qui s’était emparé de tout mon corps. celle de nos frères. « Ce n’est pas vrai. j ’en suis convaincue. son regard une expression plus vive. Grand-frère. il continuait d’être son propre maître. je t ’en prie ! » Pourquoi l’idée qu'il allait partir le jour de l’Aïd m ’était-elle à ce point intolérable ? On ne part pas le jour de l’Aïd. impossible dans ces conditions. je me suis précipitée vers le couloir pour chercher le médecin de garde. une respiration qui retrouve sa voie dans une espèce de bonheur morne. comme s’il pensait être seul à l’avoir vécu. Pourtant. les vivants et les morts.. Parfois. Parle. sans prendre en considération notre douleur. elle se reproduira avec d’autres visiteurs. de respirer de tout son corps. de réconciliations et de pardons. incroyable... j ’avais l’impression qu’il décidait lui-même de mourir. c ’est comme la joie du prisonnier à qui il est enfin donné de voir le ciel. Je me refusais à cette décision. attentive au plus petit signe sur son visage.. « Je mourrai pendant l’Aïd. Quinze jours après. il ne va pas. il a voulu. Je répète ses nom et prénom. Ce bonheur tranquille et discret que procurent certains moments de la vie. » Et j ’attendais. d ’entendre les voix des vivants par lesquels il éprouve sa propre vie. » . la mienne. Je lui demandais doucement. » Cette « fête » racontée ici. de sentir le parfum du monde.

Je la sentais. » Des paroles sans colère ! Les premières et seules paroles affectueuses que nous aurions échangées. la jambe droite déjà paralysée. il n’avait pas reçu de visiteurs et Mouloud avait pu lui parler enfin.) » Comme un flux irrépressible. mais j ’ai fait comme si je ne voyais rien. comme à mon habitude. palpable. fa it de la peine . nous bernent comme ils bernent tant d’autres. étrangement familière.. La veille. . lui expliquant combien j ’en étais affectée. depuis des siècles. ce n’est pas grave. énigmatiques. la colère l’emportait : « Je pouvais savoir. et la mienne. émanant de lui. J ’ai vu les signes et je n’ai rien fait pour.. nous nous installions là pour ne pas déranger l’autre malade avec qui il partageait parfois la chambre. de saisir la logique de l’histoire qui l’avait conduit à cette « catastrophe ». nous refusons de savoir. j ’habite au sixième étage.... J ’y avais déjà pensé.. . non ?.. s’agitant dans tous les sens : « Quand est-ce que tout ça va s’arrêter ? Je n’ai pas de temps à perdre.. pendant ces lents déclins du jour qui amplifiaient son angoisse. il a murmuré de sa voix la plus nette : « A an i. » Etait-ce là sa manière de me demander pardon ? Alors. Vous pensez que nous sommes fou ? C ’est incroyable ce que nous sommes bêtes ! Nous ne savons rien. (Dieu. ceux-là qui veulent imposer au monde entier les certitudes éclatantes de leur raison universalisée. et combien je voulais simplement l’aider.. Il ne faisait que parler. pour reprendre son expression. Pour la première fois. » J ’aurais dû tenir ma langue et me contenter de l’écouter. parce qu’il y était totalement. personne ne nous a dit la vérité.. Nous faisons marcher leur commerce. nous font croire qu’ils sont parvenus à modifier la condition humaine par leurs grandes valeurs morales et politiques . l’écoutais. Elles nous suffisaient largement pour le restant de ses jours. j ’ai ajouté : « Je ne t ’ai pas laissé.. A suivre ses interminables monologues. Je ne l’avais pas revu depuis le soir où je m’étais enfuie de la chambre.. j ’ai pu enfin commencer à essayer de comprendre : « Oh Grand-frère. je l’observais..Va. incapable de supporter davantage son agitation. Il lui avait surtout reproché son attitude envers moi. Nous ne pouvons rien supporter. Grand-frère ne pouvait plus quitter son lit. dès le début. nos « adversaires » étaient aussi de ce côté-ci de la Méditerranée. Je ne t’abandonne pas. Lorsque les visiteurs étaient nombreux.Grand-frère.. abondantes... dans cette dimension sans limites qui m ’était familière.. en silence. . préserve-nous /. tu m ’as fait de la peine. Ce sont tous ceux qui.. je sentais... Attentive au moindre mot. Il était singulièrement calme. c ’est à quoi nous servons en réalité... Il se tenait à une autre échelle. de la douceur. L’impuissance. lui aussi. cette sensation d’effroi sans nom et sans objet. Le manque de confiance en soi. cette angoisse des crépuscules dont Yemma se plaignait souvent. Le doute. Grand-frère.. au plus petit geste. peut-être... je la reconnaissais. les « petits » peuples. parce que nous sommes bêtes ! J ’aurais pu éviter toute cette merde. nous ne savons rien... d’une cohérence sans faille. du même coup. comme une timide tendresse. ne nous dites pas le contraire ! Nous pouvons toujours savoir ! Mais la plupart du temps. nous endorment de leurs mensonges mielleux. En fait. L ’ignorance. mais je n’en tirais aucune satisfaction. J ’ai vu les signes avant-coureurs. Cette «catastrophe».. cwi(. il disait qu’il l’avait vue venir. remplissant la chambre des fantômes de notre enfance ruinée.124 125 Il reconnaissait ses erreurs en ce qui concernait sa famille. ils nous leurrent.. Chaque mot avait une portée qui allait bien au-delà de son sens immédiat. A Rebbi qil-ay !. envahie par l’émotion. tu sais ! Six étages et j'e n aurais fini une bonne fois pour toutes. comment pouvais-tu savoir ?.. (juijey-kem ... ce n’était pas difficile.. « Vous ne nous croyez pas ? disait-il.. Elle était là.. entre deux couloirs de l’hôpital. Comment aurais-je pu ? De le voir au repentir me rendait les choses encore plus douloureuses. J ’aurais pu éviter tout ça. » (« Je t ’ai. Nous en étions à constater l’échec de toute une vie menée dans l’impossibilité de résister à l’impensable. tandis que nous autres. « Oui. Comme ce jour où je m ’étais assise tout près de lui. Grand-frère... Le manque d ’informations.. ») Ce genre de paroles était tout à fait nouveau dans sa bouche.. nous vivons en existant de moins en moins... Il parlait ainsi quand nous étions seuls. Traînant ses mots. indicible. Mais j ’ai hésité. ne sentais rien. Ils nous mentent. Trop tard. tentais de deviner ses pensées.. et des miens ! Après quoi... je lui posais cette question.. Nous en étions aux dernières chances. comment t ’y es-tu pris pour finir dans ce naufrage ? » Tous les jours. ses propos débordaient l’instant présent de leurs significations multiples. Nous devons maintenant supporter tout ça ! Ils nous font croire qu’ils vont nous guérir avec leurs petits cachets et leurs piqûres. Pourquoi ai-je hésité ?. » .. Quoi ? Encore quelques semaines ? C ’est désespérant !. II était... lui ai-je répondu sans pouvoir contenir mes larmes..

Grand-frère ? Quel mal as-tu fait ? Qui as-tu lésé. Et cette manière qu’elle avait d ’affirmer sa toute-puissance.. » Et lui.. elle nous clouait à ses souffrances en distillant en notre âme cette affreuse culpabilité vis-à-vis des parents.elle ne s’en servait pas seulement pour tisser ses raisonnements qui nous enfermaient. à la fin de chacune de ses prières quotidiennes. je n’ai entendu que des bénédictions. » (« Redoutable est la malédiction des parents. là-bas comme ici. [il nous reste] la fuite. volé.. empêtrés dans leur culpabilité secrète. a sidi. il semblait encore très calme et voulait visiblement me parler. désormais.. La mort devenait une option attrayante. C ’est une malédiction. une des inepties !) Culture à la noix. Mais il n’y avait peut-être pas que cela... jusqu’à ce que. en effet. vous seriez perdus ! ») Et en effet. lexrif. qu’avions-nous fait ? Nous n’étions que des enfants !) Q u’elle était pathétique dans sa toute-puissance ! Elle semblait tenir nos vies entre ses mains.. je leur pardonne. les fêtes. A lur. nous payons.. Q u’est-ce que tu en penses ? » Il demandait mon avis ! Je me suis empressée de répondre. je le pense vraiment.. l’âge venant... C ’est quoi. ça ? . Grand-frère. Il attendait plus. timeyriwm. c'est logique. Où se réfugier ? Aucune issue.Oui. contre les siens.126 127 De là venait une grande partie du dégoût qui entachait son exil plus ou moins forcé. (Dieu. eux et tous leurs descendants ! » suivis d ’une série de bénédictions. situ. j ’avais une bonne hygiène de vie. On aurait dit qu’elle avait détourné notre langue pour son usage personnel. qui constitue sans doute un des traits les plus caractéristiques de la culture kabyle.. qui aime à lester ses membres pour la vie ! Ils se traînent. Un autre soir. Elle était notre consolation ou notre damnation. sa détestable verve imprécatoire se tarît d ’elle-même. Elle usait et abusait de cette langue qui semblait n’appartenir qu’à elle seule. (J’ai envie de dire . ju li. enveloppant le monde tout entier dans leur logique implacable . les enfants ne sont pas coupables. Elle nous distribuait notre futur.) La déception partout. tu le penses vraiment ? . ses enfants. » Nous parlions de la même chose sans rien nommer explicitement. ») . à répéter « Dieu. dès l’instant où elle ouvrait la bouche. Ça ne peut être qu’une malédiction.. J ’avais décidé de ne plus l’interrompre : « Qu'est-ce qui se passe ?... D’où cela peut-il bien venir? Je ne comprends pas. nous payons. Yemma ne voyait pas que nous aussi. non ? C ’est une malédiction. calomnié ? Je n’ai jamais entendu de mauvaises paroles à ton sujet . nous étions plongés dans la souffrance où elle se noyait. ruminant les sempiternelles jérémiades : « Daswessu n hvaldin tewsar. tyerqem ! » (« Si je ne vous pardonnais pas . Grand-frère ! » Je ne le regardais pas dans les yeux.. Imbue de son pouvoir maternel comme toutes ses pareilles.Oui. un des défauts ou. ju li. elle s ’essoufflait. Amva urnebyi ara ad iqqel yer tmurt ? Ih. (Qui ne voudrait pas retourner au pays ? Oui. C ’est alors qu’elle prit ¡’habitude de nous dire : « Ma ur awen-semmhcy ara. A(-{ruljed a d-tzedmed dinna Iqannunen a t-eawden. cette catastrophe ? Q u’avonsnous fait pour mériter ça ? Pourtant. C ’est peu dire qu’elle avait l’art du verbe ! Ce verbe. non ? Q u’avons-nous fait ? C ’est vrai. . De la voir s'exciter ainsi à nous pardonner me faisait pleurer.. mieux.. Elle était notre dieu qui nous condamnait ou nous sauvait. transformant en acte sa violence contre elle-même. Tu y vas pour accomplir un travail tout simple Les lutins le transforment Alors. les figues. mais je sentais bien son regard appuyé sur moi. comme si. elle s’appliquait à effacer sa violence d'avant.C ’est vrai. elle s’en servait aussi pour tracer le destin de ses enfants. Nous sommes coupables. sans vraiment y réfléchir : « Quelle malédiction. inventant leur avenir dans le moment même où elle donnait libre cours à ses colères. c ’est tout.. de répondre d’une voix précipitée : « C ’est vrai ça. joli. Elle nous avait donné le jour. il a repris : « C ’est vrai. c ’est vrai.. tarewla. « De toute façon. elle nous donnait aussi nos destins. » Au bout d ’un moment. Les enfants ne sontpas coupables. joli.

Waqila dsan-iyi imawlan. mais ils auraient donné leur tête à couper plutôt que de le reconnaître. ou a été. acu ara s-d-gen ifassen ? (Pour un panier sans fond. de se concevoir en tant que peuple en devenir.Une bague. prenez de la peine : c ’est le fonds qui manque le moins. Mais eux. ces mots. lui. mais ils ont manqué de m ’établir vraiment dans la vie. Si bien que j ’en suis à m'éreinter pour mener ma vie jusqu’au bout avec cette tare originelle.Jfaxatemt. Mes parents ni ’ont peut-être maudit. Ils ne se sont pas préoccupés de m ’offrir la moindre assise.128 129 Ou encore : « Jnadiy y e f zzehr-iw ur t-ufiy. à les résoudre ? Pour ce qui est de mon frère. Elle témoigne aussi de sa volonté de battre en brèche l’image magnifiée que les Kabyles ont tendance à arborer de leur culture. en était arrivé à cette conclusion lapidaire : « Ur neffu/vbb ’ ara ! » (« Nous n ’avons pas été éduqués ! ») Comprenez : « Nous les Kabyles. l’ont-ils reçue en héritage? Sinon. Tout est « moral » chez nous. veulent poser un toit là où ils n’ont encore rien fondé ni bâti. péremptoires au premier abord. eux. et cela dure depuis des générations. les Kabyles d ’aujourd’hui. qui devraient être les meilleures. Il constatait avec tristesse : « Ils leur apprennent à répéter “ozw/” et ils leur disent : “Maintenant. Le fait même d’être parents les disculpe de toute faute. Il est possible que leurs ancêtres lointains. » Les Kabyles. En tout cas. ferme et souple qui leur aurait permis de se construire. etc. dépourvue. et cette façon de voir nous dispense de poser concrètement nos problèmes. Ces premières années. En veut-on un exemple ? Il sortait littéralement de lui-même dès qu’il entendait : « Azul ! » (« Salut ! »). sans crainte d’offenser le Ciel. qu’ils le reconnaissent enfin : ils ne la possèdent pas. Ils m ’ont charpenté à la diable. au bien-être de la collectivité. Ils sont persuadés d ’avoir accédé à une position morale incontestable. de les aborder avec lucidité. allez vous faire tuer !” Voilà à quoi se résume l’enseignement de nos soidisant intellectuels. Ni plus ni moins. Ils m ’ont nourri. trouveraient cette remarque exagérée. Pour tout dire. procèdent d’une pensée exercée à saisir les réalités telles qu’elles sont. « Tanemmirt ! » (« Merci ! »). les décharge de tout reproche. ceux qui l’ont fréquenté le savent : il n’exprimait rien qu’il n ’eût longuement médité. à leurs propres yeux. à la fierté chatouilleuse. aient été gratifiés d ’une raison digne de ce nom. En fait. aussi déplaisantes soient-elles par ailleurs. s’étonner de leurs difficultés. avec des moyens usés. » Il rejetait les solutions de facilité. Mes parents m ’ont donné la vie plus par devoir moral (encore !) que par un réel désir de m ’avoir. mon frère les abhorrait. ses idées. ce qui leur fait défaut. » D’aucuns. Ils m ’ont travaillé comme travaille un mauvais bricoleur. toi le dénudé ? .) Où l’on voit comme ils sont tout à fait à même de reconnaître leur impotence congénitale. s’ils n’existaient pas ?). (Que te manque-t-il. dans des creusets familiaux favorables. Ces mots remâchés et lâchés à tout venant. les mêmes avec lesquels ils ont été euxmêmes forgés. une fois de plus. ils m ’ont inculqué leurs façons d ’être et de penser. nous n’avons pas été construits. de se reconnaître les uns les autres. fanatisante). ») Au lieu d ’admettre tout uniment : « Mon enfance a été un gâchis. celles qui consistent à s’occuper de la forme et à cultiver les fioritures tout en délaissant le fond. parfois même. Ainsi se méprennent-ils sur leurs problèmes. Aucun parent chez nous n ’avouerait qu’il est. C ’est bien en ses soubassements que leur culture est déficiente. Comment ne pas souscrire. orientés dans le bon sens. C ’était de lamentables éducateurs. alors. mais aussi. Ont-ils oublié les avertissements de leurs devanciers. cette raison à la fois cohérente. par conséquent. qui s’est emparée des esprits. édifiés. Mes parents n’étaient pas à la hauteur de leurs responsabilités. incompétent en tant que père ou mère. je n’étais pas le seul enfant qui se pendait à leurs basques. d’abord en tant qu’individus. en vain. à ces Kabyles. carencée en ces principes de vie familiale et collective qui concourent à l’épanouissement de chacun et. Voilà comment la morale masque ces problèmes qu’il convient de résoudre en nous-mêmes ou ces comportements qu’il nous faut changer. Et comment. elle correspond bien au ton quelque peu emporte-pièce de Mufyend-u-Yehya. à sa vision ? À la manière d ’un Jean de La Fontaine. donc. étayés. » Muljend-u-Yebya. comme d ’autres de la même facture adoptés par la majorité sous la pression de cette bouffée de berbérisation quelque peu abêtissante (et. et de relever les défis du . inadaptés. auteurs prolifiques de proverbes toujours éloquents : I udellaa i wumi y e k k e s Iqaea. voire erronée. Ainsi se mentent-ils sur ce qu’ils sont. n’ont été pour moi qu’une succession de ratages de mes parents. celui-là qui n’a jam ais vu l’œuvre accomplie d ’un ouvrier méritant. très lointains. à quoi serviraient les anses ? Ou encore : A cu i k-ixussen a B en saryan ? . Ils m ’ont élevé dans l’urgence. pas uniquement aux yeux des étrangers (Ah ceux-là ! Que seraient les Kabyles. » (« Je cherche ma chance. il disait simplement : « Travaillez. c ’est une raison.

ce sont les Grecs. Et. Le jour où vous proclamerez : “ Ur nt'fruzu ur nkeim u /” ("Nous ne nous briserons ni ne courberons non plus ! ” ). entre hommes et femmes. les mettre au service de quelque ambition égoïste . ou encore. ils ont à mûrir enfin. ils feront bien de s’interroger aussi sur cette relation aberrante qu’ils entretiennent avec toute forme d’autorité. qu’ils 1’« accrochaient à la vie ». alors que leurs vrais problèmes tiennent à ce qu’ils sont en euxmêmes. ce jour-là.130 131 monde contemporain. ce sont leurs pratiques éducatives telles qu’ils les ont subies et telles qu’ils les reproduisent avec leurs enfants. ils ne la doivent qu’à eux-mêmes. ce qu’ils devront tôt ou tard remettre en question. tout le monde le sait ou peut le savoir : c ’est dans l’histoire écrite. Ce ne sont pas les médecins qui m ’ont guéri. ne suis-je pas surprise qu’il se soit tourné vers les Grecs de l’Antiquité. notamment. Et cette expérience de régénération. de cette générosité totale et sincère qui. Car leurs problèmes les plus sérieux ne tiennent pas au fait qu’« on » leur interdit d ’être des « Imaziyen». dont une des expressions pourrait être le mot d ’ordre actuellement en vogue : « A nerre? waV a neknu ! » (« Plutôt se briser que de se courber ! ») Cette consigne cruelle (donnée par qui ?) à laquelle leur orgueil puéril les contraint de se plier. eux. encore moins de réflexion. à leurs manières de vivre en société. dans tous les sens du terme : «T iens. Ce sur quoi ils devraient être inquiets par-dessus tout. cette intelligence qui illuminait sa voie. telle une cellule à son milieu chimique. cette faiblesse ne leur vient pas du dehors . va t ’instruire. De la même façon. d 'être humain. Les hellénistes (Jean-Pierre Vernant.. à nos engagements. il voulait les partager avec les siens. Aussi. parlant de ces mêmes Grecs de l’Antiquité. c ’est comme l’habit du moine dont parle l’adage. pour se concrétiser. ou 1’« azul » ou la « tanemmirt » ou tout ce qu’ils veulent. C ’est d’une mutation radicale qu’il s’agit. ils ne font que réagir. comment peuvent-ils récupérer cette raison qu’ils ont perdue. Donc. mon frère revivait. la Vie sans prix qui donne leur sens à nos actes. toutes les sociétés actuelles. Cette raison. propice aux revendications ethniques aux quatre coins du monde. que gagneriez-vous ?. par Dieu ! » A d ’autres. mais c ’est là qu’il y a un rayon de lumière. « sa g e s» ). C ’est vrai. Quand tu te donnes tout . celle-là même qui a en partie inspiré la Renaissance des peuples d’Occident et qui continue encore d’inspirer la pensée universelle. à ramener leur tendance à la prétention immodérée aux limites respectables de la simple et juste dignité. Il ne s’agit pas de remplacer une formule par une autre. son cheminement personnel de celui de tout un peuple. lorsqu’ils se conduisent comme cet homme qui a perdu sa montre et qui la cherche sous un réverbère : ce n’est pas à cet endroit qu’il l’a perdue. En découvrant Platon. cette pléiade d ’« im yaren » (« vieux ». Sophocle ou Xénophon après ses trois alertes cardiaques.. les mots ne font pas une identité : ce ne sont que des mots ! Les idées avancées ici ne sont guère différentes de celles que mon frère aimait à exprimer.. C ’est qu’il était profondément généreux. finissent toujours par rejoindre le mythe) ni en se fourvoyant dans la recherche effrénée d’une « authenticité » ethnique et culturelle douteuse (laquelle. C ’est qu’il ne distinguait pas ses intérêts propres du progrès collectif.. la mondialisation triomphante "étant. aux incidences de la modernité uniformisante qui affecte. ils n’inventent rien à clamer leur « Amaziyité » sur les toits . En clair. il ne voulait pas les garder pour lui seul. n ’attend rien ni du Ciel ni des hommes. tout simplement. paradoxalement. vous serez sur la bonne voie. De même. Au demeurant. par exemple) l’ont montré. Grand-frère la jugeait assez stupide finalement : « Brisés. sous l’éclairage du mythe berbériste inspiré par leur volonté sectaire de se différencier des « Arabes ». Quant à l’ethnonyme. ils l’ont égarée dans les méandres de leur longue et douloureuse histoire. entre eux-mêmes et les autres. mais aussi. à leurs façons d’être homme ou femme. il me plaît de le penser. Comme quoi. à nos rêves mêmes. leurs mœurs en général. dans ce cas. ces Grecs-là ont su. et qu’ils les résolvent. qu’ils étaient pour lui comme « un phare rencontré dans la nuit ». Ils ne font preuve d’aucune originalité en réalité. ce sont eux-mêmes qui les créent en même temps qu’ils en souffrent. à des degrés divers. m ’a-t-il dit en me tendant l’Ethique de Nicomaque d ’Aristote. Aristote. est le propre de tous les extrémismes). les Kabyles croient qu’ils comprennent leurs problèmes. ou élaborer une autre ? Sûrement pas en succombant à la séduction des récits d’origine (lesquels. Diogène. C ’est dire qu’ils contribuent à leurs problèmes. comme il les appelait. on en conviendra. on le sait. il expliquait. ils n’ont confiance ni en leur langue ni en ce qu’ils sont. pourquoi cultivent-ils cette peur irraisonnée d’être confondus avec « les Arabes » ? On a affaire à deux langues distinctes (quoique très parentes). inventer toute une Raison. on le sait également. Leurs problèmes ne sont pas là où ils les situent habituellement. c ’est là une donnée irrécusable : ne leur suffit-elle donc pas ? Ou bien alors. leur conception des rapports entre parents et enfants. ces brailleurs de rue . Et pendant qu’ils y seront. en compagnie desquels il passait ses longues nuits sans sommeil. » Il plaçait la vie par-dessus tout (sachant peut-être qu'il ne ferait pas de vieux o s). Les kabyles ont à faire évoluer leur façon d ’être et de penser et.

il s’en allait digérer sa colère dans sa solitude retrouvée. les intellectuels nney la tfektilin açlu. il trouvait encore la force de crier : « Leqraya ! L'instruction ! La quête de la connaissance. tu ne te demandes pas ce que tu vas y gagner. ni titre ni siège ni tribune ni appui officiel ? Du lit d’hôpital où il dépérissait de jour en jour.132 133 entier à une œuvre. Kabyles ! ») C ’est qu’il était hanté par la vérité : A y e n byiy.. » Comme il était remonté contre les moutons de Panurge qui suivent aveuglément ces « intellectuels zaeemma tik » (« les soi-disant intellectuels ») ! Et il ne le cachait pas. tu peux faire n ’importe quel métier. Le pain est le même pour tout le monde. si personne ne les écoute et ne les apprécie à leur juste valeur ? Il prêchait dans le désert. nos intellectuels spéculent sur du vent. Dès 1980. il voyait que la majorité choisissait la mythologie amaziyiste et ses chimères. . celui-là vous enrichira.. il continuait pourtant de tonitruer en présence de certains visiteurs : « Nous vous disons “voici la voie !” mais vous ne voulez pas la voir. crachait son dégoût. à quoi bon perdre son temps à enregistrer des cassettes de textes. le pragmatisme. il le disait haut et fort : « Inaal. pour justifier la rétention de son travail : « A m win icettben i uderyal. (Et ils rient.) Combien l’entendaient. réellement. . En plus. yiw e n a y d udem-is J-fidef zeddigen am lekwfen. quand cette œuvre et toi n’en font qu’un. Lorsque les circonstances l’y obligeaient. en plus Au lieu de réfléchir un peu De s ’entendre Dans l'espoir que les choses s'améliorent Ils sont capables s'ils le veulent Je leur ai dit. le berbérisme n tackum ! » (« J'exècre votre berbérisme ! ») Ou encore : « Pendant ce temps. » (« Comme qui danse pour un aveugle. fell-i a y dessen Uyaley n e k d asdaw-nnsen. Us ont peut-être mangé quelque chose. comprendre enfin ! Ceux nés dans les années quarante ne réfléchissent pas à ce qu’ils font. Donc. Oh ! Comme il en voulait à ces élites pontifiantes qui prennent les vessies pour des lanternes ! Tandis que le moindre mouvement devenait pour lui de plus en plus difficile. Ça sert à montrer le chemin aux autres. cela aurait signifié la mort immédiate). quel que soit le grade de chacun. Espérait-il une période plus propice. Yema ¡¡an agad i sen-igan ccan. D ’ailleurs. il y en a qui les écoutent. » Il disait encore. penser autrement. comme il le faisait jusqu’alors. Tel était mon frère.. iyna-kwen. lui qui n ’avait aucun statut. Après quoi. c ’est fait pour dessiller leurs yeux. se prévalait de son amaziyité de façade. ») Le bon sens. en sa présence. il explosait. il cessa non de travailler (dans sa situation. Hélas ! ») Et peut-être même avant : Yema dessen Nniqal ad xem m en citub A d msefhamen gar-asen A m m a r ad beddlen leryuh Zemren m a yehwa-yasen Nniy-asen.. les Algériens ne survivaient que grâce à la semoule que leur envoyaient les Français et les Américains.. ce n ’est pas un diplôme. volait dans les plumes de qui. $abfra y a R ebbi çaijlja ! » (« Pendant ce temps. mais de distribuer des copies de ses travaux. Tout affligé. S’il ne s’agissait que de gagner ta vie. et il le disait. non sans une pointe d’humour : « Puissent-ils guérir ! Puissent-ils changer. Pourquoi refusez-vous de comprendre ? Quand cesserez-vous de berner le peuple avec le berbérisme ? Il n’y a rien. cela aussi formait son caractère. Ce n ’est pas fait pour avoir une fiche de paie et se pavaner. il est possible qu’ils aient été drogués. À l’époque. a leqbayel ! » (« Qui vous ôtera la vanité et le mensonge. ils s'en moquent Et me regardent comme un ennemi. Pourquoi dites-vous qu’il y a quelque chose là où il n ’y a rien ? Pourquoi mentez-vous aux gens quand ils attendent de vous la vérité ? C ’est de la trahison ! Vous êtes des traîtres ! » Et aussi : « Win ara wen-ikksen z z u x akw d lekdeb. Cependant. une génération moins hypnotisée par Vam aziyism el Cela se peut bien. il finit par se retirer . le souci de la cohérence et de l’efficacité dans les actes les plus ordinaires. Leur conduite est incohérente.

Il travaillait d’arrache-pied. simple. Je serais tentée de dire qu’en pensant de la sorte. le plus déplorable qui soit : ce qui écarte les Kabyles d’une vision précise de leur situation. Il s’agit de produire. vos pires « ennemis » s’y prendraient-ils autrement pour vous nuire ? Quoi qu’il en soit. Tels ceux-ci. Muljend-u-Yeljya ne s’opposait pas à l’idée d ’interroger l’histoire (et non de s’y réfugier) pour mieux comprendre le présent. leurs contradictions au plan de leur savoir comme à celui de leur morale. le plaisir que tu prends à donner du fil à retordre à ton voisin. en mettant à profit tous ses particularismes régionaux. en exploitant tous ses détours. ce sont les « autres ». d ’enrichir un contenu culturel et. écrabouille-le : ce n ’est pas un péché] . d’inventer de la matière palpable. il enrageait de son incapacité à intéresser les siens par sa démarche réflexive inspirée par les grands penseurs. Va travailler. dans la bouche de la . ce qu’il disait explicitement. le plus authentique. Toutefois. n’est-ce pas ?). Kabyles. plus pondérée ! Il souffrait. leurs dérives. une voie plus concrète. lui . il y a une leçon à tirer. Dans cette perspective. grecs et autres. ad ig R ebbi ¡¡awil ! [Etre la cible d ’un Kabyle ou d ’un Arabe. pour ne pas perdre la face. mais je n’en rougis pas). par exemple : ton mépris pour celui qui ne te domine pas ou qui te ressemble (Aberkan uqerru. exhortant ses interlocuteurs au travail : « Taqbaylit akw d lbup eaddi ma tebyid af-fxedm e^ ! » (« La langue kabyle est en friche. Certains d'entre eux ne poussent-ils pas le ridicule jusqu’à se vanter d’être « plus civilisés que les “Arabes” » ? Soit dit en passant. plus féconde. participe en grande partie de leur tribalisme délétère. il mettait au travail la langue ancestrale telle qu’elle fonctionne au quotidien. C ’est un effort concret sur le terrain de la langue.) Ce n’est ni par nihilisme ni par négativisme que mon frère répétait : « Il n’y a rien ! Nous n’avons rien ! Nous n’avons aucune raison de nous réjouir ! » Il reconnaissait cet état de fait : les élites kabyles occupées à piler de l’eau dans un mortier depuis des décennies .. avec lequel tu as du mal à vivre. aussi concret que l’était celui des aïeux qui s’exténuaient sur leurs lopins de terre pour en extraire leur pitance quotidienne. cherchant la meilleure méthode pour communiquer une des idées qui lui importait particulièrement : la nécessité pour les Kabyles d’affronter leurs travers. ta jalousie incurable. si tu veux ! ») Il s’agit donc de semer dans et par la langue telle qu’elle est. leurs incohérences. plus sensée. ce qui déforme leur perception de la réalité. dans le vrai de sa culture. Mais la vérité est bannie Les gens la redoutent. Entre nous. leurs réponses également. racistes et autres. Win itbas uberkan uqerru. (Ce que j e désire n 'a qu ’un visage C ’est la vérité immaculée comme le linceul. [Le Kabyle ou l ’ A rabe. dramatiquement. voilà tout ce que les Kabyles ont su apporter à l’humanité ! ») On dirait même que les problèmes des Kabyles se compliquent de plus en plus. C ’est que Yemma était pleinement. du fait de leur mode d’être et de penser tribal qui tend à se perpétuer surtout par l’exacerbation de ses aspects les plus débilitants. la langue kabyle en involution depuis des générations. Ah ! Que n’a-t-il pas été un rien égoïste ! Malgré tout. simultanément. il ne renonçait pas au travail de fond qui s’imposait à lui. la langue et la pensée de ceux qui la portent. toujours. ils créent eux-mêmes la réalité qu’ils dénoncent. sans lequel tu ne peux pas vivre. Voilà une des raisons qui l’ont conduit à modifier sa vision sur le « problème » de la culture kabyle et à s’engager dans une autre voie . L’autre. C ’est donc ainsi : de notre malheur familial dont je n’hésite plus à parler (j’en pleure. l’obligation à laquelle tu es tenu d’afficher des attitudes hautaines. sehheq-it : ulac ddaswessu . leurs entraves intérieures qui brident leurs capacités créatives. Et aussi. de te montrer présomptueux. Cette réalité semble relever d ’une croyance collective. sans citer tes nombreux préjugés. mais bonne à dire comme toutes les vérités qui se respectent : les Kabyles sont les premiers responsables de leurs maux . leurs causes principales sont en eux-mêmes. il récusait la thèse courante chez les Kabyles. Dieu y pourvoie !] Curieux proverbes. de quels « Arabes » s’agit-il ? Quels sont les indices de cette culture kabyle prétendue « supérieure » à celle des « Arabes » ? Où sont ses productions par lesquelles elle collabore à la Culture universelle ? (Mon frère disait : « le couscous. notamment. d’une illusion commune à laquelle ils adhèrent sous l’effet. cynique et odieux. voici une des conclusions de Muljend-u-Yeljya. ou la ruse infâme dont tu te sers pour te sortir d ’affaire aux dépens d ’autrui. d’une des dispositions mentales les plus révélatrices de leur culture tribale : se sentir persécuté par l ’autre vécu dans une proximité insupportable.. la culture kabyle en panne . selon laquelle les responsables de leurs problèmes. désagréable peut-être.134 135 Maena tidef iyba yisem -is J(agwaden-f yemdanen. qui peut s’adresser à tous.

» (« Ce n ’est pas la langue kabyle qui est déficiente. nous ne la connaissons pas. les Imaziyen d ’il y a deux mille ans ? C ’est peut-être le lieu d ’invoquer la sagesse de ces ancêtres. Nous faisions connaissance enfin ! Pourtant.tous ces hommes et ces femmes vrais dans leurs souffrances comme dans leurs joies. 11 a évoqué chacun de nos frères par le surnom qu’il lui donnait autrefois. la masse des petites gens qu’il regardait comme des proches parents . Elle est. Grand-frère semblait apaisé par ma réponse. leur langue est aussi leur première et dernière chance de conserver leur identité culturelle sans s’enfermer dans une vision ethniciste. tout comme le rêve permet à chacun de retrouver son enfance.. Enfin. Peut-être sommes-nous fatigués. ney taqbaylit agi ur [-nessin ara. d ’éprouver leur continuité culturelle tout en restant ouverts au monde actuel et à ses évolutions inéluctables. ») Evidemment. culturelle et sociale de ceux qui l’expriment . dans leurs mesquinéries comme dans leurs grandeurs. la question est celle-ci : jusqu’à quand se conduiront-ils comme ce paysan qui cherchait son âne alors qu’il était dessus ? Veulent-ils recouvrer leur identité culturelle « authentique » ? Elle est là. J ’avais perçu son sentiment de culpabilité à l’égard de nos parents. S’agissant des Kabyles. Et chacun d ’eux la mène avec plus ou moins de bonheur. Aussi. cela ne l’a pas empêché. Ahaat nasya. ils la portent en eux-mêmes. Et si ce qu’ils sont leur déplaît. les Kabyles sont le produit d ’une hybridation linguistique et culturelle multiple. il m ’a demandé ce que je pensais des Kabytchous. ou alors. de s’emporter encore. de notre mère surtout. Pour qu’enfin notre histoire puisse couler comme l’eau. et aussi. . et plus généralement. dans leurs échecs comme dans leurs réussites. C ’est d ’ailleurs là. Je me promettais que je trouverais alors le moyen de discuter avec lui pour débrouiller notre sac de nœuds et liquider ce qui nous déchirait. cette quête. ces Kabyles qui n’ont d ’autre prétention que celle de durer tels qu’ils sont. dans ce miroir aux alouettes que leur tendent. tel Narcisse dans ses eaux originelles. comme s’il vivait parmi eux. il connaissait ceux de là-bas. en les fréquentant un peu. la recréent et l’enrichissent en intégrant de nouvelles réalités . Je m ’en rapportais à l’espoir de le voir se rétablir. sans ambages : la quête identitaire est une des préoccupations majeures des peuples hier colonisés. c ’est-à-dire les héritiers d ’une tradition orale qu’il leur appartient d ’enrichir et de prolonger par l’écriture. Ensuite. comment l’aborder. l’état d ’une langue reflète la condition intellectuelle. à la transmettre pour elle-même et non pour s’opposer à une autre. qu’ils le veuillent ou non. précisément : Ur ffeawad ara i yeysan tibbw it! (Ne recuis pas les os !) Tout bien pesé. Cette langue. de sérénité. m ’écouter ! Il m ’a appris certaines choses qui l’avaient blessé dans sa vie privée. là aussi. un passage obligé pour tous ces peuples. de reprendre ses lancinants « ta mère-là ! » qui me déroutaient. D nekw ni ur nezm ir ara i yiman-nney. comment cette langue n ’auraitelle pas toute leur confiance ? C ’est elle. la façon dont ils la maîtrisent. dans quelle disposition il était. donc.136 majorité. les jours suivants. les immigrés. psychologique. de tous les groupes qui ont été. Et c ’est peu dire qu’il les connaissait. Mais aussi. dans leurs défauts comme dans leurs qualités. selon ses ressources propres et sa situation dans le cadre de l’Etat national dont il fait partie. la langue telle qu’il la parlait lui-même. comme les saisons. c ’est-à-dire en eux-mêmes . à mon sens. cette langue. c ’est nous qui sommes incompétents. la langue maternelle (et non le 137 berbérisme !) qui leur permet vraiment. peut-être pour la première fois. comme la vie. bien des peuples actuels. De sorte que je ne savais jam ais à quoi m ’attendre avec lui. l’histoire. et comment je voyais la question de la culture. Il répétait à qui voulait l’entendre : « MaCCi t-taqbaylit ur nezm ir ara iyim an-is. happés par la modernité conquérante mise en branle en Europe depuis cinq siècles. le passé étant inchangeable par nature. inscrite dans la langue qui les habite et qu’ils habitent. à travers les fantasmes débridés de leurs puristes entêtés. surtout en les observant . Il connaissait ceux d ’ici. il a bien voulu me parler et m êm e. Comme. n’est-il pas plus pertinent d’essayer de l’améliorer plutôt que de se mirer. les citoyens d ’un pays participant du monde et de son humanité diverse. dont il découvrait peu à peu les subtilités régionales et les potentialités inexploitées à tous les niveaux. de se relier à leurs origines. la langue usuelle vibrante des heurs et malheurs des gens ordinaires . il avait de plus en plus de mal à se rappeler ce qui s’était passé la veille. en chaque instant. les Kabyles ont à devenir ce qu'ils sont. dans leur tentative de surmonter leurs traumatismes historiques. le dirai-je à mon tour. leur ardeur à la pratiquer avec passion et intelligence. sa force. à différents degrés. Cela admis. sa vitalité. toute Y authenticité qu’il défendait : cette expérience de vie révélée à travers la langue vivante. passer comme les jours. * Ce soir-là.... quels étaient mes rapports avec eux.

. Sa violence. Alors. il faut trancher dans le vif.. un espace de réflexions et de discussions autour de thèmes divers . Ces séances consacrées à la controverse et à l’expression libre. ce dernier lien avec un monde pour lui de plus en plus invivable. Mokrane. en cette veillée funèbre.. » Et. 16 (Nous endurons. la possibilité donnée à chacun de rompre un instant son exil en parlant du pays quitté. au-delà du travail littéraire. C ’est dire l’importance qu’il leur accordait. plus conscient des approches de la mort. Dans l’atelier. il mimait l’opération.) La maison résonne maintenant des dikr.. afrerref. mendiés autour de lui. Grand-frère les considérait comme une « thérapie de groupe ». les réunions étaient avant tout des rencontres et des retrouvailles amicales. mais aussi. Yemma aimait les entendre..politiques ou autres -. Dans un sens. mon frère ne pouvait cacher ses larmes : Lefhama win um i f-yefka Teyleb lyella U ryetfili d igellil Bab-is y e b b w i lbayakka Yebead i tlufa Uridenneb ur ¡{Iieyyil . d ’exposer ses problèmes ou de soumettre ses projets personnels à l’avis de tous. Il faut sectionner. à ce morceau par exemple (le même qu’entonne. ne disait-il pas qu’il lui avait été infligé. peut-être dès l’aube de sa vie. je rêvais une seconde chance. le cousin de Mokrane. ces chants religieux d ’évocation et d ’édification qui me bouleversent toujours.138 J’espérais. Tandis que lui. était en lui depuis toujours. à voix basse. Thérapie. d ’une voix vigoureuse et envoûtante). il est parvenu à le rompre. Koukou et Saïd lui ont chanté les quelques couplets qu’ils connaissaient. Nefbibb/.. c ’est juste. lui aussi. disait : «R adiothérapie. Certains soirs donc. en fait. Ce monde. Oui. il les a réclamés. l’on chantait dans l’atelier.. Et. neqqar m azal Aql-ay nedder tamara.. Car. Grand-frère les recherchait. endurons Survivant de mauvais gré. cela veut dire tailler. une grande partie de la soirée était parfois occupée par ces chants. de la main qui lui obéissait encore. Dans sa chambre d ’hôpital même. toute tournée vers luimême.

L ’Espérance vivante. Et.) D’un côté. * (La sagesse. en partie au moins. 141 cette Foi qui grandit les êtres en eux-mêmes.140 MaCCi am win tebbwi lhawa La ddin la lljepna A k k en isabba ad as-tm il. elle n’avait aucun pouvoir de décision. ce que masquait le semblant d’humour par lequel il exprimait la composante spirituelle de sa personnalité . assez familière. que désirer de plus ? Tu ne peux pas être en de meilleures mains ! » Lui se taisait.Yefrya yebbwetj-as lajel Lm ulukheggan aha amkan Tasa d wul tay y e f inijel A r daxel qebren rkan A R ebbikeC dim w ennes Demn-ay aql-ay deg yeblan I uçekka ni 'ara yay-yefrbes Negga leljbab dimawlan. pris au sérieux. le haut et le bas. « Comment vas-tu. Tu es le Compagnon Remplis d ’appréhensions. la vie et la m ort. Elle portait Les deux chœurs de lexwan vont se relayer des heures durant pour remplir cette nuit de leurs voix puissantes. composante évidente et. elle parvenait à se libérer de ses voix intérieures. il semblait tout imprégné de cette piété naïve. la tombe se ferm e Nous laissons parents et amis.. puisqu’elle passait par notre langue maternelle et s’appuyait sur nos croyances traditionnelles. (En hâte tu es venue. C ’est. somme toute.) . leur donnant une hauteur d ’où ils finissent par transcender leur propre existence. si communicative. de l’autre. sur l’essentiel.. Comme Yemma. Tusid-d a Im ut s lasjel rile y a m edden d awal kan Mufr-u. c’était une réplique banale de la part de mon frère . à qui II la donne Prime la richesse Qui l ’a reçue ne connaît point la pauvreté Il est béni pour toujours Il se tient loin des malheurs Ne pèche ni ne complote Ce n ’est pas comme le frivole Sans fo i ni dignité Toujours sa vie sera déséquilibrée. mon frère lui ressemblait visiblement. nous comptons sur Toi Quand sur nous. aucune forme établie. Mais. Mort Gens. il n’a pas vraiment été entendu. Pour les visiteurs. son terme est arrivé Les anges ont apprêté la place Nos cœurs se nourrissent de souffrance Engorgés.. Muh ? lui demandait-on quand il pouvait encore parler.. C ’était sa façon de laisser la porte ouverte à l’espérance à laquelle elle tenait de toute son âme martyrisée. Il faisait rire surtout. par moments. une phrase qui les faisait sourire parce qu’il la disait à la manière d ’une femme. il essayait de trouver une issue à une existence qui tendait de plus en plus à l’impasse. pendant qu’au fond de lui-même. telle était Yemma quand. Puisqu’il n’y a qu’un Ciel qui relie tout. le passé et le présent. cette phrase qui était une des expressions favorites de Yemma.Aql-ay deg uñís n R eppw i ! (Nous sommes entre les mains de Dieu /) » Parfois. Pour moi. putréfiés en dedans Dieu. il était profondément croyant. j e prenais cela pour un simple mot M ulj-u. qui ne se laissait enfermer dans aucun cadre. elle disait son impuissance devant certains événements. Elle témoignait ainsi de la Force qui l’habitait. en prononçant « R eppw i» au lieu de « g e b b i» . et à laquelle elle s’en remettait tout entière. . Par ces mots. sa conviction que sa vie ne lui appartenait pas et que...Yefrya. quelqu’un ajoutait en riant : « Alors. il ne croyait en rien qu’au travail concret . sous cet angle aussi. je l’ai dit. elle n’était ni banale ni drôle. sur ce plan non plus. les êtres et leurs jours.

elle devait être là et consentir enfin à rompre le cordon. se tenant de l’autre côté. les défunts pleurent. dans leur résonance tragique. Je la prends par tout mon corps et la range dans un coin de mon cœur comme une précieuse révélation.. Sinon. elle se confond avec leur matière toute faite de compassion. soudain.142 143 En écoutant ces chants sublimes. Elle ne me domine plus. sur un ton grave. en français : « Ça ne fait rien. je revoyais mon père dans ce rêve qui était aussi clair qu’une image sur un écran. et elle est vivante. Je vois le monde illuminé d ’un éclat nouveau. à côté de Yemma assise. je les avale note après note. décrivis la façon dont il avait ouvert les yeux. de paix. à la pitié absolue. je suis sortie vite de l’hôpital. avait rempli la chambre. Je voulais prendre le métro pour rentrer chez moi. à libérer son premier fils. Yemma devait être présente : ne Pétait-elle pas de toute façon ? Donc. Il y a son œuvre. simples et vrais. Je la ressens comme une émotion . Tandis que nous. et leurs chagrins sont plus désespérants que les nôtres. elle. Je reproduisis la façon dont ses paupières s'étaient abaissées comme le rideau sur une scène de théâtre. me réconcilient avec le monde. et mon âme s’apaise peu à peu. Les larmes qui coulent maintenant sur mes joues. Dans leur mélodie unique. son long regard plein de vie. » Mon père fit une grimace de douleur et des larmes coulèrent sur ses joues. À dire vrai. Pendant des mois. Vous ne voulez rien me dire. le cœur engourdi. ils m ’ont soulagée ! C ’était comme si la mort annoncée de Grand-frère était dans un sens plus supportable que le fait d’avoir à l’apprendre à Yemma. Yemma savait. Et leurs larmes. tu sais. présente à tout moment dans la chambre de l’hôpital. elle aussi. elle savait par elle-même. Ils me rassérènent. le monde tout entier. une émotion pure. puisqu’elle était là. vais-je dire ça à Yemma ? » Tout à coup. dont il ne me reste que ces mots. et sa voix m ’a crié : « Q u’est-ce qu’il y a encore ! Ta mère-là. je décèle la mesure juste de ma langue maternelle. me demandant à voix haute : « Oh mon Dieu ! Comment. comment aurais-je pu le lui dire ? Non. après que le jeune interne de garde m ’eut expliqué que mon frère venait « d’attraper une vraie vacherie » et qu’il n’avait « plus que six mois à vivre ».. ils nous entourent d'une insensibilité qui nous permet d’aller à la rencontre de nos jours. celui qu’elle semblait avoir ligoté toute sa vie par sa souffrance.. J ’ai erré des heures. ce sont celles d’une souffrance harmonisée et acceptée comme une grâce du Ciel. J’aurais pu demander à Mouloud ou à Hamid de m ’en apporter une. Et ils sont inconsolables. * . je n ’avais pas une grande photo de lui. je sens ma douleur se transformer. fébrilement. Mais elle savait.. je le sais. assommée. sur un petit banc. il n’est pas mort entièrement. mais je me suis égarée. Elle savait depuis longtemps. Mais moi. et cette connaissance les ouvre à la pleine sensibilité. Grand-frère Abdellah est mort. ce que. les jam bes flageolantes. Il était malade et personne ne lui avait rien dit à propos de Grand-frère. jamais ! Pas même dans un rêve ! Cet après-midi-là. maintenant. savent ce que nous ignorons. l’esprit confus. Aurait-elle été encore de ce monde. Je répétai les « Ah !. Il vint s’asseoir sur un petit banc. non ? » Ces mots m ’ont calmée. mon esprit. nous cherchons à savoir. Quant à mon père. elle . » Et alors qu’elle n’était plus.. mais je me disais que c ’était Yemma qui devait être là. Je mimai tous ses gestes. l’indescriptible absence. une longue phrase en kabyle. » qui avaient brusquement cessé pendant que je lui parlais et lui caressais le visage de ma main mouillée. Ah !. Mieux. cette douleur. je rapportai le terrible silence. elle continuait de savoir.. mais elle est déjà morte. puisque c’était elle qui tenait les fils . Ils pleurent à ma place. je me suis figée. Je les bois mot après mot. elle avait répété. eux aussi. Dans ce rêve. amplifient mon sentiment d ’humilité à l’égard de la vie. harcelant ses fils autour d ’elle : « Il est arrivé quelque chose à votre frère en France. j'aim ais à le croire. Eux. je me mis à lui raconter comment Grand-frère avait rendu l’âme. j ’aurais agi comme elle l’avait fait avec nous deux au sujet de notre père : je ne lui aurais rien dit. Ah !. très longtemps. je revoyais mes parents. J’étais sans mot. ces chants graves et ardents. Les défunts pleurent-ils ? Un rêve fait quelques semaines après la disparition de Grand-frère m ’a répondu : oui. cette douleur. belle et sacrée. Par eux. hébétée. Demain. je ne serai plus la même. 1 1 se leva et prononça. je m ’éprouve à l’échelle infiniment modeste de ceux qui la parlent et la nourrissent. dans leur profondeur insondable. Ils sont la condition humaine versifiée. Elle ne me fait plus mal. Enfin. » Ensuite. l’effroyable vide qui. Ma douleur vibre à leur rythme .. J ’attendais avec Yemma que mon père vînt pour l’informer. je ne sais plus. l’ignorance et l’oubli nous protègent. Il ne savait pas encore. comme si mon frère en personne était apparu là.. Je pris les mains de mon père : « Père. devant moi.

en me disant : « Prends-le. il est en paix avec son Créateur... et si vaillante par ailleurs ! * Il contenait donc de « l’eau bénite ». c’est tout. Téléphone à Mouloud. vers qui peux-tu te tourner pour lui demander ce qu’il convient de faire ? Qui peux-tu appeler à ton secours ? À quoi peux-tu recourir. Grand-frère-là. nous allons la lui réciter tout de suite. Y em m a. » J ’étais rassurée. Il s’agissait d’autre chose. puis. Alors que je commençais à lui raconter comment la chose était arrivée. Peu de temps après.Rien. à l’instant. elle vient d ’un voyant-guérisseur que Yemma avait l’habitude de consulter. Sans consistance ni sol sous mes pieds. Mais au moment de franchir le seuil de la chambre. je me serais obligée à admettre l’inadmissible. s’il te plaît. Avant de se tourner vers moi. elle ne vient pas du robinet . Il m ’a trouvée assise dans le hall.. depuis les commencements. « Voilà. je n’ai pas pu me retenir de le lui dire au téléphone : « Tu me manques. et même. au bord du néant. Comme ça au moins.. j ’ai répété. . à travers nos croyances et nos rites traditionnels. des instants privilégiés où elle semblait résister aux assauts de ses infatigables « ennemis ». J ’éprouvais une sorte de satisfaction à constater qu’en me laissant mener par ma sensibilité. le monde tout autour. Il a reparu quelques minutes plus tard. Cela avait intrigué plus d ’un. j ’avais fait les « bons» gestes avec Grand-frère. ma fille. cela ne concernait que Grandfrère et moi. Tu sais.. qu’est-ce qu’il y a dans cette bouteille ? . mes pensées. C ’est comme si tu lui avais récité la profession de foi. tout à fait sûr ! C ’est aussi un geste de foi. quelque chose de plus « grave ». Yemma me l’avait donné. tu as fait exactement ce qu’il fallait faire. » Je ne me sentais pas la force de l’annoncer moi-même à m es frères au pays. c ’est fait. et qui m ’avaient accompagnée jusqu’à l’âge adulte ? Comment n ’avais-je pas pensé à effectuer le geste primordial ? En me soumettant à la Loi par la formulation explicite de la profession de foi. ce n ’est pas de l’eau ordinaire.. mes jam bes se sont bloquées. à qui. une espèce d’intrigue inextricable qui se poursuivait fatalement. .. à deux pas de la chambre d ’où sourdait maintenant le mystère absolu. ce flacon.Ah bon ? Tu en es sûr ? . peut-être même avant . comment expliquer ? Expliquer quoi ? Crois-le si tu veux. à travers ses prières quotidiennes que je suivais avec une grande attention. Ensuite. » . Yemma chérie par-delà la mort. je ne peux pas. ce flacon que je me dépêchais de dissimuler dans mon sac lorsqu’un visiteur me surprenait à passer ma main" mouillée sur le visage et sur la tête de mon frère. Qui aurait compris ? Il aurait fallu raconter l’histoire à partir du début (et quel début ? Le savais-je moi-même ?). j ’ai appelé Abdenour : « Abdenour. » Je me suis sentie comme prise en faute. il s’est essuyé les yeux. Abdenour s’est levé : « Il n’est pas trop tard. Oh non. de plus abstrait.Oui. sinon à ce que tu as toujours connu et que tu portes en toi ? J’avais toujours aspiré à la spiritualité du monde par l’intercession de Yemma.De l’eau bénite! Eh bien. Abdenour m ’a dit d ’aller m ’asseoir et il a fermé la porte derrière lui.144 Quand cela s’est produit ce soir-là. c ’est parfait! Tu vois. C ’est qu’il y avait la mort d ’un côté. Etait-ce donc pour cela aussi que je tenais à ce que Yemma fut « présente » ? Quand la mort te surprend en exil.. Viens. Abdenour est arrivé. Abdenour m ’a interrompue : « Lui as-tu au moins récité la profession de foi ? » Je suis restée toute pantoise. La mort avait tout figé.. et je me suis mise à trembler comme avant. » Je l’ai remercié. Oui. De l’eau. Ça ne m ’est même pas venu à l’esprit. Une seule fois.' Tu en auras besoin. » Je lui ai emboîté le pas. et l’on m ’avait parfois demandé : « Dis. Je m ’étais posée là sans savoir que faire d’autre. » Je l’avais pris surtout parce qu’il venait d’elle. C ’était des moments que j ’appréciais. j ’ai repris mon récit : « J ’étais en train de lui essuyer le visage avec de l’eau. je lui ai demandé d ’appeler quelques personnes. où elle revêtait le visage de cette mère émouvante. » Je ne voyais pas l’intérêt d ’en parler. je n ’ai rien fait de tel. pourtant. de l’autre la « bonne façon » d ’agir. qui se tramait depuis longtemps. Alors. mes mouvements. comme il avait son portable. J ’étais seule. Avais-je complètement oublié les rites dans lesquels je suis née... J ’ai balbutié : « Quoi ? La profession de foi. tout bas : « Je ne peux pas avancer. il est mort.. je n’avais jamais pu dire : « Je t ’aime ». expliquer qu’il ne s’agissait pas de la simple croyance aux vertus d ’une eau sur laquelle un ccix avait prié et crachoté des années auparavant.

L ’expérience restait douloureuse. La douleur elle-même devenait différente : ce n ’était plus un châtiment. mais je ne l’avais encore jam ais ouvert. j ’ai traversé le fleuve. J’étais rentrée tout abattue ce soir-là. déracinent les arbres séculaires. ami. de pouvoir insérer les événements dans un ordre donné. J’avais oublié notre culture et ses pudeurs si subtiles. c’est en ne demeurant pas immobile et en ne luttant pas que j ’ai traversé le fleuve.. sur une étagère. C ’était comme si le voyantguérisseur qui l’avait donné à Yemma me faisait signe. Ccerfa n Jeddi Behlul. j ’avais songé à le soigner en l’aspergeant d ’un certain produit. j ’avais le sentiment d ’agir au gré des événements. dans un large pot à la forme rectangulaire et muni de barres en métal blanc. répond le maître bouddhiste. C ’est vrai.. les choses que tu vis sans le savoir.. d ’un voile qui n ’est pas fait pour la dissimuler. .Mais comment y es-tu parvenu. elle te révèle. ami. Pardonne-moi si je me trompe. offerte depuis toujours. n’est-ce pas. voilà comment je me suis conduite : « Comment. Voilà donc par où je suis passée.. Ce que je vivais me semblait cohérent. il n ’y avait plus aucun espoir. serein même. n ’est-ce pas ? Elle est voilée. pour décider que mon frère est à la fin de sa vie ? Que savent-ils vraiment du mystère de la Vie ? Peuvent-ils seulement dire quand la vie commence ? Et comment. je ne sais pas très bien. je me suis mise à invoquer les saints tutélaires du pays kabyle. de le tourner dans tous les sens pour voir s’il ne s’y produisait pas quelque phénomène. Yemma le faisait.. à tout moment. mais auxquels je tiens : ils m ’aident à me rappeler d’où je viens quand je ne sais plus où je vais. c ’était cette possibilité. et cela m ’apaisait au lieu de m ’effrayer. ses peurs et ses angoisses. un peu comme si j ’avais traversé une rivière à gué . Ou alors. L ’âme a ses secrets. toujours dans le rêve. une sorte de cactus. la nature pure. comme ça. je passais en revue l’image de mon frère pour y déceler l’imperceptible geste. ceux-là. surtout.. Pourquoi aurais-je été effrayée par ce qui se présentait comme une issue inespérée ? Je me sentais soutenue. corps et âmes. ses espoirs et ses rêves. En fait. qui gonflent en hiver. au juste.146 À sa réaction. Sauf que la comprendre requiert de la patience.. Je ne sais que faire d’autre. à côté de ces objets divers et sans valeur. lorsque mon regard tomba sur ce flacon. guidée. Il m ’était arrivé de le prendre. par exemple -. Par quoi ? Par qui ? Le plus important dans l’expérience que je vivais avec mon frère. » m ’avait dit Yemma. toutes ses pensées. j ’avais rêvé d’une plante verte. Quelques semaines avant.. une pensée qui opérait en dehors de moi. emportent tout. ami. je pensais : « Mais qui sontils.celui des rêves. mais pour en préserver la valeur. Il faut aussi que le temps accomplisse son oeuvre. » Jusqu’à ce soir-là. tu en auras besoin. c ’est que tout est lié du début jusqu’à la fin. alors qu’en réalité. Jusqu’à ces jours de désespoir. je lui disais : « Grand-frère. qu’il s’écoule par les êtres pour les conduire à la réalité. Qui sait d ’où vient le mal ? Qui sait d ’où peut venir le remède ? Ce qui est sûr. Comment l’idée m ’était-elle venue ? Les médecins en étaient maintenant à parler de « phase terminale ». la sensibilité. en rentrant chez moi. tout racorni et infesté de parasites. ce flacon. « Prends-le. Oui. j ’ai coulé. alors. J ’obéissais à une sorte de nécessité. mais elle avait désormais acquis une profondeur qui la transfigurait. as-tu traversé le fleuve ? demande le disciple. Seigneur. j ’ai été emporté. de ne rien penser par moimême en réalité. tu t ’en souviens ?. portée. et sans me débattre. elle.. Je l’avais toujours posé bien en vue.Lorsque je suis resté à ne rien faire. Alors. dans son langage à elle .Sans rester à ne rien faire. au cœur d’un hiver sans fin. ô seigneur ? . cette eau vient d’un ccix. Comme si. de but en blanc. tu le penses aussi. et quand je me suis débattu. Ainsi. une volonté impérieuse qui me poussait à prolonger un fil tissé à travers des générations. peuvent-ils savoir quand elle se termine ? » Chaque soir. je me rendais compte que j ’agissais suivant une logique. » . mais une souffrance consentie comme un accès ouvert à une plus grande compréhension. à leur propre réalité. J ’allais me coucher sans même dîner.. Et elle parle aussi. Moi. Le cactus était en piteux état. * Ce soir-là. . de cette sérénité que l’on atteint quand nos actes s’harmonisent avec ce qui nous inspire en notre âme. Grand-frère ?. cette âme . non plus une injustice. 147 En essuyant le visage de Grand-frère avec l’eau du flacon.. J’avais pris ce flacon comme je prenais tous les mots de Yemma. je me suis sentie ridicule à lui dire de telles balivernes. une de ces rivières du pays kabyle. et dont les eaux déchaînées inondent le monde. Au comble de mon désarroi. tu rêvais au printemps ! J’ai fini par admettre que je me forçais à entretenir l’espoir.. l’infime mouvement qui pouvait me laisser croire à une amélioration de son état.

Quelques visiteurs occupent encore les sièges tout autour du cercueil et le long des murs.. puis sur celui de Malha. une longue minute.. Dis un mot. Je ne peux pas me reposer. Ce regard. dans les chambres ou dans les couloirs.. Je suis saisie. trois heures du matin ? Les dikr se sont peu à peu éteints. Je les dévisage longuement l’une après l’autre comme si je vérifiais quelque chose. Malha. à cette minute même. Ses yeux sont animés d ’un regard intense qui rencontre mon propre regard. si rayonnante de jeunesse. tandis que.. A quel moment ? Tout à coup. c ’est moi il y a dix-huit ans ... hagarde.. pas du tout inquiétant. Cela dure une minute. Rien autre que ceci : Saassi. règne maintenant un étrange silence. Je n’entends plus aucun souffle. Je ne veux pas m ’asseoir. cet ultime regard est tellement expressif. Mes yeux se fixent sur le visage de ma cousine Saassi. je l’avais invité à manger ou à boire quelque chose. d’autres semblent assoupis. Le cercueil. cette détermination qui s’en dégage !.148 C ’est à ce moment-là que ses paupières se sont soulevées. incapable de me poser.. Il m ’avait répondu : « Pas le temps. tu vas tomber d’épuisement ! » me disent mes cousines.. Courage ! » En cet instant précis.. Ses lèvres remuent. La dernière fois où il était passé chez moi. je ne les ai plus entendus. N ’aie pas peur. fais un geste et je comprendrai. sans quoi. Je suis avec toi.. les officiants sont partis. Je ne crois pas à sa mort. Certains bavardent tout bas. terni son expression si gaie. j ’entends son regard me dire les mêmes paroles. Sur mon visage aussi. ça n ’a pas voulu reprendre. Et ce silence. Mais pourquoi suis-je troublée à ce point ? Et qu’est-ce que je vérifie ainsi ?.. comme si je percevais l’urgence de l’instant : « Me voici. Je dois m ’en aller. Fais attention.. Confusion : pourquoi suis-je ici ? Pourquoi tout ce monde réuni ? Que signifie cette drôle de n u it? Et Yemma que j ’attends. 17 Quelle heure est-il ? Deux heures. Lamana tebbwecj Bab-is (La chose confiée est rendue à son Propriétaire). » Je m ’efforce de retenir son regard. assis. j ’attends que sa respiration reprenne. il s ’arrêtait de respirer. et c ’est comme si je sortais d ’un rêve. . ou allongés sur les tapis. Quoi ? Q u’y a-t-il ?. par moments. Parle.. la tête sur leurs bras croisés. je m ’y plonge dans l’espoir éperdu qu’il me sache vraiment avec lui. Et cette puissance.. « Viens te reposer un peu. c ’est Malha telle que je l’ai connue autrefois. je t ’en prie. ferme mais paisible. Tu n ’es pas seul. Pendant quelques secondes. Je t ’écoute. avec précipitation. Grand-frère. c ’est moi aujourd’hui. sa sœur plus âgée. le temps est passé. Leur ressemblance me trouble. il y aura du monde autour de toi... exactement les mêmes. Mais ce soir-là. mais qui n ’apparaît toujours pas ! Je me penche par-dessus la rampe qui donne sur le grand salon. Dormir là. Les derniers jours aussi. Dans la maison. là.. Le début d ’une Eternité. Les femmes se sont regroupées dans le petit salon. Le temps sans vergogne a bien imprimé son empreinte sur le beau visage de M alha .. Le visage de mon frère à travers la minuscule vitre. J ’ai l’impression qu’il y met toutes ses forces. Je reprends ma lente déambulation. Les paupières s’abaissent.. Saassi. Je suis toute dans ses yeux. et puis. mais je continue de parler. je vois. d ’autres à l’étage. Tout à l’heure. merci. il a abîmé ses traits fins.

par son indépendance.. Il était dans l’excès par son intelligence. Tout est illuminé. Je lui aurais posé la question tout de go. « C ’est donc ainsi.. lorsqu’il revenait à la maison. sa candeur aussi troublante qu’agréable... il s’était enfermé dans une cuirasse d ’autorité tellement dure.. quelque chose qui le dominait. les Saintsgardiens sont avec toi. Recherche toujours la pureté. préservez-nous ! Donne-moi ce balai. Ils t ’ont choisie. par son rejet des faux-semblants. tu n’as rien d ’autre à faire ! » Malha et ses vieilles croyances magiques. ne méprise pas cette faveur. garde ton cœur compatissant. Je descends près du cercueil. nous nous tenions tout cois. Il ne se passe rien. Je pourrai le dire moi aussi. par sa modestie. elle aussi. Yemma. ses yeux s’ouvriraient. même quand il ne remplit qu’un coffre de bois. Personne n ’osait desserrer les dents. ne pouvait toucher son être véritable. il ne manque pas de femmes dans la maison pour balayer. Je balaie dans tous les recoins jusqu’à ce que Malha se jette sur moi : « Q u e fais-tu là. Yemma disait qu’elle était « habitée ». toute cette poussière !. par sa vérité tout entière. je ne serais pas surprise. Je demande l’heure : pas loin de cinq heures du matin. tout comme autrefois. frères et sœur. vide mon corps. tant il se montrait insaisissable. tellement rigide qu’aucun de nous.Tu me prends donc pour un monstre ? m ’a-t-il répondu. sortez-le de là. inflexible et irascible ... ils sont les bienvenus ! M ’as-tu vu renvoyer quelqu’un une seule fois ? » À sa manière. » Malha a suivi les conseils de Yemma. ?! O h ! Saints-gardiens. Toujours rien. la simplicité. ce n ’est pas à toi de balayer ! D ’ailleurs. après avoir entendu sa nièce lui raconter ses rêves prémonitoires et d ’autres visions tout aussi surprenantes. il s’était blindé . Je le verrais bouger la tête. par Dieu ! Il n’était qu’endormi ! Allez. elle lui disait d’une voix grave : « Il n’y a de dieu. poussé par quelque chose sur lequel il n ’avait aucune prise. par sa droiture. mais j ’attendais qu’il fut en état de m ’entendre. Va. comme Guy de Maupassant dans un de ses romans : si mon frère péchait. tout en l’enchaînant en luimême. Grand-frère ! » Et je m ’éloigne. le couloir d ’entrée.. J ’attends tout de même. toujours ce même silence angoissânt qui l’entourait. espèce d ’étourdie. En réalité. d’une tristesse froide.150 Ce silence lourd de tout ce qu’il n ’a jam ais pu exprimer. Pourquoi nous terrorisait-il ? Je voulais le lui demander. il était pourtant une espèce de « monstre ». la propreté. de poussière apportée par des dizaines de pas. mais lui-même n’y était pour rien au fond.. * 151 Ma tête est vide. Je suis comme déçue. Voilà que l’envie me prend de hurler encore. Il était habité. pourquoi ne pouvions-nous pas te parler normalement ? Pourquoi riais-tu de bon cœur avec les autres et rarement avec nous ? Que t ’avions-nous fait ? » Comme je me leurrais à penser de la sorte ! Il nous inspirait une terreur irrationnelle. tellement il avait tendance à dépasser la mesure en toutes choses. impénétrable. une tristesse figée sur mon cœur qui bat très fort. Toi. Alors. tout bouffi de colère. de peur de sortir un mot qui l’irriterait et le ferait partir comme il était venu. qui l’entraînait dans une vie cahotante. « Dis.. retenir cette nuit qui va s’achever pour laisser venir le jour où l’on mettra sous terre mon frère. Elle passe des rires aux larmes et des larmes aux rires avec une . tu n ’es pas seule . Nos parents eux-mêmes devenaient muets. tout mon être disparaît dans le silence pesant qui a subjugué la maison. sa simplicité dans la joie et la douleur. ma fille. Elle savait de quoi elle parlait. mon cœur déchiré. La douleur monte en moi comme une fièvre. Je crierais simplement : « Venez voir ! Je le savais. Si les gens veulent venir. assourdissant. claire et précise . dis ? Et même s’il le faut. comme s’il était le cœur de cette maison. où mettait-il toutes ces montagnes de choses tues ? Ce silence retentissant. tout est recouvert de terre. invincible. Même quand il est réduit à l’état de. Va t’asseoir. Comment supporter de la voir sans rien faire ? Je me mets à la recherche d’un balai.. Elle a su conserver son innocence. « Grand-frère. Me permets-tu de leur dire qu’ils peuvent venir ? lui ai-je demandé tout au début de son hospitalisation. Grand-frère aimait l’ordre. par sa sensibilité. ce silence qui l’accompagnait persiste. Malha. Je veux briser ce silence qui m ’écrase. quand. par sa gouaillerie. beaucoup voudraient te rendre visite. Ne la crains pas non plus.. entier. tout est triste. par sa lucidité. tes mains ouvertes. Je remarque les nombreuses lumières. Combien de personnes sont entrées dans la maison ? Le sol carrelé du salon. . Je n ’entends plus que lui. Il n ’était ni haut ni large.. ce n’est vraiment pas sa place ! » Je regarde longuement le visage de mon frère. En sa présence.. parents. est-ce bien le moment de balayer. il ne se passera rien. c ’était surtout par ses « qualités abusives ».

où est sa tombe ? Je me rappelle Yemma m ’expliquant : « Le jour où il est apparu. Et Grandfrère ne l’a pas oublié. Comme Yemma. Je me retiens de lui répondre : « Sommes-nous obligés ? » L ’heure est venue de monter à At-Rbah. Elles me font une place entre elles et. avivent ma douleur comme le couteau dans la plaie. moi aussi. Je me suis toujours demandé d ’où elle tirait sa foi infinie. J ’appelais Tajenuct à mon secours . Je me répète avec une étrange satisfaction : « Y ehya. Je songe à ce frère que je n ’ai pas connu. Quand elle est arrivée enfin. Malha le reprend d ’une voix hésitante. comme Grand-frère. de pousser un youyou. Je tourne en rond.. Nous étions seuls. cet enfant. malgré ses deuils. je me sens consolée. » Mon cœur se crispe. Mais le voisin l’avait condamnée. tant elle me paraît se tenir au plus près des sources. * Un long youyou retentit au moment où le cercueil franchit le seuil de la maison. De nouveau. Par moments. pour sa finesse. * Pendant la guerre. ou de se labourer la figure de leurs ongles. l’enfant était déjà mort. cela n’avait pas d ’importance : il existait dès lors qu’il avait reçu son prénom.. elle vient. un de ces liens évidents que je ne voyais pas avant. la « fête » continue. Je le voyais devenir tout bleu. Tout à coup. le village de mon père. Il devait avoir un peu plus de trois ans lorsque naquit Yehya. Dieu lui pardonne.. lorsqu’elle faisait une offrande.. » Les enfants de Malha ne sont pas encore mariés . Et Dieu qui nous regardait. À mes yeux. » C ’est encore un lien entre Grand-frère et notre histoire familiale. elle aura bien des bonheurs . elle nommait tous ceux à qui elle la dédiait. » Donc. Malha invite sa mère à chanter des dikr à côté du cercueil. Au fait. Ainsi clamaient-elles à la face des vainqueurs la grandeur de leurs hommes morts . sans bruit ni voix. resserraient leurs ceintures.. comment elle arrivait à être si sérieuse et si spontanée tout à la fois. son calme. Elle le fait par affection pour son cousin. la vie n’est peut-être pas finie pour moi. sa mystique. dont l’existence n ’a duré que le temps d ’être étranglé par le cordon qui l’avait nourri neuf mois durant ?. par fierté aussi. sa démarche pesante. cette porte. notre village où nous avons notre cimetière.je le souhaite de tout mon cœur ! Aussi ses cris de joie ne doivent-ils pas être contaminés par la mort. Je ne l’ai pas vu longtemps. son regard vide. Malha représente un mystère qui me fascine encore. « Je mourrai pendant l’Aïd. Elle n ’avait que son jardin à traverser pour atteindre la porte en planche que ton père avait aménagée pour elle. à son tour. Nos yeux se croisent et se fuient aussitôt. Je l’ai toujours admirée pçur la confiance qu’elle mettait en la vie. Il faut monter. » 153 Et. levaient la tête et lançaient des youyous de triomphe. ces trois êtres portent toute la profondeur de la culture kabyle . Mouloud dit : « C ’est l’heure. « Ma sœur. * Je n ’ai pas vu le jour poindre. ou quand ils venaient jeter là les corps de ceux qui les avaient bravés des heures durant dans le maquis. des femmes et des enfants. on va et vient de tous côtés.. par eux... les mères. j ’aperçois un de mes frères. Les Kabytchous feront la fête. M uhend-u-Yehya. Que Yehya mourût aussitôt né. ces youyous me transpercent l’âme.. les épouses et les sœurs. sans manquer de le citer : « Cette part pour Yehya. j ’espère encore. lui et moi. lui non plus. à leurs voix prenantes. J’ai des enfants. Je remarque son visage creusé.cette vieille femme que vous appeliez “Mamma Laali” . d ’un pas lent et silencieux. à leur contact chaleureux. » Quel péché a-t-il commis.t ’en souviens-tu ? C ’est elle qui vous a fait naître. Yehya. Moi. à leurs chants pleins de ferveur... ses poids et ses légèretés. j ’étais seule. ils incarnent son essence riche de toutes les possibilités. Pourtant. Mamma Laali a dû faire un grand détour avant d’arriver à la maison. Elle est restée entière. tes frères et toi. Si Dieu veut. mais j ’ai toujours son image devant les yeux.. la facilité avec laquelle elle trouvait à plaisanter au moindre prétexte. Il faudra retrouver sa tombe.152 aisance stupéfiante. au lieu de s’effondrer. La maison se réanime peu à peu. Y ehya. sous les yeux des vieillards. et ce jour-là. quand les soldats français abattaient un homme sur la place du village. c ’est tout ce que je peux faire ! me dit-elle.

. par conséquent. (Comme si d ’un côté. pour ne pas sombrer dans le désespoir. se défendait d’aimer l’âne juste pour faire comme tout le monde. (Je comprendrai plus tard : en fait. aucune mort ne détruira leur détermination à perpétuer la vie. allant ju sq u ’à refuser toute position d ’autorité. à Tassaft. dans l’ambulance. il y avait ce « pays » . un pays lointain. Surtout. * Cette fois. c ’est ce qu’on dit selon l’habitude. à telle enseigne qu’il n ’a pas formé sa troupe de « partisans ». attirer sur lui l’attention de ses congénères et. de l’autre le reste. Tout le pays est traversé de long en large par des centaines de routes comme celle-ci. me comble. Grand-frère. Ce sont les Kabyles eux-mêmes qui parlent de cette façon.) Ceux-là rendaient malade mon frère. De cette façon. entraînant les autres dans leur fourvoiement. par ailleurs. Il était indépendant de façon absolue. Une fois encore. un homme de valeur qui mérite ces youyous exceptionnels des femmes mûres. qu’elle fût petite ou grande. Les rêves nous séparent. En cela. d ’être étrangers dans leur propre pays !) Très vite. Ils y sont parvenus grâce à ces « chemins des Français ». Ah ! Que ne lui a-t-on pas rappelé la parole des anciens : M i ljemm len at taddart ayyul. Tu peux affirmer ta différence. Elles « youyoutaient » à la vie. On pourrait dire aussi bien que ces femmes hurlaient comme par un réflexe de survie. Cependant. de styles ou de couleurs. zwir-iten. il se montrait sans complaisance pour les universitaires qui ont une grande idée d ’eux-mêmes.. un autre pays. cours lui chercher de l'herbe !) Mais il ne devait pas l’ignorer.) Nous atteignons Taxuxt. Comme le dit Ali Recham : N ekw n i yesdukel-ay yiçle$. . Comment y résister ? Cela me remplit. Ce qu’il combattait ? . comme on les appelle encore. aussi constructive soit-elle. donne à ma douleur une dimension inattendue. aux (Le sommeil nous rassemble. Quelques hommes en uniformes bleus contrôlent l’embranchement des routes menant aux Ouadhias. abrutissant. provoquer leur haine. rub bucc-as-d! (Quand tous les gens du village adorent l ’âne. elles unissaient leurs cœurs pour retenir le ciel de tomber.154 en martyrs. c ’est avant tout cette espèce de conformisme. les régimes totalitaires exigent-ils autre chose de ceux qu’ils oppriment que ce devoir auquel chacun est tenu. tortueuse. je pense avec une profonde tendresse aux femmes kabyles.La bêtise ! Il la dénonçait sous toutes ses formes. Sa propre bêtise n ’échappait pas à son esprit mordant. et en bien d’autres aspects de sa vie.. Tout de même. à nous voir pris entre la montagne vivante (de temps en temps. adulés par la masse engourdie par des siècles de tribalisme rigide. moi aussi. Lamasna ferqent-ay tirga. suivis. n ’en finit pas de grimper. le système tribal. Je m ’étonne de voir que nous longeons une grande étendue d ’eau bleue : allons-nous au village en passant par le bord de mer ?. lui. Je retrouve mon ancien malaise. l’Algérie. de ne pas les contredire ? Or. qui légitiment la règle. la plus grande réalisation locale des dernières années. Elles ont été construites par les « indigènes » sous la direction des colonisateurs impatients d ’atteindre enfin le cœur de ce pays hostile par nature et réfractaire par atavisme. d’égalitarisme tyrannique qui ne tolère aucune singularité. Nous montons au « pays ». C ’était un combattant lui aussi. 155 L’injonction est on ne peut plus claire : « Pense et agis comme tout le monde.. la route étroite. Enfin. . inoffensive ou dangereuse. par la même occasion. cet adage qui semble conseiller l’hypocrisie et la flagornerie comme une règle de conduite à laquelle chacun doit se plier pour ne pas se distinguer par ses propres opinions. je sens. lui qui avait plus d ’indulgence pour les autres que pour lui-même. il m ’a souvent fait penser à Juddi Krishnamurti. quand il constatait comme ils étaient écoutés. c ’est mon frère cadet qui vient s’asseoir près de moi. au-delà de leur diversité. Mais par-dessus tout. selon le mot courant. à même d ’éveiller leurs semblables. ne secoue-t-elle pas ses flancs ?) et les ravins vertigineux. c ’est un barrage d’eau. me soulève par-dessus les têtes. et ils se plaignent. Je tente de comprendre. obtus. devance-les. mais dans le groupe ! » Les justifications sont nombreuses. ne sors pas du lot. Car l’homme dans ce cercueil n ’est pas un homme ordinaire. ceux-là qui se croient éveillés et. vraiment malade. Rien n ’entamera jam ais leur capacité à se redresser. avec ces youyous qui signalent la sortie du corps de mon frère. Inutilement. tandis qu’ils errent d’illusion en illusion. comment peut-on s’opposer à un mode d ’être et de penser tout en continuant à le faire sien ? Il est vrai que l’esprit de la tribu..celui des Kabyles -. mon cœur se gonfler d ’un sentiment de fierté.

Mais ce moment inoubliable où Yemma et sa sœur purent enfin mêler leurs larmes et leurs rires. d ’une peur brutale. . Nous étions des enfants en mal d’ancêtres. au lieudit « Atranci » où se croisent les routes de Tizi-Ouzou. c ’est une affaire de famille. Nous l’écoutions. Je me tourne vers mon frère : « Mouh. c ’est un barrage. intéressés.. simplement ordinaire. mes 157 jeunes frères et moi. quand ils devaient venir. « abrid n tqabuct » (« le chemin de Tqabuct ») . Quelques kilomètres plus loin. au-dessus. Pour la première fois. la vie au village qu’animaient.. mes frères et moi. des Ouacifs. vers l’âge de quatorze ans. Nous ne l’avions encore jamais vue. j ’allais passer quelques jours chez ma tante . elle m ’apparaissait comme une femme kabyle ordinaire. Pour la première fois.156 At-Yanni et aux Ouacifs. . la bonté de partager avec toi les heures difficiles. de Tassait et de Bouira. on ne peut manquer de voir qui monte au village et qui en descend. Mais d ’hier à aujourd’hui. et que ce passé plongeait ses racines là. après avoir été entourés tous ces jours noirs. je vais voir pour la première fois la tombe de Yemma. Nous roulons en direction de T assaft Quelques voitures nous suivent. Avant. Les lieux me sont familiers comme si j ’étais là hier. croyez-moi. des jours dont je me délectais. à elle et à sa sœur. Oh ! Saints-gardiens de ce pays. Depuis des semaines. dans cette terre dont nous avions été longtemps tenus éloignés. Et un jour. tout s’agite en dedans. cette tante qui faisait irruption dans notre vie. Mon cœur bat à fendre ma poitrine. quand.. pour répondre à notre insatiable curiosité. faites que ma raison ne se renverse pas ! Au fond. sans même nous avertir. il nous aura fallu l’espérer longtemps. une bâtisse élevée au bord de la route. le réclamer souvent à cor et à cri avant que nous puissions le vivre. que nous aussi... nous nous fîmes à l’idée qu’elle existait. Elle comprend une épicerie. des avalanches de souvenirs. monstrueuse. mes enfants ! » Nous ne demandions qu’à y croire. de l’autre côté du village. le cœur. le sang fidèle qui a la patience. Mon attente n ’a pas été déçue. Â la fin. captivés jusqu’à l’émerveillement. nous le prenions pour aller aux champs ou à la rivière. de Yatafène. qu’elle avait des liens de parenté avec beaucoup d ’autres. Ce ne sont que des gardes communaux. C ’est dans ce village que j ’ai commencé. ce moment incroyablement bouleversant. A un tournant. avec leurs sinistres engins en bandoulière. au rythme des saisons. je le sais : je n ’ai peur. J ’éprouve comme une solitude subite. au pied du chemin qui mène au village. j ’ai compris que notre famille n ’était en rien différente des autres familles kabyles. je n’ai jam ais eu peur que de cela. elle disait : « Vous avez une tante. apparaît tout d’un coup « Le garage ». j ’ai peur. elle se mettait à évoquer leur enfance. Je me souviens d’un autre chemin plus discret. je la découvrais sous un jour nouveau. où étais-je donc? Soudain. le sentiment d’être abandonnés. Que n’astu pas vu ! » Nous passons sans encombre. Ces hommes. Seul le sang pleure. quand il fallait laver le gros linge. depuis Paris. d’autres hommes en armes. les faux barrages étaient fréquents ici. Comment vais-je supporter les heures qui viennent ? L ’appréhension me broie.. n ’est-ce pas ? Ils vont nous arrêter. Des visions.. à découvrir enfin l’histoire de mes parents. Maintenant. Je vais me retrouver devant les tombes de mes parents. comme cela. une vraie tante. elle eut pour nous réellement un visage. un service de mécanique automobile et. tel vieil oncle ou telle grand-mère dont l’image toute pleine de gentillesses continuait encore de l'attendrir jusqu’aux larmes. des pensées décousues. C ’est comme ça partout dans le pays. Peu à peu.Calme-toi. et voir la fosse béante qui recevra le corps de mon frère. Je me dis que les gens sont venus quand ils voulaient. invraisemblable. En regardant Yemma bavarder avec sa sœur et les autres femmes du village. De là. les travaux et les fêtes. Certains étés. une habitation. Un peuple en guerre contre lui-même : qu’espère-t-il encore ?. me rappellent que le pays n ’est pas encore sorti de la géhenne.. Yemma ne faisait que parler de sa sœur. nous venions de loin dans le passé. sans savoir qu’ils ne reviendraient plus jamais.

Tu fais partie de ceux de la fourche. Un jour qu’il marchait seul. et qui tenait à le saluer. derrière le cercueil soulevé par des dizaines de mains. « Ce n ’est pas nécessaire ! » lui dit mon frère. ce n ’est pas la fourche ). lui. qui révèle l’appréciation de mon frère quant à ce « renouveau culturel » imaginaire auquel bon nombre de Kabyles croient. et que les jeunes brandissent comme une arme à la moindre manifestation.. une voiture s’arrêta à sa hauteur et un homme en descendit. nous . moi pas. Il enrageait. tu t‘es dérobé. Par conséquent. C ’était un chanteur célèbre qui avait repris (avec son accord) quelques-uns de ses poèmes. devant l’importance accordée à ce qu’il appelait le « crapaud ». Sur une grande banderole accrochée à l’entrée du village. Quelques semaines plus tard. les jeunes de mon village ont tenu à répercuter comme en écho une pensée de Grand-frère.18 Je descends 'de l’ambulance. Je l’ai dit. Il n ’était pas dans la mouvance de ceux qui voudraient réduire la culture kabyle à ce symbole en forme de deux tridents accolés qui trône partout aujourd'hui. il fulminait rien qu’en entendant ces mots considérés comme « berbères authentiques » (« idles » n ’en est-il pas un également ?) ou ces formules creuses auxquelles se cramponnent certains pour afficher leur identité culturelle telle qu’ils la voient dans le rétroviseur de la mythologie amaziyiste. Par cette inscription qui m ’inspire un vague sentiment de soulagement. ce qui me surprend. je me suis arrêté pour te serrer la main. on peut lire : Idles maCCi d afefcid (La culture. Et il poursuivit son chemin. On l’attache sur une civière à l’aide d’une corde. L ’anecdote suivante suffit.Quoi ?. en revenant de l’atelier en compagnie de Tahar Slimani. et toi. plantant là le chanteur tout surpris. mais je ne tarde pas à en comprendre la raison. ce que cela veut dire... J’ai vu le crapaud sur ta boucle de ceinture. plutôt que de reconnaître leur pitoyable réalité. Q u’est-ce que cela veut dire ? .. il croisa à nouveau le chanteur : « L ’autre jour. et dans lequel ils se complaisent.

. blessé. comment pouvait-il composer avec les tartuffes ? Mais il ne cherchait ni à les défier ni à contester explicitement leurs méthodes. tous les jours. cette rage qui l’aurait rendu malade pour des jours.Tu es fier. enveloppe. ce qui l’enchantait. d z z u x uya?iç}m’ara ib e d d y e f ugudu n leybar !» (De la fierté du coq quand il se tient sur un tas de fum ier /) » Avant de s’éloigner d’un pas rapide. Il était mécontent de ses premiers textes. savez-vous ! . Il se contentait de tracer sa propre voie. de paix et de raison. N ’allait-il pas jusqu’à l’exiger de ceux qui le sollicitaient pour participer à leurs projets : « Oubliez-moi ! » Sa décision était définitive. cette précieuse berceuse qui. fumeux dans ses objectifs et .. aurait-il pu approuver ce militantisme guerrier ? Ce fut ainsi sans doute aussi. sous la direction de Germaine Tillion. Or. Les raisons de ce désenchantement généralisé ne devaient pas être purement externes. ni critiques ni éloges. c ’était surtout par sa modestie. il le leur disait. poétiques et autres. . c ’est bien connu. étant un des 161 traits les plus saillants de sa personnalité. Pourquoi ? Peut-être parce qu’il n ’était pas de ceux à qui les parents répètent dès leur jeune âge : « Tu seras le meilleur parmi tes pairs. je suis fier d’être un Amaziy. Décidément. Il ne cherchait pas à exister pour sa propre personne. tu n ’es pas fier de ce que nous faisons. pour reprendre le mot de Sartre. il ne l’aura pas emmenée avec lui. Lui. humaniste convaincu. allant jusqu’à les qualifiait de « bêtises ». intègre et si sensible à la trahison.) . » Muljend-u-Yehya récusait les images et les symboles mystificateurs qui. étaie et nourrit le petit être. comme ça au moins. parce qu’il était tout d ’une pièce.. sa pensée évoluait. Il prenait soin de distinguer les ambitions personnelles des besoins culturels pressants de son peuple. celle qui aurait pu la lui chantonner était dans une position précaire. trahi dans ses attentes. tandis qu’il rompait avec un militantisme borné dans ses vues..pourquoi ne pas le souligner ? .. et de la tenir.. le plus grand. le plus fort ! Tu iras loin. l’empêchait de couler à flots avait cessé d ’exercer sa magie. par lequel une culture exprime son génie créateur et se fortifie par-là même. Et cela est vrai d ’un bout à l’autre de son existence. Ce coup terrible sur mon épaule. J ’étais content d ’être là . ce qui. Avait-il jam ais espéré récolter les fruits de son travail ? Il n’avait rien à vendre non plus. Cette douce. Moi. parfois tout est joué avant même que rien ne commence. ce qui aurait laissé penser qu’il avait une haute idée de luimême et de son travail. si mon frère « brillait ».la fidélité à lui-même. D ’ailleurs. c ’était sa rage expulsée. Grand-frère s’inquiétait plus de se maintenir en équilibre que de s’imposer ou de se valoriser. homme de sens. mon fils. il n’attendait rien. dans sa vie quotidienne comme dans son œuvre. ( J ’irai à l ’école Longue est ma route J 'a i fa it le serment De ne plus y retourner J ’irai ci l ’école. En fait. Mais là n’est pas son moindre paradoxe !) Il en avait gros sur le cœur. C ’est pourquoi il préférait le travail solitaire. Tu es le plus beau. se tenant à tout moment au bord du gouffre. Il voyait les Kabyles marcher sur la tête . dans cette clandestinité pour laquelle il avait finalement opté. parce qu’il restait fidèle à ce qu’il était . l’effort constructif de chacun. ne servent que leurs promoteurs. retourner à l’école ! A d yrey di lakul Tura abrid-iw idul Haca ass-nni m i neggul Tuyalin. comme ça. y e jje z uqessul A d yrey di lakul. dans une large mesure. Avec un tel caractère. alors qu’il était à la veille de soutenir sa thèse de Doctorat à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Etant constamment aux prises avec ses propres limites. sa façon de mourir même témoigne de cette adéquation totale à lui-même. Par qui ? Par quoi ?.Alors. il refusait d ’être un « leader » et il espérait être entendu. ne cherchant ni à attaquer ni à séduire. Un jour... » Oh non ! Il n ’a pas été nourri par le chant des mères comblées.. mon frère se tourna vers Tahar et lui asséna un coup sur l’épaule.assez belliqueux. « Va en paix. mais rares étaient ceux qui l’écoutaient. eammi Tahar ! » Tahar se souvenait encore de la violence du coup : « Il était furieux comme je ne l’avais jamais vu. Il avait été irrémédiablement déçu. Comment. pourquoi parlez-vous au nom de tous les Kabyles ? Qui vous a élus pour nous représenter ? Vous nous déshonorez.. dans le fond. De toute façon. lui.160 n ’avons rien à nous dire. tu deviendras quelqu’un qu’on admire et qu’on craint. (Soit dit en passant.

il l’a toujours su : Ur tezfim ara kw en w i A s m i yi-d-tegga yem m a MaCCi nniqalint terwi Uqmey-asen ssalima. Il y a là une leçon . il ne cherchait pas à découvrir la manière d’être libre. c ’était du temps gagné à éprouver la liberté au quotidien. les plus originales ? Il n’avait de compte à rendre à personne. j e me serais enfui Ils ne m ’auraient pas rattrapé Je n ’ ai pas voulu naître Pardonnez-moi. elle obéissait à tous. de courir après elle ou de discourir sur elle. « Mérite ce que tu rêves ! » * 163 pas naître. leurs sujets à leurs pieds . répondait aux caprices du dernier morveux. des biens de paysan reçus de ses aïeuls habiles à faire fructifier leurs parcelles de terre et leur argent amassé sou après sou... il ne voulait rien posséder. pour reprendre son expression. autrement dit. il avait des biens . Mais. de ce fiel dont seuls les humains ont le secret de fabrication. il a préféré la clandestinité dans laquelle il trouvait une indépendance complète. Lukan ufiy adrew ley Ur cikkey ara a yï-d-fffen Ur byiy ara a d-laley Sem m eht-iyi a y iljbiben. Aussi. surtout. d ’amertume. accueillent habituellement un garçon . S ij ’ avais pu. bête et féroce qui. et je ne peux me retenir d ’y mêler le cri de mon chagrin : « Oh ! Grand-frère. supportait brimades et vexations. dans les marges.. des larmes toutes souillées de colère. que naissent et mûrissent les plus belles œuvres. (Ah ! La vanité de ces hommes !) En plus. il a tété les larmes de sa mère. Il l’aura quand même payée très cher. il ne l’ignorait pas . Il ne devait pas être. Pour lui. Il ne devait .. elle finira par le comprendre. am is. Pendant de nombreuses années. et cette liberté à laquelle il tenait par-dessus tout impliquait le refus de s'attacher à ses propres œuvres.. si elle ne te tue pas.) Amaacahu. une salve de youyous retentit de nouveau. Des larmes de souffrance ..un premier-né.. (Il était une fo is. Alors.162 À la reconnaissance académique.. la plupart du temps. qui lui aurait permis d’éviter la pire des choses : l'extinction de sa lignée. plusieurs fois visité par la mort. elle endura son Tandis que le cortège amorce la montée vers le village juché sur sa colline. on ne la gardait que pour ses bras solides et ses mains adroites. et. C ’est qu’il désespérait d ’avoir une progéniture. à nous tous qui n’avons. de tenir de la terre ingrate. au lieu de l’imaginer.. elle fut au service d ’un clan puissant pour qui il était plus facile de la croire stérile que d ’avouer la défaillance d’un de ses mâles. de cette méchanceté gratuite. A sa naissance donc. et percevoir les droits d’auteur auxquels il pouvait prétendre. plus généralement. ( Vous ne savez pas Le jo u r où j e suis né On a frô lé le drame Je leur ai fa it un cinéma. Il aurait pu les faire reconnaître officiellement comme étant siennes.) Elle n’était pas loin de la trentaine lorsqu’elle parvint enfin à se libérer de la tutelle éprouvante d’un premier mari de plus de vingt ans son aîné. elle aussi. un fils de préférence. elle mérite qu’on s’y attarde : Muljend-u-Yeljya ne luttait pas pour la liberté. que le « minimum vital ». Persuadée. spécialement à ceux qui rêvent le sceptre dans leur main. voilà.. Elle n ’avait plus ses parents. comme le dit Octavio Paz. finit par te rendre fou. les plus vraies. Elle était la troisième ou la quatrième épouse. pourquoi ? » Pourquoi ? Mais je viens de le dire : il était prédisposé ! N ’est-ce pas encore assez clair ? Alors. que des rêves de marchands. cette liberté arrachée à sa propre personne avant tout. s’évertuant à vivre presque en ascète. Combien parmi ceux qui se targuent d ’appartenir au peuple des « Imaziyen » (« hommes libres ») sont réellement capables de vivre libres ? La question peut être posée. À sa naissance. il n’y a pas eu de ces youyous de joie qui. chez les Kabyles. ce qui constitue la condition sine qua non de toute œuvre de création : n’est-ce pas en dehors des cadres autorisés. courbait l’échine. Il était libre. ni personne d’autre qui se serait soucié de l’enlever à la servitude d ’une maison dans laquelle. Et cela.

autrement dit : une insurgée. Il hurlait. elle revint dans la maison de son père. p.un garçon. cela avançait vers elle. non une future mère pour la remplir d’enfants. « Homme. un garçon encore. Là. Et puis. Chaque naissance était accueillie par cette stupide rengaine chantée à tue-tête de l’autre côté de la cloison de séparation : Tketfer-d teqjrnt içlan A d r m m la? d earyan ! (La chienne a multiplié les chiots Ils n 'auront rien à manger. comme tout le monde en cette époque de guerre : les gens avaient faim et froid . elle ne se remettait pas de ses couches. Il se résolut à braver la famille : « Vous m ’avez obligé à répudier la première qui a laissé derrière elle une enfant. Mais il ne manquait pas de cœur. maudissait ce jour particulier. sortait une minuscule créature mâle qui avait des yeux clairs . Elle était de trop. Elle commençait à comprendre son malheur. cf.. Privée de soins et de nourriture consistante. avec eux. tous les jours. . De ma maison. La famille voulait la répudiation de la mère et rien d ’autre. toutes ces bonnes nourritures qu’on donne habituellement à une femme dans son état). . Un jour.. Une année après. comme savent le faire les orphelines élevées dans la sagesse des grands-mères expertes dans l’art de transmettre leur soumission aux petites filles. Quelques mois plus tard. sur laquelle régnait la seconde épouse de son oncle paternel.. Au moment de servir la viande. la mort était là. On lui promit. Sa mère l’apprêta. ouvert les yeux. elle ramassa ses pauvres effets et. rien à se mettre sur le dos !) La famille s’agrandissait en effet.. Voici qu’arriva le septième jour du nouveau-né. des années et des années. il n ’y aura pas de répudiation. ce repas qui. nous vivrons chacun chez soi. avançait. Je le refuse ! Cette fois. La veille. puis se volatilisait dès qu’elle effleurait ses lèvres. Le jeune père finit par réagir. Il la roua de coups. Elle eut encore d'autres enfants. » Elle lui tenait tête. 165 coutume... mais après que tu m'auras rendue telle que tu m ’as amenée. Tu peux garder Ton bien.. Ce jour-là. prétextant une visite familiale. ne lésinait point sur ses forces. la mère avait mis au monde son septième enfant. Son père apporta de quoi composer le repas de fête. le père implorait son Créateur : «D ieu.. Elle patienta longtemps. vint ce jour où. Emmène-moi voir un docteur. Quelques voisins amis furent conviés au festin. C ’est le mieux que j ’ai à faire. mais ils vivaient. la mère indésirable : « Ton âme passera entre nos mains ! » Ah ! La rivalité. elle eut son premier enfant . selon la 7 Tamnafeqt : épouse qui quitte le domicile conjugal sans être répudiée ... elle aussi. vu toutes les disputes qu’il y a dans cette maison. une foule de voix indistinctes et menaçantes envahissaient son esprit. on la donna en mariage dans le village voisin.. et s’évanouissait d’un seul coup. Je vais te remmener chez tes parents.. » 8 Tinucjin : pluriel de tanuf . et le père s’escrimait à subvenir à ses besoins. Une bonne âme lui avait peut-être parlé. c ’est bien assez. marque l’entrée du nouveau-né dans sa famille. l’animosité. Quels parents ? Je n’ai pas de parents ! Pour ce qui est de partir. des œufs. je vais mal. Ce dernier prit le plat et le jeta à l’autre bout de la maison. à qui revient de distribuer les morceaux. en leur racontant des histoires. Non. À d ’autres moments. chaque jour un peu plus. et vous me demandez de faire pareil avec celle-ci. toujours de trop. avançait. À partir d ’aujourd’hui. comme une bulle de savon qui éclate. lutter contre chaque jour qui se levait sur sa situation peu glorieuse de tamnafeqt1. à elle.. vous voulez faire un orphelinat.Quoi ? Tu veux me rendre à mes parents. je m’en irai.164 sort en silence. Je ne quitterai cette maison qu’avec ma santé retrouvée. une main sortant de nulle part lui tendait une nourriture (une tranche de viande rôtie. elle dut se battre encore. à genoux au milieu du patio. Son sang s’en allait par flots tandis que son esprit s’égarait dans de sombres pensées. Ses sens se troublaient. vois. » La division n’amena pas la paix. le père tendit le plat au chef de famille. Ce n ’était pas du tout ce qui avait été prévu ! La famille recherchait une domestique pour s’occuper de la maison. . la malfaisance des tinutfii? ! Des années s’écoulèrent. Ils vivaient tant bien que mal.. 34. tempêtait. Je me sépare de vous. qui la portaient à voir et à entendre d ’étranges choses : d ’un pot à eau posé à côté d’elle..T ’emmener voir un docteur?. Des rumeurs confuses.. note 3. Donne-moi maintenant de quoi nourrir ceux que Tu m ’as accordés. La mère. dit-elle un soir à son époux.

à travers ses enfants qui étaient toute sa raison de vivre. à sa naissance. mes frères et leurs enfants. elle ne comptait pas. Tu es un morceau précieux de ma vie.. ô Mort. derrière le cercueil de mon frère. ainsi. par son homme. Lorsqu’elle apprit sa naissance (par qui ?). elle accrocha une lourde broche sur son foulard. au milieu de son appartement. n ’était pas digne de vivre. Lorsqu’on la disait stérile. daignait répondre. le fils du fils de mon père et de ma mère . la raison comme la vie. finalement : tout ne tiendrait vraiment qu’à un fil. cruel. * Donc. méprisée. » J ’ai le sentiment de répondre à une demande émanant non de ce garçon que je connais à peine. l’avaient rejetée. Là. nous sommes une partie de ta vie. Elle en aurait un si quelque chose. le monde dans sa totalité. * Comme si je me devais de le faire. les femmes n’ont pas poussé de youyous . rendent grâce pour ce ciel . elle l’adressait à tout ce qui alimentait ses frustrations. Quand cela devient trop lourd. elles le font à sa mort. plus que partout ailleurs. mon existence et ma fille. ces youyous des vieilles femmes de mon village me remplissent encore de fierté. d ’une fierté telle que. ce fut le non-sens absolu. Des mâles ! Elle aurait dû être aimée. Non seulement elle n ’était pas stérile.. révoltant. Mais ce que je ressens a aussi comme un goût de. tu es le fils de mon frère aîné.. Au lieu de quoi. le coup fatal qui fit basculer sa frêle raison. Je note que nous sommes devenus un peu plus orphelins.. à tous ceux qui. clament la Vie. même un rien. cette âme éternelle. cette voix vibrante qui affirme la puissance de la vie. je mesure l’ampleur de ma perte comme celle de ce garçon de dix-huit ans. qui passe d ’une génération à l’autre.. parce que je me rends compte de tout ce que je dois à mon frère dans son cercueil. ça casse. et moi.. Ce devait être la première fois qu’elle le voyait. ne l’oublie pas. elle sortit la pochette dans laquelle elle gardait ses quelques vieux bijoux en argent. la douleur est si forte qu’elle finit par s ’abîmer dans son contraire ? (Il n’y a rien à faire : le monde est rond !) Ou bien. ses plus simples joies tenaient de ce laurier rose par lequel les aèdes kabyles disent l’amertume de l’existence. Comment supporter l’insupportable ? Comment comprendre l’incompréhensible ? Comment penser l’impensable ? Ce n ’est peut-être pas qu’une image. je me sens capable de crier : « Où est-elle. Quant à elle.. comme à nos parents qu’il va retrouver enfin : ce jour particulier. gâtée. cette horrible angoisse. douloureux à un point ! Pourtant.. une partie de moi-même. Il me vient au cœur de lui dire encore : « Morad. mais de cela.166 167 Pour elle qui. le fils du frère de mes frères. autrefois. La prière du père fut entendue. moi aussi. l’emporter sur la mort. tous ces gens qui.Oui. elle regardera le monde entier comme une cohorte d’ennemis acharnés à lui nuire. immortel. mais aussi. tu es chez toi. sur le côté droit du front.. qui enracine les êtres dans la lignée des ancêtres pour qu’à leur tour. C ’est logique. désormais. c ’est le mot qui me vient. Et rien ne pouvait mieux la satisfaire que lorsqu’ils s’étaient distingués parmi leurs pairs. mais encore elle donnait vie à des garçons. puisant son indicible contenu dans une angoisse sans fond. » Je revois une photo de Yemma portant dans ses bras cet enfant de son fils aîné. ta victoire ? » Oui. « les ennemis ».. je com prends. du moins. ils puissent réaliser leur propre « ancestralité » et. Ici. et la douleur de mon neveu vient augmenter la mienne. sa soif inextinguible de reconnaissance. ô Mort. portée aux nues sinon par toute la famille. sa revanche prise sur les autres. à l’instar du rire intense qui s’achève dans les larmes. exploitée. non le jour même. Elle entachait tout.. son contentement enfin atteint. donc le tien aussi. je dis à Morad marchant à côté de moi : « C ’est le village de ton père. Ensuite. et mes frères. Elle les remerciait alors : « Ccah ! » (« Bien fa it ! ») Ce mot qui signifiait sa fierté de mère. puis elle invita ses voisines à venir boire le café chez elle. Est-ce parce que. Les souffrances de l’enfance se taisent-elles jam ais ?. Tous ses bonheurs. Yemma n’avait d’autres joies que celles que lui procuraient ses enfants. derrière lui. asservie. avait assisté à la scène. mais des semaines après.. les êtres. l’espace. elle refoula ses larmes et elle poussa un youyou. en me prenant si tôt mon frère ? Bien que je le sache pertinemment : la question n’a aucun sens. quelque chose comme du « bonheur ». Et aujourd’hui. toute seule. ce petit-fils alors âgé de trois ou quatre ans. par leur présence. Sa souffrance était de tous les instants. . que gagnes-tu.

les unes tristes et accablantes. toi qui étais de chair. et peut-être avant tout. personne ne dira que les At-Rbalj sont des arriérés qui croupissent dans un village laid et crasseux. Il faudra s’y mettre vite. je n’étais qu’une étrangère. agréables ou douloureuses. des images anciennes. Sans eux. D’où est venue toute cette foule ? Par où sont passées ces centaines de voitures alignées sur le bord de la route ? Comment ces milliers d ’hommes ont tout d ’un coup surgi de la nature. recoller les morceaux. À leurs yeux. il faut s’y mettre tout de suite ! Rassembler les lambeaux.. je serais mutilée. ma mère !. et ils vont ju sq u ’à renoncer aux plus belles choses de ce monde rien que pour ne pas être pris par les langues médisantes. Je me bats contre des visions emmêlées. discourir. qu 'est-ce qui t ’a changée en os ?) * Alors que le cortège arrive au milieu du chemin qui monte. Le progrès. Je lutte contre des vagues d ’émotions. En réalité. ce qui leur importe. le qu’en-dira-t-on frise l’obsession. J ’opère là. Aujourd’hui. Elle n’a pas bougé. repriser une vie lacérée dans tous les sens. de trous et de cailloux . comme s’ils respiraient par le mot. je ne perdais pas un détail de leurs allusions chuchotées. Je lutte pour ne pas chavirer.. Ici. sur-le-champ. Mais il leur suffit de croire les mots. instrument du meilleur comme du pire : A y îles yellan d aksum. j ’essuyais les regards embarrassants. ÙCan swan. Car. des pensées embrouillées. et même recommandées : elles purifient l’âme. On est ainsi chez les Kabyles : chacun vit suspendu à l’opinion des autres. et même de la langue. si je veux que la vie reprenne son cours. ce qui compte pour eux. Là. vraiment. des histoires et des proverbes . le chemin qui mène au village était poussiéreux. la fontaine du village. dans l’urgence. visiblement ignorante des codes. ils ont mangé et ■ bu. d ’en nouer d'autres. Ce n’est pas que des chansons. Aussi. c ’est moins l’être que le paraître . Aw al (La parole)!. Les jeunes gens ont travaillé jour et nuit pour rendre leur village présentable aux yeux des étrangers. (Donne-leur la parole. chaque maison doit avoir au moins un robinet dans la cour. la dictature de la langue de l’autre. c’est aussi. J’y venais avec mes cousines. le présent et le passé. aux Kabyles. des convenances. Voilà donc la chaîne qui relie les vivants et les morts.. dans la douleur et les larmes. rempli de bouse. mille fois raison. je me retourne et découvre en bas. nous étions seuls sur la route. Chez la majorité d'entre eux. organe du bien et du mal. quand il disait : « C ’est l’occasion.. propre comme un sou neuf. * Autrefois. sur le côté. Non. d ’une façon générale. pour cette nature magnanime qui nous porte... l’histoire et l’avenir. les questions indiscrètes et les sous-entendus grossiers des porteuses d ’eau... comme sortis de terre ? Mis à part les quatre ou cinq voitures qui nous suivaient tout à l’heure. » Je commence à comprendre de quelle façon les funérailles de Grandfrère peuvent être aussi une « chance à saisir ». ils aiment bavarder. c ’est moins ce qu’ils sont ou font que ce qu’on raconte à leur sujet. si ce n’est cette désolation des lieux délaissés qui suinte de ses vieilles pierres. ce n’est pas ce que prétendent les esprits savants ou ce que décrivent les spécialistes en regardant les choses de l’extérieur.. des regrets inutiles. dans la tyrannie de leurs jugem ents étriqués. .) La « tradition orale ». tandis que tous se flattent d ’appartenir au peuple des « hommes libres ». tout animée de la gaieté remuante des femmes. sans conscience ni cœur. Et comme Elias Canetti.. pérorer. Je pleure sans retenue. une possibilité de réparer les liens rompus. acu i k-yerran d iyes ? (Langue. cette fontaine. je peux écrire moi aussi : ces déchirements me gardent entière. sans anesthésie. plus vivante autrefois. Et j ’y vois ma place comme je ne l’ai encore jamais vue. les autres presque douces et réconfortantes. Tumulte dans mon esprit. aujourd’hui. Elle était plus riante. Je ne suis pas sûre de voir ce que je vois. est-ce vraiment moi qui suis là ? Tout en haut du chemin. de ce morceau de chair frétillant et indiscipliné. c ’est un escalier en ciment. Mouloud avait raison. elles lavent la souffrance et l’empêchent de bâtir sa maison dans les cœurs.. On vient juste de le construire. Eux-mêmes le disent : Efk-asen awal. la route noire de monde.. les larmes sont permises. une jeune fille de la ville un peu nigaude.168 169 éclatant de lumière et de sérénité.

19 La foule s’enfonce dans le village. une émotion gorgée de moments intensément vécus. dans laquelle siège le Conseil du village. de plus en plus. paraissent d ’un autre monde. je me sens comme portée par le courant d’une rivière en crue se déversant sur cette ruelle sinueuse. Le chemin principal passe par Igamas. obscure. Je ne le perds pas de vue. la mosquée. Elle est le parfum des gens de la terre. la place du village. Je ne me souviens pas de m ’être promenée dans tout le village. des chèvres. je la retrouve comme une vieille sensation. et cela m ’étreint l’âme. les olives. je la palpe. comme une petite clairière dans le maquis . à peine plus large que le cercueil devant moi. Tenace.. dans les êtres. En elle. dans les objets. pleine de creux et de roches pointues. Et cette odeur qui prend au nez ! Y a-t-il encore des vaches.sans doute. ceux-là qui. des moutons. Elle est l'exhalaison des saisons et de leurs fruits attendus.. les cerises. terrée dans l’obscurité. l’atmosphère chaude et vivifiante de chaque village kabyle.. cette odeur d ’antan s’insinue partout. dans le village? Ou alors.. Mis à part celles de ma tante et de la famille . des ânes. Mais où est-elle donc. l’antique mosquée qui se tenait là. d’un temps révolu et néanmoins vivace. comme un vieux témoin du passé ? Que sont devenus ces murs en pierre massifs qui avaient dignement résisté à l’érosion de plusieurs décennies ? Je ne la vois pas. On l’a reléguée dans la fosse aux souvenirs sans importance. ce cercueil qui semble planer par-dessus la multitude de têtes sombres et mouvantes. les figues. la vieille mosquée qui a vu des générations d’hommes débattre des affaires du village. rasant les murs aveugles des vieilles maisons basses et coiffées de leurs toits de tuiles romaines. Nous atteignons enfin un lieu aéré. les raisins. lourde. Elle est la nature maternelle. Je la respire. séculaire. elle n ’existe plus.

Il pouvait boire et manger. M ceh ayebbar M ceh ayebbar M e e t ayebbar !.172 173 de mon père. j ’en ai déjà fait l’expérience ! J ’ai vu. Tu manges bien. confus jusqu’aux êtres qui l’animent de leurs bruits et mouvements. selon leur expression. créant une impression d ’irréalité.) C ’est donc en travaux. J ’en étais encore. bien avant ce jour où je le découvre réellement. (Dès l ’aube. là où nous jouions autrefois ... à espérer sa guérison.. tura Bnan Igamas di tlemmast-ines Tezram a n d ’ akken ncffurar zik-nni.. épargnait son visage. cette vision de la Kabylie chamboulée.. wehmey dges Ufly-f-in tura tbeddel. Le vent semblait près de se lever La poussière avait envahi le monde Voici des gens venant Chacun le bec en avant Mange la poussière Mange la poussière Mange la poussière !. j ’étais où pendant ce tem ps? Q u’est-ce que j ’ai vécu moi-même pour que mon regard soit altéré de la sorte ? Cela vient peut-être de la lumière du jour qui semble tout brouiller. il n ’y avait aucune raison d ’aller dans les autres ruelles. Combien se sont exclamés à la vue de cette figure pleine et colorée qu’il avait longtemps conservée. La règle est faite pour garantir la marche du village. J’ai beau fermer les yeux. Ici aussi ! Le pays tout entier est en travaux. tandis que la maladie poursuivait son cours inexorable : « Muh. son appétit. curieusement. l’image de ses habitants décomposés par les « années de feu ». C ’est la nouvelle mosquée qui domine la place. l’on continuait à dire autour de lui : (Notre village-là. les fermer très fort. cette lumière éclatante plonge le monde dans une étrange pénombre. confondant les temps et les espaces.. chaque famille dans sa taxligi et l’honneur de tous est préservé. Chacun dans son territoire. Je crois entendre Muljend-u-Yeljya : §ÿbeh z ik i bdiy tikli Ufîy y iw e n Ihiçi d aslayan irab irkuüi D dun/tyuJi-f uyebbar. Elle est encore en construction.. estompant les contours des êtres et des choses. j ’ai vécu tout cela dans un rêve. Elle est grise. je ne comprends pas : est-ce qu’ils construisent ou est-ce qu’ils détruisent?. tu te reposes dans le confort. dès l’instant où j ’ai atterri. Ibya a d-ihub wadu Dduiiit y u li-f uyebbar A tna kra n medden K u l y iwen aqamum-is zdat-s 9 Taxligt: un quartier du village. rien n’y fait . comme s’il disait : « Ça ne vous regarde pas ! » Des semaines durant.. Perplexité. poussiéreux. un chantier douteux. Mais.) Q u’est-ce qu’ils ont donc vécu toutes ces années pour en arriver là ? Et moi. . vraiment grise. On le plaisantait sur sa bonne mine. Taddart-nni-nney. Tout ce que j ’ai pu en voir ressemble à un chantier. On dépose le cercueil devant les murs nus d’un haut édifice en briques rouges. Cette atmosphère crépusculaire. tu te fais servir. En fait. . maintenir la paix entre quelques centaines d’âmes contraintes de vivre dans un espace pas plus large que le creux de la main. un mur élevé tout en ruine La poussière avait envahi le monde. Le trouble s'accentue. sur les chemins Là. il m ’étonne Il est changé maintenant Ils ont construit une mosquée au milieu Vous savez.. c’est bizarre. cette impression d ’avoir posé le pied dans un chantier ne m ’a pas quittée . cette lumière. les ouvrir. Il n’y a rien de mieux pour se refaire une santé ! « U r n e s s ’ ara b b w u l! » (« Nous sommes insouciants ! ») répondait-il d ’un ton sec. La maladie. ton visage fait plaisir à voir. quarante jours avant la mort de mon frère.

» appuyés et réguliers par lesquels il disait son attention lorsque quelqu’un lui parlait. l’angoisse a transpercé ma poitrine. ni ton être ni le monde. Nous regardons sans voir plus souvent que nous le pensons. On ne pouvait pas dire si c ’était un chantier de construction ou de démolition. 11 va revenir. je trouvais son visage moins sévère quand il était rasé de près. J ’appréciais leur présence chaleureuse.. Tout à coup. Soudain. cette angoisse ! Comment est-il possible de ressentir pareille douleur sans. Sa respiration saccadée était ponctuée d ’un bruit de gorge fait de ces « A h ! . si fraternelle. C ’était là. Mon frère. Les aidessoignantes ne lui donnaient plus ce soin depuis que je leur avais demandé de le laisser à ses amis. L ’une d ’elles a fait une moue de la bouche .. ») Elle voyait des gens malveillants partout. des rues. C ’est peut-être vrai. L ’ensemble. si réconfortante. J’ai encore observé son visage : le nez et le pourtour de la bouche étaient maintenant tout blêmes. tout ce qui freine la vie. recouvert de poussière.. jouant avec elle au jeu du chat et de la souris. De là. Je déteste tout ce qui empêche le jour.. soutenaient mon attente d ’un miracle. comme pour eux qui ne savaient plus quoi dire ni faire pour obtenir quelque réaction de sa part. mon frère et moi. comme tous les jours. Oh. A h !. un moyen pour retrouver la terre ferme.. Son visage était affreusement sombre. ce visage. » Ce n’était pas ce que je voulais entendre. nous finîmes par trouver une échelle qui descendait le long du bâtiment. sans aucun doute. De la porte. de terre. Alors.174 175 « Il n’a jam ais eu un visage aussi resplendissant. pas à cette chose. des pans de murs.. il ne mourra pas.. les mains croisées sur le ventre. un pyjama. des trottoirs abîmés et encombrés de cailloux... Non. Je suis allée à la fenêtre pour écarter les rideaux. comme écrasée par un énorme poids. Finalement. un soir d’automne noir. En fait. Par quel mot peux-tu nommer cette horrible sensation d ’être livré tout entier au néant ? Il n ’existe aucun mot. déformés par une couleur chagrine. Je voyais mon frère la prendre. je me suis arrêtée devant le lit et j ’ai regardé longuement mon frère.. Nous cherchions. pensais-je. A h ! . froid et humide. Je me demandais comment nous allions descendre de là. comme s’il détenait quelque pouvoir occulte : « Par Dieu. tout ce qui masque. ce n’est pas une douleur ! On peut s’habituer à certaines douleurs. Pourtant. et cette descente me faisait peur. un gant de toilette. se balançait légèrement comme une échelle de corde.. Il aimait bien avoir la figure propre et nette. Enfin. Plus rien n ’existe quand cela te prend. je me suis sentie sans force. Ce soir-là. de plus hideux que cette sensation ? J ’apprends à l'esquiver. comme nous l’explique Henri Atlan. de cet espoir qui se remplit aux sources célestes. je ne le vois pas mourir. Je faisais mienne une parole de Yemma : « A nda leddid. tout ce qui ferme.. à cette sensation innommable. je constatai qu’il était arrivé sans mal. Dieu est. » Cet autre affirmait d’une voix sûre et persuasive. mon rêve était clair. cette trouée dans l’espace qui t ’aspire. l’air et le vent de passer. » (« Où que tu ailles. ni le temps ni l’espace. n’est-ce pas ? » Elles ont échangé un regard. Ce visage-là.. toujours dans le rêve. j ’attendais Koukou et Idir. sans pouvoir attraper les barreaux très espacés. je lui avais apporté du linge propre. C ’était une sorte de chantier désert. J ’avais songé aussi à demander à Koukou ou à Idir de lui raser la moustache et la barbe. deux serviettes. je ne voyais que des constructions inachevées. Elle bougeait. Rebbiyella. sur lequel pesait une atmosphère grisâtre et inquiétante.. je me dis qu’il y aurait là un enseignement à tirer. sa peur obsessionnelle des autres ne lui interdisait pas de se nourrir d ’un espoir intarissable . ce n ’est pas celui d ’un homme qui va. à plat ventre. paraissait dans un état flou. Je ne supporte pas les rideaux. mon frère et moi. en effet. ni neuf ni ancien. les traits durcis. Il descendait très vite. » Celui-là semblait penser à haute voix : « Je sais bien qu’il est gravement malade mais. elles aussi. sur la terrasse d ’un grand bâtiment. une façon de garder encore le contact. Il est allé vite... comme tous les jours. cette échelle. Il ne nous laissera pas comme ça. je me suis ruée vers le bureau des infirmières. pas à cela. Ce soir-là. Ce soir-là. j ’ai dit aux deux jeunes femmes qui se trouvaient là : « Mon frère va mourir. Dehors. celui qu’il avait le jour de l’Aïd ! Alors. pour lui qui ne pouvait plus parler. Nous nous tenions tous les deux. Il était presque assis. Je suis revenue vers lui. je continuais de me préoccuper du confort de mon frère sans qu’à aucun moment l’idée de sa mort traversât mon esprit. En entrant dans la chambre. les yeux fermés. Je suis revenue dans . après tout : les yeux ne sont pas faits pour voir. tout de même ! » Et ces paroles. N ’existe que ce vide. Est-il rien de plus effrayant. l’autre s ’est tournée vers moi : « L ’état de votre frère s’est dégradé ces derniers jo urs. vraiment.. tout ce qui gêne la mobilité des êtres et des choses.. de briques. Moi aussi.

à présent : la place où nous nous trouvons donne sur l’autre ouverture du village. Avant de fermer la porte. Les deux femmes ont quitté la chambre quelques minutes plus tard. la plus âgée. à ces hommes-là.. * Je le vois mieux. Dans le meilleur des cas. une sorte de liesse contenue. d’une manière générale. ou à ses formules cocasses. maintenant ! » Je suis allée insérer dans l’appareil posé sur la table de chevet la cassette dans laquelle Yemma racontait la naissance de son premier fils. sans débordement ni couleurs ni tapage. mon cœur.. cette liesse. de l’admiration à ceux d ’entre eux qui consacrent leur vie à produire une œuvre d ’utilité publique ? Cette fâcheuse attitude appelle sûrement de nombreuses explications. les enfants. c ’est assez original. d ’ordinaire. Il n’a pas ouvert les yeux. lui. Ils se connaissent assez bien sur ce plan. Mais ne dirait-on pas qu’ils y sont prédisposés ? Q u’on songe seulement aux nombreuses pratiques coutumières où ils se livrent à des rites sacrificiels : le sang qui doit couler. les autres devront encore supporter la supériorité arrogante de tout un clan ! En conséquence. De nouveau. keC ulac ! » (« C ’est comme ça. posséder plus. à se saper les uns les autres. Et moi. tracé par des milliers de pas. on citera leur village à travers tout le pays. M oi [je n ’ ai] rien. Comme il l’a prévu du fond de son naufrage. Une méchanceté qui tient de la bêtise. La manière dont ils ont dompté les flancs escarpés de ce pays m ’étonnera toujours. il secourra ses proches. votre sœur est là. d’une mentalité d ’esclave. L’autre explication aurait à voir avec leur mentalité tribale. Par un des leurs. De jeunes garçons rient à son accent volontairement marqué quand il prononce un mot en français. humaine. il y a vraiment de la « réjouissance » populaire autour de son cercueil . un chemin en pente. c ’est encore une exposition publique. Est-ce par méchanceté ? Oui. C ’est que. » lui disait-elle d’une voix douce. il vaut mieux qu’il ne s’en sorte pas.. les hommes. et alors. Ils le savent : celuilà qui est parvenu à se sauver se retourne rarement pour tendre la main aux autres. ouvrez les yeux. j ’ai sorti la petite bouteille d’eau qu’elle m ’avait donnée. le peuple des « hommes libres » !.176 la chambre. Pendant que l’une vérifiait la perfusion. d ’habitude. » Et voilà comment ils passent une grande partie de leur temps à s’embarrasser mutuellement. L ’une d ’elles ressortirait à leur histoire qui a développé en eux un certain esprit de sacrifice. toi [tu n ’auras] rien [non plus] ! ») Qui d’entre eux oserait le nier ? Je n ’ignore pas la pratique de tiwizi. ils préfèrent se voir tous ensemble dans la fange à voir un d’entre eux en sortir. Ou alors. la solidarité traditionnelle qui se manifestait dans les travaux collectifs. l’autre. à soutenir ses hommes de valeur. lui. de la pure bêtise ! Mufrend-u-Yehya parlait. Pourquoi ? Pour quelle raison les Kabyles hésitent-ils à montrer de l’estime. Mais ce n ’est pas de cela qu’il s’agit ! Ce dont il s’agit. en effet. patiente. Le sol est toujours en pente dans ce pays accordé par la montagne. qu’après les avoir enterrés. j ’ai fini par l’accepter. assez kabyle. il ne leur témoigne sa gratitude. les At-Rbalj ! Ils sont tous venus. D ’abord. se cachent aux regards des étrangers. comme je souffrais de l’entendre ! Dans un sens. somme toute. d ’une façon générale. a pris la main de mon frère : « Monsieur Mohia. non ! Il pourrait être meilleur qu’il ne l’est. des milliers de gens défilent autour du cercueil. En fait. voilà tout ce qu’ils ont trouvé pour contrer le mauvais sort. combien il est toujours vivant pour ce peuple qui. une mentalité d ’ esclave profondément ancrée en eux. lui non plus. et à laquelle leurs ancêtres étaient contraints et forcés. ils l’accueillent un peu comme s’il était leur héros. elles m ’ont lancé avec un regard de pitié : « Bon courage. Elle dit. descend sa voix disant les dialogues de Si Nistri. suivant cette assertion quasi proverbiale : « A kka. j ’en viens à cette phrase entendue plus d ’une fois le jour même où mon frère s’est éteint : « Il est né aujourd’hui. » On me disait cette phrase pour me réconforter. N e k ulac. » Mes oreilles ont bien entendu . Il aura donc . selon laquelle le plus grand risque pour chacun est que son voisin le surpasse : « Le soutenir. Réveillez-vous. et même les femmes qui. Le plat est un luxe dont les habitants se passent aisément... tout au 177 moins. a compris : « Débrouille-toi seule. j ’ai pensé que le cercueil est posé là pour une ultime prière conduite par les anciens du village. Oui. celui-là ? Ah. c’est que. un de leurs fils qui a vécu et s’est éteint au loin. il y a là autre chose que je ne comprends pas. sans doute. souffre à s’accorder autour d ’une même cause ou. suivie par les deux infirmières. En ce jour. cette « alliance » dans la calamité... Bref. Le village a-t-il jam ais reçu autant de visiteurs de toute son existence ? Et comme ils ont l’air fiers. jour après jour. D 'un haut-parleur installé sur la terrasse de la nouvelle mosquée.. De fil en aiguille. être plus fort. Pendant que la bande magnétique se déroulait.

à l’hôpital. Tahar Slimani. Ils sont restés présents auprès de lui jusqu’à la fin. lui qui fuyait la notoriété. c ’était le travail qu’il menait seul. Quelques semaines après sa disparition. Saïd Hammache) ont pris sur eux de terminer la rédaction. c ’est nous tous qui sommes en dette envers toi. » Dans mon rêve aussi. il ne devait pas être insensible à certaines paroles. Mais il avait une de ces présences ! Au réveil. en particulier. le voici enfin au grand jour.178 179 mis cinquante-quatre ans pour naître. En même temps. Personne ne nous a répondu. célébré. Le mensonge est banal. Idir Naït-Abdellah. Djamal Abbache. pour autant. me poussait à lui demander : « Quoi. reçois nos dons en toute quiétude. Je les entends encore. Mokrane Tagemout. ma vision de la nuit s’est prolongée par cette phrase murmurée d’une voix qui n’était pas la mienne : « i a s yem m ut. ditesle-moi ? La honte sur le voleur ou la voleuse ! Mon frère n’est tout de même ni Elvis Presley ni Claude François !) Dans mon rêve.. » M oi-m êm e. de temps à autre. l’espérance exaucée de tout un peuple. Grand-frère ? Dis-le. au sortir d ’un rêve où je le voyais debout au coin d’une rue ou.. on verra plus tard. plus justement. regretté. tel qu’il avait toujours été. et une lueur de joie a illuminé son visage. la meilleure preuve d ’estime et d ’amitié pour lui. enfin. de Tixurdas n Saeid Wefrsen. cela ne veut pas dire nécessairement que l’on vous écoute. il le présentait comme un simple « bricolage ». il ne disait mot. Il ne tenait pas à être vu comme une célébrité . mais il est là. C ’est là. Pourtant. elle se fait entendre. quelqu’un. peut-être. entre deux portes.. Qui venait le voir lui apportait de la nourriture. un « gribouillage » qui l’aidait à supporter ses insomnies. En attendant. ce qui est vrai semble insolite et inhabituel. Après tout. les gens ne vous croient pas. un autre l'a dit en parlant de l’artiste ou de l’écrivain en général. lui a dit d ’une voix claire. il assure. Il ne haletait point vers ces honneurs posthumes. aucune gloire.. Mange et reviens-nous ! » A l’homme qui lui parlait ainsi (Mokrane. cela veut dire que la voix de la sincérité est forte. (Au fait. qui l’a prise. les gens ne veulent pas vous croire. Alors. du moins au début. Mais si l’on vous entend. une force capable de faire oublier sa mort même. sur le dos cette inusable veste en toile vert olive. le petit groupe de fidèles qu’il retrouvait tous les vendredis et samedis soir dans l’atelier d ’écriture.. d ’un air gêné.. Comme ce soir-là où il s’excusait de déranger tout le monde. saluée. Pardonnez-nous ! » Ce soir-là. izm er i yiman-is. une belle preuve. Mais qu’importe la richesse ou les honneurs éphémères ! D ’avoir mis tant d’années à naître. Aujourd’hui.. Ce qui est vrai. Par Dieu. c ’est-à-dire quelque chose d’éprouvé. demandé. » m ’a-t-il confié un jour. Que ne lui a-t-on pas dit ces paroles avant ! « Nous avons tant écrit. disais-je. Le silence. et cette œuvre est enfin reconnue. quelconque : la chose vraie n’a pas été saisie. en appuyant sur chaque mot : « Mulj. Au contraire. pourquoi pas ? Cette façon de voir permet de mieux comprendre l’orientation qu’il a donnée à son existence et. » (« Même mort. de leur part. que t ’avons-nous donné ? Rien.. elle aveugle. Lui qui fut méconnu de son vivant ou.. aucun bénéfice financier. quelquefois.. estimée comme un bien sans prix.. Le signe . il n ’a besoin de personne. il a répondu par un long regard empreint d’une douce tristesse. Ou alors. il est avéré que ses bricolages nocturnes sont en fait une œuvre à part entière. et certains (Koukou. tandis que ses condisciples construisaient leurs carrières professionnelles. mais aussi. Il me regardait avec cet air au bord de la confession qui. n’espérait aucun remerciement pour son travail. vide. me semble-t-il). Eugène Ionesco dans ses Notes et contre-notes : « La voix sincère retentit. ressenti. non ! Il est toujours là.. et même de survivre quelques années. Il ne recherchait. proposé. Ce que je veux dire à propos de mon frère. Comment aurait-il pu ? Ce fruit de ses veilles. Ce qui lui aura permis de continuer. le vrai peut sembler inexpressif. il a serré ses lèvres comme pour réprimer le sourire ébauché. il remerciait les visiteurs : « Toutes ces bonnes choses pour nous ! Nous voici en dette envers vous tous.. sur la tête cette casquette que son fils a cherchée dans ses affaires. on ne la voit pas. se grisaient de possessions matérielles et goûtaient aux joies familiales. Tu as tant fait pour nous ! Tu as peiné pour nous ouvrir les yeux et nous montrer la voie. cette casquette ? Et pour en faire quoi. ces mots : « il n ’est pas mort. reçu dans tous les cœurs. de cette vérité qui est de l’authenticité. ») Cela veut dire quoi au juste ?. Et en échange. le voici recevant l’hommage unanime de tous les siens. Lorsque l’on dit quelque chose de vrai. et. quand il osait en parler. un peu plus en retrait. commencée peu avant son hospitalisation. C ’est qu’il était sincère ! C ’est qu’il. lui qui existait dans l’ombre de sa notoriété. il devra prendre une force d’existence extraordinaire. son peu d’intérêt pour les moyens de s’enrichir ou de tenir une position sociale éminente. une pièce de théâtre adaptée des Fourberies de Scapin. de son vivant. même. il restait silencieux..

avec un air enfantin. Khaled prie les visiteurs de s’écarter afin que les porteurs. Si tu veux leur rendre visite. qu’il convient de le faire. de s ’attarder dans les cimetières après une certaine heure. C ’est la règle de procéder à la mise en terre avant la prière de l’après-midi. un de ces longs rêves mémorables qu’elle me racontait d ’une voix passionnée. Voilà ce que disait Yemma.. Il exprimait là quelque chose de très singulier. Ceux de l’au-delà n ’apprécient pas d ’être importunés à n ’importe quel moment. Il n ’est pas bon. mais sur un ton léger. Khaled domine de sa grosse voix le brouhaha et annonce que le moment est venu de se rendre au cimetière. Sans quoi. J ’ai rêvé que j e dormais.. vivre l’incompréhensible. alors qu’il semblait lui-même intrigué par son rêve. Yemma (elle seule ?) l’entourait d’un fossé. et qui me faisaient songer aux grands mythes de bien des peuples à travers le monde. surprendre le mystère. je le sais aussi. c ’est tôt le matin. puissent prendre le cercueil. c ’est à tes risques et périls ! Tu peux rencontrer ceux-là qui ne sont plus que les ombres d ’eux-mêmes. Un frisson glacial me traverse. Sans doute en savait-elle quelque chose.180 que vous êtes sincère. puisque vous êtes honnête. c’est qu’on vous traite de menteur . Urgay ttsey. Notre Famille !. Il me répondait : « A h. » 20 Sa soixantaine place mon cousin Khaled dans la position d’aîné de notre famille.... Votre cri fait une trouée dans les habitudes mentales collectives. cette famille réduite à sa plus simple expression. on vous traite de fumiste. Voici encore une chose que j ’ai découverte tout au long de ces mois qui nous . vers huit heures. de jeunes gens. elle qui avait franchi les portes de l’au-delà dans un rêve . comme s’il formulait une banalité. ») Il prononçait cette phrase d’une façon curieuse. » (« Oui. comme si nous vivions sur une île. Pendant longtemps. J ’ai parfois questionné mon frère sur ses rêves. Le temps passe.. je croyais qu’elle se limitait à mes parents et à mes frères.

. sur lesquelles le cercueil semble glisser. Mon ventre se liquéfie.. Quelqu’un me tire en arrière. avec cette culpabilité qui plombe ton destin. N ’y va pas. titubante. Il suffit de naître pour être coupable.n’est-ce pas pour cela que je suis ici ? Mais au bout de quoi ? Je veux suivre le cercueil comme tout le monde . mortifié. gît une partie de moi-même. je suis avec eux de toute mon âme. La foule me pousse. sans visage. D acu-{ ? D acu-f ?. frustré.. mais il s’égare en dedans. de ma détresse. Alors. je ne veux pas les voir près de moi. ses gestes d ’enfant. qui menace de me pulvériser. nous devions nous arrêter. je me dis : « Aujourd’hui. et. je n’y résiste pas. lui qui s’était toujours refusé d ’être un enfant. Par leurs cris et leurs coups de ceinture. Je ne me souviens pas de lui enfant. ça ne se fait pas. peut-être. mes jam bes refusent de m ’obéir. Ma tante. Lui qui m ’avait de tout temps paru « vieux » . comme s’il se brisait en de courts et incoercibles sanglots. Je tourne sur moi-même. Il était déjà indomptable ! Ainsi m ’apparaît-il en définitive : une partie de lui-même n ’avait jam ais cessé d’être cet enfant-là. « La ilaha ilia lia h. Le mot existe. Une femme. Ma douleur se voue à tous les saints. » Chant lent et monotone de la tragédie. c’était jour de fête quand on pouvait se l’offrir. Depuis toujours ! D’ailleurs. ils ne réussirent cependant qu’à le renforcer dans son végétarisme. ou bien une de mes cousines : « Où vas-tu comme ça ? Les femmes ne vont pas à l’inhumation. mélancolique berceuse adaptée au chagrin des adultes rodés par l’existence. et qui te triture du berceau jusqu’à la tombe....) Sa jeunesse remémorée. le fils de mon père et de ma m ère... Les porteurs du cercueil descendent derrière le groupe d’hommes qui ont déjà entonné le refrain funèbre. de mes larmes.182 183 avaient rapprochés : ses attitudes. Je n ’entends rien qu’une rumeur qui me remplit la tête. Mon cœur se disloque. par lui-même surtout. Mais dans quel sens diriger mes pas ? Je ne sais plus. l’autre avait vieilli avant l’heure. Je fouille des yeux la foule des anonymes autour de moi : où sont mes frères ? Je pense à eux très fort. ce peuple malmené. répété comme un leitmotiv : « N efxeiliÿ. La viande était rare chez nous. c ’est que tu n ’en finis jamais.. » Je me sens perdue dans la foule.. Que dois-je faire ? Que veux-je faire ? Je sais que je dois aller jusqu’au bout . croiser les mains sur la nuque.. Et ce cri qui enfle. tefrlales Icfeh win i f-issayen Tallit i /-fudert-ines A y d-teftagga d iyiyden. nous figer sur place. m ’entraîne . annoncé par ce chant lugubre qui nous donnait la chair de poule. ressentir leur douleur. et je vais assister à son enterrement. lui qui se faisait appeler « L ’ancien » . Comme une flam m e Qui prend dans les brindilles Elle scintille et crépite Se réjouit qui l ’a allumée Elle ne dure qu ’un instant E t ne laisse que des cendres. Je veux l’expulser. puis finit par sortir par petits sons. sois raisonnable ! Moi. La question. Enfants. De quel crime ? Ce n ’est pas la question.. » (« Nous payons. les parents se devaient d ’intervenir. j ’y vais. ce petit garçon qui repoussait toujours sa part du précieux aliment. ne vois rien que des formes sombres. le lancer au ciel. {Devinez quoi ?.. ») Comme si je venais de m ’en rendre compte. incapable d ’avancer ni de reculer. En même temps. et prononcer en direction de la civière chargée du corps emballé dans son linceul immaculé : « Dieu te pardonne et nous pardonne ! » Il y va ainsi dans ce pays. je les évite . * Je tremble maintenant de la tête aux pieds. quand nous voyions passer un pareil cortège. comme dans la plupart des familles.. Je ne veux pas rencontrer leurs regards embrumés par les larmes. eux aussi . A m zu n d ajajify n tmes Tin yuyen deg qeclawen La tepejlij. chez ce peuple un peu geignard par coutume. parce que j ’en ai assez ! Assez de ma propre douleur.. Dans ce cercueil. Sauf une fois : un soir où nos parents voulaient le forcer à manger de la viande.. il s’agit de mon Grand-frère chéri. Je me laisse porter comme un fétu de paille par le flot.

Nous construirons une tim asm m eft (une école « communautaire »). Ur ixeddas ara wakal. Mes larmes coulent au rythme du chant des hommes qui. comme par fierté.. Nekkini. Le soleil pour lui. et personne ne nous gênera. Nous ferons pousser nos légumes. tout comme l’était le fond de cet espace dans lequel Yemma m ’était apparue en rêve. monsieur Koukouch ? C ’est une bonne idée. quelle idiotie ! Sur la grand-route. décidément.. et tu n’y peux rien. Lui est déjà parti.Il n ’y aura pas de racisme. tsadda-yi nnig cclayem {Moi. nous continuerons notre travail d ’écriture en kabyle. tout devait servir à quelque chose. C ’est faisable. Nous ne gênerons personne. que l’on doit savoir mettre à profit tout ce que l’on fait ou ne fait pas. ce destin d ’ermite qui l’aura privé du vrai bonheur. » Et Koukou. Ah ! Que ne font-ils pas appelé plus tôt. Mokrane est plus intelligent que nous tous. la terre est protectrice). terre lui-même. c ’est sûr. mais encore. « Tout doux. il avait croisé au pays. Elle ne disait pas seulement que l’on doit tout payer d’une manière ou d ’une autre. et personne ne s’y trompait. Nous achèterons une parcelle de terre. je marche au bord d ’un vide qui m ’attire. les Saints-gardiens de cette Kabylie qui l’habitait. monsieur Koukouch. je retrouve un peu de ma raison et de mon calme. au milieu de la foule. entourés. du côté de Béjaïa. Nous n ’avons guère appris à unir nos forces face à l’adversité. la moindre parole. personne ne viendra me dire “toi. il a encore reparlé avec Koukou du jardin qu’il rêvait de cultiver au pays. Dans le ciel. » A ces mots. toujours manqué. bien debout sur ses jam bes.) Nous allons rentrer. tu verras ! » Il lui disait encore : « Mais quand je serai dans ta région. tout près du cercueil de mon frère. se remettant avec peine de son accident de vQiture. il ne parlait jamais pour remplir le temps. il se levait de son fauteuil puis s’inclinait tout doucement et disait à son ami : « Vois. Et cette phrase allait bien au-delà de sa signification matérielle. C ’était la Kabylie qui lui avait. Rappelle-toi ce qu’il disait. pur et clair. d ’accord ? . et ils cultiveraient des légumes. par un impitoyable destin. chacun cherche à cacher sa propre souffrance à l’autre. c’était le pays. de mots et d ’expressions en kabyle. akal d aseftar {La terre ne trahit pas. Nous nous installerons bien comme il faut. Il pensait à haute voix : « Nous allons repartir. même quand il faisait très chaud. à l’époque où il fumait : vides. quoi ! » Il était sérieux .. Ce temps vide. Il parlait et agissait à bon escient.. avec les simples moyens dont il disposait : un crayon et du papier. Je voudrais me laisser aller sur « la pente glissante ». tout devait viser à l’efficacité. non ? » Plus tard. alors qu’il luttait contre le cancer. tu n’es pas d ’ici. comme s’il savait son échéance proche. Ou par pudeur. Pour lui. il me demandait de le mettre au soleil. le rire même. malgré mon genou brisé. planteraient des arbres. celui des gens aimés. tu es d’Azazga !” Il n’y aura pas de racisme. Je pourrai bêcher la terre comme ceci. quelques semaines après sa mort.184 185 m ’évitent. pour ne plus voir ni entendre. nourrissait son espoir : « Oui. il en avait encore parlé à Koukou. il les conservait. Ce ciel est d’un bleu cristallin. Mokrane me soutient par le bras. la moindre action.. Tu vas guérir.. nous ne dépendrons de personne. il a quelque chose qui le fait retourner régulièrement au pays. alors qu’il était hospitalisé.. vont d’un pas rapide. Djaafer m ’avait raconté l’histoire de cet émigré qu’à sa grande surprise. il ne le possédait pas. Je me souviens de ses paquets de tabac à rouler. Cette pudeur... ça m ’est passé par-dessus la moustache. Normal. l’encourageait. En plus. peut-être. Des mois auparavant. nous allons retrouver les lieux que nous avons quittés. chacun cherche à préserver l’autre de sa propre souffrance . Y a-t-il destin plus cruel. dis. juste au-dessus du cercueil. Le projet était en discussion depuis des mois : il rentrerait avec lui dans sa région. Oh non ! Grand-frère ne poussait pas le temps avec l’épaule. Mulj ! Tout se passera bien. Normal. nous ferons cuire notre pain. il cultive sa terre . ils achèteraient ensemble un lopin de terre le long de la rivière. c ’est évident. C ’est un de ces jours ensoleillés qu’il appréciait. depuis qu’il l’avait quittée ! Il sera parti au moment même où il décidait d’y revenir. Il plante des arbres. « Rien n ’est gratuit ! » rappelait-il à tout moment. utilement. plus exécrable ! Quelques semaines avant d’entrer à l’hôpital. n ’importe où. je peux encore être utile. parce qu’ils étaient tout remplis de notes en français. le hantait entièrement. de légers nuages blancs semblent nous escorter.. choyés par les leurs. Il devait être jaloux.. Mulj.. Il travaillait sans discontinuer. Lorsque je le descendais dans la cour de l’hôpital pour prendre l’air et voir du monde. alors qu’il le croyait sous terre. À côté. depuis des années : . en tête du cortège. m ’abandonner à ce gouffre de désespoir pour partir avec lui. étant toujours occupé. de tout son entrain. pressé comme par nature. A la R ebbiaa d-yeqqimen (Seul Dieu est éternel).

Pendant la journée. il ne décidait de rien. Yemma le savait.. et nous voulions vraiment.Nous. l’emmener au pays. âgé de huit ans et allait parcourir la ville.A yelli.. remettre en bon état des objets usagés pour les offrir à qui en avait besoin. Il a l’intention d’acheter un morceau de terre.Et comment l’avez-vous prénommé ? . ma ulac flIjeJ. 187 « Mais qu’allons-nous y faire. il lisait. ur ditfuyal ara ! Uma ?riy ad yuyal. et que les choses avaient été depuis longtemps réglées en dehors de lui. « S’il repart maintenant. » Yemma a-t-elle essayé d ’expliquer à son fils ce qu’elle pressentait? Mais jusqu’à quel point le comprenait-elle. La mort l’avait oublié. mais j e ne peux pas le retenir. Ils ne se sont pas parlé. nous l’appelons “Abdel lah”. c ’était déjà inespéré.186 « Je lui ai dit : “C ’est bien toi ? Jure-le. non sans remplir ses poches de friandises. il reviendra s’établir au pays. J ’ignorais encore qu’en réalité. bricolait de ses mains ingénieuses. .. c ’est bien ce qu’il m ’a dit. en homme raisonnable. l’homme menait sa vie en France. » Alors. yin-as akken akw medden. » dit-il en esquissant un sourire. Après des heures de marche. S’il y a quelque tâche utile à entreprendre au pays. Le soir. Je te dis : s ’il repart maintenant..Ah bon ?.. il pensa que. et il songeait encore à travailler ! Mais. Alors. la maladie s’abattit sur lui et les médecins finirent par lui expliquer : « Vous avez une tumeur. Ou alors. il n ’y avait là. Comme ça. entouré des siens.. il ne reviendra pas ! Et j e sais qu ’il va repartir.C ’est mon fils. au m oins. si c ’est pour se balader.. des années passèrent. non ? Un simple allerretour. Mouloud et moi.. il ne reviendra pas ! » confia-t-elle à sa première bru. amaani ur s-zmlrey ara. .” .. rien d ’étonnant. Crois-moi. » répondait-il. . il sortait. A m-qqarey : ma yu ya l tura. Fazia lui rapportait les propos de mon frère : « Nna Werdiya. étudiait. l’aurait-il écoutée ? Il est retourné la voir. crois-le. Un jour. Ne se plaisait-il pas à dérouter tout son monde ? Il se savait très malade. . Des mois. et non qu’il ne reviendrait plus jam ais au pays. ce n’est pas nécessaire !. j e ne mange pas mes doigts. il parlait souvent du soleil.Pour y faire quoi ? Ma yella ccyel. Souvent. comme ton père. nous l’avons appelé “Ramdane”. . ne connaissant pas [les affres de] l ’amour filial.C ’est bien moi. il valait mieux le faire dans son pays.. au pays ?. nous pourrons envisager d ’y aller . Ilia y iw e n zik-nni Qqam-as Muli afenyan Kra ufayan akkenni M a d agwlim-is d acebhan. j ’ai suggéré à Grand-frère : « Et si nous allions au pays ? Ce serait bien.) Comme il détestait les tire-au-flanc ! Enfant encore. ur teffey ara deg dudan-iw ! A lilil win urnjerreb tasa. Il ne jouait pas . il ramenait le garçon chez ses parents. » 11 n ’aura cessé de m ’étonner.Qui. au fond.. Djaafer Chibani n ’est pas homme à inventer pareilles histoires !).. comme tu vois ! » Des années avant. Mais ta mère a dit qu’il doit aussi porter ton prénom. qu’est-ce qui aurait pu aider l’un ou l’autre à trouver les mots quirelient un fils à sa (Il y avait un homme Qu ’on appelait M uh le fainéant C ’était un homme bien en chair E t blanche était sa p ea u .. Pauvre de celui qui. Dans les dernières semaines. Encouragée par cette histoire (vraie. la mère et le premier fils.. il était actif à tout moment.. puisqu’il allait mourir. il prenait par la main un de nos neveux. croit q u ’il en va de même pour tout le monde... il était à la maison. dam.. Et même si elle avait essayé de l’avertir. venant de lui. mon frère changerait d’avis.. c ’est une affaire de quelques m ois. elle n ’avait pas réussi à le pister dans sa traversée de la Méditerranée. . elle. voyons ! . comme le chien qui perd la trace du gibier. elle-même ? Elle semblait simplement dire qu’une fois en France. Il n’a probablement jam ais su ce qu’est la paresse ou l’ennui. Savait-il ce qu’est le repos ?. à notre grand Je ne voyais que son entêtement. pourquoi parles-tu comme ça ? Il m ’a expliqué qu’il va mettre en ordre ses affaires en France. Il aimait démonter et réparer des appareils. (Ma fille. Il est resté dix-sept jours chez elle. A l’évidence. Tasa-w ur teskiddib. et qu’ensuite.. il s’était attaché à cet enfant dès le premier regard : « Qui est ce garçon ? demanda-t-il à Fazia..

») Yemma était prête à « sortir» à tout instant. Une simple caisse que vous ferez faire par le m enuisier. en fermant portes et fenêtres. sur cette partie du corps qui fait face aux jours. il les aura vécues en exil. Yemma. Le jour venu. n’a pas su lui parler. Pourquoi ? A la vérité. de ses angoisses. ne se confiait à personne.. les vingt-neuf autres. ses fils n ’ont pas oublié la seule chose qu’elle leur ait jam ais réclamée avec autant d ’insistance. Mouloud survient et me prend par la main. tu sors parlà. » (« C ’est écrit sur son front. J ’essaie de me frayer un chemin vers les tombes de mes parents. il a. Elle ne semblait pas non plus très sérieuse quand elle évoquait sa fin. la cinquantaine atteinte. mais je m ’égare dans la foule dense. nous disait : « Mes enfants. personne avec qui partager sa vie. » (« Ce monde est comme une maison à deux portes . tu entres par-ci. en tirant même les rideaux. Il avait horreur de la boue. aucune relation qui eût pu l’encourager à s’épancher. Une façon de dire qu’on ne peut enlever ce qui a été gravé dans la chair de chacun. Tous deux le savaient. une sorte de déménagement obligé dont l’heure allait se présenter d’un moment à l’autre. je conclus que nous sommes arrivés au cimetière. Elle nous le rappelait souvent : « Ddunit. Il s’était marié. comme Yemma qui. comme d ’habitude. » (« Personne n 'a dépassé son jour. » Ses fils souriaient et se moquaient d ’elle. Je me laisse conduire jusqu’aux tombes blanches qui se dressent fièrement. trop proches. ») Ce qui est sûr et certain. En fait. Après quelques pas. ») Ainsi parlent les Kabyles. Entre les deux. ekkssya .. Ils diront peut-être aussi. ne se livrait jamais. Quatre ans après. Il n ’a pas eu d ’amis intimes (hommes ou femmes). Elle n ’a pas pu. cette fosse qui attend le corps de mon frère. toute propre.. c ’est que Muljend-u-Yeljya aura vécu dans le pays de son enfance les vingt-cinq premières années de son existence .. * . « corrigé l’erreur ». aimait-il à dire. je vous en supplie.188 mère ? Ils ne pouvaient pas se parler. am wexxam bu snat tebbura . Lui ne parlait à personne. Ceux qui ne savent pas diront : « Yura di twenza-s. elle non plus. ils l’écoutaient. teffeyd ssya. une part de ses tourments. 21 Nous quittons la route pour nous engager dans un sentier bordé de broussailles épineuses. Elle en parlait comme d ’un événement ordinaire. unis dans la même souffrance et voués au même destin.. une fosse béante dont la vue me paralyse. ils n’avaient pas besoin de se parler : ils étaient de la même trempe.. toujours enclins à des conclusions aussi pertinentes qu’irréfutables. Elle est cimentée. eux si sensibles à la fatalité : « Ulac win isaddan ass-is. voyant que nous n ’avançons plus. ne livrez pas mon visage à la boue ! Vous me mettrez dans un cercueil. sauf à moi.

l’adolescente que j ’étais n ’a plus eu de ces rêves qui te portent vers tes joies promises. Les femmes les recherchent avec zèle. Mais le pire. Je n’y voyais rien. Je ne suis là qu’en partie. Et c ’est ce qu’elle fit.. ce cousin sur lequel mon père avait tant pleuré. De ce moment-là. La terre était humide. il ne suffit pas d ’y croire. Tout autour. suivies de leurs enfants accrochés aux pans de leurs robes. Ainsi. leur tendance à tout compliquer. il faut voir aussi. Il lui répondit dans un rêve. ces précieux « hôtes du bon Dieu » . son épouse l’avait mis à Meddufra. des heures sans fin. Discrètement. ne les privent-ils pas d ’une possibilité de contenir enfin leur douleur ? C ’est que. finit par se tourner vers eux et.. C ’était l’Aïd. Ils bavardaient et s’esclaffaient. Plusieurs mains soulèvent le cercueil. adultes et enfants.. que les dons des vivants parviennent aux morts. vont et viennent les pauvres hères. elle allait nourrir leurs quatre enfants. à qui nous devions rendre visite. les sans-pouvoir. d’images éternellement torturantes. Il n ’était pas vieux. tout s’accélère. Mon esprit se morcèle. avec leur sensibilité débridée. Elles s’échangent. Je n’avais encore jam ais assisté à quelque chose d’aussi réel. elle s’y rendait tous les jours pour lui demander comment. hommes et femmes. dans ce visage commun. des tasses de café ou de limonade. Je passais près d ’un homme qui creusait une tombe. Ce jour-là. il leur lança d’une voix lasse : « Riez. d ’aussi impressionnant. La Vérité sans fard. Cette lourde dalle froide que les hommes posent sur la tombe de mon frère. D ’un geste rapide et méticuleux. des heures insupportables. Et alors ?. je scrutais son visage. du début ju sq u ’à la fin. C ’est cette solitude. elle et ses enfants. Sans eux. de jeunes garçons le regardaient aussi.. persuadés du bien-fondé de leur raison. Non loin de là. les hommes sentent. c ’est tout ce qui restera de vous un jour ! » Il reprit sa besogne sans plus prêter attention aux jeunes plaisantins. En un clin d ’œil. c ’est par eux. « pour la baraka ». ni jeune non plus. à l’état d’idées. Voilà donc pourquoi ils interdisent aux femmes de participer aux enterrements ! Avec elles. enfants ! Vous ne pouvez pas encore comprendre. et nous n ’avions pas de défunts là. aucune expression de celles que je m ’attendais à voir. Q u’aurais-je bien pu raconter ? Et à qui ? J ’avais vu un homme creuser une tombe pour un nouveau mort. c ’est encore un de ces domaines où. tout en nage. toute transparente . les choses demeurent en suspens. Mes yeux ne décollent pas de ce trou régulier et froid qui patiente de recevoir le cercueil de mon frère. Les jours de l’Aïd se fêtent aussi dans les cimetières. les poches remplies de bonbons et de monnaies sonnantes. Ce n’était qu’un masque composé par ses traits tendus. c ’est fait. se disperse. un homme scelle la tombe en appliquant du ciment tout autour de la dalle. qui. dans notre cimetière. Tout de même. et leurs larmes torrentielles. date cette conviction indélébile que chacun est seul. rient et leurs émotions sont plus contagieuses qu’aucune fièvre connue. trimant durant plus de vingt ans. c ’était de ne pouvoir rien raconter de ce que je venais de découvrir. qui me remplit tout entière. l'insoutenable évidence sur laquelle tout est bâti. Leurs psalmodies sourdes et précipitées me parviennent au travers de la foule. Il doit se passer autre chose aux alentours. au cœur de mon être. Au fond. mais retrousser ses manches. Après une brève bousculade. l’absolue. Respectant sa volonté. mais je ne distingue rien. et bien fait : tel est le travail des hommes. De temps en temps. Elle comprit qu’elle ne devait plus rester enfermée chez elle.. Mes parents étaient encore de ce monde. c ’est sur la brèche saignante. se réjouissent de ce jour où ils reçoivent sans rien demander. Maintenant. le fossoyeur creusait ma solitude. le cimetière de Tizi-Ouzou. des gâteaux secs et des beignets huileux par-dessus les tombes des leurs. un jour de fête.190 191 Khaled invite ceux qui le désirent à se rassembler autour du cercueil pour la dernière prière. jusqu’à porter la moindre douleur à son paroxysme. L’homme. et leur foie dément. Voyez ces os. jam ais résolues. vu qu’ils habitaient tout près. en lui ouvrant la porte de sa maison. au lieu de le monter au village. maintenant qu’il l’avait laissée seule et sans ressources. durant les premiers mois. ce froid intérieur qui me saisit. pensent et décident en lieu et place des femmes. voir de ses propres yeux . toute simple. Aussi. pour pouvoir aller souvent sur sa tombe. brandissant un de ses bouts de bois. parfois. d ’autres temps. boueuse. alors que je me tiens devant la tombe ouverte de mon frère. il s’agenouillait au fond du trou et ramassait des bouts de bois qu’il déposait ensuite en un petit tas sur le bord de la fosse. Yemma allait-elle distribuer son aumône aux défunts de Meddufta. comment veux-tu faire ?. Elles prient. devisent. sans quoi. il est déposé sans mal dans la fosse qu’on ferme aussitôt à l’aide d ’une épaisse dalle en béton. poisseuse. ils ne pourraient pas être aussi prompts et précis dans leurs gestes. et l’ouvrage prendrait de longues heures. revêtus de leurs habits neufs. où se trouve la tombe de Hsen. sur ma douleur cuisante . J ’observais cet homme dans la fosse qu’il creusait. en fait. eux aussi. comme femme de ménage dans les bureaux de l’Etat. Après cette vision. les gueux errants. s’envole vers d ’autres lieux. pleurent. l’unique. par de longues processions de femmes aux tenues bariolées. Ce jour-là. tout en mettant de côté les pauvres résidus d ’un ancien..

pas le moindre toit sous lequel mes frères et moi. tu as quitté ton village comme s’ils t ’en avaient chassé. aussi réel que cette tombe. C ’est bien notre village. Ayant perdu tout espoir de ce côté. il m ’a indiqué un coin de la cour : « Tu vois. cette famille. Oh. je ne rêvais pas d ’une maison au village. Ils n’avaient pas de cimetières.. de mes yeux vu. nous pourrions dire : « Nous sommes chez nous. son propre village. ce n ’est qu’un morceau de moi-même que les hommes viennent d ’enterrer. Si. nous n’avons donc pas de maison où nous aurions pu mettre le cercueil de notre frère et recevoir les visiteurs comme il se doit. mais. que notre famille était vraiment à part. de ces bidons d’essence jusqu’à ces tôles. jadis. Je les envoie à l’école. Que de larmes elle aura versées là-dessus ! Moi. cela appartient à ton père.. tombée du ciel. Autour des tombes. nous parvenons à diriger nos pas vers la sortie. de ce tas de planches jusqu’à cette poubelle. sur la place publique. Je la préfère à toutes ces images obsédantes que mon esprit n’aurait pas manqué de produire pour suppléer à ce que je n’aurais pas vu. en consommant les ossements calcinés de leurs défunts. De là me venait ce sentiment. différente de toutes les autres. moi. non. abasourdis. Nos parents étaient sortis de leurs villages respectifs sans avoir jam ais quitté la Kabylie. Dieu merci ! Il fait beau temps. et je ressens son effet d ’obturation instantanée. nous ne devons rien à personne. l’esseulée impénitente qui se consolait avec les chants d ’exil de Slimane Azem : . » J ’étais émue. comme si. mes frères.192 qu’ils la posent également. c ’est à ton père. et personne ne me dira rien ? . Mais elle a fini son existence dans un appartement. on a déposé le cercueil de mon frère dehors. comme si ses occupants ne parvenaient pas à tourner le dos à ces maisons où. coupés de nos tribus originelles. Il ne nous reste plus qu’à quitter le cimetière. L ’espace en question était dérisoire. Notre père avait quitté sa tribu. ma tante m ’avait emmenée voir ma famille du côté de mon père. Malgré tout. Non. nous aussi. Leur maison. Yemma disait : « Pourquoi ne vas-tu pas construire une maison dans ton village comme font tous les gens ? Tu la laisseras à tes enfants. C ’est alors que je compris les raisons de certaines disputes entre mes parents. Ils avaient compris que la meilleure façon d'ensevelir les leurs était de les ingérer. Mais où veux-tu que je construise une maison ? De toute façon. Ici. ainsi amputés pour toujours au-dehors comme au-dedans. Les mots seraient superflus. Tout à l’heure. Ne sommes-nous pas dans notre cimetière ? Et nous avons le droit d’y être aussi longtemps que nous en avons envie. elle se tourna vers Tawrirt Mimun. elle n’avait jamais pu atteindre le sol. toutefois. radicalement exilés. je tiens à cette réalité crue. celui des pères de notre père. d ’abord. Avant de quitter nos hôtes. muets. mais nous n’y avons pas de maison. non ! Je rêvais d’une maison bâtie au milieu de nulle part. Sans doute enterrons-nous nos morts pour pouvoir aussi les enfouir en nous-mêmes et. à cause de la guerre. ces Yanomami. Tout ce que nous possédons tient dans un coin de ce cimetière qui contemple d ’un regard triste le village.. Mais rien ne nous force à courir. au grand dépit de Yemma. Toi. probablement aussi. Je songe aux Yanomami de la forêt vénézuélienne comme nous les décrit Jacques Lizot. c ’était une poudre d’os enfermée dans une gourde et leurs corps qui s’en nourrissaient périodiquement. Je me disais que Yemma s’y serait peutêtre sentie en sécurité. affranchis de leurs lois et préservés de leurs excès. privés de leur étayage culturel. lorsque je le découvrais.. c ’est déjà beaucoup. entretenu par Yemma. . Je perçois le geste.. aucun lieu qui eût pu matérialiser à leurs yeux la mort des leurs . De son index. de les contenir pour toujours. je n ’ai pas de quoi construire. à l’intérieur comme à l’extérieur. éprouvé très tôt. entourée d ’un désert à perte de vue. pour essayer de recouvrer le toit et la parcelle de terrain que lui octroyait le droit coutumier. tout en respectant la règle de l’oubli total. Eux pratiquaient l'idée à la lettre. l’oubli s’est installé. ils avaient tant ri et tant pleuré.. » Cette maison que nous n’avions pas dans notre village fut longtemps une des obsessions de Yemma. je pourrai venir demain planter une tente ici. comme si. atterrés. aussi vrai que ma plaie qui le reçoit . avec le ciel comme toit. ils la construiront eux-m êmes. » Tout au début. En vain. mes neveux et moi. Elle était sans racines. Nous vivions accrochés à rien. continuer à vivre malgré tout. » Khaled riait . Nous nous regardons. de les assimiler à leurs propres corps. j ’ai demandé à Klialed de me montrer la partie de la maison qui appartenait à mon père. sans attaches avec la montagne ancestrale. enfin. * La foule s’égaille.Tu reviens encore à cette histoire ! répondait mon père. ce village. indus. Au village.Tu peux y planter ce que tu veux. Ensuite. cernée de tous côtés. mais je n ’y croyais pas : 193 « Donc. tout ce qu’ils avaient.

.. c ’était le bout du monde.) Mais comme notre famille tient des At-Rbah et des At-Yanni. ») Quoi qu’il en soit.. N i un associé des At-Yanni. jusqu’au bord du ravin profond qui le borne d ’un côté. * Un nombre incalculable de tombes tapissent le cimetière. j e vais te laisser Contre mon gré Mon père. n’avait ni le temps ni les moyens de reprendre sa place dans le sien. 195 (Mon pays bien aimé Que j ’ai quitté. ) Ou encore : D ayrib d abejrani D i tmura n medden Lw efic u lembani A dR ebbii-graden. Sur l’école.. donc. (« Je ne vous laisse ni un ennemi des At-Rbai). » (Exilé et étranger D am le pays des autres Angoisse et épreuves Dieu l ’a voulu.. non plus.194 A tamurt-iw aszizen Tin ggiy mebla lebyi-w MaÙCi d n e k i-gextaren D lm ektub a k w d ??ehr-iw A q li di tmura n medden M a d lexyal-im ger wallen-iw. a kem -ggcy lfra$ul Ulamma tugid a y ul Inehf-iyi baba s rrkul A d yrey d i lakul.) Yemma vivait à une quarantaine de kilomètres de son village. J ’irai à l ’école Mère... à coups de pied. il a travaillé comme un forçat. dans ses moindres recoins. il était ferme. Toute son existence. aujourd’hui. en effet. nous occupons la place qui nous revient dans notre village. et mon frère s’en est souvenu.. il n’est pas exclu.. m ’ y a conduit J ’irai à l ’école. U raw en-ggiyacriksegA t-Yanni.. A ses yeux. A d yrey di iakul Idelli kan i d-nlul iCCa-yi baba am wewtul Ifka-yi. u r d iy -iy u l A d yrey di lakul. A d yrey di lakul A yem m a.. contraint Je n ’ai pas choisi Le destin et ma chance ont décidé Me voici dans le pays des autres Devant mes yeux ton image . sans coeur M’ y a livré tout entier J ’irai à l ’école. Mon père.. pour deux choses : le pain et l’instruction de ses enfants. Que de générations . ( J ’irai à l ’école J’ étais jeune encore Mon père. lui. que mon père eût voulu suivre l’exemple de cet homme avisé qui rassurait ses enfants : « Ur a wen-ggiy asda w seg A t-Rbaij. La plupart sont à peine signalées par des dalles de schiste.

alors que tout est fini. Khaled. tous les espoirs te sont offerts d ’un jour plus radieux . elle a fini par se confondre avec la terre. la même tendresse entière et pudique .. c ’est comme aller à l’enterrement de sa mère. Sisyphe est Patience absolue. Yemma me surprenait à pleurer. imaginer Sisyphe « h e u re u x » ? Heureux.. une mélodie. sans voix. Mieux. » Je lui ai répondu par un haussement d’épaule. sa famille. Je regarde mes frères abattus. l’envie d ’aimer malgré tout. mais avec la même fierté. Sisyphe?. De quoi as-tu peur ? » . des hommes en uniformes.. (A M uh n M uh Dors maintenant Depuis toujours Tu n 'avais rien de toute façon. nous affaissant sur nous-mêmes. Je pleurais surtout à cause d ’elle. Elle ne faisait aucun lien entre l’état désespérant de notre famille et ce qui l’agitait. il fallait demander un laissez-passer aux colonisateurs pour se rendre au village. parce que j ’ai toujours voulu effacer de leur vie la souffrance de notre enfance. elle me disait en guise de consolation : « Que te manque-t-il ? Tu es comme portée dans la paume d ’une main dont tes frères sont les doigts. Je m ’en souviens maintenant.des espoirs. » Les choses ne sont jam ais finies. c ’est par la fin que tout commencerait. elle.. ni heureux ni malheureux. ce n’était pas chose simple. traînant mon chagrin qui vient d ’alourdir un peu plus mon fardeau. la pente est glissante ! » 11 s’inquiétait de savoir comment j ’allais. il m ’a lancé cette phrase d ’un air exaspéré. Je me demande pourquoi ces mots me reviennent dans ce cimetière. sinon des bêtes de somme ? Comment. quelque part dans ce quartier réservé à nos morts. à l’orée du cimetière. presque machinalement : A Mub n M ub Ttes tura S i z i k n z ik Ulac tabaa. à ce moment précis. ses fils et quelques jeunes gens du village. surveillent les collines et le fond des précipices aux alentours. quelqu’un l’a écrit. ainsi chargés de jour en jour. ce silence souverain qui monte de la tombe neuve et qui s’empare des âmes. ma façon d’implorer les Puissances célestes. que sommes-nous. Quand le matin de ton existence a été assombri par le mauvais sort. Je n’y pouvais rien. d ’année en année. avec Albert Camus. Mais je ne lui disais rien de tout cela. Je pleurais.. Au temps de la guerre. Elle ne l’était pas. à cause de sa souffrance qui nous empêchait de jouir de notre jeunesse. Par-dessus tout. Tout est fini ?..196 197 ont leurs restes entassés là ! Cet endroit ne saurait échapper à la langue : on l’appelle Tigwelmimin. J ’étais une adolescente triste et anxieuse.. Quand elle pouvait s’évader un instant de son monde d’angoisse et redevenir la mère affectueuse et dévouée qu’elle était. Je me mets à tourner autour de mes trois tombes : en chacune d’elles. La grande affaire est déjà éclaircie. à cause de mon impuissance à changer le sort des miens.) Nous naissons en pleurant.. un rayon de lumière. tu n’as pas ri dès le début !. Et si. Je récite. se radoucir presque. Faute d ’entretien. de les prier pour que Yemma connût enfin la paix. « Pardonnez-moi. et je sens ma douleur s’attendrir. c ’est comme aller à l’enterrement de sa mère. en plus. Parfois. « Ça va ?. Voyait-il seulement à quel point j ’étais ébranlée par ce qui lui tombait dessus ? Il avait si longtemps vécu sans nous. Je me rappelle Grand-frère allongé sur son lit d’hôpital : « Attention. Et lui. Souvent. comme s’il criait encore contre moi. c ’est-à-dire des riens d ’où tu t ’acharnes à extraire un sourire. Yemma me l’a dit : la tombe de Yebya est ici. J ’aime chacun d’eux d ’une manière différente. Un peu à l’écart. qu’il paraissait ne plus savoir ce qu’impliquent les liens fraternels. Comme je voudrais le croire ! Je me rappelle l’avertissement proverbial : « fu r -k a s-tiniçl teffey ccetw a !» (« Prends garde de dire [que] l'hiver est terminé ! ») Je repense à la parole du maître bouddhiste : « La grande affaire n’est pas encore éclaircie. à jamais. cette consternation des fins accablantes qui te plongent dans le trou noir d ’une vie sans vie. tendresse désespérante aussi. un fragment de mon âme. je ne suis pas Dieu ! » Je n ’y peux rien. Plus loin. Je vais d’un pas lent. Comment aurais-je pu ? C ’aurait été comme la rendre responsable de nos maux. Les dieux ont condamné Sisyphe à la patience perpétuelle. l’arme à la main.

les joies du printemps qui revient toujours. elle les rappelle ». par les condamner à une vie suspendue.. j ’ai appris à le reconnaître en découvrant mon frère aux prises avec son désespoir mortel. lui. ce qui reste n’a plus grand intérêt. la générosité sans calcul. Comme par hasard ! Je demande au cousin Khaled : « Dis. toute proche. ce piège qui me frôle certains jours . nous sommes là à pleurer. où veux-tu?. se consolant avec des babioles. Il avait pris tant de risques ! Il s’était lui-même banni de cette terre. « Voilà encore une de tes questions. imperturbable devant les déchaînements et la folie des hommes.. Je le sens. remonter le courant de leur existence comme le saumon dans sa rivière ? Mais ils n’osent même pas se l’avouer. contre sa force protectrice. Quand ils l’oublient trop. C ’était là une façon commode de parler d’amour fraternel.. » * Je remarque que la tombe de Grand-frère est plus proche de la tombe de Yemma que de celle de notre père. Ils t ’aimeront toujours. sur ses espoirs. C ’est tout simple. telle une gardienne infaillible. Nous. le mieux est que la dépouille retrouve les lieux d ’où nous sommes partis. « Oh ! Amer. Je suis tout de même intriguée : pourquoi a-t-on laissé tout cet espace entre la tombe de Yemma et celle de mon père ? Il faudra que je pose la question à mes frères. nous n’avons plus rien à faire ici. C ’est elle. il conserve sa préséance d ’aîné. il n ’y a rien à comprendre.. » * Les dernières années. et après. Ainsi finissent-ils. de l’homme hermétique et attachant.. à n'en pas douter.. » Avant de quitter notre cimetière. Parfois. colosse de compassion dressé en face de mes chères tombes. Elle est là. notre terre n’est pas méchante. l’hospitalité sacrée. Il m 'a répondu qu’il convenait donc de creuser ici. » Le cousin Khaled n’a commis aucune erreur. si j ’ai fait une erreur. Elle aime ses enfants. de l'enfant à part. son influence bienfaisante. comme tant d ’autres. mais ce n ’est pas nous qui avons creusé ! Ça s’est fait par hasard. me diront-ils. et ce geste millénaire. à cause de leurs enfants qui appartiennent plus à la France qu’à leur «pays d ’origine . des enfants qui les retiennent. du frère éloigné.Q uoi? Tu veux parler de ç a ? . Comme toutes ses semblables. ils l’accueillent entre eux deux. c ’est cette montagne peuplée par les puissances sublimes qui a daigné enfin rappeler Grand-frère. Mon frère. Voilà comment j ’ai pensé.. elle servait la même image à ses fils. Yemma avait l’art de parler par métaphores..J ’ai mesuré l’espace entre les tombes de tes parents. n’en doute pas.198 199 À l’occasion. j ’ai senti sa présence tout à l’heure et. il vaut mieux ne pas comprendre. Il aurait pu mourir d ’une mort plus atroce encore.. Ils y passent tout entiers. je trouve que Grand-frère a la meilleure place. au lieu de me dire simplement : « Tes frères t’aiment. Malgré tout. Maintenant. Le hasard existe. J ’ai vu qu'il y avait place pour une nouvelle tombe. bataillant avec leurs jours.. . dit le vieux Ramdane dans La terre et le sang de Mouloud Féraoun. J ’y reviens. comme toujours. Il aurait pu ne pas revenir en sa terre natale. auxquels ils ne veulent ni renoncer (et pourquoi. Cette France qui. au nom de quoi renonceraient-ils à eux ?) ni infliger un nouvel exil. disait : . il arrachait sa vie dans cette France à laquelle il vouait une profonde admiration lorsqu’il n’était encore qu’un adolescent. Muh. Nous en sortons et nous y retournons. Tu aurais dit que ç ’avait été fait exprès.. les connaissant. le pardon sincère. cette « main » ouverte par laquelle. l’allégresse des filles en fête qui dansent d'un pas léger. Et encore. Vraiment oui. Je le dis à mes frères : « Voyez ! Lui. je devine leur réponse. avec son orgueil mérité. dans ce traquenard aux dehors alléchants. je me suis appuyée. Oh ! Tu sais. II en était à concevoir enfin son retour au pays.. Mais il y est finalement revenu. entre les deux tombes.. » En attendant. au fil des années. elle continue de proclamer à quoi aspire la terre de mes pères : la paix durable. à partir du moment où l’âme s’en est allée. partons maintenant. oui . vous devez me pardonner. bien que. voudraient repartir. lui a demandé Koukou. Allons. qui a décidé de le mettre à cet endroit ? . Elle se tient debout. ces enfants. au fond d ’eux-mêmes. sais-tu ? Tu cherches trop à comprendre. «Puisque c ’est comme ça. j ’adresse un long salut muet à la montagne.. quelque chose mérite encore d ’être dit : combien. comme arrêtée entre un passé de plus en plus fermé et un futur inimaginable.. Et parfois. Je l’ai dit à Hamid... Je peux en parler. errant entre deux voies impossibles. cette montagne. pour l’éternité. comme le filet sur le poisson.. Présent ou absent. Nous pleurons sur nous-mêmes !. s’était refermée sur sa vie. répondit-il en se pinçant violemment le corps.

nous refusons de partir.. dans ce cas. » Il était ainsi certains soirs. Il ne pleurait pas sur son sort. nous. de ces Kabyles auxquels il aura finalement voué sa vie entière. nous sommes à plaindre. la force de laisser derrière eux. Il les avait longtemps pratiqués et n’ignorait pas de quoi ils sont capables. » (« L ’ honneur est comme l ’huile . « moi ». si seul dans son espoir d'une vraie renaissance culturelle (et. qui force au respect. win i t-iljudren a t-yaf. sans doute aussi. pourquoi continuerais-tu de vivre ? » Comme vous le voyez. ce n ’est pas l’honneur qui leur fait défaut. sans prononcer une seule fois « je ». Mais si tu as perdu ton honneur. un morceau d’eux-mêmes. a k-iqqar d lxir i k-xedmey. transpirant une angoisse rance. parfois les larmes aux yeux. supportant de moins en moins les déceptions et les contrariétés . Et. 22 Aujourd’hui. Nous cultivons l’insignifiance. Il rêvait . la bêtise. soliloquant des heures durant. ils n’ont rien. jeté à terre. m i yen yei ifuh. de leur part. n'importe quoi... à ces Kabyles. et cela. personnelle). Ce qui leur manque. la paresse. exhalant son immense amertume dans un flot de paroles plaintives.. tu peux le supporter. Nous sommes si crédules ! Instruits ou non. Personne ne l’y obligeait. II s’était éclipsé depuis deux jours derrière le printemps. » (« Le Kabytchou : il te fauche les pieds . voyez-vous. l’ignorance. tantôt en français. ») « N n if am z z it . ») Ou encore : « Si tu n’as pas de pain. les pauvres. que du vent. mais le fait est là. il est irrécupérable. tandis qu’il était rivé à son lit : « L es Kabyles.. Il ne les détestait pas. c ’est surtout le courage. ») Au fond. l’automne a repris sa place. ce n’est pas par manque d ’honneur que les Kabyles acceptent leur condition d’« immigrés ». une fois de plus. tantôt en kabyle.200 « Ur nessi ara n n if! N itni ugin-ay .. C ’est incroyable ce que nous sommes bêtes! Vraiment. » (« Nous n ’avons pas d ’honneur ! Eux. qui en prend soin en profitera. L’honneur. II était seul. ils nous repoussent . surtout. Je l’entends encore se lamenter sur eux. nekw ni n ugi a n/zih. indéniable. Jamais ! Il semblait avoir endossé toutes les souffrances de cette Algérie (si présente dans ses textes !). Nous gobons tout sans trier. il a bien voulu céder un peu de son temps à la belle saison pour permettre aux Kabyles d ’accueillir dans les meilleures conditions l'homme qui les fuyait de son vivant. tu peux patienter . je la trouve digne de lui : à la fois vraie et exagérée. » (« L ’honneur est comme un voile . certes. si tu es mal habillé. oh non ! Il se savait très malade. Ainsi. eux qui se disent à longueur de temps : « N n ifa m lüjtaf . Les jours fastes finissent toujours par arriver. il les aimait de toute son âme. remuant dans tous les sens. c ’est même làdessus qu’ils ont édifié leur culture. il te dit qu 'il te fa it du bien. Car. en toute bonne foi : « AkabiCCu : a k-i(huccu idarren-ik. nous croyons n'im porte qui. tu as aussi perdu ton nom. ») Cette remarque incisive. déplorant leurs défauts.

Ce devrait être un dictionnaire tout à fait original. son œuvre n ’a-t-elle pas seulement une valeur en elle-même. Beckett. Tout est pesant. par son contenu et sa portée . On l’admettra. dans ses contenus inspirés par les auteurs. et de l’extérieur. Marx. du lait. n’apparaît-elle pas aussi étrangère que l’arabe ou le français ? Et puisque j ’y suis. car sans la cohérence. Allwright. à qui. Autour de moi.langue orale. en sa structure même. Brassens. D’un mot. tout reste à faire dans la langue maternelle . tout était. pour Thomas Mann. En ce sens. des biscuits. les ténèbres oppressantes de la mort. il travaillait depuis de nombreuses années à un dictionnaire de la langue kabyle. Muljend-u-Yehya. Partout. plus disposée à écouter qu’à lire. personnellement. de vieilles femmes du village.. avant tout . Même les paupières sont lourdes pour les yeux. il vente. nous offrons du café. dans sa forme vivante. comme à tous ses avatars. Ainsi. Brel. Luxun. * Aujourd’hui. nous sommes loin de cette « tam aziyt » prônée par les amaziyistes. Seghers. d ’autres en français. connues et reconnues. Pirandello. les présentateurs de journaux télévisés : aux oreilles de la plupart. Quelques étrangers venus en visite. mes frères. pour bien d ’autres raisons. Blake. à travers une écriture ressentie comme une nécessité impérieuse. l’atmosphère remplie d ’une affreuse mélancolie. notamment.. les plantes. suivant la coutume. une issue pour moi. en partie du moins. et aussi. les cousines. C ’est une offense à sa mémoire ! Des écrivains algériens écrivent en arabe. l’unité qu’il confère. il ne semblait pas accorder une grande importance à la nourriture en général. à l’écriture.) * Il était si seul ! Mais sa solitude était. De Béranger. de ce côté que j ’ai trouvé une issue. poètes et écrivains étrangers. recouvrant le monde d ’un voile de désespoir. Je pense qu’il avait besoin de s’appuyer sur des œuvres achevées. et s’il est publié un jour (ce que j ’espère vivement). et il a répondu : « C ’est une possibilité de tirer profit de l’expérience des autres ». Vian. son mot pour dire combien il se souciait peu de ce qui . Et rien qu’en cette écriture. Elle serait. les êtres. Il lisait et enregistrait ses textes sur des cassettes magnétiques afin de les rendre accessibles à la majorité des siens. tout en étant dépourvue d ’une entrée et d’une sortie. et par-dessus tout. équivaut à une récupération idéologique. c ’est consentir à la solitude » . Romains. on ne vit pas ». Cette réponse est probante. Ce récit. du même ordre que celle qui m’amène à rapporter en détails ses funérailles. peut paraître superflu. 1 1 aura fallu la maladie mortelle pour que je découvre ses goûts alimentaires . À cette fin. (En passant : pour exprimer ce qu’il avait à dire. celle-ci serait allée dans tous les sens. le ciel et la terre. La brume épaisse a tout envahi.202 203 cette résurrection de tout un peuple. il fait humide et froid. » Une issue : un mot clef. leurs épouses. tout ce que Grand-frère aimait manger. je tiens à insister là-dessus : associer l’œuvre de mon frère au berbérisme. Tout larmoie. Prévert. des quarts de galette dure. et la préciser à cette étape n’est pas inutile : tout l’intérêt de ce récit réside dans ce qu’il me permet d ’exprimer par ailleurs. sa foi en la langue maternelle. celle qu’utilisent. Au fond. Le ciel est sombre. s’appliquant. Oh ! Q u’il est pénible de revenir à Tigwelmimin en ce lendemain de 1 enterrement ! C ’est le jour des funérailles où les femmes sont autorisées à se rendre sur la tombe neuve pour « voir comment le cher défunt a passé la nuit ». ? La question lui a été posée. de celle recherchée par l’écrivain authentique qui sait comme elle représente la condition essentielle de toute œuvre de création : « écrire. il pleut. ce récit constitue une clef. mais elle peut être complétée : « L’adaptation d’auteurs étrangers. Phèdre. Maupassant. c’est. Molière. qui serait portée par la langue maternelle nourrie à la fois de l’intérieur. pourquoi avait-il besoin de faire le détour par Esope. chargé d ’une tristesse qui saisit l’âme. lui. les cousins et leurs enfants. en soi-même. cela ne dépassait guère « la gamelle du soldat ». il démontrera à coup sûr les compétences diverses de son auteur. cette raison. il explorait toutes les possibilités de la langue maternelle. écrivait dans sa langue maternelle. elle n’aurait pas été possible. L’une de ces raisons tiendrait à la tâche considérable à laquelle il s’était attelé : il était un pionnier . la tante et ses petites-filles. pensait Albert Camus. des beignets. Le monde entier est en deuil. accablant. En même temps. eux aussi. elle témoigne aussi d ’une évolution notable de cette langue qu’elle enrichit et consolide en utilisant ses propres ressources. De fait. Sartre. sonœuvre apparaît comme une gageure : concevoir une forme de littérature tout à fait inédite dans la langue kabyle. il a son importance en quelque sorte « pratique » ou « stratégique ». En fait. « quand on écrit. à forger de nouveaux termes à partir des termes existants. par exemple. Brecht. Or. mon frère écrivait avant tout.pour lui assurer la force et l’envergure d’une langue écrite. sa gourmandise ! 1 1 raffolait des mets sucrés comme un enfant. méthodologiques et « psychologiques ». Point final.

. sur une table. les At-Yanni se flattaient d ’être plus « civilisés » que toutes les autres tribus kabyles . contente même.. z z u x d lm ecm el Menwala ad izux ayla-s Z zu x dlhedra ba(el Ulac fell-as lexla?. Au fond. une chose publique N ’importe qui peut se vanter de ce qu ’il a L ’orgueil. où trouvait-il un moment pour dormir ? À l’hôpital. lorsque je pouvais demander à l’un ou à l’autre de le faire manger. ce souvenir d ’une saveur unique. (L 'orgueil. par tous ceux qui besognent sans répit jusqu’au bout de leur existence. de la parole gratuite Cela ne coûte rien. comme les femmes de son village donc. Naturellement. et même. Or.. vrai. ceux qui trouvaient grâce à ses yeux se comptaient sur les doigts de la main. c ’est g r a tu it!» ) Autrement dit. J ’avais. il me demandait qui avait préparé la nourriture que je lui servais. Les seuls qu’il lui arrivait de louer. un peu d’eau. quand j ’étais un petit garçon. Souvent. cependant. à Azazga. Yemma et Grand-frère étaient anticonformistes. Puis. lui qui en arrachait par où il pouvait. compatir à la malchance de celui-là . Contre qui ? Contre quoi ? Une vie tout entière passée à lutter. chacun dans son assiette. Je ne pouvais espérer meilleure appréciation. dans une culture où l’orgueil affiché participe d ’une exigence sociale. Je l’avais toujours entendu plaindre celui-ci. il prenait en exemple ces jeunes ouvrières chinoises qui se démènent comme des diablesses dans des travaux harassants. tout perdu. enfin. Nos voisins des At-Yegger. on lui avait apporté de la galette dure. C ’est qu’il leur ressemblait . cette galette ! Et quelle n ’a été ma joie de retrouver . du moins. quel que fût le rang. alors tu pouvais compter sur son accueil bienveillant. sans doute aussi. Je lui présentais ce que je m ’étais efforcée de préparer avec un soin tout particulier. si ce n ’était que la galette ! Nous avons tout oublié. En mon absence. Yemma jugeait que ce pain fait à la va-vite.. il commençait par t ’étudier sous tous les angles. assez prétentieuses. il déclarait : « C ’est mangeable.. complètement. eux. tout de même ! Un bol de semoule. l’âge ou le mérite de la personne en cause.et dans mes souvenirs. en échange des gâteaux ou des beignets que leur donnait Yemma. et j ’attendais là. nous l’offraient. je me tenais un peu à l'écart -ou derrière lui. L’emphase. c ’était parce qu’« ils mangeaient. son mot pour dire. C ’était le plus souvent aux repas du soir. M ais. Finalement. étaient ceux qui se fatiguent tous les jours. comme d’autres visiteurs. une pincée de sel. sans plus ! ».. lesquels prenaient pour moi l’allure d ’un véritable examen dans l’art culinaire. je mangeais une galette qui avait un de ces goûts ! Une galette dure.. il ne tarissait pas de paroles élogieuses sur mes « qualités » de cuisinière. il était avare de ses compliments. sa vision de l’existence : il devait être en guerre permanente. Yemma. Si tes proportions lui convenaient.204 205 pouvait combler son estomac . qu’il ait de quoi ou non.. j ’étais soulagée. il était des leurs. s’est-il exclamé à ma grande surprise. jamais. J ’ai fini par m ’y habituer : pour dire « c ’est très bon ». mais encenser quelqu’un. Yemma se référait à Slimane Azem : Zzux.. Quand. » Cette galette qui lui inspirait de la nostalgie. inquiète et curieuse. cette galette. c ’est encore le mien également. enfin. il était fasciné par le travail. * Un soir.. était très sélective. pris l’habitude de lui apporter de la nourriture à l’hôpital. elle aussi. alors même qu’ils étaient kabyles à jamais. viscéralement. cela ne se mange même pas ! Je m ’en souviens. sans pétrissage ni levain. qu’elle était délicieuse. il faut le dire (à l’époque. il manifestait du plaisir à manger.) A leur façon. tant que sa santé le lui permettait. n’est pas digne d ’une bonne cuisinière. si tu te montrais des plus modestes. « Ah ! Vous osez appeler ce machin de la galette. elle ne pouvait les supporter. d ’entendre ses commentaires. Comme ses sœurs des At-Yanni. Avant de t'admettre dans son cercle restreint.. en se servant d ’un couteau et d’une fourchette »). c ’était. si toutes les facettes de ton personnage respectaient les limites. De toute façon. ce sera celui-ci : « "Zzux batel !» (« L ’orgueil. si ta profondeur était sincère. n’importe qui peut se vanter. après une ou deux bouchées. Et s’il faut citer un seul principe de conduite qu'elle avait réussi à nous inculquer.. la pédanterie. la vanité. ça n ’est pas difficile à faire. les humbles qui travaillent durement. d ’admirer.

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chez Grand-frère ce souvenir commun (et bien d ’autres encore, que je découvrirais au fil des jours) ! Non, vraiment, le temps n’y a rien fait. Nous avons été enfants sous le même toit. Nous avons eu les mêmes plaisirs simples, enduré le même malheur maternel. Il aura fallu qu’il soit au seuil de la mort pour que nous pussions enfin renouer les fils tenus de notre histoire. A qui en vouloir ? Notre enfance a été dévastée de part en part, nos premières années ont été minées par un monstre. Non, vraiment, le monstre, ce n’était pas Yemma, c ’était tout ce qui l’avait empêchée d ’être elle-même, tout ce qui avait abîmé son âme si sensible, si charitable, si pénétrante. Le monstre, ce n’était pas notre père non plus, même quand il la battait au lieu de l’aimer - encore fallait-il qu’il eût, lui orphelin dès son plus jeune âge, appris à aimer et à être aimé ! Voilà ce qui me revenait, ce qui me remuait lorsque je me tenais auprès de mon frère mourant. Certains jours, je n’étais que colère ; je rageais, maudissais et honnissais notre culture du fond de mon âme blessée. Je parle en connaissance de cause : ce n’est pas en se complaisant dans leurs ornières coutumières que les Kabyles feront évoluer leur société. L'autoglorification braillarde, les slogans provocateurs, les fanfaronnades et les mises en scènes spectaculaires ne les aideront en rien, bien au contraire ! Il m ’arrive encore de la réprouver, cette culture kabyle ouvertement opposée au bonheur de ceux qui la portent. Q u’elle soit étouffée et enterrée, si elle ne sait entretenir que vilenies et mesquineries dans les cœurs ! Q u’elle disparaisse dans les abysses de l’oubli si elle ne sait pas tendre vers ces hautes sphères où l’on respire avec joie et intelligence ! Je la répudie pour sa petitesse de cœur et d’esprit, son égoïsme et sa vanité ! C ’est elle, c ’est cette culture « malade », malsaine et asphyxiante par bien des côtés qui rend les Kabyles étrangers les uns aux autres, qui fait d’eux des êtres indécis, instables et versatiles, qui les chasse vers des pays où ils sont regardés comme des envahisseurs et des parasites. C ’est cette culture qui a défait l’âme de Yemma. Et c ’est elle qui a rongé l’âme de mon frère durant des années. « Fatalité » ? « C ’est écrit quelque part » ? Ces explications illusoires valent quand on n’a pas compris. Elles fonctionnent tant qu’on ne veut pas comprendre. C ’est ce genre de réponses passe-partout qui conduit les Kabyles à se satisfaire des demi-vérités, au lieu d ’intervenir en eux-mêmes pour s’amender, rectifier leurs pensées néfastes et leurs conduites absurdes auxquelles ils doivent bien de leurs déboires.

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Ce matin, j ’entends des mots faits pour apaiser la douleur : « Lui est parti, qu’y pouvons-nous ? Il convient de donner au chagrin juste ce qu’il faut de larmes, ni plus ni moins. Nous partirons tous, l’un après l’autre... » Cette visite au cimetière ne concerne que les vivants, comme tout le reste, comme les funérailles, comme la tombe. C ’est pour se faire une raison capable d ’accepter l’inacceptable. Rien, cependant, ne peut calmer ma douleur. Je me dis que je ne la laisserai pas en ces lieux si navrants. Voudrais-je l’y laisser que cela me serait impossible. Cette douleur est mienne désormais. Elle est l’ombre en moi du membre coupé, un de plus. Elle dormira, se tassera peu à peu sous le poids du quotidien. Et lorsqu’elle se réveillera certains jours, je croirai voir Grand-frère dans ces rues de SaintOuen qu’il sillonnait de son pas alerte. Je le reverrai en tous ces lieux où nous avions l’habitude de nous rencontrer. Alors, je me rappellerai le regard attristé qu’il posait sur moi, le mouvement imperceptible de sa tête et le pincement de ses lèvres par lesquels il me saluait, des gestes qui me crieront encore son mot favori : « Courage ! » De nouveau, je me demanderai pourquoi je me suis installée à SaintOuen, tout près de chez lui, deux ans avant sa mort. Pourtant, je le sais bien, c ’est lui qui m ’avait fait venir là. Et moi, obligée à un de ces tournants qui chambardent toute une existence, j ’avais besoin de me rapprocher de lui. Je ne lui réclamais rien, comme toujours, excepté sa présence à bonne distance, ni trop loin ni trop près, comme un point de repère dans ce brouillamini qu’était devenue ma vie, comme une lueur dans un long tunnel. Du moins, c ’était ce que je pensais.

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En fait, c ’est dit et prouvé, les choses humaines ne prennent tout leur sens qu’après s’être accomplies. La plupart du temps, nous sommes menés, conduits par la main d’un autre que nous ne voyons pas, quand, en adultes conscients et rationnels, nous pensons décider, choisir, opter pour cette voieci au lieu de celle-là. Et il en sera ainsi tant que nous demeurerons des êtres cultivés par le mystère. L’Enigme, ce n’est pas la mort, encore moins ce qu’il y a après : s i lm u ta kkin d a ked d er! (au-delà de la mort, la chute, la fin de tout !) L ’Enigme, c ’est tout le reste, incommensurable, qui se perpétue, se continue en dehors de nos maigres consciences d ’individus (s’il existe une « Eternité », elle commence ici et maintenant). L’Enigme, c ’est cette logique obscure, cet enchaînement imprévisible des événements qui tissent nos vies entrelacées, incroyablement dépendantes les unes des autres. Lorsque j étais arrivée à Paris, Grand-frère m’avait reçue chez lui pendant six mois. Il était un mur, j ’en étais un autre ; des années d ’absence semblaient avoir gommé notre enfance partagée. Je le voyais bien, il ne se souvenait même plus de sa réponse envoyée à notre père qui lui demandait son avis sur mon désir d’aller à l’université : « Il est temps qu’elle vole de ses propres ailes... » Et cette phrase, presque une injonction, qui autorisait notre père à me laisser poursuivre mes études à Alger, je ne pouvais guère, à dix-huit ans, en mesurer toutes les implications. Je comprenais, néanmoins, ce qu’elle avait d’exceptionnel. Pendant que la plupart de mes camarades lycéennes abandonnaient leurs études pour se préparer au mariage, Grand-frère m ’incitait, moi, à prendre en main les rênes de ma vie. Et, c ’est bien ces « ailes »-là, par lui concédées, qui m ’ont conduite vers lui, jusqu’en France. Mais i’a-t-il jam ais su ? Nous en étions restés là pendant près de vingt ans, à cette relation rendue presque muette par la pudeur paralysante (je la déteste, je la hais, cette pudeur !) Nous en étions à cette relation compliquée de malentendus non élucidés, mais aussi, forte d’une entente foncière, d’un accord tacite sur bien des choses. Jusqu’à ces six derniers mois de son existence. La leçon est douloureuse, mais nécessaire : tu dois toujours essayer de clarifier tes affaires quand elles se présentent, sans quoi, elles se chargent de le faire par elles-mêmes. Elles se poursuivent à ton insu, jusqu’au jour où elles te mettent devant le fait accompli. Ccah ! Tel est le sort de celui qui passe son temps à procrastiner, quand il n ’est pas sans savoir que les lendemains, en réalité, ne sont qu’illusion.

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Ainsi, c ’est seulement lorsqu’il ne pouvait plus parler que j ’ai pu enfin lui dire : « C ’est toi qui m ’as amenée ici. Grand-frère. Ne me laisse pas seule dans ce pays, je t ’en prie. Ne t ’en va pas... » Et même à ce moment-là, je voulais surtout susciter une réaction, ranimer l’espèce de souche inerte qu’il devenait de plus en plus. Je cherchais à rallumer en lui sa colère contre tout le monde, contre le monde, cette fureur singulière qui l’habitait et qui, je le crois bien, le soutenait finalement, l’aidait à vivre chaque jour. Pour ce que nous avions d ’important à nous dire, il me semblait que les mots étaient superflus. Quels mots, d ’ailleurs, pouvaient exprimer ce que je ressentais en me retrouvant à son chevet, avec la charge de l'accompagner jusqu’à son dernier souffle ? C ’était en deçà des mots, ce cauchemar maternel qui me revenait au contact de mon frère, avec ses violences et ses angoisses indicibles, notre détresse d’enfants confrontés à ce que nous ne pouvions ni comprendre ni supporter. C ’était plus qu’un souvenir. C ’était là, présent à chaque instant, dans cette chambre d ’hôpital où mon frère se mourait. Plus encore, n’était-il pas malade, n’est-il pas mort (au moins en partie) de cela précisément ? Fritz Zorn décrit son cancer comme une « maladie de l’âme » héritée de ses « “parents” » qui l’ont « éduqué à mort », eux-mêmes dignes représentants de la société bourgeoise de Zurich. A première vue, il n’y a rien de commun entre son histoire et la nôtre. Pourtant, à y regarder de près, je retrouve, dans l’histoire de Zorn, notre famille et son isolement par rapports aux autres ; je reconnais mon frère dans maints détails par lesquels l’écrivain helvète dépeint sa personnalité. D ’où la seule chose qui m ’importe finalement : et mon âme, alors, ma propre âme, où en est-elle ? Cette question, c ’est lui, Grand-frère, qui me l’a soufflée, deux ou trois jours après m ’avoir, à sa façon, demandé pardon. Lui était dans son fauteuil, moi assise devant lui et évitant, comme toujours, de croiser son regard. Il était calme, songeur, mais attentif à tout ce qui se passait aux alentours. Depuis un moment, je sentais qu’il me dévisageait, et cela me gênait. Je m 'attendais à une réflexion vexante, un reproche injuste, une fois encore. Enfin, il a dit : « T u as l’air préoccupée... peut-être commences-tu à souffrir de la même maladie, toi aussi ? C ’est vrai, non ?... - Non, je ne suis pas préoccupée, Grand-frère. Il n ’y a rien... » me suis-je empressée de répondre.

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Je me suis forcée à prendre une voix neutre pour ne rien laisser paraître de mon trouble. Au fond, sa question, je l’ai reçue comme un coup de massue. Je lui en voulais en silence. Je pensais : « Pourquoi me dit-il une chose pareille ? Pourquoi continue-t-il à me terroriser ? Ou alors, veut-il encore m ’éloigner ?... » Malgré tout, je suis allée le voir tous les jours, sans oublier une seconde cette question où il me semblait que toutes mes angoisses venaient désormais se concentrer. M ’a-t-il dit une seule fois : « Je suis là, sœur, ne crains rien... » ? Je m ’en serais souvenu ! Rassurer les plus jeunes, les réconforter, les consoler... n ’est-ce pas une des fonctions dévolues au grand-frère? Mais comment aurait-il pu ? 1 1 ne devait pas les avoir souvent entendus lui-même, ces mots apaisants dont, parfois, nous avons tant besoin. À n’importe quel âge ! Depuis son enfance, depuis toujours, il semblait se suffire, tellement il se montrait fort, maître de lui-même, comme de son destin. Il en avait tout l’air. Au fond, il n’était porté par rien, soutenu par personne. Il ne se l’était jam ais permis. Il voulait être seul sur son île. Il se voulait solitaire, unique, à part. Vivre seul en tenant le monde à distance, de plus en plus... Où vivait-il, alors ? Dans quel espace ? Dans quel temps ? Mais cela, c ’était avant le naufrage. Ensuite, il vivait vraiment dans le monde. Il avait retrouvé sa famille à travers cette indéfectible relation qui nous liait et qu’il tolérait enfin. Il comprenait. Et il voulait me faire comprendre ce que je n’étais pas encore en mesure de comprendre. Il ne cherchait pas à me faire peur quand il s’inquiétait de savoir si je commençais à être malade moi aussi, de la « même maladie » ; il se reconnaissait en moi, comme s ’il se voyait dans un miroir. C ’était vrai depuis toujours, et c ’est ce qu’il n ’a jam ais pu supporter. Il souffrait de se regarder en moi : « Je ne suis pas maso », disait-il à Djamal qui lui demandait pourquoi il refusait mon aide tout au début de sa maladie. Or, tout cela qu’il a tenté de m ’expliquer, ne le savais-je pas, d ’une certaine façon ? Sinon, pourquoi me suis-je toujours défendue de leur ressembler, à lui comme à notre mère ? La d istance, encore... Mais la distance n ’y change rien, au fond : Grand-frère était mon âme sœur, mon impossible âme sœur ! Je percevais cette réalité, lui-même la percevait, et nous ne pouvions l’admettre. Par peur de nous perdre. Nous avons toujours su que nous n’étions rien, ou si peu, et ce rien, et ce peu, nous nous efforcions de le conserver. Lui a échoué.

Il me disait : « C ’est une épreuve. » Moi, je lui disais : « Me voici Grand-frère ! Je ne t ’abandonne pas, tu n ’es pas seul. » Cela suffisait amplement, d’autant que je me méfie des mots et leur préfère les actes. Pour le reste, je n’avais rien à lui apprendre : nous avions été frappés par le même bâton. Peut-être me tendait-il une perche, peut-être voulait-il parler de notre mère, lorsque, sans raison évidente, il se mettait à crier : « Ta mère-là !... Ta mère-là !... » Aujourd’hui encore, je ne peux me rappeler les mots par lesquels il l’évoquait. C ’était comme un séisme qui n’en finissait pas, qui menaçait de m ’engloutir, de retourner ma raison, de me précipiter dans l’abîme. Cet abîme ! Je sentais mon cœur se rompre une fois encore suivant toutes les fêlures de mon être ; ces fêlures qui s'étendaient, s’approfondissaient, telles des crevasses dans le sol, sous l’effet d’un tremblement de terre. En réalité, c ’était toujours le même séisme qui se reproduisait, avec ses explosions d’angoisse près de tout démonter, au-dedans et au-dehors. À ce moment-là, il n’y avait plus de mots, plus de pensée possible ; rien que des gémissements informes, sauvages, sortant des tréfonds de mon corps. Et je restais là, saisie de peur devant lui ; lui vissé à son lit, perdant de plus en plus le contrôle de son corps. Car Grand-frère évoquant Yemma, c ’était Yemma elle-même. C ’était elle tout entière, quand elle était en crise, submergée par l’angoisse, déchaînée ou terrifiée par ses voix chargées de ses détresses accumulées. Et, dans un sens, n ’ai-je pas voulu la fuir, moi aussi ?... On ne s’exile pas seulement parce qu’on va à la recherche de ceci ou de cela, ou parce qu’on est attiré par le lointain ; on s’exile aussi parce qu’on est poussé, chassé de l’intérieur, comme si... l’on devait naître à nouveau ! Renaître donc, parce que la première naissance ne s’est pas vraiment accomplie, ou s ’est accomplie dans des conditions telles qu’il faut la recommencer. Naître et renaître, en un sens, c ’est tout comme : quitte-t-on de plein gré le ventre de sa mère ?... Nous étions seuls dans notre drame intime, nous débattant contre des deuils impossibles, contre les terribles fantômes de notre enfance, plus vivants, plus monstrueux que jamais. Comment peux-tu résoudre tes problèmes avec les morts ? En fait, tu ne les résous pas. Tu ne les résous jam ais ! Et ces fantômes-là, ils ne meurent pas ; ils vivent de ta propre existence, ils se nourrissent du moindre tourment que la vie te réserve. Mon

je m ’emportais. J’ai essayé avec ceux d’ici. Fini. y compris la présence amicale. ça ne fait pas partie de la vie ordinaire. A la fin.louanges à Dieu ! Où que tu ailles. notre souffrance était immense. après avoir vécu tant d’années avec leurs compagnons. d ’exploiter tes propres ressources de vie. Craignait-il que je lui demande de se charger de mon fardeau ?. tu ne me dois rien ! » Il en était encore à sa froideur feinte. nous ne manquions ni de maturité ni même d’intelligence pour affronter le sort qui nous frappait. je me révoltais à sa place . lui ne pouvait s’empêcher de me dire : « C ’est vrai. Il me fuyait. il me semblait que je l’arrachais de mon corps comme si elle était un morceau de ma chair.. il y a des experts pour tout. l’écoute. si résolu. comme si je redoutais encore de déclencher les foudres de sa colère. quand... nulle part. je leur ai dit un peu de la mienne. Elle m ’obligeait à voir qu’il en était réellement à mourir. des bénévoles qui venaient apporter leur aide à l’équipe médicale en « écoutant les familles des mourants ». Tu souffres seul. hein. lui naguère encore si actif... aucun lieu ne vaut celui où II t ’a déposé la première fois. aussi minime soit-elle. elles se préparaient à devenir veuves. ça y est...alors que tu souffres ! Bref. Mais je ne blâme que moi-même. ça ne peut pas se vivre avec autrui. Il avait pourtant tout fait pour m ’en écarter.. cette épreuve ! Tu en as vu d ’autres. Eh bien oui ! Les souffrances. Quant à m oi. tu abdiques. l’exil n ’arrange rien : il exacerbe leurs défauts. » Il me répondait avec un regard tout désolé. et qu’elle en était à envahir toutes nos vies. j ’avais l’impression de les ennuyer. et aussi. et on te le dit. leur confier tes maux. Ils ne font que souffrir. n’est-ce pas.. enfin. les difficultés de tous les jours. lui ? Non sans crainte. Je ne pouvais lui parler. Non ? Ou alors. À qui d ’autre parler ? Aux Kabyles ? Ceux-là . comme s’il regrettait de m ’associer à son désastre. je lui disais avec ma voix la plus hardie : « C ’est une épreuve.. Je m ’usais dans cette vague conscience collective qui te conforte dans la passivité. C ’est mieux pour eux. Et j ’ai vu. d ’exercer ton intelligence. contre son âme saccagée.. Comme celui-là qui soupirait : « O uf ! C ’est lourd !. ce n’est pas ça . Grand-frère. pataugeant dans tes grands ou petits malheurs. Ah ! Quelle civilisation exemplaire ! Etait-ce donc cela que j ’étais venue chercher en exil ? Là-bas. Nicole et Annie me le disaient aussi : « Nous devons avoir le courage de les laisser partir. lui que je considérais comme un ami sûr. si profonde qu’elle avait débordé notre enfance. Je devais le « laisser partir ». Alors. et je voyais bien comment. tu parviens à t ’en sortir : « J ’ai bien compris que tu voulais être seul. tu ne peux que dire « merci ! » pour une attention aussi délicate. qui te voue à ne jam ais savoir ce dont tu es capable par toi-même. Simplement.. En plus. il me disait : « H d e f ! D awal i-gtekksen Ixiq. histoire de me consoler : . Je ne te dois rien.. Elles m ’ont raconté leurs histoires.. irritée et chagrinée de le voir. tandis que je m ’appliquais à lui montrer ma présence affectueuse. ») L ’angoisse m ’étranglait : que lui dire. les problèmes d ’une vie. à bien le nourrir et à garder propres ses vêtements. à lui maintenant pris dans les serres de la mort ? Et de quelle angoisse parlait-il ? De la sienne ou de la mienne ?.. Un comme toi !. c ’est leur donner l’arme avec laquelle ils te frapperont le jour où ils te trouveront sur leur chemin. comme me le répétaient Pierre et Françoise. Il pouvait encore se cacher derrière sa carapace. les choses ne sont comme tu voudrais qu’elles soient ! Aussi. Grand-frère ! » Cette prière que je lui adressais chaque jour. » Je ne l’ai plus revu. » (« Parle ! C ’est la parole qui vient à bout de l ’ angoisse. Des mois avant. j ’avais envie d ’aller voir comment les choses se passent chez les autres. J’ai tendance à l’oublier : dans ce pays.. jour après jour. Parce que tout doit être payé ici . Ah ! Si j ’avais pu retenir mon frère ! Les dernières semaines. c ’est bien ton mot... la compassion la plus élémentaire. et cette attitude me rassurait au lieu de m'attrister. franchisla. Elle prouvait que le naufrage n ’avait pas réussi à désintégrer sa cuirasse et je me répétais. Je crevais de jour en jour dans ce carcan communautaire qui t ’empêche d ’employer tes talents particuliers. comme si tu n’existais pas vraiment . » Et toi. alors je ne t ’ai pas dérangé. * « Ne t ’en va pas. et je vois . » Je me suis liée d ’amitié avec les deux femmes. j ’étais repue d ’une culture qui semblait ne tenir qu’en renforçant ses caractères corrupteurs.212 213 frère et moi.je le sais d ’expérience ! -. finie. glisser maintenant sur la pente comme une chose usée. tu te rends. se défendre contre ses sentiments.

il y en a tant. et qui devais la franchir. » Par ces mots. c’est vrai. tout au moins en ce qui me concerne. moi. ces six mois que nous avions ratés. jaloux de son indépendance. par lui et pour lui. veillent une armée de Saintsgardiens. c ’est pourtant par elle. et moi de lui. de ne pas empiéter sur sa propre histoire qui lui appartient à jam ais et que je respecte comme telle. Je l’emporterai avec moi. toutes les vertus du monde quand survient ce moment (et il survient fatalement !) où tu croises ton sort ? Ne dit-on pas. un simple et amical au revoir à la montagne majestueuse. Parce que. » Nous cherchions. autour d’elle que se découvre la logique d’une vie. l’empoigner dans son unité. il cesse de se repaître de ma vie et de celle de mes frères ! * Je ramasse une poignée de terre humide près de la tombe de Grandfrère. une place. l’histoire racontée ici n’est pas aussi originale qu’elle paraît. Alors. la sœur.. l’absence est une forme de mort. voici encore une de ces idées nées de l’esprit avide de cohérence : Grand-frère et moi. qui allions vivre sa mort. Sans conteste. Je continue. à l’évidence. Sinon. Grand-frère. devant moi. donc. lui aussi. À quoi te sert la perspicacité. cela ne suffit pas. nous avions six mois en suspens. Tout se ' résout en fin de compte. « C ’est une épreuve. sous un certain angle.214 215 « S’il peut s’en sortir de cette façon. mais sur laquelle. je reviendrai ! » dit mon cœur. aujourd’hui encore. Il avait toujours une longueur d’avance dans la perception des événements. grâce à lui. un rôle essentiel. nous nous y attendons ! ») * « Je ne te dois rien. lui n ’y était déjà plus. ce cauchemar. Si elle est d’une absurdité totale. mais d'avoir tenté d’aller au fond des choses. heureusement. cela est aussi certain que la mort. à ce propos : « A y-inmae Rcbbi seg wayen ur nexdim . tant mieux ! Moi. quant à ce que nous avons fait. alors même qu’il avait besoin de moi. c ’était tous ceux qui l’aimaient de leur cœur pur . chacun de son côté. et d’une manière autrement intransigeante ? C ’est donc vrai. nous tous. cette opportunité manquée de nous découvrir l’un l’autre . de comprendre. de l’autre elle réunit. qui t ’obsède. à travers le monde. l’intelligence. que « l’épreuve ». » Je croyais . Pour qu’enfin. » Et je répondais : « D ’accord. Mon frère disparu y tient. me montrais très attachée à une certaine indépendance. c ’était moi qui la subissais. Avec de telles questions dans la tête. et des destins particuliers. Je n’ai pas trouvé meilleur moyen pour distinguer ce que nous partagions d avec ce qui lui revenait en propre. Tu as raison. tout finit par rentrer dans l’ordre . le frère aîné dont 1 autorité à mes yeux primait celle de notre père même . tellement elles semblent s ’accorder avec le tout.. « Et moi. Je le sais. Et 1’« essentiel ». wamma ayen nexdem nebna fell-as ! » (« Dieu nous préserve de ce que nous n ’ avons pas fa it . J’embrasse du regard chaque mamelon. rien que la mienne. tu ne me dois rien. Et avoir l’œil sur lui. dans les journaux. c ’était moi . tu ne peux jam ais être sûr de rien. à nous protéger contre ce que nous représentions l’un pour l'autre. Je la lui dois. et qui. entre les murs. et lorsque tu parvenais enfin à son degré de compréhension. Je dis encore : . sa capacité à voir les choses telles qu’elles sont. tout en ressentant le besoin lancinant de savoir. non. comme si c ’était ce cimetière tout entier. Ne l’était-il pas. il m ’encourageait à accepter sa mort. Le plus important. en 1 occurrence. par ailleurs. cette histoire : je I ai écrite à cause de lui. J ’envoie un adieu.. Les revoilà donc. aussi. mais. Ce n’est qu’une vie. toute cette histoire n’est finalement que la mienne. pour pouvoir le poser là. il était perspicace comme on l’est rarement. à découvrir sa lucidité. bien en vue. si la mort sépare d’un côté. dans les rues. la prudence. l’attraper. lui. un destin particulier . Ai-je réussi ? Suisje parvenue à saisir le cauchemar qui me hante encore ? Car c ’est bien ce que j ’ai cherché à faire tout au long de ces pages : j ’ai voulu le cerner. n ’est pas l’histoire en elle-même. ne faire que passer dans sa vie qui allait bien finir par reprendre son cours normal. Aussi es-tu réduit à te satisfaire des hypothèses qui te sautent aux yeux. De sorte que. qui avais pour lui une affection toute respectueuse. pourquoi s’était-il démené pour que je m ’installe tout près de chez lui ? Et pourquoi en étais-je si heureuse ? C ’est le genre de questions qui appelle plusieurs réponses. tout en discernant l’essentiel. je ne fais que passer.. C ’est ma façon. Je n’avais pas encore compris qu’il n'en était plus à vivre. chaque ravin de cette Kabylie tourmentée. certes.

. dans une immense dignité. déjà. d’itinéraires tumultueux. qui meurt vraiment ? Qui vit vraiment ?. mais aussi. qui existe. non pas dans ce qui peut particulariser d ’un côté et élever de l’autre. mais dans ce qui les fait s’imbriquer à l’image d’une construction dont les éléments sont solidement liés et harmonieusement appareillés entre eux par l’exigence de parler à hauteur d ’Homme. À sa disparition. des hommes et des femmes sont venus dire. assez de mots ! Ils savent. J ’emploie ces deux concepts . Pas tout à fait.non pas dans ce qui peut les opposer ou les mettre en situation de hiérarchie. de tourments.. . la substance essentielle de ce qui nous est commun à tous. de sentiment de dignité.) Voilà un livre écrit par une sœur à propos de son frère. lui plus que tous les autres. (« Le salut de Dieu et du Prophète sur vous tous qui dormez ici. il s ’est seulement absenté de ce monde). ») Demain. à la face de la trop grande douleur. de ce qui fait une trajectoire humaine inscrite dans un cheminement collectif avec tout ce qu’il recèle de douleurs.ebbi d N n b i fell-awen a kra yettsen da. » Je récite la formule rituelle : Sslam n R. ce frère est mien. Tant de lieux éparpillés m ’habitent. de ce que nous partageons. des foules comparables avaient ressenti à la disparition de Cheikh Mouhand Ou Lhoucine : maCCi d lm ut igemm ut... en d’interminables cohortes. tant il est la résultante des sommes d’histoires tourmentées. En modifiant tout ce qui doit l’être dans cette histoire singulière. Désormais. de solidarité et de valeurs essentielles. A lb a sd ulac-it yella.. Muljend-u-Yehya. On peut ne pas être mais on est présent. en France..le « local » et 1’« universel » . d ayabi i-gyab s i lqum-a {il n ’est pas mort. je retournerai chez moi. Pour ce qui est d 'Elle. dont l’œuvre. Ggiy-kwen di Iehna. imposante et originale. Eux. de plaies. ce que réclame l’assoiffé. C ’était cela. il y a aussi ce cimetière face au Djurdjura. ce que. A lbaedyella ulac-it. il reste le cœur profond. Après tout.216 « Q u’Ils essuient ses trop lourdes larmes ! Q u’Ils aplanissent ses montées et ses descentes ! Q u’Ils. 1 1 s’agit d ’un livre sur un authentique génie de mon pays. Cette sœur est mienne. Ce livre relate la vie d’une famille de mon pays au destin aussi inhabituel qu’attendu. de ce qui nous individualise. locale autant qu’universelle. de destinées contrariées. est là. Postface {On peut être mais on est absent. Je vous laisse en paix. allons.

d ’un Ben Mhidi. précisément. L exique de la linguistique (français-anglaistam azlght). P réface de Y o u c e f Zirem . F arès (N abile). . R upture et changem ent dans « L a colline oubliée ». d ’un Mouloud Féraoun. d'un Issiakhem. Son frère. d ’une Hassiba Ben Bouali. Phèdre. O udjedi (Larbi). « Il est donné à toutes les langues de dire l’essentiel de l’existence ». À la fin de sa vie d ’ici-bas. d’un Muljend-u-Yehya. La R uche de K abylie (1940-1975). Ce livre bouleversant n’est pas un concentré d ’émotions livré comme une affaire purement personnelle . il souhaitait que les siens s’emparent avec intelligence et discernement. d ’un El Hadj Mhammed El Anka. écrit Nadia Mohia. K ebaïli (A kli). le rongeait de douleur plus que le mal organique dont il souffrait. de son côté. c ’est grave Docteur ! C ’est la blessure la plus rapprochée du soleil. il nous place au cœur du tourment vécu par un peuple tout entier. Prévert. Brecht. au point de le réduire quasiment à Pobsolescence. nous emmenant avec tendresse dans la proximité de ce frère souffrant et dont la souffrance provenait tant du dedans que du dehors. Luxun. P réface de K am al N aïtZerrad. auquel l’histoire n’a pas fait de cadeaux . un peuple qui peine à s’installer dans un présent difficile à construire. Nadia Mohia nous en peint les dédales avec précision et objectivité. B erk aï (A bdelaziz).. P réface de M ahm oud Sam iAli. dans l’œuvre humaine. M ohia (N adia). L a fête des K abytchous. Postface de K halida Toum i. les non-dits. Aux miens.18 219 P ublications des E ditions A chab Exigeant jusqu’à l’ascétisme vis-à-vis de lui-même. Beckett. Sartre. dans les mots. les dits. un je u n e hom m e de K abylie (rom an). pour essayer de comprendre l’éternité de l’œuvre universelle et d ’en extraire le principe. Pirandello. il a entrepris de faire fréquenter aux siens Esope. La lucidité. avec appétit mais aussi avec sérénité. Ce principe l’habitait autant qu’il en était l’habitant. cette angoisse l’habitait encore . pour ne citer que quelques-uns du vingtième siècle. M raw n tm ucuha i y ides. P récédé d u n essai de typologie des p ro c é d é s néologiques.. d ’un Mouloud Mammeri. d ’un Mohamed Dib. Alors. c’est-à-dire. mais aussi. les valeurs de la tribu. enfin. de ce qui. A m ellal (B ahia). Pas de Chance. un peuple qui est en train de se projeter dans un futur que je me plais à imaginer dans le sens d ’une humanité qui sera redevable aux miens. Yahia. Merci Nadia ! KhalidaTOUM l Ministre de la Culture. Molière. Le traitement infligé par les siens à ce principe. se donne à voir comme des valeurs essentielles. s’est engagé dans la lecture des anciens. P réface de K arim a D irèche. d ’un Abdelhamid Ben Heddouga... disait René Char. d ’un Kateb Yacine. aux œuvres d’un Abane Ramdane. C ’est qu’il avait une sainte horreur de tout ce qui pouvait entraîner la ghettoïsation. sans rien demander d’autre que le respect dû aux travailleurs par les travailleurs.

A chevé d ’im prim er sur les presses de P lm prim erie B rise-M arine Bordj El Bàhri .Alger .

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