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l'Ile des esclaves: lecture analytique scène 1

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L'ÎLE DES ESCLAVES Lecture analytique de la scène 1

Introduction : Le cadre utopique Pour que fonctionne l’utopie, l’isolement est nécessaire. Quoi de mieux que l’île pour cela ? La brièveté de la didascalie initiale, peu soucieuse de précision scénique et de réalisme, tend ainsi à mettre en lumière l’aspect symbolique du lieu. Les « rochers » dont il est question permettent à la fois de souligner la réalité du naufrage et l’inaccessibilité de l’île. Cet isolement est confirmé par les propos d’Iphicrate, dont on notera au passage l’aspect redondant : « Nous sommes seuls échappés du naufrage; tous nos amis ont péri. » L'existence des « cases », que ne semblent relever au départ ni Iphicrate ni Arlequin, est l’indice d’une présence ressentie par le maître comme hostile : « Si je ne me sauve, je suis perdu; je ne reverrai jamais Athènes, car nous sommes seuls dans l'île des Esclaves. » l’esclave, nous le verrons, est beaucoup moins préoccupé par la question. D'une manière générale, nous verrons dans ce développement comment les deux personnages mis en scène interagissent et comment ils évoluent au fil de la scène. Analyse L'abattement d'Iphicrate est sensible d'emblée dans les didascalies : il « s'avance tristement », parle « après avoir soupiré », ce que confirme son souhait de mourir : « j'envie maintenant leur sort » s'exclame-t-il. En l'absence de didascalies, le comportement initial d'Arlequin est plus difficile à cerner. Il répond à son maître : « Nous deviendrons maigres, étiques, et puis morts de faim » en une gradation lapidaire où le soutenu (étique) le dispute au familier (on ne devient pas mort : on meurt). Serviteur ivrogne et jouisseur, conforme en cela à la tradition de la commedia dell'arte, il pense d'abord à la nourriture. Arlequin fait preuve également d'un humour très noir quand il qualifie la noyade de « commodité ». Mais il convient de penser les choses en termes de mise en scène : si on décide, par choix, que les gestes de l'esclave démentiront ses paroles, alors on peut voir dans ses propos une vive ironie. Arlequin serait alors l'image de l'esclave qui, sa liberté déjà aliénée, n'a pas grand-chose à perdre en perdant la vie. Ce qui est sûr, c'est qu'à partir de ce moment, les attitudes des deux personnages vont diverger. Le maître retrouve soudain espoir et se livre à un raisonnement logique fondé sur une concession: « il est vrai que les vagues... » et une opposition : « mais peut être...», assorti d'une hypothèse formulée au futur antérieur. C'est ici qu'intervient l'accessoire d'Arlequin, dont Marivaux a pris soin d'indiquer au préalable qu'il porte « une bouteille de vin », pendant ironique à l'épée d'Iphicrate. L'esclave s'apitoie davantage sur le sort de sa «pauvre» bouteille que sur celui de son maître. Déjà il se désolidarise, proposant un partage inéquitable et cynique de sa boisson : « j'en boirai les deux tiers comme de raison... ». Et bien entendu, au sein de la même tirade, il passe du « nous » au « je ». Parallèlement, Iphicrate révèle les causes de son affolement et laisse lui aussi tomber le masque du « nous » : « Si je ne me sauve, je suis perdu. » ou encore «je suis en danger de perdre la liberté et peut-être la vie». Cet affolement le conduit, face à l'inertie de son esclave, à adopter successivement diverses stratégies : ● Les ordres : « ne perdons point notre temps»; « suis-moi »; ● La révélation des causes de son angoisse («nous sommes seuls dans l'île des Esclaves», ce qui permet à la fois au public de comprendre l'enjeu de la pièce et à l'auteur de dramatiser la scène : plus loin, dans un aparté, Iphicrate se reprochera cette imprudence : « j'ai mal fait de lui dire où nous sommes »; ● Les prières et les protestations d'amitié : «mon cher Arlequin »; « Arlequin, cela ne suffit-il pas pour me plaindre ? »; « Suis-moi donc ?» (si on admet, comme certaines éditions, la présence d'un point d'interrogation). « Avançons, je t'en prie. »; « faisons seulement

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une demi-lieue »; « Eh ne sais-tu pas que je t'aime ? »; « Mais j'ai besoin d'eux, moi. ». ● La violence : « Esclave insolent ! »; «Méconnais-tu ton maître, et n'es-tu plus mon esclave ? ». Ici, la forme interronégative appelle une réponse positive qui ne viendra pas... On trouve encore : « Misérable! Tu ne mérites pas de vivre.» Le jeu de scène suggéré par Marivaux («IPHICRATE, au désespoir, courant après lui, l'épée à la main. ») est hautement symbolique. En effet, l'épée, arme des nobles par excellence et garante de leur pouvoir va se révéler inutile : Arlequin se met hors de portée. On sait par ailleurs que le gourdin dont il se servait régulièrement s'est perdu dans le naufrage. Celui-qui-règne-par-la-force (Iphicrate en grec) vient donc de perdre ce qui lui donnait cette force : dans la scène suivant , il perdra jusqu'à son propre nom... La palette des émotions d'Arlequin est plus réduite. ● D'une part, il témoigne d'une indifférence qui oscille entre la taquinerie et le cynisme. Il a une attitude d'enfant moqueur , « siffle », «chante», « rit », refuse hypocritement de marcher (« J'ai les jambes si engourdies »), permettant d'associer à son personnage un comique de gestes qui soulignera l'incompréhension de son maître : « as-tu perdu l'esprit? , lui reproche Iphicrate. De même, Arlequin reprendra insolemment en écho les paroles d'Iphicrate : « Je t'en prie, je t'en prie... », singe-t-il. Pour finir, au « mon cher Arlequin » du maître répondra « mon cher patron » dans la bouche de l'esclave. Comme les mutins évoqués par Trivelin dans la scène deux, Arlequin en est encore au stade de la vengeance. A deux reprises, il reproche ironiquement au maître sa brutalité : «vos compliments me charment; vous avez coutume de m'en faire à coups de gourdin » et «les marques de votre amitié tombent toujours sur mes épaules ». On sait que « compliments » et « amitié » sont ici des antiphrases. Mieux : il se réjouit du malheur des maîtres « ils tuent les maîtres, à la bonne heure », « s'ils sont morts, en voilà pour longtemps; s'ils sont en vie, cela se passera » ;

ironique, il adopte une attitude en contradiction avec ses propos : « ARLEQUIN, prenant sa bouteille pour boire. − Ah ! je vous plains ... ». Il avoue carrément son indifférence face à la détresse et à la mort : « je m'en goberge», comprenez : « je m'en moque ». ● D'autre part, il se lance dans une tirade moralisatrice assez inattendue pour un valet grossier mais qui témoigne de son fonds de bonté et de la philosophie qui est la sienne après une vie d'esclavage. Arlequin recourt volontiers à des maximes « les hommes ne valent rien »; «Quand tu auras souffert, tu seras plus raisonnable »; «Tout en irait mieux dans le monde, si ceux qui te ressemblent recevaient la même leçon que toi. » Il revendique son statut d'humain (Aristote faisait de l'esclave une machine) : «tu me traitais comme un pauvre animal ». S'il accepte le principe de la loi du plus fort («Eh bien! Iphicrate, tu vas trouver ici plus fort que toi; ») il a cependant vite évacué l'idée de vengeance : «va, je te le pardonne » et envisage le châtiment de son maître comme une « leçon » qui lui permettra de devenir « plus raisonnable » : Trivelin ne tiendra pas un autre discours. Le tutoiement signifie lui aussi l'inversion des rôles : la distance entre le maître et l'esclave est désormais abolie. Plus subtilement, la dernière réplique d'Arlequin suggère que seule l'obéissance de l'esclave fait la force du maître : «tes forces sont bien diminuées, car je ne t'obéis plus, prends-y garde. » Le seul obstacle à l'émancipation de l'esclave est dans la tête de l'esclave. Conclusion : Ainsi, les rôles ont changé. Arlequin se retrouve maître de la situation. C'est lui qui parle le plus, c'est lui qui clôt le dialogue : c'est suffisant au théâtre pour savoir qui domine. On pense à la dialectique du maître et de l'esclave : le maître est en quelque sorte le véritable esclave !

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