N ad ia M O H IA

La fête des Kabytchous

Editions Achab

Du même auteur :

- Les thérapies traditionnelles dans la société kabyle. Pour une anthropologie psychanalytique (préface du Professeur Sami-Ali), Paris, L’Harmattan, 1993.
- Ethnologie et psychanalyse. L autre voie anthropologique (préface du Professeur Y van Siinonis), Paris, L ’Harmattan, 1995. - De l'exil. Zehra, une fem m e kabyle. Un essai d'anthropologie, Genève, Georg, 1999. - L ’expérience de terrain. Pour une approche relationnelle dans les sciences sociales , Paris, La Découverte, 2008.

© Editions Achab, 2009. 1, Boulevard Hadadou Mohand-Arezki 15000 Tizi-Ouzou editionsachab@yahoo.fr Illustration de couverture : Esquisse par Assia KHARIF. Photographie de Muljend-u-Yehya, vers 1955. Composition par Nicolas KN1TTL.

ISBN : 978-9961-9867-2-1 Dépôt légal : 3447-2009

Remerciements

Ce livre existe grâce à mes frères : Mouloud, Hamid, Mohemmed et Mhenna. Leur confiance affectueuse m ’a stimulée, soutenue, guidée en chaque page. Immense est ma dette intellectuelle envers le Professeur Sami-Ali. Outre sa préface éclairante, et précieuse pour cela même, l’influence de sa pensée est diffuse dans tout ce livre. Khalida Toumi m ’a fait l’amitié de rédiger quelques lignes (ici en postface) : pour moi, elles ont la même valeur que sa présence à l’aéroport d ’Alger, quand elle est venue accueillir la dépouille de mon frère. Jacqueline Delorme-Fuz (la grande sœur que je n’ai jam ais eue), Alain Ercker, Théodore M ’bemba et Mohamed Benhamadouche ont accepté de lire une première version de ce livre. Leur amitié, leur vif intérêt et leurs remarques judicieuses m ’ont encouragée à le mener à bien. Mokrane Taguemout, Boubekeur Almi (alias Koukou), Tahar Slimani, Y oucef Yalali, Idir Naït-Abdellah, Cherif Sid Ahmed, Saïd Hammache et Djamal Abbache m ’ont apporté une aide appréciable par leurs relations avec mon frère, mais aussi, par leur connaissance des subtilités de notre langue maternelle. Ce livre leur doit beaucoup. Bien qu’ils n’aient en rien contribué à ce livre, je tiens néanmoins à citer Saïd Doumane, Malika Baraka, Arnaud Dartige du Fournet, Sadia Mohammedi, E!-Madjid AHaoui, Hakim et Farida Smaïl : leur présence toute dévouée aux côtés de mon frère mourant fut, pour moi également, un secours et un réconfort inestimables. Je ne saurais oublier Ramdane Achab, mon éditeur, pour l’attention et la bienveillance avec lesquelles il a accueilli ce livre. Que tous trouvent ici l’expression de ma profonde gratitude !

A mes neveux et nièces : Tamila, Assia, Djamal, Ramdane-Abdellah, Morad, Tinhinane, Yidir, Rilas, Yasmin et Lyna.

« Mon histoire est peu réjouissante. Je l’écris tout de même ; ou mieux : c’est justement pour cela que je l’écris. J’ai décidé de tout écrire et je trouve que c’est fort bien ainsi. Quand on est battu, on crie. Crier aussi est irrationnel. Cela ne sert à rien non plus et cela n’a pas de sens, mais c’est plus ou moins dans l’ordre des choses que l’on réponde aux coups reçus par des cris. C’est tout bonnement bien ainsi. C’est pourquoi, aussi, c’est bien pour moi que j ’écrive mon histoire. » Fritz Zorn, Mars, Paris, Gallimard, 1979.

« Dis ce qui t’est le plus personnel, dis-le, il n’y a que cela qui importe, n’en rougis pas : les généralités se lisent dans les journaux. » Elias Canetti, Le cœur secret de I ’ horloge, Paris, Albin Michel, 1989.

Préface

Ni journal intime ni essai d ’anthropologie alors qu’il participe de l’un et de l’autre, le très beau texte de Nadia Mohia semble avoir été écrit dans l’urgence, sous le coup d ’un ébranlement émotionnel extrême, qui se trouve en fait condensé dans le titre même de l’œuvre à venir, La fê te des Kabytchous. Titre qui désigne simultanément, par un jeu paradoxal dont Grand-frère - le personnage principal - avait le secret, les réjouissances populaires et sa propre mort. On est d ’emblée confronté à une réalité contradictoire qui demande à être comprise dans toutes ses ramifications, présentes et passées, tenant en main comme un fil conducteur qui ne demande que d ’être déroulé, au gré d ’une démarche qui nécessite un immense retour en arrière pour reconstituer toute une histoire, non seulement d ’une famille, mais surtout, d’une société et d ’une culture qui peine à se faire reconnaître. Et cela sans chercher à expliquer quoi que ce soit, mais simplement pour saisir de plus près une réalité humaine à laquelle on appartient corps et âme, du fait même qu’on partage la même langue, soudain devenue mémoire collective et lien charnel, lieu de tous les rêves, de toutes les contradictions, et aussi, miraculeusement, la possibilité non pas tant de les résoudre, ce qui constitue déjà un procédé intellectuel, mais de les dissoudre. Les dissoudre en revenant toujours à ce qui rend possible la raison et la folie, la parole et le silence, la présence et l’absence, et surtout, toutes les émotions qui constituent autant d’actions magiques sur le monde : une racine commune, un originel par-delà la causalité. Et c ’est vers ce point le plus reculé de nous-mêmes, le plus profond sans être localisé dans n’importe quel espace, que tend l’extraordinaire entreprise de Nadia Mohia, qui s’emploie simplement à comprendre les éléments disparates d ’une réalité qui ressemble à un immense puzzle, défiant toutes les réductions, à commencer par celles de l’anthropologie elle-même. Mais ie fil que Nadia Mohia tire ainsi s’avère être une corde intensément tendue qui vibre constamment, pour conférer au récit qui se veut

Or. Dans le récit de Nadia Mohia. elle-même. et réussir le tour de force de créer l’altérité en tant que sensibilité autre. ce qui garantit qu’on est à la fois corps et âme. objet d’une mémoire qui s’enracine dans une tradition. la mère est aussi créatrice d’une œuvre impalpable. La conscience démesurément élargie. Mahmoud SAMI-ALI Professeur émérite de l’Université Paris-VII Directeur scientifique du Centre International de Psychosomatique Paris. La langue maternelle en constitue l’axe fondamental autour duquel se structure tout l’ensemble. 15 suffisamment distante pour permettre de découvrir d’autres issues possibles. un héritage qui se confond avec le passage des générations. Ni quitter ? Il reste bien sûr l’exil qui est la solution choisie par Grand-frère. mais traversée par la même thématique. vécu dans un corps douloureux. à travers une « possession » se manifestant par des « voix » terribles et menaçantes. à commencer par celle. d ’une situation impossible qu’on ne peut ni changer ni quitter. poète et dramaturge remarquable. l’exil ne parvient qu’à instaurer une distance spatiale. qui s’improvise au jour le jour. à son corps défendant. Cependant. inespérée. la même certitude inébranlable. tout ensemble. de cette forme ethnique particulière de pathologie mentale dont la mère est affectée. Tout se passe ainsi comme si la maladie mentale et la pathologie organique étaient les deux réponses extrêmes à une situation d ’impasse qui plonge ses racines dans deux vies parallèles. mais aussi. non écrite. c ’est que la trame même de l’histoire. chez la mère et le fils. avec la vie même en tant que temps qui passe et pourtant demeure. elle se trouve non seulement à la racine du travail créateur du Grand-frère. on l’apprendra au fur et à mesure. s’avère inconcevable du fait même que tout le travail créateur du fils s’effectue dans la langue maternelle. vit la même situation d’enfermement. pour échapper aux sortilèges d ’une mère qui. de soi et des autres. deux destins différents et identiques. et sans doute aussi. Œuvre qui reste de part en part relationnelle. dont la seule issue fut la pathologie mentale. subissant coup sur coup trois infarctus. meurtri. à un degré moindre. Langue de vérité. venant de nulle part. une intensité émotionnelle qui ne se relâche à aucun moment. chez la fille unique de la fratrie : une manière d ’exorciser le sort en transposant l’impasse dans une autre langue. 8 juin 2009 . si le texte de Nadia Mohia agit comme une puissance qui se renouvelle constamment. Le cul-de-sac est total. aussi bien qu’une identité qui nous constitue autant que le visage et le sexe. a la forme d ’une impasse relationnelle. avant de connaître l’agonie d ’une tumeur cérébrale.14 direct et le plus proche possible des événements. d’écrire pour échapper à l’aliénation et à la mort. Écrire dans une langue étrangère parfaitement maîtrisée. On comprend dès lors par quelle nécessité interne Nadia Mohia a entrepris la rédaction d’un texte dont toute la problématique est inscrite dans une double impasse personnelle et ethnique. là où la distance réelle à l’égard d ’une figure maternelle toute présente. communiquant avec l’invisible.

comme pour me freiner. Elle me les confiait comme un secret. Elle pleurait. la transfiguraient en un personnage de conte . elle me battait souvent. dans les premiers jours de septembre. mais les derniers jours. Une fois sa rage déchargée. depuis mes années d ’université à Alger. d ’éprouver enfin ma vie de femme et de mère. En cet instant d ’adieu.. Mouloud m ’accompagnait à l’aéroport. Les jours se sont écoulés comme dans un rêve. j ’envoyais un dernier signe à Yemma qui me regardait de son balcon. un matin tout imprégné de l’atmosphère de ces fins qu’on redoute et qui surviennent toujours.tout ce qu’elle possédait. pourquoi l'ai-je frappée ? Q u’a-t-elle fait ? » 1Expression d’étonnement. ces souffrances inextricables. elle ne cessait de dire : « Oh.avaient toujours été miennes. » Les mêmes mots chaque fois que je partais. ces souffrances innombrables qui. À travers la vitre de la voiture. je les sentais qui m ’envahissaient. à mes yeux. au fond . ces contes de mon enfance qu’elle racontait comme s’ils disaient sa propre histoire.1 Dix-huit ans auparavant. elle regrettait son geste : « A taqecci'. Je venais de passer plus de deux mois avec elle. . souffrant et pleurant des épreuves de leur héros ou héroïne. ma fille ! Tu es arrivée hier et tu t ’en vas déjà. m 'em pêcher de suivre mon destin. Ses souffrances . il m 'était douloureux de l’abandonner à sa solitude. Et comme en ces années-là.. murmurait-elle. Si seulement il suffisait de ne pas la quitter pour qu’elle ne souffrît plus ! Quand j ’étais une petite fille.

des choses sans nom. c ’était comme si le monde. la délation. mes frères comme tous les gens que je connaissais. aussi vrai que l’était mon supplice intérieur. c ’était vrai. » Naturellement. elle refusait de m ’adresser la parole. « N e viens pas quoi qu’il se produise. de cet ailleurs qui m ’a été donné comme il est donné à chacun. Mais quelques jours avant. En fait. » Elle avait écourté la communication de crainte d ’être entendue. de cet ailleurs qui se tient au-delà. Chez nous. aux uns et aux autres. Son image qui. Et j ’y allais. Les mouchards. de m ’y engager plus avant. J ’accueille les jours comme ils viennent. Aussi. Yemma parlait d’expérience. paré de ses mille couleurs chatoyantes. Le jour où mes frères m ’ont annoncé notre perte. comme si ce que nous avions à nous dire eût été un secret d’Etat.. Quand j ’étais devenue adolescente. la réponse que tu attendais ! Tu ne reviendras que lorsque ta m ère. J ’étais en quête de Y ailleurs. « Tu ne reviendras que lorsque.. De ce que j ’y avais vécu. sans doute parce que tu sais bien que jamais tu ne les accompliras. ce mutisme par lequel Yemma me rayait.. des visages sans âme. Quand elle se présentera. le monde entier. eux.18 19 Et de l’entendre se reproqher ainsi sa violence me faisait plus mal que les coups reçus . un groupe armé s’était emparé d’un avion d’Air France à l’aéroport d’Alger. c ’est tout.. J’aurais pu rentrer plus tard. nous nous étions parlé au téléphone. me troublait comme tu n’en as pas idée. naguère encore. au réveil. J ’éprouvais comme une envie de persévérer dans une certaine direction. Cinq ans après. la seule idée du retour me plongeait dans une étrange panique tant la chose me semblait exclue. Je ne cherchais rien précisément. Mais pour une fois. de moments évanouis.. je serai prête. Yemma mourut. La voiture a démarré. me sortait de sa vie ! Parfois. Va. A quoi bon ? Deux ou trois semaines avant. elle qui avait vécu la guerre et ses traîtrises. en appuyant sur mes paupières closes. les filles savent dès leur plus jeune âge qu’elles ne sont pas chez elles sous le toit de leurs parents. retenu mes larmes en une boule douloureuse dans ma gorge et c ’est alors qu’une voix m ’a soufflé : « Va. comment m ’aurait-elle supportée si. . des jours durant. les êtres. Â d ’autres moments. Pourtant. Je craignais de les revoir. Ne t ’inquiète pas sur mon sort. pouvait parfois m ’éblouir. jusqu’à ressentir cet étourdissement des hauteurs qui m ’obligeait à me ressaisir pour ne pas céder à la chute. pétillant de sa jeunesse avide de rythmes et de chants. de leur goût amer. comme un passage barré pour toujours.. sans même savoir pourquoi ? Combien se terraient dans leurs cachettes ou fuyaient le pays comme des bêtes pourchassées ? Certains jours. de personnes. je n ’en avais plus que des visions fugaces. Je descendais alors comme dans une mer sans fond. Ne subsistait alors plus qu’elle. J ’avais l’impression que ses larmes coulaient par flots. Et aussi. non du passé où j ’aurais été tentée de me réfugier . ne voulais surtout rien retrouver (et pour en faire quoi. et l’avenir bien après mon avenir déterminé. des débris d ’une mémoire décomposée. distillant son angoisse absolue en toutes choses. elle avait peut-être raison. devenue adulte. tandis que la décision de rentrer se compliquait de jour en jour. inondant la façade de l’immeuble.. méprisée comme tamagwart (une laissée-pourcompté). » Lorsque. des images floues de lieux.. cette image s’était égarée dans le labyrinthe de mes jours gris. m ’avait-elle conseillé. des chemins qui n’aboutissaient nulle part. La même peur des autres depuis des années. tout avait disparu. et il n’y avait plus aucune liaison entre mes deux pays. le rêve semblait se prolonger. baigné de soleil. J’appréhendais leurs regards. Pour y faire quoi ? Pour retrouver la maison sans Yemma et me mettre à la chercher dans chaque recoin avec ma douleur folle ? Pour me rendre sur sa tombe et me convaincre qu’elle était bien. Pourtant. dis ? Cela n’a pas de place là où je vis !) Je vérifiais les liens ténus qui me rattachaient encore à une époque de ma vie. elle m ’aurait repoussée.. Jusque dans mes rêves.. je m ’inventais des excuses pour ne pas répondre aux appels de mes frères.. englobant le passé bien avant mon passé défini. j ’allais rentrer pour ses obsèques. Nostalgie ? Pas vraiment. Yemma me suivait toujours de son regard trempé. je ne percevais plus mon pays plein de vie. une montagne infranchissable. marqués par les années qui nous avaient traversés. des mots sans contenu.. J ’avais peur d ’entendre leurs souffrances. j ’avais continué à vivre auprès d ’elle ? Elle m ’aurait traitée comme une étrangère . quoi ? La phrase est restée en suspens. Je ne l’avais pas revue. Q u’il était atroce. je me suis dit : « La voici. de croiser mon sort! Combien avaient rencontré le leur sans le reconnaître. dans une présence écrasante et terrifiante. J ’ai serré dans mes bras ma fille toute jeune encore.. là. » Lorsque quoi ? Cette question m ’a taraudée pendant des années. ça suffit ! Tu ne reviendras en ce pays que lorsque. Comment dire ? Qu’est-ce que je peux bien expliquer ? Cela ne tenait pas debout. En attendant je-ne sais-quoi. j ’y songeais comme à un de ces merveilleux voyages qui te font rêver.. ne me restaient que des bribes de souvenirs. cela creusait mon âme.

Il grossissait. J ’étais tombée dans le lacs. Comme tant d’autres ! « Tu ne reviendras que lorsque. les mères en particulier. indicibles... Si Dieu veut ! Les coudes sur la tablette devant moi. se répandant en moi comme si rien ne me séparait d’elle. et je poserai le pied sur le sol natal. » Comme j ’ai essayé de contredire ce qui s’imposait avec la force d’une évidence ! Comme j ’ai voulu nier ce qui semblait écrit depuis toujours quelque part.Laisse-moi. Ça n ’a pas de sens. Ce qui était réel. les mares de sang. la folie meurtrière des hommes. l’avion atterrira à Alger. les rivières de larmes.. J ’y voyais une sorte d ’injustice. je ne vais pas venir ! . elles balaient de la main l’espace autour de lui. Je me rebellais. défilent devant mes yeux . comme le film d’un mauvais rêve. les cris de désespoir lancés à un ciel indifférent. Ce que je percevais de l’autre côté de la Méditerranée ressemblait à un gigantesque nuage noir qui avait tout recouvert. une sorte de monstre sans visage. pour qu’ils accordent une nouvelle chance. J ’ai peur. sans forme ni consistance. à tous les Saints de ce pays-ci et de l’autre. Je pouvais encore l’imaginer.Peur de quoi ? De qui ? C ’est ton pays. sans rien deviner des pensées qui me tourmentaient : « Tu vas venir avec lui.. Rien ne peut retenir ces torrents d’émotions contradictoires qui fondent sur moi telles des vagues sur un esquif perdu au milieu d ’une mer démontée. là. ta fam ille. alors. tu ne peux pas t ’arrêter là. quels tourments m ’attendaient en exil. tiraillée entre un désir et une nécessité : retourner à ses racines nourricières ou réintégrer son corps maintenant implanté en terre étrangère. J ’ignorais. Sans doute finit-elle par rejoindre le corps arraché à sa terre natale .. Treize mois d ’attente. Il en irait de même pour l’âme de l’exilé.20 J’y allais donc.. mais elle n’avait plus rien de réel. insensées. 2 Dans deux heures.. ce monstre. Avant de quitter le lieu dont leur enfant a exploré les recoins. un sursis. les yeux ouverts ou fermés. la tête entre les mains. là-bas. tu t’es tenue à ses côtés . ces souffrances qui se multipliaient à l’infini. de prières et d ’implorations adressées à tous les Cieux. J ’y allais pour me rassembler en dedans.... je n’avais d ’autre échappatoire que l’impertinence. en pratiquant cet exercice de funambule comme d’autres s’adonnent au yoga. voilà ! . de plus en plus effrayant à mesure que les années se succédaient. un peu comme le font les Indiens Emérillon en Guyane française. Était-ce mes peurs qui nourrissaient le monstre ou l’inverse ?. ballottée et troublée par le périple qui la mène d’un monde à l’autre.. De cette façon.Pour quelle raison ? . c ’était la guerre civile. la terreur sur le visage des femmes. un rêve qui dure encore. rien qu’un sursis. Mouloud m ’a pressée. dans l’étendue du non-connu ! Jour après jour. donne-moi la paix ! » Devant l’insistance de Mouloud.Non. Des images. les âmes défaites. Il lui en fallait plus pour renoncer à me faire changer d’avis : « Il faut quand même que tu viennes ! . enflait en même temps que mes peurs grandissaient. . Elles se déversaient. mais elle demeure longtemps instable et fragile. » Je n ’en pouvais plus d ’endurer les souffrances de Yemma. * Il me fallait l’admettre. . « Tu ne reviendras que lorsque.. la Kabylie que j ’avais connue appartenait à un autre monde. risque à tout instant de se perdre. je t ’en prie. je pleure doucement. n ’étant pas encore fixée à cet âge.Je n’ai rien à faire au pays ! Je n’ai pas le temps ! Ce n ’est pas le moment ! Maintenant. à Grand-frère. Tous ces mois. les nuits remplies de cauchemars des enfants. elles ramènent à son propre corps l’âme qui. au jogging ou à la peinture.

plus qu’un frère : un sauveur ! Mais il n’écoutait personne quand il s’agissait de sa vie. une multitude qui portait le courant. j ’avais l’impression de recevoir enfin la permission d’entreprendre le retour tant espéré. Ce n’est pas rien.J ’ai peur de ne plus rien contrôler. en me présentant aux guichets du Consulat avec Mouloud et ses amis . un courant qui charriait une multitude d ’êtres. ce qu’il a souffert toutes ces années. Mouloud s’en remit à deux amis proches. En réalité. Grand-frère. . Et pourquoi me remerciait-il ? Restait le passeport dont je devais faire la demande le jour même. » disait-il en entrecoupant ses paroles de sanglots retenus. Je n’étais pas quitte de la question pour autant : qui m ’avait jugée. » Je ne fermai pas l’œil de la nuit. l’université à Alger. Merci !. presque agréables.Le passeport.. peur de ce que je vais trouver. un ordonnancement des choses. je n’y pensais pas vraiment. je n’ai même pas un passeport. Je compris alors toute l’étroitesse. là-bas au pays. « Merci !. me traitant sans ménagement ni sentimentalisme. D ’ailleurs. Je respirais à un rythme différent.. . Merci !. Je devais y aller parce que c ’était le mieux à faire . tant mon esprit était agité. ton passeport.. Conduite aussi désespérante qu’inutile. simplement. notre pays a beaucoup changé. Grand-frère était parti depuis quatre jours.. quelle famille avait-il ? Il en était sorti très tôt pour s’en éloigner au fil des ans : l’internat au lycée Amirouche (pour lui. Je n’avais pas encore compris que je l'avais déjà acceptée. je confirmais cette « promesse » obscure soufflée par le sort des années auparavant. À présent. en rentrant à ce moment précis. c ’est tout le problème ? Ne t ’en fais pas. dis-tu ? Je ne veux pas ! Je ne peux pas ! » Mon frère. À leur tour.. à l'instant même où je l'avais perçue. « Q u’est-ce que je vais encore entendre ? Que vont-ils encore me raconter ? répétais-je tout le long du trajet. qu’il avait une famille. Il pleurait. je refusais de profiter de sa mort pour accomplir enfin le pas que je m 'étais longtemps interdit. « Oncle dodo ») à Tizi-ouzou. Comme si. répondait Abdenour. ne te tracasse pas. parce qu’une fois le pas franchi. lui rappelant qu’il était venu de quelque part. celui-là aurait été plus qu’un ami. plus respectés et écoutés dans nos bureaux que dans n’importe quelle administration française. Tu le constateras toi-même. (Ou jam ais !) J’avais tenté de proroger mon ancien passeport. comme si de la décision que j ’allais prendre dépendait désormais le restant de mes jours. Je cédais peu à peu : « De toute façon. Dès l'aurore.. car ce qu’il fuyait ainsi. la trame des événements qui suivaient leur cours.. parce qu'il ne servait à rien d ’avoir peur et qu’il valait mieux regarder la réalité en face .. je répondais par d ’autres larmes. réfléchis un peu. une logique des faits. des larmes sereines. Et personne n’est maître ni du début ni de la fin. Je n’avais pas mieux dormi les nuits précédentes.. depuis sa tendre enfance. Il fuyait ce qu’il ne pouvait ni supporter ni changer.Ce que tu vas trouver. au risque de se voir rabroué. Que du bien ! Voyons. lycée « eanrnii x u c » . et que j ’en étais maintenant à son exécution. J ’en étais là ce samedi matin... avaient besoin de me voir parmi eux en ces jours d’affliction. c’était . j ’appelai Mouloud. À ces amis providentiels.. grâce à une succession d ’interventions. enfin.. il n ’y avait eu ni jugement ni condamnation . En tenant des deux mains ce livret vert. le courant de la vie qui venait de loin. cette promesse. Les choses ne sont plus comme avant.. nous sommes mieux reçus. » J’obtins mon passeport en quelques minutes. m ’endormant et me réveillant avec son visage de plus en plus angoissant. C ’est l’occasion. tout affectueux.. Cependant.Q u’est-ce qu’ils vont te raconter. l’erreur monumentale des pensées qui m ’avaient guidée pendant des années. ils s’adressèrent à ma raison. Sans doute avais-je parfois souhaité pendant toutes ces années qu’on me poussât à réagir contre l’exil. mais l’accueil méprisant et inquisiteur des agents administratifs m ’avait découragée. nous irons au Consulat et tu l’auras. la France. .. s’inquiétait de ce que je ne l’écoutais pas. Abdenour et Hassan multiplièrent les arguments . mes peurs fondraient comme neige au soleil . je redoutais encore d’avoir affaire à un de ces fonctionnaires zélés. Ne sachant plus que faire avec moi.. Allons. Ah ! Que n’a-t-on fait pareil geste pour Grand-frère ! Celui qui l’aurait bousculé.. . Je fais partie de la multitude. condamnée à l’exil ? Mais cette question m ’apparut tout d’un coup dérisoire au regard de la mort de mon frère.. je vivais avec notre frère mourant.L’occasion. * J ’éprouvais une curieuse sensation.22 23 .. parce que mes autres frères. comme une sensation de libération. L’entendais-je seulement ? Depuis des mois.

elle n’avait plus affaire qu’avec ellemême. Alors. D’abord. tout en regrettant le précieux moment perdu. je trouvais la maison nettoyée de fond en comble. mais encore elle se disputait avec eux.. en dehors des personnes qu’ils aident à vivre suivant les normes de leur groupe. finalement. et Yemma dans un état d ’apaisement ou d'agitation dont personne ne pouvait jam ais prévoir la suite. Elle paraissait vivre comme tout le monde . partir loin. c ’est ce qui anime encore largement la société où je suis née. Tous. de nous entendre. très loin. les rivalités entre les femmes. elle était comme une torture quotidienne qui nous séparait les uns des autres. en fonction desquels ils pensent et agissent. pour chacun. lorsque les gens n’ont que quelques « ennemis » plus ou moins déclarés. de rire des mêmes choses. nous réagissions selon nos habitudes. tout son problème. bavardant ou partageant quelque joie. elle. À mon retour du collège. la défiance que t ’inspirent tous ceux qui n’appartiennent pas à ta famille proche. On aurait dit qu’il nous était défendu d’être ensemble. de nous parler. que ses « ennemis » survenaient pour nous gâcher le moment. ils encombraient toute sa vie intérieure.. c ’était surtout lorsque nous étions réunis. Mon père laissait éclater sa colère. les «en n em is» intraitables qui t ’épient de tous côtés.. un moyen coutumier d ’introduire une distance nécessaire dans la relation aux autres omniprésents. la délectation de ton entourage à te voir dans une mauvaise passe. et moi. Mais il lui arrivait de se révolter aussi contre ce rôle. Certains jours. dictaient ses propos et. en réalité. isolant chacun dans sa souffrance et sa colère. j ’essayais de ramener le calme. chez elle. Yemma était hantée par des voix hostiles .24 25 une partie de lui-même : il fuyait Yemma. lesquels restaient secrets.. tandis que nous vivions sous le même toit. au bout du monde. notre âme meurtrie. parce qu’« ils » nous écoutaient. mes frères sortaient en claquant la porte. la « grève » domestique durait jusqu’au lendemain. et voilà peut-être. chacun de son côté. À la réflexion. le phénomène débordait le familier. ils avaient l’air d ’exister plus que ceux de tout le monde. ses « ennemis » ne ressemblaient à ceux de tout le monde qu’en surface. Et mon père ou mes frères n’étaient que des « lâches » s’ils n ’allaient pas sans délai réparer notre honneur bafoué. Et comme par un hasard vraiment importun. Car si les «en n em is» sont. Mais à y regarder de près. . ne s’occupant que de renvoyer aux « ennemis » leurs insultes et autres menaces. la marmite sur le feu. En dehors de ces jours particuliers. En général. Cela n ’empêchait pas Yemma de remplir son rôle de mère. Nous devions cesser de parler. quand ces derniers se cantonnent à leur place. De même. prostrée. vu de l’extérieur. ceux de Yemma se tenaient dans sa tête. Elle les affrontait sans relâche.. le visage scellé par la colère. se moquaient de nous ou nous menaçaient. les uns autant que les autres. au fond. Déesse toutepuissante qui avait régné sur notre enfance. elle était cernée par une armée d ’« ennemis ». Ensuite. cela ne devait pas lui demander de grands efforts. pleurant parfois. Yemma. tous odieux et envieux. il n’y avait là rien d'anormal ni même d'alarmant : les mésententes avec les voisins. En fait. les bras croisés. ne buvant ni ne mangeant rien. à chaque instant. nous n’avions cependant qu’une envie : fuir. Elle se réfugiait dans un coin et se tenait là. Yemma semblait d ’une certaine façon audelà du « normal ». jours et nuits. Sa manière d’être et de penser nous gâtait la vie au-dedans . là où la vie pouvait enfin être possible. ces « ennemis ». non seulement multipliait les siens. notre vie familiale ressemblait à un calvaire . Yemma parvenait à sauver les apparences.. l’empêchaient de vivre avec les autres. influaient sur ses pensées et sur ses actions.

il ne le pouvait pas. tandis que Grand-frère. Elle souffrait. Yemma. il n’était pas disponible : il militait pour la démocratie dans notre pays. Elle n’était pas elle-même. peutêtre pour nous aider. du moins. Elle ne s’appartenait pas. Il me répondit qu’il ne fallait pas accorder aux choses plus d ’importance qu’elles n’en avaient en réalité. et pour la reconnaissance de la culture de ceux qu’il appelait les « Brobro ». il donnait un surnom à tous ceux avec qui il se plaisait . pour un temps. Manifestement. il voulait oublier. il ne voulait pas la comprendre. semblait avoir réussi à les éviter. Il avait l’âge où prévaut l ’appétit de vivre. il avait plutôt tendance à la juger. mais aussi.) Enfin. ne contrôlait rien de ce qu’elle ressentait ou entendait du fond de sa détresse.3 Nous avions continué à nous débattre dans nos difficultés. il pensait peut-être comme notre père qui accueillait mes tentatives d ’explication par ces mots : « Ah bon ! Elle est malade. Chacun se défendait selon ses moyens contre cette violence incompréhensible qui s’emparait d’elle jusqu’à la rendre méconnaissable. (Il les appelait ainsi par dérision certes. ou alors. il oubliait jusqu’à leurs noms. Ou bien encore. luttait contre le mépris dont souffrait notre langue maternelle. Pour ma part. par affection . Il était parti repu de colère. les autres. Comme notre père. émigré en France depuis deux ans. lui. Voilà ce que j ’essayai d ’expliquer dans une lettre à Grand-frère. le suppliant de revenir parmi nous. Va donc t ’occuper de tes affaires ! » . Elle t ’envoie pour me le dire. je n ’ai commencé à y voir un peu plus clair qu’avec mes études de psychologie clinique : ce n ’était ni par méchanceté ni par goût des disputes que Yemma se prenait à nos voisins. J ’espérais le ramener à la maison.

Et toi. ta première bru : « Ils m ’ont dit : “Nous allons te libérer. leurs terribles menaces. rien à quoi te raccrocher pour préserver ta maisonnée. mon père me donna une gifle . D’ailleurs. Tout ce que nous pouvions faire. je te disais : « N ’aie pas peur. Mon père était resté avec nous. » Et deux jours avant de t ’éteindre. Pour toute réponse... c ’était ou cette raison singulière qui inventait des « ennemis » tout autour de notre famille ou rien. » A bout de patience. non sans sévérité. Elle étouffa un cri. Mais avec leur mère. tous tes maux vont disparaître. Il la frappait comme si elle était fautive. Yemma. qui abandonnaient femme et enfants au village pour aller refaire leur vie ailleurs. il la battait comme s’il n’y avait rien au-dessus de lui. Tu me rapportais les méchantes paroles de nos « ennemis ». Sans même lui donner le temps de se poser. Pour toi. En vain. elle aussi. je ne passerai pas le mois de Ramadhan avec vous. Je me sens comme neuve. avec une volonté de vivre à toute épreuve ? Yemma. Ne t’inquiète plus.” Crois-moi. Je voulais qu’il vît sa souffrance derrière ses divagations enfiévrées. à la fin.... J ’étais en colère. Plus de douleur ni fatigue. » puis il partit à la recherche d ’une voiture pour emmener Yemma à l’hôpital. Il s'était efforcé de maintenir notre famille malgré tout. » Je suivais des yeux l’ombre de toi-même que tu devenais de jour en jour et. S’il avait pu reconnaître un peu de sa souffrance !. je me sens bien. et à nous. Mon père venait de rentrer. la mort. nombreux. » Non.. d’avoir un toit et du pain pour avancer dans l’existence d ’un pas sûr. l’inexistence. je me tournai vers mon père et.. je n’en pensais rien. de quoi. Tu ne pouvais vivre qu’à cette seule condition. Le téléphone a sonné. j ’ignore qui c ’était.. tout mon corps est raide. Je ressentais ton angoisse qui me désespérait et. Ce jour-là.. psychiatre à l’hôpital. vraiment injuste. ta vie tout entière. fuir. tu l’avais dit à Mhenna : « Mon fils. il n’y avait rien à faire. Mohemmed articula un pathétique « Oh père. qu’y avait-il à guérir ? Etre ou ne pas être. ton univers. s’exiler lui aussi. l’agonissait d ’injures et de reproches lorsqu’il contestait ses litanies d’accusations. pourtant. ce père irréprochable pour le rôle qu’il avait tenu auprès de ses enfants. . d ’une voix où je mis toute l’audace de mes seize ans. Il aurait pu partir. c ’est vrai.. il cessa de la battre. Ne te tourmente plus !” Depuis.et quelle gifle ! Mais qu’importe ! De ce jour. tu ne souffriras p lu s. ni comment te haïr pour nous en protéger. Moi. tu lui avais encore confié : « Je me sens guérie. leurs complots diaboliques. en colère et impuissante face à ce qui nous martyrisait. c ’est bien ce que j ’ai entendu. et nous ne savions ni comment t’aimer vraiment pour alléger tes souffrances. On t ’aurait débarrassée de tes « ennemis ». mon père saisit une lourde chaise en métal et la jeta sur elle.. leurs enfants.. tu l’avais répété à Fazia. j ’ai décroché et j ’ai écouté. Nous devions t ’aimer encore et encore. je t ’écoutais de longues heures. cependant. je mettais en cachette des gouttes dans ta nourriture. Moi. le visage en sueur. en lui assurant au moins un toit et le pain de tous les jours. dans le « pays des Arabes ». Vingt-huit ans après sa disparition. tu vas guérir. mon père. C ’est incroyable. mon fils. elle bouillonnait de colère contre ses voix. ne le supportant plus. Ma bouche est sèche. mais quelle pitié de te voir aller comme une coquille vide ! Tu te plaignais : « Oh ma fille ! Je ne sais pas ce qui me prend encore comme ça.. je renonçai à te « g u é rir» . leurs affreuses malfaisances. il ne se produira rien. Cette fois. je l’ai jugé. affolée à l’idée qu’elle venait peut-être de perdre un œil. c ’était de t ’accepter telle que tu étais. » Cela te calmait et nous donnait un peu de répit. Je le sais : n’avais-je pas essayé moi-même ? J’avais parlé de toi à un de mes collègues français. 1 1 la frappait parce qu’elle l’exaspérait par ses vociférations. qu’as-tu fait !. J ’accourus en même temps que Mohemmed. réclamait d ’être tranquillisée à chaque seconde tant était profonde son angoisse de perte et d’abandon. donc ? Longtemps. Tu n’avais aucun recours.. Yemma cachait son œil droit de sa main sanglante. crois-moi ma fille. Il aurait pu imiter ses semblables.. Elle ne tenait qu’à lui. Petite mère chérie ! Aujourd’hui.. Mais je sais maintenant de quelle guérison il s ’agit. il ne lèvera plus jam ais la main sur Yemma. tu vas guérir. Pendant quelques semaines. tu as peur d ’eux !. Un jour.. je lui dis : « S ’il lui arrive quelque chose. quelqu’un m ’a appelée ce matin. Tu ne t ’agitais plus. tu ne dis rien.. ils t ’insultent. Ne le savais-tu pas toi-même ? Quelques jours avant ton départ. tu n’y aurais pas survécu un jour. par exemple. Q u’aurais-je bien pu faire contre mon pauvre père ?. il se sera montré injuste. il était fatigué. Yemma se prit à lui : « Entends-les. Yemma. je me refuse à tout jugement.28 29 J ’enrageais devant tant de. Suffit-il. comme si on m ’avait ligotée des pieds à la tête. sinon ce combat permanent que tu menais contre tes sombres « ennemis ». je vois mieux ta détresse. Une voix me disait : “Cette semaine. du côté d ’Oran. mon frère cadet. » Ensuite. tu auras affaire à moi ! » Au fond.

Des paroles que j ’avalais. les commentait. ils n’étaient pas tous des « ennemis ». mes mots me semblaient approximatifs. Lorsque nous habitions en immeuble. s’intéressait aux informations. rien. Yemma ! Tu as entendu un nom qui ressemble au tien. la plus menaçante. je me suis demandé quelle était la cause de notre malheur. pour finir par former une ligue contre elle. il y avait 1’« ennemie » du moment. ces voisins . Oh ma fille ! Que peuvent-ils bien raconter sur moi ? . C ’était comme des informations. Je me secouais. Et il suffisait de frôler ce monde. Elle sélectionnait les émissions. qui devenaient mon esprit. non plus. ne pouvait être banal avec Yemma. m ’apprit-elle un jour. mon être tout entier. Yemma.Je n ’ai pas compris. * Très jeune encore. Au bout de quelques semaines. À mon corps défendant. ils l’ont prononcé plusieurs fois. insignifiants. à la lumière vacillante d’une chandelle. Yemma n ’avait commencé à sortir qu'après avoir largement entamé la cinquantaine. Mais elle sortait peu. occupée par ses corvées quotidiennes et sa guerre continuelle avec les voisins. J’ai entendu mon nom. alors. puis aux autres voisins des différents étages. une immensité où il n’y avait rien autre que des mots. de prendre la relève. égarée dans les replis de sa pensée alambiquée et ailleurs. à voix basse. Yemma ? Qui te connaît à la radio ? Pourquoi parlerait-on de toi ? . Ce que je sentais à ton contact.Je me le demande. moi aussi. Et lorsqu’elle tombait de fatigue. engluée dans ses croyances. voilà tout. ce monde à part. celle qu’on dit « irrationnelle ». qui vivait dans la maison la plus proche. c’était le souffle de Tailleurs. tel un vent à travers la fenêtre. et face à cela. me levais et m ’éloignais. ils disaient mon nom . Je te les disais. creux. l’atmosphère d’un monde non perceptible par nos sens communs. La télévision l’agaçait . j ’avais pénétré le monde de Yemma. elle nous demandait. sans ombres ni lumières. Yemma. Elle m ’avait raconté une histoire. et pas en même temps. je réagissais. j'entr’apercevais l’autre versant du monde. D’où tirait-elle toute cette matière à raconter? Durant une grande partie de son existence. Que d’énergie elle aura gaspillée à rester vigilante jour et nuit ! Elle montait la garde contre les « ennemis ». de choses ! Sans arrêt. Je me surprenais comme dans un espace périlleux. quitte à la suivre parfois dans ses raisonnements dédaléens. 1’« ennemie » devenait de plus en plus « virulente ». notre famille était en permanence cernée par de nombreux « ennemis ».. » J ’essayais de la ramener à elle-même.. qui tourbillonnaient dans un mouvement vertigineux.Qui peut bien parler de toi. Au demeurant. Des mots vivants qui s’agitaient dans tous les sens. Yemma ne supportait pas d ’entendre des bruits de pas au-dessus de sa tête. à nous ses enfants. décidément.Mais il n’y a rien. elle ne parlait jamais le kabyle. Il existe. elle semblait oublier ses voix morbides. Ah ! Ce qu’elle m ’en disait. Je me sentais sur le point de me diluer dans une matière évanescente . Elle était partout.. communiquant sa haine d’abord à ses proches sur le même palier. Nous déménagions souvent. comme s ’ils ne se reposaient jamais. Avec toi Yemma. ils parlent de moi à la radio. Je me réveillais alors vers trois heures du matin pour lire ou étudier tranquillement. En écoutant la radio. Je fermais les yeux. sans limites ni repères. « Ma fille. Un monde ouvert de tous côtés. Si bien qu’à en croire cette dernière. longues et compliquées. sans sol ni ciel. Dès lors que Yemma l’avait désignée comme telle. . Il me suffisait d’écouter Yemma.. je n’y croyais pas vraiment. eux non plus. D’où je tiens d ’être matineuse. telle une béance dans le néant. J ’éprouvais une sensation affolante. Il ne relève ni de la pensée rationnelle ni de l’autre. mon impuissance à adoucir sa condition plus encore. elle représentait déjà un mystère pour moi. Je feignais de m ’intéresser à un autre sujet ou à une . et même. faute de mieux. En règle générale. je touchais à Vextraordinaire. elle était par coutume confinée à la maison. Cependant. non sans d ’abord fermer portes et fenêtres. enfermée dans une langue qui tissait tout son monde sans en préciser les confins. Que te dire d ’autre ? J ’entendais tes paroles de tout mon être. ces mots futiles. Sans m’en apercevoir. je percevais la présence dont elles témoignaient. connaissait. près de son poste de radio constamment réglé sur la chaîne kabyle. Yemma repérait son « ennemie » et l’infernal scénario recommençait. tout au fond de moi. Rien qu’en ce verbe intarissable. Elle aimait mieux rester chez elle. mon corps. C ’était intenable. Tout ce que je pouvais faire : l’écouter sans lui opposer aucune résistance. . dans un autre quartier de la ville.30 31 « Il ne se produira rien ».. 1’« ennemie » était forcément à l’étage supérieur. pour ressentir l’angoisse qu’elle y respirait. la seule langue qu’elle. les ouvrais. Des phrases. juste pour aller bavarder une petite heure chez une parente. Elle se répandait hors d’elle-même par son imagination bouillonnante.Et que disent-ils ? . dans la tête des gens et dans leurs bouches.

comme aimantée par les mots de Yemma . je dus y revenir souvent. puisqu’il y avait quelque chose : cette inquiétude. au cours d'une interview téléphonique donnée un an après la mort de Grand-frère. agissant à mon insu. je croyais cette histoire. Armé d ’une pioche. Elle m ’avait raconté une histoire.. je le quittais sur la pointe des pieds . Enfant. En retournant une dernière pierre. Je sortais à reculons de ce monde hallucinant où je venais d ’entrer sans le vouloir. par sa sagesse. en eux-mêmes.Mais nous y sommes allés. sur les ondes de cette même radio où elle avait cru entendre son nom ! Je l’ai fait incidemment. Mais si. Le mieux. sans rien brusquer. Les femmes de la maison se dépêchèrent d ’aller consulter un voyant-guérisseur dans le village voisin.) Elle avait la tête bourrée de mots. . Elle se montrait réticente. Allons préparer le repas. Avais-je le choix ? Et qu’allais-je en faire. Yemma ne devait pas avoir plus de cinq ans à l’époque où les événements se seraient produits. (Pour les Kabyles. puis disait : « Nous avons assez bavardé. plus le doute s’insinuait dans mon esprit. presque sans m ’en rendre compte. une poignée de figues sèches. C ’est qu’on en parlait quelquefois. Cette histoire. nous avons trouvé les traces de ce qu’il avait fait. un lieu sacré. Par la suite. s’il avait été bien inspiré.. En échange du sang versé. il n’y aura rien. étaient d ’une cohérence. grelottant en pleine canicule. les cailloux noirs comme du charbon. » lui disais-je sans réelle certitude. Prenez ceci. dans la famille. pour lui en soutirer chaque détail. voyant-guérisseur. mon grand-père continuait de creuser. Ensuite. S’il avait été sage.Cette histoire. alors qu’elle m ’avait déjà tout dit d ’une certaine façon. Ce rocher fiché là par la main de Dieu n’était pas un caillou quelconque . il ne vit qu’un tas de cailloux noirs qui roulaient au fond du trou. à genoux. Elle se mettait à bâiller. c ’était un Asessas {Gardien). le vénérable ccix2 leur dit : « Cet homme a été frappé. « Il n’y a rien. Yemma. comme si elle craignait de me la révéler. hanté par une puissance invisible. Comment sais-tu ce qui s’est réellement passé.32 33 autre personne pour détourner sa pensée de ce qui l’occupait.. 2 Ccix : prononcer « Cheikh » . elle la tenait donc de quelqu’un. Il remonta chez lui. et il l’aurait immolé au pied du rocher. toujours entre quatre murs et à mots couverts. de l’amphore remplie de louis d’or qu’un ancêtre aurait enterrée quelque part. L’esprit troublé par la richesse à sa portée. un coq. un pigeon même. de phrases. hagard. Dieu vous donne la patience ! » Et. tes frères vont rentrer. d’intrigues. La première fois.. comme un cliquetis. lentement. je m ’en écartais doucement. elle percevait mon malaise et consentait à desserrer son emprise.. C ’était bien des mots en l’air. Mon grand-père avait besoin de quelques pierres pour reconstruire un mur de sa maison. aux étoiles du matin qui l’effaceront de ton esprit comme elles s’effacent du jour naissant. il aurait imploré le pardon de l'Asessas. d’une pertinence inattaquable. ta mère te l’a donc racontée plus tard . lui enlever sa signification négative et lui donner un aboutissement heureux. dans notre champ ! Et là. de cette angoisse reçue comme une faveur ? En attendant.. puisque ton père n’a rien pu dire ? . il besognait dans sa figueraie qu’un rocher bornait d ’un côté. le corps trempé de sueur. deux beignets. Je l’avais parfois priée : « S’il te plaît. dans un de ses champs. Deux jours avant. tandis que le bruit se faisait plus net à ses oreilles. Son père mourut vers l’âge de vingt-cinq ans.) L ’histoire que m ’avait racontée Yemma. J ’avais l’impression que ces mots flottaient devant moi.. malgré tout. de discours qui. sans s’y appesantir. dans lequel les passants déposaient de menues offrandes : une part de galette. VAsessas lui aurait peut-être cédé le trésor sur lequel il veillait depuis plusieurs générations. il entendit un bruit. c ’est de le confier à l’eau vive pour qu’elle l’emporte loin de toi. ne voulait plus rien me dire. un mouton. éclaire-moi. soudain. saura le comprendre . le trou sous le rocher. (J’ai fini par parler d ’elle. La pioche. comme si elle me racontait un mauvais rêve. elle était bien là. à cette histoire. cette angoisse diffuse que Yemma me transmettait et que j ’acceptais d ’éprouver avec elle. Intéressée. il n’est pas bon de raconter ce genre de rêves. un chevreau. mon grand-père aurait immédiatement posé sa pioche et. il se mit à creuser au pied du rocher quand. en moi. un sou. choisis la bonne personne : celle qui. » Comme dans un éclair de lucidité. alors. c ’est tout ce que je peux faire. Il rendit l’âme sans avoir ouvert les yeux ni dit mot. Après qu’il eut palpé la chemise du malade. c ’était celle de son père dont elle avait gardé un vif souvenir. Même un enfant pouvait comprendre. ni l’amulette épinglée sur sa poitrine ni la potion qu’on lui fit boire ne guérirent mon grand-père. par sa bienveillance. comme toutes les fois où elle était disposée à me livrer un fragment de sa vie passée. à l’instant même où je les prononçais.. tu ressens le besoin de le dire à quelqu’un. il est tard. Yemma. ou bien encore. plus j ’y songeais. . et Yemma l’acceptait. il serait allé chercher un animal. en effet.

) Son histoire m ’a longtemps aidée à supporter notre malheur. et nous n’attendions même pas les jours de fête pour les mettre. c ’est son seul remède. crois-le si tu veux. » (« L e courage. comme si. l’autre. Les gens tout autour. La femme de mon oncle n’était pas rassurée pour autant. une expression exagérée de sa culture et de ses principes sclérosés. Cette famille était la production de Yemma. Lorsqu’ils ont soulevé le linceul pour me montrer son visage. dans son étendue « généalogique » comme dans ses dimensions familiale et culturelle. Ma mère est retournée chez ses parents et le nouveau-né a rejoint son père deux mois après. Ils sont la part de ton destin que tu fabriques de tes propres mains. Ma mère venait d’avoir un garçon et elle en était comblée. comme seconde épouse.» Je voulais en avoir le cœur net : « Cette histoire de ton père. par laquelle. Telle qu’elle fonctionnait sous l’empire de Yemma.. mais ma mère n’en voulait pas. les plus belles robes qu’aucune fillette du village n ’eût jam ais portées. je disais. tu trébuches sur tes mauvais actes. Je savais ce qui s’était passé dans notre champ. non dans l’autre. Elle et sa mère. » Yemma connaissait le pouvoir des mots. Elle a quitté la maison avant que la terre se soit tassée sur la tombe de mon père. teffey di S id i M e s s u d ! » («L es sacrilèges commis par les ancêtres. cette souffrance. moi aussi : cette histoire de mon grand-père n’avait jam ais existé que dans la tête de Yemma ! Elle l avait imaginée avec son âme d ’orpheline maltraitée pour s’expliquer la misère dans laquelle elles étaient plongées. tu le retrouves tôt ou tard. Du jour au lendemain. étaient décidées à rendre folle ma mère ou à la chasser de la maison. Mais elle n’a pas tardé à souffrir de sa félonie. Il nous apportait tant de belles choses ! Ma sœur et moi. ma mère a remué ses lèvres.. La pratique était coutumière.. donc. pas plus. avait omis de révéler la cachette de son trésor à aucun des siens . Mais tout ce bonheur a disparu en un clin d ’œil. je suis arrivée au village au moment même où ils l’emmenaient au cimetière. sauf à s’armer de courage. Du coup. Ensuite. je la vois mieux.34 35 .. tout se paie dans cette vie. je ne l’ai revue que deux ans après. tel un artiste.... Tout le monde se nourrissait de couscous d'orge . ils m ’ont donnée en mariage chez les At-Abbas. après avoir connu une vie heureuse. la maudite Faffa At-Hmizit ! Ne l’oublie jamais. dépêchez-vous !” Qu’avait-elle essayé de me d ir e ? . l’œuvre de sa vie. à la maison et dans les champs . elle ma mère. c ’est tout. ta tante et moi.Je ne me rappelle pas l’avoir entendue. dans sa fascinante étrangeté comme dans son affligeante banalité.Ma mère ?. il y avait du couscous de blé tous les jours. N ’en pouvant plus. il y avait tant à faire. ») * Depuis que Yemma n’est plus de ce monde. tu le dois à l’imprudence d’un aïeul aggravée par l'égarement d ’un autre ? L’un.. Ce jour-là.. Une fois. stupéfiés : “Recouvrez vite son visage. elle qui disait à tout bout de champ : « Ddaswessu xedm en lejdud. une sorte d ’âge d 'o r impérissable dans sa mémoire : « Mon père travaillait en France. ma mère s’est résignée à nous abandonner. criaient. Quel âge avais-je ?. se croyant fort. N euf ou dix ans. Toi alors ! Quand aurait-elle pu me raconter des histoires ?. il m ’avait rapporté une écuelle décorée de fleurs multicolores. beaucoup mieux que tout le monde dans le village. notre maisonnée a été démantelée et un voile noir est tombé sur nos vies.. Ah ! Comme j ’aimais manger dans cette assiette ! Nous vivions bien.. et. jour et nuit. Un jour ou l’autre. se croyant immortel. elle exprimait la vérité passée et actuelle de la . et à le vivre comme une expérience contre laquelle il n ’y avait rien à faire. la civière s’est mise à trembler comme si quelqu’un la secouait. Ils ne m'autorisaient pas à lui rendre visite. ils ne pouvaient pas se passer de m oi. une faiseuse de maléfices redoutée de tout le village et au-delà. peu de temps après. s’était dispensé de prier VAeessas pour mériter d’hériter du trésor ancestral. ni même d ’un autre mariage. Ma mère. d aya i d ddwa-s. Ça suffit maintenant ! Mais qu’est-ce qui m ’a poussée à te parler encore ! » J ’en savais assez.. nous avions 3 Tanut : épouse du frère du mari. ce sont leurs descendants qui les payent ! ») Ou encore : « Lkurag kan. Il revenait deux ou trois fois dans l’année.. notre famille était comme une représentation accentuée de la société kabyle. ce qu’elle disait et répétait. Yemma devait penser de même. à son enterrement.. Que peux-tu faire quand tu découvres que le sort qui frappe les tiens. tu l’as entendue quand tu étais une petite f ille . Ce que tu fais. Sa tanuf craignait de voir son mari la prendre. de ce mariage avec le frère de mon père .. j ’ai moins besoin de justifier la souffrance qui l’habitait. elle et sa jeune sœur. .. sa création majeure. (Ne le détenait-elle pas ? Je l’ai cru parfois. qui te frappe aussi. chez nous.

À travers le hublot. Lorsqu’ils s’enorgueillissent d’une culture qui. par un autre vol. il ne le permettait pas). « en s’exilant. Donc. c’est ainsi : les morts voyagent avec les vivants. ils se vantent de leurs hauteurs. * Voilà. Il me semble que je vais atterrir dans un autre monde. le cœur serré devant elle. Lorsqu’ils discourent sur l’union ou chantent l'entente. chaque fois que l’envie me prenait de retrouver l’Algérie. tu meurs ! » Menace ou mise en garde ? Je ne sais. pour affirmer leur existence. Où est-il encore passé ? Le véhicule revient une demi-heure plus tard. Dans le ciel. nous explique-t-on. je me répète : « Tu t ’es absentée quelques années. de son vivant. Ce dimanche. suivant le mot courant « A nef-asentlean adyum m ent! » (« Laisse-les voilées ! »). Quoi qu’il en soit. je prends Alger lablanche comme une grosse claque sur la figure. je crois. Aussi. traînant une remorque chargée d ’un cercueil. Aujourd’hui. Lorsqu’ils instituent la discorde. Combien étaient-ils dans l’avion ? Combien d ’émigrés rentrent de cette façon ? Hier. embourbés dans leurs contradictions. . ils se contentaient de ramasser un modeste pécule et se dépêchaient de revenir au pays pour reprendre leur vie d’avant comme si de rien n’était. à mes autres frères et à moi. Je me sens mal. Et voilà aussi pourquoi son humour. l’isolant dans une solitude sournoise tout en l’enchaînant aux autres par des liens à la fois inévitables et insupportables. Nous sortons de la salle.36 Kabylie séculaire : lorsque. Lorsque. Je ressens la douceur de l’air sur mon visage. Mouloud est arrivé plus tôt. c ’est tout ce que Grand-frère avait tenté de fuir pour ne jamais cesser d ’y être au tréfonds de son âme. plus encore qu’hier. ses boutades désopilantes et autres persiflages amusants nous laissent toujours. accourent de petits nuages blancs.. ils enjolivent leurs extérieurs pour camoufler leurs ruines intérieures. telle une toile d’araignée.. ce que l’on pourrait dire de l’amour. chargé d ’un autre cercueil. tu reviens aujourd’hui . ils apprennent à se méfier les uns des autres dès le berceau. comme un arrière-goût amer. que se trouve une des sources d’inspiration qui nourrissait la créativité de Muliend-u-Yeljya. dans l'autre monde. peut-on dire de son œuvre poétique. nous attend Khalida Toumi. Lorsqu’ils se complaisent dans des conflits insolubles. Tel est le fond tragique de ce « g é n ie » qu’il est possible de lui reconnaître enfin (puisque. les Kabyles ne savent plus trouver en eux-mêmes cfautre ressort que ce combat permanent qu’ils se croient obligés de soutenir contre 1’« ennemi » du dehors. il n’y a pas de quoi en faire un drame de plus. Le nom du défunt n’est pas celui de mon frère. l’ainour sans réserve ni calcul : le malheur aussi y travaille.. 4 Pour me préparer à la suite. on emporte toujours avec soi plus qu’on voudrait en em porter». tient chacun dans ses mailles enchevêtrées. Lorsque. Une camionnette arrive. Pouvait-il faire autrement ? Comme me le faisait remarquer Alain Ercker.. Ces dernières années. ces derniers les leur renvoient à la figure comme autant d'insultes ou de moqueries. Un soleil éclatant frappe mes yeux douloureux. » Rien n’y fait. la suspicion ou le mutisme comme mode de communication. refusant obstinément de renoncer à ce qu’ils ne possèdent pas. Nous sommes conduits dans la salle d ’honneur de l’aéroport où. littéraire et théâtrale. c ’est là. Sans perdre de vue Morad. Lorsqu’ils se défendent de confier leurs maux à leurs proches par peur qu’un jour. je me laisse entraîner par la foule des passagers qui se hâtent vers la sortie de l’appareil. le vrai. alors qu’en réalité. quelque chose dans ma tête me disait : « Si tu rentres. la ville est baignée de lumière.

. tout entière. disait-il. je l’absous. a tamyerrit! (Maudis sois-tu. Pas de doute. kkes açlar-ik y e f y ir i n tqabact ! (Enlève ton p ied du tranchant de la hache !) Les Saints te préservent de la malédiction de ta mère ! » Je n’étais pas encore en âge de saisir toute la portée de ces mots qu’elle lui adressait sur un ton désagréable.. je lui en ai voulu pour cette raison. Il se montrait intraitable avec elle. préservez-le. il était peu disposé à écouter Yemma. Du moins. Il était inflexible devant ses larmes. si faible. Pendant des années. Devant elle. saturée de chagrin et d ’amertume. encore jeune adolescent mais au caractère déjà bien affirmé..) Incapable de contenir mes larmes. (J’ ai rêvé que j'é ta is mort. pas un seul. je lui dis tout haut : « Te voici au pays. il est là. Yemma parlait avec une telle gravité ! Et ce pouvoir. dans sa chambre d'hôpital. bégayais. Nniy-as : A y ul-iw ifna-k ssbef Ma telliçl d Iher A ql-ak zdaxel n tebwat tura. ayant appris qu’il était sur le point de rentrer enfin. leurs familles non plus. il se rebellait. Comment aurait-il pu deviner ce que je ressentais ? Je ne lui avais rien dit. à faire le moindre pas dans son monde.38 39 Aujourd’hui. Tu savais et tu n’as eu aucune compassion envers m oi. Grand-frère. Ai-je jamais pu terminer une phrase avec lui ? Je redoutais ses colères épouvantables. si souffrante ! Elle n'avait pas seulement le sens de la tragédie . du moins. un silence épais et glacial qui le protégeait d’elle. 11 ne me répondit pas. car au fond. tremblotais . mais ils ne les habitent pas . tout de m êm e. Morad ouvre la petite fenêtre percée sur le couvercle du cercueil de façon qu’on puisse voir le visage de son père. disproportionnées. Et en plus. tu es tenu à la patience Si tu es bien né Te voilà dans une boîte à présent. lui et toute sa descendance ! » . c ’est bien lui derrière la vitre . incompréhensibles. Je tiens à vérifier quand même. Nous avons [des biens]. dans ses paroles comme dans ses attitudes. je t ’accompagne ! » * Un jour. imperturbable devant ses supplications :. je le croyais. elle était une tragédie elle-même.. Avec lui. je devenais cette petite fille terrifiée devant une mère exaltée aux prises avec son fils aîné. C ’était l’occasion de revoir une dernière fois Yemma. réprimait toute sensibilité pour ne lui présenter qu'un visage dur et froid. cette force occulte. Elles vont les rejoindre en France pour s’entasser les uns sur les autres dans un petit appartement.... même après la retraite. ils hésitent à rentrer. je dus vite l’admettre : « C ’est incroyable. l’étiquette porte bien le nom et prénom de mon frère. « Prends garde mon fils.. mais c ’ est comme si nous n ’avions rien ! ») Sur le second cercueil. je lui écrivis pour le prier de me laisser aller avec lui.. A kem -ixdas Rebbi a ddunit.. ce pays est devenu pour nous comme un monstre ! » Il disait bien « lwehc » (« un monstre ») ! « Alors.. effrayante et poignante. Tout comme notre père. ils me remplissaient d’effroi. tout contenu dans une caisse en bois. de ce qu’il voyait en elle comme une menace. il n’y avait entre Yemma et Grand-frère qu’un silence terrible . en apparence. N ’est-ce pas une damnation ? Eux-mêmes le reconnaissent : « Yewt-ay B-ebbi. Il s’abritait derrière une carapace rigide construite de toutes pièces avant même d’avoir atteint l’âge adulte. il ne l’avait jamais oubliée. je perdais tous mes moyens. de ce qu’il refusait en elle. qu'elle avait pensé à lui chaque jour. jusqu’à l’oublier. A tort.instant. à un visiteur qui lui racontait son dernier voyage en Algérie. cependant. Grand-frère bien aimé ! lui criai-je en pensée. rien expliqué de mon marasme. tu savais tout. ô monde trompeur /) Ses mots. où qu’il soit. Ce que j ’aurais voulu lui dire par-dessus to u t? Q u’il n’avait jamais cessé d ’être de toutes les prières de Yemma. à lui. Longtemps. je n ’insistai pas. Il résistait en se renfermant. Je vous prie. Saints-gardiens. » II n’en savait rien. sont plus directs : Urgay mm utey.. qui émanait d’elle. soyez avec lui. et il me la refusait. je lui pardonne. répétant : « Dieu. Nessa iirnessi! » (« C ’ est un châtiment divin. plus tard. allant. avec sévérité et colère . Je me suis dit : Mon cœur.. Ils ont fait construire de vastes et luxueuses demeures dans le village.

Tout à coup. sa pleine signification à la relation entre un fils aîné et son père. 1 1 avait l’art de te décontenancer . Ensuite. quand je l’ai vu apparaître dans l’embrasure de la porte. Yemma. il la trouva sommeillant sur le canapé de sa salle de séjour. elle s'agrippait à ces expressions toutes faites et revêtait le masque du commun. Ils se serrèrent la main. ils n’ont rien dit. Ça suffit. A-t-elle au moins pensé à lui expliquer comment les choses s’étaient passées avec notre père ? Elle avait demandé à ses fils autour d’elle de « ne pas rajouter à nos tourments d’exilés ». Je n’en croyais pas mes yeux ! » De son côté. Elle était malade et très fatiguée. hein. pétrifiant. Quand je sus que Yemma n’était plus. contenir ses propos. Plus tard.. c ’était assez foudroyant. Elle a dû encore prendre sur elle-même. » Quant à elle. J ’ai bien essayé. Alors.il était le décontenancement même. A taya Dadda-m M uhend-uYehya a d-iteddu. tu entends ? ») En entrant à la suite de Hemza. lui préparant ses repas comme pour un invité de marque. ça va. Amaeni.. Mais nous finîmes par apprendre que notre père n’était plus. Trois infarctus à quarante-cinq ans ! Je pensais déjà moins à Yemma . je vais te dire quelque chose à Voreille. Qu’est-ce qu’ils ont bien pu se dire ? Pas grand-chose certainement.. obligés). ce retour de notre frère aîné était comme une sorte de miracle qui nous laissa bouche bée. Je ne voulais pas que recommençât l’histoire de notre père. Réfrénant ses divagations. je me prends parfois à douter qu’ils se soient réellement revus. 1 1 avait manqué ce moment unique qui donne toute sa force. à quelque occasion.. Merveilleux Grand-frère ! Comme paroles d ’apaisement. au moment où.. à mes yeux.Tu sais. ressassant les formules d’usage : « A m nekw ni am medden (Nous sommes comme tout le monde). c ’est comme ça ! » Cela m ’a glacée entièrement. canaliser sa parole par le récit rebattu des difficultés ordinaires qui rendaient malaisés ses vieux jours. » Yemma parlait ainsi autrefois. sa petite-fille alors âgée d ’une dizaine d’années : « Yya a m -iniy lhaga yer umezzuy-im. il a exprimé le désir de l’entendre..que dis-je ? . c ’est aussi dire). Mais ne le répète à personne. et comme je le regrette ! Aujourd’hui encore. moi. par un de nos frères qui m ’écrivit une lettre. et qu’il apprît la chose par quelqu’un d ’autre : « Grand-frère. terra tmara (Nous patientons. Le choc fut rude. je me suis retrouvé à Tizi-Ouzou. il semblait n’avoir rien prévu non plus. il nous était difficile de nous parler..Yehya arrive. . il l’avait revue cinq mois avant qu’elle s’éteigne. Hemza s’écria : « Je vous amène Muljend-u-Yehya ! » Yemma se redressa.40 41 Mais peut-être le lui ai-je dit comme j ’ai pu. mon premier geste fut de l’appeler. sur ses mille et une douleurs physiques. A nesber. à sa manière. tant le fait s’apparente. Ce retour inopiné. Des mois après. Il n’empêche ! Sur l’essentiel. Ton Grand-frère va bientôt être là. notre mère-là. affolée. Grand-frère.. » Pour mes autres frères et moi. faisant de son mieux pour que tout fût à la convenance de son premier fils si délicat.Ah bon ? » Après un silence ponctué de longs soupirs caverneux. Je n’étais pas là. je ne cessais d ’entendre un avion voler dans ma tête. au choc des cieux ou à la rencontre de deux montagnes. Nous y allons tous. J ’en suis à mon troisième infarctus. Yemma l’aurait-elle provoqué ? Aucun doute.. comme il l’expliquait à qui voulait savoir : « Les jours précédents. maîtriser ses mots. » Je ne me rappelle pas l’avoir entendu réagir autrement que par un de ces longs et profonds silences dont il usait pour dire l’indicible .et comme il le disait bien ! Il n’était pas sans le savoir : Ula f-Çasustnif-fimenna (Se taire. pour lui surtout. A y e n yuran ad isaddi (Ce qui est écrit se produira).. je me suis mise à trembler des pieds à la tête. Tesh'd ?» (« Viens. elle dit à Fazia : « Ma fille. M uhend-u. elle a dû changer de comportement avec lui. sa mort était devenue un sujet secondaire. le trouble absolu. J ’ai cessé de pleurer. lui se bornant à répondre.. presque jour pour jour. lorsque Grand-frère revenait à la maison pour quelques jours ou quelques heures. un peu par automatisme. par un ami qui venait lui présenter ses condoléances . Deux semaines avant. de réparer l’erreur de Yemma. comme à son habitude : « Ça va. après vingt ans d’absence... je ne sais plus comment je suis parti ni comment je suis arrivé. comme s’il voulait en finir au plus vite : . elle a appelé son premier fils par son âme souffrante de mère qui aimait ses enfants jusqu’à les étouffer... comme sur le superflu.. . elle est morte aujourd’hui. Voilà tout ce dont je me souviens. ça suffit. il dit. et le moteur dans ma tête s’est arrêté. awal agi ad yeqqim da. marmonnant quelque chose comme ceci : « A moi non plus. l’ami d ’enfance qui l’avait accompagné depuis Paris. Il aura survécu à Yemma neuf ans. sur un ton agacé. saisissant. elle avait dit à Mila.

Cela a duré. plus d ’une fois . Dieu ! Q u’il était difficile de les suivre ! Q u’ils étaient difficiles à vivre !. Une vision absolue qu’ils exprimaient par leurs façons déroutantes d'être et de penser. plus rien. la guerre civile. Je ne voyais pas le moindre fil sur lequel tirer pour démêler le paquet de nœuds douloureux qu’était devenue notre histoire. En réalité.42 Que dire de plus ? De nouveau. parce que c ’était là. en l'éliminant de nos mémoires . en parler entre nous. Si encore il m ’encourageait ! Mais il ne semblait pas prêt à m ’entendre. en fait. avant le langage. certainement. Une souffrance qui les précédait. une sorte d ’accoutumance à l’exil . que des soupirs encore et encore . Et c ’était comme si. par nos mots. percevaient. c ’était ce malheur dont nous avions été nourris. L ’angoisse me montait au cœur. accablant. au moins pour lui ôter son venin... avant tout. le mal de notre culture . sa résistance désespérée à la . Ils n ’étaient pas dans la confusion. Pourtant. l’ayant toujours su.. Ils comprenaient. ce silence chargé. de leurs existences avant tout. ce n’était pas faute d ’avoir essayé. de notre malheur fondamental. Nous aurions dû nous en occuper sérieusement. jam ais là où on les supposait être. ce mal logé au plus profond de notre être avait pris des proportions démesurées. parce que c ’était plus fort que tous les mots réunis.. Ddeqs-is ! Le courage. J ’ai raccroché brusquement. c ’était l’image de notre mère habitée par l’étrange . D ’où aurions-nous tenu la possibilité de nous parler ? Nous n’avions guère appris à discuter ensemble sans nous emporter. avec mon frère. accaparé comme il était par sa lutte intérieure. oh non. il dit : « Je l’ai vue récemment.. loin de là ! Ils étaient imprévisibles. Ils avaient tous les deux une vision claire de l’unité de toutes choses. Le monstre qui s’était emparé de notre pays pendant que nous croyions lui échapper en nous exilant. les soudait. ces gros soupirs insupportables par lesquels il vomissait ce dont il ne pouvait se libérer par la parole. Nous croyions pouvoir le vaincre en le négligeant. c ’était. c ’est tout ! » Ensuite. les commandait. peur de revivre cet affreux cauchemar qui nous avait chassés du pays de notre enfance. Enfin. une de ces relations indissolubles. diminuer son étrangeté destructrice et. j ’en ' étais devenue le « témoin privilégié ». duré. Yemma et Grand-frère. objectivement. en lui. gavés ju sq u ’à ne plus vouloir vivre. le premier mot pour parler franchement. le reconnaître enfin comme une partie de nous-mêmes. nous avions peur de nous retrouver face à nous-mêmes tels que nous avions été. le mal de Yemma. faite d ’une souffrance ancienne. « Bon appétit existentiel ! » disait Grand-frère à qui il appréciait. les enveloppait jusqu’à couvrir l’amour profond qu’ils avaient l’un pour l’autre. déstabilisant. A notre insu. de la vie.. nous l’avions laissé croître à sa guise. empoisonnés. par notre raison d ’adultes. je ne trouvais pas. en le méprisant. insoutenable. voyaient au-delà du commun. Je savais qu’ils étaient liés par une certaine relation. Q u’est-ce qui nous empêchait de retrouver notre pays natal ? Peutêtre. Une souffrance partagée au-delà des mots.

D aya i y-d-igwran tura. Avec Yemma. pour que nous retrouvions aussitôt notre famille telle que nous l’avions endurée. tout en soulignant l’importance de la parole du père dans une tradition essentiellement patrilinéaire. ce Kabyle moyen. Nous sommes enchaînés. les enfants. Objecteur de conscience comme bien des étudiants de sa génération. Elle me désarçonnait. contre le même monstre. Moi. mais aussi. alors qu’il aurait dû se tenir à une autre échelle. Sauf avec le temps. faisait trembler le sol sous mes pieds. il n ’était point responsable. Aql-ay kan seddu ssnasel.. il est passé à autre chose. Inna-yas baba-s im m is. Je versifie.). à l’exorciser par la poésie. il y avait la colère qui ne le quittait jam ais et qui me désarmait face à sa fragilité. avec ses peurs et ses angoisses. notre plaie ouverte.) Il avait commencé à exprimer sa détresse ancienne. au fond. Mon frère lui répondait qu’il ne le pouvait pas. M a d n e k la (edduii fell-i. Il suffisait de nous voir. n ’est-ce pas ce que disent ceux qui ont beaucoup vécu ? Malgré les décennies écoulées. Ugadey a /-ntiw el . mais il se comportait avec moi comme elle le faisait quand j ’étais enfant et adolescente . (Le père a dit à son fils 4. Peut-être nous aimeront-ils un peu.. il aurait été conduit illico à la caserne dès son retour au pays. au-dessus de nous. ouvrait le vide devant moi. d'échanger quelques mots. Ensuite. Il lui écrivait régulièrement et lui demandait de rentrer. ses paniques et ses orages. A m za l am y i d d akwerfi. (Un homme seul depuis toujours. entre nous deux. Grand-frère en était resté à la même attitude à l’égard de Yemma. Sa fuite ne lui aurait donc servi à rien ? Pis : ne lui aurait-elle pas fait perdre la chance de réparer un tant soit peu de son enfance comme de son adolescence sur lesquelles Yemma avait pesé de toute son étrangeté ? D a whid i d-tegga yemma-s. en quoi il paraissait s’éloigner de lui-même. je ne sais pas grand-chose. Là. un père son fils). Ceux-là à qui je parlais. cette représentation négative qu’il avait conservée de notre mère. Ula d Ihem yetfasyu (Même le malheur s ’épuise). ils me marchent dessus. aurait-il cette réalité criante de vérité s’il ne comportait quelque ressemblance avec son auteur ? La créature contient son créateur. Ahaat a y-hemmlen kra. . donc. Mais le « Mulj » ou le « Muljend » (personnage récurrent dans ses textes). il me terrorisait comme elle me II 4 Expression consacrée qui traduit la relation éducative père-fils.. entre nous et notre mère. je le crains. dépassé. On dira : il a été banni. L 'exil sera long. pour nous préserver d ’elle.. * Comment pouvais-je lui parler de ce qui. Par-dessus tout. nous tenaillait tous les deux quand il semblait lui-même le représenter ? se battait contre la mère de notre enfance. Avec notre père. en nous-mêmes. Jour et nuit à besogner. Ssefray. Elle devenait présente. Quant à notre père. Nous nous battions. Widak-nni um ihekkuy. là. M edden a s-inin d imenfi. De ce que mon père disait à son fils aîné. la raison follement logique de Yemma ? Nous n’avions pas la moindre chance de nous en sortir. cette colère.. Lqaea nfeddu felJ-as. Nous marchons sur le sol... C’ est tout ce qui nous reste. peut-être. et qu’en l’état. Je connais mieux la parole et l’histoire de Yemma (ce qui est conforme à l’ordre culturel kabyle selon lequel une mère instruit sa fille.44 45 partie menaçante de lui-même.. de notre pays et de ses habitants. Ccafuea din ur telli. chacun de notre côté. Mais comment aurait-il pu ? Que pouvait-il contre la violence ordinaire. versifierai encore. ses tensions et ses blocages. ad ssefmy. aucune compassion. c ’est bien connu. éprouvant notre malheur comme nous.

il n’y avait pas d’autre solution que la sienne : conserver la distance à tout prix. critiquant le moindre de mes gestes. elle. dédaignant mes efforts. Alors. sinon en lui-même ? J ’aurais pu le lui dire. j ’y pense constamment. Pendant ce temps. dans ses pensées comme dans ses émotions. moi non plus. ce qui nous avait permis de nous réaménager par rapport à elle qui. les rares fois où il a parlé de moi à certaines de ses connaissances.. En effet. ce chemin vers lui. en lui envoyant ces mots prêts dans mon esprit : « Quoi. et ça t ’aurait peut-être mis au pied du mur. jusqu’à l’effondrement dans le trou ainsi creusé. qui continue de m ’inspirer par-delà la mort. quoi que nous fassions. une partie essentielle de la personne se fige. il m ’a crié cette phrase surprenante : « Attention. Mais de quoi parlait-il? D’une limite à ne pas franchir? D’une direction à ne pas prendre ? Quel est le danger ? Où se tient-il ? Il le voyait. Il devait bien exister en lui. cet être pacifié en moi aussi. si j ’avais pu au moins lui dire comme il ressemblait à Yem ma. de son côté. nous avions malgré tout continué à vivre avec elle. Il m ’a demandé « comment ça va ? ». modifié et réorganisé chez ceux restés derrière elle. « Attention. voilà ce que je découvrais de jour en jour. il la vivait tout aussi mal. et sur ta vie tout entière ! » Plaisanter avec lui ? Dans son état. même cette distance à laquelle il s’obligeait. s’améliorait en prenant de l’âge. durant tous ces mois qui nous avaient rapprochés. Grandfrère. changeait sensiblement. mon frère. croit encore à la permanence de ce que les ans ont. (Pourtant. en montrant une réelle fierté. Mon frère semblait avoir été modelé à l’image de Yemma. Elle semble geler. où était l’issue ? Yemma. qui ne devait ni voler ni se poser. j ’avais toujours su qu’ils étaient proches l’un de l’autre d ’une façon particulière. oui.. durcir comme un morceau de chair pris dans un bloc de glace. tandis qu’il était près de mourir. allant son chemin de toutes parts bouché.46 47 terrorisait. C ’est égal. Je venais d’entrer dans la chambre. lui-même n’avait pu partir qu’avec l'aide d’un ami. tu l'aurais constaté toi-même.. Et comme je le déplore ! J ’aurais dû insister pour trouver le chemin vers son être pacifié. il l’a fait. il me l’a lancée de son lit d ’hôpital. la pente est glissante ! » Depuis.) Yemma et Grand-frère. cette partie. 11 aurait explosé! D’ailleurs.. en réalité. lui. il me repoussait comme elle me repoussait. jusqu’à l’usure. la pente est glissante ! » Cette phrase. s’était privé de cette possibilité d’évolution. sans comprendre à quel point cela était vrai. dans ses rires comme dans ses larmes. il a agité la main.. Elle ne sait pas qu’une partie d’elle-même lui échappe. ouvert de grands yeux perçants et. Mon frère m ’a crié gare. je me suis montrée faible devant ses faiblesses. cet être apaisé : ne s’était-il pas sauvé durant toutes ces années ? Mais. on dirait que tu as tout fait pour lui ressembler ! Tu serais revenu à la maison. Il m ’a alertée. Je ne pouvais rien pour lui. cultivait ces situations où. n ’est-ce pas cela aussi ? Coupée de ce qui la nourrissait jusquelà. * Grand-frère ne pouvait pas m ’emmener avec lui au pays. pourtant. en plus ? Je n’y songeais même pas ! Tout de même. je lui ai répondu par un haussement d’épaule. sur le ton d’une plaisanterie par exemple. Ça t ’aurait ouvert les yeux sur notre problème. n’avions-nous pas tous pâti du même modelage ?. moi-même. Je savais. elle n’était pas contente.. A la suivre. Mais nous. de sa voix formidable. où va le chemin fermé qui. Impossible d ’oublier ces môts : ils tournent dans ma tête comme un-gyrophare. “ta mère-là” ? Grand-frère. encore fallait-il le trouver déjà en moi-même ! Il me reste à espérer l’entrevoir enfin. nous étions souvent réduits à nous comporter comme l’oiseau de la fable. guidée par des fantômes de plus en plus troublants. Or. Elle vit de sa vie ancienne sans cesse reproduite dans ses contenus comme dans ses formes. grâce à lui. la personne. sur cette « pente glissante » ? . Alors. Elle n’est pas morte pour autant. mais elle ne vit plus que par ses traits rigidifiés. lui : n ’y était-il pas. L ’exil. en partant pour longtemps. elle aussi. Et cette découverte m'inquiétait : mes autres frères. dénigrant mes compétences. se poursuit. et que je respectais scrupuleusement. m ’a-t-on appris. ne le savait-il pas d ’une certaine manière ? Non.

« Dites-moi. Il faut que j ’en sache plus.Mais les gens sont venus exprès. Le chagrin ne m ’empêche pas de ressentir de l’irritation. Dans de telles circonstances ! Je ne m ’attendais pas à me mettre dans ce genre de colère. tout de même ! Posez-le.6 Je n’ai pas vu qui a recouvert le cercueil du drapeau national. Une foule afflue vers le cercueil. et prêts à prendre en main la . « Où allez-vous comme ça ? . s’il vous plaît. voilà toute la signification de ce drapeau ! » me répond-elle sur un ton appuyé. mes frères.Je vous dis de le poser tout de suite ! » Pour le coup.. n’ayez pas peur. non plus. La cohue grossit autour du cercueil dont je ne m'écarte pas d ’un centimètre. ce que signifie ce drapeau. nous savons bien qu’il n’aurait pas apprécié ce cérémonial inattendu. . Je ne trouve rien à redire . alors que j ’y suis pleinement. Je m ’affole. Quant à Grand-frère.Je pense que la mort de votre frère représente une perte nationale. on l’a fait sur l’ordre de Khalida Toumi. pathétiques dans leur excitation. À qui en ai-je ? Peut-être refusé-je encore d ’admettre les événements. Mais ce n’est plus son affaire désormais.. je vous dis ! . . cause de toute cette animation. La plupart sont de jeunes garçons venus du pays kabyle accueillir celui qu’ils n’ont jam ais rencontré ou dont ils ont à peine entendu parler. Ils sont attentionnés. limité à l’étalage du drapeau. c ’en est trop ! Je suis vraiment furieuse. à dire vrai. Des mains s’en emparent. ils sont venus de tout le pays pour le voir. « Q u’est-ce que les gens vont voir ? Vous n’allez pas l’exhiber comme un objet de curiosité. madame ! » La foule se dirige vers une grille derrière laquelle se presse une masse compacte d ’hommes. depuis des mois.C ’est pour que les gens le voient. le soulèvent et l’emportent dans un désordre général.

» Hamid était venu à Paris. c ’est l’aînée de Hamid. il s’est attardé dans la chambre et. il les recevait dans une sorte d'indifférence. un bref signe de la tête. s'Il veut. que Grand-frère avait demandé. A y yezzifed a y id. lui. {Nous sommes en train de mourir. Percevait-il au moins la présence du frère avec qui il aimait discuter. II se laissait faire par le personnel soignant sans se plaindre. C ’est ça.. a n e f i wanian ad Itwn. ur ffagwad ara. Alors. en me rappelant son éloquence dans notre langue.. Tout de même. Il ne se fâchait plus contre personne.A ql-ay la nefmeffat. « Calme-toi. Muh. peut-être. C ’est sûr.la « partie gelée » chez lui !). c’est encore jeune. » . di lasnaya-nnwen ! (Donnez-nous une bénédiction. à quoi penses-tu ? Q u’as-tu à nous dire aujourd’hui ? . Les visiteurs affluaient. le premier bébé dans notre maison. à la fin.) Laisse s’écouler la rivière de boue. ce n’est pas encore le moment. Il se voyait avec cette faculté de clairvoyance incontestable. « T u nous as tellement m anqué!» lui dis-je. sans rien réclamer ni refuser. il m ’inquiétait surtout. je surprenais parfois son regard posé sur moi. celles qui lui parleraient clairement de sa fin. je ne sais même pas comment la commencer. ses paroles vraies. la vie. je n’en reviendrai pas.Une bénédiction ? Par Dieu. bien que ce dernier ne fût plus en état de lui répondre. pendant que mon frère. par un mot. je levais les yeux et lui demandais : « Q u’y a-t-il. Nous sommes tous là. ( laisse couler l ’eau. un léger pincement des lèvres. Lâche prise. S’ils pouvaient en sus être un peu moins maladroits.. que j ’ai demandé de faire entendre à Grand-frère des « paroles de vérité ». » me répond-elle d ’une voix étranglée.Alors. Un soir. la voici rien que pour toi ! » Et s ’en remettant aux formules apprises. Je l’ai revue petite fille. Lorsque j ’ai estimé le moment venu. en tête-à-tête. j ’avais moi aussi besoin d ’entendre ces mêmes paroles. Quelque chose de nouveau le préoccupait. T-tag ‘ 1 d ddunit. Grand-frère ? Dis-le-moi. Il m ’impressionnait par son calm e. ur k-lfeffey ara laeqel.A ¡-y e ssu fe y R e b b iy e rlx ir! {Q u’ Il l ’exauce !) » a conclu mon frère. tu vas guérir ! » indignes de lui. l’avait compris et accepté. elle a grandi en mon absence.Commence-la comme tu veux ! Dis-la seulement.. . sagacité dont la maladie aura finalement raison. Nanna Nadia.. « Cette fois. je me sens en confiance malgré tout. cher ami.. Mokrane. . j e vous prie !) . Dès ce moment.. de sa lucidité comme de sa remarquable personnalité. en ce qui concernait sa famille . Pour tout dire.) » répondaitil d ’une voix maîtrisée. puisque telle est Sa décision.. Mokrane a récité quelques versets du Coran suivis d’une suite de bons vœux : « A d ig R ebbi ncalleh ur tdasd ara ! A k-icfu R ebbi ! (Dieu fasse.i( ! ( N'aie pas peur. Le malheur ne tue pas. Mon regard tombe sur Mokrane. comme s’il constatait simplement le fait. qu’il offrait à mon frère. la cinquantaine.. que j ’avais bercée quelques semaines dans mes bras avant de m’expatrier. a leqrar-ik [-(a$ebl. ayant du mal à admettre l’inéluctable. » C ’est à lui. On me tire par l’épaule. non ? Si cela dépendait de nous. c ’est encore à lui. d ’une voix frémissante : «M uh. le travail n’est pas term iné. au lieu de continuer à lui répéter des « Muh. Aussi longue sois-tu. si profondes. toute mécanique et néanmoins réelle. Mokrane. » Plus tard. se promener dans la nature. quand on lui demandait : « Muh. et même rire ? Je repousse une jeune fille qui veut m’embrasser : « Qui es-tu.. il a parlé longuement à notre frère. un mois avant de perdre l’usage de la parole : « Fket-ay ddaswa n Ixir. d ’une voix solennelle. Et Mokrane l’a fait avec intelligence. Je le sais au pays depuis des semaines. Ici. Ensuite.. dont savent faire preuve les gens de mon pays quand ils sont confrontés à la mort d ’un des leurs. toi ? . c ’est notre affaire. 11 l’apaisait visiblement lorsqu’il lui disait d’une voix sûre : « Muh. disait-il dès le début. le matin se lèvera !) » Et Youcef.. l’air un peu désolé. cette sagacité jamais démentie (sauf. Ur tneqq ccedda. Je reconnais cette solidarité pratique. nous sommes là. Je me retourne : c’est Hamid. ») Comme Djaafer : « Muh. que tu ne sois pas perdu ! Qu 'Il te guérisse !) . oh nuit. » (« Ne perds pas ton calme. ur tfreggu talwit. je sens que j ’ai franchi la ligne rouge. murmure-t-il. Lorsque je me trouvais seule avec lui.Je suis Mila ! Ne crains rien. Cette jeune fille resplendissante malgré les larmes qui altèrent son visage.50 51 suite des événements. sérénité et générosité. le bonheur ne ressuscite pas.

saisie par l’envie de courir vers la sortie. et de le voir ainsi me faisait mal comme si on m ’enfonçait une lame dans la poitrine. J ’ai fondu en larmes. encore moins à entendre ces paroles venant de lui. là où j ’ai toujours mal. C ’est sans doute vrai : nous nous apprivoisons avec la mort par les êtres chers qu’elle nous enlève. si bouleversantes ! Pour la première fois.. il a cessé de respirer. vociférait comme un forcené.. gesticulait. Il vivait'dans la colère comme s’il était branché à un courant électrique qui le grillait littéralement . mais parce qu’il parlait de Yemma avec rage une fois de plus. les phrases se précipitaient dans sa bouche : « T u ne changeras jamais. Je ne voyais que lui qui.. Grand-frère ? « J’ai fait naufrage. va jusqu’à se servir des cœurs purs. Quand. le funeste. Sur le moment.. Je sentais les fissures. Je ne voyais pas la mort qui rôdait. Il allait me dire (ah ! Comme je l’espérais !. j ’allais jeter un coup d’œil à travers la vitre de la porte. Quand tu marches. Il faut toujours savoir où l’on met les pieds. non ? Depuis combien d ’années vis-tu ici.. Je t ’ai pourtant dit de laisser tomber toutes ces bêtises !.. Je marchais juste derrière toi et tu ne t ’es aperçue de rien. rien à quoi se raccrocher. Ou alors. hein ! Tu penses encore à l’anthropologie. je me suis précipitée vers le bureau du médecin : « Docteur.. n’est-ce pas ?. Les mots de ta mère-Ià. Il écumait.. » me suis-je entendu dire d ’une voix étrange. Vous le croyiez. « Voilà où nous en sommes. j ’ai foncé dans la chambre comme si je me lançais dans le vide. devenait mort grand-frère comme il ne l’avait jam ais été. là. cela me « divertissait ». dès ma première visite à l’hôpital de La Salpêtrière où il était admis depuis quelques semaines : « Comment te sens-tu.. ça ne vaut rien dans ce pays. Adieu ! » Mon inattention méritait-elle une telle colère ? Je pleurais non parce qu’il me sermonnait comme si j ’étais une enfant. des sentiments les plus tendres. toujours les mêmes. De grosses larmes coulaient sur son visage émacié. Je pleurais. rendait impossible tout dialogue. Voilà ce que j ’aurais dû lui dire ! Ce jour-là ou un autre. tu devrais l’avoir compris. au moment même où je commençais à le découvrir? Quant à l’intraitable ravisseuse. A ma vue. au cœur de mon être. En même temps. pour s’accomplir. Avant de tourner les talons et de disparaître au coin de la rue. qui s’ouvraient. du fond de son silence qui m ’enveloppait.52 53 II détournait son regard. sous les regards curieux et désapprobateurs des passants. J ’y avais souvent pensé . de longues minutes après.. dis ?. Quand tu t’engages dans une rue.. Il s’est calmé. cette attention délicate.. Comment pouvaisje accepter de le perdre. Nous l’avons fait autant qu’il nous a été possible de le faire. l’esprit confus.. tu dois regarder son nom avant de faire le premier pas. Dieu ! Comme je l’espérais !. Sa déroute semblait complète. se creusaient. Vous croyiez que nous vous détestions. Comment aurais-je pu ? Je tournais en rond dans le couloir.. comme si quelqu’un d'autre eût articulé cette phcase. une colère totale qui portait la moindre chose à un point beaucoup trop douloureux. Par moments. Je suis vite retournée dans la chambre.. des mois auparavant.. il était identique à lui-même. moi aussi.. et je l’aurais fait. il faut les oublier .. Puis. non ? Toi. il a lâché : « Voilà trois quarts d ’heure que je te suis. je l’aurai ignorée jusqu’au bout. je ne peux plus rien rattraper. » Je ne l’avais pas revu depuis ce jour où. figée sur place. il ne m ’offrait aucune ouverture. il m ’avait fait une scène au beau milieu de la rue . Je le découvris tout d ’un coup : le sort imprévu. votre frère est toujours là. D’un autre côté. suivie du médecin.. j ’ai pu trouver les mots : . » Je ne m ’attendais pas à le retrouver dans cet état. l’ignoble sort qui. Les mots. de jour en jour. Comment dire. sans réaction face à cette colère ancienne qui me terrifiait. Tout est sens dessus dessous.. s’élargissaient. il s ’est mis à pleurer.. une de ces scènes inénarrables qu’il se plaisait à m'infliger quelquefois. d’en appeler à son cœur fraternel. le cœur palpitant. ce frère. » Et jam ais je n’avais encore éprouvé à son contact cette sensation de douceur. je ne suis pas entrée tout de suite dans la chambre. » Mourir est donc aussi simple que cela ! Tout comme a été simple de nous montrer notre attachement mutuel. » Sidérée. tu marches les yeux par terre. ma façon de le supplier. tout sombre. Il mettait le doigt là où j ’avais mal. Sauf ces larmes étonnantes. Un raz de marée. une voix claire et profonde : « C ’est une épreuve. Tout s’en va. essayant désespérément de rassembler toutes mes forces. j ’entendais sa voix. A l’hôpital.) : « Rassurez-vous. je ne comprenais pas pourquoi il s’emportait. La douleur évinçait les mots. Il était allongé sur le lit.. tu dois lever la tête et regarder droit devant toi. puis je m ’éloignais. à cette seconde fatidique. Enfin.. je crois que mon frère vient de mourir.. ce jour-là. toute l’éducation qu’elle t’a donnée. tout comme lui. n’était ma crainte d’augmenter sa souffrance.

de l’agressivité gratuite de la part de Yemma qui pestait contre nos voisins à partir de la cour ou à travers les murs mitoyens. allant jusqu’à les ramasser dans les poubelles : « Ce n’est pas leur place. il les vendit aux bouquinistes. lui lisait. il se sentait responsable de nous en l’absence de notre père. les seuls objets auxquels il s’attachait. il s’en prenait à elle. Mes deux grands frères se disputaient alors. ils en venaient aux mains. Grand-frère. après que les marchands ont emballé leurs marchandises. je ne sais pas le dire autrement que par ce mot. il ne voulait pas l’entendre. j ’éprouvais une sorte de joie ! Oui. il ne pouvait pas être battu par cet abominable cancer qui attaquait son cerveau ! Je m ’emballais.54 55 « C ’est dans ta tête. des bêtises comme nous en sortons souvent. il s’est trouvé directement aux prises avec Yemma. » J ’étais calme. À quel moment ? Mais. Comme notre père travaillait à Tizi-Ouzou et que nous vivions encore à Azazga. du moins. Dès qu'il me trouvait sur le seuil de notre maison. si circonspect. pour la première fois sans doute. Il n’avait jam ais levé la main sur moi ni sur aucun de nos frères. Donc. » Il a détourné son regard. tout en gardant un œil sur nous. n’avait exercé une telle autorité sur moi. » Je lui ai pris la main. durant ces vacances scolaires qu’il passait avec nous. Ce n’est que des mots. lui. je ne sais plus. Tout de même. Après les avoir lus. lui. il m ’ordonnait : « Rentre à la maison ! » Je lui obéissais. de te préparer tes repas. Tu me répondais “Je n’ai pas besoin !” Rappelle-toi ce que tu as dit à Djamal. Du haut de ses quinze ans. Cet été donc. des « ennemis » qui avaient aussi une certaine réalité pour nous.. il veillait à la marche tranquille de notre maison. j ’ai cru qu’il allait retirer sa main.. Je suis avec toi. et. définissait les tâches de chacun. Jusqu’à la dernière seconde. mais je devais. en « marée basse ». dans une grande brouette calée sur ses manches et. c ’est-à-dire invendables. Je ne pense rien de tout ça et personne ne déteste personne. de te laver ton linge. Submergée par une émotion neuve.. comme Yemma. c ’est peut-être lui qui a pris la mienne. je t ’ai proposé de t ’accompagner. bien moi-même. en dehors de lui. Et cela. Il éclatait comme un orage. « S’ils en sont à s’entr’égorger là-bas. Me voici m aintenant. qu’il révérait même. les choses vont s’arranger. nous devions faire des exercices de mathématiques ou recopier des pages entières de nos livres de français. ce que je ressentais face à mon frère en larmes. me soumettre à la réclusion domestique. tu verras. » pensait-il. Par Dieu. il aura gardé ce pouvoir quasi sacré que je ne reconnaissais même pas à notre père. si. comme si. il commandait. la forçant à se taire. C ’est pourquoi je nomme « jo ie » toute émotion qui me remue et me transporte audelà de moi-même. portée par le bonheur d’exister enfin l’un pour l’autre.. tu rumines des idées noires. tu n'es pas “maso”. Grand-frère. prendre un peu trop au sérieux son rôle d'aîné. entourée de tant d ’« ennemis » ! (Cet enfermement domestique des femmes. laissant par terre les livres qui leur ont semblé sans valeur. du monde. parfois. Elle était alors cloîtrée. c ’est tout. Je me souviens d’un été.. Il tonnait contre nous. Mes autres frères et moi. imposait sa discipline. il ne se produira rien. J ’étais remplie d'un espoir infini. dans un état d'abattem ent incroyable. Personne.. Grand-frère et les livres. ils n’en étaient pas à une guerre fratricide. lui si intelligent. ne pouvait pas le supporter . J ’ai souvent connu cette vive émotion qui s’exprime par les larmes et cette tristesse persistante dans l’âme ignorante des gaietés parfaites. et. Tu ne voulais pas me voir. il devait. Je t ’ai supplié de me laisser t ’aider. pendant que Mouloud intervenait pour la défendre. Pendant ce temps. mes plus jeunes frères et moi.. il en avait plusieurs milliers dans sa cave. Je croyais mes propres mots que je prononçais d’une voix assurée. par eux. mais pour les envoyer au pays. frotté ses yeux d ’un geste enfantin. Grand-frère avait besoin de moi. dans mon pays : quelle abomination. en tant que frère et sœur. Il s’installait à une extrémité de la cour. Grand-frère. Ou dans le marché aux puces de Saint-Ouen.. 11 n’en fit rien. Un instant. il n’y aura que du bien. » disait-il.. c ’est qu’ils ne lisent pas de livres. ne voyait que de la provocation hargneuse. et je regardais cela comme une chose inouïe. Mais pour . Mon frère les récupérait alors. je lui ai dit : « N ’aie pas peur. puis s’enfermait dans un silence aussi affolant que ses vociférations. Je n ’étais encore qu’une petite fille. Il allait se relever sans le moindre doute. quelle violence faite à l’humain !) Des « ennemis » par lesquels elle existait en dehors de sa « prison » . J ’avais sa main dans la mienne. Tu te tourmentes. pareil à un prince souverain... Il les prenait non pour lui-même. Grand-frère. et avec ce qui l’agitait. j ’agissais déjà sur les événements. ces livres jetés par les ignorants. et m ’a répondu d ’un air penaud : « J ’ai dit ça ?. Je t ’ai appelé plusieurs fois. A une époque... Il aura vécu une grande partie de son existence dans les livres. du temps.

. avec des mots ciselés.. Je commençais à les regarder comme un bien précieux. enlisé qu’il était dans sa propre souffrance... Grand-frère. naturellement. A zger yaeqel gm a-s (Le bœ uf reconnaît son frère). une catégorie de ses enfants) ? (Quand les cornes s ’endurcirent Chaque jour. qui a eu. Pour Yemma. le sens du texte cité semble déjà moins énigmatique : en effet. est admise.) « Il parle de tes frères. c ’est dit.. en plus. un drame aux dimensions d'une de ces tragédies antiques où les dieux s’affrontent jusqu’à . Mais cela. La chanson de Slimane Azem. à l’évidence.) Cette présence du poète dans notre maison me réconfortait. tout au moins. au demeurant banale. grâce à Yemma. En grandissant Ils se sentent plus forts L ’un repousse l ’autre De loin. A s m i bemen wacciwen K u l y u m tfemberrazen Tezdey tasdawtgar-asen A m zun maôùi d atmaten. l ’hostilité s ’est installée Comme s ’ils n 'étaient pas frères. elle ne le voyait pas. une mélodie si belle que j ’en venais à les aimer. Quelqu’un disait nos souffrances. la chute de l’un d ’eux. avait dû conclure que Yemma le rejetait.) L’absurde. ne pouvait rien savoir. la mère-patrie ? Une fois que cette image. encore jeunes adolescents . » disait Yemma.. « Comprends-tu ?. Il était l’aîné de manière irrévocable.... A s m i i bdan la tfnernin Ukin iqaed uÿegnin K u l wa yeqqar-as xu r akkin M basid i ftem yexzaren. lui préférant son cadet... Ainsi. l’incompréhensible. ne parle-t-il pas de l’Algérie et de son attitude quelque peu inique envers ses enfants (ou. elle n’était pas en mesure de le voir. ils s ’entre-cognent Entre eux.un de plus ! -. ayant toujours bénéficié des avantages dus à sa position tout en endurant ses obligations jusque dans l’absence. il est vrai. qu’évoque « yemma-s » (« sa mère ») sinon. le tragique malentendu qui a mutilé son âm e. Elle avait pour lui une réelle tendresse. ces souffrances. (Celui que sa mère n ’ aime point Dites-moi qui d ’autre l ’ aimera. ils se battaient à cause d’elle qui se comportait contre toute raison. une richesse que notre famille était seule à posséder. Comprends-tu ?. S’il avait su comme nous avions tous été affectés ! S’il avait cherché à connaître l’histoire de cette mère qui ne vivait que pour et par ses enfants ! Mais il ne voulait. Nous n ’étions pas seuls. les disputes de mes deux grands frères étaient un grand malheur . Elle s’était mise elle-même entre ses deux premiers fils. » J ’avais huit ou neuf ans. En l’occurrence. c ’était une souffrance de plus. Mais maintenant que la chose est entendue. lui. lui tirait des larmes diluviennes. dans son exception même. dans sa colère. le privilège de le rencontrer. il chantait l’infortune. Puisque l’illustre poète décrivait sa vie. (Grand-frère aussi. je crois bon d ’ajouter ceci : exagérer l’importance de l’histoire familiale chez Muhend-u-Yehya ne servirait de rien à qui veut comprendre son oeuvre. nettement plus docile. ils se toisent.. à travers ses chansons qu’elle fredonnait tout en accomplissant ses travaux ménagers... Voilà. sa vie à elle. I win i tekja yem m a-s M elt-iyi w'ara t-ihcm m len.56 57 Yemma. Slimane Azem a toujours été présent dans notre maison dont.

peut-être plus. Tout va vite. sur la banquette vissée au plancher. tout comme autrefois. Je colle mes yeux sur la portion non teintée de la vitre derrière moi et je regarde comme si je découvrais le monde pour la première fois. de panneaux publicitaires affichant des visages jeunes et riants. L’ambulance se range sur le bas-côté de la route maintenant moins encombrée. grouillant. sans corps ni âme. Nous roulons vite. une sorte de chaos vivant. avide d’air et d’espace. Tout tourbillonne dans ma tête dans un mouvement vertigineux. Pourtant. Nous roulons. Rien n’aurait donc changé ? . Un homme s’assied à côté de moi. cette route. durant mes quatre années d’université ! L’homme m ’explique que nous devons attendre d ’être rejoints par les voitures qui vont nous accompagner jusqu’à Tizi-Ouzou. Mouloud est dans la première voiture qui nous ouvre la route à coups de klaxon relayés. Nous traversons des rues animées. au-dehors et au-dedans. Partout. Il est là. le visage raviné. lumineux. la même folie mécanique qui s’est emparée de la vie pour la rendre infernale. La cinquantaine. debout plus que jamais. tout paraît normal. Ce pays que j ’appréhendais. de possessions et de confort. Le trafic est dense à la sortie de la capitale. Même l’effervescence des rues est normale. le convoi se forme et nous démarrons. les cheveux gris et clairsemés. Tout semble à sa place. semblable à celle que j ’ai connue.7 Je monte dans l’ambulance où l’on vient de porter le cercueil. de boutiques débordantes de marchandises. de temps en temps. je l’ai prise tant de fois. de luxe et de gadgets technologiques.. entre un ciel et une terre parfaitement scellés. bouillonnant de vie. par la sirène de l’ambulance. coloré. Nous patientons de longues minutes.. Je n’ai pas la moindre idée de l’endroit où nous stationnons. le voici donc. longées de magasins aux riches devantures. Une jungle de bruits et de mouvements.

au milieu de mes cousins et cousines ? L’exil les a transformés en trous noirs.60 61 Mais cette atmosphère indescriptible. . * Cette salle de théâtre dans laquelle nous sommes maintenant... bizarre.. il est là. tout en notant mon trouble. C ’est curieux. avec ses jets d’eau en marche (il y a de l’eau en cette saison). Une véritable marée humaine nous attend à la Maison de la Culture Mouloud Mammeri.Laissez-moi passer.. Le Rond-point. En général. tellement bizarre ! Bizarre... les unes et les autres courant dans tous les sens. Grand-frère. comment voir en ces lieux autre chose que du vide. cherchant une expression familière dans ses yeux éteints.. de nouveau. lui. interminable.. en d’autres circonstances. devant ces trottoirs délabrés. que des impressions liées à son regard. laconique. le . » me répond-il.H end. Tout me semble à la fois vieux et neuf. Je n ’en crois pas mes yeux. qui te cerne ! Et maintenant. de l’obscurité. Je suis absorbée par mon propre trouble. Chaque fois que nous abordons une agglomération.. . embrouillé. aucun jour n’est semblable à l’autre .. Ni étonnement ni indifférence.. n’a pas bougé. Croyant peut-être q u e je m’adresse à lui. comme si les deux faces n’étaient plus celles de la même pièce. Cela ne correspond à rien de ce que je ne pouvais même pas imaginer jusqu’ici. là. comment fuir ? Où fuir ?. Je veux comprendre. Nadia.. je ne vois pas. De jeunes gens fougueux. De toute façon. bondées de voitures et de piétons. Comment l’exprim er?...du moins. ç'aurait pu être une belle salle de spectacle. ne me reconnais-tu pas ? » Je le regarde longuement. ce sentiment d ’incohérence n’a rien à voir avec ce pays qui mène sa vie comme il veut ou comme il peut.. Hend m ’explique que les manifestants y ont mis le feu lors des dernières émeutes dans la région. Comprendre quoi ? Je cherche le mot approprié pour saisir ce queje ressens. la porte s’ouvre et.la même pièce ? La vie te change sans te demander si elle fait bien de changer ceci ou cela. Il ne voulait plus cautionner les fables et autres vaticinations des Berbéristes. Déjà. comme lorsque tu te réveilles d ’un long et profond sommeil. Grand-frère ! Le voilà. tout est tellement bizarre. Je ne reconnais ni l’entrée de la ville ni la grand-rue sur laquelle elle donne directement... dans une pagaille. le dramaturge talentueux. de la poussière. ce monde que tu t ’obstinais à fuir toutes ces années. ou qu’on citât ses textes. je ne cesse d ’articuler ce mot. plus la relation avec la personne a été longue et intense. dans ma mémoire maintenant en ébullition. je ne saurais les décrire sans le secours d’une photo. l’homme à côté de moi finit par me dire : « Alors. L’ensemble paraît.. Même ceux de mes parents.. assez familière. une maison qui appartiendrait à tout le monde et à personne en particulier.. je n’aurais pas eu de mal à penser qu’il était un proche : mes frères auraient-ils permis à un étranger de s’asseoir près de moi ? Je me confonds en excuses. Je le sais pourtant. il interdisait même qu’on parlât de lui.Ah ! J’ai donc tellement vieilli ! Je suis Hend. me tirent en arrière. voyons ! » Tout de même. mais on y sent la négligence comme dans une maison mal tenue. et les dégâts de l’absence dans mon histoire. Voici Tizi-Ouzou.. Où est donc l’esprit lumineux de Mouloud Mammeri censé hanter cette « Maison de la Culture » ? Mais j ’exagère sûrement : estce bien le jour pour apprécier quoi que ce soit à sa juste valeur ? Aussi. ce qu’il en reste. elle.Le fils de ta tante. Frappant le cercueil de la main. moins je me souviens de ses traits. un problème entre moi qui suis partie et l’autre moi-même qui est restée : l’une peine à reconnaître l’autre. Une sensation de familiarité et d ’étrangeté devant ces immeubles dont il est impossible de dire s’ils sont anciens ou récents.. Que sont devenus tous ces jours heureux passés chez ma tante.. « Bizarre ». je demande à Hend : « Sommes-nous arrivés ? . c ’est mon frère qui est là-dedans ! » On s’écarte. comment la d ire ? .. cette impression de bizarrerie. « Que fais-tu là.Pas encore. le seul qui me vient à l’esprit. bien souvent. « Nous arrivons. de la grisaille. Est-ce bien encore. C ’est une affaire personnelle.. Ne m ’en restent. Ce qui se passe là me paraît tellement fou ! Les dernières années.. Quel Hend ? . je ne peux me retenir de lui dire : « Nous te ramenons au bercail. comme le bâtiment de la poste . La route s ’étire. bizarre. à ses paroles ou à ses attitudes. « Non. ces rues exiguës. » dit enfin Hend. L ’ambulance s’arrête. que dire alors des années ! Et cela fait dix-huit ans que je n’ai pas respiré l’air de ce pays. toi ? Recule-toi ! . De jeunes garçons me bousculent. des dizaines de mains se saisissent du cercueil. C ’est bizarre. » Délire. étrange. je n’ai jamais eu une bonne mémoire des visages. vraiment curieux. comme si ce n’était plus la même personne.

devant le spectacle dont Grand-frère enfermé dans une caisse est la cause. Et maintenant ! Maintenant. je chassais les enfants en les frappant sur les jambes. au moment même où je vois le jeune homme près d ’actionner son appareil. sorte de « fous ». comme absente. à dix-huit heures et vingt minutes précises. pour aller montrer le visage de Grand-frère comme un phénomène de foire. lorsque ce groupe de jeunes gens a voulu prendre le cercueil. (Ce qu’on dit des étourdis. Mais chacun le sait : dans ce domaine.ce genre d’appareil à usage unique . Le soir de ce même jour.. Ce sont des hommes et des femmes. comme ces jeunes filles qui arrivent avec une couronne de fleurs. * Debout tout près du cercueil. Je ne savais pas. Mais en s’en tenant à cette conduite magique. pour peu que nous soyons attentifs aux infimes signes émanant du mystère en nous. Ils traversent la salle. mais le sentiment que je m ’y attendais. les « générations du quatorzième siècle ». de quoi nous sommes capables ! » . La seconde scène vient de se jouer avec ce jeune homme qui a essayé de voler l’image de son dernier visage.. ils font des plaisanteries. Non sans raison. de nombreux étudiants.. Nous sommes prévenus tout de même. ainsi nommentils la mort !) La première scène de mon rêve s’est jouée à l’aéroport. Il regardait les gens de notre pays comme des enfants. tandis qu’en eux-mêmes. brusquement. Je me suis forcée à noter ce rêve qui m ’inspirait un pénible pressentiment. je le voyais dans la même position et. à la merci de n’importe quel énergumène aux projets douteux : « Allez jeter des pierres sur les gendarmes ! Détruisez tous les édifices publics ! Q u’ils comprennent. nous sommes avertis. Je parviens même. des imprudents. nos aïeux étaient plus dotés que nous le sommes dans notre monde réduit à lui-même au fur et à mesure qu’il perd de ses secrets. dont les larmes et les gestes pathétiques m ’étreignent le cœur. de ce que nous décidons de faire de cette obscure lumière en nous-mêmes. D’abord. sans lui accorder plus d ’importance que cela. jettent un regard à travers l’étroite ouverture vitrée du cercueil. le voici exposé sur une scène de théâtre ! Il joue son dernier rôle. l’air embarrassé. et le pire s’en va comme il est venu. En bas. je voyais Grand-frère emmailloté dans un drap blanc et étendu parmi d’autres hommes.. avant que le rideau tombe sur sa vie.et se penche par-dessus le cercueil. nous n’avons plus que nos rêves pour créer cette sibylline clarté grâce à laquelle nous nous retrouvons parfois. Ils oublient. ceux-là mêmes qui sont en train de se produire. bien qu’il soit difficile de savoir par avance. Une habitude chez eux : ils se dépêchent de rire des adversités qui les frappent. je me jette sur lui : « A wer tawded ! » (« Puisses-tu ne pas parvenir ! ») Il se redresse. Là. Qui pourrait comprendre ? C ’était un rêve limpide.. Je tâchais encore de le sortir de là. je guette ceux qui semblent prendre la mort pour une syncope. nombreux. De son vivant. D’un mouvement de la main. comme quand tu souffles sur une bougie. un rêve véridique qui me montrait les événements à venir.62 63 comédien admirable. Il les voyait comme ils sont. J ’essayais de le dégager en repoussant de tous côtés les corps amoncelés. que peut-il contre le coup de pied de l’âne ?. Je croyais. le cœur palpitant.. le sujet principal. des enfants marchaient sur lui.. Grand-frère a rendu l’âme. à me faire un peu oublier de mon chagrin quand un jeune homme brandit un appareil photographique . sur l’essentiel. Tout dépend.. elles saluent la famille réunie d’un côté du cercueil et lui lancent la formule habituelle : « A d ig R ebbi yegÿa-yaw èti-d Ibafakka ! A w en-d-yeik R ebbi ÿÿber ! » (« Dieu fasse qu ’il vous laisse grâce et prospérité ! Dieu vous donne la force de supporter sa perte ! ») Concentrée. D’un bond. des jeunes en majorité. piétinaient son visage. j ’observe le comportement de chacun avec la curiosité d ’un ethnologue. II tenait ses mains fermées comme un nourrisson endormi. » Comment pouvait-il savoir ? Le plus troublant n’est pas le geste en soi. Je me sens presque détachée. montent sur la scène. cette fois. un instant. je suis prise par le rêve sur lequel je me suis réveillée ce matin-là. à travers nos labyrinthes intérieurs. ne risquent-ils pas de rester inconséquents et malléables. il refusait d ’être photographié. rire peut être aussi une arme. Des vieilles femmes aussi. Certes. l’amuseur public. ils manquent généralement de sérieux. Assise à un pas du cercueil. apparaît la longue file de ceux qui viennent le voir pour la première et dernière fois. bredouillant : « Excusez-moi. qui nous éclaire tandis que nous nous tenons en pleine nuit de nos lendemains. De leurs épreuves. l’esprit désemparé. Assurément. et disparaissent de l’autre côté. 1 1 s’est éteint simplement. sur son visage. un moyen plaisant de conjurer le sort. Ensuite. Nous. des inconscients : A nes/as i s-qqaren i ¡m ut! (Evanouissement. Je pleure en me retenant de hurler à la mort qui s’est dévoilée. ensuite. Ils se prennent souvent au sérieux. eux aussi enveloppés de blanc et allongés les uns sur les autres. nos ennemis.

suivant l’inspiration qui me guide. dans sa tombe. » Ah ! Je voudrais tant croire. Il est animé. » Cette phrase. Ils me disaient un dernier mot. nous devons l’accepter. mais par son âme. Il a fermé ses yeux sur mon visage. à Hamid.. le réveiller pour qu’il arrête enfin toute cette mascarade autour de lui. un conseil. mais il appartient à tout le monde. saccageant ce qui leur sert avec une violence enivrante. je ne veux plus entendre tous ces gens me dire ce que je pense déjà. un adieu fraternel. Maintenant qu’il va mourir. alors qu’il ne les avait pas ouverts depuis la veille. Les larmes coulent sur mes joues sans discontinuer.. C ’est tout lui.. mes frères. une consigne. elle en plus ? Je l’ai entendue plusieurs fois à Paris. et ce regard qui s’est accroché à mon regard. Je suis comme une chienne aux aguets. je le revis souvent. l’on me dit encore : « Il nous appartient également. le réveiller! Oui. il va être plus proche de nous qu’il ne l’aura jam ais été. Je comprendrai pas à pas. au funérarium de la Maison médicalisée Jeanne Garnier. on peut comprendre qu’il en soit ainsi dans un pays où les deux tiers des habitants ont moins de trente ans. pour. je ne parviens pas à considérer ce regard comme un simple réflexe du corps que l’âme va déserter pour toujours. d ’espoirs et de rires en toutes circonstances. Par moments. comment la supporter. Alors. puis dans la Salle municipale de Saint-Ouen. Et ces yeux qui ont croisé mes yeux. ce lien mystérieux qui hurle à la douleur. cette contradiction et nous ne pouvons rien y changer. enlevant un morceau de mon âme. comme ç ’aurait été plus simple. 11 est notre frère.64 65 Et ils y vont. Ce qui me retient d ’y céder. et cela aussi. mais laquelle ? Je finirai par comprendre ! Je suis sur la bonne voie. présente. Il est mort en ma seule présence. même dans le pire. cela se peut bien . il n’a jamais eu qu'une famille. en même temps que l’ordre des choses se mettra en place au fil des mots. lors de la veillée qui a suivi la levée du corps. Dis-le-leur bien. il est notre frère. profiter des retombées de sa manipulation. la bouche crispée pour réprimer le cri dans ma gorge. Comment peut-il être porté sur un vulgaire papier? Au grand jam ais. je ne sens plus la fatigue. C ’est qu’il n’est pas n’importe qui ! C ’est que nous sommes issus du même ventre ! C ’est cette parenté... quelque chose qu’il ne voulait pas emporter avec lui et qu’il tenait à me transmettre. il n ’était pas avec nous.) D’un autre côté. je ne les essuie même plus. ils étaient pleins de vie. Mais . à Mohemmed et à Mhenna. qu’il appartienne à tout le monde par son esprit. ivre de vie. je ne laisserai personne fouler aux pieds son visage ! Je veillerai sur lui jusqu’à ce qu’il soit à l’abri. à quel rythme cette compréhension s’accomplira-t-elle ? Je l’ignore. (Brebis entraînées par d ’autres Qui de gré qui de force Quand paraît un enragé Il les envoie à la bataille. l’envie. autour du cercueil de mon frère. la formule de condoléances récitée. tandis que l’excitateur se tient à l’affût. tellement plus commode de s’en tenir à la réaction biologique ! Cet instant gravé dans ma mémoire. notre fils à tous. et me laissant ainsi diminuée.. Pourtant. Dis-leur que lorsqu’il allait sur ses jambes. par téléphone. tout de même. A quel moment.. dans la coulisse. Je n ’étais pas présente lorsque mon père est mort. avec Grand-frère ? Il y a une logique. Là. Comme je me sens mal dans cette exposition du dernier visage de Grand-frère ! Mais que pouvons-nous répondre. celle qui mène à la source de toute compréhension. A y ulli inehher wayeçl Wa s lebyi. Pourquoi suis-je là. les « sauvageons ». Quelques semaines avant. à cette douleur intime qu’il est donné à ses seuls frères et sœur d’éprouver. conserve une certaine désinvolture. le moment venu. wa nnig lebyi M i d-ikker yiw en yessetf A ten-imekken s imenyi... D’autres essayeront encore de voler une photo. » Aujourd’hui. près de bondir sur quiconque tentera encore ce geste impudent. il n’est plus dans les événements. j ’ai demandé à Mouloud de préparer nos autres frères : « Il faut se faire une raison. Je n’étais pas présente lorsque ma mère est morte. et nous l’avons accepté.. Il a eu la volonté d ’ouvrir les yeux. pour m ’envoyer un signe par son regard son ultime regard : était-ce là un simple effet du hasard ? J ’ai beau me forcer. Voilà cinq jours que je ne dors pas et me nourris de rien. son fils et moi. moi aussi. l’idée me vient d ’aller. que mourir c ’est comme s’évanouir ! Parfois. ces mots que je murmure à moi-même pour me cramponner à la réalité crue : « Ton frère est mort. je n’ai pas le cœur à supporter la légèreté. alors que ce visage-là appartient désormais à l’Eternité. * 11 m ’a attendue ce soir-là. à tous ces gens qui veulent le voir de leurs yeux ? Les bras croisés. Un peuple jeune.

. cette Afrique à l’humanité foisonnante. dans laquelle les hommes et les femmes continuent d ’entretenir avec leurs traditions des relations directes. ces mots n’ont pas perdu leur puissance signifiante pour autant. la spontanéité avec laquelle il s’y réfère pour se retrouver dans chaque jour et clarifier sa vie. cela n’est pas de mon ressort. Mon frère. A n s i s-tekkid. par-dessus tout. bien avant le naufrage : « Pas d ’issue ! Rien. Il savait de quoi il parlait. encore et toujours. Ce n’est pas le poids du passé qui pèse mais qu’aucune fin. Ils tendent à la traiter comme un slogan éculé. je lui ai confié mes pensées et mes croyances. plus douloureux aussi. sa famille déchirée par l’exil et les guerres. Xuÿ$en ffaetac i sacrin. la seule qui reste. Il me faut écouter ces présences réconfortantes à mes côtés et. les vivants et les morts. eux qui semblent se servir de leur culture ancestrale plus qu’ils ne la vivent. Tebbwed tü d i s iyes. elle qui est avant tout un état d’être. plus pénétrant. ses rêves et ses inquiétudes. » Certains jours. ces vers. encore et toujours. il survivait. Les dernières années. C ’est désespérant. Mais. Voici l ’issue !) Ces vers remontent à l’époque où Grand-frère « militait ». encore et toujours. Il fallait l’entendre répéter. C ’est par elle qu’il m ’a entendue. Quand tu es poussé à tes derniers retranchements. H at an webrid yeftaw in ! {Quoi que tu fasses. maCCi syin. walakin. non plus. les événements. Il me suffit d ’être patiente. Peut-être y croyait-il alors. disais-je. Ces liens. il m ’a raconté. Essayer de comprendre pour se sortir d’affaire. demeurer dans ce courant de la vie qui me contient et me dépasse. pensait-il. la foi qu’il y met. Si leur acception incitant à l'activisme ne vaut plus. lui si bien inspiré par sa tradition Lari. En cela. les rêves et la réalité. tkerres. aux richesses insoupçonnées. En réalité. tellement difficile qu’elle ne te permet même plus l’ombre d ’un espoir. il ressemble à ses millions de frères et sœurs de l’Afrique noire . Il s’agit de chemin. cela ne suffit pas Il manque dix-neufpour faire vingt Pour toi. quand ta vie devient trop difficile. à l’extérieur comme à l’intérieur de lui-même. il a de plus infirmé les hypothétiques frontières entre les cultures. agissant en dehors de ma conscience. mais il faut y aller. ici et là-bas. Ils la possèdent. Ils résonnent dans ma tête comme un vieux refrain qui prend tout d ’un coup un sens nouveau. Il ne vivait pas. mes interrogations et mes angoisses. j ’ai admiré sa maturité dans sa tradition.. comme si mon frère me les avait adressés. cherchait un chemin dans sa vie fermée de toutes parts. De tout mon être. confiantes et créatives. Et le résultat est là.. c ’est celle que tu cherches en toi-même. sans y réfléchir précisément. plus complexe. me tenant auprès de lui. à moi en particulier. c ’est une démarche totale. la seule ouverture possible. je songeais à ces phrases de Fritz Zorn. une forme de pensée.. En guise de réponse. C ’est plus large. comme me l’a soufflé Théodore M ’bemba. ou comme un objet de conflit. tout se noue et se complique Tu n ’en vois pas l ’issue Le mal est profond. n’en sont-ils pas à la délaisser. participant de mon être. faits de la même matière que mon être. ses croyances et ses rites. Aujourd’hui.. son vrai sens : parfois.. c ’est cela qu’il est impossible de surmonter. à cette voie de la révolte. la vie et la mort. cette culture. plus qu’elle ne les habite. dans Mars : « Ce n'est pas ce que j ’ai vécu de pénible qui me chagrine mais que cela continue encore à agir. dans laquelle la science apprise ne suffit pas. le passé et le présent. les générations. Les Kabyles devraient peut-être s’en inspirer. se départir d ’une façon d ’être et de penser désastreuse. je les redécouvre. Voilà ce que mon ami congolais a validé en faisant appel à sa culture. Walakin. A sani teirid. ne se laisse entrevoir. lui aussi. Fell-ani tetcuddu.. une condition de vie passée. » . Finalement..66 67 peu importe. comme il le laissait entendre lui-même. du moins entre lesdites cultures « traditionnelles ». lui aussi. yenqes. Je lui ai raconté mes morts et leurs apparitions fréquentes dans mon sommeil . ou alors. peu importe le moment où je comprendrai. Il ne s’agit pas d ’intellectualité. lorsque. c ’est tout ce qui relie les personnes. actuelle et future avec les siens et avec les autres. eux qui prétendent s’en soucier ? Donc. j ’avais l’impression qu’il lisait dans mes pensées. L ’air de rien. il était véritablement acculé. par cette longue tradition qui a formé son cœur et son esprit. puisqu’ils ont toujours existé. tu n ’as guère le choix : tu dois devenir toi-même l’ouverture. Je comprendrai par nécessité vitale. Je dois aussi rester attentive à ces liens qui s’imposent d’euxmêmes.

Jusqu’alors. un mystère de leur nature. Chez les Kabyles. dès quatre heures du matin. » (« Quand serions-nous enfin rassasiés de la parole ?.. a y ibassucen ! Ula d itran d ase ddi ka n . Ainsi va la parole. Mes souvenirs ressurgissent et s’entrechoquent . Beaucoup d ’hommes ne cachent pas leurs larmes. un cousin de Yemma. insectes ! Les étoiles. Vers l’âge de treize ou quatorze ans. Les hommes sortaient pour le cimetière le corps de Hsen. Je les murmure dans ma langue maternelle : Ur ffrut. on se nourrit de cela aussi... elles aussi. un mot entraîne l’autre. trottent ces vers d’Issa. comme une digue qui aurait sauté. sont transitoires. après avoir causé des heures et des heures. il travaillait comme un diable. j ’ai vu mon père pleurer.. ») se demandent-ils.8 La longue file des visiteurs circule encore pendant des heures autour du cercueil. le poète japonais : Ne pleurez pas. il est .. ils me surprennent encore. âgé de quelque trente-deux ans. « M elm i ara nepvu awal ?. Un jour... L’oncle Hsen semblait pourtant un solide gaillard.. un rien innocents. je croyais les hommes incapables de verser des larmes : à mes yeux. Ces pleurs des hommes.. Dans ma tête. dans une boulangerie.. des flots de souvenirs. Us viennent encombrer mon esprit déjà troublé par les fragments de bien d’autres.

plutôt comme tu passes d’un lieu à l’autre. à lui prendre quelque chose. une de ces forces cachées qui peuvent retourner le monde. derrière ses lunettes blanches. Ils vivent encore tandis que des parties d’eux-mêmes sont en fait mortes depuis longtemps. des mois durant. incohérentes et contradictoires. si les larmes des femmes me bouleversent et provoquent mes propres larmes. n ’est-ce pas aux femmes de prendre le relais ? * Un homme fixe ses yeux sur moi. peut-être un peu de son aura. Il semble attendre là. peuvent éprouver des chagrins qui ruissellent. Urgay m m utey. je vais surveiller ceux qui viennent avec des appareils photo. par mon père en larmes ce jour-là. « Mhenna. surtout. A s m i m azal-iyi yefidarœ n-iw Jaami yella win i yi-issnen Tura m i m m utey D ew w ejn-iyi akw. comme s ’ils cherchaient. mais non comme un objet qui se casse . amusé quand il était un petit garçon espiègle et adorable. prouver de cette façon ? Que cherchent-ils à éviter ? Que craignent-ils de ne pouvoir contrôler en eux-mêmes ? Et. des hommes et des femmes qui vivaient le cœur clarifié. comme un objet qui se brise.. un peu comme ces vies animales et végétales étouffées par notre modernité débridée. à deux pas de moi. les gens meurent par une lente usure. qui. intègres et entiers. porté sur le dos. me donnait l’envie de le prendre dans mes bras pour le consoler dans toutes ses peines de vingt ans. C ’était des gens de bien. elle m ’incite à me ressaisir dans les plus brefs délais. que je lui dise quelque chose.. j ’ai fait cette découverte ahurissante que les hommes. traîne. celui que j ’avais dorloté. quand les hommes en viennent à flancher. » Il m’est impossible de m’asseoir. d’une tristesse contenue qui confère à ses traits une certaine grâce. de cette farine qu’il avait respirée tous les jours depuis des années. l’affection. eux aussi.. eux aussi.. Vrai. Son visage est triste. Mais que veulent-ils donc. Moi. la bouche fermée. » Je ne l’ai pas reconnu tout de suite. allongé là. et je m ’y associe facilement : j ’y vois une grande force. Déjà. se déployant sur plusieurs dimensions à la fois diverses. les gens aimés de Dieu. Par simple pudeur. Quand j ’étais vivant Jamais personne ne venait me voir M aintenant que j e suis mort . Apparemment. emportés par leur désir frénétique d ’être utiles ou de le toucher enfin. mon plus jeune frère. nous en étions à méditer sur les façons de mourir. les poumons et le sang de son mari en étaient tout remplis. Pourtant. » D ’habitude. par ces contacts volés. Ils meurent par pièces détachées. En revanche. il est resté tel que je l’ai laissé. je lui dirai ceci : jadis.. ( J ’ai rêvé que j ’étais mort. leur espèce semble en voie de disparition. les mains ouvertes. dans notre pays. les Kabyles. Cela traîne. accepte toute cette agitation autour de lui. serrées.. Je devais donc vraiment l ’accompagner jusqu’au bout... un grain de son intelligence. dans son cercueil. c ’est toi ? . Cependant. celles des hommes me dérangent et ne me donnent aucune envie de pleurer. tant nos vies se complexifient. les gens meurent d’un seul coup. la seule partie de lui encore « accessible ». mouraient d ’une mort soudaine. Nous mûrissions. De ce côté-ci de la mer.Oui. De nos jours. La prochaine fois que je la reverrai. Wrida At-Salem m ’expliquait un jour : « Dans notre pays. je n ’avais jam ais osé le faire réellement. nous échangions nos idées sur les façons de vivre d ’« ici » et de « là-bas ».. La faiblesse des premières me rassure d ’une certaine manière. Les gens n’en revenaient pas.70 71 tombé malade. elle paraît tellement fertile en gestes injurieux et mots fielleux qu’on peut se demander si elle ne tend pas à favoriser la haine. massées sans retenue. un peu souffreteuse. autrefois.. Six mois après. Nous nous épuisons à conserver notre unité. À présent. Ces êtres favorisés s’en allaient vers leur ultime destination comme ils avaient vécu. Et je ne peux expliquer ni à mon frère cadet ni à personne d ’autre ce que je suis seule à savoir au fond : que Grand-frère. ma vieille amie d ’exil. sauf qu’on touche à son visage. Les docteurs le lui avaient dit. sans douleur ni résistance. Sa femme racontait qu’il était mort à cause de la farine. il n’était plus.. Il a même gardé cette expression douce. Et comme je le regrette ! Mais c ’est ainsi : la culture kabyle semble avoir placé la pudeur partout où se tient l’amour. la tendresse. en glissant d ’un monde à l’autre. ce geste auquel j ’ai plus d ’une fois songé.. La faiblesse des seconds m ’inquiète. le pas mesuré. je nettoyais ses mains après que de nombreux visiteurs les avaient tâtées. avec quiétude et humilité. comment peuvent-ils même espérer continuer de cette manière encore longtemps ? Mohemmed me souffle : « Va t ’asseoir un peu. Je disais.

il n ’a pu l’atteindre. a été mis en montre jour et nuit. leurs attitudes frisant la dévotion religieuse.Yehya Nous venons sans arrières-pensées Te rendre visite dans ta boutique Ô Saints et Protecteurs invisibles De grâce. Cependant. . l’embrassait. En fait. Beaucoup l’aimaient vraiment.) Je demandais. qu’en se faufilant à travers le désert humain. win yasddan ad ixerref. il en était arrivé à dire : « Nous allons distribuer des amulettes. taneqlef n webrid. » J ’avais du mal à imaginer mon frère se laisser « tripoter » de la sorte.. à la lettre. Grand-frère.. lui mon frère. amicales ou non. Mais alors. s ’il te plaît. Devenir l’objet d’un culte n’était sûrement pas son but : il fuyait les adulations comme on fuit la peste.) Ce qu’il pouvait donner. la déception. je manquerai aux uns comme aux autres ! Urgay mmutey. le désespoir ! Ce maudit cancer. Lorsqu’il se tenait sur ses jam bes. Mais qu’importent les abus des uns et des autres ! Maintenant qu’il s’apprêtait à franchir la dernière frontière. de cet amour étrange et profond réservé aux êtres d ’exception. il l’a donné sans compter.. tout de même. préservez-le !) Avait-il conscience de son influence ? Je me suis souvent posé la question. Adieu le monde ! Pleurent ceux qui m ’aiment ! Se réjouissent ceux qui me détestent ! De toute façon... Ils croient qu’il suffit de toucher la personne pour attraper ses qualités. qui s’échangent et se vendent librement. leurs gestes... il n’y a que ça de vrai ! » (J'ai rêvé que j ’étais mort. de savoir s’il pouvait influencer son entourage autrement que par ses réflexions d’homme de culture. te comportais-tu avec lui de la même façon ? .Bien sûr ! Ma relation avec Mulj. 5 Cf. (le figuier sur le chemin public.. je le découvrirais plus tard. . la manière dont certains visiteurs s’empressaient autour de lui. qui m ’entourent... languissant dans le découragement. Ifuii-ay ! Rrajiy ! Tout à coup Ils ont je té une couverture sur moi Les mouches se sont envolées Je les ai entendues bourdonner Elles disaient A h !. Au fond. qu’ils avaient toujours été « en phase » avec lui ! Je suis toute disposée à le croire. cet homme discret et. intouchable.. offert à toutes les mains. et sans rien espérer en retour. qui passe se sert et déguste. di laenaya ! ( Ccix Muhend-u.Yehya N usa-d s nniyya A k-nçur d i tbutikt-ik A Ssaddaf a Law liyya Harbet fell-as. note 2. qu’on m ’explique pourquoi il était si seul. comme si leur contenu n’avait pas d ’auteur : c ’est la vigne à mon oncle. 1 1 suffit de l’entendre par ses cassettes de poésie et de textes lus. 33. tout me faisait parfois penser au spectacle d ’un ccix 5 entouré de sa cour d'affidés. Comme j ’ai souffert de le voir accessible enfin... c ’est spécial. Combien m ’ont dit qu’ils avaient une « relation spéciale» avec lui. à celui-là qui caressait son visage.72 73 Ils sont tous là. presque suppliante.. À l’hôpital... et elle ne doit rien à une interprétation personnelle : A Ccix Muhend-u. leur attention au moindre mot qu’il prononçait. sans pouvoir y remédier ! L’esprit primitif des Kabyles. froid et silencieux. Nous l ’avons perdu ! Je rageais !) Pourtant.. palpait ses mains et ses bras comme s’il examinait un cadavre : « N e le touche pas. p. quant à lui. Ur ((akwiy ara Teggfen-d fell-i tafefÿadit Ufgen akw yizan-nni Sliy-asen m i zzenzunen Qqaren-as A h !. qui l’entourait depuis de longues années. il était estimé et respecté. l’idée courait bien avant.. Il n’avait cure.

il faut le démontrer. D Iqibla i-ger?an tabburt. mon frère s’est refusé lui-même ces possibilités. probablement . marquante et tellement fascinante.74 75 Et il en a donné. j ’ai appris qu’il l’avait souvent fait.de vraies amulettes ! -. que réside toute l’importance des traditions. tu le sais déjà.. Ssehsabey deg lemljayen. la seule. Les gens ont besoin d ’espoir. en France. Au fil des jours. Cependant. Était-ce juste « pour rire » ? Cela se peut bien. au nom de ce rationalisme obtus auquel se réfèrent certains. nuisibles dans certains cas. Plus tard.. Pour l’avoir observé et écouté durant plusieurs mois. Pour ma part. comme le sont généralement toutes les solutions ultimes. Peut-être aurait-il pu se garder du cancer s’il était retourné vivre chez nous. souvent mal compris et dénigré par les siens mêmes. Je devais le penser tout au tond de moi. que le rationalisme est discuté depuis belle lurette dans les sociétés mêmes où il s’est imposé comme principe de pensée ? Par « le meilleur de notre culture ». N ’est-ce pas en cela. mais cela ne suffisait pas. Ou bien alors. Cette identité représentait une issue. elles qui. et ce. la tentative était vouée à l’échec. Ainsi reconnue. désormais acquise. sans intérêt. Yemma pouvait enfin vivre d ’une manière un peu plus paisible avec ses voix. et qu’il portait à part lui cette étrangeté sublime à laquelle Yemma devait sa personnalité complexe. peut-être dès le départ : Z zeh f-iw iffey tamurt A k k en d im i yi-iwala. » Comme il a demandé à le faire aussi. . ou en produire ici. Après lui avoir mis une clef dans la main. un jour.. Il devint son guide.. et son protecteur. ce geste. le renoncement à sa vocation ne l’empêcha pas de conserver cette identité exceptionnelle. comme ici. à deux de ses connaissances au moins. une solution inespérée et singulièrement géniale. je pensais qu’il se moquait de moi. et ils sont disposés à le payer le prix qu’on leur demande. Nous allons en rapporter du pays.. Comme ce voyant-guérisseur à qui. le fait de tout un groupe et de ses croyances ou le fait de l’individu isolé : comment échapper à l’étrange et à l'inexplicable. elle rendit visite . riiy -d yer ddunit-a. Voyez le succès de Lfrag Mba sur Radio Beur . preuves à l’appui. sinon en l’acceptant sans réserve. depuis qu’il l’avait révélée à elle-même en attribuant ses voix à des présences occultes désireuses de se manifester à travers elle. s’accommoder avec elles : teffum lek (elle était possédée). au pays. des hommes pour qui il avait de l’estime et de l’affection. malgré son ton des plus sérieux. ça t ’aidera. Ce n ’est pas que des bondieuseries. le soir il se réalisera ! » Mais Yemma avait dû renoncer à cette fonction de voyanteguérisseuse. il m’avait quelquefois conseillé : « Va allumer un cierge à Notre-Dame de Paris ! Tu verras. Quand tu diras un mot le matin. en devenant soi-même étrange et inexplicable ?. dans la chapelle de l’hôpital. je peux affirmer qu’il était souvent en prière. que des croyances désuètes. par nature. Yemma.. par égard pour ses fils peu disposés à la suivre dans une voie où ils ne voyaient. Dans le contexte de l’exil. toi ? Tout ce que je pourrai te révéler. et même. Et l’on en riait autour de lui. je le découvrais tel qu’il était véritablement. je me demande s’il n’a pas finalement tenté de s’en sortir en empruntant la voie salutaire de Yemma.. tu me surpasses de beaucoup !. » On peut en effet y voir une de ses fameuses plaisanteries. il a appris à dire “Azul !” et les Kabyles de Paris lui font confiance . je veux dire : ses possibilités réelles de surmonter l’insurmontable. D eg wass-nni nek d ahebbey. avait été initiée par un voyant-guérisseur réputé. faute de l’accompagnement du groupe. Et même. il l’avait reçue par ces mots : « Que viens-tu faire ici. ce geste.. elle. et admise par les gens de la profession. La médecine dite « moderne » fait-elle mieux ? Rien n’est moins sûr. lui qui faisait remarquer : «Notre-D am e de Paris est un lieu puissant. de penser l’impensable ou d’offrir l’issue là où il n’y a plus aucune issue. ceux-là qui se croient au faîte de l’intelligence. dans ces choses. voilà ce dont elle souffrait . Savent-ils. Pour ce qui est de mon frère. ils le consultent sur tous leurs problèmes. Il aurait retrouvé pleinement notre culture et profiter du meilleur de ce qu’elle a conçu. des amulettes . qu’elles soient. comme on riait lorsqu’il suggérait : « Nous devrions vendre aman n ccix (de l’eau « épurée » par un voyant-guérisseur). il y a vraiment une force supérieure là-dedans. eux. il lui dit. tu en sais sûrement davantage puisque. » Et moi aussi. ne sont jamais fermées ? Par malheur. devant l’assemblée des visiteuses qu’il recevait ce jour-Ià : « Nous te donnons l’autorisation. surtout. » L’identité de voyante-guérisseuse était positive à plus d ’un titre. voilà tout ce qu’elle était en réalité.

. puis elle dit : « A taqecci6. . plus on cherchait à le toucher.oh combien ! . plus il fuyait encore. d ’un rire forcé. « Yesea ttabaa » (« Il a [quelque chose qui le] poursuit »). Par quoi ? Par qui ?. m ’expliquait Chérif Si Ahmed.. » (« Ton Grand-frère est possédé. Yemma le disait : Grand-frère était « poursuivi ».ce à quoi elle répugnait. Comme une voix d ’outre-tombe. Il fuyait le monde.. comme si elle ne pouvait que constater l’ampleur du désastre. ni leurs paroles sirupeuses ni leurs gestes mous ni leurs regards ahuris ni leur démarche alourdie. Il finit par ne plus offrir que deux doigts.. Ensuite. il croisait ses bras et cachait ses mains sous les aisselles. mes autres frères et moi (notre père n ’était déjà plus). Et plus il fuyait. nous riions. c ’était surtout les êtres vasouillards. sans compter les personnes malpropres. pleurant sans bruit. pardonnez-moi !) En entendant pour la première fois ces vers. D’où a-t-il sorti toutes ces paroles ?. bien évidemment. la plupart du temps. à l’hôpital. à des morceaux plus légers ou franchement drôles. S’agissant de son premier fils. Je me devais de respecter ce qu’il était. il refusait de les tendre . La sage-femme a cassé la porte Et j e suis tombé en ce monde.. Quelques minutes après. de te parler ou de te saluer. Rien ne tient debout chez eux.. quand lui riait de nous. cette voix de notre frère aîné parti depuis tant d ’années nous nouait la gorge. à ses expressions hilarantes ou à ses personnages attachants. . de désagréable jusqu’à la nausée. à tous les deux. tu n’as qu’une 6 Cf. ceux-là qui ont cette façon inélégante de se tenir devant toi. il portait dans sa poche un flacon d ’alcool à brûler. Ce qu’ils prenaient soin d’éviter. si familiers et si comiques. note 1 page 17.. ») Je sais . » Elle ramassa soigneusement les cassettes et elle les fourra dans son giron. Yemma essuya ses larmes. Sem m ebt-iyi a y iljbiben ! (Ma chance a quitté le pays Dès qu 'elle m ’a vu. les contacts écœurant des mains ou des corps (dans le métro. la condition existentielle d’une personne qui ignore la paix de l’âme.. et parce qu’ils ont justement tendance à te coller de plus près. traqué par. j e n 'ai que tourments Egrenant les épreuves Craignant longue vie. comme si elle était harcelée par le mystère. Yemma était bien placée pour savoir comme il était tourmenté : « Dadda-m yetfum lek. Yemma et Grand-frère. Devant eux. Les dernières années. Ensuite. je lavais le visage et les mains de mon frère après le départ des visiteurs. c ’est comme si tu avais affaire avec quelque chose de visqueux. ») À la fin. Nous ne pouvions parler non plus. tout comme je l’avais fait avec notre mère. elle se mit à dodeliner de la tête.. (« II nous faisait rire. Yemma semblait comme pétrifiée..76 Ugadey teyzi n Iasmer. Il s’en servait pour se nettoyer les mains après avoir rencontré quelqu’un qui avait tenu à le saluer par une poignée de main. 9 Il n’y avait aucun mépris de ma part quand. par exemple). cette expression décrit un état. ce qui leur inspirait de l’aversion. même ces deux doigts. Personne ne résistait à son humour (lui si mélancolique au fond !). sans autre parole que la profession de foi articulée mot après mot. Amis. Avec eux.. Depuis.

cet homme qui ne se contentait pas d ’entendre mon désarroi ... un visiteur assidu. Dans ses dernières années. ces expressions huileuses.. Si tu veux savoir. hélas !.. elle était aussi hors de sa culture. à notre insu. lui ne désemparait pas de sa colère : « Ta mère-là ceci. cette platitude ram pante. elle révélait. elle n’est plus depuis des années ! Laisse-la. à l’universitaire qu’il était. J ’étais déçue de constater que ses années d’études ne le rendaient pas tellement différent du dernier cul terreux de nos villages. cette mère-là. non à un aîné détenteur d ’une quelconque autorité « morale ». ces précautions continuelles. là-bas dans nos montagnes les plus reculées. pour qui tout dans la vie n’est qu’une affaire de morale. Chaque fois qu’il évoquait notre mère. cela fait des années que personne n’est rentré chez moi. renforcé par les indéracinables valeurs de la tribu (de la tribu fossilisée !). tant elle me consternait. quels qu’ils fussent. lequel. « Je suis devenu maniaque. De cette manière.. enfin. tout en ne cessant de la représenter. toujours sur un ton courroucé. Toute sa vie. lorsqu’il émergerait du gouffre noir où il se débattait. d ’où sors-tu ? Que lui reproches-tu ? Parlons-en enfin ! » Mais je me retenais. Si bien que leur instruction a très peu d’impact sur leur milieu familial et social. Ta mère-là cela. des lieux dont il nous était défendu de nous approcher . voici son premier-né sur ses traces. comment cet homme pouvait-il comprendre ? Ce soir-là.. plus qu'on n’a jam ais existé. Croyant que je me plaignais du comportement de mon frère.78 79 envie : les prier de se tenir loin de toi pour ne pas être infecté par toute cette mollesse. . on les suivrait volontiers. j ’ai souvent voulu lui dire combien il ressemblait à Yemma. m ’a-t-il avoué.C ’est ton frère ! » me répondit-il sur un ton moralisateur. Elle existait toujours. ce geste ! Pendant ce temps. comme si elle survivait en lui. sors-la dès qu’elle se présente ou raye-la de ta tête. tout endurer de sa part. elle repoussait quiconque voulait l’embrasser. et où tu te débats dans l’espoir de te réveiller pour échapper enfin à cette peur innommable qui menace de t ’engloutir. Mais je redoutais sa réaction. c ’était d’être prise dans des rapports abusivement. ces relations par trop étroites qui fondent le mode de vie kabyle. elle tenait sa main loin du corps. moi aussi.. Oui. un rêve où tu ne distingues plus rien. tous tes repères . par sa façon d ’être et d ’agir. » Il ne m ’apprenait rien. Ce qu’elle ne supportait pas au fond. l’envie me brûlait de lui répondre : « Dis. cette culture. qui ne paraissait l’avoir fuie que pour la reproduire telle qu’elle était.. cette comédie. A ha. il a estimé bon de me rappeler qu’il s’agissait de mon grand frère et que je devais.tout ce que j ’espérais de lui ! Je m ’adressais à l’homme de ma génération. Si encore ils pratiquaient réellement ces vertus morales qu’ils invoquent à tout propos. il l’avait reçu. Yemma. tout en les refusant. jusque dans ses principes qu’elle semblait caricaturer par sa pensée. décidé à me faire tomber dans l’abîme. garde toute sa prééminence sur leur façon d’être et de penser. intempestivement proches avec les autres. . j ’ai osé lui rétorquer d ’une voix suppliante : « Ça suffit. elle aura tenu le monde à distance par crainte d’y sombrer corps et âme. n’est-ce pas ta mère aussi ? Sinon. Et ce dégoût des contacts. Elle était toujours présente pour nous. Yemma n’était pas seulement hors d ’elle-même . nous devions retirer nos chaussures avant d ’entrer dans la maison. n’était pourtant pas une simple histoire de propreté. Je le dis à celui-là.. de ce fait. de l’achever par une remarque que j ’avais moi-même du mal à admettre. Ensuite. il y avait toujours quelque chose. Un soir. remettant la réponse à plus tard. toujours pour la vitupérer sans jamais aller jusqu’au bout de ses pensées. et continuait à nous triturer. Comme je l’ai détesté. Voilà ce que n ’aimait pas Grand-frère. elle aussi. Après tout. J ’avais l’impression qu’il s’acharnait contre moi. » Si au moins je comprenais ce qu’il disait ! Comme dans un horrible rêve où tu perds tous tes sens. Du plus loin que je m ’en souvienne. cette comédie autour de la propreté (et il nous arrivait d ’en rire. Et comme elle devait se sentir seule dans ce « non-monde » où elle s’était retirée ! Or. Grand-frère ! Elle est morte. des personnes. tout en essayant malgré tout de tenir jusqu’à la fin du repas : « S’il te plaît. comme Yemma elle-même).. qu’il était pénible. je tremblais de tout mon corps. lli axenfuc-ik. Déjà. Je craignais de provoquer chez lui une crise cardiaque. nous laver les mains à tout moment. encore ! Puisqu’il n’y avait pas eu de mort. Je le nourrissais avec une petite cuillère. et elle la gardait ainsi tant qu’elle ne s’était pas lavée avec force savon. donc. sentant l’angoisse me submerger comme une déferlante. Grand-frère. Plus tard. elle acceptait de lui tendre le bout des doigts. dans le couloir de l'hôpital : « Veut-il m ’entraîner avec lui ?. Quand il y a une réponse. je t ’en prie ! » Des mots en l’air. Mais si c ’était une personne qu’elle aimait bien ou pour qui elle montrait quelque déférence. Toutes ces manies. Mais je dois exagérer ici encore.. Beaucoup sont ainsi dans mon pays : les connaissances qu’ils acquièrent ne les modifient pas foncièrement..

J ’aurais dû lui dire « imik » . semblait incrustée dans le papier. Il refusait l’ordre des événements tel qu’il s’imposait en dehors de notre volonté. cette sombre histoire inventée par une petite fille (Yemma) pour justifier à ses propres yeux les événements tragiques qui avaient ravagé sa vie naissante. Il demandait même à reprendre là. s’agitant dans tous les sens. Ça ne meurt pas. Si nous étions bons. comme notre père. Mais à la maison. dans sa chambre d ’hôpital. mais contre l’angoisse qui m ’oppressait. Je voulais voir comment il s’était installé. que pour accroître nos tourments ou ternir nos joies. moi. 11 savait tout cela. J’avais toujours été frappée par sa différence par rapport à mes autres frères. dans l’atelier de traduction et d’adaptation littéraires qu’il dirigeait depuis quelques années.80 81 . mangeait tout seul. Nous en étions à l'achèvement de son destin . Il semblait vouloir me précipiter dans ce néant que je percevais parfois dans le regard de Yemma. et Yemma se déchaînait encore plus. car il pouvait revenir d ’un moment à l’autre. chassée par un cauchemar que je croyais mort et enterré. ce que je commençais à comprendre par cette phrase énigmatique dont le sens allait se révéler au fil des ans. Aux commencements. jusqu’à la bonne façon de parler dans notre langue. comme dans un sursaut. il obtenait le prix d ’excellence. m ’éloigner de ce qu’il vivait? Après des semaines de radiothérapie. il résistait encore au courant. profitant de son absence. les « ennemis » riaient de nous. et je la portais comme un lien secret entre Grand-frère et m oi. En réalité. ils nous enviaient. indéfiniment ! Ma réaction était violente. bien que je n’eusse pas plus de neuf ans. et dont il se souvenait avec cette colère stagnante ? Je n’avais pas non plus à lui dire qu’il était temps de la voir enfin telle qu’elle avait été. Yemma et moi. c ’est la “gueule”. sans aucun doute. ce qu’il venait de boire en guise de café au lait. tous nous étions seuls et démunis face à Yemma. Chaque fin d ’année scolaire.. à côté. Cependant. j ’avais l’impression de le découvrir. 1 1 vociférait. faisait des projets. * Cet été durant lequel notre père travaillait à Tizi-Ouzou. il voulait que nous en parlions. des piles de livres dans tous les coins. et Yemma se déchaînait pour leur retourner leurs moqueries... redoublaient de méchanceté. j ’ai déchiffré : « Nul n’est maître de son destin ». simplement. Je réagissais non contre mon frère. tracée d’une écriture dense. Comme j ’étais triste pour lui.. ce frère étranger. ceux-là. des mois auparavant. sa conduite ayant été de tout temps irréprochable. Il y avait surtout des livres. j ’ai pensé : et si. en fait. Puisque nous jouons constamment un rôle. comme sanglé par des chaînes métalliques. et nous. peut-être. de la laisser mourir pour de bon. J ’y ai goûté : c’était de l’eau sucrée. J ’en oubliais. cette réussite ne valait pas grand-chose. Sur la page de garde. Ils n’existaient. non ? Je suis un chien. J ’étais seule à la connaître. que nous soyons actifs ou passifs. Par la suite. Il avait toujours fait ce qu’il voulait et personne ne s’en plaignait. maintenant ! $aliha y a Rebb/. J ’ai ouvert un livre posé sur le lit. Je suis restée malade pendant plusieurs jours. il paraissait vraiment en voie de rétablissement. mais elle eut sur moi un effet marquant. je n’avais pas à le lui rappeler simplement parce qu’il n’en était plus là. ce malheur originel. le dos coincé. inlassablement. ou.. de lui survivre en acceptant de lui reconnaître sa place dans notre histoire. une casserole contenant de l’eau encore chaude. les cauchemars. tellement navrée ! Et aussi. pour Yemma. Pour la première fois. avec Yemma. de quoi il se nourrissait. pour toute notre maison où chaque jour était une épreuve à souffrir.Quoi ? Tu me dis d ’ouvrir ma gueule ! Axenfuc. ni lui rendre visite. C ’était ainsi depuis toujours : si nous étions mauvais. bien sûr. Sur une table. Comment pouvait-il ignorer que nous avions souffert. il ne s’agissait pas de lui rappeler que moi aussi. Il remarchait. Avec moi. Il était fâché avec Yemma. il souffrait. Grand-frère vivait presque seul. je le croyais libre comme le vent. le travail engagé. cette « mère-là ». Je ne pouvais plus bouger. À cause des « ennemis ». de m ’approcher enfin de son « mystère ». çahha ! Ta mère-là. enfin. Je revois encore notre père marchant fièrement à la suite de ses deux grands fils dont les bras sont chargés de livres reçus en récompense dans chaque matière. j ’ai lâché la cuillère et j ’ai quitté la chambre à la hâte. Et donc. comme nos frères. Ce qu’elle signifiait au juste. et ça fait naître d'autres. de quelle manière il se passait de Yemma. Jusque-là. ça ne s’oublie pas. Cette phrase.. mais il m ’était impossible de m ’en souvenir. Je me suis introduite dans son domaine en tremblant. » Il n’oubliait pas ses problèmes de traducteur. entre Grandfrère. nous aussi. tandis qu’elle . je suis entrée là-dedans par curiosité. comme lui. Alors. Nous n’en étions plus là. Non. de cela qui nous faisait encore souffrir ? Ou. cette phrase. consentants ou forcés. et dans lequel j ’étais appelée à jouer un certain rôle. que nous en ayons conscience ou non. Un matin. de cette mère qui le hantait. cette colère qui me livrait à la peur panique. alors il s’était retiré dans la partie inoccupée de la maison. comme emporté par un mouvement incontrôlable.ce destin qu’il avait peut-être entrevu dès son plus jeune âge. il retrouvait sa colère . il y avait un réchaud à gaz . je ne pouvais le savoir.

« heureux » aussi ? Est-ce là toute notre gloire d’êtres humains ? Est-ce là toute l’Enigme.. opiniâtre. 1 1 fallait la sentir cette force. tu penches de ce côté-là. la mythologie familiale. Nous incarnons la transmission qui est sans début ni fin. pouvait-il faire autrement ? D’un autre côté. Ce qui absorbait son esprit : l’ombre innombrable de la langue. lui. l’étendue obscure des mots.. pour la logique et l’efficacité. les dents serrées. Et pour qui ? Pour quoi ? Comme il le criait lui-même. buté. là d’où vient le sens. la langue maternelle. Que de risques il aura pris ! En œuvrant dans cette langue. le besoin constant d’une maîtrise de soi et des événements. l’indicible. Désormais. peut-être aussi. Cela veut dire que nous ne sommes jam ais seuls dans cet acte primordial qui incombe à chacun . les yeux ouverts face à la vie dans son ensemble. était-ce bien la sienne ? La possédait-il vraiment ? Ou bien. Grand-frère ! Rigide. les points de suspension dans le texte.. ne renforçait-il pas son enchaînement à ce qu’il voulait fu ir? Ne nuisait-il pas à lui-même ? Mais. derrière cette rigueur louable à plus d ’un titre. la maniant et l’étudiant sous tous ses aspects. la tête levée. les non-dits. toujours debout. disait : « Il faut percer les secrets. tu tombes. » (« La vie. il y avait un caractère intraitable et même.... parfait. les expressions énigmatiques de la vie. m a tmaleçl akka af(eylidl. au fond ? Mon frère. Il se démenait pour parvenir aux vérités enfouies dans le magma de la langue maternelle. nous sommes accompagnés des vivants et des morts. Cela ne réduit en rien le sens sacrificiel de son œuvre. cette personnalité dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’aura laissé personne indifférent. un peu comme Icare s’approchant du soleil ou le savant moderne brisant l’atome. parfois. De fait. Cependant. une personnalité dure et raide.. C ’est là mon sentiment vécu dans le contexte de la maladie mortelle. tout juste soucieux de plaire à Dieu ! Aux commencements. pour faire comprendre ce qu’est la ligne d ’équilibre. notre obligation en tant qu’êtres de culture. lorsqu’il était pris dans cette affreuse désespérance où il me semblait que toutes les disgrâces du monde venaient projeter leurs ombres. les silences. et essentiellement. la tradition. roide. à lui-même et aux autres. Q u’il était rigoureux. comme l’écrit Jean Delumeau. qui peut affirmer en avoir fait le tour. que ceci : nous recevons et nous transmettons. ») Ce qui l’intéressait : pénétrer l’impénétrable. Car. voilà peut-être toute notre responsabilité. la plus proche de la mère . c 'est comme le vélo : tu penches de ce côté-ci. cette question du « Pour qui ? Pour quoi ? ». mais les personnes ? Comment les êtres s’arrangent-ils pour exister longtemps après qu’ils sont devenus poussière ? Est-ce cela. immuable. cette dureté dans son corps ! Lorsque je l’aidais à marcher dans les couloirs de l’hôpital. l’héritage symbolique. cette sorte de « péché originel » qui rendait possible une vie en lui donnant un sens. au bout du compte. dans sa profondeur et sa complexité. il la posait souvent. et par-dessus tout. limpide. tout ce qu’il était lui-même. Il passait par le fait même que j ’étais la sœur. son souci de clarifier les tenants et aboutissants de toute action et.cette pitié humiliante de gens sans noblesse d’âme. il est possible aussi qu’en se plongeant dans la langue maternelle. Et c ’est dans cette tragédie qui poursuivait son cours jusqu’à son terme que j ’étais conduite à jouer un rôle. droit comme un pieu en acier trempé (physiquement et moralement). en réalité. C ’est bien ce qu’il convient de comprendre : comment fonctionne la transmission. aussi. obstiné. donc. il me serrait tellement le poignet que j ’en avais mal plusieurs jours après. la filiation. » Sans doute avait-il atteint un niveau de compréhension extrême.. dans la vie matérielle comme dans celle de l’esprit : « D dunit am ubi lu : ma tinalecl akka af-¡eylicl . je la sentais. parmi ceux qui l’ont côtoyé. Il employait. était-ce elle qui le possédait ?.de cette « mère-Ià ». En un mot : ¡ ’ailleurs. langue de tous les dangers. Elle traduisait sa rigueur intellectuelle. son goût pour la réflexion approfondie. Enfin.82 83 vivait au milieu des siens. vu la puissante vocation qui l’animait. parvenu à une limite. . sans mensonges ni trahisons. n’espérant de leur part qu’une fausse pitié . tu tombes . la position du juste milieu en toute chose. l’image plus triviale du vélo pour exprimer l’idée de la dernière limite. de ceux du passé et de ceux qui naîtront. C ’était son monde. ce dont il était question concernait les liens de parenté. le connaître vraiment ? Chacun peut tout au plus décrire telle ou telle facette de sa personnalité. je la touchais : on aurait dit un étau qui enserrait tout son être. cet acte douloureux et. C ’était sa conduite : ne jamais se laisser aller ni baisser la garde . Etait-il encore de chair et de sang ? Et cette force. Comment se transmettent non les choses. pour lui. sans concessions. le poing fermé.. Cette étreinte en lui. qu’il me faut comprendre ? Comme me l’a rappelé Théodore M ’bemba. Ce rôle ne devait pas passer par la parole explicative ou la raison savante. tout en ouvrant la porte à bien des épreuves. Il se serait donc sacrifié. lui. intolérant. la tradition ne serait avant tout.. Et il voulait que le monde autour de lui fût également droit. le courage en toutes circonstances. il ait tenté d ’accomplir une réparation personnelle.

sous la figure des étrangers malintentionnés. ce n’est pas moi . ruinant leurs dispositions à vivre les uns avec les autres. c’est l’autre ! » Et c ’est ainsi que leurs images négatives réapparaissent à l’extérieur.. pour empirer leur confusion intérieure et les conforter dans leurs errements. ils n’ont pas d’ennemis plus redoutables. Puisque.Yebli Ifaezzihen i waçlu... de toute évidence. et ce qu’il mettait au jour.. à percer les opacités de sa langue maternelle. Elles leur reviennent. quant à moi. a s-im u lemlelj i wakken ur d-teftemyi ara. Ils se doivent de prendre réellement conscience de ces vermoulures qui les rongent au-dedans.) J’en suis. » (« Le Kabytchou : il plante un arbre et il y met du sel pour qu ’il ne pousse pas. avec son émouvante fragilité. Je le dirai tout net : il est grand temps pour les Kabyles de mettre un peu de côté leurs ancêtres Imaziyen pour s’inquiéter davantage d’eux-mêmes.84 85 1 1 cherchait. ces ennemis obsédants. son aridité. leurs illusions lénifiantes : L es B fubfu iffaken a w a li wawaJ Uyalen am A t Tizi.) (Les brobro qui accordent de l ’importance a m mots Tels les gens de Tizi-Yebli Qui exultent devant le vent. ceux-là mêmes qui l’avaient fait ce qu’il était. vraiment d ’eux-mêmes en tant que personnes. c ’étaient les insuffisances de la société kabyle et de sa culture.. l’infécondité de son fonctionnement. son immense sensibilité et son génie créateur. Ne le voient-ils pas : les abcès purulents couvés par des générations atteignent l’os ! 1 1 est urgent pour eux d ’ouvrir les yeux sur la réalité souterraine de cette culture qu’ils célèbrent à plaisir. ces images détestables d ’eux-mêmes. par orgueil. qu’eux-mêmes. (Que de temps il te fa u t [attendre]pour que ce monde se construise /. A y yur-k i wakken af-febnu ddunit-a !. Qui sont-ils en effet. et de s’en occuper sérieusement au lieu de les masquer ilm en d n waedaw. plus sournois. méconnaissables. leurs aveuglements navrants. ») Il dévoilait la vision que les Kabyles ont d ’eux-mêmes. par faiblesse. ces côtés troubles et inavouables d ’eux-mêmes.. à essayer de percer les abcès d ’une vie familiale. les dérèglements de leurs pensées et de leurs comportements. sinon ces aspects ténébreux de leur culture qui se dérobent à leur . Miihend-u-Yehya. excités par les joueurs de flûte et louangeurs professionnels de tout genre. par suffisance. conscience ? Ils refusent de les reconnaître. Us les rejettent hors d ’eux-mêmes suivant le procédé antédiluvien dont usent tous ceux qui s’enferment dans l’illusion : celui du « vilain. pour ne pas perdre la face devant P« ennemi ».. à tous points de vue : « AkabiCCu : ad izzu ftejfa.. chemin faisant.

Quel sort indigne ! Voici l’oncle Akli. de souvenirs ranimés. Ils croient l’aimer. c ’est lui faire un sort comme on le fait à une chose. Aujourd’hui. La seule idée que l’on veuille photographier le dernier visage de Grand-frère me rend folle de douleur et de colère mêlées. Je pleure encore à la vue de cet oncle qui me paraît surgir du passé. de sentiments débridés. Il vivait à l’autre bout du pays et nous ne le voyions qu’en de rares occasions. tout ce qu’ils veulent au fond. à d ’autres moments. une profonde affection. il tient une place à part. ces moments ont dû exister. me rappelant une histoire pleine de tristesse et de larmes . je veux rester vigilante. certains jours empreints de douceur et de rires. mais ils n’ont guère laissé de traces dans ma mémoire. Pourquoi gardons-nous le souvenir de nos souffrances ? Pourquoi de tels souvenirs pèsent-ils toujours autant sur le . attentive aux gestes de chaque visiteur s’approchant du cercueil. Oui..10 Percluse de chagrin. de notre passé. de blessures réouvertes. cette époque où je ressentais tout avec une incroyable intensité. presque maternelle. Tant d ’images anciennes se précipitent dans ma tête. des instants de grâce où je n’éprouvais pas cette peur permanente d ’un drame imminent. sans rien y comprendre. Dans mon cœur. comme s’il n’avait pas sa propre vie et n’existait que pour nous. Je ne connais pas sa famille nombreuse. Je le reconnaîtrais entre mille. un peu comme si elle voulait remplacer la mère qui leur avait manqué à tous les deux. j ’ai besoin de lui. Mais il devait exister de bons moments aussi. Elle l’aimait d’une façon parfois étrangement polie. jeune demi-frère. ceux-là qui cherchent à capturer l’image de ses yeux fermés . brisée par le déluge d ’émotioris. sa présence me console. nous n’avons jamais eu d’autre oncle que lui. Il est un peu Yemma qui avait pour lui..

Dans un sens. une fois de plus. Quand elle est venue au m onde.. les hommes kabyles émigraient par nécessité vitale . C ’était insensé. Ce n’était pas de la paresse... Dans ses gestes. me regarde à travers ses lunettes fines. les noms dont elle affublait nos « ennemis ». Il avance lentement. en moi. Nanna N adia. garçons et filles cherchent tous à partir. tu ne le reconnais pas. Je lui dirai ce qu’est la France pour nous autres. Je lui ai répondu que ce n’était pas le bon moment. comme les printemps kabyles qui. les injures ou les quolibets qu’elle leur envoyait pendant que nous parlions de choses sérieuses. étonnée par mon incapacité à reconnaître son frère.. est-ce que je pourrai encore vivre ?” Chez nous.. ce sera grâce à ma fille. voire plus . comment elle se moquait de quiconque (y compris les siens) lui paraissant s’infatuer de luimême. « Bienvenue. Je remue ma mémoire. Je lui parlerai de son oncle malade qui vacillait sur ses jambes comme un pauvre pantin désarticulé. toujours figée. le vrai Maître : « seul Dieu est éternel » en effet. appâtés par l’abondance affichée de la France.. je veux dire sans cette fichue colère qu’il puisait. Grand-frère dressait un constat d ’échec. d ’une voix timide. Ils ne voient pas qu’en succombant aux attraits des pays dits « nantis ».Qui es-tu. étudiant immigré depuis deux ans : « Au pays. ce terrible sentiment d ’avoir tout « loupé » ? Il résumait en quelques mots son parcours d ’immigré. la mort dans l’âme. mes yeux se sont remplis de larmes. Ils savaient les morts jaloux de leur territoire. comment leur expliquer. quelque part. et il me le criait. Oh non ! Il n’y avait rien d’amusant dans ce drame quotidien joué par Yemma. notre France si décevante ! Je répéterai à Mila ce que m ’a confié Djamal. toi ? . et même. j ’aurais pu lui dire. son cousin âgé comme elle d ’une vingtaine d ’années.. satanique ! Là. farfouillant dans le fatras de mes souvenirs délabrés. il en était conscient. Il y a quelques mois. Surtout. sa peur de grandir. rien qu’en me rappelant les manières de Yemma. Mais ça.. une leçon de courage. à peu près la même phrase. le supporter sans fléchir. elle m ’a téléphoné pour me dire qu’elle voulait venir en France continuer ses études. Au début de l’autre siècle. les « immigrés ». dans ses paroles. elle prêtait à rire aussi. songent à s’expatrier.. à eux qui n’ont pas encore assez vécu. disparaissent dans les chaleurs dévorantes de l’été. dit-il enfin.. les « envahisseurs ».. même lui. il me donnait là. comme si je m ’étais trouvée devant un de ces « Mulj » dont il raconte les tribulations dans ses pièces de théâtre et autres textes. et de pleurer en même temps. à. Il était ainsi lorsqu’il s’exprimait « normalement ». les « sansavenir-fixe ». les « fuyards ». de l’Europe. c ’était autre chose : je ne tenais pas à la retrouver. non . .. elle aussi. il avait six ou sept ans tout au plus. Einstein. abominable comme une œ uvre. en partie du moins. que la vie n ’est facile en aucun lieu dans ce monde ? Je parlerai à Mila. de l’Occident en général. et j ’ai esquissé un sourire. levant les bras au ciel. Parviendrai-je un jour à l’apaiser. Ils sont persuadés que la vie est plus facile de ce côté-ci de la mer. l’aimer ? 1 1 m ’arrive de le rêver ces derniers temps. Ayaaa !. En toute lucidité. comme son frère. Inexcusable. Comment peut-elle comprendre ? Mais peut-être finira-t-elle par comprendre. Comme nos vies qui filent sur la pente raide du temps. plus légère que l’heure entachée de larmes. son désir de ne pas vivre. Ai-je déjà dit comme il était exigeant envers luimême avant de l’être envers les autres ? Il n’avait pas réussi. Elle y est encore. toujours interdite devant le monde qu’elle découvre à travers le regard troublé de sa mère. dans ses pensées. avec sa figure effarée. ils l’abandonnent à sa ruine. autant que les vivants. les « intrus ». emportant dans leur cœur toutes leurs peurs et une nouvelle.Quel Ramdane ? » Mila intervient : « Nanna Nadia. » La dernière fois où j ’ai vu Ramdane. . L’heure animée de rires est plus rapide. la . Mais ce n’était pas drôle..qui peut dire ?. dans notre balluchon d ’acrimonies héritées de notre mère. c’est une autre histoire. eux aussi.. à peine nés. Aujourd’hui. au port impeccable. et me lançant d ’une voix théâtrale : « Voilà à quoi nous sommes parvenus ! C ’est tout ce que nous avons réussi ! » À ces mots. cette enfant nichée là. d’un rire douloureux. comme tous les garçons et les filles de leur âge. effrayant. et qu’elle devait de toute façon terminer ses études engagées à l'université de Tizi-Ouzou. C ’est sûr. en effet. Comment. plus forte qu’aucune autre : celle de mourir en exil. sa peur de mourir.Ramdane. dans son allure. je ne connaissais pas cette angoisse avec laquelle tu te demandes : “Et demain. au milieu de sa chambre d’hôpital. II avait de qui tenir ! Il m ’arrive encore d ’éclater de rire. ils partaient tels des damnés. je suis ! J ’aurais déjà dû y mettre de l’ordre.. et moi. La France. * Un tout jeune homme proprement vêtu. la même expression à la fois tragique et comique.89 cœur ? Le temps. ils vident leur propre pays de leurs espoirs. La scène était prodigieusement triste . Mila ouvre de grands yeux. Si j ’y réussis.

ils ne nous ont pas rencontrés. de sensibilité. je le sais. sans doute aussi. en commençant par nous nommer.. Ce que j ’ai compris. prévisibles dans tous nos gestes. en partie : moi aussi. eux qui n’ont de cesse que leur propre lumière. j ’y souscrivais au fond. tandis qu’ils vont. dans nos sentiments les plus intimes. moi. Ça ne s’explique pas. ils n ’attendent rien de nous. Une de leurs ambitions n'est-elle pas de triompher de la Méconnaissance primordiale. comme il est donné dans toutes les langues qui animent ce monde. ils tendent à s ’estimer également autosuffisants en matière de raison. dévoilé nos visages les plus secrets. Et nous n’avons d’autre choix que d’adhérer à leurs vues. C ’est là un fait notoire. Ici. elle n’est pas une question. ça tient peut-être à la manière de vivre des gens d ’ici ? Je ne sais pas. de ce Mystère nécessaire. les côtoyant sans les pénétrer vraiment. eux. mise en ligne de mire de leur raison disséquante ? Ils nous ont étudiés sous toutes les coutures. D ’une manière générale. sensibles au moindre choc. suivant le mot d ’Albert Memmi. la main sur leurs livres remplis de nos énigmes déchiffrées... c ’est la question de chaque jour. Que faire d ’autre. Avec patience et ténacité. ils ont même réussi à nous persuader. Peut-être refusent-ils de reconnaître en eux-mêmes cette conscience non contrôlable. Ils ne veulent pas être simplement différents. quelle arrogance de notre part ! Que sommes-nous à leurs yeux ? Des indigents. Nous voici nus. pareils au-dedans et au-dehors. mais à ceux de là-bas. autres parmi les autres de par le monde . nous comme eux. son oncle défunt et moi. du moins. tout dire. il faut le vivre pour comprendre. quand. une des raisons qui l’ont amené à privilégier la langue maternelle dans son expérience littéraire. comme il hante tout un chacun. des affamés de tout. la poser comme une question ouverte. l’exil ?. comme s ’il ne suffisait pas de l’avoir reçue pour vivre.) Cette appréciation ne me dérangeait pas . décrit nos faiblesses et nos forces. avant nous et après nous. je suis arrivée à l’idée qu’« ils n’ont pas besoin de nous ». il n’y a pas très longtemps. Ils savent à notre sujet ce que nous ne savons pas nous-mêmes. eux qui. j ’en suis convaincue). ou nous n’existons pas. comme s ’ils craignaient de se découvrir en nous tels qu’ils ont été dans le passé. du point de vue de leur civilisation. ils n’ont pas besoin de toi ! » me disait-il chaque fois que je lui offrais une de mes publications. Ou nous existons par leur regard qui a organisé le monde. Et ils l’affirment. depuis des siècles. et tels qu’ils s’interdisent d’être désormais pour continuer à s ’abstraire de la condition commune.. moi. Aussi. je préférais. nous les gênons en vivant à côté d ’eux. à la conquête des espaces les plus reculés.. je lui expliquerai une des choses importantes que nous avons fini par comprendre. en tant que personnes. Ils n ’ont besoin ni de nos intelligences ni de nos possibilités créatives. les balisant.. c ’est qu’ici. Je m'obstinais donc. ne rayonne dans tout l'univers ? J ’essayerai d ’expliquer à ma nièce que les choses sont comme elles sont non parce que ceux d ’ici ne nous aiment pas (certains nous aiment sincèrement. cet ailleurs qui les hante. encore proches de ceux qu’ils appelaient. en dehors de nous. « les Primitifs ». défini nos goûts et nos aversions. » Djamal trouvera bien par lui-même la réponse. décortiqué nos pensées. depuis des siècles. « Tu perds ton temps. » De ce manque en nous. les orientant selon leurs désirs et leurs desseins. les clôturant. à eux seuls. tangible et indiscutable.. il me lisait avec beaucoup d’intérêt. comme si nous étions leurs créatures sorties tout droit de leurs cerveaux. Parce qu’ils sont riches et puissants. (Pourtant. pour toujours « en voie de. ils veulent être supérieurs. après plus de vingt ans de vie en France. des rescapés des siècles. de cette Ignorance indispensable à nos existences communes que nous autres.) Puisque. C ’est donc ça. nos pensées les plus muettes. on est « à cheval sur deux langues » ? Je ne voulais pas renoncer à une voie qui m ’avait tant coûté. mais ils refusent d ’être transformés par nous. n’y peuvent rien. de philosophie. Ainsi sont-ils faits . mieux. ils ont analysé nos us et coutumes. Ici. Ainsi réduits à notre moindre expression. pourquoi rechercheraient-ils les minces lueurs des autres. mais parce que. Mon frère pensait que s’il avait quelque chose à dire qui méritait d ’être entendu. un thème de réflexion susceptible d’intéresser ceux d ’ici de même que ceux de là-bas.. cette raison hors du temps et de l’espace. Quant à Mila. Ou alors. la vie ne va pas de soi. dans nos vies d ’exilés. Nous avons l’air de nous fréquenter depuis des générations. eux-mêmes. vulnérables. En réalité. nous situons hors de nos volontés et de nos pouvoirs. comment pouvons-nous encore leur être . tel un soleil perpétuel au cœur du ciel. nous le possédons. Ils ne se lassent pas de nous transformer.. Les changer. ils se passent de nous. mais un don du Ciel. Nous sommes devenus transparents à leurs yeux. dans nos poches et dans nos têtes. tout écrire. comme tous les hommes de toutes les époques et de toutes les terres. Ils peuvent se passer de nous.90 91 vie nous est donnée totalement . ce n ’était pas à ceux d ’ici qu’il devait s’adresser. Mais plutôt que d’accorder à cette idée la portée rédhibitoire qu’elle semblait avoir pour mon frère. (Et voilà. ceux d ’ici semblent déjà pouvoir tout penser. mais qu’ils ont. On dirait qu’ils évitent de nous rencontrer. au point que nous avons tendance à oublier cette vérité simple : que l 'essentiel. s’évertuent à incarner le modèle de civilisation ? Quelle prétention.. L ’essentiel nous est donné dans notre langue ancestrale.

je suis prise par une émotion neuve. je vais pouvoir donner libre cours à mon chagrin. la Cité Million où nous avons habité quelques années. trêve d ’élucubrations. ils te prêtent des intentions suspectes.. la tête farcie d ’illusions. ils te regardent comme si tu leur parlais dans une langue inconnue. L’ambulance traverse la ville. agglutinée des heures durant sur le seuil de la salle de spectacle. finit par se dissiper. la peur est partout qui s’étale. Pourtant. J’expliquerai. Alors. et certains d ’entre eux le clament de plusieurs façons. les bâtiments grisâtres et imposants de la Wilaya et. nous avons à apprendre encore comment vivre les uns avec les autres. En franchissant la porte de la maison. à côté. Je sens que là enfin. eux et nous. À présent. ils se claquemurent . La foule. ceux de là-bas. comme toutes celles des immeubles que j ’ai vus tout à l’heure. Allons. Je reconnais le quartier des Cadis que les ans semblent avoir un peu plus enlaidi. le même linge séchant aux fenêtres. qu’un monde. Les Kabyles. assez de généralisations non justifiées ! À quoi bon ? Ils ne t ’entendent pas non plus. J’ai la sensation d ’une douce chaleur . Les fenêtres de la maison devant laquelle nous nous arrêtons sont garnies de barreaux métalliques. c ’est profond. Tu pries très fort pour qu’ils comprennent enfin par eux-mêmes.. Tout a changé.. 11 1 / II La file de visiteurs s’étire peu à peu. comme celles des maisons voisines. un seul et même monde dans lequel tous. je suis chez moi. la même ambiance joyeuse d’une population coriace et indécrottable. par exemple. de lui-même surtout. nous savons qu’ils se trompent. C ’était déjà un peuple maladivement cachottier. il y en a à tous les étages. quand ils se rappellent que nous n’avons. tu te tais. Là aussi. Eux-mêmes le savent et le reconnaissent parfois. presque agréable.le cinquième ou le sixième étage ! Signe des temps : l’inquiétude. et cela se mêle à ma douleur qui prend une nouvelle dimension. .92 d ’une quelconque utilité ? Ils n’ont pas besoin de nous. Certains. de vouloir les détourner de leur fortune qui les attend de ce côté-ci de la Méditerranée. se retirant en eux-mêmes comme l’escargot dans sa coquille. celle. qui paraît avoir traversé les tempêtes sans rien perdre de son impétuosité. Il est temps de rentrer à la maison. qui se méfiait de tout. vont même jusqu’à te croire de mauvaise foi . Le jour décline. tu gardes pour toi toutes tes méchantes réflexions. Là. et tu pries. une puissance de vie. à mes chagrins accumulés depuis tant d’années. Rien n’a changé. Non ! Je n’expliquerai rien à Mila. soupçonneux. derrière le cercueil de mon frère. ils s’enferment à double tour. Des barreaux aux fenêtres. les mêmes tas d'immondices. du rez-de-chaussée jusqu’au dernier . quand tu leur parles de la vie peu enviable des immigrés.. ces quartiers populeux ne ressemblent déjà plus à ceux que j ’ai connus. Mais nous ne voulons pas les croire complètement. et les gens se protègent du monde extérieur qu’ils ont eux-mêmes créé.

J’erre dans ma mémoire confuse comme dans un paysage bouleversé par un ouragan. à cause de la télévision que nous ne pouvions alors allumer. nous. soulevant les couvercles.. ainsi que le prescrit le rite. il semblait moins silencieux. Et Yemma le laissait faire. son fils aîné est revenu dans un cercueil scellé. Enfin. entends-tu ? Ton frère. puis il repartait comme il était venu. je me mettais à fouiller les moindres recoins de la maison. ce fut différent. » Je n’ai pas d ’autres mots pour elle. tout cramoisi. il était arrivé avec une grosse valise. plaisantait même.... Je m ’abandonne dans les bras de Fazia. Voilà comment tu dois penser. » Si seulement je savais ce que je cherchais avec ce violent sentiment de privation ! Curieusement. dévisageant une personne après l’autre et recherchant dans mes souvenirs quelque chose d’elle. et nous n ’y pouvons rien. tu n’es pas seule. si attendrissante. un peu comme en ces lointaines années. Voici ma tante. beaucoup de femmes. Malha. pour Lui. » ? Je crois que c ’est quelqu’un qui. pleurant toutes les larmes de son corps : « Nous l’avons laissé émigrer. nous endurons. lorsque je revenais d ’Alger. lui. la vie ? Dieu me pardonne.. Je vais sans but.. Comment imaginer ce petit garçon timide. à chaque seconde. Puis elle lui dit : « Riili a m m i. Je suis dans un état second.. les miens et ceux de nos jeunes frères. s’est jeté par la fenêtre. la tête orientée vers l’est. prenait ses repas avec nous. c ’est ça. les affaires sont claires . déclamant d ’une voix autoritaire : « Regarde-moi ! Regarde tout autour de toi ! Vois. Tu ne trouveras rien d’autre que ce que tu as laissé. ce qui nous intriguait . D'abord. nous le vîmes prendre sa valise. Il y a du monde. parvenu au terme de son existence à trente-deux ans ? Malha la douceur même. Mon cœur est comme mort..» Ma pauvre tante ! C ’est à son malheur que je pense : il y a bien des années.. La mort est pour tout le monde. Un jour. ouvrant les armoires. II nous avait annoncé au téléphone qu’il allait rentrer pour les vacances d ’été. 11 venait d ’acheter une maison. » * Suis-je vraiment là. « Je m ’en vais en France ! » dit-il à Yemma. et cela aussi nous rendait perplexes. Et moi.. Sa blessure est encore ouverte . parlait. je suis debout. Dis-moi ce que tu veux. comment l’accepter? Comment supporter chaque jour qui se lève ?. « Que cherches-tu. ma fille !. Nous sommes cernés par le danger. tellement fiers de lui ! Dis. Malha. Un matin.. il apparaissait vers la mi-journée. Parfois. lui aussi. Il avait terminé ses études. J’apprends qu’il est alité depuis des semaines.se fermera-t-elle jam ais ? L ’an dernier. trois jours. Dieu et les Saints-gardiens Il Il . elle m ’explique. des enfants. le mari de ma tante. ma cousine. Je ressens comme un sentiment de sécurité. je me laisse aller tout à mon chagrin. Je ne vois pas Da Ferhat. Je cherche.94 95 On dépose le cercueil au milieu d ’un vaste salon. il est parti rejoindre ses oncles au pays des Anglais. si gaie autrefois ! Plus tard. je n'espère plus rien. son fils aîné et son petit-fils de vingt ans sont morts au beau milieu d ’une rue. le visage de mon fils adoré ! » Je ressens sa douleur de mère.. l’embrassa également. sage comme une image.. jeune et vieux. devant la tombe de son fils. il l’avait regardée une ou deux fois. portée par le mouvement ambiant. souffrant de survivre à ses enfants et petits-enfants. enfin ? disait Yemma. ce qui nous déplaisait aussi. tirant les tiroirs. passant d ’une pièce à l’autre. Qui a d it: « . Grand-frère avait le même comportement. jetait un œil critique sur nos cahiers. en avait une sainte horreur. Confiante. Il y a quelques mois. comme une sorte de rituel qui marquait chacun de ses retours. Et lui. rien n’a plus aucun goût. en réprimant ses rires devant les clowneries et autres gags de Laurel et Hardy). je sais combien c ’est difficile. Ensuite. Mon fils sous terre. poli. Crois-le si tu veux. je me suis éloignée du cercueil. de cette machine ! (Tout de même... Tout est terne. Mais ce n’est plus la foule des anonymes. Elle me secoue comme pour me réveiller. c ’est toute la durée qu’il lui a accordée. Il bat dans le vide. elle a perdu son fils de seize ans. je vais te le donner avant que tu ne mettes la maison sens dessus dessous. Ne cède pas au chagrin. le progrès. miné par le chagrin. des visages connus et aimés. peut-être quatre. usé par la maladie.. écrasés par une voiture. joignant ses pleurs aux miens : « Et moi qui ne l’ai pas revu ! Je n’ai même pas pu voir son visage. m ’enlace. ad ddun Rcbbi d Ssaddaf y id -k ! Fkiy-ak lhiba Ihepna ! A n si tekkid (-(afat ! » (« Va mon fils. Alors. sa visite durait plus longtemps que d ’habitude.on nous raconte des histoires ! L ’amélioration des conditions de vie.. ce sont les miens. Il se produisit alors quelque chose que je n’avais encore jam ais vu : Yemma prit le visage de son premier fils dans ses mains et elle l’embrassa longuement sur les deux joues. Nous étions heureux. après quelques semaines d ’absence. Il travaillait. passait quelques heures à fureter dans la maison. Sitôt arrivée. « Je sais. et ma douleur à moi qui ai pleuré deux êtres le même jour ! Malgré tout. à la fin. présente ? Rien ne me paraît réel.. le confort.

) * plus de la perte de ses deux frères et de ses deux neveux ? Là. creusant son absence. avant de monter dans le car qui le conduirait à Alger. les femmes s’y affairent.. ses cheveux tout blancs. comme son autre frère plus âgé.. Le sous-sol a été réaménagé pour la circonstance .. en me les montrant.. tu ne tournes pas les yeux sur les traces de tes pas . les mets indiqués pour un repas funéraire. sinon ce long cri funèbre enfoui en moi depuis une éternité. la nièce préférée de Yemma. aiguisant sa réceptivité aux maux des hommes. jabotant comme de coutume.. il se libère. en . y est ailé. m ’expliquera-t-elle plus tard. A m an b-bwedfel A m an b-bwedfel Annay a kra yeffuden A la win iùùa lebhef. ma cousine Yamina. Lui non plus. » Mais je n’entends plus Yamina.. je prononce celui de son frère à qui elle ressemble comme deux gouttes d ’eau. Et les années. je lui demande : « Yamina. Yemma ? Grand-frère est mort. Je la dévisage longuement. elle. Il me submerge. d’ici.... jeunes et vieilles se sont regroupées. dis-moi. il remit à Mohemmed et à Mhenna un paquet de photos d’identité prises à différentes époques. mais au lieu de son prénom. acérant son verbe pour les dire. Mon exil que j ’ai voulu. et Yemma-là. me broie. tu regardes droit devant et tu y vas. amplifiant ses frustrations.. comme si je me tenais sur le plus haut sommet du Djurdjura. elles préparent des crêpes. s’élève peu à peu pour recouvrir les voix aux alentours. et les décennies ont passé. Je remonte dans la cuisine où d’autres femmes. du café. suivi par notre père et nos deux jeunes frères. » (« Où es-tu . Sur de grands fourneaux à gaz posés à même le sol. comme effrayée. me soulève dans une sensation de douleur extrême : « Anda tellid a Yemma ? Yem m ut Dadda.. L’absence est réparable sans aucun doute. A la gare routière. laissant aux hommes le grand salon et la salle à manger attenante. devant les yeux l’image de Yemma me regardant partir. où est-elle ? » Elle recule.. la sienne donc. lui. M akhlouf qui vit en Angleterre depuis une trentaine d ’années.. et murmure : « Ta m ère. du couscous. Ah ! N adia.. Grandfrère. (Eau de neige Eau de neige Oh ! Tous les assoiffés Tous avalés par la mer. je vois mieux tes ficelles et tes mirages ! 1 1 suffirait de quelques semaines pour ressusciter ma vie disparue. dans ma famille. Elle porte le prénom de ma grandmère maternelle. La belle chevelure noire de ma cousine ! Q u’est-ce qu’elle a souffert. monte. c ’est bien elle.. Il me semble que Yemma pleurait après.96 97 t’ accompagnent ! Je te confère charisme et dignité ! Où que tu passes. Puis. Nous étions à mille lieues de penser que nous ne le reverrions pas avant plusieurs années. et m ’adressais au Ciel pour lui demander la raison de toutes ces souffrances. Quand tu veux aller vers l’inconnu. Cette jeune femme qui avance vers m oi. du thé. ») Et c ’est comme si le monde entier s’était évanoui dans un vertige irrésistible .. Je m’habitue à l’idée que je suis bien dans mon pays. Comme s’il attendait ce jour. Il lui sert à cacher ses cheveux. entraînée par un courant irrépressible. la lumière sera ! ») Il sortit. Je hurle à perdre haleine sans pouvoir rien retenir au-dedans. Yam ina. je crois la reconnaître malgré son foulard porté avec élégance. il ne devait pas le penser. Je n’entends plus rien. aussi.

acceptées comme un don. Tant de larmes. voulait dire : se débrouiller pour ne pas subir son sort . nous le savions toutes les deux. J’étais sa fille unique : à qui d ’autre les aurait-elle confiées ? Et puis. elle ne cherchait pas à me retenir pour autant. ce n’est pas différent des gènes : tu ne les tries pas en les recevant. que c ’était la dernière fois que nous nous voyions. je les avais toujours accueillies. N ’étais-je pas faite pour partir ? J’étais vouée à l’absence dès la naissance. ma fille. Je ne pouvais l’entendre davantage. Comme si se trouver entre deux mondes était une existence sûre et durable ! Â sa manière. je voulais m ’adapter à l’exil. Avait-elle jam ais voulu me retenir ? « Va.. Yemma percevait ce que moi. ce jour-là. Elle me poussait. contre qui. peut-être lors de cette dernière visite précisément : « Oh ! Ma fille. à la réflexion. je me sentais encouragée à vivre et à ne pas vivre. pour elle. moi. De même. à mûrir et à demeurer la petite fille apeurée qu’elle avait formée de sa sensibilité excessive et douloureuse. » Je m ’efforçais de ne pas prendre au pied de la lettre toutes ses paroles. reçues comme un dépôt sur lequel je devais veiller. tu reviendras . A l’écouter. pas . Car. je ne serai plus là. je croyais être ma révolte. tout ce que Yemma me donnait. Elle me transmettait son pressentiment . Yemma voyait bien au-delà de l’instant présent. C ’était tout clair en elle..12 Ce jour-là. Yemma savait. ce n’était pas à cause de mon départ. sans le savoir. j ’étais prise par ma propre vie . tâche de t’en sortir ! » me disait-elle souvent. Et moi. contre quoi me serais-je révoltée ? Contre elle ? Contre ses souffrances ? Je l’ai dit : ces souffrances. elle qui semblait me pousser à partir et à rester. Un jour. Je devais m ’en sortir par mes propres moyens. je le prenais. ce qui. Elle me l’avait dit.

de cette maudite fille ? . Souvent. » Je ne pleurais plus. une fois encore frappée par sa fermeté. « Qui te parle ? Q u’est-ce qu’ils te disent ? . * Yemma devinait sans doute aussi le destin de son premier fils. ma fille ? Qui t ’a fait du mal ? Qui as-tu rencontré ? . Sans un mot. Qu’ils n’atteignent pas leurs objectifs ! Je m ’en remets à Dieu et aux Saints-gardiens contre eux. » Et elle s ’emballait de nouveau. alors qu’elle me tournait le dos : « Que vais-je en faire maintenant. après t ’être donné tant de mal toutes ces années ! » Et elle retourna à ses corvées. Je ne veux plus étudier. Le seul et véritable défi. Ma fille. Mais je réagissais et. plus familière du monde de m es frères que de celui des femmes auquel Yemma.. C ’était la première fois où je quittais la maison. Elle ne m ’avait même pas demandé les raisons pour lesquelles je ne voulais plus aller à l’université. pu lui expliquer que j ’avais peur de vivre avec les filles de mon âge ? Elle aurait éclaté de rire. pour t ’asséner de ces paroles corrosives. Yemma. je repris ma valise. Ce fut un véritable choc pour moi. Elle savait s’y prendre.100 101 seulement sa piètre condition de femme dans une société plutôt injuste avec ses femmes. Mes raisons. la grande affaire. même envers « ceux » qui la torturaient de leurs voix. Yemma. les ennemis de Dieu ! » Comment pouvait-elle rester sans réaction face à de telles « menaces » ? Et d ’où venaient-elles finalement. elle consentait à me répéter ce qu’elle entendait : « Elle me dit (ou ils me disent) Ton fils-là qui est en France. sans renoncer tout à fait à .. Viens t’enfermer avec moi entre quatre murs. fais que je parte avant. après avoir fermé portes et fenêtres. l’important c ’était les études. elle était habitée par quelque chose qui la dépassait. tu es sourde ! Elle parlait d ’une manière si persuasive que je doutais de mes oreilles. comme tous les jours. au milieu de plusieurs centaines de jeunes filles et j ’en étais complètement bouleversée. Il n ’y a rien. Elle se tenait à une échelle supérieure. ils l’amèneront dans une caisse. Pour elle. dans un monde à part. Puissé-je ne pas être là. de ce rire impitoyablement sarcastique qui ouvrait le sol sous mes pieds.. puisque tu es suffisamment instruite et que tu peux tout comprendre. de ces remarques qui te cassaient. reviens donc à la maison. ces abominables « menaces » ? Depuis toujours. pour Alger. Alors. je jetai ma valise dans un coin. D'abord. Là. nous rendait la vie invivable. j ’essayais de la calmer : « Yemma. mais je me gardais bien de le dire à Yemma : elle m ’aurait immédiatement mise dans le camp adverse.Quoi ? Tu as assez étudié ! me dit-elle d’un ton ironique. Je l’avais observée pendant qu’elle se moquait de moi. J’ai assez étudié ! . Elle s’adressait aux murs ou au plafond. par cette rage d’être. « Enseignements » ? Â vrai dire. se forçant à dire l’inconcevable. tout occupée par ses « ennemis ».. Elle m ’avait toujours encouragée à partir. . Il me suffisait de la regarder : elle vivait avec constance et obstination. j ’écoutais. Comment aurais-je. avec cette inébranlable patience dont je désespérais d’avoir une once. Q u’Il leur envoie de quoi se distraire pour qu’ils nous oublient enfin ! Ce qu’ils me disent. j ’éprouvais de la honte à me montrer hésitante face aux expériences nouvelles que m ’offrait la vie. Alors. Je l’avais entendue..Quoi ? Il n’y a rien. Parfois. Rien. avait manqué de m ’initier tant soit peu. cette faculté de discernement dont elle faisait preuve dans certaines situations. Il n’y a de dieu. elle qui terminait ses prières quotidiennes par cette supplication : « Dieu. dis-tu ! Tu ne les entends donc pas ?!. mais aussi sa condition d’être humain réduit à l’extrême pour ne pas mourir. le vif de la question. une main soutenant le menton. Elle était ainsi. c ’est de vivre : tel est peut-être un des plus forts enseignements que j ’ai reçus d ’elle. Vois où ils en sont. puis je me précipitai dans une chambre pour m ’abattre sur le lit et pleurer tout mon soûl. Il n’en fallait pas davantage pour la plonger dans la panique : « Que t ’arrive-t-il. il n’y avait nul « ennemi » aux alentours. me jaugeant de ses yeux foudroyants.. Yemma m ’ouvrit la porte. écoute-moi. puisqu’elle travaillait.. la voisine incriminée n’était même pas chez elle à ce moment-là..Ce qu’ils disent. l’autre sur la hanche... devant cette grande Dame qui méprisait la médiocrité et la pleutrerie. elle ne m ’enseignait rien.. et rien d’autre.Rien. hochant la tête. par son aplomb. Deux jours après. allant d ’un coin de l’appartement à l'autre dans une agitation telle que je me sentais entraînée dans son angoisse sans fond. Je revins au bout d ’une semaine. d ’une voix basse. elle invectivait contre ses « ennemis » avec plus de véhémence que d ’habitude. oserai-je encore les avouer? Je venais de passer six jours à la Cité universitaire de Ben Aknoun.. te réduisaient à rien. il ne m ’est rien arrivé du tout. je t ’en prie. pourchassée par mes peurs insensées. Je n’entendais aucune voix. qui nous dépassait. et je n’ai eu affaire à personne. t ’aplatissaient. » Avait-elle été prévenue dans le secret de son âme ? Certains jours.

de ces jours qui avaient vu naître son fils aîné. j ’ai retrouvé les cassettes dans lesquelles j ’avais enregistré Yemma me racontant son histoire. C ’est tout ça. il a bien fini par être amené dans une « caisse » ! * Lorsqu’il a été transféré de l’hôpital à la Maison Jeanne Garnier.. yiw en wudem-nwen.. fais selon ce que te dicte ton cœur. il existe un genre d’êtres. Tu ne peux pas comprendre. Se sentait-elle coupable vis-à-vis de lui ? Mais des parents parfaits. Ils constituaient toute sa réalité. ce qui n’était pas bon. les cheveux teints au henné. c ’est qu’elle en parlait de ce fils.. ceux et celles qui l’ont connue. je lui adressais cette prière : « A Yemma. elle n’avait cessé de voir le monde de loin. Alors. il ne parlait déjà plus depuis une quinzaine de jours.. elles aussi. il n ’y aura rien. Elle voulait vraiment m ’expliquer comment Grand-frère avait été affecté dès le début. » Et j ’ai fait. un peu agacée. aujourd’hui encore ?) Pourtant.. par son pouvoir étrange. à lui. j ’espérais. je voulais (jliscuter les décisions de Dieu. Elle porte des lunettes derrière lesquelles apparaît son regard sombre. il n’y avait plus que la nourriture. Tu vois bien ! me répondait-elle. semmeh-as. elle avait dominé nos vies. austère. Yemma et Grand-frère étaient de ceux-là. Une partie d’elle-même était devenue étrangère. Le plus frappant. lui ouvrait la bouche. en effet. les mêmes affres de la possession (combien sont-elles. En plus de ces enregistrements que je lui faisais entendre quand nous nous trouvions seuls. qu’elle pensait .. présente auprès de lui. » Inspirée par un espoir fou. Yemma y a la tête nue.Alors. Mais comme elle ne vivait plus que dans l’univers des mots. 11 ne t ’en voudra pas d’agir selon ton cœ ur. Comme possibilité de communication. celle dont elle souffrait. c ’était de ne pas trouver les mots. jusqu’à la fin de son existence. tout ce que je viens de te raconter. ton Grand-frère. voilà ! Elle peut être là. présent parmi nous et qu’il l’entendait. l’aimer m aternellem ent? Cependant.. des années après sa mort. ils l’amèneront dans une caisse. et distant. arrivent à te persuader qu’ils sont Ses représentants sur terre. malgré le trouble qui me saisissait : « Ce n’est que des mots. J ’ai fini par lui répondre : « Cela n’a rien à voir avec les décisions de Dieu. en personne ! » J’ai donc décidé de lui faire écouter ces enregistrements . tout proche. (Pourtant. qui la faisait accéder à cette expérience du monde où il n’y a plus de limites. Il n ’y a rien. » Ce n’était que des mots. plus d ’obstacles à la perception. » Je me rappelais seulement combien. Ce qui l’irritait. Je lui parlais sans arrêt . comme s’il était là. J ’avais besoin d ’un appui pour .102 103 celui qui l’entourait.Comment est-il ? Qu’est-ce qu'il a ? . un peu de haut. Alors. de ne pas pouvoir tout expliquer. » Ce n’était pas ma curiosité insistante qui irritait Yemma. un visiteur m ’a fait un tas de reproches.. encore intactes. D i lasnaya-m. je me suis dit : « Eh bien. Ses traits ont conservé leur dureté malgré la lassitude qui les marque visiblement.Je ne sais pas. je me sentais incapable de tenir le rôle de cette « mère-là ». dans lequel Yemma racontait sa naissance. hommes et femmes. . l’air de dire : « C ’est tout ce dont je suis capable. qu’elle percevait. Il a tant enduré. et aussi. Sa voix. celle qu’elle vivait seule. plus de temps. vous avez le même visage. De son charisme tout singulier. vraiment . J’essayais encore de l’apaiser.. Comme par hasard. qui enduraient. Certains. des mots que j ’entendrai plus tard chez deux vieilles mères au moins. n’aie pas peur.) Chaque jour.. je me suis interrogée : et s’il en était à renaître ? Et s’il en était à redevenir un nourrisson qu’il faudrait materner ? Et s’il fallait maintenant le traiter. Yefwa-tent.un notamment. Comment dire. j ’ai douté de mes initiatives. son fils de France. son fils à elle. serrer­ as.. disait-il .. alors que le mieux était de se soumettre à ce qui était écrit. alors. il faut le reconnaître. lui aussi ! ») Je ne me rappelais pas encore l’affreuse réalité qu’elle avait entr’aperçue de son âme clairvoyante : « Ton fils. Je sens que c ’est ce que je dois faire. pardonne-lui. Yemma.. Grand-frère.. lâche-le. qui en connaît ? En revanche. Pendant quelques instants. et peut-être même. Je convoquais les morts. en passant devant son image. Je t ’en prie. ces mots étaient une réalité pour elle. ses larmes trahissaient les émotions. se souviennent encore. et je ne peux pas t ’expliquer non plus ! . Et elle concluait son récit par ces mots : « Tu vois comment il est. C ’était une photo d ’identité agrandie. lorsqu’ils te parlent du bon Dieu. En voyant cette photo. j ’ai collé sur le mur une photo de Yemma de façon qu’il l’eût constamment sous les yeux. elle avait un ascendant certain sur son entourage. prise quelques mois avant sa mort. Ce n ’était que des mots. comme si. ula d netfa !» (« Mère. sa propre histoire. on les dirait moulés dans la souffrance même. Yemma.

j ’étais mue par le sentiment de faire exactement les « bons » gestes. inutile que tu assistes à son agonie en plus ! lui ai-je dit. J ’avais alors l’impression de m'immiscer dans son histoire.104 continuer à me tenir auprès de mon frère. il y avait aussi. et même. C ’est vrai d ’une manière générale : la théorie ne nous est d ’aucun secours quand il s’agit de nos problèmes humains. Lorsqu’il a commencé à respirer difficilement. ce malheur-là étant irrémédiable (mais est-ce vraiment un « malheur » à tous points de vue ? N ’est-ce pas toute une vie aussi ? Une vie peut être « malheureuse » . en moi-même également. C ’était surtout lorsque je réfléchissais là-dessus «intellectuellem ent». je m ’en rendais compte. . J ’étais en colère. Mon frère et moi. à l ’originel. Les mères donnent la vie. afin qu’il partît avec la douce sensation d'être accueilli par elle. qui traverse chacun de nous. d ’une présence parlante. Ou bien encore. physiquement présente à ses côtés. d’agir avec violence en lui imposant une présence qu’il avait cherché à fuir toute son existence. d’où aurais-je pu le 105 tirer sinon d ’une parole. lorsque j ’essayais d ’analyser les choses de façon rationnelle et objective. peutêtre. telle une tentative ultime de lui faire retrouver sa place dans une chaîne de significations. j ’étais là pour tenter de rassembler les parties. » En rendant Yemma présente au chevet de Grand-frère. insaisissable en dehors de l’expérience. dès lors que j ’admettais qu’il n ’en était plus à fuir. la souffrance personnifiée. une tendresse infinie. certes. peut-être. elle n’est pas un malheur pour autant. notre pays natal ? Or. n ’existait plus que ce lien fort. le seul vrai miracle ? Pourtant. lui et cette « mère-là ». Non pas un « remède ». Dans ces moments. J ’étais là pour lui faire retrouver l’unité en lui-même. mais elle contenait aussi autre chose. Et. Cette histoire contenait le malheur. Yemma. ce lien lui-même qui pensait et agissait par l’entremise de mes actions. une réponse salutaire : celle que je me sentais capable d’apporter à mon frère. Il fallait aussi que ma présence eût un sens aussi bien pour lui que pour moi. il ne me suffisait pas d ’être là. de les faire coïncider en lui.. et qui ne s’arrêtait pas à nous. je ne faisais qu’obéir à ma sensibilité. susceptible de relier ce qui était en train de se produire avec notre famille. en cette histoire. en son être tout entier. j ’éprouvais parfois un malaise devant cette photo et ces cassettes qui rendaient Yemma présente. la « théorie ». reliant entre elles les générations passées et futures. le savoir universitaire acquis ne me servait en rien. Et c’était ce lien. j ’ai retiré la photo. toute désappointée. pensais-je. « Puisque c ’est ainsi que les choses doivent se passer. Va. pour l’accompagner réellement. aux sources. un appui ! Je n’avais rien d’autre. nous reliant à nos parents et à nos enfants.) Donc. Je pensais et agissais par le sentiment q u e je devais tenter de les réconcilier. me semblait-il. cette tendresse qui avait dû tellement lui manquer. Yemma. et que. C ’est que. tout commence par elles : là n ’est-il pas le plus grand. notre passé. Et ce sens partagé. je n’avais qu’une histoire. En fait. à partir d ’un certain savoir « scientifique ».. retourne à ton absence. Ceux qui la construisent se tiennent bien trop loin de la vie ! À d ’autres moments. Je me disais qu’il finirait lui aussi par la percevoir du fond de son abîme. à travers cette voix singulière qui remplissait la chambre de ses sonorités inoubliables. cette voix déformée par la souffrance remémorée. mais à revenir aux débuts. une trame de significations qui s’était tissée avant notre naissance. Elle contenait un océan d ’amour. nous étions en exil.

Des semaines durant. Je m ’étonnais de la voir dans cet état de félicité.. Elle me faisait comprendre que l’important était de suivre son chemin. de l’autre côté de la mer. Et pourquoi ne se manifeste-t-elle pas ? Je la cherche des yeux chaque fois que mon regard tombe sur un groupe de vieilles femmes en habit traditionnel. elle se montrait encore telle qu’elle avait été : farouchement indépendante (y compris vis-à-vis de ses enfants). alors que moi. se moquant de mes faiblesses. Mais qui est mort ? Qui irons-nous demain ensevelir ? Yemma ? Grand-frère ? Je les pleure des mêmes larmes. résolument attachée à sa voie. « Où es-tu.. Quant aux peines.. De l’au-delà. avec un visage radieux. Elle réagissait tout comme elle le faisait de son vivant. recouverte d ’un drap blanc. Yemma ?. Quarante jours après. celui qui se trace en soi. absolument convaincue que chacun doit accomplir son propre destin. toute proche. * « Où es-tu. me livrant à un chagrin affolant. toujours trop nombreuses. » Comme si elle ne le savait pas ! Incroyable ! Intolérable ! Elle est là. entourée de mon absence. » Cette question lancinante emporte mon âme jusqu’à cette nuit où.13 Cette nuit. elles sont négligeables. d ’où tout signe de vieillesse et de maladie avait disparu. chaque fois . nous veillons un mort. elle se montra enfin dans un rêve. j ’en étais encore à la pleurer comme si elle était partie la veille. je veillais le corps de Yemma étendue au milieu de son séjour. Yemma ? Grand-frère est mort. je voyais son visage de morte qui ne me disait rien.. distinguant pour moi l’essentiel du superflu.

Non. elles m ’éloignent du bord de ce vide obscur que j ’entrevois par moments. aurait été très fâchée que je me sois mise dans des états pareils. Avec ses brus. mais tout intérieure. Yemma aurait trouvé à redire de toute façon. je me laisse tomber sur une chaise. Yemma désapprouvait les comportements hystériques. S’agissant de mes pleurs. d ’une discrétion agitée. derrière elles. vois-tu frère. / * Chancelante. » Les mots restent dans ma tête. son corps offert à tous les regards. comme chacun de vous. je demande à Mouloud : « Yemma a-t-elle connu cette maison ? . une des significations de leur présence et de leurs paroles tellement banales en apparence. » disait-elle en s’éloignant promptement. Je bois l’eau et le lait. « Me voici ! Je peux la remplacer si tu veux. je voudrais répondre : « Chacun doit bien tenir son rang. voilà un de leurs rôles. deux cuillerées de couscous dans une assiette. J’erre en moi-même. Par exemple. elle n 'a jamais quitté cette terre.108 109 que j ’entends un timbre de voix qui me rappelle le sien . en chacun de leurs enfants. celle qui doit se faire entendre en ce jour. moi ? Qu’on me laisse pleurer toutes mes larmes ! Q u’on me permette enfin de sortir de mon corps toutes ces douleurs qui m ’empoisonnent depuis tant d’années ! « Dis. « Terre avale. la tête baissée. De toute façon. elle aussi. ils ne manqueront pas de trouver là un sujet de commérage. ce n’est pas une m aladie. les cheveux dénoués. c ’est fini pour elle depuis des années. un rôle par lequel il participe au fonctionnement naturel de l’ensemble. tumultueuse. Ce que je veux. Attachée à . Plus tard. Chacun joue un rôle dans la tribu. cela ne se dit pas . votre seule sœur. C ’est sûr. Ses fils s’étaient mariés. je le sens. encore tout emplie de mon lugubre cri. tout comme toi. et qu’elle voyait une jeune femme déchaînée par les tambours. elle était discrète. Ma voix se pend au désespoir. la gorge sèche. et elle ne s’est imposée chez aucun d’eux. du concret : je le sens vraiment en mon corps. elle était tellement choquée qu’elle quittait les lieux. Néanmoins. par mon corps tout entier. c ’est luxueux. ils n’ont rien d ’excessif. là. elle jouait son rôle de belle-mère. (Puisqu’il y a toujours une juste mesure en toute chose !) Et pour cela. c ’est à ces femmes qu’il revient d’inciter ma raison à ramener les événements à leur juste mesure. Laisse ta mère où elle est. dans un paysage dévasté. comme si elle avait pris sur elle toute la honte du monde. c ’est du réel. c ’est à moi qu’il est donné de pleurer de cette manière. Il y a de l’espace. Je la sens en chacun de mes frères. c ’est ce que je représente. il n’est pas nécessaire de le dire par les mots. mais de loin. On me donne un verre d ’eau. chez une femme surtout. mais je refuse de manger. Je reprends mon errance à travers la maison. étourdie de douleur. en transe. C ’est moi qui suis partie. votre sensibilité qui ne craint pas de se faire entendre. nous le découvrons par l’expérience. le dos voûté. je guette son apparition dès qu’une porte s’ouvre. hantée par des « djinns ». ce nouveau chambardement de mon existence que je dois à mon malheureux frère. Que la malade. Elle n’en a vu que les fondations. Demain. je le sais. Car. mes frères. me contiennent. Elles me retiennent. me portent. ne fût pas totalement maîtresse d’elle-même lorsqu’elle s’étalait. elles aussi. comme toutes les choses importantes de l’existence. Sidi Balwa sur les hauteurs de TiziOuzou ou Sid’Ammar à Tasaft Ugemmun. en ces circonstances particulières. En se conduisant ainsi. Elles m 'accompagnent. aux yeux de Yemma. exposée de la sorte aux regards et aux oreilles des gens. feu dévore ! Ça. elle. les paroles de Hamid me font penser que Yemma. Comme je lui en veux de m ’abandonner dans un tel moment ! Pourtant. Je suis la seule fille de Yemma. voilà ce que je vous demandais. elle. ce n’est pas moi qui hurle à la mort . un verre de lait chaud. Lorsque nous allions en pèlerinage dans quelque sanctuaire. instinctivement. Je joue le rôle qui m’a été attribué. cela ne pouvait justifier ces contorsions obscènes qui défiaient les règles de décence élémentaires auxquelles toute femme est tenue d ’obéir. Je veux m ’écarter de toutes ces femmes qui m ’empêchent d ’expulser mon chagrin. » Je surprends dans ses yeux une ombre de tristesse.. Par où passeraient les aliments solides ? Je me lève. Je vais du côté du grand salon. elles m ’enveloppent. tapageuse. c ’est quoi tous ces hurlements ? N ’est-ce pas toi qui nous demandais de garder une attitude digne ? » A Hamid qui me parle ainsi dans l’oreille. et rien qu’en cela. ma voix sera cassée. » Ma tante ne sait plus que dire pour me calmer. ils ne lui appartenaient plus.. elle était à part. Mais elles jouent un rôle. je ne pourrai même plus parler. Comprends-le. Et ça. Qu’est-ce qui vient de se produire ? Que s’est-il passé dans ma vie ? Q u’estce qui a massacré mes pauvres espoirs ? Et maintenant. Yemma se connaissait à ces choses . et cela m ’aide à me livrer à des torrents de larmes sans crainte de m ’y noyer. Ce n’est pas du « symbolique ». bien évidemment.

Je n’aurais pas dû en faire toute une histoire. Nous accordons de l’importance à ce qui n’en a pas et nous négligeons l’essentiel. . à médire les uns sur les autres. c ’était de lui faire entendre la voix de cette « mère-là » dont. Yemma elle-même. Il la percevait. nous n’avons pas été suffisamment inform és. » Il avait effectivement fait une mévente. sa colère tant redoutée la veille ! Mais il Pécoutait. Il voulait se débarrasser d ’un appartement pour mettre fin aux litiges fréquents qui l’opposaient à des locataires peu fiables. « Tu vois ton Grand-frère. ce n’était. je dois le souligner. Jusqu’à cet effroyable « raz de marée » dont. Offusquée une fois encore. Alors. il n’avait pas fait son deuil. le dépositaire de ce lien primordial qui les unissait. En agissant ainsi (et comme j ’en tremblais !). De sorte que tout ce que j ’avais à faire auprès de mon frère gisant sur son lit d ’hôpital. Je sais parfaitement quand tout cela a commencé.. à mon insu. Elle me livrait son expérience essentielle.. pendant que je lui mettais dans la bouche de menues cuillerées de nourriture. me disait-il alors qu’il était en radiothérapie. en elle. un geste de mécontentement. si friands de ragots.. avec ce foie frémissant d ’une affection éperdue. Je cherchais à le provoquer. la cause déclenchante aurait été une perte financière. « Je sais d ’où cela vient. Cela n’aurait servi qu’à grossir sa colère. Trois ou quatre soirs de suite. non par les idées ou par la réflexion. cette chère voix. un éclat de voix..110 111 son autonomie. j ’avais sur la langue cette réplique. Ce n’était pas tellement grave. dupé par des interlocuteurs en qui il avait mis toute sa confiance. par son regard qui s’immobilisait. et je m ’inquiétais de la manière dont les uns et les autres interpréteraient cette réflexion malvenue. comme chaque jour depuis des mois : « Me voici. et existentielle. énervants. sans prendre conseil d ’un tiers. Yemma savait. laquelle expérience englobait le passé et l’avenir. C ’est leur « littérature orale » spontanée. manifestement. comme ses colères en général. Cela les implique peu en tant qu’individus. Grand-frère ? Tu es à l’hôpital !» Je n’en ai pas eu le courage. surtout jalouse de son indépendance. elle et mon frère aîné. j ’étais près de la lui jeter sur le même ton cinglant : « Je devrais être la maîtresse de quelle maison. Je m ’approche du cercueil et jette un regard sur le visage de Grandfrère. il était revenu là-dessus : « J ’ai perdu de l’argent. L ’idée de vouloir provoquer sa colère n’était qu’un prétexte. intraitable sur l’hygiène et l’ordre. des univers imbéciles. que la crête d ’une vague soulevée par les secousses souterraines qui l’agitaient en permanence. Le plus que j ’ai pu faire. à stimuler l’infime ressource qui devait encore subsister en son être.. de façon presque machinale. » J ’ai l’impression qu’il participe activement à tout ce remue-ménage. c ’était de reconnaître concrètement la présence de Yemma. c ’est-à-dire ce qui nous liait fondamentalement.. (À leur décharge. des hommes et des femmes qui ne me connaissaient pas. Certains sont très bavards. comment il est. moi aussi. avec toute ma raison. Personne ne nous a appris. et tellement angoissants. celle qui dure le temps de la rumeur. alors qu’il sombrait dans l’inconscience. « Tu devrais être la maîtresse de maison ! » m ’a-t-il lancé un jour. Il vivait ainsi depuis des années. il s ’était dépêché d’en finir. Il y avait du monde autour de lui. de son lit. il la saisissait par tout son corps qui la reconnaissait. se tenant sur une corde raide qui branlait au moindre choc. Je lui dis. c ’est là au moins une chose que les Kabyles n’ont pas inventée !) Mon frère ne voulait pas me mêler à sa vie. Si seulement j ’avais eu le courage d e. notre « m ère-là». d ’une relation de souffrance avec son premier fils. par sa façon d'être. Pour ce qui était d ’engager avec lui une discussion à ce sujet. je suis persuadée qu’elle savait tout sans rien savoir précisément . Ils construisent des univers entiers. cette voix maternelle. Comme je l’espérais maintenant. vu qu’il y était déjà. alors que Yemma essayait de m ’expliquer l’inexplicable. Et en recevant ses confidences. nous rappelle la vieille sagesse. encore comprendre.. à l’en croire. J ’aurais dû l’oublier. c ’était aussi inutile qu’impossible. Parce que ses « ta mère-là » hargneux. Je n’en dormais plus. comme s’il l’avait composé lui-même. c ’était que mon frère vivait toujours parmi nous. mais que je devais faire pour rester debout auprès de lui. ils s’en donnent à cœur joie. et qu’il avait décidé que j ’y prendrais part... elle avait elle-même lavé son linge jusqu’à son dernier jour. dans son esprit. elle savait par son être..pour ne pas le laisser dévaster son corps. dans sa tête . guettant la moindre réaction. rien qu’avec des mots. » Jamais il n ’avait été aussi loquace avec moi qu’en cette période. Grand-frère. à chaque fois. avant la révélation du cancer et après. C ’était une façon de justifier dans l’immédiat ce que je ne pouvais pas. je cherchais à ramener l’impensable dans sa tête . Je lui rappelais trop Yemma. Ce n’était pas si important. « Ur iz p fredd i t-iggunin » (« N u l ne sait ce qui l ’attend»). Alors. je devenais. ne plus y penser.plus justement. dans une absence infinie. » Tout ce que je voyais.

.O ui. L’air est doux. des hommes de tous âges assis sur des chaises. ses obsessions. » Le garçon en est à découvrir son père. son immense œuvre dans une langue qu’il comprend en ses mots usuels. Il fait nuit. la voûte du ciel est toute proche.. leur esprit et leurs rêves. Pas même avec leurs parents. ce chemin. Il ignore son histoire. « Vois ce que vaut ton père ! . Tout le quartier est illuminé par des guirlandes d’ampoules électriques. criblée de myriades d ’étoiles scintillantes. Morad et moi. Us forment une génération d ’individus inclassables.. On le bétonnera plus tard. « enfants d ’immigrés » pour longtemps encore. Cette rue n’est encore qu’un chemin de terre plein de bosses et de creux. Vu l’état du chemin. Mais quel mot ? Où le trouver ? Je n’ai plus aucun mot. Mouloud a pensé qu’il était prudent de Péclairer. assis non loin du cercueil de son père. il y avait la trahison insupportable. c ’est impressionnant.. Nous nous tenons tous les deux. D’un signe de la main. lorsque les constructions tout autour seront terminées. comme la plupart de ses frères et sœurs nés en France. avec leur cœur. qui devront faire eux-mêmes leur place dans un pays pourtant vécu comme le leur. Derrière. Il est rempli de monde. son drame.112 Mais l’affaire d’argent n’était sans doute que la goutte d ’eau de trop. sur le seuil de la maison. ils bavardent et boivent du café. mais qu’il ne parle pas. mais dans laquelle ils ne savent exprimer ni leurs pensées ni leurs sentiments. Je voudrais dire un mot réconfortant à Morad.. encore et toujours. Etonnante chose que cette langue familière à ces enfants. .. noyé dans un murmure étouffé . je l’invite à me suivre jusqu’à la porte qui donne sur la rue.

Dix mois avant la déclaration de la maladie. il la portait dans son cœur. sa famille. dans un passage piétonnier. » C ’est donc vrai. mais aussi pour entretenir son cœur malade et fortifier ses jambes.Tu ne vas pas mourir. dans un rituel bien réglé. Mon frère pratiquait la marche intensive. à plus de cinquante kilomètres à la ronde ! » m ’a-t-il dit sur un ton crispant. c ’était ici. . un être vous manque. J ’ai vécu la même chose au pays.. De toute façon. ne resteront que les pierres ! Je te dis que je vais m ourir. peut-être. et cela faisait cinq ans qu’il vivait en immigré clandestin. pas loin de la quarantaine. détendue... Ou contre le sort. qu’en sais-tu.d ’une voix posée . chargée de vie. Me prends-tu pour un idiot ? Je suis condamné. et l’odeur de la mort traversa ses narines. Koukou est un homme passionné. De sorte que je ne savais jamais quoi lui répondre. Grand-frère ne l’a-t-il pas prévue ? 1 1 parlait avec Koukou. ses amis. un soir. Il a su garder un peu de la naïveté. est-ce que j ’ai encore une raison de rester en France ?. comme ça. et chaque fois. ») .. Sur le moment. dans la rue de La Fontaine aux Rois). avec un vieil ami .. j ’ai pu voir les dégâts causés . Cette nuit qui prend des allures de fête. » Alors. là. une. Et si la mort. rencontrer Muhend-u-Yehya qu’il ne connaissait que par ses cassettes de poésie et de théâtre. » (« Je mourrai pendant l ’ Aid. le lui rendait bien. d ’une sensibilité à fleur de peau. Mais tout étalage de faiblesse était bon à attiser la colère de mon frère : « Je vais guérir. En lui massant les jam bes et le dos. Il avait tout abandonné. Koukou. Pourquoi ne fais-tu que parler de la mort ? Tu ne vas pas mourir ! Pourquoi ne penses-tu pas à guérir ? Nous allons reprendre notre travail. là. sa dernière nuit en ce monde. la saison des fêtes fam iliales. clémente. avec mon oncle que j ’aimais beaucoup. cette ambiance animée.. de ce qu’il faisait ou de ce qui le tracassait.. de paix. debout. Il était un des rares dont Grand-frère recherchait encore la compagnie. à l’hôpital. À la fin. et la vie là-bas ? Qui peut savoir? Tu le sais. Voulait-il me dire. vous attaquez avec des pierres les gendarmes armés de kalachnikovs . Muh. et à bavarder. Comme une nuit d’été. ce merdier ?.. Grand-frère l’appelait souvent pour l’inviter à marcher avec lui. comme s’il lisait dans un livre. il parlait clairement. Koukou eut une vision fulgurante : il vit son ami sous l’aspect d’un cadavre. toi. en face de cet ami irremplaçable qu’il allait perdre. de l’autre. « Ce n ’était pas la première fois que je vivais ce genre d ’expériences. Sa bouche disait cela . depuis quelque temps déjà. et nous reprendrons notre travail d ’écriture. ou encore. Une partie de lui-même semble appartenir à l’autre époque. ses yeux. belle nuit calme... avait pour ce dernier une réelle estime affectueuse.. Dieu nous préserve ! Tu te conduis comme l’oiseau de mauvais augure. espèce d ’âne ? Vous craignez la mort. et lui..De l’oued. lorsqu’il me parlait de lui. de. pendant que mon frère. la m ort. les Kabytchous feront la fête. de la générosité du cœur et de l’esprit des montagnards. comme s’il se plaignait d ’un effort imposé. ces lumières. Les Kabytchous feront la fête. il a été formé par les plus éclairés.. Et puis. hein ? E§-tu mort et revenu ? Quelqu'un t ’a-til téléphoné de l’autre côté? Pourquoi pleures-tu. avec calme et méthode : « A d m m tey d i Leid. le contraire. « J ’ai parcouru à pied toute la banlieue parisienne. le courant passait au-delà des mots.114 Seule devant la porte de la maison. il s’est écrié. Peu à peu. blême. comme l’appelait encore mon frère. franc. Et puis c ’est tout I » Koukou s’irritait contre son ami. disait-il. préparait le thé. normal. en arrivant à l’atelier (un modeste local du côté de Belleville. Mon frère l’appréciait. » j * « Monsieur Koukouch ». Koukou était venu en France dans un seul but. qu’il se sentait forcé de marcher de longues distances ? 11 parcourait plusieurs kilomètres tous les jours... m ’a-t-il confié.. D’un côté. La vérité.. le visage baigné de larmes : « Et maintenant. Il n’a pas beaucoup fréquenté l’école.. Koukou ne pouvait plus contenir ses larmes. vous avez peur de la mort ! Tu tiens-à ce m onde. Tous ces gens réunis.. A d xedm en tameyra li kabiCCu. Entre les deux hommes. qu’est-ce que je vais faire dans ce pays ? Sans Muh. c ’était toujours sur le même ton déplaisant. to i? Je vais mourir. direct. d ’une vie conciliante. mais dans sa langue maternelle. à l’hôpital. pour « s’alléger la tête ». je le sais. fê t e ! L’été. je ne comprenais pas pourquoi il prenait ce ton pour me dire qu’il marchait beaucoup.. à contempler cette nuit de veillée funèbre. Il te plaît donc tellement. c ’était la mort qui. Il cachait mal son trouble. comme s'il programmait lui-même les événements. rigide.. Muh ! Tu vas guérir.. ensuite. Celles-ci étaient également en piteux état depuis qu’il avait été renversé par une voiture. son entreprise de transport lucrative... et notre conversation tournait court. mon chagrin se dissout dans cette atmosphère d ’harmonie.

je /’ai bien vue venir. C ’est de l ’expérience. m ’a-t-il expliqué en criant. Ai-je déjà dit qu’avec lui non plus. riait ju s q u ’à se plier en deux. tu aurais dit qu’il me faisait un clin d ’œil. . il y a de la pastèque sur le marché. allons en acheter ! » Nous avons choisi chacun notre pastèque. Il riait rarement aux éclats. voici un couteau. Et tu sais quoi ? La veille. Un jour.D ’accord. je percevais en lui comme un air de « déjà vu ». Je me souviens d ’un pompier. je sais en quoi consistait chez lui cette pratique de la marche. » .Elle ne me plaît pas du tout. .. j ’étais passé devant l’hôpital Bichât. tu vas prouver ton savoir tout de suite. tu le voyais. Tiens. nous mangeons du couscous avec de la pastèque ou avec du raisin. nous nous sommes arrêtés dans un jardin public.. comme nous le faisions souvent. il virait aux pleurs.du moins. . c ’ est ta pastèque ! Je ne mange pas ce qui ne m 'appartient pas. parfois. vas-y ! » J ’ai coupé une tranche de ma pastèque. il les avait emportées chez lui. Je m ’essoufflais à soutenir son rythme de marathonien et. Il portait en lui tout un monde. je crois. qui ne pouvait s’abstenir de prêter attention au moindre détail et de l’interpréter suivant son système d’idées.. C ’était comme si nous vivions chaque moment dans l’attente d ’un cataclysme cosmique . tout était signe. à l’entendre. Je retrouvais cette sensation de panique perpétuelle qui avait marqué notre enfance. C ’est simple. Alors. . il avait trouvé une paire de béquilles sur le trottoir et. un destin qu’elle semblait incarner elle-même. Le noir complet.. il était revenu de tout.Pas question. il riait tellement que ça sortait p a r ses yeux. goûte-la et dis-moi comment tu la trouves. ce goût pour la marche devait être aussi une sorte de « revanche » qu’il se devait de prendre sur les Français : « Us ont fouillé chaque recoin de notre pays. Pour elle. Il avait épuisé ce qu’il pouvait désirer. ce n ’est pas le hasard.. je suis majeur et vacciné. dans notre région. . il a tellement ri qu 'à la fin. non. me répond-il. en regardant sa pastèque à la chair toute blanche.. Je lui dis : « Mub. La discrétion. alors que j ’étais étalé par terre : « Monsieur. chez moi. blanche et complètement immangeable. rien ne pouvait être banal ? Il a tenu à me montrer le lieu de l’accident. Ensuite. talonné par. Donc. et plutôt étrange . Vois. mais. il a coupé sa pastèque. II fallait le voir aller à fond de train ! On aurait dit qu’il fuyait. Le feu était passé au vert et j ’ai traversé. Le monde de Yemma était régi par la logique obscure d’un destin implacable . quoi ! lui dis-je. La vie entière est une affaire d ’ expérience. Il riait comme il vivait. Tu choisis ta pastèque. .. nous sommes tombés sur un marché encore ouvert.Non.Alors. Normale. laisse-moi faire. Nous verrons après. Pour l’avoir accompagné quelquefois. Il y a des signes pour reconnaître une pastèque mûre. l’événement le plus anodin prenait subitement des proportions inimaginables. Tout à coup. Par Dieu. il est tombé de son fauteuil. convaincu qu’elles n’allaient pas tarder à lui servir. Il a ri ju s q u ’ aux larmes. et nous. Je lui dis : i « Mah. il dit : «C’ est le hasard.. l’autre a foncé de ce côté. comme si j ’y étais pour quelque chose. las et déjà bien malade. Je vais t ’en trouver une bien mûre. il riait. Alors. qui me disait. nous ne connaissons rien du leur. tout en dedans. « Vois.Mali. M ême à l'hôpital. et tout finissait par aller dans le sens de ses pensées. non loin de là. avec elle.116 117 par cet accident bête. Je lui dis : « Midi. Un peu plus loin. ma pastèque est mangeable.. quand j e lui racontais les histoires de l ’oncle Aefuffu. j e choisis la mienne ! » Il a payé les pastèques et nous sommes sortis du marché. ta pastèque. Chez mon frère. Il pleurait vraiment de rire. Tu ne l ’entendais pas rire . parfois. plus rien. il s ’est mis à rire. » * Koukou racontait : Un après-midi. si c ’est une question de savoir. elle n 'est pas bonne. c’est ici que j ’ai failli mourir.. « Vois. alors que nous marchions depuis un bon moment. Nous nous sommes lavé les mains à une fontaine. Je vais couper un morceau de la mienne.Et pourquoi donc ? Es-tu entré dedans ? . c ’est tout. il l ’a inventée ! Il essayait de retenir son rire. Je commençais à avoir fa im et j e songeais au couscous que j ’avais préparé le matin. Elle était blanche comme une courgette. Il avait l’air de me dire : “À très bientôt !” » Quelques jours avant. vous nous avez cassé un pare-brise ! » Il m ’a fait rire. Coupesen un morceau. Elle était rouge et délicieuse. Nous allons retourner au marché et tu vas m ’ en choisir une autre. » A son tour .

autrement. comme s ’il discutait avec quelqu ’un... vous vous vantez de rien. c ’est tout ce qui comptait pour lui.. Tu le vois bien. » Alors. Comment est-il possible de choisir ? Qui peut choisir qui ?. S 'il veut te tuer. Moi. quand il estime avoir atteint ses propres objectifs et qu ’il peut se passer de toi ? Comment trouver l'homme qui convient à la situation ? C 'est la grande question.. si la peau est ferm e et ne vient pas facilement. toi. comme ça. Comment choisir le bon guide. En fait. les Kabytchous. Je lui ai dit : vois. .C ’est ce que tu crois ! Mais tu n 'as pas fin i de lire toute l 'étiquette. tu l ’achètes.. Tout le monde n ’a pas les mêmes facultés de jugement. sur l'huile. Tu veux du fromage. il dit : « Où est donc votre huile d ’olive ? Même celle que vous produisez ne suffit pas à votre consommation. j e ne sais pas choisir. Il était ainsi fa it : il marchait et parlait avec lui-même. les deux amis se retrouvaient au restaurant « Taninna». tout content : « Muh. Il a écouté et enregistré mes explications.. d'un air très sérieux : « Toi. ne trouvant. Nous ne pouvons qu 'essayer de faire preuve de discernement. Il m ’a expliqué : « Dans cette vie. Lui-même n ’avançait une idée qu 'en l ’accompagnant de sa preuve. Italie. » * Quelquefois. comme toutes les pastèques mûres juste comme il faut. Tu peux élire un homme. Des questions importantes. tu le jettes. tu peux la prendre. il dit : « Et maintenant. nous avons discuté sur « comment choisir ». Il y avait un autre Muh en lui. J ’ai choisi une pastèque. c 'est bien une région de notre pays. » À la fin. Et tu auras voté pour lui. monsieur Koukouch. » Nous avons repris notre marche. là. Moi. elle doit se trouver ici ! » Je me suis mis à lire les étiquettes sur les bouteilles rangées sur les étagères: Maroc. Enfin. montre-moi votre huile d ’olive. nous nous trompons souvent... Muh. Souviens-loi de l ’ A lgérie. D ’ accord ? ..119 Avec lui. Tu le tâtes. Cham lal Je m ’écrie.. si tu sens qu ’elle est molle. comme sur tout le reste. Je lui ai expliqué à peu près tout ce cjue je savais sur les pastèques. vas-y. Comme ma vilaine pastèque. » Je pensais q u ’il voulait acheter une bouteille d ’huile.. Nous sommes retournés au marché. il fallait toujours apporter les preuves de ce que tu affirmes. sans te lâcher en cours de route. L'exemple. vous prétendez avoir de l ’ huile d ’olive. » Pendant plus d ’une heure. Alors. comment peux-tu le choisir ? C ’est peut-être un homme des plus dangereux. pendant un long moment. Chamlal. entrons Ici-dedans. Son cerveau ne lâchait pas l ’affaire.. Normale. la plus pure. Il fa u t toujours essayer de s ’accorder avec l ’autre qu ’on porte en soi . Comme le dit le sage Chinois. avec lui-même .Toi. nous sommes passés devant une épicerie où l ’on ne vend que de l ’huile d ’olive.. c ’est tout. Grand-frère affectionnait les lieux.. le vautour l’a enlevée. Donc. Il me dit : « Viens. il te tue. je ne peux pas désigner le meilleur homme. aux sifflements et aux bruits qu ’il émettait. voilà ce qu ’il disait souvent. faut-il que j e te téléphone chaque fo is que j e veux acheter une pastèque ? Il fa u t m ’expliquer comment lu fais. » Un autre jour. pas ?. pour une fo is oit ils avaient vraiment le choix. ça vient donc de chez nous ! . Alors. Grèce. tatabatata. il discutait tout seul. rien à reprocher à . disait-il. tu la payeras de ta poche. yebbwi-î ufalku. la plus savoureuse. il s ’ est arrêté et il m ’ a dit. j 'a i trouvé. (Le jour où la poule s’est mise du noir aux yeux. c ’est qu ’elle n ’est pas bonne. Comprends-tu ?. La logique. j e lis : « Israël ».D ’accord ! » J ’ai coupé la pastèque. je lui ai cité quelques signes pour reconnaître une pastèque bien mûre.. je ne suis même pas capable de reconnaître une bonne pastèque. Par conséquent. la meilleure de toutes les huiles. c ’est peut-être bien une question de savoir. tu l ’as. le conducteur capable de t ’emmener ju s q u ’à la destination prévue. tu sais choisir. vois-tu Z Mais un homme. Tu le goûtes. Comprends-tu ?. tu as le droit de voter.. en 1991: Yibbwas i tkehhel tyazit. Espagne. Ensuite. pas ! ..) Les pauvres Algériens. il sera mangé p a rie s pigeons. S ’il n ’est pas mangeable. nous n ’ y pouvons rien. pas loin de la Gare de Lyon.tatabatata. Tu la grattes comme ceci. il a reconnu : « Oui. Tunisie.. moi j ’ai le droit de voter . montre-moi comment tu le pêches. celui qui va te commander. je le voyais à ses mains qu ’il remuait dans tous les sens. Tu vois. en effet. ça ne peut pas fonctionner. puis. Si elle existe. ne me donne pas un poisson ..Et comment ça. tu le paies avec deux sous. Il dit : « Si elle n ’est pas bonne.. celui qui va gouverner ton pays. Ce n ’ est pas une grande perte. tu la tâtes de cette façon. Dans l ’épicerie. il me dit : « Vous. Mais encore faut-il en avoir les capacités.

non moi avec mes cassettes ou untel avec sa guitare. j ’ai perdu mon temps. il disait à Koukou : « Allons-nous-en. » nek s tkaçi(Jin-iw ney d leflani s tgi'taft-is. Plus précisément. * « Je mourrai pendant l’A ïd. C ’est complet ! » Un jour. et cela aussi m ’était insupportable. l’on sait moins. vraiment pas. Toi. comme il l’avait fait à maintes reprises les mois précédents. Koukou a insisté : « Comment ça.. comme d’habitude.. Lorsqu’il y voyait un ou deux clients qu’il préférait ignorer (les « imaziyistes » en particulier). il le menait contre Ses aliénations apprises (si bien assimilées qu’elles tendent à devenir une seconde nature).. Muh ? Je ne vois que deux bonshommes au comptoir.. en compagnie de mes seuls frères. ni de ce qu’il a appris en le fréquentant : « C ’est une chance de l’avoir connu d ’aussi près.. je voulais détruire tout ce qui n ’était pas comme moi. et violent en plus. de son côté. Quand j ’étais au pays. Son combat.Tu le connais. son regard agité allait de Mouloud à moi. J’étais complètement aveugle. « Q u’est-ce qui se passe ? s’est écrié Mouloud d’une voix brouillée. En fait. Grandfrère la voyait sur le terrain des mentalités. à l’effort persévérant. maüùi d gens ? Ce sont les difficultés qu ’ils rencontrent chaque matin. vidé de sa substance. moi de l’autre. Pour ce qui est d’« éveiller » les gens. contre l’inanité culturelle du peuple kabyle plusieurs fois ébranlé. «m onsieur Y uyu». je me suis rendu compte de mon imbécillité de berbériste . » Et Mouloud était venu. il n ’y avait encore aucun visiteur dans la chambre. et j ’en étais fier. il finit par oublier ma recommandation : « Aujourd’hui. Lui attribuer un « mot d’ordre » serait pourtant une erreur. j ’ai compris que j ’avais été l’exemple même du « B asbae». Mais avant d ’entrer dans le restaurant. Cet après-midi-là. Celui-ci. Je croyais mener une lutte juste. Avant de le rencontrer. » Effectivement. parce que la vraie lutte. encombrent le monde ! » Koukou peut parler des heures de Grand-frère.. Son esprit critique est assez connu. je te dis ! Ne le vois-tu donc pas ? Ceux-là.. Sa tête s’est soulevée. Il part là. et agressives de surcroît.Allons-nous-en. ce n’était pas ça. contre l’indigence du cœur et de l’esprit. Nous n’avions pas été réunis depuis tant années.. nous lui avions pris les mains et nous lui parlions. je pouvais encore sentir vibrer l’âme de notre famille. c ’est l’A ïd. il ne critiquait ceci ou cela que lorsqu’il avait mieux à proposer . puis il l’a tourné vers le plafond. » C ’était un dimanche de novembre ensoleillé et froid. “c ’est complet”. du plafond au mur sur lequel j ’avais collé la photo de notre mère. Ses yeux remuaient dans tous les sens. s’inquiétaient. j ’ai envie d ’une bière.. en le voyant vivre. j ’ai soif. tu prendras un café. Grand-frère avait les yeux ouverts . c ’est qu’il ne se contentait pas de critiquer. ses membres se sont étirés. tous. » (« Qn ’ est-ce qui réveille les .. S’il avait un mot d’ordre. Tu me fais le coup à chaque fois. et qu’il convient de souligner. Moi. en même temps que ses mains ont serré ma main et celle de Mouloud.120 121 leur propriétaire. il n’a pas l’habitude de parler pour ne rien dire. Mouloud évoquait le pays . Abdellah ! Abdellah ! Nous sommes avec toi ! Il va partir. Mais que voyait-il vraiment ? On ne pouvait savoir. contre les habitudes de penser obsolètes et nocives.. comme il les appelait. tellement laminé.. ») Il croyait surtout à la réflexion méthodique. sans rien trahir des expériences qu’il a partagées avec lui. appréciait les conseils et autres suggestions de mon frère pour rentabiliser son affaire commerciale. à eux deux.. son réalisme lui interdisait toute illusion : « D acu i d-issakwayen lyaci ? D lehmiun i d-fmagaren ÿ$beh. enfin. car rien ne lui était plus étranger que de vouloir jouer le rôle de « leader ». Mes frères me manquaient. il citait certaines de leurs connaissances communes. Mouloud d’un côté du lit. Quelques jours avant. » Au même moment.. et cela ne me déplaisait nullement. qu’il ne sait plus différencier les voies de son salut de celles qui le mènent à sa perte. la lutte efficiente et constructive. Mouloud m ’avait appelée et je lui avais demandé de venir si ses affaires le lui permettaient : « Il a parlé de l’A ïd. Ce que. il ne soulevait un problème que lorsqu’il avait réfléchi à sa solution. tout son corps s’est raidi. son cou s’est tendu. En l’écoutant. mon frère jetait un coup d ’œil à travers la porte vitrée. J’appréciais ces rares instants où. peut-être. Emporté par son élan. nommait nos frères qui. non. ce pourrait bien être celui-ci : « Soyez éveillés ! » Il incitait les Kabyles à prendre conscience de leurs véritables problèmes. des yeux tout remplis d’un regard troublant depuis les crises épileptiques qui l’avaient plongé dans le mutisme deux mois auparavant. et non sur celui des affirmations identitaires creuses. . Grand-frère a braqué un regard vif sur son cadet. je me conduisais comme un nazi. la vraie lutte.

et même vénéré. il a voulu. un temps où elle a été bridée. 15 Je vois très bien qui est cet homme aux cheveux gris qui m ’aborde avec un faible sourire. Il s’appelle. comme de tout ce que notre famille pouvait contenir de bon malgré tout.. Je lui demandais doucement. et moi. On se sent alors comme réintégré dans le courant des êtres. ses frères et sa sœur : « J ’étais aveugle et sourd. je t ’en prie ! » Pourquoi l’idée qu'il allait partir le jour de l’Aïd m ’était-elle à ce point intolérable ? On ne part pas le jour de l’Aïd. suspendue à ses lèvres... » . Ce jour-là. je l’ai toujours admiré. J ’ai merdé bien comme il faut !. « Ce n’est pas vrai. il continuait d’être son propre maître. Une joie inattendue. comme je le lui avais écrit. Son visage avait repris des couleurs. Nous étions encore en plein mois de l’Aïd. Un infirmier nous a fait sortir de la chambre. comme il semblait l’avoir décidé lui-même. Ce bonheur tranquille et discret que procurent certains moments de la vie. Pas en ce jour. En même temps. Parfois. Ou bien alors.122 À la vue de son visage maintenant tout livide. elle se reproduira avec d’autres visiteurs... d ’agapes familiales. mois de liesse. attentive au plus petit signe sur son visage. Grand-frère. et je ressens une sorte de joie. son regard une expression plus vive. Les Kabytchous feront la fête. Nous le retrouverons quelques minutes plus tard. muselée par des forces obscures dans une sorte de non-existence intenable. Mais aussi. Je me tordais les mains pour contenir le tremblement qui s’était emparé de tout mon corps. celle de nos frères. « Je mourrai pendant l’Aïd. j ’avais l’impression qu’il décidait lui-même de mourir. la conscience réanimée après un temps où elle a été plongée dans l’apathie. dis-nous ce que tu veux. Il ne se souvenait que de notre cauchemar qui semblait l’obnubiler.. il a été réellement tenté de partir. je me suis précipitée vers le couloir pour chercher le médecin de garde. comme ça. je l’ai bien combinée. sans prendre en considération notre douleur. Quinze jours après. Il finit par se présenter. Grand-frère. Mais la formule de condoléances qu’on m ’adresse me rappelle que demain. j ’en suis convaincue. je ne m ’en souviens pas. » Et j ’attendais. je ne voulais pas l’admettre. Il lui aura fallu atteindre la fin de son existence pour qu’il comprît enfin combien il n’avait jamais cessé de compter pour nous. la mienne. lorsqu’on parvient à se relier à ses sources vives... Parle. je perçois comme un mouvement intérieur qui reprend. je ne pouvais que le reconnaître : jusque dans ses derniers instants. de respirer de tout son corps. Cette fois. c ’est comme la joie du prisonnier à qui il est enfin donné de voir le ciel. Pourquoi ne choisissait-il pas de vivre ? Il semblait vouloir en finir avec ses jours. Ce frère. de cela. comme s’il pensait être seul à l’avoir vécu.. il ne se souvenait pas. non. on revient. » Cette « fête » racontée ici. de sentir le parfum du monde. impossible dans ces conditions. de réconciliations et de pardons. Je répète ses nom et prénom. Je me refusais à cette décision. d ’entendre les voix des vivants par lesquels il éprouve sa propre vie. Il semblait si présent que j ’étais persuadée d’entendre sa voix d ’un moment à l’autre.. Pourtant. il ne va pas. les vivants et les morts. incroyable. Mais. pendant qu’il me regardait avec insistance : « Dis-nous quelque chose. il parachèvera son départ. celle de son fils. une respiration qui retrouve sa voie dans une espèce de bonheur morne.

Cette «catastrophe». Elles nous suffisaient largement pour le restant de ses jours. (juijey-kem . A Rebbi qil-ay !.. Il se tenait à une autre échelle.) » Comme un flux irrépressible. Grand-frère. cette angoisse des crépuscules dont Yemma se plaignait souvent. s’agitant dans tous les sens : « Quand est-ce que tout ça va s’arrêter ? Je n’ai pas de temps à perdre. lui ai-je répondu sans pouvoir contenir mes larmes. cwi(. Ce sont tous ceux qui. ce n’était pas difficile.. nous font croire qu’ils sont parvenus à modifier la condition humaine par leurs grandes valeurs morales et politiques . Attentive au moindre mot. je l’observais. nous vivons en existant de moins en moins. tu sais ! Six étages et j'e n aurais fini une bonne fois pour toutes. » Des paroles sans colère ! Les premières et seules paroles affectueuses que nous aurions échangées. nous nous installions là pour ne pas déranger l’autre malade avec qui il partageait parfois la chambre. Je ne t’abandonne pas. de la douceur.. Il ne faisait que parler. palpable.... comme une timide tendresse. En fait. (Dieu. tu m ’as fait de la peine. je sentais. Il était singulièrement calme... . Le doute. préserve-nous /. Pourquoi ai-je hésité ?.. Nous ne pouvons rien supporter. mais j ’ai fait comme si je ne voyais rien. je la reconnaissais... nous bernent comme ils bernent tant d’autres. nous ne savons rien. lui expliquant combien j ’en étais affectée. Lorsque les visiteurs étaient nombreux. il n’avait pas reçu de visiteurs et Mouloud avait pu lui parler enfin. Il lui avait surtout reproché son attitude envers moi. c ’est à quoi nous servons en réalité. parce que nous sommes bêtes ! J ’aurais pu éviter toute cette merde. d’une cohérence sans faille.. cette sensation d’effroi sans nom et sans objet. J ’aurais pu éviter tout ça. énigmatiques.. émanant de lui. Nous en étions à constater l’échec de toute une vie menée dans l’impossibilité de résister à l’impensable. II était. ne nous dites pas le contraire ! Nous pouvons toujours savoir ! Mais la plupart du temps. du même coup.. .. comment t ’y es-tu pris pour finir dans ce naufrage ? » Tous les jours.. non ?. Grand-frère.. la colère l’emportait : « Je pouvais savoir. Le manque d ’informations.. Pour la première fois. Mais j ’ai hésité.. Grand-frère ne pouvait plus quitter son lit.. A suivre ses interminables monologues.. la jambe droite déjà paralysée. Ils nous mentent. ils nous leurrent. tandis que nous autres.. les « petits » peuples. de saisir la logique de l’histoire qui l’avait conduit à cette « catastrophe »... Nous en étions aux dernières chances. indicible. remplissant la chambre des fantômes de notre enfance ruinée. parce qu’il y était totalement. Il parlait ainsi quand nous étions seuls. incapable de supporter davantage son agitation. pendant ces lents déclins du jour qui amplifiaient son angoisse. dès le début. Comment aurais-je pu ? De le voir au repentir me rendait les choses encore plus douloureuses.... » Etait-ce là sa manière de me demander pardon ? Alors. étrangement familière.. Elle était là.. ne sentais rien.Grand-frère. Trop tard. L’impuissance. lui aussi. il a murmuré de sa voix la plus nette : « A an i. abondantes. Traînant ses mots.. J ’ai vu les signes avant-coureurs. J ’y avais déjà pensé. « Vous ne nous croyez pas ? disait-il... en silence. « Oui.. nous refusons de savoir. peut-être.. l’écoutais. et des miens ! Après quoi... j ’habite au sixième étage. pour reprendre son expression. depuis des siècles. Je la sentais. ») Ce genre de paroles était tout à fait nouveau dans sa bouche.. Nous devons maintenant supporter tout ça ! Ils nous font croire qu’ils vont nous guérir avec leurs petits cachets et leurs piqûres. mais je n’en tirais aucune satisfaction. nos « adversaires » étaient aussi de ce côté-ci de la Méditerranée. Je ne l’avais pas revu depuis le soir où je m’étais enfuie de la chambre. fa it de la peine . tentais de deviner ses pensées. ceux-là qui veulent imposer au monde entier les certitudes éclatantes de leur raison universalisée. entre deux couloirs de l’hôpital.. dans cette dimension sans limites qui m ’était familière.. Vous pensez que nous sommes fou ? C ’est incroyable ce que nous sommes bêtes ! Nous ne savons rien. ce n’est pas grave. j ’ai ajouté : « Je ne t ’ai pas laissé. nous endorment de leurs mensonges mielleux. au plus petit geste. J ’ai vu les signes et je n’ai rien fait pour. » (« Je t ’ai.. personne ne nous a dit la vérité. et combien je voulais simplement l’aider.124 125 Il reconnaissait ses erreurs en ce qui concernait sa famille.. . comme à mon habitude... L ’ignorance. La veille. Le manque de confiance en soi. il disait qu’il l’avait vue venir... » . je lui posais cette question. Chaque mot avait une portée qui allait bien au-delà de son sens immédiat.. » J ’aurais dû tenir ma langue et me contenter de l’écouter. et la mienne. Nous faisons marcher leur commerce. ses propos débordaient l’instant présent de leurs significations multiples. Quoi ? Encore quelques semaines ? C ’est désespérant !. envahie par l’émotion. j ’ai pu enfin commencer à essayer de comprendre : « Oh Grand-frère...Va. comment pouvais-tu savoir ?.. Comme ce jour où je m ’étais assise tout près de lui.

Il attendait plus. là-bas comme ici. les enfants ne sont pas coupables. à répéter « Dieu. Grand-frère ! » Je ne le regardais pas dans les yeux. ») . ruminant les sempiternelles jérémiades : « Daswessu n hvaldin tewsar. non ? Q u’avons-nous fait ? C ’est vrai. c ’est vrai. D’où cela peut-il bien venir? Je ne comprends pas.. Un autre soir. Elle était notre consolation ou notre damnation. Les enfants ne sontpas coupables. c'est logique. c ’est tout. de répondre d’une voix précipitée : « C ’est vrai ça...Oui... » Au bout d ’un moment. a sidi. De la voir s'exciter ainsi à nous pardonner me faisait pleurer. Grand-frère ? Quel mal as-tu fait ? Qui as-tu lésé. elle nous donnait aussi nos destins. tyerqem ! » (« Si je ne vous pardonnais pas . jusqu’à ce que. joli. C ’est quoi. je n’ai entendu que des bénédictions.. transformant en acte sa violence contre elle-même. C ’est une malédiction.. [il nous reste] la fuite. elle s ’essoufflait.126 127 De là venait une grande partie du dégoût qui entachait son exil plus ou moins forcé. vous seriez perdus ! ») Et en effet. je le pense vraiment. A lur. Mais il n’y avait peut-être pas que cela. sans vraiment y réfléchir : « Quelle malédiction. non ? C ’est une malédiction. sa détestable verve imprécatoire se tarît d ’elle-même. Où se réfugier ? Aucune issue. situ. ses enfants.. Imbue de son pouvoir maternel comme toutes ses pareilles. une des inepties !) Culture à la noix. (Qui ne voudrait pas retourner au pays ? Oui. en effet. contre les siens. qui constitue sans doute un des traits les plus caractéristiques de la culture kabyle. inventant leur avenir dans le moment même où elle donnait libre cours à ses colères. Grand-frère. désormais. dès l’instant où elle ouvrait la bouche. timeyriwm. Yemma ne voyait pas que nous aussi.. il semblait encore très calme et voulait visiblement me parler. lexrif. joli. La mort devenait une option attrayante. comme si. elle s’en servait aussi pour tracer le destin de ses enfants. l’âge venant. calomnié ? Je n’ai jamais entendu de mauvaises paroles à ton sujet . j ’avais une bonne hygiène de vie. volé. Ça ne peut être qu’une malédiction. nous payons.. Amva urnebyi ara ad iqqel yer tmurt ? Ih. Tu y vas pour accomplir un travail tout simple Les lutins le transforment Alors. les figues. nous étions plongés dans la souffrance où elle se noyait. .. » Et lui. ju li. A(-{ruljed a d-tzedmed dinna Iqannunen a t-eawden.. tarewla. On aurait dit qu’elle avait détourné notre langue pour son usage personnel.... Elle était notre dieu qui nous condamnait ou nous sauvait.. elle nous clouait à ses souffrances en distillant en notre âme cette affreuse culpabilité vis-à-vis des parents. C ’est peu dire qu’elle avait l’art du verbe ! Ce verbe. ju li. cette catastrophe ? Q u’avonsnous fait pour mériter ça ? Pourtant.. Q u’est-ce que tu en penses ? » Il demandait mon avis ! Je me suis empressée de répondre. empêtrés dans leur culpabilité secrète. C ’est alors qu’elle prit ¡’habitude de nous dire : « Ma ur awen-semmhcy ara. (Dieu. » (« Redoutable est la malédiction des parents. un des défauts ou. Elle nous distribuait notre futur. J ’avais décidé de ne plus l’interrompre : « Qu'est-ce qui se passe ?..elle ne s’en servait pas seulement pour tisser ses raisonnements qui nous enfermaient.Oui. nous payons. enveloppant le monde tout entier dans leur logique implacable .C ’est vrai. les fêtes. » Nous parlions de la même chose sans rien nommer explicitement. Et cette manière qu’elle avait d ’affirmer sa toute-puissance. elle s’appliquait à effacer sa violence d'avant. ça ? . mieux.. je leur pardonne. mais je sentais bien son regard appuyé sur moi. eux et tous leurs descendants ! » suivis d ’une série de bénédictions. Elle usait et abusait de cette langue qui semblait n’appartenir qu’à elle seule. (J’ai envie de dire . tu le penses vraiment ? . il a repris : « C ’est vrai..) La déception partout. « De toute façon. qu’avions-nous fait ? Nous n’étions que des enfants !) Q u’elle était pathétique dans sa toute-puissance ! Elle semblait tenir nos vies entre ses mains. Nous sommes coupables. à la fin de chacune de ses prières quotidiennes. qui aime à lester ses membres pour la vie ! Ils se traînent. Elle nous avait donné le jour.

procèdent d’une pensée exercée à saisir les réalités telles qu’elles sont. Ainsi se mentent-ils sur ce qu’ils sont. toi le dénudé ? . Le fait même d’être parents les disculpe de toute faute. édifiés. une fois de plus. incompétent en tant que père ou mère. Ils ne se sont pas préoccupés de m ’offrir la moindre assise. en vain. Ces premières années. C ’est bien en ses soubassements que leur culture est déficiente. les mêmes avec lesquels ils ont été euxmêmes forgés. mais ils ont manqué de m ’établir vraiment dans la vie. Ils m ’ont charpenté à la diable. « Tanemmirt ! » (« Merci ! »). donc. mais ils auraient donné leur tête à couper plutôt que de le reconnaître. auteurs prolifiques de proverbes toujours éloquents : I udellaa i wumi y e k k e s Iqaea. à ces Kabyles. péremptoires au premier abord. Il constatait avec tristesse : « Ils leur apprennent à répéter “ozw/” et ils leur disent : “Maintenant. Il est possible que leurs ancêtres lointains. Mes parents m ’ont donné la vie plus par devoir moral (encore !) que par un réel désir de m ’avoir. à sa vision ? À la manière d ’un Jean de La Fontaine. Mes parents n’étaient pas à la hauteur de leurs responsabilités. à la fierté chatouilleuse. lui. eux. elle correspond bien au ton quelque peu emporte-pièce de Mufyend-u-Yehya. qui devraient être les meilleures. s’ils n’existaient pas ?). ou a été. Ainsi se méprennent-ils sur leurs problèmes. avec des moyens usés. En fait. Ont-ils oublié les avertissements de leurs devanciers. veulent poser un toit là où ils n’ont encore rien fondé ni bâti. d’abord en tant qu’individus. de se concevoir en tant que peuple en devenir. cette raison à la fois cohérente. etc. » Les Kabyles. » Muljend-u-Yebya. ses idées. étayés. aient été gratifiés d ’une raison digne de ce nom. il disait simplement : « Travaillez. dépourvue. mon frère les abhorrait. Mes parents ni ’ont peut-être maudit. Et comment. les Kabyles d ’aujourd’hui. En tout cas.Une bague. C ’était de lamentables éducateurs. qu’ils le reconnaissent enfin : ils ne la possèdent pas. En veut-on un exemple ? Il sortait littéralement de lui-même dès qu’il entendait : « Azul ! » (« Salut ! »). Pour tout dire. dans des creusets familiaux favorables. s’étonner de leurs difficultés. Ils sont persuadés d ’avoir accédé à une position morale incontestable. aussi déplaisantes soient-elles par ailleurs. ces mots. alors. et cela dure depuis des générations. pas uniquement aux yeux des étrangers (Ah ceux-là ! Que seraient les Kabyles.) Où l’on voit comme ils sont tout à fait à même de reconnaître leur impotence congénitale. au bien-être de la collectivité. » Il rejetait les solutions de facilité. » D’aucuns. prenez de la peine : c ’est le fonds qui manque le moins. (Que te manque-t-il. carencée en ces principes de vie familiale et collective qui concourent à l’épanouissement de chacun et. qui s’est emparée des esprits. celui-là qui n’a jam ais vu l’œuvre accomplie d ’un ouvrier méritant. à les résoudre ? Pour ce qui est de mon frère. Ils m ’ont élevé dans l’urgence. Ils m ’ont nourri. acu ara s-d-gen ifassen ? (Pour un panier sans fond. voire erronée. Mais eux. et cette façon de voir nous dispense de poser concrètement nos problèmes. Ils m ’ont travaillé comme travaille un mauvais bricoleur. en était arrivé à cette conclusion lapidaire : « Ur neffu/vbb ’ ara ! » (« Nous n ’avons pas été éduqués ! ») Comprenez : « Nous les Kabyles. celles qui consistent à s’occuper de la forme et à cultiver les fioritures tout en délaissant le fond. sans crainte d’offenser le Ciel. allez vous faire tuer !” Voilà à quoi se résume l’enseignement de nos soidisant intellectuels. parfois même. ») Au lieu d ’admettre tout uniment : « Mon enfance a été un gâchis. ils m ’ont inculqué leurs façons d ’être et de penser.Jfaxatemt.128 129 Ou encore : « Jnadiy y e f zzehr-iw ur t-ufiy. Waqila dsan-iyi imawlan. inadaptés. nous n’avons pas été construits. de se reconnaître les uns les autres. par conséquent. comme d ’autres de la même facture adoptés par la majorité sous la pression de cette bouffée de berbérisation quelque peu abêtissante (et. orientés dans le bon sens. à quoi serviraient les anses ? Ou encore : A cu i k-ixussen a B en saryan ? . et de relever les défis du . à leurs propres yeux. Voilà comment la morale masque ces problèmes qu’il convient de résoudre en nous-mêmes ou ces comportements qu’il nous faut changer. de les aborder avec lucidité. » (« Je cherche ma chance. très lointains. mais aussi. fanatisante). Elle témoigne aussi de sa volonté de battre en brèche l’image magnifiée que les Kabyles ont tendance à arborer de leur culture. Ni plus ni moins. je n’étais pas le seul enfant qui se pendait à leurs basques. Comment ne pas souscrire. ce qui leur fait défaut. Si bien que j ’en suis à m'éreinter pour mener ma vie jusqu’au bout avec cette tare originelle. les décharge de tout reproche. Ces mots remâchés et lâchés à tout venant. n’ont été pour moi qu’une succession de ratages de mes parents. c ’est une raison. Tout est « moral » chez nous. l’ont-ils reçue en héritage? Sinon. ceux qui l’ont fréquenté le savent : il n’exprimait rien qu’il n ’eût longuement médité. Aucun parent chez nous n ’avouerait qu’il est. ferme et souple qui leur aurait permis de se construire. trouveraient cette remarque exagérée.

ce jour-là. la mondialisation triomphante "étant. ou élaborer une autre ? Sûrement pas en succombant à la séduction des récits d’origine (lesquels. il me plaît de le penser. Le jour où vous proclamerez : “ Ur nt'fruzu ur nkeim u /” ("Nous ne nous briserons ni ne courberons non plus ! ” ). ou 1’« azul » ou la « tanemmirt » ou tout ce qu’ils veulent. qu’ils étaient pour lui comme « un phare rencontré dans la nuit ». la Vie sans prix qui donne leur sens à nos actes. il expliquait. propice aux revendications ethniques aux quatre coins du monde. Comme quoi. ne suis-je pas surprise qu’il se soit tourné vers les Grecs de l’Antiquité. on en conviendra. De la même façon. Donc. entre hommes et femmes. est le propre de tous les extrémismes). en compagnie desquels il passait ses longues nuits sans sommeil. ils ne font que réagir. Ils ne font preuve d’aucune originalité en réalité. vous serez sur la bonne voie.. Il ne s’agit pas de remplacer une formule par une autre. Quant à l’ethnonyme. pourquoi cultivent-ils cette peur irraisonnée d’être confondus avec « les Arabes » ? On a affaire à deux langues distinctes (quoique très parentes).. « sa g e s» ). et qu’ils les résolvent. C ’est dire qu’ils contribuent à leurs problèmes. celle-là même qui a en partie inspiré la Renaissance des peuples d’Occident et qui continue encore d’inspirer la pensée universelle. mon frère revivait. son cheminement personnel de celui de tout un peuple. Les kabyles ont à faire évoluer leur façon d ’être et de penser et. Et pendant qu’ils y seront. Et. Cette raison. lorsqu’ils se conduisent comme cet homme qui a perdu sa montre et qui la cherche sous un réverbère : ce n’est pas à cet endroit qu’il l’a perdue. Grand-frère la jugeait assez stupide finalement : « Brisés. dans tous les sens du terme : «T iens. finissent toujours par rejoindre le mythe) ni en se fourvoyant dans la recherche effrénée d’une « authenticité » ethnique et culturelle douteuse (laquelle. ils feront bien de s’interroger aussi sur cette relation aberrante qu’ils entretiennent avec toute forme d’autorité. C ’est d’une mutation radicale qu’il s’agit. ce sont leurs pratiques éducatives telles qu’ils les ont subies et telles qu’ils les reproduisent avec leurs enfants. Sophocle ou Xénophon après ses trois alertes cardiaques. Les hellénistes (Jean-Pierre Vernant. comme il les appelait. C ’est qu’il était profondément généreux. cette pléiade d ’« im yaren » (« vieux ». eux. ils l’ont égarée dans les méandres de leur longue et douloureuse histoire. c ’est comme l’habit du moine dont parle l’adage. n ’attend rien ni du Ciel ni des hommes. d 'être humain. De même. à nos engagements. C ’est vrai. mais aussi. En découvrant Platon. Car leurs problèmes les plus sérieux ne tiennent pas au fait qu’« on » leur interdit d ’être des « Imaziyen». ils n’inventent rien à clamer leur « Amaziyité » sur les toits . » Il plaçait la vie par-dessus tout (sachant peut-être qu'il ne ferait pas de vieux o s). Et cette expérience de régénération. ce sont eux-mêmes qui les créent en même temps qu’ils en souffrent. il voulait les partager avec les siens. les Kabyles croient qu’ils comprennent leurs problèmes. aux incidences de la modernité uniformisante qui affecte. ces Grecs-là ont su. pour se concrétiser. Ce sur quoi ils devraient être inquiets par-dessus tout. alors que leurs vrais problèmes tiennent à ce qu’ils sont en euxmêmes. à leurs façons d’être homme ou femme. Au demeurant. Diogène.. cette faiblesse ne leur vient pas du dehors . ils ne la doivent qu’à eux-mêmes. ils n’ont confiance ni en leur langue ni en ce qu’ils sont. par exemple) l’ont montré. ou encore. Leurs problèmes ne sont pas là où ils les situent habituellement. Aristote. à leurs manières de vivre en société. Quand tu te donnes tout . encore moins de réflexion. à des degrés divers.. tout simplement. comment peuvent-ils récupérer cette raison qu’ils ont perdue. on le sait également. sous l’éclairage du mythe berbériste inspiré par leur volonté sectaire de se différencier des « Arabes ». de cette générosité totale et sincère qui.130 131 monde contemporain. mais c ’est là qu’il y a un rayon de lumière. leur conception des rapports entre parents et enfants. paradoxalement. les mots ne font pas une identité : ce ne sont que des mots ! Les idées avancées ici ne sont guère différentes de celles que mon frère aimait à exprimer. à nos rêves mêmes. qu’ils 1’« accrochaient à la vie ». ces brailleurs de rue . toutes les sociétés actuelles. leurs mœurs en général. ce sont les Grecs. C ’est qu’il ne distinguait pas ses intérêts propres du progrès collectif. telle une cellule à son milieu chimique. parlant de ces mêmes Grecs de l’Antiquité. Ce ne sont pas les médecins qui m ’ont guéri. les mettre au service de quelque ambition égoïste . dans ce cas. dont une des expressions pourrait être le mot d ’ordre actuellement en vogue : « A nerre? waV a neknu ! » (« Plutôt se briser que de se courber ! ») Cette consigne cruelle (donnée par qui ?) à laquelle leur orgueil puéril les contraint de se plier. par Dieu ! » A d ’autres. m ’a-t-il dit en me tendant l’Ethique de Nicomaque d ’Aristote. tout le monde le sait ou peut le savoir : c ’est dans l’histoire écrite. on le sait. En clair. c ’est là une donnée irrécusable : ne leur suffit-elle donc pas ? Ou bien alors. va t ’instruire. inventer toute une Raison. cette intelligence qui illuminait sa voie. ce qu’ils devront tôt ou tard remettre en question. à ramener leur tendance à la prétention immodérée aux limites respectables de la simple et juste dignité. Aussi. notamment. que gagneriez-vous ?. ils ont à mûrir enfin. entre eux-mêmes et les autres. il ne voulait pas les garder pour lui seul.

il explosait. Ça sert à montrer le chemin aux autres.. il finit par se retirer . ni titre ni siège ni tribune ni appui officiel ? Du lit d’hôpital où il dépérissait de jour en jour. il trouvait encore la force de crier : « Leqraya ! L'instruction ! La quête de la connaissance. le berbérisme n tackum ! » (« J'exècre votre berbérisme ! ») Ou encore : « Pendant ce temps. . Donc. crachait son dégoût. En plus. Tout affligé. à quoi bon perdre son temps à enregistrer des cassettes de textes. cela aurait signifié la mort immédiate). yiw e n a y d udem-is J-fidef zeddigen am lekwfen. ») Le bon sens. $abfra y a R ebbi çaijlja ! » (« Pendant ce temps.. il est possible qu’ils aient été drogués. a leqbayel ! » (« Qui vous ôtera la vanité et le mensonge. si personne ne les écoute et ne les apprécie à leur juste valeur ? Il prêchait dans le désert. fell-i a y dessen Uyaley n e k d asdaw-nnsen. il s’en allait digérer sa colère dans sa solitude retrouvée. ils s'en moquent Et me regardent comme un ennemi. Oh ! Comme il en voulait à ces élites pontifiantes qui prennent les vessies pour des lanternes ! Tandis que le moindre mouvement devenait pour lui de plus en plus difficile. nos intellectuels spéculent sur du vent. iyna-kwen. Pourquoi dites-vous qu’il y a quelque chose là où il n ’y a rien ? Pourquoi mentez-vous aux gens quand ils attendent de vous la vérité ? C ’est de la trahison ! Vous êtes des traîtres ! » Et aussi : « Win ara wen-ikksen z z u x akw d lekdeb. le souci de la cohérence et de l’efficacité dans les actes les plus ordinaires. il y en a qui les écoutent. quel que soit le grade de chacun. comme il le faisait jusqu’alors. celui-là vous enrichira. Cependant. Pourquoi refusez-vous de comprendre ? Quand cesserez-vous de berner le peuple avec le berbérisme ? Il n’y a rien. et il le disait. (Et ils rient. D ’ailleurs. Lorsque les circonstances l’y obligeaient. Hélas ! ») Et peut-être même avant : Yema dessen Nniqal ad xem m en citub A d msefhamen gar-asen A m m a r ad beddlen leryuh Zemren m a yehwa-yasen Nniy-asen.132 133 entier à une œuvre. tu peux faire n ’importe quel métier. une génération moins hypnotisée par Vam aziyism el Cela se peut bien. Le pain est le même pour tout le monde. il cessa non de travailler (dans sa situation. Us ont peut-être mangé quelque chose.. il le disait haut et fort : « Inaal. il continuait pourtant de tonitruer en présence de certains visiteurs : « Nous vous disons “voici la voie !” mais vous ne voulez pas la voir. il voyait que la majorité choisissait la mythologie amaziyiste et ses chimères. cela aussi formait son caractère. À l’époque. pour justifier la rétention de son travail : « A m win icettben i uderyal. en sa présence. le pragmatisme. les Algériens ne survivaient que grâce à la semoule que leur envoyaient les Français et les Américains. en plus Au lieu de réfléchir un peu De s ’entendre Dans l'espoir que les choses s'améliorent Ils sont capables s'ils le veulent Je leur ai dit. » Il disait encore. se prévalait de son amaziyité de façade. tu ne te demandes pas ce que tu vas y gagner.. c ’est fait pour dessiller leurs yeux.. Espérait-il une période plus propice. lui qui n ’avait aucun statut. Leur conduite est incohérente. » Comme il était remonté contre les moutons de Panurge qui suivent aveuglément ces « intellectuels zaeemma tik » (« les soi-disant intellectuels ») ! Et il ne le cachait pas. » (« Comme qui danse pour un aveugle. Tel était mon frère. volait dans les plumes de qui. réellement. Après quoi. ce n ’est pas un diplôme. non sans une pointe d’humour : « Puissent-ils guérir ! Puissent-ils changer. Yema ¡¡an agad i sen-igan ccan. Kabyles ! ») C ’est qu’il était hanté par la vérité : A y e n byiy. S’il ne s’agissait que de gagner ta vie.) Combien l’entendaient. mais de distribuer des copies de ses travaux. penser autrement. comprendre enfin ! Ceux nés dans les années quarante ne réfléchissent pas à ce qu’ils font. Dès 1980. Ce n ’est pas fait pour avoir une fiche de paie et se pavaner. les intellectuels nney la tfektilin açlu. quand cette œuvre et toi n’en font qu’un. .

n’est-ce pas ?). mais je n’en rougis pas). participe en grande partie de leur tribalisme délétère. il y a une leçon à tirer. plus féconde. désagréable peut-être. Dieu y pourvoie !] Curieux proverbes. mais bonne à dire comme toutes les vérités qui se respectent : les Kabyles sont les premiers responsables de leurs maux . Voilà une des raisons qui l’ont conduit à modifier sa vision sur le « problème » de la culture kabyle et à s’engager dans une autre voie . leurs incohérences. Et aussi. en exploitant tous ses détours. ou la ruse infâme dont tu te sers pour te sortir d ’affaire aux dépens d ’autrui. dramatiquement. C ’est donc ainsi : de notre malheur familial dont je n’hésite plus à parler (j’en pleure. pour ne pas perdre la face.) Ce n’est ni par nihilisme ni par négativisme que mon frère répétait : « Il n’y a rien ! Nous n’avons rien ! Nous n’avons aucune raison de nous réjouir ! » Il reconnaissait cet état de fait : les élites kabyles occupées à piler de l’eau dans un mortier depuis des décennies . vos pires « ennemis » s’y prendraient-ils autrement pour vous nuire ? Quoi qu’il en soit. du fait de leur mode d’être et de penser tribal qui tend à se perpétuer surtout par l’exacerbation de ses aspects les plus débilitants. ce qui déforme leur perception de la réalité. le plus déplorable qui soit : ce qui écarte les Kabyles d’une vision précise de leur situation. L’autre. sans citer tes nombreux préjugés. écrabouille-le : ce n ’est pas un péché] . voici une des conclusions de Muljend-u-Yeljya. cynique et odieux. Il travaillait d’arrache-pied. d’une illusion commune à laquelle ils adhèrent sous l’effet. le plaisir que tu prends à donner du fil à retordre à ton voisin. ce qu’il disait explicitement. exhortant ses interlocuteurs au travail : « Taqbaylit akw d lbup eaddi ma tebyid af-fxedm e^ ! » (« La langue kabyle est en friche. [Le Kabyle ou l ’ A rabe. leurs entraves intérieures qui brident leurs capacités créatives. Mais la vérité est bannie Les gens la redoutent. Win itbas uberkan uqerru. si tu veux ! ») Il s’agit donc de semer dans et par la langue telle qu’elle est. Je serais tentée de dire qu’en pensant de la sorte. dans le vrai de sa culture.. il mettait au travail la langue ancestrale telle qu’elle fonctionne au quotidien. racistes et autres. le plus authentique. sans lequel tu ne peux pas vivre. leurs réponses également. cherchant la meilleure méthode pour communiquer une des idées qui lui importait particulièrement : la nécessité pour les Kabyles d’affronter leurs travers. leurs contradictions au plan de leur savoir comme à celui de leur morale. ta jalousie incurable. ad ig R ebbi ¡¡awil ! [Etre la cible d ’un Kabyle ou d ’un Arabe. Kabyles. la langue kabyle en involution depuis des générations.134 135 Maena tidef iyba yisem -is J(agwaden-f yemdanen. simultanément. ce sont les « autres ». en mettant à profit tous ses particularismes régionaux. sehheq-it : ulac ddaswessu . Muljend-u-Yeljya ne s’opposait pas à l’idée d ’interroger l’histoire (et non de s’y réfugier) pour mieux comprendre le présent. dans la bouche de la . qui peut s’adresser à tous. C ’est un effort concret sur le terrain de la langue. grecs et autres. Entre nous.. aussi concret que l’était celui des aïeux qui s’exténuaient sur leurs lopins de terre pour en extraire leur pitance quotidienne. toujours. voilà tout ce que les Kabyles ont su apporter à l’humanité ! ») On dirait même que les problèmes des Kabyles se compliquent de plus en plus. simple. Certains d'entre eux ne poussent-ils pas le ridicule jusqu’à se vanter d’être « plus civilisés que les “Arabes” » ? Soit dit en passant. Cette réalité semble relever d ’une croyance collective. Dans cette perspective. la langue et la pensée de ceux qui la portent. l’obligation à laquelle tu es tenu d’afficher des attitudes hautaines. Toutefois. d’inventer de la matière palpable. C ’est que Yemma était pleinement. (Ce que j e désire n 'a qu ’un visage C ’est la vérité immaculée comme le linceul. de quels « Arabes » s’agit-il ? Quels sont les indices de cette culture kabyle prétendue « supérieure » à celle des « Arabes » ? Où sont ses productions par lesquelles elle collabore à la Culture universelle ? (Mon frère disait : « le couscous. lui . plus sensée. notamment. par exemple : ton mépris pour celui qui ne te domine pas ou qui te ressemble (Aberkan uqerru. il ne renonçait pas au travail de fond qui s’imposait à lui. avec lequel tu as du mal à vivre. selon laquelle les responsables de leurs problèmes. Va travailler. une voie plus concrète. Ah ! Que n’a-t-il pas été un rien égoïste ! Malgré tout. d ’enrichir un contenu culturel et. il enrageait de son incapacité à intéresser les siens par sa démarche réflexive inspirée par les grands penseurs. leurs causes principales sont en eux-mêmes. de te montrer présomptueux. la culture kabyle en panne . leurs dérives. il récusait la thèse courante chez les Kabyles. ils créent eux-mêmes la réalité qu’ils dénoncent. Tels ceux-ci. plus pondérée ! Il souffrait. Il s’agit de produire. d’une des dispositions mentales les plus révélatrices de leur culture tribale : se sentir persécuté par l ’autre vécu dans une proximité insupportable.

il connaissait ceux de là-bas. 11 a évoqué chacun de nos frères par le surnom qu’il lui donnait autrefois. un passage obligé pour tous ces peuples. et comment je voyais la question de la culture. les citoyens d ’un pays participant du monde et de son humanité diverse. la façon dont ils la maîtrisent.. à la transmettre pour elle-même et non pour s’opposer à une autre. l’état d ’une langue reflète la condition intellectuelle. cette quête. Je m ’en rapportais à l’espoir de le voir se rétablir. la masse des petites gens qu’il regardait comme des proches parents . dans ce miroir aux alouettes que leur tendent. Cette langue. Pour qu’enfin notre histoire puisse couler comme l’eau. de tous les groupes qui ont été. Grand-frère semblait apaisé par ma réponse. Cela admis. dans leurs mesquinéries comme dans leurs grandeurs.. ney taqbaylit agi ur [-nessin ara. la langue usuelle vibrante des heurs et malheurs des gens ordinaires . toute Y authenticité qu’il défendait : cette expérience de vie révélée à travers la langue vivante. surtout en les observant . le passé étant inchangeable par nature. de s’emporter encore. passer comme les jours. n’est-il pas plus pertinent d’essayer de l’améliorer plutôt que de se mirer. Et c ’est peu dire qu’il les connaissait. De sorte que je ne savais jam ais à quoi m ’attendre avec lui. ou alors. Enfin. et aussi. précisément : Ur ffeawad ara i yeysan tibbw it! (Ne recuis pas les os !) Tout bien pesé. nous ne la connaissons pas. en chaque instant. inscrite dans la langue qui les habite et qu’ils habitent. il avait de plus en plus de mal à se rappeler ce qui s’était passé la veille. comme s’il vivait parmi eux. l’histoire. de reprendre ses lancinants « ta mère-là ! » qui me déroutaient. et plus généralement. ils la portent en eux-mêmes. la langue maternelle (et non le 137 berbérisme !) qui leur permet vraiment. peut-être pour la première fois. les Kabyles ont à devenir ce qu'ils sont. Aussi. leur ardeur à la pratiquer avec passion et intelligence. c ’est-à-dire les héritiers d ’une tradition orale qu’il leur appartient d ’enrichir et de prolonger par l’écriture. psychologique. cette langue. c ’est-à-dire en eux-mêmes . Mais aussi. là aussi.. la recréent et l’enrichissent en intégrant de nouvelles réalités . ») Evidemment. » (« Ce n ’est pas la langue kabyle qui est déficiente. donc. à travers les fantasmes débridés de leurs puristes entêtés. Elle est. Il répétait à qui voulait l’entendre : « MaCCi t-taqbaylit ur nezm ir ara iyim an-is. comment l’aborder. dans leur tentative de surmonter leurs traumatismes historiques. J ’avais perçu son sentiment de culpabilité à l’égard de nos parents. happés par la modernité conquérante mise en branle en Europe depuis cinq siècles. * Ce soir-là. en les fréquentant un peu. ces Kabyles qui n’ont d ’autre prétention que celle de durer tels qu’ils sont. de sérénité. S’agissant des Kabyles. les Imaziyen d ’il y a deux mille ans ? C ’est peut-être le lieu d ’invoquer la sagesse de ces ancêtres. les jours suivants. comme la vie. Et si ce qu’ils sont leur déplaît. sa vitalité. dans quelle disposition il était. comme les saisons. tout comme le rêve permet à chacun de retrouver son enfance. bien des peuples actuels. la langue telle qu’il la parlait lui-même. C ’est d ’ailleurs là. Ahaat nasya.136 majorité. quels étaient mes rapports avec eux. dans leurs échecs comme dans leurs réussites. Je me promettais que je trouverais alors le moyen de discuter avec lui pour débrouiller notre sac de nœuds et liquider ce qui nous déchirait. D nekw ni ur nezm ir ara i yiman-nney. Ensuite. Et chacun d ’eux la mène avec plus ou moins de bonheur. cela ne l’a pas empêché. à différents degrés. de se relier à leurs origines.tous ces hommes et ces femmes vrais dans leurs souffrances comme dans leurs joies. le dirai-je à mon tour. Il connaissait ceux d ’ici. il a bien voulu me parler et m êm e. à mon sens. dont il découvrait peu à peu les subtilités régionales et les potentialités inexploitées à tous les niveaux. il m ’a demandé ce que je pensais des Kabytchous. leur langue est aussi leur première et dernière chance de conserver leur identité culturelle sans s’enfermer dans une vision ethniciste. c ’est nous qui sommes incompétents. sa force. dans leurs défauts comme dans leurs qualités. tel Narcisse dans ses eaux originelles. Peut-être sommes-nous fatigués. qu’ils le veuillent ou non. de notre mère surtout. . la question est celle-ci : jusqu’à quand se conduiront-ils comme ce paysan qui cherchait son âne alors qu’il était dessus ? Veulent-ils recouvrer leur identité culturelle « authentique » ? Elle est là. d ’éprouver leur continuité culturelle tout en restant ouverts au monde actuel et à ses évolutions inéluctables. culturelle et sociale de ceux qui l’expriment . les immigrés.. les Kabyles sont le produit d ’une hybridation linguistique et culturelle multiple. sans ambages : la quête identitaire est une des préoccupations majeures des peuples hier colonisés. comment cette langue n ’auraitelle pas toute leur confiance ? C ’est elle. Nous faisions connaissance enfin ! Pourtant. m ’écouter ! Il m ’a appris certaines choses qui l’avaient blessé dans sa vie privée. Comme. selon ses ressources propres et sa situation dans le cadre de l’Etat national dont il fait partie.

un espace de réflexions et de discussions autour de thèmes divers .. la possibilité donnée à chacun de rompre un instant son exil en parlant du pays quitté. je rêvais une seconde chance. C ’est dire l’importance qu’il leur accordait. d ’exposer ses problèmes ou de soumettre ses projets personnels à l’avis de tous. au-delà du travail littéraire.politiques ou autres -.. plus conscient des approches de la mort. Oui. peut-être dès l’aube de sa vie. Grand-frère les considérait comme une « thérapie de groupe »..138 J’espérais. il les a réclamés. Sa violence. Tandis que lui.. disait : «R adiothérapie. neqqar m azal Aql-ay nedder tamara. l’on chantait dans l’atelier. une grande partie de la soirée était parfois occupée par ces chants. Mokrane.. Thérapie. Grand-frère les recherchait. Et. le cousin de Mokrane. Dans sa chambre d ’hôpital même. d ’une voix vigoureuse et envoûtante). Yemma aimait les entendre. toute tournée vers luimême. ce dernier lien avec un monde pour lui de plus en plus invivable. Dans l’atelier. cela veut dire tailler. Dans un sens. les réunions étaient avant tout des rencontres et des retrouvailles amicales. mais aussi. afrerref. Ces séances consacrées à la controverse et à l’expression libre. à voix basse. 16 (Nous endurons. » Et. il faut trancher dans le vif. Alors. ces chants religieux d ’évocation et d ’édification qui me bouleversent toujours. lui aussi. Ce monde. c ’est juste.. était en lui depuis toujours.. Car. mendiés autour de lui. il mimait l’opération. en fait. à ce morceau par exemple (le même qu’entonne. de la main qui lui obéissait encore. Nefbibb/.. mon frère ne pouvait cacher ses larmes : Lefhama win um i f-yefka Teyleb lyella U ryetfili d igellil Bab-is y e b b w i lbayakka Yebead i tlufa Uridenneb ur ¡{Iieyyil . Certains soirs donc.) La maison résonne maintenant des dikr. ne disait-il pas qu’il lui avait été infligé. il est parvenu à le rompre. Koukou et Saïd lui ont chanté les quelques couplets qu’ils connaissaient. Il faut sectionner. en cette veillée funèbre. endurons Survivant de mauvais gré.

la tombe se ferm e Nous laissons parents et amis.Yefrya yebbwetj-as lajel Lm ulukheggan aha amkan Tasa d wul tay y e f inijel A r daxel qebren rkan A R ebbikeC dim w ennes Demn-ay aql-ay deg yeblan I uçekka ni 'ara yay-yefrbes Negga leljbab dimawlan. cette phrase qui était une des expressions favorites de Yemma. son terme est arrivé Les anges ont apprêté la place Nos cœurs se nourrissent de souffrance Engorgés. de l’autre. « Comment vas-tu. pris au sérieux. sur ce plan non plus. elle n’avait aucun pouvoir de décision. L ’Espérance vivante. le haut et le bas. en partie au moins. c’était une réplique banale de la part de mon frère . Mais. composante évidente et. la vie et la m ort. il était profondément croyant. Tu es le Compagnon Remplis d ’appréhensions. 141 cette Foi qui grandit les êtres en eux-mêmes. Et. (En hâte tu es venue.. assez familière. je l’ai dit. Comme Yemma. qui ne se laissait enfermer dans aucun cadre. Elle portait Les deux chœurs de lexwan vont se relayer des heures durant pour remplir cette nuit de leurs voix puissantes. sous cet angle aussi. Mort Gens. Pour les visiteurs.Aql-ay deg uñís n R eppw i ! (Nous sommes entre les mains de Dieu /) » Parfois. quelqu’un ajoutait en riant : « Alors. elle disait son impuissance devant certains événements.) D’un côté. que désirer de plus ? Tu ne peux pas être en de meilleures mains ! » Lui se taisait. nous comptons sur Toi Quand sur nous.Yefrya. il semblait tout imprégné de cette piété naïve. j e prenais cela pour un simple mot M ulj-u... putréfiés en dedans Dieu.140 MaCCi am win tebbwi lhawa La ddin la lljepna A k k en isabba ad as-tm il. . somme toute. telle était Yemma quand. une phrase qui les faisait sourire parce qu’il la disait à la manière d ’une femme. le passé et le présent. Tusid-d a Im ut s lasjel rile y a m edden d awal kan Mufr-u. Elle témoignait ainsi de la Force qui l’habitait.. Pour moi. puisqu’elle passait par notre langue maternelle et s’appuyait sur nos croyances traditionnelles. C ’était sa façon de laisser la porte ouverte à l’espérance à laquelle elle tenait de toute son âme martyrisée. Il faisait rire surtout. si communicative. il essayait de trouver une issue à une existence qui tendait de plus en plus à l’impasse. et à laquelle elle s’en remettait tout entière.. à qui II la donne Prime la richesse Qui l ’a reçue ne connaît point la pauvreté Il est béni pour toujours Il se tient loin des malheurs Ne pèche ni ne complote Ce n ’est pas comme le frivole Sans fo i ni dignité Toujours sa vie sera déséquilibrée. aucune forme établie. il ne croyait en rien qu’au travail concret . * (La sagesse. Puisqu’il n’y a qu’un Ciel qui relie tout. il n’a pas vraiment été entendu.) . pendant qu’au fond de lui-même. Par ces mots. C ’est.. ce que masquait le semblant d’humour par lequel il exprimait la composante spirituelle de sa personnalité . en prononçant « R eppw i» au lieu de « g e b b i» . mon frère lui ressemblait visiblement. leur donnant une hauteur d ’où ils finissent par transcender leur propre existence. elle n’était ni banale ni drôle. les êtres et leurs jours. sur l’essentiel. sa conviction que sa vie ne lui appartenait pas et que. par moments. Muh ? lui demandait-on quand il pouvait encore parler. elle parvenait à se libérer de ses voix intérieures.

tu sais. cette douleur. 1 1 se leva et prononça. Enfin. il n’est pas mort entièrement. Je répétai les « Ah !. elle continuait de savoir. vais-je dire ça à Yemma ? » Tout à coup. Elle ne me domine plus. après que le jeune interne de garde m ’eut expliqué que mon frère venait « d’attraper une vraie vacherie » et qu’il n’avait « plus que six mois à vivre ». le cœur engourdi. Je vois le monde illuminé d ’un éclat nouveau. elle devait être là et consentir enfin à rompre le cordon. Il ne savait pas encore. je m ’éprouve à l’échelle infiniment modeste de ceux qui la parlent et la nourrissent. dans leur profondeur insondable.. Mais elle savait. je rapportai le terrible silence. fébrilement. elle aussi. je sens ma douleur se transformer. ce sont celles d’une souffrance harmonisée et acceptée comme une grâce du Ciel. * . mais elle est déjà morte. comment aurais-je pu le lui dire ? Non. très longtemps. Mais moi. non ? » Ces mots m ’ont calmée. je ne serai plus la même. de paix. Ma douleur vibre à leur rythme . le monde tout entier. elle avait répété. présente à tout moment dans la chambre de l’hôpital. je revoyais mes parents. son long regard plein de vie. décrivis la façon dont il avait ouvert les yeux. sur un ton grave. Pendant des mois. l’effroyable vide qui. soudain. à la pitié absolue. Yemma savait. hébétée. amplifient mon sentiment d ’humilité à l’égard de la vie. une longue phrase en kabyle. savent ce que nous ignorons. elle. Et ils sont inconsolables. Sinon. » Mon père fit une grimace de douleur et des larmes coulèrent sur ses joues. mais je me suis égarée. Ils me rassérènent. J ’ai erré des heures. Je les bois mot après mot. Dans ce rêve. Je reproduisis la façon dont ses paupières s'étaient abaissées comme le rideau sur une scène de théâtre. Ah !. je n ’avais pas une grande photo de lui. Yemma devait être présente : ne Pétait-elle pas de toute façon ? Donc. ils nous entourent d'une insensibilité qui nous permet d’aller à la rencontre de nos jours. elle savait par elle-même. J’aurais pu demander à Mouloud ou à Hamid de m ’en apporter une. l’ignorance et l’oubli nous protègent. et elle est vivante. » Et alors qu’elle n’était plus. Il vint s’asseoir sur un petit banc. Grand-frère Abdellah est mort.. une émotion pure. comme si mon frère en personne était apparu là. mais je me disais que c ’était Yemma qui devait être là. Dans leur mélodie unique. avait rempli la chambre. Ils pleurent à ma place. harcelant ses fils autour d ’elle : « Il est arrivé quelque chose à votre frère en France.. l’esprit confus. ces chants graves et ardents. j'aim ais à le croire. Je la ressens comme une émotion . me demandant à voix haute : « Oh mon Dieu ! Comment. Eux. Ils sont la condition humaine versifiée. j ’aurais agi comme elle l’avait fait avec nous deux au sujet de notre père : je ne lui aurais rien dit. elle . Quant à mon père. Ah !. Et leurs larmes. Tandis que nous. me réconcilient avec le monde. Vous ne voulez rien me dire. assommée. Je la prends par tout mon corps et la range dans un coin de mon cœur comme une précieuse révélation. dont il ne me reste que ces mots. à libérer son premier fils. dans leur résonance tragique. ils m ’ont soulagée ! C ’était comme si la mort annoncée de Grand-frère était dans un sens plus supportable que le fait d’avoir à l’apprendre à Yemma. Par eux.. Je pris les mains de mon père : « Père. puisqu’elle était là. je me mis à lui raconter comment Grand-frère avait rendu l’âme. et cette connaissance les ouvre à la pleine sensibilité. sur un petit banc. Elle savait depuis longtemps.. je me suis figée.. maintenant. je revoyais mon père dans ce rêve qui était aussi clair qu’une image sur un écran. Elle ne me fait plus mal. ce que. et mon âme s’apaise peu à peu. J ’attendais avec Yemma que mon père vînt pour l’informer. je le sais. je les avale note après note. l’indescriptible absence. et sa voix m ’a crié : « Q u’est-ce qu’il y a encore ! Ta mère-là. Aurait-elle été encore de ce monde. À dire vrai.142 143 En écoutant ces chants sublimes. belle et sacrée. J’étais sans mot. » Ensuite. simples et vrais. Demain. puisque c’était elle qui tenait les fils .. jamais ! Pas même dans un rêve ! Cet après-midi-là. se tenant de l’autre côté. Mieux. Les larmes qui coulent maintenant sur mes joues. nous cherchons à savoir. eux aussi. Je voulais prendre le métro pour rentrer chez moi. celui qu’elle semblait avoir ligoté toute sa vie par sa souffrance.. cette douleur. je ne sais plus. elle se confond avec leur matière toute faite de compassion. à côté de Yemma assise. je suis sortie vite de l’hôpital. en français : « Ça ne fait rien. Il y a son œuvre. devant moi. Il était malade et personne ne lui avait rien dit à propos de Grand-frère. Les défunts pleurent-ils ? Un rêve fait quelques semaines après la disparition de Grand-frère m ’a répondu : oui. les jam bes flageolantes. » qui avaient brusquement cessé pendant que je lui parlais et lui caressais le visage de ma main mouillée. Je mimai tous ses gestes. les défunts pleurent. je décèle la mesure juste de ma langue maternelle. et leurs chagrins sont plus désespérants que les nôtres. mon esprit.

Ah bon ? Tu en es sûr ? . Alors que je commençais à lui raconter comment la chose était arrivée. j ’ai repris mon récit : « J ’étais en train de lui essuyer le visage avec de l’eau. Viens. « Voilà. comme il avait son portable. c ’est fait. je n ’ai rien fait de tel. le monde tout autour. puis.. je me serais obligée à admettre l’inadmissible. je lui ai demandé d ’appeler quelques personnes. J ’ai balbutié : « Quoi ? La profession de foi. tout bas : « Je ne peux pas avancer. depuis les commencements.. Ça ne m ’est même pas venu à l’esprit. une espèce d’intrigue inextricable qui se poursuivait fatalement. Oh non. Je m ’étais posée là sans savoir que faire d’autre.Oui. il est mort. » . Abdenour s’est levé : « Il n’est pas trop tard. Tu sais. Peu de temps après. je n’avais jamais pu dire : « Je t ’aime ».Rien. j ’ai appelé Abdenour : « Abdenour.De l’eau bénite! Eh bien. et qui m ’avaient accompagnée jusqu’à l’âge adulte ? Comment n ’avais-je pas pensé à effectuer le geste primordial ? En me soumettant à la Loi par la formulation explicite de la profession de foi. ce n ’est pas de l’eau ordinaire. il est en paix avec son Créateur. Etait-ce donc pour cela aussi que je tenais à ce que Yemma fut « présente » ? Quand la mort te surprend en exil. pourtant. . et je me suis mise à trembler comme avant. sinon à ce que tu as toujours connu et que tu portes en toi ? J’avais toujours aspiré à la spiritualité du monde par l’intercession de Yemma. C ’était des moments que j ’appréciais. je ne peux pas. » J ’étais rassurée. ce flacon que je me dépêchais de dissimuler dans mon sac lorsqu’un visiteur me surprenait à passer ma main" mouillée sur le visage et sur la tête de mon frère. elle vient d ’un voyant-guérisseur que Yemma avait l’habitude de consulter. J ’éprouvais une sorte de satisfaction à constater qu’en me laissant mener par ma sensibilité. de l’autre la « bonne façon » d ’agir. J ’étais seule. c ’est parfait! Tu vois. Abdenour m ’a interrompue : « Lui as-tu au moins récité la profession de foi ? » Je suis restée toute pantoise. C ’est qu’il y avait la mort d ’un côté. comment expliquer ? Expliquer quoi ? Crois-le si tu veux. ma fille. C ’est comme si tu lui avais récité la profession de foi. Abdenour est arrivé. et même.. et si vaillante par ailleurs ! * Il contenait donc de « l’eau bénite ». à travers nos croyances et nos rites traditionnels. à l’instant. Avais-je complètement oublié les rites dans lesquels je suis née. c’est tout. » Je me suis sentie comme prise en faute. au bord du néant. De l’eau. mes pensées. Alors. nous allons la lui réciter tout de suite. Une seule fois. de plus abstrait. des instants privilégiés où elle semblait résister aux assauts de ses infatigables « ennemis ». tout à fait sûr ! C ’est aussi un geste de foi. ce flacon.. La mort avait tout figé.. en me disant : « Prends-le. Comme ça au moins. qu’est-ce qu’il y a dans cette bouteille ? . Yemma chérie par-delà la mort.. Mais au moment de franchir le seuil de la chambre. j ’avais fait les « bons» gestes avec Grand-frère. vers qui peux-tu te tourner pour lui demander ce qu’il convient de faire ? Qui peux-tu appeler à ton secours ? À quoi peux-tu recourir. Avant de se tourner vers moi. où elle revêtait le visage de cette mère émouvante. Abdenour m ’a dit d ’aller m ’asseoir et il a fermé la porte derrière lui. peut-être même avant . quelque chose de plus « grave ». Grand-frère-là.144 Quand cela s’est produit ce soir-là. » Je l’ai remercié. . Sans consistance ni sol sous mes pieds.. Ensuite... » Je ne voyais pas l’intérêt d ’en parler. et l’on m ’avait parfois demandé : « Dis. j ’ai répété. Cela avait intrigué plus d ’un.. Y em m a. expliquer qu’il ne s’agissait pas de la simple croyance aux vertus d ’une eau sur laquelle un ccix avait prié et crachoté des années auparavant. Il m ’a trouvée assise dans le hall.' Tu en auras besoin. Il s’agissait d’autre chose. » Je l’avais pris surtout parce qu’il venait d’elle. tu as fait exactement ce qu’il fallait faire. elle ne vient pas du robinet .. je n’ai pas pu me retenir de le lui dire au téléphone : « Tu me manques. à qui. Il a reparu quelques minutes plus tard. Oui. Téléphone à Mouloud. mes mouvements. à travers ses prières quotidiennes que je suivais avec une grande attention. qui se tramait depuis longtemps. s’il te plaît. » Je ne me sentais pas la force de l’annoncer moi-même à m es frères au pays. Qui aurait compris ? Il aurait fallu raconter l’histoire à partir du début (et quel début ? Le savais-je moi-même ?). mes jam bes se sont bloquées. il s’est essuyé les yeux.. à deux pas de la chambre d ’où sourdait maintenant le mystère absolu. » Je lui ai emboîté le pas. cela ne concernait que Grandfrère et moi. Yemma me l’avait donné.

mais je ne l’avais encore jam ais ouvert. Comme si. Pardonne-moi si je me trompe. l’infime mouvement qui pouvait me laisser croire à une amélioration de son état. ami. comme ça. J ’obéissais à une sorte de nécessité. Sauf que la comprendre requiert de la patience. corps et âmes. alors qu’en réalité. j ’ai coulé. Il faut aussi que le temps accomplisse son oeuvre. Seigneur. une pensée qui opérait en dehors de moi. Yemma le faisait. Pourquoi aurais-je été effrayée par ce qui se présentait comme une issue inespérée ? Je me sentais soutenue. j ’avais songé à le soigner en l’aspergeant d ’un certain produit.. Alors. dans son langage à elle . mais une souffrance consentie comme un accès ouvert à une plus grande compréhension. Je ne sais que faire d’autre. je me suis mise à invoquer les saints tutélaires du pays kabyle. Au comble de mon désarroi. Par quoi ? Par qui ? Le plus important dans l’expérience que je vivais avec mon frère. Jusqu’à ces jours de désespoir. . ô seigneur ? . au cœur d’un hiver sans fin. L ’expérience restait douloureuse. C ’est vrai. à tout moment. voilà comment je me suis conduite : « Comment. déracinent les arbres séculaires. de le tourner dans tous les sens pour voir s’il ne s’y produisait pas quelque phénomène. la nature pure. La douleur elle-même devenait différente : ce n ’était plus un châtiment. ceux-là. ami. Qui sait d ’où vient le mal ? Qui sait d ’où peut venir le remède ? Ce qui est sûr. et cela m ’apaisait au lieu de m ’effrayer. alors. Ce que je vivais me semblait cohérent. Et elle parle aussi. de pouvoir insérer les événements dans un ordre donné. je pensais : « Mais qui sontils. sur une étagère. et quand je me suis débattu.146 À sa réaction. tu rêvais au printemps ! J’ai fini par admettre que je me forçais à entretenir l’espoir... Il m ’était arrivé de le prendre. mais auxquels je tiens : ils m ’aident à me rappeler d’où je viens quand je ne sais plus où je vais. tu le penses aussi. Oui. » m ’avait dit Yemma. toujours dans le rêve. ses espoirs et ses rêves. j ’avais le sentiment d ’agir au gré des événements. Grand-frère ?. surtout.. il n ’y avait plus aucun espoir. En fait.celui des rêves.. au juste. j ’ai traversé le fleuve.Lorsque je suis resté à ne rien faire. non plus une injustice. ses peurs et ses angoisses. 147 En essuyant le visage de Grand-frère avec l’eau du flacon. . répond le maître bouddhiste. un peu comme si j ’avais traversé une rivière à gué . mais elle avait désormais acquis une profondeur qui la transfigurait. la sensibilité. je me suis sentie ridicule à lui dire de telles balivernes. et dont les eaux déchaînées inondent le monde. elle.. de ne rien penser par moimême en réalité. qu’il s’écoule par les êtres pour les conduire à la réalité. n ’est-ce pas ? Elle est voilée.. tu en auras besoin. Moi. elle te révèle. j ’avais rêvé d’une plante verte. Ccerfa n Jeddi Behlul. c’est en ne demeurant pas immobile et en ne luttant pas que j ’ai traversé le fleuve. une sorte de cactus. je passais en revue l’image de mon frère pour y déceler l’imperceptible geste. à leur propre réalité. et sans me débattre. Je l’avais toujours posé bien en vue. C ’était comme si le voyantguérisseur qui l’avait donné à Yemma me faisait signe. j ’ai été emporté. Quelques semaines avant. dans un large pot à la forme rectangulaire et muni de barres en métal blanc. mais pour en préserver la valeur. portée. par exemple -. les choses que tu vis sans le savoir.. tu t ’en souviens ?. je me rendais compte que j ’agissais suivant une logique. « Prends-le. J’avais pris ce flacon comme je prenais tous les mots de Yemma. as-tu traversé le fleuve ? demande le disciple. cette eau vient d’un ccix. ami. » . ce flacon. offerte depuis toujours. Le cactus était en piteux état.. J’étais rentrée tout abattue ce soir-là. emportent tout. c ’était cette possibilité. tout racorni et infesté de parasites. d ’un voile qui n ’est pas fait pour la dissimuler. une de ces rivières du pays kabyle. à côté de ces objets divers et sans valeur.. cette âme . L ’âme a ses secrets. » Jusqu’à ce soir-là. serein même.. de but en blanc. Voilà donc par où je suis passée. pour décider que mon frère est à la fin de sa vie ? Que savent-ils vraiment du mystère de la Vie ? Peuvent-ils seulement dire quand la vie commence ? Et comment. J ’allais me coucher sans même dîner. de cette sérénité que l’on atteint quand nos actes s’harmonisent avec ce qui nous inspire en notre âme. toutes ses pensées. peuvent-ils savoir quand elle se termine ? » Chaque soir. guidée.Mais comment y es-tu parvenu. je ne sais pas très bien.Sans rester à ne rien faire. en rentrant chez moi. Ou alors. une volonté impérieuse qui me poussait à prolonger un fil tissé à travers des générations. * Ce soir-là. lorsque mon regard tomba sur ce flacon. qui gonflent en hiver.. Ainsi. je lui disais : « Grand-frère. n’est-ce pas. Comment l’idée m ’était-elle venue ? Les médecins en étaient maintenant à parler de « phase terminale ». J’avais oublié notre culture et ses pudeurs si subtiles. c ’est que tout est lié du début jusqu’à la fin.

et c ’est comme si je sortais d ’un rêve. Les derniers jours aussi. Je suis toute dans ses yeux. Fais attention. tu vas tomber d’épuisement ! » me disent mes cousines. il s ’arrêtait de respirer. c ’est moi il y a dix-huit ans . Dis un mot. comme si je percevais l’urgence de l’instant : « Me voici. règne maintenant un étrange silence.. Lamana tebbwecj Bab-is (La chose confiée est rendue à son Propriétaire). Rien autre que ceci : Saassi. Dans la maison. Et cette puissance. la tête sur leurs bras croisés.. je t ’en prie. Ses lèvres remuent. Je suis saisie. Ce regard.148 C ’est à ce moment-là que ses paupières se sont soulevées. sans quoi. tandis que. incapable de me poser. Malha. Certains bavardent tout bas. je m ’y plonge dans l’espoir éperdu qu’il me sache vraiment avec lui.. mais je continue de parler. Il m ’avait répondu : « Pas le temps.. Mes yeux se fixent sur le visage de ma cousine Saassi. Tu n ’es pas seul. Cela dure une minute. Ses yeux sont animés d ’un regard intense qui rencontre mon propre regard. Je ne veux pas m ’asseoir. assis. 17 Quelle heure est-il ? Deux heures.. La dernière fois où il était passé chez moi.. je ne les ai plus entendus. Les paupières s’abaissent. sa sœur plus âgée. « Viens te reposer un peu.. Je t ’écoute. mais qui n ’apparaît toujours pas ! Je me penche par-dessus la rampe qui donne sur le grand salon. Saassi. N ’aie pas peur. si rayonnante de jeunesse.. Le visage de mon frère à travers la minuscule vitre. là.. Je reprends ma lente déambulation. terni son expression si gaie. » Je m ’efforce de retenir son regard. c ’est moi aujourd’hui. trois heures du matin ? Les dikr se sont peu à peu éteints. A quel moment ? Tout à coup. Je dois m ’en aller. J ’ai l’impression qu’il y met toutes ses forces. il a abîmé ses traits fins. Et ce silence. Je les dévisage longuement l’une après l’autre comme si je vérifiais quelque chose. hagarde. Je n’entends plus aucun souffle. je vois. ça n ’a pas voulu reprendre. Le cercueil. et puis. Le début d ’une Eternité. il y aura du monde autour de toi. Le temps sans vergogne a bien imprimé son empreinte sur le beau visage de M alha .. Je ne peux pas me reposer.. ou allongés sur les tapis. . Mais pourquoi suis-je troublée à ce point ? Et qu’est-ce que je vérifie ainsi ?... pas du tout inquiétant. Les femmes se sont regroupées dans le petit salon... Pendant quelques secondes. j ’attends que sa respiration reprenne. Tout à l’heure. Quoi ? Q u’y a-t-il ?. Confusion : pourquoi suis-je ici ? Pourquoi tout ce monde réuni ? Que signifie cette drôle de n u it? Et Yemma que j ’attends.. Je ne crois pas à sa mort. j ’entends son regard me dire les mêmes paroles. cet ultime regard est tellement expressif. Grand-frère. les officiants sont partis. d ’autres à l’étage. exactement les mêmes. le temps est passé. Je suis avec toi. d’autres semblent assoupis.. dans les chambres ou dans les couloirs. Mais ce soir-là. Dormir là. puis sur celui de Malha. fais un geste et je comprendrai. Sur mon visage aussi. c ’est Malha telle que je l’ai connue autrefois. Quelques visiteurs occupent encore les sièges tout autour du cercueil et le long des murs.. Leur ressemblance me trouble. Courage ! » En cet instant précis. ferme mais paisible. cette détermination qui s’en dégage !. à cette minute même.. par moments.. avec précipitation. merci. Parle. une longue minute. je l’avais invité à manger ou à boire quelque chose.

tout mon être disparaît dans le silence pesant qui a subjugué la maison. claire et précise . tellement il avait tendance à dépasser la mesure en toutes choses. Même quand il est réduit à l’état de. par sa gouaillerie. tout comme autrefois.. est-ce bien le moment de balayer. Combien de personnes sont entrées dans la maison ? Le sol carrelé du salon. comme Guy de Maupassant dans un de ses romans : si mon frère péchait. Elle savait de quoi elle parlait.. Il était habité. Comment supporter de la voir sans rien faire ? Je me mets à la recherche d’un balai. qui l’entraînait dans une vie cahotante. Recherche toujours la pureté. Toujours rien. mon cœur déchiré. de poussière apportée par des dizaines de pas. elle aussi. Personne n ’osait desserrer les dents. la propreté. les Saintsgardiens sont avec toi. Je remarque les nombreuses lumières. En réalité. Yemma. « C ’est donc ainsi. tes mains ouvertes... Je demande l’heure : pas loin de cinq heures du matin. Grand-frère aimait l’ordre. inflexible et irascible . espèce d ’étourdie. toute cette poussière !. Je balaie dans tous les recoins jusqu’à ce que Malha se jette sur moi : « Q u e fais-tu là. par sa lucidité. Toi... .. frères et sœur. Voilà que l’envie me prend de hurler encore.. tout bouffi de colère. Tout est illuminé. impénétrable. Je n ’entends plus que lui. ce silence qui l’accompagnait persiste. tu n ’es pas seule . par sa vérité tout entière. il ne se passera rien. je ne serais pas surprise. Nos parents eux-mêmes devenaient muets. le couloir d ’entrée. J ’attends tout de même. par Dieu ! Il n’était qu’endormi ! Allez. même quand il ne remplit qu’un coffre de bois. tu n’as rien d ’autre à faire ! » Malha et ses vieilles croyances magiques. toujours ce même silence angoissânt qui l’entourait. vide mon corps. garde ton cœur compatissant. il s’était enfermé dans une cuirasse d ’autorité tellement dure. retenir cette nuit qui va s’achever pour laisser venir le jour où l’on mettra sous terre mon frère. Yemma disait qu’elle était « habitée ». par son indépendance.Tu me prends donc pour un monstre ? m ’a-t-il répondu. par sa modestie. Je crierais simplement : « Venez voir ! Je le savais. Je pourrai le dire moi aussi. parents. nous nous tenions tout cois. mais lui-même n’y était pour rien au fond. Pourquoi nous terrorisait-il ? Je voulais le lui demander. La douleur monte en moi comme une fièvre. tant il se montrait insaisissable. ce n’est vraiment pas sa place ! » Je regarde longuement le visage de mon frère. « Dis. une tristesse figée sur mon cœur qui bat très fort. sa candeur aussi troublante qu’agréable. Je lui aurais posé la question tout de go. comme s’il était le cœur de cette maison. dis ? Et même s’il le faut. ce n ’est pas à toi de balayer ! D ’ailleurs. beaucoup voudraient te rendre visite. il ne manque pas de femmes dans la maison pour balayer. invincible. préservez-nous ! Donne-moi ce balai. tellement rigide qu’aucun de nous. ne pouvait toucher son être véritable. Je le verrais bouger la tête. tout en l’enchaînant en luimême.. elle lui disait d’une voix grave : « Il n’y a de dieu. il était pourtant une espèce de « monstre ». Me permets-tu de leur dire qu’ils peuvent venir ? lui ai-je demandé tout au début de son hospitalisation. sortez-le de là. Grand-frère ! » Et je m ’éloigne.150 Ce silence lourd de tout ce qu’il n ’a jam ais pu exprimer. ils sont les bienvenus ! M ’as-tu vu renvoyer quelqu’un une seule fois ? » À sa manière. la simplicité. pourquoi ne pouvions-nous pas te parler normalement ? Pourquoi riais-tu de bon cœur avec les autres et rarement avec nous ? Que t ’avions-nous fait ? » Comme je me leurrais à penser de la sorte ! Il nous inspirait une terreur irrationnelle. assourdissant. Alors. quelque chose qui le dominait. Je suis comme déçue. Je descends près du cercueil. par sa droiture. Ne la crains pas non plus. Je veux briser ce silence qui m ’écrase. Elle a su conserver son innocence. Elle passe des rires aux larmes et des larmes aux rires avec une . il s’était blindé ... ma fille. tout est recouvert de terre. Il ne se passe rien. où mettait-il toutes ces montagnes de choses tues ? Ce silence retentissant. Si les gens veulent venir. sa simplicité dans la joie et la douleur. c ’était surtout par ses « qualités abusives ». « Grand-frère. poussé par quelque chose sur lequel il n ’avait aucune prise. par sa sensibilité. Va.. Malha. ?! O h ! Saints-gardiens. » Malha a suivi les conseils de Yemma. ne méprise pas cette faveur.. lorsqu’il revenait à la maison. de peur de sortir un mot qui l’irriterait et le ferait partir comme il était venu. Va t’asseoir. par son rejet des faux-semblants. quand. tout est triste.. après avoir entendu sa nièce lui raconter ses rêves prémonitoires et d ’autres visions tout aussi surprenantes. Il était dans l’excès par son intelligence. ses yeux s’ouvriraient. En sa présence. Ils t ’ont choisie. mais j ’attendais qu’il fut en état de m ’entendre. entier. Il n ’était ni haut ni large. * 151 Ma tête est vide. d’une tristesse froide.

ou quand ils venaient jeter là les corps de ceux qui les avaient bravés des heures durant dans le maquis. » Les enfants de Malha ne sont pas encore mariés . j ’étais seule. sans bruit ni voix. sa mystique. cela n’avait pas d ’importance : il existait dès lors qu’il avait reçu son prénom. Malha le reprend d ’une voix hésitante. J ’appelais Tajenuct à mon secours . avivent ma douleur comme le couteau dans la plaie. Par moments. Nos yeux se croisent et se fuient aussitôt. De nouveau. Les Kabytchous feront la fête. Il faut monter. malgré ses deuils. les mères. on va et vient de tous côtés. Si Dieu veut. À mes yeux. levaient la tête et lançaient des youyous de triomphe. » Donc. lui et moi. Il devait avoir un peu plus de trois ans lorsque naquit Yehya. Moi. * Je n ’ai pas vu le jour poindre. Nous étions seuls. Mouloud dit : « C ’est l’heure... moi aussi.. Je tourne en rond. sous les yeux des vieillards. lorsqu’elle faisait une offrande. je me sens consolée. Je me répète avec une étrange satisfaction : « Y ehya. au lieu de s’effondrer. Tout à coup. d ’un pas lent et silencieux. l’enfant était déjà mort. Ainsi clamaient-elles à la face des vainqueurs la grandeur de leurs hommes morts . tes frères et toi. notre village où nous avons notre cimetière. c ’est tout ce que je peux faire ! me dit-elle..152 aisance stupéfiante. pour sa finesse. cette porte. à leurs chants pleins de ferveur. où est sa tombe ? Je me rappelle Yemma m ’expliquant : « Le jour où il est apparu. * Pendant la guerre. ses poids et ses légèretés. la vie n’est peut-être pas finie pour moi. « Je mourrai pendant l’Aïd. cet enfant.je le souhaite de tout mon cœur ! Aussi ses cris de joie ne doivent-ils pas être contaminés par la mort.. Quand elle est arrivée enfin. son regard vide. Elle est restée entière.. son calme. sa démarche pesante.t ’en souviens-tu ? C ’est elle qui vous a fait naître. M uhend-u-Yehya. Je me retiens de lui répondre : « Sommes-nous obligés ? » L ’heure est venue de monter à At-Rbah. quand les soldats français abattaient un homme sur la place du village.. ces youyous me transpercent l’âme. * Un long youyou retentit au moment où le cercueil franchit le seuil de la maison.. par eux. Dieu lui pardonne. j ’espère encore. » Quel péché a-t-il commis. Malha invite sa mère à chanter des dikr à côté du cercueil. à son tour. Y ehya. elle aura bien des bonheurs . ou de se labourer la figure de leurs ongles. et ce jour-là. La maison se réanime peu à peu. Comme Yemma. Je me suis toujours demandé d ’où elle tirait sa foi infinie. par fierté aussi. tant elle me paraît se tenir au plus près des sources. un de ces liens évidents que je ne voyais pas avant. Malha représente un mystère qui me fascine encore. Au fait. elle nommait tous ceux à qui elle la dédiait. » 153 Et.. sans manquer de le citer : « Cette part pour Yehya. Il faudra retrouver sa tombe. mais j ’ai toujours son image devant les yeux. J’ai des enfants. Et Dieu qui nous regardait. Je songe à ce frère que je n ’ai pas connu. resserraient leurs ceintures. « Ma sœur. à leur contact chaleureux. » Mon cœur se crispe. Je ne l’ai pas vu longtemps. comme Grand-frère. dont l’existence n ’a duré que le temps d ’être étranglé par le cordon qui l’avait nourri neuf mois durant ?.. Mais le voisin l’avait condamnée. Elle le fait par affection pour son cousin. ils incarnent son essence riche de toutes les possibilités. à leurs voix prenantes. Pourtant.. Elle n ’avait que son jardin à traverser pour atteindre la porte en planche que ton père avait aménagée pour elle. » C ’est encore un lien entre Grand-frère et notre histoire familiale. Que Yehya mourût aussitôt né.. Je l’ai toujours admirée pçur la confiance qu’elle mettait en la vie. de pousser un youyou. Elles me font une place entre elles et. Je remarque son visage creusé. la « fête » continue. la facilité avec laquelle elle trouvait à plaisanter au moindre prétexte. des femmes et des enfants. comment elle arrivait à être si sérieuse et si spontanée tout à la fois.cette vieille femme que vous appeliez “Mamma Laali” . Je le voyais devenir tout bleu. j ’aperçois un de mes frères. elle vient. le village de mon père. Mamma Laali a dû faire un grand détour avant d’arriver à la maison. ces trois êtres portent toute la profondeur de la culture kabyle . lui non plus. Et Grandfrère ne l’a pas oublié. Yehya. les épouses et les sœurs.

Grand-frère. qu’elle fût petite ou grande. Tout de même. Inutilement. Enfin. entraînant les autres dans leur fourvoiement. aussi constructive soit-elle. donne à ma douleur une dimension inattendue. au-delà de leur diversité. à même d ’éveiller leurs semblables. lui qui avait plus d ’indulgence pour les autres que pour lui-même. à Tassaft. cours lui chercher de l'herbe !) Mais il ne devait pas l’ignorer.154 en martyrs.. Les rêves nous séparent.celui des Kabyles -. Mais par-dessus tout. (Comme si d ’un côté. je sens. c ’est ce qu’on dit selon l’habitude. lui. la plus grande réalisation locale des dernières années. 155 L’injonction est on ne peut plus claire : « Pense et agis comme tout le monde. C ’était un combattant lui aussi. quand il constatait comme ils étaient écoutés. Je retrouve mon ancien malaise. ne sors pas du lot. inoffensive ou dangereuse. mais dans le groupe ! » Les justifications sont nombreuses.. obtus. rub bucc-as-d! (Quand tous les gens du village adorent l ’âne. dans l’ambulance. On pourrait dire aussi bien que ces femmes hurlaient comme par un réflexe de survie. tandis qu’ils errent d’illusion en illusion. Sa propre bêtise n ’échappait pas à son esprit mordant. adulés par la masse engourdie par des siècles de tribalisme rigide. avec ces youyous qui signalent la sortie du corps de mon frère. cet adage qui semble conseiller l’hypocrisie et la flagornerie comme une règle de conduite à laquelle chacun doit se plier pour ne pas se distinguer par ses propres opinions. Il était indépendant de façon absolue. moi aussi. De cette façon. l’Algérie. aucune mort ne détruira leur détermination à perpétuer la vie. En cela. me comble. à nous voir pris entre la montagne vivante (de temps en temps. Tu peux affirmer ta différence. Je m ’étonne de voir que nous longeons une grande étendue d ’eau bleue : allons-nous au village en passant par le bord de mer ?. Rien n ’entamera jam ais leur capacité à se redresser. tortueuse. pour ne pas sombrer dans le désespoir. un pays lointain. n ’en finit pas de grimper. je pense avec une profonde tendresse aux femmes kabyles. (Je comprendrai plus tard : en fait. allant ju sq u ’à refuser toute position d ’autorité. suivis. de styles ou de couleurs. c ’est avant tout cette espèce de conformisme. il y avait ce « pays » . et en bien d’autres aspects de sa vie. Ce sont les Kabyles eux-mêmes qui parlent de cette façon. * Cette fois. devance-les. abrutissant. un autre pays. vraiment malade. aux (Le sommeil nous rassemble. Quelques hommes en uniformes bleus contrôlent l’embranchement des routes menant aux Ouadhias. Elles « youyoutaient » à la vie. . Nous montons au « pays ». Tout le pays est traversé de long en large par des centaines de routes comme celle-ci. de l’autre le reste. Elles ont été construites par les « indigènes » sous la direction des colonisateurs impatients d ’atteindre enfin le cœur de ce pays hostile par nature et réfractaire par atavisme. . par conséquent. elles unissaient leurs cœurs pour retenir le ciel de tomber. Cependant. comment peut-on s’opposer à un mode d ’être et de penser tout en continuant à le faire sien ? Il est vrai que l’esprit de la tribu. le système tribal. Comme le dit Ali Recham : N ekw n i yesdukel-ay yiçle$. Comment y résister ? Cela me remplit. la route étroite. par la même occasion. provoquer leur haine. il se montrait sans complaisance pour les universitaires qui ont une grande idée d ’eux-mêmes. ceux-là qui se croient éveillés et. me soulève par-dessus les têtes. ne secoue-t-elle pas ses flancs ?) et les ravins vertigineux. un homme de valeur qui mérite ces youyous exceptionnels des femmes mûres. comme on les appelle encore. Je tente de comprendre. se défendait d’aimer l’âne juste pour faire comme tout le monde. c ’est mon frère cadet qui vient s’asseoir près de moi. Surtout. Lamasna ferqent-ay tirga. Une fois encore. d ’être étrangers dans leur propre pays !) Très vite. il m ’a souvent fait penser à Juddi Krishnamurti. d’égalitarisme tyrannique qui ne tolère aucune singularité. mon cœur se gonfler d ’un sentiment de fierté.) Nous atteignons Taxuxt. les régimes totalitaires exigent-ils autre chose de ceux qu’ils oppriment que ce devoir auquel chacun est tenu.) Ceux-là rendaient malade mon frère. et ils se plaignent. à telle enseigne qu’il n ’a pas formé sa troupe de « partisans ». Car l’homme dans ce cercueil n ’est pas un homme ordinaire. c ’est un barrage d’eau. par ailleurs. Ah ! Que ne lui a-t-on pas rappelé la parole des anciens : M i ljemm len at taddart ayyul. attirer sur lui l’attention de ses congénères et. qui légitiment la règle. selon le mot courant. Ce qu’il combattait ? . zwir-iten. Ils y sont parvenus grâce à ces « chemins des Français ». de ne pas les contredire ? Or.La bêtise ! Il la dénonçait sous toutes ses formes....

Pour la première fois. Des visions. j ’ai peur. quand il fallait laver le gros linge. le sentiment d’être abandonnés. la bonté de partager avec toi les heures difficiles. le réclamer souvent à cor et à cri avant que nous puissions le vivre. . elle eut pour nous réellement un visage. Je me tourne vers mon frère : « Mouh. monstrueuse. invraisemblable. faites que ma raison ne se renverse pas ! Au fond. Je me dis que les gens sont venus quand ils voulaient. dans cette terre dont nous avions été longtemps tenus éloignés. Nous ne l’avions encore jamais vue. c ’est un barrage.. je le sais : je n ’ai peur. Yemma ne faisait que parler de sa sœur. Oh ! Saints-gardiens de ce pays. une bâtisse élevée au bord de la route. me rappellent que le pays n ’est pas encore sorti de la géhenne. Je me souviens d’un autre chemin plus discret. comme cela. nous le prenions pour aller aux champs ou à la rivière. Mon cœur bat à fendre ma poitrine. Mais d ’hier à aujourd’hui. quand ils devaient venir. « abrid n tqabuct » (« le chemin de Tqabuct ») . depuis Paris. Ce ne sont que des gardes communaux. Je vais me retrouver devant les tombes de mes parents. Nous étions des enfants en mal d’ancêtres. C ’est dans ce village que j ’ai commencé. Â la fin.. des Ouacifs. un service de mécanique automobile et. avec leurs sinistres engins en bandoulière.. j ’allais passer quelques jours chez ma tante . sans même nous avertir.. la vie au village qu’animaient. de l’autre côté du village. Ces hommes. des jours dont je me délectais. Quelques kilomètres plus loin. et que ce passé plongeait ses racines là. sans savoir qu’ils ne reviendraient plus jamais. Depuis des semaines. Maintenant. mes frères et moi. au lieudit « Atranci » où se croisent les routes de Tizi-Ouzou. Que n’astu pas vu ! » Nous passons sans encombre. je n’ai jam ais eu peur que de cela. A un tournant. après avoir été entourés tous ces jours noirs. . je la découvrais sous un jour nouveau. apparaît tout d’un coup « Le garage ».Calme-toi. Comment vais-je supporter les heures qui viennent ? L ’appréhension me broie. à elle et à sa sœur.. cette tante qui faisait irruption dans notre vie. J ’éprouve comme une solitude subite. nous nous fîmes à l’idée qu’elle existait.156 At-Yanni et aux Ouacifs. tout s’agite en dedans. à découvrir enfin l’histoire de mes parents. Peu à peu. Elle comprend une épicerie. pour répondre à notre insatiable curiosité. mes enfants ! » Nous ne demandions qu’à y croire. d’autres hommes en armes. des avalanches de souvenirs. de Yatafène. quand. mes 157 jeunes frères et moi. Nous roulons en direction de T assaft Quelques voitures nous suivent. une habitation. Seul le sang pleure.. simplement ordinaire. tel vieil oncle ou telle grand-mère dont l’image toute pleine de gentillesses continuait encore de l'attendrir jusqu’aux larmes. des pensées décousues. Mais ce moment inoubliable où Yemma et sa sœur purent enfin mêler leurs larmes et leurs rires. Pour la première fois. le sang fidèle qui a la patience. ce moment incroyablement bouleversant. et voir la fosse béante qui recevra le corps de mon frère. une vraie tante. De là. Certains étés. Avant. C ’est comme ça partout dans le pays. elle se mettait à évoquer leur enfance. Et un jour. d ’une peur brutale. les faux barrages étaient fréquents ici. elle disait : « Vous avez une tante. on ne peut manquer de voir qui monte au village et qui en descend. au rythme des saisons. il nous aura fallu l’espérer longtemps. au pied du chemin qui mène au village. n ’est-ce pas ? Ils vont nous arrêter. Nous l’écoutions. Mon attente n ’a pas été déçue. c ’est une affaire de famille.. je vais voir pour la première fois la tombe de Yemma. croyez-moi. captivés jusqu’à l’émerveillement. vers l’âge de quatorze ans. le cœur. qu’elle avait des liens de parenté avec beaucoup d ’autres. En regardant Yemma bavarder avec sa sœur et les autres femmes du village. Un peuple en guerre contre lui-même : qu’espère-t-il encore ?. intéressés. de Tassait et de Bouira. que nous aussi. au-dessus.. elle m ’apparaissait comme une femme kabyle ordinaire. j ’ai compris que notre famille n ’était en rien différente des autres familles kabyles. les travaux et les fêtes. où étais-je donc? Soudain. Les lieux me sont familiers comme si j ’étais là hier. nous venions de loin dans le passé.

. et que les jeunes brandissent comme une arme à la moindre manifestation. On l’attache sur une civière à l’aide d’une corde. qui révèle l’appréciation de mon frère quant à ce « renouveau culturel » imaginaire auquel bon nombre de Kabyles croient. ce qui me surprend. « Ce n ’est pas nécessaire ! » lui dit mon frère. L ’anecdote suivante suffit. moi pas. Sur une grande banderole accrochée à l’entrée du village. Tu fais partie de ceux de la fourche. mais je ne tarde pas à en comprendre la raison. une voiture s’arrêta à sa hauteur et un homme en descendit. Quelques semaines plus tard. plutôt que de reconnaître leur pitoyable réalité. et qui tenait à le saluer.Quoi ?.. et dans lequel ils se complaisent. Il n ’était pas dans la mouvance de ceux qui voudraient réduire la culture kabyle à ce symbole en forme de deux tridents accolés qui trône partout aujourd'hui. plantant là le chanteur tout surpris. ce n ’est pas la fourche ). les jeunes de mon village ont tenu à répercuter comme en écho une pensée de Grand-frère. on peut lire : Idles maCCi d afefcid (La culture. nous . C ’était un chanteur célèbre qui avait repris (avec son accord) quelques-uns de ses poèmes. Par cette inscription qui m ’inspire un vague sentiment de soulagement.18 Je descends 'de l’ambulance. lui. Je l’ai dit. je me suis arrêté pour te serrer la main. Q u’est-ce que cela veut dire ? . tu t‘es dérobé. derrière le cercueil soulevé par des dizaines de mains. en revenant de l’atelier en compagnie de Tahar Slimani. devant l’importance accordée à ce qu’il appelait le « crapaud ». Et il poursuivit son chemin. et toi. Un jour qu’il marchait seul. Il enrageait. J’ai vu le crapaud sur ta boucle de ceinture.. Par conséquent. il fulminait rien qu’en entendant ces mots considérés comme « berbères authentiques » (« idles » n ’en est-il pas un également ?) ou ces formules creuses auxquelles se cramponnent certains pour afficher leur identité culturelle telle qu’ils la voient dans le rétroviseur de la mythologie amaziyiste. ce que cela veut dire.. il croisa à nouveau le chanteur : « L ’autre jour.

. Lui. savez-vous ! . C ’est pourquoi il préférait le travail solitaire. » Oh non ! Il n ’a pas été nourri par le chant des mères comblées. étaie et nourrit le petit être. je suis fier d’être un Amaziy. parce qu’il était tout d ’une pièce. comme ça. ce qui aurait laissé penser qu’il avait une haute idée de luimême et de son travail.Tu es fier. aurait-il pu approuver ce militantisme guerrier ? Ce fut ainsi sans doute aussi. ni critiques ni éloges. homme de sens. poétiques et autres.assez belliqueux.. sa pensée évoluait. mon frère se tourna vers Tahar et lui asséna un coup sur l’épaule. sa façon de mourir même témoigne de cette adéquation totale à lui-même.. Par qui ? Par quoi ?. Il était mécontent de ses premiers textes. Il ne cherchait pas à exister pour sa propre personne. Un jour.. retourner à l’école ! A d yrey di lakul Tura abrid-iw idul Haca ass-nni m i neggul Tuyalin. (Soit dit en passant. celle qui aurait pu la lui chantonner était dans une position précaire. si mon frère « brillait ». Décidément. pour reprendre le mot de Sartre. de paix et de raison. Tu es le plus beau. le plus grand..Alors... étant un des 161 traits les plus saillants de sa personnalité. dans une large mesure. et de la tenir. comment pouvait-il composer avec les tartuffes ? Mais il ne cherchait ni à les défier ni à contester explicitement leurs méthodes. Comment. enveloppe. sous la direction de Germaine Tillion.. mon fils.pourquoi ne pas le souligner ? . ce qui. parfois tout est joué avant même que rien ne commence. Il prenait soin de distinguer les ambitions personnelles des besoins culturels pressants de son peuple. pourquoi parlez-vous au nom de tous les Kabyles ? Qui vous a élus pour nous représenter ? Vous nous déshonorez. il n’attendait rien. eammi Tahar ! » Tahar se souvenait encore de la violence du coup : « Il était furieux comme je ne l’avais jamais vu. Moi. allant jusqu’à les qualifiait de « bêtises ». Il avait été irrémédiablement déçu. Les raisons de ce désenchantement généralisé ne devaient pas être purement externes. comme ça au moins. intègre et si sensible à la trahison... l’empêchait de couler à flots avait cessé d ’exercer sa magie.. Cette douce. parce qu’il restait fidèle à ce qu’il était . tu n ’es pas fier de ce que nous faisons. il ne l’aura pas emmenée avec lui.160 n ’avons rien à nous dire. « Va en paix. ne cherchant ni à attaquer ni à séduire. Or. il le leur disait. ne servent que leurs promoteurs. fumeux dans ses objectifs et . En fait. Il se contentait de tracer sa propre voie. mais rares étaient ceux qui l’écoutaient. y e jje z uqessul A d yrey di lakul. c ’était sa rage expulsée. Mais là n’est pas son moindre paradoxe !) Il en avait gros sur le cœur. c ’est bien connu. tandis qu’il rompait avec un militantisme borné dans ses vues. cette précieuse berceuse qui. d z z u x uya?iç}m’ara ib e d d y e f ugudu n leybar !» (De la fierté du coq quand il se tient sur un tas de fum ier /) » Avant de s’éloigner d’un pas rapide. par lequel une culture exprime son génie créateur et se fortifie par-là même.la fidélité à lui-même. alors qu’il était à la veille de soutenir sa thèse de Doctorat à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Il voyait les Kabyles marcher sur la tête . » Muljend-u-Yehya récusait les images et les symboles mystificateurs qui. tous les jours. N ’allait-il pas jusqu’à l’exiger de ceux qui le sollicitaient pour participer à leurs projets : « Oubliez-moi ! » Sa décision était définitive. il refusait d ’être un « leader » et il espérait être entendu. tu deviendras quelqu’un qu’on admire et qu’on craint. Et cela est vrai d ’un bout à l’autre de son existence. se tenant à tout moment au bord du gouffre. J ’étais content d ’être là . trahi dans ses attentes. dans sa vie quotidienne comme dans son œuvre. lui. De toute façon. Grand-frère s’inquiétait plus de se maintenir en équilibre que de s’imposer ou de se valoriser. Ce coup terrible sur mon épaule. l’effort constructif de chacun. c ’était surtout par sa modestie. ( J ’irai à l ’école Longue est ma route J 'a i fa it le serment De ne plus y retourner J ’irai ci l ’école. cette rage qui l’aurait rendu malade pour des jours. Pourquoi ? Peut-être parce qu’il n ’était pas de ceux à qui les parents répètent dès leur jeune âge : « Tu seras le meilleur parmi tes pairs. D ’ailleurs. humaniste convaincu. Avait-il jam ais espéré récolter les fruits de son travail ? Il n’avait rien à vendre non plus.) . le plus fort ! Tu iras loin. Etant constamment aux prises avec ses propres limites. ce qui l’enchantait. blessé. dans le fond. dans cette clandestinité pour laquelle il avait finalement opté. Avec un tel caractère.

chez les Kabyles. elle aussi. supportait brimades et vexations. Il ne devait . comme le dit Octavio Paz. il ne cherchait pas à découvrir la manière d’être libre.) Elle n’était pas loin de la trentaine lorsqu’elle parvint enfin à se libérer de la tutelle éprouvante d’un premier mari de plus de vingt ans son aîné. au lieu de l’imaginer. si elle ne te tue pas. de cette méchanceté gratuite. accueillent habituellement un garçon . les plus originales ? Il n’avait de compte à rendre à personne. Et cela. et. répondait aux caprices du dernier morveux.162 À la reconnaissance académique. A sa naissance donc. ni personne d’autre qui se serait soucié de l’enlever à la servitude d ’une maison dans laquelle. À sa naissance. une salve de youyous retentit de nouveau. ce qui constitue la condition sine qua non de toute œuvre de création : n’est-ce pas en dehors des cadres autorisés. Lukan ufiy adrew ley Ur cikkey ara a yï-d-fffen Ur byiy ara a d-laley Sem m eht-iyi a y iljbiben. à nous tous qui n’avons. il a tété les larmes de sa mère. autrement dit. cette liberté arrachée à sa propre personne avant tout. C ’est qu’il désespérait d ’avoir une progéniture. il ne voulait rien posséder. Alors.. de ce fiel dont seuls les humains ont le secret de fabrication. il n’y a pas eu de ces youyous de joie qui. Des larmes de souffrance . que le « minimum vital ». Elle était la troisième ou la quatrième épouse. j e me serais enfui Ils ne m ’auraient pas rattrapé Je n ’ ai pas voulu naître Pardonnez-moi. Il l’aura quand même payée très cher. il l’a toujours su : Ur tezfim ara kw en w i A s m i yi-d-tegga yem m a MaCCi nniqalint terwi Uqmey-asen ssalima. Il aurait pu les faire reconnaître officiellement comme étant siennes. plusieurs fois visité par la mort. la plupart du temps. Elle n ’avait plus ses parents.. surtout.. s’évertuant à vivre presque en ascète. pour reprendre son expression. spécialement à ceux qui rêvent le sceptre dans leur main..un premier-né.. des biens de paysan reçus de ses aïeuls habiles à faire fructifier leurs parcelles de terre et leur argent amassé sou après sou. elle finira par le comprendre. il avait des biens . que naissent et mûrissent les plus belles œuvres. elle obéissait à tous. « Mérite ce que tu rêves ! » * 163 pas naître. plus généralement. S ij ’ avais pu. il a préféré la clandestinité dans laquelle il trouvait une indépendance complète. il ne l’ignorait pas . leurs sujets à leurs pieds . Combien parmi ceux qui se targuent d ’appartenir au peuple des « Imaziyen » (« hommes libres ») sont réellement capables de vivre libres ? La question peut être posée. d ’amertume. Il ne devait pas être. bête et féroce qui. Aussi. elle endura son Tandis que le cortège amorce la montée vers le village juché sur sa colline. elle mérite qu’on s’y attarde : Muljend-u-Yeljya ne luttait pas pour la liberté. des larmes toutes souillées de colère. elle fut au service d ’un clan puissant pour qui il était plus facile de la croire stérile que d ’avouer la défaillance d’un de ses mâles. de tenir de la terre ingrate. que des rêves de marchands. Il y a là une leçon . Persuadée. et je ne peux me retenir d ’y mêler le cri de mon chagrin : « Oh ! Grand-frère. Mais. finit par te rendre fou. am is.. Pendant de nombreuses années. un fils de préférence. Pour lui. qui lui aurait permis d’éviter la pire des choses : l'extinction de sa lignée. pourquoi ? » Pourquoi ? Mais je viens de le dire : il était prédisposé ! N ’est-ce pas encore assez clair ? Alors. ( Vous ne savez pas Le jo u r où j e suis né On a frô lé le drame Je leur ai fa it un cinéma.) Amaacahu.. Il était libre. (Il était une fo is.. voilà. c ’était du temps gagné à éprouver la liberté au quotidien. dans les marges.. et cette liberté à laquelle il tenait par-dessus tout impliquait le refus de s'attacher à ses propres œuvres. les plus vraies. et percevoir les droits d’auteur auxquels il pouvait prétendre. courbait l’échine.. de courir après elle ou de discourir sur elle. on ne la gardait que pour ses bras solides et ses mains adroites. (Ah ! La vanité de ces hommes !) En plus.

165 coutume. ce repas qui. la malfaisance des tinutfii? ! Des années s’écoulèrent. cf. Des rumeurs confuses. l’animosité. c ’est bien assez. Il la roua de coups. des œufs. le père implorait son Créateur : «D ieu. en leur racontant des histoires. .. tous les jours. note 3. Quelques mois plus tard. Je le refuse ! Cette fois. Voici qu’arriva le septième jour du nouveau-né.. « Homme. et le père s’escrimait à subvenir à ses besoins. » Elle lui tenait tête. tempêtait. vous voulez faire un orphelinat. . Elle eut encore d'autres enfants.. À partir d ’aujourd’hui. Mais il ne manquait pas de cœur. Tu peux garder Ton bien. mais après que tu m'auras rendue telle que tu m ’as amenée.. Ce dernier prit le plat et le jeta à l’autre bout de la maison. Donne-moi maintenant de quoi nourrir ceux que Tu m ’as accordés.164 sort en silence. vois. je m’en irai. elle aussi. » 8 Tinucjin : pluriel de tanuf . À d ’autres moments. toujours de trop. non une future mère pour la remplir d’enfants. lutter contre chaque jour qui se levait sur sa situation peu glorieuse de tamnafeqt1. cela avançait vers elle. avec eux. Un jour. 34. on la donna en mariage dans le village voisin. sur laquelle régnait la seconde épouse de son oncle paternel. Son sang s’en allait par flots tandis que son esprit s’égarait dans de sombres pensées.. avançait. elle revint dans la maison de son père. Je me sépare de vous.. marque l’entrée du nouveau-né dans sa famille.un garçon. C ’est le mieux que j ’ai à faire. à qui revient de distribuer les morceaux. Sa mère l’apprêta. Ses sens se troublaient. des années et des années.. Je vais te remmener chez tes parents. le père tendit le plat au chef de famille.T ’emmener voir un docteur?. une foule de voix indistinctes et menaçantes envahissaient son esprit.. Elle était de trop. » La division n’amena pas la paix. elle dut se battre encore. De ma maison. Il hurlait.. il n ’y aura pas de répudiation. à elle. Quelques voisins amis furent conviés au festin. ouvert les yeux. avançait. Ce jour-là. La mère. la mère avait mis au monde son septième enfant.. un garçon encore. On lui promit. toutes ces bonnes nourritures qu’on donne habituellement à une femme dans son état). ne lésinait point sur ses forces.. comme tout le monde en cette époque de guerre : les gens avaient faim et froid . Elle commençait à comprendre son malheur. sortait une minuscule créature mâle qui avait des yeux clairs . Le jeune père finit par réagir. elle ramassa ses pauvres effets et. Son père apporta de quoi composer le repas de fête.. La famille voulait la répudiation de la mère et rien d ’autre.. Là. vu toutes les disputes qu’il y a dans cette maison. la mort était là. Privée de soins et de nourriture consistante. Et puis. qui la portaient à voir et à entendre d ’étranges choses : d ’un pot à eau posé à côté d’elle. prétextant une visite familiale. mais ils vivaient. rien à se mettre sur le dos !) La famille s’agrandissait en effet. Je ne quitterai cette maison qu’avec ma santé retrouvée. à genoux au milieu du patio. Non.. dit-elle un soir à son époux. Quels parents ? Je n’ai pas de parents ! Pour ce qui est de partir. chaque jour un peu plus. maudissait ce jour particulier. p.. selon la 7 Tamnafeqt : épouse qui quitte le domicile conjugal sans être répudiée . Ce n ’était pas du tout ce qui avait été prévu ! La famille recherchait une domestique pour s’occuper de la maison. elle ne se remettait pas de ses couches. . Une année après. Une bonne âme lui avait peut-être parlé. puis se volatilisait dès qu’elle effleurait ses lèvres. nous vivrons chacun chez soi. Chaque naissance était accueillie par cette stupide rengaine chantée à tue-tête de l’autre côté de la cloison de séparation : Tketfer-d teqjrnt içlan A d r m m la? d earyan ! (La chienne a multiplié les chiots Ils n 'auront rien à manger. une main sortant de nulle part lui tendait une nourriture (une tranche de viande rôtie. Au moment de servir la viande.. comme une bulle de savon qui éclate. comme savent le faire les orphelines élevées dans la sagesse des grands-mères expertes dans l’art de transmettre leur soumission aux petites filles. Ils vivaient tant bien que mal. et s’évanouissait d’un seul coup. la mère indésirable : « Ton âme passera entre nos mains ! » Ah ! La rivalité. Elle patienta longtemps.Quoi ? Tu veux me rendre à mes parents. autrement dit : une insurgée. Emmène-moi voir un docteur. La veille. et vous me demandez de faire pareil avec celle-ci. elle eut son premier enfant . vint ce jour où. je vais mal. Il se résolut à braver la famille : « Vous m ’avez obligé à répudier la première qui a laissé derrière elle une enfant.

Il me vient au cœur de lui dire encore : « Morad. sa revanche prise sur les autres. même un rien. ça casse. qui enracine les êtres dans la lignée des ancêtres pour qu’à leur tour. désormais. derrière lui. ô Mort. la douleur est si forte qu’elle finit par s ’abîmer dans son contraire ? (Il n’y a rien à faire : le monde est rond !) Ou bien. cette voix vibrante qui affirme la puissance de la vie. ses plus simples joies tenaient de ce laurier rose par lequel les aèdes kabyles disent l’amertume de l’existence.. Comment supporter l’insupportable ? Comment comprendre l’incompréhensible ? Comment penser l’impensable ? Ce n ’est peut-être pas qu’une image. elle accrocha une lourde broche sur son foulard.. mes frères et leurs enfants. * Donc. à l’instar du rire intense qui s’achève dans les larmes. à travers ses enfants qui étaient toute sa raison de vivre.. mon existence et ma fille. asservie. révoltant. Les souffrances de l’enfance se taisent-elles jam ais ?. Tu es un morceau précieux de ma vie. * Comme si je me devais de le faire.Oui. qui passe d ’une génération à l’autre.. tu es chez toi. par leur présence. elle sortit la pochette dans laquelle elle gardait ses quelques vieux bijoux en argent. Quand cela devient trop lourd. elle ne comptait pas. parce que je me rends compte de tout ce que je dois à mon frère dans son cercueil. le coup fatal qui fit basculer sa frêle raison. Au lieu de quoi. elles le font à sa mort. nous sommes une partie de ta vie. douloureux à un point ! Pourtant. cette âme éternelle. Des mâles ! Elle aurait dû être aimée. donc le tien aussi. tu es le fils de mon frère aîné. au milieu de son appartement. le fils du fils de mon père et de ma mère . Ce devait être la première fois qu’elle le voyait. cruel. Ici. Lorsqu’on la disait stérile. elle l’adressait à tout ce qui alimentait ses frustrations.. moi aussi. ces youyous des vieilles femmes de mon village me remplissent encore de fierté. ce petit-fils alors âgé de trois ou quatre ans.. « les ennemis ». clament la Vie. ô Mort.. puis elle invita ses voisines à venir boire le café chez elle. finalement : tout ne tiendrait vraiment qu’à un fil. cette horrible angoisse. les êtres. Non seulement elle n ’était pas stérile. tous ces gens qui. l’emporter sur la mort.. Sa souffrance était de tous les instants. mais des semaines après. à tous ceux qui. à sa naissance. Est-ce parce que. mais de cela. non le jour même. Et aujourd’hui. puisant son indicible contenu dans une angoisse sans fond. que gagnes-tu. » Je revois une photo de Yemma portant dans ses bras cet enfant de son fils aîné. autrefois. Je note que nous sommes devenus un peu plus orphelins. par son homme. les femmes n’ont pas poussé de youyous .166 167 Pour elle qui. gâtée. elle regardera le monde entier comme une cohorte d’ennemis acharnés à lui nuire. une partie de moi-même. je com prends. l’avaient rejetée. portée aux nues sinon par toute la famille. comme à nos parents qu’il va retrouver enfin : ce jour particulier.. Elle entachait tout. n ’était pas digne de vivre. ainsi.. plus que partout ailleurs. sur le côté droit du front. et mes frères. je me sens capable de crier : « Où est-elle. je mesure l’ampleur de ma perte comme celle de ce garçon de dix-huit ans. sa soif inextinguible de reconnaissance.. ils puissent réaliser leur propre « ancestralité » et. Mais ce que je ressens a aussi comme un goût de. elle refoula ses larmes et elle poussa un youyou. derrière le cercueil de mon frère. rendent grâce pour ce ciel . Elle les remerciait alors : « Ccah ! » (« Bien fa it ! ») Ce mot qui signifiait sa fierté de mère. en me prenant si tôt mon frère ? Bien que je le sache pertinemment : la question n’a aucun sens. je dis à Morad marchant à côté de moi : « C ’est le village de ton père. Là. Tous ses bonheurs. daignait répondre. c ’est le mot qui me vient. exploitée. et la douleur de mon neveu vient augmenter la mienne. l’espace. Yemma n’avait d’autres joies que celles que lui procuraient ses enfants. ta victoire ? » Oui. et moi. du moins. la raison comme la vie. toute seule.. ne l’oublie pas. le monde dans sa totalité. avait assisté à la scène. Et rien ne pouvait mieux la satisfaire que lorsqu’ils s’étaient distingués parmi leurs pairs. Quant à elle. Lorsqu’elle apprit sa naissance (par qui ?). son contentement enfin atteint. La prière du père fut entendue. Ensuite. Elle en aurait un si quelque chose. immortel. . le fils du frère de mes frères. d ’une fierté telle que. quelque chose comme du « bonheur ». méprisée. C ’est logique. mais aussi. ce fut le non-sens absolu. » J ’ai le sentiment de répondre à une demande émanant non de ce garçon que je connais à peine. mais encore elle donnait vie à des garçons.

On vient juste de le construire. Car. il faut s’y mettre tout de suite ! Rassembler les lambeaux. Voilà donc la chaîne qui relie les vivants et les morts.. rempli de bouse.168 169 éclatant de lumière et de sérénité. et ils vont ju sq u ’à renoncer aux plus belles choses de ce monde rien que pour ne pas être pris par les langues médisantes. je n’étais qu’une étrangère. ils ont mangé et ■ bu. (Donne-leur la parole. Je ne suis pas sûre de voir ce que je vois. Eux-mêmes le disent : Efk-asen awal. des pensées embrouillées. plus vivante autrefois.. de ce morceau de chair frétillant et indiscipliné. vraiment. sans anesthésie.. » Je commence à comprendre de quelle façon les funérailles de Grandfrère peuvent être aussi une « chance à saisir ». sur le côté. sans conscience ni cœur. Je me bats contre des visions emmêlées.. Non.. J’y venais avec mes cousines. Et comme Elias Canetti. instrument du meilleur comme du pire : A y îles yellan d aksum. je ne perdais pas un détail de leurs allusions chuchotées. comme s’ils respiraient par le mot.. c’est aussi. les autres presque douces et réconfortantes. les larmes sont permises. est-ce vraiment moi qui suis là ? Tout en haut du chemin. ma mère !. * Autrefois. c ’est moins ce qu’ils sont ou font que ce qu’on raconte à leur sujet. je serais mutilée. repriser une vie lacérée dans tous les sens. d ’une façon générale. ÙCan swan. Je lutte pour ne pas chavirer. c ’est moins l’être que le paraître .. la route noire de monde. Chez la majorité d'entre eux. discourir. Tumulte dans mon esprit. visiblement ignorante des codes. si je veux que la vie reprenne son cours. D’où est venue toute cette foule ? Par où sont passées ces centaines de voitures alignées sur le bord de la route ? Comment ces milliers d ’hommes ont tout d ’un coup surgi de la nature. des images anciennes. Là. dans la tyrannie de leurs jugem ents étriqués. Aussi. je me retourne et découvre en bas. la dictature de la langue de l’autre. . et même recommandées : elles purifient l’âme. personne ne dira que les At-Rbalj sont des arriérés qui croupissent dans un village laid et crasseux. mille fois raison. ils aiment bavarder. le chemin qui mène au village était poussiéreux. Sans eux. le présent et le passé. Ici. Mouloud avait raison. l’histoire et l’avenir.. ce qui leur importe.. recoller les morceaux. et même de la langue. et peut-être avant tout. quand il disait : « C ’est l’occasion.) La « tradition orale ». les questions indiscrètes et les sous-entendus grossiers des porteuses d ’eau. On est ainsi chez les Kabyles : chacun vit suspendu à l’opinion des autres. si ce n’est cette désolation des lieux délaissés qui suinte de ses vieilles pierres.. Ce n’est pas que des chansons. elles lavent la souffrance et l’empêchent de bâtir sa maison dans les cœurs. toi qui étais de chair. qu 'est-ce qui t ’a changée en os ?) * Alors que le cortège arrive au milieu du chemin qui monte. tout animée de la gaieté remuante des femmes. une possibilité de réparer les liens rompus. comme sortis de terre ? Mis à part les quatre ou cinq voitures qui nous suivaient tout à l’heure. Aw al (La parole)!. de trous et de cailloux . la fontaine du village. agréables ou douloureuses. À leurs yeux. nous étions seuls sur la route. tandis que tous se flattent d ’appartenir au peuple des « hommes libres ». pour cette nature magnanime qui nous porte. Elle était plus riante.. Elle n’a pas bougé. aux Kabyles. des histoires et des proverbes . En réalité. dans la douleur et les larmes. dans l’urgence. ce qui compte pour eux. pérorer. J ’opère là. Les jeunes gens ont travaillé jour et nuit pour rendre leur village présentable aux yeux des étrangers. acu i k-yerran d iyes ? (Langue. sur-le-champ. Mais il leur suffit de croire les mots. Je pleure sans retenue. je peux écrire moi aussi : ces déchirements me gardent entière. Aujourd’hui. des convenances. Il faudra s’y mettre vite. propre comme un sou neuf. d ’en nouer d'autres. j ’essuyais les regards embarrassants. ce n’est pas ce que prétendent les esprits savants ou ce que décrivent les spécialistes en regardant les choses de l’extérieur.. c ’est un escalier en ciment. une jeune fille de la ville un peu nigaude. les unes tristes et accablantes. cette fontaine. Je lutte contre des vagues d ’émotions. organe du bien et du mal. des regrets inutiles. chaque maison doit avoir au moins un robinet dans la cour. aujourd’hui. Le progrès. Et j ’y vois ma place comme je ne l’ai encore jamais vue. le qu’en-dira-t-on frise l’obsession.

Et cette odeur qui prend au nez ! Y a-t-il encore des vaches. dans les objets. la place du village. Mais où est-elle donc. Elle est la nature maternelle. la mosquée. En elle. ceux-là qui. à peine plus large que le cercueil devant moi. lourde. l’atmosphère chaude et vivifiante de chaque village kabyle. ce cercueil qui semble planer par-dessus la multitude de têtes sombres et mouvantes. je la palpe. Elle est le parfum des gens de la terre. des ânes. Nous atteignons enfin un lieu aéré. et cela m ’étreint l’âme.sans doute... Tenace. les cerises.19 La foule s’enfonce dans le village. Elle est l'exhalaison des saisons et de leurs fruits attendus. comme une petite clairière dans le maquis . les figues. terrée dans l’obscurité. comme un vieux témoin du passé ? Que sont devenus ces murs en pierre massifs qui avaient dignement résisté à l’érosion de plusieurs décennies ? Je ne la vois pas. les raisins. Mis à part celles de ma tante et de la famille . rasant les murs aveugles des vieilles maisons basses et coiffées de leurs toits de tuiles romaines. séculaire. Je ne me souviens pas de m ’être promenée dans tout le village. cette odeur d ’antan s’insinue partout. paraissent d ’un autre monde. l’antique mosquée qui se tenait là. d’un temps révolu et néanmoins vivace.. Je ne le perds pas de vue. Le chemin principal passe par Igamas. je la retrouve comme une vieille sensation. les olives.. des chèvres. une émotion gorgée de moments intensément vécus. pleine de creux et de roches pointues. de plus en plus. elle n ’existe plus. dans les êtres. la vieille mosquée qui a vu des générations d’hommes débattre des affaires du village. Je la respire. On l’a reléguée dans la fosse aux souvenirs sans importance. des moutons. dans laquelle siège le Conseil du village. je me sens comme portée par le courant d’une rivière en crue se déversant sur cette ruelle sinueuse. dans le village? Ou alors. obscure.

Il n’y a rien de mieux pour se refaire une santé ! « U r n e s s ’ ara b b w u l! » (« Nous sommes insouciants ! ») répondait-il d ’un ton sec. dès l’instant où j ’ai atterri. créant une impression d ’irréalité.. Cette atmosphère crépusculaire. La maladie. Ibya a d-ihub wadu Dduiiit y u li-f uyebbar A tna kra n medden K u l y iwen aqamum-is zdat-s 9 Taxligt: un quartier du village. à espérer sa guérison. j ’étais où pendant ce tem ps? Q u’est-ce que j ’ai vécu moi-même pour que mon regard soit altéré de la sorte ? Cela vient peut-être de la lumière du jour qui semble tout brouiller. je ne comprends pas : est-ce qu’ils construisent ou est-ce qu’ils détruisent?. Il pouvait boire et manger.172 173 de mon père. Elle est encore en construction. son appétit. wehmey dges Ufly-f-in tura tbeddel.. C ’est la nouvelle mosquée qui domine la place.. bien avant ce jour où je le découvre réellement. j ’en ai déjà fait l’expérience ! J ’ai vu. En fait. . quarante jours avant la mort de mon frère. l’on continuait à dire autour de lui : (Notre village-là. ton visage fait plaisir à voir.. On le plaisantait sur sa bonne mine. Je crois entendre Muljend-u-Yeljya : §ÿbeh z ik i bdiy tikli Ufîy y iw e n Ihiçi d aslayan irab irkuüi D dun/tyuJi-f uyebbar. poussiéreux. Elle est grise. (Dès l ’aube. sur les chemins Là. les ouvrir. épargnait son visage.. Mais. les fermer très fort.. l’image de ses habitants décomposés par les « années de feu ». vraiment grise. selon leur expression. chaque famille dans sa taxligi et l’honneur de tous est préservé. rien n’y fait . j ’ai vécu tout cela dans un rêve. estompant les contours des êtres et des choses. Le trouble s'accentue. Perplexité. un chantier douteux. curieusement. il m ’étonne Il est changé maintenant Ils ont construit une mosquée au milieu Vous savez. confus jusqu’aux êtres qui l’animent de leurs bruits et mouvements.. un mur élevé tout en ruine La poussière avait envahi le monde. cette impression d ’avoir posé le pied dans un chantier ne m ’a pas quittée . tandis que la maladie poursuivait son cours inexorable : « Muh. comme s’il disait : « Ça ne vous regarde pas ! » Des semaines durant. tu te reposes dans le confort. cette lumière éclatante plonge le monde dans une étrange pénombre. il n ’y avait aucune raison d ’aller dans les autres ruelles.. tu te fais servir.) C ’est donc en travaux. Chacun dans son territoire.) Q u’est-ce qu’ils ont donc vécu toutes ces années pour en arriver là ? Et moi. J’ai beau fermer les yeux. On dépose le cercueil devant les murs nus d’un haut édifice en briques rouges. confondant les temps et les espaces. cette lumière. Le vent semblait près de se lever La poussière avait envahi le monde Voici des gens venant Chacun le bec en avant Mange la poussière Mange la poussière Mange la poussière !. Tout ce que j ’ai pu en voir ressemble à un chantier. Ici aussi ! Le pays tout entier est en travaux. maintenir la paix entre quelques centaines d’âmes contraintes de vivre dans un espace pas plus large que le creux de la main. .. J ’en étais encore. cette vision de la Kabylie chamboulée. La règle est faite pour garantir la marche du village. Combien se sont exclamés à la vue de cette figure pleine et colorée qu’il avait longtemps conservée. Tu manges bien. tura Bnan Igamas di tlemmast-ines Tezram a n d ’ akken ncffurar zik-nni. c’est bizarre. M ceh ayebbar M ceh ayebbar M e e t ayebbar !. Taddart-nni-nney. là où nous jouions autrefois .

je me suis sentie sans force. comme tous les jours. J’ai encore observé son visage : le nez et le pourtour de la bouche étaient maintenant tout blêmes. sur la terrasse d ’un grand bâtiment. des pans de murs. Il ne nous laissera pas comme ça. jouant avec elle au jeu du chat et de la souris. C ’était une sorte de chantier désert.. de plus hideux que cette sensation ? J ’apprends à l'esquiver. je ne voyais que des constructions inachevées. un gant de toilette. Est-il rien de plus effrayant. un pyjama. Mon frère. il ne mourra pas. l’autre s ’est tournée vers moi : « L ’état de votre frère s’est dégradé ces derniers jo urs. déformés par une couleur chagrine. L ’une d ’elles a fait une moue de la bouche . Alors. De là. elles aussi. Sa respiration saccadée était ponctuée d ’un bruit de gorge fait de ces « A h ! . Je suis allée à la fenêtre pour écarter les rideaux. mon rêve était clair. recouvert de poussière.. J ’appréciais leur présence chaleureuse. deux serviettes. pensais-je.. je lui avais apporté du linge propre... cette trouée dans l’espace qui t ’aspire. celui qu’il avait le jour de l’Aïd ! Alors. toujours dans le rêve. » Celui-là semblait penser à haute voix : « Je sais bien qu’il est gravement malade mais. Ce soir-là. je constatai qu’il était arrivé sans mal. comme pour eux qui ne savaient plus quoi dire ni faire pour obtenir quelque réaction de sa part.. Nous regardons sans voir plus souvent que nous le pensons. A h ! . mon frère et moi. j ’attendais Koukou et Idir. Je déteste tout ce qui empêche le jour. je me suis arrêtée devant le lit et j ’ai regardé longuement mon frère. tout ce qui gêne la mobilité des êtres et des choses. sur lequel pesait une atmosphère grisâtre et inquiétante. Je me demandais comment nous allions descendre de là. Oh. Moi aussi. tout ce qui masque. Je voyais mon frère la prendre. les yeux fermés. je continuais de me préoccuper du confort de mon frère sans qu’à aucun moment l’idée de sa mort traversât mon esprit. si réconfortante. comme écrasée par un énorme poids. Ce soir-là.. nous finîmes par trouver une échelle qui descendait le long du bâtiment. de briques... » (« Où que tu ailles. je ne le vois pas mourir.. Rebbiyella. Par quel mot peux-tu nommer cette horrible sensation d ’être livré tout entier au néant ? Il n ’existe aucun mot. Soudain. sans aucun doute.. l’angoisse a transpercé ma poitrine. Dieu est. comme s’il détenait quelque pouvoir occulte : « Par Dieu. 11 va revenir. Il descendait très vite. pas à cette chose. n’est-ce pas ? » Elles ont échangé un regard. Elle bougeait. tout ce qui freine la vie. les mains croisées sur le ventre. Il aimait bien avoir la figure propre et nette. à cette sensation innommable. pas à cela. ») Elle voyait des gens malveillants partout. L ’ensemble. Ce soir-là.. Il est allé vite. Je faisais mienne une parole de Yemma : « A nda leddid. ni ton être ni le monde. Son visage était affreusement sombre. Nous cherchions. je trouvais son visage moins sévère quand il était rasé de près. froid et humide. tout ce qui ferme. A h !. Dehors. de cet espoir qui se remplit aux sources célestes. je me dis qu’il y aurait là un enseignement à tirer.. En entrant dans la chambre. Plus rien n ’existe quand cela te prend. Nous nous tenions tous les deux. C ’est peut-être vrai.» appuyés et réguliers par lesquels il disait son attention lorsque quelqu’un lui parlait. C ’était là. ce visage. Tout à coup. sa peur obsessionnelle des autres ne lui interdisait pas de se nourrir d ’un espoir intarissable . pour lui qui ne pouvait plus parler. » Cet autre affirmait d’une voix sûre et persuasive. Non. J ’avais songé aussi à demander à Koukou ou à Idir de lui raser la moustache et la barbe. Ce visage-là. de terre. mon frère et moi. Les aidessoignantes ne lui donnaient plus ce soin depuis que je leur avais demandé de le laisser à ses amis. cette angoisse ! Comment est-il possible de ressentir pareille douleur sans. Je suis revenue dans . De la porte. je me suis ruée vers le bureau des infirmières. N ’existe que ce vide.. comme nous l’explique Henri Atlan. Pourtant.. en effet. ce n’est pas une douleur ! On peut s’habituer à certaines douleurs. ni neuf ni ancien. En fait. se balançait légèrement comme une échelle de corde. après tout : les yeux ne sont pas faits pour voir. comme tous les jours. vraiment. un moyen pour retrouver la terre ferme. à plat ventre.. des rues. On ne pouvait pas dire si c ’était un chantier de construction ou de démolition. les traits durcis. un soir d’automne noir.174 175 « Il n’a jam ais eu un visage aussi resplendissant. j ’ai dit aux deux jeunes femmes qui se trouvaient là : « Mon frère va mourir. cette échelle. et cette descente me faisait peur. tout de même ! » Et ces paroles. l’air et le vent de passer. Il était presque assis. Je ne supporte pas les rideaux. ni le temps ni l’espace.. paraissait dans un état flou. sans pouvoir attraper les barreaux très espacés. Je suis revenue vers lui. des trottoirs abîmés et encombrés de cailloux. » Ce n’était pas ce que je voulais entendre. si fraternelle. une façon de garder encore le contact. ce n ’est pas celui d ’un homme qui va. Enfin.. Finalement. soutenaient mon attente d ’un miracle.

» Et voilà comment ils passent une grande partie de leur temps à s’embarrasser mutuellement. toi [tu n ’auras] rien [non plus] ! ») Qui d’entre eux oserait le nier ? Je n ’ignore pas la pratique de tiwizi. Les deux femmes ont quitté la chambre quelques minutes plus tard. d’une manière générale. souffre à s’accorder autour d ’une même cause ou. D ’abord. ils l’accueillent un peu comme s’il était leur héros. ou à ses formules cocasses. posséder plus. assez kabyle.. j ’en viens à cette phrase entendue plus d ’une fois le jour même où mon frère s’est éteint : « Il est né aujourd’hui. il y a là autre chose que je ne comprends pas. tracé par des milliers de pas. d ’ordinaire. on citera leur village à travers tout le pays. combien il est toujours vivant pour ce peuple qui. de la pure bêtise ! Mufrend-u-Yehya parlait. suivie par les deux infirmières. En ce jour. Dans le meilleur des cas. Ils le savent : celuilà qui est parvenu à se sauver se retourne rarement pour tendre la main aux autres. Le sol est toujours en pente dans ce pays accordé par la montagne. lui. C ’est que. somme toute. Mais ce n ’est pas de cela qu’il s’agit ! Ce dont il s’agit. d’une mentalité d ’esclave. tout au 177 moins. voilà tout ce qu’ils ont trouvé pour contrer le mauvais sort. Bref. sans doute. maintenant ! » Je suis allée insérer dans l’appareil posé sur la table de chevet la cassette dans laquelle Yemma racontait la naissance de son premier fils. L ’une d ’elles ressortirait à leur histoire qui a développé en eux un certain esprit de sacrifice. votre sœur est là. Comme il l’a prévu du fond de son naufrage.176 la chambre. c ’est encore une exposition publique. des milliers de gens défilent autour du cercueil. cette « alliance » dans la calamité. les enfants. il secourra ses proches. d ’une façon générale. il ne leur témoigne sa gratitude.. * Je le vois mieux. a pris la main de mon frère : « Monsieur Mohia. selon laquelle le plus grand risque pour chacun est que son voisin le surpasse : « Le soutenir. Le village a-t-il jam ais reçu autant de visiteurs de toute son existence ? Et comme ils ont l’air fiers. a compris : « Débrouille-toi seule. Pendant que l’une vérifiait la perfusion. lui non plus. les hommes. à soutenir ses hommes de valeur. et alors. c ’est assez original. De nouveau. Réveillez-vous. être plus fort. Et moi. suivant cette assertion quasi proverbiale : « A kka. se cachent aux regards des étrangers. La manière dont ils ont dompté les flancs escarpés de ce pays m ’étonnera toujours. patiente. lui. Pourquoi ? Pour quelle raison les Kabyles hésitent-ils à montrer de l’estime.. humaine. non ! Il pourrait être meilleur qu’il ne l’est. à présent : la place où nous nous trouvons donne sur l’autre ouverture du village. Ils se connaissent assez bien sur ce plan. M oi [je n ’ ai] rien. Mais ne dirait-on pas qu’ils y sont prédisposés ? Q u’on songe seulement aux nombreuses pratiques coutumières où ils se livrent à des rites sacrificiels : le sang qui doit couler. le peuple des « hommes libres » !. celui-là ? Ah. et à laquelle leurs ancêtres étaient contraints et forcés.. à se saper les uns les autres.. descend sa voix disant les dialogues de Si Nistri. j ’ai pensé que le cercueil est posé là pour une ultime prière conduite par les anciens du village. la solidarité traditionnelle qui se manifestait dans les travaux collectifs. une mentalité d ’ esclave profondément ancrée en eux. jour après jour. Une méchanceté qui tient de la bêtise. En fait. De jeunes garçons rient à son accent volontairement marqué quand il prononce un mot en français. Oui. keC ulac ! » (« C ’est comme ça. c’est que. les autres devront encore supporter la supériorité arrogante de tout un clan ! En conséquence. l’autre.. » lui disait-elle d’une voix douce. D 'un haut-parleur installé sur la terrasse de la nouvelle mosquée. la plus âgée. d ’habitude. une sorte de liesse contenue. en effet. cette liesse. un chemin en pente. Le plat est un luxe dont les habitants se passent aisément. les At-Rbalj ! Ils sont tous venus. de l’admiration à ceux d ’entre eux qui consacrent leur vie à produire une œuvre d ’utilité publique ? Cette fâcheuse attitude appelle sûrement de nombreuses explications. Il n’a pas ouvert les yeux. un de leurs fils qui a vécu et s’est éteint au loin. N e k ulac. mon cœur. elles m ’ont lancé avec un regard de pitié : « Bon courage. ils préfèrent se voir tous ensemble dans la fange à voir un d’entre eux en sortir. Il aura donc . il y a vraiment de la « réjouissance » populaire autour de son cercueil . ouvrez les yeux. j ’ai sorti la petite bouteille d’eau qu’elle m ’avait donnée. à ces hommes-là. » Mes oreilles ont bien entendu . De fil en aiguille. il vaut mieux qu’il ne s’en sorte pas. j ’ai fini par l’accepter. L’autre explication aurait à voir avec leur mentalité tribale. qu’après les avoir enterrés. Pendant que la bande magnétique se déroulait. sans débordement ni couleurs ni tapage.. Elle dit. Avant de fermer la porte. comme je souffrais de l’entendre ! Dans un sens. Par un des leurs. et même les femmes qui. » On me disait cette phrase pour me réconforter. Est-ce par méchanceté ? Oui. Ou alors..

Tahar Slimani. regretté. Lui qui fut méconnu de son vivant ou. et cette œuvre est enfin reconnue. En attendant. on ne la voit pas. Ou alors.. Alors. disais-je. le voici recevant l’hommage unanime de tous les siens. même. Je les entends encore. elle se fait entendre. il est avéré que ses bricolages nocturnes sont en fait une œuvre à part entière. il ne disait mot.. reçois nos dons en toute quiétude. ressenti. » M oi-m êm e. Ce qui est vrai. le voici enfin au grand jour. Il ne haletait point vers ces honneurs posthumes. il restait silencieux. Djamal Abbache. quelquefois. une belle preuve. demandé. Après tout. » m ’a-t-il confié un jour.. Mange et reviens-nous ! » A l’homme qui lui parlait ainsi (Mokrane. non ! Il est toujours là. enfin. c ’est nous tous qui sommes en dette envers toi. ditesle-moi ? La honte sur le voleur ou la voleuse ! Mon frère n’est tout de même ni Elvis Presley ni Claude François !) Dans mon rêve. la meilleure preuve d ’estime et d ’amitié pour lui. au sortir d ’un rêve où je le voyais debout au coin d’une rue ou. estimée comme un bien sans prix. il assure. mais il est là. tel qu’il avait toujours été. cela ne veut pas dire nécessairement que l’on vous écoute. sur le dos cette inusable veste en toile vert olive. C ’est là. izm er i yiman-is. Il ne recherchait. de son vivant. peut-être. une pièce de théâtre adaptée des Fourberies de Scapin. les gens ne veulent pas vous croire. il le présentait comme un simple « bricolage ». proposé. quand il osait en parler. Mais qu’importe la richesse ou les honneurs éphémères ! D ’avoir mis tant d’années à naître. cela veut dire que la voix de la sincérité est forte. cette casquette ? Et pour en faire quoi. aucun bénéfice financier. un « gribouillage » qui l’aidait à supporter ses insomnies.. et même de survivre quelques années. de leur part. » Dans mon rêve aussi. lui qui fuyait la notoriété. qui l’a prise. mais aussi. l’espérance exaucée de tout un peuple. pour autant. ce qui est vrai semble insolite et inhabituel. se grisaient de possessions matérielles et goûtaient aux joies familiales. Le silence.. Tu as tant fait pour nous ! Tu as peiné pour nous ouvrir les yeux et nous montrer la voie. C ’est qu’il était sincère ! C ’est qu’il. En même temps. c ’était le travail qu’il menait seul. que t ’avons-nous donné ? Rien. Grand-frère ? Dis-le. ma vision de la nuit s’est prolongée par cette phrase murmurée d’une voix qui n’était pas la mienne : « i a s yem m ut. Par Dieu. elle aveugle. Mais il avait une de ces présences ! Au réveil. Comment aurait-il pu ? Ce fruit de ses veilles. on verra plus tard. il ne devait pas être insensible à certaines paroles. Mais si l’on vous entend. son peu d’intérêt pour les moyens de s’enrichir ou de tenir une position sociale éminente. et certains (Koukou. Il ne tenait pas à être vu comme une célébrité . lui a dit d ’une voix claire. et. quelconque : la chose vraie n’a pas été saisie. d ’un air gêné. à l’hôpital. un autre l'a dit en parlant de l’artiste ou de l’écrivain en général. Mokrane Tagemout. ») Cela veut dire quoi au juste ?. il remerciait les visiteurs : « Toutes ces bonnes choses pour nous ! Nous voici en dette envers vous tous. pourquoi pas ? Cette façon de voir permet de mieux comprendre l’orientation qu’il a donnée à son existence et. du moins au début. Pourtant. il devra prendre une force d’existence extraordinaire. entre deux portes... Que ne lui a-t-on pas dit ces paroles avant ! « Nous avons tant écrit. Pardonnez-nous ! » Ce soir-là. Quelques semaines après sa disparition. Comme ce soir-là où il s’excusait de déranger tout le monde. Personne ne nous a répondu. me poussait à lui demander : « Quoi. vide. Ils sont restés présents auprès de lui jusqu’à la fin.. un peu plus en retrait. c ’est-à-dire quelque chose d’éprouvé.. ces mots : « il n ’est pas mort. Aujourd’hui. en particulier. me semble-t-il). il a répondu par un long regard empreint d’une douce tristesse... Ce qui lui aura permis de continuer. Eugène Ionesco dans ses Notes et contre-notes : « La voix sincère retentit. de Tixurdas n Saeid Wefrsen. une force capable de faire oublier sa mort même.. lui qui existait dans l’ombre de sa notoriété.. Saïd Hammache) ont pris sur eux de terminer la rédaction. sur la tête cette casquette que son fils a cherchée dans ses affaires. commencée peu avant son hospitalisation. de cette vérité qui est de l’authenticité. célébré. aucune gloire. Idir Naït-Abdellah. Qui venait le voir lui apportait de la nourriture. et une lueur de joie a illuminé son visage. Il me regardait avec cet air au bord de la confession qui. le petit groupe de fidèles qu’il retrouvait tous les vendredis et samedis soir dans l’atelier d ’écriture. le vrai peut sembler inexpressif. Ce que je veux dire à propos de mon frère. Le signe . Le mensonge est banal. (Au fait. » (« Même mort. Et en échange. il n ’a besoin de personne. reçu dans tous les cœurs. saluée.178 179 mis cinquante-quatre ans pour naître. plus justement. tandis que ses condisciples construisaient leurs carrières professionnelles. n’espérait aucun remerciement pour son travail. de temps à autre. Lorsque l’on dit quelque chose de vrai. en appuyant sur chaque mot : « Mulj. il a serré ses lèvres comme pour réprimer le sourire ébauché. Au contraire.. les gens ne vous croient pas. quelqu’un.

. Il me répondait : « A h. elle qui avait franchi les portes de l’au-delà dans un rêve . de jeunes gens. et qui me faisaient songer aux grands mythes de bien des peuples à travers le monde. qu’il convient de le faire. mais sur un ton léger. vivre l’incompréhensible. surprendre le mystère. Urgay ttsey. Pendant longtemps. de s ’attarder dans les cimetières après une certaine heure. Votre cri fait une trouée dans les habitudes mentales collectives. je croyais qu’elle se limitait à mes parents et à mes frères.. comme si nous vivions sur une île. on vous traite de fumiste. Voilà ce que disait Yemma. puisque vous êtes honnête. Yemma (elle seule ?) l’entourait d’un fossé. avec un air enfantin. Khaled prie les visiteurs de s’écarter afin que les porteurs. Sans doute en savait-elle quelque chose. c ’est à tes risques et périls ! Tu peux rencontrer ceux-là qui ne sont plus que les ombres d ’eux-mêmes. un de ces longs rêves mémorables qu’elle me racontait d ’une voix passionnée. Le temps passe. Voici encore une chose que j ’ai découverte tout au long de ces mois qui nous . J ’ai parfois questionné mon frère sur ses rêves. C ’est la règle de procéder à la mise en terre avant la prière de l’après-midi. J ’ai rêvé que j e dormais. » (« Oui. puissent prendre le cercueil. Ceux de l’au-delà n ’apprécient pas d ’être importunés à n ’importe quel moment.. Notre Famille !.. alors qu’il semblait lui-même intrigué par son rêve.. cette famille réduite à sa plus simple expression. c ’est tôt le matin. c’est qu’on vous traite de menteur . Un frisson glacial me traverse. » 20 Sa soixantaine place mon cousin Khaled dans la position d’aîné de notre famille. ») Il prononçait cette phrase d’une façon curieuse. vers huit heures. Il exprimait là quelque chose de très singulier. Khaled domine de sa grosse voix le brouhaha et annonce que le moment est venu de se rendre au cimetière. Si tu veux leur rendre visite.. je le sais aussi.180 que vous êtes sincère. Sans quoi. Il n ’est pas bon. comme s’il formulait une banalité.

c’était jour de fête quand on pouvait se l’offrir. Que dois-je faire ? Que veux-je faire ? Je sais que je dois aller jusqu’au bout .. Par leurs cris et leurs coups de ceinture. et prononcer en direction de la civière chargée du corps emballé dans son linceul immaculé : « Dieu te pardonne et nous pardonne ! » Il y va ainsi dans ce pays. A m zu n d ajajify n tmes Tin yuyen deg qeclawen La tepejlij. le fils de mon père et de ma m ère. ») Comme si je venais de m ’en rendre compte. lui qui s’était toujours refusé d ’être un enfant. je n’y résiste pas. je me dis : « Aujourd’hui. tefrlales Icfeh win i f-issayen Tallit i /-fudert-ines A y d-teftagga d iyiyden. Il suffit de naître pour être coupable. Depuis toujours ! D’ailleurs. incapable d ’avancer ni de reculer. Enfants. ce peuple malmené. Je fouille des yeux la foule des anonymes autour de moi : où sont mes frères ? Je pense à eux très fort. » Je me sens perdue dans la foule. Sauf une fois : un soir où nos parents voulaient le forcer à manger de la viande. sois raisonnable ! Moi.. Je ne me souviens pas de lui enfant. La viande était rare chez nous. Je veux l’expulser. ou bien une de mes cousines : « Où vas-tu comme ça ? Les femmes ne vont pas à l’inhumation. Je me laisse porter comme un fétu de paille par le flot.. Le mot existe. Ma douleur se voue à tous les saints. « La ilaha ilia lia h. lui qui se faisait appeler « L ’ancien » . je suis avec eux de toute mon âme. annoncé par ce chant lugubre qui nous donnait la chair de poule.) Sa jeunesse remémorée. gît une partie de moi-même. ça ne se fait pas. croiser les mains sur la nuque. Mon cœur se disloque. comme dans la plupart des familles. eux aussi . Ma tante. j ’y vais. Mon ventre se liquéfie. ses gestes d ’enfant.. mais il s’égare en dedans. {Devinez quoi ?. * Je tremble maintenant de la tête aux pieds. mélancolique berceuse adaptée au chagrin des adultes rodés par l’existence. et qui te triture du berceau jusqu’à la tombe. quand nous voyions passer un pareil cortège. frustré. nous devions nous arrêter. de mes larmes. » Chant lent et monotone de la tragédie.. ce petit garçon qui repoussait toujours sa part du précieux aliment. je ne veux pas les voir près de moi. Et ce cri qui enfle. l’autre avait vieilli avant l’heure... ne vois rien que des formes sombres. sans visage. Je n ’entends rien qu’une rumeur qui me remplit la tête. comme s’il se brisait en de courts et incoercibles sanglots. mortifié. puis finit par sortir par petits sons. De quel crime ? Ce n ’est pas la question.182 183 avaient rapprochés : ses attitudes. N ’y va pas.. et. titubante. » (« Nous payons. par lui-même surtout. qui menace de me pulvériser. Dans ce cercueil. Les porteurs du cercueil descendent derrière le groupe d’hommes qui ont déjà entonné le refrain funèbre. Alors. Comme une flam m e Qui prend dans les brindilles Elle scintille et crépite Se réjouit qui l ’a allumée Elle ne dure qu ’un instant E t ne laisse que des cendres. ressentir leur douleur. ils ne réussirent cependant qu’à le renforcer dans son végétarisme... il s’agit de mon Grand-frère chéri. c ’est que tu n ’en finis jamais. mes jam bes refusent de m ’obéir. Je tourne sur moi-même. sur lesquelles le cercueil semble glisser. Une femme. peut-être. de ma détresse. chez ce peuple un peu geignard par coutume. parce que j ’en ai assez ! Assez de ma propre douleur. avec cette culpabilité qui plombe ton destin.. Il était déjà indomptable ! Ainsi m ’apparaît-il en définitive : une partie de lui-même n ’avait jam ais cessé d’être cet enfant-là. La foule me pousse. Mais dans quel sens diriger mes pas ? Je ne sais plus. et je vais assister à son enterrement..n’est-ce pas pour cela que je suis ici ? Mais au bout de quoi ? Je veux suivre le cercueil comme tout le monde . répété comme un leitmotiv : « N efxeiliÿ. nous figer sur place.. les parents se devaient d ’intervenir.. D acu-{ ? D acu-f ?. Je ne veux pas rencontrer leurs regards embrumés par les larmes. Quelqu’un me tire en arrière. En même temps. La question. le lancer au ciel.. je les évite . m ’entraîne . Lui qui m ’avait de tout temps paru « vieux » ..

Mokrane me soutient par le bras. tout comme l’était le fond de cet espace dans lequel Yemma m ’était apparue en rêve. il a quelque chose qui le fait retourner régulièrement au pays. personne ne viendra me dire “toi. Dans le ciel. pour ne plus voir ni entendre. Oh non ! Grand-frère ne poussait pas le temps avec l’épaule. Ce temps vide. n ’importe où. nous ne dépendrons de personne. il me demandait de le mettre au soleil. Cette pudeur. Ce ciel est d’un bleu cristallin. de légers nuages blancs semblent nous escorter. ça m ’est passé par-dessus la moustache.. non ? » Plus tard. que l’on doit savoir mettre à profit tout ce que l’on fait ou ne fait pas. juste au-dessus du cercueil. tout près du cercueil de mon frère. monsieur Koukouch. malgré mon genou brisé. m ’abandonner à ce gouffre de désespoir pour partir avec lui. chacun cherche à préserver l’autre de sa propre souffrance . Ou par pudeur. nous continuerons notre travail d ’écriture en kabyle... tout devait servir à quelque chose. pressé comme par nature. akal d aseftar {La terre ne trahit pas. Le projet était en discussion depuis des mois : il rentrerait avec lui dans sa région. chacun cherche à cacher sa propre souffrance à l’autre. bien debout sur ses jam bes. toujours manqué. Mulj ! Tout se passera bien. la terre est protectrice). Des mois auparavant. le rire même. » A ces mots. même quand il faisait très chaud. tu n’es pas d ’ici. se remettant avec peine de son accident de vQiture. Il travaillait sans discontinuer. Je me souviens de ses paquets de tabac à rouler. Lorsque je le descendais dans la cour de l’hôpital pour prendre l’air et voir du monde... je retrouve un peu de ma raison et de mon calme. tu verras ! » Il lui disait encore : « Mais quand je serai dans ta région.. En plus. je peux encore être utile.Il n ’y aura pas de racisme. nous allons retrouver les lieux que nous avons quittés. A la R ebbiaa d-yeqqimen (Seul Dieu est éternel). en tête du cortège. il ne le possédait pas. c’était le pays.) Nous allons rentrer. Et cette phrase allait bien au-delà de sa signification matérielle. ils achèteraient ensemble un lopin de terre le long de la rivière. Elle ne disait pas seulement que l’on doit tout payer d’une manière ou d ’une autre. À côté. dis. Normal. Mokrane est plus intelligent que nous tous. Lui est déjà parti. utilement. et personne ne nous gênera. c ’est évident. il cultive sa terre . C ’était la Kabylie qui lui avait. quoi ! » Il était sérieux . Djaafer m ’avait raconté l’histoire de cet émigré qu’à sa grande surprise. choyés par les leurs. parce qu’ils étaient tout remplis de notes en français. comme s’il savait son échéance proche. Ah ! Que ne font-ils pas appelé plus tôt. Tu vas guérir. Mes larmes coulent au rythme du chant des hommes qui. l’encourageait. Y a-t-il destin plus cruel. ce destin d ’ermite qui l’aura privé du vrai bonheur. Mulj. « Tout doux. du côté de Béjaïa. Il parlait et agissait à bon escient. de tout son entrain. depuis qu’il l’avait quittée ! Il sera parti au moment même où il décidait d’y revenir. Ur ixeddas ara wakal. alors qu’il était hospitalisé. à l’époque où il fumait : vides. Il devait être jaloux. nourrissait son espoir : « Oui. d ’accord ? . Nous n ’avons guère appris à unir nos forces face à l’adversité. depuis des années : . Nous ne gênerons personne. avec les simples moyens dont il disposait : un crayon et du papier. la moindre action. Je voudrais me laisser aller sur « la pente glissante ». » Et Koukou. quelle idiotie ! Sur la grand-route. il les conservait. peut-être. étant toujours occupé. Il pensait à haute voix : « Nous allons repartir. Il plante des arbres. tsadda-yi nnig cclayem {Moi. il avait croisé au pays. tu es d’Azazga !” Il n’y aura pas de racisme. Normal. Nekkini. le hantait entièrement. Nous construirons une tim asm m eft (une école « communautaire »). et personne ne s’y trompait. décidément. Je pourrai bêcher la terre comme ceci. et tu n’y peux rien.. il en avait encore parlé à Koukou.. C ’est faisable. vont d’un pas rapide.. Pour lui. la moindre parole. il a encore reparlé avec Koukou du jardin qu’il rêvait de cultiver au pays. plus exécrable ! Quelques semaines avant d’entrer à l’hôpital. je marche au bord d ’un vide qui m ’attire.. Rappelle-toi ce qu’il disait. nous ferons cuire notre pain. au milieu de la foule. tout devait viser à l’efficacité. c ’est sûr. comme par fierté. Le soleil pour lui.184 185 m ’évitent. terre lui-même. quelques semaines après sa mort.. Nous ferons pousser nos légumes. celui des gens aimés. il ne parlait jamais pour remplir le temps. alors qu’il luttait contre le cancer. par un impitoyable destin. « Rien n ’est gratuit ! » rappelait-il à tout moment. et ils cultiveraient des légumes. il se levait de son fauteuil puis s’inclinait tout doucement et disait à son ami : « Vois. Nous nous installerons bien comme il faut. Nous achèterons une parcelle de terre. monsieur Koukouch ? C ’est une bonne idée. les Saints-gardiens de cette Kabylie qui l’habitait. de mots et d ’expressions en kabyle. planteraient des arbres.. pur et clair. entourés. mais encore. C ’est un de ces jours ensoleillés qu’il appréciait. alors qu’il le croyait sous terre.

ur ditfuyal ara ! Uma ?riy ad yuyal. . des années passèrent. 187 « Mais qu’allons-nous y faire. Je te dis : s ’il repart maintenant. non sans remplir ses poches de friandises. Pauvre de celui qui. nous l’avons appelé “Ramdane”. Encouragée par cette histoire (vraie. yin-as akken akw medden. venant de lui. et que les choses avaient été depuis longtemps réglées en dehors de lui. Tasa-w ur teskiddib. Il n’a probablement jam ais su ce qu’est la paresse ou l’ennui. ur teffey ara deg dudan-iw ! A lilil win urnjerreb tasa. comme le chien qui perd la trace du gibier. elle n ’avait pas réussi à le pister dans sa traversée de la Méditerranée.. ce n’est pas nécessaire !. j ’ai suggéré à Grand-frère : « Et si nous allions au pays ? Ce serait bien. dam.. voyons ! . et il songeait encore à travailler ! Mais. S’il y a quelque tâche utile à entreprendre au pays. non ? Un simple allerretour. l’homme menait sa vie en France. au m oins. il ne décidait de rien. Alors.. mon frère changerait d’avis. Le soir.. Ne se plaisait-il pas à dérouter tout son monde ? Il se savait très malade. il était actif à tout moment. Yemma le savait. « S’il repart maintenant. croit q u ’il en va de même pour tout le monde. bricolait de ses mains ingénieuses. ... Il ne jouait pas . il parlait souvent du soleil. » Alors.. Crois-moi. au pays ?. Il est resté dix-sept jours chez elle.. Il aimait démonter et réparer des appareils. . nous pourrons envisager d ’y aller . ma ulac flIjeJ. A m-qqarey : ma yu ya l tura. » répondait-il. l’emmener au pays. si c ’est pour se balader. et non qu’il ne reviendrait plus jam ais au pays.. puisqu’il allait mourir. (Ma fille. comme tu vois ! » Des années avant.186 « Je lui ai dit : “C ’est bien toi ? Jure-le. c ’est bien ce qu’il m ’a dit. en homme raisonnable. c ’est une affaire de quelques m ois... il pensa que.. et nous voulions vraiment. » 11 n ’aura cessé de m ’étonner. la mère et le premier fils. remettre en bon état des objets usagés pour les offrir à qui en avait besoin. Ilia y iw e n zik-nni Qqam-as Muli afenyan Kra ufayan akkenni M a d agwlim-is d acebhan. ne connaissant pas [les affres de] l ’amour filial. Et même si elle avait essayé de l’avertir.. crois-le. amaani ur s-zmlrey ara. il reviendra s’établir au pays. » dit-il en esquissant un sourire. . A l’évidence. Savait-il ce qu’est le repos ?.C ’est bien moi.Pour y faire quoi ? Ma yella ccyel. âgé de huit ans et allait parcourir la ville.” . il n ’y avait là. rien d ’étonnant.Ah bon ?. il sortait. La mort l’avait oublié.) Comme il détestait les tire-au-flanc ! Enfant encore. Djaafer Chibani n ’est pas homme à inventer pareilles histoires !). il ne reviendra pas ! » confia-t-elle à sa première bru.. . Pendant la journée. Ils ne se sont pas parlé. » Yemma a-t-elle essayé d ’expliquer à son fils ce qu’elle pressentait? Mais jusqu’à quel point le comprenait-elle. Mouloud et moi. Ou alors. il était à la maison. l’aurait-il écoutée ? Il est retourné la voir. pourquoi parles-tu comme ça ? Il m ’a expliqué qu’il va mettre en ordre ses affaires en France. J ’ignorais encore qu’en réalité. Il a l’intention d’acheter un morceau de terre. Comme ça. il ramenait le garçon chez ses parents. .Nous. il s’était attaché à cet enfant dès le premier regard : « Qui est ce garçon ? demanda-t-il à Fazia. Fazia lui rapportait les propos de mon frère : « Nna Werdiya. mais j e ne peux pas le retenir.. c ’était déjà inespéré..C ’est mon fils. Un jour... elle. Des mois. Dans les dernières semaines. comme ton père. j e ne mange pas mes doigts. il prenait par la main un de nos neveux.. il ne reviendra pas ! Et j e sais qu ’il va repartir. au fond. elle-même ? Elle semblait simplement dire qu’une fois en France. il lisait. il valait mieux le faire dans son pays.Qui. à notre grand Je ne voyais que son entêtement. étudiait. Mais ta mère a dit qu’il doit aussi porter ton prénom. entouré des siens. Souvent. qu’est-ce qui aurait pu aider l’un ou l’autre à trouver les mots quirelient un fils à sa (Il y avait un homme Qu ’on appelait M uh le fainéant C ’était un homme bien en chair E t blanche était sa p ea u .. Après des heures de marche. la maladie s’abattit sur lui et les médecins finirent par lui expliquer : « Vous avez une tumeur.A yelli. et qu’ensuite.. nous l’appelons “Abdel lah”.Et comment l’avez-vous prénommé ? .

Il s’était marié. Elle en parlait comme d ’un événement ordinaire. ses fils n ’ont pas oublié la seule chose qu’elle leur ait jam ais réclamée avec autant d ’insistance. ») Ce qui est sûr et certain. Après quelques pas. en fermant portes et fenêtres. tu entres par-ci. eux si sensibles à la fatalité : « Ulac win isaddan ass-is. » (« Ce monde est comme une maison à deux portes . ne se confiait à personne. ne se livrait jamais. en tirant même les rideaux. une fosse béante dont la vue me paralyse. la cinquantaine atteinte.. voyant que nous n ’avançons plus. Elle ne semblait pas non plus très sérieuse quand elle évoquait sa fin. Une façon de dire qu’on ne peut enlever ce qui a été gravé dans la chair de chacun. teffeyd ssya. trop proches. » (« Personne n 'a dépassé son jour. Je me laisse conduire jusqu’aux tombes blanches qui se dressent fièrement. Elle est cimentée. ils n’avaient pas besoin de se parler : ils étaient de la même trempe. ils l’écoutaient. Ils diront peut-être aussi. elle non plus. Mouloud survient et me prend par la main. Tous deux le savaient. » Ses fils souriaient et se moquaient d ’elle. Le jour venu. Une simple caisse que vous ferez faire par le m enuisier. » (« C ’est écrit sur son front. Yemma. am wexxam bu snat tebbura . c ’est que Muljend-u-Yeljya aura vécu dans le pays de son enfance les vingt-cinq premières années de son existence . J ’essaie de me frayer un chemin vers les tombes de mes parents. unis dans la même souffrance et voués au même destin. « corrigé l’erreur ». En fait. je vous en supplie. de ses angoisses. Quatre ans après. Entre les deux. ne livrez pas mon visage à la boue ! Vous me mettrez dans un cercueil. les vingt-neuf autres. tu sors parlà. Il avait horreur de la boue. aimait-il à dire. une part de ses tourments. aucune relation qui eût pu l’encourager à s’épancher. ») Ainsi parlent les Kabyles.. nous disait : « Mes enfants. sur cette partie du corps qui fait face aux jours. comme d ’habitude. il a. Elle nous le rappelait souvent : « Ddunit. * . Ceux qui ne savent pas diront : « Yura di twenza-s.. toujours enclins à des conclusions aussi pertinentes qu’irréfutables.. toute propre. n’a pas su lui parler. ») Yemma était prête à « sortir» à tout instant. personne avec qui partager sa vie.188 mère ? Ils ne pouvaient pas se parler. 21 Nous quittons la route pour nous engager dans un sentier bordé de broussailles épineuses. cette fosse qui attend le corps de mon frère. il les aura vécues en exil. sauf à moi.. ekkssya . Il n ’a pas eu d ’amis intimes (hommes ou femmes). comme Yemma qui. mais je m ’égare dans la foule dense. Lui ne parlait à personne.. Pourquoi ? A la vérité. Elle n ’a pas pu. une sorte de déménagement obligé dont l’heure allait se présenter d’un moment à l’autre. je conclus que nous sommes arrivés au cimetière.

jam ais résolues. c ’est tout ce qui restera de vous un jour ! » Il reprit sa besogne sans plus prêter attention aux jeunes plaisantins.. comment veux-tu faire ?. Et c ’est ce qu’elle fit. du début ju sq u ’à la fin. enfants ! Vous ne pouvez pas encore comprendre. Plusieurs mains soulèvent le cercueil. Les jours de l’Aïd se fêtent aussi dans les cimetières. Je passais près d ’un homme qui creusait une tombe. Voyez ces os. C ’est cette solitude. adultes et enfants. ne les privent-ils pas d ’une possibilité de contenir enfin leur douleur ? C ’est que. ce cousin sur lequel mon père avait tant pleuré. De temps en temps. un homme scelle la tombe en appliquant du ciment tout autour de la dalle. mais retrousser ses manches. son épouse l’avait mis à Meddufra. J ’observais cet homme dans la fosse qu’il creusait. Et alors ?. Respectant sa volonté. persuadés du bien-fondé de leur raison. parfois. où se trouve la tombe de Hsen. Maintenant. les sans-pouvoir.. poisseuse. dans notre cimetière. Sans eux. c ’est par eux. aucune expression de celles que je m ’attendais à voir. l’unique. les poches remplies de bonbons et de monnaies sonnantes. alors que je me tiens devant la tombe ouverte de mon frère. D ’un geste rapide et méticuleux. comme femme de ménage dans les bureaux de l’Etat. Je n’avais encore jam ais assisté à quelque chose d’aussi réel. trimant durant plus de vingt ans. Tout de même. devisent. Discrètement. Je ne suis là qu’en partie. Mon esprit se morcèle. s’envole vers d ’autres lieux. ce froid intérieur qui me saisit. qui me remplit tout entière. suivies de leurs enfants accrochés aux pans de leurs robes. vont et viennent les pauvres hères. c ’est encore un de ces domaines où. elle s’y rendait tous les jours pour lui demander comment. que les dons des vivants parviennent aux morts.. Q u’aurais-je bien pu raconter ? Et à qui ? J ’avais vu un homme creuser une tombe pour un nouveau mort. et bien fait : tel est le travail des hommes. l’absolue. toute simple. d ’autres temps. il ne suffit pas d ’y croire. des tasses de café ou de limonade. d’images éternellement torturantes. maintenant qu’il l’avait laissée seule et sans ressources. Tout autour. date cette conviction indélébile que chacun est seul. Ce n’était qu’un masque composé par ses traits tendus. et l’ouvrage prendrait de longues heures. pensent et décident en lieu et place des femmes. Après cette vision. qui. Non loin de là. à qui nous devions rendre visite. il faut voir aussi. d ’aussi impressionnant. Leurs psalmodies sourdes et précipitées me parviennent au travers de la foule. les choses demeurent en suspens. hommes et femmes. durant les premiers mois. c ’est fait. elle allait nourrir leurs quatre enfants.190 191 Khaled invite ceux qui le désirent à se rassembler autour du cercueil pour la dernière prière. toute transparente . vu qu’ils habitaient tout près.. il leur lança d’une voix lasse : « Riez. eux aussi. et leurs larmes torrentielles. l'insoutenable évidence sur laquelle tout est bâti. Ils bavardaient et s’esclaffaient. des heures insupportables. rient et leurs émotions sont plus contagieuses qu’aucune fièvre connue. Ainsi. revêtus de leurs habits neufs. Mais le pire. se réjouissent de ce jour où ils reçoivent sans rien demander. finit par se tourner vers eux et. La terre était humide. au cœur de mon être. dans ce visage commun. Ce jour-là. un jour de fête. et nous n ’avions pas de défunts là. c ’était de ne pouvoir rien raconter de ce que je venais de découvrir. en lui ouvrant la porte de sa maison. se disperse.. par de longues processions de femmes aux tenues bariolées. Au fond. Je n’y voyais rien. De ce moment-là. c ’est sur la brèche saignante. Cette lourde dalle froide que les hommes posent sur la tombe de mon frère. et leur foie dément. sans quoi. Après une brève bousculade. sur ma douleur cuisante . avec leur sensibilité débridée. La Vérité sans fard. ils ne pourraient pas être aussi prompts et précis dans leurs gestes. Elles s’échangent. au lieu de le monter au village.. elle et ses enfants. Aussi. des heures sans fin. ni jeune non plus. le cimetière de Tizi-Ouzou. le fossoyeur creusait ma solitude. Yemma allait-elle distribuer son aumône aux défunts de Meddufta. mais je ne distingue rien. brandissant un de ses bouts de bois. tout en nage. à l’état d’idées. « pour la baraka ». Ce jour-là. tout s’accélère. tout en mettant de côté les pauvres résidus d ’un ancien. Il n ’était pas vieux. Il doit se passer autre chose aux alentours. je scrutais son visage. les hommes sentent. de jeunes garçons le regardaient aussi. L’homme. Mes yeux ne décollent pas de ce trou régulier et froid qui patiente de recevoir le cercueil de mon frère. Il lui répondit dans un rêve. les gueux errants. Elles prient. Voilà donc pourquoi ils interdisent aux femmes de participer aux enterrements ! Avec elles. voir de ses propres yeux . Elle comprit qu’elle ne devait plus rester enfermée chez elle. en fait. il est déposé sans mal dans la fosse qu’on ferme aussitôt à l’aide d ’une épaisse dalle en béton. En un clin d ’œil. C ’était l’Aïd. l’adolescente que j ’étais n ’a plus eu de ces rêves qui te portent vers tes joies promises. ces précieux « hôtes du bon Dieu » . leur tendance à tout compliquer. Les femmes les recherchent avec zèle. jusqu’à porter la moindre douleur à son paroxysme. pleurent. il s’agenouillait au fond du trou et ramassait des bouts de bois qu’il déposait ensuite en un petit tas sur le bord de la fosse. Mes parents étaient encore de ce monde. pour pouvoir aller souvent sur sa tombe. boueuse. des gâteaux secs et des beignets huileux par-dessus les tombes des leurs.

Eux pratiquaient l'idée à la lettre.. toutefois. indus. et personne ne me dira rien ? . tu as quitté ton village comme s’ils t ’en avaient chassé. à cause de la guerre.. il m ’a indiqué un coin de la cour : « Tu vois. atterrés. Ils avaient compris que la meilleure façon d'ensevelir les leurs était de les ingérer. différente de toutes les autres. j ’ai demandé à Klialed de me montrer la partie de la maison qui appartenait à mon père. Ensuite. tombée du ciel. c ’est déjà beaucoup. aussi réel que cette tombe. C ’est alors que je compris les raisons de certaines disputes entre mes parents. lorsque je le découvrais. nous n’avons donc pas de maison où nous aurions pu mettre le cercueil de notre frère et recevoir les visiteurs comme il se doit. Elle était sans racines.. Non. moi. on a déposé le cercueil de mon frère dehors. mes frères.. comme si ses occupants ne parvenaient pas à tourner le dos à ces maisons où. comme si. De là me venait ce sentiment. L ’espace en question était dérisoire. Ayant perdu tout espoir de ce côté. Avant de quitter nos hôtes. je ne rêvais pas d ’une maison au village. Dieu merci ! Il fait beau temps. Nous nous regardons. En vain. ces Yanomami. d ’abord. ma tante m ’avait emmenée voir ma famille du côté de mon père. je tiens à cette réalité crue. elle n’avait jamais pu atteindre le sol. ce n ’est qu’un morceau de moi-même que les hommes viennent d ’enterrer. radicalement exilés. de les assimiler à leurs propres corps. muets. mes neveux et moi. à l’intérieur comme à l’extérieur. nous pourrions dire : « Nous sommes chez nous. abasourdis. non ! Je rêvais d’une maison bâtie au milieu de nulle part. Nos parents étaient sortis de leurs villages respectifs sans avoir jam ais quitté la Kabylie. pas le moindre toit sous lequel mes frères et moi. elle se tourna vers Tawrirt Mimun. jadis. Je me disais que Yemma s’y serait peutêtre sentie en sécurité.192 qu’ils la posent également. je n ’ai pas de quoi construire. Je les envoie à l’école. mais nous n’y avons pas de maison. coupés de nos tribus originelles. de ces bidons d’essence jusqu’à ces tôles. enfin. ils avaient tant ri et tant pleuré. de mes yeux vu. au grand dépit de Yemma. de les contenir pour toujours. l’oubli s’est installé. cela appartient à ton père. * La foule s’égaille. non. et je ressens son effet d ’obturation instantanée. celui des pères de notre père. Autour des tombes. sur la place publique. Tout ce que nous possédons tient dans un coin de ce cimetière qui contemple d ’un regard triste le village. Mais rien ne nous force à courir. de ce tas de planches jusqu’à cette poubelle. probablement aussi. Oh.. ce village. avec le ciel comme toit. cette famille. l’esseulée impénitente qui se consolait avec les chants d ’exil de Slimane Azem : . mais je n ’y croyais pas : 193 « Donc. Au village. » J ’étais émue. Nous vivions accrochés à rien. . sans attaches avec la montagne ancestrale. Ils n’avaient pas de cimetières. mais. cernée de tous côtés. Les mots seraient superflus. affranchis de leurs lois et préservés de leurs excès. tout ce qu’ils avaient. nous aussi. Il ne nous reste plus qu’à quitter le cimetière. » Tout au début. entretenu par Yemma. » Khaled riait . Je perçois le geste. Que de larmes elle aura versées là-dessus ! Moi. Mais où veux-tu que je construise une maison ? De toute façon. C ’est bien notre village. Je songe aux Yanomami de la forêt vénézuélienne comme nous les décrit Jacques Lizot. c ’est à ton père. De son index. continuer à vivre malgré tout. ainsi amputés pour toujours au-dehors comme au-dedans. éprouvé très tôt. Sans doute enterrons-nous nos morts pour pouvoir aussi les enfouir en nous-mêmes et. Mais elle a fini son existence dans un appartement. nous parvenons à diriger nos pas vers la sortie. Yemma disait : « Pourquoi ne vas-tu pas construire une maison dans ton village comme font tous les gens ? Tu la laisseras à tes enfants.Tu peux y planter ce que tu veux. je pourrai venir demain planter une tente ici. que notre famille était vraiment à part. ils la construiront eux-m êmes. aucun lieu qui eût pu matérialiser à leurs yeux la mort des leurs . en consommant les ossements calcinés de leurs défunts.Tu reviens encore à cette histoire ! répondait mon père. Toi. Ici. privés de leur étayage culturel. Malgré tout. son propre village. nous ne devons rien à personne. Leur maison. tout en respectant la règle de l’oubli total. Si. c ’était une poudre d’os enfermée dans une gourde et leurs corps qui s’en nourrissaient périodiquement. aussi vrai que ma plaie qui le reçoit . pour essayer de recouvrer le toit et la parcelle de terrain que lui octroyait le droit coutumier. Je la préfère à toutes ces images obsédantes que mon esprit n’aurait pas manqué de produire pour suppléer à ce que je n’aurais pas vu. Ne sommes-nous pas dans notre cimetière ? Et nous avons le droit d’y être aussi longtemps que nous en avons envie. » Cette maison que nous n’avions pas dans notre village fut longtemps une des obsessions de Yemma. comme si. entourée d ’un désert à perte de vue. Tout à l’heure.. Notre père avait quitté sa tribu.

et mon frère s’en est souvenu.... que mon père eût voulu suivre l’exemple de cet homme avisé qui rassurait ses enfants : « Ur a wen-ggiy asda w seg A t-Rbaij. (« Je ne vous laisse ni un ennemi des At-Rbai). il a travaillé comme un forçat. La plupart sont à peine signalées par des dalles de schiste. m ’ y a conduit J ’irai à l ’école. 195 (Mon pays bien aimé Que j ’ai quitté. » (Exilé et étranger D am le pays des autres Angoisse et épreuves Dieu l ’a voulu.) Yemma vivait à une quarantaine de kilomètres de son village.. il n’est pas exclu. ) Ou encore : D ayrib d abejrani D i tmura n medden Lw efic u lembani A dR ebbii-graden. a kem -ggcy lfra$ul Ulamma tugid a y ul Inehf-iyi baba s rrkul A d yrey d i lakul. c ’était le bout du monde. A d yrey di iakul Idelli kan i d-nlul iCCa-yi baba am wewtul Ifka-yi. il était ferme. u r d iy -iy u l A d yrey di lakul. Mon père.. non plus. j e vais te laisser Contre mon gré Mon père. U raw en-ggiyacriksegA t-Yanni. ») Quoi qu’il en soit. N i un associé des At-Yanni. J ’irai à l ’école Mère. sans coeur M’ y a livré tout entier J ’irai à l ’école. Sur l’école. Que de générations . A ses yeux.. A d yrey di lakul A yem m a.. à coups de pied. donc.. Toute son existence.. n’avait ni le temps ni les moyens de reprendre sa place dans le sien. lui.. en effet. jusqu’au bord du ravin profond qui le borne d ’un côté.. * Un nombre incalculable de tombes tapissent le cimetière. contraint Je n ’ai pas choisi Le destin et ma chance ont décidé Me voici dans le pays des autres Devant mes yeux ton image .194 A tamurt-iw aszizen Tin ggiy mebla lebyi-w MaÙCi d n e k i-gextaren D lm ektub a k w d ??ehr-iw A q li di tmura n medden M a d lexyal-im ger wallen-iw. dans ses moindres recoins. ( J ’irai à l ’école J’ étais jeune encore Mon père. nous occupons la place qui nous revient dans notre village.) Mais comme notre famille tient des At-Rbah et des At-Yanni. pour deux choses : le pain et l’instruction de ses enfants. aujourd’hui..

Je me rappelle Grand-frère allongé sur son lit d’hôpital : « Attention. en plus. avec Albert Camus. « Pardonnez-moi.des espoirs. Je récite. une mélodie. Je me mets à tourner autour de mes trois tombes : en chacune d’elles. Tout est fini ?. à cause de sa souffrance qui nous empêchait de jouir de notre jeunesse. c ’est par la fin que tout commencerait.. Je pleurais. sa famille. Sisyphe est Patience absolue.196 197 ont leurs restes entassés là ! Cet endroit ne saurait échapper à la langue : on l’appelle Tigwelmimin. » Je lui ai répondu par un haussement d’épaule. Mais je ne lui disais rien de tout cela. Et si. elle a fini par se confondre avec la terre. Parfois. Elle ne l’était pas. ses fils et quelques jeunes gens du village. Yemma me l’a dit : la tombe de Yebya est ici. sans voix. Mieux. Sisyphe?. « Ça va ?.. Je vais d’un pas lent. tendresse désespérante aussi. » Les choses ne sont jam ais finies. Souvent. à jamais. Et lui. la pente est glissante ! » 11 s’inquiétait de savoir comment j ’allais. J ’aime chacun d’eux d ’une manière différente. ma façon d’implorer les Puissances célestes. ni heureux ni malheureux. la même tendresse entière et pudique . Comme je voudrais le croire ! Je me rappelle l’avertissement proverbial : « fu r -k a s-tiniçl teffey ccetw a !» (« Prends garde de dire [que] l'hiver est terminé ! ») Je repense à la parole du maître bouddhiste : « La grande affaire n’est pas encore éclaircie. elle me disait en guise de consolation : « Que te manque-t-il ? Tu es comme portée dans la paume d ’une main dont tes frères sont les doigts.. que sommes-nous. ce n’était pas chose simple. il fallait demander un laissez-passer aux colonisateurs pour se rendre au village. c ’est comme aller à l’enterrement de sa mère. De quoi as-tu peur ? » . traînant mon chagrin qui vient d ’alourdir un peu plus mon fardeau. comme s’il criait encore contre moi. qu’il paraissait ne plus savoir ce qu’impliquent les liens fraternels. je ne suis pas Dieu ! » Je n ’y peux rien. Je regarde mes frères abattus.. quelqu’un l’a écrit. Faute d ’entretien. parce que j ’ai toujours voulu effacer de leur vie la souffrance de notre enfance. et je sens ma douleur s’attendrir. de les prier pour que Yemma connût enfin la paix. tous les espoirs te sont offerts d ’un jour plus radieux . Khaled.. mais avec la même fierté. surveillent les collines et le fond des précipices aux alentours. il m ’a lancé cette phrase d ’un air exaspéré. Je n’y pouvais rien. imaginer Sisyphe « h e u re u x » ? Heureux. Les dieux ont condamné Sisyphe à la patience perpétuelle. quelque part dans ce quartier réservé à nos morts. Je pleurais surtout à cause d ’elle. Par-dessus tout. Elle ne faisait aucun lien entre l’état désespérant de notre famille et ce qui l’agitait.... des hommes en uniformes. l’envie d ’aimer malgré tout. Un peu à l’écart. à cause de mon impuissance à changer le sort des miens. c ’est comme aller à l’enterrement de sa mère. Yemma me surprenait à pleurer. un fragment de mon âme. un rayon de lumière. Comment aurais-je pu ? C ’aurait été comme la rendre responsable de nos maux. alors que tout est fini. à ce moment précis. ce silence souverain qui monte de la tombe neuve et qui s’empare des âmes. Quand le matin de ton existence a été assombri par le mauvais sort. Quand elle pouvait s’évader un instant de son monde d’angoisse et redevenir la mère affectueuse et dévouée qu’elle était. J ’étais une adolescente triste et anxieuse. ainsi chargés de jour en jour. sinon des bêtes de somme ? Comment. nous affaissant sur nous-mêmes. à l’orée du cimetière. Au temps de la guerre. tu n’as pas ri dès le début !. Voyait-il seulement à quel point j ’étais ébranlée par ce qui lui tombait dessus ? Il avait si longtemps vécu sans nous. c ’est-à-dire des riens d ’où tu t ’acharnes à extraire un sourire. l’arme à la main. elle. d ’année en année. Je m ’en souviens maintenant. presque machinalement : A Mub n M ub Ttes tura S i z i k n z ik Ulac tabaa. se radoucir presque. cette consternation des fins accablantes qui te plongent dans le trou noir d ’une vie sans vie. Je me demande pourquoi ces mots me reviennent dans ce cimetière.) Nous naissons en pleurant. La grande affaire est déjà éclaircie. (A M uh n M uh Dors maintenant Depuis toujours Tu n 'avais rien de toute façon. Plus loin.

j ’ai senti sa présence tout à l’heure et. s’était refermée sur sa vie. Comme par hasard ! Je demande au cousin Khaled : « Dis. au fond d ’eux-mêmes.. où veux-tu?. me diront-ils. colosse de compassion dressé en face de mes chères tombes. « Oh ! Amer. comme tant d ’autres. il conserve sa préséance d ’aîné. Je peux en parler. Tu aurais dit que ç ’avait été fait exprès.. Et encore. avec son orgueil mérité. la générosité sans calcul. les connaissant. disait : . je trouve que Grand-frère a la meilleure place. ce qui reste n’a plus grand intérêt. quelque chose mérite encore d ’être dit : combien. ces enfants. nous sommes là à pleurer. «Puisque c ’est comme ça.. Ils y passent tout entiers. notre terre n’est pas méchante. entre les deux tombes. mais ce n ’est pas nous qui avons creusé ! Ça s’est fait par hasard.. bataillant avec leurs jours. c ’est cette montagne peuplée par les puissances sublimes qui a daigné enfin rappeler Grand-frère. l’allégresse des filles en fête qui dansent d'un pas léger. à partir du moment où l’âme s’en est allée. Elle se tient debout. j ’adresse un long salut muet à la montagne. il n ’y a rien à comprendre. Je suis tout de même intriguée : pourquoi a-t-on laissé tout cet espace entre la tombe de Yemma et celle de mon père ? Il faudra que je pose la question à mes frères. C ’était là une façon commode de parler d’amour fraternel. comme le filet sur le poisson. Il aurait pu mourir d ’une mort plus atroce encore. C ’est tout simple. » Avant de quitter notre cimetière. Je le dis à mes frères : « Voyez ! Lui. ce piège qui me frôle certains jours . . cette montagne.. n’en doute pas. ils l’accueillent entre eux deux. Mon frère. Parfois. j ’ai appris à le reconnaître en découvrant mon frère aux prises avec son désespoir mortel. le mieux est que la dépouille retrouve les lieux d ’où nous sommes partis. Le hasard existe. au lieu de me dire simplement : « Tes frères t’aiment. comme toujours. Cette France qui. Elle aime ses enfants.. Voilà comment j ’ai pensé... Ainsi finissent-ils. Yemma avait l’art de parler par métaphores. au nom de quoi renonceraient-ils à eux ?) ni infliger un nouvel exil. si j ’ai fait une erreur. des enfants qui les retiennent. sur ses espoirs. Muh. auxquels ils ne veulent ni renoncer (et pourquoi. elle continue de proclamer à quoi aspire la terre de mes pères : la paix durable.J ’ai mesuré l’espace entre les tombes de tes parents. de l'enfant à part. les joies du printemps qui revient toujours. J ’y reviens. je me suis appuyée. il arrachait sa vie dans cette France à laquelle il vouait une profonde admiration lorsqu’il n’était encore qu’un adolescent. Nous pleurons sur nous-mêmes !. vous devez me pardonner. C ’est elle. J ’ai vu qu'il y avait place pour une nouvelle tombe. errant entre deux voies impossibles. Maintenant. lui.. voudraient repartir. telle une gardienne infaillible. Ils t ’aimeront toujours. dans ce traquenard aux dehors alléchants. du frère éloigné.Q uoi? Tu veux parler de ç a ? . pour l’éternité. à cause de leurs enfants qui appartiennent plus à la France qu’à leur «pays d ’origine . Nous en sortons et nous y retournons. Malgré tout. à n'en pas douter. bien que. de l’homme hermétique et attachant... Nous. Oh ! Tu sais. Je l’ai dit à Hamid. le pardon sincère. II en était à concevoir enfin son retour au pays. « Voilà encore une de tes questions. imperturbable devant les déchaînements et la folie des hommes. Quand ils l’oublient trop. » Le cousin Khaled n’a commis aucune erreur. il vaut mieux ne pas comprendre. au fil des années. Comme toutes ses semblables. contre sa force protectrice. elle les rappelle ». Elle est là. remonter le courant de leur existence comme le saumon dans sa rivière ? Mais ils n’osent même pas se l’avouer. toute proche.. répondit-il en se pinçant violemment le corps. Présent ou absent. l’hospitalité sacrée. cette « main » ouverte par laquelle.. sais-tu ? Tu cherches trop à comprendre. et après. Allons.. lui a demandé Koukou.. Il avait pris tant de risques ! Il s’était lui-même banni de cette terre. Je le sens. et ce geste millénaire. nous n’avons plus rien à faire ici. partons maintenant. Il aurait pu ne pas revenir en sa terre natale. elle servait la même image à ses fils. dit le vieux Ramdane dans La terre et le sang de Mouloud Féraoun. se consolant avec des babioles. » * Je remarque que la tombe de Grand-frère est plus proche de la tombe de Yemma que de celle de notre père.. Vraiment oui. oui . comme arrêtée entre un passé de plus en plus fermé et un futur inimaginable.. par les condamner à une vie suspendue. je devine leur réponse. son influence bienfaisante. » En attendant.198 199 À l’occasion. qui a décidé de le mettre à cet endroit ? .. » * Les dernières années. Et parfois. Mais il y est finalement revenu. Il m 'a répondu qu’il convenait donc de creuser ici.

de ces Kabyles auxquels il aura finalement voué sa vie entière. il les aimait de toute son âme. la bêtise. déplorant leurs défauts. sans prononcer une seule fois « je ».. si tu es mal habillé. dans ce cas. ce n’est pas par manque d ’honneur que les Kabyles acceptent leur condition d’« immigrés ». Je l’entends encore se lamenter sur eux. tu as aussi perdu ton nom. je la trouve digne de lui : à la fois vraie et exagérée. il a bien voulu céder un peu de son temps à la belle saison pour permettre aux Kabyles d ’accueillir dans les meilleures conditions l'homme qui les fuyait de son vivant. la force de laisser derrière eux. sans doute aussi. a k-iqqar d lxir i k-xedmey. en toute bonne foi : « AkabiCCu : a k-i(huccu idarren-ik. ») Ou encore : « Si tu n’as pas de pain. tu peux le supporter. tu peux patienter . parfois les larmes aux yeux. Ainsi. supportant de moins en moins les déceptions et les contrariétés . Il ne pleurait pas sur son sort. oh non ! Il se savait très malade. à ces Kabyles. » (« L ’honneur est comme un voile . l’ignorance. si seul dans son espoir d'une vraie renaissance culturelle (et. eux qui se disent à longueur de temps : « N n ifa m lüjtaf . » Il était ainsi certains soirs. 22 Aujourd’hui. ») « N n if am z z it .. nous. pourquoi continuerais-tu de vivre ? » Comme vous le voyez. ce n ’est pas l’honneur qui leur fait défaut. tantôt en français. nekw ni n ugi a n/zih. Nous cultivons l’insignifiance. C ’est incroyable ce que nous sommes bêtes! Vraiment. nous croyons n'im porte qui. nous sommes à plaindre. la paresse. et cela. Ce qui leur manque. Car. Jamais ! Il semblait avoir endossé toutes les souffrances de cette Algérie (si présente dans ses textes !). » (« L ’ honneur est comme l ’huile . ils nous repoussent . transpirant une angoisse rance. c ’est surtout le courage. L’honneur. Nous sommes si crédules ! Instruits ou non. II s’était éclipsé depuis deux jours derrière le printemps. nous refusons de partir. Les jours fastes finissent toujours par arriver. un morceau d’eux-mêmes. de leur part. il te dit qu 'il te fa it du bien.. certes. n'importe quoi. Il rêvait . ils n’ont rien. Personne ne l’y obligeait. ») Au fond. Mais si tu as perdu ton honneur. Il les avait longtemps pratiqués et n’ignorait pas de quoi ils sont capables. soliloquant des heures durant. » (« Le Kabytchou : il te fauche les pieds . « moi ». indéniable. l’automne a repris sa place. les pauvres. tandis qu’il était rivé à son lit : « L es Kabyles. que du vent. voyez-vous. » (« Nous n ’avons pas d ’honneur ! Eux. qui en prend soin en profitera.. remuant dans tous les sens. Nous gobons tout sans trier. il est irrécupérable. ») Cette remarque incisive. m i yen yei ifuh. une fois de plus. mais le fait est là.. jeté à terre. II était seul. Et. tantôt en kabyle. win i t-iljudren a t-yaf.. qui force au respect. personnelle).200 « Ur nessi ara n n if! N itni ugin-ay . exhalant son immense amertume dans un flot de paroles plaintives. surtout. Il ne les détestait pas. c ’est même làdessus qu’ils ont édifié leur culture.

plus disposée à écouter qu’à lire. elle n’aurait pas été possible. * Aujourd’hui. Au fond.) * Il était si seul ! Mais sa solitude était. en partie du moins. de ce côté que j ’ai trouvé une issue. c ’est consentir à la solitude » .langue orale. En même temps. mes frères. Autour de moi. Cette réponse est probante. il démontrera à coup sûr les compétences diverses de son auteur. peut paraître superflu. en sa structure même. personnellement. sa gourmandise ! 1 1 raffolait des mets sucrés comme un enfant. » Une issue : un mot clef. de vieilles femmes du village. tout était. Oh ! Q u’il est pénible de revenir à Tigwelmimin en ce lendemain de 1 enterrement ! C ’est le jour des funérailles où les femmes sont autorisées à se rendre sur la tombe neuve pour « voir comment le cher défunt a passé la nuit ». de celle recherchée par l’écrivain authentique qui sait comme elle représente la condition essentielle de toute œuvre de création : « écrire. méthodologiques et « psychologiques ». il fait humide et froid. sa foi en la langue maternelle. pensait Albert Camus. elle témoigne aussi d ’une évolution notable de cette langue qu’elle enrichit et consolide en utilisant ses propres ressources. dans ses contenus inspirés par les auteurs. En ce sens. Quelques étrangers venus en visite. Je pense qu’il avait besoin de s’appuyer sur des œuvres achevées. Beckett. mais elle peut être complétée : « L’adaptation d’auteurs étrangers. n’apparaît-elle pas aussi étrangère que l’arabe ou le français ? Et puisque j ’y suis. il ne semblait pas accorder une grande importance à la nourriture en général. recouvrant le monde d ’un voile de désespoir. tout reste à faire dans la langue maternelle . à l’écriture. par exemple. des quarts de galette dure. les plantes. Tout est pesant. accablant. Brecht. eux aussi. 1 1 aura fallu la maladie mortelle pour que je découvre ses goûts alimentaires . Il lisait et enregistrait ses textes sur des cassettes magnétiques afin de les rendre accessibles à la majorité des siens. pourquoi avait-il besoin de faire le détour par Esope. cela ne dépassait guère « la gamelle du soldat ». ? La question lui a été posée. s’appliquant. De fait. avant tout . La brume épaisse a tout envahi. les êtres. car sans la cohérence. (En passant : pour exprimer ce qu’il avait à dire. les cousins et leurs enfants. dans sa forme vivante. on ne vit pas ». poètes et écrivains étrangers. nous offrons du café. Elle serait. en soi-même. Prévert. à travers une écriture ressentie comme une nécessité impérieuse. il vente. son mot pour dire combien il se souciait peu de ce qui . Or. le ciel et la terre. des biscuits. du lait. Maupassant. les ténèbres oppressantes de la mort. équivaut à une récupération idéologique. Allwright. et s’il est publié un jour (ce que j ’espère vivement). En fait. Romains. Pirandello. Muljend-u-Yehya.. tout en étant dépourvue d ’une entrée et d’une sortie. Ainsi. Molière. chargé d ’une tristesse qui saisit l’âme. et la préciser à cette étape n’est pas inutile : tout l’intérêt de ce récit réside dans ce qu’il me permet d ’exprimer par ailleurs. pour bien d ’autres raisons. Ce devrait être un dictionnaire tout à fait original. Brassens. lui. Ce récit. Même les paupières sont lourdes pour les yeux. du même ordre que celle qui m’amène à rapporter en détails ses funérailles. mon frère écrivait avant tout. Brel. Phèdre. On l’admettra. cette raison. Partout. tout ce que Grand-frère aimait manger. il pleut. Tout larmoie. à forger de nouveaux termes à partir des termes existants. D’un mot. une issue pour moi. c’est. ce récit constitue une clef. la tante et ses petites-filles. connues et reconnues. et il a répondu : « C ’est une possibilité de tirer profit de l’expérience des autres ». écrivait dans sa langue maternelle.pour lui assurer la force et l’envergure d’une langue écrite. il travaillait depuis de nombreuses années à un dictionnaire de la langue kabyle. leurs épouses. les cousines. comme à tous ses avatars. je tiens à insister là-dessus : associer l’œuvre de mon frère au berbérisme. son œuvre n ’a-t-elle pas seulement une valeur en elle-même. et par-dessus tout. De Béranger. Luxun. suivant la coutume. des beignets. Blake. par son contenu et sa portée . celle qu’utilisent. L’une de ces raisons tiendrait à la tâche considérable à laquelle il s’était attelé : il était un pionnier . Marx. notamment. pour Thomas Mann. Et rien qu’en cette écriture. les présentateurs de journaux télévisés : aux oreilles de la plupart. et aussi.. Sartre. Seghers. à qui. C ’est une offense à sa mémoire ! Des écrivains algériens écrivent en arabe. sonœuvre apparaît comme une gageure : concevoir une forme de littérature tout à fait inédite dans la langue kabyle. Le monde entier est en deuil. et de l’extérieur. « quand on écrit. l’unité qu’il confère. il a son importance en quelque sorte « pratique » ou « stratégique ». Point final. celle-ci serait allée dans tous les sens. À cette fin. l’atmosphère remplie d ’une affreuse mélancolie. d ’autres en français. Le ciel est sombre. Vian. il explorait toutes les possibilités de la langue maternelle. nous sommes loin de cette « tam aziyt » prônée par les amaziyistes. qui serait portée par la langue maternelle nourrie à la fois de l’intérieur.202 203 cette résurrection de tout un peuple.

Je lui présentais ce que je m ’étais efforcée de préparer avec un soin tout particulier. cependant. par tous ceux qui besognent sans répit jusqu’au bout de leur existence. il me demandait qui avait préparé la nourriture que je lui servais. sans doute aussi.. » Cette galette qui lui inspirait de la nostalgie.. quel que fût le rang. il prenait en exemple ces jeunes ouvrières chinoises qui se démènent comme des diablesses dans des travaux harassants. alors tu pouvais compter sur son accueil bienveillant. Si tes proportions lui convenaient. assez prétentieuses. dans une culture où l’orgueil affiché participe d ’une exigence sociale. Quand. Au fond. elle ne pouvait les supporter. comme les femmes de son village donc. sa vision de l’existence : il devait être en guerre permanente.et dans mes souvenirs. Je ne pouvais espérer meilleure appréciation. Contre qui ? Contre quoi ? Une vie tout entière passée à lutter. si ta profondeur était sincère. nous l’offraient. Naturellement. Souvent. s’est-il exclamé à ma grande surprise. pris l’habitude de lui apporter de la nourriture à l’hôpital. qu’il ait de quoi ou non. était très sélective. d ’admirer. M ais. ce sera celui-ci : « "Zzux batel !» (« L ’orgueil. une chose publique N ’importe qui peut se vanter de ce qu ’il a L ’orgueil. je mangeais une galette qui avait un de ces goûts ! Une galette dure.. elle aussi. tout de même ! Un bol de semoule. z z u x d lm ecm el Menwala ad izux ayla-s Z zu x dlhedra ba(el Ulac fell-as lexla?. contente même. chacun dans son assiette. lorsque je pouvais demander à l’un ou à l’autre de le faire manger. il ne tarissait pas de paroles élogieuses sur mes « qualités » de cuisinière. c ’est encore le mien également. si tu te montrais des plus modestes. inquiète et curieuse. lui qui en arrachait par où il pouvait. Avant de t'admettre dans son cercle restreint. il déclarait : « C ’est mangeable.. la pédanterie. Yemma et Grand-frère étaient anticonformistes. d ’entendre ses commentaires. on lui avait apporté de la galette dure. j ’étais soulagée. et j ’attendais là. cela ne se mange même pas ! Je m ’en souviens.. ça n ’est pas difficile à faire.204 205 pouvait combler son estomac . tant que sa santé le lui permettait. ce souvenir d ’une saveur unique. Yemma. étaient ceux qui se fatiguent tous les jours. C ’est qu’il leur ressemblait . je me tenais un peu à l'écart -ou derrière lui. un peu d’eau. il était avare de ses compliments.) A leur façon. Nos voisins des At-Yegger. vrai. c ’était. (L 'orgueil. Yemma jugeait que ce pain fait à la va-vite. n’est pas digne d ’une bonne cuisinière. qu’elle était délicieuse. il était fasciné par le travail. où trouvait-il un moment pour dormir ? À l’hôpital. cette galette. Puis. C ’était le plus souvent aux repas du soir. les At-Yanni se flattaient d ’être plus « civilisés » que toutes les autres tribus kabyles . en échange des gâteaux ou des beignets que leur donnait Yemma. eux. sans pétrissage ni levain. enfin.. De toute façon. jamais. mais encenser quelqu’un. du moins. J ’avais. et même.. alors même qu’ils étaient kabyles à jamais. en se servant d ’un couteau et d’une fourchette »). si toutes les facettes de ton personnage respectaient les limites. si ce n ’était que la galette ! Nous avons tout oublié.. après une ou deux bouchées. L’emphase.. Finalement. l’âge ou le mérite de la personne en cause. Comme ses sœurs des At-Yanni. les humbles qui travaillent durement. complètement. Et s’il faut citer un seul principe de conduite qu'elle avait réussi à nous inculquer. ceux qui trouvaient grâce à ses yeux se comptaient sur les doigts de la main. il commençait par t ’étudier sous tous les angles. n’importe qui peut se vanter. Yemma se référait à Slimane Azem : Zzux. lesquels prenaient pour moi l’allure d ’un véritable examen dans l’art culinaire. * Un soir.. « Ah ! Vous osez appeler ce machin de la galette. Je l’avais toujours entendu plaindre celui-ci. compatir à la malchance de celui-là . cette galette ! Et quelle n ’a été ma joie de retrouver . à Azazga. son mot pour dire. Or. En mon absence. J ’ai fini par m ’y habituer : pour dire « c ’est très bon ». c ’était parce qu’« ils mangeaient. quand j ’étais un petit garçon. enfin. sans plus ! ». Les seuls qu’il lui arrivait de louer. une pincée de sel. de la parole gratuite Cela ne coûte rien. il manifestait du plaisir à manger. comme d’autres visiteurs. sur une table.. viscéralement.. tout perdu. il était des leurs. il faut le dire (à l’époque. c ’est g r a tu it!» ) Autrement dit. la vanité.

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chez Grand-frère ce souvenir commun (et bien d ’autres encore, que je découvrirais au fil des jours) ! Non, vraiment, le temps n’y a rien fait. Nous avons été enfants sous le même toit. Nous avons eu les mêmes plaisirs simples, enduré le même malheur maternel. Il aura fallu qu’il soit au seuil de la mort pour que nous pussions enfin renouer les fils tenus de notre histoire. A qui en vouloir ? Notre enfance a été dévastée de part en part, nos premières années ont été minées par un monstre. Non, vraiment, le monstre, ce n’était pas Yemma, c ’était tout ce qui l’avait empêchée d ’être elle-même, tout ce qui avait abîmé son âme si sensible, si charitable, si pénétrante. Le monstre, ce n’était pas notre père non plus, même quand il la battait au lieu de l’aimer - encore fallait-il qu’il eût, lui orphelin dès son plus jeune âge, appris à aimer et à être aimé ! Voilà ce qui me revenait, ce qui me remuait lorsque je me tenais auprès de mon frère mourant. Certains jours, je n’étais que colère ; je rageais, maudissais et honnissais notre culture du fond de mon âme blessée. Je parle en connaissance de cause : ce n’est pas en se complaisant dans leurs ornières coutumières que les Kabyles feront évoluer leur société. L'autoglorification braillarde, les slogans provocateurs, les fanfaronnades et les mises en scènes spectaculaires ne les aideront en rien, bien au contraire ! Il m ’arrive encore de la réprouver, cette culture kabyle ouvertement opposée au bonheur de ceux qui la portent. Q u’elle soit étouffée et enterrée, si elle ne sait entretenir que vilenies et mesquineries dans les cœurs ! Q u’elle disparaisse dans les abysses de l’oubli si elle ne sait pas tendre vers ces hautes sphères où l’on respire avec joie et intelligence ! Je la répudie pour sa petitesse de cœur et d’esprit, son égoïsme et sa vanité ! C ’est elle, c ’est cette culture « malade », malsaine et asphyxiante par bien des côtés qui rend les Kabyles étrangers les uns aux autres, qui fait d’eux des êtres indécis, instables et versatiles, qui les chasse vers des pays où ils sont regardés comme des envahisseurs et des parasites. C ’est cette culture qui a défait l’âme de Yemma. Et c ’est elle qui a rongé l’âme de mon frère durant des années. « Fatalité » ? « C ’est écrit quelque part » ? Ces explications illusoires valent quand on n’a pas compris. Elles fonctionnent tant qu’on ne veut pas comprendre. C ’est ce genre de réponses passe-partout qui conduit les Kabyles à se satisfaire des demi-vérités, au lieu d ’intervenir en eux-mêmes pour s’amender, rectifier leurs pensées néfastes et leurs conduites absurdes auxquelles ils doivent bien de leurs déboires.

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Ce matin, j ’entends des mots faits pour apaiser la douleur : « Lui est parti, qu’y pouvons-nous ? Il convient de donner au chagrin juste ce qu’il faut de larmes, ni plus ni moins. Nous partirons tous, l’un après l’autre... » Cette visite au cimetière ne concerne que les vivants, comme tout le reste, comme les funérailles, comme la tombe. C ’est pour se faire une raison capable d ’accepter l’inacceptable. Rien, cependant, ne peut calmer ma douleur. Je me dis que je ne la laisserai pas en ces lieux si navrants. Voudrais-je l’y laisser que cela me serait impossible. Cette douleur est mienne désormais. Elle est l’ombre en moi du membre coupé, un de plus. Elle dormira, se tassera peu à peu sous le poids du quotidien. Et lorsqu’elle se réveillera certains jours, je croirai voir Grand-frère dans ces rues de SaintOuen qu’il sillonnait de son pas alerte. Je le reverrai en tous ces lieux où nous avions l’habitude de nous rencontrer. Alors, je me rappellerai le regard attristé qu’il posait sur moi, le mouvement imperceptible de sa tête et le pincement de ses lèvres par lesquels il me saluait, des gestes qui me crieront encore son mot favori : « Courage ! » De nouveau, je me demanderai pourquoi je me suis installée à SaintOuen, tout près de chez lui, deux ans avant sa mort. Pourtant, je le sais bien, c ’est lui qui m ’avait fait venir là. Et moi, obligée à un de ces tournants qui chambardent toute une existence, j ’avais besoin de me rapprocher de lui. Je ne lui réclamais rien, comme toujours, excepté sa présence à bonne distance, ni trop loin ni trop près, comme un point de repère dans ce brouillamini qu’était devenue ma vie, comme une lueur dans un long tunnel. Du moins, c ’était ce que je pensais.

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En fait, c ’est dit et prouvé, les choses humaines ne prennent tout leur sens qu’après s’être accomplies. La plupart du temps, nous sommes menés, conduits par la main d’un autre que nous ne voyons pas, quand, en adultes conscients et rationnels, nous pensons décider, choisir, opter pour cette voieci au lieu de celle-là. Et il en sera ainsi tant que nous demeurerons des êtres cultivés par le mystère. L’Enigme, ce n’est pas la mort, encore moins ce qu’il y a après : s i lm u ta kkin d a ked d er! (au-delà de la mort, la chute, la fin de tout !) L ’Enigme, c ’est tout le reste, incommensurable, qui se perpétue, se continue en dehors de nos maigres consciences d ’individus (s’il existe une « Eternité », elle commence ici et maintenant). L’Enigme, c ’est cette logique obscure, cet enchaînement imprévisible des événements qui tissent nos vies entrelacées, incroyablement dépendantes les unes des autres. Lorsque j étais arrivée à Paris, Grand-frère m’avait reçue chez lui pendant six mois. Il était un mur, j ’en étais un autre ; des années d ’absence semblaient avoir gommé notre enfance partagée. Je le voyais bien, il ne se souvenait même plus de sa réponse envoyée à notre père qui lui demandait son avis sur mon désir d’aller à l’université : « Il est temps qu’elle vole de ses propres ailes... » Et cette phrase, presque une injonction, qui autorisait notre père à me laisser poursuivre mes études à Alger, je ne pouvais guère, à dix-huit ans, en mesurer toutes les implications. Je comprenais, néanmoins, ce qu’elle avait d’exceptionnel. Pendant que la plupart de mes camarades lycéennes abandonnaient leurs études pour se préparer au mariage, Grand-frère m ’incitait, moi, à prendre en main les rênes de ma vie. Et, c ’est bien ces « ailes »-là, par lui concédées, qui m ’ont conduite vers lui, jusqu’en France. Mais i’a-t-il jam ais su ? Nous en étions restés là pendant près de vingt ans, à cette relation rendue presque muette par la pudeur paralysante (je la déteste, je la hais, cette pudeur !) Nous en étions à cette relation compliquée de malentendus non élucidés, mais aussi, forte d’une entente foncière, d’un accord tacite sur bien des choses. Jusqu’à ces six derniers mois de son existence. La leçon est douloureuse, mais nécessaire : tu dois toujours essayer de clarifier tes affaires quand elles se présentent, sans quoi, elles se chargent de le faire par elles-mêmes. Elles se poursuivent à ton insu, jusqu’au jour où elles te mettent devant le fait accompli. Ccah ! Tel est le sort de celui qui passe son temps à procrastiner, quand il n ’est pas sans savoir que les lendemains, en réalité, ne sont qu’illusion.

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Ainsi, c ’est seulement lorsqu’il ne pouvait plus parler que j ’ai pu enfin lui dire : « C ’est toi qui m ’as amenée ici. Grand-frère. Ne me laisse pas seule dans ce pays, je t ’en prie. Ne t ’en va pas... » Et même à ce moment-là, je voulais surtout susciter une réaction, ranimer l’espèce de souche inerte qu’il devenait de plus en plus. Je cherchais à rallumer en lui sa colère contre tout le monde, contre le monde, cette fureur singulière qui l’habitait et qui, je le crois bien, le soutenait finalement, l’aidait à vivre chaque jour. Pour ce que nous avions d ’important à nous dire, il me semblait que les mots étaient superflus. Quels mots, d ’ailleurs, pouvaient exprimer ce que je ressentais en me retrouvant à son chevet, avec la charge de l'accompagner jusqu’à son dernier souffle ? C ’était en deçà des mots, ce cauchemar maternel qui me revenait au contact de mon frère, avec ses violences et ses angoisses indicibles, notre détresse d’enfants confrontés à ce que nous ne pouvions ni comprendre ni supporter. C ’était plus qu’un souvenir. C ’était là, présent à chaque instant, dans cette chambre d ’hôpital où mon frère se mourait. Plus encore, n’était-il pas malade, n’est-il pas mort (au moins en partie) de cela précisément ? Fritz Zorn décrit son cancer comme une « maladie de l’âme » héritée de ses « “parents” » qui l’ont « éduqué à mort », eux-mêmes dignes représentants de la société bourgeoise de Zurich. A première vue, il n’y a rien de commun entre son histoire et la nôtre. Pourtant, à y regarder de près, je retrouve, dans l’histoire de Zorn, notre famille et son isolement par rapports aux autres ; je reconnais mon frère dans maints détails par lesquels l’écrivain helvète dépeint sa personnalité. D ’où la seule chose qui m ’importe finalement : et mon âme, alors, ma propre âme, où en est-elle ? Cette question, c ’est lui, Grand-frère, qui me l’a soufflée, deux ou trois jours après m ’avoir, à sa façon, demandé pardon. Lui était dans son fauteuil, moi assise devant lui et évitant, comme toujours, de croiser son regard. Il était calme, songeur, mais attentif à tout ce qui se passait aux alentours. Depuis un moment, je sentais qu’il me dévisageait, et cela me gênait. Je m 'attendais à une réflexion vexante, un reproche injuste, une fois encore. Enfin, il a dit : « T u as l’air préoccupée... peut-être commences-tu à souffrir de la même maladie, toi aussi ? C ’est vrai, non ?... - Non, je ne suis pas préoccupée, Grand-frère. Il n ’y a rien... » me suis-je empressée de répondre.

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Je me suis forcée à prendre une voix neutre pour ne rien laisser paraître de mon trouble. Au fond, sa question, je l’ai reçue comme un coup de massue. Je lui en voulais en silence. Je pensais : « Pourquoi me dit-il une chose pareille ? Pourquoi continue-t-il à me terroriser ? Ou alors, veut-il encore m ’éloigner ?... » Malgré tout, je suis allée le voir tous les jours, sans oublier une seconde cette question où il me semblait que toutes mes angoisses venaient désormais se concentrer. M ’a-t-il dit une seule fois : « Je suis là, sœur, ne crains rien... » ? Je m ’en serais souvenu ! Rassurer les plus jeunes, les réconforter, les consoler... n ’est-ce pas une des fonctions dévolues au grand-frère? Mais comment aurait-il pu ? 1 1 ne devait pas les avoir souvent entendus lui-même, ces mots apaisants dont, parfois, nous avons tant besoin. À n’importe quel âge ! Depuis son enfance, depuis toujours, il semblait se suffire, tellement il se montrait fort, maître de lui-même, comme de son destin. Il en avait tout l’air. Au fond, il n’était porté par rien, soutenu par personne. Il ne se l’était jam ais permis. Il voulait être seul sur son île. Il se voulait solitaire, unique, à part. Vivre seul en tenant le monde à distance, de plus en plus... Où vivait-il, alors ? Dans quel espace ? Dans quel temps ? Mais cela, c ’était avant le naufrage. Ensuite, il vivait vraiment dans le monde. Il avait retrouvé sa famille à travers cette indéfectible relation qui nous liait et qu’il tolérait enfin. Il comprenait. Et il voulait me faire comprendre ce que je n’étais pas encore en mesure de comprendre. Il ne cherchait pas à me faire peur quand il s’inquiétait de savoir si je commençais à être malade moi aussi, de la « même maladie » ; il se reconnaissait en moi, comme s ’il se voyait dans un miroir. C ’était vrai depuis toujours, et c ’est ce qu’il n ’a jam ais pu supporter. Il souffrait de se regarder en moi : « Je ne suis pas maso », disait-il à Djamal qui lui demandait pourquoi il refusait mon aide tout au début de sa maladie. Or, tout cela qu’il a tenté de m ’expliquer, ne le savais-je pas, d ’une certaine façon ? Sinon, pourquoi me suis-je toujours défendue de leur ressembler, à lui comme à notre mère ? La d istance, encore... Mais la distance n ’y change rien, au fond : Grand-frère était mon âme sœur, mon impossible âme sœur ! Je percevais cette réalité, lui-même la percevait, et nous ne pouvions l’admettre. Par peur de nous perdre. Nous avons toujours su que nous n’étions rien, ou si peu, et ce rien, et ce peu, nous nous efforcions de le conserver. Lui a échoué.

Il me disait : « C ’est une épreuve. » Moi, je lui disais : « Me voici Grand-frère ! Je ne t ’abandonne pas, tu n ’es pas seul. » Cela suffisait amplement, d’autant que je me méfie des mots et leur préfère les actes. Pour le reste, je n’avais rien à lui apprendre : nous avions été frappés par le même bâton. Peut-être me tendait-il une perche, peut-être voulait-il parler de notre mère, lorsque, sans raison évidente, il se mettait à crier : « Ta mère-là !... Ta mère-là !... » Aujourd’hui encore, je ne peux me rappeler les mots par lesquels il l’évoquait. C ’était comme un séisme qui n’en finissait pas, qui menaçait de m ’engloutir, de retourner ma raison, de me précipiter dans l’abîme. Cet abîme ! Je sentais mon cœur se rompre une fois encore suivant toutes les fêlures de mon être ; ces fêlures qui s'étendaient, s’approfondissaient, telles des crevasses dans le sol, sous l’effet d’un tremblement de terre. En réalité, c ’était toujours le même séisme qui se reproduisait, avec ses explosions d’angoisse près de tout démonter, au-dedans et au-dehors. À ce moment-là, il n’y avait plus de mots, plus de pensée possible ; rien que des gémissements informes, sauvages, sortant des tréfonds de mon corps. Et je restais là, saisie de peur devant lui ; lui vissé à son lit, perdant de plus en plus le contrôle de son corps. Car Grand-frère évoquant Yemma, c ’était Yemma elle-même. C ’était elle tout entière, quand elle était en crise, submergée par l’angoisse, déchaînée ou terrifiée par ses voix chargées de ses détresses accumulées. Et, dans un sens, n ’ai-je pas voulu la fuir, moi aussi ?... On ne s’exile pas seulement parce qu’on va à la recherche de ceci ou de cela, ou parce qu’on est attiré par le lointain ; on s’exile aussi parce qu’on est poussé, chassé de l’intérieur, comme si... l’on devait naître à nouveau ! Renaître donc, parce que la première naissance ne s’est pas vraiment accomplie, ou s ’est accomplie dans des conditions telles qu’il faut la recommencer. Naître et renaître, en un sens, c ’est tout comme : quitte-t-on de plein gré le ventre de sa mère ?... Nous étions seuls dans notre drame intime, nous débattant contre des deuils impossibles, contre les terribles fantômes de notre enfance, plus vivants, plus monstrueux que jamais. Comment peux-tu résoudre tes problèmes avec les morts ? En fait, tu ne les résous pas. Tu ne les résous jam ais ! Et ces fantômes-là, ils ne meurent pas ; ils vivent de ta propre existence, ils se nourrissent du moindre tourment que la vie te réserve. Mon

. leur confier tes maux. Fini. Je ne pouvais lui parler. je leur ai dit un peu de la mienne. et qu’elle en était à envahir toutes nos vies. Elle m ’obligeait à voir qu’il en était réellement à mourir. À qui d ’autre parler ? Aux Kabyles ? Ceux-là . alors je ne t ’ai pas dérangé. c ’est bien ton mot. des bénévoles qui venaient apporter leur aide à l’équipe médicale en « écoutant les familles des mourants ». et aussi. * « Ne t ’en va pas. Ils ne font que souffrir. Elles m ’ont raconté leurs histoires. tu ne peux que dire « merci ! » pour une attention aussi délicate. l’écoute. pataugeant dans tes grands ou petits malheurs. il me semblait que je l’arrachais de mon corps comme si elle était un morceau de ma chair. aussi minime soit-elle. » Je ne l’ai plus revu. d ’exercer ton intelligence.. y compris la présence amicale. j ’avais l’impression de les ennuyer. à bien le nourrir et à garder propres ses vêtements. n’est-ce pas. » Je me suis liée d ’amitié avec les deux femmes. j ’étais repue d ’une culture qui semblait ne tenir qu’en renforçant ses caractères corrupteurs. Tu souffres seul.. ça ne fait pas partie de la vie ordinaire. » Et toi.alors que tu souffres ! Bref.212 213 frère et moi. comme s’il regrettait de m ’associer à son désastre.. Je m ’usais dans cette vague conscience collective qui te conforte dans la passivité. se défendre contre ses sentiments. enfin. Craignait-il que je lui demande de se charger de mon fardeau ?. Alors. Comme celui-là qui soupirait : « O uf ! C ’est lourd !. les problèmes d ’une vie. Il avait pourtant tout fait pour m ’en écarter. si profonde qu’elle avait débordé notre enfance. En plus. tu parviens à t ’en sortir : « J ’ai bien compris que tu voulais être seul. histoire de me consoler : . après avoir vécu tant d’années avec leurs compagnons. je me révoltais à sa place . Simplement. ce n’est pas ça ..je le sais d ’expérience ! -. nulle part. A la fin. lui ne pouvait s’empêcher de me dire : « C ’est vrai. tandis que je m ’appliquais à lui montrer ma présence affectueuse. et on te le dit... Il pouvait encore se cacher derrière sa carapace. contre son âme saccagée. quand. nous ne manquions ni de maturité ni même d’intelligence pour affronter le sort qui nous frappait. Un comme toi !. Nicole et Annie me le disaient aussi : « Nous devons avoir le courage de les laisser partir. lui naguère encore si actif. glisser maintenant sur la pente comme une chose usée. aucun lieu ne vaut celui où II t ’a déposé la première fois. » Il me répondait avec un regard tout désolé. J’ai essayé avec ceux d’ici.. Quant à m oi. comme si tu n’existais pas vraiment . la compassion la plus élémentaire. c ’est leur donner l’arme avec laquelle ils te frapperont le jour où ils te trouveront sur leur chemin. comme me le répétaient Pierre et Françoise. si résolu... ») L ’angoisse m ’étranglait : que lui dire. il me disait : « H d e f ! D awal i-gtekksen Ixiq. notre souffrance était immense. Ah ! Quelle civilisation exemplaire ! Etait-ce donc cela que j ’étais venue chercher en exil ? Là-bas.. Et j ’ai vu. C ’est mieux pour eux. les difficultés de tous les jours. Mais je ne blâme que moi-même. lui ? Non sans crainte. Je ne te dois rien. J’ai tendance à l’oublier : dans ce pays. l’exil n ’arrange rien : il exacerbe leurs défauts. Je crevais de jour en jour dans ce carcan communautaire qui t ’empêche d ’employer tes talents particuliers. Parce que tout doit être payé ici . et je voyais bien comment. comme si je redoutais encore de déclencher les foudres de sa colère. Il me fuyait. il y a des experts pour tout. irritée et chagrinée de le voir. Ah ! Si j ’avais pu retenir mon frère ! Les dernières semaines. qui te voue à ne jam ais savoir ce dont tu es capable par toi-même. Je devais le « laisser partir ».. Des mois avant. Elle prouvait que le naufrage n ’avait pas réussi à désintégrer sa cuirasse et je me répétais. lui que je considérais comme un ami sûr. ça ne peut pas se vivre avec autrui. d ’exploiter tes propres ressources de vie. Grand-frère. franchisla. tu ne me dois rien ! » Il en était encore à sa froideur feinte. et je vois . cette épreuve ! Tu en as vu d ’autres. je lui disais avec ma voix la plus hardie : « C ’est une épreuve. finie. tu abdiques.. Grand-frère ! » Cette prière que je lui adressais chaque jour. à lui maintenant pris dans les serres de la mort ? Et de quelle angoisse parlait-il ? De la sienne ou de la mienne ?. jour après jour.louanges à Dieu ! Où que tu ailles. tu te rends.. » (« Parle ! C ’est la parole qui vient à bout de l ’ angoisse. je m ’emportais.. hein. les choses ne sont comme tu voudrais qu’elles soient ! Aussi.. Eh bien oui ! Les souffrances.. ça y est. elles se préparaient à devenir veuves.. j ’avais envie d ’aller voir comment les choses se passent chez les autres. Non ? Ou alors. et cette attitude me rassurait au lieu de m'attrister.

le frère aîné dont 1 autorité à mes yeux primait celle de notre père même . un destin particulier . tu ne peux jam ais être sûr de rien. l’histoire racontée ici n’est pas aussi originale qu’elle paraît. Je dis encore : . comme si c ’était ce cimetière tout entier. la sœur. et lorsque tu parvenais enfin à son degré de compréhension. mais. dans les journaux. ce cauchemar. J ’envoie un adieu. et moi de lui. certes. ces six mois que nous avions ratés. mais sur laquelle. à découvrir sa lucidité. moi. « C ’est une épreuve. pourquoi s’était-il démené pour que je m ’installe tout près de chez lui ? Et pourquoi en étais-je si heureuse ? C ’est le genre de questions qui appelle plusieurs réponses. À quoi te sert la perspicacité. me montrais très attachée à une certaine indépendance. ne faire que passer dans sa vie qui allait bien finir par reprendre son cours normal. mais d'avoir tenté d’aller au fond des choses. grâce à lui. pour pouvoir le poser là. tout finit par rentrer dans l’ordre . alors même qu’il avait besoin de moi. Je n’avais pas encore compris qu’il n'en était plus à vivre. toutes les vertus du monde quand survient ce moment (et il survient fatalement !) où tu croises ton sort ? Ne dit-on pas. un rôle essentiel. par ailleurs. c’est vrai. de l’autre elle réunit. non. Je n’ai pas trouvé meilleur moyen pour distinguer ce que nous partagions d avec ce qui lui revenait en propre. la prudence. cela ne suffit pas. en 1 occurrence. » Nous cherchions. Ce n’est qu’une vie. Sinon. bien en vue. Il avait toujours une longueur d’avance dans la perception des événements. un simple et amical au revoir à la montagne majestueuse.. sous un certain angle. Et avoir l’œil sur lui. heureusement. à l’évidence. à nous protéger contre ce que nous représentions l’un pour l'autre. devant moi. il m ’encourageait à accepter sa mort. de ne pas empiéter sur sa propre histoire qui lui appartient à jam ais et que je respecte comme telle. aujourd’hui encore. tu ne me dois rien. c ’était moi . Parce que. sa capacité à voir les choses telles qu’elles sont. autour d’elle que se découvre la logique d’une vie. Alors. à ce propos : « A y-inmae Rcbbi seg wayen ur nexdim . à travers le monde. cette opportunité manquée de nous découvrir l’un l’autre . chaque ravin de cette Kabylie tourmentée. wamma ayen nexdem nebna fell-as ! » (« Dieu nous préserve de ce que nous n ’ avons pas fa it . par lui et pour lui. il cesse de se repaître de ma vie et de celle de mes frères ! * Je ramasse une poignée de terre humide près de la tombe de Grandfrère.. l’attraper. tant mieux ! Moi. que « l’épreuve ». aussi. cela est aussi certain que la mort. rien que la mienne. Le plus important. et qui. J’embrasse du regard chaque mamelon. tout au moins en ce qui me concerne. chacun de son côté. Je le sais. quant à ce que nous avons fait. Aussi es-tu réduit à te satisfaire des hypothèses qui te sautent aux yeux. c ’est pourtant par elle. « Et moi. si la mort sépare d’un côté. je ne fais que passer. Et 1’« essentiel ». Je continue. » Par ces mots. nous nous y attendons ! ») * « Je ne te dois rien. tellement elles semblent s ’accorder avec le tout. Je l’emporterai avec moi. qui avais pour lui une affection toute respectueuse. toute cette histoire n’est finalement que la mienne. dans les rues. Grand-frère. c ’était moi qui la subissais. Mon frère disparu y tient. Sans conteste. de comprendre. n ’est pas l’histoire en elle-même. jaloux de son indépendance. Ne l’était-il pas. l’empoigner dans son unité. voici encore une de ces idées nées de l’esprit avide de cohérence : Grand-frère et moi. Pour qu’enfin. qui t ’obsède. Les revoilà donc. une place.. Avec de telles questions dans la tête. lui n ’y était déjà plus. Si elle est d’une absurdité totale. C ’est ma façon. Je la lui dois. nous avions six mois en suspens. c ’était tous ceux qui l’aimaient de leur cœur pur . » Je croyais . De sorte que. l’absence est une forme de mort. Tu as raison. il était perspicace comme on l’est rarement. » Et je répondais : « D ’accord. lui. Ai-je réussi ? Suisje parvenue à saisir le cauchemar qui me hante encore ? Car c ’est bien ce que j ’ai cherché à faire tout au long de ces pages : j ’ai voulu le cerner. entre les murs. veillent une armée de Saintsgardiens.. il y en a tant. je reviendrai ! » dit mon cœur. qui allions vivre sa mort. Tout se ' résout en fin de compte. lui aussi. l’intelligence. nous tous. tout en ressentant le besoin lancinant de savoir. et qui devais la franchir. cette histoire : je I ai écrite à cause de lui.214 215 « S’il peut s’en sortir de cette façon. donc. et d’une manière autrement intransigeante ? C ’est donc vrai. et des destins particuliers. tout en discernant l’essentiel.

imposante et originale. en France. ce que. Cette sœur est mienne. d’itinéraires tumultueux. de sentiment de dignité. 1 1 s’agit d ’un livre sur un authentique génie de mon pays. Eux. Ce livre relate la vie d’une famille de mon pays au destin aussi inhabituel qu’attendu. des hommes et des femmes sont venus dire. dont l’œuvre. de tourments. J ’emploie ces deux concepts . C ’était cela. des foules comparables avaient ressenti à la disparition de Cheikh Mouhand Ou Lhoucine : maCCi d lm ut igemm ut. A lbaedyella ulac-it. mais aussi. Postface {On peut être mais on est absent. En modifiant tout ce qui doit l’être dans cette histoire singulière. il s ’est seulement absenté de ce monde). la substance essentielle de ce qui nous est commun à tous. On peut ne pas être mais on est présent.. en d’interminables cohortes. tant il est la résultante des sommes d’histoires tourmentées. est là. de plaies.le « local » et 1’« universel » . de destinées contrariées. de ce que nous partageons. de ce qui fait une trajectoire humaine inscrite dans un cheminement collectif avec tout ce qu’il recèle de douleurs. Tant de lieux éparpillés m ’habitent. Pour ce qui est d 'Elle.. Ggiy-kwen di Iehna.. .non pas dans ce qui peut les opposer ou les mettre en situation de hiérarchie. ce frère est mien. non pas dans ce qui peut particulariser d ’un côté et élever de l’autre.. dans une immense dignité. de solidarité et de valeurs essentielles. locale autant qu’universelle. mais dans ce qui les fait s’imbriquer à l’image d’une construction dont les éléments sont solidement liés et harmonieusement appareillés entre eux par l’exigence de parler à hauteur d ’Homme. allons. d ayabi i-gyab s i lqum-a {il n ’est pas mort.. je retournerai chez moi. » Je récite la formule rituelle : Sslam n R. assez de mots ! Ils savent. qui existe. il reste le cœur profond. qui meurt vraiment ? Qui vit vraiment ?. ce que réclame l’assoiffé.. (« Le salut de Dieu et du Prophète sur vous tous qui dormez ici. A lb a sd ulac-it yella.216 « Q u’Ils essuient ses trop lourdes larmes ! Q u’Ils aplanissent ses montées et ses descentes ! Q u’Ils. ») Demain. à la face de la trop grande douleur. Je vous laisse en paix. il y a aussi ce cimetière face au Djurdjura. À sa disparition. déjà.ebbi d N n b i fell-awen a kra yettsen da. de ce qui nous individualise.) Voilà un livre écrit par une sœur à propos de son frère. Après tout. lui plus que tous les autres. Désormais. Pas tout à fait. Muljend-u-Yehya.

Brecht. Sartre. Son frère. Aux miens. L a fête des K abytchous. d ’une Hassiba Ben Bouali. . avec appétit mais aussi avec sérénité. d ’un Abdelhamid Ben Heddouga. K ebaïli (A kli). les valeurs de la tribu. d ’un Kateb Yacine. d ’un Mouloud Mammeri. Phèdre. d ’un El Hadj Mhammed El Anka. c ’est grave Docteur ! C ’est la blessure la plus rapprochée du soleil. Alors. cette angoisse l’habitait encore . les non-dits. À la fin de sa vie d ’ici-bas. un peuple qui est en train de se projeter dans un futur que je me plais à imaginer dans le sens d ’une humanité qui sera redevable aux miens. se donne à voir comme des valeurs essentielles. Ce livre bouleversant n’est pas un concentré d ’émotions livré comme une affaire purement personnelle .18 219 P ublications des E ditions A chab Exigeant jusqu’à l’ascétisme vis-à-vis de lui-même. A m ellal (B ahia).. Postface de K halida Toum i. enfin. un peuple qui peine à s’installer dans un présent difficile à construire. B erk aï (A bdelaziz). d ’un Mouloud Féraoun. au point de le réduire quasiment à Pobsolescence. mais aussi. les dits. Nadia Mohia nous en peint les dédales avec précision et objectivité. Pas de Chance.. auquel l’histoire n’a pas fait de cadeaux . s’est engagé dans la lecture des anciens. Merci Nadia ! KhalidaTOUM l Ministre de la Culture. P récédé d u n essai de typologie des p ro c é d é s néologiques.. La R uche de K abylie (1940-1975). de ce qui. P réface de Y o u c e f Zirem . P réface de K arim a D irèche. écrit Nadia Mohia. dans l’œuvre humaine. La lucidité. précisément. de son côté. Luxun. F arès (N abile).. il nous place au cœur du tourment vécu par un peuple tout entier. R upture et changem ent dans « L a colline oubliée ». il souhaitait que les siens s’emparent avec intelligence et discernement. d’un Muljend-u-Yehya. aux œuvres d’un Abane Ramdane. Pirandello. Le traitement infligé par les siens à ce principe. Beckett. Prévert. M raw n tm ucuha i y ides. O udjedi (Larbi). un je u n e hom m e de K abylie (rom an). pour essayer de comprendre l’éternité de l’œuvre universelle et d ’en extraire le principe. Molière. « Il est donné à toutes les langues de dire l’essentiel de l’existence ». P réface de M ahm oud Sam iAli. nous emmenant avec tendresse dans la proximité de ce frère souffrant et dont la souffrance provenait tant du dedans que du dehors. pour ne citer que quelques-uns du vingtième siècle. il a entrepris de faire fréquenter aux siens Esope. dans les mots. M ohia (N adia). d'un Issiakhem. sans rien demander d’autre que le respect dû aux travailleurs par les travailleurs. d ’un Mohamed Dib. Yahia. disait René Char. d ’un Ben Mhidi. c’est-à-dire. Ce principe l’habitait autant qu’il en était l’habitant. le rongeait de douleur plus que le mal organique dont il souffrait. L exique de la linguistique (français-anglaistam azlght). P réface de K am al N aïtZerrad. C ’est qu’il avait une sainte horreur de tout ce qui pouvait entraîner la ghettoïsation.

Alger .A chevé d ’im prim er sur les presses de P lm prim erie B rise-M arine Bordj El Bàhri .

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