N ad ia M O H IA

La fête des Kabytchous

Editions Achab

Du même auteur :

- Les thérapies traditionnelles dans la société kabyle. Pour une anthropologie psychanalytique (préface du Professeur Sami-Ali), Paris, L’Harmattan, 1993.
- Ethnologie et psychanalyse. L autre voie anthropologique (préface du Professeur Y van Siinonis), Paris, L ’Harmattan, 1995. - De l'exil. Zehra, une fem m e kabyle. Un essai d'anthropologie, Genève, Georg, 1999. - L ’expérience de terrain. Pour une approche relationnelle dans les sciences sociales , Paris, La Découverte, 2008.

© Editions Achab, 2009. 1, Boulevard Hadadou Mohand-Arezki 15000 Tizi-Ouzou editionsachab@yahoo.fr Illustration de couverture : Esquisse par Assia KHARIF. Photographie de Muljend-u-Yehya, vers 1955. Composition par Nicolas KN1TTL.

ISBN : 978-9961-9867-2-1 Dépôt légal : 3447-2009

Remerciements

Ce livre existe grâce à mes frères : Mouloud, Hamid, Mohemmed et Mhenna. Leur confiance affectueuse m ’a stimulée, soutenue, guidée en chaque page. Immense est ma dette intellectuelle envers le Professeur Sami-Ali. Outre sa préface éclairante, et précieuse pour cela même, l’influence de sa pensée est diffuse dans tout ce livre. Khalida Toumi m ’a fait l’amitié de rédiger quelques lignes (ici en postface) : pour moi, elles ont la même valeur que sa présence à l’aéroport d ’Alger, quand elle est venue accueillir la dépouille de mon frère. Jacqueline Delorme-Fuz (la grande sœur que je n’ai jam ais eue), Alain Ercker, Théodore M ’bemba et Mohamed Benhamadouche ont accepté de lire une première version de ce livre. Leur amitié, leur vif intérêt et leurs remarques judicieuses m ’ont encouragée à le mener à bien. Mokrane Taguemout, Boubekeur Almi (alias Koukou), Tahar Slimani, Y oucef Yalali, Idir Naït-Abdellah, Cherif Sid Ahmed, Saïd Hammache et Djamal Abbache m ’ont apporté une aide appréciable par leurs relations avec mon frère, mais aussi, par leur connaissance des subtilités de notre langue maternelle. Ce livre leur doit beaucoup. Bien qu’ils n’aient en rien contribué à ce livre, je tiens néanmoins à citer Saïd Doumane, Malika Baraka, Arnaud Dartige du Fournet, Sadia Mohammedi, E!-Madjid AHaoui, Hakim et Farida Smaïl : leur présence toute dévouée aux côtés de mon frère mourant fut, pour moi également, un secours et un réconfort inestimables. Je ne saurais oublier Ramdane Achab, mon éditeur, pour l’attention et la bienveillance avec lesquelles il a accueilli ce livre. Que tous trouvent ici l’expression de ma profonde gratitude !

A mes neveux et nièces : Tamila, Assia, Djamal, Ramdane-Abdellah, Morad, Tinhinane, Yidir, Rilas, Yasmin et Lyna.

« Mon histoire est peu réjouissante. Je l’écris tout de même ; ou mieux : c’est justement pour cela que je l’écris. J’ai décidé de tout écrire et je trouve que c’est fort bien ainsi. Quand on est battu, on crie. Crier aussi est irrationnel. Cela ne sert à rien non plus et cela n’a pas de sens, mais c’est plus ou moins dans l’ordre des choses que l’on réponde aux coups reçus par des cris. C’est tout bonnement bien ainsi. C’est pourquoi, aussi, c’est bien pour moi que j ’écrive mon histoire. » Fritz Zorn, Mars, Paris, Gallimard, 1979.

« Dis ce qui t’est le plus personnel, dis-le, il n’y a que cela qui importe, n’en rougis pas : les généralités se lisent dans les journaux. » Elias Canetti, Le cœur secret de I ’ horloge, Paris, Albin Michel, 1989.

Préface

Ni journal intime ni essai d ’anthropologie alors qu’il participe de l’un et de l’autre, le très beau texte de Nadia Mohia semble avoir été écrit dans l’urgence, sous le coup d ’un ébranlement émotionnel extrême, qui se trouve en fait condensé dans le titre même de l’œuvre à venir, La fê te des Kabytchous. Titre qui désigne simultanément, par un jeu paradoxal dont Grand-frère - le personnage principal - avait le secret, les réjouissances populaires et sa propre mort. On est d ’emblée confronté à une réalité contradictoire qui demande à être comprise dans toutes ses ramifications, présentes et passées, tenant en main comme un fil conducteur qui ne demande que d ’être déroulé, au gré d ’une démarche qui nécessite un immense retour en arrière pour reconstituer toute une histoire, non seulement d ’une famille, mais surtout, d’une société et d ’une culture qui peine à se faire reconnaître. Et cela sans chercher à expliquer quoi que ce soit, mais simplement pour saisir de plus près une réalité humaine à laquelle on appartient corps et âme, du fait même qu’on partage la même langue, soudain devenue mémoire collective et lien charnel, lieu de tous les rêves, de toutes les contradictions, et aussi, miraculeusement, la possibilité non pas tant de les résoudre, ce qui constitue déjà un procédé intellectuel, mais de les dissoudre. Les dissoudre en revenant toujours à ce qui rend possible la raison et la folie, la parole et le silence, la présence et l’absence, et surtout, toutes les émotions qui constituent autant d’actions magiques sur le monde : une racine commune, un originel par-delà la causalité. Et c ’est vers ce point le plus reculé de nous-mêmes, le plus profond sans être localisé dans n’importe quel espace, que tend l’extraordinaire entreprise de Nadia Mohia, qui s’emploie simplement à comprendre les éléments disparates d ’une réalité qui ressemble à un immense puzzle, défiant toutes les réductions, à commencer par celles de l’anthropologie elle-même. Mais ie fil que Nadia Mohia tire ainsi s’avère être une corde intensément tendue qui vibre constamment, pour conférer au récit qui se veut

de cette forme ethnique particulière de pathologie mentale dont la mère est affectée. mais aussi. La conscience démesurément élargie. de soi et des autres. mais traversée par la même thématique. et réussir le tour de force de créer l’altérité en tant que sensibilité autre. pour échapper aux sortilèges d ’une mère qui. vécu dans un corps douloureux. communiquant avec l’invisible. on l’apprendra au fur et à mesure. Le cul-de-sac est total. tout ensemble. Dans le récit de Nadia Mohia. venant de nulle part. inespérée. vit la même situation d’enfermement. la mère est aussi créatrice d’une œuvre impalpable. non écrite. a la forme d ’une impasse relationnelle. avec la vie même en tant que temps qui passe et pourtant demeure. Œuvre qui reste de part en part relationnelle. d ’une situation impossible qu’on ne peut ni changer ni quitter. à son corps défendant. poète et dramaturge remarquable. chez la mère et le fils. la même certitude inébranlable. 8 juin 2009 . si le texte de Nadia Mohia agit comme une puissance qui se renouvelle constamment. meurtri. d’écrire pour échapper à l’aliénation et à la mort. 15 suffisamment distante pour permettre de découvrir d’autres issues possibles. elle-même. qui s’improvise au jour le jour. l’exil ne parvient qu’à instaurer une distance spatiale. c ’est que la trame même de l’histoire. Écrire dans une langue étrangère parfaitement maîtrisée. et sans doute aussi. une intensité émotionnelle qui ne se relâche à aucun moment. ce qui garantit qu’on est à la fois corps et âme. à commencer par celle. elle se trouve non seulement à la racine du travail créateur du Grand-frère. s’avère inconcevable du fait même que tout le travail créateur du fils s’effectue dans la langue maternelle. Or. La langue maternelle en constitue l’axe fondamental autour duquel se structure tout l’ensemble. à un degré moindre. aussi bien qu’une identité qui nous constitue autant que le visage et le sexe. là où la distance réelle à l’égard d ’une figure maternelle toute présente. dont la seule issue fut la pathologie mentale. Mahmoud SAMI-ALI Professeur émérite de l’Université Paris-VII Directeur scientifique du Centre International de Psychosomatique Paris. Ni quitter ? Il reste bien sûr l’exil qui est la solution choisie par Grand-frère. On comprend dès lors par quelle nécessité interne Nadia Mohia a entrepris la rédaction d’un texte dont toute la problématique est inscrite dans une double impasse personnelle et ethnique. subissant coup sur coup trois infarctus. à travers une « possession » se manifestant par des « voix » terribles et menaçantes. Cependant. chez la fille unique de la fratrie : une manière d ’exorciser le sort en transposant l’impasse dans une autre langue. avant de connaître l’agonie d ’une tumeur cérébrale.14 direct et le plus proche possible des événements. un héritage qui se confond avec le passage des générations. objet d’une mémoire qui s’enracine dans une tradition. Langue de vérité. deux destins différents et identiques. Tout se passe ainsi comme si la maladie mentale et la pathologie organique étaient les deux réponses extrêmes à une situation d ’impasse qui plonge ses racines dans deux vies parallèles.

un matin tout imprégné de l’atmosphère de ces fins qu’on redoute et qui surviennent toujours. » Les mêmes mots chaque fois que je partais. ces souffrances inextricables. je les sentais qui m ’envahissaient. Une fois sa rage déchargée. Elle me les confiait comme un secret. ces souffrances innombrables qui. au fond .tout ce qu’elle possédait. En cet instant d ’adieu. dans les premiers jours de septembre. elle me battait souvent. pourquoi l'ai-je frappée ? Q u’a-t-elle fait ? » 1Expression d’étonnement. Si seulement il suffisait de ne pas la quitter pour qu’elle ne souffrît plus ! Quand j ’étais une petite fille. . mais les derniers jours. souffrant et pleurant des épreuves de leur héros ou héroïne. à mes yeux. ces contes de mon enfance qu’elle racontait comme s’ils disaient sa propre histoire. m 'em pêcher de suivre mon destin. murmurait-elle. il m 'était douloureux de l’abandonner à sa solitude. la transfiguraient en un personnage de conte . ma fille ! Tu es arrivée hier et tu t ’en vas déjà. elle ne cessait de dire : « Oh. d ’éprouver enfin ma vie de femme et de mère. Mouloud m ’accompagnait à l’aéroport. Elle pleurait. Et comme en ces années-là. À travers la vitre de la voiture. depuis mes années d ’université à Alger..1 Dix-huit ans auparavant. Les jours se sont écoulés comme dans un rêve. elle regrettait son geste : « A taqecci'. Je venais de passer plus de deux mois avec elle.avaient toujours été miennes. Ses souffrances . j ’envoyais un dernier signe à Yemma qui me regardait de son balcon. comme pour me freiner..

de cet ailleurs qui m ’a été donné comme il est donné à chacun. » Lorsque. ça suffit ! Tu ne reviendras en ce pays que lorsque. de cet ailleurs qui se tient au-delà. cette image s’était égarée dans le labyrinthe de mes jours gris. en appuyant sur mes paupières closes. des images floues de lieux. Nostalgie ? Pas vraiment.. Mais quelques jours avant. Pour y faire quoi ? Pour retrouver la maison sans Yemma et me mettre à la chercher dans chaque recoin avec ma douleur folle ? Pour me rendre sur sa tombe et me convaincre qu’elle était bien. Le jour où mes frères m ’ont annoncé notre perte. comme un passage barré pour toujours. J ’ai serré dans mes bras ma fille toute jeune encore. inondant la façade de l’immeuble. des visages sans âme. Je descendais alors comme dans une mer sans fond. « N e viens pas quoi qu’il se produise. la seule idée du retour me plongeait dans une étrange panique tant la chose me semblait exclue. baigné de soleil. de personnes. c ’était vrai. Cinq ans après.. j ’avais continué à vivre auprès d ’elle ? Elle m ’aurait traitée comme une étrangère . paré de ses mille couleurs chatoyantes. Et j ’y allais. ne voulais surtout rien retrouver (et pour en faire quoi. comment m ’aurait-elle supportée si. Pourtant.. la réponse que tu attendais ! Tu ne reviendras que lorsque ta m ère. devenue adulte. de m ’y engager plus avant. En attendant je-ne sais-quoi. Je ne l’avais pas revue. elle qui avait vécu la guerre et ses traîtrises. dis ? Cela n’a pas de place là où je vis !) Je vérifiais les liens ténus qui me rattachaient encore à une époque de ma vie. . elle avait peut-être raison. au réveil. Ne t ’inquiète pas sur mon sort. méprisée comme tamagwart (une laissée-pourcompté)... sans même savoir pourquoi ? Combien se terraient dans leurs cachettes ou fuyaient le pays comme des bêtes pourchassées ? Certains jours. J’appréhendais leurs regards. naguère encore.. les filles savent dès leur plus jeune âge qu’elles ne sont pas chez elles sous le toit de leurs parents. sans doute parce que tu sais bien que jamais tu ne les accompliras. marqués par les années qui nous avaient traversés. « Tu ne reviendras que lorsque. En fait. m ’avait-elle conseillé. comme si ce que nous avions à nous dire eût été un secret d’Etat. Pourtant. je ne percevais plus mon pays plein de vie.. La voiture a démarré.. J ’avais l’impression que ses larmes coulaient par flots. J’aurais pu rentrer plus tard.. eux. Mais pour une fois. J ’avais peur d ’entendre leurs souffrances. Comment dire ? Qu’est-ce que je peux bien expliquer ? Cela ne tenait pas debout. Son image qui. » Elle avait écourté la communication de crainte d ’être entendue.. et il n’y avait plus aucune liaison entre mes deux pays. non du passé où j ’aurais été tentée de me réfugier . c ’était comme si le monde.. dans une présence écrasante et terrifiante. j ’y songeais comme à un de ces merveilleux voyages qui te font rêver. de moments évanouis. Q u’il était atroce. Quand elle se présentera. » Lorsque quoi ? Cette question m ’a taraudée pendant des années. des choses sans nom. A quoi bon ? Deux ou trois semaines avant. c ’est tout. Aussi. Va. Yemma me suivait toujours de son regard trempé.. Ne subsistait alors plus qu’elle. Et aussi. Yemma mourut. nous nous étions parlé au téléphone. englobant le passé bien avant mon passé défini. tandis que la décision de rentrer se compliquait de jour en jour. J ’étais en quête de Y ailleurs. le monde entier. je me suis dit : « La voici. pétillant de sa jeunesse avide de rythmes et de chants. » Naturellement. me sortait de sa vie ! Parfois. je serai prête.. tout avait disparu. jusqu’à ressentir cet étourdissement des hauteurs qui m ’obligeait à me ressaisir pour ne pas céder à la chute. des mots sans contenu. aussi vrai que l’était mon supplice intérieur. Jusque dans mes rêves. Â d ’autres moments. Chez nous. retenu mes larmes en une boule douloureuse dans ma gorge et c ’est alors qu’une voix m ’a soufflé : « Va. les êtres. elle m ’aurait repoussée. Yemma parlait d’expérience. De ce que j ’y avais vécu. Les mouchards. J ’éprouvais comme une envie de persévérer dans une certaine direction. mes frères comme tous les gens que je connaissais. je m ’inventais des excuses pour ne pas répondre aux appels de mes frères. J ’accueille les jours comme ils viennent. elle refusait de m ’adresser la parole.. ce mutisme par lequel Yemma me rayait. un groupe armé s’était emparé d’un avion d’Air France à l’aéroport d’Alger. et l’avenir bien après mon avenir déterminé. cela creusait mon âme. me troublait comme tu n’en as pas idée. aux uns et aux autres. des chemins qui n’aboutissaient nulle part. distillant son angoisse absolue en toutes choses.18 19 Et de l’entendre se reproqher ainsi sa violence me faisait plus mal que les coups reçus . de croiser mon sort! Combien avaient rencontré le leur sans le reconnaître. Je craignais de les revoir. là. le rêve semblait se prolonger. Je ne cherchais rien précisément. je n ’en avais plus que des visions fugaces. pouvait parfois m ’éblouir. quoi ? La phrase est restée en suspens. de leur goût amer. une montagne infranchissable. Quand j ’étais devenue adolescente. des débris d ’une mémoire décomposée. ne me restaient que des bribes de souvenirs. la délation. des jours durant. j ’allais rentrer pour ses obsèques. La même peur des autres depuis des années.

quels tourments m ’attendaient en exil.. un sursis.. Je me rebellais. Était-ce mes peurs qui nourrissaient le monstre ou l’inverse ?. . je pleure doucement. au jogging ou à la peinture. les yeux ouverts ou fermés.Peur de quoi ? De qui ? C ’est ton pays. Des images. l’avion atterrira à Alger. à tous les Saints de ce pays-ci et de l’autre. mais elle demeure longtemps instable et fragile. Il lui en fallait plus pour renoncer à me faire changer d’avis : « Il faut quand même que tu viennes ! . insensées.Je n’ai rien à faire au pays ! Je n’ai pas le temps ! Ce n ’est pas le moment ! Maintenant. Rien ne peut retenir ces torrents d’émotions contradictoires qui fondent sur moi telles des vagues sur un esquif perdu au milieu d ’une mer démontée.Non. » Je n ’en pouvais plus d ’endurer les souffrances de Yemma.. n ’étant pas encore fixée à cet âge. De cette façon. J ’y allais pour me rassembler en dedans. les cris de désespoir lancés à un ciel indifférent. ta fam ille. comme le film d’un mauvais rêve. là-bas. défilent devant mes yeux . tu t’es tenue à ses côtés . risque à tout instant de se perdre. Sans doute finit-elle par rejoindre le corps arraché à sa terre natale . elles ramènent à son propre corps l’âme qui. Treize mois d ’attente.. elles balaient de la main l’espace autour de lui. J ’ai peur. les rivières de larmes. les mères en particulier.. les mares de sang. les nuits remplies de cauchemars des enfants. alors. tu ne peux pas t ’arrêter là. Si Dieu veut ! Les coudes sur la tablette devant moi. J ’y voyais une sorte d ’injustice. c ’était la guerre civile. la Kabylie que j ’avais connue appartenait à un autre monde. « Tu ne reviendras que lorsque. Elles se déversaient. Je pouvais encore l’imaginer. la folie meurtrière des hommes. Ça n ’a pas de sens. dans l’étendue du non-connu ! Jour après jour. les âmes défaites. * Il me fallait l’admettre. je t ’en prie. Il grossissait. Avant de quitter le lieu dont leur enfant a exploré les recoins. Tous ces mois.Pour quelle raison ? . Il en irait de même pour l’âme de l’exilé. ce monstre. 2 Dans deux heures. sans rien deviner des pensées qui me tourmentaient : « Tu vas venir avec lui. Mouloud m ’a pressée. donne-moi la paix ! » Devant l’insistance de Mouloud.Laisse-moi.. pour qu’ils accordent une nouvelle chance.. je n’avais d ’autre échappatoire que l’impertinence. à Grand-frère. se répandant en moi comme si rien ne me séparait d’elle. une sorte de monstre sans visage. . Ce qui était réel.. ces souffrances qui se multipliaient à l’infini. de plus en plus effrayant à mesure que les années se succédaient.. rien qu’un sursis. je ne vais pas venir ! . Comme tant d’autres ! « Tu ne reviendras que lorsque.. sans forme ni consistance. Ce que je percevais de l’autre côté de la Méditerranée ressemblait à un gigantesque nuage noir qui avait tout recouvert.. là. J ’ignorais. enflait en même temps que mes peurs grandissaient. » Comme j ’ai essayé de contredire ce qui s’imposait avec la force d’une évidence ! Comme j ’ai voulu nier ce qui semblait écrit depuis toujours quelque part.20 J’y allais donc. et je poserai le pied sur le sol natal. indicibles. tiraillée entre un désir et une nécessité : retourner à ses racines nourricières ou réintégrer son corps maintenant implanté en terre étrangère. mais elle n’avait plus rien de réel. en pratiquant cet exercice de funambule comme d’autres s’adonnent au yoga. un rêve qui dure encore. de prières et d ’implorations adressées à tous les Cieux.. un peu comme le font les Indiens Emérillon en Guyane française. J ’étais tombée dans le lacs. la terreur sur le visage des femmes. ballottée et troublée par le périple qui la mène d’un monde à l’autre. la tête entre les mains. voilà ! .

une multitude qui portait le courant. Je compris alors toute l’étroitesse. plus qu’un frère : un sauveur ! Mais il n’écoutait personne quand il s’agissait de sa vie. En réalité. réfléchis un peu. le courant de la vie qui venait de loin. lui rappelant qu’il était venu de quelque part.22 23 ... une logique des faits. « Merci !.J ’ai peur de ne plus rien contrôler. Allons.. condamnée à l’exil ? Mais cette question m ’apparut tout d’un coup dérisoire au regard de la mort de mon frère. je répondais par d ’autres larmes. Abdenour et Hassan multiplièrent les arguments . À leur tour. depuis sa tendre enfance... Je n’avais pas encore compris que je l'avais déjà acceptée. presque agréables. Les choses ne sont plus comme avant.. À ces amis providentiels. grâce à une succession d ’interventions. à l'instant même où je l'avais perçue. répondait Abdenour. Je devais y aller parce que c ’était le mieux à faire . je vivais avec notre frère mourant.. . c ’est tout le problème ? Ne t ’en fais pas. quelle famille avait-il ? Il en était sorti très tôt pour s’en éloigner au fil des ans : l’internat au lycée Amirouche (pour lui. Mouloud s’en remit à deux amis proches. il n ’y avait eu ni jugement ni condamnation . ils s’adressèrent à ma raison. Je n’étais pas quitte de la question pour autant : qui m ’avait jugée. je n’ai même pas un passeport.L’occasion. Merci !. simplement. » disait-il en entrecoupant ses paroles de sanglots retenus. enfin. ton passeport. L’entendais-je seulement ? Depuis des mois. Cependant. C ’est l’occasion... . nous sommes mieux reçus. Il pleurait. et que j ’en étais maintenant à son exécution. dis-tu ? Je ne veux pas ! Je ne peux pas ! » Mon frère. notre pays a beaucoup changé. là-bas au pays. un ordonnancement des choses.. la trame des événements qui suivaient leur cours. l’erreur monumentale des pensées qui m ’avaient guidée pendant des années. me traitant sans ménagement ni sentimentalisme. D ’ailleurs.. j ’avais l’impression de recevoir enfin la permission d’entreprendre le retour tant espéré. Merci !. Que du bien ! Voyons. À présent. Conduite aussi désespérante qu’inutile.. peur de ce que je vais trouver. comme une sensation de libération. nous irons au Consulat et tu l’auras. Comme si. parce que mes autres frères. parce qu'il ne servait à rien d ’avoir peur et qu’il valait mieux regarder la réalité en face . celui-là aurait été plus qu’un ami. (Ou jam ais !) J’avais tenté de proroger mon ancien passeport.. Ah ! Que n’a-t-on fait pareil geste pour Grand-frère ! Celui qui l’aurait bousculé. l’université à Alger. En tenant des deux mains ce livret vert. » J’obtins mon passeport en quelques minutes. « Q u’est-ce que je vais encore entendre ? Que vont-ils encore me raconter ? répétais-je tout le long du trajet. en rentrant à ce moment précis. Ce n’est pas rien. je redoutais encore d’avoir affaire à un de ces fonctionnaires zélés. car ce qu’il fuyait ainsi. ne te tracasse pas. j ’appelai Mouloud. des larmes sereines.Le passeport. s’inquiétait de ce que je ne l’écoutais pas. qu’il avait une famille. mes peurs fondraient comme neige au soleil . avaient besoin de me voir parmi eux en ces jours d’affliction. Je respirais à un rythme différent. * J ’éprouvais une curieuse sensation. la France. Tu le constateras toi-même. ce qu’il a souffert toutes ces années. Et personne n’est maître ni du début ni de la fin. Sans doute avais-je parfois souhaité pendant toutes ces années qu’on me poussât à réagir contre l’exil. un courant qui charriait une multitude d ’êtres.Q u’est-ce qu’ils vont te raconter. tout affectueux. lycée « eanrnii x u c » . je n’y pensais pas vraiment. m ’endormant et me réveillant avec son visage de plus en plus angoissant. Je fais partie de la multitude. au risque de se voir rabroué. Je cédais peu à peu : « De toute façon. Dès l'aurore. Et pourquoi me remerciait-il ? Restait le passeport dont je devais faire la demande le jour même.Ce que tu vas trouver. » Je ne fermai pas l’œil de la nuit.. je refusais de profiter de sa mort pour accomplir enfin le pas que je m 'étais longtemps interdit. Je n’avais pas mieux dormi les nuits précédentes. comme si de la décision que j ’allais prendre dépendait désormais le restant de mes jours. . mais l’accueil méprisant et inquisiteur des agents administratifs m ’avait découragée.. Grand-frère. . en me présentant aux guichets du Consulat avec Mouloud et ses amis .. Ne sachant plus que faire avec moi. c’était . parce qu’une fois le pas franchi.. tant mon esprit était agité.. je confirmais cette « promesse » obscure soufflée par le sort des années auparavant. Grand-frère était parti depuis quatre jours. « Oncle dodo ») à Tizi-ouzou.. plus respectés et écoutés dans nos bureaux que dans n’importe quelle administration française.. J ’en étais là ce samedi matin. Il fuyait ce qu’il ne pouvait ni supporter ni changer. cette promesse.

au bout du monde. Nous devions cesser de parler. que ses « ennemis » survenaient pour nous gâcher le moment. les rivalités entre les femmes.. isolant chacun dans sa souffrance et sa colère. au fond. je trouvais la maison nettoyée de fond en comble. les «en n em is» intraitables qui t ’épient de tous côtés. de rire des mêmes choses. bavardant ou partageant quelque joie. l’empêchaient de vivre avec les autres.. À mon retour du collège. c ’était surtout lorsque nous étions réunis. un moyen coutumier d ’introduire une distance nécessaire dans la relation aux autres omniprésents. lorsque les gens n’ont que quelques « ennemis » plus ou moins déclarés. Tous. le phénomène débordait le familier.. On aurait dit qu’il nous était défendu d’être ensemble. Car si les «en n em is» sont.. notre âme meurtrie. Yemma semblait d ’une certaine façon audelà du « normal ». elle était cernée par une armée d ’« ennemis ». les uns autant que les autres. la « grève » domestique durait jusqu’au lendemain. Cela n ’empêchait pas Yemma de remplir son rôle de mère.. En général. ceux de Yemma se tenaient dans sa tête. En fait. de nous entendre. Mais il lui arrivait de se révolter aussi contre ce rôle. Et mon père ou mes frères n’étaient que des « lâches » s’ils n ’allaient pas sans délai réparer notre honneur bafoué. ils avaient l’air d ’exister plus que ceux de tout le monde. chacun de son côté. elle était comme une torture quotidienne qui nous séparait les uns des autres. tout en regrettant le précieux moment perdu. se moquaient de nous ou nous menaçaient. En dehors de ces jours particuliers. Elle paraissait vivre comme tout le monde . Yemma parvenait à sauver les apparences. quand ces derniers se cantonnent à leur place. le visage scellé par la colère. elle n’avait plus affaire qu’avec ellemême. très loin. . mais encore elle se disputait avec eux. et Yemma dans un état d ’apaisement ou d'agitation dont personne ne pouvait jam ais prévoir la suite. Mon père laissait éclater sa colère. parce qu’« ils » nous écoutaient. finalement. là où la vie pouvait enfin être possible. partir loin. Mais à y regarder de près. en fonction desquels ils pensent et agissent. de nous parler. chez elle. et voilà peut-être. il n’y avait là rien d'anormal ni même d'alarmant : les mésententes avec les voisins. en dehors des personnes qu’ils aident à vivre suivant les normes de leur groupe. dictaient ses propos et. la défiance que t ’inspirent tous ceux qui n’appartiennent pas à ta famille proche. ces « ennemis ». non seulement multipliait les siens.24 25 une partie de lui-même : il fuyait Yemma. ne buvant ni ne mangeant rien. en réalité. mes frères sortaient en claquant la porte. Certains jours. Sa manière d’être et de penser nous gâtait la vie au-dedans . Alors. ils encombraient toute sa vie intérieure. vu de l’extérieur. la marmite sur le feu. Elle les affrontait sans relâche. tout son problème. Et comme par un hasard vraiment importun. Yemma était hantée par des voix hostiles . c ’est ce qui anime encore largement la société où je suis née. la délectation de ton entourage à te voir dans une mauvaise passe. Déesse toutepuissante qui avait régné sur notre enfance.. Ensuite. pour chacun. influaient sur ses pensées et sur ses actions. ne s’occupant que de renvoyer aux « ennemis » leurs insultes et autres menaces. à chaque instant. ses « ennemis » ne ressemblaient à ceux de tout le monde qu’en surface. Elle se réfugiait dans un coin et se tenait là. jours et nuits. notre vie familiale ressemblait à un calvaire . lesquels restaient secrets. cela ne devait pas lui demander de grands efforts. prostrée. et moi. nous n’avions cependant qu’une envie : fuir. tandis que nous vivions sous le même toit. À la réflexion. les bras croisés. D’abord. pleurant parfois. Yemma. elle. De même. j ’essayais de ramener le calme. nous réagissions selon nos habitudes. tous odieux et envieux.

il donnait un surnom à tous ceux avec qui il se plaisait .3 Nous avions continué à nous débattre dans nos difficultés. Va donc t ’occuper de tes affaires ! » . il ne le pouvait pas. émigré en France depuis deux ans. Pour ma part. Comme notre père. mais aussi. et pour la reconnaissance de la culture de ceux qu’il appelait les « Brobro ». il avait plutôt tendance à la juger. luttait contre le mépris dont souffrait notre langue maternelle. Il avait l’âge où prévaut l ’appétit de vivre. peutêtre pour nous aider. Manifestement. Chacun se défendait selon ses moyens contre cette violence incompréhensible qui s’emparait d’elle jusqu’à la rendre méconnaissable. (Il les appelait ainsi par dérision certes. il pensait peut-être comme notre père qui accueillait mes tentatives d ’explication par ces mots : « Ah bon ! Elle est malade. Il était parti repu de colère.) Enfin. Ou bien encore. il ne voulait pas la comprendre. ou alors. le suppliant de revenir parmi nous. il oubliait jusqu’à leurs noms. Elle ne s’appartenait pas. du moins. pour un temps. Il me répondit qu’il ne fallait pas accorder aux choses plus d ’importance qu’elles n’en avaient en réalité. Voilà ce que j ’essayai d ’expliquer dans une lettre à Grand-frère. Yemma. tandis que Grand-frère. il n’était pas disponible : il militait pour la démocratie dans notre pays. lui. semblait avoir réussi à les éviter. je n ’ai commencé à y voir un peu plus clair qu’avec mes études de psychologie clinique : ce n ’était ni par méchanceté ni par goût des disputes que Yemma se prenait à nos voisins. par affection . Elle t ’envoie pour me le dire. Elle souffrait. il voulait oublier. Elle n’était pas elle-même. J ’espérais le ramener à la maison. ne contrôlait rien de ce qu’elle ressentait ou entendait du fond de sa détresse. les autres.

il se sera montré injuste. » Ensuite. il la battait comme s’il n’y avait rien au-dessus de lui. Une voix me disait : “Cette semaine. tu n’y aurais pas survécu un jour. non sans sévérité. J ’accourus en même temps que Mohemmed. je renonçai à te « g u é rir» . donc ? Longtemps. Moi. Il la frappait comme si elle était fautive. Un jour. tu ne dis rien. Yemma cachait son œil droit de sa main sanglante. mon père saisit une lourde chaise en métal et la jeta sur elle. c ’est vrai. Ne le savais-tu pas toi-même ? Quelques jours avant ton départ. Ce jour-là. Plus de douleur ni fatigue.. S’il avait pu reconnaître un peu de sa souffrance !. Ne t’inquiète plus. Il aurait pu imiter ses semblables. mon frère cadet. il était fatigué... je lui dis : « S ’il lui arrive quelque chose. crois-moi ma fille. tu auras affaire à moi ! » Au fond. et à nous. réclamait d ’être tranquillisée à chaque seconde tant était profonde son angoisse de perte et d’abandon. tu vas guérir. On t ’aurait débarrassée de tes « ennemis ». ta première bru : « Ils m ’ont dit : “Nous allons te libérer. la mort. elle bouillonnait de colère contre ses voix. quelqu’un m ’a appelée ce matin. » Et deux jours avant de t ’éteindre. tous tes maux vont disparaître. Mais je sais maintenant de quelle guérison il s ’agit. Je le sais : n’avais-je pas essayé moi-même ? J’avais parlé de toi à un de mes collègues français.. 1 1 la frappait parce qu’elle l’exaspérait par ses vociférations. Mon père venait de rentrer. tu lui avais encore confié : « Je me sens guérie. d ’une voix où je mis toute l’audace de mes seize ans. comme si on m ’avait ligotée des pieds à la tête.. nombreux... il ne se produira rien.. s’exiler lui aussi. C ’est incroyable.. et nous ne savions ni comment t’aimer vraiment pour alléger tes souffrances. Yemma se prit à lui : « Entends-les. . mon père me donna une gifle . je vois mieux ta détresse. Je voulais qu’il vît sa souffrance derrière ses divagations enfiévrées.28 29 J ’enrageais devant tant de. en lui assurant au moins un toit et le pain de tous les jours. ce père irréprochable pour le rôle qu’il avait tenu auprès de ses enfants. fuir. l’inexistence. D’ailleurs. Mohemmed articula un pathétique « Oh père. Ma bouche est sèche. Ne te tourmente plus !” Depuis. tu vas guérir. il cessa de la battre. Tu ne t ’agitais plus.. qu’y avait-il à guérir ? Etre ou ne pas être. leurs affreuses malfaisances. vraiment injuste. je te disais : « N ’aie pas peur. Tout ce que nous pouvions faire. » A bout de patience. ni comment te haïr pour nous en protéger. leurs enfants. Vingt-huit ans après sa disparition. Yemma. tu l’avais répété à Fazia. J ’étais en colère. c ’était ou cette raison singulière qui inventait des « ennemis » tout autour de notre famille ou rien. le visage en sueur. mais quelle pitié de te voir aller comme une coquille vide ! Tu te plaignais : « Oh ma fille ! Je ne sais pas ce qui me prend encore comme ça. Il s'était efforcé de maintenir notre famille malgré tout. Suffit-il. Pendant quelques semaines... c ’est bien ce que j ’ai entendu. Tu ne pouvais vivre qu’à cette seule condition. Le téléphone a sonné.” Crois-moi. tu ne souffriras p lu s. il n’y avait rien à faire. j ’ai décroché et j ’ai écouté. ne le supportant plus. mon fils. je n’en pensais rien. mon père.et quelle gifle ! Mais qu’importe ! De ce jour. je mettais en cachette des gouttes dans ta nourriture. je me tournai vers mon père et. qui abandonnaient femme et enfants au village pour aller refaire leur vie ailleurs. Yemma. » Non. Je ressentais ton angoisse qui me désespérait et. Sans même lui donner le temps de se poser. dans le « pays des Arabes ». Q u’aurais-je bien pu faire contre mon pauvre père ?. Cette fois. Et toi.. en colère et impuissante face à ce qui nous martyrisait. » Cela te calmait et nous donnait un peu de répit. Elle étouffa un cri. tu l’avais dit à Mhenna : « Mon fils. je l’ai jugé.. Pour toute réponse. psychiatre à l’hôpital. avec une volonté de vivre à toute épreuve ? Yemma. Il aurait pu partir. j ’ignore qui c ’était.. En vain. rien à quoi te raccrocher pour préserver ta maisonnée. leurs complots diaboliques. d’avoir un toit et du pain pour avancer dans l’existence d ’un pas sûr. cependant. leurs terribles menaces. ton univers. sinon ce combat permanent que tu menais contre tes sombres « ennemis ». Mon père était resté avec nous. » Je suivais des yeux l’ombre de toi-même que tu devenais de jour en jour et. Nous devions t ’aimer encore et encore. l’agonissait d ’injures et de reproches lorsqu’il contestait ses litanies d’accusations.. c ’était de t ’accepter telle que tu étais. Je me sens comme neuve. Elle ne tenait qu’à lui. Pour toi. » puis il partit à la recherche d ’une voiture pour emmener Yemma à l’hôpital. Mais avec leur mère. à la fin. de quoi. Moi. je t ’écoutais de longues heures. tout mon corps est raide. qu’as-tu fait !. du côté d ’Oran. il ne lèvera plus jam ais la main sur Yemma.. ta vie tout entière. par exemple.. elle aussi. pourtant. tu as peur d ’eux !. affolée à l’idée qu’elle venait peut-être de perdre un œil. Tu me rapportais les méchantes paroles de nos « ennemis ». je me sens bien. je ne passerai pas le mois de Ramadhan avec vous. ils t ’insultent. je me refuse à tout jugement. Petite mère chérie ! Aujourd’hui. Tu n’avais aucun recours.

Yemma ! Tu as entendu un nom qui ressemble au tien. m ’apprit-elle un jour. sans ombres ni lumières. je réagissais. telle une béance dans le néant. Il existe. Cependant. Je me surprenais comme dans un espace périlleux. qui vivait dans la maison la plus proche. Que te dire d ’autre ? J ’entendais tes paroles de tout mon être. D’où je tiens d ’être matineuse. Je te les disais. Je me sentais sur le point de me diluer dans une matière évanescente . et même. engluée dans ses croyances. Elle sélectionnait les émissions. Elle m ’avait raconté une histoire. Sans m’en apercevoir. non sans d ’abord fermer portes et fenêtres.. Des paroles que j ’avalais. Mais elle sortait peu. . insignifiants. Un monde ouvert de tous côtés. communiquant sa haine d’abord à ses proches sur le même palier. Si bien qu’à en croire cette dernière.. de choses ! Sans arrêt. Elle aimait mieux rester chez elle. la seule langue qu’elle. longues et compliquées. quitte à la suivre parfois dans ses raisonnements dédaléens. j ’avais pénétré le monde de Yemma. tel un vent à travers la fenêtre. Des phrases. une immensité où il n’y avait rien autre que des mots.. faute de mieux. Ce que je sentais à ton contact. Ah ! Ce qu’elle m ’en disait. Et lorsqu’elle tombait de fatigue. et face à cela.. La télévision l’agaçait . non plus. * Très jeune encore. Yemma ? Qui te connaît à la radio ? Pourquoi parlerait-on de toi ? . occupée par ses corvées quotidiennes et sa guerre continuelle avec les voisins.Mais il n’y a rien. ils n’étaient pas tous des « ennemis ». J’ai entendu mon nom. En écoutant la radio. ces mots futiles. sans sol ni ciel. à voix basse.Qui peut bien parler de toi. Yemma n ’avait commencé à sortir qu'après avoir largement entamé la cinquantaine. j'entr’apercevais l’autre versant du monde. Yemma ne supportait pas d ’entendre des bruits de pas au-dessus de sa tête. rien. Elle se répandait hors d’elle-même par son imagination bouillonnante. C ’était intenable. Il me suffisait d’écouter Yemma. Nous déménagions souvent.Je me le demande. mes mots me semblaient approximatifs. « Ma fille. Et il suffisait de frôler ce monde. je n’y croyais pas vraiment. Que d’énergie elle aura gaspillée à rester vigilante jour et nuit ! Elle montait la garde contre les « ennemis ». 1’« ennemie » devenait de plus en plus « virulente ». ces voisins . J ’éprouvais une sensation affolante. c’était le souffle de Tailleurs. qui tourbillonnaient dans un mouvement vertigineux. notre famille était en permanence cernée par de nombreux « ennemis ». alors.Je n ’ai pas compris. . Dès lors que Yemma l’avait désignée comme telle. et pas en même temps. sans limites ni repères. Je feignais de m ’intéresser à un autre sujet ou à une . les ouvrais. mon impuissance à adoucir sa condition plus encore. je me suis demandé quelle était la cause de notre malheur. tout au fond de moi. Lorsque nous habitions en immeuble.30 31 « Il ne se produira rien ». Je me réveillais alors vers trois heures du matin pour lire ou étudier tranquillement. l’atmosphère d’un monde non perceptible par nos sens communs. décidément. Au bout de quelques semaines. Yemma repérait son « ennemie » et l’infernal scénario recommençait. dans un autre quartier de la ville.Et que disent-ils ? . de prendre la relève. juste pour aller bavarder une petite heure chez une parente. ils disaient mon nom . C ’était comme des informations. puis aux autres voisins des différents étages. Rien qu’en ce verbe intarissable. creux. Des mots vivants qui s’agitaient dans tous les sens. à la lumière vacillante d’une chandelle. elle était par coutume confinée à la maison. ils l’ont prononcé plusieurs fois. Au demeurant. Il ne relève ni de la pensée rationnelle ni de l’autre. dans la tête des gens et dans leurs bouches. pour ressentir l’angoisse qu’elle y respirait. près de son poste de radio constamment réglé sur la chaîne kabyle. à nous ses enfants. elle ne parlait jamais le kabyle. eux non plus. qui devenaient mon esprit. elle semblait oublier ses voix morbides. elle représentait déjà un mystère pour moi. Avec toi Yemma. mon être tout entier. elle nous demandait. Yemma. Tout ce que je pouvais faire : l’écouter sans lui opposer aucune résistance. Oh ma fille ! Que peuvent-ils bien raconter sur moi ? .. En règle générale. égarée dans les replis de sa pensée alambiquée et ailleurs. je percevais la présence dont elles témoignaient. je touchais à Vextraordinaire. mon corps. les commentait. Yemma. Je me secouais. connaissait. enfermée dans une langue qui tissait tout son monde sans en préciser les confins. ne pouvait être banal avec Yemma. moi aussi. s’intéressait aux informations. il y avait 1’« ennemie » du moment. pour finir par former une ligue contre elle. 1’« ennemie » était forcément à l’étage supérieur. À mon corps défendant. » J ’essayais de la ramener à elle-même. ils parlent de moi à la radio. Elle était partout. Je fermais les yeux. voilà tout. me levais et m ’éloignais. D’où tirait-elle toute cette matière à raconter? Durant une grande partie de son existence. celle qu’on dit « irrationnelle ». comme s ’ils ne se reposaient jamais. la plus menaçante. ce monde à part.

. dans notre champ ! Et là.) Elle avait la tête bourrée de mots. VAsessas lui aurait peut-être cédé le trésor sur lequel il veillait depuis plusieurs générations. Yemma ne devait pas avoir plus de cinq ans à l’époque où les événements se seraient produits. La première fois. Je sortais à reculons de ce monde hallucinant où je venais d ’entrer sans le vouloir. au cours d'une interview téléphonique donnée un an après la mort de Grand-frère. Les femmes de la maison se dépêchèrent d ’aller consulter un voyant-guérisseur dans le village voisin. « Il n’y a rien.. Même un enfant pouvait comprendre. Prenez ceci. nous avons trouvé les traces de ce qu’il avait fait. il n’est pas bon de raconter ce genre de rêves. Elle se montrait réticente. de cette angoisse reçue comme une faveur ? En attendant. il ne vit qu’un tas de cailloux noirs qui roulaient au fond du trou. un pigeon même. Yemma. dans la famille. puisqu’il y avait quelque chose : cette inquiétude. le vénérable ccix2 leur dit : « Cet homme a été frappé. Deux jours avant. un sou. tandis que le bruit se faisait plus net à ses oreilles. malgré tout. je croyais cette histoire. je dus y revenir souvent. les cailloux noirs comme du charbon. c ’est tout ce que je peux faire. C ’est qu’on en parlait quelquefois. Il remonta chez lui. ne voulait plus rien me dire. il se mit à creuser au pied du rocher quand. C ’était bien des mots en l’air.32 33 autre personne pour détourner sa pensée de ce qui l’occupait. une poignée de figues sèches. un mouton. il serait allé chercher un animal. Je l’avais parfois priée : « S’il te plaît. Il rendit l’âme sans avoir ouvert les yeux ni dit mot. Le mieux. c ’était un Asessas {Gardien). c ’est de le confier à l’eau vive pour qu’elle l’emporte loin de toi. il n’y aura rien. de phrases. ta mère te l’a donc racontée plus tard . à cette histoire. comme toutes les fois où elle était disposée à me livrer un fragment de sa vie passée. Elle m ’avait raconté une histoire. le trou sous le rocher. . Armé d ’une pioche. La pioche. Ensuite. . c ’était celle de son père dont elle avait gardé un vif souvenir. le corps trempé de sueur. par sa bienveillance. il besognait dans sa figueraie qu’un rocher bornait d ’un côté. puisque ton père n’a rien pu dire ? . cette angoisse diffuse que Yemma me transmettait et que j ’acceptais d ’éprouver avec elle. Son père mourut vers l’âge de vingt-cinq ans. je m ’en écartais doucement. Cette histoire. comme si elle me racontait un mauvais rêve.. plus j ’y songeais. mon grand-père aurait immédiatement posé sa pioche et. il entendit un bruit. elle était bien là. Avais-je le choix ? Et qu’allais-je en faire. hanté par une puissance invisible. (J’ai fini par parler d ’elle. dans lequel les passants déposaient de menues offrandes : une part de galette. lui enlever sa signification négative et lui donner un aboutissement heureux. éclaire-moi. d’intrigues. mon grand-père continuait de creuser. à genoux. par sa sagesse.Mais nous y sommes allés. un coq. elle la tenait donc de quelqu’un. voyant-guérisseur. S’il avait été sage. grelottant en pleine canicule.. aux étoiles du matin qui l’effaceront de ton esprit comme elles s’effacent du jour naissant. elle percevait mon malaise et consentait à desserrer son emprise..Cette histoire. toujours entre quatre murs et à mots couverts. » lui disais-je sans réelle certitude. ni l’amulette épinglée sur sa poitrine ni la potion qu’on lui fit boire ne guérirent mon grand-père. Mon grand-père avait besoin de quelques pierres pour reconstruire un mur de sa maison. Ce rocher fiché là par la main de Dieu n’était pas un caillou quelconque . plus le doute s’insinuait dans mon esprit. ou bien encore. Allons préparer le repas. Dieu vous donne la patience ! » Et. étaient d ’une cohérence. agissant à mon insu.. de l’amphore remplie de louis d’or qu’un ancêtre aurait enterrée quelque part.. Elle se mettait à bâiller. il est tard. sans rien brusquer. un chevreau. un lieu sacré. Intéressée. il aurait imploré le pardon de l'Asessas. s’il avait été bien inspiré. lentement. » Comme dans un éclair de lucidité. saura le comprendre .. à l’instant même où je les prononçais. hagard. comme un cliquetis. dans un de ses champs. comme aimantée par les mots de Yemma . 2 Ccix : prononcer « Cheikh » . Enfant. Yemma. alors qu’elle m ’avait déjà tout dit d ’une certaine façon. puis disait : « Nous avons assez bavardé. soudain. L’esprit troublé par la richesse à sa portée. deux beignets. je le quittais sur la pointe des pieds . alors. (Pour les Kabyles. d’une pertinence inattaquable. choisis la bonne personne : celle qui. Par la suite. et il l’aurait immolé au pied du rocher. en moi. En retournant une dernière pierre. en eux-mêmes. tes frères vont rentrer. presque sans m ’en rendre compte. J ’avais l’impression que ces mots flottaient devant moi. Après qu’il eut palpé la chemise du malade. Mais si. Comment sais-tu ce qui s’est réellement passé. sans s’y appesantir. pour lui en soutirer chaque détail. et Yemma l’acceptait. En échange du sang versé. de discours qui. comme si elle craignait de me la révéler. en effet. tu ressens le besoin de le dire à quelqu’un.) L ’histoire que m ’avait racontée Yemma. sur les ondes de cette même radio où elle avait cru entendre son nom ! Je l’ai fait incidemment.

Que peux-tu faire quand tu découvres que le sort qui frappe les tiens.. (Ne le détenait-elle pas ? Je l’ai cru parfois. criaient. Ah ! Comme j ’aimais manger dans cette assiette ! Nous vivions bien. stupéfiés : “Recouvrez vite son visage. Je savais ce qui s’était passé dans notre champ. cette souffrance. Il revenait deux ou trois fois dans l’année. elle exprimait la vérité passée et actuelle de la . et. Ce jour-là. il y avait du couscous de blé tous les jours.» Je voulais en avoir le cœur net : « Cette histoire de ton père.. Il nous apportait tant de belles choses ! Ma sœur et moi. Ils sont la part de ton destin que tu fabriques de tes propres mains.. à la maison et dans les champs . ta tante et moi. beaucoup mieux que tout le monde dans le village. crois-le si tu veux.Je ne me rappelle pas l’avoir entendue.. comme si. . dépêchez-vous !” Qu’avait-elle essayé de me d ir e ? . la maudite Faffa At-Hmizit ! Ne l’oublie jamais. se croyant fort. Ils ne m'autorisaient pas à lui rendre visite. à son enterrement. se croyant immortel. d aya i d ddwa-s. Ensuite. non dans l’autre. dans sa fascinante étrangeté comme dans son affligeante banalité. une expression exagérée de sa culture et de ses principes sclérosés.. Du coup. tu l’as entendue quand tu étais une petite f ille . une faiseuse de maléfices redoutée de tout le village et au-delà. moi aussi : cette histoire de mon grand-père n’avait jam ais existé que dans la tête de Yemma ! Elle l avait imaginée avec son âme d ’orpheline maltraitée pour s’expliquer la misère dans laquelle elles étaient plongées. Telle qu’elle fonctionnait sous l’empire de Yemma. je la vois mieux. avait omis de révéler la cachette de son trésor à aucun des siens .. sauf à s’armer de courage. Elle et sa mère. de ce mariage avec le frère de mon père . ma mère s’est résignée à nous abandonner. » Yemma connaissait le pouvoir des mots. et à le vivre comme une expérience contre laquelle il n ’y avait rien à faire. teffey di S id i M e s s u d ! » («L es sacrilèges commis par les ancêtres. tel un artiste. peu de temps après.. Yemma devait penser de même. Ma mère venait d’avoir un garçon et elle en était comblée. N ’en pouvant plus. je ne l’ai revue que deux ans après.. Ma mère. tout se paie dans cette vie.. c ’est son seul remède. La pratique était coutumière. ni même d ’un autre mariage. par laquelle. Ce que tu fais. l’œuvre de sa vie.. Sa tanuf craignait de voir son mari la prendre. elle qui disait à tout bout de champ : « Ddaswessu xedm en lejdud. étaient décidées à rendre folle ma mère ou à la chasser de la maison. ma mère a remué ses lèvres. et nous n’attendions même pas les jours de fête pour les mettre. la civière s’est mise à trembler comme si quelqu’un la secouait. je disais. après avoir connu une vie heureuse. Un jour ou l’autre. les plus belles robes qu’aucune fillette du village n ’eût jam ais portées. Quel âge avais-je ?. j ’ai moins besoin de justifier la souffrance qui l’habitait. Mais tout ce bonheur a disparu en un clin d ’œil. s’était dispensé de prier VAeessas pour mériter d’hériter du trésor ancestral.. » (« L e courage.) Son histoire m ’a longtemps aidée à supporter notre malheur. comme seconde épouse.34 35 . il y avait tant à faire. l’autre. N euf ou dix ans. Les gens tout autour. dans son étendue « généalogique » comme dans ses dimensions familiale et culturelle. Cette famille était la production de Yemma. qui te frappe aussi. ils ne pouvaient pas se passer de m oi. il m ’avait rapporté une écuelle décorée de fleurs multicolores.. Toi alors ! Quand aurait-elle pu me raconter des histoires ?.. notre famille était comme une représentation accentuée de la société kabyle.Ma mère ?. jour et nuit.. Ça suffit maintenant ! Mais qu’est-ce qui m ’a poussée à te parler encore ! » J ’en savais assez. tu trébuches sur tes mauvais actes. une sorte d ’âge d 'o r impérissable dans sa mémoire : « Mon père travaillait en France.. chez nous. donc. Lorsqu’ils ont soulevé le linceul pour me montrer son visage. ils m ’ont donnée en mariage chez les At-Abbas. mais ma mère n’en voulait pas. Tout le monde se nourrissait de couscous d'orge . nous avions 3 Tanut : épouse du frère du mari. tu le retrouves tôt ou tard. ce sont leurs descendants qui les payent ! ») Ou encore : « Lkurag kan. ce qu’elle disait et répétait. je suis arrivée au village au moment même où ils l’emmenaient au cimetière. elle ma mère. Ma mère est retournée chez ses parents et le nouveau-né a rejoint son père deux mois après. notre maisonnée a été démantelée et un voile noir est tombé sur nos vies. elle et sa jeune sœur. Elle a quitté la maison avant que la terre se soit tassée sur la tombe de mon père. Une fois. Du jour au lendemain. tu le dois à l’imprudence d’un aïeul aggravée par l'égarement d ’un autre ? L’un. ») * Depuis que Yemma n’est plus de ce monde. Mais elle n’a pas tardé à souffrir de sa félonie. La femme de mon oncle n’était pas rassurée pour autant. c ’est tout.. pas plus. sa création majeure.

Je ressens la douceur de l’air sur mon visage. le cœur serré devant elle.. à mes autres frères et à moi. ils enjolivent leurs extérieurs pour camoufler leurs ruines intérieures. telle une toile d’araignée. comme un arrière-goût amer. * Voilà. je prends Alger lablanche comme une grosse claque sur la figure. Sans perdre de vue Morad. alors qu’en réalité. ils se vantent de leurs hauteurs. les Kabyles ne savent plus trouver en eux-mêmes cfautre ressort que ce combat permanent qu’ils se croient obligés de soutenir contre 1’« ennemi » du dehors. la suspicion ou le mutisme comme mode de communication. je me laisse entraîner par la foule des passagers qui se hâtent vers la sortie de l’appareil. ce que l’on pourrait dire de l’amour. chargé d ’un autre cercueil. pour affirmer leur existence. Lorsqu’ils se complaisent dans des conflits insolubles. Un soleil éclatant frappe mes yeux douloureux. Tel est le fond tragique de ce « g é n ie » qu’il est possible de lui reconnaître enfin (puisque. ils se contentaient de ramasser un modeste pécule et se dépêchaient de revenir au pays pour reprendre leur vie d’avant comme si de rien n’était. 4 Pour me préparer à la suite. Lorsqu’ils se défendent de confier leurs maux à leurs proches par peur qu’un jour. Le nom du défunt n’est pas celui de mon frère. refusant obstinément de renoncer à ce qu’ils ne possèdent pas. Je me sens mal. À travers le hublot. Mouloud est arrivé plus tôt. je me répète : « Tu t ’es absentée quelques années. c ’est tout ce que Grand-frère avait tenté de fuir pour ne jamais cesser d ’y être au tréfonds de son âme. il ne le permettait pas). Quoi qu’il en soit. Il me semble que je vais atterrir dans un autre monde. Nous sortons de la salle. tu meurs ! » Menace ou mise en garde ? Je ne sais. Lorsqu’ils instituent la discorde. l’isolant dans une solitude sournoise tout en l’enchaînant aux autres par des liens à la fois inévitables et insupportables. je crois. l’ainour sans réserve ni calcul : le malheur aussi y travaille. de son vivant. ils apprennent à se méfier les uns des autres dès le berceau. Lorsque. quelque chose dans ma tête me disait : « Si tu rentres. nous attend Khalida Toumi. Aujourd’hui. embourbés dans leurs contradictions. tient chacun dans ses mailles enchevêtrées. on emporte toujours avec soi plus qu’on voudrait en em porter». le vrai. littéraire et théâtrale. suivant le mot courant « A nef-asentlean adyum m ent! » (« Laisse-les voilées ! »). Lorsque. Ces dernières années. traînant une remorque chargée d ’un cercueil. accourent de petits nuages blancs. Lorsqu’ils s’enorgueillissent d’une culture qui. ces derniers les leur renvoient à la figure comme autant d'insultes ou de moqueries. Donc. dans l'autre monde. nous explique-t-on. « en s’exilant. plus encore qu’hier. » Rien n’y fait. Combien étaient-ils dans l’avion ? Combien d ’émigrés rentrent de cette façon ? Hier. Aussi. par un autre vol. Et voilà aussi pourquoi son humour.. Nous sommes conduits dans la salle d ’honneur de l’aéroport où. tu reviens aujourd’hui . chaque fois que l’envie me prenait de retrouver l’Algérie. c’est ainsi : les morts voyagent avec les vivants. la ville est baignée de lumière. Où est-il encore passé ? Le véhicule revient une demi-heure plus tard. Ce dimanche. il n’y a pas de quoi en faire un drame de plus. Dans le ciel. . peut-on dire de son œuvre poétique..36 Kabylie séculaire : lorsque. Pouvait-il faire autrement ? Comme me le faisait remarquer Alain Ercker. c ’est là.. que se trouve une des sources d’inspiration qui nourrissait la créativité de Muliend-u-Yeljya. Une camionnette arrive. Lorsqu’ils discourent sur l’union ou chantent l'entente. ses boutades désopilantes et autres persiflages amusants nous laissent toujours.

je dus vite l’admettre : « C ’est incroyable.. Grand-frère. il n’y avait entre Yemma et Grand-frère qu’un silence terrible . leurs familles non plus. tout entière. Nous avons [des biens]. saturée de chagrin et d ’amertume. elle était une tragédie elle-même. pas un seul. Nessa iirnessi! » (« C ’ est un châtiment divin. soyez avec lui. dans ses paroles comme dans ses attitudes. Je vous prie. Du moins. 11 ne me répondit pas. je t ’accompagne ! » * Un jour. de ce qu’il voyait en elle comme une menace. Saints-gardiens. même après la retraite. et il me la refusait.. préservez-le. Ils ont fait construire de vastes et luxueuses demeures dans le village. je n ’insistai pas.38 39 Aujourd’hui. si faible. ce pays est devenu pour nous comme un monstre ! » Il disait bien « lwehc » (« un monstre ») ! « Alors. plus tard.. Yemma parlait avec une telle gravité ! Et ce pouvoir. » II n’en savait rien. Tout comme notre père. allant. lui et toute sa descendance ! » .instant. je perdais tous mes moyens. avec sévérité et colère . il se rebellait. Il s’abritait derrière une carapace rigide construite de toutes pièces avant même d’avoir atteint l’âge adulte. réprimait toute sensibilité pour ne lui présenter qu'un visage dur et froid. dans sa chambre d'hôpital. incompréhensibles. a tamyerrit! (Maudis sois-tu. tout de m êm e. il est là. Nniy-as : A y ul-iw ifna-k ssbef Ma telliçl d Iher A ql-ak zdaxel n tebwat tura. (J’ ai rêvé que j'é ta is mort. effrayante et poignante.. car au fond. il était peu disposé à écouter Yemma. je devenais cette petite fille terrifiée devant une mère exaltée aux prises avec son fils aîné. Il était inflexible devant ses larmes. Ai-je jamais pu terminer une phrase avec lui ? Je redoutais ses colères épouvantables. Comment aurait-il pu deviner ce que je ressentais ? Je ne lui avais rien dit. ô monde trompeur /) Ses mots. Il résistait en se renfermant. jusqu’à l’oublier. Il se montrait intraitable avec elle. Je tiens à vérifier quand même. « Prends garde mon fils. mais c ’ est comme si nous n ’avions rien ! ») Sur le second cercueil. cette force occulte. tout contenu dans une caisse en bois. A tort. ils me remplissaient d’effroi. imperturbable devant ses supplications :. Morad ouvre la petite fenêtre percée sur le couvercle du cercueil de façon qu’on puisse voir le visage de son père. à un visiteur qui lui racontait son dernier voyage en Algérie. cependant. A kem -ixdas Rebbi a ddunit. où qu’il soit. ils hésitent à rentrer. tu es tenu à la patience Si tu es bien né Te voilà dans une boîte à présent. sont plus directs : Urgay mm utey.. l’étiquette porte bien le nom et prénom de mon frère. C ’était l’occasion de revoir une dernière fois Yemma. ayant appris qu’il était sur le point de rentrer enfin. je lui en ai voulu pour cette raison. mais ils ne les habitent pas .. c ’est bien lui derrière la vitre .. encore jeune adolescent mais au caractère déjà bien affirmé. qui émanait d’elle. Je me suis dit : Mon cœur. bégayais. en apparence.) Incapable de contenir mes larmes.. je lui pardonne. rien expliqué de mon marasme. kkes açlar-ik y e f y ir i n tqabact ! (Enlève ton p ied du tranchant de la hache !) Les Saints te préservent de la malédiction de ta mère ! » Je n’étais pas encore en âge de saisir toute la portée de ces mots qu’elle lui adressait sur un ton désagréable. je le croyais. Ce que j ’aurais voulu lui dire par-dessus to u t? Q u’il n’avait jamais cessé d ’être de toutes les prières de Yemma. Grand-frère bien aimé ! lui criai-je en pensée... du moins. je lui dis tout haut : « Te voici au pays. tremblotais . N ’est-ce pas une damnation ? Eux-mêmes le reconnaissent : « Yewt-ay B-ebbi. de ce qu’il refusait en elle. à faire le moindre pas dans son monde. disproportionnées. répétant : « Dieu. Et en plus. il ne l’avait jamais oubliée. disait-il... je l’absous. Elles vont les rejoindre en France pour s’entasser les uns sur les autres dans un petit appartement. un silence épais et glacial qui le protégeait d’elle. tu savais tout. à lui. Pas de doute. Tu savais et tu n’as eu aucune compassion envers m oi. Pendant des années. je lui écrivis pour le prier de me laisser aller avec lui. si souffrante ! Elle n'avait pas seulement le sens de la tragédie . Avec lui. Longtemps. qu'elle avait pensé à lui chaque jour.. Devant elle.

Nous y allons tous. 1 1 avait manqué ce moment unique qui donne toute sa force. comme s’il voulait en finir au plus vite : . sa pleine signification à la relation entre un fils aîné et son père.Tu sais.. A taya Dadda-m M uhend-uYehya a d-iteddu. Yemma. lorsque Grand-frère revenait à la maison pour quelques jours ou quelques heures. ça va. Hemza s’écria : « Je vous amène Muljend-u-Yehya ! » Yemma se redressa. tu entends ? ») En entrant à la suite de Hemza. ça suffit. obligés).. tant le fait s’apparente. M uhend-u. ressassant les formules d’usage : « A m nekw ni am medden (Nous sommes comme tout le monde). affolée.. à mes yeux. pour lui surtout. Ce retour inopiné. sa petite-fille alors âgée d ’une dizaine d’années : « Yya a m -iniy lhaga yer umezzuy-im. il dit. il nous était difficile de nous parler. c ’est aussi dire). Ils se serrèrent la main.. presque jour pour jour. il l’avait revue cinq mois avant qu’elle s’éteigne. Ton Grand-frère va bientôt être là. Ensuite. Merveilleux Grand-frère ! Comme paroles d ’apaisement. Yemma l’aurait-elle provoqué ? Aucun doute. le trouble absolu. il la trouva sommeillant sur le canapé de sa salle de séjour. comme il l’expliquait à qui voulait savoir : « Les jours précédents. Réfrénant ses divagations. Voilà tout ce dont je me souviens.. saisissant. Elle a dû encore prendre sur elle-même. comme sur le superflu. Amaeni. J ’en suis à mon troisième infarctus. » Yemma parlait ainsi autrefois. Je n’en croyais pas mes yeux ! » De son côté. marmonnant quelque chose comme ceci : « A moi non plus. moi. lui préparant ses repas comme pour un invité de marque. » Quant à elle. elle avait dit à Mila. de réparer l’erreur de Yemma. un peu par automatisme. Alors. 1 1 avait l’art de te décontenancer . Elle était malade et très fatiguée.40 41 Mais peut-être le lui ai-je dit comme j ’ai pu. et qu’il apprît la chose par quelqu’un d ’autre : « Grand-frère. par un ami qui venait lui présenter ses condoléances .et comme il le disait bien ! Il n’était pas sans le savoir : Ula f-Çasustnif-fimenna (Se taire. Ça suffit. Trois infarctus à quarante-cinq ans ! Je pensais déjà moins à Yemma . après vingt ans d’absence. au moment où. J ’ai cessé de pleurer. il semblait n’avoir rien prévu non plus. hein. il a exprimé le désir de l’entendre. ils n’ont rien dit. et le moteur dans ma tête s’est arrêté.. Le choc fut rude. awal agi ad yeqqim da. elle s'agrippait à ces expressions toutes faites et revêtait le masque du commun.. Il aura survécu à Yemma neuf ans. A y e n yuran ad isaddi (Ce qui est écrit se produira).. Qu’est-ce qu’ils ont bien pu se dire ? Pas grand-chose certainement.. c ’était assez foudroyant. je me suis mise à trembler des pieds à la tête. ce retour de notre frère aîné était comme une sorte de miracle qui nous laissa bouche bée. et comme je le regrette ! Aujourd’hui encore.. Mais ne le répète à personne. mon premier geste fut de l’appeler. faisant de son mieux pour que tout fût à la convenance de son premier fils si délicat. Je n’étais pas là. canaliser sa parole par le récit rebattu des difficultés ordinaires qui rendaient malaisés ses vieux jours. c ’est comme ça ! » Cela m ’a glacée entièrement. Deux semaines avant. Grand-frère. je ne cessais d ’entendre un avion voler dans ma tête. » Pour mes autres frères et moi. elle a appelé son premier fils par son âme souffrante de mère qui aimait ses enfants jusqu’à les étouffer. Mais nous finîmes par apprendre que notre père n’était plus. Des mois après. lui se bornant à répondre. pétrifiant. à sa manière.il était le décontenancement même. . Je ne voulais pas que recommençât l’histoire de notre père. . je vais te dire quelque chose à Voreille.. je ne sais plus comment je suis parti ni comment je suis arrivé. elle est morte aujourd’hui.. maîtriser ses mots. je me suis retrouvé à Tizi-Ouzou. elle dit à Fazia : « Ma fille. terra tmara (Nous patientons. par un de nos frères qui m ’écrivit une lettre. au choc des cieux ou à la rencontre de deux montagnes. Plus tard.que dis-je ? . à quelque occasion. je me prends parfois à douter qu’ils se soient réellement revus. contenir ses propos. notre mère-là.Yehya arrive. l’ami d ’enfance qui l’avait accompagné depuis Paris.. » Je ne me rappelle pas l’avoir entendu réagir autrement que par un de ces longs et profonds silences dont il usait pour dire l’indicible . comme à son habitude : « Ça va. Quand je sus que Yemma n’était plus. elle a dû changer de comportement avec lui. sur ses mille et une douleurs physiques.. quand je l’ai vu apparaître dans l’embrasure de la porte. J ’ai bien essayé. A-t-elle au moins pensé à lui expliquer comment les choses s’étaient passées avec notre père ? Elle avait demandé à ses fils autour d’elle de « ne pas rajouter à nos tourments d’exilés ». Tesh'd ?» (« Viens. Tout à coup. sa mort était devenue un sujet secondaire.. A nesber.Ah bon ? » Après un silence ponctué de longs soupirs caverneux.. sur un ton agacé. Il n’empêche ! Sur l’essentiel.

le reconnaître enfin comme une partie de nous-mêmes. diminuer son étrangeté destructrice et. avant le langage. Une souffrance partagée au-delà des mots. avec mon frère. en fait. l’ayant toujours su. la guerre civile. ce mal logé au plus profond de notre être avait pris des proportions démesurées.. de leurs existences avant tout. « Bon appétit existentiel ! » disait Grand-frère à qui il appréciait. Le monstre qui s’était emparé de notre pays pendant que nous croyions lui échapper en nous exilant. nous avions peur de nous retrouver face à nous-mêmes tels que nous avions été. Une vision absolue qu’ils exprimaient par leurs façons déroutantes d'être et de penser. le mal de notre culture . le premier mot pour parler franchement. Je savais qu’ils étaient liés par une certaine relation. une sorte d ’accoutumance à l’exil . le mal de Yemma. c ’était. Q u’est-ce qui nous empêchait de retrouver notre pays natal ? Peutêtre. Ddeqs-is ! Le courage. peur de revivre cet affreux cauchemar qui nous avait chassés du pays de notre enfance. en le méprisant. accablant. percevaient. parce que c ’était plus fort que tous les mots réunis. faite d ’une souffrance ancienne. Nous croyions pouvoir le vaincre en le négligeant. ce n’était pas faute d ’avoir essayé.. ce silence chargé. duré. Ils comprenaient. plus d ’une fois . les enveloppait jusqu’à couvrir l’amour profond qu’ils avaient l’un pour l’autre. En réalité. oh non.. c ’était ce malheur dont nous avions été nourris. D ’où aurions-nous tenu la possibilité de nous parler ? Nous n’avions guère appris à discuter ensemble sans nous emporter. Et c ’était comme si. objectivement. que des soupirs encore et encore . Pourtant. au moins pour lui ôter son venin. en lui. Cela a duré. voyaient au-delà du commun. ces gros soupirs insupportables par lesquels il vomissait ce dont il ne pouvait se libérer par la parole. avant tout. en parler entre nous. de notre malheur fondamental. empoisonnés. les soudait. nous l’avions laissé croître à sa guise. Ils n ’étaient pas dans la confusion. loin de là ! Ils étaient imprévisibles.. sa résistance désespérée à la . je ne trouvais pas. une de ces relations indissolubles. Yemma et Grand-frère. certainement. c ’était l’image de notre mère habitée par l’étrange . accaparé comme il était par sa lutte intérieure. Ils avaient tous les deux une vision claire de l’unité de toutes choses. en l'éliminant de nos mémoires . par nos mots. gavés ju sq u ’à ne plus vouloir vivre. parce que c ’était là. Nous aurions dû nous en occuper sérieusement.. les commandait. Enfin. L ’angoisse me montait au cœur. Dieu ! Q u’il était difficile de les suivre ! Q u’ils étaient difficiles à vivre !. J ’ai raccroché brusquement. il dit : « Je l’ai vue récemment. déstabilisant. de la vie. Si encore il m ’encourageait ! Mais il ne semblait pas prêt à m ’entendre. plus rien. j ’en ' étais devenue le « témoin privilégié ». insoutenable. c ’est tout ! » Ensuite. A notre insu.. Je ne voyais pas le moindre fil sur lequel tirer pour démêler le paquet de nœuds douloureux qu’était devenue notre histoire. par notre raison d ’adultes. jam ais là où on les supposait être.42 Que dire de plus ? De nouveau. Une souffrance qui les précédait.

cette colère. n ’est-ce pas ce que disent ceux qui ont beaucoup vécu ? Malgré les décennies écoulées. il n ’était point responsable. M edden a s-inin d imenfi. c ’est bien connu. Ssefray. en quoi il paraissait s’éloigner de lui-même. Là. au fond. nous tenaillait tous les deux quand il semblait lui-même le représenter ? se battait contre la mère de notre enfance. aucune compassion. et qu’en l’état. il aurait été conduit illico à la caserne dès son retour au pays. il est passé à autre chose. On dira : il a été banni.. Par-dessus tout. Elle me désarçonnait. Moi. C’ est tout ce qui nous reste. mais il se comportait avec moi comme elle le faisait quand j ’étais enfant et adolescente . en nous-mêmes. A m za l am y i d d akwerfi. un père son fils).44 45 partie menaçante de lui-même. Widak-nni um ihekkuy.. Ahaat a y-hemmlen kra. la raison follement logique de Yemma ? Nous n’avions pas la moindre chance de nous en sortir.) Il avait commencé à exprimer sa détresse ancienne. entre nous et notre mère. M a d n e k la (edduii fell-i. Mais le « Mulj » ou le « Muljend » (personnage récurrent dans ses textes). à l’exorciser par la poésie. versifierai encore. Je connais mieux la parole et l’histoire de Yemma (ce qui est conforme à l’ordre culturel kabyle selon lequel une mère instruit sa fille. Il lui écrivait régulièrement et lui demandait de rentrer. là. chacun de notre côté. alors qu’il aurait dû se tenir à une autre échelle. Grand-frère en était resté à la même attitude à l’égard de Yemma.. Lqaea nfeddu felJ-as. mais aussi. ils me marchent dessus. ouvrait le vide devant moi. De ce que mon père disait à son fils aîné. Ccafuea din ur telli. ses paniques et ses orages. faisait trembler le sol sous mes pieds. notre plaie ouverte. je le crains. donc. Peut-être nous aimeront-ils un peu. . ad ssefmy. Mais comment aurait-il pu ? Que pouvait-il contre la violence ordinaire.). Il suffisait de nous voir. Avec notre père.. il me terrorisait comme elle me II 4 Expression consacrée qui traduit la relation éducative père-fils. Ceux-là à qui je parlais. entre nous deux. ce Kabyle moyen. dépassé. D aya i y-d-igwran tura. Jour et nuit à besogner. pour nous préserver d ’elle. cette représentation négative qu’il avait conservée de notre mère. pour que nous retrouvions aussitôt notre famille telle que nous l’avions endurée.. Objecteur de conscience comme bien des étudiants de sa génération. ses tensions et ses blocages. Mon frère lui répondait qu’il ne le pouvait pas.. Nous marchons sur le sol. Nous nous battions. Nous sommes enchaînés. L 'exil sera long. Ula d Ihem yetfasyu (Même le malheur s ’épuise). Quant à notre père. (Le père a dit à son fils 4. éprouvant notre malheur comme nous. d'échanger quelques mots. je ne sais pas grand-chose. tout en soulignant l’importance de la parole du père dans une tradition essentiellement patrilinéaire. avec ses peurs et ses angoisses. au-dessus de nous. Avec Yemma. contre le même monstre. peut-être.. les enfants.. il y avait la colère qui ne le quittait jam ais et qui me désarmait face à sa fragilité. de notre pays et de ses habitants. Je versifie. Sauf avec le temps. Ugadey a /-ntiw el . * Comment pouvais-je lui parler de ce qui. Aql-ay kan seddu ssnasel. Sa fuite ne lui aurait donc servi à rien ? Pis : ne lui aurait-elle pas fait perdre la chance de réparer un tant soit peu de son enfance comme de son adolescence sur lesquelles Yemma avait pesé de toute son étrangeté ? D a whid i d-tegga yemma-s. Inna-yas baba-s im m is. Elle devenait présente. Ensuite. aurait-il cette réalité criante de vérité s’il ne comportait quelque ressemblance avec son auteur ? La créature contient son créateur. (Un homme seul depuis toujours.

la pente est glissante ! » Cette phrase. n ’est-ce pas cela aussi ? Coupée de ce qui la nourrissait jusquelà. elle n’était pas contente. en montrant une réelle fierté. dans ses rires comme dans ses larmes. critiquant le moindre de mes gestes. lui-même n’avait pu partir qu’avec l'aide d’un ami. moi-même. elle. il la vivait tout aussi mal.. tandis qu’il était près de mourir. et sur ta vie tout entière ! » Plaisanter avec lui ? Dans son état. si j ’avais pu au moins lui dire comme il ressemblait à Yem ma. mais elle ne vit plus que par ses traits rigidifiés. cultivait ces situations où.. on dirait que tu as tout fait pour lui ressembler ! Tu serais revenu à la maison. se poursuit. guidée par des fantômes de plus en plus troublants. nous avions malgré tout continué à vivre avec elle. Elle ne sait pas qu’une partie d’elle-même lui échappe. ce qui nous avait permis de nous réaménager par rapport à elle qui. croit encore à la permanence de ce que les ans ont. sur le ton d’une plaisanterie par exemple.46 47 terrorisait. qui ne devait ni voler ni se poser. sur cette « pente glissante » ? . lui. Il m ’a demandé « comment ça va ? ». Et cette découverte m'inquiétait : mes autres frères. Alors. Elle semble geler. en lui envoyant ces mots prêts dans mon esprit : « Quoi. les rares fois où il a parlé de moi à certaines de ses connaissances. L ’exil. quoi que nous fassions. mon frère. sinon en lui-même ? J ’aurais pu le lui dire. même cette distance à laquelle il s’obligeait. dédaignant mes efforts. Mais nous. je lui ai répondu par un haussement d’épaule. il me repoussait comme elle me repoussait. la personne.. durant tous ces mois qui nous avaient rapprochés. modifié et réorganisé chez ceux restés derrière elle.. allant son chemin de toutes parts bouché. 11 aurait explosé! D’ailleurs. m ’a-t-on appris. en partant pour longtemps. une partie essentielle de la personne se fige. Je ne pouvais rien pour lui. Mon frère semblait avoir été modelé à l’image de Yemma. Je savais. A la suivre. il a agité la main. il m ’a crié cette phrase surprenante : « Attention. moi non plus. durcir comme un morceau de chair pris dans un bloc de glace. il l’a fait. s’améliorait en prenant de l’âge. Elle n’est pas morte pour autant.) Yemma et Grand-frère. oui. en réalité. où était l’issue ? Yemma. j ’avais toujours su qu’ils étaient proches l’un de l’autre d ’une façon particulière. Il devait bien exister en lui. et que je respectais scrupuleusement. “ta mère-là” ? Grand-frère. sans comprendre à quel point cela était vrai. j ’y pense constamment. cette partie. s’était privé de cette possibilité d’évolution. jusqu’à l’usure. en plus ? Je n’y songeais même pas ! Tout de même. En effet. C ’est égal. jusqu’à l’effondrement dans le trou ainsi creusé.. tu l'aurais constaté toi-même. « Attention. Elle vit de sa vie ancienne sans cesse reproduite dans ses contenus comme dans ses formes. il n’y avait pas d’autre solution que la sienne : conserver la distance à tout prix. nous étions souvent réduits à nous comporter comme l’oiseau de la fable. Il m ’a alertée. pourtant. Grandfrère. Alors. de sa voix formidable. * Grand-frère ne pouvait pas m ’emmener avec lui au pays. Et comme je le déplore ! J ’aurais dû insister pour trouver le chemin vers son être pacifié. elle aussi. cet être pacifié en moi aussi. cet être apaisé : ne s’était-il pas sauvé durant toutes ces années ? Mais. (Pourtant. ouvert de grands yeux perçants et. je me suis montrée faible devant ses faiblesses.. dans ses pensées comme dans ses émotions. grâce à lui. de son côté. changeait sensiblement. Mais de quoi parlait-il? D’une limite à ne pas franchir? D’une direction à ne pas prendre ? Quel est le danger ? Où se tient-il ? Il le voyait. Impossible d ’oublier ces môts : ils tournent dans ma tête comme un-gyrophare. Mon frère m ’a crié gare. et ça t ’aurait peut-être mis au pied du mur. Pendant ce temps. où va le chemin fermé qui. n’avions-nous pas tous pâti du même modelage ?. ne le savait-il pas d ’une certaine manière ? Non. qui continue de m ’inspirer par-delà la mort. voilà ce que je découvrais de jour en jour. Ça t ’aurait ouvert les yeux sur notre problème. encore fallait-il le trouver déjà en moi-même ! Il me reste à espérer l’entrevoir enfin. Or. ce chemin vers lui. dénigrant mes compétences. la pente est glissante ! » Depuis. il me l’a lancée de son lit d ’hôpital. Je venais d’entrer dans la chambre. lui : n ’y était-il pas.

ce que signifie ce drapeau. tout de même ! Posez-le. alors que j ’y suis pleinement. le soulèvent et l’emportent dans un désordre général. . s’il vous plaît. À qui en ai-je ? Peut-être refusé-je encore d ’admettre les événements. limité à l’étalage du drapeau.Je vous dis de le poser tout de suite ! » Pour le coup. pathétiques dans leur excitation. n’ayez pas peur.. Une foule afflue vers le cercueil. Le chagrin ne m ’empêche pas de ressentir de l’irritation. madame ! » La foule se dirige vers une grille derrière laquelle se presse une masse compacte d ’hommes. Quant à Grand-frère. Je m ’affole. voilà toute la signification de ce drapeau ! » me répond-elle sur un ton appuyé. depuis des mois. et prêts à prendre en main la . Dans de telles circonstances ! Je ne m ’attendais pas à me mettre dans ce genre de colère. nous savons bien qu’il n’aurait pas apprécié ce cérémonial inattendu. Il faut que j ’en sache plus. je vous dis ! . « Dites-moi.Je pense que la mort de votre frère représente une perte nationale.. on l’a fait sur l’ordre de Khalida Toumi. Des mains s’en emparent. « Q u’est-ce que les gens vont voir ? Vous n’allez pas l’exhiber comme un objet de curiosité. Mais ce n’est plus son affaire désormais.C ’est pour que les gens le voient. à dire vrai. « Où allez-vous comme ça ? . non plus. c ’en est trop ! Je suis vraiment furieuse. La cohue grossit autour du cercueil dont je ne m'écarte pas d ’un centimètre.6 Je n’ai pas vu qui a recouvert le cercueil du drapeau national. . Je ne trouve rien à redire . Ils sont attentionnés. La plupart sont de jeunes garçons venus du pays kabyle accueillir celui qu’ils n’ont jam ais rencontré ou dont ils ont à peine entendu parler.Mais les gens sont venus exprès. cause de toute cette animation. ils sont venus de tout le pays pour le voir. mes frères.

» Plus tard. le bonheur ne ressuscite pas. Lâche prise.Alors. Mokrane.) » répondaitil d ’une voix maîtrisée. Et Mokrane l’a fait avec intelligence. Dès ce moment. que Grand-frère avait demandé. » Hamid était venu à Paris. d ’une voix frémissante : «M uh. il les recevait dans une sorte d'indifférence. nous sommes là.A ¡-y e ssu fe y R e b b iy e rlx ir! {Q u’ Il l ’exauce !) » a conclu mon frère. il a parlé longuement à notre frère. puisque telle est Sa décision. Tout de même. Percevait-il au moins la présence du frère avec qui il aimait discuter. 11 l’apaisait visiblement lorsqu’il lui disait d’une voix sûre : « Muh. S’ils pouvaient en sus être un peu moins maladroits. je n’en reviendrai pas. C ’est ça. se promener dans la nature. » C ’est à lui. le matin se lèvera !) » Et Youcef. de sa lucidité comme de sa remarquable personnalité. sérénité et générosité.. Le malheur ne tue pas. Il se voyait avec cette faculté de clairvoyance incontestable. c ’est encore à lui. je sens que j ’ai franchi la ligne rouge. lui.. Je l’ai revue petite fille. Je reconnais cette solidarité pratique. et même rire ? Je repousse une jeune fille qui veut m’embrasser : « Qui es-tu. peut-être.. je levais les yeux et lui demandais : « Q u’y a-t-il.. bien que ce dernier ne fût plus en état de lui répondre. ur k-lfeffey ara laeqel. Mon regard tombe sur Mokrane. murmure-t-il. a leqrar-ik [-(a$ebl. ur ffagwad ara. Il m ’impressionnait par son calm e. toi ? .la « partie gelée » chez lui !). la voici rien que pour toi ! » Et s ’en remettant aux formules apprises. que j ’avais bercée quelques semaines dans mes bras avant de m’expatrier. que j ’ai demandé de faire entendre à Grand-frère des « paroles de vérité ».Je suis Mila ! Ne crains rien. un bref signe de la tête. en me rappelant son éloquence dans notre langue. je surprenais parfois son regard posé sur moi. Nanna Nadia. quand on lui demandait : « Muh. cette sagacité jamais démentie (sauf. s'Il veut. Lorsque j ’ai estimé le moment venu. Ici. non ? Si cela dépendait de nous. en tête-à-tête. par un mot. elle a grandi en mon absence. à quoi penses-tu ? Q u’as-tu à nous dire aujourd’hui ? . tu vas guérir ! » indignes de lui. que tu ne sois pas perdu ! Qu 'Il te guérisse !) . l’air un peu désolé. la cinquantaine.Une bénédiction ? Par Dieu. j ’avais moi aussi besoin d ’entendre ces mêmes paroles. Ur tneqq ccedda. Les visiteurs affluaient. Quelque chose de nouveau le préoccupait. au lieu de continuer à lui répéter des « Muh. Lorsque je me trouvais seule avec lui. Un soir. Mokrane a récité quelques versets du Coran suivis d’une suite de bons vœux : « A d ig R ebbi ncalleh ur tdasd ara ! A k-icfu R ebbi ! (Dieu fasse. si profondes.A ql-ay la nefmeffat.. » .. ses paroles vraies. pendant que mon frère. l’avait compris et accepté. en ce qui concernait sa famille . a n e f i wanian ad Itwn.. « Cette fois. Aussi longue sois-tu. ( laisse couler l ’eau... C ’est sûr. Mokrane. Alors. sagacité dont la maladie aura finalement raison. » (« Ne perds pas ton calme. ur tfreggu talwit. toute mécanique et néanmoins réelle. A y yezzifed a y id. je ne sais même pas comment la commencer. oh nuit. {Nous sommes en train de mourir. T-tag ‘ 1 d ddunit. ayant du mal à admettre l’inéluctable. Il ne se fâchait plus contre personne. ce n’est pas encore le moment.Commence-la comme tu veux ! Dis-la seulement. le premier bébé dans notre maison. d ’une voix solennelle.) Laisse s’écouler la rivière de boue. le travail n’est pas term iné.. « T u nous as tellement m anqué!» lui dis-je.. dont savent faire preuve les gens de mon pays quand ils sont confrontés à la mort d ’un des leurs. « Calme-toi. di lasnaya-nnwen ! (Donnez-nous une bénédiction. il m ’inquiétait surtout. On me tire par l’épaule. Pour tout dire. » me répond-elle d ’une voix étranglée. celles qui lui parleraient clairement de sa fin. un mois avant de perdre l’usage de la parole : « Fket-ay ddaswa n Ixir. la vie. qu’il offrait à mon frère.50 51 suite des événements.. II se laissait faire par le personnel soignant sans se plaindre. disait-il dès le début. ») Comme Djaafer : « Muh. Je me retourne : c’est Hamid. il s’est attardé dans la chambre et. sans rien réclamer ni refuser.i( ! ( N'aie pas peur. je me sens en confiance malgré tout. c’est encore jeune. Je le sais au pays depuis des semaines. Nous sommes tous là. un léger pincement des lèvres. comme s’il constatait simplement le fait. . Cette jeune fille resplendissante malgré les larmes qui altèrent son visage. cher ami. à la fin. . Ensuite. c ’est notre affaire. Grand-frère ? Dis-le-moi. j e vous prie !) . c ’est l’aînée de Hamid. Muh.

. les phrases se précipitaient dans sa bouche : « T u ne changeras jamais. Avant de tourner les talons et de disparaître au coin de la rue. Je ne voyais que lui qui. au moment même où je commençais à le découvrir? Quant à l’intraitable ravisseuse. je crois que mon frère vient de mourir.. Il était allongé sur le lit. De grosses larmes coulaient sur son visage émacié. devenait mort grand-frère comme il ne l’avait jam ais été. essayant désespérément de rassembler toutes mes forces. Je sentais les fissures.. » me suis-je entendu dire d ’une voix étrange. s’élargissaient. rien à quoi se raccrocher.. j ’ai foncé dans la chambre comme si je me lançais dans le vide. sans réaction face à cette colère ancienne qui me terrifiait. » Je ne m ’attendais pas à le retrouver dans cet état.. mais parce qu’il parlait de Yemma avec rage une fois de plus. Puis. il faut les oublier . Ou alors. » Et jam ais je n’avais encore éprouvé à son contact cette sensation de douceur.. non ? Toi. au cœur de mon être. et de le voir ainsi me faisait mal comme si on m ’enfonçait une lame dans la poitrine. hein ! Tu penses encore à l’anthropologie. Grand-frère ? « J’ai fait naufrage. j ’allais jeter un coup d’œil à travers la vitre de la porte.. Vous croyiez que nous vous détestions.. je ne suis pas entrée tout de suite dans la chambre. cela me « divertissait ». si bouleversantes ! Pour la première fois. » Sidérée. Il écumait.. il ne m ’offrait aucune ouverture.. le cœur palpitant. Les mots. pour s’accomplir. A l’hôpital. tu devrais l’avoir compris. des sentiments les plus tendres.. se creusaient. Nous l’avons fait autant qu’il nous a été possible de le faire. ma façon de le supplier. rendait impossible tout dialogue.. là. Je t ’ai pourtant dit de laisser tomber toutes ces bêtises !. comme si quelqu’un d'autre eût articulé cette phcase.. je ne comprenais pas pourquoi il s’emportait. il a lâché : « Voilà trois quarts d ’heure que je te suis. Comment aurais-je pu ? Je tournais en rond dans le couloir.... une de ces scènes inénarrables qu’il se plaisait à m'infliger quelquefois. il s ’est mis à pleurer. le funeste. tu dois regarder son nom avant de faire le premier pas. des mois auparavant. votre frère est toujours là. toute l’éducation qu’elle t’a donnée. Je marchais juste derrière toi et tu ne t ’es aperçue de rien. Il faut toujours savoir où l’on met les pieds. Il mettait le doigt là où j ’avais mal. qui s’ouvraient. de jour en jour. J ’y avais souvent pensé . Je ne voyais pas la mort qui rôdait. n’est-ce pas ?. sous les regards curieux et désapprobateurs des passants. je l’aurai ignorée jusqu’au bout. Sa déroute semblait complète. une voix claire et profonde : « C ’est une épreuve. » Je ne l’avais pas revu depuis ce jour où. Voilà ce que j ’aurais dû lui dire ! Ce jour-là ou un autre. va jusqu’à se servir des cœurs purs. tout comme lui. Il allait me dire (ah ! Comme je l’espérais !. là où j ’ai toujours mal. figée sur place. toujours les mêmes. cette attention délicate. et je l’aurais fait.. puis je m ’éloignais. l’ignoble sort qui. du fond de son silence qui m ’enveloppait. C ’est sans doute vrai : nous nous apprivoisons avec la mort par les êtres chers qu’elle nous enlève. Il s’est calmé. Adieu ! » Mon inattention méritait-elle une telle colère ? Je pleurais non parce qu’il me sermonnait comme si j ’étais une enfant. A ma vue. je ne peux plus rien rattraper. Je suis vite retournée dans la chambre. n’était ma crainte d’augmenter sa souffrance. Les mots de ta mère-Ià. La douleur évinçait les mots. J ’ai fondu en larmes. il m ’avait fait une scène au beau milieu de la rue . ça ne vaut rien dans ce pays. Je le découvris tout d ’un coup : le sort imprévu. vociférait comme un forcené.. à cette seconde fatidique. Sauf ces larmes étonnantes. suivie du médecin. encore moins à entendre ces paroles venant de lui. il a cessé de respirer. tout sombre. Sur le moment. Quand. Il vivait'dans la colère comme s’il était branché à un courant électrique qui le grillait littéralement . Un raz de marée. gesticulait. Enfin. dis ?. tu dois lever la tête et regarder droit devant toi. de longues minutes après.. saisie par l’envie de courir vers la sortie. Tout s’en va. il était identique à lui-même. Tout est sens dessus dessous. Comment dire. Je pleurais. En même temps.. Par moments. Quand tu marches. Comment pouvaisje accepter de le perdre. une colère totale qui portait la moindre chose à un point beaucoup trop douloureux. « Voilà où nous en sommes. ce jour-là.. Quand tu t’engages dans une rue. ce frère.52 53 II détournait son regard.. je me suis précipitée vers le bureau du médecin : « Docteur. non ? Depuis combien d ’années vis-tu ici.. dès ma première visite à l’hôpital de La Salpêtrière où il était admis depuis quelques semaines : « Comment te sens-tu.) : « Rassurez-vous. moi aussi. l’esprit confus. j ’ai pu trouver les mots : . Dieu ! Comme je l’espérais !. » Mourir est donc aussi simple que cela ! Tout comme a été simple de nous montrer notre attachement mutuel. D’un autre côté. tu marches les yeux par terre. j ’entendais sa voix. d’en appeler à son cœur fraternel.. Vous le croyiez.

c ’est peut-être lui qui a pris la mienne.. lui.. Je t ’ai appelé plusieurs fois. du moins.. lui si intelligent. c ’est-à-dire invendables. Il allait se relever sans le moindre doute. « S’ils en sont à s’entr’égorger là-bas. Ou dans le marché aux puces de Saint-Ouen. » pensait-il. » Je lui ai pris la main. Mon frère les récupérait alors. Grand-frère. il se sentait responsable de nous en l’absence de notre père.. Je croyais mes propres mots que je prononçais d’une voix assurée. et je regardais cela comme une chose inouïe. en dehors de lui. durant ces vacances scolaires qu’il passait avec nous. imposait sa discipline. par eux. de l’agressivité gratuite de la part de Yemma qui pestait contre nos voisins à partir de la cour ou à travers les murs mitoyens. je ne sais plus. il n’y aura que du bien. mes plus jeunes frères et moi. il devait. puis s’enfermait dans un silence aussi affolant que ses vociférations. J ’ai souvent connu cette vive émotion qui s’exprime par les larmes et cette tristesse persistante dans l’âme ignorante des gaietés parfaites. Après les avoir lus.. je lui ai dit : « N ’aie pas peur. Grand-frère. je ne sais pas le dire autrement que par ce mot. Grand-frère. J ’étais remplie d'un espoir infini. lui lisait. tu rumines des idées noires. pareil à un prince souverain. entourée de tant d ’« ennemis » ! (Cet enfermement domestique des femmes. la forçant à se taire.. comme si. Je n ’étais encore qu’une petite fille. bien moi-même. ces livres jetés par les ignorants.. après que les marchands ont emballé leurs marchandises.. et m ’a répondu d ’un air penaud : « J ’ai dit ça ?. Je ne pense rien de tout ça et personne ne déteste personne. C ’est pourquoi je nomme « jo ie » toute émotion qui me remue et me transporte audelà de moi-même. pour la première fois sans doute. et avec ce qui l’agitait. les choses vont s’arranger. de te laver ton linge. laissant par terre les livres qui leur ont semblé sans valeur. Il tonnait contre nous. il veillait à la marche tranquille de notre maison. Il aura vécu une grande partie de son existence dans les livres. Et cela. n’avait exercé une telle autorité sur moi. tout en gardant un œil sur nous. de te préparer tes repas. Elle était alors cloîtrée. prendre un peu trop au sérieux son rôle d'aîné. lui. et. Grand-frère. il commandait. Me voici m aintenant. » Il a détourné son regard. Submergée par une émotion neuve. Tout de même. Mes autres frères et moi. il s’est trouvé directement aux prises avec Yemma. 11 n’en fit rien. des « ennemis » qui avaient aussi une certaine réalité pour nous.. les seuls objets auxquels il s’attachait. Pendant ce temps. » J ’étais calme. il ne voulait pas l’entendre. dans une grande brouette calée sur ses manches et. Mais pour . mais pour les envoyer au pays. il ne se produira rien. Grand-frère avait besoin de moi. du monde. Il s’installait à une extrémité de la cour. définissait les tâches de chacun.. et. Il les prenait non pour lui-même.54 55 « C ’est dans ta tête. qu’il révérait même. si. tu verras. Comme notre père travaillait à Tizi-Ouzou et que nous vivions encore à Azazga. Mes deux grands frères se disputaient alors. Tu me répondais “Je n’ai pas besoin !” Rappelle-toi ce que tu as dit à Djamal. j ’éprouvais une sorte de joie ! Oui. dans un état d'abattem ent incroyable. comme Yemma. ne voyait que de la provocation hargneuse. c ’est qu’ils ne lisent pas de livres. dans mon pays : quelle abomination. des bêtises comme nous en sortons souvent. Dès qu'il me trouvait sur le seuil de notre maison. Cet été donc. ce que je ressentais face à mon frère en larmes. Je me souviens d’un été. mais je devais. allant jusqu’à les ramasser dans les poubelles : « Ce n’est pas leur place. Il éclatait comme un orage. pendant que Mouloud intervenait pour la défendre. Par Dieu. Je suis avec toi. ils en venaient aux mains. il les vendit aux bouquinistes. il ne pouvait pas être battu par cet abominable cancer qui attaquait son cerveau ! Je m ’emballais. Personne. tu n'es pas “maso”. du temps. À quel moment ? Mais. il m ’ordonnait : « Rentre à la maison ! » Je lui obéissais. j ’agissais déjà sur les événements. nous devions faire des exercices de mathématiques ou recopier des pages entières de nos livres de français. il s’en prenait à elle. Ce n’est que des mots. Un instant. J ’avais sa main dans la mienne. si circonspect. il en avait plusieurs milliers dans sa cave. c ’est tout. ne pouvait pas le supporter . Donc. » disait-il.. en tant que frère et sœur. Jusqu’à la dernière seconde. ils n’en étaient pas à une guerre fratricide.. Il n’avait jam ais levé la main sur moi ni sur aucun de nos frères. portée par le bonheur d’exister enfin l’un pour l’autre.. en « marée basse ». j ’ai cru qu’il allait retirer sa main. il aura gardé ce pouvoir quasi sacré que je ne reconnaissais même pas à notre père. quelle violence faite à l’humain !) Des « ennemis » par lesquels elle existait en dehors de sa « prison » . A une époque. parfois. me soumettre à la réclusion domestique. Je t ’ai supplié de me laisser t ’aider. frotté ses yeux d ’un geste enfantin. Du haut de ses quinze ans. Tu te tourmentes. Grand-frère et les livres. je t ’ai proposé de t ’accompagner. Tu ne voulais pas me voir.

A s m i i bdan la tfnernin Ukin iqaed uÿegnin K u l wa yeqqar-as xu r akkin M basid i ftem yexzaren. (Grand-frère aussi. enlisé qu’il était dans sa propre souffrance. « Comprends-tu ?. à travers ses chansons qu’elle fredonnait tout en accomplissant ses travaux ménagers.. nettement plus docile. à l’évidence.. ne parle-t-il pas de l’Algérie et de son attitude quelque peu inique envers ses enfants (ou. ils s ’entre-cognent Entre eux. une richesse que notre famille était seule à posséder.. lui. est admise.. Nous n ’étions pas seuls.. le sens du texte cité semble déjà moins énigmatique : en effet. en plus. avec des mots ciselés. I win i tekja yem m a-s M elt-iyi w'ara t-ihcm m len. il est vrai. ces souffrances.. S’il avait su comme nous avions tous été affectés ! S’il avait cherché à connaître l’histoire de cette mère qui ne vivait que pour et par ses enfants ! Mais il ne voulait. (Celui que sa mère n ’ aime point Dites-moi qui d ’autre l ’ aimera. Il était l’aîné de manière irrévocable. » disait Yemma.. c ’était une souffrance de plus. Voilà. une catégorie de ses enfants) ? (Quand les cornes s ’endurcirent Chaque jour. grâce à Yemma. il chantait l’infortune. Puisque l’illustre poète décrivait sa vie. c ’est dit.) L’absurde. le tragique malentendu qui a mutilé son âm e. qu’évoque « yemma-s » (« sa mère ») sinon.56 57 Yemma. le privilège de le rencontrer.. lui préférant son cadet. avait dû conclure que Yemma le rejetait. dans son exception même.) « Il parle de tes frères. Comprends-tu ?. La chanson de Slimane Azem.un de plus ! -. Quelqu’un disait nos souffrances. naturellement. Je commençais à les regarder comme un bien précieux. ayant toujours bénéficié des avantages dus à sa position tout en endurant ses obligations jusque dans l’absence. dans sa colère. l ’hostilité s ’est installée Comme s ’ils n 'étaient pas frères. elle n’était pas en mesure de le voir. elle ne le voyait pas. je crois bon d ’ajouter ceci : exagérer l’importance de l’histoire familiale chez Muhend-u-Yehya ne servirait de rien à qui veut comprendre son oeuvre. une mélodie si belle que j ’en venais à les aimer. » J ’avais huit ou neuf ans. ne pouvait rien savoir. ils se battaient à cause d’elle qui se comportait contre toute raison. lui tirait des larmes diluviennes. Mais maintenant que la chose est entendue. En grandissant Ils se sentent plus forts L ’un repousse l ’autre De loin.. la chute de l’un d ’eux. Mais cela. Grand-frère. Pour Yemma. qui a eu. A s m i bemen wacciwen K u l y u m tfemberrazen Tezdey tasdawtgar-asen A m zun maôùi d atmaten. l’incompréhensible. En l’occurrence. ils se toisent. la mère-patrie ? Une fois que cette image. Ainsi.. les disputes de mes deux grands frères étaient un grand malheur . au demeurant banale. sa vie à elle.. Slimane Azem a toujours été présent dans notre maison dont. Elle s’était mise elle-même entre ses deux premiers fils.... Elle avait pour lui une réelle tendresse. un drame aux dimensions d'une de ces tragédies antiques où les dieux s’affrontent jusqu’à . encore jeunes adolescents . A zger yaeqel gm a-s (Le bœ uf reconnaît son frère). tout au moins.) Cette présence du poète dans notre maison me réconfortait.

Tout va vite. semblable à celle que j ’ai connue. Nous patientons de longues minutes. tout paraît normal. Je n’ai pas la moindre idée de l’endroit où nous stationnons. Rien n’aurait donc changé ? . Partout. lumineux. Je colle mes yeux sur la portion non teintée de la vitre derrière moi et je regarde comme si je découvrais le monde pour la première fois. debout plus que jamais. Nous roulons vite. je l’ai prise tant de fois. au-dehors et au-dedans. de possessions et de confort. Pourtant. les cheveux gris et clairsemés. Le trafic est dense à la sortie de la capitale. tout comme autrefois. de temps en temps. de boutiques débordantes de marchandises.. Nous traversons des rues animées. coloré. La cinquantaine. la même folie mécanique qui s’est emparée de la vie pour la rendre infernale. de luxe et de gadgets technologiques.7 Je monte dans l’ambulance où l’on vient de porter le cercueil. Ce pays que j ’appréhendais. Il est là. par la sirène de l’ambulance. une sorte de chaos vivant. Mouloud est dans la première voiture qui nous ouvre la route à coups de klaxon relayés. avide d’air et d’espace. Un homme s’assied à côté de moi. peut-être plus. Une jungle de bruits et de mouvements. sans corps ni âme. Tout tourbillonne dans ma tête dans un mouvement vertigineux. Nous roulons. Tout semble à sa place. Même l’effervescence des rues est normale. de panneaux publicitaires affichant des visages jeunes et riants. le voici donc. cette route. bouillonnant de vie. le convoi se forme et nous démarrons. longées de magasins aux riches devantures. sur la banquette vissée au plancher. le visage raviné.. durant mes quatre années d’université ! L’homme m ’explique que nous devons attendre d ’être rejoints par les voitures qui vont nous accompagner jusqu’à Tizi-Ouzou. entre un ciel et une terre parfaitement scellés. L’ambulance se range sur le bas-côté de la route maintenant moins encombrée. grouillant.

je ne vois pas.Pas encore. C ’est curieux. en d’autres circonstances. de la poussière.... Voici Tizi-Ouzou. bien souvent. je ne saurais les décrire sans le secours d’une photo. laconique. Hend m ’explique que les manifestants y ont mis le feu lors des dernières émeutes dans la région. et les dégâts de l’absence dans mon histoire. « Non. C ’est une affaire personnelle. bizarre.. ne me reconnais-tu pas ? » Je le regarde longuement. Comprendre quoi ? Je cherche le mot approprié pour saisir ce queje ressens. elle. . devant ces trottoirs délabrés. L ’ambulance s’arrête.. Croyant peut-être q u e je m’adresse à lui. Je ne reconnais ni l’entrée de la ville ni la grand-rue sur laquelle elle donne directement.Laissez-moi passer. » me répond-il. me tirent en arrière. De toute façon. Le Rond-point. Tout me semble à la fois vieux et neuf. Grand-frère ! Le voilà. Je n ’en crois pas mes yeux. cette impression de bizarrerie. comment la d ire ? . Comment l’exprim er?. aucun jour n’est semblable à l’autre . au milieu de mes cousins et cousines ? L’exil les a transformés en trous noirs. Une sensation de familiarité et d ’étrangeté devant ces immeubles dont il est impossible de dire s’ils sont anciens ou récents. toi ? Recule-toi ! . « Nous arrivons.. de la grisaille... Ni étonnement ni indifférence. étrange. » Délire...Ah ! J’ai donc tellement vieilli ! Je suis Hend. ce sentiment d ’incohérence n’a rien à voir avec ce pays qui mène sa vie comme il veut ou comme il peut.. Une véritable marée humaine nous attend à la Maison de la Culture Mouloud Mammeri. La route s ’étire. Grand-frère.. De jeunes garçons me bousculent. que des impressions liées à son regard. n’a pas bougé. le dramaturge talentueux. ce qu’il en reste. Il ne voulait plus cautionner les fables et autres vaticinations des Berbéristes. tellement bizarre ! Bizarre. comment voir en ces lieux autre chose que du vide. Je suis absorbée par mon propre trouble. De jeunes gens fougueux... Chaque fois que nous abordons une agglomération.. Est-ce bien encore.la même pièce ? La vie te change sans te demander si elle fait bien de changer ceci ou cela.. Où est donc l’esprit lumineux de Mouloud Mammeri censé hanter cette « Maison de la Culture » ? Mais j ’exagère sûrement : estce bien le jour pour apprécier quoi que ce soit à sa juste valeur ? Aussi. voyons ! » Tout de même. comme si ce n’était plus la même personne.. bizarre. Frappant le cercueil de la main. comme si les deux faces n’étaient plus celles de la même pièce. cherchant une expression familière dans ses yeux éteints. lui. assez familière. tout est tellement bizarre.du moins. . interminable. L’ensemble paraît. je demande à Hend : « Sommes-nous arrivés ? . de l’obscurité. bondées de voitures et de piétons. ce monde que tu t ’obstinais à fuir toutes ces années. moins je me souviens de ses traits. comme le bâtiment de la poste . je ne peux me retenir de lui dire : « Nous te ramenons au bercail. un problème entre moi qui suis partie et l’autre moi-même qui est restée : l’une peine à reconnaître l’autre.. là.Le fils de ta tante. il interdisait même qu’on parlât de lui. je n’aurais pas eu de mal à penser qu’il était un proche : mes frères auraient-ils permis à un étranger de s’asseoir près de moi ? Je me confonds en excuses. de nouveau. l’homme à côté de moi finit par me dire : « Alors. comment fuir ? Où fuir ?. Quel Hend ? ... à ses paroles ou à ses attitudes. une maison qui appartiendrait à tout le monde et à personne en particulier. le . la porte s’ouvre et. Cela ne correspond à rien de ce que je ne pouvais même pas imaginer jusqu’ici. » dit enfin Hend.. il est là. Déjà. c ’est mon frère qui est là-dedans ! » On s’écarte. embrouillé. comme lorsque tu te réveilles d ’un long et profond sommeil.. dans ma mémoire maintenant en ébullition. je ne cesse d ’articuler ce mot. ç'aurait pu être une belle salle de spectacle. ces rues exiguës. que dire alors des années ! Et cela fait dix-huit ans que je n’ai pas respiré l’air de ce pays. tout en notant mon trouble. mais on y sent la négligence comme dans une maison mal tenue. « Bizarre ». dans une pagaille. * Cette salle de théâtre dans laquelle nous sommes maintenant..60 61 Mais cette atmosphère indescriptible. Ce qui se passe là me paraît tellement fou ! Les dernières années. le seul qui me vient à l’esprit. « Que fais-tu là. Même ceux de mes parents. Nadia. qui te cerne ! Et maintenant. je n’ai jamais eu une bonne mémoire des visages. En général. Je le sais pourtant. des dizaines de mains se saisissent du cercueil... Ne m ’en restent.. ou qu’on citât ses textes. les unes et les autres courant dans tous les sens. plus la relation avec la personne a été longue et intense. Je veux comprendre. avec ses jets d’eau en marche (il y a de l’eau en cette saison).H end. vraiment curieux. C ’est bizarre. Que sont devenus tous ces jours heureux passés chez ma tante.

Et maintenant ! Maintenant. dont les larmes et les gestes pathétiques m ’étreignent le cœur. Il les voyait comme ils sont. Mais chacun le sait : dans ce domaine. piétinaient son visage. sorte de « fous ».. brusquement. apparaît la longue file de ceux qui viennent le voir pour la première et dernière fois. ils manquent généralement de sérieux. Ils se prennent souvent au sérieux. Une habitude chez eux : ils se dépêchent de rire des adversités qui les frappent.. avant que le rideau tombe sur sa vie. je guette ceux qui semblent prendre la mort pour une syncope. qui nous éclaire tandis que nous nous tenons en pleine nuit de nos lendemains.. l’esprit désemparé. je me jette sur lui : « A wer tawded ! » (« Puisses-tu ne pas parvenir ! ») Il se redresse. eux aussi enveloppés de blanc et allongés les uns sur les autres.ce genre d’appareil à usage unique . Ils oublient. des jeunes en majorité. Qui pourrait comprendre ? C ’était un rêve limpide. nos ennemis. Des vieilles femmes aussi. Je parviens même. Nous. De leurs épreuves. Je pleure en me retenant de hurler à la mort qui s’est dévoilée. à dix-huit heures et vingt minutes précises. sur son visage. elles saluent la famille réunie d’un côté du cercueil et lui lancent la formule habituelle : « A d ig R ebbi yegÿa-yaw èti-d Ibafakka ! A w en-d-yeik R ebbi ÿÿber ! » (« Dieu fasse qu ’il vous laisse grâce et prospérité ! Dieu vous donne la force de supporter sa perte ! ») Concentrée. bredouillant : « Excusez-moi. Ils traversent la salle. le cœur palpitant. à la merci de n’importe quel énergumène aux projets douteux : « Allez jeter des pierres sur les gendarmes ! Détruisez tous les édifices publics ! Q u’ils comprennent. nombreux. des inconscients : A nes/as i s-qqaren i ¡m ut! (Evanouissement. à me faire un peu oublier de mon chagrin quand un jeune homme brandit un appareil photographique . Nous sommes prévenus tout de même.. comme ces jeunes filles qui arrivent avec une couronne de fleurs. je voyais Grand-frère emmailloté dans un drap blanc et étendu parmi d’autres hommes. » Comment pouvait-il savoir ? Le plus troublant n’est pas le geste en soi. un instant. Je me suis forcée à noter ce rêve qui m ’inspirait un pénible pressentiment.. D’un mouvement de la main. de ce que nous décidons de faire de cette obscure lumière en nous-mêmes. jettent un regard à travers l’étroite ouverture vitrée du cercueil.. un moyen plaisant de conjurer le sort. mais le sentiment que je m ’y attendais. rire peut être aussi une arme. Assise à un pas du cercueil. Le soir de ce même jour. j ’observe le comportement de chacun avec la curiosité d ’un ethnologue. 1 1 s’est éteint simplement. sans lui accorder plus d ’importance que cela. des enfants marchaient sur lui. Je croyais.et se penche par-dessus le cercueil. un rêve véridique qui me montrait les événements à venir. En bas. tandis qu’en eux-mêmes. Tout dépend. pour peu que nous soyons attentifs aux infimes signes émanant du mystère en nous. de nombreux étudiants. Assurément. Certes. D’un bond. De son vivant. ceux-là mêmes qui sont en train de se produire. il refusait d ’être photographié. bien qu’il soit difficile de savoir par avance. nos aïeux étaient plus dotés que nous le sommes dans notre monde réduit à lui-même au fur et à mesure qu’il perd de ses secrets. comme absente. je le voyais dans la même position et. ensuite. Je tâchais encore de le sortir de là. Il regardait les gens de notre pays comme des enfants. et le pire s’en va comme il est venu. à travers nos labyrinthes intérieurs. ne risquent-ils pas de rester inconséquents et malléables. (Ce qu’on dit des étourdis. et disparaissent de l’autre côté.. Là. Ce sont des hommes et des femmes. ainsi nommentils la mort !) La première scène de mon rêve s’est jouée à l’aéroport. cette fois. II tenait ses mains fermées comme un nourrisson endormi. de quoi nous sommes capables ! » . Je me sens presque détachée. D’abord. les « générations du quatorzième siècle ». * Debout tout près du cercueil.. je chassais les enfants en les frappant sur les jambes. J ’essayais de le dégager en repoussant de tous côtés les corps amoncelés. l’air embarrassé. au moment même où je vois le jeune homme près d ’actionner son appareil. des imprudents. Mais en s’en tenant à cette conduite magique. le sujet principal.62 63 comédien admirable. comme quand tu souffles sur une bougie. sur l’essentiel. Non sans raison. l’amuseur public. nous n’avons plus que nos rêves pour créer cette sibylline clarté grâce à laquelle nous nous retrouvons parfois. devant le spectacle dont Grand-frère enfermé dans une caisse est la cause. pour aller montrer le visage de Grand-frère comme un phénomène de foire. lorsque ce groupe de jeunes gens a voulu prendre le cercueil. montent sur la scène. le voici exposé sur une scène de théâtre ! Il joue son dernier rôle. Je ne savais pas. Ensuite. nous sommes avertis. je suis prise par le rêve sur lequel je me suis réveillée ce matin-là. La seconde scène vient de se jouer avec ce jeune homme qui a essayé de voler l’image de son dernier visage. Grand-frère a rendu l’âme. ils font des plaisanteries. que peut-il contre le coup de pied de l’âne ?.

l’envie. en même temps que l’ordre des choses se mettra en place au fil des mots. celle qui mène à la source de toute compréhension. suivant l’inspiration qui me guide. ces mots que je murmure à moi-même pour me cramponner à la réalité crue : « Ton frère est mort.. les « sauvageons ». on peut comprendre qu’il en soit ainsi dans un pays où les deux tiers des habitants ont moins de trente ans. à quel rythme cette compréhension s’accomplira-t-elle ? Je l’ignore. Et ces yeux qui ont croisé mes yeux. Là. Je suis comme une chienne aux aguets. puis dans la Salle municipale de Saint-Ouen. et me laissant ainsi diminuée. dans la coulisse.) D’un autre côté. son fils et moi. il n ’était pas avec nous. d ’espoirs et de rires en toutes circonstances.. Ce qui me retient d ’y céder. avec Grand-frère ? Il y a une logique. Il est animé. (Brebis entraînées par d ’autres Qui de gré qui de force Quand paraît un enragé Il les envoie à la bataille. conserve une certaine désinvolture. autour du cercueil de mon frère. pour. nous devons l’accepter. quelque chose qu’il ne voulait pas emporter avec lui et qu’il tenait à me transmettre. mes frères.. A quel moment. à tous ces gens qui veulent le voir de leurs yeux ? Les bras croisés. il n’a jamais eu qu'une famille.. alors que ce visage-là appartient désormais à l’Eternité. Il a eu la volonté d ’ouvrir les yeux. D’autres essayeront encore de voler une photo. la bouche crispée pour réprimer le cri dans ma gorge. comment la supporter. je n’ai pas le cœur à supporter la légèreté. par téléphone. ils étaient pleins de vie. le réveiller! Oui. enlevant un morceau de mon âme. qu’il appartienne à tout le monde par son esprit. près de bondir sur quiconque tentera encore ce geste impudent.. un adieu fraternel. Comment peut-il être porté sur un vulgaire papier? Au grand jam ais. » Aujourd’hui. alors qu’il ne les avait pas ouverts depuis la veille. Dis-leur que lorsqu’il allait sur ses jambes. tandis que l’excitateur se tient à l’affût. » Ah ! Je voudrais tant croire. le réveiller pour qu’il arrête enfin toute cette mascarade autour de lui. * 11 m ’a attendue ce soir-là. A y ulli inehher wayeçl Wa s lebyi. ivre de vie. 11 est notre frère.. je ne parviens pas à considérer ce regard comme un simple réflexe du corps que l’âme va déserter pour toujours. j ’ai demandé à Mouloud de préparer nos autres frères : « Il faut se faire une raison. Voilà cinq jours que je ne dors pas et me nourris de rien. » Cette phrase. cela se peut bien . Mais . Alors. je ne sens plus la fatigue. Un peuple jeune. Quelques semaines avant. cette contradiction et nous ne pouvons rien y changer.. à cette douleur intime qu’il est donné à ses seuls frères et sœur d’éprouver. mais il appartient à tout le monde. Je n ’étais pas présente lorsque mon père est mort. à Hamid. je ne les essuie même plus. Il est mort en ma seule présence. Pourquoi suis-je là.. C ’est qu’il n’est pas n’importe qui ! C ’est que nous sommes issus du même ventre ! C ’est cette parenté. Je n’étais pas présente lorsque ma mère est morte. il est notre frère. tellement plus commode de s’en tenir à la réaction biologique ! Cet instant gravé dans ma mémoire. Comme je me sens mal dans cette exposition du dernier visage de Grand-frère ! Mais que pouvons-nous répondre. comme ç ’aurait été plus simple. un conseil. Ils me disaient un dernier mot. dans sa tombe. ce lien mystérieux qui hurle à la douleur. et nous l’avons accepté. l’on me dit encore : « Il nous appartient également. Maintenant qu’il va mourir. le moment venu. je le revis souvent. Je comprendrai pas à pas. pour m ’envoyer un signe par son regard son ultime regard : était-ce là un simple effet du hasard ? J ’ai beau me forcer. et ce regard qui s’est accroché à mon regard. je ne laisserai personne fouler aux pieds son visage ! Je veillerai sur lui jusqu’à ce qu’il soit à l’abri. Les larmes coulent sur mes joues sans discontinuer. profiter des retombées de sa manipulation. moi aussi. lors de la veillée qui a suivi la levée du corps. Dis-le-leur bien. wa nnig lebyi M i d-ikker yiw en yessetf A ten-imekken s imenyi. l’idée me vient d ’aller. il va être plus proche de nous qu’il ne l’aura jam ais été. elle en plus ? Je l’ai entendue plusieurs fois à Paris.64 65 Et ils y vont. même dans le pire.. C ’est tout lui. Pourtant. au funérarium de la Maison médicalisée Jeanne Garnier. Par moments. tout de même. une consigne. que mourir c ’est comme s’évanouir ! Parfois. mais par son âme. et cela aussi. mais laquelle ? Je finirai par comprendre ! Je suis sur la bonne voie. présente.. Il a fermé ses yeux sur mon visage. il n’est plus dans les événements. saccageant ce qui leur sert avec une violence enivrante. notre fils à tous. je ne veux plus entendre tous ces gens me dire ce que je pense déjà. la formule de condoléances récitée. à Mohemmed et à Mhenna.

. Ils tendent à la traiter comme un slogan éculé. tout se noue et se complique Tu n ’en vois pas l ’issue Le mal est profond. ces vers. Il me suffit d ’être patiente. c ’est celle que tu cherches en toi-même. lui si bien inspiré par sa tradition Lari. dans laquelle la science apprise ne suffit pas. tellement difficile qu’elle ne te permet même plus l’ombre d ’un espoir. yenqes. cherchait un chemin dans sa vie fermée de toutes parts. puisqu’ils ont toujours existé. peu importe le moment où je comprendrai. plus complexe. une forme de pensée. dans laquelle les hommes et les femmes continuent d ’entretenir avec leurs traditions des relations directes. Xuÿ$en ffaetac i sacrin. Peut-être y croyait-il alors. Il savait de quoi il parlait. bien avant le naufrage : « Pas d ’issue ! Rien. ici et là-bas. comme me l’a soufflé Théodore M ’bemba. pensait-il. actuelle et future avec les siens et avec les autres. la spontanéité avec laquelle il s’y réfère pour se retrouver dans chaque jour et clarifier sa vie. je lui ai confié mes pensées et mes croyances.66 67 peu importe. cette Afrique à l’humanité foisonnante. Finalement.. comme si mon frère me les avait adressés. lorsque. C ’est désespérant.. il a de plus infirmé les hypothétiques frontières entre les cultures. Les Kabyles devraient peut-être s’en inspirer. il m ’a raconté. Il fallait l’entendre répéter. sans y réfléchir précisément. tkerres. lui aussi. il survivait. les événements. agissant en dehors de ma conscience. A n s i s-tekkid. Ils la possèdent. Walakin. dans Mars : « Ce n'est pas ce que j ’ai vécu de pénible qui me chagrine mais que cela continue encore à agir. » Certains jours. eux qui prétendent s’en soucier ? Donc. sa famille déchirée par l’exil et les guerres. demeurer dans ce courant de la vie qui me contient et me dépasse. confiantes et créatives. En cela. En réalité. me tenant auprès de lui. Et le résultat est là. Il s’agit de chemin. par-dessus tout. H at an webrid yeftaw in ! {Quoi que tu fasses. j ’ai admiré sa maturité dans sa tradition. son vrai sens : parfois. plus qu’elle ne les habite. Il ne vivait pas. Ce n’est pas le poids du passé qui pèse mais qu’aucune fin.. Je lui ai raconté mes morts et leurs apparitions fréquentes dans mon sommeil . ses rêves et ses inquiétudes.. la seule qui reste. Essayer de comprendre pour se sortir d’affaire. le passé et le présent. C ’est plus large. ses croyances et ses rites. Je dois aussi rester attentive à ces liens qui s’imposent d’euxmêmes. cette culture. » . En guise de réponse. encore et toujours. L ’air de rien. plus pénétrant. Ces liens. Voilà ce que mon ami congolais a validé en faisant appel à sa culture. je les redécouvre. eux qui semblent se servir de leur culture ancestrale plus qu’ils ne la vivent. c ’est tout ce qui relie les personnes. faits de la même matière que mon être. aux richesses insoupçonnées. tu n ’as guère le choix : tu dois devenir toi-même l’ouverture. par cette longue tradition qui a formé son cœur et son esprit. du moins entre lesdites cultures « traditionnelles ». je songeais à ces phrases de Fritz Zorn. les rêves et la réalité. Voici l ’issue !) Ces vers remontent à l’époque où Grand-frère « militait ». il était véritablement acculé. à l’extérieur comme à l’intérieur de lui-même. Ils résonnent dans ma tête comme un vieux refrain qui prend tout d ’un coup un sens nouveau.. lui aussi.. Fell-ani tetcuddu. ou alors. Quand tu es poussé à tes derniers retranchements. une condition de vie passée. Mais. plus douloureux aussi. Il ne s’agit pas d ’intellectualité. ou comme un objet de conflit. mes interrogations et mes angoisses. la seule ouverture possible. j ’avais l’impression qu’il lisait dans mes pensées. elle qui est avant tout un état d’être. ne se laisse entrevoir. encore et toujours. la vie et la mort. Si leur acception incitant à l'activisme ne vaut plus.. n’en sont-ils pas à la délaisser. Je comprendrai par nécessité vitale. c ’est cela qu’il est impossible de surmonter. Mon frère. c ’est une démarche totale. Aujourd’hui. De tout mon être. maCCi syin. se départir d ’une façon d ’être et de penser désastreuse. à moi en particulier. mais il faut y aller. les vivants et les morts. disais-je. les générations. Les dernières années. non plus. Il me faut écouter ces présences réconfortantes à mes côtés et. quand ta vie devient trop difficile. cela n’est pas de mon ressort. walakin. A sani teirid. C ’est par elle qu’il m ’a entendue. Tebbwed tü d i s iyes. la foi qu’il y met. encore et toujours. participant de mon être. il ressemble à ses millions de frères et sœurs de l’Afrique noire . comme il le laissait entendre lui-même. à cette voie de la révolte. ces mots n’ont pas perdu leur puissance signifiante pour autant. cela ne suffit pas Il manque dix-neufpour faire vingt Pour toi.

Je les murmure dans ma langue maternelle : Ur ffrut. Mes souvenirs ressurgissent et s’entrechoquent . il est .. je croyais les hommes incapables de verser des larmes : à mes yeux. L’oncle Hsen semblait pourtant un solide gaillard.. ») se demandent-ils. Un jour. un mystère de leur nature. elles aussi. Us viennent encombrer mon esprit déjà troublé par les fragments de bien d’autres. âgé de quelque trente-deux ans.. un cousin de Yemma. Ainsi va la parole.. a y ibassucen ! Ula d itran d ase ddi ka n . Beaucoup d ’hommes ne cachent pas leurs larmes. un rien innocents. sont transitoires. Vers l’âge de treize ou quatorze ans... on se nourrit de cela aussi... Chez les Kabyles. Jusqu’alors. dans une boulangerie. » (« Quand serions-nous enfin rassasiés de la parole ?. dès quatre heures du matin.8 La longue file des visiteurs circule encore pendant des heures autour du cercueil. trottent ces vers d’Issa.. insectes ! Les étoiles. j ’ai vu mon père pleurer. après avoir causé des heures et des heures. des flots de souvenirs. comme une digue qui aurait sauté. ils me surprennent encore. Ces pleurs des hommes. il travaillait comme un diable. le poète japonais : Ne pleurez pas. un mot entraîne l’autre. Dans ma tête. « M elm i ara nepvu awal ?. Les hommes sortaient pour le cimetière le corps de Hsen..

. ma vieille amie d ’exil.. un peu comme ces vies animales et végétales étouffées par notre modernité débridée. tant nos vies se complexifient. un grain de son intelligence. comme s ’ils cherchaient. à lui prendre quelque chose. elle m ’incite à me ressaisir dans les plus brefs délais. ce geste auquel j ’ai plus d ’une fois songé. incohérentes et contradictoires. mais non comme un objet qui se casse . une de ces forces cachées qui peuvent retourner le monde. En revanche. que je lui dise quelque chose. Les gens n’en revenaient pas. intègres et entiers. les Kabyles. Six mois après. sauf qu’on touche à son visage. d’une tristesse contenue qui confère à ses traits une certaine grâce. Et je ne peux expliquer ni à mon frère cadet ni à personne d ’autre ce que je suis seule à savoir au fond : que Grand-frère. Vrai.. Ces êtres favorisés s’en allaient vers leur ultime destination comme ils avaient vécu. nous échangions nos idées sur les façons de vivre d ’« ici » et de « là-bas ». traîne.70 71 tombé malade. sans douleur ni résistance. mouraient d ’une mort soudaine. eux aussi. Wrida At-Salem m ’expliquait un jour : « Dans notre pays. je nettoyais ses mains après que de nombreux visiteurs les avaient tâtées. les mains ouvertes. je lui dirai ceci : jadis. eux aussi.. Quand j ’étais vivant Jamais personne ne venait me voir M aintenant que j e suis mort . par mon père en larmes ce jour-là. De ce côté-ci de la mer. A s m i m azal-iyi yefidarœ n-iw Jaami yella win i yi-issnen Tura m i m m utey D ew w ejn-iyi akw. Il semble attendre là.. Urgay m m utey. le pas mesuré. se déployant sur plusieurs dimensions à la fois diverses. si les larmes des femmes me bouleversent et provoquent mes propres larmes. Je disais. Son visage est triste. il est resté tel que je l’ai laissé. La prochaine fois que je la reverrai. un peu souffreteuse. La faiblesse des premières me rassure d ’une certaine manière. » D ’habitude. mon plus jeune frère. » Je ne l’ai pas reconnu tout de suite. surtout. je vais surveiller ceux qui viennent avec des appareils photo. comment peuvent-ils même espérer continuer de cette manière encore longtemps ? Mohemmed me souffle : « Va t ’asseoir un peu. Cela traîne. prouver de cette façon ? Que cherchent-ils à éviter ? Que craignent-ils de ne pouvoir contrôler en eux-mêmes ? Et. emportés par leur désir frénétique d ’être utiles ou de le toucher enfin.. porté sur le dos. des hommes et des femmes qui vivaient le cœur clarifié. la bouche fermée. allongé là. me donnait l’envie de le prendre dans mes bras pour le consoler dans toutes ses peines de vingt ans. ( J ’ai rêvé que j ’étais mort. les gens aimés de Dieu. les gens meurent par une lente usure. Nous nous épuisons à conserver notre unité. la seule partie de lui encore « accessible ». serrées. quand les hommes en viennent à flancher. » Il m’est impossible de m’asseoir. et je m ’y associe facilement : j ’y vois une grande force. les gens meurent d’un seul coup. l’affection. derrière ses lunettes blanches. Il a même gardé cette expression douce. Ils meurent par pièces détachées. les poumons et le sang de son mari en étaient tout remplis.. la tendresse. à deux pas de moi. Pourtant. je n ’avais jam ais osé le faire réellement. De nos jours. comme un objet qui se brise. Les docteurs le lui avaient dit. c ’est toi ? .. Mais que veulent-ils donc. La faiblesse des seconds m ’inquiète. nous en étions à méditer sur les façons de mourir. Déjà. À présent. Moi. n ’est-ce pas aux femmes de prendre le relais ? * Un homme fixe ses yeux sur moi. dans son cercueil. leur espèce semble en voie de disparition. Et comme je le regrette ! Mais c ’est ainsi : la culture kabyle semble avoir placé la pudeur partout où se tient l’amour. elle paraît tellement fertile en gestes injurieux et mots fielleux qu’on peut se demander si elle ne tend pas à favoriser la haine.. C ’était des gens de bien. autrefois... Je devais donc vraiment l ’accompagner jusqu’au bout. qui. dans notre pays. massées sans retenue. par ces contacts volés. celui que j ’avais dorloté. Nous mûrissions. il n’était plus. en glissant d ’un monde à l’autre. celles des hommes me dérangent et ne me donnent aucune envie de pleurer. Cependant. peut-être un peu de son aura. « Mhenna. amusé quand il était un petit garçon espiègle et adorable. Apparemment.. peuvent éprouver des chagrins qui ruissellent. des mois durant. accepte toute cette agitation autour de lui. j ’ai fait cette découverte ahurissante que les hommes. avec quiétude et humilité. de cette farine qu’il avait respirée tous les jours depuis des années. Par simple pudeur.Oui. Ils vivent encore tandis que des parties d’eux-mêmes sont en fait mortes depuis longtemps. Sa femme racontait qu’il était mort à cause de la farine. plutôt comme tu passes d’un lieu à l’autre.

intouchable. comme si leur contenu n’avait pas d ’auteur : c ’est la vigne à mon oncle. p. Combien m ’ont dit qu’ils avaient une « relation spéciale» avec lui. de savoir s’il pouvait influencer son entourage autrement que par ses réflexions d’homme de culture.72 73 Ils sont tous là.. presque suppliante. Mais alors. qu’on m ’explique pourquoi il était si seul. il n ’a pu l’atteindre. leur attention au moindre mot qu’il prononçait. » J ’avais du mal à imaginer mon frère se laisser « tripoter » de la sorte. qui s’échangent et se vendent librement.Bien sûr ! Ma relation avec Mulj. .. à la lettre. Au fond. Ils croient qu’il suffit de toucher la personne pour attraper ses qualités. de cet amour étrange et profond réservé aux êtres d ’exception... Nous l ’avons perdu ! Je rageais !) Pourtant. lui mon frère. il l’a donné sans compter.. . Cependant. s ’il te plaît..Yehya N usa-d s nniyya A k-nçur d i tbutikt-ik A Ssaddaf a Law liyya Harbet fell-as. Lorsqu’il se tenait sur ses jam bes.. sans pouvoir y remédier ! L’esprit primitif des Kabyles. et elle ne doit rien à une interprétation personnelle : A Ccix Muhend-u. Grand-frère. préservez-le !) Avait-il conscience de son influence ? Je me suis souvent posé la question. la déception. le désespoir ! Ce maudit cancer. note 2.. il en était arrivé à dire : « Nous allons distribuer des amulettes. qui m ’entourent. l’embrassait.. Beaucoup l’aimaient vraiment. c ’est spécial. il était estimé et respecté. Comme j ’ai souffert de le voir accessible enfin. tout de même. Ur ((akwiy ara Teggfen-d fell-i tafefÿadit Ufgen akw yizan-nni Sliy-asen m i zzenzunen Qqaren-as A h !.. palpait ses mains et ses bras comme s’il examinait un cadavre : « N e le touche pas. win yasddan ad ixerref. leurs gestes. tout me faisait parfois penser au spectacle d ’un ccix 5 entouré de sa cour d'affidés. di laenaya ! ( Ccix Muhend-u. Adieu le monde ! Pleurent ceux qui m ’aiment ! Se réjouissent ceux qui me détestent ! De toute façon.) Ce qu’il pouvait donner. 1 1 suffit de l’entendre par ses cassettes de poésie et de textes lus. a été mis en montre jour et nuit. et sans rien espérer en retour. froid et silencieux. À l’hôpital.. quant à lui. la manière dont certains visiteurs s’empressaient autour de lui. amicales ou non.. qui l’entourait depuis de longues années. Il n’avait cure. je le découvrirais plus tard. il n’y a que ça de vrai ! » (J'ai rêvé que j ’étais mort. En fait. taneqlef n webrid. l’idée courait bien avant. 5 Cf... qu’ils avaient toujours été « en phase » avec lui ! Je suis toute disposée à le croire. cet homme discret et. à celui-là qui caressait son visage.. Devenir l’objet d’un culte n’était sûrement pas son but : il fuyait les adulations comme on fuit la peste. languissant dans le découragement..) Je demandais. Mais qu’importent les abus des uns et des autres ! Maintenant qu’il s’apprêtait à franchir la dernière frontière. qui passe se sert et déguste.. Ifuii-ay ! Rrajiy ! Tout à coup Ils ont je té une couverture sur moi Les mouches se sont envolées Je les ai entendues bourdonner Elles disaient A h !.Yehya Nous venons sans arrières-pensées Te rendre visite dans ta boutique Ô Saints et Protecteurs invisibles De grâce. qu’en se faufilant à travers le désert humain.. leurs attitudes frisant la dévotion religieuse. offert à toutes les mains. je manquerai aux uns comme aux autres ! Urgay mmutey. (le figuier sur le chemin public. 33. te comportais-tu avec lui de la même façon ? .

devant l’assemblée des visiteuses qu’il recevait ce jour-Ià : « Nous te donnons l’autorisation. ne sont jamais fermées ? Par malheur. il l’avait reçue par ces mots : « Que viens-tu faire ici. probablement . Ou bien alors. mais cela ne suffisait pas.. je pensais qu’il se moquait de moi. que le rationalisme est discuté depuis belle lurette dans les sociétés mêmes où il s’est imposé comme principe de pensée ? Par « le meilleur de notre culture ». Yemma. par nature.74 75 Et il en a donné. il faut le démontrer. Yemma pouvait enfin vivre d ’une manière un peu plus paisible avec ses voix. Cependant. Ainsi reconnue. désormais acquise. Quand tu diras un mot le matin. des hommes pour qui il avait de l’estime et de l’affection. et admise par les gens de la profession. je le découvrais tel qu’il était véritablement. Était-ce juste « pour rire » ? Cela se peut bien. Je devais le penser tout au tond de moi. je peux affirmer qu’il était souvent en prière. voilà ce dont elle souffrait . en devenant soi-même étrange et inexplicable ?. marquante et tellement fascinante. Pour ce qui est de mon frère. surtout. il a appris à dire “Azul !” et les Kabyles de Paris lui font confiance . dans la chapelle de l’hôpital. tu me surpasses de beaucoup !. s’accommoder avec elles : teffum lek (elle était possédée). des amulettes . . dans ces choses. par égard pour ses fils peu disposés à la suivre dans une voie où ils ne voyaient. de penser l’impensable ou d’offrir l’issue là où il n’y a plus aucune issue. La médecine dite « moderne » fait-elle mieux ? Rien n’est moins sûr. riiy -d yer ddunit-a. sinon en l’acceptant sans réserve. je veux dire : ses possibilités réelles de surmonter l’insurmontable. avait été initiée par un voyant-guérisseur réputé. que réside toute l’importance des traditions. ça t ’aidera. Voyez le succès de Lfrag Mba sur Radio Beur . Ssehsabey deg lemljayen. toi ? Tout ce que je pourrai te révéler. peut-être dès le départ : Z zeh f-iw iffey tamurt A k k en d im i yi-iwala. la tentative était vouée à l’échec. Comme ce voyant-guérisseur à qui. ce geste. la seule. à deux de ses connaissances au moins. ce geste. Au fil des jours. Après lui avoir mis une clef dans la main. Les gens ont besoin d ’espoir. Pour l’avoir observé et écouté durant plusieurs mois. Il devint son guide. elles qui. il y a vraiment une force supérieure là-dedans. ils le consultent sur tous leurs problèmes. et même. Cette identité représentait une issue. tu le sais déjà. que des croyances désuètes. Plus tard.. preuves à l’appui. Nous allons en rapporter du pays. Et même. une solution inespérée et singulièrement géniale.. nuisibles dans certains cas. comme le sont généralement toutes les solutions ultimes. mon frère s’est refusé lui-même ces possibilités. ceux-là qui se croient au faîte de l’intelligence. comme ici.. il m’avait quelquefois conseillé : « Va allumer un cierge à Notre-Dame de Paris ! Tu verras. elle. il lui dit. au pays. le soir il se réalisera ! » Mais Yemma avait dû renoncer à cette fonction de voyanteguérisseuse. » L’identité de voyante-guérisseuse était positive à plus d ’un titre. tu en sais sûrement davantage puisque. et ce. Pour ma part. au nom de ce rationalisme obtus auquel se réfèrent certains... souvent mal compris et dénigré par les siens mêmes. Il aurait retrouvé pleinement notre culture et profiter du meilleur de ce qu’elle a conçu. elle rendit visite . Peut-être aurait-il pu se garder du cancer s’il était retourné vivre chez nous. ou en produire ici. » Et moi aussi.de vraies amulettes ! -. et son protecteur. » Comme il a demandé à le faire aussi. Et l’on en riait autour de lui. comme on riait lorsqu’il suggérait : « Nous devrions vendre aman n ccix (de l’eau « épurée » par un voyant-guérisseur). » On peut en effet y voir une de ses fameuses plaisanteries. un jour. malgré son ton des plus sérieux. D Iqibla i-ger?an tabburt. Savent-ils. je me demande s’il n’a pas finalement tenté de s’en sortir en empruntant la voie salutaire de Yemma. D eg wass-nni nek d ahebbey. qu’elles soient. sans intérêt. faute de l’accompagnement du groupe. eux. Dans le contexte de l’exil. et ils sont disposés à le payer le prix qu’on leur demande. j ’ai appris qu’il l’avait souvent fait. et qu’il portait à part lui cette étrangeté sublime à laquelle Yemma devait sa personnalité complexe. depuis qu’il l’avait révélée à elle-même en attribuant ses voix à des présences occultes désireuses de se manifester à travers elle.. Ce n ’est pas que des bondieuseries. lui qui faisait remarquer : «Notre-D am e de Paris est un lieu puissant. voilà tout ce qu’elle était en réalité. N ’est-ce pas en cela. le fait de tout un groupe et de ses croyances ou le fait de l’individu isolé : comment échapper à l’étrange et à l'inexplicable. en France.. le renoncement à sa vocation ne l’empêcha pas de conserver cette identité exceptionnelle.

Yemma était bien placée pour savoir comme il était tourmenté : « Dadda-m yetfum lek. comme si elle ne pouvait que constater l’ampleur du désastre. à ses expressions hilarantes ou à ses personnages attachants. Il fuyait le monde. Avec eux. Yemma le disait : Grand-frère était « poursuivi ». il croisait ses bras et cachait ses mains sous les aisselles. même ces deux doigts. les contacts écœurant des mains ou des corps (dans le métro. à des morceaux plus légers ou franchement drôles. sans compter les personnes malpropres. m ’expliquait Chérif Si Ahmed. à l’hôpital. tu n’as qu’une 6 Cf. « Yesea ttabaa » (« Il a [quelque chose qui le] poursuit »).. il portait dans sa poche un flacon d ’alcool à brûler. Ce qu’ils prenaient soin d’éviter. Ensuite.. pardonnez-moi !) En entendant pour la première fois ces vers. note 1 page 17. 9 Il n’y avait aucun mépris de ma part quand. ni leurs paroles sirupeuses ni leurs gestes mous ni leurs regards ahuris ni leur démarche alourdie. plus on cherchait à le toucher.. cette voix de notre frère aîné parti depuis tant d ’années nous nouait la gorge. Depuis. Comme une voix d ’outre-tombe. c ’était surtout les êtres vasouillards. . ») À la fin. de désagréable jusqu’à la nausée. si familiers et si comiques.. nous riions. mes autres frères et moi (notre père n ’était déjà plus). d ’un rire forcé. la plupart du temps. ») Je sais . . ce qui leur inspirait de l’aversion. Les dernières années. Nous ne pouvions parler non plus. Et plus il fuyait. par exemple).76 Ugadey teyzi n Iasmer. Rien ne tient debout chez eux.. pleurant sans bruit. tout comme je l’avais fait avec notre mère. Personne ne résistait à son humour (lui si mélancolique au fond !). Quelques minutes après.. j e n 'ai que tourments Egrenant les épreuves Craignant longue vie. bien évidemment. puis elle dit : « A taqecci6..ce à quoi elle répugnait. sans autre parole que la profession de foi articulée mot après mot. » Elle ramassa soigneusement les cassettes et elle les fourra dans son giron. cette expression décrit un état. D’où a-t-il sorti toutes ces paroles ?. la condition existentielle d’une personne qui ignore la paix de l’âme. (« II nous faisait rire. Je me devais de respecter ce qu’il était. S’agissant de son premier fils. Yemma essuya ses larmes. de te parler ou de te saluer. Sem m ebt-iyi a y iljbiben ! (Ma chance a quitté le pays Dès qu 'elle m ’a vu.. comme si elle était harcelée par le mystère. à tous les deux. ceux-là qui ont cette façon inélégante de se tenir devant toi. La sage-femme a cassé la porte Et j e suis tombé en ce monde. Devant eux. Yemma et Grand-frère. traqué par. Amis.oh combien ! . c ’est comme si tu avais affaire avec quelque chose de visqueux. Il s’en servait pour se nettoyer les mains après avoir rencontré quelqu’un qui avait tenu à le saluer par une poignée de main.. quand lui riait de nous. Ensuite. elle se mit à dodeliner de la tête.. Il finit par ne plus offrir que deux doigts. et parce qu’ils ont justement tendance à te coller de plus près. il refusait de les tendre . plus il fuyait encore. » (« Ton Grand-frère est possédé. Yemma semblait comme pétrifiée. Par quoi ? Par qui ?. je lavais le visage et les mains de mon frère après le départ des visiteurs..

lli axenfuc-ik. je tremblais de tout mon corps. Un soir. d ’où sors-tu ? Que lui reproches-tu ? Parlons-en enfin ! » Mais je me retenais. A ha. décidé à me faire tomber dans l’abîme. Ta mère-là cela.C ’est ton frère ! » me répondit-il sur un ton moralisateur. Après tout. cette mère-là. tous tes repères . l’envie me brûlait de lui répondre : « Dis. elle révélait. Comme je l’ai détesté.tout ce que j ’espérais de lui ! Je m ’adressais à l’homme de ma génération. cette platitude ram pante.. non à un aîné détenteur d ’une quelconque autorité « morale ».. Chaque fois qu’il évoquait notre mère. . à l’universitaire qu’il était.. Oui. elle acceptait de lui tendre le bout des doigts.. remettant la réponse à plus tard. tout en ne cessant de la représenter. et elle la gardait ainsi tant qu’elle ne s’était pas lavée avec force savon. Toute sa vie. J ’étais déçue de constater que ses années d’études ne le rendaient pas tellement différent du dernier cul terreux de nos villages. tout endurer de sa part. cette culture. sors-la dès qu’elle se présente ou raye-la de ta tête. Grand-frère.. lui ne désemparait pas de sa colère : « Ta mère-là ceci. » Il ne m ’apprenait rien. Yemma n’était pas seulement hors d ’elle-même . Toutes ces manies. c ’était d’être prise dans des rapports abusivement. elle tenait sa main loin du corps. moi aussi. qui ne paraissait l’avoir fuie que pour la reproduire telle qu’elle était. jusque dans ses principes qu’elle semblait caricaturer par sa pensée. comment cet homme pouvait-il comprendre ? Ce soir-là. cette comédie autour de la propreté (et il nous arrivait d ’en rire. on les suivrait volontiers. nous devions retirer nos chaussures avant d ’entrer dans la maison. il y avait toujours quelque chose. Je le nourrissais avec une petite cuillère. de l’achever par une remarque que j ’avais moi-même du mal à admettre. de ce fait. tant elle me consternait. qu’il était pénible. voici son premier-né sur ses traces. Si tu veux savoir. ces précautions continuelles. j ’ai osé lui rétorquer d ’une voix suppliante : « Ça suffit.. « Je suis devenu maniaque. . m ’a-t-il avoué. et où tu te débats dans l’espoir de te réveiller pour échapper enfin à cette peur innommable qui menace de t ’engloutir. ce geste ! Pendant ce temps. j ’ai souvent voulu lui dire combien il ressemblait à Yemma. il l’avait reçu. un visiteur assidu. je t ’en prie ! » Des mots en l’air. Voilà ce que n ’aimait pas Grand-frère.78 79 envie : les prier de se tenir loin de toi pour ne pas être infecté par toute cette mollesse. enfin. des personnes. » Si au moins je comprenais ce qu’il disait ! Comme dans un horrible rêve où tu perds tous tes sens. toujours sur un ton courroucé. sentant l’angoisse me submerger comme une déferlante.. tout en les refusant. plus qu'on n’a jam ais existé. De cette manière. Dans ses dernières années. n’était pourtant pas une simple histoire de propreté. par sa façon d ’être et d ’agir. des lieux dont il nous était défendu de nous approcher . J ’avais l’impression qu’il s’acharnait contre moi. garde toute sa prééminence sur leur façon d’être et de penser. là-bas dans nos montagnes les plus reculées. elle aura tenu le monde à distance par crainte d’y sombrer corps et âme. Beaucoup sont ainsi dans mon pays : les connaissances qu’ils acquièrent ne les modifient pas foncièrement. elle était aussi hors de sa culture. encore ! Puisqu’il n’y avait pas eu de mort. Je le dis à celui-là. dans le couloir de l'hôpital : « Veut-il m ’entraîner avec lui ?. cette comédie. comme Yemma elle-même). toujours pour la vitupérer sans jamais aller jusqu’au bout de ses pensées. n’est-ce pas ta mère aussi ? Sinon. il a estimé bon de me rappeler qu’il s’agissait de mon grand frère et que je devais. Mais je redoutais sa réaction. Du plus loin que je m ’en souvienne. Ce qu’elle ne supportait pas au fond. nous laver les mains à tout moment. à notre insu. Quand il y a une réponse. ces relations par trop étroites qui fondent le mode de vie kabyle. lorsqu’il émergerait du gouffre noir où il se débattait. elle repoussait quiconque voulait l’embrasser. Mais je dois exagérer ici encore. tout en essayant malgré tout de tenir jusqu’à la fin du repas : « S’il te plaît. ces expressions huileuses. Grand-frère ! Elle est morte.. lequel. cela fait des années que personne n’est rentré chez moi. Croyant que je me plaignais du comportement de mon frère. Mais si c ’était une personne qu’elle aimait bien ou pour qui elle montrait quelque déférence. donc. Et ce dégoût des contacts. Déjà. Plus tard. intempestivement proches avec les autres. Elle était toujours présente pour nous. renforcé par les indéracinables valeurs de la tribu (de la tribu fossilisée !). Si encore ils pratiquaient réellement ces vertus morales qu’ils invoquent à tout propos.. Je craignais de provoquer chez lui une crise cardiaque. elle aussi. Et comme elle devait se sentir seule dans ce « non-monde » où elle s’était retirée ! Or.. quels qu’ils fussent. et continuait à nous triturer. pour qui tout dans la vie n’est qu’une affaire de morale. elle n’est plus depuis des années ! Laisse-la. Yemma.. Ensuite. comme si elle survivait en lui. un rêve où tu ne distingues plus rien. Si bien que leur instruction a très peu d’impact sur leur milieu familial et social. Elle existait toujours. cet homme qui ne se contentait pas d ’entendre mon désarroi . hélas !..

de la laisser mourir pour de bon. que nous soyons actifs ou passifs. Yemma et moi. Pour la première fois. jusqu’à la bonne façon de parler dans notre langue. peut-être. ou. mais contre l’angoisse qui m ’oppressait. ce que je commençais à comprendre par cette phrase énigmatique dont le sens allait se révéler au fil des ans. m ’éloigner de ce qu’il vivait? Après des semaines de radiothérapie. faisait des projets. pour Yemma. Je revois encore notre père marchant fièrement à la suite de ses deux grands fils dont les bras sont chargés de livres reçus en récompense dans chaque matière. mais il m ’était impossible de m ’en souvenir. redoublaient de méchanceté. Et donc. moi. non ? Je suis un chien. J ’en oubliais. Un matin. ce malheur originel. de cette mère qui le hantait. sa conduite ayant été de tout temps irréprochable. je le croyais libre comme le vent. Aux commencements. ceux-là. Nous en étions à l'achèvement de son destin . et je la portais comme un lien secret entre Grand-frère et m oi. Cette phrase. il obtenait le prix d ’excellence. tellement navrée ! Et aussi. simplement. comme notre père.. s’agitant dans tous les sens. Il y avait surtout des livres.. ça ne s’oublie pas. Il était fâché avec Yemma. C ’était ainsi depuis toujours : si nous étions mauvais. J ’y ai goûté : c’était de l’eau sucrée. il voulait que nous en parlions. çahha ! Ta mère-là. nous aussi. et Yemma se déchaînait encore plus. c ’est la “gueule”. profitant de son absence. Il avait toujours fait ce qu’il voulait et personne ne s’en plaignait. Par la suite. Je voulais voir comment il s’était installé. Comme j ’étais triste pour lui. il résistait encore au courant. indéfiniment ! Ma réaction était violente. En réalité. bien que je n’eusse pas plus de neuf ans. Ça ne meurt pas. tandis qu’elle . et dans lequel j ’étais appelée à jouer un certain rôle. dans l’atelier de traduction et d’adaptation littéraires qu’il dirigeait depuis quelques années. Il refusait l’ordre des événements tel qu’il s’imposait en dehors de notre volonté. les cauchemars. enfin. comme emporté par un mouvement incontrôlable. de quelle manière il se passait de Yemma. Ce qu’elle signifiait au juste. Nous n’en étions plus là. Comment pouvait-il ignorer que nous avions souffert. Cependant. chassée par un cauchemar que je croyais mort et enterré. À cause des « ennemis ». tous nous étions seuls et démunis face à Yemma. il retrouvait sa colère . semblait incrustée dans le papier. cette phrase. et dont il se souvenait avec cette colère stagnante ? Je n’avais pas non plus à lui dire qu’il était temps de la voir enfin telle qu’elle avait été. que nous en ayons conscience ou non. Ils n’existaient. cette « mère-là ». des mois auparavant.80 81 . Je ne pouvais plus bouger. Il demandait même à reprendre là. Je réagissais non contre mon frère. car il pouvait revenir d ’un moment à l’autre. Non. » Il n’oubliait pas ses problèmes de traducteur. Puisque nous jouons constamment un rôle. comme sanglé par des chaînes métalliques. et ça fait naître d'autres. de cela qui nous faisait encore souffrir ? Ou. je ne pouvais le savoir. et nous. il paraissait vraiment en voie de rétablissement. J’avais toujours été frappée par sa différence par rapport à mes autres frères. tracée d’une écriture dense. Je me suis introduite dans son domaine en tremblant.Quoi ? Tu me dis d ’ouvrir ma gueule ! Axenfuc.ce destin qu’il avait peut-être entrevu dès son plus jeune âge. en fait.. je n’avais pas à le lui rappeler simplement parce qu’il n’en était plus là. j ’ai lâché la cuillère et j ’ai quitté la chambre à la hâte. Avec moi. Si nous étions bons. des piles de livres dans tous les coins. les « ennemis » riaient de nous. une casserole contenant de l’eau encore chaude. inlassablement. il y avait un réchaud à gaz . Jusque-là. comme lui. alors il s’était retiré dans la partie inoccupée de la maison. Mais à la maison. Grand-frère vivait presque seul. mais elle eut sur moi un effet marquant. Sur la page de garde. 11 savait tout cela. bien sûr.. j ’ai déchiffré : « Nul n’est maître de son destin ». pour toute notre maison où chaque jour était une épreuve à souffrir.. de quoi il se nourrissait. comme dans un sursaut. dans sa chambre d ’hôpital. j ’ai pensé : et si. ils nous enviaient. comme nos frères. Il semblait vouloir me précipiter dans ce néant que je percevais parfois dans le regard de Yemma.. Je suis restée malade pendant plusieurs jours. J ’aurais dû lui dire « imik » . et Yemma se déchaînait pour leur retourner leurs moqueries. * Cet été durant lequel notre père travaillait à Tizi-Ouzou. cette sombre histoire inventée par une petite fille (Yemma) pour justifier à ses propres yeux les événements tragiques qui avaient ravagé sa vie naissante. il ne s’agissait pas de lui rappeler que moi aussi. Alors. maintenant ! $aliha y a Rebb/. je suis entrée là-dedans par curiosité. cette colère qui me livrait à la peur panique. entre Grandfrère. Chaque fin d ’année scolaire. J ’ai ouvert un livre posé sur le lit. cette réussite ne valait pas grand-chose. ni lui rendre visite. de lui survivre en acceptant de lui reconnaître sa place dans notre histoire. j ’avais l’impression de le découvrir. J ’étais seule à la connaître. ce frère étranger. 1 1 vociférait. consentants ou forcés. avec Yemma. de m ’approcher enfin de son « mystère ». sans aucun doute. que pour accroître nos tourments ou ternir nos joies. il souffrait. à côté. mangeait tout seul. ce qu’il venait de boire en guise de café au lait. Sur une table. Il remarchait. le travail engagé. le dos coincé.

. une personnalité dure et raide. l’image plus triviale du vélo pour exprimer l’idée de la dernière limite. là d’où vient le sens. mais les personnes ? Comment les êtres s’arrangent-ils pour exister longtemps après qu’ils sont devenus poussière ? Est-ce cela. parvenu à une limite. il la posait souvent. cette personnalité dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’aura laissé personne indifférent. en réalité. Il se démenait pour parvenir aux vérités enfouies dans le magma de la langue maternelle. Nous incarnons la transmission qui est sans début ni fin. Et pour qui ? Pour quoi ? Comme il le criait lui-même.. Cela veut dire que nous ne sommes jam ais seuls dans cet acte primordial qui incombe à chacun . la langue maternelle. son goût pour la réflexion approfondie. était-ce bien la sienne ? La possédait-il vraiment ? Ou bien. le poing fermé. donc. pour faire comprendre ce qu’est la ligne d ’équilibre. la tête levée. que ceci : nous recevons et nous transmettons. la tradition. C ’est bien ce qu’il convient de comprendre : comment fonctionne la transmission. était-ce elle qui le possédait ?. cette dureté dans son corps ! Lorsque je l’aidais à marcher dans les couloirs de l’hôpital. au bout du compte. n’espérant de leur part qu’une fausse pitié . nous sommes accompagnés des vivants et des morts. il y avait un caractère intraitable et même. buté. Enfin. De fait. » Sans doute avait-il atteint un niveau de compréhension extrême.. pour la logique et l’efficacité. intolérant. les points de suspension dans le texte. m a tmaleçl akka af(eylidl. Cela ne réduit en rien le sens sacrificiel de son œuvre. les silences. la position du juste milieu en toute chose. vu la puissante vocation qui l’animait. il ait tenté d ’accomplir une réparation personnelle. Etait-il encore de chair et de sang ? Et cette force. En un mot : ¡ ’ailleurs.. aussi. Ce rôle ne devait pas passer par la parole explicative ou la raison savante. notre obligation en tant qu’êtres de culture. à lui-même et aux autres. Elle traduisait sa rigueur intellectuelle. la filiation. dans sa profondeur et sa complexité. les non-dits. tout en ouvrant la porte à bien des épreuves. et par-dessus tout. disait : « Il faut percer les secrets. parmi ceux qui l’ont côtoyé. cet acte douloureux et. un peu comme Icare s’approchant du soleil ou le savant moderne brisant l’atome. au fond ? Mon frère. C ’est là mon sentiment vécu dans le contexte de la maladie mortelle. derrière cette rigueur louable à plus d ’un titre. tu tombes . c 'est comme le vélo : tu penches de ce côté-ci.cette pitié humiliante de gens sans noblesse d’âme. droit comme un pieu en acier trempé (physiquement et moralement). il est possible aussi qu’en se plongeant dans la langue maternelle. Il se serait donc sacrifié. ») Ce qui l’intéressait : pénétrer l’impénétrable. voilà peut-être toute notre responsabilité. pour lui. obstiné. je la sentais. Et il voulait que le monde autour de lui fût également droit. l’étendue obscure des mots. limpide. opiniâtre. pouvait-il faire autrement ? D’un autre côté. sans mensonges ni trahisons. Que de risques il aura pris ! En œuvrant dans cette langue. les dents serrées. peut-être aussi.. parfait. Ce qui absorbait son esprit : l’ombre innombrable de la langue. de ceux du passé et de ceux qui naîtront. Comment se transmettent non les choses. l’indicible. la tradition ne serait avant tout. .. « heureux » aussi ? Est-ce là toute notre gloire d’êtres humains ? Est-ce là toute l’Enigme. la maniant et l’étudiant sous tous ses aspects. Car. tout ce qu’il était lui-même. Cette étreinte en lui. tu tombes. tout juste soucieux de plaire à Dieu ! Aux commencements. le connaître vraiment ? Chacun peut tout au plus décrire telle ou telle facette de sa personnalité. langue de tous les dangers. le besoin constant d’une maîtrise de soi et des événements. parfois. qu’il me faut comprendre ? Comme me l’a rappelé Théodore M ’bemba. lui. Il passait par le fait même que j ’étais la sœur. sans concessions.. comme l’écrit Jean Delumeau. cette question du « Pour qui ? Pour quoi ? ». Cependant. C ’était son monde. Et c ’est dans cette tragédie qui poursuivait son cours jusqu’à son terme que j ’étais conduite à jouer un rôle. qui peut affirmer en avoir fait le tour. Grand-frère ! Rigide. dans la vie matérielle comme dans celle de l’esprit : « D dunit am ubi lu : ma tinalecl akka af-¡eylicl . Q u’il était rigoureux... les expressions énigmatiques de la vie. toujours debout. Désormais. lui. je la touchais : on aurait dit un étau qui enserrait tout son être.82 83 vivait au milieu des siens. tu penches de ce côté-là.. roide. immuable. l’héritage symbolique. son souci de clarifier les tenants et aboutissants de toute action et. il me serrait tellement le poignet que j ’en avais mal plusieurs jours après.de cette « mère-Ià ». ne renforçait-il pas son enchaînement à ce qu’il voulait fu ir? Ne nuisait-il pas à lui-même ? Mais. C ’était sa conduite : ne jamais se laisser aller ni baisser la garde . les yeux ouverts face à la vie dans son ensemble. lorsqu’il était pris dans cette affreuse désespérance où il me semblait que toutes les disgrâces du monde venaient projeter leurs ombres. et essentiellement. la mythologie familiale. Il employait. le courage en toutes circonstances. ce dont il était question concernait les liens de parenté. 1 1 fallait la sentir cette force. cette sorte de « péché originel » qui rendait possible une vie en lui donnant un sens. » (« La vie. la plus proche de la mère .

conscience ? Ils refusent de les reconnaître. ce n’est pas moi . Ils se doivent de prendre réellement conscience de ces vermoulures qui les rongent au-dedans. l’infécondité de son fonctionnement. leurs aveuglements navrants.. à tous points de vue : « AkabiCCu : ad izzu ftejfa.. son aridité. par orgueil. ces ennemis obsédants. vraiment d ’eux-mêmes en tant que personnes. Ne le voient-ils pas : les abcès purulents couvés par des générations atteignent l’os ! 1 1 est urgent pour eux d ’ouvrir les yeux sur la réalité souterraine de cette culture qu’ils célèbrent à plaisir. ces côtés troubles et inavouables d ’eux-mêmes. ces images détestables d ’eux-mêmes.) (Les brobro qui accordent de l ’importance a m mots Tels les gens de Tizi-Yebli Qui exultent devant le vent. ruinant leurs dispositions à vivre les uns avec les autres. ceux-là mêmes qui l’avaient fait ce qu’il était. a s-im u lemlelj i wakken ur d-teftemyi ara. c’est l’autre ! » Et c ’est ainsi que leurs images négatives réapparaissent à l’extérieur. Elles leur reviennent. qu’eux-mêmes. pour ne pas perdre la face devant P« ennemi ». sous la figure des étrangers malintentionnés.. son immense sensibilité et son génie créateur. » (« Le Kabytchou : il plante un arbre et il y met du sel pour qu ’il ne pousse pas. à essayer de percer les abcès d ’une vie familiale. excités par les joueurs de flûte et louangeurs professionnels de tout genre. sinon ces aspects ténébreux de leur culture qui se dérobent à leur .Yebli Ifaezzihen i waçlu. ils n’ont pas d’ennemis plus redoutables.. et de s’en occuper sérieusement au lieu de les masquer ilm en d n waedaw. ») Il dévoilait la vision que les Kabyles ont d ’eux-mêmes.) J’en suis. Puisque. Miihend-u-Yehya. les dérèglements de leurs pensées et de leurs comportements. A y yur-k i wakken af-febnu ddunit-a !. c ’étaient les insuffisances de la société kabyle et de sa culture... leurs illusions lénifiantes : L es B fubfu iffaken a w a li wawaJ Uyalen am A t Tizi. (Que de temps il te fa u t [attendre]pour que ce monde se construise /.. avec son émouvante fragilité. quant à moi. par suffisance. par faiblesse. de toute évidence. pour empirer leur confusion intérieure et les conforter dans leurs errements. Us les rejettent hors d ’eux-mêmes suivant le procédé antédiluvien dont usent tous ceux qui s’enferment dans l’illusion : celui du « vilain.84 85 1 1 cherchait. Je le dirai tout net : il est grand temps pour les Kabyles de mettre un peu de côté leurs ancêtres Imaziyen pour s’inquiéter davantage d’eux-mêmes. chemin faisant. à percer les opacités de sa langue maternelle. plus sournois. Qui sont-ils en effet. méconnaissables. et ce qu’il mettait au jour..

mais ils n’ont guère laissé de traces dans ma mémoire. de souvenirs ranimés. c ’est lui faire un sort comme on le fait à une chose. presque maternelle. des instants de grâce où je n’éprouvais pas cette peur permanente d ’un drame imminent. Pourquoi gardons-nous le souvenir de nos souffrances ? Pourquoi de tels souvenirs pèsent-ils toujours autant sur le . sa présence me console. ceux-là qui cherchent à capturer l’image de ses yeux fermés . Dans mon cœur. La seule idée que l’on veuille photographier le dernier visage de Grand-frère me rend folle de douleur et de colère mêlées. jeune demi-frère. Elle l’aimait d’une façon parfois étrangement polie. Oui. Quel sort indigne ! Voici l’oncle Akli. brisée par le déluge d ’émotioris. de notre passé. à d ’autres moments. Je ne connais pas sa famille nombreuse. il tient une place à part. attentive aux gestes de chaque visiteur s’approchant du cercueil. de blessures réouvertes. je veux rester vigilante. Il est un peu Yemma qui avait pour lui. ces moments ont dû exister.. j ’ai besoin de lui. Je le reconnaîtrais entre mille. certains jours empreints de douceur et de rires. Mais il devait exister de bons moments aussi. de sentiments débridés.10 Percluse de chagrin. Je pleure encore à la vue de cet oncle qui me paraît surgir du passé. nous n’avons jamais eu d’autre oncle que lui. Ils croient l’aimer. comme s’il n’avait pas sa propre vie et n’existait que pour nous. une profonde affection. cette époque où je ressentais tout avec une incroyable intensité. Tant d ’images anciennes se précipitent dans ma tête. sans rien y comprendre. Il vivait à l’autre bout du pays et nous ne le voyions qu’en de rares occasions. tout ce qu’ils veulent au fond. me rappelant une histoire pleine de tristesse et de larmes . un peu comme si elle voulait remplacer la mère qui leur avait manqué à tous les deux. Aujourd’hui..

comme tous les garçons et les filles de leur âge. il me donnait là. comme si je m ’étais trouvée devant un de ces « Mulj » dont il raconte les tribulations dans ses pièces de théâtre et autres textes. en effet. est-ce que je pourrai encore vivre ?” Chez nous.. à peu près la même phrase. en partie du moins. comme les printemps kabyles qui.Ramdane. voire plus . une leçon de courage. Inexcusable. La France. emportant dans leur cœur toutes leurs peurs et une nouvelle. Elle y est encore. au port impeccable. et qu’elle devait de toute façon terminer ses études engagées à l'université de Tizi-Ouzou. Comment peut-elle comprendre ? Mais peut-être finira-t-elle par comprendre. L’heure animée de rires est plus rapide. d’un rire douloureux. » La dernière fois où j ’ai vu Ramdane. à. cette enfant nichée là.. Mila ouvre de grands yeux. il avait six ou sept ans tout au plus. notre France si décevante ! Je répéterai à Mila ce que m ’a confié Djamal. Ils sont persuadés que la vie est plus facile de ce côté-ci de la mer. dans ses paroles. les « sansavenir-fixe ». farfouillant dans le fatras de mes souvenirs délabrés. l’aimer ? 1 1 m ’arrive de le rêver ces derniers temps.. la même expression à la fois tragique et comique.qui peut dire ?. et j ’ai esquissé un sourire.. . levant les bras au ciel. au milieu de sa chambre d’hôpital. étonnée par mon incapacité à reconnaître son frère. je veux dire sans cette fichue colère qu’il puisait. elle m ’a téléphoné pour me dire qu’elle voulait venir en France continuer ses études.. Ai-je déjà dit comme il était exigeant envers luimême avant de l’être envers les autres ? Il n’avait pas réussi. sa peur de mourir. Ce n’était pas de la paresse. Dans un sens. Je lui dirai ce qu’est la France pour nous autres. non . appâtés par l’abondance affichée de la France. Au début de l’autre siècle. Comme nos vies qui filent sur la pente raide du temps. Comment. II avait de qui tenir ! Il m ’arrive encore d ’éclater de rire. satanique ! Là. toujours interdite devant le monde qu’elle découvre à travers le regard troublé de sa mère. d ’une voix timide. dit-il enfin. plus légère que l’heure entachée de larmes. je ne connaissais pas cette angoisse avec laquelle tu te demandes : “Et demain. les « immigrés ». elle aussi. Dans ses gestes. son cousin âgé comme elle d ’une vingtaine d ’années. Il y a quelques mois. même lui. les hommes kabyles émigraient par nécessité vitale . c’est une autre histoire. Mais ça. ce sera grâce à ma fille. Ils ne voient pas qu’en succombant aux attraits des pays dits « nantis ».. le vrai Maître : « seul Dieu est éternel » en effet. une fois de plus. comment elle se moquait de quiconque (y compris les siens) lui paraissant s’infatuer de luimême. dans ses pensées. Parviendrai-je un jour à l’apaiser. quelque part. C ’est sûr. Nanna N adia.. Aujourd’hui.. Il était ainsi lorsqu’il s’exprimait « normalement ». à eux qui n’ont pas encore assez vécu. de l’Europe. et me lançant d ’une voix théâtrale : « Voilà à quoi nous sommes parvenus ! C ’est tout ce que nous avons réussi ! » À ces mots. c ’était autre chose : je ne tenais pas à la retrouver. * Un tout jeune homme proprement vêtu. Oh non ! Il n’y avait rien d’amusant dans ce drame quotidien joué par Yemma. me regarde à travers ses lunettes fines. .. sa peur de grandir. son désir de ne pas vivre. abominable comme une œ uvre. toi ? . ils partaient tels des damnés. autant que les vivants.Qui es-tu. comment leur expliquer. étudiant immigré depuis deux ans : « Au pays. les « intrus ». il en était conscient.89 cœur ? Le temps. Quand elle est venue au m onde. la mort dans l’âme. Surtout.. Si j ’y réussis. la . dans son allure. effrayant. Einstein. Ayaaa !. avec sa figure effarée.. que la vie n ’est facile en aucun lieu dans ce monde ? Je parlerai à Mila. et moi. dans notre balluchon d ’acrimonies héritées de notre mère. Mais ce n’était pas drôle.. à peine nés. ils l’abandonnent à sa ruine. je suis ! J ’aurais déjà dû y mettre de l’ordre. rien qu’en me rappelant les manières de Yemma. Je lui parlerai de son oncle malade qui vacillait sur ses jambes comme un pauvre pantin désarticulé. ce terrible sentiment d ’avoir tout « loupé » ? Il résumait en quelques mots son parcours d ’immigré. de l’Occident en général.Quel Ramdane ? » Mila intervient : « Nanna Nadia. mes yeux se sont remplis de larmes. toujours figée. les injures ou les quolibets qu’elle leur envoyait pendant que nous parlions de choses sérieuses. Il avance lentement. Grand-frère dressait un constat d ’échec. les « fuyards ». eux aussi. « Bienvenue. et même. Je lui ai répondu que ce n’était pas le bon moment. garçons et filles cherchent tous à partir. C ’était insensé. plus forte qu’aucune autre : celle de mourir en exil.. le supporter sans fléchir.. La scène était prodigieusement triste . en moi. Ils savaient les morts jaloux de leur territoire. Je remue ma mémoire. j ’aurais pu lui dire. les « envahisseurs ». songent à s’expatrier.. ils vident leur propre pays de leurs espoirs. comme son frère. elle prêtait à rire aussi. les noms dont elle affublait nos « ennemis ». et de pleurer en même temps. et il me le criait. En toute lucidité. disparaissent dans les chaleurs dévorantes de l’été. tu ne le reconnais pas.

ils n’ont pas besoin de toi ! » me disait-il chaque fois que je lui offrais une de mes publications. Ou alors. comme il hante tout un chacun. ils n ’attendent rien de nous. les clôturant.. (Pourtant. En réalité. « Tu perds ton temps. depuis des siècles. des affamés de tout. (Et voilà. Aussi. c ’est qu’ici. C ’est là un fait notoire. nous situons hors de nos volontés et de nos pouvoirs. la poser comme une question ouverte. Ils n ’ont besoin ni de nos intelligences ni de nos possibilités créatives. Ils savent à notre sujet ce que nous ne savons pas nous-mêmes. mais ils refusent d ’être transformés par nous. ils ne nous ont pas rencontrés. je le sais. eux-mêmes. » De ce manque en nous. eux qui. une des raisons qui l’ont amené à privilégier la langue maternelle dans son expérience littéraire. ce n ’était pas à ceux d ’ici qu’il devait s’adresser. je lui expliquerai une des choses importantes que nous avons fini par comprendre. je suis arrivée à l’idée qu’« ils n’ont pas besoin de nous ». suivant le mot d ’Albert Memmi. ils veulent être supérieurs. ceux d ’ici semblent déjà pouvoir tout penser. les orientant selon leurs désirs et leurs desseins. dans nos vies d ’exilés. mais qu’ils ont. ne rayonne dans tout l'univers ? J ’essayerai d ’expliquer à ma nièce que les choses sont comme elles sont non parce que ceux d ’ici ne nous aiment pas (certains nous aiment sincèrement. Ça ne s’explique pas. la vie ne va pas de soi. Quant à Mila. et tels qu’ils s’interdisent d’être désormais pour continuer à s ’abstraire de la condition commune. Ou nous existons par leur regard qui a organisé le monde. Nous avons l’air de nous fréquenter depuis des générations. ça tient peut-être à la manière de vivre des gens d ’ici ? Je ne sais pas. à eux seuls.. il n’y a pas très longtemps. tout dire. décortiqué nos pensées. n’y peuvent rien. tandis qu’ils vont. j ’en suis convaincue). en dehors de nous. pareils au-dedans et au-dehors. D ’une manière générale. cette raison hors du temps et de l’espace. Ainsi sont-ils faits . Ce que j ’ai compris. nous les gênons en vivant à côté d ’eux. Ainsi réduits à notre moindre expression. de ce Mystère nécessaire. dans nos poches et dans nos têtes. ils tendent à s ’estimer également autosuffisants en matière de raison. nos pensées les plus muettes.. Ici.. de philosophie. l’exil ?. mieux. Peut-être refusent-ils de reconnaître en eux-mêmes cette conscience non contrôlable. « les Primitifs ». nous le possédons. mais parce que. Ils peuvent se passer de nous.) Cette appréciation ne me dérangeait pas . quelle arrogance de notre part ! Que sommes-nous à leurs yeux ? Des indigents. elle n’est pas une question. comme il est donné dans toutes les langues qui animent ce monde. comme tous les hommes de toutes les époques et de toutes les terres. Mais plutôt que d’accorder à cette idée la portée rédhibitoire qu’elle semblait avoir pour mon frère. il me lisait avec beaucoup d’intérêt. ils ont analysé nos us et coutumes. on est « à cheval sur deux langues » ? Je ne voulais pas renoncer à une voie qui m ’avait tant coûté. mais à ceux de là-bas. Une de leurs ambitions n'est-elle pas de triompher de la Méconnaissance primordiale. ils ont même réussi à nous persuader. comment pouvons-nous encore leur être .. Ici. Mon frère pensait que s’il avait quelque chose à dire qui méritait d ’être entendu. c ’est la question de chaque jour. quand. Et ils l’affirment. C ’est donc ça. Avec patience et ténacité. comme si nous étions leurs créatures sorties tout droit de leurs cerveaux. autres parmi les autres de par le monde . On dirait qu’ils évitent de nous rencontrer.. du point de vue de leur civilisation. j ’y souscrivais au fond. moi. tout écrire. encore proches de ceux qu’ils appelaient. il faut le vivre pour comprendre.. tangible et indiscutable. en partie : moi aussi. eux. ou nous n’existons pas. des rescapés des siècles. sensibles au moindre choc. nous comme eux. défini nos goûts et nos aversions. décrit nos faiblesses et nos forces.. du moins. les balisant. depuis des siècles. vulnérables. comme s ’il ne suffisait pas de l’avoir reçue pour vivre. » Djamal trouvera bien par lui-même la réponse. avant nous et après nous. les côtoyant sans les pénétrer vraiment. un thème de réflexion susceptible d’intéresser ceux d ’ici de même que ceux de là-bas. Nous voici nus.) Puisque. après plus de vingt ans de vie en France. mais un don du Ciel. dans nos sentiments les plus intimes. en commençant par nous nommer. comme s ’ils craignaient de se découvrir en nous tels qu’ils ont été dans le passé. L ’essentiel nous est donné dans notre langue ancestrale. la main sur leurs livres remplis de nos énigmes déchiffrées. au point que nous avons tendance à oublier cette vérité simple : que l 'essentiel. Nous sommes devenus transparents à leurs yeux.90 91 vie nous est donnée totalement . sans doute aussi. son oncle défunt et moi. je préférais. Ils ne veulent pas être simplement différents. en tant que personnes. mise en ligne de mire de leur raison disséquante ? Ils nous ont étudiés sous toutes les coutures. à la conquête des espaces les plus reculés. dévoilé nos visages les plus secrets. de cette Ignorance indispensable à nos existences communes que nous autres. pourquoi rechercheraient-ils les minces lueurs des autres. tel un soleil perpétuel au cœur du ciel. Parce qu’ils sont riches et puissants. Que faire d ’autre.. moi. prévisibles dans tous nos gestes. Les changer. Et nous n’avons d’autre choix que d’adhérer à leurs vues. Je m'obstinais donc.. eux qui n’ont de cesse que leur propre lumière. s’évertuent à incarner le modèle de civilisation ? Quelle prétention. de sensibilité. Ils ne se lassent pas de nous transformer. ils se passent de nous. pour toujours « en voie de. cet ailleurs qui les hante.

nous savons qu’ils se trompent. vont même jusqu’à te croire de mauvaise foi . la Cité Million où nous avons habité quelques années. qu’un monde. une puissance de vie. L’ambulance traverse la ville. presque agréable. je vais pouvoir donner libre cours à mon chagrin. un seul et même monde dans lequel tous. quand tu leur parles de la vie peu enviable des immigrés. Il est temps de rentrer à la maison. la peur est partout qui s’étale. à mes chagrins accumulés depuis tant d’années. ils te regardent comme si tu leur parlais dans une langue inconnue. tu gardes pour toi toutes tes méchantes réflexions. se retirant en eux-mêmes comme l’escargot dans sa coquille.. trêve d ’élucubrations. J’expliquerai. assez de généralisations non justifiées ! À quoi bon ? Ils ne t ’entendent pas non plus. comme celles des maisons voisines. Les Kabyles. . Là aussi. La foule. par exemple.. Alors. je suis prise par une émotion neuve. Pourtant.le cinquième ou le sixième étage ! Signe des temps : l’inquiétude.92 d ’une quelconque utilité ? Ils n’ont pas besoin de nous. et les gens se protègent du monde extérieur qu’ils ont eux-mêmes créé. Eux-mêmes le savent et le reconnaissent parfois. derrière le cercueil de mon frère. qui se méfiait de tout. Tout a changé. qui paraît avoir traversé les tempêtes sans rien perdre de son impétuosité. Je reconnais le quartier des Cadis que les ans semblent avoir un peu plus enlaidi. de vouloir les détourner de leur fortune qui les attend de ce côté-ci de la Méditerranée. J’ai la sensation d ’une douce chaleur . eux et nous. Mais nous ne voulons pas les croire complètement. c ’est profond. je suis chez moi. Allons. il y en a à tous les étages. En franchissant la porte de la maison. tu te tais. et certains d ’entre eux le clament de plusieurs façons. et cela se mêle à ma douleur qui prend une nouvelle dimension. À présent. et tu pries. ceux de là-bas. Tu pries très fort pour qu’ils comprennent enfin par eux-mêmes. celle. agglutinée des heures durant sur le seuil de la salle de spectacle. comme toutes celles des immeubles que j ’ai vus tout à l’heure. les mêmes tas d'immondices. ils s’enferment à double tour.. Je sens que là enfin. ces quartiers populeux ne ressemblent déjà plus à ceux que j ’ai connus. 11 1 / II La file de visiteurs s’étire peu à peu. Non ! Je n’expliquerai rien à Mila. nous avons à apprendre encore comment vivre les uns avec les autres. à côté. Des barreaux aux fenêtres. ils se claquemurent . de lui-même surtout. Là. Le jour décline. du rez-de-chaussée jusqu’au dernier . Rien n’a changé. les bâtiments grisâtres et imposants de la Wilaya et. la même ambiance joyeuse d’une population coriace et indécrottable. C ’était déjà un peuple maladivement cachottier. quand ils se rappellent que nous n’avons. soupçonneux. finit par se dissiper. le même linge séchant aux fenêtres. Certains. ils te prêtent des intentions suspectes. Les fenêtres de la maison devant laquelle nous nous arrêtons sont garnies de barreaux métalliques.. la tête farcie d ’illusions.

94 95 On dépose le cercueil au milieu d ’un vaste salon. je suis debout. c ’est toute la durée qu’il lui a accordée. il semblait moins silencieux. Un matin. Je suis dans un état second. tellement fiers de lui ! Dis. J’apprends qu’il est alité depuis des semaines. devant la tombe de son fils. écrasés par une voiture. m ’enlace. Et Yemma le laissait faire. Tu ne trouveras rien d’autre que ce que tu as laissé. si attendrissante. des enfants. jetait un œil critique sur nos cahiers. Parfois. J’erre dans ma mémoire confuse comme dans un paysage bouleversé par un ouragan. « Je m ’en vais en France ! » dit-il à Yemma. Dieu et les Saints-gardiens Il Il . et cela aussi nous rendait perplexes. Enfin. » Je n’ai pas d ’autres mots pour elle. Je ressens comme un sentiment de sécurité. s’est jeté par la fenêtre. je me mettais à fouiller les moindres recoins de la maison.. Qui a d it: « . Sa blessure est encore ouverte . Et lui.. elle a perdu son fils de seize ans. Nous sommes cernés par le danger. joignant ses pleurs aux miens : « Et moi qui ne l’ai pas revu ! Je n’ai même pas pu voir son visage. son fils aîné et son petit-fils de vingt ans sont morts au beau milieu d ’une rue. pour Lui. Ensuite. Comment imaginer ce petit garçon timide. beaucoup de femmes. ainsi que le prescrit le rite. si gaie autrefois ! Plus tard.. le visage de mon fils adoré ! » Je ressens sa douleur de mère. Il se produisit alors quelque chose que je n’avais encore jam ais vu : Yemma prit le visage de son premier fils dans ses mains et elle l’embrassa longuement sur les deux joues. l’embrassa également. nous. les miens et ceux de nos jeunes frères. il l’avait regardée une ou deux fois.. Il bat dans le vide. je vais te le donner avant que tu ne mettes la maison sens dessus dessous.. comme une sorte de rituel qui marquait chacun de ses retours. parlait.. « Que cherches-tu. Mon cœur est comme mort. Un jour. tout cramoisi. Je ne vois pas Da Ferhat.» Ma pauvre tante ! C ’est à son malheur que je pense : il y a bien des années. tu n’es pas seule. Je m ’abandonne dans les bras de Fazia. et ma douleur à moi qui ai pleuré deux êtres le même jour ! Malgré tout. » * Suis-je vraiment là. D'abord. « Je sais. 11 venait d ’acheter une maison. à cause de la télévision que nous ne pouvions alors allumer. déclamant d ’une voix autoritaire : « Regarde-moi ! Regarde tout autour de toi ! Vois. son fils aîné est revenu dans un cercueil scellé.. le progrès. un peu comme en ces lointaines années. à chaque seconde. ma fille !. je n'espère plus rien. prenait ses repas avec nous. Puis elle lui dit : « Riili a m m i. Sitôt arrivée. ouvrant les armoires. usé par la maladie. Il travaillait. il était arrivé avec une grosse valise. jeune et vieux. » ? Je crois que c ’est quelqu’un qui. Ne cède pas au chagrin. trois jours.se fermera-t-elle jam ais ? L ’an dernier.. ce sont les miens. Nous étions heureux. la tête orientée vers l’est. Mon fils sous terre. lui aussi. dévisageant une personne après l’autre et recherchant dans mes souvenirs quelque chose d’elle. Et moi. Malha. Crois-le si tu veux. passant d ’une pièce à l’autre. Voici ma tante. Il avait terminé ses études. il apparaissait vers la mi-journée. rien n’a plus aucun goût. et nous n ’y pouvons rien. Je vais sans but. ce qui nous déplaisait aussi. » Si seulement je savais ce que je cherchais avec ce violent sentiment de privation ! Curieusement. La mort est pour tout le monde. nous endurons.on nous raconte des histoires ! L ’amélioration des conditions de vie. il est parti rejoindre ses oncles au pays des Anglais. à la fin. Tout est terne. le confort. Dis-moi ce que tu veux. tirant les tiroirs. c ’est ça. portée par le mouvement ambiant.. en réprimant ses rires devant les clowneries et autres gags de Laurel et Hardy). II nous avait annoncé au téléphone qu’il allait rentrer pour les vacances d ’été. enfin ? disait Yemma.. elle m ’explique. Malha. des visages connus et aimés. pleurant toutes les larmes de son corps : « Nous l’avons laissé émigrer. comment l’accepter? Comment supporter chaque jour qui se lève ?. Alors. poli. le mari de ma tante. lui. la vie ? Dieu me pardonne. Il y a quelques mois. ce fut différent.. ad ddun Rcbbi d Ssaddaf y id -k ! Fkiy-ak lhiba Ihepna ! A n si tekkid (-(afat ! » (« Va mon fils. entends-tu ? Ton frère.. nous le vîmes prendre sa valise. Elle me secoue comme pour me réveiller. je me suis éloignée du cercueil. Grand-frère avait le même comportement. plaisantait même. miné par le chagrin. ce qui nous intriguait .. passait quelques heures à fureter dans la maison. les affaires sont claires . puis il repartait comme il était venu.. après quelques semaines d ’absence. en avait une sainte horreur.. Voilà comment tu dois penser. présente ? Rien ne me paraît réel. Confiante.. sa visite durait plus longtemps que d ’habitude. Il y a du monde. peut-être quatre. Je cherche. soulevant les couvercles. je sais combien c ’est difficile. lorsque je revenais d ’Alger. souffrant de survivre à ses enfants et petits-enfants. je me laisse aller tout à mon chagrin.. ma cousine. parvenu au terme de son existence à trente-deux ans ? Malha la douceur même. Mais ce n’est plus la foule des anonymes. sage comme une image. de cette machine ! (Tout de même..

jeunes et vieilles se sont regroupées.... en . acérant son verbe pour les dire. et m ’adressais au Ciel pour lui demander la raison de toutes ces souffrances. je vois mieux tes ficelles et tes mirages ! 1 1 suffirait de quelques semaines pour ressusciter ma vie disparue. les mets indiqués pour un repas funéraire. je lui demande : « Yamina.. monte.. je prononce celui de son frère à qui elle ressemble comme deux gouttes d ’eau. y est ailé. mais au lieu de son prénom. A la gare routière. comme son autre frère plus âgé. jabotant comme de coutume. il remit à Mohemmed et à Mhenna un paquet de photos d’identité prises à différentes époques. et les décennies ont passé. Et les années. Yam ina. amplifiant ses frustrations. Cette jeune femme qui avance vers m oi.. Elle porte le prénom de ma grandmère maternelle. dans ma famille. tu ne tournes pas les yeux sur les traces de tes pas . aussi. Je la dévisage longuement. Yemma ? Grand-frère est mort.. et murmure : « Ta m ère. Grandfrère.96 97 t’ accompagnent ! Je te confère charisme et dignité ! Où que tu passes. creusant son absence. L’absence est réparable sans aucun doute. Nous étions à mille lieues de penser que nous ne le reverrions pas avant plusieurs années. d’ici. M akhlouf qui vit en Angleterre depuis une trentaine d ’années. il ne devait pas le penser. me broie.. aiguisant sa réceptivité aux maux des hommes. La belle chevelure noire de ma cousine ! Q u’est-ce qu’elle a souffert. Il lui sert à cacher ses cheveux.. Je hurle à perdre haleine sans pouvoir rien retenir au-dedans. Je n’entends plus rien. Sur de grands fourneaux à gaz posés à même le sol. ») Et c ’est comme si le monde entier s’était évanoui dans un vertige irrésistible . Ah ! N adia. Je remonte dans la cuisine où d’autres femmes. Comme s’il attendait ce jour. me soulève dans une sensation de douleur extrême : « Anda tellid a Yemma ? Yem m ut Dadda. tu regardes droit devant et tu y vas. Mon exil que j ’ai voulu. A m an b-bwedfel A m an b-bwedfel Annay a kra yeffuden A la win iùùa lebhef. sinon ce long cri funèbre enfoui en moi depuis une éternité. du couscous. Il me submerge. ses cheveux tout blancs. les femmes s’y affairent. la lumière sera ! ») Il sortit. du thé. suivi par notre père et nos deux jeunes frères. Lui non plus. la sienne donc. je crois la reconnaître malgré son foulard porté avec élégance.) * plus de la perte de ses deux frères et de ses deux neveux ? Là. Je m’habitue à l’idée que je suis bien dans mon pays. s’élève peu à peu pour recouvrir les voix aux alentours. comme si je me tenais sur le plus haut sommet du Djurdjura. la nièce préférée de Yemma. devant les yeux l’image de Yemma me regardant partir. et Yemma-là. » (« Où es-tu . dis-moi. où est-elle ? » Elle recule. elle. (Eau de neige Eau de neige Oh ! Tous les assoiffés Tous avalés par la mer.. en me les montrant. laissant aux hommes le grand salon et la salle à manger attenante. avant de monter dans le car qui le conduirait à Alger. lui... ma cousine Yamina. comme effrayée. du café. m ’expliquera-t-elle plus tard. c ’est bien elle.... Il me semble que Yemma pleurait après. » Mais je n’entends plus Yamina.. entraînée par un courant irrépressible. il se libère. elles préparent des crêpes. Puis. Quand tu veux aller vers l’inconnu. Le sous-sol a été réaménagé pour la circonstance .

A l’écouter. elle qui semblait me pousser à partir et à rester. moi. Elle me transmettait son pressentiment . Comme si se trouver entre deux mondes était une existence sûre et durable ! Â sa manière. tâche de t’en sortir ! » me disait-elle souvent. tu reviendras . Je ne pouvais l’entendre davantage. acceptées comme un don. Elle me poussait. contre quoi me serais-je révoltée ? Contre elle ? Contre ses souffrances ? Je l’ai dit : ces souffrances. Yemma percevait ce que moi. tout ce que Yemma me donnait. nous le savions toutes les deux. je voulais m ’adapter à l’exil. De même. je les avais toujours accueillies. que c ’était la dernière fois que nous nous voyions. voulait dire : se débrouiller pour ne pas subir son sort .. Elle me l’avait dit. » Je m ’efforçais de ne pas prendre au pied de la lettre toutes ses paroles. Yemma savait. j ’étais prise par ma propre vie . ma fille. ce n’était pas à cause de mon départ. N ’étais-je pas faite pour partir ? J’étais vouée à l’absence dès la naissance. ce jour-là.12 Ce jour-là. Yemma voyait bien au-delà de l’instant présent. sans le savoir. Car. peut-être lors de cette dernière visite précisément : « Oh ! Ma fille. je croyais être ma révolte. elle ne cherchait pas à me retenir pour autant. je me sentais encouragée à vivre et à ne pas vivre. je le prenais. Tant de larmes. pas . à mûrir et à demeurer la petite fille apeurée qu’elle avait formée de sa sensibilité excessive et douloureuse.. Et moi. Je devais m ’en sortir par mes propres moyens. Avait-elle jam ais voulu me retenir ? « Va. contre qui. à la réflexion. reçues comme un dépôt sur lequel je devais veiller. C ’était tout clair en elle. J’étais sa fille unique : à qui d ’autre les aurait-elle confiées ? Et puis. Un jour. ce qui. ce n’est pas différent des gènes : tu ne les tries pas en les recevant. pour elle. je ne serai plus là.

D'abord. Je n’entendais aucune voix. Le seul et véritable défi. C ’était la première fois où je quittais la maison. d ’une voix basse. c ’est de vivre : tel est peut-être un des plus forts enseignements que j ’ai reçus d ’elle.. « Enseignements » ? Â vrai dire. Je l’avais observée pendant qu’elle se moquait de moi. il n’y avait nul « ennemi » aux alentours. ma fille ? Qui t ’a fait du mal ? Qui as-tu rencontré ? .Ce qu’ils disent. avait manqué de m ’initier tant soit peu. elle qui terminait ses prières quotidiennes par cette supplication : « Dieu. Vois où ils en sont. de ces remarques qui te cassaient. » Je ne pleurais plus. Mes raisons. Ma fille. Deux jours après. et je n’ai eu affaire à personne. qui nous dépassait. nous rendait la vie invivable. Yemma m ’ouvrit la porte. Q u’Il leur envoie de quoi se distraire pour qu’ils nous oublient enfin ! Ce qu’ils me disent. tout occupée par ses « ennemis ». Elle était ainsi. comme tous les jours. avec cette inébranlable patience dont je désespérais d’avoir une once. Je ne veux plus étudier. une fois encore frappée par sa fermeté. puis je me précipitai dans une chambre pour m ’abattre sur le lit et pleurer tout mon soûl. Je l’avais entendue. Elle m ’avait toujours encouragée à partir.. J’ai assez étudié ! . pour t ’asséner de ces paroles corrosives. Là. de cette maudite fille ? . se forçant à dire l’inconcevable. je repris ma valise. allant d ’un coin de l’appartement à l'autre dans une agitation telle que je me sentais entraînée dans son angoisse sans fond. l’autre sur la hanche. de ce rire impitoyablement sarcastique qui ouvrait le sol sous mes pieds. fais que je parte avant. Mais je réagissais et. Elle se tenait à une échelle supérieure. Yemma.. une main soutenant le menton. reviens donc à la maison. Comment aurais-je. Rien. la voisine incriminée n’était même pas chez elle à ce moment-là. Elle s’adressait aux murs ou au plafond. me jaugeant de ses yeux foudroyants. tu es sourde ! Elle parlait d ’une manière si persuasive que je doutais de mes oreilles. Qu’ils n’atteignent pas leurs objectifs ! Je m ’en remets à Dieu et aux Saints-gardiens contre eux. elle invectivait contre ses « ennemis » avec plus de véhémence que d ’habitude. pourchassée par mes peurs insensées. Pour elle. je t ’en prie. j ’éprouvais de la honte à me montrer hésitante face aux expériences nouvelles que m ’offrait la vie. pour Alger. mais je me gardais bien de le dire à Yemma : elle m ’aurait immédiatement mise dans le camp adverse.Quoi ? Tu as assez étudié ! me dit-elle d’un ton ironique. Elle savait s’y prendre. mais aussi sa condition d’être humain réduit à l’extrême pour ne pas mourir. il ne m ’est rien arrivé du tout. la grande affaire. . et rien d’autre.Rien.. « Qui te parle ? Q u’est-ce qu’ils te disent ? . plus familière du monde de m es frères que de celui des femmes auquel Yemma. par son aplomb. le vif de la question. Puissé-je ne pas être là. Alors.. même envers « ceux » qui la torturaient de leurs voix. au milieu de plusieurs centaines de jeunes filles et j ’en étais complètement bouleversée.. t ’aplatissaient. j ’essayais de la calmer : « Yemma. elle consentait à me répéter ce qu’elle entendait : « Elle me dit (ou ils me disent) Ton fils-là qui est en France. Souvent. par cette rage d’être. » Et elle s ’emballait de nouveau. dans un monde à part. les ennemis de Dieu ! » Comment pouvait-elle rester sans réaction face à de telles « menaces » ? Et d ’où venaient-elles finalement. Sans un mot. Yemma. te réduisaient à rien. dis-tu ! Tu ne les entends donc pas ?!.. elle était habitée par quelque chose qui la dépassait. Je revins au bout d ’une semaine. puisqu’elle travaillait. Alors. après t ’être donné tant de mal toutes ces années ! » Et elle retourna à ses corvées. l’important c ’était les études. devant cette grande Dame qui méprisait la médiocrité et la pleutrerie..Quoi ? Il n’y a rien.. après avoir fermé portes et fenêtres. elle ne m ’enseignait rien.100 101 seulement sa piètre condition de femme dans une société plutôt injuste avec ses femmes... oserai-je encore les avouer? Je venais de passer six jours à la Cité universitaire de Ben Aknoun. je jetai ma valise dans un coin. sans renoncer tout à fait à . Il n ’y a rien. hochant la tête. ces abominables « menaces » ? Depuis toujours.. cette faculté de discernement dont elle faisait preuve dans certaines situations. Elle ne m ’avait même pas demandé les raisons pour lesquelles je ne voulais plus aller à l’université. j ’écoutais. Viens t’enfermer avec moi entre quatre murs. Ce fut un véritable choc pour moi. Il n’y a de dieu. alors qu’elle me tournait le dos : « Que vais-je en faire maintenant. Il n’en fallait pas davantage pour la plonger dans la panique : « Que t ’arrive-t-il. Parfois. ils l’amèneront dans une caisse. pu lui expliquer que j ’avais peur de vivre avec les filles de mon âge ? Elle aurait éclaté de rire. Il me suffisait de la regarder : elle vivait avec constance et obstination. écoute-moi. puisque tu es suffisamment instruite et que tu peux tout comprendre. * Yemma devinait sans doute aussi le destin de son premier fils. » Avait-elle été prévenue dans le secret de son âme ? Certains jours.

dans lequel Yemma racontait sa naissance. j ’ai douté de mes initiatives. ceux et celles qui l’ont connue. Ce n ’était que des mots. pardonne-lui. arrivent à te persuader qu’ils sont Ses représentants sur terre. il n ’y aura rien. par son pouvoir étrange. Comme par hasard. lâche-le. j ’espérais. l’air de dire : « C ’est tout ce dont je suis capable. il existe un genre d’êtres. un peu de haut.. j ’ai collé sur le mur une photo de Yemma de façon qu’il l’eût constamment sous les yeux. il a bien fini par être amené dans une « caisse » ! * Lorsqu’il a été transféré de l’hôpital à la Maison Jeanne Garnier. c ’est qu’elle en parlait de ce fils. vraiment . Elle voulait vraiment m ’expliquer comment Grand-frère avait été affecté dès le début.Alors. c ’était de ne pas trouver les mots. celle dont elle souffrait. Elle porte des lunettes derrière lesquelles apparaît son regard sombre. Yemma et Grand-frère étaient de ceux-là.. son fils de France. qui la faisait accéder à cette expérience du monde où il n’y a plus de limites. » Et j ’ai fait. J ’ai fini par lui répondre : « Cela n’a rien à voir avec les décisions de Dieu. encore intactes. Tu ne peux pas comprendre. Comme possibilité de communication. elles aussi. ils l’amèneront dans une caisse. Ils constituaient toute sa réalité. sa propre histoire. elle n’avait cessé de voir le monde de loin. Tu vois bien ! me répondait-elle. Yemma y a la tête nue. il ne parlait déjà plus depuis une quinzaine de jours.102 103 celui qui l’entourait. fais selon ce que te dicte ton cœur. prise quelques mois avant sa mort. et distant. son fils à elle.. » Je me rappelais seulement combien. à lui. Grand-frère. j ’ai retrouvé les cassettes dans lesquelles j ’avais enregistré Yemma me racontant son histoire. Comment dire. ton Grand-frère. Je t ’en prie. disait-il . qui enduraient. Une partie d’elle-même était devenue étrangère. Pendant quelques instants.Comment est-il ? Qu’est-ce qu'il a ? . Je sens que c ’est ce que je dois faire. » Ce n’était pas ma curiosité insistante qui irritait Yemma. je lui adressais cette prière : « A Yemma. en effet. Je convoquais les morts. Yefwa-tent. J’essayais encore de l’apaiser. jusqu’à la fin de son existence. lui aussi ! ») Je ne me rappelais pas encore l’affreuse réalité qu’elle avait entr’aperçue de son âme clairvoyante : « Ton fils. En voyant cette photo. De son charisme tout singulier. voilà ! Elle peut être là. les cheveux teints au henné. de ces jours qui avaient vu naître son fils aîné. alors que le mieux était de se soumettre à ce qui était écrit.. Mais comme elle ne vivait plus que dans l’univers des mots. lorsqu’ils te parlent du bon Dieu.. les mêmes affres de la possession (combien sont-elles. plus de temps. serrer­ as. qu’elle percevait... il faut le reconnaître. Et elle concluait son récit par ces mots : « Tu vois comment il est. ses larmes trahissaient les émotions. tout proche. vous avez le même visage. des mots que j ’entendrai plus tard chez deux vieilles mères au moins. Alors. et je ne peux pas t ’expliquer non plus ! . Se sentait-elle coupable vis-à-vis de lui ? Mais des parents parfaits.. n’aie pas peur. Alors. je voulais (jliscuter les décisions de Dieu. Yemma.Je ne sais pas. alors.un notamment. ces mots étaient une réalité pour elle. je me suis interrogée : et s’il en était à renaître ? Et s’il en était à redevenir un nourrisson qu’il faudrait materner ? Et s’il fallait maintenant le traiter. et aussi. il n’y avait plus que la nourriture. Il a tant enduré. tout ce que je viens de te raconter. Certains.. l’aimer m aternellem ent? Cependant. je me sentais incapable de tenir le rôle de cette « mère-là ». » Inspirée par un espoir fou. un peu agacée. yiw en wudem-nwen. Je lui parlais sans arrêt . ce qui n’était pas bon. C ’était une photo d ’identité agrandie. C ’est tout ça. des années après sa mort. (Pourtant.. D i lasnaya-m. qui en connaît ? En revanche. un visiteur m ’a fait un tas de reproches. malgré le trouble qui me saisissait : « Ce n’est que des mots. Sa voix.. . en passant devant son image. Ses traits ont conservé leur dureté malgré la lassitude qui les marque visiblement. en personne ! » J’ai donc décidé de lui faire écouter ces enregistrements . elle avait dominé nos vies. Le plus frappant. aujourd’hui encore ?) Pourtant. ula d netfa !» (« Mère. de ne pas pouvoir tout expliquer. celle qu’elle vivait seule. En plus de ces enregistrements que je lui faisais entendre quand nous nous trouvions seuls. je me suis dit : « Eh bien. Il n ’y a rien. comme si. on les dirait moulés dans la souffrance même. » Ce n’était que des mots. comme s’il était là. Ce qui l’irritait. lui ouvrait la bouche.. J ’avais besoin d ’un appui pour . plus d ’obstacles à la perception.) Chaque jour. présente auprès de lui. et peut-être même. présent parmi nous et qu’il l’entendait. austère. 11 ne t ’en voudra pas d’agir selon ton cœ ur. elle avait un ascendant certain sur son entourage.. se souviennent encore.. Yemma. qu’elle pensait . hommes et femmes. semmeh-as.

En fait. notre pays natal ? Or. ce lien lui-même qui pensait et agissait par l’entremise de mes actions. aux sources. d’agir avec violence en lui imposant une présence qu’il avait cherché à fuir toute son existence. il y avait aussi. une tendresse infinie. pensais-je. C ’était surtout lorsque je réfléchissais là-dessus «intellectuellem ent». Et. insaisissable en dehors de l’expérience. » En rendant Yemma présente au chevet de Grand-frère. en cette histoire. Yemma. Et c’était ce lien. je n’avais qu’une histoire. Non pas un « remède ». lui et cette « mère-là ». Lorsqu’il a commencé à respirer difficilement. nous étions en exil. mais à revenir aux débuts. physiquement présente à ses côtés. n ’existait plus que ce lien fort. à partir d ’un certain savoir « scientifique ». une réponse salutaire : celle que je me sentais capable d’apporter à mon frère. et même. une trame de significations qui s’était tissée avant notre naissance. cette voix déformée par la souffrance remémorée. la souffrance personnifiée. telle une tentative ultime de lui faire retrouver sa place dans une chaîne de significations. peut-être. Ceux qui la construisent se tiennent bien trop loin de la vie ! À d ’autres moments. afin qu’il partît avec la douce sensation d'être accueilli par elle. « Puisque c ’est ainsi que les choses doivent se passer. Ou bien encore. toute désappointée. j ’ai retiré la photo. Les mères donnent la vie. mais elle contenait aussi autre chose. . Va. nous reliant à nos parents et à nos enfants. susceptible de relier ce qui était en train de se produire avec notre famille. la « théorie ». me semblait-il. en son être tout entier. J ’étais en colère.. qui traverse chacun de nous. Mon frère et moi.. J ’avais alors l’impression de m'immiscer dans son histoire. et qui ne s’arrêtait pas à nous. d’où aurais-je pu le 105 tirer sinon d ’une parole. retourne à ton absence. un appui ! Je n’avais rien d’autre. inutile que tu assistes à son agonie en plus ! lui ai-je dit. Yemma. Je me disais qu’il finirait lui aussi par la percevoir du fond de son abîme.104 continuer à me tenir auprès de mon frère. Cette histoire contenait le malheur. le savoir universitaire acquis ne me servait en rien. j ’éprouvais parfois un malaise devant cette photo et ces cassettes qui rendaient Yemma présente. C ’est que. à l ’originel. reliant entre elles les générations passées et futures. Et ce sens partagé. tout commence par elles : là n ’est-il pas le plus grand. d ’une présence parlante. Dans ces moments. je m ’en rendais compte. certes. j ’étais là pour tenter de rassembler les parties. Je pensais et agissais par le sentiment q u e je devais tenter de les réconcilier. Elle contenait un océan d ’amour. ce malheur-là étant irrémédiable (mais est-ce vraiment un « malheur » à tous points de vue ? N ’est-ce pas toute une vie aussi ? Une vie peut être « malheureuse » . je ne faisais qu’obéir à ma sensibilité. le seul vrai miracle ? Pourtant. Il fallait aussi que ma présence eût un sens aussi bien pour lui que pour moi. elle n’est pas un malheur pour autant. peutêtre. C ’est vrai d ’une manière générale : la théorie ne nous est d ’aucun secours quand il s’agit de nos problèmes humains. et que. notre passé. dès lors que j ’admettais qu’il n ’en était plus à fuir. pour l’accompagner réellement. j ’étais mue par le sentiment de faire exactement les « bons » gestes. J ’étais là pour lui faire retrouver l’unité en lui-même. cette tendresse qui avait dû tellement lui manquer.) Donc. lorsque j ’essayais d ’analyser les choses de façon rationnelle et objective. à travers cette voix singulière qui remplissait la chambre de ses sonorités inoubliables. en moi-même également. il ne me suffisait pas d ’être là. de les faire coïncider en lui.

Yemma ? Grand-frère est mort. absolument convaincue que chacun doit accomplir son propre destin.. chaque fois . se moquant de mes faiblesses. entourée de mon absence. elle se montrait encore telle qu’elle avait été : farouchement indépendante (y compris vis-à-vis de ses enfants). Elle réagissait tout comme elle le faisait de son vivant. distinguant pour moi l’essentiel du superflu. Quant aux peines. alors que moi. elle se montra enfin dans un rêve. résolument attachée à sa voie. * « Où es-tu.. recouverte d ’un drap blanc. j ’en étais encore à la pleurer comme si elle était partie la veille. toute proche. Mais qui est mort ? Qui irons-nous demain ensevelir ? Yemma ? Grand-frère ? Je les pleure des mêmes larmes. Quarante jours après. Et pourquoi ne se manifeste-t-elle pas ? Je la cherche des yeux chaque fois que mon regard tombe sur un groupe de vieilles femmes en habit traditionnel. Yemma ?. Elle me faisait comprendre que l’important était de suivre son chemin. elles sont négligeables. celui qui se trace en soi. d ’où tout signe de vieillesse et de maladie avait disparu. « Où es-tu. toujours trop nombreuses.. avec un visage radieux. » Comme si elle ne le savait pas ! Incroyable ! Intolérable ! Elle est là. Des semaines durant. je veillais le corps de Yemma étendue au milieu de son séjour. nous veillons un mort. » Cette question lancinante emporte mon âme jusqu’à cette nuit où. je voyais son visage de morte qui ne me disait rien.. Je m ’étonnais de la voir dans cet état de félicité. De l’au-delà.13 Cette nuit. de l’autre côté de la mer. me livrant à un chagrin affolant.

elle. Il y a de l’espace. On me donne un verre d ’eau. En se conduisant ainsi. je voudrais répondre : « Chacun doit bien tenir son rang. Ce que je veux. c ’est à moi qu’il est donné de pleurer de cette manière. Qu’est-ce qui vient de se produire ? Que s’est-il passé dans ma vie ? Q u’estce qui a massacré mes pauvres espoirs ? Et maintenant. Je bois l’eau et le lait. De toute façon. Demain. aux yeux de Yemma. moi ? Qu’on me laisse pleurer toutes mes larmes ! Q u’on me permette enfin de sortir de mon corps toutes ces douleurs qui m ’empoisonnent depuis tant d’années ! « Dis. Ma voix se pend au désespoir. dans un paysage dévasté. celle qui doit se faire entendre en ce jour. c ’est du réel. mais tout intérieure. Je veux m ’écarter de toutes ces femmes qui m ’empêchent d ’expulser mon chagrin. Je suis la seule fille de Yemma. Par où passeraient les aliments solides ? Je me lève. ne fût pas totalement maîtresse d’elle-même lorsqu’elle s’étalait. exposée de la sorte aux regards et aux oreilles des gens. ce n’est pas une m aladie. bien évidemment. elles aussi. comme toutes les choses importantes de l’existence. Néanmoins. je le sais. elle. Chacun joue un rôle dans la tribu. la gorge sèche. tapageuse. C ’est moi qui suis partie. étourdie de douleur. en ces circonstances particulières. voilà un de leurs rôles. (Puisqu’il y a toujours une juste mesure en toute chose !) Et pour cela. aurait été très fâchée que je me sois mise dans des états pareils. J’erre en moi-même. Je reprends mon errance à travers la maison. en chacun de leurs enfants. Attachée à .108 109 que j ’entends un timbre de voix qui me rappelle le sien . « Terre avale. me contiennent. comme si elle avait pris sur elle toute la honte du monde. un verre de lait chaud. Comprends-le. je guette son apparition dès qu’une porte s’ouvre. elles m ’enveloppent. encore tout emplie de mon lugubre cri. Car. elle aussi. d ’une discrétion agitée. tout comme toi. Yemma se connaissait à ces choses . votre sensibilité qui ne craint pas de se faire entendre. derrière elles. ce nouveau chambardement de mon existence que je dois à mon malheureux frère. elle était tellement choquée qu’elle quittait les lieux. tumultueuse.Non. Et ça. » Je surprends dans ses yeux une ombre de tristesse. Elles m 'accompagnent. une des significations de leur présence et de leurs paroles tellement banales en apparence. il n’est pas nécessaire de le dire par les mots. Lorsque nous allions en pèlerinage dans quelque sanctuaire.. elle n 'a jamais quitté cette terre. C ’est sûr. elle était discrète. je demande à Mouloud : « Yemma a-t-elle connu cette maison ? . et rien qu’en cela. du concret : je le sens vraiment en mon corps. ce n’est pas moi qui hurle à la mort . nous le découvrons par l’expérience. là. Mais elles jouent un rôle. mais je refuse de manger. c ’est ce que je représente. elles m ’éloignent du bord de ce vide obscur que j ’entrevois par moments. les paroles de Hamid me font penser que Yemma. Ce n’est pas du « symbolique ». les cheveux dénoués. hantée par des « djinns ». mes frères. Yemma désapprouvait les comportements hystériques. cela ne se dit pas . elle était à part. mais de loin. en transe. ils n’ont rien d ’excessif. Je vais du côté du grand salon. Plus tard. et cela m ’aide à me livrer à des torrents de larmes sans crainte de m ’y noyer. Par exemple. instinctivement. voilà ce que je vous demandais. Elles me retiennent. c ’est quoi tous ces hurlements ? N ’est-ce pas toi qui nous demandais de garder une attitude digne ? » A Hamid qui me parle ainsi dans l’oreille. je me laisse tomber sur une chaise. cela ne pouvait justifier ces contorsions obscènes qui défiaient les règles de décence élémentaires auxquelles toute femme est tenue d ’obéir. chez une femme surtout. c ’est à ces femmes qu’il revient d’inciter ma raison à ramener les événements à leur juste mesure. S’agissant de mes pleurs. Comme je lui en veux de m ’abandonner dans un tel moment ! Pourtant. « Me voici ! Je peux la remplacer si tu veux. je ne pourrai même plus parler. Sidi Balwa sur les hauteurs de TiziOuzou ou Sid’Ammar à Tasaft Ugemmun. un rôle par lequel il participe au fonctionnement naturel de l’ensemble. Elle n’en a vu que les fondations. le dos voûté. Yemma aurait trouvé à redire de toute façon. ma voix sera cassée. Je la sens en chacun de mes frères. » Les mots restent dans ma tête. la tête baissée. par mon corps tout entier. ils ne manqueront pas de trouver là un sujet de commérage. deux cuillerées de couscous dans une assiette. / * Chancelante. c ’est fini pour elle depuis des années. Que la malade. c ’est luxueux. elle jouait son rôle de belle-mère. comme chacun de vous. me portent. Laisse ta mère où elle est. vois-tu frère. et qu’elle voyait une jeune femme déchaînée par les tambours. ils ne lui appartenaient plus. je le sens. et elle ne s’est imposée chez aucun d’eux. » Ma tante ne sait plus que dire pour me calmer. Avec ses brus. Ses fils s’étaient mariés. votre seule sœur. feu dévore ! Ça. » disait-elle en s’éloignant promptement.. son corps offert à tous les regards. Je joue le rôle qui m’a été attribué.

celle qui dure le temps de la rumeur. et tellement angoissants. nous rappelle la vieille sagesse. Je n’en dormais plus. Offusquée une fois encore. des univers imbéciles. cette voix maternelle. Je sais parfaitement quand tout cela a commencé. c ’était aussi inutile qu’impossible. c ’est là au moins une chose que les Kabyles n’ont pas inventée !) Mon frère ne voulait pas me mêler à sa vie. moi aussi. et qu’il avait décidé que j ’y prendrais part. J ’aurais dû l’oublier. rien qu’avec des mots. alors qu’il sombrait dans l’inconscience. comme chaque jour depuis des mois : « Me voici. ils s’en donnent à cœur joie. » Tout ce que je voyais. c ’est-à-dire ce qui nous liait fondamentalement. dans sa tête . je suis persuadée qu’elle savait tout sans rien savoir précisément . Cela les implique peu en tant qu’individus. Je m ’approche du cercueil et jette un regard sur le visage de Grandfrère. . Il voulait se débarrasser d ’un appartement pour mettre fin aux litiges fréquents qui l’opposaient à des locataires peu fiables. laquelle expérience englobait le passé et l’avenir. Alors. à chaque fois. c ’était de lui faire entendre la voix de cette « mère-là » dont. Le plus que j ’ai pu faire. ce n’était. la cause déclenchante aurait été une perte financière. comme ses colères en général. à médire les uns sur les autres. j ’avais sur la langue cette réplique. manifestement. Elle me livrait son expérience essentielle. dupé par des interlocuteurs en qui il avait mis toute sa confiance. » J ’ai l’impression qu’il participe activement à tout ce remue-ménage. Yemma savait. vu qu’il y était déjà. Ce n’était pas tellement grave... sans prendre conseil d ’un tiers.. ne plus y penser. Personne ne nous a appris. Grand-frère ? Tu es à l’hôpital !» Je n’en ai pas eu le courage. « Tu vois ton Grand-frère.. je cherchais à ramener l’impensable dans sa tête .110 111 son autonomie. surtout jalouse de son indépendance. non par les idées ou par la réflexion. notre « m ère-là». des hommes et des femmes qui ne me connaissaient pas. » Jamais il n ’avait été aussi loquace avec moi qu’en cette période. un éclat de voix. je dois le souligner. Jusqu’à cet effroyable « raz de marée » dont. Il vivait ainsi depuis des années. guettant la moindre réaction. il n’avait pas fait son deuil. c ’était que mon frère vivait toujours parmi nous. Il y avait du monde autour de lui. de son lit. c ’était de reconnaître concrètement la présence de Yemma.pour ne pas le laisser dévaster son corps. mais que je devais faire pour rester debout auprès de lui. pendant que je lui mettais dans la bouche de menues cuillerées de nourriture. Je lui dis. cette chère voix. par son regard qui s’immobilisait. Certains sont très bavards. En agissant ainsi (et comme j ’en tremblais !). comme s’il l’avait composé lui-même. C ’est leur « littérature orale » spontanée. dans son esprit. Si seulement j ’avais eu le courage d e. et existentielle. elle avait elle-même lavé son linge jusqu’à son dernier jour. alors que Yemma essayait de m ’expliquer l’inexplicable. C ’était une façon de justifier dans l’immédiat ce que je ne pouvais pas. Ils construisent des univers entiers. Alors. comment il est. par sa façon d'être. elle et mon frère aîné. » Il avait effectivement fait une mévente. il la saisissait par tout son corps qui la reconnaissait. Je cherchais à le provoquer. nous n’avons pas été suffisamment inform és.. sa colère tant redoutée la veille ! Mais il Pécoutait. Et en recevant ses confidences. Yemma elle-même. Cela n’aurait servi qu’à grossir sa colère. j ’étais près de la lui jeter sur le même ton cinglant : « Je devrais être la maîtresse de quelle maison. en elle. Nous accordons de l’importance à ce qui n’en a pas et nous négligeons l’essentiel.. Parce que ses « ta mère-là » hargneux. Ce n’était pas si important. avant la révélation du cancer et après. intraitable sur l’hygiène et l’ordre... je devenais. dans une absence infinie. il était revenu là-dessus : « J ’ai perdu de l’argent.. avec toute ma raison. (À leur décharge. « Tu devrais être la maîtresse de maison ! » m ’a-t-il lancé un jour. De sorte que tout ce que j ’avais à faire auprès de mon frère gisant sur son lit d ’hôpital.. d ’une relation de souffrance avec son premier fils. un geste de mécontentement. si friands de ragots. Pour ce qui était d ’engager avec lui une discussion à ce sujet. à stimuler l’infime ressource qui devait encore subsister en son être. Comme je l’espérais maintenant. « Ur iz p fredd i t-iggunin » (« N u l ne sait ce qui l ’attend»). à mon insu. elle savait par son être. Grand-frère. que la crête d ’une vague soulevée par les secousses souterraines qui l’agitaient en permanence. de façon presque machinale. avec ce foie frémissant d ’une affection éperdue. Je lui rappelais trop Yemma. « Je sais d ’où cela vient. le dépositaire de ce lien primordial qui les unissait.plus justement. encore comprendre. énervants. me disait-il alors qu’il était en radiothérapie. Il la percevait. Je n’aurais pas dû en faire toute une histoire. et je m ’inquiétais de la manière dont les uns et les autres interpréteraient cette réflexion malvenue. à l’en croire. L ’idée de vouloir provoquer sa colère n’était qu’un prétexte. il s ’était dépêché d’en finir. se tenant sur une corde raide qui branlait au moindre choc. Trois ou quatre soirs de suite.

c ’est impressionnant. encore et toujours. Derrière. Il fait nuit. Mouloud a pensé qu’il était prudent de Péclairer. . Il est rempli de monde. Tout le quartier est illuminé par des guirlandes d’ampoules électriques. mais qu’il ne parle pas. Us forment une génération d ’individus inclassables. lorsque les constructions tout autour seront terminées. « enfants d ’immigrés » pour longtemps encore. Vu l’état du chemin.. assis non loin du cercueil de son père.. On le bétonnera plus tard. « Vois ce que vaut ton père ! . Pas même avec leurs parents. Morad et moi. qui devront faire eux-mêmes leur place dans un pays pourtant vécu comme le leur. Etonnante chose que cette langue familière à ces enfants. la voûte du ciel est toute proche. noyé dans un murmure étouffé . Mais quel mot ? Où le trouver ? Je n’ai plus aucun mot.. » Le garçon en est à découvrir son père. je l’invite à me suivre jusqu’à la porte qui donne sur la rue. son drame. ses obsessions. sur le seuil de la maison. leur esprit et leurs rêves. Il ignore son histoire.. Je voudrais dire un mot réconfortant à Morad. son immense œuvre dans une langue qu’il comprend en ses mots usuels. des hommes de tous âges assis sur des chaises.O ui.112 Mais l’affaire d’argent n’était sans doute que la goutte d ’eau de trop. D’un signe de la main. Nous nous tenons tous les deux. L’air est doux. comme la plupart de ses frères et sœurs nés en France. mais dans laquelle ils ne savent exprimer ni leurs pensées ni leurs sentiments.. avec leur cœur. criblée de myriades d ’étoiles scintillantes.. il y avait la trahison insupportable. Cette rue n’est encore qu’un chemin de terre plein de bosses et de creux. ce chemin. ils bavardent et boivent du café.

d ’une vie conciliante. son entreprise de transport lucrative. Mon frère pratiquait la marche intensive. En lui massant les jam bes et le dos. ce merdier ?. espèce d ’âne ? Vous craignez la mort. comme s’il lisait dans un livre. dans un passage piétonnier. et cela faisait cinq ans qu’il vivait en immigré clandestin. Voulait-il me dire. Il te plaît donc tellement. Peu à peu. un soir.. pendant que mon frère. Koukou était venu en France dans un seul but. Koukou ne pouvait plus contenir ses larmes.. belle nuit calme. Mon frère l’appréciait. » (« Je mourrai pendant l ’ Aid.. à plus de cinquante kilomètres à la ronde ! » m ’a-t-il dit sur un ton crispant. en face de cet ami irremplaçable qu’il allait perdre. est-ce que j ’ai encore une raison de rester en France ?. mon chagrin se dissout dans cette atmosphère d ’harmonie.. avec calme et méthode : « A d m m tey d i Leid.d ’une voix posée . comme ça.Tu ne vas pas mourir. vous avez peur de la mort ! Tu tiens-à ce m onde.. ensuite. mais aussi pour entretenir son cœur malade et fortifier ses jambes. Muh ! Tu vas guérir. c ’était la mort qui. qu’est-ce que je vais faire dans ce pays ? Sans Muh.. comme s’il se plaignait d ’un effort imposé. toi.. mais dans sa langue maternelle. Cette nuit qui prend des allures de fête. Il était un des rares dont Grand-frère recherchait encore la compagnie. Une partie de lui-même semble appartenir à l’autre époque. préparait le thé. il parlait clairement. et la vie là-bas ? Qui peut savoir? Tu le sais. blême. le contraire. dans la rue de La Fontaine aux Rois). la saison des fêtes fam iliales.. pour « s’alléger la tête ». de l’autre. clémente. à l’hôpital. peut-être. Ou contre le sort. je ne comprenais pas pourquoi il prenait ce ton pour me dire qu’il marchait beaucoup.De l’oued. Comme une nuit d’été. de ce qu’il faisait ou de ce qui le tracassait. À la fin. Koukou. détendue. comme l’appelait encore mon frère. et lui. je le sais. avec mon oncle que j ’aimais beaucoup. Grand-frère ne l’a-t-il pas prévue ? 1 1 parlait avec Koukou. Il cachait mal son trouble. qu’en sais-tu. « Ce n ’était pas la première fois que je vivais ce genre d ’expériences. Celles-ci étaient également en piteux état depuis qu’il avait été renversé par une voiture.. la m ort. les Kabytchous feront la fête.. to i? Je vais mourir.. Dieu nous préserve ! Tu te conduis comme l’oiseau de mauvais augure. fê t e ! L’été.. hein ? E§-tu mort et revenu ? Quelqu'un t ’a-til téléphoné de l’autre côté? Pourquoi pleures-tu. ») . ou encore. ne resteront que les pierres ! Je te dis que je vais m ourir. et nous reprendrons notre travail d ’écriture. Il n’a pas beaucoup fréquenté l’école. sa famille. depuis quelque temps déjà. il a été formé par les plus éclairés. m ’a-t-il confié. Sa bouche disait cela . le courant passait au-delà des mots. et chaque fois. Il a su garder un peu de la naïveté.. avec un vieil ami . il la portait dans son cœur. Tous ces gens réunis. en arrivant à l’atelier (un modeste local du côté de Belleville. ces lumières. Koukou est un homme passionné. pas loin de la quarantaine.. à contempler cette nuit de veillée funèbre. D’un côté. chargée de vie. Sur le moment. Entre les deux hommes. comme s'il programmait lui-même les événements. il s’est écrié. Et puis. ses amis. le visage baigné de larmes : « Et maintenant. franc.. Muh. . J ’ai vécu la même chose au pays. Dix mois avant la déclaration de la maladie.. d ’une sensibilité à fleur de peau. Koukou eut une vision fulgurante : il vit son ami sous l’aspect d’un cadavre. » j * « Monsieur Koukouch ». et l’odeur de la mort traversa ses narines. Et puis c ’est tout I » Koukou s’irritait contre son ami. un être vous manque. le lui rendait bien. de la générosité du cœur et de l’esprit des montagnards. lorsqu’il me parlait de lui. Il avait tout abandonné. A d xedm en tameyra li kabiCCu. rigide. avait pour ce dernier une réelle estime affectueuse. cette ambiance animée.. Et si la mort. qu’il se sentait forcé de marcher de longues distances ? 11 parcourait plusieurs kilomètres tous les jours. là. disait-il. et à bavarder.. » C ’est donc vrai. debout... sa dernière nuit en ce monde. De toute façon. c ’était toujours sur le même ton déplaisant. de paix.. dans un rituel bien réglé. La vérité. Pourquoi ne fais-tu que parler de la mort ? Tu ne vas pas mourir ! Pourquoi ne penses-tu pas à guérir ? Nous allons reprendre notre travail.. j ’ai pu voir les dégâts causés . et notre conversation tournait court. Les Kabytchous feront la fête... vous attaquez avec des pierres les gendarmes armés de kalachnikovs . « J ’ai parcouru à pied toute la banlieue parisienne. une.114 Seule devant la porte de la maison. là. De sorte que je ne savais jamais quoi lui répondre. direct. Me prends-tu pour un idiot ? Je suis condamné. Mais tout étalage de faiblesse était bon à attiser la colère de mon frère : « Je vais guérir. c ’était ici. de. normal. Grand-frère l’appelait souvent pour l’inviter à marcher avec lui. rencontrer Muhend-u-Yehya qu’il ne connaissait que par ses cassettes de poésie et de théâtre. à l’hôpital. » Alors. ses yeux.

parfois. Et tu sais quoi ? La veille. Il a ri ju s q u ’ aux larmes. je percevais en lui comme un air de « déjà vu ».. ce n ’est pas le hasard. Alors. non. Je vais t ’en trouver une bien mûre. Il riait rarement aux éclats. il les avait emportées chez lui. goûte-la et dis-moi comment tu la trouves. nous sommes tombés sur un marché encore ouvert. vous nous avez cassé un pare-brise ! » Il m ’a fait rire. . Je commençais à avoir fa im et j e songeais au couscous que j ’avais préparé le matin. quoi ! lui dis-je. La discrétion.. . qui ne pouvait s’abstenir de prêter attention au moindre détail et de l’interpréter suivant son système d’idées. avec elle. et plutôt étrange .. qui me disait.. Chez mon frère. ce goût pour la marche devait être aussi une sorte de « revanche » qu’il se devait de prendre sur les Français : « Us ont fouillé chaque recoin de notre pays. il dit : «C’ est le hasard. il a tellement ri qu 'à la fin.D ’accord. nous nous sommes arrêtés dans un jardin public. Normale. il riait. Ensuite. tout était signe. dans notre région. » * Koukou racontait : Un après-midi. un destin qu’elle semblait incarner elle-même.Mali. non loin de là. alors que j ’étais étalé par terre : « Monsieur.Alors. Nous allons retourner au marché et tu vas m ’ en choisir une autre. je crois.. Pour l’avoir accompagné quelquefois. talonné par. Je m ’essoufflais à soutenir son rythme de marathonien et. C ’est simple. Je lui dis : « Midi. Il pleurait vraiment de rire. voici un couteau.Elle ne me plaît pas du tout.116 117 par cet accident bête. si c ’est une question de savoir. c’est ici que j ’ai failli mourir. Je lui dis : « Mub. parfois. nous mangeons du couscous avec de la pastèque ou avec du raisin. Tout à coup.Non. nous ne connaissons rien du leur. comme nous le faisions souvent. Coupesen un morceau. il était revenu de tout. rien ne pouvait être banal ? Il a tenu à me montrer le lieu de l’accident. tout en dedans. Il portait en lui tout un monde. . laisse-moi faire. . il s ’est mis à rire. . m ’a-t-il expliqué en criant. Nous nous sommes lavé les mains à une fontaine. C ’est de l ’expérience.Pas question. Pour elle. convaincu qu’elles n’allaient pas tarder à lui servir. « Vois. . alors que nous marchions depuis un bon moment. Un jour. Un peu plus loin. Il riait comme il vivait.. et tout finissait par aller dans le sens de ses pensées. Par Dieu. Je lui dis : i « Mah. Je me souviens d ’un pompier.. l’autre a foncé de ce côté.. elle n 'est pas bonne. vas-y ! » J ’ai coupé une tranche de ma pastèque. Elle était blanche comme une courgette. Je vais couper un morceau de la mienne. je /’ai bien vue venir. l’événement le plus anodin prenait subitement des proportions inimaginables. Tiens. chez moi. plus rien. il a coupé sa pastèque. Tu choisis ta pastèque. Le monde de Yemma était régi par la logique obscure d’un destin implacable . blanche et complètement immangeable. il y a de la pastèque sur le marché. ta pastèque. Alors. » A son tour . tu le voyais. Il y a des signes pour reconnaître une pastèque mûre. las et déjà bien malade.. Elle était rouge et délicieuse. Le feu était passé au vert et j ’ai traversé. c ’est tout. allons en acheter ! » Nous avons choisi chacun notre pastèque. tu aurais dit qu’il me faisait un clin d ’œil. il virait aux pleurs. il avait trouvé une paire de béquilles sur le trottoir et. « Vois. et nous. Le noir complet. tu vas prouver ton savoir tout de suite. Donc. Il avait épuisé ce qu’il pouvait désirer. je suis majeur et vacciné. il est tombé de son fauteuil.Et pourquoi donc ? Es-tu entré dedans ? . il l ’a inventée ! Il essayait de retenir son rire. j ’étais passé devant l’hôpital Bichât. Ai-je déjà dit qu’avec lui non plus. c ’ est ta pastèque ! Je ne mange pas ce qui ne m 'appartient pas. mais. Nous verrons après. ma pastèque est mangeable. il riait tellement que ça sortait p a r ses yeux. II fallait le voir aller à fond de train ! On aurait dit qu’il fuyait. Il avait l’air de me dire : “À très bientôt !” » Quelques jours avant.du moins.. riait ju s q u ’à se plier en deux. à l’entendre. Tu ne l ’entendais pas rire . je sais en quoi consistait chez lui cette pratique de la marche. Je retrouvais cette sensation de panique perpétuelle qui avait marqué notre enfance. quand j e lui racontais les histoires de l ’oncle Aefuffu. me répond-il. j e choisis la mienne ! » Il a payé les pastèques et nous sommes sortis du marché. M ême à l'hôpital. C ’était comme si nous vivions chaque moment dans l’attente d ’un cataclysme cosmique . Vois. en regardant sa pastèque à la chair toute blanche. La vie entière est une affaire d ’ expérience. » . comme si j ’y étais pour quelque chose.

) Les pauvres Algériens. comme toutes les pastèques mûres juste comme il faut. le vautour l’a enlevée. tu la tâtes de cette façon. yebbwi-î ufalku. D ’ accord ? . montre-moi votre huile d ’olive. il me dit : « Vous. Comme le dit le sage Chinois. je lui ai cité quelques signes pour reconnaître une pastèque bien mûre. pas loin de la Gare de Lyon.tatabatata. c ’est tout ce qui comptait pour lui. sans te lâcher en cours de route. monsieur Koukouch. Chamlal.. vous prétendez avoir de l ’ huile d ’olive. Et tu auras voté pour lui. Ensuite. c ’est tout...119 Avec lui. Comme ma vilaine pastèque. Nous sommes retournés au marché. si la peau est ferm e et ne vient pas facilement. » Je pensais q u ’il voulait acheter une bouteille d ’huile. ne trouvant. Moi. Alors. si tu sens qu ’elle est molle. Des questions importantes. il fallait toujours apporter les preuves de ce que tu affirmes.. les deux amis se retrouvaient au restaurant « Taninna». tu l ’achètes. voilà ce qu ’il disait souvent. avec lui-même . Tu peux élire un homme. c ’est qu ’elle n ’est pas bonne. Il dit : « Si elle n ’est pas bonne. tu le jettes. Tu vois. nous n ’ y pouvons rien. ça vient donc de chez nous ! . je ne peux pas désigner le meilleur homme. tu sais choisir.. la meilleure de toutes les huiles. j e lis : « Israël ». Alors. moi j ’ai le droit de voter . je le voyais à ses mains qu ’il remuait dans tous les sens. il sera mangé p a rie s pigeons.. Grèce.Et comment ça. Nous ne pouvons qu 'essayer de faire preuve de discernement. en effet. » À la fin. Il a écouté et enregistré mes explications. Tu la grattes comme ceci. j 'a i trouvé.. Comment choisir le bon guide. il discutait tout seul. Italie. tu le paies avec deux sous. Muh. tatabatata. je ne suis même pas capable de reconnaître une bonne pastèque. nous avons discuté sur « comment choisir ». Mais encore faut-il en avoir les capacités.. toi.D ’accord ! » J ’ai coupé la pastèque. tout content : « Muh. la plus pure. là. S 'il veut te tuer. Il m ’a expliqué : « Dans cette vie. tu l ’as. (Le jour où la poule s’est mise du noir aux yeux.. le conducteur capable de t ’emmener ju s q u ’à la destination prévue. Moi. rien à reprocher à . comme ça. elle doit se trouver ici ! » Je me suis mis à lire les étiquettes sur les bouteilles rangées sur les étagères: Maroc. tu as le droit de voter. Je lui ai dit : vois. pas ! . il a reconnu : « Oui. ça ne peut pas fonctionner. pas ?. Je lui ai expliqué à peu près tout ce cjue je savais sur les pastèques. Grand-frère affectionnait les lieux. faut-il que j e te téléphone chaque fo is que j e veux acheter une pastèque ? Il fa u t m ’expliquer comment lu fais. Comment est-il possible de choisir ? Qui peut choisir qui ?. entrons Ici-dedans. montre-moi comment tu le pêches... il s ’ est arrêté et il m ’ a dit.. J ’ai choisi une pastèque.. comment peux-tu le choisir ? C ’est peut-être un homme des plus dangereux. Tunisie. Il y avait un autre Muh en lui. Donc. nous sommes passés devant une épicerie où l ’on ne vend que de l ’huile d ’olive. Par conséquent. il te tue. il dit : « Où est donc votre huile d ’olive ? Même celle que vous produisez ne suffit pas à votre consommation.. Tout le monde n ’a pas les mêmes facultés de jugement. S ’il n ’est pas mangeable... Si elle existe. Son cerveau ne lâchait pas l ’affaire. vas-y. vous vous vantez de rien.C ’est ce que tu crois ! Mais tu n 'as pas fin i de lire toute l 'étiquette. d'un air très sérieux : « Toi. » Alors. Tu le tâtes. tu la payeras de ta poche. il dit : « Et maintenant. c ’est peut-être bien une question de savoir. » * Quelquefois. » Un autre jour. autrement. c 'est bien une région de notre pays. Il était ainsi fa it : il marchait et parlait avec lui-même. Ce n ’ est pas une grande perte. comme s ’il discutait avec quelqu ’un. vois-tu Z Mais un homme. Tu le goûtes. ne me donne pas un poisson .. Il me dit : « Viens. quand il estime avoir atteint ses propres objectifs et qu ’il peut se passer de toi ? Comment trouver l'homme qui convient à la situation ? C 'est la grande question. Normale. j e ne sais pas choisir. . pendant un long moment. comme sur tout le reste. disait-il. Enfin.Toi. nous nous trompons souvent. Comprends-tu ?. Comprends-tu ?. celui qui va gouverner ton pays. Tu veux du fromage. Tu le vois bien.. Cham lal Je m ’écrie. pour une fo is oit ils avaient vraiment le choix.. puis. tu peux la prendre. celui qui va te commander. L'exemple. la plus savoureuse. La logique. En fait. Espagne. en 1991: Yibbwas i tkehhel tyazit. sur l'huile. Dans l ’épicerie. Il fa u t toujours essayer de s ’accorder avec l ’autre qu ’on porte en soi .. » Nous avons repris notre marche. les Kabytchous. aux sifflements et aux bruits qu ’il émettait. Souviens-loi de l ’ A lgérie. » Pendant plus d ’une heure. Lui-même n ’avançait une idée qu 'en l ’accompagnant de sa preuve.

vidé de sa substance. de son côté. Sa tête s’est soulevée. tout son corps s’est raidi. son cou s’est tendu. il ne soulevait un problème que lorsqu’il avait réfléchi à sa solution. il ne critiquait ceci ou cela que lorsqu’il avait mieux à proposer . En l’écoutant. Quelques jours avant. et j ’en étais fier. Cet après-midi-là. * « Je mourrai pendant l’A ïd. et violent en plus.120 121 leur propriétaire. nommait nos frères qui. Toi. du plafond au mur sur lequel j ’avais collé la photo de notre mère. appréciait les conseils et autres suggestions de mon frère pour rentabiliser son affaire commerciale. » Au même moment. ce pourrait bien être celui-ci : « Soyez éveillés ! » Il incitait les Kabyles à prendre conscience de leurs véritables problèmes. mon frère jetait un coup d ’œil à travers la porte vitrée. «m onsieur Y uyu». S’il avait un mot d’ordre. j ’ai perdu mon temps.Tu le connais. Il part là. en le voyant vivre. et non sur celui des affirmations identitaires creuses. Plus précisément. Son esprit critique est assez connu. des yeux tout remplis d’un regard troublant depuis les crises épileptiques qui l’avaient plongé dans le mutisme deux mois auparavant. moi de l’autre. ») Il croyait surtout à la réflexion méthodique.. C ’est complet ! » Un jour. Pour ce qui est d’« éveiller » les gens. Grand-frère avait les yeux ouverts .. » (« Qn ’ est-ce qui réveille les . tu prendras un café... j ’ai soif... Lui attribuer un « mot d’ordre » serait pourtant une erreur. je te dis ! Ne le vois-tu donc pas ? Ceux-là. En fait. à eux deux. . à l’effort persévérant. puis il l’a tourné vers le plafond. ni de ce qu’il a appris en le fréquentant : « C ’est une chance de l’avoir connu d ’aussi près. il finit par oublier ma recommandation : « Aujourd’hui. la lutte efficiente et constructive.. je me conduisais comme un nazi. contre l’indigence du cœur et de l’esprit. Abdellah ! Abdellah ! Nous sommes avec toi ! Il va partir. nous lui avions pris les mains et nous lui parlions. non moi avec mes cassettes ou untel avec sa guitare. ce n’était pas ça. Mouloud m ’avait appelée et je lui avais demandé de venir si ses affaires le lui permettaient : « Il a parlé de l’A ïd. peut-être. Nous n’avions pas été réunis depuis tant années. Tu me fais le coup à chaque fois. Emporté par son élan. tellement laminé. en même temps que ses mains ont serré ma main et celle de Mouloud... et agressives de surcroît. Lorsqu’il y voyait un ou deux clients qu’il préférait ignorer (les « imaziyistes » en particulier). j ’ai envie d ’une bière. Moi. Avant de le rencontrer. et cela aussi m ’était insupportable. Koukou a insisté : « Comment ça. Son combat. contre l’inanité culturelle du peuple kabyle plusieurs fois ébranlé.. Mais avant d ’entrer dans le restaurant. comme il les appelait. Quand j ’étais au pays. » Et Mouloud était venu. il citait certaines de leurs connaissances communes. s’inquiétaient. il n’a pas l’habitude de parler pour ne rien dire. je pouvais encore sentir vibrer l’âme de notre famille.. J’appréciais ces rares instants où. vraiment pas. comme d’habitude. il disait à Koukou : « Allons-nous-en. » Effectivement. Mouloud évoquait le pays . il le menait contre Ses aliénations apprises (si bien assimilées qu’elles tendent à devenir une seconde nature). Je croyais mener une lutte juste. non. sans rien trahir des expériences qu’il a partagées avec lui. Grandfrère la voyait sur le terrain des mentalités. enfin. encombrent le monde ! » Koukou peut parler des heures de Grand-frère. Mais que voyait-il vraiment ? On ne pouvait savoir. comme il l’avait fait à maintes reprises les mois précédents. » nek s tkaçi(Jin-iw ney d leflani s tgi'taft-is. Grand-frère a braqué un regard vif sur son cadet. Ce que. tous. « Q u’est-ce qui se passe ? s’est écrié Mouloud d’une voix brouillée. » C ’était un dimanche de novembre ensoleillé et froid. c ’est l’A ïd. j ’ai compris que j ’avais été l’exemple même du « B asbae». et cela ne me déplaisait nullement.Allons-nous-en. je voulais détruire tout ce qui n ’était pas comme moi. c ’est qu’il ne se contentait pas de critiquer. l’on sait moins. la vraie lutte.. et qu’il convient de souligner. Muh ? Je ne vois que deux bonshommes au comptoir. Mes frères me manquaient. Mouloud d’un côté du lit. J’étais complètement aveugle. je me suis rendu compte de mon imbécillité de berbériste .. en compagnie de mes seuls frères. maüùi d gens ? Ce sont les difficultés qu ’ils rencontrent chaque matin. Celui-ci. son regard agité allait de Mouloud à moi. “c ’est complet”. car rien ne lui était plus étranger que de vouloir jouer le rôle de « leader ». contre les habitudes de penser obsolètes et nocives. il n ’y avait encore aucun visiteur dans la chambre.. parce que la vraie lutte. qu’il ne sait plus différencier les voies de son salut de celles qui le mènent à sa perte. son réalisme lui interdisait toute illusion : « D acu i d-issakwayen lyaci ? D lehmiun i d-fmagaren ÿ$beh. Ses yeux remuaient dans tous les sens. ses membres se sont étirés.

je ne m ’en souviens pas. il ne se souvenait pas. il ne va pas. mois de liesse. Pourtant. il a été réellement tenté de partir. Quinze jours après. une respiration qui retrouve sa voie dans une espèce de bonheur morne. incroyable. muselée par des forces obscures dans une sorte de non-existence intenable. Parfois. Parle. Un infirmier nous a fait sortir de la chambre. celle de nos frères. d ’entendre les voix des vivants par lesquels il éprouve sa propre vie. dis-nous ce que tu veux. Mais la formule de condoléances qu’on m ’adresse me rappelle que demain. suspendue à ses lèvres. Cette fois. Nous étions encore en plein mois de l’Aïd.. ses frères et sa sœur : « J ’étais aveugle et sourd. et même vénéré. Je me tordais les mains pour contenir le tremblement qui s’était emparé de tout mon corps. son regard une expression plus vive. un temps où elle a été bridée. Je lui demandais doucement. Les Kabytchous feront la fête. non. il continuait d’être son propre maître. comme il semblait l’avoir décidé lui-même. Il lui aura fallu atteindre la fin de son existence pour qu’il comprît enfin combien il n’avait jamais cessé de compter pour nous. on revient. Grand-frère. j ’avais l’impression qu’il décidait lui-même de mourir.. comme ça. de cela. Je me refusais à cette décision. Mais aussi.. Ce jour-là. « Ce n’est pas vrai.122 À la vue de son visage maintenant tout livide.. Son visage avait repris des couleurs. Il s’appelle. je ne pouvais que le reconnaître : jusque dans ses derniers instants. celle de son fils. et je ressens une sorte de joie. 15 Je vois très bien qui est cet homme aux cheveux gris qui m ’aborde avec un faible sourire. de respirer de tout son corps. Il semblait si présent que j ’étais persuadée d’entendre sa voix d ’un moment à l’autre.. » Cette « fête » racontée ici. la mienne. impossible dans ces conditions. je t ’en prie ! » Pourquoi l’idée qu'il allait partir le jour de l’Aïd m ’était-elle à ce point intolérable ? On ne part pas le jour de l’Aïd. Il finit par se présenter. comme s’il pensait être seul à l’avoir vécu. il parachèvera son départ.. comme je le lui avais écrit. En même temps.. les vivants et les morts.. Une joie inattendue. et moi. je me suis précipitée vers le couloir pour chercher le médecin de garde. « Je mourrai pendant l’Aïd. de sentir le parfum du monde. je perçois comme un mouvement intérieur qui reprend. Nous le retrouverons quelques minutes plus tard. d ’agapes familiales. j ’en suis convaincue. J ’ai merdé bien comme il faut !. Il ne se souvenait que de notre cauchemar qui semblait l’obnubiler. de réconciliations et de pardons. pendant qu’il me regardait avec insistance : « Dis-nous quelque chose. je l’ai bien combinée. la conscience réanimée après un temps où elle a été plongée dans l’apathie.. je ne voulais pas l’admettre. je l’ai toujours admiré. On se sent alors comme réintégré dans le courant des êtres. Ce frère. Pourquoi ne choisissait-il pas de vivre ? Il semblait vouloir en finir avec ses jours.. Je répète ses nom et prénom. Mais. il a voulu. elle se reproduira avec d’autres visiteurs. attentive au plus petit signe sur son visage. Ou bien alors. lorsqu’on parvient à se relier à ses sources vives. Ce bonheur tranquille et discret que procurent certains moments de la vie. sans prendre en considération notre douleur. c ’est comme la joie du prisonnier à qui il est enfin donné de voir le ciel. comme de tout ce que notre famille pouvait contenir de bon malgré tout. Grand-frère. Pas en ce jour. » . » Et j ’attendais.

Il était singulièrement calme. » Etait-ce là sa manière de me demander pardon ? Alors... de saisir la logique de l’histoire qui l’avait conduit à cette « catastrophe ». nous bernent comme ils bernent tant d’autres. » Des paroles sans colère ! Les premières et seules paroles affectueuses que nous aurions échangées. J ’aurais pu éviter tout ça. lui ai-je répondu sans pouvoir contenir mes larmes.. Il parlait ainsi quand nous étions seuls. je l’observais.. Grand-frère. nous vivons en existant de moins en moins. Cette «catastrophe». « Vous ne nous croyez pas ? disait-il. Quoi ? Encore quelques semaines ? C ’est désespérant !. étrangement familière. comment t ’y es-tu pris pour finir dans ce naufrage ? » Tous les jours. . Grand-frère ne pouvait plus quitter son lit... mais j ’ai fait comme si je ne voyais rien.. ceux-là qui veulent imposer au monde entier les certitudes éclatantes de leur raison universalisée. tandis que nous autres. cette angoisse des crépuscules dont Yemma se plaignait souvent.. Je ne t’abandonne pas. II était. depuis des siècles.. Le manque de confiance en soi.. tu m ’as fait de la peine.. ne nous dites pas le contraire ! Nous pouvons toujours savoir ! Mais la plupart du temps. il disait qu’il l’avait vue venir. tentais de deviner ses pensées. et des miens ! Après quoi. Je la sentais..... nous refusons de savoir. Il ne faisait que parler. lui aussi. Il lui avait surtout reproché son attitude envers moi.. Attentive au moindre mot.) » Comme un flux irrépressible.. (juijey-kem . Lorsque les visiteurs étaient nombreux. Le doute.. c ’est à quoi nous servons en réalité. je la reconnaissais. parce que nous sommes bêtes ! J ’aurais pu éviter toute cette merde. Trop tard.Va. incapable de supporter davantage son agitation. Nous faisons marcher leur commerce. énigmatiques.. comme à mon habitude. mais je n’en tirais aucune satisfaction. En fait. La veille.. nous font croire qu’ils sont parvenus à modifier la condition humaine par leurs grandes valeurs morales et politiques .. nos « adversaires » étaient aussi de ce côté-ci de la Méditerranée. j ’ai pu enfin commencer à essayer de comprendre : « Oh Grand-frère. Nous ne pouvons rien supporter... Pourquoi ai-je hésité ?.. Elles nous suffisaient largement pour le restant de ses jours.. Je ne l’avais pas revu depuis le soir où je m’étais enfuie de la chambre. dès le début. peut-être. nous nous installions là pour ne pas déranger l’autre malade avec qui il partageait parfois la chambre. personne ne nous a dit la vérité. ... » J ’aurais dû tenir ma langue et me contenter de l’écouter. la colère l’emportait : « Je pouvais savoir.. Il se tenait à une autre échelle. envahie par l’émotion.. en silence.. l’écoutais. au plus petit geste. palpable.. pendant ces lents déclins du jour qui amplifiaient son angoisse..Grand-frère. tu sais ! Six étages et j'e n aurais fini une bonne fois pour toutes.. cwi(.. lui expliquant combien j ’en étais affectée. Nous en étions aux dernières chances. Nous devons maintenant supporter tout ça ! Ils nous font croire qu’ils vont nous guérir avec leurs petits cachets et leurs piqûres. cette sensation d’effroi sans nom et sans objet. J ’ai vu les signes et je n’ai rien fait pour. » (« Je t ’ai. L’impuissance.. A suivre ses interminables monologues. Traînant ses mots. indicible. il a murmuré de sa voix la plus nette : « A an i. ne sentais rien.. pour reprendre son expression. je lui posais cette question. J ’ai vu les signes avant-coureurs. J ’y avais déjà pensé.. ce n’est pas grave. nous ne savons rien. la jambe droite déjà paralysée.. L ’ignorance.124 125 Il reconnaissait ses erreurs en ce qui concernait sa famille. ») Ce genre de paroles était tout à fait nouveau dans sa bouche. Ils nous mentent. et la mienne. s’agitant dans tous les sens : « Quand est-ce que tout ça va s’arrêter ? Je n’ai pas de temps à perdre. j ’ai ajouté : « Je ne t ’ai pas laissé. dans cette dimension sans limites qui m ’était familière. » . Vous pensez que nous sommes fou ? C ’est incroyable ce que nous sommes bêtes ! Nous ne savons rien. je sentais. fa it de la peine . comme une timide tendresse. parce qu’il y était totalement.. du même coup... Comment aurais-je pu ? De le voir au repentir me rendait les choses encore plus douloureuses. abondantes.. nous endorment de leurs mensonges mielleux. Elle était là.. (Dieu. Nous en étions à constater l’échec de toute une vie menée dans l’impossibilité de résister à l’impensable. Chaque mot avait une portée qui allait bien au-delà de son sens immédiat. d’une cohérence sans faille. j ’habite au sixième étage. Comme ce jour où je m ’étais assise tout près de lui. les « petits » peuples. ce n’était pas difficile.. comment pouvais-tu savoir ?. et combien je voulais simplement l’aider. Mais j ’ai hésité. entre deux couloirs de l’hôpital. non ?. Ce sont tous ceux qui. ses propos débordaient l’instant présent de leurs significations multiples.. émanant de lui.. Pour la première fois.. Grand-frère. A Rebbi qil-ay !.. de la douceur. ils nous leurrent. « Oui. il n’avait pas reçu de visiteurs et Mouloud avait pu lui parler enfin. .. Le manque d ’informations. préserve-nous /. remplissant la chambre des fantômes de notre enfance ruinée.

nous payons. ça ? .C ’est vrai. Elle nous avait donné le jour. elle nous donnait aussi nos destins.. calomnié ? Je n’ai jamais entendu de mauvaises paroles à ton sujet . les figues. de répondre d’une voix précipitée : « C ’est vrai ça. je n’ai entendu que des bénédictions... a sidi. transformant en acte sa violence contre elle-même. Elle nous distribuait notre futur. elle s’en servait aussi pour tracer le destin de ses enfants.. Il attendait plus. Ça ne peut être qu’une malédiction. non ? C ’est une malédiction. » (« Redoutable est la malédiction des parents. joli... un des défauts ou. Les enfants ne sontpas coupables. Tu y vas pour accomplir un travail tout simple Les lutins le transforment Alors. l’âge venant... qui constitue sans doute un des traits les plus caractéristiques de la culture kabyle. joli. La mort devenait une option attrayante.. C ’est quoi. sans vraiment y réfléchir : « Quelle malédiction. (J’ai envie de dire . volé. il semblait encore très calme et voulait visiblement me parler. C ’est alors qu’elle prit ¡’habitude de nous dire : « Ma ur awen-semmhcy ara. comme si. lexrif. inventant leur avenir dans le moment même où elle donnait libre cours à ses colères. C ’est une malédiction. « De toute façon. elle s ’essoufflait. tyerqem ! » (« Si je ne vous pardonnais pas .126 127 De là venait une grande partie du dégoût qui entachait son exil plus ou moins forcé. mais je sentais bien son regard appuyé sur moi..elle ne s’en servait pas seulement pour tisser ses raisonnements qui nous enfermaient. Elle était notre dieu qui nous condamnait ou nous sauvait. qu’avions-nous fait ? Nous n’étions que des enfants !) Q u’elle était pathétique dans sa toute-puissance ! Elle semblait tenir nos vies entre ses mains. sa détestable verve imprécatoire se tarît d ’elle-même. les enfants ne sont pas coupables. Q u’est-ce que tu en penses ? » Il demandait mon avis ! Je me suis empressée de répondre. enveloppant le monde tout entier dans leur logique implacable . contre les siens. c'est logique. Grand-frère ! » Je ne le regardais pas dans les yeux. Grand-frère. » Au bout d ’un moment.. je leur pardonne. (Dieu. c ’est vrai. en effet. je le pense vraiment. Nous sommes coupables. j ’avais une bonne hygiène de vie. A(-{ruljed a d-tzedmed dinna Iqannunen a t-eawden. ruminant les sempiternelles jérémiades : « Daswessu n hvaldin tewsar. ») . mieux. tu le penses vraiment ? .. (Qui ne voudrait pas retourner au pays ? Oui. Imbue de son pouvoir maternel comme toutes ses pareilles. » Et lui. » Nous parlions de la même chose sans rien nommer explicitement. non ? Q u’avons-nous fait ? C ’est vrai.) La déception partout. empêtrés dans leur culpabilité secrète. là-bas comme ici. les fêtes. Un autre soir. Amva urnebyi ara ad iqqel yer tmurt ? Ih. il a repris : « C ’est vrai. jusqu’à ce que. elle s’appliquait à effacer sa violence d'avant. ju li. timeyriwm. C ’est peu dire qu’elle avait l’art du verbe ! Ce verbe. dès l’instant où elle ouvrait la bouche. On aurait dit qu’elle avait détourné notre langue pour son usage personnel. Elle était notre consolation ou notre damnation. à la fin de chacune de ses prières quotidiennes.. elle nous clouait à ses souffrances en distillant en notre âme cette affreuse culpabilité vis-à-vis des parents. qui aime à lester ses membres pour la vie ! Ils se traînent. J ’avais décidé de ne plus l’interrompre : « Qu'est-ce qui se passe ?. une des inepties !) Culture à la noix.. Elle usait et abusait de cette langue qui semblait n’appartenir qu’à elle seule.Oui. A lur. à répéter « Dieu. .. Grand-frère ? Quel mal as-tu fait ? Qui as-tu lésé. Et cette manière qu’elle avait d ’affirmer sa toute-puissance. [il nous reste] la fuite.. Où se réfugier ? Aucune issue. D’où cela peut-il bien venir? Je ne comprends pas. situ.. cette catastrophe ? Q u’avonsnous fait pour mériter ça ? Pourtant. De la voir s'exciter ainsi à nous pardonner me faisait pleurer.. c ’est tout. vous seriez perdus ! ») Et en effet. nous payons. eux et tous leurs descendants ! » suivis d ’une série de bénédictions. nous étions plongés dans la souffrance où elle se noyait. désormais. ju li. ses enfants.Oui. tarewla. Yemma ne voyait pas que nous aussi.. Mais il n’y avait peut-être pas que cela..

Ils m ’ont travaillé comme travaille un mauvais bricoleur. Ni plus ni moins. dépourvue. qui s’est emparée des esprits. je n’étais pas le seul enfant qui se pendait à leurs basques. mon frère les abhorrait. une fois de plus. ses idées. voire erronée. au bien-être de la collectivité. » Il rejetait les solutions de facilité. En fait. Mes parents n’étaient pas à la hauteur de leurs responsabilités. à ces Kabyles. acu ara s-d-gen ifassen ? (Pour un panier sans fond. Il constatait avec tristesse : « Ils leur apprennent à répéter “ozw/” et ils leur disent : “Maintenant. donc. inadaptés. toi le dénudé ? . de les aborder avec lucidité. s’étonner de leurs difficultés. Ont-ils oublié les avertissements de leurs devanciers. C ’était de lamentables éducateurs. Ainsi se méprennent-ils sur leurs problèmes. aussi déplaisantes soient-elles par ailleurs. elle correspond bien au ton quelque peu emporte-pièce de Mufyend-u-Yehya. » Les Kabyles. Ces mots remâchés et lâchés à tout venant. Comment ne pas souscrire. étayés. il disait simplement : « Travaillez. eux. Ils sont persuadés d ’avoir accédé à une position morale incontestable. les mêmes avec lesquels ils ont été euxmêmes forgés.128 129 Ou encore : « Jnadiy y e f zzehr-iw ur t-ufiy. avec des moyens usés. alors. ») Au lieu d ’admettre tout uniment : « Mon enfance a été un gâchis. de se reconnaître les uns les autres. Mes parents ni ’ont peut-être maudit. ceux qui l’ont fréquenté le savent : il n’exprimait rien qu’il n ’eût longuement médité. Il est possible que leurs ancêtres lointains.) Où l’on voit comme ils sont tout à fait à même de reconnaître leur impotence congénitale. à leurs propres yeux. et cette façon de voir nous dispense de poser concrètement nos problèmes. et cela dure depuis des générations. fanatisante). Ils ne se sont pas préoccupés de m ’offrir la moindre assise. Aucun parent chez nous n ’avouerait qu’il est. ce qui leur fait défaut. (Que te manque-t-il. de se concevoir en tant que peuple en devenir. Ils m ’ont élevé dans l’urgence. à la fierté chatouilleuse. à sa vision ? À la manière d ’un Jean de La Fontaine. Tout est « moral » chez nous. sans crainte d’offenser le Ciel. s’ils n’existaient pas ?). Mes parents m ’ont donné la vie plus par devoir moral (encore !) que par un réel désir de m ’avoir. prenez de la peine : c ’est le fonds qui manque le moins. mais aussi. « Tanemmirt ! » (« Merci ! »). etc. à les résoudre ? Pour ce qui est de mon frère. Elle témoigne aussi de sa volonté de battre en brèche l’image magnifiée que les Kabyles ont tendance à arborer de leur culture. aient été gratifiés d ’une raison digne de ce nom. nous n’avons pas été construits. très lointains. C ’est bien en ses soubassements que leur culture est déficiente. » D’aucuns. Ils m ’ont nourri. Ainsi se mentent-ils sur ce qu’ils sont. auteurs prolifiques de proverbes toujours éloquents : I udellaa i wumi y e k k e s Iqaea. l’ont-ils reçue en héritage? Sinon. ces mots. qu’ils le reconnaissent enfin : ils ne la possèdent pas. Ils m ’ont charpenté à la diable. procèdent d’une pensée exercée à saisir les réalités telles qu’elles sont. cette raison à la fois cohérente. à quoi serviraient les anses ? Ou encore : A cu i k-ixussen a B en saryan ? . orientés dans le bon sens. Ces premières années. Voilà comment la morale masque ces problèmes qu’il convient de résoudre en nous-mêmes ou ces comportements qu’il nous faut changer. celles qui consistent à s’occuper de la forme et à cultiver les fioritures tout en délaissant le fond. par conséquent. et de relever les défis du . En tout cas. mais ils auraient donné leur tête à couper plutôt que de le reconnaître. parfois même. celui-là qui n’a jam ais vu l’œuvre accomplie d ’un ouvrier méritant. Et comment. pas uniquement aux yeux des étrangers (Ah ceux-là ! Que seraient les Kabyles. péremptoires au premier abord. édifiés. incompétent en tant que père ou mère. comme d ’autres de la même facture adoptés par la majorité sous la pression de cette bouffée de berbérisation quelque peu abêtissante (et. ils m ’ont inculqué leurs façons d ’être et de penser. mais ils ont manqué de m ’établir vraiment dans la vie. Le fait même d’être parents les disculpe de toute faute. trouveraient cette remarque exagérée. dans des creusets familiaux favorables. en était arrivé à cette conclusion lapidaire : « Ur neffu/vbb ’ ara ! » (« Nous n ’avons pas été éduqués ! ») Comprenez : « Nous les Kabyles. ferme et souple qui leur aurait permis de se construire. En veut-on un exemple ? Il sortait littéralement de lui-même dès qu’il entendait : « Azul ! » (« Salut ! »). ou a été. Si bien que j ’en suis à m'éreinter pour mener ma vie jusqu’au bout avec cette tare originelle. » (« Je cherche ma chance. Waqila dsan-iyi imawlan.Jfaxatemt. » Muljend-u-Yebya. allez vous faire tuer !” Voilà à quoi se résume l’enseignement de nos soidisant intellectuels. carencée en ces principes de vie familiale et collective qui concourent à l’épanouissement de chacun et. qui devraient être les meilleures.Une bague. veulent poser un toit là où ils n’ont encore rien fondé ni bâti. les Kabyles d ’aujourd’hui. les décharge de tout reproche. Pour tout dire. en vain. Mais eux. lui. d’abord en tant qu’individus. c ’est une raison. n’ont été pour moi qu’une succession de ratages de mes parents.

à nos engagements. Les kabyles ont à faire évoluer leur façon d ’être et de penser et. Quand tu te donnes tout . ou élaborer une autre ? Sûrement pas en succombant à la séduction des récits d’origine (lesquels. leurs mœurs en général. n ’attend rien ni du Ciel ni des hommes. tout simplement. En clair. lorsqu’ils se conduisent comme cet homme qui a perdu sa montre et qui la cherche sous un réverbère : ce n’est pas à cet endroit qu’il l’a perdue. ils ne la doivent qu’à eux-mêmes. notamment. Il ne s’agit pas de remplacer une formule par une autre. Les hellénistes (Jean-Pierre Vernant. Diogène. finissent toujours par rejoindre le mythe) ni en se fourvoyant dans la recherche effrénée d’une « authenticité » ethnique et culturelle douteuse (laquelle. dans tous les sens du terme : «T iens. les mots ne font pas une identité : ce ne sont que des mots ! Les idées avancées ici ne sont guère différentes de celles que mon frère aimait à exprimer. Ils ne font preuve d’aucune originalité en réalité. Au demeurant. ils n’inventent rien à clamer leur « Amaziyité » sur les toits . il me plaît de le penser. vous serez sur la bonne voie. mon frère revivait. à des degrés divers. Aristote. entre eux-mêmes et les autres. cette faiblesse ne leur vient pas du dehors . mais c ’est là qu’il y a un rayon de lumière. De la même façon. eux. aux incidences de la modernité uniformisante qui affecte. comme il les appelait. est le propre de tous les extrémismes). ou 1’« azul » ou la « tanemmirt » ou tout ce qu’ils veulent. telle une cellule à son milieu chimique. C ’est qu’il ne distinguait pas ses intérêts propres du progrès collectif. inventer toute une Raison. C ’est vrai. va t ’instruire. on le sait également. ce sont les Grecs. Et cette expérience de régénération. Car leurs problèmes les plus sérieux ne tiennent pas au fait qu’« on » leur interdit d ’être des « Imaziyen». il ne voulait pas les garder pour lui seul. d 'être humain. par exemple) l’ont montré. En découvrant Platon. les mettre au service de quelque ambition égoïste . Et pendant qu’ils y seront. celle-là même qui a en partie inspiré la Renaissance des peuples d’Occident et qui continue encore d’inspirer la pensée universelle. qu’ils 1’« accrochaient à la vie ». De même.130 131 monde contemporain. c ’est comme l’habit du moine dont parle l’adage. Ce sur quoi ils devraient être inquiets par-dessus tout. ils ont à mûrir enfin. Et. dont une des expressions pourrait être le mot d ’ordre actuellement en vogue : « A nerre? waV a neknu ! » (« Plutôt se briser que de se courber ! ») Cette consigne cruelle (donnée par qui ?) à laquelle leur orgueil puéril les contraint de se plier. Comme quoi. C ’est d’une mutation radicale qu’il s’agit. encore moins de réflexion. son cheminement personnel de celui de tout un peuple. comment peuvent-ils récupérer cette raison qu’ils ont perdue.. de cette générosité totale et sincère qui. parlant de ces mêmes Grecs de l’Antiquité. on le sait. et qu’ils les résolvent. Le jour où vous proclamerez : “ Ur nt'fruzu ur nkeim u /” ("Nous ne nous briserons ni ne courberons non plus ! ” ). cette pléiade d ’« im yaren » (« vieux ».. ne suis-je pas surprise qu’il se soit tourné vers les Grecs de l’Antiquité. propice aux revendications ethniques aux quatre coins du monde. c ’est là une donnée irrécusable : ne leur suffit-elle donc pas ? Ou bien alors. ces Grecs-là ont su. cette intelligence qui illuminait sa voie. paradoxalement. Sophocle ou Xénophon après ses trois alertes cardiaques. à ramener leur tendance à la prétention immodérée aux limites respectables de la simple et juste dignité. Ce ne sont pas les médecins qui m ’ont guéri. sous l’éclairage du mythe berbériste inspiré par leur volonté sectaire de se différencier des « Arabes ». ce sont leurs pratiques éducatives telles qu’ils les ont subies et telles qu’ils les reproduisent avec leurs enfants. C ’est dire qu’ils contribuent à leurs problèmes. les Kabyles croient qu’ils comprennent leurs problèmes. ce qu’ils devront tôt ou tard remettre en question. pourquoi cultivent-ils cette peur irraisonnée d’être confondus avec « les Arabes » ? On a affaire à deux langues distinctes (quoique très parentes). entre hommes et femmes. ce jour-là. qu’ils étaient pour lui comme « un phare rencontré dans la nuit ». ils ne font que réagir. Quant à l’ethnonyme. C ’est qu’il était profondément généreux. ces brailleurs de rue . tout le monde le sait ou peut le savoir : c ’est dans l’histoire écrite. ils n’ont confiance ni en leur langue ni en ce qu’ils sont. pour se concrétiser. « sa g e s» ). Donc. la mondialisation triomphante "étant. alors que leurs vrais problèmes tiennent à ce qu’ils sont en euxmêmes. mais aussi. dans ce cas.. toutes les sociétés actuelles. leur conception des rapports entre parents et enfants. ils feront bien de s’interroger aussi sur cette relation aberrante qu’ils entretiennent avec toute forme d’autorité. Aussi. à leurs façons d’être homme ou femme. ou encore. » Il plaçait la vie par-dessus tout (sachant peut-être qu'il ne ferait pas de vieux o s). à leurs manières de vivre en société. que gagneriez-vous ?. Leurs problèmes ne sont pas là où ils les situent habituellement. à nos rêves mêmes. Grand-frère la jugeait assez stupide finalement : « Brisés. ce sont eux-mêmes qui les créent en même temps qu’ils en souffrent. ils l’ont égarée dans les méandres de leur longue et douloureuse histoire. la Vie sans prix qui donne leur sens à nos actes. il voulait les partager avec les siens. en compagnie desquels il passait ses longues nuits sans sommeil. on en conviendra. Cette raison. par Dieu ! » A d ’autres. il expliquait. m ’a-t-il dit en me tendant l’Ethique de Nicomaque d ’Aristote..

. a leqbayel ! » (« Qui vous ôtera la vanité et le mensonge. À l’époque. Pourquoi refusez-vous de comprendre ? Quand cesserez-vous de berner le peuple avec le berbérisme ? Il n’y a rien. il est possible qu’ils aient été drogués. . comme il le faisait jusqu’alors. si personne ne les écoute et ne les apprécie à leur juste valeur ? Il prêchait dans le désert. Ce n ’est pas fait pour avoir une fiche de paie et se pavaner. Oh ! Comme il en voulait à ces élites pontifiantes qui prennent les vessies pour des lanternes ! Tandis que le moindre mouvement devenait pour lui de plus en plus difficile. Hélas ! ») Et peut-être même avant : Yema dessen Nniqal ad xem m en citub A d msefhamen gar-asen A m m a r ad beddlen leryuh Zemren m a yehwa-yasen Nniy-asen. Le pain est le même pour tout le monde. et il le disait. il y en a qui les écoutent. cela aussi formait son caractère. Ça sert à montrer le chemin aux autres. tu peux faire n ’importe quel métier. (Et ils rient. Tout affligé. tu ne te demandes pas ce que tu vas y gagner. celui-là vous enrichira. les Algériens ne survivaient que grâce à la semoule que leur envoyaient les Français et les Américains. comprendre enfin ! Ceux nés dans les années quarante ne réfléchissent pas à ce qu’ils font. » Comme il était remonté contre les moutons de Panurge qui suivent aveuglément ces « intellectuels zaeemma tik » (« les soi-disant intellectuels ») ! Et il ne le cachait pas. il le disait haut et fort : « Inaal. Tel était mon frère. en plus Au lieu de réfléchir un peu De s ’entendre Dans l'espoir que les choses s'améliorent Ils sont capables s'ils le veulent Je leur ai dit. les intellectuels nney la tfektilin açlu. ») Le bon sens. le souci de la cohérence et de l’efficacité dans les actes les plus ordinaires. iyna-kwen.. Lorsque les circonstances l’y obligeaient. ils s'en moquent Et me regardent comme un ennemi. » Il disait encore.. Leur conduite est incohérente. mais de distribuer des copies de ses travaux. $abfra y a R ebbi çaijlja ! » (« Pendant ce temps. Après quoi.. fell-i a y dessen Uyaley n e k d asdaw-nnsen. non sans une pointe d’humour : « Puissent-ils guérir ! Puissent-ils changer. pour justifier la rétention de son travail : « A m win icettben i uderyal. lui qui n ’avait aucun statut. Dès 1980. il continuait pourtant de tonitruer en présence de certains visiteurs : « Nous vous disons “voici la voie !” mais vous ne voulez pas la voir. le berbérisme n tackum ! » (« J'exècre votre berbérisme ! ») Ou encore : « Pendant ce temps. S’il ne s’agissait que de gagner ta vie. en sa présence. yiw e n a y d udem-is J-fidef zeddigen am lekwfen. ni titre ni siège ni tribune ni appui officiel ? Du lit d’hôpital où il dépérissait de jour en jour. le pragmatisme. penser autrement. » (« Comme qui danse pour un aveugle. il voyait que la majorité choisissait la mythologie amaziyiste et ses chimères. Kabyles ! ») C ’est qu’il était hanté par la vérité : A y e n byiy. ce n ’est pas un diplôme.) Combien l’entendaient. il s’en allait digérer sa colère dans sa solitude retrouvée. nos intellectuels spéculent sur du vent. quand cette œuvre et toi n’en font qu’un. Pourquoi dites-vous qu’il y a quelque chose là où il n ’y a rien ? Pourquoi mentez-vous aux gens quand ils attendent de vous la vérité ? C ’est de la trahison ! Vous êtes des traîtres ! » Et aussi : « Win ara wen-ikksen z z u x akw d lekdeb. Cependant. volait dans les plumes de qui. il trouvait encore la force de crier : « Leqraya ! L'instruction ! La quête de la connaissance. une génération moins hypnotisée par Vam aziyism el Cela se peut bien. se prévalait de son amaziyité de façade. quel que soit le grade de chacun.. il finit par se retirer . c ’est fait pour dessiller leurs yeux. Yema ¡¡an agad i sen-igan ccan. cela aurait signifié la mort immédiate). crachait son dégoût. Espérait-il une période plus propice. il cessa non de travailler (dans sa situation. En plus. Donc. il explosait.132 133 entier à une œuvre. réellement. . D ’ailleurs. à quoi bon perdre son temps à enregistrer des cassettes de textes. Us ont peut-être mangé quelque chose.

sans citer tes nombreux préjugés. de quels « Arabes » s’agit-il ? Quels sont les indices de cette culture kabyle prétendue « supérieure » à celle des « Arabes » ? Où sont ses productions par lesquelles elle collabore à la Culture universelle ? (Mon frère disait : « le couscous. en exploitant tous ses détours. ta jalousie incurable.. leurs entraves intérieures qui brident leurs capacités créatives. Tels ceux-ci. Il s’agit de produire. Dans cette perspective. en mettant à profit tous ses particularismes régionaux. Toutefois. l’obligation à laquelle tu es tenu d’afficher des attitudes hautaines. ce sont les « autres ». Muljend-u-Yeljya ne s’opposait pas à l’idée d ’interroger l’histoire (et non de s’y réfugier) pour mieux comprendre le présent. Je serais tentée de dire qu’en pensant de la sorte. (Ce que j e désire n 'a qu ’un visage C ’est la vérité immaculée comme le linceul. plus féconde. ce qui déforme leur perception de la réalité. ad ig R ebbi ¡¡awil ! [Etre la cible d ’un Kabyle ou d ’un Arabe. Va travailler. grecs et autres. racistes et autres. dans le vrai de sa culture. leurs contradictions au plan de leur savoir comme à celui de leur morale. lui . leurs causes principales sont en eux-mêmes. d’une des dispositions mentales les plus révélatrices de leur culture tribale : se sentir persécuté par l ’autre vécu dans une proximité insupportable. Dieu y pourvoie !] Curieux proverbes. écrabouille-le : ce n ’est pas un péché] . C ’est un effort concret sur le terrain de la langue. plus sensée. d’inventer de la matière palpable. C ’est donc ainsi : de notre malheur familial dont je n’hésite plus à parler (j’en pleure. d ’enrichir un contenu culturel et. Il travaillait d’arrache-pied. sans lequel tu ne peux pas vivre. il enrageait de son incapacité à intéresser les siens par sa démarche réflexive inspirée par les grands penseurs. le plus déplorable qui soit : ce qui écarte les Kabyles d’une vision précise de leur situation. Cette réalité semble relever d ’une croyance collective. qui peut s’adresser à tous. ce qu’il disait explicitement. le plus authentique. n’est-ce pas ?). leurs réponses également. dans la bouche de la . participe en grande partie de leur tribalisme délétère. vos pires « ennemis » s’y prendraient-ils autrement pour vous nuire ? Quoi qu’il en soit. la langue et la pensée de ceux qui la portent. désagréable peut-être. selon laquelle les responsables de leurs problèmes. la langue kabyle en involution depuis des générations. il récusait la thèse courante chez les Kabyles. Voilà une des raisons qui l’ont conduit à modifier sa vision sur le « problème » de la culture kabyle et à s’engager dans une autre voie . Mais la vérité est bannie Les gens la redoutent. mais je n’en rougis pas). C ’est que Yemma était pleinement. exhortant ses interlocuteurs au travail : « Taqbaylit akw d lbup eaddi ma tebyid af-fxedm e^ ! » (« La langue kabyle est en friche.) Ce n’est ni par nihilisme ni par négativisme que mon frère répétait : « Il n’y a rien ! Nous n’avons rien ! Nous n’avons aucune raison de nous réjouir ! » Il reconnaissait cet état de fait : les élites kabyles occupées à piler de l’eau dans un mortier depuis des décennies . avec lequel tu as du mal à vivre. ou la ruse infâme dont tu te sers pour te sortir d ’affaire aux dépens d ’autrui.134 135 Maena tidef iyba yisem -is J(agwaden-f yemdanen. par exemple : ton mépris pour celui qui ne te domine pas ou qui te ressemble (Aberkan uqerru. d’une illusion commune à laquelle ils adhèrent sous l’effet. Ah ! Que n’a-t-il pas été un rien égoïste ! Malgré tout. une voie plus concrète. la culture kabyle en panne . cherchant la meilleure méthode pour communiquer une des idées qui lui importait particulièrement : la nécessité pour les Kabyles d’affronter leurs travers. si tu veux ! ») Il s’agit donc de semer dans et par la langue telle qu’elle est. cynique et odieux. leurs incohérences. Win itbas uberkan uqerru. voilà tout ce que les Kabyles ont su apporter à l’humanité ! ») On dirait même que les problèmes des Kabyles se compliquent de plus en plus. simple. du fait de leur mode d’être et de penser tribal qui tend à se perpétuer surtout par l’exacerbation de ses aspects les plus débilitants. simultanément. Kabyles. pour ne pas perdre la face. mais bonne à dire comme toutes les vérités qui se respectent : les Kabyles sont les premiers responsables de leurs maux . il y a une leçon à tirer. de te montrer présomptueux. aussi concret que l’était celui des aïeux qui s’exténuaient sur leurs lopins de terre pour en extraire leur pitance quotidienne. voici une des conclusions de Muljend-u-Yeljya. Certains d'entre eux ne poussent-ils pas le ridicule jusqu’à se vanter d’être « plus civilisés que les “Arabes” » ? Soit dit en passant. L’autre. leurs dérives. plus pondérée ! Il souffrait. Et aussi. notamment. dramatiquement. Entre nous. le plaisir que tu prends à donner du fil à retordre à ton voisin.. toujours. il ne renonçait pas au travail de fond qui s’imposait à lui. sehheq-it : ulac ddaswessu . il mettait au travail la langue ancestrale telle qu’elle fonctionne au quotidien. [Le Kabyle ou l ’ A rabe. ils créent eux-mêmes la réalité qu’ils dénoncent.

dans ce miroir aux alouettes que leur tendent. m ’écouter ! Il m ’a appris certaines choses qui l’avaient blessé dans sa vie privée. Cela admis. et comment je voyais la question de la culture.136 majorité. * Ce soir-là. le dirai-je à mon tour.. S’agissant des Kabyles. leur langue est aussi leur première et dernière chance de conserver leur identité culturelle sans s’enfermer dans une vision ethniciste. et plus généralement. comme s’il vivait parmi eux. la langue maternelle (et non le 137 berbérisme !) qui leur permet vraiment. de s’emporter encore. en les fréquentant un peu. » (« Ce n ’est pas la langue kabyle qui est déficiente. l’état d ’une langue reflète la condition intellectuelle. Et chacun d ’eux la mène avec plus ou moins de bonheur. Je m ’en rapportais à l’espoir de le voir se rétablir.. il connaissait ceux de là-bas. Comme. la masse des petites gens qu’il regardait comme des proches parents . de notre mère surtout. sa force. toute Y authenticité qu’il défendait : cette expérience de vie révélée à travers la langue vivante. la question est celle-ci : jusqu’à quand se conduiront-ils comme ce paysan qui cherchait son âne alors qu’il était dessus ? Veulent-ils recouvrer leur identité culturelle « authentique » ? Elle est là. il avait de plus en plus de mal à se rappeler ce qui s’était passé la veille. Peut-être sommes-nous fatigués. Ahaat nasya. de reprendre ses lancinants « ta mère-là ! » qui me déroutaient. précisément : Ur ffeawad ara i yeysan tibbw it! (Ne recuis pas les os !) Tout bien pesé. comme la vie. ils la portent en eux-mêmes. n’est-il pas plus pertinent d’essayer de l’améliorer plutôt que de se mirer. la langue usuelle vibrante des heurs et malheurs des gens ordinaires . psychologique. cela ne l’a pas empêché. donc. de tous les groupes qui ont été. à mon sens. ou alors. comme les saisons. le passé étant inchangeable par nature. Et si ce qu’ils sont leur déplaît. la recréent et l’enrichissent en intégrant de nouvelles réalités . Nous faisions connaissance enfin ! Pourtant. c ’est nous qui sommes incompétents. culturelle et sociale de ceux qui l’expriment . les Imaziyen d ’il y a deux mille ans ? C ’est peut-être le lieu d ’invoquer la sagesse de ces ancêtres.. les Kabyles sont le produit d ’une hybridation linguistique et culturelle multiple.tous ces hommes et ces femmes vrais dans leurs souffrances comme dans leurs joies. De sorte que je ne savais jam ais à quoi m ’attendre avec lui. Grand-frère semblait apaisé par ma réponse. Elle est. Enfin. D nekw ni ur nezm ir ara i yiman-nney. Ensuite. qu’ils le veuillent ou non. sans ambages : la quête identitaire est une des préoccupations majeures des peuples hier colonisés. 11 a évoqué chacun de nos frères par le surnom qu’il lui donnait autrefois. cette langue. peut-être pour la première fois. . un passage obligé pour tous ces peuples. dans leurs défauts comme dans leurs qualités. les citoyens d ’un pays participant du monde et de son humanité diverse. à travers les fantasmes débridés de leurs puristes entêtés. Pour qu’enfin notre histoire puisse couler comme l’eau. selon ses ressources propres et sa situation dans le cadre de l’Etat national dont il fait partie. cette quête. C ’est d ’ailleurs là. de sérénité. J ’avais perçu son sentiment de culpabilité à l’égard de nos parents. les immigrés. tel Narcisse dans ses eaux originelles. sa vitalité. la langue telle qu’il la parlait lui-même. dans leur tentative de surmonter leurs traumatismes historiques. ») Evidemment. Je me promettais que je trouverais alors le moyen de discuter avec lui pour débrouiller notre sac de nœuds et liquider ce qui nous déchirait. dont il découvrait peu à peu les subtilités régionales et les potentialités inexploitées à tous les niveaux. dans quelle disposition il était. comment l’aborder. happés par la modernité conquérante mise en branle en Europe depuis cinq siècles. ces Kabyles qui n’ont d ’autre prétention que celle de durer tels qu’ils sont. tout comme le rêve permet à chacun de retrouver son enfance. à différents degrés. Et c ’est peu dire qu’il les connaissait. là aussi. il m ’a demandé ce que je pensais des Kabytchous. c ’est-à-dire en eux-mêmes . inscrite dans la langue qui les habite et qu’ils habitent. Cette langue. Il répétait à qui voulait l’entendre : « MaCCi t-taqbaylit ur nezm ir ara iyim an-is. en chaque instant. l’histoire. nous ne la connaissons pas. bien des peuples actuels. dans leurs mesquinéries comme dans leurs grandeurs. Il connaissait ceux d ’ici. ney taqbaylit agi ur [-nessin ara. surtout en les observant . de se relier à leurs origines. les jours suivants. et aussi.. leur ardeur à la pratiquer avec passion et intelligence. d ’éprouver leur continuité culturelle tout en restant ouverts au monde actuel et à ses évolutions inéluctables. il a bien voulu me parler et m êm e. les Kabyles ont à devenir ce qu'ils sont. comment cette langue n ’auraitelle pas toute leur confiance ? C ’est elle. c ’est-à-dire les héritiers d ’une tradition orale qu’il leur appartient d ’enrichir et de prolonger par l’écriture. à la transmettre pour elle-même et non pour s’opposer à une autre. Mais aussi. quels étaient mes rapports avec eux. Aussi. passer comme les jours. la façon dont ils la maîtrisent. dans leurs échecs comme dans leurs réussites.

. Il faut sectionner. d ’une voix vigoureuse et envoûtante). Et. peut-être dès l’aube de sa vie. à ce morceau par exemple (le même qu’entonne. toute tournée vers luimême. Car. Certains soirs donc... ces chants religieux d ’évocation et d ’édification qui me bouleversent toujours. ne disait-il pas qu’il lui avait été infligé. Oui. mon frère ne pouvait cacher ses larmes : Lefhama win um i f-yefka Teyleb lyella U ryetfili d igellil Bab-is y e b b w i lbayakka Yebead i tlufa Uridenneb ur ¡{Iieyyil . Ce monde. Grand-frère les considérait comme une « thérapie de groupe ». mendiés autour de lui. la possibilité donnée à chacun de rompre un instant son exil en parlant du pays quitté. Grand-frère les recherchait.138 J’espérais... le cousin de Mokrane. il faut trancher dans le vif. à voix basse.. il les a réclamés. d ’exposer ses problèmes ou de soumettre ses projets personnels à l’avis de tous. Koukou et Saïd lui ont chanté les quelques couplets qu’ils connaissaient. l’on chantait dans l’atelier. C ’est dire l’importance qu’il leur accordait. neqqar m azal Aql-ay nedder tamara.. un espace de réflexions et de discussions autour de thèmes divers . Yemma aimait les entendre. afrerref. Dans l’atelier. ce dernier lien avec un monde pour lui de plus en plus invivable. Tandis que lui. il est parvenu à le rompre. était en lui depuis toujours. de la main qui lui obéissait encore. les réunions étaient avant tout des rencontres et des retrouvailles amicales. une grande partie de la soirée était parfois occupée par ces chants. disait : «R adiothérapie. mais aussi. c ’est juste. je rêvais une seconde chance. en fait. il mimait l’opération.. Nefbibb/. Mokrane. Alors.) La maison résonne maintenant des dikr. Dans un sens. plus conscient des approches de la mort. Thérapie. Ces séances consacrées à la controverse et à l’expression libre. Sa violence. lui aussi. au-delà du travail littéraire. endurons Survivant de mauvais gré. 16 (Nous endurons. en cette veillée funèbre. cela veut dire tailler.politiques ou autres -. Dans sa chambre d ’hôpital même. » Et.

) D’un côté. Tu es le Compagnon Remplis d ’appréhensions. pendant qu’au fond de lui-même. quelqu’un ajoutait en riant : « Alors. Comme Yemma. leur donnant une hauteur d ’où ils finissent par transcender leur propre existence. il ne croyait en rien qu’au travail concret . aucune forme établie. que désirer de plus ? Tu ne peux pas être en de meilleures mains ! » Lui se taisait.Aql-ay deg uñís n R eppw i ! (Nous sommes entre les mains de Dieu /) » Parfois. il était profondément croyant. par moments. Elle portait Les deux chœurs de lexwan vont se relayer des heures durant pour remplir cette nuit de leurs voix puissantes. mon frère lui ressemblait visiblement. la vie et la m ort. il n’a pas vraiment été entendu. de l’autre. L ’Espérance vivante. (En hâte tu es venue. sur l’essentiel. il essayait de trouver une issue à une existence qui tendait de plus en plus à l’impasse. sa conviction que sa vie ne lui appartenait pas et que. telle était Yemma quand. la tombe se ferm e Nous laissons parents et amis. en prononçant « R eppw i» au lieu de « g e b b i» .. C ’était sa façon de laisser la porte ouverte à l’espérance à laquelle elle tenait de toute son âme martyrisée. puisqu’elle passait par notre langue maternelle et s’appuyait sur nos croyances traditionnelles. elle disait son impuissance devant certains événements. Et. si communicative. cette phrase qui était une des expressions favorites de Yemma. pris au sérieux. putréfiés en dedans Dieu. elle n’était ni banale ni drôle. Puisqu’il n’y a qu’un Ciel qui relie tout. Il faisait rire surtout. ce que masquait le semblant d’humour par lequel il exprimait la composante spirituelle de sa personnalité . « Comment vas-tu. j e prenais cela pour un simple mot M ulj-u. nous comptons sur Toi Quand sur nous. une phrase qui les faisait sourire parce qu’il la disait à la manière d ’une femme.140 MaCCi am win tebbwi lhawa La ddin la lljepna A k k en isabba ad as-tm il. c’était une réplique banale de la part de mon frère . le passé et le présent.. il semblait tout imprégné de cette piété naïve. les êtres et leurs jours. C ’est. Pour les visiteurs. le haut et le bas.. Muh ? lui demandait-on quand il pouvait encore parler. composante évidente et.. en partie au moins. assez familière.Yefrya.Yefrya yebbwetj-as lajel Lm ulukheggan aha amkan Tasa d wul tay y e f inijel A r daxel qebren rkan A R ebbikeC dim w ennes Demn-ay aql-ay deg yeblan I uçekka ni 'ara yay-yefrbes Negga leljbab dimawlan. * (La sagesse. Tusid-d a Im ut s lasjel rile y a m edden d awal kan Mufr-u.) . Mais. à qui II la donne Prime la richesse Qui l ’a reçue ne connaît point la pauvreté Il est béni pour toujours Il se tient loin des malheurs Ne pèche ni ne complote Ce n ’est pas comme le frivole Sans fo i ni dignité Toujours sa vie sera déséquilibrée... . sous cet angle aussi. elle parvenait à se libérer de ses voix intérieures. Par ces mots. je l’ai dit. qui ne se laissait enfermer dans aucun cadre. elle n’avait aucun pouvoir de décision. Pour moi. sur ce plan non plus. Mort Gens. et à laquelle elle s’en remettait tout entière. Elle témoignait ainsi de la Force qui l’habitait. somme toute. 141 cette Foi qui grandit les êtres en eux-mêmes. son terme est arrivé Les anges ont apprêté la place Nos cœurs se nourrissent de souffrance Engorgés.

elle avait répété. J’aurais pu demander à Mouloud ou à Hamid de m ’en apporter une. de paix. dont il ne me reste que ces mots. Il y a son œuvre. puisqu’elle était là. comme si mon frère en personne était apparu là. je m ’éprouve à l’échelle infiniment modeste de ceux qui la parlent et la nourrissent. présente à tout moment dans la chambre de l’hôpital. et sa voix m ’a crié : « Q u’est-ce qu’il y a encore ! Ta mère-là. ils m ’ont soulagée ! C ’était comme si la mort annoncée de Grand-frère était dans un sens plus supportable que le fait d’avoir à l’apprendre à Yemma. mais je me disais que c ’était Yemma qui devait être là. 1 1 se leva et prononça. Je pris les mains de mon père : « Père. comment aurais-je pu le lui dire ? Non. elle aussi.. il n’est pas mort entièrement. l’esprit confus. » Et alors qu’elle n’était plus. je suis sortie vite de l’hôpital. Enfin. le cœur engourdi. je ne sais plus. je sens ma douleur se transformer. ce sont celles d’une souffrance harmonisée et acceptée comme une grâce du Ciel.. Aurait-elle été encore de ce monde.142 143 En écoutant ces chants sublimes. l’ignorance et l’oubli nous protègent. Et leurs larmes. Ils me rassérènent. » Mon père fit une grimace de douleur et des larmes coulèrent sur ses joues. Je la prends par tout mon corps et la range dans un coin de mon cœur comme une précieuse révélation. fébrilement. mais je me suis égarée. J ’ai erré des heures. Il ne savait pas encore. Demain. simples et vrais. Dans ce rêve. Eux. harcelant ses fils autour d ’elle : « Il est arrivé quelque chose à votre frère en France. savent ce que nous ignorons. Je les bois mot après mot.. Ils sont la condition humaine versifiée. dans leur résonance tragique. * . Quant à mon père. décrivis la façon dont il avait ouvert les yeux. » Ensuite. l’indescriptible absence. elle savait par elle-même. Je vois le monde illuminé d ’un éclat nouveau. je le sais. soudain. une longue phrase en kabyle.. belle et sacrée. Je voulais prendre le métro pour rentrer chez moi. les jam bes flageolantes. Elle ne me fait plus mal. sur un petit banc. J’étais sans mot. Les larmes qui coulent maintenant sur mes joues. Les défunts pleurent-ils ? Un rêve fait quelques semaines après la disparition de Grand-frère m ’a répondu : oui. je n ’avais pas une grande photo de lui. Pendant des mois. elle devait être là et consentir enfin à rompre le cordon. mais elle est déjà morte. Il était malade et personne ne lui avait rien dit à propos de Grand-frère. eux aussi.. ils nous entourent d'une insensibilité qui nous permet d’aller à la rencontre de nos jours. tu sais. me réconcilient avec le monde. en français : « Ça ne fait rien. le monde tout entier. à la pitié absolue. se tenant de l’autre côté. celui qu’elle semblait avoir ligoté toute sa vie par sa souffrance. je revoyais mon père dans ce rêve qui était aussi clair qu’une image sur un écran. Grand-frère Abdellah est mort. Mais moi. mon esprit. assommée. et cette connaissance les ouvre à la pleine sensibilité. à libérer son premier fils. À dire vrai. j'aim ais à le croire. et mon âme s’apaise peu à peu. maintenant. Vous ne voulez rien me dire. Mieux. je me mis à lui raconter comment Grand-frère avait rendu l’âme. J ’attendais avec Yemma que mon père vînt pour l’informer. je les avale note après note. Je la ressens comme une émotion . Je répétai les « Ah !. Par eux. à côté de Yemma assise. Ah !. elle continuait de savoir. une émotion pure. Et ils sont inconsolables. je ne serai plus la même.. Elle ne me domine plus. Je reproduisis la façon dont ses paupières s'étaient abaissées comme le rideau sur une scène de théâtre. Sinon. j ’aurais agi comme elle l’avait fait avec nous deux au sujet de notre père : je ne lui aurais rien dit. avait rempli la chambre. Tandis que nous. ces chants graves et ardents. nous cherchons à savoir. amplifient mon sentiment d ’humilité à l’égard de la vie. Il vint s’asseoir sur un petit banc. et elle est vivante. dans leur profondeur insondable. elle . non ? » Ces mots m ’ont calmée. son long regard plein de vie. je rapportai le terrible silence. hébétée. cette douleur. les défunts pleurent. Ils pleurent à ma place.. Je mimai tous ses gestes. et leurs chagrins sont plus désespérants que les nôtres. je me suis figée. très longtemps. Ma douleur vibre à leur rythme . après que le jeune interne de garde m ’eut expliqué que mon frère venait « d’attraper une vraie vacherie » et qu’il n’avait « plus que six mois à vivre ». puisque c’était elle qui tenait les fils . vais-je dire ça à Yemma ? » Tout à coup. cette douleur. » qui avaient brusquement cessé pendant que je lui parlais et lui caressais le visage de ma main mouillée. elle. sur un ton grave. Mais elle savait. Ah !. Yemma devait être présente : ne Pétait-elle pas de toute façon ? Donc.. ce que. me demandant à voix haute : « Oh mon Dieu ! Comment. je revoyais mes parents. l’effroyable vide qui. elle se confond avec leur matière toute faite de compassion. Yemma savait. Elle savait depuis longtemps. Dans leur mélodie unique. jamais ! Pas même dans un rêve ! Cet après-midi-là. je décèle la mesure juste de ma langue maternelle. devant moi.

J ’étais seule. C ’est qu’il y avait la mort d ’un côté. . j ’avais fait les « bons» gestes avec Grand-frère. » Je lui ai emboîté le pas. le monde tout autour. j ’ai appelé Abdenour : « Abdenour. et l’on m ’avait parfois demandé : « Dis. nous allons la lui réciter tout de suite. qu’est-ce qu’il y a dans cette bouteille ? . Peu de temps après.De l’eau bénite! Eh bien. Tu sais. » Je l’avais pris surtout parce qu’il venait d’elle.. Grand-frère-là. C ’était des moments que j ’appréciais. où elle revêtait le visage de cette mère émouvante. vers qui peux-tu te tourner pour lui demander ce qu’il convient de faire ? Qui peux-tu appeler à ton secours ? À quoi peux-tu recourir.Ah bon ? Tu en es sûr ? . s’il te plaît. La mort avait tout figé. elle vient d ’un voyant-guérisseur que Yemma avait l’habitude de consulter. » Je ne voyais pas l’intérêt d ’en parler. » Je ne me sentais pas la force de l’annoncer moi-même à m es frères au pays. Y em m a. je n ’ai rien fait de tel.. quelque chose de plus « grave ». à l’instant.. Avais-je complètement oublié les rites dans lesquels je suis née. Alors que je commençais à lui raconter comment la chose était arrivée. ce n ’est pas de l’eau ordinaire. ce flacon. J ’éprouvais une sorte de satisfaction à constater qu’en me laissant mener par ma sensibilité. puis. de l’autre la « bonne façon » d ’agir. c ’est parfait! Tu vois. c ’est fait.' Tu en auras besoin. Ensuite. au bord du néant. Il a reparu quelques minutes plus tard. mes jam bes se sont bloquées. je lui ai demandé d ’appeler quelques personnes. il est en paix avec son Créateur. à deux pas de la chambre d ’où sourdait maintenant le mystère absolu. Oh non. et je me suis mise à trembler comme avant. et qui m ’avaient accompagnée jusqu’à l’âge adulte ? Comment n ’avais-je pas pensé à effectuer le geste primordial ? En me soumettant à la Loi par la formulation explicite de la profession de foi. J ’ai balbutié : « Quoi ? La profession de foi. Oui. peut-être même avant . j ’ai repris mon récit : « J ’étais en train de lui essuyer le visage avec de l’eau.. je ne peux pas. Yemma chérie par-delà la mort. en me disant : « Prends-le.144 Quand cela s’est produit ce soir-là. Alors. il est mort. tout à fait sûr ! C ’est aussi un geste de foi. il s’est essuyé les yeux. mes mouvements. Abdenour m ’a dit d ’aller m ’asseoir et il a fermé la porte derrière lui. Une seule fois. Avant de se tourner vers moi.. Abdenour m ’a interrompue : « Lui as-tu au moins récité la profession de foi ? » Je suis restée toute pantoise.. je n’ai pas pu me retenir de le lui dire au téléphone : « Tu me manques. à travers nos croyances et nos rites traditionnels. Comme ça au moins. » . tout bas : « Je ne peux pas avancer. sinon à ce que tu as toujours connu et que tu portes en toi ? J’avais toujours aspiré à la spiritualité du monde par l’intercession de Yemma.. Abdenour est arrivé. Mais au moment de franchir le seuil de la chambre. pourtant. elle ne vient pas du robinet . c’est tout. je n’avais jamais pu dire : « Je t ’aime ». qui se tramait depuis longtemps.Oui. mes pensées. Sans consistance ni sol sous mes pieds. et même... C ’est comme si tu lui avais récité la profession de foi. De l’eau. Ça ne m ’est même pas venu à l’esprit. comment expliquer ? Expliquer quoi ? Crois-le si tu veux. Téléphone à Mouloud. et si vaillante par ailleurs ! * Il contenait donc de « l’eau bénite ». j ’ai répété. » Je l’ai remercié. ce flacon que je me dépêchais de dissimuler dans mon sac lorsqu’un visiteur me surprenait à passer ma main" mouillée sur le visage et sur la tête de mon frère. tu as fait exactement ce qu’il fallait faire. cela ne concernait que Grandfrère et moi.. Cela avait intrigué plus d ’un. ma fille. à travers ses prières quotidiennes que je suivais avec une grande attention. Il m ’a trouvée assise dans le hall. de plus abstrait. une espèce d’intrigue inextricable qui se poursuivait fatalement.. Je m ’étais posée là sans savoir que faire d’autre. Abdenour s’est levé : « Il n’est pas trop tard. Il s’agissait d’autre chose. Qui aurait compris ? Il aurait fallu raconter l’histoire à partir du début (et quel début ? Le savais-je moi-même ?). » J ’étais rassurée.. à qui.Rien. » Je me suis sentie comme prise en faute. « Voilà. comme il avait son portable. je me serais obligée à admettre l’inadmissible. depuis les commencements. des instants privilégiés où elle semblait résister aux assauts de ses infatigables « ennemis ». Yemma me l’avait donné. . expliquer qu’il ne s’agissait pas de la simple croyance aux vertus d ’une eau sur laquelle un ccix avait prié et crachoté des années auparavant. Etait-ce donc pour cela aussi que je tenais à ce que Yemma fut « présente » ? Quand la mort te surprend en exil. Viens.

Il m ’était arrivé de le prendre. une volonté impérieuse qui me poussait à prolonger un fil tissé à travers des générations. L ’expérience restait douloureuse. pour décider que mon frère est à la fin de sa vie ? Que savent-ils vraiment du mystère de la Vie ? Peuvent-ils seulement dire quand la vie commence ? Et comment. de ne rien penser par moimême en réalité. sur une étagère. et dont les eaux déchaînées inondent le monde. toujours dans le rêve. Il faut aussi que le temps accomplisse son oeuvre. ses peurs et ses angoisses. il n ’y avait plus aucun espoir. les choses que tu vis sans le savoir. ami. c ’était cette possibilité. J’avais pris ce flacon comme je prenais tous les mots de Yemma. je ne sais pas très bien. ce flacon. tu t ’en souviens ?. je me suis mise à invoquer les saints tutélaires du pays kabyle. toutes ses pensées. . j ’avais songé à le soigner en l’aspergeant d ’un certain produit. Yemma le faisait. Je ne sais que faire d’autre. je passais en revue l’image de mon frère pour y déceler l’imperceptible geste. n’est-ce pas. lorsque mon regard tomba sur ce flacon.. Alors. Pourquoi aurais-je été effrayée par ce qui se présentait comme une issue inespérée ? Je me sentais soutenue. une pensée qui opérait en dehors de moi. surtout. Pardonne-moi si je me trompe. Le cactus était en piteux état. de but en blanc. voilà comment je me suis conduite : « Comment. j ’avais le sentiment d ’agir au gré des événements. de cette sérénité que l’on atteint quand nos actes s’harmonisent avec ce qui nous inspire en notre âme.. au cœur d’un hiver sans fin. elle. » Jusqu’à ce soir-là. emportent tout. » . je me suis sentie ridicule à lui dire de telles balivernes. je me rendais compte que j ’agissais suivant une logique. corps et âmes. alors qu’en réalité. cette eau vient d’un ccix. Jusqu’à ces jours de désespoir. répond le maître bouddhiste.. à tout moment.Sans rester à ne rien faire.. Ce que je vivais me semblait cohérent. l’infime mouvement qui pouvait me laisser croire à une amélioration de son état. en rentrant chez moi. à côté de ces objets divers et sans valeur. tu en auras besoin. L ’âme a ses secrets.celui des rêves. Moi. * Ce soir-là. Par quoi ? Par qui ? Le plus important dans l’expérience que je vivais avec mon frère. peuvent-ils savoir quand elle se termine ? » Chaque soir. tout racorni et infesté de parasites. . portée. Ou alors. tu rêvais au printemps ! J’ai fini par admettre que je me forçais à entretenir l’espoir. la nature pure. et sans me débattre. dans un large pot à la forme rectangulaire et muni de barres en métal blanc. mais auxquels je tiens : ils m ’aident à me rappeler d’où je viens quand je ne sais plus où je vais. Oui. c’est en ne demeurant pas immobile et en ne luttant pas que j ’ai traversé le fleuve. qui gonflent en hiver. offerte depuis toujours. 147 En essuyant le visage de Grand-frère avec l’eau du flacon. Je l’avais toujours posé bien en vue. ami. elle te révèle. ami. Et elle parle aussi. j ’avais rêvé d’une plante verte.. une sorte de cactus.. La douleur elle-même devenait différente : ce n ’était plus un châtiment. comme ça. de le tourner dans tous les sens pour voir s’il ne s’y produisait pas quelque phénomène.146 À sa réaction. j ’ai coulé. C ’est vrai. d ’un voile qui n ’est pas fait pour la dissimuler. Qui sait d ’où vient le mal ? Qui sait d ’où peut venir le remède ? Ce qui est sûr. C ’était comme si le voyantguérisseur qui l’avait donné à Yemma me faisait signe. j ’ai été emporté. à leur propre réalité. mais je ne l’avais encore jam ais ouvert. mais une souffrance consentie comme un accès ouvert à une plus grande compréhension. mais elle avait désormais acquis une profondeur qui la transfigurait. mais pour en préserver la valeur. Au comble de mon désarroi.. serein même. Seigneur. non plus une injustice. et cela m ’apaisait au lieu de m ’effrayer. de pouvoir insérer les événements dans un ordre donné. déracinent les arbres séculaires. une de ces rivières du pays kabyle. J’avais oublié notre culture et ses pudeurs si subtiles. Ccerfa n Jeddi Behlul. J ’obéissais à une sorte de nécessité. je pensais : « Mais qui sontils. et quand je me suis débattu. En fait. Ainsi.. je lui disais : « Grand-frère. Comme si. » m ’avait dit Yemma. Quelques semaines avant. Comment l’idée m ’était-elle venue ? Les médecins en étaient maintenant à parler de « phase terminale ». dans son langage à elle ..Lorsque je suis resté à ne rien faire... c ’est que tout est lié du début jusqu’à la fin. ses espoirs et ses rêves. alors. J’étais rentrée tout abattue ce soir-là. as-tu traversé le fleuve ? demande le disciple. n ’est-ce pas ? Elle est voilée.. la sensibilité. Sauf que la comprendre requiert de la patience. ceux-là. cette âme . un peu comme si j ’avais traversé une rivière à gué . au juste. j ’ai traversé le fleuve. Grand-frère ?.Mais comment y es-tu parvenu. J ’allais me coucher sans même dîner. ô seigneur ? . qu’il s’écoule par les êtres pour les conduire à la réalité. « Prends-le. guidée. tu le penses aussi. par exemple -. Voilà donc par où je suis passée.

mais je continue de parler. et c ’est comme si je sortais d ’un rêve. Je reprends ma lente déambulation. Sur mon visage aussi.. Je ne crois pas à sa mort.. hagarde. j ’entends son regard me dire les mêmes paroles.. sa sœur plus âgée. c ’est moi il y a dix-huit ans . trois heures du matin ? Les dikr se sont peu à peu éteints.. sans quoi.. à cette minute même. Dis un mot... Dormir là.. une longue minute. c ’est moi aujourd’hui. Je suis avec toi. le temps est passé. j ’attends que sa respiration reprenne. Je suis toute dans ses yeux. . par moments. cette détermination qui s’en dégage !. Grand-frère. Je ne veux pas m ’asseoir. Malha.. c ’est Malha telle que je l’ai connue autrefois. règne maintenant un étrange silence. ferme mais paisible. Les derniers jours aussi. Rien autre que ceci : Saassi. Mais pourquoi suis-je troublée à ce point ? Et qu’est-ce que je vérifie ainsi ?.. les officiants sont partis. ou allongés sur les tapis. exactement les mêmes.148 C ’est à ce moment-là que ses paupières se sont soulevées. d’autres semblent assoupis. je vois. fais un geste et je comprendrai. mais qui n ’apparaît toujours pas ! Je me penche par-dessus la rampe qui donne sur le grand salon. Courage ! » En cet instant précis. assis. Mes yeux se fixent sur le visage de ma cousine Saassi.. Il m ’avait répondu : « Pas le temps. là. Dans la maison. comme si je percevais l’urgence de l’instant : « Me voici. Je n’entends plus aucun souffle. dans les chambres ou dans les couloirs. 17 Quelle heure est-il ? Deux heures. tu vas tomber d’épuisement ! » me disent mes cousines. Leur ressemblance me trouble. Parle. tandis que.. Confusion : pourquoi suis-je ici ? Pourquoi tout ce monde réuni ? Que signifie cette drôle de n u it? Et Yemma que j ’attends. Ses yeux sont animés d ’un regard intense qui rencontre mon propre regard. d ’autres à l’étage. Fais attention. merci. Je t ’écoute. Quelques visiteurs occupent encore les sièges tout autour du cercueil et le long des murs.. Tu n ’es pas seul. Je dois m ’en aller.. puis sur celui de Malha. cet ultime regard est tellement expressif.. Et ce silence. Mais ce soir-là. avec précipitation. terni son expression si gaie. J ’ai l’impression qu’il y met toutes ses forces. Ses lèvres remuent. Je ne peux pas me reposer. Ce regard.. Le temps sans vergogne a bien imprimé son empreinte sur le beau visage de M alha . Saassi... incapable de me poser. Je les dévisage longuement l’une après l’autre comme si je vérifiais quelque chose. si rayonnante de jeunesse. la tête sur leurs bras croisés. je t ’en prie. je l’avais invité à manger ou à boire quelque chose. Quoi ? Q u’y a-t-il ?. je ne les ai plus entendus. pas du tout inquiétant. N ’aie pas peur. Le cercueil. Les paupières s’abaissent. Cela dure une minute. « Viens te reposer un peu. Tout à l’heure.. Le visage de mon frère à travers la minuscule vitre. je m ’y plonge dans l’espoir éperdu qu’il me sache vraiment avec lui. et puis. A quel moment ? Tout à coup. Pendant quelques secondes. Les femmes se sont regroupées dans le petit salon. Lamana tebbwecj Bab-is (La chose confiée est rendue à son Propriétaire). il s ’arrêtait de respirer. il a abîmé ses traits fins. Et cette puissance. il y aura du monde autour de toi. Le début d ’une Eternité. » Je m ’efforce de retenir son regard. ça n ’a pas voulu reprendre.. Certains bavardent tout bas. Je suis saisie. La dernière fois où il était passé chez moi.

Grand-frère aimait l’ordre. Combien de personnes sont entrées dans la maison ? Le sol carrelé du salon. En réalité. Il n ’était ni haut ni large. Je demande l’heure : pas loin de cinq heures du matin.. par sa vérité tout entière. parents. le couloir d ’entrée. Yemma. Grand-frère ! » Et je m ’éloigne.. Je crierais simplement : « Venez voir ! Je le savais. poussé par quelque chose sur lequel il n ’avait aucune prise. toute cette poussière !. toujours ce même silence angoissânt qui l’entourait.. sortez-le de là. Comment supporter de la voir sans rien faire ? Je me mets à la recherche d’un balai.... tout bouffi de colère. la propreté. tout comme autrefois. Elle passe des rires aux larmes et des larmes aux rires avec une . Je balaie dans tous les recoins jusqu’à ce que Malha se jette sur moi : « Q u e fais-tu là. Yemma disait qu’elle était « habitée ». c ’était surtout par ses « qualités abusives ». après avoir entendu sa nièce lui raconter ses rêves prémonitoires et d ’autres visions tout aussi surprenantes. ils sont les bienvenus ! M ’as-tu vu renvoyer quelqu’un une seule fois ? » À sa manière. par Dieu ! Il n’était qu’endormi ! Allez. Je lui aurais posé la question tout de go. elle lui disait d’une voix grave : « Il n’y a de dieu. Je remarque les nombreuses lumières.. pourquoi ne pouvions-nous pas te parler normalement ? Pourquoi riais-tu de bon cœur avec les autres et rarement avec nous ? Que t ’avions-nous fait ? » Comme je me leurrais à penser de la sorte ! Il nous inspirait une terreur irrationnelle. Alors. Je descends près du cercueil. tout mon être disparaît dans le silence pesant qui a subjugué la maison. Elle savait de quoi elle parlait. « Dis. Va t’asseoir. ce n’est vraiment pas sa place ! » Je regarde longuement le visage de mon frère. par sa modestie. tellement il avait tendance à dépasser la mesure en toutes choses. Voilà que l’envie me prend de hurler encore. * 151 Ma tête est vide. Je pourrai le dire moi aussi. il ne se passera rien. tellement rigide qu’aucun de nous. nous nous tenions tout cois. par son indépendance.. mon cœur déchiré. Pourquoi nous terrorisait-il ? Je voulais le lui demander. Même quand il est réduit à l’état de. il ne manque pas de femmes dans la maison pour balayer. est-ce bien le moment de balayer. tu n’as rien d ’autre à faire ! » Malha et ses vieilles croyances magiques. elle aussi. il s’était blindé . ma fille. tant il se montrait insaisissable. Il ne se passe rien.. mais lui-même n’y était pour rien au fond.. de poussière apportée par des dizaines de pas. Nos parents eux-mêmes devenaient muets. par sa lucidité. Toujours rien.150 Ce silence lourd de tout ce qu’il n ’a jam ais pu exprimer. par sa gouaillerie. je ne serais pas surprise. quelque chose qui le dominait. Recherche toujours la pureté.. beaucoup voudraient te rendre visite. il était pourtant une espèce de « monstre ». dis ? Et même s’il le faut. la simplicité. retenir cette nuit qui va s’achever pour laisser venir le jour où l’on mettra sous terre mon frère. Personne n ’osait desserrer les dents. Me permets-tu de leur dire qu’ils peuvent venir ? lui ai-je demandé tout au début de son hospitalisation. même quand il ne remplit qu’un coffre de bois. entier. Tout est illuminé. tout est recouvert de terre. . lorsqu’il revenait à la maison. sa simplicité dans la joie et la douleur.. ne pouvait toucher son être véritable. les Saintsgardiens sont avec toi. La douleur monte en moi comme une fièvre. Malha. Je n ’entends plus que lui. assourdissant. ce silence qui l’accompagnait persiste. Toi. ?! O h ! Saints-gardiens.. ses yeux s’ouvriraient. frères et sœur. inflexible et irascible . Il était dans l’excès par son intelligence. J ’attends tout de même. comme s’il était le cœur de cette maison. ce n ’est pas à toi de balayer ! D ’ailleurs. par sa droiture. une tristesse figée sur mon cœur qui bat très fort. mais j ’attendais qu’il fut en état de m ’entendre. par son rejet des faux-semblants. » Malha a suivi les conseils de Yemma. « Grand-frère. Je le verrais bouger la tête. tu n ’es pas seule . « C ’est donc ainsi. Si les gens veulent venir.Tu me prends donc pour un monstre ? m ’a-t-il répondu. espèce d ’étourdie. sa candeur aussi troublante qu’agréable. où mettait-il toutes ces montagnes de choses tues ? Ce silence retentissant. invincible.. Va. Je suis comme déçue. Je veux briser ce silence qui m ’écrase. de peur de sortir un mot qui l’irriterait et le ferait partir comme il était venu. quand. qui l’entraînait dans une vie cahotante. Ne la crains pas non plus. préservez-nous ! Donne-moi ce balai. vide mon corps. tes mains ouvertes. claire et précise . par sa sensibilité. tout en l’enchaînant en luimême. comme Guy de Maupassant dans un de ses romans : si mon frère péchait. Il était habité. tout est triste. ne méprise pas cette faveur. d’une tristesse froide. En sa présence. Ils t ’ont choisie. impénétrable. garde ton cœur compatissant. Elle a su conserver son innocence. il s’était enfermé dans une cuirasse d ’autorité tellement dure.

notre village où nous avons notre cimetière. Mamma Laali a dû faire un grand détour avant d’arriver à la maison. le village de mon père. à leurs chants pleins de ferveur. * Un long youyou retentit au moment où le cercueil franchit le seuil de la maison. Je tourne en rond. c ’est tout ce que je peux faire ! me dit-elle. par fierté aussi. moi aussi. J ’appelais Tajenuct à mon secours . ces trois êtres portent toute la profondeur de la culture kabyle . Je ne l’ai pas vu longtemps. Les Kabytchous feront la fête. Je me retiens de lui répondre : « Sommes-nous obligés ? » L ’heure est venue de monter à At-Rbah. « Je mourrai pendant l’Aïd. la vie n’est peut-être pas finie pour moi. Elle le fait par affection pour son cousin. « Ma sœur. avivent ma douleur comme le couteau dans la plaie. Mais le voisin l’avait condamnée. Tout à coup. tes frères et toi. » Quel péché a-t-il commis. Si Dieu veut. levaient la tête et lançaient des youyous de triomphe.. un de ces liens évidents que je ne voyais pas avant. à leur contact chaleureux. tant elle me paraît se tenir au plus près des sources. Nos yeux se croisent et se fuient aussitôt.. sous les yeux des vieillards. À mes yeux. les épouses et les sœurs. Je le voyais devenir tout bleu.. De nouveau. malgré ses deuils. ces youyous me transpercent l’âme. Ainsi clamaient-elles à la face des vainqueurs la grandeur de leurs hommes morts . je me sens consolée.t ’en souviens-tu ? C ’est elle qui vous a fait naître. on va et vient de tous côtés.152 aisance stupéfiante. au lieu de s’effondrer.. j ’aperçois un de mes frères. resserraient leurs ceintures. Malha le reprend d ’une voix hésitante. Malha invite sa mère à chanter des dikr à côté du cercueil. comment elle arrivait à être si sérieuse et si spontanée tout à la fois. lorsqu’elle faisait une offrande.je le souhaite de tout mon cœur ! Aussi ses cris de joie ne doivent-ils pas être contaminés par la mort. Il faudra retrouver sa tombe. son regard vide. à son tour... sans bruit ni voix. » Donc. Et Dieu qui nous regardait. pour sa finesse. Yehya. Quand elle est arrivée enfin. les mères.. la facilité avec laquelle elle trouvait à plaisanter au moindre prétexte. j ’espère encore. Par moments. par eux. Je l’ai toujours admirée pçur la confiance qu’elle mettait en la vie. Il devait avoir un peu plus de trois ans lorsque naquit Yehya. quand les soldats français abattaient un homme sur la place du village. l’enfant était déjà mort. Et Grandfrère ne l’a pas oublié. Dieu lui pardonne. * Pendant la guerre. Au fait. lui non plus. » Mon cœur se crispe. * Je n ’ai pas vu le jour poindre. comme Grand-frère. elle vient. à leurs voix prenantes. ou quand ils venaient jeter là les corps de ceux qui les avaient bravés des heures durant dans le maquis. de pousser un youyou... Moi. elle nommait tous ceux à qui elle la dédiait. son calme. la « fête » continue. ou de se labourer la figure de leurs ongles. Je remarque son visage creusé. La maison se réanime peu à peu. lui et moi. cet enfant. cette porte. et ce jour-là. Je songe à ce frère que je n ’ai pas connu. Mouloud dit : « C ’est l’heure. » Les enfants de Malha ne sont pas encore mariés . Que Yehya mourût aussitôt né. Comme Yemma. Il faut monter... Elle est restée entière. sans manquer de le citer : « Cette part pour Yehya. Malha représente un mystère qui me fascine encore. Elle n ’avait que son jardin à traverser pour atteindre la porte en planche que ton père avait aménagée pour elle. d ’un pas lent et silencieux. cela n’avait pas d ’importance : il existait dès lors qu’il avait reçu son prénom. elle aura bien des bonheurs . Pourtant. » 153 Et. des femmes et des enfants. sa mystique. J’ai des enfants. mais j ’ai toujours son image devant les yeux. ses poids et ses légèretés. sa démarche pesante. Nous étions seuls. dont l’existence n ’a duré que le temps d ’être étranglé par le cordon qui l’avait nourri neuf mois durant ?. Y ehya. Je me répète avec une étrange satisfaction : « Y ehya. ils incarnent son essence riche de toutes les possibilités. j ’étais seule. où est sa tombe ? Je me rappelle Yemma m ’expliquant : « Le jour où il est apparu. » C ’est encore un lien entre Grand-frère et notre histoire familiale. Elles me font une place entre elles et. Je me suis toujours demandé d ’où elle tirait sa foi infinie.cette vieille femme que vous appeliez “Mamma Laali” .. M uhend-u-Yehya.

vraiment malade.. cours lui chercher de l'herbe !) Mais il ne devait pas l’ignorer. c ’est ce qu’on dit selon l’habitude. de ne pas les contredire ? Or. il m ’a souvent fait penser à Juddi Krishnamurti. Les rêves nous séparent. cet adage qui semble conseiller l’hypocrisie et la flagornerie comme une règle de conduite à laquelle chacun doit se plier pour ne pas se distinguer par ses propres opinions. Car l’homme dans ce cercueil n ’est pas un homme ordinaire. C ’était un combattant lui aussi. aux (Le sommeil nous rassemble. allant ju sq u ’à refuser toute position d ’autorité. Tout le pays est traversé de long en large par des centaines de routes comme celle-ci. Ils y sont parvenus grâce à ces « chemins des Français ». par conséquent. Comme le dit Ali Recham : N ekw n i yesdukel-ay yiçle$. aussi constructive soit-elle.. par ailleurs.) Nous atteignons Taxuxt. d ’être étrangers dans leur propre pays !) Très vite. Comment y résister ? Cela me remplit. Il était indépendant de façon absolue. la plus grande réalisation locale des dernières années. me soulève par-dessus les têtes. Ce sont les Kabyles eux-mêmes qui parlent de cette façon. * Cette fois. provoquer leur haine. dans l’ambulance.. se défendait d’aimer l’âne juste pour faire comme tout le monde. la route étroite. En cela. Nous montons au « pays ». Mais par-dessus tout. Quelques hommes en uniformes bleus contrôlent l’embranchement des routes menant aux Ouadhias. c ’est mon frère cadet qui vient s’asseoir près de moi. je pense avec une profonde tendresse aux femmes kabyles. elles unissaient leurs cœurs pour retenir le ciel de tomber.) Ceux-là rendaient malade mon frère. c ’est avant tout cette espèce de conformisme. et en bien d’autres aspects de sa vie. mais dans le groupe ! » Les justifications sont nombreuses. adulés par la masse engourdie par des siècles de tribalisme rigide. un homme de valeur qui mérite ces youyous exceptionnels des femmes mûres. qui légitiment la règle.celui des Kabyles -. les régimes totalitaires exigent-ils autre chose de ceux qu’ils oppriment que ce devoir auquel chacun est tenu. quand il constatait comme ils étaient écoutés. selon le mot courant. je sens. avec ces youyous qui signalent la sortie du corps de mon frère. Cependant. ne secoue-t-elle pas ses flancs ?) et les ravins vertigineux. il se montrait sans complaisance pour les universitaires qui ont une grande idée d ’eux-mêmes. au-delà de leur diversité. inoffensive ou dangereuse.. Je tente de comprendre. abrutissant. entraînant les autres dans leur fourvoiement. un pays lointain. Inutilement. ceux-là qui se croient éveillés et. Ce qu’il combattait ? .La bêtise ! Il la dénonçait sous toutes ses formes. Lamasna ferqent-ay tirga. par la même occasion. rub bucc-as-d! (Quand tous les gens du village adorent l ’âne. attirer sur lui l’attention de ses congénères et. . Sa propre bêtise n ’échappait pas à son esprit mordant. Rien n ’entamera jam ais leur capacité à se redresser. d’égalitarisme tyrannique qui ne tolère aucune singularité. comment peut-on s’opposer à un mode d ’être et de penser tout en continuant à le faire sien ? Il est vrai que l’esprit de la tribu. suivis.154 en martyrs. Une fois encore. (Comme si d ’un côté. Tout de même. Elles « youyoutaient » à la vie. le système tribal. et ils se plaignent. tandis qu’ils errent d’illusion en illusion. comme on les appelle encore. tortueuse. lui. (Je comprendrai plus tard : en fait. à telle enseigne qu’il n ’a pas formé sa troupe de « partisans ». Elles ont été construites par les « indigènes » sous la direction des colonisateurs impatients d ’atteindre enfin le cœur de ce pays hostile par nature et réfractaire par atavisme. pour ne pas sombrer dans le désespoir. un autre pays. . De cette façon. à Tassaft. Tu peux affirmer ta différence. lui qui avait plus d ’indulgence pour les autres que pour lui-même. Ah ! Que ne lui a-t-on pas rappelé la parole des anciens : M i ljemm len at taddart ayyul. On pourrait dire aussi bien que ces femmes hurlaient comme par un réflexe de survie. aucune mort ne détruira leur détermination à perpétuer la vie. 155 L’injonction est on ne peut plus claire : « Pense et agis comme tout le monde. moi aussi. qu’elle fût petite ou grande.. à nous voir pris entre la montagne vivante (de temps en temps. n ’en finit pas de grimper. Je retrouve mon ancien malaise. me comble. l’Algérie. mon cœur se gonfler d ’un sentiment de fierté. à même d ’éveiller leurs semblables. de styles ou de couleurs. Grand-frère. il y avait ce « pays » . Surtout. c ’est un barrage d’eau. devance-les. de l’autre le reste. donne à ma douleur une dimension inattendue. Je m ’étonne de voir que nous longeons une grande étendue d ’eau bleue : allons-nous au village en passant par le bord de mer ?. ne sors pas du lot. obtus. Enfin. zwir-iten.

Depuis des semaines. de Yatafène. j ’ai compris que notre famille n ’était en rien différente des autres familles kabyles. je vais voir pour la première fois la tombe de Yemma. et que ce passé plongeait ses racines là. Â la fin. à découvrir enfin l’histoire de mes parents. qu’elle avait des liens de parenté avec beaucoup d ’autres. dans cette terre dont nous avions été longtemps tenus éloignés. une habitation. des pensées décousues. nous venions de loin dans le passé. vers l’âge de quatorze ans. Je me souviens d’un autre chemin plus discret. Je vais me retrouver devant les tombes de mes parents. captivés jusqu’à l’émerveillement. cette tante qui faisait irruption dans notre vie.. une bâtisse élevée au bord de la route. . nous le prenions pour aller aux champs ou à la rivière. De là. J ’éprouve comme une solitude subite. Nous étions des enfants en mal d’ancêtres.. quand il fallait laver le gros linge. tout s’agite en dedans. le réclamer souvent à cor et à cri avant que nous puissions le vivre. la bonté de partager avec toi les heures difficiles. Mais d ’hier à aujourd’hui. intéressés. je n’ai jam ais eu peur que de cela. d’autres hommes en armes. elle disait : « Vous avez une tante. des avalanches de souvenirs. le sang fidèle qui a la patience. Nous ne l’avions encore jamais vue. « abrid n tqabuct » (« le chemin de Tqabuct ») . au pied du chemin qui mène au village. croyez-moi. Un peuple en guerre contre lui-même : qu’espère-t-il encore ?. sans savoir qu’ils ne reviendraient plus jamais. des Ouacifs. C ’est comme ça partout dans le pays. Les lieux me sont familiers comme si j ’étais là hier. Ce ne sont que des gardes communaux. quand. Je me dis que les gens sont venus quand ils voulaient. tel vieil oncle ou telle grand-mère dont l’image toute pleine de gentillesses continuait encore de l'attendrir jusqu’aux larmes. Elle comprend une épicerie. c ’est une affaire de famille.. Certains étés. j ’ai peur. sans même nous avertir. Pour la première fois. Mon attente n ’a pas été déçue. Des visions. où étais-je donc? Soudain.156 At-Yanni et aux Ouacifs. elle eut pour nous réellement un visage. quand ils devaient venir. Mais ce moment inoubliable où Yemma et sa sœur purent enfin mêler leurs larmes et leurs rires. nous nous fîmes à l’idée qu’elle existait. En regardant Yemma bavarder avec sa sœur et les autres femmes du village. d ’une peur brutale. une vraie tante. on ne peut manquer de voir qui monte au village et qui en descend. que nous aussi.. Avant. A un tournant. Nous l’écoutions. avec leurs sinistres engins en bandoulière. un service de mécanique automobile et. n ’est-ce pas ? Ils vont nous arrêter. pour répondre à notre insatiable curiosité. mes frères et moi. Que n’astu pas vu ! » Nous passons sans encombre. Oh ! Saints-gardiens de ce pays. au lieudit « Atranci » où se croisent les routes de Tizi-Ouzou. Maintenant.. . Nous roulons en direction de T assaft Quelques voitures nous suivent. Je me tourne vers mon frère : « Mouh. de l’autre côté du village. me rappellent que le pays n ’est pas encore sorti de la géhenne. c ’est un barrage. simplement ordinaire. C ’est dans ce village que j ’ai commencé. Yemma ne faisait que parler de sa sœur. au-dessus. apparaît tout d’un coup « Le garage ». Peu à peu. et voir la fosse béante qui recevra le corps de mon frère. depuis Paris.. Quelques kilomètres plus loin. Et un jour. je la découvrais sous un jour nouveau.Calme-toi. invraisemblable. mes enfants ! » Nous ne demandions qu’à y croire. après avoir été entourés tous ces jours noirs. le cœur. faites que ma raison ne se renverse pas ! Au fond. les travaux et les fêtes.. Comment vais-je supporter les heures qui viennent ? L ’appréhension me broie. comme cela. Pour la première fois. mes 157 jeunes frères et moi. je le sais : je n ’ai peur. au rythme des saisons.. Mon cœur bat à fendre ma poitrine. j ’allais passer quelques jours chez ma tante . elle m ’apparaissait comme une femme kabyle ordinaire. le sentiment d’être abandonnés. monstrueuse. ce moment incroyablement bouleversant. de Tassait et de Bouira. à elle et à sa sœur. elle se mettait à évoquer leur enfance. les faux barrages étaient fréquents ici. des jours dont je me délectais. il nous aura fallu l’espérer longtemps. la vie au village qu’animaient. Ces hommes. Seul le sang pleure.

J’ai vu le crapaud sur ta boucle de ceinture. et qui tenait à le saluer. il fulminait rien qu’en entendant ces mots considérés comme « berbères authentiques » (« idles » n ’en est-il pas un également ?) ou ces formules creuses auxquelles se cramponnent certains pour afficher leur identité culturelle telle qu’ils la voient dans le rétroviseur de la mythologie amaziyiste. et dans lequel ils se complaisent.Quoi ?. L ’anecdote suivante suffit. Je l’ai dit. Par cette inscription qui m ’inspire un vague sentiment de soulagement. en revenant de l’atelier en compagnie de Tahar Slimani. Quelques semaines plus tard. devant l’importance accordée à ce qu’il appelait le « crapaud ». nous . les jeunes de mon village ont tenu à répercuter comme en écho une pensée de Grand-frère. et toi. Un jour qu’il marchait seul.. qui révèle l’appréciation de mon frère quant à ce « renouveau culturel » imaginaire auquel bon nombre de Kabyles croient. Tu fais partie de ceux de la fourche. moi pas. plutôt que de reconnaître leur pitoyable réalité. Il enrageait. il croisa à nouveau le chanteur : « L ’autre jour. plantant là le chanteur tout surpris. « Ce n ’est pas nécessaire ! » lui dit mon frère. ce n ’est pas la fourche ). et que les jeunes brandissent comme une arme à la moindre manifestation. C ’était un chanteur célèbre qui avait repris (avec son accord) quelques-uns de ses poèmes. Sur une grande banderole accrochée à l’entrée du village. une voiture s’arrêta à sa hauteur et un homme en descendit. tu t‘es dérobé. Et il poursuivit son chemin.. On l’attache sur une civière à l’aide d’une corde. Par conséquent. on peut lire : Idles maCCi d afefcid (La culture. ce qui me surprend.. je me suis arrêté pour te serrer la main. Il n ’était pas dans la mouvance de ceux qui voudraient réduire la culture kabyle à ce symbole en forme de deux tridents accolés qui trône partout aujourd'hui. Q u’est-ce que cela veut dire ? . ce que cela veut dire. lui.. derrière le cercueil soulevé par des dizaines de mains. mais je ne tarde pas à en comprendre la raison.18 Je descends 'de l’ambulance.

par lequel une culture exprime son génie créateur et se fortifie par-là même. et de la tenir. mon fils. dans le fond. N ’allait-il pas jusqu’à l’exiger de ceux qui le sollicitaient pour participer à leurs projets : « Oubliez-moi ! » Sa décision était définitive. ( J ’irai à l ’école Longue est ma route J 'a i fa it le serment De ne plus y retourner J ’irai ci l ’école.. humaniste convaincu.Alors. parce qu’il était tout d ’une pièce..la fidélité à lui-même. de paix et de raison. sous la direction de Germaine Tillion. mais rares étaient ceux qui l’écoutaient. . comme ça au moins. Il était mécontent de ses premiers textes. c ’était sa rage expulsée. ce qui aurait laissé penser qu’il avait une haute idée de luimême et de son travail. Avec un tel caractère. comme ça. le plus grand.. Il avait été irrémédiablement déçu. Et cela est vrai d ’un bout à l’autre de son existence. si mon frère « brillait ». dans une large mesure. Les raisons de ce désenchantement généralisé ne devaient pas être purement externes.pourquoi ne pas le souligner ? . Il prenait soin de distinguer les ambitions personnelles des besoins culturels pressants de son peuple. tandis qu’il rompait avec un militantisme borné dans ses vues. cette précieuse berceuse qui. ne cherchant ni à attaquer ni à séduire.. (Soit dit en passant. il ne l’aura pas emmenée avec lui. ni critiques ni éloges. comment pouvait-il composer avec les tartuffes ? Mais il ne cherchait ni à les défier ni à contester explicitement leurs méthodes. homme de sens. y e jje z uqessul A d yrey di lakul. lui. allant jusqu’à les qualifiait de « bêtises ». J ’étais content d ’être là . intègre et si sensible à la trahison. » Muljend-u-Yehya récusait les images et les symboles mystificateurs qui. « Va en paix.. Etant constamment aux prises avec ses propres limites. il le leur disait. Décidément. ce qui l’enchantait. Tu es le plus beau. il refusait d ’être un « leader » et il espérait être entendu. ne servent que leurs promoteurs. c ’était surtout par sa modestie.. aurait-il pu approuver ce militantisme guerrier ? Ce fut ainsi sans doute aussi. Moi. Ce coup terrible sur mon épaule. Il se contentait de tracer sa propre voie. Lui. blessé.Tu es fier. je suis fier d’être un Amaziy. sa pensée évoluait. étant un des 161 traits les plus saillants de sa personnalité.160 n ’avons rien à nous dire. mon frère se tourna vers Tahar et lui asséna un coup sur l’épaule. C ’est pourquoi il préférait le travail solitaire. Grand-frère s’inquiétait plus de se maintenir en équilibre que de s’imposer ou de se valoriser. dans cette clandestinité pour laquelle il avait finalement opté. sa façon de mourir même témoigne de cette adéquation totale à lui-même. parce qu’il restait fidèle à ce qu’il était . savez-vous ! . Or.assez belliqueux. D ’ailleurs.. tu deviendras quelqu’un qu’on admire et qu’on craint.) . Pourquoi ? Peut-être parce qu’il n ’était pas de ceux à qui les parents répètent dès leur jeune âge : « Tu seras le meilleur parmi tes pairs. le plus fort ! Tu iras loin. tous les jours.. retourner à l’école ! A d yrey di lakul Tura abrid-iw idul Haca ass-nni m i neggul Tuyalin. En fait. c ’est bien connu. celle qui aurait pu la lui chantonner était dans une position précaire. Avait-il jam ais espéré récolter les fruits de son travail ? Il n’avait rien à vendre non plus. Il voyait les Kabyles marcher sur la tête . Comment. trahi dans ses attentes. parfois tout est joué avant même que rien ne commence. Mais là n’est pas son moindre paradoxe !) Il en avait gros sur le cœur. » Oh non ! Il n ’a pas été nourri par le chant des mères comblées. Il ne cherchait pas à exister pour sa propre personne. l’empêchait de couler à flots avait cessé d ’exercer sa magie.. Par qui ? Par quoi ?. l’effort constructif de chacun. Cette douce. tu n ’es pas fier de ce que nous faisons. d z z u x uya?iç}m’ara ib e d d y e f ugudu n leybar !» (De la fierté du coq quand il se tient sur un tas de fum ier /) » Avant de s’éloigner d’un pas rapide. il n’attendait rien. De toute façon. enveloppe. Un jour. poétiques et autres. pour reprendre le mot de Sartre. pourquoi parlez-vous au nom de tous les Kabyles ? Qui vous a élus pour nous représenter ? Vous nous déshonorez. fumeux dans ses objectifs et . alors qu’il était à la veille de soutenir sa thèse de Doctorat à l’Ecole des hautes études en sciences sociales.. étaie et nourrit le petit être. eammi Tahar ! » Tahar se souvenait encore de la violence du coup : « Il était furieux comme je ne l’avais jamais vu. se tenant à tout moment au bord du gouffre. ce qui. cette rage qui l’aurait rendu malade pour des jours. dans sa vie quotidienne comme dans son œuvre.

Et cela. Elle était la troisième ou la quatrième épouse.. leurs sujets à leurs pieds . plusieurs fois visité par la mort. (Ah ! La vanité de ces hommes !) En plus. une salve de youyous retentit de nouveau. de tenir de la terre ingrate. voilà. courbait l’échine. c ’était du temps gagné à éprouver la liberté au quotidien. Il y a là une leçon .. supportait brimades et vexations. elle mérite qu’on s’y attarde : Muljend-u-Yeljya ne luttait pas pour la liberté.un premier-né. elle endura son Tandis que le cortège amorce la montée vers le village juché sur sa colline.. pourquoi ? » Pourquoi ? Mais je viens de le dire : il était prédisposé ! N ’est-ce pas encore assez clair ? Alors. Persuadée. Il était libre. Lukan ufiy adrew ley Ur cikkey ara a yï-d-fffen Ur byiy ara a d-laley Sem m eht-iyi a y iljbiben. am is. Il ne devait pas être. « Mérite ce que tu rêves ! » * 163 pas naître. Alors. il a préféré la clandestinité dans laquelle il trouvait une indépendance complète. ni personne d’autre qui se serait soucié de l’enlever à la servitude d ’une maison dans laquelle. et. comme le dit Octavio Paz. surtout. ce qui constitue la condition sine qua non de toute œuvre de création : n’est-ce pas en dehors des cadres autorisés. au lieu de l’imaginer. Combien parmi ceux qui se targuent d ’appartenir au peuple des « Imaziyen » (« hommes libres ») sont réellement capables de vivre libres ? La question peut être posée. les plus originales ? Il n’avait de compte à rendre à personne. elle aussi. Pour lui. que naissent et mûrissent les plus belles œuvres. il a tété les larmes de sa mère.. dans les marges. on ne la gardait que pour ses bras solides et ses mains adroites. A sa naissance donc. d ’amertume. des larmes toutes souillées de colère. et percevoir les droits d’auteur auxquels il pouvait prétendre. Il aurait pu les faire reconnaître officiellement comme étant siennes. de cette méchanceté gratuite.. Mais. Pendant de nombreuses années. si elle ne te tue pas. finit par te rendre fou. il ne cherchait pas à découvrir la manière d’être libre. s’évertuant à vivre presque en ascète. à nous tous qui n’avons. et cette liberté à laquelle il tenait par-dessus tout impliquait le refus de s'attacher à ses propres œuvres. ( Vous ne savez pas Le jo u r où j e suis né On a frô lé le drame Je leur ai fa it un cinéma. spécialement à ceux qui rêvent le sceptre dans leur main.. chez les Kabyles.. (Il était une fo is. cette liberté arrachée à sa propre personne avant tout. S ij ’ avais pu. les plus vraies. j e me serais enfui Ils ne m ’auraient pas rattrapé Je n ’ ai pas voulu naître Pardonnez-moi. accueillent habituellement un garçon . de ce fiel dont seuls les humains ont le secret de fabrication. que des rêves de marchands. la plupart du temps. plus généralement. répondait aux caprices du dernier morveux. Elle n ’avait plus ses parents. il l’a toujours su : Ur tezfim ara kw en w i A s m i yi-d-tegga yem m a MaCCi nniqalint terwi Uqmey-asen ssalima. il avait des biens . autrement dit. de courir après elle ou de discourir sur elle. que le « minimum vital ». Aussi.) Elle n’était pas loin de la trentaine lorsqu’elle parvint enfin à se libérer de la tutelle éprouvante d’un premier mari de plus de vingt ans son aîné. Des larmes de souffrance . Il l’aura quand même payée très cher. C ’est qu’il désespérait d ’avoir une progéniture. des biens de paysan reçus de ses aïeuls habiles à faire fructifier leurs parcelles de terre et leur argent amassé sou après sou. elle finira par le comprendre.. il n’y a pas eu de ces youyous de joie qui. Il ne devait . qui lui aurait permis d’éviter la pire des choses : l'extinction de sa lignée.. et je ne peux me retenir d ’y mêler le cri de mon chagrin : « Oh ! Grand-frère. bête et féroce qui.162 À la reconnaissance académique. un fils de préférence. elle fut au service d ’un clan puissant pour qui il était plus facile de la croire stérile que d ’avouer la défaillance d’un de ses mâles. À sa naissance. pour reprendre son expression.. il ne l’ignorait pas . elle obéissait à tous. il ne voulait rien posséder.) Amaacahu.

Elle commençait à comprendre son malheur. il n ’y aura pas de répudiation. C ’est le mieux que j ’ai à faire. À partir d ’aujourd’hui. Donne-moi maintenant de quoi nourrir ceux que Tu m ’as accordés. p. elle eut son premier enfant . tempêtait. ne lésinait point sur ses forces. en leur racontant des histoires. Sa mère l’apprêta. à elle. avançait. vois. c ’est bien assez. un garçon encore. Ce n ’était pas du tout ce qui avait été prévu ! La famille recherchait une domestique pour s’occuper de la maison.. Il hurlait.. Je me sépare de vous.. une main sortant de nulle part lui tendait une nourriture (une tranche de viande rôtie. on la donna en mariage dans le village voisin.. Il se résolut à braver la famille : « Vous m ’avez obligé à répudier la première qui a laissé derrière elle une enfant. elle aussi. » La division n’amena pas la paix. mais ils vivaient. une foule de voix indistinctes et menaçantes envahissaient son esprit.. le père implorait son Créateur : «D ieu. Son sang s’en allait par flots tandis que son esprit s’égarait dans de sombres pensées. Privée de soins et de nourriture consistante. Chaque naissance était accueillie par cette stupide rengaine chantée à tue-tête de l’autre côté de la cloison de séparation : Tketfer-d teqjrnt içlan A d r m m la? d earyan ! (La chienne a multiplié les chiots Ils n 'auront rien à manger. Il la roua de coups. note 3. avec eux. chaque jour un peu plus. .164 sort en silence. la malfaisance des tinutfii? ! Des années s’écoulèrent. Une année après. » 8 Tinucjin : pluriel de tanuf . Ce jour-là. « Homme. à genoux au milieu du patio. tous les jours. Ils vivaient tant bien que mal. toujours de trop..un garçon. Son père apporta de quoi composer le repas de fête. selon la 7 Tamnafeqt : épouse qui quitte le domicile conjugal sans être répudiée . comme une bulle de savon qui éclate. Le jeune père finit par réagir. Non. elle ramassa ses pauvres effets et.. Je vais te remmener chez tes parents. sur laquelle régnait la seconde épouse de son oncle paternel. l’animosité. Là. » Elle lui tenait tête. Elle eut encore d'autres enfants.. La famille voulait la répudiation de la mère et rien d ’autre. Voici qu’arriva le septième jour du nouveau-né. dit-elle un soir à son époux. toutes ces bonnes nourritures qu’on donne habituellement à une femme dans son état). non une future mère pour la remplir d’enfants. je vais mal. la mère indésirable : « Ton âme passera entre nos mains ! » Ah ! La rivalité. Une bonne âme lui avait peut-être parlé. sortait une minuscule créature mâle qui avait des yeux clairs . comme tout le monde en cette époque de guerre : les gens avaient faim et froid . Quels parents ? Je n’ai pas de parents ! Pour ce qui est de partir. Ses sens se troublaient. Elle patienta longtemps. Quelques voisins amis furent conviés au festin.. Emmène-moi voir un docteur. Un jour. vous voulez faire un orphelinat. et le père s’escrimait à subvenir à ses besoins.. cela avançait vers elle. elle dut se battre encore. à qui revient de distribuer les morceaux. ouvert les yeux.. cf. avançait.. maudissait ce jour particulier. Je ne quitterai cette maison qu’avec ma santé retrouvée. vint ce jour où. prétextant une visite familiale.. La mère. lutter contre chaque jour qui se levait sur sa situation peu glorieuse de tamnafeqt1. des œufs. je m’en irai. Mais il ne manquait pas de cœur. Et puis. . comme savent le faire les orphelines élevées dans la sagesse des grands-mères expertes dans l’art de transmettre leur soumission aux petites filles. et vous me demandez de faire pareil avec celle-ci.T ’emmener voir un docteur?. et s’évanouissait d’un seul coup. elle ne se remettait pas de ses couches. elle revint dans la maison de son père. Tu peux garder Ton bien. De ma maison. Au moment de servir la viande. Elle était de trop. la mort était là. À d ’autres moments. le père tendit le plat au chef de famille. puis se volatilisait dès qu’elle effleurait ses lèvres. qui la portaient à voir et à entendre d ’étranges choses : d ’un pot à eau posé à côté d’elle. marque l’entrée du nouveau-né dans sa famille. des années et des années. mais après que tu m'auras rendue telle que tu m ’as amenée. nous vivrons chacun chez soi. Des rumeurs confuses. vu toutes les disputes qu’il y a dans cette maison. rien à se mettre sur le dos !) La famille s’agrandissait en effet. autrement dit : une insurgée. Quelques mois plus tard. ce repas qui.Quoi ? Tu veux me rendre à mes parents. La veille. la mère avait mis au monde son septième enfant. 34. . 165 coutume. Ce dernier prit le plat et le jeta à l’autre bout de la maison.. Je le refuse ! Cette fois... On lui promit.

derrière lui. révoltant. ces youyous des vieilles femmes de mon village me remplissent encore de fierté. elle ne comptait pas.. le fils du fils de mon père et de ma mère . ses plus simples joies tenaient de ce laurier rose par lequel les aèdes kabyles disent l’amertume de l’existence. portée aux nues sinon par toute la famille. je me sens capable de crier : « Où est-elle. * Donc.. ce fut le non-sens absolu. ô Mort. même un rien. mes frères et leurs enfants. elle regardera le monde entier comme une cohorte d’ennemis acharnés à lui nuire. qui passe d ’une génération à l’autre. Et aujourd’hui. elles le font à sa mort. Ce devait être la première fois qu’elle le voyait. Yemma n’avait d’autres joies que celles que lui procuraient ses enfants. la raison comme la vie. autrefois. elle accrocha une lourde broche sur son foulard. comme à nos parents qu’il va retrouver enfin : ce jour particulier. La prière du père fut entendue. par son homme. Des mâles ! Elle aurait dû être aimée. tu es le fils de mon frère aîné.. Et rien ne pouvait mieux la satisfaire que lorsqu’ils s’étaient distingués parmi leurs pairs. . puis elle invita ses voisines à venir boire le café chez elle. je dis à Morad marchant à côté de moi : « C ’est le village de ton père. non le jour même. Je note que nous sommes devenus un peu plus orphelins. Il me vient au cœur de lui dire encore : « Morad. que gagnes-tu. désormais. asservie. Ici. Non seulement elle n ’était pas stérile. l’espace. la douleur est si forte qu’elle finit par s ’abîmer dans son contraire ? (Il n’y a rien à faire : le monde est rond !) Ou bien.. au milieu de son appartement. une partie de moi-même. Ensuite. parce que je me rends compte de tout ce que je dois à mon frère dans son cercueil. Quant à elle. avait assisté à la scène. immortel. tous ces gens qui. exploitée. * Comme si je me devais de le faire. quelque chose comme du « bonheur ». ô Mort. mon existence et ma fille. les femmes n’ont pas poussé de youyous . du moins. Elle en aurait un si quelque chose. en me prenant si tôt mon frère ? Bien que je le sache pertinemment : la question n’a aucun sens. moi aussi. sa revanche prise sur les autres. Tu es un morceau précieux de ma vie. ne l’oublie pas. je mesure l’ampleur de ma perte comme celle de ce garçon de dix-huit ans. le monde dans sa totalité. mais aussi. rendent grâce pour ce ciel . Lorsqu’on la disait stérile. douloureux à un point ! Pourtant. Au lieu de quoi. clament la Vie. son contentement enfin atteint. ça casse. ce petit-fils alors âgé de trois ou quatre ans. à tous ceux qui. » J ’ai le sentiment de répondre à une demande émanant non de ce garçon que je connais à peine. Sa souffrance était de tous les instants. à travers ses enfants qui étaient toute sa raison de vivre. mais de cela. qui enracine les êtres dans la lignée des ancêtres pour qu’à leur tour. je com prends. ainsi. le coup fatal qui fit basculer sa frêle raison. cette voix vibrante qui affirme la puissance de la vie.. Tous ses bonheurs.. Elle entachait tout.. et mes frères. ta victoire ? » Oui. gâtée. mais encore elle donnait vie à des garçons.Oui. méprisée. et la douleur de mon neveu vient augmenter la mienne.. l’emporter sur la mort. n ’était pas digne de vivre. à l’instar du rire intense qui s’achève dans les larmes. Comment supporter l’insupportable ? Comment comprendre l’incompréhensible ? Comment penser l’impensable ? Ce n ’est peut-être pas qu’une image.166 167 Pour elle qui. plus que partout ailleurs. derrière le cercueil de mon frère. finalement : tout ne tiendrait vraiment qu’à un fil. Lorsqu’elle apprit sa naissance (par qui ?). Quand cela devient trop lourd. donc le tien aussi. elle l’adressait à tout ce qui alimentait ses frustrations. sa soif inextinguible de reconnaissance. daignait répondre. mais des semaines après. l’avaient rejetée. d ’une fierté telle que. cruel. » Je revois une photo de Yemma portant dans ses bras cet enfant de son fils aîné. les êtres.. elle sortit la pochette dans laquelle elle gardait ses quelques vieux bijoux en argent. C ’est logique. Est-ce parce que. par leur présence. Les souffrances de l’enfance se taisent-elles jam ais ?. cette horrible angoisse. Elle les remerciait alors : « Ccah ! » (« Bien fa it ! ») Ce mot qui signifiait sa fierté de mère. nous sommes une partie de ta vie.. à sa naissance. toute seule. cette âme éternelle. puisant son indicible contenu dans une angoisse sans fond. ils puissent réaliser leur propre « ancestralité » et. sur le côté droit du front. elle refoula ses larmes et elle poussa un youyou. Mais ce que je ressens a aussi comme un goût de. tu es chez toi. et moi.. Là. « les ennemis ». c ’est le mot qui me vient. le fils du frère de mes frères..

chaque maison doit avoir au moins un robinet dans la cour. On est ainsi chez les Kabyles : chacun vit suspendu à l’opinion des autres. c ’est moins ce qu’ils sont ou font que ce qu’on raconte à leur sujet. * Autrefois. ils aiment bavarder. recoller les morceaux. repriser une vie lacérée dans tous les sens. les autres presque douces et réconfortantes. sur le côté. et peut-être avant tout. Je me bats contre des visions emmêlées. ma mère !. À leurs yeux. pour cette nature magnanime qui nous porte. . il faut s’y mettre tout de suite ! Rassembler les lambeaux. la fontaine du village.. d ’en nouer d'autres. ce n’est pas ce que prétendent les esprits savants ou ce que décrivent les spécialistes en regardant les choses de l’extérieur. Et comme Elias Canetti. ce qui leur importe. ce qui compte pour eux. ÙCan swan. Eux-mêmes le disent : Efk-asen awal. En réalité. sur-le-champ.. Elle n’a pas bougé. Ce n’est pas que des chansons.. mille fois raison. quand il disait : « C ’est l’occasion.. discourir. Car. les questions indiscrètes et les sous-entendus grossiers des porteuses d ’eau. Aujourd’hui. (Donne-leur la parole. je me retourne et découvre en bas. Et j ’y vois ma place comme je ne l’ai encore jamais vue. le présent et le passé. Là. Je lutte contre des vagues d ’émotions. tout animée de la gaieté remuante des femmes. comme sortis de terre ? Mis à part les quatre ou cinq voitures qui nous suivaient tout à l’heure. le chemin qui mène au village était poussiéreux.. propre comme un sou neuf. je peux écrire moi aussi : ces déchirements me gardent entière. visiblement ignorante des codes. Non. sans conscience ni cœur.) La « tradition orale ». Mais il leur suffit de croire les mots. tandis que tous se flattent d ’appartenir au peuple des « hommes libres ». Les jeunes gens ont travaillé jour et nuit pour rendre leur village présentable aux yeux des étrangers. Ici. aux Kabyles.. de trous et de cailloux . » Je commence à comprendre de quelle façon les funérailles de Grandfrère peuvent être aussi une « chance à saisir ». des histoires et des proverbes . vraiment. cette fontaine. J ’opère là. sans anesthésie. c ’est un escalier en ciment. est-ce vraiment moi qui suis là ? Tout en haut du chemin.. une jeune fille de la ville un peu nigaude. Sans eux. instrument du meilleur comme du pire : A y îles yellan d aksum. j ’essuyais les regards embarrassants. Je ne suis pas sûre de voir ce que je vois. la dictature de la langue de l’autre.. elles lavent la souffrance et l’empêchent de bâtir sa maison dans les cœurs. je n’étais qu’une étrangère.. Tumulte dans mon esprit. je serais mutilée. dans l’urgence. acu i k-yerran d iyes ? (Langue. dans la tyrannie de leurs jugem ents étriqués.. nous étions seuls sur la route. les larmes sont permises. et même de la langue. si ce n’est cette désolation des lieux délaissés qui suinte de ses vieilles pierres. de ce morceau de chair frétillant et indiscipliné. le qu’en-dira-t-on frise l’obsession. des convenances. c’est aussi. des images anciennes... Je lutte pour ne pas chavirer. organe du bien et du mal. d ’une façon générale. rempli de bouse. J’y venais avec mes cousines. Je pleure sans retenue. Mouloud avait raison. agréables ou douloureuses. les unes tristes et accablantes. des pensées embrouillées. je ne perdais pas un détail de leurs allusions chuchotées. Aw al (La parole)!. une possibilité de réparer les liens rompus. qu 'est-ce qui t ’a changée en os ?) * Alors que le cortège arrive au milieu du chemin qui monte.168 169 éclatant de lumière et de sérénité. On vient juste de le construire. l’histoire et l’avenir. Elle était plus riante. des regrets inutiles. et même recommandées : elles purifient l’âme. Voilà donc la chaîne qui relie les vivants et les morts. la route noire de monde. D’où est venue toute cette foule ? Par où sont passées ces centaines de voitures alignées sur le bord de la route ? Comment ces milliers d ’hommes ont tout d ’un coup surgi de la nature. plus vivante autrefois. comme s’ils respiraient par le mot. ils ont mangé et ■ bu. Il faudra s’y mettre vite. Aussi. c ’est moins l’être que le paraître . pérorer. Le progrès. dans la douleur et les larmes. toi qui étais de chair. personne ne dira que les At-Rbalj sont des arriérés qui croupissent dans un village laid et crasseux. aujourd’hui. et ils vont ju sq u ’à renoncer aux plus belles choses de ce monde rien que pour ne pas être pris par les langues médisantes. Chez la majorité d'entre eux. si je veux que la vie reprenne son cours.

Elle est l'exhalaison des saisons et de leurs fruits attendus. ceux-là qui. la place du village. Elle est la nature maternelle. lourde. On l’a reléguée dans la fosse aux souvenirs sans importance. des moutons. Mis à part celles de ma tante et de la famille . elle n ’existe plus. je la palpe. les figues. Je la respire. de plus en plus. rasant les murs aveugles des vieilles maisons basses et coiffées de leurs toits de tuiles romaines. et cela m ’étreint l’âme.. cette odeur d ’antan s’insinue partout. les olives. Je ne le perds pas de vue. l’antique mosquée qui se tenait là. une émotion gorgée de moments intensément vécus. dans les êtres. Tenace. dans le village? Ou alors. dans laquelle siège le Conseil du village. Elle est le parfum des gens de la terre.19 La foule s’enfonce dans le village. des ânes. Mais où est-elle donc. je la retrouve comme une vieille sensation.. comme une petite clairière dans le maquis . des chèvres. paraissent d ’un autre monde. séculaire. Et cette odeur qui prend au nez ! Y a-t-il encore des vaches. En elle. pleine de creux et de roches pointues. d’un temps révolu et néanmoins vivace. obscure. l’atmosphère chaude et vivifiante de chaque village kabyle. terrée dans l’obscurité.. comme un vieux témoin du passé ? Que sont devenus ces murs en pierre massifs qui avaient dignement résisté à l’érosion de plusieurs décennies ? Je ne la vois pas. Le chemin principal passe par Igamas.sans doute. Nous atteignons enfin un lieu aéré. les cerises. la vieille mosquée qui a vu des générations d’hommes débattre des affaires du village. je me sens comme portée par le courant d’une rivière en crue se déversant sur cette ruelle sinueuse. ce cercueil qui semble planer par-dessus la multitude de têtes sombres et mouvantes. Je ne me souviens pas de m ’être promenée dans tout le village. les raisins. à peine plus large que le cercueil devant moi. la mosquée. dans les objets..

Il pouvait boire et manger. tandis que la maladie poursuivait son cours inexorable : « Muh. un chantier douteux. Taddart-nni-nney. Ibya a d-ihub wadu Dduiiit y u li-f uyebbar A tna kra n medden K u l y iwen aqamum-is zdat-s 9 Taxligt: un quartier du village. On dépose le cercueil devant les murs nus d’un haut édifice en briques rouges.. à espérer sa guérison.. En fait. J ’en étais encore.172 173 de mon père. tu te reposes dans le confort. les ouvrir. Chacun dans son territoire. sur les chemins Là. j ’étais où pendant ce tem ps? Q u’est-ce que j ’ai vécu moi-même pour que mon regard soit altéré de la sorte ? Cela vient peut-être de la lumière du jour qui semble tout brouiller. il m ’étonne Il est changé maintenant Ils ont construit une mosquée au milieu Vous savez. J’ai beau fermer les yeux. wehmey dges Ufly-f-in tura tbeddel. Il n’y a rien de mieux pour se refaire une santé ! « U r n e s s ’ ara b b w u l! » (« Nous sommes insouciants ! ») répondait-il d ’un ton sec.. confondant les temps et les espaces.. cette impression d ’avoir posé le pied dans un chantier ne m ’a pas quittée .. Le trouble s'accentue. je ne comprends pas : est-ce qu’ils construisent ou est-ce qu’ils détruisent?. vraiment grise. son appétit. là où nous jouions autrefois . j ’en ai déjà fait l’expérience ! J ’ai vu. dès l’instant où j ’ai atterri. épargnait son visage. Mais. .. quarante jours avant la mort de mon frère. chaque famille dans sa taxligi et l’honneur de tous est préservé. . C ’est la nouvelle mosquée qui domine la place. ton visage fait plaisir à voir. j ’ai vécu tout cela dans un rêve.. rien n’y fait . Combien se sont exclamés à la vue de cette figure pleine et colorée qu’il avait longtemps conservée. M ceh ayebbar M ceh ayebbar M e e t ayebbar !. il n ’y avait aucune raison d ’aller dans les autres ruelles. Le vent semblait près de se lever La poussière avait envahi le monde Voici des gens venant Chacun le bec en avant Mange la poussière Mange la poussière Mange la poussière !. l’on continuait à dire autour de lui : (Notre village-là.) Q u’est-ce qu’ils ont donc vécu toutes ces années pour en arriver là ? Et moi. estompant les contours des êtres et des choses. un mur élevé tout en ruine La poussière avait envahi le monde. Tu manges bien. cette vision de la Kabylie chamboulée.. les fermer très fort. confus jusqu’aux êtres qui l’animent de leurs bruits et mouvements. Elle est encore en construction. poussiéreux. l’image de ses habitants décomposés par les « années de feu ». Cette atmosphère crépusculaire. comme s’il disait : « Ça ne vous regarde pas ! » Des semaines durant.) C ’est donc en travaux. tu te fais servir. tura Bnan Igamas di tlemmast-ines Tezram a n d ’ akken ncffurar zik-nni. cette lumière. curieusement. selon leur expression. (Dès l ’aube. La maladie. On le plaisantait sur sa bonne mine. maintenir la paix entre quelques centaines d’âmes contraintes de vivre dans un espace pas plus large que le creux de la main.. bien avant ce jour où je le découvre réellement. Je crois entendre Muljend-u-Yeljya : §ÿbeh z ik i bdiy tikli Ufîy y iw e n Ihiçi d aslayan irab irkuüi D dun/tyuJi-f uyebbar. La règle est faite pour garantir la marche du village. Elle est grise. créant une impression d ’irréalité. cette lumière éclatante plonge le monde dans une étrange pénombre. Tout ce que j ’ai pu en voir ressemble à un chantier. Perplexité. Ici aussi ! Le pays tout entier est en travaux. c’est bizarre.

toujours dans le rêve. je ne le vois pas mourir. En fait. 11 va revenir.. ni ton être ni le monde. De la porte.174 175 « Il n’a jam ais eu un visage aussi resplendissant. cette trouée dans l’espace qui t ’aspire. pas à cette chose. mon rêve était clair. Je voyais mon frère la prendre. et cette descente me faisait peur. ») Elle voyait des gens malveillants partout. C ’était là. l’air et le vent de passer. un soir d’automne noir. Il était presque assis. j ’attendais Koukou et Idir. Ce visage-là. A h !. Il ne nous laissera pas comme ça. elles aussi. ce n ’est pas celui d ’un homme qui va. des pans de murs. Tout à coup. Je suis allée à la fenêtre pour écarter les rideaux. sans pouvoir attraper les barreaux très espacés.. comme tous les jours. des rues. nous finîmes par trouver une échelle qui descendait le long du bâtiment. C ’est peut-être vrai. tout de même ! » Et ces paroles. Il est allé vite... Je ne supporte pas les rideaux. pensais-je. Ce soir-là. De là. Dieu est. une façon de garder encore le contact. un gant de toilette. J ’appréciais leur présence chaleureuse. je me dis qu’il y aurait là un enseignement à tirer. sa peur obsessionnelle des autres ne lui interdisait pas de se nourrir d ’un espoir intarissable .. ce n’est pas une douleur ! On peut s’habituer à certaines douleurs. N ’existe que ce vide. Plus rien n ’existe quand cela te prend. je lui avais apporté du linge propre.. mon frère et moi. Rebbiyella. » Ce n’était pas ce que je voulais entendre. » (« Où que tu ailles.. Nous cherchions. j ’ai dit aux deux jeunes femmes qui se trouvaient là : « Mon frère va mourir.. Je faisais mienne une parole de Yemma : « A nda leddid. Alors. je continuais de me préoccuper du confort de mon frère sans qu’à aucun moment l’idée de sa mort traversât mon esprit.. les traits durcis. Non. tout ce qui ferme. Sa respiration saccadée était ponctuée d ’un bruit de gorge fait de ces « A h ! . si réconfortante.. ni le temps ni l’espace. Ce soir-là. paraissait dans un état flou. Mon frère. tout ce qui freine la vie. en effet.. recouvert de poussière. Je suis revenue dans . tout ce qui masque. celui qu’il avait le jour de l’Aïd ! Alors. mon frère et moi.. un moyen pour retrouver la terre ferme. Je suis revenue vers lui. comme tous les jours. Elle bougeait. Soudain. deux serviettes. de briques. comme nous l’explique Henri Atlan. vraiment. je me suis arrêtée devant le lit et j ’ai regardé longuement mon frère. n’est-ce pas ? » Elles ont échangé un regard. des trottoirs abîmés et encombrés de cailloux. de plus hideux que cette sensation ? J ’apprends à l'esquiver. On ne pouvait pas dire si c ’était un chantier de construction ou de démolition. je trouvais son visage moins sévère quand il était rasé de près. ni neuf ni ancien. froid et humide. Son visage était affreusement sombre. J’ai encore observé son visage : le nez et le pourtour de la bouche étaient maintenant tout blêmes. Il aimait bien avoir la figure propre et nette. se balançait légèrement comme une échelle de corde. » Celui-là semblait penser à haute voix : « Je sais bien qu’il est gravement malade mais. Les aidessoignantes ne lui donnaient plus ce soin depuis que je leur avais demandé de le laisser à ses amis. Est-il rien de plus effrayant.. un pyjama. soutenaient mon attente d ’un miracle. Pourtant. Moi aussi. Je me demandais comment nous allions descendre de là. sur lequel pesait une atmosphère grisâtre et inquiétante. déformés par une couleur chagrine. de cet espoir qui se remplit aux sources célestes. cette échelle.» appuyés et réguliers par lesquels il disait son attention lorsque quelqu’un lui parlait. Par quel mot peux-tu nommer cette horrible sensation d ’être livré tout entier au néant ? Il n ’existe aucun mot. l’autre s ’est tournée vers moi : « L ’état de votre frère s’est dégradé ces derniers jo urs. à cette sensation innommable. cette angoisse ! Comment est-il possible de ressentir pareille douleur sans. pour lui qui ne pouvait plus parler.. Nous regardons sans voir plus souvent que nous le pensons. je me suis sentie sans force. sur la terrasse d ’un grand bâtiment. Enfin. pas à cela.. » Cet autre affirmait d’une voix sûre et persuasive. Nous nous tenions tous les deux. Oh. les mains croisées sur le ventre. A h ! . je ne voyais que des constructions inachevées. comme s’il détenait quelque pouvoir occulte : « Par Dieu. Dehors. les yeux fermés. à plat ventre. Finalement. je me suis ruée vers le bureau des infirmières. il ne mourra pas. J ’avais songé aussi à demander à Koukou ou à Idir de lui raser la moustache et la barbe. l’angoisse a transpercé ma poitrine.. je constatai qu’il était arrivé sans mal. après tout : les yeux ne sont pas faits pour voir. comme écrasée par un énorme poids. L ’une d ’elles a fait une moue de la bouche . ce visage. si fraternelle. comme pour eux qui ne savaient plus quoi dire ni faire pour obtenir quelque réaction de sa part... L ’ensemble. Il descendait très vite. C ’était une sorte de chantier désert. Je déteste tout ce qui empêche le jour. Ce soir-là. En entrant dans la chambre. tout ce qui gêne la mobilité des êtres et des choses. sans aucun doute. de terre. jouant avec elle au jeu du chat et de la souris.

il vaut mieux qu’il ne s’en sorte pas. de la pure bêtise ! Mufrend-u-Yehya parlait. d ’une façon générale. cette liesse. De nouveau. jour après jour. Ou alors. Les deux femmes ont quitté la chambre quelques minutes plus tard. tracé par des milliers de pas. il y a vraiment de la « réjouissance » populaire autour de son cercueil . en effet. selon laquelle le plus grand risque pour chacun est que son voisin le surpasse : « Le soutenir. des milliers de gens défilent autour du cercueil. ils préfèrent se voir tous ensemble dans la fange à voir un d’entre eux en sortir.. Il aura donc . a compris : « Débrouille-toi seule. Ils le savent : celuilà qui est parvenu à se sauver se retourne rarement pour tendre la main aux autres. les enfants. c ’est encore une exposition publique. un de leurs fils qui a vécu et s’est éteint au loin. j ’ai sorti la petite bouteille d’eau qu’elle m ’avait donnée. C ’est que. d’une mentalité d ’esclave. sans débordement ni couleurs ni tapage. il secourra ses proches. combien il est toujours vivant pour ce peuple qui. » On me disait cette phrase pour me réconforter. Mais ne dirait-on pas qu’ils y sont prédisposés ? Q u’on songe seulement aux nombreuses pratiques coutumières où ils se livrent à des rites sacrificiels : le sang qui doit couler. M oi [je n ’ ai] rien. maintenant ! » Je suis allée insérer dans l’appareil posé sur la table de chevet la cassette dans laquelle Yemma racontait la naissance de son premier fils. Et moi. De jeunes garçons rient à son accent volontairement marqué quand il prononce un mot en français. Le plat est un luxe dont les habitants se passent aisément. votre sœur est là. le peuple des « hommes libres » !. mon cœur. les autres devront encore supporter la supériorité arrogante de tout un clan ! En conséquence. Dans le meilleur des cas. posséder plus. En ce jour.. il ne leur témoigne sa gratitude. D ’abord. la plus âgée. l’autre. * Je le vois mieux. j ’ai pensé que le cercueil est posé là pour une ultime prière conduite par les anciens du village.. se cachent aux regards des étrangers. Pourquoi ? Pour quelle raison les Kabyles hésitent-ils à montrer de l’estime. En fait. et à laquelle leurs ancêtres étaient contraints et forcés. les hommes. être plus fort. à se saper les uns les autres. patiente. Par un des leurs. Avant de fermer la porte. qu’après les avoir enterrés. à ces hommes-là.. descend sa voix disant les dialogues de Si Nistri. Réveillez-vous. comme je souffrais de l’entendre ! Dans un sens. Ils se connaissent assez bien sur ce plan. keC ulac ! » (« C ’est comme ça.. Elle dit. L’autre explication aurait à voir avec leur mentalité tribale. à présent : la place où nous nous trouvons donne sur l’autre ouverture du village. N e k ulac. Oui. Mais ce n ’est pas de cela qu’il s’agit ! Ce dont il s’agit. Pendant que l’une vérifiait la perfusion. D 'un haut-parleur installé sur la terrasse de la nouvelle mosquée. d ’ordinaire.. une sorte de liesse contenue. il y a là autre chose que je ne comprends pas. et même les femmes qui. a pris la main de mon frère : « Monsieur Mohia. » Et voilà comment ils passent une grande partie de leur temps à s’embarrasser mutuellement. d’une manière générale. la solidarité traditionnelle qui se manifestait dans les travaux collectifs. un chemin en pente. d ’habitude. L ’une d ’elles ressortirait à leur histoire qui a développé en eux un certain esprit de sacrifice. somme toute. cette « alliance » dans la calamité. » Mes oreilles ont bien entendu . suivie par les deux infirmières. Le sol est toujours en pente dans ce pays accordé par la montagne. non ! Il pourrait être meilleur qu’il ne l’est. tout au 177 moins. lui.176 la chambre. c ’est assez original. ouvrez les yeux. Bref. Il n’a pas ouvert les yeux. De fil en aiguille.. souffre à s’accorder autour d ’une même cause ou. » lui disait-elle d’une voix douce. humaine. j ’ai fini par l’accepter.. voilà tout ce qu’ils ont trouvé pour contrer le mauvais sort. de l’admiration à ceux d ’entre eux qui consacrent leur vie à produire une œuvre d ’utilité publique ? Cette fâcheuse attitude appelle sûrement de nombreuses explications. ils l’accueillent un peu comme s’il était leur héros. les At-Rbalj ! Ils sont tous venus. elles m ’ont lancé avec un regard de pitié : « Bon courage. Le village a-t-il jam ais reçu autant de visiteurs de toute son existence ? Et comme ils ont l’air fiers. toi [tu n ’auras] rien [non plus] ! ») Qui d’entre eux oserait le nier ? Je n ’ignore pas la pratique de tiwizi. on citera leur village à travers tout le pays. j ’en viens à cette phrase entendue plus d ’une fois le jour même où mon frère s’est éteint : « Il est né aujourd’hui. et alors. Pendant que la bande magnétique se déroulait. à soutenir ses hommes de valeur. lui. sans doute. La manière dont ils ont dompté les flancs escarpés de ce pays m ’étonnera toujours. Comme il l’a prévu du fond de son naufrage. celui-là ? Ah. une mentalité d ’ esclave profondément ancrée en eux. ou à ses formules cocasses. suivant cette assertion quasi proverbiale : « A kka. Est-ce par méchanceté ? Oui. c’est que. Une méchanceté qui tient de la bêtise. assez kabyle. lui non plus.

un autre l'a dit en parlant de l’artiste ou de l’écrivain en général. Eugène Ionesco dans ses Notes et contre-notes : « La voix sincère retentit. Mokrane Tagemout. il restait silencieux. en particulier. Il ne recherchait. reçois nos dons en toute quiétude. et une lueur de joie a illuminé son visage. et même de survivre quelques années. d ’un air gêné. et cette œuvre est enfin reconnue. cela ne veut pas dire nécessairement que l’on vous écoute. se grisaient de possessions matérielles et goûtaient aux joies familiales. Le mensonge est banal. que t ’avons-nous donné ? Rien. son peu d’intérêt pour les moyens de s’enrichir ou de tenir une position sociale éminente. » M oi-m êm e. sur le dos cette inusable veste en toile vert olive. c ’est nous tous qui sommes en dette envers toi. Comme ce soir-là où il s’excusait de déranger tout le monde. En attendant. ces mots : « il n ’est pas mort.178 179 mis cinquante-quatre ans pour naître. » m ’a-t-il confié un jour. il remerciait les visiteurs : « Toutes ces bonnes choses pour nous ! Nous voici en dette envers vous tous. regretté.. de cette vérité qui est de l’authenticité.. Tu as tant fait pour nous ! Tu as peiné pour nous ouvrir les yeux et nous montrer la voie. il a répondu par un long regard empreint d’une douce tristesse. lui qui fuyait la notoriété. il ne disait mot. quelconque : la chose vraie n’a pas été saisie. Comment aurait-il pu ? Ce fruit de ses veilles. me poussait à lui demander : « Quoi. Djamal Abbache. quand il osait en parler. on ne la voit pas. Mais qu’importe la richesse ou les honneurs éphémères ! D ’avoir mis tant d’années à naître. de temps à autre. en appuyant sur chaque mot : « Mulj. il n ’a besoin de personne. pourquoi pas ? Cette façon de voir permet de mieux comprendre l’orientation qu’il a donnée à son existence et. Pardonnez-nous ! » Ce soir-là.. (Au fait. au sortir d ’un rêve où je le voyais debout au coin d’une rue ou.. Le signe . Idir Naït-Abdellah.. peut-être. Aujourd’hui. lui qui existait dans l’ombre de sa notoriété. mais aussi. C ’est qu’il était sincère ! C ’est qu’il. sur la tête cette casquette que son fils a cherchée dans ses affaires. ce qui est vrai semble insolite et inhabituel. Ils sont restés présents auprès de lui jusqu’à la fin. une force capable de faire oublier sa mort même. Je les entends encore.. il le présentait comme un simple « bricolage ». qui l’a prise.. Saïd Hammache) ont pris sur eux de terminer la rédaction. du moins au début. Et en échange. à l’hôpital. l’espérance exaucée de tout un peuple. Ou alors. elle se fait entendre. ditesle-moi ? La honte sur le voleur ou la voleuse ! Mon frère n’est tout de même ni Elvis Presley ni Claude François !) Dans mon rêve. commencée peu avant son hospitalisation. tandis que ses condisciples construisaient leurs carrières professionnelles.. izm er i yiman-is. Il ne haletait point vers ces honneurs posthumes. Lorsque l’on dit quelque chose de vrai. Il me regardait avec cet air au bord de la confession qui. En même temps.. aucune gloire. Par Dieu. » Dans mon rêve aussi. le vrai peut sembler inexpressif. un « gribouillage » qui l’aidait à supporter ses insomnies. Il ne tenait pas à être vu comme une célébrité . la meilleure preuve d ’estime et d ’amitié pour lui. même. C ’est là. elle aveugle. Ce que je veux dire à propos de mon frère. aucun bénéfice financier. de leur part.. quelqu’un. tel qu’il avait toujours été. c ’était le travail qu’il menait seul. Ce qui lui aura permis de continuer. Personne ne nous a répondu. Alors. entre deux portes. Au contraire. Mais si l’on vous entend. n’espérait aucun remerciement pour son travail. il est avéré que ses bricolages nocturnes sont en fait une œuvre à part entière. de Tixurdas n Saeid Wefrsen. il a serré ses lèvres comme pour réprimer le sourire ébauché. disais-je. célébré. une belle preuve. quelquefois. on verra plus tard. ») Cela veut dire quoi au juste ?. une pièce de théâtre adaptée des Fourberies de Scapin. pour autant. le voici enfin au grand jour. Mange et reviens-nous ! » A l’homme qui lui parlait ainsi (Mokrane. Ce qui est vrai. Lui qui fut méconnu de son vivant ou. non ! Il est toujours là. Le silence. Mais il avait une de ces présences ! Au réveil. Après tout. plus justement. c ’est-à-dire quelque chose d’éprouvé. et. les gens ne vous croient pas. cette casquette ? Et pour en faire quoi. un peu plus en retrait. les gens ne veulent pas vous croire.. saluée. ma vision de la nuit s’est prolongée par cette phrase murmurée d’une voix qui n’était pas la mienne : « i a s yem m ut. » (« Même mort. estimée comme un bien sans prix. mais il est là. et certains (Koukou. lui a dit d ’une voix claire. le petit groupe de fidèles qu’il retrouvait tous les vendredis et samedis soir dans l’atelier d ’écriture. Grand-frère ? Dis-le. ressenti. demandé. cela veut dire que la voix de la sincérité est forte. Qui venait le voir lui apportait de la nourriture. Pourtant. Quelques semaines après sa disparition. Tahar Slimani. il devra prendre une force d’existence extraordinaire. le voici recevant l’hommage unanime de tous les siens. de son vivant. me semble-t-il). Que ne lui a-t-on pas dit ces paroles avant ! « Nous avons tant écrit.. proposé. reçu dans tous les cœurs... vide. il ne devait pas être insensible à certaines paroles. enfin. il assure.

Un frisson glacial me traverse. vivre l’incompréhensible. Khaled prie les visiteurs de s’écarter afin que les porteurs.. qu’il convient de le faire. un de ces longs rêves mémorables qu’elle me racontait d ’une voix passionnée... Le temps passe. Voilà ce que disait Yemma. puisque vous êtes honnête. Pendant longtemps. » 20 Sa soixantaine place mon cousin Khaled dans la position d’aîné de notre famille.. Urgay ttsey. J ’ai rêvé que j e dormais. c ’est à tes risques et périls ! Tu peux rencontrer ceux-là qui ne sont plus que les ombres d ’eux-mêmes. c’est qu’on vous traite de menteur . Yemma (elle seule ?) l’entourait d’un fossé. Il exprimait là quelque chose de très singulier. surprendre le mystère. Votre cri fait une trouée dans les habitudes mentales collectives.. on vous traite de fumiste.. Voici encore une chose que j ’ai découverte tout au long de ces mois qui nous . comme si nous vivions sur une île. J ’ai parfois questionné mon frère sur ses rêves. elle qui avait franchi les portes de l’au-delà dans un rêve . alors qu’il semblait lui-même intrigué par son rêve. c ’est tôt le matin. Sans quoi. Si tu veux leur rendre visite. et qui me faisaient songer aux grands mythes de bien des peuples à travers le monde. puissent prendre le cercueil. comme s’il formulait une banalité. Sans doute en savait-elle quelque chose. cette famille réduite à sa plus simple expression. de s ’attarder dans les cimetières après une certaine heure. Il n ’est pas bon. mais sur un ton léger. Ceux de l’au-delà n ’apprécient pas d ’être importunés à n ’importe quel moment. ») Il prononçait cette phrase d’une façon curieuse. » (« Oui. de jeunes gens.180 que vous êtes sincère. Il me répondait : « A h. Khaled domine de sa grosse voix le brouhaha et annonce que le moment est venu de se rendre au cimetière. je le sais aussi. vers huit heures. C ’est la règle de procéder à la mise en terre avant la prière de l’après-midi. je croyais qu’elle se limitait à mes parents et à mes frères. avec un air enfantin. Notre Famille !.

ils ne réussirent cependant qu’à le renforcer dans son végétarisme.. Les porteurs du cercueil descendent derrière le groupe d’hommes qui ont déjà entonné le refrain funèbre. ça ne se fait pas. qui menace de me pulvériser. Je ne me souviens pas de lui enfant. je me dis : « Aujourd’hui. tefrlales Icfeh win i f-issayen Tallit i /-fudert-ines A y d-teftagga d iyiyden. incapable d ’avancer ni de reculer. Dans ce cercueil. Mon ventre se liquéfie.. m ’entraîne . ») Comme si je venais de m ’en rendre compte. je n’y résiste pas. c ’est que tu n ’en finis jamais. La foule me pousse. Comme une flam m e Qui prend dans les brindilles Elle scintille et crépite Se réjouit qui l ’a allumée Elle ne dure qu ’un instant E t ne laisse que des cendres. mélancolique berceuse adaptée au chagrin des adultes rodés par l’existence. comme dans la plupart des familles. comme s’il se brisait en de courts et incoercibles sanglots. Une femme. lui qui s’était toujours refusé d ’être un enfant. croiser les mains sur la nuque.. » Chant lent et monotone de la tragédie.. l’autre avait vieilli avant l’heure. Quelqu’un me tire en arrière. avec cette culpabilité qui plombe ton destin. D acu-{ ? D acu-f ?. je suis avec eux de toute mon âme. répété comme un leitmotiv : « N efxeiliÿ. j ’y vais. annoncé par ce chant lugubre qui nous donnait la chair de poule. En même temps. Ma douleur se voue à tous les saints. Je me laisse porter comme un fétu de paille par le flot.. titubante. et prononcer en direction de la civière chargée du corps emballé dans son linceul immaculé : « Dieu te pardonne et nous pardonne ! » Il y va ainsi dans ce pays. Je fouille des yeux la foule des anonymes autour de moi : où sont mes frères ? Je pense à eux très fort. sois raisonnable ! Moi. ou bien une de mes cousines : « Où vas-tu comme ça ? Les femmes ne vont pas à l’inhumation. frustré. ressentir leur douleur. Je veux l’expulser. et qui te triture du berceau jusqu’à la tombe. je ne veux pas les voir près de moi. lui qui se faisait appeler « L ’ancien » . Ma tante. ce peuple malmené. Lui qui m ’avait de tout temps paru « vieux » . de ma détresse. La viande était rare chez nous. Sauf une fois : un soir où nos parents voulaient le forcer à manger de la viande. Que dois-je faire ? Que veux-je faire ? Je sais que je dois aller jusqu’au bout . * Je tremble maintenant de la tête aux pieds.. je les évite .. nous devions nous arrêter. le fils de mon père et de ma m ère. sans visage.. « La ilaha ilia lia h. ne vois rien que des formes sombres. Je tourne sur moi-même. c’était jour de fête quand on pouvait se l’offrir. {Devinez quoi ?. A m zu n d ajajify n tmes Tin yuyen deg qeclawen La tepejlij.. peut-être. La question. Mais dans quel sens diriger mes pas ? Je ne sais plus. mortifié. eux aussi .. sur lesquelles le cercueil semble glisser. puis finit par sortir par petits sons. de mes larmes. nous figer sur place. Depuis toujours ! D’ailleurs. Il suffit de naître pour être coupable. Mon cœur se disloque. » Je me sens perdue dans la foule... N ’y va pas.182 183 avaient rapprochés : ses attitudes. mais il s’égare en dedans.. par lui-même surtout.) Sa jeunesse remémorée. et je vais assister à son enterrement. gît une partie de moi-même. » (« Nous payons. Alors. Il était déjà indomptable ! Ainsi m ’apparaît-il en définitive : une partie de lui-même n ’avait jam ais cessé d’être cet enfant-là. le lancer au ciel. quand nous voyions passer un pareil cortège. ce petit garçon qui repoussait toujours sa part du précieux aliment. ses gestes d ’enfant. Enfants. Et ce cri qui enfle. il s’agit de mon Grand-frère chéri. mes jam bes refusent de m ’obéir.. Je ne veux pas rencontrer leurs regards embrumés par les larmes. et. les parents se devaient d ’intervenir. Le mot existe. parce que j ’en ai assez ! Assez de ma propre douleur. Par leurs cris et leurs coups de ceinture..n’est-ce pas pour cela que je suis ici ? Mais au bout de quoi ? Je veux suivre le cercueil comme tout le monde . Je n ’entends rien qu’une rumeur qui me remplit la tête.. chez ce peuple un peu geignard par coutume. De quel crime ? Ce n ’est pas la question.

il se levait de son fauteuil puis s’inclinait tout doucement et disait à son ami : « Vois. d ’accord ? . nous ferons cuire notre pain. le rire même.184 185 m ’évitent.. planteraient des arbres. je peux encore être utile. le hantait entièrement. que l’on doit savoir mettre à profit tout ce que l’on fait ou ne fait pas. alors qu’il luttait contre le cancer. il ne parlait jamais pour remplir le temps. il a encore reparlé avec Koukou du jardin qu’il rêvait de cultiver au pays. Je voudrais me laisser aller sur « la pente glissante ». Ou par pudeur. Il plante des arbres. n ’importe où. juste au-dessus du cercueil. Ur ixeddas ara wakal. tout devait servir à quelque chose. je marche au bord d ’un vide qui m ’attire. utilement. avec les simples moyens dont il disposait : un crayon et du papier. Tu vas guérir. Nekkini. au milieu de la foule. Mulj ! Tout se passera bien. je retrouve un peu de ma raison et de mon calme.. Oh non ! Grand-frère ne poussait pas le temps avec l’épaule.. l’encourageait. Nous achèterons une parcelle de terre.. Ah ! Que ne font-ils pas appelé plus tôt. c ’est évident. du côté de Béjaïa. il ne le possédait pas. ce destin d ’ermite qui l’aura privé du vrai bonheur. Mulj. il les conservait. terre lui-même. Nous n ’avons guère appris à unir nos forces face à l’adversité. monsieur Koukouch. en tête du cortège. et personne ne s’y trompait. Il pensait à haute voix : « Nous allons repartir. Nous nous installerons bien comme il faut. » Et Koukou. tu verras ! » Il lui disait encore : « Mais quand je serai dans ta région. monsieur Koukouch ? C ’est une bonne idée.. malgré mon genou brisé. nous continuerons notre travail d ’écriture en kabyle. quelques semaines après sa mort.. Il travaillait sans discontinuer.. il cultive sa terre . C ’est faisable. non ? » Plus tard. étant toujours occupé. Des mois auparavant. pressé comme par nature. même quand il faisait très chaud. il a quelque chose qui le fait retourner régulièrement au pays. ils achèteraient ensemble un lopin de terre le long de la rivière. chacun cherche à cacher sa propre souffrance à l’autre. Ce ciel est d’un bleu cristallin.) Nous allons rentrer. Lorsque je le descendais dans la cour de l’hôpital pour prendre l’air et voir du monde. peut-être. Pour lui. comme s’il savait son échéance proche. les Saints-gardiens de cette Kabylie qui l’habitait. À côté. Mokrane est plus intelligent que nous tous. Lui est déjà parti. Le soleil pour lui. par un impitoyable destin. Djaafer m ’avait raconté l’histoire de cet émigré qu’à sa grande surprise. se remettant avec peine de son accident de vQiture. de tout son entrain. vont d’un pas rapide. quoi ! » Il était sérieux . tu es d’Azazga !” Il n’y aura pas de racisme. c ’est sûr. celui des gens aimés. et ils cultiveraient des légumes. il avait croisé au pays. Le projet était en discussion depuis des mois : il rentrerait avec lui dans sa région. toujours manqué. entourés. tout devait viser à l’efficacité. En plus. nous allons retrouver les lieux que nous avons quittés. comme par fierté. depuis des années : . de légers nuages blancs semblent nous escorter. Il parlait et agissait à bon escient. depuis qu’il l’avait quittée ! Il sera parti au moment même où il décidait d’y revenir. C ’était la Kabylie qui lui avait. plus exécrable ! Quelques semaines avant d’entrer à l’hôpital. nourrissait son espoir : « Oui. Je me souviens de ses paquets de tabac à rouler. la moindre parole. tsadda-yi nnig cclayem {Moi. parce qu’ils étaient tout remplis de notes en français. Y a-t-il destin plus cruel. » A ces mots. Il devait être jaloux. Je pourrai bêcher la terre comme ceci. A la R ebbiaa d-yeqqimen (Seul Dieu est éternel). Rappelle-toi ce qu’il disait. Et cette phrase allait bien au-delà de sa signification matérielle. c’était le pays. ça m ’est passé par-dessus la moustache. tout près du cercueil de mon frère. personne ne viendra me dire “toi. il en avait encore parlé à Koukou. « Rien n ’est gratuit ! » rappelait-il à tout moment. tu n’es pas d ’ici.. tout comme l’était le fond de cet espace dans lequel Yemma m ’était apparue en rêve.. et tu n’y peux rien. m ’abandonner à ce gouffre de désespoir pour partir avec lui. akal d aseftar {La terre ne trahit pas.Il n ’y aura pas de racisme. choyés par les leurs. quelle idiotie ! Sur la grand-route. pur et clair. Normal. Nous construirons une tim asm m eft (une école « communautaire »). de mots et d ’expressions en kabyle. pour ne plus voir ni entendre.. il me demandait de le mettre au soleil. bien debout sur ses jam bes. décidément. C ’est un de ces jours ensoleillés qu’il appréciait. Mes larmes coulent au rythme du chant des hommes qui. chacun cherche à préserver l’autre de sa propre souffrance . nous ne dépendrons de personne. dis.. Dans le ciel. Cette pudeur. « Tout doux. et personne ne nous gênera. mais encore. la terre est protectrice). à l’époque où il fumait : vides. alors qu’il était hospitalisé. Ce temps vide.. Normal. Mokrane me soutient par le bras. la moindre action. Nous ferons pousser nos légumes. Nous ne gênerons personne. Elle ne disait pas seulement que l’on doit tout payer d’une manière ou d ’une autre. alors qu’il le croyait sous terre.

voyons ! . yin-as akken akw medden. il n ’y avait là. . . venant de lui. Ne se plaisait-il pas à dérouter tout son monde ? Il se savait très malade. il sortait.. Il n’a probablement jam ais su ce qu’est la paresse ou l’ennui.) Comme il détestait les tire-au-flanc ! Enfant encore. ma ulac flIjeJ. la maladie s’abattit sur lui et les médecins finirent par lui expliquer : « Vous avez une tumeur.. nous l’avons appelé “Ramdane”. il ne décidait de rien. Il est resté dix-sept jours chez elle. et nous voulions vraiment. ur teffey ara deg dudan-iw ! A lilil win urnjerreb tasa.. . elle n ’avait pas réussi à le pister dans sa traversée de la Méditerranée. Pauvre de celui qui.. entouré des siens. dam. il était actif à tout moment.. non ? Un simple allerretour. comme ton père. j ’ai suggéré à Grand-frère : « Et si nous allions au pays ? Ce serait bien. Yemma le savait. il valait mieux le faire dans son pays. crois-le... . c ’est bien ce qu’il m ’a dit.. qu’est-ce qui aurait pu aider l’un ou l’autre à trouver les mots quirelient un fils à sa (Il y avait un homme Qu ’on appelait M uh le fainéant C ’était un homme bien en chair E t blanche était sa p ea u . Comme ça. » dit-il en esquissant un sourire. et qu’ensuite. Encouragée par cette histoire (vraie. il ramenait le garçon chez ses parents. Fazia lui rapportait les propos de mon frère : « Nna Werdiya. l’homme menait sa vie en France.. la mère et le premier fils. rien d ’étonnant. Après des heures de marche.A yelli. l’emmener au pays. A m-qqarey : ma yu ya l tura.. » Yemma a-t-elle essayé d ’expliquer à son fils ce qu’elle pressentait? Mais jusqu’à quel point le comprenait-elle. croit q u ’il en va de même pour tout le monde.. Ilia y iw e n zik-nni Qqam-as Muli afenyan Kra ufayan akkenni M a d agwlim-is d acebhan. Souvent.. Mouloud et moi. Il ne jouait pas . » 11 n ’aura cessé de m ’étonner. elle-même ? Elle semblait simplement dire qu’une fois en France. comme tu vois ! » Des années avant. mais j e ne peux pas le retenir... « S’il repart maintenant. au m oins. il pensa que. Et même si elle avait essayé de l’avertir. amaani ur s-zmlrey ara. à notre grand Je ne voyais que son entêtement. il s’était attaché à cet enfant dès le premier regard : « Qui est ce garçon ? demanda-t-il à Fazia. puisqu’il allait mourir. ne connaissant pas [les affres de] l ’amour filial. il prenait par la main un de nos neveux. J ’ignorais encore qu’en réalité. 187 « Mais qu’allons-nous y faire.. j e ne mange pas mes doigts. » répondait-il.. Un jour. A l’évidence. Il aimait démonter et réparer des appareils. Je te dis : s ’il repart maintenant. il ne reviendra pas ! » confia-t-elle à sa première bru. (Ma fille.Ah bon ?. l’aurait-il écoutée ? Il est retourné la voir. Alors. et que les choses avaient été depuis longtemps réglées en dehors de lui. Djaafer Chibani n ’est pas homme à inventer pareilles histoires !). si c ’est pour se balader.C ’est mon fils. mon frère changerait d’avis.” . remettre en bon état des objets usagés pour les offrir à qui en avait besoin.Qui.. âgé de huit ans et allait parcourir la ville... pourquoi parles-tu comme ça ? Il m ’a expliqué qu’il va mettre en ordre ses affaires en France. ur ditfuyal ara ! Uma ?riy ad yuyal. comme le chien qui perd la trace du gibier. nous pourrons envisager d ’y aller .Et comment l’avez-vous prénommé ? .. Des mois. c ’était déjà inespéré. S’il y a quelque tâche utile à entreprendre au pays.186 « Je lui ai dit : “C ’est bien toi ? Jure-le. il parlait souvent du soleil. et il songeait encore à travailler ! Mais. Tasa-w ur teskiddib. ce n’est pas nécessaire !. La mort l’avait oublié. et non qu’il ne reviendrait plus jam ais au pays. Le soir. des années passèrent. Ils ne se sont pas parlé. il reviendra s’établir au pays. Mais ta mère a dit qu’il doit aussi porter ton prénom. Crois-moi. étudiait. .Nous. au fond. . Pendant la journée.. » Alors. il lisait. nous l’appelons “Abdel lah”. bricolait de ses mains ingénieuses. non sans remplir ses poches de friandises. Savait-il ce qu’est le repos ?.C ’est bien moi.Pour y faire quoi ? Ma yella ccyel. Dans les dernières semaines. c ’est une affaire de quelques m ois. il était à la maison. Ou alors. elle. au pays ?. Il a l’intention d’acheter un morceau de terre. en homme raisonnable. il ne reviendra pas ! Et j e sais qu ’il va repartir.

eux si sensibles à la fatalité : « Ulac win isaddan ass-is. Elle est cimentée. Elle ne semblait pas non plus très sérieuse quand elle évoquait sa fin. Il avait horreur de la boue.. » (« C ’est écrit sur son front. elle non plus. une sorte de déménagement obligé dont l’heure allait se présenter d’un moment à l’autre. sur cette partie du corps qui fait face aux jours. Une façon de dire qu’on ne peut enlever ce qui a été gravé dans la chair de chacun. J ’essaie de me frayer un chemin vers les tombes de mes parents. en tirant même les rideaux. Mouloud survient et me prend par la main. Après quelques pas. » (« Personne n 'a dépassé son jour. je conclus que nous sommes arrivés au cimetière. ils n’avaient pas besoin de se parler : ils étaient de la même trempe. Entre les deux. Une simple caisse que vous ferez faire par le m enuisier. aimait-il à dire. nous disait : « Mes enfants. ne livrez pas mon visage à la boue ! Vous me mettrez dans un cercueil. Pourquoi ? A la vérité. ») Yemma était prête à « sortir» à tout instant. ils l’écoutaient. teffeyd ssya. une part de ses tourments. trop proches.. tu entres par-ci. ne se confiait à personne. ») Ainsi parlent les Kabyles. tu sors parlà. Il n ’a pas eu d ’amis intimes (hommes ou femmes). c ’est que Muljend-u-Yeljya aura vécu dans le pays de son enfance les vingt-cinq premières années de son existence . comme d ’habitude. 21 Nous quittons la route pour nous engager dans un sentier bordé de broussailles épineuses. Ceux qui ne savent pas diront : « Yura di twenza-s. Elle nous le rappelait souvent : « Ddunit. de ses angoisses. ses fils n ’ont pas oublié la seule chose qu’elle leur ait jam ais réclamée avec autant d ’insistance. aucune relation qui eût pu l’encourager à s’épancher. une fosse béante dont la vue me paralyse. n’a pas su lui parler. ekkssya .188 mère ? Ils ne pouvaient pas se parler. ») Ce qui est sûr et certain. En fait. Tous deux le savaient. comme Yemma qui. cette fosse qui attend le corps de mon frère. toujours enclins à des conclusions aussi pertinentes qu’irréfutables.. toute propre. Il s’était marié. » Ses fils souriaient et se moquaient d ’elle.. en fermant portes et fenêtres. il les aura vécues en exil. Ils diront peut-être aussi. unis dans la même souffrance et voués au même destin. Lui ne parlait à personne. la cinquantaine atteinte. * . « corrigé l’erreur ». Le jour venu. Quatre ans après. am wexxam bu snat tebbura . Elle en parlait comme d ’un événement ordinaire.. Elle n ’a pas pu. Yemma. » (« Ce monde est comme une maison à deux portes . je vous en supplie. les vingt-neuf autres. personne avec qui partager sa vie. sauf à moi. ne se livrait jamais. Je me laisse conduire jusqu’aux tombes blanches qui se dressent fièrement. voyant que nous n ’avançons plus.. il a. mais je m ’égare dans la foule dense.

poisseuse. tout en nage. persuadés du bien-fondé de leur raison. Les femmes les recherchent avec zèle. hommes et femmes. sur ma douleur cuisante . et leur foie dément. boueuse. son épouse l’avait mis à Meddufra.. Yemma allait-elle distribuer son aumône aux défunts de Meddufta. ce cousin sur lequel mon père avait tant pleuré. Elles s’échangent. s’envole vers d ’autres lieux. Ils bavardaient et s’esclaffaient. elle et ses enfants. Elles prient. brandissant un de ses bouts de bois. se disperse. date cette conviction indélébile que chacun est seul. d ’aussi impressionnant. le fossoyeur creusait ma solitude. au cœur de mon être. parfois. où se trouve la tombe de Hsen. Cette lourde dalle froide que les hommes posent sur la tombe de mon frère. Ce jour-là. tout en mettant de côté les pauvres résidus d ’un ancien. leur tendance à tout compliquer. C ’était l’Aïd. comment veux-tu faire ?. à l’état d’idées. des heures insupportables. c ’est fait. toute transparente . eux aussi. L’homme. Je ne suis là qu’en partie. et bien fait : tel est le travail des hommes. l’unique. je scrutais son visage. Elle comprit qu’elle ne devait plus rester enfermée chez elle. durant les premiers mois. devisent. l'insoutenable évidence sur laquelle tout est bâti. jam ais résolues. J ’observais cet homme dans la fosse qu’il creusait. Au fond. Ce n’était qu’un masque composé par ses traits tendus. pensent et décident en lieu et place des femmes. ni jeune non plus. c ’est tout ce qui restera de vous un jour ! » Il reprit sa besogne sans plus prêter attention aux jeunes plaisantins. dans notre cimetière. il ne suffit pas d ’y croire. les poches remplies de bonbons et de monnaies sonnantes. Les jours de l’Aïd se fêtent aussi dans les cimetières. que les dons des vivants parviennent aux morts. ne les privent-ils pas d ’une possibilité de contenir enfin leur douleur ? C ’est que. c ’était de ne pouvoir rien raconter de ce que je venais de découvrir. et l’ouvrage prendrait de longues heures.. Aussi. jusqu’à porter la moindre douleur à son paroxysme. Après cette vision. suivies de leurs enfants accrochés aux pans de leurs robes. les sans-pouvoir. qui. Je n’y voyais rien. en fait. vu qu’ils habitaient tout près. des heures sans fin. il est déposé sans mal dans la fosse qu’on ferme aussitôt à l’aide d ’une épaisse dalle en béton. C ’est cette solitude. Et alors ?. Tout de même. aucune expression de celles que je m ’attendais à voir. de jeunes garçons le regardaient aussi. des gâteaux secs et des beignets huileux par-dessus les tombes des leurs. et nous n ’avions pas de défunts là. finit par se tourner vers eux et. Je n’avais encore jam ais assisté à quelque chose d’aussi réel. toute simple. Mes yeux ne décollent pas de ce trou régulier et froid qui patiente de recevoir le cercueil de mon frère. Voyez ces os. l’absolue. elle s’y rendait tous les jours pour lui demander comment. d ’autres temps. Et c ’est ce qu’elle fit. les choses demeurent en suspens. c ’est encore un de ces domaines où. De ce moment-là. d’images éternellement torturantes. La terre était humide. par de longues processions de femmes aux tenues bariolées. le cimetière de Tizi-Ouzou. Voilà donc pourquoi ils interdisent aux femmes de participer aux enterrements ! Avec elles. des tasses de café ou de limonade. Sans eux. elle allait nourrir leurs quatre enfants. Il lui répondit dans un rêve. c ’est par eux. alors que je me tiens devant la tombe ouverte de mon frère. les hommes sentent. comme femme de ménage dans les bureaux de l’Etat. sans quoi.. un jour de fête. Il doit se passer autre chose aux alentours. Discrètement. les gueux errants. revêtus de leurs habits neufs. enfants ! Vous ne pouvez pas encore comprendre.. Après une brève bousculade. Leurs psalmodies sourdes et précipitées me parviennent au travers de la foule. du début ju sq u ’à la fin. pleurent. l’adolescente que j ’étais n ’a plus eu de ces rêves qui te portent vers tes joies promises. Tout autour. dans ce visage commun.190 191 Khaled invite ceux qui le désirent à se rassembler autour du cercueil pour la dernière prière. En un clin d ’œil. Respectant sa volonté. Mais le pire.. maintenant qu’il l’avait laissée seule et sans ressources. pour pouvoir aller souvent sur sa tombe. Je passais près d ’un homme qui creusait une tombe. Mon esprit se morcèle. mais je ne distingue rien. rient et leurs émotions sont plus contagieuses qu’aucune fièvre connue. ce froid intérieur qui me saisit. il s’agenouillait au fond du trou et ramassait des bouts de bois qu’il déposait ensuite en un petit tas sur le bord de la fosse. il faut voir aussi. un homme scelle la tombe en appliquant du ciment tout autour de la dalle. se réjouissent de ce jour où ils reçoivent sans rien demander. avec leur sensibilité débridée. mais retrousser ses manches. Q u’aurais-je bien pu raconter ? Et à qui ? J ’avais vu un homme creuser une tombe pour un nouveau mort. Maintenant. Mes parents étaient encore de ce monde. Ce jour-là. tout s’accélère. voir de ses propres yeux . adultes et enfants.. ils ne pourraient pas être aussi prompts et précis dans leurs gestes. à qui nous devions rendre visite. qui me remplit tout entière. au lieu de le monter au village. vont et viennent les pauvres hères. il leur lança d’une voix lasse : « Riez. Ainsi. « pour la baraka ». La Vérité sans fard. ces précieux « hôtes du bon Dieu » . Plusieurs mains soulèvent le cercueil. D ’un geste rapide et méticuleux. Non loin de là. Il n ’était pas vieux. en lui ouvrant la porte de sa maison. c ’est sur la brèche saignante. De temps en temps. et leurs larmes torrentielles. trimant durant plus de vingt ans.

pas le moindre toit sous lequel mes frères et moi. mes frères. Eux pratiquaient l'idée à la lettre. ce village. Oh. aussi réel que cette tombe. cernée de tous côtés. entourée d ’un désert à perte de vue. cette famille. muets. » J ’étais émue. Ne sommes-nous pas dans notre cimetière ? Et nous avons le droit d’y être aussi longtemps que nous en avons envie. Tout à l’heure. Malgré tout. tout ce qu’ils avaient. Ayant perdu tout espoir de ce côté. Leur maison. il m ’a indiqué un coin de la cour : « Tu vois. Que de larmes elle aura versées là-dessus ! Moi. c ’était une poudre d’os enfermée dans une gourde et leurs corps qui s’en nourrissaient périodiquement. ces Yanomami. C ’est alors que je compris les raisons de certaines disputes entre mes parents. Les mots seraient superflus. celui des pères de notre père. aussi vrai que ma plaie qui le reçoit . cela appartient à ton père. Si.. Notre père avait quitté sa tribu. Il ne nous reste plus qu’à quitter le cimetière. son propre village. Elle était sans racines. De son index. éprouvé très tôt. jadis. Mais rien ne nous force à courir. comme si. je pourrai venir demain planter une tente ici. Sans doute enterrons-nous nos morts pour pouvoir aussi les enfouir en nous-mêmes et. ils la construiront eux-m êmes. aucun lieu qui eût pu matérialiser à leurs yeux la mort des leurs . indus. Je perçois le geste. j ’ai demandé à Klialed de me montrer la partie de la maison qui appartenait à mon père. que notre famille était vraiment à part. moi. Dieu merci ! Il fait beau temps. radicalement exilés.Tu reviens encore à cette histoire ! répondait mon père. de les contenir pour toujours. Je me disais que Yemma s’y serait peutêtre sentie en sécurité.Tu peux y planter ce que tu veux. sur la place publique.. non ! Je rêvais d’une maison bâtie au milieu de nulle part. » Cette maison que nous n’avions pas dans notre village fut longtemps une des obsessions de Yemma. . d ’abord. Nous vivions accrochés à rien. je tiens à cette réalité crue. nous ne devons rien à personne. Ils avaient compris que la meilleure façon d'ensevelir les leurs était de les ingérer. nous n’avons donc pas de maison où nous aurions pu mettre le cercueil de notre frère et recevoir les visiteurs comme il se doit. nous pourrions dire : « Nous sommes chez nous. tout en respectant la règle de l’oubli total. elle n’avait jamais pu atteindre le sol.. Je la préfère à toutes ces images obsédantes que mon esprit n’aurait pas manqué de produire pour suppléer à ce que je n’aurais pas vu. nous aussi. ils avaient tant ri et tant pleuré.. l’esseulée impénitente qui se consolait avec les chants d ’exil de Slimane Azem : . de ce tas de planches jusqu’à cette poubelle.. Yemma disait : « Pourquoi ne vas-tu pas construire une maison dans ton village comme font tous les gens ? Tu la laisseras à tes enfants. à l’intérieur comme à l’extérieur. elle se tourna vers Tawrirt Mimun. De là me venait ce sentiment. l’oubli s’est installé. de mes yeux vu.192 qu’ils la posent également. Toi. comme si.. Avant de quitter nos hôtes. L ’espace en question était dérisoire. En vain. Autour des tombes. c ’est déjà beaucoup. lorsque je le découvrais. ainsi amputés pour toujours au-dehors comme au-dedans. non. Ensuite. différente de toutes les autres. » Tout au début. en consommant les ossements calcinés de leurs défunts. à cause de la guerre. entretenu par Yemma. Je les envoie à l’école. tu as quitté ton village comme s’ils t ’en avaient chassé. de les assimiler à leurs propres corps. privés de leur étayage culturel. mais. je ne rêvais pas d ’une maison au village. comme si ses occupants ne parvenaient pas à tourner le dos à ces maisons où. Ici. » Khaled riait . et personne ne me dira rien ? . coupés de nos tribus originelles. mes neveux et moi. avec le ciel comme toit. atterrés. affranchis de leurs lois et préservés de leurs excès. toutefois. Nos parents étaient sortis de leurs villages respectifs sans avoir jam ais quitté la Kabylie. de ces bidons d’essence jusqu’à ces tôles. Ils n’avaient pas de cimetières. probablement aussi. Nous nous regardons. tombée du ciel. pour essayer de recouvrer le toit et la parcelle de terrain que lui octroyait le droit coutumier. mais nous n’y avons pas de maison. ce n ’est qu’un morceau de moi-même que les hommes viennent d ’enterrer. Au village. et je ressens son effet d ’obturation instantanée. on a déposé le cercueil de mon frère dehors. enfin. nous parvenons à diriger nos pas vers la sortie. au grand dépit de Yemma. Tout ce que nous possédons tient dans un coin de ce cimetière qui contemple d ’un regard triste le village. ma tante m ’avait emmenée voir ma famille du côté de mon père. Mais elle a fini son existence dans un appartement. * La foule s’égaille. continuer à vivre malgré tout. C ’est bien notre village. Je songe aux Yanomami de la forêt vénézuélienne comme nous les décrit Jacques Lizot. Mais où veux-tu que je construise une maison ? De toute façon. je n ’ai pas de quoi construire. Non. c ’est à ton père. abasourdis. mais je n ’y croyais pas : 193 « Donc. sans attaches avec la montagne ancestrale.

. non plus. aujourd’hui. N i un associé des At-Yanni. » (Exilé et étranger D am le pays des autres Angoisse et épreuves Dieu l ’a voulu.. sans coeur M’ y a livré tout entier J ’irai à l ’école. que mon père eût voulu suivre l’exemple de cet homme avisé qui rassurait ses enfants : « Ur a wen-ggiy asda w seg A t-Rbaij. c ’était le bout du monde. nous occupons la place qui nous revient dans notre village.. A d yrey di lakul A yem m a. (« Je ne vous laisse ni un ennemi des At-Rbai).) Mais comme notre famille tient des At-Rbah et des At-Yanni. j e vais te laisser Contre mon gré Mon père.. contraint Je n ’ai pas choisi Le destin et ma chance ont décidé Me voici dans le pays des autres Devant mes yeux ton image . à coups de pied... J ’irai à l ’école Mère. lui. 195 (Mon pays bien aimé Que j ’ai quitté. Que de générations .194 A tamurt-iw aszizen Tin ggiy mebla lebyi-w MaÙCi d n e k i-gextaren D lm ektub a k w d ??ehr-iw A q li di tmura n medden M a d lexyal-im ger wallen-iw.) Yemma vivait à une quarantaine de kilomètres de son village. jusqu’au bord du ravin profond qui le borne d ’un côté. il n’est pas exclu.. n’avait ni le temps ni les moyens de reprendre sa place dans le sien.. u r d iy -iy u l A d yrey di lakul. il était ferme. dans ses moindres recoins. La plupart sont à peine signalées par des dalles de schiste. * Un nombre incalculable de tombes tapissent le cimetière. A d yrey di iakul Idelli kan i d-nlul iCCa-yi baba am wewtul Ifka-yi. Mon père. A ses yeux. ( J ’irai à l ’école J’ étais jeune encore Mon père. pour deux choses : le pain et l’instruction de ses enfants.. U raw en-ggiyacriksegA t-Yanni. Sur l’école. ») Quoi qu’il en soit. a kem -ggcy lfra$ul Ulamma tugid a y ul Inehf-iyi baba s rrkul A d yrey d i lakul. il a travaillé comme un forçat. et mon frère s’en est souvenu. en effet. ) Ou encore : D ayrib d abejrani D i tmura n medden Lw efic u lembani A dR ebbii-graden. Toute son existence. donc... m ’ y a conduit J ’irai à l ’école..

à jamais. sinon des bêtes de somme ? Comment. à ce moment précis. nous affaissant sur nous-mêmes. sa famille. avec Albert Camus. Souvent. Je regarde mes frères abattus.des espoirs. Faute d ’entretien. c ’est par la fin que tout commencerait. Je me mets à tourner autour de mes trois tombes : en chacune d’elles. je ne suis pas Dieu ! » Je n ’y peux rien.. que sommes-nous.. Par-dessus tout. tous les espoirs te sont offerts d ’un jour plus radieux . Je pleurais surtout à cause d ’elle.. de les prier pour que Yemma connût enfin la paix. Yemma me l’a dit : la tombe de Yebya est ici. l’envie d ’aimer malgré tout. Au temps de la guerre. d ’année en année. Tout est fini ?. alors que tout est fini. à cause de sa souffrance qui nous empêchait de jouir de notre jeunesse. elle a fini par se confondre avec la terre. Et si. il fallait demander un laissez-passer aux colonisateurs pour se rendre au village. sans voix. il m ’a lancé cette phrase d ’un air exaspéré. » Je lui ai répondu par un haussement d’épaule. » Les choses ne sont jam ais finies. surveillent les collines et le fond des précipices aux alentours. un fragment de mon âme. un rayon de lumière.. Je m ’en souviens maintenant. Comme je voudrais le croire ! Je me rappelle l’avertissement proverbial : « fu r -k a s-tiniçl teffey ccetw a !» (« Prends garde de dire [que] l'hiver est terminé ! ») Je repense à la parole du maître bouddhiste : « La grande affaire n’est pas encore éclaircie. une mélodie.196 197 ont leurs restes entassés là ! Cet endroit ne saurait échapper à la langue : on l’appelle Tigwelmimin. J ’aime chacun d’eux d ’une manière différente. Je me rappelle Grand-frère allongé sur son lit d’hôpital : « Attention. Sisyphe est Patience absolue. tu n’as pas ri dès le début !. tendresse désespérante aussi. des hommes en uniformes. à l’orée du cimetière. ses fils et quelques jeunes gens du village. Parfois. ce n’était pas chose simple. Et lui. qu’il paraissait ne plus savoir ce qu’impliquent les liens fraternels.. cette consternation des fins accablantes qui te plongent dans le trou noir d ’une vie sans vie. Les dieux ont condamné Sisyphe à la patience perpétuelle. Plus loin. se radoucir presque. Je pleurais.. mais avec la même fierté. Mieux. en plus. c ’est-à-dire des riens d ’où tu t ’acharnes à extraire un sourire. Elle ne faisait aucun lien entre l’état désespérant de notre famille et ce qui l’agitait. quelqu’un l’a écrit. l’arme à la main. Yemma me surprenait à pleurer. imaginer Sisyphe « h e u re u x » ? Heureux. ni heureux ni malheureux. « Pardonnez-moi. J ’étais une adolescente triste et anxieuse. (A M uh n M uh Dors maintenant Depuis toujours Tu n 'avais rien de toute façon. Quand le matin de ton existence a été assombri par le mauvais sort. comme s’il criait encore contre moi. ainsi chargés de jour en jour.. La grande affaire est déjà éclaircie. Elle ne l’était pas. et je sens ma douleur s’attendrir. la même tendresse entière et pudique . Comment aurais-je pu ? C ’aurait été comme la rendre responsable de nos maux. elle me disait en guise de consolation : « Que te manque-t-il ? Tu es comme portée dans la paume d ’une main dont tes frères sont les doigts. ce silence souverain qui monte de la tombe neuve et qui s’empare des âmes.. elle. Je vais d’un pas lent. c ’est comme aller à l’enterrement de sa mère. quelque part dans ce quartier réservé à nos morts. « Ça va ?. parce que j ’ai toujours voulu effacer de leur vie la souffrance de notre enfance. Je n’y pouvais rien. Je récite. Quand elle pouvait s’évader un instant de son monde d’angoisse et redevenir la mère affectueuse et dévouée qu’elle était. Sisyphe?. c ’est comme aller à l’enterrement de sa mère. Voyait-il seulement à quel point j ’étais ébranlée par ce qui lui tombait dessus ? Il avait si longtemps vécu sans nous. Je me demande pourquoi ces mots me reviennent dans ce cimetière. presque machinalement : A Mub n M ub Ttes tura S i z i k n z ik Ulac tabaa. la pente est glissante ! » 11 s’inquiétait de savoir comment j ’allais. ma façon d’implorer les Puissances célestes. traînant mon chagrin qui vient d ’alourdir un peu plus mon fardeau. Khaled. Mais je ne lui disais rien de tout cela. à cause de mon impuissance à changer le sort des miens.) Nous naissons en pleurant. De quoi as-tu peur ? » . Un peu à l’écart.

Yemma avait l’art de parler par métaphores.. il vaut mieux ne pas comprendre. Ils y passent tout entiers. « Voilà encore une de tes questions. Elle se tient debout. contre sa force protectrice. nous sommes là à pleurer. Muh. les connaissant. Parfois. Elle aime ses enfants. Je suis tout de même intriguée : pourquoi a-t-on laissé tout cet espace entre la tombe de Yemma et celle de mon père ? Il faudra que je pose la question à mes frères. à partir du moment où l’âme s’en est allée.. notre terre n’est pas méchante. l’allégresse des filles en fête qui dansent d'un pas léger. avec son orgueil mérité. lui. Maintenant.. je trouve que Grand-frère a la meilleure place.Q uoi? Tu veux parler de ç a ? . au fil des années. nous n’avons plus rien à faire ici. vous devez me pardonner.198 199 À l’occasion. Mais il y est finalement revenu. s’était refermée sur sa vie. II en était à concevoir enfin son retour au pays. Ils t ’aimeront toujours. « Oh ! Amer. Cette France qui. se consolant avec des babioles. Nous en sortons et nous y retournons. quelque chose mérite encore d ’être dit : combien. des enfants qui les retiennent. Tu aurais dit que ç ’avait été fait exprès. entre les deux tombes. Elle est là. » * Les dernières années. et ce geste millénaire. Il avait pris tant de risques ! Il s’était lui-même banni de cette terre. n’en doute pas. de l’homme hermétique et attachant.. Vraiment oui. disait : . . Présent ou absent. Nous pleurons sur nous-mêmes !. le mieux est que la dépouille retrouve les lieux d ’où nous sommes partis. » Avant de quitter notre cimetière. C ’est tout simple. pour l’éternité. à n'en pas douter. Nous. » Le cousin Khaled n’a commis aucune erreur. répondit-il en se pinçant violemment le corps. cette montagne. comme tant d ’autres. Je l’ai dit à Hamid. la générosité sans calcul. lui a demandé Koukou. Il aurait pu ne pas revenir en sa terre natale.. comme toujours.. cette « main » ouverte par laquelle. colosse de compassion dressé en face de mes chères tombes. Je le sens. par les condamner à une vie suspendue. Quand ils l’oublient trop. où veux-tu?. imperturbable devant les déchaînements et la folie des hommes.. si j ’ai fait une erreur. Mon frère. Comme par hasard ! Je demande au cousin Khaled : « Dis. toute proche.. j ’adresse un long salut muet à la montagne. le pardon sincère. Malgré tout. c ’est cette montagne peuplée par les puissances sublimes qui a daigné enfin rappeler Grand-frère. partons maintenant.. remonter le courant de leur existence comme le saumon dans sa rivière ? Mais ils n’osent même pas se l’avouer. je me suis appuyée. elle servait la même image à ses fils. Il aurait pu mourir d ’une mort plus atroce encore. Et parfois. J ’ai vu qu'il y avait place pour une nouvelle tombe. au lieu de me dire simplement : « Tes frères t’aiment. à cause de leurs enfants qui appartiennent plus à la France qu’à leur «pays d ’origine . bien que. sais-tu ? Tu cherches trop à comprendre. il n ’y a rien à comprendre.J ’ai mesuré l’espace entre les tombes de tes parents. ce piège qui me frôle certains jours .. ce qui reste n’a plus grand intérêt. Voilà comment j ’ai pensé. C ’est elle. auxquels ils ne veulent ni renoncer (et pourquoi. elle les rappelle ». Ainsi finissent-ils. j ’ai appris à le reconnaître en découvrant mon frère aux prises avec son désespoir mortel. Oh ! Tu sais. «Puisque c ’est comme ça. dit le vieux Ramdane dans La terre et le sang de Mouloud Féraoun. au fond d ’eux-mêmes. me diront-ils. mais ce n ’est pas nous qui avons creusé ! Ça s’est fait par hasard. l’hospitalité sacrée. errant entre deux voies impossibles. oui . qui a décidé de le mettre à cet endroit ? .. ils l’accueillent entre eux deux. comme arrêtée entre un passé de plus en plus fermé et un futur inimaginable. » En attendant. il arrachait sa vie dans cette France à laquelle il vouait une profonde admiration lorsqu’il n’était encore qu’un adolescent. Je le dis à mes frères : « Voyez ! Lui. elle continue de proclamer à quoi aspire la terre de mes pères : la paix durable. telle une gardienne infaillible. son influence bienfaisante. ces enfants.. bataillant avec leurs jours. dans ce traquenard aux dehors alléchants. j ’ai senti sa présence tout à l’heure et. du frère éloigné. je devine leur réponse. comme le filet sur le poisson.. et après. Comme toutes ses semblables. il conserve sa préséance d ’aîné.. Et encore. C ’était là une façon commode de parler d’amour fraternel. » * Je remarque que la tombe de Grand-frère est plus proche de la tombe de Yemma que de celle de notre père... au nom de quoi renonceraient-ils à eux ?) ni infliger un nouvel exil. Allons. Il m 'a répondu qu’il convenait donc de creuser ici. Je peux en parler.. Le hasard existe. J ’y reviens.. voudraient repartir. de l'enfant à part. sur ses espoirs. les joies du printemps qui revient toujours.

» (« Nous n ’avons pas d ’honneur ! Eux. Car. a k-iqqar d lxir i k-xedmey. un morceau d’eux-mêmes. de ces Kabyles auxquels il aura finalement voué sa vie entière.. Nous sommes si crédules ! Instruits ou non. 22 Aujourd’hui. tu peux patienter .. ils n’ont rien. l’ignorance.. c ’est surtout le courage. « moi ». L’honneur. tu as aussi perdu ton nom. la paresse. m i yen yei ifuh. supportant de moins en moins les déceptions et les contrariétés . oh non ! Il se savait très malade. nous croyons n'im porte qui. sans prononcer une seule fois « je ». les pauvres. et cela.. en toute bonne foi : « AkabiCCu : a k-i(huccu idarren-ik.. remuant dans tous les sens. II s’était éclipsé depuis deux jours derrière le printemps. surtout. il a bien voulu céder un peu de son temps à la belle saison pour permettre aux Kabyles d ’accueillir dans les meilleures conditions l'homme qui les fuyait de son vivant. Il les avait longtemps pratiqués et n’ignorait pas de quoi ils sont capables. il les aimait de toute son âme. tandis qu’il était rivé à son lit : « L es Kabyles. » (« L ’honneur est comme un voile . transpirant une angoisse rance. une fois de plus. nous. personnelle). exhalant son immense amertume dans un flot de paroles plaintives. voyez-vous. la bêtise. Jamais ! Il semblait avoir endossé toutes les souffrances de cette Algérie (si présente dans ses textes !). win i t-iljudren a t-yaf. ») Cette remarque incisive. mais le fait est là. si tu es mal habillé. n'importe quoi. Il rêvait . nous sommes à plaindre. sans doute aussi. Il ne pleurait pas sur son sort. ») Ou encore : « Si tu n’as pas de pain. tantôt en français. il est irrécupérable. si seul dans son espoir d'une vraie renaissance culturelle (et. Et. ils nous repoussent . il te dit qu 'il te fa it du bien. soliloquant des heures durant. Personne ne l’y obligeait. de leur part. Nous gobons tout sans trier. Les jours fastes finissent toujours par arriver. C ’est incroyable ce que nous sommes bêtes! Vraiment. pourquoi continuerais-tu de vivre ? » Comme vous le voyez. qui force au respect. Ainsi. que du vent. Ce qui leur manque. je la trouve digne de lui : à la fois vraie et exagérée. jeté à terre. ce n’est pas par manque d ’honneur que les Kabyles acceptent leur condition d’« immigrés ». qui en prend soin en profitera. parfois les larmes aux yeux. tu peux le supporter. » (« L ’ honneur est comme l ’huile . à ces Kabyles. ») « N n if am z z it . l’automne a repris sa place. Nous cultivons l’insignifiance. Il ne les détestait pas. » Il était ainsi certains soirs. déplorant leurs défauts. ce n ’est pas l’honneur qui leur fait défaut. nous refusons de partir. c ’est même làdessus qu’ils ont édifié leur culture. Mais si tu as perdu ton honneur. Je l’entends encore se lamenter sur eux. la force de laisser derrière eux. eux qui se disent à longueur de temps : « N n ifa m lüjtaf .200 « Ur nessi ara n n if! N itni ugin-ay . certes. dans ce cas. indéniable. » (« Le Kabytchou : il te fauche les pieds . tantôt en kabyle.. ») Au fond. nekw ni n ugi a n/zih. II était seul.

Brel. Quelques étrangers venus en visite. Muljend-u-Yehya. De Béranger. comme à tous ses avatars. le ciel et la terre. « quand on écrit. à qui. poètes et écrivains étrangers. les ténèbres oppressantes de la mort. on ne vit pas ». l’unité qu’il confère. il ne semblait pas accorder une grande importance à la nourriture en général. celle qu’utilisent. de celle recherchée par l’écrivain authentique qui sait comme elle représente la condition essentielle de toute œuvre de création : « écrire. il explorait toutes les possibilités de la langue maternelle. des beignets. Marx. mais elle peut être complétée : « L’adaptation d’auteurs étrangers. écrivait dans sa langue maternelle. en partie du moins. leurs épouses. et par-dessus tout. de vieilles femmes du village. elle témoigne aussi d ’une évolution notable de cette langue qu’elle enrichit et consolide en utilisant ses propres ressources. l’atmosphère remplie d ’une affreuse mélancolie. tout ce que Grand-frère aimait manger. personnellement. c’est. On l’admettra. d ’autres en français. accablant. plus disposée à écouter qu’à lire. équivaut à une récupération idéologique. s’appliquant. Molière. à forger de nouveaux termes à partir des termes existants. du lait. ce récit constitue une clef. méthodologiques et « psychologiques ». mes frères. Au fond. 1 1 aura fallu la maladie mortelle pour que je découvre ses goûts alimentaires . suivant la coutume. Tout est pesant. à l’écriture. son mot pour dire combien il se souciait peu de ce qui . n’apparaît-elle pas aussi étrangère que l’arabe ou le français ? Et puisque j ’y suis. pour bien d ’autres raisons. il pleut. cette raison. En ce sens. Même les paupières sont lourdes pour les yeux.pour lui assurer la force et l’envergure d’une langue écrite. et s’il est publié un jour (ce que j ’espère vivement). pensait Albert Camus. les plantes. Tout larmoie. recouvrant le monde d ’un voile de désespoir. Autour de moi. pourquoi avait-il besoin de faire le détour par Esope. ? La question lui a été posée. Blake. Il lisait et enregistrait ses textes sur des cassettes magnétiques afin de les rendre accessibles à la majorité des siens. Prévert. il a son importance en quelque sorte « pratique » ou « stratégique ». en sa structure même. qui serait portée par la langue maternelle nourrie à la fois de l’intérieur. car sans la cohérence. Oh ! Q u’il est pénible de revenir à Tigwelmimin en ce lendemain de 1 enterrement ! C ’est le jour des funérailles où les femmes sont autorisées à se rendre sur la tombe neuve pour « voir comment le cher défunt a passé la nuit ». Allwright. notamment. La brume épaisse a tout envahi. Phèdre. et il a répondu : « C ’est une possibilité de tirer profit de l’expérience des autres ». Ainsi. et la préciser à cette étape n’est pas inutile : tout l’intérêt de ce récit réside dans ce qu’il me permet d ’exprimer par ailleurs. * Aujourd’hui. dans ses contenus inspirés par les auteurs. Partout. sa foi en la langue maternelle. il fait humide et froid. tout en étant dépourvue d ’une entrée et d’une sortie. En même temps. les êtres. nous offrons du café. Point final. eux aussi. Ce devrait être un dictionnaire tout à fait original. D’un mot. les cousins et leurs enfants. il travaillait depuis de nombreuses années à un dictionnaire de la langue kabyle. De fait. une issue pour moi. en soi-même. Et rien qu’en cette écriture.. connues et reconnues. cela ne dépassait guère « la gamelle du soldat ». par son contenu et sa portée . Cette réponse est probante. Ce récit. celle-ci serait allée dans tous les sens. je tiens à insister là-dessus : associer l’œuvre de mon frère au berbérisme. et de l’extérieur. Brecht. L’une de ces raisons tiendrait à la tâche considérable à laquelle il s’était attelé : il était un pionnier . C ’est une offense à sa mémoire ! Des écrivains algériens écrivent en arabe. sa gourmandise ! 1 1 raffolait des mets sucrés comme un enfant. peut paraître superflu. Sartre. Romains. des quarts de galette dure. c ’est consentir à la solitude » . les présentateurs de journaux télévisés : aux oreilles de la plupart. (En passant : pour exprimer ce qu’il avait à dire. elle n’aurait pas été possible. Maupassant. tout était.. et aussi. Le monde entier est en deuil. par exemple.) * Il était si seul ! Mais sa solitude était. À cette fin. de ce côté que j ’ai trouvé une issue. » Une issue : un mot clef. Seghers. Vian. En fait. Luxun. la tante et ses petites-filles. Brassens. avant tout .202 203 cette résurrection de tout un peuple. à travers une écriture ressentie comme une nécessité impérieuse. il vente.langue orale. Pirandello. mon frère écrivait avant tout. des biscuits. il démontrera à coup sûr les compétences diverses de son auteur. Je pense qu’il avait besoin de s’appuyer sur des œuvres achevées. Or. les cousines. Le ciel est sombre. pour Thomas Mann. Beckett. lui. nous sommes loin de cette « tam aziyt » prônée par les amaziyistes. Elle serait. chargé d ’une tristesse qui saisit l’âme. son œuvre n ’a-t-elle pas seulement une valeur en elle-même. dans sa forme vivante. du même ordre que celle qui m’amène à rapporter en détails ses funérailles. tout reste à faire dans la langue maternelle . sonœuvre apparaît comme une gageure : concevoir une forme de littérature tout à fait inédite dans la langue kabyle.

J ’avais. enfin. j ’étais soulagée. Comme ses sœurs des At-Yanni. elle aussi. dans une culture où l’orgueil affiché participe d ’une exigence sociale. c ’était parce qu’« ils mangeaient. jamais. ceux qui trouvaient grâce à ses yeux se comptaient sur les doigts de la main. M ais. on lui avait apporté de la galette dure.. z z u x d lm ecm el Menwala ad izux ayla-s Z zu x dlhedra ba(el Ulac fell-as lexla?.204 205 pouvait combler son estomac . d ’entendre ses commentaires. mais encenser quelqu’un. Je ne pouvais espérer meilleure appréciation. complètement. sans plus ! ». Et s’il faut citer un seul principe de conduite qu'elle avait réussi à nous inculquer. Puis. lorsque je pouvais demander à l’un ou à l’autre de le faire manger.. Naturellement. Yemma se référait à Slimane Azem : Zzux. c ’est encore le mien également. un peu d’eau. elle ne pouvait les supporter. cela ne se mange même pas ! Je m ’en souviens. la vanité. n’est pas digne d ’une bonne cuisinière. sans pétrissage ni levain.et dans mes souvenirs. n’importe qui peut se vanter. Souvent. les At-Yanni se flattaient d ’être plus « civilisés » que toutes les autres tribus kabyles . après une ou deux bouchées. à Azazga. il était des leurs. et même.. Yemma jugeait que ce pain fait à la va-vite. chacun dans son assiette. (L 'orgueil. par tous ceux qui besognent sans répit jusqu’au bout de leur existence. nous l’offraient. * Un soir. cette galette. je mangeais une galette qui avait un de ces goûts ! Une galette dure. alors même qu’ils étaient kabyles à jamais. eux... L’emphase. cette galette ! Et quelle n ’a été ma joie de retrouver . tout de même ! Un bol de semoule. il me demandait qui avait préparé la nourriture que je lui servais. une chose publique N ’importe qui peut se vanter de ce qu ’il a L ’orgueil. si tu te montrais des plus modestes. une pincée de sel. c ’était.. Yemma et Grand-frère étaient anticonformistes. viscéralement. qu’elle était délicieuse. il prenait en exemple ces jeunes ouvrières chinoises qui se démènent comme des diablesses dans des travaux harassants. Je lui présentais ce que je m ’étais efforcée de préparer avec un soin tout particulier. quel que fût le rang. De toute façon. en échange des gâteaux ou des beignets que leur donnait Yemma. sans doute aussi. pris l’habitude de lui apporter de la nourriture à l’hôpital. Quand.. en se servant d ’un couteau et d’une fourchette »). lui qui en arrachait par où il pouvait. il manifestait du plaisir à manger. enfin. son mot pour dire. J ’ai fini par m ’y habituer : pour dire « c ’est très bon ». ça n ’est pas difficile à faire. de la parole gratuite Cela ne coûte rien. tout perdu. il faut le dire (à l’époque. alors tu pouvais compter sur son accueil bienveillant. cependant. En mon absence. qu’il ait de quoi ou non. Yemma. c ’est g r a tu it!» ) Autrement dit.. Les seuls qu’il lui arrivait de louer. d ’admirer. quand j ’étais un petit garçon. Au fond. était très sélective. sur une table.. Je l’avais toujours entendu plaindre celui-ci. » Cette galette qui lui inspirait de la nostalgie.) A leur façon. ce sera celui-ci : « "Zzux batel !» (« L ’orgueil. étaient ceux qui se fatiguent tous les jours. Avant de t'admettre dans son cercle restreint. inquiète et curieuse. sa vision de l’existence : il devait être en guerre permanente. il était avare de ses compliments. je me tenais un peu à l'écart -ou derrière lui. comme d’autres visiteurs. il commençait par t ’étudier sous tous les angles. contente même. Finalement. et j ’attendais là. Or. si toutes les facettes de ton personnage respectaient les limites. ce souvenir d ’une saveur unique. si ta profondeur était sincère. C ’était le plus souvent aux repas du soir.. Contre qui ? Contre quoi ? Une vie tout entière passée à lutter. compatir à la malchance de celui-là . tant que sa santé le lui permettait. il déclarait : « C ’est mangeable. il ne tarissait pas de paroles élogieuses sur mes « qualités » de cuisinière. comme les femmes de son village donc. s’est-il exclamé à ma grande surprise. assez prétentieuses. les humbles qui travaillent durement. l’âge ou le mérite de la personne en cause. la pédanterie. lesquels prenaient pour moi l’allure d ’un véritable examen dans l’art culinaire. Si tes proportions lui convenaient.. C ’est qu’il leur ressemblait . Nos voisins des At-Yegger.. il était fasciné par le travail. où trouvait-il un moment pour dormir ? À l’hôpital. si ce n ’était que la galette ! Nous avons tout oublié. du moins. vrai. « Ah ! Vous osez appeler ce machin de la galette.

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chez Grand-frère ce souvenir commun (et bien d ’autres encore, que je découvrirais au fil des jours) ! Non, vraiment, le temps n’y a rien fait. Nous avons été enfants sous le même toit. Nous avons eu les mêmes plaisirs simples, enduré le même malheur maternel. Il aura fallu qu’il soit au seuil de la mort pour que nous pussions enfin renouer les fils tenus de notre histoire. A qui en vouloir ? Notre enfance a été dévastée de part en part, nos premières années ont été minées par un monstre. Non, vraiment, le monstre, ce n’était pas Yemma, c ’était tout ce qui l’avait empêchée d ’être elle-même, tout ce qui avait abîmé son âme si sensible, si charitable, si pénétrante. Le monstre, ce n’était pas notre père non plus, même quand il la battait au lieu de l’aimer - encore fallait-il qu’il eût, lui orphelin dès son plus jeune âge, appris à aimer et à être aimé ! Voilà ce qui me revenait, ce qui me remuait lorsque je me tenais auprès de mon frère mourant. Certains jours, je n’étais que colère ; je rageais, maudissais et honnissais notre culture du fond de mon âme blessée. Je parle en connaissance de cause : ce n’est pas en se complaisant dans leurs ornières coutumières que les Kabyles feront évoluer leur société. L'autoglorification braillarde, les slogans provocateurs, les fanfaronnades et les mises en scènes spectaculaires ne les aideront en rien, bien au contraire ! Il m ’arrive encore de la réprouver, cette culture kabyle ouvertement opposée au bonheur de ceux qui la portent. Q u’elle soit étouffée et enterrée, si elle ne sait entretenir que vilenies et mesquineries dans les cœurs ! Q u’elle disparaisse dans les abysses de l’oubli si elle ne sait pas tendre vers ces hautes sphères où l’on respire avec joie et intelligence ! Je la répudie pour sa petitesse de cœur et d’esprit, son égoïsme et sa vanité ! C ’est elle, c ’est cette culture « malade », malsaine et asphyxiante par bien des côtés qui rend les Kabyles étrangers les uns aux autres, qui fait d’eux des êtres indécis, instables et versatiles, qui les chasse vers des pays où ils sont regardés comme des envahisseurs et des parasites. C ’est cette culture qui a défait l’âme de Yemma. Et c ’est elle qui a rongé l’âme de mon frère durant des années. « Fatalité » ? « C ’est écrit quelque part » ? Ces explications illusoires valent quand on n’a pas compris. Elles fonctionnent tant qu’on ne veut pas comprendre. C ’est ce genre de réponses passe-partout qui conduit les Kabyles à se satisfaire des demi-vérités, au lieu d ’intervenir en eux-mêmes pour s’amender, rectifier leurs pensées néfastes et leurs conduites absurdes auxquelles ils doivent bien de leurs déboires.

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Ce matin, j ’entends des mots faits pour apaiser la douleur : « Lui est parti, qu’y pouvons-nous ? Il convient de donner au chagrin juste ce qu’il faut de larmes, ni plus ni moins. Nous partirons tous, l’un après l’autre... » Cette visite au cimetière ne concerne que les vivants, comme tout le reste, comme les funérailles, comme la tombe. C ’est pour se faire une raison capable d ’accepter l’inacceptable. Rien, cependant, ne peut calmer ma douleur. Je me dis que je ne la laisserai pas en ces lieux si navrants. Voudrais-je l’y laisser que cela me serait impossible. Cette douleur est mienne désormais. Elle est l’ombre en moi du membre coupé, un de plus. Elle dormira, se tassera peu à peu sous le poids du quotidien. Et lorsqu’elle se réveillera certains jours, je croirai voir Grand-frère dans ces rues de SaintOuen qu’il sillonnait de son pas alerte. Je le reverrai en tous ces lieux où nous avions l’habitude de nous rencontrer. Alors, je me rappellerai le regard attristé qu’il posait sur moi, le mouvement imperceptible de sa tête et le pincement de ses lèvres par lesquels il me saluait, des gestes qui me crieront encore son mot favori : « Courage ! » De nouveau, je me demanderai pourquoi je me suis installée à SaintOuen, tout près de chez lui, deux ans avant sa mort. Pourtant, je le sais bien, c ’est lui qui m ’avait fait venir là. Et moi, obligée à un de ces tournants qui chambardent toute une existence, j ’avais besoin de me rapprocher de lui. Je ne lui réclamais rien, comme toujours, excepté sa présence à bonne distance, ni trop loin ni trop près, comme un point de repère dans ce brouillamini qu’était devenue ma vie, comme une lueur dans un long tunnel. Du moins, c ’était ce que je pensais.

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En fait, c ’est dit et prouvé, les choses humaines ne prennent tout leur sens qu’après s’être accomplies. La plupart du temps, nous sommes menés, conduits par la main d’un autre que nous ne voyons pas, quand, en adultes conscients et rationnels, nous pensons décider, choisir, opter pour cette voieci au lieu de celle-là. Et il en sera ainsi tant que nous demeurerons des êtres cultivés par le mystère. L’Enigme, ce n’est pas la mort, encore moins ce qu’il y a après : s i lm u ta kkin d a ked d er! (au-delà de la mort, la chute, la fin de tout !) L ’Enigme, c ’est tout le reste, incommensurable, qui se perpétue, se continue en dehors de nos maigres consciences d ’individus (s’il existe une « Eternité », elle commence ici et maintenant). L’Enigme, c ’est cette logique obscure, cet enchaînement imprévisible des événements qui tissent nos vies entrelacées, incroyablement dépendantes les unes des autres. Lorsque j étais arrivée à Paris, Grand-frère m’avait reçue chez lui pendant six mois. Il était un mur, j ’en étais un autre ; des années d ’absence semblaient avoir gommé notre enfance partagée. Je le voyais bien, il ne se souvenait même plus de sa réponse envoyée à notre père qui lui demandait son avis sur mon désir d’aller à l’université : « Il est temps qu’elle vole de ses propres ailes... » Et cette phrase, presque une injonction, qui autorisait notre père à me laisser poursuivre mes études à Alger, je ne pouvais guère, à dix-huit ans, en mesurer toutes les implications. Je comprenais, néanmoins, ce qu’elle avait d’exceptionnel. Pendant que la plupart de mes camarades lycéennes abandonnaient leurs études pour se préparer au mariage, Grand-frère m ’incitait, moi, à prendre en main les rênes de ma vie. Et, c ’est bien ces « ailes »-là, par lui concédées, qui m ’ont conduite vers lui, jusqu’en France. Mais i’a-t-il jam ais su ? Nous en étions restés là pendant près de vingt ans, à cette relation rendue presque muette par la pudeur paralysante (je la déteste, je la hais, cette pudeur !) Nous en étions à cette relation compliquée de malentendus non élucidés, mais aussi, forte d’une entente foncière, d’un accord tacite sur bien des choses. Jusqu’à ces six derniers mois de son existence. La leçon est douloureuse, mais nécessaire : tu dois toujours essayer de clarifier tes affaires quand elles se présentent, sans quoi, elles se chargent de le faire par elles-mêmes. Elles se poursuivent à ton insu, jusqu’au jour où elles te mettent devant le fait accompli. Ccah ! Tel est le sort de celui qui passe son temps à procrastiner, quand il n ’est pas sans savoir que les lendemains, en réalité, ne sont qu’illusion.

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Ainsi, c ’est seulement lorsqu’il ne pouvait plus parler que j ’ai pu enfin lui dire : « C ’est toi qui m ’as amenée ici. Grand-frère. Ne me laisse pas seule dans ce pays, je t ’en prie. Ne t ’en va pas... » Et même à ce moment-là, je voulais surtout susciter une réaction, ranimer l’espèce de souche inerte qu’il devenait de plus en plus. Je cherchais à rallumer en lui sa colère contre tout le monde, contre le monde, cette fureur singulière qui l’habitait et qui, je le crois bien, le soutenait finalement, l’aidait à vivre chaque jour. Pour ce que nous avions d ’important à nous dire, il me semblait que les mots étaient superflus. Quels mots, d ’ailleurs, pouvaient exprimer ce que je ressentais en me retrouvant à son chevet, avec la charge de l'accompagner jusqu’à son dernier souffle ? C ’était en deçà des mots, ce cauchemar maternel qui me revenait au contact de mon frère, avec ses violences et ses angoisses indicibles, notre détresse d’enfants confrontés à ce que nous ne pouvions ni comprendre ni supporter. C ’était plus qu’un souvenir. C ’était là, présent à chaque instant, dans cette chambre d ’hôpital où mon frère se mourait. Plus encore, n’était-il pas malade, n’est-il pas mort (au moins en partie) de cela précisément ? Fritz Zorn décrit son cancer comme une « maladie de l’âme » héritée de ses « “parents” » qui l’ont « éduqué à mort », eux-mêmes dignes représentants de la société bourgeoise de Zurich. A première vue, il n’y a rien de commun entre son histoire et la nôtre. Pourtant, à y regarder de près, je retrouve, dans l’histoire de Zorn, notre famille et son isolement par rapports aux autres ; je reconnais mon frère dans maints détails par lesquels l’écrivain helvète dépeint sa personnalité. D ’où la seule chose qui m ’importe finalement : et mon âme, alors, ma propre âme, où en est-elle ? Cette question, c ’est lui, Grand-frère, qui me l’a soufflée, deux ou trois jours après m ’avoir, à sa façon, demandé pardon. Lui était dans son fauteuil, moi assise devant lui et évitant, comme toujours, de croiser son regard. Il était calme, songeur, mais attentif à tout ce qui se passait aux alentours. Depuis un moment, je sentais qu’il me dévisageait, et cela me gênait. Je m 'attendais à une réflexion vexante, un reproche injuste, une fois encore. Enfin, il a dit : « T u as l’air préoccupée... peut-être commences-tu à souffrir de la même maladie, toi aussi ? C ’est vrai, non ?... - Non, je ne suis pas préoccupée, Grand-frère. Il n ’y a rien... » me suis-je empressée de répondre.

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Je me suis forcée à prendre une voix neutre pour ne rien laisser paraître de mon trouble. Au fond, sa question, je l’ai reçue comme un coup de massue. Je lui en voulais en silence. Je pensais : « Pourquoi me dit-il une chose pareille ? Pourquoi continue-t-il à me terroriser ? Ou alors, veut-il encore m ’éloigner ?... » Malgré tout, je suis allée le voir tous les jours, sans oublier une seconde cette question où il me semblait que toutes mes angoisses venaient désormais se concentrer. M ’a-t-il dit une seule fois : « Je suis là, sœur, ne crains rien... » ? Je m ’en serais souvenu ! Rassurer les plus jeunes, les réconforter, les consoler... n ’est-ce pas une des fonctions dévolues au grand-frère? Mais comment aurait-il pu ? 1 1 ne devait pas les avoir souvent entendus lui-même, ces mots apaisants dont, parfois, nous avons tant besoin. À n’importe quel âge ! Depuis son enfance, depuis toujours, il semblait se suffire, tellement il se montrait fort, maître de lui-même, comme de son destin. Il en avait tout l’air. Au fond, il n’était porté par rien, soutenu par personne. Il ne se l’était jam ais permis. Il voulait être seul sur son île. Il se voulait solitaire, unique, à part. Vivre seul en tenant le monde à distance, de plus en plus... Où vivait-il, alors ? Dans quel espace ? Dans quel temps ? Mais cela, c ’était avant le naufrage. Ensuite, il vivait vraiment dans le monde. Il avait retrouvé sa famille à travers cette indéfectible relation qui nous liait et qu’il tolérait enfin. Il comprenait. Et il voulait me faire comprendre ce que je n’étais pas encore en mesure de comprendre. Il ne cherchait pas à me faire peur quand il s’inquiétait de savoir si je commençais à être malade moi aussi, de la « même maladie » ; il se reconnaissait en moi, comme s ’il se voyait dans un miroir. C ’était vrai depuis toujours, et c ’est ce qu’il n ’a jam ais pu supporter. Il souffrait de se regarder en moi : « Je ne suis pas maso », disait-il à Djamal qui lui demandait pourquoi il refusait mon aide tout au début de sa maladie. Or, tout cela qu’il a tenté de m ’expliquer, ne le savais-je pas, d ’une certaine façon ? Sinon, pourquoi me suis-je toujours défendue de leur ressembler, à lui comme à notre mère ? La d istance, encore... Mais la distance n ’y change rien, au fond : Grand-frère était mon âme sœur, mon impossible âme sœur ! Je percevais cette réalité, lui-même la percevait, et nous ne pouvions l’admettre. Par peur de nous perdre. Nous avons toujours su que nous n’étions rien, ou si peu, et ce rien, et ce peu, nous nous efforcions de le conserver. Lui a échoué.

Il me disait : « C ’est une épreuve. » Moi, je lui disais : « Me voici Grand-frère ! Je ne t ’abandonne pas, tu n ’es pas seul. » Cela suffisait amplement, d’autant que je me méfie des mots et leur préfère les actes. Pour le reste, je n’avais rien à lui apprendre : nous avions été frappés par le même bâton. Peut-être me tendait-il une perche, peut-être voulait-il parler de notre mère, lorsque, sans raison évidente, il se mettait à crier : « Ta mère-là !... Ta mère-là !... » Aujourd’hui encore, je ne peux me rappeler les mots par lesquels il l’évoquait. C ’était comme un séisme qui n’en finissait pas, qui menaçait de m ’engloutir, de retourner ma raison, de me précipiter dans l’abîme. Cet abîme ! Je sentais mon cœur se rompre une fois encore suivant toutes les fêlures de mon être ; ces fêlures qui s'étendaient, s’approfondissaient, telles des crevasses dans le sol, sous l’effet d’un tremblement de terre. En réalité, c ’était toujours le même séisme qui se reproduisait, avec ses explosions d’angoisse près de tout démonter, au-dedans et au-dehors. À ce moment-là, il n’y avait plus de mots, plus de pensée possible ; rien que des gémissements informes, sauvages, sortant des tréfonds de mon corps. Et je restais là, saisie de peur devant lui ; lui vissé à son lit, perdant de plus en plus le contrôle de son corps. Car Grand-frère évoquant Yemma, c ’était Yemma elle-même. C ’était elle tout entière, quand elle était en crise, submergée par l’angoisse, déchaînée ou terrifiée par ses voix chargées de ses détresses accumulées. Et, dans un sens, n ’ai-je pas voulu la fuir, moi aussi ?... On ne s’exile pas seulement parce qu’on va à la recherche de ceci ou de cela, ou parce qu’on est attiré par le lointain ; on s’exile aussi parce qu’on est poussé, chassé de l’intérieur, comme si... l’on devait naître à nouveau ! Renaître donc, parce que la première naissance ne s’est pas vraiment accomplie, ou s ’est accomplie dans des conditions telles qu’il faut la recommencer. Naître et renaître, en un sens, c ’est tout comme : quitte-t-on de plein gré le ventre de sa mère ?... Nous étions seuls dans notre drame intime, nous débattant contre des deuils impossibles, contre les terribles fantômes de notre enfance, plus vivants, plus monstrueux que jamais. Comment peux-tu résoudre tes problèmes avec les morts ? En fait, tu ne les résous pas. Tu ne les résous jam ais ! Et ces fantômes-là, ils ne meurent pas ; ils vivent de ta propre existence, ils se nourrissent du moindre tourment que la vie te réserve. Mon

tu parviens à t ’en sortir : « J ’ai bien compris que tu voulais être seul. lui ne pouvait s’empêcher de me dire : « C ’est vrai. irritée et chagrinée de le voir. En plus.. pataugeant dans tes grands ou petits malheurs. » Et toi.. glisser maintenant sur la pente comme une chose usée. Un comme toi !.. » Je me suis liée d ’amitié avec les deux femmes.. finie. alors je ne t ’ai pas dérangé. à bien le nourrir et à garder propres ses vêtements. Eh bien oui ! Les souffrances. les difficultés de tous les jours.alors que tu souffres ! Bref. si profonde qu’elle avait débordé notre enfance. Je ne pouvais lui parler. j ’avais envie d ’aller voir comment les choses se passent chez les autres. si résolu. d ’exploiter tes propres ressources de vie. les problèmes d ’une vie.212 213 frère et moi. nulle part. ») L ’angoisse m ’étranglait : que lui dire. ça y est.je le sais d ’expérience ! -. quand. Comme celui-là qui soupirait : « O uf ! C ’est lourd !. Il pouvait encore se cacher derrière sa carapace. Elle m ’obligeait à voir qu’il en était réellement à mourir. j ’étais repue d ’une culture qui semblait ne tenir qu’en renforçant ses caractères corrupteurs. Il avait pourtant tout fait pour m ’en écarter. hein. jour après jour. Ah ! Quelle civilisation exemplaire ! Etait-ce donc cela que j ’étais venue chercher en exil ? Là-bas. Tu souffres seul. Alors. il me disait : « H d e f ! D awal i-gtekksen Ixiq. c ’est leur donner l’arme avec laquelle ils te frapperont le jour où ils te trouveront sur leur chemin... notre souffrance était immense. Non ? Ou alors... histoire de me consoler : . je leur ai dit un peu de la mienne. Craignait-il que je lui demande de se charger de mon fardeau ?. tu abdiques. tu te rends. comme me le répétaient Pierre et Françoise.. » Je ne l’ai plus revu. leur confier tes maux. je m ’emportais. comme s’il regrettait de m ’associer à son désastre.. il me semblait que je l’arrachais de mon corps comme si elle était un morceau de ma chair. après avoir vécu tant d’années avec leurs compagnons. Je devais le « laisser partir ».. et on te le dit. lui que je considérais comme un ami sûr. les choses ne sont comme tu voudrais qu’elles soient ! Aussi. et je vois . il y a des experts pour tout. * « Ne t ’en va pas. Quant à m oi. et aussi.louanges à Dieu ! Où que tu ailles. tu ne me dois rien ! » Il en était encore à sa froideur feinte. comme si je redoutais encore de déclencher les foudres de sa colère... cette épreuve ! Tu en as vu d ’autres. ça ne fait pas partie de la vie ordinaire.. J’ai essayé avec ceux d’ici. Je m ’usais dans cette vague conscience collective qui te conforte dans la passivité. contre son âme saccagée. franchisla. et cette attitude me rassurait au lieu de m'attrister. la compassion la plus élémentaire. d ’exercer ton intelligence. Grand-frère. qui te voue à ne jam ais savoir ce dont tu es capable par toi-même. » (« Parle ! C ’est la parole qui vient à bout de l ’ angoisse. A la fin. n’est-ce pas.. Elles m ’ont raconté leurs histoires. ce n’est pas ça . j ’avais l’impression de les ennuyer. tu ne peux que dire « merci ! » pour une attention aussi délicate.. aussi minime soit-elle.. Ah ! Si j ’avais pu retenir mon frère ! Les dernières semaines. » Il me répondait avec un regard tout désolé. Fini. Je ne te dois rien. Ils ne font que souffrir. c ’est bien ton mot. des bénévoles qui venaient apporter leur aide à l’équipe médicale en « écoutant les familles des mourants ». Elle prouvait que le naufrage n ’avait pas réussi à désintégrer sa cuirasse et je me répétais. et qu’elle en était à envahir toutes nos vies. y compris la présence amicale. Et j ’ai vu. Parce que tout doit être payé ici . lui naguère encore si actif. ça ne peut pas se vivre avec autrui.. Des mois avant. je lui disais avec ma voix la plus hardie : « C ’est une épreuve. l’écoute. Il me fuyait. tandis que je m ’appliquais à lui montrer ma présence affectueuse. Nicole et Annie me le disaient aussi : « Nous devons avoir le courage de les laisser partir. comme si tu n’existais pas vraiment . À qui d ’autre parler ? Aux Kabyles ? Ceux-là . Simplement. C ’est mieux pour eux. à lui maintenant pris dans les serres de la mort ? Et de quelle angoisse parlait-il ? De la sienne ou de la mienne ?. nous ne manquions ni de maturité ni même d’intelligence pour affronter le sort qui nous frappait. aucun lieu ne vaut celui où II t ’a déposé la première fois. enfin. elles se préparaient à devenir veuves. lui ? Non sans crainte. J’ai tendance à l’oublier : dans ce pays. Mais je ne blâme que moi-même. je me révoltais à sa place . Grand-frère ! » Cette prière que je lui adressais chaque jour. l’exil n ’arrange rien : il exacerbe leurs défauts. se défendre contre ses sentiments. Je crevais de jour en jour dans ce carcan communautaire qui t ’empêche d ’employer tes talents particuliers. et je voyais bien comment.

lui n ’y était déjà plus. Les revoilà donc. à découvrir sa lucidité. » Nous cherchions. grâce à lui. c ’était tous ceux qui l’aimaient de leur cœur pur . tout en discernant l’essentiel. wamma ayen nexdem nebna fell-as ! » (« Dieu nous préserve de ce que nous n ’ avons pas fa it . de comprendre. il y en a tant. c’est vrai. ces six mois que nous avions ratés. mais. lui aussi. Et avoir l’œil sur lui. Ce n’est qu’une vie. moi. le frère aîné dont 1 autorité à mes yeux primait celle de notre père même . ce cauchemar. me montrais très attachée à une certaine indépendance. comme si c ’était ce cimetière tout entier. je ne fais que passer. devant moi. par ailleurs. tout au moins en ce qui me concerne. pourquoi s’était-il démené pour que je m ’installe tout près de chez lui ? Et pourquoi en étais-je si heureuse ? C ’est le genre de questions qui appelle plusieurs réponses. aussi. il cesse de se repaître de ma vie et de celle de mes frères ! * Je ramasse une poignée de terre humide près de la tombe de Grandfrère. Ai-je réussi ? Suisje parvenue à saisir le cauchemar qui me hante encore ? Car c ’est bien ce que j ’ai cherché à faire tout au long de ces pages : j ’ai voulu le cerner. certes. que « l’épreuve ». toute cette histoire n’est finalement que la mienne. Je le sais. l’absence est une forme de mort. Aussi es-tu réduit à te satisfaire des hypothèses qui te sautent aux yeux. Alors. cette opportunité manquée de nous découvrir l’un l’autre . et qui. il était perspicace comme on l’est rarement. Je continue. Je dis encore : . un rôle essentiel. tout en ressentant le besoin lancinant de savoir. l’attraper. et des destins particuliers. À quoi te sert la perspicacité. à nous protéger contre ce que nous représentions l’un pour l'autre. rien que la mienne. voici encore une de ces idées nées de l’esprit avide de cohérence : Grand-frère et moi.. nous avions six mois en suspens. à l’évidence. Mon frère disparu y tient. c ’était moi . l’histoire racontée ici n’est pas aussi originale qu’elle paraît. Grand-frère. donc. dans les journaux. mais d'avoir tenté d’aller au fond des choses. tu ne me dois rien. « Et moi. sa capacité à voir les choses telles qu’elles sont. ne faire que passer dans sa vie qui allait bien finir par reprendre son cours normal. toutes les vertus du monde quand survient ce moment (et il survient fatalement !) où tu croises ton sort ? Ne dit-on pas. qui allions vivre sa mort. Pour qu’enfin. la sœur. Je n’avais pas encore compris qu’il n'en était plus à vivre. je reviendrai ! » dit mon cœur.214 215 « S’il peut s’en sortir de cette façon. Et 1’« essentiel ». pour pouvoir le poser là. veillent une armée de Saintsgardiens. l’empoigner dans son unité. Avec de telles questions dans la tête.. tant mieux ! Moi. il m ’encourageait à accepter sa mort. non. à ce propos : « A y-inmae Rcbbi seg wayen ur nexdim . un simple et amical au revoir à la montagne majestueuse. aujourd’hui encore. c ’était moi qui la subissais. tout finit par rentrer dans l’ordre . Je n’ai pas trouvé meilleur moyen pour distinguer ce que nous partagions d avec ce qui lui revenait en propre. J’embrasse du regard chaque mamelon. chaque ravin de cette Kabylie tourmentée. et lorsque tu parvenais enfin à son degré de compréhension. C ’est ma façon. autour d’elle que se découvre la logique d’une vie. l’intelligence. n ’est pas l’histoire en elle-même. entre les murs. cette histoire : je I ai écrite à cause de lui. en 1 occurrence. alors même qu’il avait besoin de moi. J ’envoie un adieu. tellement elles semblent s ’accorder avec le tout. cela est aussi certain que la mort. c ’est pourtant par elle. et d’une manière autrement intransigeante ? C ’est donc vrai. Ne l’était-il pas. tu ne peux jam ais être sûr de rien. Tout se ' résout en fin de compte. par lui et pour lui. de ne pas empiéter sur sa propre histoire qui lui appartient à jam ais et que je respecte comme telle.. Sinon. et moi de lui. Je l’emporterai avec moi. une place. bien en vue. Parce que. de l’autre elle réunit. « C ’est une épreuve. dans les rues. Le plus important. nous tous. quant à ce que nous avons fait. lui. Tu as raison. la prudence. nous nous y attendons ! ») * « Je ne te dois rien. et qui devais la franchir. Sans conteste. Je la lui dois. jaloux de son indépendance. » Et je répondais : « D ’accord. cela ne suffit pas. heureusement. qui avais pour lui une affection toute respectueuse. mais sur laquelle. à travers le monde. un destin particulier . chacun de son côté. De sorte que. sous un certain angle. qui t ’obsède.. » Je croyais . » Par ces mots. Il avait toujours une longueur d’avance dans la perception des événements. Si elle est d’une absurdité totale. si la mort sépare d’un côté.

Je vous laisse en paix. 1 1 s’agit d ’un livre sur un authentique génie de mon pays. Tant de lieux éparpillés m ’habitent. allons. En modifiant tout ce qui doit l’être dans cette histoire singulière. qui existe. de plaies. À sa disparition.) Voilà un livre écrit par une sœur à propos de son frère. des hommes et des femmes sont venus dire. J ’emploie ces deux concepts . dans une immense dignité. ce frère est mien. de tourments. d’itinéraires tumultueux. Eux. ce que réclame l’assoiffé. à la face de la trop grande douleur. On peut ne pas être mais on est présent. il y a aussi ce cimetière face au Djurdjura. C ’était cela.ebbi d N n b i fell-awen a kra yettsen da. Désormais. Cette sœur est mienne. mais aussi. de ce qui nous individualise.. non pas dans ce qui peut particulariser d ’un côté et élever de l’autre. » Je récite la formule rituelle : Sslam n R. il reste le cœur profond. assez de mots ! Ils savent.. lui plus que tous les autres. Postface {On peut être mais on est absent.216 « Q u’Ils essuient ses trop lourdes larmes ! Q u’Ils aplanissent ses montées et ses descentes ! Q u’Ils. de destinées contrariées. qui meurt vraiment ? Qui vit vraiment ?. tant il est la résultante des sommes d’histoires tourmentées. Ce livre relate la vie d’une famille de mon pays au destin aussi inhabituel qu’attendu. A lbaedyella ulac-it. Pour ce qui est d 'Elle. (« Le salut de Dieu et du Prophète sur vous tous qui dormez ici. ce que. déjà. Après tout. A lb a sd ulac-it yella. de sentiment de dignité. je retournerai chez moi.. de ce que nous partageons.. en France. imposante et originale. ») Demain. la substance essentielle de ce qui nous est commun à tous. d ayabi i-gyab s i lqum-a {il n ’est pas mort. dont l’œuvre. Ggiy-kwen di Iehna. locale autant qu’universelle. Muljend-u-Yehya. en d’interminables cohortes. de solidarité et de valeurs essentielles. . mais dans ce qui les fait s’imbriquer à l’image d’une construction dont les éléments sont solidement liés et harmonieusement appareillés entre eux par l’exigence de parler à hauteur d ’Homme.non pas dans ce qui peut les opposer ou les mettre en situation de hiérarchie. de ce qui fait une trajectoire humaine inscrite dans un cheminement collectif avec tout ce qu’il recèle de douleurs.. est là. il s ’est seulement absenté de ce monde). Pas tout à fait.. des foules comparables avaient ressenti à la disparition de Cheikh Mouhand Ou Lhoucine : maCCi d lm ut igemm ut.le « local » et 1’« universel » .

« Il est donné à toutes les langues de dire l’essentiel de l’existence ». Ce principe l’habitait autant qu’il en était l’habitant.. de ce qui. d ’un El Hadj Mhammed El Anka. . d ’un Kateb Yacine. O udjedi (Larbi). il nous place au cœur du tourment vécu par un peuple tout entier. d ’un Ben Mhidi. Brecht. dans les mots. pour essayer de comprendre l’éternité de l’œuvre universelle et d ’en extraire le principe. P réface de K arim a D irèche. A m ellal (B ahia). À la fin de sa vie d ’ici-bas. P réface de M ahm oud Sam iAli. un peuple qui peine à s’installer dans un présent difficile à construire. d'un Issiakhem. sans rien demander d’autre que le respect dû aux travailleurs par les travailleurs. mais aussi. pour ne citer que quelques-uns du vingtième siècle. Phèdre. M ohia (N adia). les non-dits. Alors. B erk aï (A bdelaziz). C ’est qu’il avait une sainte horreur de tout ce qui pouvait entraîner la ghettoïsation. les valeurs de la tribu. K ebaïli (A kli). Molière. Merci Nadia ! KhalidaTOUM l Ministre de la Culture. d ’un Mouloud Féraoun.. d’un Muljend-u-Yehya. les dits. disait René Char. Aux miens. un peuple qui est en train de se projeter dans un futur que je me plais à imaginer dans le sens d ’une humanité qui sera redevable aux miens. écrit Nadia Mohia. il a entrepris de faire fréquenter aux siens Esope. de son côté. Beckett.. d ’un Mohamed Dib. M raw n tm ucuha i y ides. L exique de la linguistique (français-anglaistam azlght). il souhaitait que les siens s’emparent avec intelligence et discernement. P récédé d u n essai de typologie des p ro c é d é s néologiques. Sartre.. aux œuvres d’un Abane Ramdane. Luxun. Son frère. P réface de K am al N aïtZerrad. Ce livre bouleversant n’est pas un concentré d ’émotions livré comme une affaire purement personnelle . La lucidité. d ’un Mouloud Mammeri. Nadia Mohia nous en peint les dédales avec précision et objectivité. se donne à voir comme des valeurs essentielles. dans l’œuvre humaine.18 219 P ublications des E ditions A chab Exigeant jusqu’à l’ascétisme vis-à-vis de lui-même. Prévert. F arès (N abile). le rongeait de douleur plus que le mal organique dont il souffrait. L a fête des K abytchous. Postface de K halida Toum i. d ’un Abdelhamid Ben Heddouga. nous emmenant avec tendresse dans la proximité de ce frère souffrant et dont la souffrance provenait tant du dedans que du dehors. un je u n e hom m e de K abylie (rom an). Pas de Chance. Le traitement infligé par les siens à ce principe. Pirandello. avec appétit mais aussi avec sérénité. c’est-à-dire. précisément. s’est engagé dans la lecture des anciens. R upture et changem ent dans « L a colline oubliée ». cette angoisse l’habitait encore . enfin. Yahia. P réface de Y o u c e f Zirem . c ’est grave Docteur ! C ’est la blessure la plus rapprochée du soleil. au point de le réduire quasiment à Pobsolescence. d ’une Hassiba Ben Bouali. auquel l’histoire n’a pas fait de cadeaux . La R uche de K abylie (1940-1975).

A chevé d ’im prim er sur les presses de P lm prim erie B rise-M arine Bordj El Bàhri .Alger .