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ÉDITIONS ROUGERIE

«Poésie c’est liberté» depuis 60 ans


948-2008 : soit soixante années d’exis- matière, de confrontation vivante avec petit-fils d’imprimeur, fils d’un institu-
1 tence pour cette maison d’édition de les encres et les papiers et qu’on tenait à
recevoir les auteurs au beau milieu du
teur et journaliste résistant, lui-même
jeune journaliste au Populaire du Centre
poésie, fidèle à son statut artisanal, et qui
est désormais, en France, la plus ancienne. chantier qui donne aux mots leur vraie dont son père a pris la direction, fonde les
A partir du Limousin, ce sont aussi soixante présence. Je n’oublierai pas non plus éditions qui porteront son nom.
années de rayonnement à travers le pays comment René Rougerie m’a remis face Après l’expérience de l’animation d’une
tout entier, et au-delà des frontières. Et à mes poèmes, moins pour les juger que revue (Centres, avec Georges-Emmanuel
soixante ans, c’est un anniversaire, pas un pour les jauger, pour y pointer, sans hau- Clancier et Robert Margerit en 1945 et
coup d’arrêt ! Entrons dans la maison et teur de sa part, les vides et les pleins. 1946), il fait d’abord l’acquisition d’un
dans son histoire. Avec précision et sensibilité, il me fit atelier de photogravure et publie ses pre-
Dans les années 1970-1971, je suis étu- comprendre où étaient les impasses, où miers ouvrages en fac-similé, dont Can-
diant à Poitiers et, passionné de poésie étaient les ouvertures vers une possible tilènes en gelée de Boris Vian, et des
depuis mes quatorze-quinze ans, j’en lis continuation d’une «œuvre». Il ne s’est œuvres de Rousselot, Clancier, Emié,
et j’en écris. J’envoie, sans trop y croire, pas trompé, je l’ai vérifié depuis, et je lui Lescure… A l’aube des années cinquante,
un manuscrit à René Rougerie et, sur- dois d’avoir démêlé du fatras de la jeu- René Rougerie s’équipe d’une presse et
prise, celui-ci me répond qu’il est prêt à nesse la voie et la voix qui seront celles s’installe à Limoges, au 11 de la rue des
le publier, moins quelques poèmes. Il du poète adulte. Ce n’est pas rien, et si je Sapeurs. Disons-le tout net : la rue est
souhaite me rencontrer à Mortemart, pour tenais à commencer par cette anecdote, plutôt mal famée, moins fréquentée par
me connaître et discuter. Une rencontre c’est qu’elle est en fait d’abord une es- des amateurs de poésie que par des clients
que je n’oublierai pas, dans la grande quisse du portrait d’un éditeur exigeant de prostituées. A tel point que l’auguste
maison à échauguette aux murs de granit et chaleureux. Dans cette maison où l’on presse de la fin du XIXe siècle qu’utilise
épais, envahie de livres, de revues, de n’aime guère les mots en -isme, parlons encore aujourd’hui René doit son nom à
tableaux des peintres amis (à ce jour, plutôt d’humanité que d’humanisme : l’un de ces clients, un agriculteur éméché
l’invasion n’a pas été contenue, au con- tous les poètes-Rougerie ont été comme qui, se trompant d’étage, ouvre la porte
traire). Qui n’a pas vu, comme je l’ai vu moi accueillis, rencontrés, et beaucoup, de l’atelier et s’étonne : «Ben ! où elle est
ce jour-là, René en tenue de travail, le grâce à René et Olivier, se sont rencon- Gisèle !?». René Rougerie réorientera
cheveu batailleur, les doigts tachés d’en- trés entre eux à Mortemart pour devenir l’égaré, et gardera «Gisèle» pour bapti-
cre, n’a rien vu. J’ai tout de suite senti des amis. Quand la vibration des relations ser la presse.
qu’ici, la poésie était aussi affaire de humaines va, à ce point, de pair avec celle A la même époque, avec un catalogue
de la poésie, le mot «éditeur», concernant fort de quinze titres, René Rougerie com-
les Rougerie, est presque réducteur. mence son activité de diffuseur. Il le fait
Par Jean-François Mathé Photos Claude Pauquet C’est donc en 1948 que René Rougerie, de manière originale, puisqu’il «monte»,
avec ses quinze titres, à Paris… en tripor-
teur. Triporteur désormais aussi mythi-
que que «Gisèle». Il commence à se créer
un solide réseau de librairies.
Il a épousé Marie-Thérèse Régerat, issue
des Beaux-Arts de Limoges (elle illus-
trera plusieurs des ouvrages de cette pé-
riode avant de se consacrer définitive-
ment à l’art de l’émail), et Olivier, le fils
unique, naît en 1950.
En 1960, la famille et les éditions s’ins-
tallent à Mortemart, près de Bellac, qu’el-
les ne quitteront plus. Là, le catalogue
s’étoffe et, parallèlement à l’édition des
livres, René Rougerie poursuit l’une de
ses deux grandes expériences d’anima-
teur et d’éditeur de revue. Avec le poète
et conteur Marcel Béalu il publie depuis
1955 Réalités secrètes, un trimestriel qui
s’attache à faire connaître une littérature
à la marge des genres canoniques : poé-
sie, aphorismes, contes, récits fantasti-

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culture

ques ou décalés. On y lira des romanti- logie rougerienne «Gisèle» et le tripor- concret des choses. Que cette construc-
ques allemands, des textes de surréalis- teur !) : il sillonne la France entière, la tion porte trace de notre intelligence et de
tes, de Julien Gracq, de Mandiargues, de Belgique, le Luxembourg, où l’attendent, notre sensibilité…»
Follain, de Paulhan, etc. La revue con- solides et fidèles relais, les libraires, les Trente ans après, rien à changer, sinon
naîtra quarante et une livraisons. Autant bibliothécaires, et les poètes amis. La pro- remplacer le «je» par le «nous» puis-
de perles rares maintenant fort recher- duction annuelle de la maison est montée qu’on pourrait lire les mêmes mots sous
chées et devenues l’objet de plusieurs jusqu’à vingt volumes, dix aujourd’hui. la plume d’Olivier.
travaux universitaires. Ces années soixante Le catalogue est riche de quatre cents Alors, à ces passionnés, à ces entêtés qui
sont aussi une période de rencontre avec titres qui vont d’œuvres du début du XXe parlent toujours avec le même enthou-
siècle, comme celle de Saint-Pol Roux, siasme de leurs livres non massicotés, du
aux contemporains immédiats, Français papier bouffant des pages doucement
et Belges confondus. «blessé» par le plomb typographique,
Chez les Rougerie, du point de vue édito- bon anniversaire, d’autant que pour une
rial, on fait tout, de A à Z : lecture et choix fois «soixante ans» rime avec «jeunesse».

de nouveaux poètes qui deviendront des


fidèles, tels Gilbert Socard, Georges Drano,
Jacques Arnold ou Pierre Gabriel.
Réalités secrètes ayant fait son temps,
René Rougerie commence en 1970
l’aventure de Poésie présente, revue tri-
mestrielle, uniquement consacrée à la
poésie. Elle vivra intensément jusqu’en
1997 et s’achèvera sur un n° 100. Revue
originale, puisque composée de cinq ca-
hiers offrant à cinq poètes un espace pour
une trentaine de poèmes. Chaque cahier des manuscrits, impression typographique, Au fil de l’année 2008, différentes
faisant l’objet d’un tiré à part, de nom- couture et collage, diffusion. Tâches ac- manifestations fêteront le bel âge
breux «jeunes» ont trouvé ici l’occasion complies avec patience et passion ; la main des éditions Rougerie : dans des
de publier une première plaquette diffu- prolonge l’esprit ; subjectivité, sensibilité, librairies au festival Etonnants
sée en librairie au même titre que les liberté, esprit de résistance sont les moteurs Voyageurs (Pentecôte), aux
recueils du catalogue. de l’action. La variété du catalogue découle Lectures sous l’arbre de Chambon-
Pendant ce temps, Olivier, le fils unique, de ces principes que René Rougerie a syn- sur-Lignon (août), à Paris à la Halle
veillait dans l’ombre. Après avoir achevé thétisés lui-même dans cet extrait de l’aver- Saint-Pierre, en Belgique à la
ses études de lettres, il annonce à son père tissement qui ouvrait le 1er numéro de Poé- médiathèque de Tournai et à la
qu’il souhaite s’associer avec lui dans le sie Présente, en 1970 : librairie de la communauté
métier d’éditeur. C’est chose faite en 1976 : «Je publierai donc ce que j’aime, unique- francophone de Bruxelles.
le père et le fils seront donc artisans asso- ment ce que j’aime. Revendiquant même Rencontre à Angoulême, à la
ciés, et ils se partageront le travail à égalité le droit de me tromper. Refusant toute librairie MCL, le 23 avril à 18h,
jusqu’en 1988, année où Olivier prend la étiquette, ne me laissant enfermer dans et fin juin à Montmorillon, à la
direction de la maison dans la continuité. aucun système. Capable d’aimer aussi librairie de l’Octogone.
Sa présence permet de décupler l’activité bien une poésie lyrique que celle, con-
de diffusion, et si désormais le père reste cise, où chaque mot porte son poids.[…] A consulter : «René Rougerie»,
le plus souvent aux commandes du travail Je crois à la rigueur qui doit s’exprimer n° spécial de la revue Plein Chant (1993),
d’imprimerie, le fils est au volant de la encore plus dans le vers libre que dans la La Fête des ânes de René Rougerie
fourgonnette (qui, avec plus de 500 000 poésie traditionnelle, que cette rigueur (Rougerie, 1985). Catalogue sur le site
km au compteur, a rejoint dans la mytho- n’efface cependant pas une sensibilité, le www.editions-rougerie.fr

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