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10 Le Courrier de Russie K O U LTO U R A Du 6 au 20 février 2009

Dina Vierny : l’envol d’une muse


Une vie de la pêcheuse de perles
D.R.

Quel fabuleux destin que celui de pour la première fois, ils rencontraient un petits morceaux de verre dans les rues 1960, elle voyage en URSS et rencontre meuble de la célèbre fontaine des Quatre-
muse... Et, lorsqu'elle disparaît, c'est modèle qui avait fait des études, et ils ado- d'Odessa. « Je suis une rêveuse éveillée », les grandes figures de l'underground sovié- saisons, vendant au besoin certaines de ses
aussi un peintre qui s'éloigne. Dina raient bavarder avec elle pendant les disait-elle pour expliquer sa passion des tique : les peintres Kabakov, Yankilevsky, collections. La reconstruction du musée
Vierny, muse et modèle d'Aristide longues séances de pose. objets qu'elle voit comme des personnages, Boulatov, Rabine... Quelques années plus lui prend dix-huit ans et ce n'est qu'en
Maillol, s'est éteint le 20 janvier dernier, approche qui lui vient des surréalistes tard, elle s'attaque à un autre bastion de la 1995 qu'ouvre enfin le lieu sans lequel on
quelques jours avant son 90ème Dina a la baraka longtemps côtoyés. Plus tard, elle collec- censure soviétique : les chants du Goulag. n'imagine plus Paris : le Musée Maillol.
anniversaire et, jour pour jour, quatorze tionnera des poupées (sa collection sera Ces chansons – pour la plupart oeuvres de Depuis, ce sont ses deux fils, Bertrand et
ans après l'inauguration du Musée Solitaire et sérieuse, Dina est un bour- reconnue comme la plus belle au monde), poètes anonymes – ne circulaient en Olivier Lorquin, qui dirigent la fondation
Maillol qui fût l'oeuvre de sa vie. Beauté reau de travail. Parallèlement à ses études, mais aussi des calèches, des autographes... URSS que clandestinement. Dina les Maillol et le musée. Quant à Dina, elle
biblique, femme d'un courage rare et elle chante avec le groupe Octobre créé par « On peut toujours collectionner – mais à apprend par coeur et, de retour à Paris, s'attache à faire revivre sa galerie,
d'une perspicacité redoutable, Dina Jacques Prévert, joue dans plusieurs films, condition de regarder ce que les autres ne enregistre un disque. En URSS, c'est exsangue après la donation à la fondation
Vierny fut l'un des personnages les plus et... apprend la cuisine avec Clotilde, la voient pas – tout le secret est là. Les d’ailleurs surtout comme chanteuse que Maillol de la presque totalité des oeuvres
remarquables du monde artistique du femme de Maillol. « Ce que j'aime le plus, meilleures collections ne sont pas toujours Dina Vierny est connue : sa voix étrange qui y étaient exposées. Jusqu'au dernier
siècle dernier. c'est l'authenticité dans l'art, la singularité faites par des riches, elles sont faites par des donne des frissons, son interprétation est jour, Dina voyageait à la recherche
dans l'art, la vérité dans l'art », voici le gens qui ont du coeur et savent ce qu'ils un concentré d'énergie, de vie et de force d'artistes et de clients – au Japon, trois ou
credo de Dina Vierny. Et c'est ce qu'elle font ». Elle cherche un local pour héberger intérieure. quatre fois par an ! – et les affaires ont fini
Muse en devenir fut : authentique, singulière, vraie. Mais ses collections. C'est Matisse qui la per- par reprendre. La femme de bronze aux
c'est surtout sa soif de liberté et sa témérité suade de vendre « le plus beau dessin du Maillol, toujours Maillol cheveux noir de jais peut enfin se reposer,
À elle seule, Dina Vierny pourrait écrire qui la caractérisent. Dès le début de la patron » pour fonder une galerie, qui existe à moins qu'elle ne soit en train de créer, de
l'histoire du XXe siècle, tant sa vie est rem- guerre, elle fait partie de la Résistance en toujours à la même adresse : 46, rue Jacob, Son travail d’Hercule suivant fut l'ou- l'autre côté du ciel, un nouveau musée.
plie de grandes tragédies, d'immenses aidant des réfugiés à traverser la frontière à Paris. C'est ainsi que, à 29 ans, elle verture du musée Maillol. Elle habite à
conquêtes et de découvertes extraordi- espagnole. Arrêtée par la police française, devient l'une des premières femmes l'époque au 59, rue de Grenelle, au Daria Moudrolioubova
naires. Née dans une famille juive de elle gagne son procès grâce à un avocat galeristes en Europe. Son caractère et son dernier étage. Avec la patience d'une four-
Kishinev, en Roumanie1, elle quitte rapi- embauché par Maillol. Bravant le danger, flair artistique lui permettent de s'imposer mi, elle rachète, année après année, 1 Actuelle Moldavie
dement sa terre natale. Son père, Jacob elle continue... et est arrêtée par la rapidement sur le marché de l'art, bien que appartement par appartement, tout l'im-
Aibinder, musicien proche des Gestapo. Après six mois à la prison de ses goûts éclectiques choquent le petit
mencheviks, suit avec sa famille le chemin Fresnes, Maillol parvient à la faire libérer monde des galeristes.
de centaines de milliers de réfugiés poli- une deuxième fois, grâce à Arno Brecker,
tiques : Odessa, Varsovie, Berlin, et enfin artiste allemand apprécié par Hitler. Une Hors des sentiers battus Danièle Pomey-Rey, dermatologue et psychologue, se
Paris. Là, Dina découvre la vie de bohème, chance inouïe que n'a pas connu le père de souvient de son amie Dina Vierny:
étudie la chimie, chante des chansons tzi- Dina, mort à Auschwitz en 1943. En sep- « Aucun parti pris ! Jamais ! » : voici la
ganes, flâne sur les marchés aux puces et tembre 1944, elle se précipite dans la ca- seule règle artistique que Dina Vierny ait « Je ne l'ai jamais entendue dire de bêtises, même en petit comité. Elle disait
dévalise les stands des bouquinistes... Elle a pitale pour fêter la libération de Paris. jamais suivie. Elle passe ainsi de Rodin à toujours ce qu'elle pensait, tutoyait tout le monde, et était quelqu'un d'entier.
15 ans en 1934. Un ami de son père, frap- « J'aurais mieux fait de rester avec Maillol », Kandinsky, des primitivistes aux sur- Quand elle riait, c’était à gorge déployée : elle ne connaissait pas le sourire de
pé par sa ressemblance avec certaines explique-t-elle, quand celui-ci meurt dans réalistes, des peintures abstraites de politesse. Elle était toute d'instinct et ne se trompait jamais, qu’il s’agisse de
oeuvres de Renoir et de Maillol, la un accident de voiture. Elle hérite d'une Polyakov aux oeuvres romantiques de tableaux ou de gens. Elle s’était entourée de personnes qui l’adoraient et étaient
présente à ce dernier. À 73 ans, l'artiste est impressionnante collection d'oeuvres de Shemiakine. Alors que tout le monde se prêts à faire tout ce qu’elle demandait. J’essayais de poser des limites, mais avec
loin du sommet de sa gloire et manque l'artiste à qui elle rêve, un jour, de consa- passionne pour les jeunes artistes améri- elle, c’était très difficile : quand elle avait décidé quelque chose, elle ne reculait
d'inspiration... C'est Dina qui la lui rendra. crer un musée. cains, c'est vers les jeunes peintres sovié- devant rien ! Elle me demandait de la recevoir, et lorsque je lui disais avoir trop de
Sa collaboration avec Maillol donnera tiques qu'elle se tourne. L'absence totale patients dans la journée, elle venait quand même ! Elle s’asseyait dans la salle
naissance à une vraie amitié. Pendant dix Collectionnite aiguë de liberté en URSS la révolte, l'absence de d’attente, et restait jusqu’à ce que je finisse par la voir. Quand elle avait une idée,
ans, elle pose pour lui, mais aussi pour liberté dans l'art l'horripile... et elle fait elle allait toujours jusqu'au bout, même si cela lui prenait des années, comme
Matisse, Bonnard et Raoul Dufy, tous sub- Collectionneuse invétérée, Dina Vierny tout pour exposer leurs oeuvres à pour la création du Musée Maillol ! ».
jugués par sa beauté et son intelligence : avait contracté le virus en ramassant des l'étranger. C'est ainsi que, dans les années

Livres

Retour vers le passé, ou deux voyages aux confins de la poésie


C
omme tout ce qui compte dans la vie, un beau de se dire : « Il serait souhaitable de savoir pourquoi pacotille. Parfois une perle lui tombe des mains et
voyage est une oeuvre d’art, disait l’écrivain et nous sommes censés avoir les nerfs aussi solides qu’un disparaît, avec un petit tintement, sous un fauteuil.
voyageur André Suarès. Le voyage d’une cosmonaute ou un tabouret ! Il me semble qu’un jour je Une autre refuse de prendre sa place, et Olga la suit
poétesse de talent l’est alors doublement. Un beau jour, mourrai d’une question pareille. » et dérive, parle d'autre chose, librement. Puis, tout à
Olga Sedakova quitte Moscou à la recherche de la Sedakova décrit l'intelligentsia de Briansk qui, coup, un éclat précieux nous frappe au détour d'une
fameuse ville N., symbole de la province, des préjugés, contrainte jusque dans ses pensées, évolue dans un phrase, et nous restons muets devant le mot juste.
de tout ce que l'on tente d'oublier et que l'on relègue aux milieu kafkaïen : « jouer dans les sovkhozes les Pour Sedakova, rien de pire qu’un homme
confins du pays. Sedakova explore ainsi deux lieux Quatuors viennois », joie unique d’un violoniste de médiocre. « Il a envie d'être inattentif, envie de se
emblématiques : Briansk, près de la frontière avec province... « Nous ne nous connaissions pas, moi et « dissiper » (…), se divertir, se détendre ». Ce n'est pas
l'Ukraine, vestige d'un empire socialiste en plein l’homme venu m’accueillir, mais nous nous recon- à ces lecteurs-là qu’elle destine ses livres. D’ailleurs,
marasme des années 1970 ; et Pskov-les-Grottes, à la nûmes immédiatement. Ne pas reconnaître un bon ses Voyages sont loin d’être une lecture facile : les
frontière estonienne, incarnation de l'éclatement de musicien sur le quai de la gare de Briansk ? (…) Ce qui multiples références poétiques (admirablement
l'empire dans les années 1990. distingue ces visages, c’est en premier lieu la résigna- relevées dans les commentaires) en effrayeront plus
« À ses frontières, la Russie confine à Dieu », dit tion, et ensuite le reflet d’une peur sans objet. De peur d’un. Mais, après tout, chaque texte choisit lui-
Sedakova à un voyageur sur le chemin de l’Estonie, non pas pour soi, mais de ce que, soudain, la jungle de même ses lecteurs. « Choisit et rassemble », ajoute
au début des années 1990. Ces mots, elle n’aurait la réalité quotidienne soviétique n’écarte le rideau re- Sedakova avant de demander : « Rassemblez-vous
pas pu les prononcer vingt ans plus tôt, car alors lativement décent qui la recouvre, et ne se montre dans parfois pour lire ma chronique sincère. » Aux futurs
Dieu n’existait pas. À l’époque, venue à Briansk toute sa splendeur. » Cette splendeur, elle n’a aucun lecteurs de ce texte peu ordinaire, on ne peut que
pour lire ses poèmes devant des pionniers et des mal à la voir à l’oeil nu – l’oeil désarmé, comme on souhaiter bon voyage au « pays natal de la longue
ouvriers, Sedakova réalise qu’aucune de ses oeuvres dit en russe. Mais, en URSS, ce regard éclairé est patience ». Pour ceux qui en reviennent, ne tardez
ne passera les mailles de la censure. Alors, elle se une véritable arme contre le régime qui, plus que pas : repartez pour Tartu, pour une expérience de
lance dans la lecture de « quelques traductions tirées toute autre chose, a peur des mots. Même les oeu- l’autre côté du miroir.
d'Alice [au pays des merveilles] : les pauvres enfants ne vres de Bach y circulent dépouillées de paroles…
riaient pas, ils ne savaient pas de quoi il s'agissait. » Étrange univers où un poète inquiète autant qu’un Daria Moudrolioubova
Pour les ouvriers, ce sera l'Epître de Pierre Ronsard terroriste.
à Jacques Grévin, mais la mention de Dieu s'y glisse De fil en aiguille, Olga Sedakova tisse un récit Olga Sedakova, Voyage à Tartu et retour, Sauve, Editions Clémence
malgré tout. Un auditeur s’enquiert : « Il serait aussi captivant et inégal qu’un collier de perles Hiver, 2005,
souhaitable de savoir quel pourcentage de vos traduc- naturelles : elle plonge la main dans un sac de sou- Olga Sedakova, Voyage à Briansk, Sauve, Editions Clémence Hiver,
tions concerne des thèmes religieux. » Et la poétesse venirs d'où elle sort, au hasard, en vrac, joyaux ou 2008

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