Vous êtes sur la page 1sur 6

http://www.maulpoix.net/tranquille.

htm

Accueil | Sommaire général | Biographie | Bibliographie | Pages lyriques | Manuscrits | Galerie | Traductions
Anthologie contemporaine | Pages critiques sur la poésie moderne | Pages critiques sur la prose | Cours et séminaires
Le Nouveau Recueil | De l'époque... | Informations | Rechercher | Liens | E.mail |

Éléments d'un cours sur Philippe Jaccottet

Notes pour une lecture du sonnet « Sois tranquille, cela


viendra ! »

par J.-M.Maulpoix - Université Paris X-Nanterre -

● Présentation générale
● La poétique de P. Jaccottet
● Présentation du recueil L'effraie
Le texte :
● Autre lecture : L'ignorant
Sois tranquille, cela viendra ! Tu te rapproches,
● Lecture du poème L'effraie
● Le travail du poète
tu brûles ! Car le mot qui sera à la fin
● Bibliographie critique sur l'oeuvre de P.
Jaccottet
du poème, plus que le premier sera proche
● Patience de P. Jaccottet : extrait d'un essai
sur le poète tardif.
de ta mort, qui ne s'arrête pas en chemin.
● Les Journées de P. Jaccottet : brève note
critique sur Autres journées (1987)

Ne crois pas qu'elle aille s'endormir sous des branches

ou reprendre souffle pendant que tu écris.


Sur des sites extérieurs...
Même quand tu bois à la bouche qui étanche
● Présentation du livre de J.C.Mathieu :
Philippe Jaccottet, l'évidence du simple et la pire soif, la douce bouche avec ses cris
l'éclat de l'obscur.
● Entretien de P. Jaccottet avec Mathilde
Vischer
● Les "beaux chemins" de P. Jaccottet, par doux, même quand tu serres avec force le noeud
Hans Freibach
● Mémoire (à télécharger) de Mathilde de vos quatre bras pour être bien immobiles
Vischer: "Philippe Jaccottet traducteur et
poète, une esthétique de l'effacement" dans la brûlante obscurité de vos cheveux,
● Traduire Jaccottet, par Fabio Pusterla
● P. Jaccottet, une critique de l'image
poétique, par Pierre Campion.
● Un film de Jérôme Prieur sur P. Jaccottet elle vient, Dieu sait par quels détours, vers vous deux,
● La poétique de l'espace dans l'oeuvre de P.
Jaccottet, par Damien Berdot de très loin ou déjà tout près, mais sois tranquille,
● Colloque "La mémoire et la
faille" (Montpellier) elle vient : d'un à l'autre mot tu es plus vieux.
● Entretien avec P. Jaccottet à propos de G.
Roud
(L'Effraie, éditions Gallimard)
● Entretien avec PA Stauffer et A.Duplan (24
décembre 1997) ***

Introduction

Ce poème est le dernier du groupe de cinq sonnets qui ouvrent


"Habiter" : présentation L’effraie.
de la génération de poètes
à laquelle appartient · Comme dans les précédents, trois motifs s’y entrecroisent : la mort,
Philippe Jaccottet l’amour et la poésie. Mais, plus particulièrement, ce poème met
l’accent sur le caractère inexorablement destructeur du temps auquel
nul bien ne résiste. Ni la poésie, ni l’amour ne peuvent en protéger. On
observera que le temps n’est (indirectement) désigné comme assurant
Textes, essais, entretiens l’ouvrage du mourir que dans les quatre derniers mots du poèmes.

● Anne-Marie Albiach · Il incombe ici à une prosodie traditionnelle (alexandrins rimés,


● Jacques Ancet recours à la forme du sonnet – mais irrégulier) et à un système de
● Marie-Claire Bancquart reprises insistantes (anaphores, allitérations…) de souligner
● Charles Baudelaire l’écoulement inexorable du temps, cependant qu’un jeu subtil de
● Yves Bonnefoy ruptures (rejets, contre-rejets, enjambements, césures, brusques
● Jacques Borel changements de ton) manifeste la manière dont il perturbe et défait la
● Marc Chénetier vie, aussi bien que la vanité des tentatives humaines de s’y soustraire.
● Benoît Conort
● Mahmoud Darwich · Ce poème est à la fois une adresse et une méditation : une
● Michel Deguy méditation en forme d’adresse (à soi-même, voire au couple
● André Du Bouchet
amoureux), ou une méditation adressée. C’est dire toute l’importance
qu’y prend la réflexivité lyrique, soutenue par le déguisement du « je »
● Jacques Dupin
en « tu ». La structure d’interlocution ici mise en place est à maints
● Claude Esteban
égards exemplaire de la parole lyrique moderne.
● Lucette Finas
● Jean Giraudoux
● Guy Goffette,
● Julien Gracq,
● Eugène Guillevic Composition
● Edmond Jabès
● Roberto Juarroz Le texte est composé de cinq phrases. Les trois premières coïncident
● JMG Le Clézio, avec le premier quatrain qui forme un tout. La seconde correspond aux
● Stéphane Mallarmé
deux premiers vers du deuxième. La troisième court durant la
deuxième moitié du deuxième quatrain et tout au long des deux
● Henri Michaux
tercets. L’amplification et la dramatisation à l’œuvre contredisent le
● Pierre Michon
caractère apparemment placide ou paisible de la formule initiale.
● Gaston Miron
Comme souvent dans l’œuvre poétique de Jaccottet, la discordance
● Gérard Noiret
entre la mesure et les groupes syntaxiques constitue un facteur de
● Valère Novarina
déséquilibre
● Pascal Quignard,
● Rainer Maria Rilke
Premier mouvement (v1 à 6) : la mort (le mourir) inexorable qui ne
● Arthur Rimbaud s’arrête pas, ne s’absente pas, ne se repose pas, mais coïncide avec le
● James Sacré temps qui passe. Ce premier mouvement correspond aux 6 premiers
● Dominique Sampiero vers. La tonalité qui domine est plutôt familière. Le souci de
● Nathalie Sarraute dédramatiser paraît prépondérant.
● Nicolas de Staël,
● Jean-Luc Steinmetz Deuxième mouvement (v7 à 14) : La vaine tentative de fixation
● Jules Supervielle, amoureuse, déjouée par la fuite du temps et l’avancée de la mort qui
● Antony Tapiès... dénoue même les bras les plus serrés. La tonalité dominante est
● Michel Tournier beaucoup plus lyrique et oratoire. Le drame se noue étroitement entre
● Paul Valéry, la créature humaine et la mort.
● Jean-Pierre Verheggen
● Andrea Zanzotto On observe donc une accélération et une dramatisation : à mesure que
l’on avance dans le poème, la mort y devient principe d’enjambement
Essais généraux et de rejet.

● Le lyrisme, ***
● la modernité...
De qui, de quoi, suis-je le

Étude de détails
contemporain ?
● Pour un lyrisme critique...
· v1 / 2 : Le texte s’ouvre par deux exclamations. Qui sont aussi deux
● La poésie n'est pas une maladie interpellations. Le poète s’adresse à lui-même aussi bien qu’à son
honteuse... lecteur. C’est ici un « je » lyrique qui parle en deuxième personne,
● Ethique de la parole critique comme porteur d’un savoir de la destinée auquel le « je » lui-même
● Poésie et autobiographie tenterait de se soustraire. Il semble ainsi que le tutoiement introduit la
● Poésie et modernité urbaine division jusque dans l’intériorité même du poète.
● Introduction à une poétique du
texte offert ® « Sois tranquille » (où s’entend comme l’écho du célèbre poème de
● Entretien avec Michel Meresse Baudelaire « Recueillement » : « Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi
● Réponse à une enquête de la plus tranquille ») résonne comme une antiphrase, puisque le temps (qui
revue Sud porte la mort) va s’avérer principe d’intranquillité. (Toutefois, la
● Portrait du poète en danseur de tranquillité est aussi bien la qualité attendue de celui qui aura reconnu
corde qu’il est vain de vouloir crisper ses énergies contre le travail du
● Internet et l'écriture
temps). Cette formule qui reviendra à la fin du texte signifie en vérité
« sois en certain ». Elle formule un impératif. Mais Jaccottet se montre
● La poésie française depuis 1950
encoore soucieux à ce moment de dédramatiser son discours sur la
mort.

® « cela viendra » : le pronom neutre fait valoir le caractère inconnu et


immaîtrisable de cette fatalité. A ce moment du texte, il n’est encore
question que d’une forme d’inconnu qui se rapproche. Le verbe
« venir » inaugure une série marquée par le mouvement
(« rapproches », « aille », « elle vient ») qui fait de la mort une
créature mobile et inconnue : la mort dont il est ici question fait corps
avec le temps qui passe. La rime équivoquée « rapproches/ sera
proche » accentue cette solidarité.

® « Tu te rapproches » : Symétrie des mouvements : cependant que


vient la mort (le cela), l’être lui-même s’en rapproche. Une rencontre
doit fatalement avoir lieu entre ces deux entités (le « cela » et le « tu »
qui se dirigent l’une vers l’autre.)

® « Tu brûles » : la formule (familière) fait penser à une partie de


cache-cache. Elle pourrait dédramatiser le propos en y introduisant une
dimension ludique, si cette brûlure n’était aussi l’une des figures
habituelles de la consumation de la vie par le temps.

· v2 /4 : C’est d’abord de l’écriture poétique elle-même, en son


travail, que Jaccottet rapproche le passage inexorable du temps. On
sait que souvent la poésie prétend suspendre le temps, ou l’oublier en
fixant des instants d’émotion et de beauté. Or Jaccottet retourne
délibérément cette vision en faisant du temps d’écrire un temps
comme les autres et en le traitant même en exemple d’une fugacité
inexorable.

® Cette coïncidence entre le temps d’écrire et le temps de mourir


dramatise la finitude en l’accélérant, puisqu’elle projette sur un
espace et sur une temporalité réduite (celle d’un sonnet) la figure
même du mourir. Ce sont d’ailleurs ici les mots mêmes (le premier et le
dernier mot du texte) qui deviennent des sortes d’aiguilles pointant des
moments successifs. Le rejet de « du poème » en tête du vers 3 fait du
mot qui est à la fin un possible mot de la fin.

® Le poème devient une espèce de carte de la mort, comme il existait


naguère une « Carte du Tendre ». L’emploi du verbe être au futur « le
mot qui sera » affirme comme une certitude la venue de la mort.

® introduit par la conjonction « car », ce passage argumentatif et


délibératif voit le poète s’adresser à lui-même et se retourner contre
lui-même pour relativiser la puissance, la portée de son art. Loin de
parler de la mort en général, il parle de sa mort en s’adressant à lui-
même en temps que mortel.

® Cette première strophe se termine par une première personnalisation


de la mort en infatigable marcheuse. Cette image sera développée par
les vers suivants.

· v. 5/6 : Les deux premiers vers du deuxième quatrain poursuivent en


effet la figuration de la mort infatigable. Tout d’abord est rappelée
l’image de l’effraie (l’oiseau qui donne son nom au recueil) avec celle
qui pourrait aller « s’endormir sous des branches ». Ensuite, c’est
l’idée d’une course ininterrompue qui s’impose, telle que l’écriture ne
saurait lui imposer de répit… En tous ces cas, la mort est placée en
position de sujet : elle agit. On assiste tout au long du poème à une
confrontation directe entre les verbes d’action ayant pour sujet le
« tu » ou le « vous » et ceux qui ont la mort (« elle ») pour sujet.

***

Commence au v. 7 le deuxième grand mouvement du texte, articulé par


la reprise par deux fois de « même quand », introduisant deux
subordonnées circonstancielles de temps à valeur concessive qui
renchérissent l’une sur l’autre. A deux reprises, l’amour est évoqué,
d’abord comme douceur, puis comme force, sans pourtant empêcher
ou ralentir la course de la mort.

· v.7/9 : L’amour est ici une première fois évoqué comme


désaltération douce. La répétition en chiasme de l’adjectif (« douce
bouche », / « cris doux »), la reprise des chuintantes (bouche, étanche,
bouche) fait valoir l’idée d’une union heureuse et apaisante. Désignée
par synecdoque, l’aimée fait figure de fontaine miraculeuse et semble à
même de pouvoir concurrencer avec les (oxymoriques) cris doux du
plaisir ce que l’on imagine être des cris d’effroi ou d’effraie… Mais si
elle peut faire oublier les pires maux et satisfaire les plus forts désirs,
elle s’avèrera incapable de conjurer le mourir.

· v 9/11 : Une deuxième fois, l’amour est évoqué dans sa force


poignante, comme une tentative désespérée d’immobilisation de l’être
dans le temps. La métaphore du nœud surdétermine l’idée de lien et
d’étreinte, cependant que « la brûlante obscurité » des cheveux figure
sensuellement la fièvre qui unit les deux corps mortels. On songe ici à
la poésie amoureuse d’Eluard telle qu’elle survalorise l’union des corps,
ou au pont que font les bras des amants au-dessus du cours du temps,
chez Apollinaire : Jaccottet prend à contre-pied ces images.

· v. 12/14 : les trois derniers vers répliquent aux cinq précédents : à la


reprise de « Même quand », répond celle de « elle vient ». La mort en
effet se contente de venir. Elle ne fait rien d’autre que cela. Et c’est
en cela que réside sa cruauté, son indifférence à l’amour, à l’effort, au
travail ou au chagrin des hommes. Placée par deux fois en tête de vers,
la formule « elle vient » retentit comme une menace, celle d’un tiers
inexorable, un « elle » désireux de défaire le « vous ». On remarquera
que tout le texte fonctionne à partir de couples symétriques, conjoints
ou opposés : l’un de la mort s’oppose au deux du couple qu’il contribue
cependant à lier pathétiquement.

® « Dieu sait par quels détours » : l’idée du cheminement fatal est ici
approfondie par celle d’un itinéraire imprévisible et invisible que seul
Dieu saurait connaître.

® « de très loin ou déjà tout près » : l’heure de la mort est inconnue, la


distance qui nous en sépare impossible à connaître. Le sentiment
d’insécurité du couple s’accroît, autant que sa précarité.

® « mais sois tranquille » : définitivement cette formule qui ouvrait


le poème et qui revient pour le clore prend le sens de « sois en certain »

® « d’un mot à l’autre tu es plus vieux » : la boucle se referme. La


clef du mourir est livrée : LE TEMPS, désigné par la formule « tu es plus
vieux ». Un retour brutal vers le « tu » (après l’usage du vous) renvoie
le sujet à sa solitude.

® On revient au temps de l’écriture évoqué dans la première strophe.


Loin de pouvoir s’échapper du temps, la poésie s’y plie comme l’amour.
Le poème se referme ainsi sur le passage, voire sur la finitude de sa
propre écriture.

Conclusion

· Exercice de lucidité, telle est dès L’effraie la poésie de


Jaccottet. Il s’agit ici de réajuster la conscience de la
finitude et de remettre poésie et amour à leur place. Ce
poème est une méditation.

· Ainsi que l’observait Michaël Sheringham, ce poème qui


affirme la prééminence du temps et son caractère
destructeur ne se contente pas de réduire vis-à-vis de lui les
pouvoirs de l’amour et de la poésie, il en opère la
« réorientation » :

« d’une part la poésie elle-même est rendue, de façon


explicite, à sa condition de discours, impliquant une
certaine durée. D’autre part, l’expérience amoureuse,
guérie de son idéalisation immobilisante par la poésie,
retrouve sa force et sa vérité, qui est aussi de l’ordre
d’une intensité vécue au sein d’un temps et d’un
mouvement vers la mort. »

. Loin de se poser comme oubli ou déni de la mort, la poésie


sera « voix donnée à la mort » (La Semaison, p. 28)

· Ce sonnet illustre la manière dont Jaccottet pratique le


« poème-discours » et assouplit la prosodie : c’est ici
curieusement le discours qui paraît assouplir le vers et la
strophe en leur imposant ses enjambements et ses coupes.