Thomas HOBBES (1651

)

Léviathan
Traité de la matière, de la forme et du pouvoir de la république ecclésiastique et civile
Première partie : DE L’HOMME
Chapitres I à XVI disponibles. Traduction originale de M. Philippe Folliot, Professeur de philosophie au Lycée Ango, Dieppe, Normandie. 23 novembre 2002.

Un document produit en version numérique par Philippe Folliot, bénévole, Professeur de philosophie au Lycée Ango à Dieppe en Normandie Courriel: folliot.phil@wanadoo.fr Site web: http://perso.wanadoo.fr/philotra/ Dans le cadre de la collection: "Les classiques des sciences sociales" dirigée et fondée par Jean-Marie Tremblay, professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi Site web: http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi Site web: http://bibliotheque.uqac.uquebec.ca/index.htm

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

2

Un document produit en version numérique par M. Philippe Folliot, bénévole, Professeur de philosophie au Lycée Ango à Dieppe en Normandie
Courriel: folliot.phil@wanadoo.fr Site web: http://perso.wanadoo.fr/philotra/ à partir de :

Thomas HOBBES (1651),

Léviathan. Traité de la matière, de la forme et du pouvoir de la république ecclésiastique et civile
traduit de l'anglais par Philippe Folliot à partir de LEVIATHAN or the Matter, Forme and Power of A Commonwealth Ecclesiastical and civil by Thomas Hobbes of Malmesbury London Printed for Andrew Crooke 1651

Chapitres I à XVI disponibles.
Polices de caractères utilisée : Pour le texte: Times, 12 points. Pour les citations : Times 10 points. Pour les notes de bas de page : Times, 10 points.

Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word 2001 pour Macintosh. Mise en page sur papier format LETTRE (US letter), 8.5’’ x 11’’) Édition modifiée le 3 janvier 2004 à Chicoutimi, Québec.

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

3

Table des matières
LÉVIATHAN
ÉPÎTRE DÉDICATOIRE

PREMIÈRE PARTIE : DE L'HOMME

Introduction Chap. I. Chap. II. Chap. III. Chap. IV. Chap. V. Chap. VI. De la Sensation De l'Imagination De la Consécution ou Enchaînement des Imaginations De la Parole De la Raison et de la Science Des commencements intérieurs des mouvements volontaires, couramment appelés passions ; et des paroles par lesquelles ils sont exprimés. Des fins ou résolutions du discours Des vertus communément appelées intellectuelles et de leurs défauts contraires Des différents Objets de Connaissance Du pouvoir, de la valeur, de la dignité, de l'honneur et de la compétence De la Diversité des Mœurs De la Religion De la condition naturelle des hommes en ce qui concerne leur félicité et leur misère. De la première et de la seconde Lois naturelles, et des Contrats Des autres Lois de Nature Des personnes, des auteurs et des choses personnifiées

Chap. VII. Chap. VIII. Chap. IX. Chap. X. Chap. XI. Chap. XII. Chap. XIII. Chap. XIV. Chap. XV. Chap. XVI.

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

4

DEUXIÈME PARTIE: DE LA RÉPUBLIQUE

Chap. XVII. Chap. XVIII. Chap. XIX. Chap. XX. Chap. XXI. Chap. XXII. Chap. XXIII. Chap. XXIV. Chap. XXV. Chap. XXVI. Chap. XXVII. Chap. XXVIII. Chap. XXIX. Chap. XXX. Chap. XXXI.

Des Causes, de la Génération et de la Définition de la République Des Droits des Souverains d'institution Des différentes espèces de Républiques d'institution, et de la Succession au Pouvoir souverain Des Dominations paternelle et despotique De la Liberté des Sujets Des Organisations sujettes (politiques et privées) Des Ministres publics du Pouvoir souverain De l'Alimentation et de la Procréation de la République Du Conseil Des Lois civiles Des Crimes, Excuses et Circonstances atténuantes Des Châtiments et des Récompenses Des choses qui affaiblissent la République, ou qui tendent à sa Dissolution De la Fonction du Représentant souverain De la Royauté naturelle de Dieu

TROISIÈME PARTIE : DE LA RÉPUBLIQUE CHRÉTIENNE

Chap. XXXII. Chap. XXXIII.

Des Principes de la Politique chrétienne Du Nombre, de l'Antiquité, du but, de l'Autorité et des Interprètes des Livres de l'Écriture sainte Chap. XXXIV. De la signification des mots Esprit, Ange et Inspiration dans les Livres de l'Écriture sainte Chap. XXXV. De la signification dans l'Écriture des expressions Royaume de Dieu, Saint, Sacré et Sacrement Chap. XXXVI. De la Parole de Dieu ; des Prophètes Chap. XXXVII. Des Miracles et de leur fonction Chap. XXXVIII. De la signification dans l'Écriture des mots Vie éternelle, Enfer, Salut, Monde à venir et Rédemption Chap. XXXIX. De la signification dans l'Écriture du mot Église Chap. XL. Des Droits dit Royaume de Dieu chez Abraham, Moïse, les Grands-Prêtres et les Rois de Juda Chap. XLI. De la Fonction de notre Sauveur béni Chap. XLII. Du Pouvoir ecclésiastique Chap. XLIII. De ce qui est nécessaire pour être reçu dans le Royaume des Cieux.

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

5

QUATRIÈME PARTIE : DU ROYAUME DES TÉNÈBRES

Chap. XLIV. Chap. XLV. Chap. XLVI. Chap. XLVII.

Des Ténèbres spirituelles dues à une Interprétation incorrecte de l'Écriture De la Démonologie et des autres Vestiges de la Religion des Gentils Des Ténèbres qui procèdent d'une vaine Philosophie et de Traditions fabuleuses Des Avantages qui procèdent de ces Ténèbres, et qui en bénéficient Révision et Conclusion

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

6

Épître dédicatoire
À mon très honorable ami M. Francis Godolphin de Godolphin

Monsieur 1

Retour à la table des matières

Votre très digne Frère 2, M. Sidney Godolphin, trouva bon de son vivant de penser que mes recherches valaient quelque chose, et également de m'obliger, comme vous le savez, par de véritables témoignages, de sa bonne opinion, témoignages grands en eux-mêmes, et plus grands [encore] par la dignité de sa personne. Car il n'est pas de vertu qui dispose un homme, soit au service de Dieu, soit au service de son Pays, à la Société Civile ou à l'Amitié privée qui n'apparût manifestement dans les entretiens [que nous eûmes], non comme acquise par nécessité ou affectée à l'occasion, mais inhérente à sa nature, brillant dans la constitution généreuse de cette nature. Par conséquent, en son honneur, par gratitude envers lui, et par dévouement envers vous, je vous Dédie humblement ce traité sur la République 3. Je ne sais comment il sera accueilli, ni comment il pourra rejaillir 4 sur ceux qui l'apprécieront. Car dans un chemin assailli par ceux qui luttent, d'un côté pour une trop grande Liberté, de l'autre pour une trop grande Autorité, il est difficile de passer entre les coups des uns et des autres sans être
1 2 3 4

Plus exactement (mais intraduisible) "Honor'd Sir". (NdT) La ponctuation a été souvent modifiée. (NdT) G. Mairet : "ce discours sur l'Etat". (NdT) "reflect". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

7

blessé 1. Mais cependant, je pense que mes efforts pour améliorer le Pouvoir Civil ne seront ni condamnés par ce dernier, ni blâmés par des particuliers qui déclareraient que ce Pouvoir est trop important. Du reste, je ne parle pas des hommes, mais (dans l'Abstrait) du Siège du Pouvoir 2 (comme ces simples créatures innocentes du Capitole Romain qui, de leurs bruits, défendaient ceux qui étaient à l'intérieur, non parce qu'ils étaient ce qu'ils étaient, mais parce qu'ils étaient là), je n'offense personne, je pense, sinon ceux qui sont à l'extérieur, ou ceux qui, à l'intérieur (s'il en existe de tels), les favorisent. Ce qui, peut-être, pourra le plus offenser, ce sont certains Textes des Saintes Écritures que je cite dans un but qui n'est pas celui que d'autres utilisent ordinairement. Mais j'ai fait cela avec la soumission qui est due, et aussi (de par mon sujet) par nécessité, car c'est à partir d'Ouvrages avancés que l'Ennemi attaque le Pouvoir Civil. Si, malgré cela, vous trouvez mon travail généralement décrié, vous pourrez vous contenter, pour vous excuser, de dire que je suis un homme qui affectionne ses opinions, qui pense que tout ce qu'il dit est vrai, que j'honorais votre Frère, que je vous honore et, de là, que j'ai pris la liberté de m'arroger le titre (sans que vous le sachiez) d'être, comme je le suis,

MONSIEUR, Votre très humble, et très soumis serviteur THOMAS HOBBES Paris. le 15/25 avril 1651 3

1 2 3

"'tis hard to passe between the points of both unwounded". (NdT) G. Mairet : "de la puissance". A noter que le texte anglais offre toujours le mot "power". (NdT) 15 avril selon le calendrier anglais de l'époque, 25 avril selon le calendrier (grégorien) utilisé en France.

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

8

Introduction

Retour à la table des matières

La nature (l'art par lequel Dieu a fait le monde et le gouverne) est si bien imitée par l’art de l'homme, en ceci comme en de nombreuses autres choses, que cet art peut fabriquer un animal artificiel. Car, étant donné que la vie n'est rien d'autre qu'un mouvement de membres, dont le commencement est en quelque partie principale 1 intérieure 2, pourquoi ne pourrions-nous pas dire que tous les automates (des engins 3 qui se meuvent eux-mêmes 4, par des ressorts et des roues, comme une montre 5) ont une vie artificielle? Car qu'est-ce que le coeur, sinon un ressort, les nerfs, sinon de nombreux fils 6, et les jointures 7, sinon autant de nombreuses roues qui donnent du mouvement au corps entier, comme cela a été voulu par l'artisan. L'art va encore plus loin, imitant cet ouvrage raisonnable et le plus excellent de la Nature 8, l'homme. Car par l'art est créé ce grand LEVIATHAN appelé RÉPUBLIQUE 9, ou ÉTAT (en latin, CIVITAS), qui n'est rien d'autre qu'un homme artificiel, quoique d'une stature et d'une force supérieures à celles de l'homme naturel, pour la protection et la défense duquel il a été destiné, et en lequel la souveraineté est une âme artificielle 10, en tant qu'elle donne vie et mouvement au corps entier, où les magistrats et les autres officiers 11
1 2

Le mot "principal" est négligé par G. Mairet. (NdT) R. Anthony : "dont le principe est interne, dans quelque partie principale du corps". (NdT) 3 R. Anthony : "les machines". (NdT) 4 "that move themselves". La traduction de G. Mairet ("machines mues") est infidèle. (NdT) 5 R. Anthony : "comme le font les horloges". (NdT) 6 R. Anthony : "des cordes". (NdT) 7 R. Anthony : "articulations". (NdT) 8 R. Anthony : "ce chef-d'oeuvre rationnel de la nature". (NdT) 9 "Commonwealth". R. Anthony : "chose publique". (NdT) 10 "in which the sovereignty is an artificial soul". (NdT) 11 R. Anthony : "fonctionnaires". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

9

affectés au jugement et à l'exécution 1 sont des jointures artificielles, la récompense et la punition (qui, attachées au siège de la souveraineté, meuvent chaque jointure 2, chaque membre pour qu'il accomplisse son devoir 3) sont les nerfs, et [tout] cela s'accomplit comme dans le corps naturel : la prospérité 4 et la richesse de tous les membres particuliers sont la force, le salus populi (la protection du peuple 5) est sa fonction 6, les conseillers, qui lui proposent toutes les choses qu'il doit connaître 7, sont la mémoire, l'équité et les lois sont une raison et une volonté artificielles, la concorde est la santé, la sédition est la maladie, et la guerre civile est la mort. En dernier, les pactes et les conventions 8, par lesquels les parties de ce corps politique ont en premier lieu étaient faites, réunies et unifiées 9, ressemblent à ce Fiat ou au Faisons l'homme prononcé par Dieu lors de la création 10. Pour décrire la nature de cet homme artificiel, je considérerai : * Premièrement, la matière de cet homme artificiel, et l'artisan, les deux étant l'homme. * Deuxièmement, comment et par quelles conventions 11 il est fait; quels sont les droits et le juste pouvoir d'un souverain, et ce qui le conserve et le détruit 12. * Troisièmement, ce qu'est une République chrétienne 13. * Enfin, ce qu'est le royaume des ténèbres. En ce qui concerne le premier point, on dit, depuis peu, de façon très excessive 14, que la sagesse s'acquiert, non par les livres qu'on lit, mais par les hommes. En conséquence de quoi, ces personnes, qui ne peuvent, pour la plupart, donner d'autre preuve de leur sagesse, prennent grand plaisir à montrer ce qu'elles pensent avoir lu dans les hommes, se critiquant 15 l'une l'autre dans le dos sans
1 2 3 4 5 6 7 8 9

10

11 12 13 14

15

"other officers of judicature and execution". (NdT) R. Anthony : "stimulent les articulations". (NdT) R. Anthony : "leur office". (NdT) R. Anthony : "l'opulence". (NdT) R. Anthony : "le salut du peuple". (NdT) "business". (NdT) R. Anthony : "qui l'informent de ce qu'il a besoin de connaître". (NdT) "The pacts and covenants". R. Anthony : "les pactes et les contrats". (NdT) "set together, and united". . Anthony : "Enfin, les pactes et les contrats qui à l'origine présidèrent à la constitution, à l'assemblage et à l'union des parties de ce corps politique". (NdT) On rappelera que "fiat" n'est pas utilisé dans la Vulgate au moment de la création de l'homme, mais au tout début de la Genèse, en I, 3 ("dixitque Deus fiat lux et facta est lux") et en I, 6 ("dixit quoque Deus fiat firmamentum in medio aquarum et dividat aquas ab aquis"). (NdT) "Covenant" sera systématiquement traduit par "convention". R. Anthony : "par quels pactes". (NdT) R. Anthony : "ce qui le préserve et ce qui le dissoud." (NdT) R. Anthony : "un Etat chrétien". (NdT) "there is a saying much usurped of late, that wisdom is acquired, not by reading of books, but of men." Littéralement "il y a une affirmation (un propos) beaucoup usurpé depuis peu". On eût pu traduire "usurped" par "illégitime", qui va contre ce qui est juste. R. Anthony : "A propos du premier point, il est un dire dont on use beaucoup depuis quelque temps". (NdT) "by uncharitable censures of one another behind their backs". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

10

charité 1. Mais il existe un autre précepte 2 qui n'a pas été compris récemment, par lequel les gens pourraient vraiment apprendre à se lire les uns les autres, s'ils s'en donnaient la peine, et c'est : Nosce teipsum 3, lis-toi toi-même; ce qui ne signifiait pas, comme il est d'usage aujourd'hui, [qu'il faut] encourager l'attitude 4 barbare 5 des hommes de pouvoir envers leurs inférieurs ou le comportement impertinent 6 des hommes de basse condition envers leurs supérieurs 7. [Le précepte] nous enseigne que, par la similitude des pensées et des passions d'un homme et celles d'un autre homme, quiconque regarde en soi-même et considère ce qu'il fait quand il pense, opine, raisonne, espère, craint et sur quels principes 8, lira de cette façon et saura quelles sont les pensées et les passions de tous les autres hommes dans des situations semblables. Je parle de la similitude des passions, qui sont les mêmes chez tous les hommes, désir, crainte, espoir 9, etc., pas de la similitude des objets des passions, qui sont les choses désirées, craintes, espérées, etc. : la constitution individuelle et l'éducation particulière font tant varier ces objets, et il est si facile de les soustraire à notre connaissance, que les caractères 10 du cœur humain, masqués et mêlés comme ils le sont par l'hypocrisie 11, le mensonge, la simulation et les doctrines erronées, ne sont lisibles que par celui qui sonde 12 les cœurs. Et quoique, par les actions des hommes, nous découvrions parfois leurs desseins, pourtant, le faire sans les comparer avec les nôtres, et sans distinguer toutes les circonstances qui font que le cas peut être autre 13, c'est déchiffrer sans clé, et se tromper pour l'essentiel, par une trop grande confiance ou par une trop grande défiance, selon que celui qui lit est lui-même bon ou méchant 14. Mais aussi parfaitement qu'un homme lise jamais un autre homme par ses actions, cette lecture ne lui sert qu'avec ses relations, qui sont peu nombreuses 15. Celui qui doit gouverner une nation entière doit lire en lui-même, non un tel ou un tel, mais l'humanité, quoique ce soit difficile à faire, plus difficile que d'apprendre une langue ou une science. Pourtant, quand j'aurai consigné ma propre lecture avec ordre et discernement 16, il ne restera plus aux autres qu'à prendre la peine de

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15

16

R. Anthony : "en s'adonnant contre toute charité à des critiques réciproques qu'ils se font par derrière les uns aux autres." (NdT) R. Anthony : "un autre dire". (NdT) "Connais-toi toi-même". (NdT) "barbarous state". Il paraît bien difficile ici de traduire "state" par "état" ou "condition". (NdT) R. Anthony : "la dureté dédaigneuse". (NdT) R. Anthony : "insolence". (NdT) "their betters". (NdT) "grounds". R. Anthony : "ce pourquoi il le fait". (NdT) "hope" a disparu dans la traduction de G. Mairet. (NdT) En anglais, le mot peut, comme en Français, désigner soit des "tendances" psychologiques, soit des caractères imprimés (voir plus loin le mot "lisible"(legible)). (NdT) R. Anthony : "effacés et confondus comme ils le sont par la dissimulation". (NdT) "only to him that searcheth hearts". (NdT) R. Anthony : "qui peuvent survenir pour altérer le cas". (NdT) R. Anthony : "bon ou mauvais". (NdT) R. Antony : "Mais à celui-là même qui peut lire en un autre à travers ses actions propres et avec toute la perfection possible, cela ne sert seulement qu'à connaître les gens de son entourage, lesquels sont peu nombreux." (NdT) "when I shall have set my own reading orderly and perspicuously". R. Anthony : "lorsque j'aurai exposé avec ordre et avec clarté la lecture que j'ai faite en moi." (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

11

considérer s'ils trouvent en eux-mêmes la même chose. Car cette sorte de doctrine 1 n'admet pas d'autre démonstration.

1

"doctrine". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

12

Première partie

De l'homme
Retour à la table des matières

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

13

Première partie : De l’homme

Chapitre I
De la sensation

Retour à la table des matières

Je considérerai les pensées de l'homme d'abord séparément 1, puis dans leur enchaînement 2, leur dépendance les unes à l'égard des autres. Séparément, elles sont chacune une représentation, une apparition 3 de quelque qualité ou de quelque autre accident en dehors de nous, qui est communément appelé un objet; lequel objet exerce un effet 4 sur les yeux, les oreilles, et les autres parties du corps humain, et par cette diversité d'excitations 5, produit une diversité d'apparitions. L'origine 6 de toutes nos pensées 7 est ce que nous appelons SENSATION 8, (car il n'est nulle conception dans l'esprit humain qui n'ait été d'abord, totalement

1 2 3 4 5 6 7 8

"singly". (NdT) "in train". (NdT) "a representation or appearance". G. Mairet : "apparence". (NdT) "worketh". R. Anthony et G. Mairet : "agit". (NdT) "diversity of working". R. Anthony : "la diversité du mode d'action". (NdT) "original". (NdT) R. Anthony : "de toutes ces apparitions". (NdT) "sense". R. Anthony : "le sens". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

14

ou par parties, causée au niveau des organes 1 de la sensation). Les autres dérivent de cette origine. Connaître la cause naturelle de la sensation 2 n'est pas vraiment nécessaire au travail que nous entreprenons maintenant, et j'ai amplement écrit ailleurs sur la question. Néanmoins, afin de compléter chaque partie de la présente méthode 3, j'expliquerai ici brièvement le même point. La cause de la sensation est le corps extérieur, qui presse l'organe propre à chaque sensation 4, ou immédiatement, comme dans le goût et le toucher, ou médiatement, comme dans la vue, l'ouïe ou l'odorat; laquelle pression, par l'intermédiaire des nerfs et autres fils 5 et membranes du corps, se propage 6 intérieurement jusqu'au cerveau et jusqu'au cœur, et cause là une résistance, une contre-pression, un effort du coeur pour se délivrer 7; lequel effort 8, parce qu'extérieur, semble être quelque chose 9 en dehors. Et ce semblant 10, ce phantasme 11 est ce que les hommes appellent sensation, et il consiste, pour l’œil en une lumière ou une couleur d'une certaine forme 12, pour l'oreille en un son, pour les narines en une odeur, pour la langue et le palais en une saveur, et pour le reste du corps en chaleur, froid, dureté, mollesse, et de pareilles autres qualités que nous pouvons discerner par le toucher 13. Toutes ces qualités appelées sensibles ne sont dans l'objet qui les cause que de nombreux mouvements différents de la matière, par lesquels l'objet presse 14 diversement nos organes. En nous, dont les organes sont pressés, il n'y a rien d'autre que différents mouvements (car le mouvement ne produit 15 que du mouvement). Mais leur apparition en nous est phantasme, de la même façon quand nous sommes éveillés que quand nous rêvons. De même que si l'on presse, frotte ou frappe l’œil, cela nous fait imaginer une lumière, de même que si l'on presse l'oreille se produit un vacarme, de même
La traduction de G. Mairet ("engendré par les organes des sens") n'est pas fidèle. R. Anthony traduit : "qui primitivement ne provienne totalement ou par parties des organes des sens. (NdT) 2 R. Anthony : "du fait de sentir". (NdT) 3 "to fill each part of my present method". R. Anthony : "pour complètement remplir mon programme actuel". (NdT) 4 "which presseth the organ proper to each sense". R. Anthony : "qui impressionne". (NdT) 5 "strings". R. Anthony : "fibres". (NdT) 6 "continued". (NdT) 7 R. Anthony : "tendant à se dégager". (NdT) 8 "endeavour". (NdT) 9 "matter" : chose, matière, substance. G. Mairet n'a pas compris ce passage : "which endeavour, because outward, seemeth to be some matter without." (NdT) 10 "seeming". Je reprends ici la traduction d'Anthony, comme F. Tricaud. (NdT) 11 "fancy": imagination, fantaisie. Quand Hobbes utilise ce mot (et non le mot "phantasm"), il faut entendre ce que les Grecs appelaient "phantasma", apparition, vision, image. La traduction par "phantasme" est donc souhaitable (d'autant plus que Hobbes utilise le mot dans le texte latin du Léviathan), en gardant en mémoire que le mot utilisé par Hobbes est "fancy". R. Anthony : "ce fantôme". G. Mairet : "cette illusion". (NdT) 12 "colour figured". . Anthony traduit simplement par "couleur". (NdT) 13 "feeling". (NdT) 14 R. Anthony : "impressionne". (NdT) 15 R. Anthony : "n'engendre". (NdT) 1

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

15

font les corps que nous voyons, qui produisent de façon semblable une action vive 1, quoique nous ne nous en apercevions pas. Car si ces couleurs et ces sons étaient dans les corps, dans les objets qui les causent, ils ne pourraient pas en être séparés, comme nous voyons qu'ils le sont dans les miroirs et par réflexion dans les échos, où nous savons que la chose que nous voyons est à un endroit, l'apparition à un autre endroit. Et quoiqu'à une certaine distance 2, l'objet réel, véritable, semble revêtu du phantasme 3 qu'il fait naître en nous, pourtant, toujours, l'objet est une chose, l'image ou phantasme une autre. Ainsi, cette sensation, dans tous les cas, n'est rien d'autre que le phantasme originaire 4 causé (comme je l'ai dit) par la pression, par le mouvement des choses extérieures sur nos yeux, nos oreilles et les autres organes destinés 5 à cela. Mais les écoles philosophiques, dans toutes les universités de la Chrétienté, se fondent 6 sur certains textes d'Aristote et enseignent une autre doctrine. Elles disent, pour la cause de la vision, que la chose vue envoie de toutes parts une espèce visible, en Anglais, une représentation, une apparition, un aspect visibles ou un être vu 7, dont la réception dans l’œil est la vision. Et, en ce qui concerne la cause de l'audition, que la chose entendue envoie une espèce audible, qui est un aspect audible, un être vu audible 8 qui, entrant dans l'oreille, constitue l'audition. Mieux! Pour la cause de la compréhension 9, de même, ils disent que la chose entendue envoie une espèce intelligible, qui est un être vu intelligible 10 qui, entrant dans l'entendement 11, constitue le fait d'entendre. Je ne dis pas cela pour désapprouver l'usage des universités, mais, comme je dois ci-dessous parler de leur fonction dans la République 12, je dois vous montrer, dans toutes les occasions que nous rencontrons, quelles choses doivent y être amendées, et parmi elles il en est une : la fréquence de paroles sans signification.

1 R. Anthony : "puissante". (NdT) 2 R. Anthony : "petite distance". (NdT) 3 R. Anthony : "l'image". (NdT) 4 "original fancy". R. Anthony : "un fantôme quant à sa origine". (NdT) 5 "ordained". R. Anthony : "préposés à cela". (NdT) 6 R. Anthony : "se basent". (NdT) 7 "being seen". (NdT) 8 "or audible being seen". Dans tout ce passage, R. Anthony escamote la difficulté en conservant les expressions anglaises de Hobbes. (NdT) 9 « understanding ». (NdT) 10 "an intelligible being seen". G. Mairet néglige systématiquement "seen". (NdT) 11 « understanding ». L'entendement n'est évidemment pas pour Hobbes une faculté qu'on pourrait substantialiser séparément des actes de compréhension. L'entendement est pour Hobbes un acte, l'acte de comprendre, d'entendre. (NdT)
12

R. Anthony : "dans l'Etat". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

16

Première partie : De l’homme

Chapitre II
De l'imagination

Retour à la table des matières

Que, quand une chose se trouve au repos 1, à moins que quelque chose d'autre ne la mette en mouvement, elle reste à jamais au repos, c'est une vérité dont personne ne doute 2. Mais que, quand une chose est en mouvement 3, elle reste éternellement en mouvement, à moins que quelque chose ne l'arrête, bien que la raison soit la même (c'est-à-dire que rien ne peut changer par soi-même 4), cela n'est pas aussi facilement admis 5. Car les hommes mesurent 6 non seulement les autres hommes, mais toutes les autres choses à partir d'eux-mêmes 7, et parce qu'après un mouvement, ils se trouvent eux-mêmes sujets à la souffrance et à la lassitude 8, ils pensent que toute chose se fatigue du mouvement et cherche par elle seule le repos 9, ne considérant pas si ce n'est pas en quelque autre
1 2 3 4 5 6 7 8 9

"when a thing lies still". (NdT) Allusion au fameux principe d'inertie, qui va être habilement appliqué à la question de l'imagination. (NdT) "motion". (Ndt) R. Anthony : "à savoir que rien ne peut apporter de changement en soi". (NdT) Même allusion (fine psychologiquement) au principe d'inertie. (NdT) R. Anthony : "jugent". (NdT) On pourra rapprocher de Spinoza. (NdT) "subject after motion to pain and lassitude". (NdT) R. Anthony : "ils pensent qu'il en est de même des choses, qu'elles se fatiguent à se mouvoir et aspirent spontanément au repos". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

17

mouvement que consiste ce désir de repos 1 qu'ils trouvent en eux-mêmes. C'est de là que les écoles disent que les corps lourds tombent vers le bas par un appétit de repos 2 et de conservation dans ce lieu qui leur est propre 3, attribuant de façon absurde des appétits et la connaissance de ce qui est bon pour leur conservation (ce qui est plus que ce que l'homme a) à des choses inanimées. Une fois qu'un corps est en mouvement, il se meut (à moins que quelque chose d'autre ne lui fasse obstacle 4) éternellement, et quel que soit ce qui lui fait obstacle, il est impossible, en un instant, d'y mettre fin, mais il faut du temps, et que cela se fasse par degrés. Il se passe, dans ce mouvement qui se fait dans les parties intérieures de l'homme lorsqu'il voit, qu'il rêve, etc., quelque chose de comparable à ce que nous voyons dans l'eau, même si le vent s'arrête, quand les vagues, longtemps encore après, continuent 5 de rouler 6. Car après que l'objet a été enlevé 7, ou l'oeil fermé, nous conservons encore une image de la chose vue 8, quoique plus obscure 9 que quand nous la voyons. Et c'est ce que les Latins nomment, en se fondant 10 sur l'image produite 11 dans la vision, imagination 12, et ils appliquent le mot, quoiqu'improprement, à toutes les autres sensations. Mais les Grecs la nomment phantasme 13, ce qui signifie apparition, terme qui est aussi approprié à l'une des sensations qu'aux autres 14. L'IMAGINATION, donc, n'est rien d'autre qu'une sensation qui se dégrade 15, et on la trouve chez les hommes et de nombreuses autres créatures vivantes, aussi bien dans le sommeil que dans la veille. La dégradation 16 de la sensation chez les hommes éveillés n'est pas la dégradation du mouvement qui se fait dans la sensation, mais son occultation 17, de la même manière que la lumière du soleil occulte 18 la lumière des étoiles qui n'en exercent pas moins leur fonction 19 par laquelle elles sont visibles de jour

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18

19

"that desire of rest". (NdT) R. Anthony : "désir de se reposer". (NdT) R. Anthony : "et de se placer à l'endroit qui convient le mieux à la conservation de leur nature". (NdT) R. Anthony : "ne l'empêche de se mouvoir". (NdT) Hobbes dit précisément "ne cessent pas de rouler"("give not over rolling"). (NdT) R. Anthony : "de s'élever". (NdT) R. Anthony : "s'est éloigné". (NdT) "an image". (NdT) "more obscure". (NdT) "from".(NdT) R. Anthony : "qui se fait". (NdT) "imagination". (NdT) R. Anthony : "fantaisie". G. Mairet "illusion". (NdT) R. Anthony : "à un sens qu'à un autre". (NdT) "decaying sense" : to decay : tomber en décadence, en ruine, se délabrer, pourrir, se corrompre. R. Anthony : "sensation décroissante". (NdT) "The decay". R. Anthony : "la décroissance". (NdT) "an obscuring of it". On eût pu traduire par "obscurcissement", solution de R. Anthony et de G. Mairet. (NdT) "obscureth". Cette phrase fera comprendre qu'il était difficile d'utiliser dans ce passage les mots "obscurcissement", "obscurcir". R. Anthony : "fait pâlir". G. Mairet traduit néanmoins : "la lumière du soleil obscurcit la lumière des étoiles." (NdT) "virtue". R. Anthony : "la vertu". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

18

comme de nuit. Mais, parce que, dans tout ce qui frappe 1 nos yeux, nos oreilles, et dans ce que les autres organes reçoivent des objets extérieurs, seul ce qui est prédominant est sensible, la lumière du soleil, donc, étant prédominante, nous ne sommes pas affectés par l'action des étoiles. Et si quelque objet est ôté 2 de notre vue, bien que l'impression faite en nous demeure, pourtant, d'autres objets se succédant, et agissant sur nous 3, l'imagination de ce qui est passé est occultée 4 et rendue faible 5, comme la voix d'un homme dans les bruits de la journée. De là s'ensuit que plus le temps est long après la vision ou la sensation d'un objet, plus l'imagination est faible. Car le continuel changement du corps humain détruit à la longue les parties qui furent mues dans la sensation; de même 6 que la distance dans le temps et la distance dans l'espace ont un seul et même effet sur nous. Car, de même qu'à une grande distance dans l'espace, ce que nous voyons paraît vague 7, sans que nous puissions distinguer les plus petites parties 8, et de même que les voix deviennent faibles et inarticulées, de même aussi, après beaucoup de temps 9, notre imagination du passé est faible, nous oublions 10 des villes que nous avons vues, de nombreuses rues particulières, de nombreuses actions, et de nombreuses circonstances particulières. Cette sensation qui se dégrade 11, quand nous voulons exprimer la chose elle-même (je parle du phantasme lui-même 12), nous l'appelons imagination, comme je l'ai dit précédemment, mais quand nous voulons exprimer la dégradation 13, et signifier que la sensation est affaiblie 14, vieille et passée, nous l'appelons souvenir 15. C'est ainsi que l'imagination et le souvenir ne sont qu'une seule chose qui, quand on l'envisage différemment, a des noms différents. Beaucoup de souvenirs 16, ou le souvenir de nombreuses choses, c'est ce que l'on appelle expérience 17. D'ailleurs, l'imagination n'étant que celle de ces choses qui ont été antérieurement perçues par la sensation, ou totalement en une fois, ou par parties en plusieurs fois, la première (imaginer l'objet entier, comme il était présenté à la sensation) est l'imagination simple 18, comme quand l'on imagine un

1

2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15

16 17 18

R. Anthony : "parmi toutes les impressions (...) reçoivent". Le choix du mot "stimuli", ici, par G. Mairet, est particulièrement maladroit, puique justement une partie de ce qui nous affecte ne provoque pas de réaction. (NdT) R. Anthony : "éloigné". (NdT) R. Anthony : "survenant et nous impressionnant à leur tour". (NdT) "obscured"."obscurcie" ou "indistincte" est peut-être ici meilleur. (NdT) "weak". (NdT) R. Anthony : "de sorte que"(??). Idem chez G. Mairet. (NdT) "dim". (NdT) R. Anthony : "indistinct dans les détails". (NdT) "after great distance of time". (NdT) Plus exactement, nous perdons ("lose"). R. Anthony : "il nous échappe". (NdT) R. Anthony : "décroissante". (NdT) R. Anthony : "je veux dire le fantôme lui-même". (NdT) R. Anthony : "la décroissance". (NdT) "fading". R. Anthony : "se fane". (NdT) "memory". R. Anthony traduit maladroitement "mémoire". Idem de la part de G. Mairet. Cette traduction n'est possible que si l'on considère la mémoire comme un acte, non comme une faculté (ce qui est assez inhabituel). (NdT) R. Anthony : "beaucoup de mémoire". (NdT) "experience". (NdT) "simple". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

19

homme, ou un cheval, qui a été vu antérieurement. L'autre est composée 1, quand, à partir de la vision d'un homme à un moment, et d'un cheval à un autre, nous concevons 2 dans notre esprit 3 un centaure. Ainsi, quand un homme compose l'image de sa propre personne avec l'image des actions d'un autre homme, comme quand un homme s'imagine être un Hercule ou un Alexandre (ce qui arrive souvent à ceux qui ne songent qu'à 4 lire des romans 5), c'est une imagination composée, et, à proprement parler, ce n'est qu'une fiction de l'esprit 6. Il y a aussi d'autres imaginations chez les hommes, même éveillés, qui naissent d'une grande impression 7 qui se fait dans la sensation, comme quand nous regardons fixement le soleil, et que l'impression en laisse une image devant nos yeux pendant longtemps, et comme quand, après avoir été longtemps et avec passion attentif à des figures géométriques, un homme a 8, dans le noir, quoiqu'éveillé, les images des lignes et des angles devant les yeux. Lequel genre de phantasme 9 n'a pas de nom particulier, étant une chose qui ne tombe pas habituellement dans les conversations humaines. Les imaginations de ceux qui dorment sont celles que nous nommons des rêves. Et ceux-ci aussi (comme toutes les autres imaginations) ont d'abord été, ou totalement, ou par parties, dans la sensation. Et parce que, dans la sensation, le cerveau et les nerfs, qui sont les organes nécessaires de la sensation, sont si engourdis dans le sommeil qu'ils ne sont pas aisément mus par l'action des objets extérieurs, il ne peut pas advenir 10 dans le sommeil d'autre imagination, et par conséquent pas d'autre rêve, que ceux qui procèdent de l'agitation des parties intérieures du corps humain; lesquelles parties intérieures, par la connexion qu'elles ont avec le cerveau et les autres organes, quand elles sont agitées 11, maintiennent ceux-ci en mouvement 12, de façon telle que les imaginations qui se sont faites là antérieurement apparaissent comme si l'on était éveillé, sauf que les organes des sens étant à ce moment engourdis 13, et que, ainsi, aucun nouvel objet ne peut s'en rendre maîtres et les obscurcir par une impression plus vigoureuse, un rêve doit nécessairement être plus clair, dans le silence de la sensation, que nos pensées éveillées. De là vient que c'est une chose difficile, et jugée impossible par de nombreuses personnes, de distinguer exactement entre la sensation et le rêve. Pour ma part, quand je considère que, dans les rêves, je ne pense pas souvent ni constamment 14 aux mêmes personnes, endroits, objets et actions que lorsque je suis éveillé, que je ne me rappelle pas un enchaînement si long de pensées cohé-

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14

"compounded". (NdT) "conceive". (NdT) "in our mind". (NdT) "taken with". (NdT) R. Anthony : "à ceux qui s'adonnent aux lectures de romans". (NdT) "but a fiction of the mind". (NdT) "impression". (NdT) Hobbes utilise le futur ("shall ... have"). (NdT) R. Anthony : "d'imaginations". (NdT) R. Anthony : "se produire". (NdT) "distempered". Il paraît difficile de traduire par "dérangées" ou par "troublées" (choix de R. Anthony). (NdT) "motion". (NdT) "benumbed". (NdT) R. Anthony : "ni avec consistance". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

20

rentes 1 en rêvant que dans les autres moments, et parce qu'éveillé, j'observe souvent l'absurdité des rêves, mais ne rêve jamais de l'absurdité de mes pensées éveillées, cela suffit bien 2 pour que, étant éveillé, je sache que je ne rêve pas, quoique, quand je rêve, je pense être éveillé. Et voyant que les rêves sont causés par l'agitation 3 de certaines des parties intérieures du corps, des agitations différentes 4 doivent nécessairement 5 causer des rêves différents. Et de là, avoir froid quand on est couché fait naître des rêves de peur 6, et produit la pensée et l'image de quelque objet effrayant 7, le mouvement du cerveau aux parties intérieurs, et des parties intérieures au cerveau étant réciproques. La colère cause de la chaleur dans certaines parties du corps quand nous sommes éveillés; ainsi, quand nous dormons, la surchauffe 8 des mêmes parties cause la colère, et fait naître dans le cerveau l'imagination 9 d'un ennemi. De la même façon, comme la bienveillance 10 naturelle cause l'envie de faire quelque chose 11 quand nous sommes éveillés et que l'envie 12 produit de la chaleur 13 dans certaines autres parties du corps, aussi trop de chaleur dans ces parties, pendant que nous dormons, fait naître dans le cerveau une imagination de quelque démonstration de bienveillance 14. En somme, nos rêves sont l'inverse de nos imaginations éveillées, le mouvement, quand nous sommes éveillés, commençant à une extrémité 15, et quand nous rêvons, à l'autre extrémité. Le plus difficile est de discerner son rêve de ses pensées éveillées quand, pour des raisons fortuites 16, nous ne nous apercevons pas que nous avons dormi 17, ce qui arrive facilement à quelqu'un plein de pensées effrayantes, dont la conscience 18 est très troublée, et qui dort sans s'être mis au lit, sans s'être déshabillé, par exemple quelqu'un qui somnole sur une chaise. Car celui qui prend la peine et le soin 19 de se coucher pour dormir, au cas où lui vient un phantasme incorrect 20 et extravagant 1, ne peut pas aisément s'imaginer 2 que c'est autre
1 2 3 4 5 6 7 8

9 10 11

12 13 14 15 16 17 18 19 20

"so long a train of coherent thoughts". (NdT) "I am well satisfied that". R. Anthony : "je me suis bien persuadé". (NdT) "distemper". R. Anthony : "le trouble". (NdT) Ici "diverse (distemper)", plus loin "différent" (dreams). (NdT) "must needs". (NdT) R. Anthony : "de terreur". (NdT) R. Anthony : "des pensées et des images terrorisantes". (NdT) "overheating". R. Anthony, en traduisant par "sensation de chaleur" n'est pas loin d'introduire un élément psychologique (renvoyant à la conscience) là où il faut d'abord voir un strict mécanisme physique. (NdT) "imagination". (NdT) R. Anthony : "l'amour". G. Mairet : "la tendresse". (NdT) "desire". Il semble difficile, vu le sens de la phrase, de choisir le mot "désir", qui ne serait pas assez précis. Hobbes veut dire que la bonté naturelle crée en l'individu un souhait de manifester la tendance par des actes. (NdT) "desire". (NdT) R. Anthony : "donne chaud". On s'étonne d'une telle traduction. (NdT) "some kindness shown." R. Anthony : "des imaginations lubriques". (NdT) R. Anthony : "à un bout". (NdT) "by some accident". (NdT) R. Anthony : "quelque accident nous empêche de remarquer que nous avons dormi". (NdT) "conscience". (NdT) "For he that taketh pains, and industriously ...". (NdT) "uncouth". R. Anthony : "insolite". G. Mairet "chimère fantastique". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

21

chose qu'un rêve. Nous lisons 3 comment Marcus Brutus (celui à qui Jules César laissa la vie 4, qui fut aussi son favori, et qui pourtant fut son meurtrier), à Philippes, la nuit qui précéda la bataille qu'il devait livrer contre César Auguste, vit une apparition effrayante, ce qui est couramment rapporté par les historiens comme une vision, alors que, considérant les circonstances, on peut juger que ce n'était rien qu'un bref rêve. Car assis dans sa tente, pensif et troublé par l'horreur de son acte téméraire, assoupi dans le froid, il était facilement amené 5 à rêver à ce qui l'effrayait, et la crainte le fit se réveiller comme par degrés, tout comme elle dut aussi faire nécessairement s'évanouir l'apparition par degrés; et comme il n'avait aucune certitude 6 qu'il avait dormi, il n'avait aucune raison de penser que ce n'était qu'un rêve ou quelque chose d'autre qu'une vision. Et ce n'est pas un événement très rare, car même ceux qui sont parfaitement éveillés, s'ils sont craintifs 7 et superstitieux, sont sous l'emprise 8 de contes effrayants et, seuls dans l'obscurité, sont sujets aux mêmes phantasmes 9, et ils croient voir des esprits, des fantômes d'hommes morts qui marchent dans les cimetières, alors qu'il s'agit, soit de leurs seules fantaisies 10, soit de la friponnerie 11 de personnes qui se servent d'une telle crainte superstitieuse pour se rendre déguisés dans la nuit en des lieux qu'ils veulent fréquenter 12 sans que cela se sache 13. C'est de ce fait d'ignorer comment on distingue les rêves, et les autres phantasmes vifs 14 de la vision et de la sensation, que sont nées, dans le temps passé, la plus grande partie de la religion des Gentils 15, qui rendaient un culte aux satyres, aux faunes, aux nymphes et à tout ce qui était semblable, et de nos jours, l'opinion que le peuple inculte 16 a des fées, des fantômes, des lutins, et du pouvoir des sorcières. Car, en ce qui concerne les sorcières, je ne pense pas que leur sorcellerie soit un réel pouvoir, mais, cependant, elles sont justement punies pour la fausse croyance qu'elles peuvent commettre de tels méfaits, ceci joint à leur intention de les commettre si elles le pouvaient, leur pratique 17 étant plus proche
1 2 3

4

5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17

"exorbitant". R. Anthony : "extraordinaire". (NdT) "think". R. Anthony : "penser". (NdT) Plutarque : Brutus.Plutarque nous dit que Brutus vit un spectre horrible. Le spectre restant silencieux, Brutus lui demanda ce qu'il venait faire. Le fantôme lui répondit qu'ils se verraient dans les plaines de Philippes. L'épicurien Cassius lui expliqua au matin qu'il ne s'agissait que d'un effet de l'imagination. (NdT) Brutus avait pris le parti de Pompée (Plutarque). L'expression utilisée par Hobbes ("one that had his life given by Julius Caesar") peut sembler amusante quand on apprend par Plutarque que César laissa la vie à Brutus surtout parce qu'il avait aimé la mère de ce dernier et était persuadé d'être son père ("had his life given"!!). (NdT) R. Anthony : "il lui était bien naturel". (NdT) "assurance". (NdT) R. Anthony : "timorés". (NdT) "Possessed with". R. Anthony : "sous le coup". (NdT) R. Anthony : "illusions". (NdT) R. Anthony : "alors qu'ils sont ou simplement le jouet de leur imagination". (NdT) R. Anthony : "supercherie". (NdT) "to haunt" : fréquenter, mais aussi (image subtile de Hobbes) hanter. (NdT) Exactement "to pass disguised in the night to places they would not be known to haunt". (NdT) "strong". R. Anthony : "illusions fortes". (NdT) Païens. (NdT) "rude people". R. Anthony : "grossier". (NdT) "trade". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

22

d'une nouvelle religion que d'un art 1 ou d'une science. Pour les fées et les fantômes errants 2, l'opinion [qu'ils existent] 3, je pense, a été à dessein 4 enseignée, ou non réfutée, pour garder le crédit de l'utilisation de l'exorcisme, des signes de croix, de l'eau bénite, et d'autres pareilles inventions des hommes qui s'occupent de spiritualité 5. Toutefois, il n'y a pas de doute que Dieu puisse produire des apparitions non naturelles 6, mais qu'Il le fasse aussi souvent que les hommes doivent redouter de telles choses plus qu'ils ne redoutent l'arrêt ou le changement du cours de la Nature, qu'il peut aussi arrêter ou changer, ce n'est pas [là] un article de la foi Chrétienne 7. Mais les hommes mauvais, sous prétexte que Dieu peut faire n'importe quoi, s'enhardissent à dire n'importe quoi, quand cela sert leur dessein 8, quoiqu'ils sachent que ce n'est pas vrai. C'est au sage de ne pas les croire au-delà de la droite raison 9 qui établit ce qui apparaît croyable dans ce qu'ils disent 10. Si cette crainte superstitieuse des esprits était ôtée, et avec elle les prédictions 11 tirées des rêves, les fausses prophéties, et de nombreuses autres choses qui en dépendent, par lesquelles des personnes artificieuses et ambitieuses 12 abusent les gens simples, les hommes seraient bien plus propres 13 à l'obéissance civile qu'ils ne le sont. Cela devrait être le travail des écoles, mais elles entretiennent plutôt une telle doctrine. Car (ne sachant pas ce que sont l'imagination et les sensations) elles enseignent ce qu'elles reçoivent 14. Certains disent que les imaginations naissent d'elles-mêmes et qu'elles n'ont pas de cause, d'autres qu'elles naissent le plus couramment de la volonté 15, et que les bonnes pensées sont insufflées 16 (ou inspirées) à l'homme par Dieu, et les mauvaises pensées par le Diable; ou que les bonnes pensées sont versées (ou infusées) en lui par Dieu, et les mauvaises par le Diable. Certains disent que les sens reçoivent les espèces des choses 17 et les transmettent au sens commun, que le sens commun les transmet à l'imagination, l'imagination à la mémoire, et la mémoire au jugement, comme des choses qui passent des mains de l'un aux mains de l'autre, tout cela avec des mots qui ne font rien comprendre.

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17

"craft". (NdT) "And for fairies, and walking ghosts". R. Anthony : "esprits promeneurs". (NdT) "the opinion of them". (NdT) "on purpose". (NdT) "ghostly men" (hommes spirituels). L'expression n'est pas choisie par hasard par Hobbes ("walking ghosts ... ghostly men."). R. Anthony : traduits "gens superstitieux". (NdT) "unnatural apparitions". (NdT) Christian faith". (NdT) "their turn". R. Anthony : "leur intérêt". (NdT) "right reason." (NdT) R. Anthony : "Il appartient au sage de ne pas les croire au-delà des limites que la saine raison assigne à la crédibilité de ce qu'ils disent". (NdT) R. Anthony : "les pronostics". (NdT) "crafty ambitious persons". (NdT) "much more fitted". R. Anthony : "beaucoup mieux adaptés". (NdT) Au présent dans le texte de Hobbes. R. Anthony : "les gens d'Ecole enseignent ce qu'ils ont appris. (NdT) "will". (NdT) R. Anthony : "soufflées". (NdT) Voir I,1. R. Anthony : "les images des choses". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

23

L'imagination 1, qui est excitée en l'homme (ou en toute autre créature douée de la faculté d'imaginer) par des mots, ou d'autres signes volontaires, est ce que, généralement, nous appelons entendement 2, qui est commun à l'homme et aux bêtes. Car un chien, par accoutumance 3, comprendra 4 l'appel ou la réprimande de son maître, et ainsi le feront de nombreuses autres bêtes. Cet entendement qui est particulier à l'homme est non seulement la compréhension de sa volonté 5, mais aussi de ses conceptions et de ses pensées, par la suite et l'agencement 6 des noms des choses dans les affirmations, les négations, et les autres formes de discours; et de cette sorte d'entendement, je vais parler ci-dessous.

1 2 3 4 5 6

"imagination". (NdT) ou compréhension, intelligence ("understanding") "by custom". (NdT) "will understand". (NdT) "the understanding not only his will". (NdT) "by the sequel and contexture". R. Anthony : "au moyen de la succession et de la contexture". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

24

Première partie : De l’homme

Chapitre III
De la consécution ou enchaînement des imaginations
1 2

Retour à la table des matières

Par consécution 3 ou ENCHAÎNEMENT 4 des pensées, j'entends cette succession d'une pensée à une autre pensée qui est appelée discours mental, pour le distinguer 5 du discours verbal 6. Quand on pense à quelque chose, quelle que soit cette chose, la pensée qui la suit 7 n'est pas tout à fait aussi fortuite 8 qu'il y paraît. Chaque pensée ne succède pas à chaque [autre] pensée indifféremment. Car, tout comme nous n'avons pas d'imagination dont nous n'avons pas antérieurement eu la sensation, entièrement ou en parties, nous n'avons pas de passage 9 d'une imagination à une autre, si nous n'avons pas eu le même précédemment dans nos sensations. En voici la raison :

1 2 3 4 5 6 7 8 9

"conséquence" (en Latin consequentia, suite, succession) (NdT) "train"( en Latin "series" : l'enchaînement, la suite, la rangée.) (NdT) "conséquence" (en Latin consequentia, suite, succession). R. Anthony : "de la conséquence". G. Mairet : "enchaînement". (NdT) "train"( en Latin "series" : l'enchaînement, la suite, la rangée.). . Mairet : "suite". (NdT) "to distinguish". Il s'agit d'une distinction, non d'une opposition (comme le pense G. Mairet). (NdT) "mental discourse ... discourse in words". (NdT) "his next thought after". (NdT) "Casual".(NdT) "transition". R. Anthony : "transition".(NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

25

tous les phantasmes 1 sont des mouvements en nous des restes 2 des mouvements qui se sont faits dans la sensation, et ces mouvements, qui se sont immédiatement succédé 3 l'un l'autre dans la sensation, demeurent de même liés 4 après la sensation, de telle façon que, quand le premier a de nouveau lieu et est prédominant, le second s'ensuit 5, par cohésion de la matière mue 6, de la même manière que l'eau, sur une table lisse est attirée du côté où l'une de ses parties est guidée par le doigt. Mais, parce que dans la sensation, à une seule et même chose que nous percevons, succède, quelquefois une chose, quelquefois une autre, il arrive 7, à certains moments, que, dans l'imagination de quelque chose, il n'y a pas avec certitude ce que nous allons imaginer après 8. Il est seulement certain que ce sera quelque chose qui a succédé à cette chose, à un moment ou à un autre. Cet enchaînement des pensées, ou discours mental, est de deux types. Le premier n'est pas guidé, il est sans dessein 9, et il est inconstant, et il ne s'y trouve aucune pensée passionnelle qui gouverne et dirige les pensées qui s'ensuivent, comme la fin et l'objet 10 de quelque désir, ou de quelque autre passion; auquel cas les pensées sont dites errer 11, elles semblent sans rapport l'une avec l'autre 12, comme dans un rêve. De telles pensées sont communément celles des hommes qui, non seulement sont sans compagnie, mais qui, aussi, ne font attention à rien 13, même si, cependant, alors, leurs pensées sont occupées 14, comme à d'autres moments, mais sans harmonie, comme le son qu'obtiendrait un homme avec un luth désaccordé, ou celui qui ne saurait pas jouer avec le même instrument accordé. Pourtant, dans ce cours déréglé de l'esprit 15, on peut souvent apercevoir le chemin suivi, et la dépendance d'une pensée par rapport à une autre. Par exemple, dans une conversation portant sur notre présente guerre civile, qu'est-ce qui pourrait sembler plus incongru 16 que de demander, comme quelqu'un le fit, quelle était la valeur du denier Romain 17 ? Pourtant, la cohérence de cela me sembla assez manifeste, car la pensée de la guerre introduisit 18 la pensée du Roi livré à ses ennemis, cette pensée conduisit 19 à celle de la trahison [dont fut victime] le Christ, et cette dernière, de nouveau, à la pensée des 30 deniers, prix
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19

R. Anthony : "imaginations". G. Mairet : "illusions". (NdT) "relics". R. Anthony : "reliquats". (NdT) "succeeded". (NdT) "continue also together". (NdT) "followeth". (NdT) "by cohésion of the matter moved". (NdT) "it comes to pass". (NdT) "what we shall imagine next". R. Anthony : "il arrive, quand on imagine quelque chose, qu'aucune certiude n'existe quant à ce que l'on imaginera ensuire." (NdT) "unguided, without designe." R. Anthony : "sans but". G. Mairet : "non ordonné". (NdT) "scope" : la portée, l'étendue, le champ, ce qui entre dans le cadre de, ce qui est de l'ordre de. (NdT) "wander". R. Anthony : "vagabondes". G. Mairet : "s'égarent". (NdT) "seem impertinent one to another". R. Anthony : "ne pas s'adapter l'une à l'autre". (NdT) "but also without care of anything". R. Anthony : "sans préoccupation". (NdT) "busy". R. Anthony : "actives". (NdT) "in this wild ranging of the mind". R. Anthony : "ce vagabondage effréné". G. Mairet : "ce désordre de l'esprit". (NdT) "impertinent". (NdT) "Roman penny". (NdT) R. Anthony : "fit naître". (NdT) R. Anthony : "suscita". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

26

de cette trahison; et de là s'ensuivit cette question malicieuse 1; et tout cela en un instant, car la pensée est rapide. Le second type [d'enchaînement des pensées] est plus constant, comme réglé par quelque désir ou dessein. Car l'impression faite par les choses que nous désirons ou redoutons est forte et permanente 2, ou (si elle cesse pour un temps), elle revient rapidement, assez forte quelquefois pour troubler et rompre notre sommeil. Du désir résulte la pensée des moyens que nous avons vu produire quelque chose de semblable à ce que nous visons 3, et de cette pensée résulte la pensée des moyens [d'atteindre] ce moyen, et ainsi de suite jusqu'à ce que nous arrivions à quelque commencement qui est en notre propre pouvoir. Et parce que la fin, par l'importance 4 de l'impression, vient souvent à l'esprit, au cas où nos pensées commencent à errer 5, elles sont rapidement ramenées dans le [droit] chemin; ce qui, noté par l'un des sept sages, lui fit donner aux hommes ce précepte désormais éculé 6 : respice finem 7, c'est-à-dire, dans toutes tes actions, considère souvent ce que tu désires comme la chose qui dirige toutes tes pensées dans le chemin pour l'atteindre 8. L'enchaînement des pensées réglées 9 est de deux sortes : l'une, quand, à partir d'un effet imaginé, nous recherchons les causes ou les moyens qui le produisent, et elle est commune aux hommes et aux bêtes; l'autre, quand, imaginant une chose quelconque, nous recherchons tous les effets possibles qui peuvent être produites par elle; c'est-à-dire que nous imaginons ce que nous pouvons en faire quand nous l'avons. De cela, je n'ai jamais vu aucun signe, si ce n'est en l'homme, car cette curiosité n'appartient guère 10 à la nature des créatures vivantes qui n'ont pas d'autres passions que des passions sensuelles, comme la faim, la soif, la libido 11, ou la colère. En somme, le discours de l'esprit, quand il est gouverné par un dessein, n'est rien qu'une recherche, ou la faculté d'invention, que les Latins appellent sagacitas 12 et solertia 13 : dénicher 14 les causes de quelque effet présent ou passé, ou les effets de quelque cause présente ou passée. Parfois, un homme cherche ce qu'il a perdu, et de l'endroit et du moment où il ne trouve plus l'objet, son esprit revient en arrière, de lieu en lieu, de moment en moment, pour retrouver où et quand il l'avait [encore], c'est-à-dire pour trouver un lieu et un moment certains et circonscrits 15 où commencer méthodiquement une recherche. En outre,
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15

"malicious" : méchant, malveillant, fait avec malice. En droit, le terme renvoie à la préméditation. (NdT) "strong and permanent." R. Anthony : "forte et durable". (NdT) "aim at". (NdT) "greatness". (NdT) ou "vagabonder"("to wander"). (NdT) "worn out". R. Anthony : "courant". (NdT) Tourne les yeux du côté de la fin. (NdT) R. Anthony : "dans la voie de la réussite". (NdT) "The train of regulated thoughts". (NdT) "hardly incident to the nature ...". (NdT) "lust". R. Anthony : "l'appétit sexuel". (NdT) "sagacitas" : sagacité, pénétration d'esprit. (NdT) "sollertia (ou solertia)" : adresse, habileté, savoir-faire. (NdT) "hunting out of ..." (et non "hunting something": chasser). R. Anthony : "une chasse des causes". (NdT) "limited". R. Anthony : "définis". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

27

à partir de là, ses pensées parcourent les mêmes lieux et les mêmes moments pour trouver quelle action ou quelle autre occasion a pu lui faire perdre l'objet. C'est que nous appelons remémoration 1 ou rappel à l'esprit. Les Latins l'appellent reminiscentia 2, comme s'il s'agissait de refaire l'examen 3 de nos actions antérieures. Parfois, on connaît un endroit déterminé, dans les limites duquel il faut chercher, et donc les pensées en parcourent 4 donc toutes les parties, de la même manière que l'on balayerait une pièce pour trouver un bijou, ou qu'un épagneul bat le terrain 5 jusqu'à ce qu'il ait découvert une piste, ou que l'on parcourrait l'alphabet pour faire 6 une rime. Parfois on désire connaître le résultat 7 d'une action, et alors on pense à quelque action semblable du passé, et, l'un après l'autre, aux résultats de cette action, supposant que des résultats semblables s'ensuivront d'actions semblables. Comme celui qui, pour prévoir ce qui va advenir d'un criminel, repense à ce qu'il a déjà vu s'ensuivre d'un semblable crime, avec cet ordre de pensées : le crime, le policier, la prison, le juge et le gibet 8; lequel genre de pensées est appelé prévision, prudence, ou prévoyance 9, et quelquefois sagesse 10, quoiqu'une telle conjecture, à cause de la difficulté de considérer toutes les circonstances, soit très trompeuse 11. Mais une chose est certaine : plus un homme l'emporte sur un autre homme en expérience des choses passées, plus aussi il est prudent, et plus rarement ses attentes sont déçues 12. Le présent seul a une existence dans la réalité 13, les choses passées n'ont une existence 14 que dans la mémoire, mais les choses à venir n'existent pas du tout, l'existence future n'étant qu'une fiction de l'esprit 15 qui applique les suites des actions passées aux actions présentes; ce qui est fait avec le plus de certitude par celui qui a le plus d'expérience, mais pas avec une certitude suffisante 16. Et bien que l'on appelle cela prudence quand le résultat répond à notre attente, ce n'est pourtant, en son genre 17, qu'une présomption. Car la prévision des choses à venir, qui est la prévoyance 18, n'appartient qu'à celui par la volonté duquel elles doivent arriver. De lui seulement, et de façon surnaturelle,
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18

"remembrance". (NdT) "reminiscentia" : réminiscence, ressouvenir. (NdT) "to con" : étudier (apprendre), "to recon" : étudier de nouveau ("as it were reconning of our former actions." R. Anthony : "réapprendre par coeur". (NdT) "run over". (NdT) R. Anthony : "va et vient dans la campagne". (NdT) "to start". R. Anthony : "pour découvrir". (NdT) "event". (NdT) R. Anthony : "les galères". (NdT) R. Anthony : "providence". (NdT) "foresight, and prudence, or providence, and sometimes wisdom". (NdT) "fallacious". R. Anthony : "fallacieuse". (NdT) "and his expectations the seldomer fail him". R. Anthony : "et il a d'autant plus rarement que lui de chances de se tromper dans ses expectations." (NdT) "in the nature". R. Anthony : "dans la nature". (NdT) "a being". (NdT) "the future being but a fiction of the mind". (NdT) "but not with certainty enough". (NdT) "in its own nature". R. Anthony : "de par sa nature". (NdT) R. Anthony : "providence". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

28

procède la prophétie. Le meilleur prophète est naturellement celui qui conjecture le mieux 1, et celui qui conjecture le mieux est celui qui s'y connaît le mieux et qui a le plus étudié les choses sur lesquelles il conjecture, car il a le plus de signes par lesquels il puisse le faire 2. Un signe est l'événement antécédent de l'événement consécutif 3, ou inversement le consécutif de l'antécédent, si des consécutions semblables ont été observées antérieurement; et plus souvent elles ont été observées, moins incertain est le signe 4. Donc, celui qui a le plus d'expérience dans un genre d'affaires a le plus de signes par lesquels il peut conjecturer le futur, et par conséquent il est le plus prudent, et tellement plus prudent que le novice 5 qu'il ne peut être égalé par aucun avantage d'intelligence naturelle ou d'esprit d'improvisation 6, quoique peutêtre beaucoup de jeunes gens pensent le contraire. Toutefois, ce n'est pas la prudence qui différencie l'homme de l'animal. Il y a des bêtes âgées d'un an qui observent et recherchent ce qui leur est bon avec plus de prudence qu'un enfant ne le fait à dix ans. Tout comme la prudence est une présomption du futur entreprise à partir de l'expérience du passé, il y a aussi une présomption des choses passées tirée d'autres choses, non futures, mais aussi passées. Celui qui a vu de quelle manière et par quelles étapes 7 un État florissant en est venu d'abord à la guerre civile, puis à la ruine, conjecturera, à la vue des ruines d'un autre État, qu'il y a eu une guerre semblable et que le cours des événements a été le même. Mais cette conjecture a presque la même incertitude 8 que la conjecture du futur, les deux étant fondées sur la seule expérience. Il n'y a pas d'autre acte de l'esprit humain 9, dont je puisse me souvenir, qui soit naturellement implanté en lui 10, tel qu'il n'exige rien d'autre, pour l'exercer, que d'être né un homme, et de vivre avec l'usage de ses cinq sens. Ces autres facultés, dont je parlerai bientôt, et qui seules semblent propres à l'homme, sont acquises et améliorées par l'étude et le travail et, pour la plupart des hommes, apprises par l'enseignement et la discipline, et elles procèdent toutes de l'invention des mots et de la parole. Car, outre la sensation, les pensées et l'enchaînement des pensées, l'esprit de l'homme n'a aucun autre mouvement 11, quoique grâce à la

1 2

"the best guesser". (NdT) "for he hath most signs to guess by". J'ai évité la répétition du verbe. (NdT) 3 "A sign is the event antecedent of the consequent". R. Anthony : "événement conséquent". (NdT) 4 "the less uncertain is the sign". (NdT) 5 "than he that is new". J'ai ignoré "in that kind of business" pour éviter la répétition. (NdT) 6 "by any advantage of natural and extemporary wit". R. Anthony : "par quelque avantage naturek ou temporaire de l'esprit." (NdT) 7 "by what courses and degrees". R. Anthony : "suivant quelle marche et par quels degrés". (NdT) 8 "the same uncertainty". (NdT) 9 "no other act of man's mind". (NdT) 10 "naturally planted in him". (NdT) 11 "motion". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

29

parole 1, et avec méthode, les mêmes facultés puissent être perfectionnées jusqu'à un niveau 2 tel qu'il différencie les hommes des autres créatures vivantes. Tout ce que nous imaginons est fini. Il n'y a donc aucune idée, aucune conception de quelque chose que nous appelons infini. Aucun homme ne peut avoir dans son esprit une image 3 d'une grandeur infinie, ni concevoir une vitesse infinie, un temps infini, une force infinie ou une puissance infinie. Quand nous disons que quelque chose est infini, nous voulons simplement dire que nous ne sommes pas capables de concevoir les extrémités et les bornes 4 de la chose nommée, en n'ayant aucune conception de la chose, sinon de notre propre incapacité 5. Et donc le nom de Dieu est utilisé, non pour nous Le 6 faire concevoir (car Il est incompréhensible 7, et Sa grandeur et sa puissance sont inconcevables), mais pour que nous puissions L'honorer. Aussi, puisque, quel que soit ce que nous concevions, comme je l'ai déjà précédemment, ce quelque chose a été perçu par les sens, soit en une fois, soit en parties, un homme ne peut avoir aucune pensée représentant quelque chose qui ne soit pas l'objet 8 des sens. Aucun homme, donc, ne peut concevoir quelque chose sans le concevoir nécessairement en quelque lieu, revêtu d'une grandeur déterminée 9, susceptible d'être divisé en parties, et il ne peut pas non plus concevoir que quelque chose soit tout entier en ce lieu et tout entier en un autre lieu, que deux choses, ou plus, soient en un seul et même lieu à la fois, car aucune de ces choses n'a jamais été ou ne peut être présente aux sens 10. Ce sont des paroles absurdes, adoptées sans qu'elles aient un sens sur la foi de philosophes trompés et de Scolastiques trompés ou trompeurs 11.

1 2

"speech". R. Anthony : "langage". (NdT) "may be improved to such a height". (NdT) 3 "an image". (NdT) 4 "we are not able to conceive the ends and bounds". R. Anthony : "les extrémités et les limites". (NdT) 5 "of our own inability". R. Anthony : "impuissance". (NdT) 6 "Him", avec une majuscule. (NdT) 7 "incomprehensible". Plus loin "unconceivable". (NdT) 8 "subject". (NdT) 9 "endued with some determinate magnitude". (NdT) 10 "for none of these things ever have or can be incident to sense". (NdT) 11 "from deceived philosophers and deceived, or deceiving, Schoolmen". R. Anthony : "qui se trompent ou trompent les autres". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

30

Première partie : De l’homme

Chapitre IV
De la parole

Retour à la table des matières

L'invention de l'imprimerie, quoiqu'ingénieuse, n'est pas grand chose si on la compare à celle de l'écriture 1. Mais qui, le premier, trouva l'usage de l'écriture, nous ne le savons pas. Celui qui, le premier, la fit entrer en Grèce fut Cadmus, le fils d'Agénor, roi de Phénicie. Une invention qui procure l'avantage de perpétuer la mémoire du temps passé, et de relier les hommes dispersés dans tant de régions éloignées de la terre 2. C'est d'ailleurs une invention difficile, car elle procède de l'observation attentive 3 des différents mouvements de la langue, du palais, des lèvres, et des autres organes de la parole 4, observation qui [a permis] de faire autant de nombreuses différences de caractères [qu'il est nécessaire] pour évoquer ces mouvements 5. Mais la plus noble et la plus profitable de toutes les autres inventions fut la PAROLE 6, qui consiste en des dénominations ou appellations 7,
1 2 3 4 5

6 7

"letters" : lettres. R. Anthony et g. Mairet : "des lettres". (NdT) "A profitable invention for continuing the memory of time past, and the conjunction of mankind dispersed into so many and distant regions of the earth". (NdT) "from a watchful observation". R. Anthony et G. Mairet : "observation minutieuse". (NdT) "speech". (NdT) "whereby to make as many differences of characters to remember them". Littéralement : "pour faire par ce moyen autant de nombreuses différences de caractères pour se les rappeler". (NdT) R. Anthony : "langage". (NdT) "names or appellations". On lira le paragraphe 7 de ce chapitre pour comprendre que la dénomination est plus large que le nom : " Parmi les dénominations universelles, certaines ont une plus grande extension, d'autres une plus petite extension, les plus larges englobant les moins larges, et d'autres encore sont d'une extension égale, et s'englobent réciproquement l'une l'autre. Comme par exemple la dénomination corps qui est d'une signification plus large que le mot homme, les dénominations homme et raisonnable qui sont d'une extension égale et qui s'englobent l'une l'autre mutuellement. Mais nous devons ici prendre garde au fait que par

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

31

et en leur connexion, au moyen de quoi les hommes enregistrent 1 leurs pensées, se les rappellent 2 quand elles sont passées, et, aussi, se les déclarent 3 l'un à l'autre pour leur utilité mutuelle et leur communication 4, invention sans laquelle il n'y aurait pas eu entre les hommes plus de République 5, de société, de contrat, de paix 6 qu'entre les lions, les ours et les loups. Le premier auteur de la parole fut Dieu lui-même qui apprit à Adam comment nommer les créatures qu'il présentait à sa vue 7. Car l’Écriture ne va pas plus loin sur cette question 8. Mais cela était suffisant pour l'amener à ajouter de nouvelles dénominations, comme l'expérience et l'usage des créatures lui en donnaient l'occasion et à les lier peu à peu de façon à se faire comprendre. Et, jour après jour, il acquérait d'autant plus de langage qu'il en avait découvert l'utilité 9, quoique ce dernier ne fut pas aussi riche que celui dont a besoin un orateur ou un philosophe. Car, en dehors de cela, je ne trouve rien d'autre dans l’Écriture, directement ou par ses conséquences 10, qui puisse [nous faire] conclure qu'Adam ait été instruit des dénominations portant sur les figures, les nombres, les mesures, les couleurs, les sons, les phantasmes 11 et les relations; encore moins des dénominations qui renvoient à des mots ou des paroles, comme général, particulier 12, affirmatif, négatif, interrogatif, optatif 13, infinitif, toutes dénominations utiles; et moins que tout, les mots entité, intentionnalité, quiddité 14, et d'autres noms sans signification 15 des scolastiques 16. Mais tout ce langage acquis, et développé par Adam et sa postérité, fut d'ailleurs perdu à la tour de Babel 17, quand, par la main de Dieu, tous les
une dénomination, nous n'entendons pas, comme en grammaire, un seul mot, mais parfois plusieurs mots réunis en une circonlocution. Car tous ces mots, Celui qui, dans ses actions, observe les lois de son pays, ne font qu'une seule dénomination, équivalente à un seul mot, juste." (NdT) "register". (NdT) "recall". (NdT) "declare". (NdT) "conversation". (NdT) R. Anthony : "Etat". (NdT) "neither Commonwealth, nor society, nor contract, nor peace". (NdT) Bible, Pentateuque, Genèse, II,19,20. On rappellera au lecteur qu'Hobbes lit et cite la King James version de la Bible (terminée en 1611), les catholiques anglais s'appuyant quant à eux sur la version Douay/Rheims. (NdT) "for the Scripture goeth no further in this matter". (NdT) "and so by succession of time, so much language might be gotten as he had found use for". (NdT) R. Anthony : "par déduction". (NdT) "fancies". R. Anthony : "images". (NdT) "special". R. Anthony : "spécial". (NdT) "optative". (NdT) "entity, intentionality, quiddity". (NdT) R. Anthony : "dépourvus de sens". (NdT) Exactement "de l'école"("of the school"). (NdT) "La terre entière se servait de la même langue et des mêmes mots. Or en se déplaçant vers l'orient, les hommes découvrirent une plaine dans le pays de Shinéar et y habitèrent. Ils se dirent l'un à l'autre : "Allons! Moulons des briques et cuisons-les au four." Les briques leur servirent de pierre e le bitume leur servit de mortier. "Allons! dirent-ils, bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche le ciel. Faisons-nous un nom afin de ne pas être dispersés sur toute la surface de la terre."Le Seigneur descendit pour voir la ville et la tour que bâtissaient les fils d'Adam. "Eh! dit le Seigneur, ils ne sont tous qu'un peuple et qu'une

1 2 3 4 5 6 7

8 9 10 11 12 13 14 15 16 17

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

32

hommes, à cause de leur rébellion, furent frappés 1 d'un oubli de leur premier langage. Et les hommes étant par là forcés de se disperser dans différentes parties du monde, il fut nécessaire que la diversité des langues, qui existe aujourd'hui, procédât de ces dernières par degrés, selon ce que le besoin 2, la mère de toutes les inventions, leur enseigna, et, le temps passant, ces langues s'enrichirent 3 partout. L'usage général de la parole est de transformer notre discours mental en un discours verbal, ou l'enchaînement de nos pensées en une enchaînement de mots, et ceci pour deux utilisations : l'une est l'enregistrement des consécutions 4 de nos pensées qui, étant susceptibles de s'échapper 5 de notre mémoire, et de nous faire faire un nouveau travail, peuvent être de nouveau rappelées 6 à l'aide de mots par lesquels elles furent désignées 7. Si bien que le premier usage des dénominations est de servir de marques ou de notes 8 de la remémoration 9. Un autre usage intervient quand de nombreuses personnes utilisent les mêmes mots pour exprimer 10 les unes aux autres, par la liaison et l'ordre de ces mots, ce qu'elles conçoivent ou pensent de chaque chose 11, et aussi ce qu'elles désirent, ce qu'elles craignent, ou ce qui est l'objet de toute autre passion. Et pour cet usage, les mots sont appelés des signes 12. Les usages particuliers de la parole sont les suivants : premièrement, d'enregistrer ce que, en réfléchissant 13, nous découvrons être la cause de quelque chose présente ou passée, et ce que les choses présentes peuvent produire ou réaliser 14, ce qui, en somme est l'acquisition des arts. Deuxièmement, de révéler aux autres cette connaissance à laquelle nous sommes parvenus 15, ce qui revient à se conseiller et à s'apprendre quelque chose les uns aux autres. Troisièmement, de faire savoir aux autres nos volontés et nos desseins 16, afin que nous nous donnions les uns aux autres une aide mutuelle. Quatrièmement, de contenter et d'enchanter 17, soit nous-mêmes, soit les autres, en jouant avec nos mots, pour le plaisir ou l'agrément, innocemment.

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17

langue et c'est là leur première oeuvre! Maintenant, rien de ce qu'ils projetteront de faire ne leur sera accessible! Allons, descendons et brouillons ici leur langue, qu'ils ne s'entendent plus les uns les autres!" De là, le Seigneur les dispersa sur toute la surface de la terre et ils cessèrent de bâtir la ville. Aussi lui donna-t-on le nom de Babel car c'est là que le Seigneur brouilla la langue de toute la terre, et c'est de là que le Seigneur dispersa les hommes sur toute la surface de la terre."Bible, Pentateuque, Genèse, XI, 1-9, traduction TOB. (NdT) "stricken". (NdT) "need". R. Anthony : "necessité". (NdT) "grew everywhere more copious". (NdT) R. Anthony : "conséquences". (NdT) "which being apt to slip out". R. Anthony : "glisser". (NdT) La redondance est dans le texte : "again be recalled". (NdT) "marked". (NdT) "marks or notes". G. Mairet : "marques ou repères". (NdT) R. Anthony : "de souvenir". (NdT) "to signify". On eût pu traduire "pour se signifier ". (NdT) "Another is when many use the same words to signify, by their connexion and order one to another, what they conceive or think of each matter". (NdT) "signs". (NdT) "by cogitation". R. Anthony : "par cogitation". (NdT) "may produce, or effect". (NdT) "to show to others that knowledge which we have attained". (NdT) "our wills and purposes". (NdT) "to please and delight ". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

33

A ces usages, correspondent quatre abus. Premièrement, quand les hommes enregistrent incorrectement leurs pensées, par des mots dont le sens est variable, mots par lesquels ils enregistrent comme leurs des idées qu'ils n'ont jamais comprises, et ils se trompent 1. Deuxièmement, quand ils utilisent les mots métaphoriquement, c'est-à-dire dans un sens autre que celui auquel ils étaient destinés, et, par là, induisent les autres en erreur. Troisièmement, quand, par des mots, ils déclarent une volonté qui n'est pas la leur. Quatrièmement, quand ils utilisent des mots pour se blesser 2 les uns les autres. Etant donné que la nature a armé les créatures vivantes, certaines avec des dents, d'autres avec des cornes, et d'autres [encore] avec des mains, ce n'est qu'un abus de parole de blesser quelqu'un avec la langue, à moins que ce ne soit quelqu'un que nous sommes obligés de gouverner, et alors, ce n'est pas le blesser, mais le corriger et l'amender 3. La manière dont la parole sert à la remémoration de la consécution des causes et des effets consiste en l'imposition de dénominations, et en leur liaison 4. Dans les dénominations, certaines sont propres et particulières à une seule chose, comme Pierre, Jean, cet homme, cet arbre; et certaines sont communes à de nombreuses choses, comme homme, cheval, arbre; dont chacune, quoique n'étant qu'une dénomination, est néanmoins la dénomination de différentes choses particulières. Si l'on considère l'ensemble de ces choses comme un tout, on l'appelle un universel 5, [mais] il n'y a rien dans le monde d'universel, sinon des dénominations, car les choses nommées sont toutes par elles-mêmes individuelles et singulières 6. Une dénomination universelle est imposée à de nombreuses choses en raison de la ressemblance en quelque qualité, ou en quelque autre accident, et tandis qu'une dénomination propre n'introduit dans l'esprit 7 qu'une seule chose, les universaux rappellent n'importe laquelle d'un grand nombre de choses. Parmi les dénominations universelles, certaines ont une plus grande extension 8, d'autres une plus petite extension, les plus larges englobant 9 les moins larges, et d'autres encore sont d'une extension égale, et s'englobent réciproquement l'une l'autre. Comme par exemple la dénomination corps qui est d'une signification plus large que le mot homme, les dénominations homme et raisonnable 10 qui sont d'une extension égale et qui s'englobent l'une l'autre mutuellement. Mais nous devons ici prendre garde au fait que par une
1

"when men register their thoughts wrong by the inconstancy of the signification of their words; by which they register for their conceptions that which they never conceived, and so deceive themselves". (NdT) 2 "to grieve". R. Anthony : "pour se nuire réciproquement". (NdT) 3 "but to correct and amend". (NdT) 4 "the imposing of names, and the connexion of them". R. Anthony : "dans l'imposition des noms et dans leur connexion." (NdT) 5 "in respect of all which together, it is called a universal". (NdT) 6 "are every one of them individual and singular". Position nominaliste. (NdT) 7 "bringeth to mind". (NdT) 8 "extent". R. Anthony : "peuvent être de plus ou moins d'étendue". (NdT) 9 "comprehending". R. Anthony : "comprenant". (NdT) 10 "rationnal". R. Antony : "rationnel". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

34

dénomination, nous n'entendons pas, comme en grammaire, un seul mot, mais parfois plusieurs mots réunis en une circonlocution 1. Car tous ces mots, celui qui, dans ses actions, observe les lois de son pays, ne font qu'une seule dénomination, équivalente à ce seul mot 2, juste. En imposant des dénominations, certaines d'une signification plus large, d'autres d'une signification plus étroite 3, nous réduisons 4 le calcul 5 des consécutions des choses imaginées dans l'esprit à un calcul des consécutions d'appellations. Par exemple, si l'on place devant les yeux d'un homme qui n'a pas du tout l'usage de la parole (tel un homme né entièrement sourd et muet et qui le demeure) un triangle, et à côté de ce triangle, deux angles droits (comme le sont les coins 6 d'une figure carrée), cet homme peut, en méditant 7, les comparer et trouver que les trois angles de ce triangle sont égaux à ces deux angles droits qui se trouvent à côté. Mais si un triangle d'une forme différente du premier lui est montré, il ne pourra savoir, sans un nouvel effort, si les trois angles de ce triangleci sont aussi égaux aux deux angles droits. Mais celui qui a l'usage des mots 8, quand il observe qu'une telle égalité est la conséquence, ni de la longueur des côtés, ni de quelque autre chose particulière dans son triangle, mais seulement de ce que les côtés sont rectilignes et les angles au nombre de trois, et que cela suffit pour qu'il nomme cette figure un triangle, conclura avec confiance qu'universellement une telle égalité des angles se trouve en tous les triangles, quels qu'ils soient, et il enregistrera sa découverte dans ces termes généraux 9 : tout triangle a ses trois angles égaux à deux angles droits. Et ainsi la consécution trouvée en un cas particulier est enregistrée et mémorisée comme une règle universelle 10, et elle libère 11 notre calcul mental du moment et du lieu, et nous délivre de tout travail de l'esprit, à l'exception du premier, et elle fait que ce qui a été trouvé vrai ici et maintenant est vrai en tous temps et en tous lieux. Mais l'usage des mots pour enregistrer nos pensées n'est nulle part 12 aussi manifeste que quand nous comptons 13. Un idiot congénital 14, qui n'a jamais pu apprendre par coeur l'ordre des noms 15 des nombres, comme un, deux, et trois, peut noter 16 chaque coup de l'horloge, et faire un signe de tête à chaque fois 17, ou dire un, un, un, mais il ne peut jamais savoir quelle heure il est 18. Et il semble
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18

"circumlocution". le Latin "circumlocutio" correspond au Grec "periphrasis". (NdT) "this one word". (NdT) "of stricter signification". (NdT) "turn into". R. Anthony : "transformons". (NdT) "reckoning" : calcul, compte, estimation, jugement. (NdT) "corners". (NdT) "by meditation". (NdT) "words". (NdT) "in the general terms". (NdT) "registered and remembered as a universal rule". (NdT) "discharges". (NdT) Exactement "en aucune chose", "en rien" ("in nothing"). (NdT) "in numbering". R. Anthony "que dans la numération". (NdT) Exactement un idiot naturel ("natural fool"). R. Anthony : "un imbécile". (NdT) "words". (NdT) "observe". (NdT) "and nod to it". (NdT) Exactement "quelle heure l'horloge a sonné" ("what hour it strikes"). (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

35

qu'il fut un temps où ces noms 1 de nombres n'étaient pas en usage, et les hommes étaient forcés de poser les doigts d'une main, ou des deux, sur les choses dont ils voulaient tenir le compte 2. Et c'est de là que vient qu'aujourd'hui que les noms de nombres ne sont que dix en toute nation, et ne sont que cinq dans certaines nations, après quoi ils recommencent 3. Et celui qui sait compter jusqu'à dix, s'il récite les nombres dans le désordre, se perdra, et ne saura pas s'il a fini. Encore bien moins sera-t-il capable d'additionner, de soustraire, et de réaliser toutes les autres opérations de l'arithmétique. Si bien que sans mots, il est impossible de compter des nombres, encore moins de calculer des grandeurs, la vitesse, la force, et d'autres choses dont le calcul est nécessaire à l'existence ou au bien-être de l'humanité 4. Quand deux dénominations sont jointes ensemble 5 dans une consécution, ou une affirmation, comme par exemple, un homme est une créature vivante, ou, si c'est un homme, c'est une créature vivante, si la seconde [dénomination] créature vivante veut dire tout ce que dit la première, alors l'affirmation, ou la consécution, est vraie, sinon elle est fausse 6. Car vrai et faux sont des attributs de la parole, non des choses 7. Et là où la parole n'est pas, il n'y a ni vérité ni fausseté. Il peut y avoir erreur 8, comme quand nous nous attendons à quelque chose qui n'arrivera pas, ou quand nous [nous] imaginons [qu'a eu lieu] ce qui n'a pas eu lieu, mais ni dans un cas, ni dans l'autre, on ne peut vous accuser d'avoir failli à la vérité 9. Étant donné que la vérité consiste à ordonner correctement les dénominations dans nos affirmations, un homme qui cherche l'exacte vérité doit se souvenir de ce que signifie chaque dénomination qu'il utilise 10, et il doit la placer en conséquence, ou sinon, il se trouvera empêtré 11 dans les mots, comme un oiseau dans les gluaux 12, [et] plus il se débattra, plus il sera englué 13. Et donc, en géométrie (qui est la seule science jusqu'ici qu'il a plu a Dieu d'octroyer à l'humanité), les hommes commencent par asseoir le sens de leurs mots 14, ce qu'ils appellent définitions, et ils les placent au commencement de leur calcul 15.

1 2 3 4

5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15

"names". (NdT) "to those things they desired to keep account of". (NdT) "and then they begin again". (NdT) "So that without words there is no possibility of reckoning of numbers; much less of magnitudes, of swiftness, of force, and other things, the reckonings whereof are necessary to the being or well-being of mankind." (NdT) R. Anthony : "quand deux noms sont assemblés". (NdT) "is true; otherwise false". (NdT) "For true and false are attributes of speech, not of things." R. Anthony : "car le vrai et le faux sont des attributs du langage et non des choses." (NdT) "error". (NdT) "but in neither case can a man be charged with untruth." R. Anthony : Mais, ni dans un cas, ni dans l'autre, on ne peut être accusé de fausseté. (NdT) "had need to remember what every name he uses stands for".(NdT) "he will find himself entangled in words". (NdT) Ici, brindilles enduites de glu pour capturer les oiseaux ("lime twigs" : brindilles engluées : gluaux). (NdT) "the more he struggles, the more belimed". (NdT) "men begin at settling the significations of their words". R. Anthony : "on commence par fixer la signification des termes." (NdT) "in the beginning of their reckoning". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

36

On voit par là combien il est nécessaire à quiconque aspire à la vraie connaissance 1 d'examiner les définitions des auteurs précédents, et, ou de les corriger quand elles sont avancées négligemment 2, ou de les faire par soi-même. Car les erreurs se multiplient par elles-mêmes, selon la poursuite du calcul 3, et elles conduisent les hommes à des absurdités, qu'ils finissent par saisir, mais auxquels il ne peuvent se soustraire sans refaire de nouveau le calcul depuis le début, où se trouve le fondement 4 de leurs erreurs. De là vient que ceux qui font confiance aux livres font comme ceux qui additionnent 5 des petits totaux pour faire un grand total, sans envisager si ces petites totaux [eux-mêmes] ont été les résultats d'additions correctes, et qui, trouvant enfin l'erreur manifeste, et ne suspectant pas leurs premiers fondements 6, ne savent pas comment s'en sortir 7, perdent leur temps à voleter à la surface 8 de leurs livres, comme des oiseaux qui, entrés par la cheminée, et se trouvant enfermés dans une pièce, volettent vers la lumière trompeuse des carreaux de la fenêtre, l'intelligence 9 qui leur permettrait d'envisager par où ils sont entrés leur faisant défaut 10. De sorte que c'est dans la définition correcte des dénominations que repose le premier usage de la parole, qui est l'acquisition de la science, et c'est sur les définitions inexactes, ou sur l'absence de définitions 11 que repose le premier abus, dont procèdent toutes les opinions fausses et insensées 12 qui font que ces hommes qui reçoivent leur instruction de l'autorité des livres, et non de leur propre méditation 13, se trouvent autant au-dessous de la conditions des hommes ignorants, que les hommes qui possèdent la vraie science 14 se trouvent au-dessus. Car l'ignorance se situe au milieu, entre la vraie science et les doctrines erronées. La sensation et l'imagination naturelles ne sont pas sujettes à l'absurdité. La nature elle-même ne peut pas s'égarer 15. C'est quand les hommes disposent d'une grande richesse du langage 16 qu'ils deviennent ou plus sages, ou plus fous qu'à l'ordinaire. Il n'est pas possible à un homme, sans les lettres, de devenir ou parfaitement sage ou, à moins que sa mémoire ne soit endommagée par une maladie 17 ou par une mauvaise constitution des organes, parfaitement 18 fou. Car les mots sont les jetons 19 des
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16

17 18 19

"for any man that aspires to true knowledge". R. Anthony : "à la vraie science". (NdT) "where they are negligently set down". (NdT) "according as the reckoning proceeds". (NdT) R. Anthony : "la source". (NdT) "cast up". (NdT) "and not mistrusting their first grounds". (NdT) "know not which way to clear themselves". (NdT) Ce "over" n'est pas à négliger, car il s'agit bien de ne pas entrer véritablement dans les livres. R. Anthony : "à se débattre avec leurs livres". (NdT) "wit" : esprit, intelligence, entendement. R. Anthony : "l'esprit". (NdT) Plus exactement : "par manque (défaut) d'esprit (intelligence) pour envisager par quel chemin ils sont entrés :"for want of wit to consider which way they came in". (NdT) "in wrong, or no definitions". (NdT) "from which proceed all false and senseless tenets". R. Anthony : "fausses et absurdes". (NdT) "meditation". (NdT) "true science". (NdT) "cannot err" : ne peut pas se tromper, faire erreur, s'écarter de la vérité. (NdT) Passage difficile à rendre littéralement : "men abound in copiousness of language". L'impossibilité de traduire d'une façon fidèle "abound" a été compensée par l'ajout de l'adjectif qualificatif "grande". (NdT) "unless his memory be hurt by disease". (NdT) "excellently". Même adverbe utilisé plus haut ("excellently wise"). (NdT) "counters". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

37

sages, avec lesquels ils ne font rien d'autre que des calculs, mais ces mots sont la monnaie des sots, qui les évaluent en fonction de l'autorité d'un Aristote, d'un Cicéron ou d'un Saint Thomas, ou de quelque autre docteur qui, quelque docteur qu'il soit, n'est [pourtant] qu'un homme 1. Sont sujets à dénominations n'importe quels objets, pourvu qu'ils puissent entrer dans un calcul 2 ou y être pris en considération, y être additionnés les uns aux autres pour faire une somme, ou soustraits les uns des autres en laissant un reste. Les Latins appellent rationnes 3 les calculs d'argent, et ratiocinatio, le fait de calculer. Et ce que nous appelons, dans les factures ou les livres de comptes, postes comptables 4, ils l'appelaient nomina, c'est-à-dire dénominations, et c'est de là qu'ils semblent avoir étendu le mot ratio à la faculté de calculer dans tous les autres domaines. Les grecs n'ont qu'un mot, logos 5, à la fois pour la parole et la raison 6 ; non qu'ils pensassent 7 qu'il n'y avait pas de parole sans raison, mais ils pensaient qu'il n'existe pas de raisonnement sans parole; et l'acte de raisonner, ils l'appelaient syllogisme, ce qui signifie récapituler les conséquences d'une énonciation par rapport à une autre 8. Et parce que les mêmes choses peuvent entrer dans un calcul en fonction de divers accidents, leurs dénominations sont (pour montrer cette diversité) diversement déformées et diversifiées 9. Cette diversité de dénominations peut se réduire à quatre points généraux.

1 2 3

4

5

6 7 8

9

"or any other doctor whatsoever, if but a man.". (NdT) "in an account". R. Anthony : "un compte". (NdT) La "ratio" est la faculté de calculer, la raison, l'intelligence. C'est aussi la raison d'une chose, ce qui l'explique. Le mot désigne aussi l'argumentation, le raisonnement, ou une théorie ou doctrine de nature scientifique. Le mot "ratiocinatio" désigne le raisonnement le calcul raisonné, la réflexion. (NdT) Il s'agit ici d'une rubrique comptable (par exemple dépenses affectées au domaine x). Chez les latins, le "nomen" est d'abord un nom et une somme (prêtée ou empruntée) écrits sur un livre de comptes. Le mot a même le sens de créance. "Nomen" est aussi le nom, la dénomination, comme le dit justement Hobbes. Le mot "nomenclature" est formé à partir de "nomen". R. Anthony traduit par "articles". (NdT) En caractères grecs dans le texte. Le logos est la parole, le discours (voire le mot, l'expression, la conversation, la rumeur, le récit ). C'est aussi la science (il suffit de considérer les noms de nos différentes sciences, qui se terminent par "logie"). C'est aussi la raison, comme faculté ou comme acte, et le fait de rendre compte, d'expliquer (idem pour la ratio des latins). A vrai dire, ces sens sont très souvent intimement liés chez les Grecs (voir en particulier Platon). (NdT) "for both speech and reason". (NdT) "not that they thought". (NdT) Le syllogisme est défini par Aristote dans les Premiers Analytiques. En simplifiant, certaines choses étant posées à titre de prémisses, quelque chose en résulte nécessairement, sans que l'on fasse appel à quelque chose d'extérieur. C'est en fait une déduction, c'est-à-dire un raisonnement analytique. Pour celui qui ne connaîtrait pas le syllogisme, rappelons que sa forme la plus connue est celle-ci : A) Tous les X sont Y. B) Or A est X. C) Donc A est y. Par exemple : Tous les lecteurs de Hobbes sont des humains, or M. Dupont est un lecteur de Hobbes, donc M. Dupont est un humain. Hobbes ("which signifieth summing up of the consequences of one saying to another.") veut dire que le syllogisme permet de déduire (a priori) une proposition d'une autre proposition. (NdT) "diversely wrested and diversified". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

38

Premièrement, une chose peut entrer dans un calcul 1 en tant que matière ou corps, comme vivante, sensible, raisonnable, chaude, froide, mue, immobile, dénominations par lesquelles le mot matière, ou corps, est sous-entendu 2, toutes ces dénominations s'appliquant à la matière. Deuxièmement, une chose peut entrer dans un calcul, ou y être prise en considération, en tant qu'accident ou qualité 3 que nous pensons être en elle, comme être mue, être de telle longueur, être chaude, etc 4. Et alors, à partir de la dénomination de la chose elle-même, par un petit changement, une petite déformation 5, nous formons une dénomination 6 pour cet accident que nous envisageons, et, pour vivante, nous mettons dans notre calcul vie, pour mue, mouvement, pour chaud, chaleur, pour long, longueur, et ainsi de suite 7. Toutes ces dénominations sont des dénominations d'accidents et de propriétés par lesquels une matière, un corps, se différencie d'un autre 8. Elles sont appelées des dénominations abstraites parce qu'elles sont séparées, non de la matière, mais du calcul portant sur la matière 9. Troisièmement, nous introduisons dans notre calcul les propriétés de nos propres corps, par lesquels nous faisons une distinction semblable : quand quelque chose est vu par nous, nous ne calculons pas sur la chose elle-même, mais sur la vision, la couleur, l'idée de la chose dans le phantasme 10, et quand quelque chose est entendu, nous ne calculons pas sur elle, mais sur la seule audition, le seul son,

1

Qu'il soit bien compris que le calcul dont parle Hobbes ne porte pas sur les seuls nombres. Il concerne les réalités du monde, par exemple, comme notre auteur l'a déjà indiqué, la recherche d'un effet à produire à partir des réalités qui nous entourent, calcul pouvant d'ailleurs porter sur le passé (telle cause a produit dans le passé tel effet). Par la parole, ce calcul devient possible comme calcul des dénominations, c'est-à-dire mise en relation de mots et de propositions pour découvrir le vrai. Ce calcul, dans l'intention du livre, est loin d'être anodin, comme l'a déjà signalé rapidement Hobbes : "Mais la plus noble et la plus profitable de toutes les autres inventions fut la parole, (...) invention sans laquelle il n'y aurait pas eu entre les hommes plus de République, de société, de contrat, de paix qu'entre les lions, les ours et les loups." Le calcul mental-verbal rend (mécaniquement) possible la République. Le lecteur sera éclairé en lisant le début du chapitre 5 du livre I, quand Hobbes passe du calcul de l'arithmétique au calcul de la géométrie, puis au calcul de la logique, et enfin au calcul de la politique et du droit. 2 "understood". C'est l'un des sens possibles du verbe "to understand". (NdT) 3 "for some accident or quality". (NdT) 4 R. Anthony : "comme en tant qu'étant en mouvement, qu'ayant une certaine étendue, qu'étant chaude, etc..." (NdT) 5 R. Anthony : "altération". (NdT) 6 R. Anthony : "nous faisons un nom". (NdT) 7 Confirmation du nominalisme. (NdT) 8 R. Anthony : "par lesquels une matière et un corps se distinguent d'un autre." (NdT) 9 "These are called names abstract, because severed, not from matter, but from the account of matter." (NdT) 10 "fancy". Le paragraphe précédent et le nominalisme de Hobbes indiquent qu'il est pratiquement indifférent de choisir la traduction "phantasme"(ou image) ou la traduction "imagination". Il ne peut exister chez Hume une psychologie de facultés substantialisées. Dit plus simplement, l'imagination n'est qu'une dénomination commode qui, quand elle ne désigne pas simplement une image (comme c'est parfois le cas chez Hobbes), désigne l'ensemble des images ou des "actes imageants". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

39

qui est le phantasme, la conception que nous en avons par l'oreille. Telles sont les dénominations de phantasmes 1. Quatrièmement, nous introduisons dans notre calcul, envisageons, et donnons des dénominations aux dénominations elles-mêmes, et aux paroles, car général, universel, particulier 2, équivoque, sont des dénominations de dénominations. Et affirmation, interrogation, commandement, narration, syllogisme, sermon, oraison 3, et de nombreuses autres dénominations, sont des dénominations de paroles 4. Et c'est [là] toute la variété des dénominations positives 5 qui sont produites pour désigner quelque chose qui se trouve dans la nature, ou qui peut être feint 6 par l'esprit de l'homme, comme les corps qui existent ou qui peuvent être conçus comme existants, les propriétés qui existent ou dont nous feignons l'existence, ou les mots et la parole. Il y a aussi d'autres dénominations, appelées négatives, qui sont des signes 7 qui veulent dire qu'un mot n'est pas la dénomination de la chose en question, comme ces mots : rien, infini, indicible, trois moins quatre, ainsi de suite, qui sont néanmoins d'usage dans le calcul, ou dans la correction de calcul, et qui rappellent à l'esprit les méditations 8 passées, bien que ces mots ne soient pas la dénomination de quelque chose, parce qu'ils nous font refuser d'admettre les dénominations qui ne sont pas employées correctement 9. Toutes les autres dénominations ne sont que des sons sans signification 10, et elles sont de deux sortes. L'une, quand elles sont nouvelles et que, néanmoins, leur sens n'est pas expliqué par des définitions, et de telles dénominations ont été abondamment inventées par les Scolastiques et des philosophes embrouillés 11. L'autre, quand on fabrique une dénomination avec deux dénominations dont les significations sont contradictoires et incompatibles, comme cette dénomination : un corps incorporel, ou, ce qui est tout comme, une substance incorporelle 12, et il y en a beaucoup d'autres. Car toutes les fois qu'une affirmation est fausse, les deux dénominations dont elle est composée, mises ensemble et n'en faisant qu'une, ne veulent rien dire du tout. Par exemple, si c'est une affirmation fausse que de dire qu'un quadrilatère est circulaire, la dénomination quadrilatère circulaire ne veut rien dire, mais ce n'est qu'un simple son. De même, si il est faux de dire que la vertu peut être versée, ou soufflée vers le haut et vers le bas 13, les mots vertu infuse, vertu insufflée 14 sont aussi absurdes et dénués de signification qu'un
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14

R. Anthony : "noms de fantômes". (NdT) "special". R. Anthony : "spécial". (NdT) R. Anthony : "harangue". (NdT) "names of speeches". (NdT) "all the variety of names positive". (NdT) "may be feigned". (NdT) "notes". R. Anthony : "des notes". G. Mairet : "des repères". (NdT) "cogitations". (NdT) "because they make us refuse to admit of names not rightly used.". (NdT) "All other names are but insignificant sounds". (NdT) "puzzled philosophers". (NdT) "an incorporeal body, or, which is all one, an incorporeal substance". (NdT) "blown up and down". G. Mairet nous étonne : "rechargée ou pompée de haut en bas"!! (NdT) G. Mairet : "vertu rechargée, vertu pompée"!! (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

40

quadrilatère circulaire. Par conséquent, nous ne rencontrerons guère de mot dénué de sens et de signification 1 qui ne soit pas composé de quelques dénominations latines ou grecques. Les Français entendent rarement nommer notre Sauveur par la dénomination de Parole, mais souvent par la dénomination de Verbe, et pourtant Verbe et Parole ne diffèrent aucunement, si ce n'est que l'une des dénominations est Latine, l'autre Française. Quand un homme, en entendant des paroles, a les pensées que les mots entendus, et leur connexion, avaient pour destination de signifier, et pour laquelle ils étaient utilisés 2, on dit alors qu'il comprend 3 ces paroles; la compréhension 4 n'étant rien d'autre qu'une conception causée par la parole. Et donc, si la parole est particulière 5 à l'homme, et pour autant que je le sache, c'est le cas, alors la compréhension lui est aussi particulière. Par conséquent, des affirmations absurdes et fausses, au cas où elles seraient universelles, il ne peut y avoir aucune compréhension, même si nombreux sont ceux qui croient alors comprendre, quand ils ne font que répéter les mots à voix basse ou les réciter dans leur esprit 6. Quelles sortes de paroles signifient les appétits, les aversion et les passions de l'esprit humain, et quel est leur usage et leur abus, j'en parlerai quand j'aurai parlé des passions. Les dénominations des choses qui nous affectent, c'est-à-dire qui nous plaisent ou nous déplaisent, sont, dans les entretiens des hommes, d'une signification variable 7, parce que tous les hommes ne sont pas affectés de la même façon par les mêmes choses, ni le même homme à des moments différents. Etant donné en effet que toutes les dénominations ont pour fonction de signifier nos conceptions, et que toutes nos affections ne sont rien que des conceptions, quand nous concevons les mêmes choses différemment, nous ne pouvons guère éviter des les nommer différemment. Car même si la nature de ce que nous concevons est la même, pourtant, nous la recevons diversement, selon les différentes constitutions corporelles, et selon la prévention de notre opinion 8, qui donnent à toute chose la couleur de nos différentes passions 9. Par conséquent, il faut, en raisonnant, prendre garde aux mots qui, outre la signification de ce que nous imaginons de leur nature, ont aussi une signification [qui dépend] de la nature, de la disposition et de l'intérêt du locuteur 10, comme dans le cas des dénominations des vertus et des vices, car un homme appelle sagesse ce que l'autre appelle crainte, et l'un appelle cruauté ce que l'autre appelle justice, l'un appelle prodigalité ce que l'autre appelle magnificence, l'un appelle gravité ce que l'autre appelle stupidité, etc. Et
1 2

"a senseless and insignificant word". (NdT) "which the words of that speech, and their connexion, were ordained and constituted to signify". (NdT) 3 "understand". (NdT) 4 Ou entendement ("understanding"). (NdT) 5 "peculiar to man". (NdT) 6 "they do but repeat the words softly, or con them in their mind". R. Anthony : "ils ne font que répéter les mots ou se les dire tacitement par coeur." (NdT) 7 "inconstant". R. Anthony : "inconstante". (NdT) 8 "prejudices of opinion". (NdT) 9 "gives everything a tincture of our different passions". (NdT) 10 "speaker". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

41

donc, de telles dénominations ne peuvent jamais être les vrais 1 fondements d'une ratiocination 2. Pas plus que les métaphores et les tropes 3 utilisés en parlant, mais ces derniers sont moins dangereux car ils déclarent leur instabilité 4, ce que les autres dénominations ne font pas.

1 2 3 4

"true grounds". (NdT) "ratiocination" . Aucune nuance péjorative ici. Le mot peut être traduit par raisonnement. (NdT) Figure de rhétorique par laquelle une dénomination est détournée de son sens propre (par exemple, métaphore, synecdoque, métonymie). (NdT) "they profess their inconstancy". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

42

Première partie : De l’homme

Chapitre V
De la Raison et de la Science

Retour à la table des matières

Quand on raisonne 1, on ne fait rien d'autre que de concevoir 2 une somme totale à partir de l’addition des parties, ou de concevoir un reste, à partir de la soustraction d'une somme d'une autre somme, ce qui, si on le fait avec des mots, consiste à concevoir la consécution 3 [qui va] des dénominations 4 de toutes les parties à la dénomination du tout 5, ou celle [qui va] des dénominations du tout et d'une partie à la dénomination de l'autre partie 6. Et bien que pour certaines choses, comme pour les nombres, outre additionner et soustraire, on nomme d'autres opérations multiplier et diviser, pourtant ce sont les mêmes opérations, car la multiplication n'est rien que le fait d'additionner des choses égales, et la division n'est rien que le fait de soustraire une chose, aussi souvent que c'est possible. Ces opérations n'appartiennent pas seulement aux nombres, mais à toutes les sortes de choses qui peuvent être additionnées l'une à l'autre ou ôtées l'une de l'autre. De même que les spécialistes d'arithmétique enseignent comme on additionne ou
1 2 3 4 5 6

"When man reasoneth". (NdT) "conceive". (NdT) "consequence". (NdT) "names". (NdT) R. Anthony : "conclure de la conséquence des noms de toutes les parties au nom du tout". (NdT) "conceiving of the consequence of the names of all the parts, to the name of the whole; or from the names of the whole and one part, to the name of the other part.". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

43

soustrait des nombres, de même les spécialistes de géométrie enseignent comme on le fait 1 avec des lignes, des figures (solides ou planes), des angles, des proportions, des temps, de degrés de vitesse, de force, de puissance, ainsi de suite. Les logiciens enseignent la même chose pour les consécutions de mots, additionnant ensemble deux dénominations pour faire une affirmation, et deux affirmations pour construire un syllogisme, et plusieurs syllogismes pour construire une démonstration 2; et de la somme, ou de la conclusion d'un syllogisme, ils soustraient une proposition pour en trouver une autre. Les auteurs politiques additionnent ensemble des pactes 3 pour découvrir les devoirs des hommes 4, et les jurisconsultes 5 des lois et des faits, pour découvrir ce qui est juste et injuste 6 dans les actions des particuliers 7. En somme, quel que soit le domaine, il y a place pour l'addition et la soustraction, et il y a aussi place pour la raison 8 ; et là ou elles n'ont aucune place, la raison n'a rien à y faire du tout. En dehors de tout cela, nous pouvons définir (c'est-à-dire déterminer) ce que signifie le mot raison quand nous la comptons 9 parmi les facultés de l'esprit. Car la RAISON, en ce sens, n'est rien d'autre que le fait de calculer (c'est-à-dire additionner et soustraire) les consécutions des dénominations générales admises pour marquer et signifier nos pensées 10. Je dis marquer, quand nous calculons par nous-mêmes, et signifier quand nous démontrons ou prouvons 11 à autrui nos calculs. Et de même que les hommes qui ne sont pas spécialistes 12 en arithmétique se trompent 13 nécessairement et font des opérations fausses 14, et cela peut arriver fréquemment aux spécialistes 15 eux-mêmes, de même dans tout sujet de raisonnement, les plus capables, les plus scrupuleux 16, les plus expérimentés des hommes peuvent se tromper, et inférer de fausses conclusions 17. Non que cette raison, par elle-même, ne soit la droite raison 18, de même que l'arithmétique est un art certain et infaillible, mais la raison d'aucun homme, ni d'aucun groupe d'hommes, ne produit la certitude 19, pas plus qu'un compte n'est par conséquent bien calculé
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19

Excactement "enseignent la même chose" ("the same"). (NdT) "two names to make an affirmation, and two affirmations to make a syllogism, and many syllogisms to make a demonstration". (NdT) "pactions". (NdT) "men's duties". (NdT) "lawyers". (NdT) "right or wrong". (NdT) R. Anthony : "dans les actions humaines privées". (NdT) "reason". (NdT) R. Anthony : "rangeons". (NdT) "reckoning (that is, adding and subtracting) of the consequences of general names agreed upon for the marking and signifying of our thoughts". (NdT) "when we demonstrate or approve". (NdT) R. Anthony : "qui manquent d'expérience". (NdT) "err". On pourrait à la limite traduire ici par "s'égarent". (NdT) Exactement "additionner, compter faux", donc calculer et aboutir à un résultat faux, comme le dit très bien François Tricaud (Editions Sirey). "professors". (NdT) R. Anthony : "les plus habiles, les plus attentifs". (NdT) "infer false conclusions". R. Anthony : "aboutir à de fausses conclusions". (NdT) "right reason". (NdT) "makes the certainty". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

44

parce qu'un grand nombre d'hommes l'ont unanimement approuvé. Par conséquent, de même que quand il y a une controverse sur un calcul 1, les parties doivent, de leur propre accord, instituer, comme la droite raison, la raison de quelque arbitre, de quelque juge, à la sentence duquel il se tiendront tous deux (ou leur controverse en viendra aux poings, ou ne trouvera pas de solution, par défaut d'une droite raison constituée par Nature), de même en est-il dans tous les débats, quel que soit le genre de débat. Et quand des hommes qui se pensent plus sages que les autres exigent bruyamment 2 la droite raison comme juge, et pourtant ne cherchent qu'une chose, que les choses sont décidées par aucun autre raison humaine que la leur, c'est aussi intolérable dans la société des hommes que dans le jeu de cartes, quand l'un des joueurs, après le tirage de l'atout, utilise comme atout, à chaque occasion qui l'arrange, la couleur qu'il a le plus en main 3. Car ils ne font rien d'autre que ceux qui veulent que chacune de leurs passions, quand elle en vient à prendre empire sur eux 4, soit considérée comme droite raison, et cela dans leur propre controverse, trahissant leur défaut de droite raison par la revendication qu'ils posent à son sujet 5. L'usage et la fin de la raison n'est pas de trouver la somme ou la vérité de l'une ou de plusieurs conséquences éloignées des premières définitions et des significations établies des dénominations, mais de commencer à celles-ci, et de continuer [en allant] d'une conséquence à une autre 6. Car il ne peut y avoir aucune certitude de la dernière conclusion sans une certitude de toutes ces affirmations et négations sur lesquelles elle est fondée et à partir desquelles elle a été inférée 7. Par exemple, quand un chef de famille, en tenant des comptes, additionne les sommes de toutes les factures des dépenses en une seule somme, s'il ne prend pas garde à la façon dont l'addition de chaque facture a été faite par ceux qui doivent s'en acquitter, et ne fait pas attention aux raisons pour lesquelles il y a eu dépense, cela ne lui est pas plus profitable que s'il acceptait le compte globalement, se fiant à la compétence et à l'honnêteté des comptables. De même, celui qui, en raisonnant sur toutes les autres choses, adopte des conclusions sur la foi des auteurs sans aller les tirer 8 des premiers articles de chaque calcul 9 (qui sont les significations des dénominations établies par des définitions), celui-là perd sa peine, ne sait rien, et ne fait rien d'autre que de croire seulement. Quand on calcule sans utiliser des mots, ce qui peut être fait pour des choses particulières, comme quand, à la vue d'un seule chose quelconque, on conjecture ce qui a probablement précédé, ou ce qui s'ensuivra probablement : si ce que l'on pensait probablement s'ensuivre ne s'ensuit pas, ou si ce que l'on pensait

1 2 3 4 5 6

7 8 9

R. Anthony : "discussion au sujet d'un compte". (NdT) R. Anthony : "à grands cris". (NdT) On comprend l'esprit de la proposition, mais il faudrait savoir à quel jeu Hobbes fait ici référence pour produire une traduction plus fidèle. (NdT) "as it comes to bear sway in them". (NdT) "bewraying their want of right reason by the claim they lay to it". (NdT) "The use and end of reason is not the finding of the sum and truth of one, or a few consequences, remote from the first definitions and settled significations of names; but to begin at these, and proceed from one consequence to another.". (NdT) "on which it was grounded and inferred". (NdT) Exactement : "sans aller les chercher" (and doth not fetch). (NdT) "from the first items in every reckoning". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

45

probablement avoir précédé n'a pas précédé, on appelle cela une ERREUR 1, et même les hommes les plus prudents y sont sujets 2. Mais quand nous raisonnons avec des mots de signification générale, et que nous tombons sur une inférence générale fausse, bien que, communément, on nomme cela une erreur, c'est en vérité une ABSURDITÉ 3, des paroles 4 dénuées de sens. Car l'erreur n'est que le fait de se tromper 5, en présumant que 6 quelque chose est passé, ou à venir, chose qui ne s'est pas passée ou qui n'était pas à venir, mais dont nous n'avions pas découvert l'impossibilité 7. Mais quand nous faisons une assertion générale, à moins qu'elle ne soit vraie, sa possibilité ne peut pas être conçue. Et les mots par lesquels nous ne concevons rien d'autre que le son 8 sont ceux que nous appelons absurdes, sans signification, sans sens 9. Si quelqu'un me parlait d'un quadrilatère circulaire, ou des accidents du pain dans le fromage, ou de substances immatérielles, ou d'un sujet libre, d'une libre volonté, ou de quoi que ce soit de libre (mais pas selon cette personne au sens de libéré d'un obstacle qui s'oppose à nous 10 ), je ne dirais pas que cette personne est dans l'erreur, mais que ses mots ne veulent rien dire, c'est-à-dire qu'ils sont absurdes. J'ai dit précédemment, au chapitre deux, que l'homme l'emporte 11 sur tous les autres animaux par cette faculté qui fait que quand il conçoit une chose, quelle qu'elle soit, il est enclin à rechercher les conséquences de cette chose, et les effets qu'il pourrait produire avec. Et maintenant, j'ajoute un autre degré de cette supériorité 12 : l'homme peut réduire les consécutions qu'il trouve à des règles générales, nommées théorèmes ou aphorismes 13, ce qui veut dire qu'il peut raisonner, calculer 14, non seulement sur des nombres, mais aussi sur toutes les autres choses que l'on peut additionner les unes aux autres ou soustraire les unes des autres.

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10

11 12 13 14

"this is called error". (NdT) "even the most prudent men are subject.". (NdT) "it is indeed an absurdity". (NdT) R. Anthony : "discours". (NdT) "For error is but a deception". (NdT) R. Anthony : L'erreur n'est en effet qu'une déception dans la présomption que ...". (NdT) "yet there was no impossibility discoverable". G. Mairet ne tient pas compte de "discoverable". (NdT) "the sound". (NdT) "absurd, insignificant, and nonsense". R. Anthony : "absurdes, sans signification, et non sens". (NdT) J'ai pris des libertés avec la construction de la phrase pour que le sens soit très clair. La traduction simplement littérale la plus proche du texte serait : "ou quoi que ce soit de libre sinon libre (ou libéré) d'être empéché par (une) opposition" ("or any free but free from being hindered by opposition"). Le sens est celui-ci : on peut accepter de concevoir la liberté comme l'absence d'obstacles (c'est ce que l'on appelle la liberté d'action ou liberté de spontanéité, liberté commune évidemment admise par les déterministes), mais "libre arbitre", "libre volonté", "liberté d'indifférence" sont des expressions dénuées de signification. Voir le chapitre 21 de la deuxième partie du Léviathan. On pourra rapprocher de David Hume (Enquête sur l'entendement humain, section 8) "excell". R. Anthony : "surpasse". (NdT) "excellence". Il est très difficile de traduire autrement. (NdT) "to general rules, called theorems, or aphorisms". (NdT) "he can reason, or reckon". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

46

Mais ce privilège est tempéré par un autre, le privilège de l'absurdité, auquel aucune créature vivante n'est sujette, sinon l'homme seul. Et parmi les hommes, ceux qui y sont de tous les plus sujets sont ceux qui professent la philosophie. Car ce que Cicéron dit d'eux quelque part est très vrai, qu'il ne peut rien y avoir de plus absurde que ce qu'on peut trouver dans les livres des philosophes. Et la raison en est manifeste, car aucun d'eux ne commence sa ratiocination 1 [en partant] de définitions et d'explications des dénominations qu'il doit employer 2. Cette méthode a été utilisée seulement en géométrie, et de cette façon, les conclusions de la géométrie ont été rendues indiscutables 3. La première cause des conclusions absurdes, je l'attribue au manque de méthode, c'est-à-dire qu'ils ne commencent pas leur ratiocination 4 [en partant] de définitions, c'est-à-dire de significations établies de leurs mots 5, comme s'ils pouvaient faire des calculs sans connaître la valeur des noms des nombres, un, deux, et trois. Vu que tous les corps entrent dans des calculs selon diverses considérations, que j'ai mentionnées dans le chapitre précédent, ces considérations étant différemment nommées, des absurdités différentes procèdent de la confusion des dénominations et de leur liaison incorrecte dans des assertions 6. Et par conséquent, La deuxième cause des assertions absurdes, je l'attribue au fait de donner des dénominations de corps aux accidents ou des dénominations d'accidents aux corps, comme le font ceux qui disent que la foi est infuse ou inspirée, alors que rien ne peut être versé ou soufflé dans quoi que ce soit, sinon un corps 7, ceux qui disent que l'étendue est corporelle, que les phantasmes 8 sont des esprits, etc.. La troisième, je l'attribue au fait de donner des dénominations d'accidents de corps [qui se trouvent] hors de nous aux accidents de nos propres corps, comme font ceux qui disent que la couleur est dans le corps [extérieur], le son dans l'air, etc.. La quatrième, au fait de donner des dénominations de corps aux dénominations ou aux paroles, comme le font ceux qui disent qu'il y a des choses universelles, qu'une créature vivante est un genre, ou une chose générale 9, etc..

1 2 3 4 5 6

7 8 9

Sans nuance péjorative. On peut traduire par raisonnement. (NdT) "from the definitions or explications of the names they are to use". (NdT) "indisputable". (NdT) Sans nuance péjorative. On peut traduire par raisonnement. (NdT) "that is, from settled significations of their words". (NdT) "proceed from the confusion and unfit connexion of their names into assertions". R. Anthony : "procèdent de la confusion et de la connexion impropre de leurs noms dans les assertions. (NdT) Autrement dit, de la matière. Hobbes n'utilise pas ici, comme dans les chapitres précédents, le mot "fancy" mais le mot "phantasm". "there be things universal; that a living creature is genus, or a general thing". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

47

La cinquième, au fait de donner des dénominations d'accidents aux dénominations et aux paroles, comme font ceux qui disent que la nature d'une chose est sa définition, que l'ordre d'un homme est sa volonté, et ainsi de suite. La sixième, au fait d'employer des métaphores, des tropes, et d'autres figures de rhétorique, au lieu d'employer les mots appropriés. Car, quoiqu'il soit légitime 1 de dire, par exemple, que le chemin va, ou conduit ici ou là, que le proverbe dit ceci ou cela (alors que les chemins ne peuvent pas aller, ni les proverbes parler), néanmoins, dans le calcul, et dans la recherche de la vérité 2, de pareilles paroles ne doivent pas être admises 3. La septième, je l'attribue aux dénominations qui ne veulent rien dire, mais qui sont adoptées par les Écoles et apprises mécaniquement 4, comme hypostatique, transsubstantié, consubstantié, maintenant-éternel, et tout le jargon de même type des Scolastiques. Celui qui peut éviter ces choses ne tombera pas facilement dans quelque absurdité, à moins que le calcul ne soit long, auquel cas il se peut qu'il oublie ce qui a précédé. Car tous les hommes, par nature 5, raisonnent de façon semblable, et ils raisonnent bien quand ils ont de bons principes 6. Qui est assez stupide pour à la fois faire une erreur en géométrie, et persévérer alors qu'un autre la lui a révélée? De cela, il apparaît que la raison n'est pas née avec nous, comme la sensation et le souvenir, ne s'acquiert pas par l'expérience seule, comme la prudence, mais qu'on y parvient par le travail 7, premièrement en posant convenablement 8 des dénominations, deuxièmement en acquérant une bonne et rigoureuse méthode, partant des éléments, qui sont les dénominations, pour aller jusqu'aux assertions faites par la liaison des dénominations, et aussi jusqu'aux syllogismes, qui sont des liaisons d'assertions, jusqu'à ce que nous arrivions à la connaissance de toutes les consécutions de dénominations qui se rapportent au sujet entrepris, et c'est là ce que les hommes appellent science 9. Alors que la sensation et le souvenir ne sont qu'une connaissance d'un fait, qui est une chose passée et irrévocable 10, la science est la connaissance des consécutions, et de la dépendance d'un fait par rapport à un autre 11, science par laquelle, à partir de ce que nous savons présentement faire, nous savons comment faire quelque chose d'autre quand nous le voulons, ou une
1 2

"lawful". (NdT) "yet in reckoning, and seeking of truth". (NdT) 3 "such speeches are not to be admitted". R. Anthony : "un tel langage n'est pas admissible". (NdT) 4 Ou "par coeur". R. Anthony : "par routine". (NdT) 5 "by nature". (NdT) 6 "reason alike, and well, when they have good principles". (NdT) 7 "industry". Anthony : "par l'industrie". (NdT) 8 "in apt imposing". R. Anthony : "par la juste imposition". (NdT) 9 "first in apt imposing of names; and secondly by getting a good and orderly method in proceeding from the elements, which are names, to assertions made by connexion of one of them to another; and so to syllogisms, which are the connexions of one assertion to another, till we come to a knowledge of all the consequences of names appertaining to the subject in hand; and that is it, men call science". (NdT) 10 "irrevocable". (NdT) 11 "science is the knowledge of consequences, and dependence of one fact upon another". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

48

chose semblable, à un autre moment; parce que, quand nous comprenons comment une chose se produit, à partir de quelles causes, et par quelle manière, et que les mêmes causes 1 viennent en notre pouvoir, nous comprenons comment nous pouvons leur faire produire les mêmes effets 2. Par conséquent, les enfants ne sont doués d'aucune raison, jusqu'à ce qu'ils soient parvenus à l'usage de la parole, mais on les nomme des créatures raisonnables en raison de la possibilité qui apparaît chez eux d'avoir dans un temps à venir l'usage de la raison. Et la plupart des hommes, quoiqu'ils aient jusqu'à un certain point 3 l'usage du raisonnement, comme quand ils utilisent des nombres jusqu'à un certain niveau, ne s'en servent néanmoins que pour peu d'usages dans la vie courante, dans laquelle ils se gouvernent, certains mieux, d'autres de pire façon, selon leurs différences d'expérience, de vitesse de la mémoire et selon leurs inclinations vers différents buts 4, mais surtout selon la bonne ou la mauvaise fortune et selon les erreurs des uns et des autres. Car, pour ce qui est de la science (des règles certaines de leurs actions) 5, ils en sont si loin qu'ils ne savent [même] pas ce qu'elle est. Ils ont cru que la géométrie, c'était des tours de passe-passe 6. Mais, pour les autres sciences, ceux à qui l'on n'en a pas appris les commencements 7, et qui n'ont pas pu y faire certains progrès pour qu'ils puissent voir comment elles sont engendrées et acquises 8, sont sur ce point comme les enfants qui n'ont aucune idée de la génération, et à qui les femmes font croire que leurs frères et soeurs n'ont pas été enfantés, mais ont été trouvés dans le jardin. Pourtant, ceux qui n'ont aucune science sont dans une condition meilleure et plus noble, avec leur prudence naturelle 9 que ceux qui, en raisonnant mal, ou en faisant confiance à ceux qui raisonnent de façon incorrecte, se précipitent dans des règles générales fausses et absurdes 10. Car l'ignorance des causes et des règles ne mène pas les hommes si loin de leur chemin 11, que le fait de se fonder sur de fausses règles et de prendre pour causes de ce dont ils aspirent, de fausses causes 12 qui sont plutôt les causes du contraire. Pour conclure, la lumière de l'esprit humain, ce sont des mots clairs 13, mais d'abord débarrassés des impuretés 14 et purgés de toute ambiguïté, par d'exactes
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14

"the like causes". (NdT) "the like effects." (NdT) "a little way" : un bout de chemin. (NdT) "and inclinations to several ends". (NdT) "For as for science, or certain rules of their actions". (NdT) "conjuring". Conjuration, prestidigitation, évocation des esprits. (NdT) "the beginnings". Ici, les principes. (NdT) "acquired and generated". (NdT) "their natural prudence" "fall upon false and absurd general rules". (NdT) "oes not set men so far out of their way as". (NdT) Littéralement "des causes qui ne sont pas ainsi". (NdT) "perspicuous words". (NdT) "snuffed". Le mot "snuff" désigne la tabac à priser (priser : to snuff). Le verbe a aussi le sens de "moucher" (une chandelle) et plus rarement, semble-t-il, de "se moucher". On comprendra ici qu'il faut "moucher" les mots (deuxième sens), les débarrasser de leurs impuretés. R. Anthony utilise le verbe "purifier". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

49

définitions. La raison est la marche, le développement de la science est le chemin, et l'avantage pour l'humanité est le but. Et, au contraire, les métaphores et les mots dénués de sens et ambigus sont semblables aux ignes fatui 1, et raisonner à partir d'eux, c'est errer dans d'innombrables absurdités, et leur aboutissement, ce sont les disputes, les discordes et la désobéissance 2. De même que beaucoup d'expérience est la prudence, beaucoup de science est la sapience 3. Car, quoique nous ayons la seule dénomination "sagesse" 4 pour les deux, pourtant les Latins faisaient toujours une distinction entre prudentia et sapientia, attribuant la première à l'expérience et la seconde à la science. Mais, pour faire apparaître la différence plus clairement, imaginons un homme doué par la nature d'une capacité à manier les armes et d'une dextérité excellentes, et un autre homme qui a ajouté à cette dextérité une science acquise des endroits où il peut toucher 5 son adversaire, et où son adversaire peut le toucher, ceci dans toutes les positions et les gardes possibles. L'habileté du premier serait à l'habileté du second ce que la prudence est à la sapience. Les deux sont utiles, mais la seconde est infaillible. Mais ceux qui, faisant seulement confiance à l'autorité des livres, suivent aveuglement les aveugles, sont comme celui qui, faisant confiance aux fausses règles d'un maître d'escrime, se risque présomptueusement sur un adversaire qui, soit va le tuer, soit va le déshonorer 6. Les signes de la science sont les uns certains et infaillibles, d'autres incertains. Ils sont certains quand celui qui a la prétention [d'avoir] la science de quelque chose, peut l'enseigner, c'est-à-dire en démontrer clairement 7 la vérité à autrui. Ils sont incertains, quand seuls certains événements particuliers répondent à sa prétention, et en de nombreuses occasions se révèlent 8 être ce qu'il avait dit qu'ils devraient être. Les signes de la prudence sont tous incertains, car il est impossible d'observer par expérience et de se rappeler toutes les circonstances qui peuvent modifier le résultat 9. Mais dans toute affaire, où l'on ne peut procéder par une science infaillible, et qui est sujette à de nombreuses exceptions, délaisser son propre jugement naturel et se [laisser guider] par des sentences 10 lues chez les auteurs, c'est un signe de déraison 11 que l'on méprise généralement par le nom de pédanterie 12. Et même parmi ces hommes qui, dans les conseils de la République 13, aiment étaler 14 leurs lectures de politique et d'histoire, il en est fort peu qui font la même chose dans leurs affaires domestiques, où leur l'intérêt
1 2 3 4 5 6 7 8

9 10 11 12 13 14

Feux follets (ignes : feux + fatui (fatuus) : fous). (NdT) Ou "mépris" au sens de mépris des règles. "sapience". (NdT) "wisdom". (NdT) Exactement "piquer". (Ndt) Le futur proche a été ajouté par le traducteur. "évidemment", c'est-à-dire montrer l'évidence des propositions. Le mot employé par Hobbes est "prove" qui signifie aussi "prouver", "vérifier", "démontrer". Une traduction plus littéraire choisirait "en de nombreuses occasions vérifient ses prédictions". (NdT) "success" : le succès, l'issue. (NdT) Des jugements ("sentences"). (NdT) "folly" : sottise, déraison, folie. (NdT) Ou pédantisme. (NdT) "in councils of the Commonwealth". (NdT) Plus exactement "montrer" ("to show"), faire montre (solution de R. Anthony). (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

50

particulier est en jeu, ayant assez de prudence pour leurs affaires privées, bien qu'en public, ils ne font pas plus attention à la réputation de leur propre esprit 1 qu'au succès des affaires d'autrui.

1

"their own wit". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

51

Première partie : De l’homme

Chapitre VI
Des commencements intérieurs des mouvements volontaires, couramment appelés passions ; et des paroles par lesquelles ils sont exprimés.

Retour à la table des matières

Les animaux ont deux sortes de mouvements qui leur sont particuliers 1: l'un, appelé mouvement vital 2, commence à la génération, et continue sans interruption pendant toute leur vie. Tels sont la circulation sanguine, le pouls, la respiration, la digestion, la nutrition, l'excrétion, etc., lesquels mouvements ne nécessitent pas l'aide de l'imagination. L'autre mouvement est le mouvement animal, aussi appelé mouvement volontaire 3, comme marcher, parler, bouger l'un de nos membres, d'une façon telle que le mouvement a d'abord été imaginé 4 dans notre esprit 5. Que la sensation soit un mouvement dans les organes et les parties intérieures du corps de l'homme, causé par l'action des choses 6 que nous voyons, entendons,

1 2 3 4 5

6

"peculiar". (NdT) "One called vital". (NdT) "voluntary motion". (NdT) "fancied". On peut traduire par "phantasmé". (NdT) "in such manner as is first fancied in our minds". Erreur de traduction de G. Mairet : "comme s'il avait d'abord été imaginé dans notre esprit". Le "comme si" suppose ici que le propos de Hobbes n'a pas été compris. (NdT) "factum ab Objectis" dans la version latine. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

52

etc., et que ce phantasme 1 ne soit qu'un reste 2 du même mouvement, demeurant après la sensation, tout cela a déjà été dit dans les premier et deuxième chapitres. Et parce que marcher, parler, et les mouvements volontaires du même type dépendent toujours d'une pensée antérieure du vers où, du par où, ou du quoi 3, il est évident que l'imagination est le premier commencement interne de tout mouvement volontaire. Et quoique les hommes qui n'ont pas étudié 4 ne conçoivent pas du tout de mouvement là où la chose mue est invisible, ou là où l'espace dans lequel elle est mue, à cause de sa petitesse, est imperceptible 5, pourtant cela n'empêche pas que de tels mouvements existent. Car, qu'un espace soit aussi petit que possible, ce qui est mu dans un espace plus grand, dont ce petit espace est une partie, doit d'abord être mu dans cette partie. Ces petits commencements de mouvements à l'intérieur du corps de l'homme 6, avant qu'ils n'apparaissent dans le fait de marcher, parler, frapper, et d'autres actions visibles, sont couramment nommés EFFORTS 7. Cet effort, quand il est dirigé vers quelque chose qui le cause, est appelé APPÉTIT ou DÉSIR, la première dénomination étant la dénomination générale 8, et l'autre dénomination étant souvent restreinte à signifier le désir de nourriture, à savoir la faim et la soif. Et quand l'effort provient de [l'intention de] se garder de quelque chose 9, on le nomme AVERSION 10. Ces mots appétit et aversion nous viennent des Latins, et les deux signifient les mouvements, l'un qui consiste à se rapprocher de quelque chose, l'autre à fuir quelque chose 11. C'est aussi ce que signifient les mots grecs ormè et aphormè 12. Car la nature elle-même, vraiment, imprime souvent ces vérités 13 en l'homme 14 sur lesquelles il achoppe 15 quand, après coup, il cherche quelque chose au-delà de la Nature 16. Car les Scolastiques 17 ne trouvent, dans le simple appétit de marcher, aucun mouvement

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12

13 14 15 16 17

"fancy". (NdT) "relics" : un vestige, un reliquat (R. Anthony). (NdT) "a precedent thought of whither, which way, and what". (NdT) "unstudied men". R. Anthony traduit par "sans culture". (NdT) "insensible". R. Anthony : "insensible". (NdT) "These small beginnings of motion within the body of man". (NdT) Au singulier dans le texte : "endeavour"(c'est le conatus latin). (NdT) "the general name". (NdT) L'Anglais peut dire plus simplement : "when the endeavour is from ward something". R. Anthony : "et quand la direction de l'effort va en s'éloignant de quelque chose". (NdT) "aversion". (NdT) R. Anthony : "l'un d'approche, l'autre de retraite". (NdT) En caractères grecs dans le texte. "ormé" a ces différents sens : a) attaque, assaut. b) impulsion, désir, envie. c) élan ardeur, zèle. d) impulsion des sens ou instinct (en particulier chez les stoïciens). "aphormé" : a) origine, point de départ. b) occasion, prétexte. c) ressource, moyen. d) répugnance, aversion (en particulier chez les stoïciens). Il sagit des mouvements imperceptibles dont il était question plus haut. R. Anthony : "nous pousse vers des vérités". (NdT) Hobbes emploie le pluriel : les hommes. (NdT) R. Anthony emploie le verbe trébucher. (NdT) La suite explique le sens de cette phrase. L'ignorance du mouvement imperceptible pousse certains penseurs à une mauvaise "physique métaphysique" pleine d'absurdités. (NdT) R. Anthony : "les Ecoles". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

53

actuel 1, mais comme ils doivent [bien] reconnaître qu'il y a quelque mouvement, ils le nomment mouvement métaphorique 2, ce qui n'est rien d'autre que des paroles absurdes, car, même si des mots peuvent être dits métaphoriques, il n'en est pas ainsi des corps et des mouvements. Ce que les hommes désirent, on dit qu'ils l'AIMENT, et qu'ils HAISSENT 3 les choses pour lesquelles ils ont de l'aversion. Si bien que désirer et aimer sont la même chose, sauf que 4 par désir, nous signifions l'absence de l'objet, et par amour, plus couramment la présence du même objet. De même, par aversion, nous signifions l'absence, et par haine, la présence de l'objet. Parmi les appétits et les aversions, certains naissent avec les hommes 5, comme l'appétit de la nourriture, l'appétit d'excrétion et d'exonération 6 (que l'on peut aussi et plus proprement 7 appeler des aversions de quelque chose qu'ils sentent dans leur corps 8) et quelques autres appétits peu nombreux. Les autres, qui sont des appétits de choses particulières, procèdent de l'expérience et de l'essai 9 de leurs effets sur eux-mêmes ou sur les autres. En effet, en ce qui concerne les choses que nous ne connaissons pas du tout, ou que nous croyons ne pas exister, nous ne devons avoir d'autre désir que celui de goûter ou d'essayer. Mais nous avons de l'aversion pour les choses, non seulement qui, nous le savons, nous ont nui 10, mais aussi pour celles dont nous ne savons pas si elles nous nuiront ou pas. Ces choses que nous n'aimons ni ne haïssons, on dit qu'elles sont méprisées, le MEPRIS 11 n'étant rien d'autre qu'une immobilité, qu'un refus 12 du coeur qui consiste à résister à l'action de certains choses, et qui vient de ce que le coeur est déjà mu autrement, par des objets plus puissants, ou qui vient d'un défaut d'expérience de ces choses. Et parce que la constitution du corps de l'homme est en continuelle mutation 13, il est impossible que toutes les mêmes choses causent toujours en lui

1

2 3 4 5 6 7 8

9 10 11 12 13

Hobbes utilise le langage scolastique hérité d'Aristote. Ici "actuel" a le sens d'effectif (et même de visible), de non simplement potentiel. R. Anthony refuse nettement cette traduction, dans une note (14) : "aucun mouvement véritable". (NdT) "metaphorical motion". Chez R. Anthony, c'est l'appétit qui est métaphorique.(NdT) "hate". Précédemment "love". (NdT) Traduction littérale de "save than". (NdT) R. Anthony : "sont innés". (NdT) "décharge": le fait d'ôter quelque chose du corps. (NdT) "de façon plus appropriée". Hobbes ne fait aucunement allusion aux convenances. Il envisage seulement la rectitude des dénominations. On me pardonnera cette traduction discutable qui, pourtant, est la traduction quasiment littérale du texte de Hobbes qui, lui, dans ce passage, ne vise aucun jeu de mots : "which may also and more properly be called aversions, from somewhat they feel in their bodies". La traduction de F. Tricaud est beaucoup plus convenable et sérieuse. (NdT) R. Anthony : "de l'épreuve". (NdT) "hurt" : nuire, faire mal, blesser, faire de la peine. (NdT) Ou dédain : "contempt". (NdT) "contumacy" : entêtement, obstination. En droit, refus de comparaître. R. Anthony : "abstention formelle du coeur". (NdT) Au sens de changement. Le terme n'a évidemment rien à voir avec la génétique. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

54

les mêmes appétits et les mêmes aversions. Encore moins les hommes peuvent-ils s'accorder sur le désir d'un seul et même objet. Mais, quel que soit l'objet de l'appétit de l'homme ou de son désir, c'est, pour sa part, ce qu'il nomme bon, et l'objet de sa haine et de son aversion, il le nomme mauvais 1. L'objet de son mépris, il le nomme sans valeur et insignifiant 2. Mais l'utilisation de ces mots de bon, mauvais, et méprisable se fait selon la personne qui la pratique 3. Il n'existe rien qui soit ainsi, simplement et absolument, ni aucune règle commune du bon et du mauvais qu'on puisse tirer 4 de la nature des objets eux-mêmes, car cette règle 5 vient de l'individualité de l'homme, là où il n'y a pas de République 6, ou, dans une République, d'une personne qui le représente, ou d'un arbitre, d'un juge 7 que les hommes en désaccord établissent par consentement 8, et dont la sentence constitue la règle du bon et du mauvais. La langue latine 9 a deux mots dont la signification se rapproche de celle de bon et mauvais, mais [le sens] n'est pas exactement le même : pulchrum et turpe 10, le premier signifiant ce qui, par certains signes apparents, promet d'être bon, et le deuxième signifiant ce qui promet d'être mauvais. Mais, dans notre langue, nous n'avons pas de dénominations générales pour exprimer cela. Mais, pour pulchrum, nous disons, pour certaines choses, fair, pour d'autres, beautiful ou handsome, ou gallant, ou honorable, ou comely, ou amiable, et pour turpe, foul, deformed, ugly, base, nauseous 11, et ainsi de suite, en fonction de l'objet. Tous

1

"good" et "evil". Bon et mauvais, bien et mal (ces deux derniers termes étant choisis par R. Anthony). (NdT) 2 "vile and inconsiderable". R. Anthony : "vil et indigne d'être pris en considération". (NdT) 3 Phrase simple mais difficile à rendre clairement :"For these words of good, evil, and contemptible are ever used with relation to the person that useth them". La suite indique le sens. (NdT) 4 G. Lyon (La philosophie de Hobbes, Paris, Alcan, 1893, p.115) : "qui puisse être empruntée". (NdT) 5 R. Anthony : "une mesure". La version latine donne "regula". (NdT) 6 "Commonwealth". (NdT) 7 "an arbitrator or judge". (NdT) 8 "by consent". (NdT) 9 Note 30 de la traduction de R. Anthony : "A partir de "la langue latine ...", le texte latin dit : "Pulchrum et Turpe signifient à peu près, mais non d'une façon précise, la même chose que Bonum et Malum. Pulchrum signifie ce qui, par des signes apparents, promet le bien, et Turpe ce qui promet le mal. De l'un et de l'autre, il est diverses formes : Formosum, Honestum, Decorum, jucundum sont des formes de pulchrum. Deforme, Inhorestum, Molestum sont des formes de Turpe. Tous ces vocables ne signifient qu'une promesse ou de bien ou de mal. Il y a trois sortes de bien : l'une en tant que promesse, Pulchritudo; l'autre par rapport à la chose elle-même (in re), on l'appelle Bonitas; la troisième en tant que fin, et c'est jacunditas. En outre, le bien qui en tant que fin s'appelle jucundum, en tant que moyen s'appelle Utile. De même, le mal en tant que promesse s'appelle Turpe, en tant que fin s'appelle Molestum." 10 "pulchrum" : bien, beau, joli, parfait, merveilleux. "turpe" : laid, vilain difforme, déplaisant, dégoûtant, ignoble, honteux, indécent. 11 Vu les nuances parfois très fines, nous avons laissé les termes anglais. 1) Fair : beau, net, pur. 2) beautiful : beau (voire très beau), admirable, joli. 3) handsome : beau, bien fait, grâcieux, élégant. 4) gallant : beau, noble, élégant, chevaleresque. 5) honourable : honorable. 6) comely : avenant, charmant, gracieux. 7) amiable : aimable. 8) foul : infect, sale, abominable, méchant, déloyal, grossier. 9) deformed : difforme, contrefait. 10) ugly : disgracieux, vilain. 11) base : bas, vil, ignoble. 12) nauseous : écoeurant, dégoûtant. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

55

ces mots, placés convenablement, ne signifient rien d'autre que l'air 1, l'aspect 2, ce qui promet du bon ou du mauvais. Si bien qu'il y a trois genres de biens : ce qui s'annonce bon, c'est-à-dire pulchrum, ce qui est bon dans les faits, en tant que fin désirée, ce qui est appelé jucundum 3, agréable, et le bon en tant que moyen, ce qui est appelé utile, avantageux; et il y a autant de genres de mauvais : ce qui promet d'être mauvais est appelé turpe 4, le mauvais dans les faits et dans la fin est molestum 5, déplaisant, gênant, et mauvais en tant que moyen : inutile, désavantageux, nuisible. Dans la sensation qui se trouve réellement en nous, comme je l'ai dit plus haut, il n'y a que le mouvement, causé par l'action des objets extérieurs mais qui apparaît à la vue comme lumière et couleur, à l'oreille, comme son, aux narines comme odeur, etc., quand l'action du même objet se poursuit des yeux, des oreilles et des autres organes jusqu'au coeur, l'effet réel n'étant rien d'autre que le mouvement, ou effort 6, qui consiste en un appétit vers l'objet qui meut, ou en une aversion pour fuir cet objet Mais l'apparition, la sensation de ce mouvement est ce que nous nommons soit VOLUPTÉ 7, soit CHAGRIN 8. Ce mouvement, qui est nommé appétit, et, pour l'apparition, volupté et plaisir, semble être un appui, une aide du mouvement vital 9, et donc, les choses, en tant qu'elles causent la volupté ne sont pas improprement nommées jucunda 10 (un juvando 11), du fait qu'elles aident et fortifient. Le contraire, molesta 12, désagréables, du fait qu'elles empêchent et dérangent le mouvement vital. Le plaisir, donc, ou volupté, est l'apparition, la sensation de ce qui est bon 13, et la molestation 14, le déplaisir, de l'apparition, de la sensation de ce qui est mauvais. Par conséquent, tout appétit, tout désir, tout amour est accompagné de plus ou moins de volupté, et toute haine, toute aversion, de plus ou moins de déplaisir et du sentiment d'être blessé 15. Parmi les plaisirs, les voluptés, certains naissent de la sensation d'un objet présent, et on peut les nommer plaisirs de la sensation 16 (le mot sensuel, comme il est utilisé seulement par ceux qui condamnent ces plaisirs, n'a pas lieu d'être
1 2 3 4 5 6 7

8 9 10 12 13 14 15 16

La mine, l'allure ("mien"). R. Anthony : "l'apparence". (NdT) L'expression ("countenance"). R. Anthony : "la physionomie". (NdT) Plaisant, agréable, charmant. (NdT) Voir la note de début de paragraphe. (NdT) Pénible, désagréable, fâcheux. (NdT) "endeavour". (NdT) "delight" : aussi enchantement, ravissement. Le texte latin utilise la Latin "voluptas" que l'on peut traduire par plaisir ou volupté. Le début du paragraphe suivant nous oblige à choisir ici volupté. (NdT) Peine, affliction, embarras ("trouble of mind"). (NdT) "vital motion". (NdT) Plaisantes, agréables, charmantes. (NdT) 11 Une aide. (NdT) Pénibles, désagréables, fâcheuses. (NdT) "du bon" ou "du bien". (NdT) Ici ce qui est produit en l'homme par les choses molesta (voir les notes précédentes). (NdT) Il est loin d'être facile de traduire ici "offence". "pleasures of sense". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

56

utilisé tant qu'il n'existe pas de lois). De cette sorte sont tous les plaisirs provoqués par les opérations qui chargent et déchargent le corps 1, de même que tout ce qui est plaisant à voir, entendre, sentir, goûter, ou toucher. D'autres naissent de l'attente 2 qui procède de la prévision de la fin ou des conséquences des choses, que ces choses plaisent ou qu'elles déplaisent dans la sensation, et ce sont, pour celui qui tire ces conséquences, des plaisirs de l'esprit, et on les nomme généralement JOIE. De la même manière, certains déplaisirs sont dans la sensation et sont nommés PEINE 3. D'autres correspondent à l'attente des conséquences et sont nommés CHAGRIN 4. Les passions simples nommées appétit, désir, amour, aversion, haine, joie et chagrin ont reçu des dénominations différentes pour des raisons 5 diverses. Premièrement, quand l'une succède à l'autre, elles sont nommées différemment en fonction de la probabilité 6 qu'ont les hommes d'atteindre ce qu'ils désirent. Deuxièmement, en fonction de l'objet aimé ou haï. Troisièmement, quand on envisage plusieurs de ces passions ensemble. Quatrièmement, en fonction du changement ou de la succession elles-mêmes. En effet, l'appétit lié à l'idée d'atteindre [l'objet]est nommé ESPOIR 7 Le même, sans une telle opinion, est le DÉSESPOIR. L'aversion, liée à l'idée d'une nuisance venant de l'objet, est la CRAINTE. La même, liée à l'espoir d'empêcher cette nuisance en s'opposant à elle, est le COURAGE. Le courage soudain est la COLÈRE. L'espoir constant est la CONFIANCE EN SOI. Le désespoir constant, la DÉFIANCE DE SOI. La colère pour un grand dommage subi par autrui, quand nous pensons que ce dernier a été fait à tort 8, est l'INDIGNATION. Le désir du bien pour autrui [est] la BIENVEILLANCE, la BONNE VOLONTÉ, la CHARITÉ. Si cette passion vise l'homme en général, on parle de BON NATUREL 9.

1 2 3 4 5 6 7 8 9

"Of this kind are all onerations and exonerations of the body". R. Anthony : "les onérations et les exonérations". (NdT) Il faut entendre ici qu'on s'attend à l'événement (to expect). (NdT) "pain" : douleur (R. Anthony), souffrance. (NdT) "grief". (NdT) "considerations". (NdT) R. Anthony : "vraisemblance". (NdT) Il est ici impossible d'ajouter en note, pour ce qui suit, tous les mots employés par Hobbes. On se reportera au texte anglais. (NdT) "by injury". R. Anthony : "injustement". (NdT) "If to man generally, good nature". R. Anthony : "bonté". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

57

Le désir des richesses [est] la CONVOITISE 1 : une dénomination toujours utilisée pour blâmer, parce que les hommes, se les disputant, ne sont pas contents de voir un autre les obtenir. Néanmoins, le désir en lui-même doit être ou blâmé ou permis, selon les moyens par lesquels ces richesses sont recherchées. Le désir des emplois et des préséances est l'AMBITION : une dénomination utilisée aussi de façon péjorative 2, pour la raison ci-dessus mentionnée. Le désir des choses qui ne contribuent que peu aux fins que nous poursuivons, ou la crainte des choses qui ne les empêchent que pour une faible part, est la PETITESSE [d'esprit] 3. Le mépris des aides et des obstacles minimes est la MAGNANIMITÉ. La magnanimité, s'il y a danger de mort ou de blessures, est la VAILLANCE, la FORCE D’ÂME. La magnanimité dans l'utilisation des richesses et la LIBÉRALITÉ. La petitesse [d'esprit], pour la même chose, est la SORDIDITÉ 4, l'AVARICE ou l'ESPRIT D’ÉCONOMIE, selon qu'elle est ou non appréciée. L'amour des personnes, en vue de relations sociales, est l'AMABILITÉ. L'amour des personnes, pour CONCUPISCENCE 5 NATURELLE. le seul plaisir des sens, est la

L'amour, auquel on a pris goût en repassant dans son esprit 6, c'est-à-dire en imaginant, le plaisir passé, est la LUXURE. L'amour d'une personne en particulier, lié au désir d'être soi-même aimé en particulier, est la PASSION DE L’AMOUR 7. Le même, lié à la crainte que l'amour ne soit pas réciproque, est la JALOUSIE. Le désir de faire regretter à quelqu'un l'une de ses actions en lui causant un tort est le DESIR DE VENGEANCE.
1 2 3

4

5

6 7

R. Anthony : "cupidité". (NdT) "in the worse sense". (NdT) "pusillanimity". Il est impossible ici, comme le fait R. Anthony, de traduire par "pusillanimité". Si l'on considère l'origine latine, il faut traduire, ce qui correspond très bien au propos de Hobbes, par "petitesse d'esprit". Cicéron (correspondance) emploie par exemple l'expression "pusillus animus", esprit étroit, âme mesquine. Le latin "pusillus" signifie "tout petit", voire "minuscule". (NdT) Le terme "wretchedness" est, dans ce contexte, difficile à traduire. Il ne s'agit pas simplement d'avarice, de ladrerie : le mot renvoie à un état de misère extrême, de condition minable (il peut aussi signifier que l'individu est infortuné, malheureux). R. Anthony a senti la difficulté en traduisant par "misère, pauvreté". (NdT) Il ne faut pas prendre ici le terme péjorativement. Il s'agit du désir sexuel naturel, que Hobbes distingue d'ailleurs (voir la suite) de la luxure qui, elle, suppose la médiation de phantasmes répétés. R. Anthony : "convoitise naturelle". (NdT) "from rumination". (NdT) "the passion of love". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

58

Le désir de connaître le pourquoi et le comment est la CURIOSITÉ, qu'on ne trouve en aucune créature vivante, sinon en l'homme; si bien que l'homme se distingue, non seulement par sa raison, mais aussi par cette passion singulière, des autres animaux qui sont tenus éloignés de la connaissance des causes par la prédominance de l'appétit de nourriture et des autres plaisirs des sens. Cette curiosité est une concupiscence de l'esprit 1 qui, parce que la volupté se poursuit de façon durable et sans fatigue dans l'acquisition du savoir, l'emporte sur la brève impétuosité de tout plaisir charnel 2. La crainte d'une puissance invisible feinte par l'esprit, ou imaginée à partir de contes 3 publiquement autorisés, est la RELIGION, et quand cette religion n'est pas autorisée, on la nomme SUPERSTITION. Quand la puissance imaginée est véritablement telle que nous l'imaginons, on la nomme vraie religion. La crainte sans qu'on puisse saisir le pourquoi et le quoi 4 est la TERREUR PANIQUE, ainsi nommée en raison des fables qui font de Pan son auteur, alors qu'en vérité il y a toujours en l'homme qui éprouve le premier cette crainte quelque saisie de la cause, tandis que les autres s'enfuient à cause du précédent, chacun supposant que son compagnon sait pourquoi. C'est pourquoi cette passion n'arrive à personne, sinon dans une foule, ou quand il y a une multitude de personnes. La joie qui provient de la saisie d'une nouveauté, est l'ADMIRATION 5, [passion] propre à l'homme car elle excite l'appétit de connaître la cause. La joie qui naît de l'imagination de son propre pouvoir, de ses propres capacités, est cette exultation de l'esprit 6 qui est nommée SE GLORIFIER. Cette passion, si elle est fondée sur l'expérience de ses propres actions antérieures, est la même chose que la confiance 7, mais si elle est fondée sur la flatterie d'autrui, ou simplement supposée 8 par l'individu, pour le plaisir de ses conséquences, elle est nommée vaine gloire, ce qui est une juste dénomination, car une confiance bien fondée engendre l'action 9, alors que la supposition de la puissance 10 ne le fait pas, et est en conséquence justement nommée vaine.

1

Voir la libido sciendi de saint Jean. Voir ausi Pascal et les jansénistes. R. Anthony : "soif de l'esprit". (NdT) 2 J'ai pris quelques libertés avec le texte afin que le sens soit clair. (NdT) 3 "tales" : contes, histoires, récits. (NdT) 4 "without the apprehension of why, or what". (NdT) 5 "admiration". On serait tenté de traduire différemment, mais Descartes lui-même, dans Les passions de l'âme, définit ainsi l'admiration : "L’admiration est une subite surprise de l’âme, qui fait qu’elle se porte à considérer avec attention les objets qui lui semblent rares et extraordinaires. Ainsi elle est causée premièrement par l’impression qu’on a dans le cerveau, qui représente l’objet comme rare et par conséquent digne d’être fort considéré." (Seconde partie, Article 70. Voir aussi article 53). (NdT) 6 R. Anthony : "triomphe de l'esprit". (NdT) 7 "confidence" : confiance, assurance. (NdT) 8 "to suppose" : supposer, croire, imaginer. (NdT) 9 "begetteth attempt" : fait qu'on essaie, conduit à entreprendre, cette dernière traduction étant celle de R. Anthony. (NdT) 10 "the supposing of power". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

59

Le chagrin, qui provient de l'idée d'un manque de puissance, est nommé ABATTEMENT 1. La vaine gloire, qui consiste à feindre ou à supposer des capacités en nous-mêmes, alors que nous savons que nous ne les possédons pas, touche surtout les jeunes gens, et elle est entretenue par les histoires et les romans [qui mettent en scène] des personnages chevaleresques 2, [mais] elle se corrige souvent par l'âge et le travail. La soudaine gloire 3 est la passion qui produit ces grimaces qu'on nomme le RIRE. Elle est causée soit par quelque action soudaine dont on est content, soit par la saisie en l'autre de quelque difformité 4, en comparaison de laquelle on s'applaudit soudainement soi-même. Elle touche surtout ceux qui sont conscients qu'ils possèdent le moins de capacités, et qui sont obligés, pour se conserver leur propre estime, de remarquer les imperfections des autres hommes. Et donc, rire beaucoup des défauts des autres est un signe de petitesse [d'esprit] 5. Car l'une des tâches des grandes âmes 6 est d'aider les autres et de les libérer du mépris, et de se comparer seulement aux plus capables 7. Au contraire, l'abattement soudain est la passion qui cause les PLEURS, et elle est causée par des accidents qui ôtent quelque ardent espoir ou quelque soutien de la puissance. Ceux qui y sont les plus sujets sont ceux qui comptent surtout sur des aides extérieures, et tels sont les femmes et les enfants. De là vient que certains pleurent à cause de la perte d'un ami, d'autres à cause de leur dureté 8, d'autres à cause de l'arrêt soudain de leurs pensées de vengeance, provoqué par une réconciliation. Mais, dans tous ces cas, le rire et les pleurs sont des mouvements soudains, qui sont tous deux supprimés par l'accoutumance, car personne ne rit des vieilles plaisanteries, ou ne pleure à cause d'un ancien malheur. Le chagrin provoqué par quelque défaut de capacité est la HONTE 9, ou la passion qui se révèle quand nous ROUGISSONS, et elle consiste en l'appréhension de quelque chose de déshonorant. Chez les jeunes gens, c'est le signe qu'on désire avoir une bonne réputation, ce qui est louable. Chez les hommes âgés, c'est le signe du même désir, mais qui n'est pas louable, parce qu'il vient trop tard. Le mépris de la bonne réputation est nommé IMPUDENCE.

1 2 3 4 5 6 7 8 9

"dejection of mind" : découragement (R. Anthony), abattement de l'esprit. (NdT) "gallant persons". R. Anthony : "héros". (NdT) "sudden glory". Hobbes n'emploie pas le mot "glorification". R. Anthony : "glorification soudaine". (NdT) "some deformed thing". R. Anthony : "défectuosité". (NdT) Le choix de traduire "pusillanimity" (voir précédemment) par "petitesse d'esprit" est à cet endroit légitimé (surtout si l'on songe à la suite : les grandes âmes). (NdT) Ou grands esprits (R. Anthony". "grandes âmes" ("great minds") est consacré par l'usage. (NdT) "with the most able". (NdT) "their unkindness". R. Anthony : "parce que leurs amis leur manquent d'amitié". (NdT) "is shame". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

60

Le chagrin pour le malheur d'un autre est la PITIE, et elle vient de ce que nous imaginons qu'il peut nous arriver la même chose, et c'est pourquoi cette passion est aussi nommée COMPASSION, et, dans une expression moderne, un SENTIMENT-POUR-SES-SEMBLABLES 1. C'est pourquoi le meilleur homme a le moins de pitié pour un malheur qui résulte d'une grande méchanceté, et, pour le même malheur, ceux qui ont le moins de pitié sont ceux qui se croient à l'abri 2 [d'un tel événement]. Le mépris, le peu de sensibilité pour le malheur d'autrui, est ce qu'on nomme CRUAUTÉ, et cette passion vient de ce qu'on se croit à l'abri du sort 3. Car, qu'on puisse prendre plaisir aux grands maux des autres hommes, sans autre but personnel, je ne conçois que ce soit possible. Le chagrin causé par le succès d'un concurrent, pour ce qui est de la santé, de l'honneur, ou d'autres biens, joint à un effort de développer nos capacités personnelles afin de l'égaler ou de la surpasser, est nommé ÉMULATION; mais joint à l'effort de supplanter ou d'entraver un concurrent, ce chagrin est nommé ENVIE. Quand, dans l'esprit de l'homme, des appétits et des aversions, des espoirs et des craintes concernant une seule et même chose se présentent alternativement, et que différentes conséquences bonnes ou mauvaises de l'accomplissement ou de l'omission de la chose proposée entrent successivement dans nos pensées, si bien que parfois nous avons pour elle un appétit, parfois une aversion, la somme totale des désirs, aversions, espoirs et craintes, poursuivis jusqu'à ce que la chose soit ou accomplie ou jugée impossible, est ce que nous appelons DÉLIBÉRATION 4. Par conséquent, il n'y a pas de délibération sur les choses passées, parce que, manifestement, il est impossible de les modifier, ni sur les choses que nous savons être impossibles, ou que nous jugeons telles, parce qu'on sait, ou qu'on croit, qu'une pareille délibération est vaine 5. Mais nous pouvons délibérer sur les choses impossibles que nous croyons possibles, ne sachant pas que c'est en vain. Et c'est appelé délibération parce que c'est le fait de mettre fin à la liberté 6 que nous avions de faire la chose, ou de l'omettre, selon notre propre appétit, ou notre propre aversion. Cette succession alternée d'appétits, d'aversions, d'espoirs et de craintes n'existe pas moins chez les autres créatures vivantes que chez l'homme, et donc, les bêtes délibèrent aussi.
1

2

3 4 5 6

Expression intraduisible ("fellow-feeling"). "sympathie" est insuffisant. "Fellow" signifie "semblable", "compagnon", "camarade", et "feeeling", "sentiment" (voire passion). Un traducteur courageux eût pu tenter "une compagnons-passion". R. Anthony reproduit simplement l'expression anglaise. (NdT) Exactement "qui se croient les moins sujets à ..., les moins susceptibles de ..." ("least obnoxious to"). R. Anthony : "qui pensent être les moins sujets à un malheur semblable". (NdT) Exactement "de la sécurité de notre propre sort" ("proceeding from security of their own fortune"). R. Anthony : "sécurité de notre propre fortune". (NdT) "deliberation". (NdT) "vain". (NdT) Comparez "de-liber-ation" et "liber-ty". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

61

Toute délibération est alors dite prendre fin quand ce dont on délibère est accompli ou jugé impossible, parce que, jusqu'à ce moment, nous conservons la liberté d'accomplir ou d'omettre la chose, selon notre appétit ou notre aversion. Dans la délibération, le dernier appétit, ou la dernière aversion, qui, de façon prochaine 1, donne son adhésion à l'action, est ce que nous nommons la VOLONTÉ, l'acte de vouloir, pas la faculté 2. Et les bêtes qui disposent de la délibération doivent nécessairement disposer aussi de la volonté. La définition de la volonté, donnée communément par les Scolastiques, que c'est un appétit rationnel 3, n'est pas bonne, car si c'était le cas, il ne pourrait exister d'acte volontaire contre la raison. Car un acte volontaire est ce qui procède de la volonté, et rien d'autre. Mais si, au lieu de dire un appétit rationnel, nous disions que c'est un appétit qui résulte d'une délibération antérieure, alors la définition serait la même que celle que j'ai ici donnée. La volonté, donc, est le dernier appétit dans la délibération. Et quoique nous disions dans la conversation courante que nous avons déjà eu la volonté de faire une chose dont pourtant nous nous sommes abstenus, cependant, ce n'est proprement rien d'autre que la dernière inclination, le dernier appétit. Car si les appétits qui interviennent 4 rendent une action volontaire, alors, pour la même raison, tous les aversions qui interviennent rendraient la même action volontaire, et ainsi une seule et même action serait en même temps volontaire et involontaire 5. Par là, il est manifeste que, non seulement les actions qui ont leur commencement dans la convoitise, l'ambition et la concupiscence, ou dans les autres appétits pour la chose visée, mais aussi celles qui ont leur commencement dans l'aversion, ou la crainte des conséquences qui suivent l'omission, sont des actions volontaires. Les façons de parler 6, par lesquelles les passions sont exprimées sont en partie les mêmes et en partie autres que celles par lesquelles nous exprimons nos pensées. Et premièrement, généralement, toutes les passions peuvent être exprimées à l'indicatif, comme j'aime, je crains, je me réjouis, je délibère, je veux, j'ordonne; mais certaines d'entre elles ont par elles-mêmes des expressions particulières qui, cependant, ne sont pas des affirmations, à moins qu'elles ne servent à faire d'autres inférences que celle de la passion dont elles procèdent. La délibération est exprimée au subjonctif, qui est un [mode] de discours 7 propre à

1

2 3 4 5

6 7

"immediately" : j'emploie ici le mot "prochain" comme Descartes le fait quand il parle par exemple des "causes prochaines" des passions de l'âme, c'est-à-dire au plus près, sans que quelque chose d'autre fasse une médiation. "immédiatement", "directement" sont des traductions tout à fait correctes. (NdT) "the will; the act, not the faculty, of willing". Voir ce que nous avions dit de l'impossibilité d'une psychologie des facultés substantialisées chez Hobbes. (NdT) "a rational appetite". (NdT) "the intervenient appetites". (NdT) L'idée de Hobbes, dans une perspective mécaniste, peut se comprendre. Si les causes de la volition pouvaient être multiples et "lointaines" dans la délibération, comme certaines inclinations nous ont fait tantôt désirer l'acte, tantôt le rejeter (ou en choisir un autre), et si elles pouvaient en quelque sorte s'additionner, les actes faits seraient en même temps voulus et non voulus. (NdT) "The formis of speech". R. Anthony : "les formes de langage". (NdT) "speech". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

62

signifier les suppositions, avec leurs conséquences, comme, A condition 1 que ce soit fait, alors telle chose s'ensuivra, et ce mode de discours ne diffère pas du langage du raisonnement, sauf que ce raisonnement se fait avec des termes généraux, tandis que la délibération, pour la plus grand part, porte sur des choses particulières. Le langage du désir ou de l'aversion est impératif, comme Fais cela, abstiens-toi de cela, et, quand quelqu'un est obligé de le faire, ou de s'en abstenir, c'est un ordre; sinon une prière ou encore un conseil. Le langage de la vaine gloire, de l'indignation, de la pitié, de l'esprit de vengeance est optatif, mais pour le désir de connaître, il y a une forme particulière d'expression nommée interrogative, comme Qu'est-ce? Quand arrivera-t-il que? Comment se fait-il? Pourquoi ainsi? D'autre langage des passions, je n'en trouve aucun, car maudire, jurer, insulter, et ainsi de suite, ne signifient pas en tant que parole, mais en tant qu'actions d'une langue habituée à cela. Ces façons de parler, ai-je dit, sont des expressions ou des significations volontaires de nos passions, mais elles n'en sont pas des signes certains 2 parce qu'elles peuvent être utilisées arbitrairement, que ceux qui en usent aient ou n'aient pas de telles passions. Les meilleurs signes des passions [chez un homme] sont dans l'expression [du visage], dans les mouvements du corps, dans les actions, dans les fins et les buts que nous savons par un autre moyen lui appartenir 3. Et parce que, dans la délibération, les appétits et les aversions sont renforcés 4 par la prévision des conséquences bonnes ou mauvaises, et des suites de l'action dont nous délibérons, le bon ou le mauvais effet de celle-ci dépend de la prévision d'une longue chaîne de conséquences, dont très rarement on est capable de voir la fin. Et, aussi loin que l'homme voie, si le bien est plus important dans ces conséquences que le mal, la chaîne entière est ce que les écrivains appellent bien apparent ou soi-disant bien 5, et, au contraire, quand le mal excède le bien, l'ensemble est un mal apparent ou un soi-disant mal. Si bien que celui qui, par expérience, ou par raison, a la vision la plus large et la plus sûre des conséquences 6, délibère mieux pour lui-même, et il est capable, quand le il veut, de donner les meilleurs conseils aux autres. Le continuel succès dans l'obtention de ces choses qu'on désire régulièrement 7, c'est-à-dire la réussite 8 continuelle, c'est qu'on appelle la FÉLICITÉ. Je veux dire la félicité de cette vie, car il n'existe pas une chose telle que la tranquillité perpétuelle de l'esprit, pendant que nous vivons ici-bas, parce
1 2 3

4

5 6 7 8

La traduction devient évidemment problématique si l'on traduit "if" par "si". (NdT) "certain signs". (NdT) Lieu commun. Voir par exemple la 3ème partie du Discours de la méthode de Descartes. "which we otherwise know the man to have". G. Mairet n'a pas compris ce passage. Il traduit : "chez une personne dont on sait qu'elle est différente". (NdT) "are raised". La traduction suppose ici un choix d'interprétation. Ou la prévision des conséquences fait naître (ou suscite) des appétits et des aversions (choix de R. Anthony, mais aussi de F. Tricaud), ou elle les renforce, les augmente. je choisis la deuxième interprétation, plus fidèle à Hobbes. "apparent or seeming good". R. Anthony : "bien apparent ou semblant". (NdT) "the greatest and surest prospect of consequences". R. Anthony traduit "prospect" par "prospection". (NdT) La traduction littérale de "from time to time" (de temps en temps) modifierait le sens du passage.(NdT) "continual prospering". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

63

que la vie n'est elle-même qu'un mouvement, et ne peut jamais être sans désir, sans crainte, pas plus que sans sensation. Quel genre de félicité Dieu a-t-il destiné à ceux qui l'honorent dévotement, on ne le saura pas avant d'en jouir, ces jouissances étant pour l'instant aussi incompréhensibles que l'expression des scolastiques : vision béatifique. La façon de parler par laquelle on pense que quelque est bon est l'ÉLOGE 1. Celle par laquelle on signifie la puissance et la grandeur de quelque chose le FAIT DE MAGNIFIER 2 cette chose. Et celle par laquelle on signifie l'opinion qu'on a de la félicité d'un homme est nommée par les Grecs makarismos 3, pour lequel nous n'avons aucune dénomination dans notre langue. Ce que nous avons dit des PASSIONS est bien suffisant, vu notre présent dessein.

1 2

3

"praise". R. Anthony : "louange". (NdT) Il est difficile de produire ici un substantif français approprié. R. Anthony et F. Tricaud choisissent "exaltation". On eût pu être tenté par "glorification" ou par la création du mot "magnification". Le texte latin utilise le mot "magnificatio". (NdT) En caractères grecs dans le texte. Mot intraduisible, comme le dit très exactement Hobbes. Le mot est utilisé par Platon au livre IX de La République (591d). Est "makarismos" (adjectif qualificatif) celui qu'on estime heureux, ou qui est digne d'être estimé heureux. Le mot renvoie de façon assez générale à l'idée que les hommes se font du bonheur. "makarious" signifie "heureux", "makaria" bonheur", ces termes semblant s'être d'abord appliqués aux dieux (bienheureux) avant de s'appliquer aux hommes. Hobbes a tort d'appliquer le mot à l'opinion (ou idée). C'est l'individu bienheureux qui est "makarismos". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

64

Première partie : De l’homme

Chapitre VII
Des fins ou résolutions du discours

Retour à la table des matières

Tout discours gouverné par le désir de connaître a finalement une fin 1, soit parce qu'on est parvenu [à ce qu'on voulait], soit parce qu'on a abandonné, et dans la chaîne du discours, où qu'elle soit interrompue 2, il y a une fin à ce moment-là. Si le discours est simplement mental, il consiste à penser que la chose arrivera et n'arrivera pas, ou qu'elle s'est produite et ne s'est pas produite, et cela alternativement 3. De telle sorte que, quel que soit l'endroit où vous ayez rompu 4 la chaîne du discours d'un homme 5, vous le laissez dans une présomption que la chose se produira, ou qu'elle ne se produira pas, ou qu'elle s'est produite, ou ne s'est pas produite. Tout cela est opinion. Et ce qui est alternance des appétits 6, en délibérant sur les biens et les maux, est alternance des opinions dans la recherche de la vérité du passé et de l'avenir. Et tout comme le dernier appétit dans la
1

2 3

4 5 6

Il s'agit ici de la fin comme terme, non de la fin comme but. Le premier paragraphe dit clairement qu'on est à la fin (terme) du processus désirant même quand la fin (but) n'est pas atteinte (abandon). Dans ce chapitre, le mot fin doit donc être entendu comme terme. R. Anthony considère qu'il s'agit d'une interruption momentanée. Rappelons que R. Anthony offre une traduction en choisissant soit le texte anglais, soit le texte latin. (NdT) "alternately". Les mots "alternately" et "alternate" désignent aussi bien des éléments qui se succèdent, sans nécessairement réapparaître, que des éléments qui vont et viennent, ce qui suppose la réapparition des mêmes éléments - ce qui serait d'ailleurs assez normal dans une délibération. R. Anthony choisit la traduction "pensées alternantes". (NdT) La version latine utilise le verbe "desino", cesser, se terminer, appliqué au discours. (NdT) "the chain of a man's discourse". (NdT) R. Anthony : "l'appétit alternant". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

65

délibération est appelée la volonté, la dernière opinion dans la recherche de la vérité du passé et de l'avenir est appelée le JUGEMENT 1, ou la décision résolue et finale 2 de celui qui mène ce discours 3. Et comme la chaîne entière de l'alternance des appétits, pour la question du bon et du mauvais 4, est appelée délibération, de même, la chaîne entière de l'alternance des opinions dans la question du vrai et du faux est appelée DOUTE. Aucun discours, quel qu'il soit, ne peut aboutir à une connaissance absolue des faits 5 passés ou futurs, car, comme la connaissance des faits, c'est originellement la sensation et, à partir de là 6 le souvenir, et comme la connaissance des consécutions 7 qui, comme je l'ai dit précédemment, est nommée science, n'est pas absolue mais conditionnelle, aucun homme ne peut connaître par le discours que telle chose ou telle chose est, a été, ou qu'elle sera, ce qui est connaître de façon absolue 8, mais seulement que si telle chose est, alors telle [autre] chose est, ou que si telle chose a été, alors telle [autre chose] a été, ou que si telle chose sera, alors telle [autre] chose sera, ce qui est connaître de façon conditionnelle 9 ; et non connaître la consécution d'une chose à une autre, mais la consécution d'une seule dénomination d'une chose à une autre dénomination de la même chose. Et donc, quand le discours est mis en paroles, qu'il commence par les définitions des mots, et qu'il procède par leur connexion dans des affirmations générales 10, et encore de ces affirmations aux syllogismes, la fin ou somme dernière est appelée conclusion, et la pensée de l'esprit signifiée par elle est cette connaissance conditionnelle, ou connaissance de la consécution des mots, qui est communément appelée SCIENCE. Mais si le premier fondement d'un tel discours n'est pas les définitions, ou si les définitions ne sont pas correctement liées dans les syllogismes, alors la fin ou conclusion demeure une OPINION 11, c'est-à-dire qu'on opine sur la vérité de quelque chose qui est affirmé 12, quoique parfois avec des mots absurdes et dénués de sens qui ne peuvent être compris 13. Quand deux hommes, ou davantage, connaissent un seul et même fait, on dit qu'ils sont CONSCIENTS 14 l'un par rapport à l'autre de ce fait, et autant dire 15 qu'ils le connaissent ensemble. Et parce que ceux-ci sont les meilleurs témoins des actions de l'un et de l'autre, ou d'un tiers, parler contre sa conscience, ou suborner autrui
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15

"the judgement". (NdT) "or resolute and final sentence". "sentence" est ici synonyme de "jugement". "décision résolue" : la décision est prise fermement. (NdT) R. Anthony : "de celui qui fait le discours". (NdT) Hobbes emploie ici pour la première fois "bad" au lieu de "evil". R. Anthony : "du bien et du mal". (NdT) Exactement "du fait" ("of fact"). R. Anthony traduit par "d'un fait" et traduit "end" par "s'achever". (NdT) "ever after". R. Anthony : "et puis ensuite". (NdT) R. Anthony : "des conséquences". (NdT) "absolutely". (NdT) "to know conditionally". (NdT) R. Anthony : "à des affirmations générales". (NdT) "is again opinion". R. Anthony : "est encore opinion". (NdT) "namely of the truth of somewhat said". (NdT) R. Anthony : " (...) l'opinion, celle par exemple qu'on a de la vérité d'une proposition et qu'on exprime pourtant parfois en termes absurdes, dépourvus de sens et incompréhensible". (NdT) "conscious". (NdT) R. Anthony : "ce qui revient à dire". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

66

pour qu'il le fasse, ou le forcer, passa toujours et passera toujours pour un très mauvaise action, au point que le plaidoyer de la conscience 1 a toujours été écouté avec le plus grand soin 2 à toutes les époques. Par la suite, les hommes ont utilisé le même mot métaphoriquement pour [désigner] la connaissance de leurs propres actions et pensées secrètes, et c'est pourquoi on dit de façon rhétorique que la conscience vaut mille témoins. Et finalement, les hommes, passionnément amoureux des opinions nouvelles qu'ils trouvent en eux 3, si absurdes qu'elles soient, et opiniâtrement acharnés à les soutenir 4, ont donné à leurs opinions ce nom vénéré de conscience 5, comme pour faire paraître illégitime de les changer ou de parler contre elles 6, et ils feignent de les savoir vraies alors que, tout au plus, savent-ils qu'elles sont les leurs. Quand le discours d'un homme ne commence pas par les définitions, il commence soit par quelque considération de son cru 7, et alors il s'agit encore de qu'on appelle une opinion, soit par quelque propos d'un autre qui, il n'en doute pas, est capable de connaître la vérité et ne saurait, vu son honnêteté, le tromper 8 ; et alors, le discours ne concerne pas tant la chose que la personne, et la décision [de l'adopter] est nommée CROYANCE et FOI 9; foi en l'homme, croyance à la fois en l'homme et à la vérité de ce qu'il dit. Si bien que dans la croyance, il y a deux opinions : l'une qui porte sur l'homme, l'autre qui porte sur sa vertu 10. Avoir foi en un homme, ou se fier à un homme, ou croire un homme 11, ces expressions signifient la même chose, à savoir une opinion sur la véracité de l'homme, mais croire ce qui est dit signifie seulement [qu'on a] une opinion sur la vérité du propos. Mais nous devons noter que cette expression, je crois en, comme aussi le Latin credo in 12 et le Grec pisteuô eis 13 ne sont jamais employées sinon dans les écrits des théologiens. A leur place, on met, dans les autres écrits : je le crois, je lui fais confiance, j'ai foi en lui, je me fie à lui, et en Latin, credo illi, fido illi 14,

1 2 3 4 5 6

7 8 9 10 11 12 13 14

"the plea of conscience". R. Anthony : "le témoignage de conscience". (NdT) Traduction empruntée à R. Anthony de "unto very diligently" (avec la plus grande diligence). (NdT) "qu'ils trouvent en eux" est la traduction choisie ici pour "own" ("their own new opinions"). R. Anthony a ignoré dans sa traduction ce "own". (NdT) "obstinately bent to maintain them". Il est peut-être plus judicieux, comme le fait F. Tricaud, de supprimer l'adverbe pour éviter la redondance. "that reverenced name of conscience". (NdT) "as if they would have it seem unlawful to change or speak against them". On serait tenté, vu l'emploi précédent de "vénéré" (reverenced), de traduire "unlawfl" par "impie". Ce qui est "unlawful" est contre la loi, quelle soit civile ou naturelle. Il peut aussi s'agir de la loi divine. (NdT) "it beginneth either at some other contemplation of his own". G. Mairet n'a pas compris ce passage et traduit : "telle ou telle forme de contemplation de soi"! (NdT) R. Anthony : "dont la sincérité n'est pas mise en doute". (NdT) "belief, and faith". R. Anthony traduit "and the resolution is called belief, and faith" par "et il se termine par ce que l'on appelle une croyance et une foi". (NdT) "his virtue". R. Anthony : "sa vertu". (NdT) "To have faith in, or trust to, or believe a man". (NdT) L'expression est présente (à d'autres personnes) dans la Vulgate, mais avec une fréquence assez faible par rapport à l'utilisation du verbe avec un complément d'objet direct. (NdT) En caractères grecs dans le texte. Le sens est "je crois en". (NdT) "je le crois (ou "je crois celui-ci"), je me fie à lui (ou "à celui-ci")". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

67

et en Grec pisteuô autô 1. Et cette singularité de l'usage ecclésiastique des mots a fait naître de nombreux débats 2 sur le véritable objet de la foi chrétienne. Mais croire en, comme on le trouve dans le Credo 3, ne signifie pas avoir confiance en la personne, mais signifie confesser et reconnaître la doctrine 4. Car non seulement les Chrétiens, mais aussi les hommes de toutes sortes, croient en effet en Dieu, en ce qu'ils tiennent pour vrai ce qu'ils L'entendent dire, qu'ils comprennent ou qu'ils ne comprennent pas, ce qui est là toute la foi, toute la confiance qu'il est possible d'avoir 5 en une personne, quelle qu'elle soit. Mais il ne croient pas tous en la doctrine du Credo. De là, nous pouvons inférer que, quand nous croyons que quelque propos, quel qu'il soit, est vrai, à partir d'arguments qui ne sont pas tirés de la chose elle-même ou des principes de la raison naturelle 6, mais de l'autorité de celui qui l'a tenu et de la bonne opinion que nous avons de lui, alors celui qui parle, la personne que nous croyons, en qui nous avions confiance, et dont nous acceptons la parole 7, est l'objet de notre foi, et l'honneur fait à sa croyance le vise lui seulement. Et par conséquent, quand nous croyons que les Ecritures sont la parole 8 de Dieu, nous n'avons aucune révélation immédiate 9 de Dieu lui-même, [mais] nous croyons, avons foi et confiance en l'Eglise, dont nous acceptons 10 la parole à laquelle nous acquiesçons. Et ceux qui croient ce qu'un prophète leur rapporte au nom de Dieu acceptent la parole du prophète, et lui font honneur, et ils le croient, ils en confiance en lui sur la vérité de qu'il rapporte, qu'ils soit un vrai ou un faux prophète. Il en est de même de toute autre histoire. Car si je ne devais pas croire tout ce qui a été écrit par les historiens sur les actions glorieuses d'Alexandre et de César, je ne crois pas que les fantômes de ces derniers auraient une raison légitime de se sentir offensés, ou d'autres personnes, mis à part les historiens. Si Tite-Live dit que les dieux, une fois, ont fait parler une vache, et si nous ne le croyons pas, nous ne nous défions pas par là de Dieu 11, mais de Tite-Live. Si bien qu'il est évident que, quelle que soit la chose à laquelle nous croyons, en nous fondant sur aucune autre raison que celle qui est tirée de l'autorité des hommes seulement, et de leurs écrits, qu'ils soient ou non envoyés par Dieu, nous ne faisons qu'avoir foi en des hommes 12.
1 2

En caractères grecs dans le texte. Le sens est : "je le crois (lui-même)". (NdT) R. Anthony : "disputes". Ces débats sont abordés dans la partie III du Léviathan. (NdT) 3 Le Credo resume les articles de foi. Le symbole de Nicée-Constantinople commence ainsi : "Credo in unum Deum Patrem omnipotentem, factorem caeli et terrae, visibilium omnium, et invisibilium." Traduction : "Je crois en un seul Dieu, Père tout-puissant,créateur du ciel et de la terre, de toutes choses visibles et invisibles." (NdT) 4 Idem chez R. Anthony. (NdT) 5 R. Anthony : "c'est là le comble de la foi et de la confiance". (NdT) 6 "from the thing itself, or from the principles of natural reason". (NdT) 7 "and whose word we take". Nouvelle expression dont le sens est comparable à "croire", "avoir confiance". Ici, c'est "croire la parole, s'en rapporter à ...". (NdT) 8 "word". Nous disons aussi en français le Verbe, comme le fait remarquer Hobbes au chapitre 4 du livre I. (NdT) 9 Sans médiation. (NdT) 10 Idem chez R. Anthony. (NdT) 11 R. Anthony : "nous ne manquons pas de confiance en Dieu". (NdT) 12 "So that it is evident that whatsoever we believe, upon no other reason than what is drawn from authority of men only, and their writings, whether they be sent from God or not, is faith in men only". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

68

Première partie : De l’homme

Chapitre VIII
Des vertus communément appelées intellectuelles et de leurs défauts contraires

Retour à la table des matières

Généralement, la VERTU, pour toutes sortes de sujets, est quelque chose qui est estimé pour son éminence, et elle consiste en une comparaison; car si toutes les choses étaient au même niveau chez tous les hommes, rien n'aurait de prix. Et par vertus INTELLECTUELLES, on entend toujours des capacités de l'esprit que les hommes louent, qu'ils estiment, et qu'ils désireraient posséder, et on les désigne couramment par l'expression qualités de l'esprit 1, quoique le même mot, esprit, soit utilisé aussi pour distinguer une seule capacité particulière 2 des autres capacités.

1

2

J'ai choisi cette traduction pour "a good wit" qu'il était impossible de traduire, comme le fait pourtant R. Anthony par "bon esprit" (voir le sens de l'expression en français). Le texte latin dit "Boni Ingenii" (bon esprit (ingenium), mais aussi esprit de bonne qualité, talents de bonne qualité, intelligence de bonne qualité. La suite du texte de Hobbes montre qu'il s'agit bien de qualités de l'esprit, de vertus intellectuelles. De plus, dans la suite de la phrase, Hobbes distingue ce "good wit" d'une "seule" (one) capacité de l'esprit, ce qui suggère bien la pluralité des capacités du "good wit". F. Tricaud traduit par "avoir de l'esprit". (NdT) Il s'agit ici de la vivacité d'esprit.

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

69

Ces vertus sont de deux sortes, naturelles et acquises 1. Par naturelles, je n'entends pas ce qu'un homme possède depuis sa naissance, car il n'y a rien d'autre que la sensation, où les hommes diffèrent si peu l'un de l'autre, et des bêtes brutes, qu'on ne la compte pas parmi les vertus, mais j'entends cet esprit qu'on acquiert seulement par l'usage, et l'expérience, sans méthode, sans culture, sans instruction 2. Cet ESPRIT NATUREL consiste essentiellement en deux choses : la célérité de l'acte d'imaginer (c'est-à-dire que les pensées se succèdent les unes aux autres rapidement) et la constance de la conduite vers quelque fin dont nous avons fait le choix 3. Au contraire, une imagination lente constitue le défaut, l'imperfection de l'esprit qui est communément nommée LOURDEUR, stupidité 4, et [on désigne] parfois [ce défaut] par d'autres dénominations qui signifient lenteur de mouvement, ou difficulté à être mis en mouvement. Cette différence de vivacité 5 est causée par des différences des passions des hommes, qui aiment ou n'aiment pas, certains une chose, d'autres une autre, et c'est pourquoi certaines pensées des hommes suivent [tantôt] un chemin, [tantôt] un autre, et ils considèrent différemment les pensées qui leur traversent l'imagination. Et dans cette succession des pensées des hommes, il n'y a rien à noter dans les choses auxquelles ils pensent, sinon en quoi elles sont semblables l'une à l'autre, ou dissemblables, ou à quoi elles servent, ou de quelle façon elles servent tel dessein. Ceux qui notent ces similitudes qui sont plus rarement remarquées par les autres sont dits avoir des qualités d'esprit 6, ce qui veut dire, dans ce cas, [avoir] une bonne imagination 7. Mais ceux qui notent les différences et les dissemblances, ce qu'on appelle distinguer, discerner et juger entre les choses, sont dits, dans les cas où cette distinction n'est pas facile [à faire], avoir un bon jugement, et dans le domaine des relations sociales 8 et des affaires, où les moments, les lieux et les personnes doivent être discernés, cette vertu est nommée DISCERNEMENT 9. La première [de ces capacités], sans l'aide du jugement, n'est pas estimée être une vertu, mais la seconde, qui est le jugement et le discernement, est estimée pour elle-même 10, sans l'aide de l'imagination 11. Outre le discernement des moments, des lieux et des personnes, nécessaire à une bonne imagination, il faut aussi souvent diriger ses pensées vers leur fin, c'est-à-dire qu'il faut penser à l'usage qui peut en être fait. Si cela est fait, celui qui a cette vertu sera largement pourvu 12 de similitudes qui plairont, non seulement en tant qu'elles
1 2

"natural and acquired". (NdT) "But I mean that wit which is gotten by use only, and experience, without method, culture, or instruction". (NdT) 3 "and steady direction to some approved end". R. Anthony : "direction ferme vers le but qu'on se propose". (NdT) 4 "dullness, stupidity". Idem chez R. Anthony. (NdT) 5 "quickness" : rapidité, (pour l'esprit) vivacité. (NdT) 6 Voir note sur la question dans le deuxième paragraphe. (NdT) 7 "fancy". (NdT) 8 La version latine donne "conversatione civili". (NdT) 9 "discretion". R. Anthony traduit par "discrétion". Le latin "discretio" renvoie à la faculté ou l'acte (et même le résultat) de séparer, de distinguer, de discerner, de saisir les différences. "discernement" est de très loin la meilleure traduction, qui, de plus, a le mérite de conserver le préfixe. (NdT) 10 R. Anthony : "tire sa valeur d'elle-même". (NdT) 11 Hobbes, dans cette phrase, emploie d'abord le mot "fancy" (imagination, fantaisie), et ensuite le mot "imagination" (imagination). (NdT) 12 "he that hath this virtue will be easily fitted with". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

70

illustrent son discours, et qu'elles l'ornent de métaphores nouvelles et heureuses 1, mais aussi par la rareté de leur invention. Mais sans constance, sans diriger [ses pensées] vers quelque fin, une grande imagination est une sorte de folie 2, comme celle des personnes qui, entreprenant un discours, sont détournées 3 de leur dessein par tout ce qui leur vient à l'esprit vers des digressions et des parenthèses si nombreuses et si longues qu'ils finissent par se perdre tout à fait. Je ne connais pas de dénomination particulière pour cette folie, mais sa cause est quelquefois un manque d'expérience, ce qui fait qu'une chose paraît nouvelle et rare à un homme, ce qui n'est pas le cas pour les autres, quelquefois la petitesse [d'esprit] 4, ce qui fait que ce que les autres estiment être une bagatelle lui semble important. Tout ce qui est nouveau ou grand, et donc tout ce qu'on estime pouvoir être dit, détourne par degrés du chemin qu'on avait projeté [de suivre] dans son discours. Dans un bon poème, qu'il soit épique ou dramatique, mais aussi dans les sonnets, les épigrammes, etc., le jugement et l'imagination sont tous les deux nécessaires, car l'imagination doit prédominer, parce que ces poèmes plaisent par leur caractère débridé 5, mais ils ne doivent pas déplaire par manque de discernement. Dans un bon écrit historique, le jugement doit être prédominant parce que la qualité repose sur un choix de méthode, sur la vérité, et sur le choix des actions qu'il est le plus utile de connaître. L'imagination n'a pas sa place, sinon pour orner le style. Dans les éloges et dans les invectives, l'imagination prédomine, parce qu'on ne vise pas la vérité, mais l'honneur ou le déshonneur, ce qui se fait par des comparaisons nobles ou basses. Le jugement ne fait que suggérer quelles circonstances rendent une action digne d'éloge ou coupable. Dans les exhortations et les plaidoyers, selon que c'est la vérité ou le travestissement 6 [de la vérité] qui sert le mieux le but poursuivi, c'est soit le jugement, soit l'imagination qui est nécessaire. Dans les démonstrations, pour les conseils et dans toute recherche rigoureuse de la vérité, tantôt le jugement fait tout, tantôt l'entendement a besoin de commencer 7 par quelque similitude appropriée, et alors on use autant de l'imagination. Mais les métaphores, dans ce cas, sont totalement exclues, car, vu

1 2 3

4 5

6

7

Le "appropriées" de R. Anthony semble moins bon. (NdT) "madness". (NdT) Le verbe est peut-être faible, si l'on songe que le verbe "to snatch" suppose souvent un mouvement vif. "arrachées" semble excessif. R. Anthony : "entraînés loin du but qu'ils se proposent". (NdT) "pusillanimity". R. Anthony : pusillanimité. (NdT) "by the extravagancy". On eût pu à la limite peut-être traduire "par leur excès" ou "par leur extravagance". R. Anthony, traduisant par "par leur nouveauté" est très certainement influencé par le texte latin ("propter novitatem"). (NdT) Traduire par "dissimulation" est peut-être plus faible. L'imagination est plus indiquée pour travestir la vérité que pour la dissimuler simplement (le verbe étant pris dans son sens courant). Toutefois, l'étymologie du verbe "dissimuler" rend une telle traduction cohérente. (NdT) "need to be opened". R. Anthony : "sottise". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

71

qu'elles professent ouvertement la tromperie, les admettre dans un conseil ou un raisonnement serait une folie manifeste? Et en n'importe quel discours, si le défaut de discernement est apparent, quelque débridée 1 que soit l'imagination, le discours entier sera considéré comme le signe d'un manque d'esprit, et il n'en sera jamais ainsi quand le discernement est manifeste, quelque ordinaire que soit jamais l'imagination. Les pensées secrètes d'un homme parcourent toutes les choses saintes, sacrées, correctes, obscènes, graves et légères sans honte, sans blâme, ce que le discours verbal ne peut pas faire au-delà de l'approbation du jugement sur le moment, le lieu et les personnes. Un anatomiste ou un médecin peut porter un jugement oralement ou par écrit sur des choses incorrectes, car il ne le fait pas pour le plaisir, mais pour l'utilité, mais un homme qui décrirait par écrit 2 ses phantasmes débridés et voluptueux 3 sur le même sujet serait comme celui qui se serait jeté dans la fange 4 et qui viendrait se présenter devant la bonne compagnie. Et c'est le défaut de discernement qui fait la différence. En outre, dans les prétendus [moments de] relâchement de l'esprit 5, et avec ses intimes, on peut jouer sur les sons et les significations équivoques des mots, et cela souvent avec des saillies d'une fantaisie extraordinaire, mais, dans un sermon, ou en public, ou devant des personnes inconnues ou à qui nous devons le respect, il n'est pas de jeu de mots 6 qui ne passera pour folie. Et la différence est seulement dans le défaut de discernement. De sorte que là où l'esprit fait défaut, ce n'est pas l'imagination qui fait défaut, mais le discernement. Le jugement sans l'imagination est de l'esprit, mais l'imagination sans le jugement n'en est pas. Quand les pensées d'un homme qui a un dessein en cours parcourent toute une multitude de choses, et qu'il observe comment elles contribuent à ce dessein, ou quel dessein elles peuvent favoriser, si ces observations ne sont pas faciles, ou courantes, cet esprit est nommé PRUDENCE, et dépend de la quantité de souvenirs de choses semblables et de leurs conséquences dont il a eu jusqu'ici l'expérience 7. En quoi, il n'y a pas autant de différences entre les hommes qu'entre leurs imaginations et leurs jugements, parce que l'expérience d'hommes égaux en
1 2 3 4

5 6 7

"extravagant" Hobbes dit simplement "qui écrit". (NdT) "his extravagant and pleasant fancies". "pleasant", ici, a le sens de : qui procure du plaisir, de la volupté. R. Anthony : "plaisant". (NdT) "from being tumbled into the dirt". "to tumble into": peut signifier "tomber dans" ou "se jeter dans". La complaisance de celui qui phantasme fait songer au caractère malgré tout volontaire de l'acte d'imaginer, d'où le choix de "se jeter dans" ("se rouler dans" m'a tenté (choix de R. Anthony). Quant au mot "dirt", il renvoie à la saleté, à la boue, aux ordures, à la crotte, mais on emploie le mot (comme en français) pour désigner certaines paroles ou certains actes : dire des cochonneries, par exemple (to talk dirt). Je rappelle que la fange, quand elle n'est pas de façon figurée ce qui souille moralement, est une boue liquide. Le mot "souille" était aussi possible. Quels que soient les choix de traduction, l'image conserve ici la fonction que lui a assignée Hobbes. "in professed remissness of mind". R. Anthony : "dans le laisser-aller voulu de l'esprit". (NdT) "jingling" : répétition de sons, mais aussi tintement. Plus exactement : "on much experience, and memory of the like things and their consequences heretofore" : "de la quantité d'expérience et de souvenirs des choses semblables et de leurs conséquences jusqu'alors." R. Anthony : "dépend de beaucoup d'expérience et de mémoire de choses semblables et de leurs conséquences. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

72

âge n'est pas aussi inégale en quantité, mais se construit 1 à partir d'occasions différentes, chacun ayant ses desseins personnels. Bien gouverner une famille, bien gouverner un royaume, ce ne sont pas des degrés différents de prudence, mais des tâches différentes, pas plus que peindre un objet en miniature et le peindre aussi grand ou plus grand qu'en réalité ne sont des degrés différents de l'art. Un simple agriculteur est plus prudent dans les affaires de sa propre maison qu'un Conseiller Privé ne l'est pour les affaires d'un autre. A la prudence, si vous ajoutez l'utilisation de moyens injustes ou malhonnêtes, tels que ceux que les hommes sont habituellement incités [à utiliser] par crainte ou par besoin, vous avez cette sagesse perverse 2 qu'on appelle la RUSE 3, signe de petitesse d'esprit. Car la magnanimité 4 est le mépris des aides injustes et malhonnêtes. Et ce que les Latins nomment versutia (en Anglais, shirting 5) est le fait de se débarrasser d'un danger présent ou d'une gêne présente en s'engageant dans une gêne et un danger plus grands, comme quand un homme vole l'un pour payer l'autre, ce qui n'est qu'une ruse de courte vue, nommée versutia, de versura, qui signifie emprunter à usure pour payer l'intérêt immédiat 6. Quant à l'esprit acquis (je veux dire par la méthode et l'instruction), ce n'est rien d'autre que la raison, et cet esprit est fondé sur l'usage droit de la parole 7, et il produit les sciences. Mais j'ai déjà parlé de la raison et de la science dans les chapitres cinq et six. Les causes de cette différence d'esprit 8 se trouvent dans les passions, et la différence des passions procède en partie de la différence de constitution des corps, en partie des différences d'éducation. Car si la différence procédait du tempérament 9 du cerveau et des organes de la sensation, soit extérieurs soit intérieurs, il n'y aurait pas moins de différence chez les hommes dans la vue, l'ouïe, et les autres sensations que dans leurs imaginations et leurs
1 2

3 4 5

6

7 8 9

"lies" : repose sur, se fonde sur. R. Anthony : "dépend". (NdT) Exactement "tordue" (crooked), donc non droite. La version latine "Prudentia illa sinistra" ("cette prudence gauche") pourrait permettre la traduction "prudence perfide" (c'est l'un des sens en latin). R. Anthony : "prudence tortueuse". (NdT) "craft" (habileté, adresse, ruse) en anglais, "astutia" (ruse) en latin. R. Anthony : "astuce". (NdT) Pour la petitesse d'esprit et la magnanimité, voir le chapitre 6 du livre I. (NdT) "versutia" et "shifting". Les deux mots renvoient à l'action de tourner, de changer de place ou d'objet (voir le latin "versura" et l'anglais "to shift"). La "versutia" est la ruse, la fourberie, la malice, la capacité de trouver des expédients. L'anglais "shifting" correspond à la débrouillardise française (le fait de savoir se retourner, changer de direction, d'objet, le fait de s'adapter). (NdT) Hobbes plaisante très certainement (on envisage assez mal cet acte fou) ou alors, il faut entendre (et c'est le cas) qu'un nouvel emprunt est fait. "versura", précisément et de façon figurée, renvoie au transfert de créance et signifie qu'on emprunte à x pour rembourser y. "versura" était aussi employé de façon plus large pour désigner le fait d'emprunter (par exemple : Cicéron : In Verrem actio, 2, 186). (NdT) R. Anthony : bon usage du langage. (NdT) Le pluriel ("wits) aurait prété à confusion. (NdT) R. Anthony et F. Tricaud évitent à tort le mot "tempérament" au profit de "constitution". En tant que le mot, au sens strict, renvoie non au domaine psychologique mais au corps (voir la théorie des humeurs), il est tout à fait adapté au passage. Il est possible qu'on ait là un tradition qui remonte au Baron d'Holbach qui traduisit, dans le Traité De La Nature Humaine de Hobbes, le mot "temper" par "constitution". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

73

discernements 1. Cette différence procède donc des passions, qui sont différentes non seulement par la différence des complexions humaines, mais aussi par la différence des coutumes et de l'éducation. Les passions qui, de toutes, causent le plus de différences d'esprit sont essentiellement les désirs plus ou moins importants de pouvoir, de richesses, de savoir et d'honneur, ces passions pouvant être toutes ramenées à la première, le désir de pouvoir 2. Car les richesses, le savoir et l'honneur ne sont que plusieurs sortes de pouvoir. Par conséquent, un homme qui n'a de passion pour aucune de ces choses, mais qui est, comme on le dit, indifférent, quand bien même serait-il bon au point d'être incapable de causer du tort à quelqu'un 3, il n'est cependant pas possible qu'il ait, soit une forte imagination, soit beaucoup de jugement. Car les pensées sont aux désirs comme des éclaireurs et des espions qui reconnaissent le terrain et trouvent le chemin des choses désirées, toute la constance et la rapidité du mouvement de l'esprit venant de là. Car ne pas avoir de désir, c'est être mort. De même, n'avoir que des passions faibles, c'est de la lourdeur d'esprit 4. Et avoir des passions indifféremment pour toute chose, c'est de la FRIVOLITÉ 5 et de la distraction 6, et avoir des passions plus fortes et plus impétueuses que ce que l'on voit ordinairement chez les autres 7, c'est ce que les hommes appellent FOLIE 8. De celle-ci, il y a presque autant de genres que de passions elles-mêmes.. Quelquefois, la passion anormale et extravagante procède de la constitution malsaine des organes du corps, ou de quelque chose de nocif qui a agi sur lui, et quelquefois, une maladie ou une indisposition des organes est causée par l'impétuosité ou par la persistance d'une passion 9. Mais dans les deux cas, le folie est d'une seule et même nature. La passion dont la violence et la persistance causent la folie est, soit une vaine gloire considérable, qu'on nomme orgueil et vanité 10, soit un grand abattement de l'esprit. L'orgueil rend l'homme sujet à la colère, dont l'excès est la folie appelée RAGE ou FUREUR 11. De cette façon, il arrive qu'un excessif désir de vengeance, quand il devient habituel, lèse les organes, et devienne rage; qu'un amour excessif, par la jalousie, devienne aussi rage; et que l'excessive opinion qu'un homme a de lui-même en ce qui concerne l'inspiration divine, la sagesse, l'instruction, le
1 2

Hobbes emploie le pluriel. (NdT) "desire of power". (NdT) 3 "though he may be so far a good man as to be free from giving offence". (NdT) 4 "duldness" : épaissseur, loudeur, manque d'éclat, faiblesse. (NdT) 5 "giddiness" : étourderie, vertige, frivolité. (NdT) 6 Au sens de "être détourné facilement d'un objet vers un autre". On peut considérer que les mots "giddiness" et "distraction" sont synonymes. (Ndt) 7 J'ai ignoré "for anything". (NdT) 8 "madness". (NdT) 9 En français, l'adjectif "long" (long continuance) peut être négligé. (NdT) 10 Le texte latin utilise le mot "superbia", orgueil, fierté, insolence, sentiment de sa hauteur, suffisance". (NdT) 11 "rage, and fury". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

74

physique, ainsi de suite, devienne distraction et frivolité. La même opinion excessive, jointe à l'envie, et l'opinion véhémente de la vérité de quelque chose, quand elle est contredite par autrui, deviennent rage. L'abattement rend l'homme sujet aux craintes sans causes 1, qui est une folie qu'on appelle communément MÉLANCOLIE, qui se manifeste aussi de différentes manières : comme fréquenter 2 les endroits solitaires et les tombeaux, avoir une conduite superstitieuse, et craindre, l'un telle chose particulière, l'autre telle autre chose. En somme, toutes les passions qui produisent un comportement étrange et inhabituel sont désignées par le terme général de folie. Mais pour les différentes sortes de folies, celui qui voudrait s'en donner la peine, pourrait en recenser 3 une légion. Et si l'excès est la folie, il n'y a aucun doute que les passions elles-mêmes, quand elles tendent au mal, en sont des degrés. Par exemple, chez ceux qui sont en proie à l'idée qu'ils sont inspirés, l'effet de la folie ne se révèle pas toujours, quand il s'agit d'un seul individu, par quelque acte très extravagant résultant d'une telle passion, mais, quand ils sont nombreux à agir de concert, la rage de la multitude entière est assez manifeste. Car existe-t-il une preuve plus grande de folie que de conspuer nos amis, les frapper et leur jeter des pierres. Pourtant, c'est là quelque chose de moindre que ce que fera une telle multitude. Car elle conspuera, se battra, et tuera 4 ceux par qui, toute sa vie durant, elle a été protégée et mise à l'abri des dommages. Et si c'est là folie de la part de la multitude, c'est la même chose pour tout homme particulier. Car, comme au milieu de la mer, quoiqu'un homme ne perçoive pas le son de cette partie de l'eau qui se trouve près de lui, il n'en est pas moins assuré que cette partie contribue autant au rugissement de la mer qu'une autre partie égale, de même, quoique nous ne percevions pas une agitation importante chez un ou deux hommes, nous pouvons bien pourtant être assurés que ces passions singulières sont des parties du rugissement séditieux d'une nation agitée 5. Et s'il n'y avait rien d'autre qui trahisse leur folie, le fait même de s'arroger une telle inspiration constitue une preuve suffisante. Si un homme, à Bedlam 6, vous recevait avec des paroles sensées, et que vous désiriez, en prenant congé, savoir qui il est, pour lui rendre la politesse une autre fois, et qu'il vous dise qu'il est Dieu le Père, je pense que vous n'auriez besoin d'attendre aucune action extravagante pour être certain qu'il est fou. Cette idée d'inspiration, communément appelée esprit privé 7, trouve souvent son commencement dans la trouvaille heureuse d'une erreur généralement soutenue par autrui, et, ne sachant pas, ne se rappelant pas par quelle conduite de la raison ils en sont venus à une vérité si singulière - du moins, le croient-ils, alors que de nombreuses fois, ils sont tombés sur une contrevérité - ils s'admirent alors eux-mêmes comme bénéficiant d'une grâce spéciale de Dieu Tout-puissant, qui leur a révélé cette vérité, par son Esprit, de façon surnaturelle 8.
1 2 3 4 5 6 7 8

Sans fondements. Hobbes écrit "causeless". (NdT) "to haunt" : a aussi le sens de "hanter". (NdT) "might enrol". (NdT) "For they will clamour, fight against, and destroy". (NdT) "parts of the seditious roaring of a troubled nation". (NdT) Il s'agit de Bethlehem Hospital, où l'on enfermait les fous. (NdT) "private spirit". R. Anthony : "esprit particulier". (NdT) "as being in the special grace of God Almighty". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

75

D'ailleurs, que la folie ne soit rien d'autre que la manifestation excessive d'une passion 1 peut ressortir des effets du vin, qui sont les mêmes que ceux de l'agencement pathologique des organes. Car la diversité des comportements des hommes qui ont trop bu est la même que celle des fous. Certains sont furieux, d'autres affectueux, d'autres rient, tout cela de façon extravagante, mais en accord avec les différentes passions dominantes : car le vin n'a pas d'autre effet que de supprimer la dissimulation [chez les hommes], et de leur ôter la vue de la difformité de leurs passions. Je crois en effet que les hommes les plus sobres 2, quand ils se promènent seuls, l'esprit insouciant et libre 3, n'apprécieraient pas que la vanité et l'extravagance de leurs pensées soient publiquement vues, ce qui revient à avouer que les passions non guidées sont pour l'essentiel de la pure folie 4. Les opinions du monde, aussi bien dans l'antiquité qu'à des époques plus récentes, sur la cause de la folie, sont au nombre de deux. Certains les font dériver des passions, d'autres de démons ou d'esprits, bons ou mauvais, qui, pensaient-ils, pouvaient entrer en un homme, en prendre possession, et donner à ses organes un mouvement aussi étrange et désordonné que celui des fous. C'est pourquoi les premiers ont appelé ces hommes des fous, tandis que les deuxièmes les ont appelés tantôt démoniaques (c'est-à-dire possédés par des esprits), tantôt énergumènes (c'est-à-dire agités ou mus par des esprits) 5, et aujourd'hui en Italie, on les nomme non seulement pazzi, fous, mais aussi spiritati, hommes possédés. Il y eut jadis un grand rassemblement de personnes à Abdère, une cité grecque, pour la représentations de la tragédie d'Andromède, et c'était un jour où il faisait extrêmement chaud. La conséquence fut qu'un grand nombre de spectateurs, pris de fièvre, se trouva, à cause de l'action conjuguée de la chaleur et de la tragédie, ne plus pouvoir rien faire sinon déclamer des vers ïambiques qui comportaient les noms de Persée et d'Andromède, ce qui, avec la fièvre, se guérit à l'arrivée de l'hiver. On pensa que cette folie venait de la passion que la tragédie avait imprimée en eux. De la même façon, dans une autre cité grecque, il y eut un accès de folie qui s'empara des seules jeunes filles et qui fit qu'un bon nombre d'entre elles se pendit. La plupart pensèrent en ce temps-là que c'était une action du diable. Mais quelqu'un qui soupçonnait que ce mépris de la vie pouvait procéder en elles de quelque passion de l'esprit 6, et qui supposait qu'elles ne méprisaient pas de la même façon leur honneur, donna conseil aux magistrats de déshabiller celles qui s'étaient pendues, et de les laisser pendre dehors toutes nues. L'histoire dit que cette folie fut ainsi guérie. Mais, d'un autre côté les mêmes Grecs attribuaient souvent la folie à l'opération des Euménides, ou Furies, et parfois à celle de Cérès, de Phébus, et d'autres dieux. Ils attribuaient tant [de cho1 2 3 4 5

6

"is nothing else but too much appearing passion". (NdT) "the most sober men". On notera le bizarre "les moins ivres" de F. Tricaud. (NdT) "when they walk alone without care and employment of the mind". (NdT) "mere madness". (NdT) Latin "energumenos", qui subit une "energia"(force, énergie), et plus précisément possédé du démon. Le grec "energoumenos" n'a pas un sens fondamentalement différent. Hobbes établit une liaison entre l'action du démon et le mouvement. Néanmoins, le verbe grec "energeo" ne signifie pas directement mouvoir, même si ses différents sens (agir, accomplir, réaliser, influencer, etc.) suggèrent, liée à l'idée d'action ou de production, l'idée d'un mouvement. "But one that suspected that contempt of life in them might proceed from some passion of the mind". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

76

ses] aux fantômes 1 qu'ils croyaient que c'étaient des corps vivants aériens 2 et qu'ils les nommaient des esprits 3. En cela, les Romains soutenaient les mêmes opinions que les Grecs. Les Juifs aussi, car ils appelaient les fous des prophètes ou, selon qu'ils pensaient que les esprits étaient bons ou mauvais, des démoniaques; et certains appelaient les fous en même temps prophètes et démoniaques, tandis que d'autres appelaient le même homme démoniaque et fou. Mais pour les Gentils 4, il n'y a rien d'étonnant, puisque les maux et la santé, les vices et les vertus, et de nombreux accidents naturels étaient nommés démons et vénérés en tant que tels; de telle sorte que, par démon, il fallait entendre tantôt une fièvre tantôt un diable. Mais, en ce qui concerne les Juifs, une telle opinion est quelque chose d'étrange, car, ni Moïse, ni Abraham n'a prétendu prophétiser en étant possédé par un esprit, mais par la voix de Dieu, ou par une vision ou un rêve. De même, il n'y a rien dans sa loi, morale ou rituelle, qui enseignât qu'il y eût un tel enthousiasme 5 ou une telle possession. Quand Dieu est dit (Nombres, XI,25) avoir pris un peu de l'esprit qui était en Moïse et en avoir fait don aux soixante-dix anciens, l'esprit de Dieu, pris au sens de substance de Dieu, n'est pas divisé. Les Ecritures, par l'expression l'Esprit de Dieu en l'homme, veulent dire l'esprit d'un homme porté à la piété. Et quand il est dit Ceux que j'ai remplis de l'esprit de sagesse, pour faire des vêtements à Aaron 6 (Exode, XXVIII,3), il ne faut pas entendre un esprit mis en eux, qui sait faire des vêtements, mais la sagesse de leurs propres esprits dans ce genre de travail. Dans le même sens, l'esprit de l'homme, quand il fait des actions impures 7, est ordinairement appelé un esprit impur, et il en est ainsi d'autres esprits, quoique pas toujours, pourtant aussi souvent que la vertu ou le vice, désigné ainsi, est exceptionnel et atteint un niveau élevé 8. Les autres prophètes de l'Ancien Testament n'ont pas eu une prétention à l'enthousiasme, n'ont pas prétendu que Dieu parlait en eux, mais que Dieu leur parlait par la voix, par la vision ou le rêve; et le fardeau du Seigneur 9 n'était pas
1 2 3 4 5

6

7 8 9

"phantasms". Le Latin "phantasmatibus" renvoie soit aux fantômes, spectres, soit aux phantasmes. Dans le fond, il n'y a pour notre auteur aucune distinction. (NdT) F. Tricaud choisit "éthérés", qui correspondrait davantage aux mots anglais "airy" et "ethereal". R. Anthony choisit la traduction "vaporeux". (NdT) "spirits". (NdT) Païens. (NdT) Il faut relire l'essai "Of Superstition and Enthusiasm" de Hume pour comprendre quel sens un Anglais peut donner au mot enthousiasme. Il s'agit d'un zèle excessif, frénétique, fait de transports, d'extases, d'inspiration. La dévotion est alors une véritable démence fanatique. (NdT) "Whom I have filled with the spirit of wisdom to make garments for Aaron". La King James version donne, pour le verset entier : "And thou shalt speak unto all [that are] wise hearted, whom I have filled with the spirit of wisdom, that they may make Aaron's garments to consecrate him, that he may minister unto me in the priest's office." On s'étonne de voir G. Mairet citer systématiquement la T.O.B., ne traduisant jamais les citations bibliques de Hobbes, et ne connaissant à l'évidence pas la Bible du roi Jacques, "King James version" (que Hobbes a sous les yeux quand il écrit), qu'il appelle d'ailleurs, en traduisant un autre chapitre, la Bible du roi Jean!!! (NdT) "unclean actions". (NdT) "is extraordinary and eminent". (NdT) "the burden ("massa" en hébreu) of the Lord". L'expression n'apparaît, dans la King James version, qu'en Jérémie, au chapitre XXIII : "And when this people, or the prophet, or a priest, shall ask thee, saying, What [is] the burden of the LORD? thou shalt then say unto them, What burden? I will even forsake you, saith the LORD. And [as for] the prophet, and the priest, and the people, that shall say, The burden of the LORD, I will even punish that man and his house. Thus shall ye say every one to his neighbour, and every one to his brother, What hath the

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

77

possession, mais commandement. Comment, alors, les Juifs purent-ils tomber dans cette idée de possession? Je ne puis imaginer aucune autre raison que celle qui est commune à tous les hommes, à savoir le manque de curiosité pour chercher les causes naturelles, et leur tendance à placer la félicité dans l'acquisition des plaisirs grossiers des sens, et des choses qui y conduisent le plus immédiatement 1. Car ceux qui voient une capacité ou un défaut étrange et inhabituel dans l'esprit d'un homme, à moins qu'ils ne voient en même temps de quelle cause il peut probablement procéder, ne peuvent guère penser qu'il est naturel, et s'il n'est pas naturel, ils pensent nécessairement qu'il est surnaturel, et qu'est-ce alors, sinon que Dieu ou le Diable est en lui? C'est ainsi qu'il arriva, quand notre Sauveur était entouré par la multitude, que ses proches pensèrent qu'il était fou et sortirent pour s'en saisir, mais les Scribes dirent qu'il avait Belzébuth en lui, et que c'était par lui qu'il exorcisait 2 les démons, comme si le plus fou avait frappé de crainte 3 les moins fous (Marc, III, 21); et certains dirent (Jean, X, 20): Il a le diable en lui, et il est fou 4 (Jean, X, 20), tandis que d'autres, le tenant pour un prophète, dirent : Ce ne sont pas les paroles de quelqu'un qui est possédé 5. Ainsi, dans l'Ancien Testament, celui qui vint oindre 6 Jéhu était un Prophète, mais quelqu'un de sa compagnie 7 demanda à Jéhu : Que venait faire ce fou ? 8 9 (2. Rois, IX, 11) Si bien qu'en somme, il est manifeste que quiconque se conduisait d'une façon insolite 10 était considéré par les Juifs comme étant possédé soit par un bon, soit par un mauvais esprit; à l'exception des Sadducéens qui s'égarèrent si loin de l'autre côté qu'ils ne croyaient pas du tout qu'il y eût des

LORD answered? and, What hath the LORD spoken? And the burden of the LORD shall ye mention no more: for every man's word shall be his burden; for ye have perverted the words of the living God, of the LORD of hosts our God. Thus shalt thou say to the prophet, What hath the LORD answered thee? and, What hath the LORD spoken? But since ye say, The burden of the LORD; therefore thus saith the LORD; Because ye say this word, The burden of the LORD, and I have sent unto you, saying, Ye shall not say, The burden of the LORD." La Vulgate utilise le mot "onus" (charge, fardeau), la Septante utilise le mot plus ambigu "lèmma", qui peut signifier charge, ce qu'on reçoit, mais aussi possession, inspiration. Ce terme grec est par exemple aussi utilisé dans la Septante en Nahum, I, 1 et en Habakuk, I, 1, et Darby, Segond, Crampon traduisent par "oracle". Toutes les bibles anglaises consultées donnent "burden", même la Darby anglaise. Luther dit "die Last", le fardeau. (NdT) 1 "and their placing felicity in the acquisition of the gross pleasures of the senses, and the things that most immediately conduce thereto". (NdT) 2 "cast out" : chasser hors (du corps et de l'esprit) : donc exorciser. (NdT) 3 "had awed". (NdT) 4 "He hath a devil, and is mad".Conforme à la King James version. La King James version donne, en Marc, III, au verset 21 "He is beside himself", et au verset 22 "He hath Beelzebub". (NdT) 5 Jean, X, 21 : "These are not the words of one that hath a devil". Conforme à la King James version. (NdT) 6 En lui versant l'huile sur la tête, le jeune prophète sacre Jéhu roi d'Israël. (NdT) 7 N'oublions que quand le jeune prophète vient chercher Jéhu pour le sacrer roi, Jéhu est entouré des chefs de l'armée. (NdT) 8 "exalté" dans certaines traductions de la Bible. (NdT) 9 "What came that madman for?" La King James version donne : "wherefore came this mad [fellow] to thee?" La Vulgate utilise le mot "insanus" (fou, aliéné, mais le mot peut renvoyer au délire prophétique), la Septante se sert du mot "epilèptos", épileptique. L'hébreu utilise le mot "shaga". (NdT) 10 Idem chez R. Anthony. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

78

esprits, ce qui n'est pas loin de rejoindre l'athéisme, et par là, incitèrent davantage les autres à appeler de tels hommes démoniaques 1 plutôt que fous. Mais alors, pourquoi notre Sauveur, pour les guérir, procéda-t-il comme s'ils étaient possédés, et non comme s'ils étaient fous? A cela, je ne peux donner aucune autre sorte de réponse, sinon celle qui est donnée par ceux qui allèguent 2 l'Ecriture de la même manière contre l'idée du mouvement de la terre. L'Ecriture était écrite pour montrer aux hommes le royaume de Dieu, et pour préparer leurs esprits à devenir Ses sujets obéissants, laissant le monde et sa philosophie aux débats des hommes pour l'exercice de leur raison naturelle 3. Que ce soit le mouvement de la terre ou du soleil qui produise le jour et la nuit, ou que les actions extravagantes des hommes procèdent de la passion ou du Diable, si nous ne lui vouons pas un culte, c'est tout un, comme pour notre obéissance et notre sujétion au Dieu Tout-puissant 4, qui sont la chose pour laquelle l'Ecriture a été rédigée. Quant au fait que notre Sauveur parle à la maladie comme à une personne, c'est là le mode d'expression habituel 5 de tous ceux qui guérissent simplement par les mots, comme le Christ le fit, et comme les guérisseurs 6 prétendent le faire, qu'ils parlent ou non à un démon. Car n'est-il pas dit que le Christ a réprimandé les vents? (Mathieu, VIII, 26) N'est-il pas dit aussi qu'il réprimanda une fièvre?(Luc, IV, 39) 7 Cependant, cela ne démontre pas que la fièvre soit un démon. Alors qu'il est dit que beaucoup de ces démons reconnaissaient le Christ, il n'est pas nécessaire d'interpréter autrement ces passages [qu'en disant] que ces fous le reconnaissaient 8. Et alors que notre Sauveur parle d'un esprit impur qui, étant sorti d'un homme, erra dans des endroits arides, cherchant le repos, ne le trouvant pas, et retournant dans le même homme avec sept autres esprits pires que lui 9 (Mathieu, XII, 43), c'est manifestement une parabole qui fait allusion à un homme qui, après un petit effort pour se débarrasser de sa concupiscence 10, est vaincu par sa force, et devient sept fois pire qu'il n'était. De telle sorte que je ne vois rien dans l'Ecriture qui oblige à croire que les démoniaques étaient autre chose que des fous. Il y a cependant une autre faute dans le discours de certains hommes qui peut être comptée parmi les sortes de folie, à savoir cet abus des mots dont j'ai précédemment parlé dans le cinquième chapitre sous le nom d'absurdité. Cela se
1

A ma connaissance, si l'Ancien Testament parle de démons, il n'emploie jamais le mot "démoniaques". En revanche, le mot apparaît très souvent dans le Nouveau Testament. (NdT) 2 "urge". (NdT) 3 "leaving the world, and the philosophy thereof, to the disputation of men for the exercising of their natural reason". (NdT) 4 "as to our obedience and subjection to God Almighty". (NdT) 5 "the usual phrase". (NdT) 6 "enchanters" : enchanteurs, ensorceleurs. (NdT) 7 "rebuked". C'est le verbe utilisé par la King James version. La vulgate utilise le verbe "imperare", ordonner, commander., la Septante se sert du verbe "epitimaô", qui signifie faire des reproches, mais aussi commander. Le verbe "menacer", choisi par G. Mairet, ne convient pas. (NdT) 8 "those devils are said to confess Christ". En effet, dans de nombreux passages du Nouveau Testament, les prétendus démons sont dits connaître Jésus. On pourra par exemple retenir Marc, I, 34, et Luc, 4, 41. (NdT) 9 Hobbes ne dit pas que l'esprit impur retrouve son ancien logis en ordre avant de faire appel aux autres esprits. (NdT) 10 Hobbes emploie ici un pluriel : "his lusts". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

79

produit quand on parle en employant des mots qui, mis ensemble, n'ont aucun sens et qui constituent le travers de certains qui comprennent mal les mots qu'ils ont acquis et qu'ils répètent par cœur 1, ou d'autres qui ont l'intention de tromper par l'obscurité. Ce travers n'affecte que ceux qui parlent de questions portant sur des sujets incompréhensibles, comme les Scolastiques, ou de questions de philosophie abstruse 2. Les gens du commun tiennent rarement des discours dépourvus de sens, et c'est pourquoi ces personnes distinguées 3 les comptent parmi les idiots. Mais pour être assuré que ces mots [employés par ces personnes distinguées] n'ont rien qui leur corresponde dans l'esprit, il serait nécessaire de prendre quelques exemples. Si quelqu'un l'exige, qu'il s'empare d'un Scolastique et voie si ce dernier peut traduire un chapitre quelconque portant sur un point difficile, comme la Trinité, la Divinité, la nature du Christ, la transsubstantiation, le libre arbitre, etc., dans une des langues modernes, pour le rendre intelligible, ou dans un Latin acceptable, comme celui que connaissaient ceux qui vivaient quand la langue Latine était une langue vulgaire. Quel est le sens de ces mots : La cause première n'influe pas nécessairement sur la cause seconde 4, en vertu de l'essentielle subordination des causes secondes, de façon à aider son opération? C'est la traduction du titre du sixième chapitre du premier livre de Suarez, Du concours, de la Motion 5 et de l'Aide de Dieu. Quand des hommes écrivent des volumes entiers d'une telle étoffe 6, ne sont-ils pas fous, ou ne cherchent-ils pas à rendre les autres fous? En particulier, dans la question de la transsubstantiation, quand après avoir prononcé certains mots, ceux qui disent que la blancheur, la rondeur, la magnitude, la qualité, la corruptibilité, qui sont toutes incorporelles 7, sortent de l'hostie pour entrer dans le corps de notre Sauveur béni, ne font-ils pas de ces eurs, de ces tudes et de ces tés autant d'esprits 8 possédant son corps? Car, par esprits, ils entendent toujours des choses qui, étant incorporelles, peuvent cependant être mues d'un lieu à un autre. Si bien que ce genre d'absurdité peut à bon droit être compté parmi les nombreuses sortes de folie, et tous les moments où, guidés par les pensées claires de leur concupiscence mondaine 9, ils s'abstiennent de disputer ou d'écrire ainsi, ne sont que des intervalles de lucidité 10. Et c'est assez pour les vertus et les défauts intellectuels.

1 2

"and repeat by rote". (NdT) "that converse in questions of matters incomprehensible, as the Schoolmen; or in questions of abstruse philosophy". (NdT) 3 "egregious personnes" (étymologiquement, qui sortent du troupeau - voir le latin grex et egregius). (NdT) 4 La traduction littérale donne : "n'influe pas nécessairement quelque chose dans la cause seconde". (NdT) 5 Il s'agit de l'action de mouvoir, non du mouvement lui-même. (NdT) 6 "of such stoff". Au pluriel, le mot peut désigner des bêtises, des sottises. R. Anthony : "balivernes". (NdT) 7 Immatérielles. (NdT) 8 "spirits". (NdT) 9 "clear thoughts of their worldly lust". R. Anthony : "les claires pensées de leurs désirs terrestres". (NdT) 10 "but lucid intervals". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

80

Première partie : De l’homme

Chapitre IX
Des différents objets de connaissance

Retour à la table des matières

Il y a deux genres de CONNAISSANCE, dont l'une est la connaissance des faits 1, et l'autre la connaissance de la consécution qui va d'une affirmation à une autre 2. La première n'est rien d'autre que la sensation et le souvenir, et elle est une connaissance absolue, comme quand nous voyons un fait se faire, ou que nous nous rappelons qu'il a été fait. C'est la connaissance qu'on exige pour un témoignage 3. La seconde est appelée science, et elle est conditionnelle, comme quand nous savons que : si la figure qu'on nous montre est un cercle, alors toute ligne droite qui passe par le centre divisera ce cercle en deux parties égales. Et c'est la connaissance qu'on exige d'un philosophe, c'est-à-dire de celui qui prétend raisonner 4. Le registre de la connaissance des faits est appelée histoire. L'histoire est de deux sortes : l'une appelée histoire naturelle, et c'est l'histoire des faits, ou effets de la nature, en tant qu'ils ne sont pas dépendants de la volonté humaine. Telles sont les histoires des métaux, des plantes, des animaux, des régions, et ainsi de suite. L'autre est l'histoire civile, qui est l'histoire des actions volontaires des hommes dans des Républiques 5.
1 2 3 4 5

Hobbes emploie le singulier. (NdT) "whereof one is knowledge of fact; the other, knowledge of the consequence of one affirmation to another". (NdT) "the knowledge required in a witness". (NdT) "that is to say, of him that pretends to reasoning". (NdT) "The other is civil history, which is the history of the voluntary actions of men in Commonwealths". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

81

Les registres de la science sont les livres qui contiennent les démonstrations des consécutions qui vont d’une affirmation à une autre, et qui sont communément appelés livres de philosophie, dont il y a de nombreuses sortes, selon la diversité du sujet. On peut les diviser de la façon dont je les ai divisées dans le tableau suivant. Voir le tableau :
http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/livres/hobbes_thomas/levia than/leviathan_partie_1/leviathan_tab_chap_9.html

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

82

Première partie : De l’homme

Chapitre X
Du pouvoir, de la valeur, de la dignité, de l'honneur et de la compétence

Retour à la table des matières

LE POUVOIR 1 d'un homme, pris au sens universel, consiste en les moyens actuels d'obtenir quelque bien futur apparent, et il est soit originel, soit instrumental 2. Le pouvoir naturel est l'excellence des facultés du corps ou de l'esprit, comme une force, un physique, une prudence, des talents dans le domaine des arts, une éloquence, une libéralité, une noblesse, tout cela à un niveau hors du commun 3. Le pouvoir instrumental consiste en ces pouvoirs qui, acquis grâce aux premiers, ou grâce à la fortune, sont des instruments, des moyens d'en acquérir davantage, comme la richesse, la réputation, les amis, et la secrète opération de Dieu, qu'on appelle la chance 4. Car la nature du pouvoir est, sur ce point, semblable à la renommée qui s'accroît en s'exerçant; ou comme le mouvement des corps pesants qui vont d'autant plus vite qu'ils vont plus loin 5.
1 2 3 4 5

G. Mairet : "puissance" ("power"). (NdT) "is either original or instrumental". (NdT) "tout cela à un niveau hors du commun" rend l'adverbe "extraordinairy". (NdT) "good luck". "fortuna" dans le texte latin. (NdT) "For the nature of power is, in this point, like to fame, increasing as it proceeds; or like the motion of heavy bodies, which, the further they go, make still the more haste". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

83

Le plus grand des pouvoirs humains est celui qui est composé des pouvoirs de la plus grande partie des hommes, unis par consentement en une seule personne, naturelle ou civile, qui a l'usage de tous leurs pouvoirs qui dépendent [alors] de sa volonté, comme est le pouvoir d'une République 1, ou celui qui dépend des volontés 2 de chaque particulier, comme est le pouvoir d'une faction ou de différentes factions liguées 3. Avoir des serviteurs est donc un pouvoir, avoir des amis est un pouvoir. Ce sont en effet des forces unies. De même, la richesse jointe à la libéralité est un pouvoir, parce qu'elle permet de se procurer des amis et des serviteurs. Sans libéralité, rien de tel, parce que, dans ce cas, vos richesses ne vous défendent pas mais vous exposent à l'envie des hommes, comme une proie. La réputation d'avoir du pouvoir est un pouvoir, parce qu'on s'attache grâce à elle 4 ceux qui ont besoin de protection. C'est la même chose pour la réputation d'aimer son pays, qu'on appelle la popularité 5, et pour la même raison. De même, n'importe quelle qualité qui fait qu'un homme est aimé ou craint par beaucoup, ou la [simple] réputation d'avoir cette qualité, est un pouvoir, car c'est un moyen d'obtenir l'assistance et le service d'un grand nombre d'individus. La réussite est un pouvoir car elle produit la réputation d'être sage ou d'avoir de la chance, ce qui fait que les hommes ou vous craignent, ou vous font confiance. L'affabilité des hommes qui ont déjà un pouvoir, accroît ce pouvoir, car elle procure l'amour. La réputation de la prudence dans la conduite, en temps de guerre ou en temps de paix, est un pouvoir, parce que nous confions 6 plus volontiers le gouvernement de nous-mêmes à des hommes prudents qu'aux autres. La noblesse est un pouvoir, pas partout, mais seulement dans ces Républiques où il y a des privilèges, car c'est en de tels privilèges que consiste son pouvoir. L'éloquence est un pouvoir, car elle a l'apparence 7 de la prudence.
1 2

3 4 5

6 7

"Commonwealth". (NdT) Hobbes emploie un pluriel ("wills") qui n'était pas indispensable (puisque la somme des volontés est déjà une pluralité problématique) mais qui se comprend psychologiquement (en laissant de côté l'éventuelle dimension nominaliste) : d'un côté le Souverain, un et indivisible, de l'autre la pluralité des volitions de la multitude. Le fait que l'individu ait des volitions ne fait qu'aggraver la situation. (NdT) J'ai modifié la structure de la phrase de Hobbes, pour que le sens soit clair. (NdT) Le texte anglais dit : "parce qu'elle attire l'attachement (ou tire à elle)". (NdT) "So is reputation of love of a man's country, called popularity". J'avoue ne pas comprendre la raison de la traduction bizarre de G. Mairet du mot "popularity" par "démagogie patriotique". (NdT) "commit". (NdT) "it is seeming". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

84

Le physique est un pouvoir car, étant la promesse d'un bien, il recommande les hommes à la faveur des femmes et de ceux qui ne nous connaissent pas 1. Les sciences sont de petits pouvoirs 2, parce qu'elles ne sont pas éminentes et visibles chez tous les hommes, et même pas du tout, si ce n'est chez une minorité, et sur un petit nombre de sujets. La science est en effet d'une nature telle que personne ne peut se rendre compte qu'elle existe 3 sans l'avoir acquise dans une large mesure. Les arts d'utilité publique, comme la fortification, la fabrication de machines, et d'autres instruments de guerre, parce qu'ils contribuent à la défense et la victoire, sont du pouvoir, et quoique leur vraie mère soit la science, à savoir les mathématiques, pourtant, comme c'est la main de l'artisan qui leur donne le jour, on les considère (la sage-femme passant pour la mère aux yeux du vulgaire) comme sa progéniture 4. Le prix ou la VALEUR d'un homme 5 est, comme pour tous les autres objets, son prix, c'est-à-dire ce qu'on donnerait pour avoir l'usage de son pouvoir. Cependant, ce n'est pas une valeur absolue, elle dépend du besoin et du jugement d'autrui. Un chef d'armée compétent est d'un grand prix en temps de guerre effective ou imminente, mais il n'en est pas ainsi en temps de paix. Un juge érudit et incorruptible est de grande valeur en temps de paix, mais sa valeur est moindre en temps de guerre. Et il en est des hommes comme des autres choses, ce n'est pas le vendeur, mais l'acheteur, qui détermine le prix 6. En effet, qu'un homme, comme la plupart des hommes, s'attribue la plus haute valeur possible, pourtant, sa vraie valeur n'est rien de plus que ce qui est estimé par autrui. La manifestation de la valeur que nous nous attribuons les uns aux autres est ce qui est communément appelé honorer et attenter à l'honneur 7. Évaluer quelqu'un à un haut prix 8, c'est l'honorer, l'évaluer à un bas prix, c'est attenter à son honneur. Mais haut et bas, dans ce cas, doivent être compris par comparaison avec le prix que chaque homme s'attribue à lui-même.
1 2 3 4 5

6 7

8

"strangers". (NdT) R. Anthony : "faibles puissances". (NdT) R. Anthony : "de ce que quelqu'un la possède". (NdT) Les traductions de R. Anthony ("issus de lui") et de F. Tricaud (idem) surprennent, vu l'image utilisée par Hobbes. "progéniture" est l'un des sens explicites du mot anglais "issue". (NdT) Les deux termes employés par Hobbes sont synonymes ("value" et "worth"), à tel point que R. Anthony ne traduit que par un mot : "valeur". Prétendre que l'un des mots est couramment employé, au détriment de l'autre, dans le domaine économique, serait une erreur. Néanmoins, existe le mot "worthy" (digne est l'un de ses sens) qui incite à rapprocher "worth" de l'idée d'une valeur humaine, laissant à "value" le sens économique, en en faisant le synonyme de "price". Ce choix demeure discutable. Mis à part ce début de paragraphe, le mot "prix" traduit "price" et le mot "valeur" traduit "value". Le mot "worth" n'est utilisé que pour l'exemple du juge. Il est aussi traduit par "valeur". (NdT) "And as in other things, so in men, not the seller, but the buyer determines the price". (NdT) "honouring and dishonouring". Les exemples qui vont suivre montrent qu'il est impossible de traduire le verbe "to dishonour" par "déshonorer" (comme le fait pourtant G. Mairet). R. Anthony et F. Tricaud ont tout à fait raison de le signaler en note. Le choix de F. Tricaud me paraît être le meilleur. (NdT) "To value a man at a high rate is to honour him". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

85

La valeur publique d'un homme, qui est la valeur qui lui est attribuée par la République, est ce que les hommes nomment communément DIGNITÉ 1. Et cette valeur attribuée par la République se traduit par des postes de commandements, des postes de magistrats, des emplois publics, ou par des dénominations et des titres établis pour distinguer une telle valeur. Implorer l'aide de quelqu'un, c'est l'HONORER, car c'est le signe que nous avons l'idée qu'il possède le pouvoir d'aider 2; et plus l'aide est difficile, plus l'honneur est grand. Obéir, c'est honorer, car aucun homme n'obéit à ceux qu'il pense ne pas avoir le pouvoir de l'aider ou de lui nuire. Et par conséquent, désobéir, c'est attenter à l'honneur. Faire de larges présents à quelqu'un, c'est l'honorer, car c'est [là] acheter sa protection et reconnaître son pouvoir. Faire de menus présents à quelqu'un, c'est attenter à son honneur, car ce ne sont que des aumônes, ce qui signifie que nous pensons qu'il a besoin de menus secours. S'empresser de favoriser le bien d'un autre 3, et aussi le flatter, c'est l'honorer, car c'est le signe que nous recherchons sa protection ou son aide. Le négliger est attenter à son honneur. S'effacer ou laisser la place à quelqu'un, pour l'obtention de quelque bien, c'est l'honorer, car c'est l'aveu de son plus grand pouvoir. Vouloir se l'attribuer avec arrogance, c'est attenter à son honneur. Donner à quelqu'un quelque signe d'amour ou de crainte, c'est l'honorer, car aimer ou craindre, c'est accorder de la valeur. Mépriser, aimer ou craindre quelqu'un moins qu'il ne s'y attendait, c'est attenter à son honneur, car c'est le dévaloriser 4. Faire l'éloge de quelqu'un, le magnifier, ou l'appeler heureux, c'est l'honorer, car rien n'est estimé, sinon les qualités, le pouvoir et la félicité. Insulter quelqu'un, se moquer de lui, s'apitoyer sur lui, c'est attenter à son honneur. Parler à quelqu'un avec considération, apparaître devant lui avec décence et humilité, c'est l'honorer, car on lui montre qu'on craint de l'offenser. Lui parler inconsidérément, faire devant lui quelque chose d'obscène, d'incorrect ou d'impudent, c'est attenter à son honneur.

1 2

3 4

"dignity". (NdT) Et non "le pouvoir de nous aider". L'honneur tient au fait que nous reconnaissons l'importance de la personne en général (dans sa capacité à aider), et non simplement son importance pour l'aide ponctuelle dont nous allons bénéficier. (NdT) "To value a man at a high rate is to honour him". (NdT) Exactement "sous-évaluer" (undervaluing"). (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

86

Croire quelqu'un, lui faire confiance, compter sur lui 1, c'est l'honorer, car c'est le signe de l'opinion que l'on a de sa vertu et de son pouvoir. Ne pas lui faire confiance, ou ne pas le croire, c'est attenter à son honneur. Écouter le conseil d'un homme, ou son propos, de quelque genre qu'il soit, c'est l'honorer, parce que c'est le signe qu'on le pense sage, éloquent ou spirituel. Dormir, s'en aller, ou parler en même temps que lui, c'est attenter à son honneur. Faire à quelqu'un ce qu'il prend pour des signes d'honneur, ou ce que la loi ou la coutume considère comme tels, c'est l'honorer, car en approuvant l'honneur rendu par d'autres, on reconnaît le pouvoir que ces autres reconnaissent. Refuser de le faire, c'est attenter à son honneur. Être d'accord avec l'opinion de quelqu'un, c'est l'honorer, car c'est le signe qu'on approuve son jugement et sa sagesse. Être d'un avis différent, c'est attenter à son honneur, c'est lui reprocher son erreur, et, si le différent porte sur de nombreuses choses, lui reprocher sa sottise 2. Prendre comme modèle 3 quelqu'un, c'est l'honorer, car c'est l'approuver très vivement 4. Prendre comme modèle son ennemi, c'est attenter à son honneur. Honorer ceux que quelqu'un honore, c'est l'honorer, car c'est un signe d'approbation de son jugement. Honorer ses ennemis, c'est attenter à son honneur. User des conseils de quelqu'un, ou de son aide pour des actions difficiles, c'est l'honorer, car c'est le signe qu'on le pense sage ou doué de quelque pouvoir. Refuser d'utiliser dans les mêmes situations ceux qui se proposent, c'est attenter à leur honneur. Toutes ces façons d'honorer sont naturelles, aussi bien à l'intérieur des Républiques, qu'à l'extérieur. Mais, dans les Républiques 5, où celui ou ceux qui possèdent l'autorité suprême 6 peuvent établir des signes d'honneur de leur choix, il y a d'autres honneurs. Un souverain honore en effet un sujet avec n'importe quel titre, charge, emploi ou action que lui-même considérera comme le signe de sa volonté de l'honorer. Le roi de Perse honora Mardochée 7 quand il le désigna pour être conduit à travers les rues dans l'habit royal, sur l'un des chevaux du roi, avec une couronne sur la tête, et un dignitaire devant lui, qui proclamait : Ainsi sera-t-il fait à celui que le roi honorera 8. Et cependant, un autre roi de Perse, ou le même à un autre moment, à quelqu'un qui demandait pour quelque grand service [rendu] de porter
1 2 3 4 5 6 7 8

"To believe, to trust, to rely on another". (NdT) "folly". (NdT) "to imitate". (NdT) "vehemently". (NdT) "But in Commonwealths". (NdT) "the supreme authority". (NdT) Esther, VI. (NdT) Esther, VI, 9. "Thus shall it be done to him that the king will honour". La king James version donne : "Thus shall it be done to the man whom the king delighteth to honour". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

87

l'un des habits royaux, donna sa permission, mais en ajoutant qu'il le porterait en qualité de bouffon du roi; et ce fut alors un déshonneur 1. Si bien que la source de l'honneur civil est dans la personne de la République, et dépend de la volonté du Souverain, et c'est pourquoi il est temporaire et appelé honneur civil. Tels sont les magistratures, les charges, les titres, et, à certains endroits, les armoiries et les écussons. Et les hommes honorent ceux qui les ont, comme autant de signes de faveur dans la République, laquelle faveur est pouvoir 2. Est honorable toute possession, action, ou qualité qui est une preuve et un signe de pouvoir 3. Et c'est pourquoi être honoré, aimé ou craint d'un grand nombre est honorable, car ce sont des preuves de pouvoir. Être honoré par un petit nombre ou par personne, ce n'est pas honorable. La domination 4 et la victoire sont honorables parce qu'elles sont acquises par le pouvoir. La servitude, par besoin ou par crainte, n'est pas honorable. La bonne fortune, si elle dure, est honorable, et est un signe de la faveur de Dieu. Les malheurs et la déchéance ne sont pas honorables. Les richesses sont honorables car elles constituent un pouvoir. La pauvreté n'est pas honorable. La magnanimité, la libéralité, l'espoir, le courage, la confiance sont honorables car elles procèdent de la conscience d'avoir du pouvoir. La petitesse d'esprit, la parcimonie, la crainte, le manque d'assurance ne sont pas honorables. Se décider au moment opportun 5, c'est-à-dire se déterminer à faire quelque chose, est honorable, en tant que c'est là mépriser les petites difficultés et les petits dangers. L'irrésolution n'est pas honorable, car c'est le signe qu'on accorde trop de valeur aux petits obstacles et aux petits avantages. En effet, quand on a pesé les choses, aussi longtemps que le moment le permet, et qu'on ne se décide pas, c'est que la différence de poids est petite, et c'est pourquoi, si l'on ne se décide pas, c'est qu'on surévalue les petites choses, ce qui est de la petitesse d'esprit.

1

2 3 4 5

Il est possible qu'il s'agisse d'un faux souvenir de ce passage de Plutarque "Dans un de ses voyages, où chacun s’empressait de lui apporter des présents, un pauvre artisan, qui n’avait rien à lui offrir, courut à un fleuve voisin, et, puisant de l’eau dans ses deux mains, il vint la lui présenter. Artaxerxès, charmé de sa bonne volonté, lui envoya dans une coupe d’or mille dariques. Il sut qu’un Lacédémonien, nommé Euclidas, s’était permis contre lui des discours pleins d’audace ; il lui fit dire par un de ses officiers : « Tu peux dire » contre le roi tout ce qu’il te plaît, et le roi peut faire et dire tout ce qu’il veut. » Tiribaze lui ayant fait voir dans une chasse que sa robe était déchirée : « Que veux-tu que j’y fasse ? lui dit le roi. – Que vous en preniez une autre, répondit Tiribaze, et que vous me donniez celle que vous portez. - Je te la donne, Tiribaze, reprit le roi, mais je te défends de la mettre. » Tiribaze ne tint pas compte de cette défense, car, sans être méchant, il était léger et étourdi ; il mit sur-le-champ la robe, et y ajouta même des ornements d’or que les reines seules avaient droit de porter. Tout le monde fut indigné de ce mépris des lois ; mais Artaxerxès ne fit qu’en rire. « Je te donne, dit-il à Tiribaze, ces ornements d’or à porter comme à une femme, et cette robe comme à un insensé. "(Vie d'Artaxerxès, V) (NdT) "which favour is power". (NdT) "an argument and sign of power". (NdT) "dominion". (NdT) "Timely resolution". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

88

Toutes les actions et paroles qui procèdent, ou semblent procéder, de beaucoup d'expérience, de science, de discernement, ou d'esprit 1 sont honorables car ce sont toutes des pouvoirs. Les actions et paroles qui procèdent de l'erreur, de l'ignorance, ou de la sottise, ne sont pas honorables. La gravité, pour autant qu'elle semble procéder d'un esprit occupé à quelque chose d'autre 2, est honorable car cette occupation est un signe de pouvoir. Mais si elle semble procéder du dessein de paraître grave, ce n'est pas honorable. Car la gravité du premier est comparable à la stabilité d'un navire chargé de marchandises, mais celle du second est comparable à la stabilité d'un navire lesté de sable et de pacotille 3. Etre célèbre 4, c'est-à-dire être connu pour sa richesse, sa fonction, de grandes actions, ou quelque bien éminent, est honorable, car c'est le signe du pouvoir par lequel on est en vue. Au contraire, être obscur, ce n'est pas honorable. Descendre de parents célèbres est honorable, parce qu'on bénéficie plus facilement des aides et des amitiés de nos aïeux. Au contraire, descendre d'une lignée obscure n'est pas honorable. Les actions qui procèdent de l'équité, jointes à une perte, sont honorables, car ce sont des signes de magnanimité, et cette dernière est un signe de pouvoir. Au contraire la ruse, la débrouillardise, le non respect de l'équité 5, ne sont pas honorables. Convoiter de grandes richesses, ambitionner de grands honneurs est honorable, car c'est le signe qu'on a le pouvoir de les obtenir. Convoiter ou ambitionner de petits gains, de petits avancements n'est pas honorable. Qu'une action (pourvu qu'elle soit grande et difficile, et qu'elle soit par conséquent un signe de grand pouvoir) soit juste ou injuste, cela ne change en rien la question de l'honneur, car l'honneur ne consiste qu'en l'idée qu'il y a du pouvoir 6. C'est pourquoi les anciens païens ne croyaient pas déshonorer les dieux, mais [au contraire] grandement les honorer, quand ils les faisaient entrer dans leurs poèmes, commettant des enlèvements 7, des vols, ou d'autres grandes actions, mais injustes et impures. A un point tel que rien n'est si célébré en Jupiter que ses adultères, en Mercure que ses fraudes et ses vols. Dans un hymne d'Homère, de toutes les louanges, la plus grande est celle-ci : étant né le matin, il avait inventé la musique à midi, et, avant la nuit, avait dérobé aux bergers d'Apollon son bétail 8.

1 2 3 4 5 6 7 8

"wit" : esprit, intelligence, vivacité d'esprit". (NdT) A quelque chose d'autre que cette gravité. La suite du texte éclaire cette phrase. (NdT) R. Anthony : "choses sans valeur". (NdT) "To be conspicuous" : être voyant, attirer les regards, être visible, être en vue. La version latine (clarum) encourage la traduction choisie". (NdT) "craft, shifting, neglect of equity". (NdT) "for honour consisteth only in the opinion of power". (NdT) "rapes". Le mot "rape" peut parfois désigner un viol. (NdT) Homère : Hymne à Hermès, 73. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

89

De même, jusqu'à ce que de grands Républiques se soient constituées, les hommes ne croyaient pas déshonorant d'être un pirate ou un voleur de grands chemins. C'était même un trafic légal 1, non seulement chez les Grecs, mais aussi dans toutes les autres nations, comme cela ressort manifestement des textes historique de l'Antiquité. Et de nos jours, dans cette partie du monde, les duels privés sont, et seront toujours honorables, quoiqu'illégaux, jusqu'à ce qu'on décrète qu'il est honorable de refuser [le duel] et qu'il est honteux de lancer le défi 2. Car les duels, souvent, sont aussi les effets du courage, et le courage est fondé sur la force ou l'adresse 3, qui sont du pouvoir, quoique, pour la majorité, ce soient les effets de paroles inconsidérées, et de la crainte du déshonneur, chez l'un des combattants, ou chez les deux qui, engagés inconsidérément, sont entraînés sur le pré pour échapper au déshonneur. Les écussons et les armoiries héréditaires, là où ils donnent d'éminents privilèges 4, sont honorables; autrement non, car leur pouvoir consiste en ces privilèges, ou en richesses ou choses semblables qui sont également honorées chez les autres hommes. Ce genre d'honneur, qu'on appelle communément noblesse 5, vient des anciens Germains, car rien de tel n'était connu où n'étaient pas connues les coutumes germaniques. Aujourd'hui, ce n'est nulle part en usage là où les Germains n'ont pas vécu. Les généraux Grecs de l'antiquité, quand ils allaient à la guerre, avaient leurs boucliers peints de devises de leur choix, à tel point qu'un bouclier qui n'était pas peint était un signe de pauvreté et révélait un simple soldat; mais ils ne les transmettaient pas par héritage. Les Romains transmettaient les emblèmes de leurs familles, mais c'étaient les images, non les devises de leurs ancêtres. Parmi les peuples d'Asie, d'Afrique et d'Amérique, il n'y a rien et il n'y a jamais eu rien de tel. Seuls les Germains avaient cette coutume, qui passa en Angleterre, en France, en Espagne et en Italie quand, très nombreux, ils aidèrent les Romains ou firent leurs propres conquêtes dans ces parties occidentales du monde. Car la Germanie, comme tous les autres pays à leurs débuts, était anciennement divisée entre un nombre infini de petits seigneurs 6, ou chefs de familles, qui se faisaient constamment la guerre. Ces chefs, ou seigneurs, surtout dans le but, quand ils étaient revêtus de leur armement, d'être reconnus de leurs soldats, et à titre d'ornement, décoraient leur armure, leur écusson et leurs armoiries, d'images de bêtes, ou d'autres choses, et mettaient aussi sur le cimier de leurs casque quelque emblème saillant et visible. Et cet ornement des armes et du cimier se transmettait par héritage à leurs enfants, sans changement pour l'aîné, et pour les autres avec certaines modifications que le vieux chef, c'est-à-dire, en Allemand Here-alt 7, jugeait convenables. Mais quand de nombreuses familles se
1 2 3

4 5 6 7

"but rather a lawful trade". (NdT) "till such time as there shall be honour ordained for them that refuse, and ignominy for them that make the challenge". (NdT) La version latine souligne que ces qualités sont essentielles dans l'état de nature, et que la nature est plus forte que les lois. Un refus de se battre ne peut devenir honorable que par l'action des lois de la République. (NdT) R. Anthony : "si de grands privilèges leur sont attachés". (NdT) "gentry" : exactement petite noblesse. (NdT) "lords". (NdT) Hobbes prétend ici faire dériver le mot allemand "Heralt" de "Herr" (seigneur, maître) et de "alt" (vieux). (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

90

joignirent pour former une plus grande monarchie, cette fonction du héraut qui consistait à distinguer les écussons devint une charge privée autonome. Et la descendance de ces seigneurs est la grande et ancienne noblesse dont les membres, pour la plupart, portent 1 des créatures vivantes remarquées pour le courage et la rapine, ou des châteaux, des créneaux, des baudriers, des armes, des barrières, des palissades, et d'autres signes de guerre, rien n'étant alors en honneur, sinon la vertu militaire. Par la suite, non seulement les rois, mais aussi les Républiques populaires, donnèrent diverses sortes d'écussons à ceux qui partaient pour la guerre ou en revenaient, pour les encourager ou les récompenser de leurs services. Tout cela peut être trouvé par un lecteur attentif, dans les livres historiques grecs ou latins de l'antiquité qui font mention de la nation germanique et des coutumes de l'époque. Les titres honorifiques 2, tels que duc, comte, marquis et baron, sont honorables, en tant qu'ils signifient la valeur qu'y place le pouvoir souverain de la République 3, lesquels titres étaient dans les temps anciens des titres de fonction et de commandement, dont certains venaient des Romains, d'autres des Germains et des Français. Les ducs, duces en latin, étaient généraux en temps de guerre; les comtes, comites [en latin], soutenaient 4 le général de leur amitié, et on les chargeait 5 de gouverner et défendre les places conquises et pacifiées; les marquis, marchiones [en latin], étaient les comtes qui gouvernaient les marches, ou frontières de l'Empire. Lesquels titres de duc, comte et marquis, issus des coutumes de la milice germanique, s'introduisirent dans l'Empire à peu près à l'époque de Constantin le grand. Mais baron semble avoir été un titre Gaulois et signifie un grand homme, tels les hommes que les rois et les princes employaient à la guerre autour de leur personne, et ce mot semble venir de vir, qui a donné ber et bar, qui avaient le même sens dans la langue des Gaulois que vir en Latin, et de là se sont formés bero et baro. Si bien que ces hommes furent appelés berones, et ensuite barones, et (en Espagnol) varones. Mais celui qui voudrait connaître plus particulièrement l'origine des titres honorifiques, peut la trouver, comme je l'ai fait, dans le traité tout à fait excellent de M. Selden sur ce sujet. Le temps passant, ces fonctions honorifiques, à cause de certains problèmes, et parce qu'on entendait gouverner sagement et dans la paix 6, furent transformées en simples titres, servant, pour l'essentiel, à distinguer la préséance, la place et le rang des sujets dans la République, et des hommes furent faits ducs, comtes, marquis, et barons de lieux où ils ne possédaient ni ne commandaient rien, et d'autres titres furent imaginés pour la même fin. La COMPÉTENCE 7 est une chose qui diffère du prix ou de la valeur d'un homme, et aussi de son mérite et de ce qui lui est dû 1, et consiste en un pouvoir
1 2 3 4 5 6 7

"bear" : porter. F. Tricaud a tort d'éviter l'emploi tout à fait adapté de ce verbe incontournable dans la science héraldique. Le verbe porter signifie alors "avoir dans ses armes". (NdT) "Titles of honour". (NdT) "the sovereign power of the Commonwealth". (NdT) "to bear out". (NdT) Exactement : ils étaient laissés ("were left") Traduction libre de "and for reasons of good and peaceable government". (NdT) Hobbes utilise les mots "worthiness"(mérite, dignité), "worthy" (digne), "qualities"(qualités), qui appartiennent au même champ sémantique. La lecture attentive de la suite montre qu'il est impossible de choisir les traductions notées entre parenthèses pour les deux premiers mots. Il est dit très clairement que la "worthiness" ne donne aucun droit, aucun privilège, mais renvoie seulement à la compétence, à la qualification d'un individu dans un domaine. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

91

particulier, en une capacité en quoi il est dit être compétent 2, laquelle capacité particulière est habituellement nommée DISPOSITION ou aptitude 3. Car celui qui est le plus compétent pour être général ou juge, ou pour avoir quelque autre charge, est celui qui est le mieux pourvu des qualités requises pour bien s'en acquitter. Le plus compétent pour les richesses est celui qui a le plus de qualités requises pour en faire bon usage. Si l'une des qualités est absente, on peut néanmoins être un homme compétent, et être précieux 4 pour faire quelque chose d'autre. De même, un homme peut être compétent pour des richesses, une fonction ou un emploi sans pouvoir pourtant invoquer aucun droit d'en disposer avant autrui, et on ne peut donc pas dire qu'il les mérite ou que cela lui est dû 5; car le mérite présuppose un droit, et la chose due l'est par promesse, ce dont je parlerai davantage par la suite quand je traiterai des contrats.

1 2 3

4 5

"his merit or desert". Ces deux mots sont quasiment synonymes. (NdT) "worthy". (NdT) "fitness, or aptitude". De nouveau, ces deux mots sont quasiment synonymes. R. Anthony, à cause de "fit" (propre à, qui convient) traduit "fitness" par un bizarre "convenance". F. Tricaud a, dans la même perspective, ajouté à "disposition" le mot "appropriée", qui me semble superflu et même redondant. (NdT) Appréciable, de valeur ("valuable"). (NdT) "and therefore cannot be said to merit or deserve it". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

92

Première partie : De l’homme

Chapitre XI
De la Diversité des Mœurs

Retour à la table des matières

Par MŒURS 1, je n'entends pas ici la décence du comportement, comment un homme doit en saluer un autre, ou comment il doit se laver la bouche, ou se curer les dents devant le monde, et d'autres points semblables de la petite morale 2, mais ces qualités humaines qui concernent les hommes dans leur vie commune, dans la paix et l'unité. A cette fin, nous devons considérer que la félicité de cette vie ne consiste pas dans le repos d'un esprit satisfait, car ce finis ultimus (fin dernière) et ce summum bonum (souverain bien 3) dont on parle dans les livres des anciens moralistes n'existent pas. Celui dont les désirs arrivent à leur terme 4 ne peut pas plus vivre que celui dont les sensations et les imaginations sont arrêtées. La félicité est une continuelle marche en avant du désir d'un objet à un autre, l'obtention du premier n'étant toujours rien d'autre que le moyen 5 d'atteindre le second. La cause en est que l'objet du désir humain n'est pas de jouir une seule

1 2

3 4 5

"manners". (NdT) "such other points of the small morals". F. Tricaud traduit "small morals" par "savoir-vivre" (qu'on rend en anglais plutôt par l'expression "good manners"). Je ne vois aucune raison de négliger le "small" de Hobbes, d'autant plus que la version latine dit bien "moralia parva". (NdT) "there is no such finis ultimus (utmost aim) nor summum bonum (greatest good)". (NdT) "whose desires are at an end". (NdT) "the way" : le chemin, la voie, le moyen, la façon. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

93

fois, et pour un instant, mais d'assurer pour toujours le moyen 1 de son futur désir. C'est pourquoi les actions volontaires et les inclinations de tous les hommes ne tendent pas simplement à se procurer, mais aussi à s'assurer une vie heureuse 2, et elles diffèrent seulement dans le moyen [utilisé], ce qui vient en partie de la diversité des passions chez des hommes différents, et en partie de la différence de connaissance ou d'opinion qu'a chacun des causes qui produisent l'effet désiré. Si bien qu'en premier 3, je tiens comme une inclination générale de tous les hommes un désir permanent et sans relâche 4 [d'acquérir] pouvoir après pouvoir, désir qui ne cesse qu'à la mort. Et la cause de ce désir n'est pas toujours que l'homme espère un plaisir plus intense que celui qu'il a déjà atteint, ou qu'il ne puisse pas se contenter d'un pouvoir modéré, mais c'est qu'il ne peut pas assurer le pouvoir et les moyens de vivre bien qu'il possède à présent sans en acquérir davantage. Et de là vient que les rois, dont le pouvoir est le plus grand, dirigent leurs efforts pour le rendre sûr à l'intérieur, par des lois, et à l'extérieur, par des guerres. Et quand cela est réalisé, un nouveau désir succède [à l'ancien]; chez certains, désir d'une gloire qui viendrait d'une nouvelle conquête, chez d'autres, désir de bien-être 5 et de plaisirs sensuels, chez d'autres [encore] désir d'être admiré, ou d'être flatté pour leur excellence dans quelque art ou quelle faculté de l'esprit 6. La compétition pour les richesses, l'honneur, les postes de commandement, ou pour d'autres pouvoirs, incline à la discorde, à l'hostilité, et à la guerre, parce que le moyen pour celui qui entre en compétition 7 d'atteindre ce qu'il désire est de tuer, d'assujettir, de supplanter, ou de repousser l'autre 8. En particulier, la compétition pour les louanges incline à avoir une vénération pour l'antiquité, car les hommes luttent avec les vivants, non avec les morts, ce qui fait qu'ils attribuent à ces derniers plus qu'il n'est dû pour pouvoir obscurcir la gloire des premiers. Le désir de bien-être et de plaisir sensuel dispose les hommes à obéir à un pouvoir commun, parce que de tels désirs leur font renoncer à la protection qu'ils pourraient espérer de leurs propres efforts et de leur propre peine. La crainte de la mort et des blessures les met dans les mêmes dispositions, et pour la même raison. Au contraire, des hommes ambitieux 9, téméraires et non satisfaits de leur condition présente, tout comme ceux qui aspirent à des postes de commandement militaire, sont inclinés à entretenir les causes de guerre et fomenter des troubles et des séditions, car il n'est d'honneur militaire que par la guerre, et d'espoir d'améliorer un mauvais jeu qu'en battant à nouveau les cartes.
1 2 3 4 5

6 7 8 9

Voir note précédente. (NdT) Exactement, une vie contente, satisfaite ("contented life"). (NdT) Le sens n'est évident, l'expression "in the firts place" peut ici autant signifier "d'abord, en premier lieu" que "en première place, au premier rang". (NdT) "a perpetual and restless desire". (NdT) "ease". La traduction de R. Anthony ("repos") est peut-être maladroite, vu ce que Hobbes a dit précédemment (bien que la différence soit évidemment facile à faire entre la cessation du désir et le fait de se reposer). (NdT) "or being flattered for excellence in some art or other ability of the mind". (NdT) "competitor". (NdT) "to kill, subdue, supplant, or repel". (NdT) "needy men" : deux sens possibles, hommes besogneux ou hommes nécessiteux. La traduction "ambitieux" est loin d'être parfaite. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

94

Le désir de la connaissance et des arts pacifiques incline les hommes à obéir à un pouvoir commun, car un tel désir comprend le désir de loisir, et par conséquent [le désir de bénéficier] de quelque autre pouvoir que le leur. Le désir de louange 1 dispose les hommes aux actions louables, en tant que ces dernières plaisent à ceux dont ils estiment le jugement car, des hommes que nous méprisons, nous méprisons aussi le jugement. Le désir de renommée après la mort est du même type. Et quoiqu'après la mort, il n'y ait aucune sensation des louanges qu'on nous donne sur terre, en tant que ce sont des joies qui ou sont englouties dans les joies ineffables du paradis, ou sont éclipsées par les tourments extrêmes de l'enfer, pourtant, une telle renommée n'est pas vaine, parce que les hommes en tirent un plaisir présent, en la prévoyant, et par le bénéfice qui peut en rejaillir sur leur postérité, et bien qu'ils ne voient pas cela dans le présent, pourtant ils l'imaginent, et tout ce qui plaît à la sensation plaît aussi à l'imagination. Recevoir de quelqu'un, dont on pense être l'égal, de trop grands bienfaits 2 pour qu'on espère s'en acquitter, dispose à contrefaire l'amour, dispose en réalité à la haine secrète, et nous met dans l'état d'un débiteur sans espoir 3 qui s'arrange pour ne pas voir son créancier, et qui souhaite tacitement se trouver là où il ne pourrait jamais plus le rencontrer. Car les bienfaits obligent, et une obligation est un esclavage; et une obligation dont on ne peut s'acquitter est un esclavage perpétuel, ce qui est odieux 4 quand il s'agit de son égal. Mais avoir reçu des bienfaits de quelqu'un que nous reconnaissons comme supérieur incline à aimer, parce que l'obligation ne nous rabaisse pas, et l'acceptation de bon cœur (ce que l'on nomme gratitude) est tant un honneur fait à celui qui nous oblige qu'elle est généralement considérée comme une rétribution. De même, recevoir des bienfaits, quoiqu'un d'un égal ou d'un inférieur, aussi longtemps qu'il y a espoir de s'acquitter, dispose à l'amour car dans l'intention de celui qui reçoit, l'obligation est d'aide et de service mutuels. De là procède une émulation pour savoir qui sera le plus généreux, la dispute la plus noble et la plus profitable qu'il se peut, où le gagnant est heureux de sa victoire, et où l'autre prend sa revanche en avouant sa défaite. Avoir fait plus de mal qu'on ne peut ou ne veut réparer incline son auteur à haïr la victime, car il doit compter sur la vengeance ou le pardon, le deux étant odieux. La crainte de subir des violences 5 dispose un homme à anticiper et à chercher le secours de la société, car il n'y a pas d'autre façon par laquelle un homme peut mettre en sûreté sa vie et sa liberté 6. Les hommes qui se défient de leur propre subtilité sont, dans les moments d'agitation et dans les séditions 7, plus à même de remporter la victoire que ceux
1 2 3 4 5 6 7

"Desire of praise". (NdT) "benefits". (NdT) "a desperate debtor". (NdT) "hateful". (NdT) "Fear of oppression". le "à l'improviste" de F. Tricaud ne se justifie pas. (NdT) "there is no other way by which a man can secure his life and liberty". (NdT) "in tumult and sedition". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

95

qui se supposent sage et habiles, car ces derniers aiment délibérer, tandis que les autres, craignant d'être victimes d'une ruse 1, aiment frapper les premiers. Et comme dans les séditions, les hommes sont toujours à un endroit où il peut y avoir bataille 2, rester unis et user de tous les avantages de la force est un meilleur stratagème que tout ce qui peut procéder de la subtilité de l'esprit. Les hommes vaniteux, tels que ceux qui ont conscience qu'ils n'ont pas de grandes capacités 3, et qui se plaisent à s'imaginer qu'ils sont vaillants, sont seulement inclinés à l'ostentation, et ils ne tentent rien, parce que, quand apparaît le danger ou la difficulté, ils ne s'attendent qu'à une chose : qu'on découvre leur incapacité. Les hommes vaniteux, tels que ceux qui estiment leurs capacités en fonction de la flatterie d'autrui, ou de la chance d'une action précédente, sans raisons certaines d'espérer, tirées de la vraie connaissances d'eux-mêmes, sont inclinés à s'engager inconsidérément, et, à l'approche du danger, ou des difficultés, à battre en retraite 4, car ne voyant pas comment se tirer d'affaire, ils hasarderont leur honneur, ce qu'on peut apaiser par une excuse, plutôt que leur vie, auquel cas aucun baume n'est efficace. Les hommes qui ont une haute opinion de leur propre sagesse en matière de gouvernement sont portés à l'ambition car, sans emploi public de conseiller ou de magistrat, ils ratent l'occasion de profiter de l'honneur de leur sagesse 5. Et c'est pourquoi les orateurs éloquents sont enclins à l'ambition, car l'éloquence a les apparences de la sagesse, aussi bien à leurs yeux qu'aux yeux d'autrui. La petitesse d'esprit porte les hommes à l'irrésolution, et par conséquent les porte à rater les occasions et les moments les plus opportuns pour agir 6. Car quand on a délibéré et que le moment d'agir est proche, si ce qu'il est meilleur de faire n'est pas manifeste, c'est signe que la différence des motifs, d'un côté ou de l'autre, n'est pas grande. C'est pourquoi ne pas se décider alors, c'est manquer l'occasion parce qu'on soupèse des bagatelles, ce qui est petitesse d'esprit. Le fait d'être économe, bien que ce soit une vertu chez les pauvres, rend un homme inapte à mener à bien 7 les actions qui requièrent la force de nombreux hommes [agissant] ensemble, car il affaiblit leur effort, qui doit être entretenu et maintenu dans sa vigueur par une rémunération 8.

1

2 3 4 5 6 7 8

"to be circumvented " : d'être circonvenus (usage rare), c'est-à-dire ou, au sens propre (voir l'étymologie), entourés, pris de toutes parts, ou, au sens figuré, être piégé, être victime de la ruse. (NdT) "in the precincts of battle". (NdT) La traduction littérale n'indique pas assez clairement le sens : "Vainglorious men, such as without being conscious to themselves of great sufficiency". (NdT) "to retire". Le verbe peut même avoir le sens de "se sauver". (NdT) Traduction choisie pour la passage "the honour of their wisdom is lost" qu'il est évidemment impossible de traduire par "l'honneur de leur sagesse est perdu". (NdT) "fittest opportunities of action". (NdT) Idem chez R. Anthony. (NdT) "which to be nourished and kept in vigour by reward". "reward" a aussi le sens de récompense. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

96

L'éloquence, quand elle s'accompagne de flatterie porte les hommes à se fier à ceux qui la possèdent, car la première a les apparences de la sagesse, et la deuxième a les apparences de la bienveillance 1. Ajoutez-leur la réputation militaire, et les hommes sont [alors] portés à s'attacher et à s'assujettir à ceux qui réunissent ces caractéristiques 2; les deux premières leur donnant une garantie contre les dangers qui pourraient venir de lui, la dernière leur donnant une garantie contre les dangers qui pourraient venir d'autrui. Le défaut de science, c'est-à-dire l'ignorance des causes, porte un homme, ou plutôt le contraint à se fier 3 au conseil et à l'autorité d'autrui. Car tous les hommes qui se soucient de la vérité, s'ils ne se fient pas à eux-mêmes, doivent se fier à l'opinion que quelque autre qu'ils pensent plus sage qu'eux-mêmes, et qu'ils ne croient pas susceptible de les tromper. L'ignorance de la signification des mots est un défaut de compréhension 4 et elle porte les hommes à accepter de confiance, non seulement la vérité qu'ils ne connaissent pas, mais aussi les erreurs, et qui plus est, les absurdités 5 de ceux à qui ils se fient, car ni une erreur, ni une absurdité ne peut être découverte sans une parfaite compréhension des mots. De cette ignorance vient que les hommes donnent différentes dénominations à une seule et même chose, en fonction de la différence de leurs propres passions : par exemple, ceux qui approuvent une opinion particulière la nomment opinion, mais ceux qui ne l'apprécient pas la nomment hérésie, et pourtant, hérésie ne signifie rien de plus qu'opinion particulière. Le mot a seulement une plus grande teinture de colère 6. De là vient aussi que les hommes ne sont pas capables de distinguer, sans étude et sans une grande faculté de comprendre, entre une seule action de nombreux hommes et de nombreuses actions d'une multitude; comme, par exemple, entre la seule action de tous les sénateurs de Rome tuant Catalina, et les nombreuses actions des sénateurs tuant César; et c'est pourquoi ils sont disposés à prendre pour l'action du peuple ce qui est une multitude d'actions faites par une multitude d'hommes, peut-être entraînés par la persuasion d'un seul 7. L'ignorance des causes et de la constitution originelle du droit 8, de l'équité, de la loi et de la justice dispose l'homme à faire de la coutume 9 et de l'exemple la règle de ses actions, de telle sorte qu'il pense que l'injuste est ce qui a été la coutume de punir, et le juste ce dont il peut produire un exemple d'impunité et d'approbation, ou (comme les juristes qui usent de ce faux critère de justice le désignent par une expression barbare) un précédent; comme les petits enfants qui
1 2 3 4 5 6 7 8 9

"kindness". R. Anthony : "bonté". (NdT) En anglais, tout simplement "to those men that have them". . Anthony a tort d'utiliser un singulier. (NdT) "to rely". (NdT) "understanding" (NdT) "nonsense". (NdT) "has only a greater tincture of choler". (NdT) "led perhaps by the persuasion of one". R. Anthony : "à l'instigation d'un seul". (NdT) "original constitution of right". (NdT) "custom". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

97

n'ont pas d'autre règle des bonnes et des mauvaises manières que les corrections qu'ils reçoivent de leurs parents et de leur maître; sauf que les enfants sont fidèles à leurs règles 1, alors que les hommes ne le sont pas parce que, étant devenus forts et têtus, ils en appellent à la coutume contre la raison, et à la raison contre la coutume, comme cela sert leurs intentions, fuyant la coutume quand leur intérêt l'exige, et s'opposant à la raison aussi souvent que la raison s'oppose à eux. Ce qui fait que la doctrine du juste et de l'injuste 2 est perpétuellement un objet de débat, tant par la plume que par l'épée, alors que la doctrine [qui traite] des lignes et des figures ne l'est pas, parce que les hommes ne se soucient pas, dans ce domaine, de la vérité comme de quelque chose qui [puisse] contrecarre[r] leurs ambitions, leur profit ou leurs désirs 3. Mais je ne doute pas que, s'il avait été contraire au droit de domination de quelqu'un, ou aux intérêts des hommes qui exercent cette domination que les trois angles d'un triangle fussent égaux aux deux angles d'un carré, cette doctrine aurait été, sinon débattue, du moins réprimée par un autodafé de tous les livres de géométrie, dans la limite du pouvoir de celui qui était concerné. L'ignorance des causes éloignées dispose les hommes à attribuer tous les événements aux causes immédiates et instrumentales, car ce sont les seules causes qu'ils perçoivent. Et de là, il arrive en tout lieu que les hommes qui sont accablés par ce qu'ils doivent verser aux autorités légales 4 déchargent leur colère sur les publicains 5, c'est-à-dire les fermiers [généraux], les percepteurs, et les autres fonctionnaires des recettes publiques, et se collent 6 à ceux qui trouvent à redire contre le gouvernement public; et quand, de ce fait, ils se sont engagés au-delà de ce qu'ils [peuvent] espére[r] justifier 7, ils attaquent l'autorité suprême, par crainte de la punition ou par honte du pardon qu'il faut [alors] recevoir. L'ignorance des causes naturelles dispose à la crédulité, comme quand on croit, [ce qui arrive] souvent, à des choses impossibles, parce qu'on n'est pas capable de déceler leur impossibilité, ne connaissant rien qui s'oppose à ce qu'elles soient vraies. Et la crédulité dispose les hommes au mensonge, parce qu'ils aiment être écoutés en compagnie; si bien que l'ignorance, par elle-même, sans malice 8, peut faire qu'un peut homme croie des mensonges et les répète, et, quelquefois aussi, en invente. L'angoisse de l'avenir dispose les hommes à s'enquérir des causes des choses, car la connaissance de ces causes les rend plus capables d'organiser le présent à leur meilleur avantage. La curiosité, ou amour de la connaissance des causes, conduit l'homme, à partir de la considération de l'effet, à la recherche de la cause, et, à nouveau, de la cause de cette cause, jusqu'à ce que, par nécessité, il soit
1 2 3 4 5 6 7

8

"rules". (NdT) "right and wrong". (NdT) "lust" : concupiscence (l'utilisation aurait été ici peu habile). (NdT) "men that are grieved with payments to the public". (NdT) Dans l'antiquité, chevaliers romains chargés de recouvrer l'impôt. (NdT) "adhere". (NdT) "beyond hope of justification" : c'est-à-dire au-delà de la légalité. Hobbes me semble vouloir dire que quand la critique de l'autorité publique dépasse (même de peu) le cadre de la légalité, elle risque de mener (vu les passions humaines) à la plus grande illégalité, et c'est ainsi qu'on s'en prend au souverain. (NdT) "without malice". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

98

amené finalement à la pensée qu'il existe quelque cause sans cause antérieure, c'est-à-dire une cause éternelle, qui est appelée Dieu par les hommes. De sorte qu'il est impossible de faire une enquête approfondie des causes naturelles sans être par là incliné à croire qu'existe un Dieu éternel 1, quoique les hommes ne puissent avoir en leur esprit aucune idée de lui qui corresponde 2 à sa nature. Car, tout comme un homme aveugle de naissance, qui entend les hommes parler de se réchauffer auprès du feu, et qui est amené à s'y réchauffer lui-même, peut facilement concevoir et être certain qu'il y a quelque chose que les hommes appellent feu et qui est la cause de la chaleur qu'il sent, mais ne peut imaginer à quoi ça ressemble, ni avoir dans son esprit une idée pareille à celle de ceux qui le voient, un homme, par les choses visibles de ce monde, et leur ordre admirable, peut concevoir 3 que tout cela a une cause, que les hommes appellent Dieu, et cependant il n'a pas une idée ou une image 4 de ui dans son esprit. Et ceux qui font peu de recherches, ou n'en font pas du tout, sur les causes naturelles des choses, sont cependant enclins, par la crainte qui vient de l'ignorance même de ce qui a le pouvoir de leur faire beaucoup de bien ou de mal, à supposer et à feindre en eux-mêmes différentes sortes de pouvoirs invisibles, à redouter 5 leurs propres imaginations, à les invoquer en temps de détresse, et à leur rendre grâces quand ce qu'on espérait a été obtenu avec succès 6, faisant [ainsi] leurs dieux des créatures de leur propre imagination 7. De cette façon, les hommes, à partir d'une variété innombrable de dieux, ont créé dans le monde d'innombrables sortes de dieux 8. Et cette crainte des choses invisibles est le germe naturel de ce que chacun appelle religion pour lui-même, et superstition chez ceux qui rendent un culte différent du leur et éprouvent une crainte différente de la leur à l'égard de cette puissance. Et ce germe de religion, ayant été observé 9 par beaucoup, certains de ceux qui l'ont observé ont été enclins par là à le nourrir, à l'apprêter 10, à lui donner forme de lois, et à y ajouter toute opinion de leur propre invention sur les causes des événements futurs qu'ils croyaient susceptible de leur permettre au mieux de gouverner les autres et d'user au mieux pour leur propre compte de leurs pouvoirs.

1 2

"un dieu unique et éternel", dit le latin. (NdT) "answerable" : qui réponde, qui corresponde, qui équivale. (NdT) 3 "conceive". (NdT) 4 "an idea or image". (NdT) 5 L'expression utilisée ("to stand in awe of") peut signifier : éprouver une crainte religieuse. (NdT) 6 "in the time of an expected good success". Littéralement "bon succès attendu - ou espéré". Le "succès inespéré" de G. Mairet (Gallimard) me semble être un contresens. R. Anthony avait déjà fait un contresens du même type, qui avait été rectifié par F. Tricaud. (NdT) 7 "fancy". (NdT) 8 Cette phrase est absente de la traduction de F. Tricaud. (NdT) 9 Le verbe "to observe" a un anglais la même polysémie qu'en français. Je préfère ici le conserver. (NdT) 10 Le verbe "to dress" a de nombreux sens : habiller, parer, arranger, traiter, mettre en ordre, dresser. Il s'agit ici de faire pousser un germe en le façonnant.

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

99

Première partie : De l’homme

Chapitre XII
De la religion

Retour à la table des matières

Etant donné qu'il n'y a de signes et de fruits de la religion que chez l'homme, il n'y a pas de raison de douter que le germe de la religion ne se trouve aussi qu'en l'homme, et il consiste en quelque qualité [qui lui est] particulière 1, ou du moins [qui se révèle] chez lui à un degré supérieur 2 qu'on ne peut trouver chez les autres créatures vivantes. Et en premier, il est particulier à la nature des hommes d'être curieux 3 des causes des événements qu'ils voient, certains plus, d'autres moins, mais suffisamment chez tous les hommes dans la recherche des causes de leur propre bonne ou mauvaise fortune. Deuxièmement, à la vue de quelque chose qui a un commencement, de penser aussi qu'elle eut une cause qui détermina son commencement, au moment où cela se fit, plutôt qu'avant ou plus tard.
1 2 3

"and consisteth in some peculiar quality". (NdT) "eminent". (NdT) "inquisitive". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

100

Troisièmement, alors qu'il n'y a pas d'autre félicité, pour les bêtes, que de jouir, au quotidien, de leur nourriture, de leur bien-être, et de leur concupiscence, n'ayant que peu ou pas de prévision du temps à venir, parce qu'il leur manque 1 l'observation et le souvenir de l'ordre, de la consécution, et de la dépendance des choses qu'elles voient, l'homme observe comment un événement a été produit par un autre, se rappelle ce qui les a précédés et ce qui les a suivis; et quand il ne peut pas s'assurer des véritables 2 causes des choses (car les causes de la bonne et de la mauvaise fortune sont pour la plupart invisibles), il suppose des causes de ces choses, soit telles que sa propre imagination 3 les lui suggère, soit en se fiant à l'autorité d'autres hommes, ceux qu'il pense être ses amis, et être plus sages que lui-même. Les deux premières [caractéristiques dont nous avons parlé au deuxième et troisième paragraphe de ce chapitre] 4 produisent l'angoisse 5. Car, étant assuré que toutes les choses qui sont arrivées jusqu'à maintenant, ou qui arriveront désormais, ont des causes, il est impossible à un homme qui s'efforce continuellement de se mettre à l'abri des maux qu'il craint, et de se procurer le bien qu'il désire, de ne pas être dans un souci 6 perpétuel du temps à venir; si bien que tout homme, surtout ceux qui sont sur-prévoyants 7, sont dans une situation semblable à celle de Prométhée. Car, tout comme Prométhée (mot qui, traduit, signifie l'homme prudent) 8 était attaché sur le mont Caucase, lieu d'où l'on voit très loin, où un aigle, se nourrissant de son foie, dévorait le jour ce qui s'était reconstitué 9 pendant la nuit, l'homme qui regarde trop loin devant lui par souci du temps futur a tout le jour le cœur rongé par la crainte de la mort, de la pauvreté, ou d'une autre infortune, et son angoisse ne connaît aucun repos, aucun répit sinon dans le sommeil. Cette crainte perpétuelle, qui accompagne toujours les hommes dans leur ignorance des causes, comme s'ils étaient dans les ténèbres, doit nécessairement avoir quelque chose pour objet. Et donc, quand il n'y a rien à voir, il n'y a rien auquel ils puissent attribuer leur bonne ou leur mauvaise fortune, sinon quelque pouvoir ou agent invisible, et c'est peut-être en ce sens que l'un des anciens poètes a dit que les dieux furent à l'origine créés par la crainte humaine 10, ce qui, à propos des dieux (c'est-à-dire des nombreux dieux des Gentils 11), est très vrai. Mais le fait de reconnaître un seul Dieu éternel, infini et omnipotent peut plus aisément provenir du désir qu'ont les hommes de connaître les causes des corps naturels, leurs
1 2

"for want". (NdT) "true". (NdT) 3 "fancy". G. Mairet traduit avec audace par "la fantaisie de son imagination". F. Tricaud et R. Anthony : "imagination". 4 Hobbes se contente de dire "The two first". (NdT) 5 "anxiety" : on peut aussi traduire par "inquiétude" ou "anxiété". (NdT) 6 "solicitude". R. Anthony : "inquiétude". (NdT) 7 "over-provident". (NdT) 8 En grec, Prométheus : Prométhée, et promèthès : prévoyant, qui s'inquiète d'avance (NdT) 9 Littéralement "ce qui s'était réparé", mais cette traduction serait peu heureuse. R. Anthony : "ce qui en renaissait", repris par F. Tricaud. 10 "primus in orbe deos fecit timor." (Stace, Thébaïde, III, 661) (NdT) 11 Païens. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

101

différentes vertus, leurs différentes façon d'agir 1, que de la crainte de ce qui doit 2 leur arriver dans les temps à venir. Car celui qui, à partir d'un effet qu'il voit se produire, raisonnerait pour découvrir sa cause prochaine et immédiate, et de là la cause de cette cause, et se plongerait profondément dans la poursuite des causes, arriverait finalement à ceci, qu'il doit y avoir (comme même les philosophes païens l'ont avoué) un unique Premier Moteur 3, qui est la première et éternelle cause de toutes choses, et c'est ce qu'on entend par la dénomination Dieu; et tout cela sans avoir pensé à son sort 4, dont le souci à la fois incline à la crainte et détourne de la recherche des causes des autres choses, et de ce fait donne occasion d'imaginer autant de dieux qu'il y a d'hommes qui les imaginent. Et pour ce qui est de la matière ou substance des agents invisibles ainsi imaginés, les hommes ne purent, par la réflexion naturelle, arriver à d'autre idée sinon que leur matière, ou substance, était la même que celle de l'âme humaine, et que l'âme humaine était de la même substance que ce qui apparaît dans le rêve de quelqu'un qui dort, ou dans un miroir chez quelqu'un qui est éveillé. Ne sachant pas que de telles apparitions ne sont rien d'autre que les créatures de l'imagination, les hommes pensent qu'elles sont des substances réelles et extérieures, et par suite, ils les appellent spectres, tout comme les Latins les appelaient imagines et umbrae, et croyaient que c'étaient des esprits (c'est-à-dire des corps ténus et aériens), et que ces agents invisibles, qu'ils craignaient 5, étaient semblables à eux, sauf qu'ils apparaissaient et disparaissaient comme il leur plaisait. Mais l'idée que de tels esprits soient incorporels, ou immatériels, ne pourrait jamais entrer naturellement dans l'esprit d'un homme, parce que, bien que les hommes puissent mettre ensemble des mots de signification contradictoire, tels esprit et incorporel, cependant ils ne peuvent jamais avoir l'imagination 6 de quelque chose qui leur corresponde; et, par conséquent, les hommes qui, par leur propre méditation, arrivent à reconnaître un unique Dieu infini, omnipotent et éternel, choisissent plutôt d'admettre qu'il est incompréhensible et au-dessus de leur compréhension, que de définir Sa nature par esprit incorporel, pour avouer ensuite que leur définition est inintelligible. Ou, s'ils lui donnent un tel titre, ce n'est pas dogmatiquement, avec l'intention de rendre la nature divine compréhensible, mais pieusement, pour l'honorer par des attributs de significations aussi éloignées que possible de la grossièreté des corps visibles. Puis, pour ce qui est de la façon dont ils pensent que ces agents invisibles produisaient leurs effets, c'est-à-dire quelles causes immédiates ils utilisaient pour faire en sorte que les choses aient lieu, les hommes qui ne savent pas ce que nous appelons causer (c'est-à-dire presque tous les hommes) n'ont pas d'autre règle, pour faire des conjectures, que d'observer et de se souvenir de ce qu'ils ont vu antérieurement précéder le même 7 effet une ou plusieurs fois, sans apercevoir
1 2 3 4 5 6 7

"their several virtues and operations". (NdT) Le texte anglais n'utilise pas le présent : "of what was to befall them in time to come". (NdT) "one First Mover" et non "a First Mover". (NdT) "fortune". (NdT) Bizarrement, G. Mairet met tout ce passage au présent de l'indicatif. (NdT) "the imagination". (NdT) F. Tricaud néglige ce mot. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

102

entre l'événement antécédent et l'événement subséquent aucune dépendance ou connexion 1. Et c'est pourquoi, en partant des choses semblables du passé, ils s'attendent à ce qu'arrivent les mêmes choses dans le futur et ils comptent superstitieusement sur une bonne ou une mauvaise fortune, en se fondant sur des choses qui n'ont aucune part à sa causation; comme le firent les Athéniens qui, pour la guerre de Lépante réclamèrent une autre Phormion, et les factieux liés à Pompée dans la guerre d'Afrique, qui réclamèrent un autre Scipion. Et depuis, d'autres ont fait la même chose en diverses autres occasions. De la même manière, ils attribuent leur [bonne ou mauvaise] fortune à quelqu'un qui se trouve là, à un endroit qui porte chance ou malchance, à des mots prononcés, surtout si le nom de Dieu est parmi ces mots, considérés comme des sortilèges et des conjurations (la liturgie des sorcières), à tel point qu'ils croient que ces formules 2 ont le pouvoir de transformer une pierre en pain, un pain en homme, ou n'importe quoi en n'importe quoi. Troisièmement, pour ce qui est du culte que les hommes rendent naturellement aux puissances invisibles, il ne peut être rien d'autre que [l'ensemble] des témoignages de leur vénération, dont ils useraient envers les hommes : présents, prières, remerciements, soumission, paroles pleines d'égards, comportement tempérant, paroles réfléchies, serment prêté (c'est-à-dire s'assurer mutuellement de [la valeur] des promesses) en les invoquant 3. La raison ne suggère rien de plus, mais leur laisse le choix soit d'en rester là, soit, pour des cérémonies supplémentaires, de se fier à ceux qu'ils croient plus sages qu'eux-mêmes. Enfin, sur la façon dont ces puissances invisibles déclarent aux hommes les choses qui arriveront à l'avenir, surtout ce qui a trait à leur bonne ou mauvaise fortune en général, ou au succès ou insuccès de quelque entreprise particulière, les hommes sont naturellement en suspens 4; sauf que, habitués à conjecturer 5 le futur par le passé, ils sont très portés, non seulement à considérer des choses fortuites, après une ou deux expériences 6, comme permettant toujours désormais des pronostics pour une expérience semblable, mais aussi à croire les mêmes pronostics qui viennent d'autres hommes dont ils ont conçu une fois une bonne opinion.

1

2 3

4 5 6

La traduction de G. Mairet est très embarrassée (et très embarrassante) : le "before" est négligé (que nous avons rendu par antérieurement) et le "précéder" (to precede) devient un très risqué "produire". En effet, la situation décrite ici par Hobbes est celle d'hommes qui, justement, ne saisissent que des relations de contiguïté sans les comprendre. Donc, à proprement parler, ils n'ont pas vu un événement A produire un événement B, mais un événement A précéder un événement B. Si le lien saisi était de production, nous aurions - et ce n'est justement pas le cas - une compréhension de la causalité. (NdT) Hobbes dit simplement "they". (NdT) "gifts, petitions, thanks, submission of body, considerate addresses, sober behaviour, premeditated words, swearing (that is, assuring one another of their promises), by invoking them". (NdT) "at a stand". (NdT) "save that using to conjecture". (NdT) "encounters" : rencontres (choix de R. Anthony - F. Tricaud traduit "cas"). "to encounter" : essuyer, faire l'épreuve de, affronter, aborder (un ennemi). (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

103

Et c'est en ces quatre choses, l'opinion sur les spectres, l'ignorance des causes secondes, la dévotion envers ce que les hommes craignent, et le fait de considérer les choses fortuites comme permettant des pronostics, que consiste le germe naturel de la religion qui, en raison de la diversité des imaginations, des jugements et des passions des différents hommes, a produit en poussant 1 des cérémonies si différentes que celles qu'un homme pratique sont pour l'essentiel ridicules aux yeux d'un autre. Car ces germes ont été cultivés par deux sortes d'hommes. La première a été celle d'hommes qui les ont nourris et arrangés à leur façon 2. Les seconds l'ont fait sous le commandement et la direction de Dieu. Mais les deux sortes l'ont fait avec le dessein de porter davantage ces hommes qui se fiaient à eux 3 à l'obéissance, aux lois, à la paix, à la charité, et à la société civile. De sorte que la religion de la première sorte d'hommes est une partie de la politique humaine, et elle enseigne une partie des devoirs que les rois de la terre 4 exigent de leurs sujets. Et la religion de la seconde sorte d'hommes est la politique divine 5, et elle contient des préceptes pour ceux qui se sont soumis à Dieu et sont devenus sujets de son royaume 6. De la première sorte furent les fondateurs de Républiques, et les législateurs des Gentils. De la seconde sorte étaient Abraham, Moïse, et notre Sauveur béni, par qui les lois du royaume de Dieu nous sont parvenues. Et pour ce qui est de cette partie de la religion qui consiste en opinions sur la nature des puissances invisibles, n'existe presque rien de connu 7 qui n'ait été considéré par les Gentils, à un endroit à un autre, comme un dieu ou un diable, ou qui n'ait été imaginé par les poètes comme animé, habité ou possédé par tel ou tel esprit. La matière informe du monde était un dieu, sous le nom de Chaos. Le ciel, l'océan, les planètes, le feu, la terre, les vents étaient autant de dieux. Des hommes, des femmes, un oiseau, un crocodile, un veau, un chien, un serpent, un oignon, [toutes ces réalités] furent déifiées. De plus, les hommes remplissaient presque tous les lieux avec des esprits nommés démons : les plaines, avec Pan et les Sylvains, ou satyres; les bois, avec les Faunes et les Nymphes; la mer, avec les Tritons et d'autres Nymphes; chaque rivière, chaque source, avec un esprit portant son nom et des Nymphes, chaque demeure, avec ses Lares ou esprits familiers, chaque homme, avec son Génie; l'Enfer, avec les fantômes et les
1 2

3 4 5 6 7

"hath grown up into". (NdT) R. Anthony a trouvé une traduction tout à fait heureuse : "ceux qui les ont fait pousser et ont réglé la croissance suivant leur propre fantaisie". Le texte anglais est : "One sort have been they that have nourished and ordered them, according to their own invention". (NdT) "those men that relied on them". (NdT) G. Mairet (qui traduit "premiers rois") confond bizarrement "earthly"(terrestre) et "early" (premier, de l'origine, du commencement)!! (NdT) "divine politics". (NdT) Le texte anglais peut dire plus rapidement "those that have yielded themselves subjects in the kingdom of God". (NdT) Littéralement "rien qui ait un nom". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

104

officiers spirituels, tels Charon, Cerbère et les Furies; et pendant la nuit, tous les lieux avec des larves, des lémures, les fantômes des morts, et tout un royaume de fées et de spectres à tête d'ours 1. Ils ont aussi attribué la divinité à de simples accidents et qualités, et leur ont édifié des temples, par exemple le Temps, la Nuit, le Jour, la Paix, la Concorde, l'Amour, la Dispute, la Vertu, l'Honneur, la Santé, la Rouille, la Fièvre, ainsi de suite. Quand ils leur adressaient des prières pour [obtenir] ou [éviter ces choses] 2, ils le faisaient comme s'il y avait des esprits portant ces noms suspendus au-dessus de leur tête, laissant tomber ou retenant 3 ce bien pour lequel, ou ce mal contre lequel ils priaient. Ils invoquaient aussi leurs propres qualités d'esprit, sous le nom de Muses; leur propre ignorance, sous le nom de Fortune; leur propre concupiscence, sous le nom de Cupidon, leur propre fureur, sous le nom de Furies; leur propre membre intime sous le nom de Priape; et ils attribuaient leurs pollutions aux incubes et aux succubes; à tel point qu'il n'y avait rien qu'un poète ne pût introduire dans son poème en le personnifiant pour en faire un dieu ou un diable. Les mêmes auteurs de la religion des Gentils; remarquant le second fondement de la religion, qui est l'ignorance des causes, et de ce fait, leur tendance à attribuer leur sort à des causes dont il ne semble manifestement pas du tout dépendre 4, en profitèrent pour imposer 5 à leur ignorance, au lieu des causes secondes, une sorte de dieux seconds chargés de certains offices 6, attribuant la cause de la fécondité à Vénus, la cause des arts à Apollon, de la subtilité et de la ruse à Mercure, des tempêtes et des orages à Eole, et des autres effets à d'autres dieux, de sorte qu'il y avait chez les païens, une diversité presque aussi importante de dieux que d'activités. Et pour ce qui est du culte que les hommes imaginaient naturellement propres à être employés pour leurs dieux, à savoir offrandes, prières, actions de grâces et tout ce qui a été précédemment indiqué, les mêmes législateurs des Gentils ont ajouté leurs images, tant peintes que sculptées, pour que les plus ignorants (c'està-dire la plupart des gens, la majorité), pensant que les dieux, pour qui ces représentations étaient faites, étaient réellement contenus et comme logés en elles, pussent être d'autant plus à même de les craindre; et ils les dotèrent de terres, de maisons, d'employés 7 et de revenus, et cela de façon à ce que les humains ne puissent en faire usage 8, c'est-à-dire que furent consacrés et sanctifiés, pour ceux qui étaient leurs idoles, des grottes, des bosquets, des bois, des montagnes et des îles entières. On attribua à ces dieux non seulement la forme des hommes à certains, des bêtes à d'autres, des monstres à d'autre [encore], mais aussi les
1

2 3 4 5 6 7 8

"bugbears". Le mot se forme en réunissant "bogey" (épouvantail, fantôme, spectre) et "bear" (ours). Comme le fait très bien remarquer F. Tricaud, il s'agirait, si l'expression existait, d "ours-garous". (NdT) Je reprends la traduction de R. Anthony. Il est en effet difficile de proposer ici une simple traduction littérale de "when they prayed for, or against". (NdT) "withholding" : "to withhold" : déternir, mais aussi refuser. (NdT) "on which there was no dependence at all apparent". (NdT) "to obtrude". (NdT) "second and ministerial gods". (NdT) "officiers". (NdT) Traduction libre de "set apart from all other human uses". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

105

facultés et les passions des hommes et des bêtes, comme la sensation, la parole, le sexe, la concupiscence, la génération, et ceci non seulement en unissant 1 les dieux les uns avec les autres, pour propager l'espèce des dieux, mais aussi en les unissant à des hommes et des femmes pour engendrer des dieux hybrides, qui ne sont que des hôtes des cieux, comme Bacchus, Hercule, et d'autres. On leur attribua en plus la colère, le désir de vengeance, et d'autres passions des créatures vivantes, et les actions qui en procèdent, comme la tromperie, le vol, l'adultère, la sodomie, et tout vice qui puisse être pris comme un effet du pouvoir ou une cause de plaisir, et tous les vices semblables qui, parmi les hommes, sont plus jugés contraires à la loi que contraires à l'honneur. Enfin, aux pronostics touchant le temps à venir, qui ne sont, d'un point de vue naturel 2, que des conjectures sur l'expérience passée, et d'un point de vue surnaturel, que la révélation divine, les mêmes auteurs de la religion des Gentils, se fondant en partie sur une soi-disant expérience 3, en partie sur une soi-disant révélation, ont ajouté d'innombrables modes 4 superstitieux de divination, et ils ont fait croire aux hommes qu'ils pourraient lire leur destin 5 soit dans les réponses ambiguës ou dénuées de signification des prêtres de Delphes, Délos, Ammon, et des autres fameux oracles; lesquelles réponses étaient rendues ambiguës à dessein, pour s'approprier l'événement dans les deux cas 6, ou étaient absurdes, à cause des vapeurs toxiques de l'endroit, ce qui est très fréquent dans les grottes sulfureuses; soit dans les feuilles des Sibylles, dont les prophéties, comme peut-être celles de Nostradamus (car les fragments qui subsistent aujourd'hui semblent être l'invention d'une époque plus tardive), formaient des livres réputés à l'époque de la République romaine; soit dans les propos incohérents des fous, qu'on supposait possédés par un esprit divin, laquelle possession était nommée enthousiasme; et ces sortes de prédictions 7 étaient tenues pour de la théomancie ou de la prophétie; soit dans l'aspect des astres au moment de leur naissance, ce qui a été nommé horoscope, qu'on considérait être une partie de l'astrologie judiciaire; soit dans leurs propres espoirs et craintes, ce qu'on appelait thymomancie, ou présage; soit dans la prédiction des sorcières qui prétendaient consulter les morts, ce qui était nommé nécromancie, évocation 8, sorcellerie, et qui n'est rien que la complicité de la prestidigitation 9 et de la friponnerie; soit dans le vol fortuit ou la façon fortuite de se nourrir des oiseaux, ce qu'on appelait science des augures; soit dans les entrailles d'une bête sacrifiée, [ce qu'on appelait] la science des aruspices (aruspi1 2 3 4 5 6 7 8 9

"by mixing". (NdT) "naturally". Plus loin, "supernaturally". (NdT) "pretended experience". (NdT) "ways". R. Anthony : "pratiques" (repris par F. Tricaud). (NdT) Traduction libre de " they should find their fortunes". (NdT) "to own the event both ways". (NdT) "these kinds of foretelling". Rigoureusement parlant, il ne s'agit pas de pré-vision mais de prédiction, le verbe étant "to for-tell" : dire devant, annoncer l'avenir. (NdT) "evocation". "to conjure": évoquer (ici, les morts) (NdT) "juggling". "to juggle" : jongler, mais aussi faire des tours de passe-passe, escamoter quelque chose. "jonglerie", choisie par R. Athony et F. Tricaud semble imprécis, quoique l'idée soit toujours présente, celle d'une simple adresse technique. La traduction de G. Mairet ("escroquerie") semble considérer que Hobbes utilise là une simple image, ce dont je doute. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

106

cina); soit dans les rêves; soit dans le croassement des corbeaux, ou le caquetage des oiseaux; soit dans les traits du visage, ce qu'on appelait la métoposcopie; ou par la chiromancie, dans les lignes de la main ou les paroles fortuites qu'on appelait omina; soit dans les choses monstrueuses ou les accidents 1 inhabituels, comme les éclipses, les comètes, les rares météores, les tremblements de terre, les inondations, les naissances d'enfants malformés 2, et choses semblables, ce qu'il appelaient portenta et ostenta parce qu'ils croyaient que ces événements présageaient ou indiquaient à l'avance quelque grand malheur à venir; soit dans un simple tirage au sort, comme pile ou face, ou en comptant les trous d'un crible, ou en puisant [au hasard] 3 dans les vers d'Homère et de Virgile, et d'innombrables autres vaines prétentions 4 du même genre. Il est si facile à ceux qui ont acquis du crédit auprès des hommes de les amener à croire n'importe quoi, et ces hommes peuvent, avec douceur et habileté, manipuler 5 leur crainte et leur ignorance. C'est pourquoi les premiers fondateurs et législateurs des Républiques, parmi les Gentils, dont le but était seulement de maintenir les gens dans l'obéissance et la paix, ont partout pris soin : premièrement d'imprimer en leurs esprits une croyance qui fit qu'on ne pût penser que les préceptes qu'ils donnaient provenaient de leur propre invention 6, mais qu'on crût qu'ils venaient des commandements de quelque dieu ou de quelque autre esprit, ou bien qu'eux-mêmes étaient d'une nature supérieure à celles des simples mortels, afin que leurs lois pussent être plus facilement acceptées. C'est ainsi que Numa Pompilius prétendait tenir de la nymphe Egérie les rites qu'il instituait parmi les Romains, que le premier roi et fondateur du royaume du Pérou prétendait que lui-même et sa femme étaient les enfants du soleil, que Mahomet, pour établir sa religion, prétendait avoir des entretiens avec le Saint-Esprit [qui lui apparaissait] sous la forme d'une colombe. Deuxièmement, ils ont pris soin de faire croire que les choses qui déplaisaient aux dieux étaient les mêmes que celles que les lois interdisaient. Troisièmement, d'ordonner des rites, des supplications, des sacrifices, et des fêtes, et ils devaient croire que, de cette façon, la colère des dieux pourrait être apaisée, et [croire] que les défaites militaires, les grandes épidémies, les tremblements de terre, et les
1 2

3

4

5 6

G. Mairet, en traduisant par "événement", supprime le caractère fortuit que suppose le mot anglais "accident". (NdT) "uncouth births". La traduction de G. Mairet ("naissances imprévues") semble difficilement justifiable (peut-être même résulte-t-elle d'une confusion entre "uncouth" et un éventuel "uncounted"). "dipping of verses in Homer and Virgil". L'idée de choix fortuit d'un passage est bien sûr plus que suggéré, mais aucun terme dans le texte de Hobbes ne correspond à "hasard". Le verbe "to dip" peut avoir le sens de "feuilleter (a book)". (NdT) "and innumerable other such vain conceits". La traduction de F. Tricaud ("inventions"), sans être fausse (car on peut appeler "conceit" un trait d'esprit), n'est pas exacte. Il s'agit ici de prétention, de l'idée délirante que l'homme se fait de sa propre capacité à prédire l'avenir par de tels moyens. R. Anthony traduit par "présomptions". La traduction de G. Mairet est insuffisante '"une multitude d'autres procédés dérisoires". Si "dérisoires" rend bien compte de "vain", "procédés" ne rend absolument pas compte de "conceits". (NdT) "take hold " : saisir, prendre en main, s'assurer la maîtrise. R. Anthony choisir "mettre la main". "from their own device". Il y a dans le mot "device" à la fois l'idée de dispositif, de produit de l'esprit, de ruse. Il ne s'agit pas, en effet, ici, de simplement dissimuler que la règle est un artifice humain. Il faut dissimuler l'intention (des mortels avisés ont compris la fonction civile de la religion dans l'évitement de l'état de guerre). (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

107

malheurs privés de chaque homme venaient de la colère des dieux, et que cette colère venait de ce qu'on négligeait leur culte, qu'on oubliait quelque point des cérémonies qu'il fallait faire, ou qu'on se trompait sur ce point. Et bien que, chez les Romains, il n'était pas interdit de nier ce qu'on trouve dans les écrits des poètes sur les peines et les plaisirs d'après cette vie, écrits que plusieurs hommes d'une grande autorité et d'un grands poids dans l’État ont ouvertement tourné en déraison dans leurs harangues, cependant, cette croyance a toujours été plus entretenue que la croyance contraire. Et par ces institutions, ou d'autres institutions du même type, ils obtinrent afin d'atteindre leur but, la paix dans la République - que les gens du commun, attribuant ce qui n'allait pas 1 à leur négligence ou leurs erreurs dans les rites, ou [encore] à leur propre désobéissance aux lois, soient d'autant moins susceptibles de se révolter contre les gouvernants; et que, divertis par le faste et l'amusement 2 des fêtes et des jeux publics institués en l'honneur des dieux, n'aient besoin de rien d'autre que du pain pour être préservés du mécontentent, des murmures 3 et de l'agitation contre l’État. Et c'est pourquoi les Romains, qui avaient conquis la plus grande partie du monde connu, ne se firent aucun scrupule de tolérer n'importe quelle religion dans la cité même de Rome, à moins que quelque chose en elle ne pût s'accorder avec le gouvernement civil. Nous ne lisons pas qu'une religion ait été interdite, sinon celle des Juifs, qui (formant le royaume particulier de Dieu) croyaient illégitime 4 de se reconnaître sujet de quelque roi mortel ou de quelque État, quel qu'il fût. Vous voyez ainsi comment la religion des Gentils était une partie de leur politique. Mais là où Dieu lui-même, par une révélation surnaturelle, implanta la religion, il établit pour lui-même un royaume particulier, et donna des lois, non seulement du comportement des hommes envers lui-même, mais aussi du comportement des hommes l'un envers l'autre; de sorte que, dans le royaume de Dieu, la politique et les lois civiles sont une partie de la religion, et c'est pourquoi la distinction de la domination temporelle et de la domination spirituelle n'a ici pas lieu d'être. Il est vrai que Dieu est le roi de toute la terre. Cependant, Il peut être le roi d'une nation particulière et élue ; car cela n'est pas plus incongru 5 que quand celui qui a le commandement général de toute l'armée a, en même temps, un régiment particulier ou une compagnie qui lui appartient. Dieu est le roi de toute la terre en vertu de sa puissance, mais de son peuple élu, il est roi en vertu d'une convention 6. Mais, pour parler plus largement du royaume de Dieu, aussi bien par nature que par contrat, j'ai consacré un autre endroit [à ce sujet], dans la suite du discours (chapitre XXXV).

1 2 3 4 5 6

Les traducteurs du Léviathan traduisent habituellement "the fault" par "malheurs" ou "infortune", ce qui n'est pas entièrement fidèle. (NdT) "pastime" : littéralement "passe-temps". R. Anthony a d'ailleurs choisi cette dernière traduction. (NdT) Ce mot a été négligé par G. Mairet. (NdT) "unlawful". ou illégal par rapport à la loi de Dieu. (NdT) L'ajout de "dire" par G. Mairet ("incongru de dire") ne semble pas justifié. (NdT) "convenant" : contrat, promesse, convention, accord. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

108

A partir de la propagation de la religion, il n'est pas difficile de comprendre pourquoi elle se réduit à ses premiers germes ou principes 1, qui ne sont que l'idée d'une divinité et de puissances invisibles et surnaturelles, germes qui ne peuvent jamais être extirpés 2 de la nature humaine à un point tel qu'on ne puisse encore en faire surgir de nouvelles religions, s'ils sont cultivés par des hommes qui sont réputés pouvoir réaliser un tel dessein 3. Car, vu que toute religion constituée est fondée en premier lieu sur la foi qu'une multitude a en une personne unique, qu'ils croient non seulement être un homme sage qui oeuvre à leur procurer le bonheur, mais aussi être un saint homme à qui Dieu lui-même a daigné 4 déclarer sa volonté de façon surnaturelle, il s'ensuit nécessairement que, quand ceux qui possèdent le gouvernement de la religion en viennent à suspecter soit la sagesse de ces hommes 5, soit leur sincérité, soit leur amour, ou qu'ils sont incapables d'exhiber quelque signe vraisemblable de révélation divine 6, la religion qu'ils désirent soutenir sera suspectée de la même façon et (sans la crainte du glaive civil) contredite et rejetée. Ce qui ôte la réputation de sagesse à celui qui constitue une religion, ou celui qui lui ajoute 7 quelque chose quand elle est déjà constituée, c'est d'obliger à croire à des choses contradictoires, car il n'est pas possible que les deux termes d'une contradiction soient vrais. Par conséquent, obliger à y croire, c'est une preuve d'ignorance, ce qui révèle l'auteur en cela, et le discrédite dans toutes les autres choses qu'il prétendra tenir 8 d'une révélation surnaturelle; [car] on peut certainement avoir révélation de nombreuses choses [qui se situent] au-dessus de la raison naturelle, mais de rien qui lui soit contraire 9. Ce qui ôte la réputation de sincérité, c'est de faire ou de dire des choses telles qu'elles semblent être les signes que ce qu'on ordonne aux autres de croire n'est pas cru par soi-même, et c'est pourquoi toutes ces actions et ces propos sont appelés scandaleux, parce ce sont des pierres d'achoppement 10 qui font trébucher les hommes qui sont sur la voie de la religion, comme l'injustice, la cruauté, l'impiété, l'avarice, et la luxure. Car qui peut croire que celui qui fait ordinairement de telles actions procédant de l'une de ces racines, croit qu'il y a
1

"it is not hard to understand the causes of the resolution of the same into its first seeds or principles". (NdT) 2 "abolished out". F. Tricaud, avec "abolis dans la nature humaine", a eu tort de ne pas suivre ici R. Anthony. (NdT) 3 Les cinq derniers mots sont empruntés à R. Anthony. (NdT) 4 "to whom God Himself vouchsafeth". Le "à qui Dieu a accordé" semble trop faible. (NdT) 5 On note une mauvaise interprétation du passage par R. Anthony qui pense que sont suspectés ceux qui possèdent le gouvernement de la religion. (NdT) 6 "unable to show any probable token of divine revelation". (NdT) 7 G. Mairet essaie témérairement "réforme". Or la réforme est, dans le domaine religieux, autre chose qu'un simple ajout. (NdT) 8 Traduction assez libre de "all things else he shall propound as from revelation supernatural". (NdT) 9 "of many things above, but of nothing against natural reason". Le choix de G. Mairet dans l'interprétation de "above" est discutable : "dont on a parlé ci-dessus". Le rapport "above ... against" semble raisonnablement mener au refus de cette traduction. 10 Traduction courante de "stumbling-blocks". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

109

quelque puissance invisible à redouter, pareille à celle avec laquelle il effraie autrui pour des fautes moindres ? Ce qui ôte la réputation d'amour, c'est la découverte de buts personnels, comme quand la croyance que certains hommes exigent des autres conduit, ou semble conduire, pour ces hommes, à l'acquisition de domination, richesses, dignité, ou à leur assurer du plaisir à eux seuls ou surtout à eux. Car quand les hommes tirent un bénéfice personnel, on pense qu'ils agissent pour leur propre intérêt, et non pour l'amour d'autrui. Enfin, le témoignage que les hommes peuvent exposer de leur mission divine ne peut être autre chose que l'accomplissement de miracles, ou une vraie prophétie (ce qui est aussi un miracle), ou une exceptionnelle félicité. Et donc, à ces articles de religion qui ont été reçus de ceux qui ont fait de tels miracles, les articles qui sont ajoutés par ceux qui ne font pas la preuve de leur mission par quelque miracle ne provoquent pas chez les hommes une plus grande croyance que celle que la coutume et les lois de l'endroit où ils ont été éduqués ont forgée en eux. Car tout comme les hommes, pour les choses naturelles, exigent des signes et des preuves naturels, pour les choses surnaturelles, ils exigent des signes surnaturels (qui sont les miracles) avant qu'ils n'accordent intimement, du fond du cœur, leur assentiment. Toutes ces causes de l'affaiblissement de la foi des hommes se révèlent manifestement dans les exemples suivants. Nous avons d'abord l'exemple des enfants d'Israël qui, quand Moïse, qui leur avait prouvé sa mission par des miracles et par la conduite heureuse de ces enfants hors d’Égypte, s'absenta pendant quarante jours, se révoltèrent contre le culte du vrai Dieu qu'il leur avait recommandé, et ils instituèrent 1 comme leur dieu un veau d'or, retombant 2 dans l'idolâtrie des Égyptiens dont ils avaient été si récemment délivrés. Et, de nouveau, après la mort de Moïse, Aaron, Josué, et de cette génération qui avait vu les grandes oeuvres de Dieu en Israël 3, une nouvelle génération survint qui servit Baal. Aussi, quand les miracles font défaut, la foi fait aussi défaut 4. De nouveau, quand les fils de Samuel,5 établis par leur père juges à Bersabée 6 se laissèrent corrompre et jugèrent injustement, le peuple d'Israël refusa que Dieu soit plus longtemps leur roi d'une autre façon qu'il était roi d'un autre peuple, et c'est pourquoi ils demandèrent 7 à grands cris 8 à Samuel de leur choisir un roi d'après la manière des nations. De sorte que la justice faisant défaut, la foi fit aussi défaut, à tel point qu'ils déposèrent leur Dieu du règne qu'il exerçait sur eux.
1 2 3 4 5 6 7 8

Exode, XXXII, 1-2. (Note de Hobbes) "to relapse". (NdT Juges, II, 11. (Note de Hobbes) "So that miracles failing, faith also failed". "to fail" : manquer, faire défaut, mais aussi s'affaiblir, diminuer. (NdT) 1. Samuel, VIII, 3. (Note de Hobbes) Ville de la limite méridionale de la Terre promise. Certaines traductions de la Bible la nomment Bersabée, d'autres Béer-Shéva. "cried out". "to cry" peut avoir le sens de réclamer en pleurant ou en criant. (NdT) Choix de R. Anthony, repris par F. Tricaud. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

110

Et tandis que s'implantait la religion Chrétienne, les oracles se turent dans toutes les parties de l'Empire Romain, et le nombre de Chrétiens augmenta prodigieusement chaque jour et en chaque lieu grâce à la prédication des Apôtres et des Évangélistes, et une grande part de ce succès peut raisonnablement être attribuée au mépris que les prêtres des Gentils de cette époque s'étaient attiré par leur impureté, leur avarice, leurs affaires louches 1 avec les princes. C'est aussi en partie pour la même cause que l’Église de Rome fut abolie en Angleterre, et dans d'autres parties de la Chrétienté, à un tel point que l'affaiblissement de la vertu 2 chez les pasteurs fait que la foi diminue dans le peuple; et en partie parce que les Scolastiques avaient introduit dans la religion la philosophie et la doctrine d'Aristote, d'où surgirent tant de contradictions et d'absurdités que le clergé fut porté à la réputation d'ignorance et, en même temps, d'intention frauduleuse; et le peuple fut incliné à se rebeller contre lui, soit contre la volonté de leur propre prince, comme en France et en Hollande, soit avec leur accord, comme en Angleterre. Enfin, parmi les articles que l’Église de Rome déclara nécessaires au salut, il y en avait tant qui étaient manifestement à l'avantage du Pape et de ses sujets spirituels résidant dans les territoires des autres princes Chrétiens que, si ce n'était à cause de la rivalité mutuelle de ces princes, ils auraient pu, sans guerre et sans trouble, rejeter toute autorité étrangère, aussi facilement que cela a été fait en Angleterre. Qui, dans ce cas, ne voit pas au profit de qui conduit le fait de faire croire qu'un roi ne tient pas son autorité du Christ, à moins d'être couronné par un évêque ? Qu'un roi, s'il est prêtre, ne peut se marier ? Que l'autorité Romaine doit juger si un prince est né, ou non, d'un mariage légitime ? Que les sujets peuvent être affranchis de leur allégeance, si le roi est jugé hérétique par la cour de Rome ? Qu'un roi, comme Childéric 3, roi de France, peut être déposé par un Pape, comme le Pape Zacharie, sans raison, et son royaume donné à l'un de ses sujets ? 4 Que le clergé et les réguliers, quel que soit le pays, seront soustraits à la juridiction de leur roi dans les affaires criminelles ? Qui ne voit aussi à qui profite les rétributions des Messes privées et des indulgences 5, et on peut trouver d'autres
1

2 3

4 5

"juggling". Précédemment, nous avions traduit par "prestidigitation" quand il s'agit des tours de passe-passe des sorcières. Le verbe "to juggle" peut aussi être employé pour désigner des tripotages (financiers), des affaires qui ne se montrent pas au grand jour, et c'est ici le cas. (NdT) "the failing of virtue" : affaiblissement, manque, défaut de vertu. (NdT) Vu les dates, il ne peut s'agir de Chilpéric I ou de Chilpéric II. Il s'agit de Childéric III, dernier roi mérovingien, qui régna de 743 à 751. A vrai dire, ce n'est pas Zacharie qui déposa directement ce roi, mais Pépin le Bref, avec le consentement pontifical. (NdT) Voir note précédente. (NdT) "vales of purgatory" dans certaines versions, ce qui ne veut rien dire (vallées du purgatoire). F. Tricaud signale dans une note que la tache du manuscrit de Londres laisse lisible la fin du mot : "...yles" qui serait la fin de vayles (vails dans l'anglais moderne - voir "avail"). Il s'agit donc des "profits du purgatoire", donc, très certainement des indulgences. F. Tricaud choisit finement la traduction "casuel du purgatoire", en faisant allusion à la rubrique "casuel de la pénitence" du Dictionnaire de théologie catholique. Le mot "casuel" indique qu'il ne s'agit pas d'un revenu fixe mais d'un revenu provenant de certaines prestations occasionnelles (voir le latin "casus"). La version latine utilise le mot "indulgentiae". R. Anthony traduit par "indulgences", G. Mairet par "honoraires du purgatoire". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

111

signes de l'intérêt personnel, suffisants pour mortifier la foi la plus vive si, comme je l'ai dit, le magistrat civil et la coutume ne la soutenaient pas plus qu'ils ne soutiennent l'idée de la sainteté, de la sagesse et de la probité de ceux qui la professent ? 1 De sorte que je peux attribuer tous les changements de religion dans le monde à une seule et même cause, et c'est le mécontentement à l'égard des prêtres 2, non seulement parmi les catholiques, mais même en cette Église qui se prévaut le plus d'une réforme.

1

2

L'idée n'est peut-être pas très claire. La phrase doit s'entendre ainsi : la recherche du profit personnel chez les membres du clergé menace la foi. Il est donc nécessaire que l'Etat prenne les mesures nécessaires pour faire vivre cette foi, et la simple exposition des qualités du Clergé ne peut évidemment pas - vu les pratiques - être suffisante. Est ainsi réaffirmée la fonction essentiellement civile d'une religion contrôlée par l'Etat dans ses manifestations extérieures à la conscience individuelle. (NdT) "unpleasing priests" : littéralement, les prêtes qui déplaisent. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

112

Première partie : De l’homme

Chapitre XIII
De la condition naturelle des hommes en ce qui concerne leur félicité et leur misère.

Retour à la table des matières

La Nature a fait les hommes si égaux pour ce qui est des facultés du corps et de l'esprit que, quoiqu'on puisse trouver parfois un homme manifestement plus fort corporellement, ou d'un esprit plus vif, cependant, tout compte fait, globalement, la différence entre un homme et un homme n'est pas si considérable qu'un homme particulier puisse de là revendiquer pour lui-même un avantage 1 auquel un autre ne puisse prétendre aussi bien que lui. Car, pour ce qui est de la force du corps, le plus faible a assez de force pour tuer le plus fort, soit par une machination secrète 2, soit en s'unissant à d'autres 3 qui sont menacés du même danger que lui-même. Et encore, pour ce qui est des facultés de l'esprit, sans compter les arts fondés sur des mots, et surtout cette compétence 4 qui consiste à procéder selon des règles générales et infaillibles, appelée science, que très peu possèdent, et seulement sur
1 2 3 4

"benefit". (NdT) "secret machination". (NdT) "by confederacy with others". (NdT) "that skill". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

113

peu de choses, qui n'est ni une faculté innée née avec nous, ni une faculté acquise en s'occupant de quelque chose d'autre, comme la prudence, je trouve une plus grande égalité entre les hommes que l'égalité de force. Car la prudence n'est que de l'expérience qui, en des temps égaux, est également donnée à tous les hommes sur les choses auxquelles ils s'appliquent 1 également. Ce qui, peut-être, fait que les hommes ne croient pas à une telle égalité, ce n'est que la conception vaniteuse 2 que chacun a de sa propre sagesse, [sagesse] que presque tous les hommes se figurent posséder à un degré plus élevé que le vulgaire, c'est-à-dire tous [les autres] sauf eux-mêmes, et une minorité d'autres qu'ils approuvent, soit à cause de leur renommée, soit parce qu'ils partagent leur opinion. Car telle est la nature des hommes que, quoiqu'ils reconnaissent que nombreux sont ceux qui ont plus d'esprit [qu'eux-mêmes], qui sont plus éloquents ou plus savants, pourtant ils ne croiront guère que nombreux sont ceux qui sont aussi sages qu'eux-mêmes; car ils voient leur propre esprit 3 de près, et celui des autres hommes de loin. Mais cela prouve que les hommes sont plutôt égaux qu'inégaux sur ce point. Car, ordinairement, il n'existe pas un plus grand signe de la distribution égale de quelque chose que le fait que chaque homme soit satisfait de son lot 4. De cette égalité de capacité 5 résulte une égalité d'espoir d'atteindre nos fins. Et c'est pourquoi si deux hommes désirent 6 la même chose, dont ils ne peuvent cependant jouir 7 tous les deux, ils deviennent ennemis; et, pour atteindre leur but (principalement leur propre conservation, et quelquefois le seul plaisir qu'ils savourent 8), ils s'efforcent de se détruire ou de subjuguer l'un l'autre. Et de là vient que, là où un envahisseur 9 n'a plus à craindre que la puissance individuelle d'un autre homme, si quelqu'un plante, sème, construit, ou possède un endroit 10
1 2

Le "impliquent" de G. Mairet peut étonner. Le verbe est "to apply", non "to implicate". (NdT) "vain". (NdT) 3 "wit" et non "mind". Il s'agit ici des qualités d'esprit (avoir de l'esprit). (NdT) 4 "his share" : son lot, sa part, sa portion. (NdT) 5 "this equality of ability". (NdT) 6 "desire". (NdT) 7 "enjoy". (NdT) 8 "delectation" : délectation, plaisir qu'on savoure ou plaisir de faire quelque chose. Hobbes aurait pu employer un terme plus simple. Ce choix résulte d'une conception de la nature humaine : l'homme ne jouit pas comme l'animal à partir d'un mécanisme simple, mais selon un mécanisme plus complexe qui fait entrer en jeu des événements psychiques, où le plaisir est projeté pour lui-même. 9 "an invadeur". Il ne s'agit pas simplement de celui qui agresse, mais de celui qui envahit ("to invade"), qui empiète. R. Anthony et F. Tricaud choisissent "agresseur", G. Mairet choisit "attaquant". (NdT) 10 Les traductions qu'on peut faire de "a convenient seat" ne sont pas parfaites. Vu les différents sens du mot "seat" (siège) - avec les plusieurs sens, comme en français -, centre, assiette, il faut entendre que cet homme dispose d'une certaine stabilité (illusoire d'ailleurs) et qu'il aspire à cette stabilité. Peut-être pourrait-on voir là, comme on la trouvera aussi chez John Locke, l'idée que la raison ne révèle pas - malgré l'égalité naturelles des facultés - les lois de nature (voir chapitres suivants) au même rythme, ou de la même façon, chez tous les hommes. On lira à cet égard attentivement la suite de ce chapitre qui suggère que, d'emblée, dans l'état de nature (qui est un état de guerre), certains hommes aspirent à la paix, mais sont mécaniquement appelés, pour leur propre défense, à se faire agresseurs. Pour revenir à notre passage, on notera d'ailleurs qu'il s'agit là en vérité d'une simple hypothèse visant à affirmer l'identité de l'état de nature et de l'état de guerre.(NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

114

commode, on peut s'attendre à ce que d'autres, probablement, arrivent, s'étant préparés en unissant leurs forces 1, pour le déposséder et le priver, non seulement du fruit de son travail, mais aussi de sa vie ou 2 de sa liberté. Et l'envahisseur, à son tour, est exposé au même danger venant d'un autre. Et de cette défiance de l'un envers l'autre, [il résulte qu'] il n'existe aucun moyen pour un homme de se mettre en sécurité 3 aussi raisonnable que d'anticiper 4, c'est-à-dire de se rendre maître, par la force ou la ruse 5 de la personne du plus grand nombre possible d'hommes, jusqu'à ce qu'il ne voit plus une autre puissance assez importante pour le mettre en danger; et ce n'est là rien de plus que ce que sa conservation exige, et ce qu'on permet généralement. Aussi, parce qu'il y en a certains qui, prenant plaisir à contempler leur propre puissance dans les actes de conquête, qu'ils poursuivent au-delà de ce que leur sécurité requiert, si d'autres, qui autrement seraient contents d'être tranquilles 6 à l'intérieur de limites modestes, n'augmentaient pas leur puissance par invasion 7, ils ne pourraient pas subsister longtemps, en se tenant seulement sur la défensive. Et par conséquent, une telle augmentation de la domination sur les hommes étant nécessaire à la conservation de l'homme, elle doit être permise 8. De plus, les hommes n'ont aucun plaisir (mais au contraire, beaucoup de déplaisir 9) à être ensemble 10 là où n'existe pas de pouvoir capable de les dominer tous par la peur 11. Car tout homme escompte 12 que son compagnon l'estime 1 au
1 2

"prepared with forces united". (NdT) "ou" et non "et". G. Mairet considère trop à la légère le "or" (et non "and") du texte anglais, qui a un sens. Voir à cet égard ci-dessus "ils s'efforcent de se détruire ou de subjuguer l'un l'autre." Si la peur de la mort ("fear of death") est le mobile fondamental chez Hobbes, notre auteur ne néglige pas pour autant une éventuelle perte de liberté qui ne permettrait plus une vie agréable (esclavage). Voir la fin du chapitre : "The passions that incline men to peace are: fear of death; desire of such things as are necessary to commodious living; and a hope by their industry to obtain them."(NdT) 3 "to secure" : se mettre à l'abri, se protéger, se garantir. (NdT) 4 F. Tricaud a repris la traduction de R. Anthony "prendre les devants". Cette traduction est évidemment correcte, mais elle peut dissimuler quelque peu au lecteur la dimension rationnelle de l'acte d'anticiper, c'est-à-dire ici de lier mentalement des causes et des effets (du moins les dénominations) pour agir (car le terme suppose aussi l'idée d'action). Il faut bien comprendre que nous touchons maintenant aux chapitres qui rendent compte de l'utilité de ce qui a été précédemment été expliqué par Hobbes. (NdT) 5 Hobbes emploie le pluriel : "wiles" (ruses, artifices). On notera que le verbe "to wile" signifie "séduire", "charmer". (NdT) 6 "that otherwise would be glad to be at ease within modest bounds". Ma traduction est lourde mais fidèle. (NdT) 7 "invasion" : par violation des biens d'autrui, par agression (visant les biens, la liberté ou la vie de l'autre). (NdT) 8 Ce double emploi du verbe "to allow" dans ce paragraphe pourrait étonner et même sembler obscure. Qui peut donner cette autorisation? Le lecteur pourra se poser la question. Il s'agit pour Hobbes ici de fonder une conception du droit naturel. Voir les chapitres suivants. 9 "grief" : chagrin, douleur, peine. (NdT) 10 Exactement "à se tenir compagnie" ("keeping company"). NdT) 11 "overawe" : tenir en respect, en imposer. "awe" : la crainte, la terreur, le respect. Ma traduction a le mérite d'indiquer très clairement le mobile. 12 Le choix de ce verbe, pour traduire "looketh" est motivé par l'impossibilité de traduire parfaitement "at the same rate", expression renvoyant à l'idée d'un calcul. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

115

niveau 2 où il se place lui-même, et, au moindre signe 3 de mépris ou de sousestimation, il s'efforce, pour autant qu'il l'ose (ce qui est largement suffisant pour faire que ceux qui n'ont pas de pouvoir commun qui les garde en paix 4 se détruisent l'un l'autre), d'arracher une plus haute valeur à ceux qui le méprisent, en leur nuisant 5, et aux autres, par l'exemple. De sorte que nous trouvons dans la nature humaine trois principales causes de querelle : premièrement, la rivalité 6; deuxièmement, la défiance; et troisièmement la fierté 7 8. La première fait que les hommes attaquent 9 pour le gain 10, la seconde pour la sécurité, et la troisième pour la réputation 11. Dans le premier cas, ils usent de violence pour se rendre maîtres de la personne d'autres hommes, femmes, enfants, et du bétail 12; dans le second cas, pour les défendre; et dans le troisième cas, pour des bagatelles, comme un mot, un sourire, une opinion différente, et tout autre signe de sous-estimation, [qui atteint] soit directement leur personne, soit, indirectement leurs parents, leurs amis, leur nation, leur profession, ou leur nom. Par là, il est manifeste que pendant le temps où les hommes vivent sans un pouvoir commun qui les maintienne tous dans la peur 13, ils sont dans cette condition qu'on appelle guerre 14, et cette guerre est telle qu'elle est celle de tout homme contre homme. Car la GUERRE ne consiste pas seulement dans la
1

2 3 4 5

6 7 8 9 10

11 12 13 14

Les traductions courantes utilisent deux fois le verbe "estimer" pour traduire deux verbes différents dans le texte anglais. Le premier est "to value", le deuxième "to set upon oneself". (NdT) Cette traduction oblige à ne pas tenir compte de "same" dans l'expression "at the same rate". (NdT) Hobbes dit exactement "upon all signs". (NdT) "to keep them in quiet". Le "qui les tienne en repos" de F. Tricaud est trop faible. R. Anthony et G. Mairet choisissent "tranquillité" et "tranquilles". (NdT) Le "par force" de G. Mairet est peut-être trop étroit. Je crois que Hobbes (qui aurait pu choisir une expression plus directe renvoyant à l'utilisation de la force) rend compte ici de relations (et de leurs sources en la nature humaine) qui se révéleront même quand l'état de guerre aura cessé. Or, il est possible de nuire à l'autre, de lui porter préjudice ("damage") autrement que par la force. (NdT) R. Anthony et G. Mairet choisissent : "la compétition". (NdT) R. Anthony et G. Mairet choisissent "la gloire", traduction selon moi peu adaptée en français au propos de Hobbes. (NdT) "So that in the nature of man, we find three principal causes of quarrel. First, competition; secondly, diffidence; thirdly, glory." Il est difficile de traduire "to invade". Il s'agit bien d'attaquer, mais avec l'idée qu'on empiète, qu'on usurpe, qu'on envahit. "for gain". L'idée est bien sûr celle d'un profit, d'un avantage, d'un gain, mais aussi celle d'une supériorité acquise sur l'autre (l'emporter, gagner). N'oublions qu'il fait lier ici les deux termes "gain" et "compétition" (voir paragraphe précédent). Il ne s'agit donc pas simplement de tirer un profit, mais d'acquérir quelque chose qui nous donne une supériorité. (NdT) "The first maketh men invade for gain; the second, for safety; and the third, for reputation". (NdT) "cattle". (NdT) "without a common power to keep them all in awe": "sans un pouvoir commun qui les tienne tous en respect". Voir l'une des notes précédentes. (NdT) "war". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

116

bataille, ou dans l'acte de se battre, mais dans un espace de temps où la volonté de combattre est suffisamment connue; et c'est pourquoi, pour la nature de la guerre, il faut prendre en considération la notion de temps, comme on le fait pour le temps qu'il fait. Car, tout comme la nature du mauvais temps 1 ne réside pas dans une ou deux averses, mais dans une tendance 2 au mauvais temps durant de nombreux jours, la nature de la guerre ne consiste pas en un combat effectif, mais en une disposition connue au combat, pendant tout le temps où il n'y a aucune assurance du contraire. Tout autre temps est PAIX 3. Par conséquent, tout ce qui résulte 4 d'un temps de guerre, où tout homme est l'ennemi de tout homme, résulte aussi d'un temps où les hommes vivent sans autre sécurité que celle que leur propre force et leur propre capacité d'invention leur donneront. Dans un tel état 5, il n'y a aucune place pour un activité laborieuse 6, parce que son fruit est incertain; et par conséquent aucune culture de la terre, aucune navigation, aucun usage de marchandises importées par mer, aucune construction convenable, aucun engin pour déplacer ou soulever des choses telles qu'elles requièrent beaucoup de force; aucune connaissance de la surface de la terre, aucune mesure du temps; pas d'arts, pas de lettres, pas de société, et, ce qui le pire de tout, la crainte permanente, et le danger de mort violente; et la vie de l'homme est solitaire, indigente, dégoûtante, animale et brève 7. Il peut sembler étrange, à celui qui n'a pas bien pesé ces choses, que la Nature doive ainsi dissocier les hommes et les porter 8 à s'attaquer et à se détruire les uns les autres ; et il est par conséquent possible que, ne se fiant pas à cette inférence faire à partir des passions, cet homme désire que la même chose soit confirmée par l'expérience 9. Qu'il s'observe donc lui-même quand, partant en voyage, il s'arme et cherche à être bien accompagné, quand, allant se coucher, il ferme ses portes à clef, quand même dans sa maison, il verrouille ses coffres; et cela alors qu'il sait qu'il y a des lois et des agents de police armés pour venger tout tort qui lui sera fait. Quelle opinion a-t-il de ces compatriotes 10, quand il se promène armé, de ses concitoyens, quand il ferme ses portes à clef, de ses enfants et de ses domestiques, quand il verrouille ses coffres? N'accuse-t-il pas là le genre humain autant que je le fais par des mots? Mais aucun de nous deux n'accuse la nature de l'homme en cela. Les désirs et les autres passions de l'homme ne sont pas en eux-

1 2

L'expression "foul weather" est plutôt à traduire par "sale temps". (NdT) "inclination". (NdT) 3 "peace". (NdT) 4 "is consequent". (NdT) 5 "condition". (NdT) 6 "industry". (NdT) 7 "and the life of man, solitary, poor, nasty, brutish, and short." 1) Solitary : solitaire. 2) poor : besogneuse, malheureuse, triste, maigre, etc.. 3) nasty : désagréable, dégoûtante, dangereuse, sale, etc.. 4) brutish : brute, animale. 5) short : brève. (NdT) 8 "and render men apt". (NdT) 9 "by experience". (NdT) 10 Exactement "de ses semblables, sujets du même souverain" ("fellow subjects" : consujets). (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

117

mêmes des péchés 1. Pas plus que ne le sont les actions qui procèdent de ces passions, jusqu'à ce qu'ils connaissent une loi qui les interdise, et ils ne peuvent pas connaître les lois tant qu'elles ne sont pas faites, et aucune loi ne peut être faite tant que les hommes ne se sont pas mis d'accord sur la personne qui la fera. Peut-être peut-on penser qu'il n'y a jamais eu une telle période, un état de guerre tel que celui-ci; et je crois aussi que, de manière générale, il n'en a jamais été ainsi dans le monde entier. Mais il y a beaucoup d'endroits où les hommes vivent aujourd'hui ainsi. En effet, en de nombreux endroits de l'Amérique, les sauvages 2, à l'exception du gouvernement de petites familles, dont la concorde dépend de la concupiscence naturelle, n'ont pas du tout de gouvernement et vivent à ce jour d'une manière animale, comme je l'ai dit plus haut. Quoi qu'il en soit, on peut se rendre compte de ce que serait le genre de vie, s'il n'y avait pas de pouvoir commun à craindre, par celui où tombent 3 ordinairement, lors d'une guerre civile, ceux qui ont précédemment vécu sous un gouvernement pacifique. Mais, bien qu'il n'y ait jamais eu un temps où les particuliers fussent en un état de guerre de chacun contre chacun, cependant, à tout moment, les rois et les personnes qui possèdent l'autorité souveraine, à cause de leur indépendance, se jalousent de façon permanente 4, et sont dans l'état et la position des gladiateurs, ayant leurs armes pointées, les yeux de chacun fixés sur l'autre, c'est-à-dire avec leurs forts, leurs garnisons, leurs canons aux frontières de leurs royaumes et leurs espions à demeure chez les voisins, ce qui est [là] une attitude de guerre 5. Mais, parce que, par là, ils protègent l'activité laborieuse de leurs sujets, il n'en découle pas cette misère qui accompagne la liberté des particuliers. De cette guerre de tout homme contre tout homme résulte 6 aussi que rien ne peut être injuste. Les notions de bien et de mal 7, justice et injustice, n'ont pas leur place ici. Là où n'existe aucun pouvoir commun, il n'y a pas de loi. Là où n'existe pas de loi, il n'y a aucune injustice. La force et la ruse 8 sont en temps de guerre les deux vertus cardinales. La justice et l'injustice ne sont aucunement des facultés du corps ou de l'esprit. Si elles l'étaient, elles pourraient se trouver en un homme 9 qui serait seul dans le monde, aussi bien que ses sensations et ses passions. Ce sont des qualités relatives aux hommes en société, non dans la solitude. Il résulte aussi de ce même état qu'il ne s'y trouve pas de propriété, de domination, de
1 2 3 4 5 6 7

8 9

"no sin". Je traduirai systématiquement "sin" par "péché"; le péché et l'infraction ne pouvant être distingués dans la conception de Hobbes, comme nous le verrons bientôt. (NdT) "savage people". (NdT) "to degenerate". La traduction choisie est celle de R. Anthony. (NdT) R. Anthony fait remarquer que le texte latin dit : "ennemis les uns des autres. Ils sont toujours suspects les uns aux autres." (NdT) G. Mairet a ignoré tout le passage "and continual spies upon their neighbours, which is a posture of war". (NdT) "is consequent". (NdT) "right and wrong". R. Anthony : "du droit et du tort". F. Tricaud : "de légitime et d'illégitime". G. Mairet : "de bon et de mauvais". La traduction "bien et mal" est aussi habituelle que celle de "bon et mauvais". (NdT) "Force and fraud". On peut aussi traduire par "la violence et la ruse". "they might be in a man". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

118

distinction du mien et du tien, mais qu'il n'y a que ce que chaque homme peut obtenir, et aussi longtemps qu'il peut le conserver. Et en voilà assez pour la malheureux état 1 où l'homme se trouve placé par simple nature 2, quoiqu'avec une possibilité d'en sortir, qui consiste en partie dans les passions, en partie dans sa raison. Les passions qui inclinent les hommes à la paix sont la crainte de la mort, le désir des choses nécessaires à une existence confortable, et un espoir de les obtenir par leur activité 3. Et la raison suggère les clauses de paix qui conviennent 4, sur lesquelles on peut amener les hommes à se mettre d'accord. Ces clauses sont celles qu'on appelle d'une autre manière les lois de nature 5, dont je vais parler plus particulièrement dans les deux chapitres suivants.

1 2 3 4 5

"for the ill condition". (NdT) "by mere nature". (NdT) "The passions that incline men to peace are: fear of death; desire of such things as are necessary to commodious living; and a hope by their industry to obtain them.". (NdT) "convenient articles of peace". (NdT) "the laws of nature". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

119

Première partie : De l’homme

Chapitre XIV
De la première et de la seconde Lois naturelles, et des Contrats

Retour à la table des matières

Le DROIT DE NATURE 1, que les auteurs nomment couramment jus naturale, est la liberté que chaque homme a d'user de son propre pouvoir pour la préservation de sa propre nature, c'est-à-dire de sa propre vie; et, par conséquent, de faire tout ce qu'il concevra, selon son jugement et sa raison propres, être le meilleur moyen pour cela 2. 3 Par LIBERTÉ 4, j'entends, selon la signification propre du mot, l'absence d'obstacles extérieurs 5, lesquels obstacles peuvent souvent enlever une part du pouvoir d'un homme pour faire ce qu'il voudrait, mais ne peuvent pas l'empêcher d'user du pouvoir restant, selon ce que son jugement et sa raison lui dicteront.
1 2 3

4 5

"the right of nature". (NdT) Les traductions courantes emploient le mot fin ou le mot but, mais le texte anglais dit simplement "to be the aptest means thereunto". (NdT) "THE right of nature, which writers commonly call jus naturale, is the liberty each man hath to use his own power as he will himself for the preservation of his own nature; that is to say, of his own life; and consequently, of doing anything which, in his own judgement and reason, he shall conceive to be the aptest means thereunto." (NdT) "liberty". (NdT) "the absence of external impediments". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

120

Une LOI DE NATURE 1 (lex naturalis) est un précepte, une règle générale, découverte par la raison, par laquelle il est interdit à un homme de faire ce qui détruit sa vie, ou lui enlève les moyens de la préserver, et d'omettre ce par quoi il pense qu'elle 2 peut être le mieux préservée. Car, quoique ceux qui parlent de ce sujet aient l'habitude de confondre jus et lex, droit et loi, il faut cependant les distinguer, parce que le DROIT consiste en la liberté de faire ou de s'abstenir 3, alors que la LOI détermine et contraint à l'un des deux 4. Si bien que la loi et le droit diffèrent autant que l'obligation et la liberté qui, pour une seule et même chose, sont incompatibles 5. Et parce que la condition de l'homme (comme il a été dit au chapitre précédent) est d'être dans un état de guerre 6 de chacun contre chacun, situation où chacun est gouverné par sa propre raison, et qu'il n'y a rien dont il ne puisse faire usage dans ce qui peut l'aider à préserver sa vie contre ses ennemis, il s'ensuit que, dans un tel état 7, tout homme a un droit sur toute chose, même sur le corps d'un autre homme. Et c'est pourquoi, aussi longtemps que ce droit naturel de tout homme sur toute chose perdure, aucun homme, si fort et si sage soit-il, ne peut être assuré de vivre le temps que la nature alloue ordinairement aux hommes 8. Et par conséquent, c'est un précepte 9, une règle générale de la raison, que tout homme doit s'efforcer à la paix, aussi longtemps qu'il a l'espoir de l'obtenir, et, que, quand il ne parvient pas à l'obtenir, il peut rechercher et utiliser tous les secours et les avantages de la guerre. La première partie 10 de cette règle contient la première et fondamentale loi de nature, qui est de rechercher la paix et de s'y conformer 11. La seconde [contient] 12 le résumé du droit de nature, qui est : par tous les moyens, nous pouvons nous défendre 13.

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11

12 13

"a law of nature". (NdT Il s'agit ici de la vie, non des hommes comme le pense F. Tricaud. (NdT) "or to forbear". (NdT) C'est-à-dire qu'il faut faire ou ne pas faire, selon ce que prescrit la loi. (NdT) "are inonsistent". (NdT) "Condition" et "état" correspondent ici au même mot anglais "condition". (NdT) "condition". (NdT) "of living out the time which nature ordinarily alloweth men to live". J'ai négligé le "to live". (NdT) F.Tricaud revient à la ligne. (NdT) Il faudrait normalement, avec Hobbes, dire "la première branche "("the firts branch"). (NdT) "to seek peace and follow it". Je pense que R. Anthony et F. Tricaud ont tort de traduire "rechercher la paix et la poursuivre" (Hobbes aurait écrit "to seek and follow peace"). "to follow" a certainement ici le sens de respecter, de suivre (comme on suit un ordre)( G. Mairet traduit "la maintenir"). L'idée hobbesienne est cohérente. Un désir soudain de paix, pour un avantage ponctuel, peut laisser place demain à une volonté de guerre. Pour cette raison, la seconde loi de nature est implicitement présente (par le verbe "to follow"), déjà, dans la première partie de la première et fondamentale loi naturelle. (NdT) Le "récapitule" de F. Tricaud ne correspond à rien dans le texte de Hobbes, mais peut peutêtre s'expliquer par la présence de "the sum", dans "the sum of the right of nature". (NdT) "by all means we can to defend ourselves." Le "nous-mêmes" de G. Mairet ne se justifie pas. "ourselves" est le simple pronom réfléchi "nous". Cette faute de traduction est malheureusement faite assez systématiquement par G. Mairet. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

121

De cette fondamentale loi de nature qui ordonne aux hommes de s'efforcer à la paix, dérive la seconde loi : qu'un homme consente, quand les autres consentent 1 aussi, à se démettre 2 de ce droit sur toutes choses, aussi longtemps qu'il le jugera nécessaire pour la paix et sa propre défense; et qu'il se contente d'autant de liberté à l'égard des autres hommes qu'il en accorderait aux hommes à son propre égard. Car aussi longtemps que chaque homme détient ce droit de faire tout ce qui lui plaît, tous les hommes sont dans l'état de guerre. Mais si les autres hommes ne veulent pas se démettre de leur droit aussi bien que lui, alors il n'y a aucune raison pour quelqu'un de se dépouiller 3 du sien, car ce serait s'exposer à être une proie 4, ce à quoi aucun homme n'est tenu, plutôt que de se disposer à la paix. C'est cette loi de l’Évangile 5 : tout ce que vous demandez aux autres de vous faire, faites-le leur 6, et c'est cette loi de tous les hommes : quod tibi fieri non vis, alteri ne feceris. 7 Se démettre du droit qu'on a sur quelque chose, c'est se dépouiller de la liberté d'empêcher un autre de profiter de son propre droit sur la même chose. Car celui qui renonce à son droit ou qui le transmet 8 ne donne pas à un autre homme un droit qu'il n'avait pas avant, parce qu'il n'y a rien auquel tout homme n'ait pas droit par nature. Il s'écarte seulement de son chemin pour qu'il puisse jouir de son propre droit originaire 9 sans empêchement de sa part, mais pas sans empêchement de la part des autres. De sorte que l'effet qui résulte pour l'un quand l'autre se défait de son droit n'est que de réduire d'autant les obstacles à l'usage 10 de son propre droit originaire. On se démet 11 d'un droit, soit en y renonçant simplement, soit en le transmettant à un autre 12. En y RENONÇANT simplement, quand on ne se soucie pas [de savoir] à qui profite l'avantage de cela. En le TRANSMETTANT, quand on destine cet avantage à une certaine personne ou à certaines personnes. Et
1 2

"be willing" : être disposé ou être consentant. (NdT) "to lay down". R. Anthony "renoncent". F. Tricaud : "se dessaisir". G. Mairet : "abandonner". (NdT) 3 Le "renoncer" de G. Mairet, quoique correct, est moins fidèle à Hobbes. Le verbe "to divert" peut certes signifier "renoncer", mais il a avant tout le sens de se dévêtir. Ici "se dépouiller" est tout indiqué. La version latine dit uniquement "se priver". (NdT) 4 "to expose himself to prey". La traduction de G. Mairet est très fidèle ("s'exposer à être une proie"). Idem pour R. Anthony ("s'exposer comme une proie"). La traduction de F. Tricaud ("s'exposer à la violence") est plus faible. (NdT) 5 Matthieu, VII, 12 : "Ainsi, tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faitesle vous-mêmes : c'est la Loi et les Prophètes."(T.O.B) 6 "Whatsoever you require that others should do to you, that do ye to them". La King James version donne : "Therefore all things whatsoever ye would that men should do to you, do ye even so to them: for this is the law and the prophets." (NdT) 7 "Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît". La vulgate, en Matthieu, VII, 12, donne ; "omnia ergo quaecumque vultis ut faciant vobis homines et vos facite eis haec est enim lex et prophetae". (NdT) 8 "passeth away his right". (NdT) 9 "he may enjoy his own original right". R. Anthony : "droit originel". (NdT) 10 Le "qui nuisaient" de F. Tricaud ne correspond à rien dans le texte de Hobbes. (NdT) 11 Je choisis ce verbe aussi bien pour traduire "to lay down" aussi bien que "to lay aside". (NdT) 12 "Right is laid aside, either by simply renouncing it, or by transferring it to another". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

122

quand, de l'une des deux manières, un homme a abandonné ou cédé 1 son droit, on dit alors qu'il est OBLIGÉ ou TENU 2 de ne pas empêcher de bénéficier de ce droit ceux à qui ce droit est cédé, ou abandonné; qu'il doit et que c'est un DEVOIR, de ne pas rendre nul cet acte fait volontairement et de sa propre initiative 3; et qu'un tel empêchement est une INJUSTICE et un TORT 4, étant sine jure 5, puisqu'il a précédemment renoncé au droit ou qu'il l'a transmis. De sorte que le tort, l'injustice, dans les controverses du monde, est quelque chose comme ce qu'on appelle absurdité, dans les disputes d'écoles. Car comme, dans ce cas, on appelle absurdité le fait de contredire ce qu'on soutenait au début, de même on appelle dans le monde injustice et tort le fait de défaire volontairement ce qu'au début on avait fait volontairement. La façon par laquelle un homme renonce simplement à son droit, ou le transmet, est une déclaration ou une façon de signifier, par un ou des signes volontaires et suffisants, qu'il renonce à son droit ou le transmet, ou, de même, qu'il a renoncé à ce droit ou l'a transmis à celui qui l'a accepté 6. Et ces signes sont ou seulement des paroles, ou seulement des actions, ou, comme il arrive le plus souvent, les deux à la fois. Et ce sont les LIENS 7 par lesquels les hommes sont tenus et obligés, liens qui tiennent leur force, non de leur propre nature (car rien n'est plus facile à rompre que la parole d'un homme), mais de la crainte de quelque conséquence fâcheuse de la rupture. Toutes les fois qu'un homme transmet son droit, ou qu'il y renonce, c'est soit en considération d'un droit qu'on lui transmet par réciprocité 8, soit pour quelque autre bien qu'il espère [obtenir] par ce moyen. Car c'est un acte volontaire, et l'objet des actes volontaires de tout homme est un bien pour lui-même. C'est pourquoi il est inconcevable qu'un homme ait pu, par des paroles ou d'autres signes, abandonner ou transmettre certains droits 9. D'abord, un homme ne peut pas se démettre du droit de résister à ceux qui l'attaquent par la force pour lui ôter la vie, parce qu'il est inconcevable qu'il vise de cette façon quelque bien pour luimême. On peut dire la même chose pour les blessures, les fers, l'emprisonnement, parce que, d'une part, il n'y a aucun avantage consécutif au fait d'endurer ces choses, comme il y en a au fait de souffrir qu'un autre soit blessé ou emprisonné, et d'autre part, parce qu'un homme, quand il voit des hommes agir avec violence à son égard, ne peut pas dire s'ils projettent ou non sa mort. Enfin, le motif, la fin pour lesquels un homme accepte ce renoncement au droit et sa transmission n'est rien d'autre que la sécurité de sa personne 10, pour ce qui est de sa vie et des

1 2

"abandoned or granted away". (NdT) "bound". Le "lier" de R. Anthony est bon. le "contraint" de G. Mairet est plus faible car il laisse échapper le sens premier du mot ("to bind" : lier, attacher) (NdT) 3 "of his own". (NdT) 4 G. Mairet : "préjudice". Le "injure" de R. Anthony est peu adapté, mais a le mérite de renvoyer à la racine latine, comme "injury". (Ndt) 5 "sans droit". (NdT) 6 Le "qui le reçoit" de F. Tricaud est insuffisant. (NdT) 7 "les fers" est une traduction possible. (NdT) 8 "in consideration of some right reciprocally transferred to himself". (NdT) 9 J'ai modifié l'ordre de la phrase : "And therefore there be some rights which no man can be understood by any words, or other signs, to have abandoned or transferred." (NdT) 10 F. Tricaud ajoute "bailleur" là où le texte anglais dit simplement "man". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

123

moyens de la préserver telle qu'il ne s'en dégoûte pas 1. Et c'est pourquoi, si un homme, par des paroles, ou d'autres signes, semble se dépouiller de la fin que visaient ces signes, on ne doit pas comprendre qu'il voulait dire cela, ou que c'était sa volonté, mais qu'il était ignorant de la façon dont de telles paroles et de telles actions seraient interprétées. La transmission mutuelle du droit est ce que les hommes appellent CONTRAT 2. Il y a une différence entre transférer un droit sur une chose, et transmettre ou fournir 3, c'est-à-dire livrer 4 la chose elle-même. Car la chose peut être livrée en même temps qu'on transfère le droit, comme quand on achète ou vend argent comptant, ou qu'on échange des biens ou des terres, et elle peut être livrée quelque temps après. De plus, l'un des contractants peut remplir sa part du contrat en livrant la chose, et laisser l'autre remplir la sienne à un moment ultérieur déterminé, en lui faisant confiance dans l'intervalle; et alors, le contrat qui porte sur cette deuxième part est appelé PACTE ou CONVENTION 5; ou bien les deux parties peuvent contracter maintenant et s'acquitter plus tard. Dans ces cas, celui qui doit s'acquitter dans un temps à venir, et à qui on fait confiance 6, est dit tenir sa promesse, être fidèle à sa parole 7, et, s'il ne s'acquitte pas, dans le cas où c'est volontaire, on dit qu'il viole sa parole. Quand la transmission du droit n'est pas mutuelle, mais que l'une des parties le transmet dans l'espoir de gagner l'amitié ou les services de quelqu'un, ou de ses amis, ou dans l'espoir de gagner une réputation de charité ou de grandeur d'âme, ou pour délivrer son esprit des douleurs de la compassion, ou dans l'espoir d'une récompense dans le ciel, il n'y a pas là contrat, mais DON, DON GRACIEUX 8, GRÂCE 9, lesquels mots signifient une seule et même chose.

1

2 3

4 5 6 7 8 9

"so preserving life as not to be weary of it". "To be weary" : être las, fatigué, dégoûté. R. Anthony : "de façon à ne pas l'avoir à charge". F. Tricaud : " la conserver dans des conditions qui ne la rendent pas pénible à supporter". G. Mairet : "la préserver de telle sorte qu'elle ne lui soit pas insupportable". (NdT) "contract". (NdT) "tradition". Usage ancien du mot qui s'explique : "to trade" : négocier, faire le commerce, troquer, vendre, etc. "a trader" : un négociant, un commerçant, un marchand. "a tradesman" : un fournisseur. (NdT) "delivery" : la livraison. (NdT) "pact, or covenant". (NdT) "being trusted". (NdT) Hobbes utilise le mot "faith" (confiance, croyance, foi). Même chose à la fin de la phrase : "violation of faith". (NdT) Don gratuit. Certes le don n'est pas désintéressé, mais du point de vue srictement juridique, il n'y a pas réciprocité. (NdT) "gift, free gift, grace". R. Anthony traduit "free gift" par "libre don", F. Tricaud traduit "grace" par "faveur". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

124

Les signes du contrat sont soit exprès soit par inférence 1. Sont expresses les paroles qu'on prononce en comprenant ce qu'elles signifient, et ces paroles sont soit au présent, soit au passé, comme je donne, j'accorde, j'ai donné, j'ai accordé, je veux que cela soit tien, soit au futur, comme je donnerai, j'accorderai, lesquelles paroles portant sur le futur sont appelées PROMESSE 2. Les signes par inférence sont tantôt la conséquence des paroles 3, tantôt la conséquence du silence, tantôt la conséquence d'actions, tantôt la conséquence du fait qu'on s'abstient [de faire] une action; et en général, un signe par inférence, dans n'importe quel contrat, est tout ce qui démontre 4 de façon suffisante la volonté du contractant. Des paroles seules, si elles sont exprimées au futur, et contiennent une simple promesse 5, sont des signes insuffisants d'un don gracieux et, par conséquent, elles ne créent pas d'obligations. Car si elles sont exprimées au futur, comme demain, je donnerai, elles sont le signe que je n'ai pas encore donné, et, par conséquent, que mon droit n'est pas transmis, mais demeure [en ma possession] 6 jusqu'à ce que je le transmette par quelque autre acte. Mais si ces paroles sont exprimées au présent, ou au passé, comme j'ai donné, ou je donne pour que ce soit livré demain, alors je me suis dépossédé aujourd'hui de mon droit de demain 7; et cela en vertu des paroles, quoiqu'il n'y ait pas eu d'autre démonstration de ma volonté 8. Car il y a une grande différence de signification entre cette phrase volo hoc tuum esse cras, and cras dabo, c'est-à-dire entre je veux que ceci soit tien demain et je te le donnerai demain; car la dénomination I will 9, dans le premier type de discours, signifie un acte de la volonté au présent, alors que dans le second, elle signifie la promesse d'un acte de la volonté dans le futur; et c'est pourquoi la première phrase, exprimée au présent, transmet un futur droit, [alors que] la seconde, exprimée au futur, ne transmet rien 10. Mais s'il y a d'autres signes de la volonté, en plus des paroles, de transmettre un droit, alors, quoique le don soit gracieux, on peut cependant comprendre que le droit passe [à quelqu'un] par des mots exprimés
1

"Signs of contract are either express or by inference". Les signes exprès sont des signes qui manifestent clairement l'intention du contractant. Un engagement tacite (qui repose sur des signes "by inference") ne se fait évidemment pas avec de tels signes. (NdT) 2 "which words of the future are called promise". (NdT) 3 Autrement dit, ce qu'on conclut de certaines paroles qui n'indiquent pas un engagement clair, qui ne sont pas des signes exprès. (NdT) 4 "argues". (NdT) 5 "bare promise". "bare" signifie d'abord "nu, dénudé". Ici, il est synonyme de "mere". (NdT) 6 "but remaineth". R. Anthony : "me reste". (NdT) 7 "hen is my tomorrow's right given away today". R. Anthony : "Mon droit de demain est déjà abandonné". (NdT) 8 "argument of my will". Je préfère "démonstration " à "preuve". Il s'agit surtout de montrer à l'autre, d'indiquer (et le verbe "to argue" a aussi le sens de prouver, démontrer). "indice" et "attestation" sont des traductions possibles. (NdT) 9 Les deux formules qui ont été utilisées par Hobbes sont 1) : "I will that this be thine tomorrow" et 2) : "I will give it thee tomorrow". Dans le premier cas, "I will" signifie "je veux", dans le deuxième, il s'agit de l'auxiliaire utlisé pour le futur ("I will give" : "je donnerai"). Il es impossible de traduire ici "I will", à moins d'éviter, comme G. Mairet, l'utilisation du futur simple de l'indicatif. (NdT) 10 Le "du tout" de F. Tricaud ne correspond à rien dans le texte de Hobbes. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

125

au futur 1. Par exemple, si un homme propose un prix à celui qui arrivera le premier au terme d'une course, le don est gracieux; et bien que les paroles soient exprimées au futur, cependant le droit passe [au gagnant], car s'il ne voulait pas que ses paroles soient ainsi comprises, il ne devait pas les laisser courir. Dans les contrats, le droit passe [à autrui], non seulement quand les paroles sont au présent et au passé, mais aussi quand elles sont au futur, parce tout contrat est un transfert mutuel 2, ou échange 3 de droits; et c'est pourquoi il faut comprendre que celui qui n'a fait que promettre, parce qu'il a déjà reçu le bénéfice pour lequel il promet, a l'intention de faire passer son droit [à autrui]; car s'il n'avait pas approuvé que ses paroles soient ainsi comprises, l'autre n'aurait pas rempli sa part du contrat 4. Et pour cette raison, quand on achète ou qu'on vend, ou pour d'autres actes contractuels, une promesse équivaut à une convention, et elle crée par conséquent une obligation. Le premier qui remplit sa part du contrat est dit MÉRITER ce qu'il doit recevoir quand l'autre remplit sa part, et on dit qu'il l'a comme un dû 5. De même, quand un prix est proposé à plusieurs, qui doit être donné seulement à celui qui gagne, ou quand de l'argent est jeté parmi plusieurs pour que ceux qui l'attrapent en aient la possession, quoique ce soit un don gracieux, pourtant, gagner ainsi, ou attraper ainsi, c'est mériter, et avoir son DÛ. Car le droit est transmis quand on propose le prix, et quand on jette l'argent, quoiqu'on n'ait pas décidé des bénéficiaires, cela dépendant de l'issue de la compétition. Mais il y a entre ces deux sortes de mérite cette différence que, dans un contrat, je mérite en vertu de mon propre pouvoir et du besoin de [l'autre] contractant 6, tandis que dans le cas d'un don gracieux, je suis habilité à mériter seulement par la bonté du donateur. Dans un contrat, je mérite, par ce que me transmet [l'autre] contractant 7, qu'il se départisse 8 de son droit. Dans le cas d'un don, je ne mérite pas que 9 le donateur se départisse de son droit, mais que, quand il s'en est départi, ce droit m'appartienne plutôt qu'aux autres. Et je pense que c'est là le sens de cette

1

2 3 4 5 6 7

8 9

La phrase peut paraître compliquée. Le sens est pourtant simple. Nous avons appris qu'une formule utilisant le futur (par exemple je te donnerai) ne transmet aucun droit. Pourtant, si cet emploi du futur est accompagné d'un acte qui montre clairement l'intention d'un donateur, la phrase au futur engage le donateur. Dans la suite du texte, cet acte est par exemple l'organisation d'une course. Tout le propos hobbesien ne vise qu'une question : comment puisje être certain que l'autre, avec qui je contracte (pour sortir de l'état de guerre et fonder une société politique), va tenir sa promesse? Cette question est très clairement celle de l'efficacité des lois naturelles, autrement dit celle de la conservation de sa vie (et de son bien-être). (NdT) "mutual translation". (NdT) "change". (NdT) Exactement : "sa première partie". (NdT) "and he hath it as due". (NdT) "by virtue of my own power and the contractor's need". (NdT) Le sens de "at the contractor's hand" n'est pas évident. R. Anthony : "vis à vis du contractant". T. Tricaud : "ce que je reçois de mon contractant". G. Mairet : "du fait que le contractant". La solution est à rechercher du côté du verbe "to hand". Parmi ses sens, on trouve (avec préposition) : passer, remettre, transmettre. (NdT) "depart". Plus loin, "part" a le même sens. (NdT) Le "parce que" de G. Mairet ne se justifie pas. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

126

distinction des scolastiques entre meritum congrui et meritum condigni 1. Car Dieu Tout-Puissant, ayant promis le paradis à ces hommes, soumis à la séduction des désirs charnels 2, qui sauront traverser ce monde selon les préceptes et les limites qu'il a prescrits, ils disent que ceux qui suivront ce chemin mériteront le paradis ex congruo. Mais parce qu'aucun homme ne peut revendiquer un droit au paradis par sa propre droiture 3, ou par quelque autre puissance en lui-même, sinon par la seule grâce gratuite 4 de Dieu, ils disent qu'aucun homme ne mérite le paradis ex condigno. Je pense, dis-je, que c'est le sens de cette distinction; mais parce que les disputeurs ne s'accordent pas sur la signification de leurs propres termes techniques aussi longtemps que cela sert leur position, je n'affirmerai rien sur le sens qu'ils donnent à ces mots. Je dis seulement ceci : quand un don est fait sans qu'on détermine le bénéficiaire, par exemple pour un prix pour lequel il faut se battre, celui qui gagne le mérite, et peut le réclamer comme son dû 5. Si une convention est faite de telle façon qu'aucune des parties ne s'exécute tout de suite, car chacune fait confiance à l'autre, dans l'état de nature (qui est un état de guerre de tout homme contre homme), au [moindre] soupçon bien fondé 6, cette convention est nulle. Mais si existe un pouvoir commun institué au-dessus des deux parties, avec une force et un droit 7 suffisants pour les contraindre à s'exécuter, la convention n'est pas nulle. Car celui qui s'exécute le premier n'a aucune assurance que l'autre s'exécutera après, parce que les liens créés par les mots sont trop faibles pour brider, chez les hommes, l'ambition, la cupidité, la colère et les autres passions, sans la crainte de quelque pouvoir coercitif qu'il n'est pas possible de supposer 8 dans l'état de simple nature, où tous les hommes sont égaux, et juges du bien-fondé 9 de leurs propres craintes. C'est pourquoi celui qui
1 2

3 4 5 6

7 8

9

Mérite de conformité et mérite de dignité. (NdT) Les traductions de F. Tricaud ("aveuglés par les désirs charnels") et de G. Mairet ("égarés par les désirs charnels") font problème. R. Anthony avait senti la difficulté en traduisant ensuite "n'en parviennent pas moins ...". En effet, comment un homme aveuglé ou égaré peut-il se conduire selon les prescriptions divines. Je pense que Hobbes fait ici une ellipse. Il veut dire (dans la perspective scolastique) non pas que tous les hommes sont aveuglés effectivement, mais qu'ils participent tous d'une nature telle qu'ils sont portés à l'être. A certains égards, la présentation ainsi faite du mérite ex congruo porte paradoxalement déjà en elle la nécessité d'une grâce divine, notre nature peccable nous empêchant de réaliser notre salut par nos seules oeuvres . On reconnaît là un problème théologique bien connu par les très vives polémiques qu'il a engendrées. Voir le rapport Augustin-Pélage. Voir les rapports de Luther et de l'Eglise semi-pélagienne. (NdT) "his own righteousness". Le "sa qualité d'avoir un droit" de R. Anthony n'est pas correct. (NdT) "free grace": c'est-à-dire essentiellement libre de toute considération du mérite humain. (NdT) On remarquera comment Hobbes revient assez sèchement au propos, indiquant par là que les subtilités théologiques ne sauraient nous permettre de fonder une théorie du contrat. (NdT) R. Anthony, F. Tricaud et G. Mairet évitent cette traduction tout à fait habituelle de "reasonable suspicion". Le mot "moindre" a été ajouté par moi. Hobbes dit : "upon any reasonable suspicion". On eût pu traduire le passage ainsi : "tout soupçon bien fondé rend cette convention nulle" ("upon any reasonable suspicion, it is void."). (NdT) J'ai inversé pour une raison d'euphonie. Hobbes écrit "with right and force". (NdT) La meilleure traduction est certainement celle de F. Tricaud (supposer avec vraisemblance) car l'utilisation du verbe "to suppose" exprime assez souvent l'idée de probabilité ou de vraisemblance. Par exemple, "I suppose he will come" : il est probable qu'il vienne, il est vraisemblable qu'il vienne. (NdT) Le "légitimité" de G. Mairet est peu heureux. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

127

s'exécute le premier ne fait que se livrer 1 à son ennemi, contrairement au droit, qu'il ne peut jamais abandonner, de défendre sa vie et ses moyens de vivre. Mais dans un état civil 2, où existe un pouvoir institué pour contraindre ceux qui, autrement, violeraient leur parole, cette crainte n'est plus raisonnable; et pour cette raison 3, celui qui, selon la convention, doit s'exécuter le premier, est obligé de le faire. La cause de crainte, qui rend une telle convention invalide, doit toujours être quelque chose qui se produit après que la convention a été faite, comme quelque nouveau fait ou quelque autre signe de la volonté de ne pas s'exécuter 4. Autrement, la convention demeure valide, car on ne doit pas admettre que ce qui n'a pas pu empêcher un homme de promettre puisse l'empêcher de s'exécuter. Celui qui transmet un droit transmet 5 les moyens d'en jouir, dans la mesure où c'est en son pouvoir. Par exemple, celui qui vend un terrain est censé transmettre l'herbe et tout ce qui y pousse; De même, celui qui vend un moulin ne peut pas détourner le cours d'eau qui le fait fonctionner. Et ceux qui donnent un homme le droit de gouverner comme souverain sont censés lui donner le droit de lever des impôts pour entretenir des troupes et nommer des magistrats pour l'administration de la justice. Faire des conventions avec des bêtes brutes est impossible parce que, ne comprenant notre langage, elles ne comprennent et n'acceptent aucun transfert de droit, ni ne peuvent transférer un droit à un autre; et 6 sans acceptation mutuelle, il n'y a pas de convention. Faire une convention avec Dieu est impossible, sinon par l'intermédiaire de ceux à qui Dieu parle, soit par révélation surnaturelle, soit par ses lieutenants qui gouvernent sous lui et en son nom, car autrement, nous ne savons pas si nos conventions sont acceptées ou non. Et c'est pourquoi ceux qui jurent quelque chose de contraire à une loi de nature, jurent en vain, car c'est une chose injuste de s'acquitter de ce qu'on a pu ainsi jurer 7. Et si c'est une chose ordonnée par la loi de nature, ce n'est pas le fait d'avoir juré, mais la loi, qui les lie 8. La matière, l'objet d'une convention est toujours quelque chose qui est soumis 9 à la délibération, car s'engager par une convention est un acte de la

1 2 3 4 5 6 7 8 9

De nouveau, G. Mairet ajoute un inutile "lui-même". (NdT) "in a civil estate". (NdT) "for that cause". (NdT) " some new fact or other sign of the will not to perform". (NdT) "aussi", est-on tenté décrire, ce que fait F. Tricaud. (NdT) "Or", serait-on tenté de dire. Le texte de Hobbes dit simplement "and". (NdT) "And therefore they that vow anything contrary to any law of nature, vow in vain, as being a thing unjust to pay such vow". (NdT) "but the law that binds them". (NdT) R. Anthony a traduit "tombe sous le coup". F. Tricaud a repris cette traduction. Le "qui vient en délibération" de G. Mairet semble trop faible. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

128

volonté, c'est-à-dire un acte 1, et le dernier acte d'une délibération; et il faut donc entendre que c'est toujours quelque chose à venir, et que celui qui s'engage par une convention juge possible de l'exécuter. Et par conséquent, la promesse de ce que l'on sait être impossible n'est pas une convention. Mais si ce qui a d'abord été jugé possible s'avère après coup impossible, le convention est valide et elle lie, non à fournir la chose elle-même, mais à s'acquitter de sa valeur 2; ou, dans la même impossibilité, à s'efforcer sincèrement 3 de l'exécuter autant que c'est possible, car personne ne peut être tenu à davantage 4. Les hommes sont libérés de leurs conventions de deux façons : soit en les exécutant, soit par la remise de l'obligation 5. Car l'exécution de la convention est la fin naturelle de l'obligation, et la remise est la restitution de la liberté, en tant qu'elle est une restitution 6 de ce droit en lequel l'obligation consistait. Les conventions par lesquelles on s'est engagé par crainte 7, dans l'état de nature, sont obligatoires. Par exemple, si je m'engage par convention à payer une rançon à un ennemi, ou à exécuter un service, cela pour sauver ma vie, je suis lié par cette convention 8. Car c'est un contrat, par lequel l'un reçoit le bénéfice de la vie, et l'autre doit recevoir de l'argent, ou un service pour cela, et par conséquent, là où aucune autre loi (comme dans l'état de simple nature) n'en interdit l'exécution, la convention est valide. C'est pourquoi les prisonniers de guerre à qui l'on fait confiance pour le paiement d'une rançon sont obligés de la payer. Si un prince plus faible, par crainte, conclut une paix désavantageuse avec un prince plus fort, il est lié 9 et doit la respecter, à moins que (comme on l'a dit ci-dessus) n'apparaisse quelque nouvelle et juste raison de craindre qui lui fasse reprendre la guerre. Et même dans les Républiques, si je suis forcé de me racheter [moimême] 10 à un brigand en lui promettant de l'argent 11, je suis tenu de payer la
1

Que ce soit bien entendu : la volonté elle-même est un acte. Hobbes l'a déjà clairement expliqué au chapitre 6 du livre I : "In deliberation, the last appetite, or aversion, immediately adhering to the action, or to the omission thereof, is that we call the WILL; the act, not the faculty, of willing. And beasts that have deliberation must necessarily also have will. The definition of the will, given commonly by the Schools, that it is a rational appetite, is not good. For if it were, then could there be no voluntary act against reason. For a voluntary act is that which proceedeth from the will, and no other. But if instead of a rational appetite, we shall say an appetite resulting from a precedent deliberation, then the definition is the same that I have given here. Will, therefore, is the last appetite in deliberating." (NdT) 2 Le texte anglais est plus elliptique : "though not to the thing itself, yet to the value". (NdT) 3 "to the unfeigned endeavour". (NdT) 4 G. Mairet ose de façon heureuse : "car à l'impossible, nul n'est tenu". (NdT) 5 Au sens où l'on parle d'une remise de dette, ou de peine. L'autre partie (ou un pouvoir supérieur) vous libère de votre obligation. (NdT) 6 "a retransferring". Cette traduction est celle de R. Anthony. Il semblait bien difficile d'utiliser le mot "retransmission". (NdT) 7 On notera l'erreur typographique de l'édition Gallimard. "par peur" a été oublié. (NdT) 8 On sait ce qu'en pensera Rousseau. (NdT) 9 "he is bound". (NdT) 10 Le latin dit "racheter ma vie". (NdT) 11 On sait comment Rousseau appliquera sa distinction du droit et de la force à cet exemple. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

129

somme, jusqu'à ce que la loi civile 1 m'en décharge. Car quoique je puisse légitimement faire sans y être obligé, je peux légitimement m'engager par convention à le faire, sous le coup de la crainte; et je ne peux pas légitimement rompre une convention par laquelle je me suis légitimement engagé. Une convention antérieure annule une convention ultérieure, car un homme qui a transmis son droit à quelqu'un aujourd'hui, ne l'a pas pour le transmettre demain à quelqu'un d'autre; et c'est pourquoi la dernière promesse ne transmet aucun droit, et est nulle 2. Une convention par laquelle je m'engage à ne pas me défendre contre la force par la force est toujours nulle. Car (comme je l'ai montré précédemment) personne ne peut transmettre son droit de se protéger de la mort, des blessures et de l'emprisonnement, ou s'en démettre, éviter cela étant la seule fin [visée] quand on se démet d'un droit; et c'est pourquoi la promesse 3 de ne pas résister ne transmet aucun droit, dans aucune convention, et elle ne constitue pas une obligation. Car, quoiqu'un homme puisse s'engager ainsi par une convention : si je ne fais pas ceci ou cela, tue-moi; il ne peut pas s'engager par une convention ainsi : si je ne fais pas ceci ou cela, je ne te résisterai pas quand tu viendras me tuer; car l'homme, par nature 4, choisit le moindre mal, qui est le risque de mourir en résistant, plutôt que le plus grand mal, qui est de mourir tout de suite et de façon certaine sans résister. Et c'est admis comme une vérité par tous les hommes, puisqu'on conduit les criminels à l'exécution et en prison avec des hommes armés, quoique ces criminels aient accepté la loi par laquelle ils sont condamnés 5. Une convention par laquelle on s'engage à s'accuser [soi-même], sans être assuré d'être pardonné, est de la même façon invalide. Car dans l'état de nature, où tout homme est juge, il n'y a pas de place pour l'accusation; et dans l'état civil, l'accusation est suivie d'une punition qui, comme il s'agit d'une force, n'oblige pas [l'accusé] à ne pas résister. La chose est vraie aussi pour la condamnation de ceux, père, femme, ou bienfaiteur, dont la condamnation ferait sombrer quelqu'un dans la détresse 6. Car le témoignage d'un tel accusateur, s'il n'est pas fait de plein gré, est présumé corrompu par nature 7, et ne peut donc être accepté; et là où le témoignage d'un homme ne doit pas être cru 8, cet homme n'est pas tenu de le donner. De même, les accusations faites sous la torture ne sont pas considérés comme des témoignages. Car la torture ne doit être utilisée que comme un moyen

1 2 3 4 5 6 7

8

"the civil law". (NdT) "is null". Le "nulle et non avenue" de F. Tricaud ne se justifierait que si Hobbes avait écrit "null and void". (NdT) "promise". (NdT) "by nature". (NdT) "notwithstanding that such criminals have consented to the law by which they are condemned". (NdT) F. Tricaud revient ici à la ligne. (NdT) "is presumed to be corrupted by nature". Il s'agit ici de la nature du témoignage. En l'absence d'une spontanéité de l'accusateur, vu les relations qui unissent accusateur et accusé(s), on doit penser que le témoignage est le fruit d'une malhonnêteté, d'une subornation, etc.. (NdT) "and where a man's testimony is not to be credited". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

130

de conjecture, et comme une lumière dans l'interrogatoire 1 ultérieur et la recherche de la vérité; et ce qui, dans ce cas, est avoué tend à soulager celui qui est torturé, non à informer les tortionnaires, et c'est pourquoi on ne doit pas accorder à un tel aveu le crédit 2 d'un témoignage suffisant; car que celui qui est torturé se délivre par une accusation vraie ou fausse, il ne le fait que par le droit qu'il a de conserver sa propre vie. La force des mots étant (comme je l'ai précédemment noté) trop faible pour contraindre 3 les hommes à exécuter leurs conventions, il n'y a, dans la nature de l'homme, que deux remèdes 4 imaginables pour leur donner de la force. Ce sont, soit une crainte de la conséquence du manquement à sa parole 5, soit la fierté, la l'orgueil de ne pas paraître avoir besoin de ce manquement. Cette deuxième [passion] est une grandeur d'âme 6 qu'on trouve trop rarement pour qu'on puisse la présumer [chez les hommes], surtout [chez ceux] qui poursuivent la richesse, l'autorité, ou le plaisir sensuel, qui forment la plus grande partie du genre humain. La passion sur laquelle on doit compter est la crainte, qui a deux objets très généraux : l'un, qui est le pouvoir des esprits invisibles, l'autre, qui est le pouvoir de ces hommes qu'on offensera par le manquement à sa parole. De ces deux objets, bien que le premier soit un pouvoir plus grand, pourtant la crainte du dernier est couramment la crainte la plus forte. La crainte du premier est en chaque homme sa religion propre, qui réside 7 dans la nature de l'homme avant la société civile, ce qui n'est pas le cas pour la seconde, du moins pas assez pour contraindre les hommes à tenir leurs promesses 8, parce que, dans l'état de simple nature, on ne discerne pas l'inégalité de pouvoir, sinon à l'issue du combat. Si bien que, avant le temps de la société civile, ou quand la guerre l'interrompt, il n'y a rien qui puisse donner de la force à une convention de paix sur laquelle on s'est accordé, contre les tentations de la cupidité, de l'ambition, de la concupiscence, ou d'un autre ardent désir, sinon la crainte de cette puissance invisible à laquelle tous rendent un culte sous le nom de Dieu, et que tous craignent comme celui qui peut se venger de leur perfidie 9. Par conséquent, tout ce qu'on peut faire entre deux hommes qui ne sont pas assujettis à un pouvoir civil est de les faire jurer l'un à l'autre par le Dieu qu'ils craignent 10, lequel acte de jurer ou SERMENT 1 est une
1

"examination". Terme ici juridique, qui signifie ou l'audition de témoins ou l'interrogatoire de l'accusé. (NdT) 2 Bizarrement, R. Anthony rapporte ce crédit à la torture. (NdT) 3 "to hold". (NdT) 4 Ou secours, aides, auxiliaires : "helps". (NdT) 5 "the consequence of breaking their word". (NdT) 6 "generosity". On peut traduire par générosité (ce que font R. Anthony et G. Mairet) mais le lecteur doit avoir à l'esprit le sens que le mot pouvait avoir au XVIIème, et qu'il avait déjà en latin et en grec. En latin, il s'agit (voir "genero") d'une bonne naissance, d'une noblesse, et par extension de la magnanimité, de la grandeur d'âme, de la générosité. On trouve déjà le même sens chez les Grecs (voir "gennadas", "gennios", "gennaiotes"). Au XVIIème, le mot renvoie au courage de l'âme, à la grandeur spirituelle, à la constance de la volonté, sans que l'idée de noblesse ait disparu (voir par ex. Descartes). (NdT) 7 "which hath place". (NdT) 8 "to keep men to their promises". (NdT) 9 Je pense que G. Mairet a tort d'éviter ici la traduction littérale. Hobbes utilise le mot "revenger" : vengeur. On notera que F. Tricaud pratique ici un retour à la ligne. (NdT) 10 "to put one another to swear by the God he feareth". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

131

formule du discours, ajoutée à la promesse, par laquelle celui qui promet déclare que s'il ne s'exécute pas, il renonce à la miséricorde de son Dieu 2 ou en appelle à sa vengeance sur lui-même. Telle était la formule païenne : que Jupiter me tue comme je tue cette bête 3. De la même façon, notre formule [déclare] : je ferai comme ceci et comme cela, et que Dieu me vienne en aide. Et cela accompagné des rites et des cérémonies dont chacun se sert dans sa propre religion, pour que la crainte de manquer à sa parole 4 puisse être plus grande. On voit par là qu'un serment fait selon toute autre forme, ou rite, que celui de la personne qui jure, est vain et n'est pas un serment, et qu'on ne jure pas sur quelque chose que celui qui jure ne croit pas être Dieu. Car, quoique les hommes aient parfois eu coutume de jurer par leurs rois, par crainte ou par flatterie, cependant ils [ne] voulaient [que] faire entendre de cette façon qu'ils leur attribuaient un honneur divin. Et on voit que jurer par Dieu sans nécessité n'est que profaner son nom, et que jurer par d'autres choses, comme les hommes le font en parlant couramment, ce n'est pas jurer, mais [suivre] une habitude impie 5, fruit d'une trop grande véhémence de la parole. On voit aussi que le serment n'ajoute rien à l'obligation. Car une convention, si elle est légitime 6, vous lie aux yeux de Dieu, qu'il y ait ou qu'il n'y ait pas serment. Si elle est illégitime, elle ne vous lie pas du tout, même si elle est confirmée par un serment.

1 2 3 4 5 6

"which swearing, or oath". (NdT) "he renounceth the mercy of his God". (NdT) Le "sinon" de F. Tricaud, qui se justifie pour la clarté du propos, ne correspond à rien dans le texte hobbesien. (NdT) "the fear of breaking faith". (NdT) " an impious custom". (NdT) "lawful". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

132

Première partie : De l’homme

Chapitre XV
Des autres lois de nature

Retour à la table des matières

De cette loi de nature par laquelle nous sommes obligés de transmettre à autrui des droits qui, s'ils sont conservés, empêchent 1 la paix du genre humain, il s'ensuit une troisième, qui est celle-ci : que les hommes exécutent les conventions qu'ils ont faites; sans quoi, les conventions sont [faites] en vain et ne sont que des paroles vides; et le droit de tous les hommes sur toutes choses demeurant, nous sommes toujours dans l'état de guerre. Et c'est en cette loi de nature que consiste la source et l'origine de la JUSTICE. Car là où aucune convention n'a précédé, aucun droit n'a été transmis, et tout homme a droit sur toute chose et, par conséquent, aucune action ne peut être injuste. Mais quand une convention est faite, alors la rompre est injuste, et la définition de l'INJUSTICE n'est rien d'autre que la non-exécution de convention 2. Et tout ce qui n'est pas injuste est juste. Mais parce que les conventions fondées sur la confiance mutuelle, où il y a une crainte que l'une des parties ne s'exécute pas (comme il a été dit au chapitre
1

2

"hinder the peace". Le verbe "to hinder" peut signifier gêner, embarrasser. F. Tricaud, conscient de cela, a préféré traduire "nuisent à la paix". Pourtant, il est très clair que l'absence de transmission du droit bloque tout processus du paix. Il ne peut s'agit d'une gêne ou d'une entrave provisoire. (NdT) "the not performance of covenant". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

133

précédent), sont invalides, quoique l'origine de la justice soit l'établissement de conventions, cependant en fait, il ne peut pas y avoir d'injustice tant que la cause d'une telle crainte ne disparaît pas, ce qui ne peut être réalisé alors que les hommes sont dans l'état naturel de guerre. C'est pourquoi, avant que les dénominations de juste et d'injuste puissent avoir place, il faut qu'il y ait quelque pouvoir coercitif pour contraindre également les hommes à exécuter leurs conventions, par la terreur de quelque châtiment plus grand que le bénéfice qu'ils comptent tirer de la violation de la convention, et pour rendre sûre 1 cette propriété que les hommes acquièrent par contrat mutuel, en compensation du droit universel qu'ils abandonnent. Un tel pouvoir, il n'en existe aucun avant l'érection 2 d'une République. Et c'est ce qui ressort aussi de la définition ordinaire de la justice dans les Écoles, car il y est dit que la justice est une volonté constante de donner à chaque homme ce qui est sien 3. Et donc, où il n'y a rien à soi, c'est-à-dire, nulle propriété, il n'y a aucune injustice, et là où aucun pouvoir coercitif n'a été érigé, c'est-à-dire là où il n'y a pas de République, il n'y a pas de propriété, tous les hommes ayant droit sur toutes choses. C'est pourquoi là où il n'y a pas de République, rien n'est injuste. Si bien que la nature 4 de la justice consiste à observer les conventions valides, mais la validité des conventions 5 ne commence qu'avec la constitution d'un pouvoir civil suffisant pour contraindre les hommes à les observer; et c'est alors aussi que commence la propriété. L'insensé a dit dans son cœur : il n'existe aucune chose telle que la justice 6, et quelquefois, il l'a dit aussi en paroles, alléguant sérieusement que, la conservation et la satisfaction de chaque homme étant confiées à ses propres soins, il n'y avait aucune raison pour qu'il ne pût faire ce qu'il croyait y contribuer 7 : et c'est pourquoi faire ou ne pas faire des conventions, les respecter ou ne pas les respecter, n'était pas contraire à la raison quand cela contribuait à son propre bénéfice 8. Il ne nie pas par là qu'il y ait des conventions, et qu'elles soient tantôt rompues, tantôt respectées et qu'une telle rupture [de contrat] puisse être appelée

1

2 3 4 5 6 7

8

"to make good". L'expression est polysémique. Nous tairons le "pour rendre bonne" de G. Mairet. R. Anthony choisit "confirmer" et F. Tricaud traduit par "garantir". L'expression (dans le contexte présent) peut soit signifier qu'on dédommage (compense), soit signifier qu'on légitime, qu'on transforme une simple possession de fait en une propriété de droit défendue par le Souverain, qu'on assure, qu'on institutionnalise cette propriété. (NdT) Il me semblerait maladroit de faire disparaître ce terme (pour l'anglais "erection"- voir plus loin aussi le verbe "to erect"), ce que font pourtant R. Anthony et G. Mairet. (NdT) "his own" : ce qui lui est propre, ce qui lui appartient en propre, ce qui est sien. (NdT) Le latin dit "l'essence". (NdT) On notera que G. Mairet choisit ici le mot "contrat". (NdT) "there is no such thing as justice". (NdT) F. Tricaud utilise le verbe "interdire" pour rendre "might not" ("there could be no reason why every man might not do what he thought conduced thereunto"). A noter : "to conduce" : contribuer, favoriser. On notera que R. Anthony, F. Tricaud et G. Mairet négligent le temps passé du texte anglais. (NdT) On notera deux passages dicutables dans la traduction de G. Mairet : 1) "qu'elles soient respectées ou non" n'est pas fidèle mais acceptable ("and therefore also to make, or not make; keep, or not keep, covenants"). 2) Beaucoup plus discutable est la traduction de "was not against reason when it conduced to one's benefit" par "ce ne serait pas contraire à la raison qu'on y trouve son avantage" (souligné par nous). (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

134

injustice, et l'observation [des conventions] justice; mais il pose 1 la question de savoir si l'injustice, la crainte de Dieu ôtée (car le même insensé a dit dans son cœur qu'il n'y avait pas de Dieu), ne se trouve pas parfois en accord avec cette raison qui dicte à tout homme son propre bien, en particulier quand elle contribue à un avantage tel qu'il nous met en état de ne pas tenir compte 2, non seulement de la désapprobation et des insultes, mais aussi du pouvoir des autres hommes. Le royaume de Dieu se gagne par la violence, mais qu'en serait-il s'il pouvait être gagné par la violence injuste? Serait-il contraire à la raison de l'obtenir ainsi, quand il serait impossible d'en recevoir du mal ? 3 Et si ce n'est pas contraire à la raison, ce n'est pas contraire à la justice, ou sinon, la justice ne peut pas être considérée comme bonne 4. A partir d'un tel raisonnement, la méchanceté couronnée de succès a obtenu le nom de vertu, et certains, qui, en toutes autres choses, ont interdit 5 la violation de la parole 6, l'ont cependant autorisée quand c'était pour gagner un royaume. Et les païens, qui croyaient que Saturne avait été déposé par son fils Jupiter, croyaient pourtant que le même Jupiter était le vengeur de l'injustice, un peu comme dans ce passage portant sur le droit dans les commentaires de Coke sur Littleton, où il dit que, si l'héritier en titre 7 de la couronne est convaincu de trahison, la couronne doit cependant lui être transmise, et eo instante 8 l'acte de loi [qui accusait l'héritier] doit être [considéré comme] nul. On pourra être porté à inférer de ces exemples que quand l'héritier présomptif d'un royaume tuera celui qui le possède, même son père, vous pouvez appeler cela une injustice, ou par quelque autre dénomination de votre choix, et cependant, cet acte ne peut jamais être contraire à la raison, vu que toutes les actions volontaires des hommes tendent à leur propre avantage, et que sont les plus raisonnables celles qui contribuent le plus aux fins qu'ils visent. Toujours est-il que ce raisonnement spécieux est faux. En effet, la question n'est pas celle des promesses mutuelles, où il n'y a aucune assurance, d'un côté et de l'autre, que la promesse sera tenue, comme quand aucun pouvoir civil n'a été érigé 9 au-dessus des parties qui promettent, car de telles promesses ne sont pas des conventions; mais si l'une ou l'autre des parties s'est déjà exécutée, ou là où il existe un pouvoir pour la faire s'exécuter, la question est de savoir s'il est contraire ou non à la raison, c'est-à-dire contraire à l'avantage de l'autre, de s'exécuter. Je dis que ce n'est pas contraire à la raison. Pour rendre cela évident 10, nous devons considérer ceci : premièrement, quand un homme fait une chose qui, quelles que soient les choses qu'il puisse prévoir ou sur lesquelles il

1

L'absence de pronom réfléchi ne semble pas permettre l'utilisation d'un verbe pronominal (voir R. Anthony : "il se demande" et G. Mairet : "il se pose la question".). (NdT) 2 Je reprends la traduction de R. Anthony, que F. Tricaud a aussi choisie. (NdT) 3 "hurt". (NdT) 4 "or else justice is not to be approved for good". "to approve" peut avoir le sens de ratifier, homologuer. (NdT) 5 "have disallowed". (NdT) 6 "have disallowed the violation of faith". (NdT) 7 "the right heir" : l'héritier légitime, selon le droit. (NdT) 8 A l'instant. (NdT) 9 On notera que G. Mairet évite de nouveau ce verbe. (NdT) 10 "For the manifestation whereof ". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

135

puisse compter, tend à sa propre destruction, même si un événement fortuit 1, auquel il ne pouvait s'attendre, tourne à son avantage en se produisant, pourtant une telle issue ne rend pas la chose raisonnable ou sage. Deuxièmement, dans un état de guerre où, parce que fait défaut un pouvoir commun pour maintenir tous les hommes dans la peur, tout homme est l'ennemi de tout homme, personne ne peut espérer, par sa propre force, ou par ses qualités d'esprit 2, se protéger de la destruction sans l'aide de confédérés 3, et chacun attend que la confédération le défende de la même façon qu'elle défend tout autre; et c'est pourquoi celui qui déclare qu'il croit raisonnable de tromper ceux qui l'aident ne peut raisonnablement attendre d'autres moyens pour se mettre en sécurité que ceux qu'il peut tirer de son propre pouvoir singulier 4. C'est pourquoi celui qui rompt sa convention et qui, par conséquent, déclare qu'il pense qu'il peut en raison le faire ainsi, ne peut pas être admis dans une société qui unit les hommes pour la paix et la défense, sinon par l'erreur de ceux qui l'admettent; et quand il est admis, ils ne peuvent le garder en cette société sans voir le danger de leur erreur. On ne peut raisonnablement compter sur de telles erreurs comme moyens [d'assurer] sa sécurité. Et donc, s'il est laissé, ou jeté hors de la société, il périt; et s'il vit en société, c'est par l'erreur des autres hommes, qu'il ne peut pas prévoir, sur laquelle il ne pouvait pas compter, et par conséquent ce n'est pas là une façon raisonnable de préserver sa vie 5. Ainsi, tous les hommes qui ne contribuent pas à sa destruction le supportent 6 uniquement par ignorance de ce qui est bon pour euxmêmes Pour à ce qui est de gagner assurément et pour toujours la félicité céleste par n'importe quel moyen, voilà qui est frivole. Il n'y a qu'un moyen imaginable, et c'est de ne pas rompre mais de respecter les conventions. Et pour ce qui est d'acquérir la souveraineté par rébellion, même si le résultat est obtenu, cependant, parce qu'on ne pouvait raisonnablement s'y attendre, mais s'attendre plutôt au contraire, et parce que, l'acquérant ainsi, on apprend aux autres à l'acquérir de la même manière, il est évident que cette tentative est contraire à la raison. La justice, donc, c'est-à-dire le respect des conventions, est une règle de raison 7 par laquelle il nous est interdit de faire quelque chose qui détruit notre vie, et par conséquent, c'est une loi de nature. Certains vont plus loin, et pensent que la loi de nature 8 n'est pas de ces règles qui conduisent à la préservation de la vie humaine sur terre, mais de celles qui mènent à une félicité éternelle après la mort, félicité à laquelle peut conduire la rupture des conventions qui, par conséquent, est juste et raisonnable. Ainsi sont ceux qui pensent que c'est une oeuvre méritoire de tuer ou déposer le pouvoir
1 2 3 4 5 6 7 8

"accident". (NdT) "wit". (NdT) "without the help of confederates". (NdT) "from his own single power". (NdT) Traduction libre de "and consequently against the reason of his preservation". (NdT) "forbear". R. Anthony et F. Tricaud : "l'épargnent". G. Mairet : "le tolèrent". (NdT) "a rule of reason". (NdT) "the law of nature". F. Tricaud utilise un pluriel sans justification. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

136

souverain qui a été constitué au-dessus d'eux par leur propre consentement, ou de se rebeller contre lui 1. Mais parce qu'il n'existe aucune connaissance naturelle de la condition de l'homme après la mort, encore moins de la récompense qui sera alors donnée pour avoir violé sa parole 2, mais seulement une croyance fondée sur d'autres hommes qui disent qu'ils en ont une connaissance surnaturelle, ou qu'ils connaissent ceux qui connaissent ceux qui en connaissent 3 d'autres qui en ont une connaissance surnaturelle, la violation de sa parole 4 ne peut pas être appelée un précepte de raison ou de nature. D'autres, qui admettent comme une loi de nature le respect de la parole 5, font cependant exception de certaines personnes, comme les hérétiques ou ceux qui ont coutume de ne pas exécuter les conventions qu'ils ont passées avec d'autres; et cela est aussi contraire à la raison. Car si quelque défaut d'un homme était suffisant pour se libérer d'un pacte qui a été conclu, le même défaut aurait dû, en raison, être suffisant pour empêcher qu'il soit conclu. Les dénominations 6 de juste et d'injuste, quand elles sont attribuées aux hommes, signifient une chose, et quand elles sont attribuées aux actions, une autre chose. Quand elles sont attribuées aux hommes, elles signifient la conformité ou la non conformité des mœurs à la raison. Mais quand elles sont attribuées à l'action, elles signifient la conformité ou la conformité à la raison, non des mœurs, ou de la manière de vivre 7, mais des actions particulières. Un homme juste, par conséquent, est celui qui veille le plus possible à ce que ses actions soient justes, et un homme injuste est celui qui néglige cela. Dans notre langue, on désigne de tels hommes plus souvent par les dénominations righteous 8 et unrighteous que par celles de just et injust 9, bien que le sens soit le même. C'est pourquoi un homme juste (righteous) ne perd pas ce titre par une ou quelques actions injustes (unjust) qui procèdent d'une passion soudaine, ou d'une erreur sur les choses ou les personnes, pas plus qu'un homme injuste (unrighteous) ne perd son caractère par des actions qu'il fait, ou dont il s'abstient, par crainte; parce que sa volonté n'est pas réglée 10 par la justice, mais par l'avantage manifeste de ce qu'il doit faire. Ce qui donne aux actions humaines la saveur 11 de la justice est une certaine noblesse, un courage chevaleresque 12, qu'on trouve rarement, par lequel un
1 2

On notera l'incorrection grammaticale de la traduction de G. Mairet. (NdT) "the reward that is then to be given to breach of faith". (NdT) 3 Le verbe utilisé par Hobbes dans cette phrase est "to know". Je pense qu'il est maladroit de faire alterner "savoir" et "connaître". Seul F. Tricaud, une fois n'étant pas coutume, commet cette maladresse. (NdT) 4 "breach of faith". (NdT) 5 "the keeping of faith". (NdT) 6 Pour le choix de cette traduction pour "names", voir les notes du chapitre 4 de la 1ère partie. (NdT) 7 "not of manners, or manner of life". (NdT) 8 Juste, droit, vertueux. Le contraire : injuste, inique. (NdT) 9 Juste et injuste. (NdT) 10 "framed". (NdT) 11 "relish". Le mot "caractéristique", chez F. Tricaud, a été ajouté (avec assez de bonheur) et ne correspond à rien dans le texte anglais. (NdT) 12 "gallantness of courage". F. Tricaud, qui traduit par "générosité du tempérament" est plus fidèle au texte latin qu'au texte anglais.

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

137

homme dédaigne de devoir 1 la satisfaction de son existence au dol 2 et au non respect des promesses. Cette justice des mœurs est ce que nous entendons quand nous nommons la justice une vertu et l'injustice un vice. Mais la justice des actions ne fait pas qu'on nomme les hommes justes, mais innocents; et l'injustice des actions (qui se nomme aussi tort 3) ne leur donne que la dénomination coupables. De plus, l'injustice des mœurs est la tendance ou disposition 4 à faire tort, et elle est injustice avant de procéder à l'acte, et sans supposer quelque personne individuelle subissant un tort. Mais l'injustice d'une action (c'est-à-dire le tort) suppose qu'une personne individuelle subisse un tort, à savoir celle avec qui la convention a été faite : et c'est pourquoi, souvent, le tort est subi par un homme alors que le dommage rejaillit sur un autre. Par exemple, quand le maître ordonne à son serviteur de donner de l'argent à un tiers 5, si cela n'est pas fait, le tort est fait au maître, auquel il avait convenu d'obéir, mais le dommage rejaillit sur le tiers, envers qui il n'avait aucune obligation, et à qui, par conséquent, il ne pouvait faire tort. De même, dans les Républiques, des particuliers peuvent se remettre les uns aux autres leurs dettes, mais pas les vols et autres violences par lesquels ils subissent un dommage ; parce que la détention de [l'argent de] la dette est un tort qui leur est fait, mais les vols et la violence sont des torts faits à la personne de la République. Tout ce qui peut être fait à un homme conformément à sa propre volonté, signifiée à l'agent, n'est pas un tort qui lui est fait. Car si celui qui agit n'a pas transmis son droit originaire de faire ce qui lui plaît par quelque convention antérieure, il n'y a pas de rupture de convention, et par conséquent, aucun tort ne lui est fait. Si cette transmission a été faite par convention antérieure, alors, le fait que la volonté que l'acte soit fait ait été signifiée [par celui qui subit l'action] libère celui qui agit de cette convention, et de nouveau, aucun tort n'est fait à celui qui subit l'action 6 La justice des actions est divisée par les auteurs en commutative et distributive. Ils disent que la première consiste en une proportion arithmétique, et que la seconde en une proportion géométrique. La justice commutative se trouve dans l'égalité de valeur des choses pour lesquelles on contracte 7, et la justice
1 2 3 4 5 6

7

"to be beholding for ...to..." : "être redevable de ... à ..." Ce sens a échappé, semble-t-il, aux traducteurs. On eût pu employer aussi le verbe "tenir". (NdT) "fraud" : fraude, tromperie. Vu le contexte juridique, le mot "dol" semble indiqué. (NdT) "injury" : préjudice, tort, dommage. (NdT) "the disposition or aptitude". (NdT) G. Mairet choisit bizarement "un étranger". (NdT) Le paragraphe peut sembler confus, et le texte anglais l'est aussi, par la répétition des pronoms personnels. L'idée est pourtant très simple : dans tous les cas de figure, un acte qu'on autorise explicitement ne peut nous faire subir un tort. 1) Si aucun contrat n'a été fait, cette autorisation fait qu'on ne subit aucun tort (la question du respect de la convention ne se posant pas). 2) Mais si l'autre m'a remis son droit d'agir (par convention), le cas est le même : si j'autorise l'acte, je ne subis aucun tort, l'autorisation délivrant l'autre de la convention. (NdT) Le "des choses contractées" de G. Mairet semble maladroit. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

138

distributive dans la distribution d'avantages égaux à des hommes de mérite égal; comme si c'était une injustice de vendre plus cher qu'on n'achète, ou de donner à un homme plus qu'il ne mérite. La valeur de toutes les choses pour lesquelles on contracte est mesurée par l'appétit des contractants, et la juste valeur est donc celle qu'ils veulent bien leur donner. Et le mérite (en dehors de celui des conventions, où la partie qui s'exécute mérite que l'autre partie s'exécute, et qui relève de la justice commutative, non de la justice distributive) ne donne aucun droit à un dû 1, mais est simplement récompensé par une grâce. Et c'est pourquoi cette distinction, dans le sens où on a l'habitude de l'exposer, n'est pas correcte. A proprement parler, la justice commutative est la justice d'un contractant, c'est-à-dire l'exécution d'une convention dans l'achat et la vente, la prise et le don en location, le prêt et l'emprunt, l'échange, le troc, et les autres actes contractuels. Et la justice distributive est la justice d'un arbitre, c'est-à-dire l'acte de définir ce qui est juste. La charge d'arbitre lui ayant été confiée par certains 2, s'il remplit la charge confiée, on dit qu'il distribue à chaque homme ce qui est sien 3. Et c'est en vérité une juste distribution, qui peut être appelée, quoiqu'improprement, justice distributive, mais plus proprement équité, qui est aussi une loi de nature, comme nous le montrerons quand il sera nécessaire. De même que la justice dépend d'une convention antérieure, la GRATITUDE dépend d'une grâce antérieure, autrement dit d'un don gratuit 4, et c'est une quatrième loi de nature, qui peut être conçue sous cette forme : que celui qui reçoit un avantage d'un autre par pure grâce s'efforce que celui qui fait le don n'ait pas de cause raisonnable de se repentir de sa bonne volonté 5. Car personne ne fait un don, sinon avec l'intention d'un bien pour soi-même, parce que le don est volontaire, et l'objet de tous les actes volontaires de tout homme est son propre bien. Si des hommes voient qu'ils seront frustrés de ce bien, il n'y aura aucun commencement 6 de bienveillance ou de confiance, ni par conséquent d'aide mutuelle, ni de réconciliation de l'un avec l'autre. Et ils doivent donc demeurer dans l'état de guerre, ce qui est contraire à la première et fondamentale loi de nature qui ordonne aux hommes de rechercher la paix. L'infraction à cette loi est

1 2

3 4 5

6

Littéralement : "le mérite n'est pas dû par justice". (NdT) Le passage est délicat ("being trusted by them that make him arbitrator, if he perform his trust, he is said to distribute to every man his own"). En effet, le verbe ("being trusted") et le substantif ("his trust") utilisés renvoient d'une part à l'idée de confiance, d'autre part à l'idée d'une charge, d'une fonction. G. Mairet se contente, dans les deux cas, du mot charge, mais le lecteur n'y trouve pas son compte. Le choix de F. Tricaud est correct : "commis par la confiance, commission". R. Anthony ne s'attache qu'à l'idée de confiance. (NdT) "his own". (NdT) "free gift". (NdT) "good will". F. Tricaud traduit par "bienveillance" (qui se dit plutôt "benevolence". Néanmoins, Hobbes a associé bienveillance et bonne volonté dans la même définition au chapitre 6 de la 1ère partie, ce qui peut justifier le choix de F. Tricaud.). (NdT) "beginning". F. Tricaud ne traduit pas directement ce mot, en quoi il a tort car ce terme est très adapté à la conception mécaniste hobbesienne de la pensée. F. Tricaud traduit : "la bienveillance et la confiance n'apparaîtront pas". G. Mairet ignore totalement le mot et n 'offre aucune traduction. Le traducteur qui aurait voulu choisir une formule plus élégante aurait pu opter pour: "on ne verra pas la moindre amorce ...". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

139

nommée ingratitude, et elle a la même relation avec la grâce que l'injustice avec l'obligation par convention. Une cinquième loi de nature est la COMPLAISANCE 1; autrement dit que chaque homme s'efforce de s'accommoder à autrui. Pour comprendre cela, nous devons considérer qu'en ce qui concerne le penchant 2 à la société, il y a chez les hommes une diversité de nature qui provient de la diversité des affections, qui n'est pas différente de celle que nous voyons entre les pierres réunies pour construire un édifice. Car, tout comme une pierre qui, par l'aspérité et l'irrégularité de sa forme prend plus de place aux autres qu'elle n'en remplit elle-même, et qui, à cause de sa dureté, ne peut pas être aisément aplanie et empêche par là la construction, est rejetée par les constructeurs comme inutilisable et gênante 3, un homme qui, par aspérité de nature 4, tâchera de conserver ces choses qui lui sont superflues mais qui sont nécessaires aux autres, et qui, à cause de l'entêtement de ses passions, ne peut être corrigé, sera laissé hors de la société, ou rejeté comme une gêne pour la société 5. Car, vu que tout homme, non seulement par droit de nature, mais aussi par nécessité de nature, est supposé s'efforcer autant que
1

2 3 4 5

G. Mairet traduit "complaisance" par "bienveillance". Or, au chapitre 6 de la 1ère partie, Hobbes s'exprime en ces termes : "Le désir du bien pour autrui [est] la BIENVEILLANCE, la BONNE VOLONTÉ, la CHARITÉ. Si cette passion vise l'homme en général, on parle de BON NATUREL." Nous avons précédemment vu Hobbes parler de bienveillance pour un don gratuit. Dans le passage actuel, il ne s'agit pas à proprement parler de bienveillance, mais de capacité à s'adapter à la vie sociale, pour des mobiles bien évidemment égoïstes. La complaisance dont parle ici notre auteur renvoie à la psychologie des hommes qui ont mené un juste calcul rationnel, et dont les passions peuvent s'adapter aux moyens que nécessite la fin (essentiellement éviter la mort). Ceux qui n'ont pas bien mené ce calcul rationnel ou dont les passions ne sont pas compatibles avec la vie sociale ne peuvent pas s'accomoder aux autres, ils ne peuvent pas faire preuve de bienveillance. En admettant même avec indulgence que certains hommes, qui contractent, soient portés à la bienveillance, ce trait psychologique particulier ne saurait permettre d'élaborer une loi de nature dont la portée doit être générale. Seule la complaisaince (capacité de s'accommoder aux autres), en tant qu'elle est une condition nécessaire de la vie sociale peut constituer une loi de nature. On pourra penser que G. Mairet a évité le mot "complaisance" en raison du sens que ce mot a aujourd'hui : disposition à s'accommoder à quelqu'un pour lui plaire. On notera néanmoins que si l'idée de bienveillance n'est, pour cette loi de nature, ni présente dans le De Cive, ni présente dans le Léviathan, elle apparaît dans les Elements of Law (I,XVI,8) : "that passion by which we strive mutually to accommodate each other, must be the cause of peace. And this passion is that charity defined chap. IX, sect. 17. 9." (cette passion par laquelle nous tâchons mutuellement de nous accomoder l'un à l'autre doit être la cause de la paix. Et cette passion est cette charité définie au chapitre IX, sect.17.9." - Trad. P.Folliot). Dans le chapitre de renvoi, Hobbes écrit : "There is yet another passion sometimes called love, but more properly good will or CHARITY. There can be no greater argument to a man of his own power, than to find himself able, not only to accomplish his own desires, but also to assist other men in theirs: and this is that conception wherein consisteth charity." (Il y a encore une autre passion, quelquefois nommée amour, mais plus proprement bonne volonté (bienveillance) ou charité. Il ne peut y avoir de plus forte preuve, pour un homme, de son propre pouvoir, de se trouver capable, non seulement de satisfaire ses propres désirs, mais aussi d'aider les autres à satisfaire les leurs. Et c'est en cette conception que consiste la charité - Trad. P.Folliot) (NdT) "aptness" : aptitude, tendance, penchant, propension. (NdT) G. Mairet, qui traduit par "impropre à la construction" aurait dû songer au sens de l'image hobbesienne. (NdT) "by asperity of nature". Précédemment, pour la pierre, Hobbes avait écrit : "by the asperity". (NdT) "as cumbersome thereunto". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

140

possible d'obtenir ce qui est nécessaire pour sa conservation, celui qui s'y opposera pour des choses superflues est coupable de la guerre qui doit en résulter, et il fait donc ce qui est contraire à la loi fondamentale de nature qui ordonne de rechercher la paix. Ceux qui observent cette loi peuvent être appelés SOCIABLES (les latins les nomment commodi 1), le contraire étant entêtés, insociables, rebelles, intraitables 2. Une sixième loi de nature est celle-ci : que, si on a des garanties pour l'avenir 3, on doit pardonner les offenses passées à ceux qui s'en repentent et qui désirent ce pardon. PARDONNER, en effet, n'est rien d'autre qu'octroyer la paix. Cependant, si elle est octroyée à ceux qui persévèrent dans leur hostilité, elle n'est pas paix, mais crainte. Néanmoins, ne pas l'octroyer à ceux qui donnent des garanties pour l'avenir est signe d'une aversion pour la paix, et [ce refus] est contraire à la loi de nature. Une septième loi est : que, dans les vengeances (c'est-à-dire punir 4 le mal par le mal), on ne regarde pas à la grandeur du mal passé, mais à la grandeur du mal à venir; loi par laquelle il nous est interdit d'infliger des punitions avec un autre dessein que celui de corriger l'offenseur ou de diriger les autres 5. Car cette loi est la conséquence de celle qui précède immédiatement, qui ordonne de pardonner quand on est assuré de l'avenir. En outre, la vengeance qui ne tient pas compte de l'exemple et de l'avantage à venir n'est qu'un triomphe, une gloire qu'on tire du mal subi par les autres 6, qui ne tend à aucune fin (car la fin est toujours quelque chose à venir); et tirer gloire [de quelque chose] sans tendre à une fin, c'est de la vaine gloire, et elle est contraire à la raison. Faire du mal à quelqu'un sans raison tend à introduire la guerre, ce qui est contraire à la loi de nature et est couramment désigné par la dénomination cruauté.

1 2

3 4

5

6

Différents sens dont "accomodant, agréable, plaisant". (NdT) "stubborn, insociable, forward, intractable". Le mot le plus délicat à traduire est "forward" : effronté (le plus fidèle à l'anglais), hardi, mutin. Le "incommode" de F. Tricaud et le "inconciliables" de G. Mairet demanderaient quelques explications. R. Anthony traduit par "indociles". (NdT) "upon caution of the future time". (NdT) "retribution". F. Tricaud reprend la traduction de R. Anthony : "rendre la mal pour le mal". G. Mairet, influencé par le mot français rétribution, choisit "payer le mal par le mal". Si certains mots anglais (de même origine), comme "tribute", peuvent renvoyer à l'acte de payer, il ne semble pas (malgré l'étymologie) que le mot anglais "retribution" soit couramment utilisé en ce sens. On est donc dans l'ordre de l'image. (NdT) "for correction of the offender, or direction of others". Le mot "direction" a autant le sens de direction que d'instruction. Dans "Elements of Law", Hobbes écrit : "all revenge ought to tend to amendment, either of the person offending, or of others, by the example of his punishment" (Toute vengeance doit tendre à amender soit l'offenseur, soit les autres, par l'exemple de la punition. - Trad. P.Folliot). Dans le De Cive, Hobbes écrit :"or that others warned by his punishment may become better." (ou pour que les autres, avertis par cette punition, puissent devenir meilleurs - Trad.P.Folliot). "glorying in the hurt of another". La traduction de G. Mairet est malheureuse : "la glorification de la douleur des autres" (sic). Dans le De Cive, Sorbière avait jugé bon de traduire "glory" par "gloire d'esprit", traduction reprise dans la traduction des Elements of law... par Louis Roux.

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

141

Et parce que tous les signes de haine ou de mépris incitent 1 au combat 2, vu que la plupart des hommes choisissent de hasarder leur vie plutôt que de ne pas se venger, nous pouvons, en huitième lieu, poser ce précepte : que personne, par des actes, des paroles, par des expressions du visage, par des gestes, ne déclare haïr ou mépriser un autre. L'infraction à cette loi est couramment nommée outrage 3. La question de savoir qui est le meilleur n'a pas sa place dans l'état de simple nature (comme il a été montré précédemment) où tous les hommes sont égaux. L'inégalité qui existe aujourd'hui a été introduite par les lois civiles. Je sais qu'Aristote, au premier livre de ses Politiques, comme fondement de sa doctrine, rend, par nature, certains hommes dignes de commander, entendant [par là] la catégorie la plus sage, à laquelle il croyait appartenir par sa philosophie, et d'autres de servir, entendant [par là] ceux qui possédaient des corps vigoureux, mais n'étaient pas philosophes comme lui; comme si les maîtres et les serviteurs n'étaient pas introduits par le consentement des hommes, mais par la différence d'esprit 4; ce qui n'est pas seulement contraire à la raison, mais est aussi contraire à l'expérience. Car il en est très peu qui sont assez insensés 5 pour se laisser gouverner par les autres plutôt que de se gouverner eux-mêmes. Quand ceux qui s'imaginent être sages combattent par la force avec ceux qui se défient de leur propre sagesse, ils n'obtiennent la victoire ni toujours, ni souvent, mais presque jamais 6. Donc, si la nature a fait les hommes égaux, cette égalité doit être reconnue, ou si la nature a fait les hommes inégaux, cependant parce que les hommes qui se croient eux-mêmes égaux ne concluront pas la paix, sinon sur des clauses égales 7, une telle égalité doit être admise. Et c'est pourquoi comme neuvième loi de nature, je pose celle-ci : que tout homme reconnaisse autrui comme son égal par nature. L'infraction à cette loi est l'orgueil.

1

2

3

4

5 6 7

"provok" : incitent, poussent, provoquent. Sorbière, dans le De Cive, traduit par "excitent", Louis Roux, dans sa traduction des Elements of Law, choisit "provoquent" (comme R. Anthony, F. Tricaud et G. Mairet dans le Léviathan). (NdT) Dans les Elements of Law, Hobbes ajoute la querelle ("all signs which we shew to one another of hatred and contempt, provoke in the highest degree to quarrel and battle"), ce qui lui permet de faire une critique de l'attitude des riches envers les pauvres et des puissants envers les faibles, et de lier la question du mépris à celle de la valeur de la vie. (NdT) "contumely". Voir le latin "contumelia" (verbe "contumelio"), R. Anthony : "insolence". F. Tricaud : "outrage". G. Mairet : "insulte". On notera que dans le De Cive, Hobbes choisit le terme "reproach" ("The breach of which Law is called Reproach."), que Sorbière traduit par "outrage". (NdT) "wit", c'est-à-dire l'intelligence, la vivacité intellectuelle, les talents d'esprit. Dans le De Cive, Hobbes écrit : "but by an aptnesse, that is, a certain kind of naturall knowledge, or ignorance" ("mais par une aptitude (disposition), c'est-à-dire un certain genre de connaissance naturelle, ou d'ignorance naturelle" - Trad. P. Folliot). (NdT) "foolish". Le "mais" est nécessaire ici pour traduire "or". "almost at any time" : presque jamais. (NdT) "yet because men that think themselves equal will not enter into conditions of peace, but upon equal terms". R. Anthony : "en raison de ce qu'ils se croient égaux et n'établissent de paix entre eux que sur le pied de l'égalité." F. Tricaud : "étant donné que les hommes, se jugeant égaux, refuseront de conclure la paix, si ce n'est sur un pied d'égalité." G Mairet : "ceux qui pensent qu'ils sont égaux n'instituertont pas un état de paix, sauf en des termes égaux." "to enter into conditions of peace : conclure la paix, ou plus exactement - ce qui ne peut se dire conclure l'état de paix. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

142

De cette loi en dépend une autre : que, en concluant la paix, personne n'exige de se réserver un droit qu'il ne serait pas satisfait de voir tous les autres se réserver. De même qu'il est nécessaire que tous les hommes qui recherchent la paix sacrifient 1 certains droits de nature, c'est-à-dire qu'ils n'aient pas la liberté de faire tout ce qui leur plaît, aussi il est nécessaire, pour la vie de l'homme, d'en conserver certains 2 : comme le droit de gouverner son propres corps, de jouir de l'air, de l'eau, du mouvement, d'aller d'un endroit à un autre, et toutes les autres choses sans lesquelles un homme ne peut vivre, ou [du moins] ne peut vivre bien. Si, dans ce cas, en faisant la paix, des hommes exigent pour eux-mêmes ce qu'ils ne voudraient pas voir accorder aux autres, ils agissent contrairement à la précédente loi qui ordonne qu'on reconnaisse l'égalité naturelle, et par conséquent aussi contre la loi de nature. Ceux qui observent cette loi sont ceux que nous appelons hommes modestes 3, et ceux qui enfreignent cette loi des hommes arrogants. Les Grecs appellent la violation de cette loi pleonexia 4, c'est-à-dire un désir d'avoir plus que sa part. De même, si un homme se voit confier la charge de juger entre un homme et un homme, c'est un précepte de la loi de nature qu'il les traite avec égalité 5. Sans cela, les disputes des hommes ne peuvent être résolues, sinon par la guerre. Par conséquent, celui qui est partial dans un jugement fait tout ce qu'il faut 6 pour décourager les hommes de recourir aux juges et aux arbitres, et [ce qu'il fait ainsi] contre la loi fondamentale de nature est la cause de la guerre. L'observation de cette loi, qui porte sur l'égale distribution à chacun de ce qui lui appartient en raison, est appelée ÉQUITÉ, et (comme je l'ai dit précédemment)

1 2 3

4

5 6

"lay down". (NdT) Le De Cive parle de "common Rights". (NdT) F. Tricaud est le seul qui, considérant très certainement l'étymologie (modestus, de modus, mesure), choisit de traduire "modest" par "mesuré". Les Elements of law ne parlent pas de modestie mais d'équité. Le De Cive utilise le mot "meekness"(humilité) Dans notre traduction, le modeste n'est évidemment pas celui qui fait preuve de médiocrité, mais celui qui a une opinion modérée de lui-même, et qui ne réclame pas plus que son dû à partir d'une fausse idée de sa supériorité. (NdT) En caractères grecs dans le texte (idem dans les Elements of Law et le De Cive). Le mot désigne d'abord le fait d'avoir plus qu'autrui, ou d'avoir trop de biens. Par suite, le mot désigne le désir d'avoir plus que les autres. Il prend alors de façon générale le sens de cupidité, convoitise. Le De Cive précise que les Latins utilisent les mots "immodici & immodesti". Les Elements of Law précisent : "The breach of this law is that which the Greeks call Pleonexia, which is commonly rendered covetousness, but seemeth to be more precisely expressed by the word ENCROACHING."( "L'infraction à cette loi est ce que les Grecs appellent pleonexia, qu'on rend communément par le mot cupidité (convoitise), mais qui semble être plus précisément exprimé par le mot usurpation." - Trad. P. Folliot). (NdT) La formule de G. Mairet ("qu'il traite entre eux avec égalité") est malheureuse, même si elle part d'une bonne intention ("between them"). (NdT) "doth what in him lies" : très exactement "fait tout ce qu'il peut (tout ce qui est son pouvoir)". Cette traduction est bien sûr impossible, vu le sens du passage. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

143

justice distributive. La violation [de cette loi] est appelée acception 1 de personnes, prosopolepsia 2. Et de là découle une autre loi :qu'on jouisse en commun des choses qui ne peuvent être divisées, si c'est possible; et si la quantité des choses le permet, sans restriction; autrement, proportionnellement au nombre de ceux qui y ont droit. Car autrement 3, la distribution est inégale et contraire à l'équité. Mais il existe certaines choses qu'on ne peut diviser ou dont on ne peut jouir en commun. Alors, la loi de nature qui prescrit l'équité exige : que le droit entier, ou autrement (faisant un usage alterné) la première possession, soit déterminé par le sort 4. Car l'égale distribution est prescrite par la loi de nature, et d'autres moyens d'égale distribution ne peuvent pas être imaginés. Il y a deux sortes de sort 5, l'un arbitraire 6, l'autre naturel. L'arbitraire est celui sur lequel s'accordent les concurrents, le naturel est soit la primogéniture (que les Grecs nomment kleronomia 7, qui signifie donné par le sort), soit la première occupation 8. Et par conséquent, ces choses dont on ne peut jouir en commun, et qui ne peuvent pas être divisées, doivent être adjugées au premier possesseur 9, et dans certains cas au premier-né, en tant que choses acquises par sort. C'est aussi une loi de nature qu'on alloue un sauf-conduit 1 à ceux qui servent de médiateur pour [conclure] la paix. En effet, la loi qui ordonne la paix comme
1 2

3 4

5 6 7

8

9

L'expression signifie qu'on fait entrer en ligne de compte le statut des personnes, leur position sociale, etc. C'est déjà l'un des sens du mot latin acceptio. (NdT) En caractères grecs dans le texte (idem dans le De Cive). Le mot grec prosopon signifie figure, face, visage, mais aussi masque. Le juge qui est prosopoleptes tient compte des personnes, est partial : c'est la prosopolepsia. (NdT) La répétition se trouve chez Hobbes. (NdT) "determined by lot". Le mot anglais "lot" peut difficilement être rendu ici. Il renvoie aussi bien au sort qu'au lot ( la part). F. Tricaud n'est pas fidèle à Hobbes en employant l'expression "tirage au sort" qui supposerait la présence d'un verbe (to draw - drawing). D'ailleurs, dans la suite, il paraît difficile de parler d'un tirage au sort naturel pour la primogéniture. On notera l'utilisation de l'expression archaïque (en ce sens) "jeter le sort" par Sorbière, dans sa traduction du De Cive. (NdT) Sorbière, dans le De Cive, traduit par "hasard". (NdT) F. Tricaud traduit par "conventionnel", alors que Hobbes utilise le mot "arbitrary" et non le mot "conventional". (NdT) Le sens n'est pas entièrement clair. C'est le fait d'hériter de quelque chose. Mais 1) Le verbe kleroo signifie tirer au sort (le tirage au sort se disant klerosis) ou désigner par sort (avec toute l'ambiguïté du mot). 2) Hériter ne signifie pas nécessairement chez les Grecs et les Latins être enfant de, ou plus précisément être le premier mâle. L'héritier peut être arbitrairement désigné, voire tiré au sort. Il semble donc que Hobbes donne un sens trop limité au mot kleronomia. F. Tricaud, en traduisant "given par lot" par "tirage au sort" risque de faire dire à Hobbes ce qu'il ne dit pas. (NdT) F. Tricaud ajoute sans justification le mot droit. Hobbes eût pu ajouter le mot "right". Or, il ne l'a pas fait ("or first seizure"). On notera la traduction de Sorbière : "préoccupation" (De Cive). Dans les Elements of Law, Hobbes ajoute : "which for the most part also is merely chance" ("ce qui est aussi la plupart du temps un simple hasard" - Trad.P.Folliot). (NdT) "the first possessor". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

144

fin ordonne la médiation 2 comme moyen, et le sauf-conduit est le moyen de la médiation. Quelque bien disposés que soient jamais les hommes à observer ces lois, il peut cependant surgir des questions au sujet de l'action d'un homme : premièrement, si elle a été faite ou non; deuxièmement, au cas où elle est faite, si elle contraire à la loi ou non. La première est appelée question de fait, la seconde question de droit 3; et donc, à moins que les parties, pour la question, ne conviennent mutuellement de s'en tenir au jugement d'un tiers, elles sont aussi loin que jamais de la paix. Ce tiers, au jugement duquel ils se soumettent, est appelé un ARBITRE. Et, par conséquent, c'est la loi de nature que ceux qui sont en dispute soumettent leur droit au jugement d'un arbitre. Et, vu que tout homme est présumé faire toute chose en vue de son propre avantage, nul n'est le juge qui convient pour sa propre cause; et si jamais il convenait parfaitement, cependant l'équité allouant à chaque partie un avantage égal, si l'on admet que l'une soit juge, il faut aussi admettre que l'autre le soit; et ainsi la dispute, c'est-à-dire la cause de guerre, demeure, contrairement [à ce que prescrit] la loi de nature. Pour la même raison, nul, en une cause quelconque, ne doit être reçu comme arbitre, s'il retire apparemment un plus grand avantage, un plus grand honneur, un plus grand plaisir de la victoire d'une des parties que de celle de l'autre, car il se laisse malgré tout corrompre 4, bien que ce soit une corruption inévitable 5, et personne n'est obligé de lui faire confiance. Et ainsi, de même, la dispute et l'état de guerre demeurent, ce qui est contraire à la loi de nature. Et dans une dispute qui concerne un fait, le juge ne devant pas accorder plus de crédit à l'une des parties qu'à l'autre 6, il doit, s'il n'y a pas d'autres preuves, accorder crédit à un troisième; ou à un troisième et un quatrième, et davantage; car autrement, la question n'est pas résolue, et elle est abandonnée à la force, ce qui est contraire à la loi de nature. Voilà les lois de nature, qui ordonnent la paix comme un moyen de conservation des hommes dans les multitudes, et qui concernent seulement la doctrine de la société civile. Il y a d'autres choses qui tendent à la destruction des particuliers, comme l'ivrognerie et les autres sortes d'intempérance, qui peuvent

1 2

3 4 5 6

"safe conduct". Pourquoi F. Tricaud évite-t-il la traduction courante? On pourra rappeler que "allouer" est l'un des sens (assez rarement utilisé) de "to allow".(NdT) "intercession". Il semble difficile de traduire par "intercession" (R. Anthony), ou alors il faut comprendre que le médiateur intercède pour la paix, et non, évidemment, pour l'une des parties de façon partiale. La traduction "médiation" est plus claire. (NdT) "the former whereof is called a question of fact, the latter a question of right". (NdT) G. Mairet a tort d'introduire l'idée de pot-de-vin qui réduit singulièrement la portée du propos hobbesien. Vu ce qu'est la nature humaine, elle est inévitable, mais de façon hypothétique : si on choisit ce juge-là. (NdT) Le De Cive précise : "they affirm contradictories". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

145

par conséquent être comptées parmi ces choses que la loi de nature a interdites, mais qu'il n'est pas nécessaire et pertinent de mentionner à cet endroit. Et quoique cette déduction des lois de nature puisse paraître trop subtile pour que tous les hommes y prêtent attention, hommes dont la plupart sont trop occupés du soin de leur alimentation, et le reste trop négligent pour comprendre, cependant, pour les laisser sans excuses, ces lois de nature ont été condensées en un résumé facile 1 [à comprendre], même intelligible à celui qui a les capacités les plus limitées, et ce résumé est : ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît à toi-même, [résumé] qui lui montre qu'il n'a rien de plus à faire, pour apprendre les lois de nature, que, quand il compare le poids des actions des autres hommes avec les siennes et qu'elles semblent trop lourdes, les mettre sur l'autre plateau de la balance, et mettre les siennes à leur place, pour que ses propres passions et son amour de soi ne puissent rien ajouter au poids. Alors, il n'est aucune de ces lois de nature qui ne lui apparaîtra très raisonnable 2. Les lois de nature obligent in foro interno, autrement dit, on se sent contraint 3 de désirer qu'elles s'effectuent; mais pas toujours in foro externo 4, c'est-à-dire de les appliquer dans les faits 5. Car celui qui serait modeste et accommodant, et qui exécuterait toutes ses promesses en un temps et un lieu où aucun autre ferait de même, s'offrirait aux autres comme une proie, et provoquerait assurément sa propre perte, contrairement au fondement de toutes les lois de nature qui tend(ent) à la préservation de la nature. Et de même, celui qui, ayant une assurance suffisante que les autres observeront les mêmes lois envers lui, ne les observe pas lui-même, ne recherche pas la paix, mais recherche la guerre, et par conséquent la destruction de sa nature par la violence.

1 2

3 4

5

"they have been contracted into one easy sum". (NdT) Dans les Elements of Law, Hobbes s'exprime ainsi : "That a man imagine himself in the place of the party with whom he hath to do, and reciprocally him in his; which is no more but a changing (as it were) of the scales. For every man's passion weigheth heavy in his own scale, but not in the scale of his neighbour. And this rule is very well known and expressed by this old dictate, Quod tibi fieri non vis, alteri ne feceris." ("Qu'un homme s'imagine être à la place de la partie à qui il a affaire, et réciproquement cette partie à la sienne, ce qui n'est rien d'autre, pour ainsi dire, que de changer les plateaux d'une balance. Car chaque passion d'un homme pèse lourd dans un plateau mais ne pèse rien dans celui de son voisin, et cette règle est très connue et est exprimée par le vieil adage : Quod tibi fieri non vis, alteri ne feceris." - Trad. P. Folliot) Le verbe utiliser par Hobbes ("to bind") a avant tout le sens de "lier". (NdT) Cette distinction du for interne et du for externe est classique et prend tout son sens dans une perspective morale et religieuse. De nombreux débats théologiques ont tourné autour de cette distinction. F. Tricaud fait allusion à la scolastique, mais on pourrait avant tout renvoyer à la pensée paulinienne (voir en particulier l'Epître aux Romains). (NdT) "The laws of nature oblige in foro interno; that is to say, they bind to a desire they should take place: but in foro externo; that is, to the putting them in act, not always". Dans le De cive, Hobbes déclare : "the Law of Nature (...) every where oblige in the internall Court, or that of Conscience" ("La loi de nature oblige toujours devant le tribunal intérieur, ou celui de la conscience." - Trad. P. Folliot). On notera que la distinction "in foro interno-in foro externo" se trouve dans les Elements of Law. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

146

Et quelles que soient les lois qui obligent 1 in foro externo, elles peuvent être enfreintes, non seulement par un fait contraire à la loi, mais aussi par un fait qui s'accorde avec la loi, au cas où un homme la croit contraire. Car, bien que son action, dans ce cas, s'accorde avec la loi, cependant son intention 2 est contraire à la loi, ce qui, là où l'obligation est in foro interno, est une infraction. Les lois de nature sont immuables et éternelles, car l'injustice, l'ingratitude, l'arrogance, l'orgueil, l'iniquité, l'acception de personnes, et le reste, ne peuvent jamais être rendues légitimes 3, car il n'est jamais possible que la guerre préserve la vie, et que la paix la détruise 4. Les mêmes lois, parce qu'elles n'obligent qu'à désirer et s'efforcer, entendu au sens d'un effort non simulé et constant, sont faciles à observer 5, car en ce qu'elles n'exigent rien d'autre qu'un effort, celui qui s'efforce de les exécuter leur obéit pleinement 6; et celui qui obéit pleinement à la loi est juste. Et la science de ces lois est la seule et vraie philosophie, car la philosophie morale n'est rien d'autre que la science de ce qui est bon et mauvais 7 pour les relations et la société humaines. Bon et mauvais sont des dénominations qui signifient 8 nos appétits 9 et nos aversions, qui diffèrent selon les différents 10 tempéraments, coutumes et doctrines des hommes. Et les hommes divers ne diffèrent pas seulement dans leur jugement sur la sensation de ce qui est plaisant ou déplaisant au goût, à l'odorat, à l'ouïe, au toucher et la vue, mais aussi sur ce

1 2

Le verbe utilisé par Hobbes est toujours "to bind". (NdT) La traduction de "purpose" par F. Tricaud (par "propos"), sans être fausse (car le propos est ce qu'on se propose, le dessein, l'intention), est évidemment maladroite et obscurcit inutilement le passage. (NdT) 3 On notera que "lawful" peut aussi bien signifier légitime (accord avec la loi de nature) que légal (accord avec la loi civile). (NdT) 4 On pourra trouver des accents cicéroniens (De Republica) à ce passage. (NdT) 5 Tous les traducteurs du Léviathan choisissent de traduire "to observe" par "observer", mais Sorbière, dans le De Cive, traduit ce verbe par "connaître". 6 "fulfilleth". To fulfil : accomplir, remplir, exaucer, s'acquitter, obéir. Le mot indique clairement qu'il s'agit de compléter, de mener à son terme quelque chose (à cet égard, le verbe remplir, impossible à utliser ici - R. Anthony le fait néanmoins de façon incorrecte-, serait le plus fidèle). La traduction de G. Mairet ("suivre") est trop faible. F. Tricaud traduit "s'en acquitte entièrement". Dans le De Cive, Sorbière traduit par "accomplir". (NdT) 7 "good and evil". Dans le De Cive, Hobbes écrit : "All Writers doe agree that the Naturall Law is the same with the Morall" ("Tous les auteurs s'accordent [pour dire] que la loi naturelle est la même [loi] que la loi morale." - Traduc. P. Folliot). On peut traduire "good and evil" par "bien et mal" (ce que fait L. Roux dans sa traduction des Elements of Law), si l'on garde en mémoire que Hobbes, comme Spinoza, tire ces "valeurs" d'un calcul rationnel. (NdT) 8 "that signify". F. Tricaud : "qui expriment". (NdT) 9 Bien que le terme soit largement consacré en philosophie, G. Mairet traduit "appetites" par "envies". (NdT) 10 On notera que F. Tricaud et G. Mairet négligent de traduire ce mot, voulant peut-être (ce qui est une erreur méthodologique assez courante) éviter une répétition. Le texte anglais est : "Good and evil are names that signify our appetites and aversions, which in different tempers, customs, and doctrines of men are different". Sorbière, en traduisant le De Cive, et en choisissant le mot "divers", accepte de faire la répétition. R. Anthony utilise une fois "différent", une fois "divers".(NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

147

qui est conforme ou non conforme à la raison 1 dans les actions de la vie courante. Mieux, le même homme, à divers moments, diffère de lui-même, et à un moment, il loue, c'est-à-dire il appelle bon, ce qu'à un autre moment il blâme et appelle mauvais. De là surgissent des querelles, des polémiques et finalement la guerre. Et c'est pourquoi, tant qu'on est dans l'état de simple nature, qui est un état de guerre, l'appétit personnel est la mesure du bon et du mauvais. Par conséquent, tous les hommes s'accordent en ce que la paix est bonne, et donc aussi le chemin [qui mène à la paix], les moyens [d'atteindre] cette paix, qui (comme je l'ai déjà montré) sont la justice, la gratitude, la modestie, l'équité, la pitié 2 et les autres lois de nature, sont bons, c'est-à-dire des vertus morales, et leur contraire des vices, des choses mauvaises 3. Or la science de la vertu et du vice est la philosophie morale, et donc la vraie doctrine des lois de nature est la vraie philosophie morale. Mais les auteurs de philosophie morale, quoiqu'ils reconnaissent les mêmes vertus et les mêmes vices, ne voyant pas en qui consiste leur bonté, et en quoi elles viennent à être loués 4 en tant que moyens d'une vie paisible, sociale et agréable, les situent 5 dans la médiocrité 6 des passions, comme si ce n'était pas la cause, mais le degré d'audace, qui faisait la force d'âme, ou comme si ce n'était pas la cause, mais la quantité donnée, qui faisait la libéralité. Ces hommes ont coutume de désigner ces commandements de la raison par la dénomination lois, mais c'est improprement [qu'ils le font], car ces commandements ne sont que les conclusions ou théorèmes qui concernent ce qui conduit 7 à la conservation et à la défense de soi-même, alors que la loi est proprement ce que dit 8 celui qui, de droit, à le commandement sur autrui. Cependant, si nous considérons les mêmes théorèmes en tant qu'ils sont transmis
1

2 3

4

5 6

7 8

"what is conformable or disagreeable to reason". "to agree" : s'accorder, être d'accord. Est "disagreeable", littéralement, ce qui ne peut s'accorder avec la raison, agresser, insulter, etc., est "disagreeable" en tant que ces actes sont en contradiction avec le calcul rationnel qui nous fait comprendre qu'ils ne vont pas dans le sens de la paix et de la conservation de la vie. On comprend ainsi que la loi de naturelle est applicable à la vie quotidienne, la simple insulte encourageant un "processus" qui peut mener au conflit et finalement à la guerre. On voit là l'effort fondamental, qu'on retrouvera aussi au XVIIIème, du matérialisme pour instaurer de façon cohérente une morale. (NdT) "mercy". Dans le De Cive, la liste des qualités est "Modesty, Equity, Trust, Humanity, Mercy". (NdT) "that is to say, moral virtues; and their contrary vices, evil". Le De Cive dit : "are good Manners, or habits, (that is) Vertues" ("sont de bonnes moeurs, des bonnes habitudes, c'est-àdire des vertus"). Les Elements of Law parlent aussi des habitudes. (NdT) G. Mairet se trompe en ce qu'ils croit que "they" se rapportent aux auteurs, ce qui est impossible, vu la construction de la phrase : "But the writers of moral philosophy, though they acknowledge the same virtues and vices; yet, not seeing wherein consisted their goodness, nor that they come to be praised as the means of peaceable, sociable, and comfortable living". (NdT) "place". (NdT) Allusion, en particulier, à la fameuse mesotes (médiété) d'Aristote (Voir Ethique à Nicomaque), et, en général, à la sôphrosunè (modération, tempérance) grecque. F. Tricaud traduit "place them in a mediocrity of passions" par "les font consister dans la modération des passions". G. Mairet traduit par "les classent parmi les passions moyennes". Sorbière et L. Roux traduisent par "médiocrité". Cette dernière traduction est la plus fidèle. (NdT) "conduceth". (NdT) "the word". La traduction littérale de G. Mairet ("le mot") est malheureuse. R. Anthony : "l'expression". F. Tricaud : "la parole". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

148

par la parole de Dieu qui, de droit, commande à toutes choses, alors ils sont proprement appelées lois 1.

1

Dans le De Cive, Hobbes précise : "yet as they are delivered by God in holy Scriptures, (as we shall see in the Chapter following) they are most properly called by the name of Lawes: for the sacred Scripture is the speech of God commanding over all things by greatest Right."(I,III,23) (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

149

Première partie : De l’homme

Chapitre XVI
Des personnes, des auteurs et des choses personnifiées

Retour à la table des matières

Une PERSONNE est celui dont les mots ou les actions sont considérés, soit comme les siens, soit comme représentant les mots et les paroles d'un autre homme, ou de quelque autre chose à qui ils sont attribués, soit véritablement, soit par fiction 1. Quand les mots et les actions d'un homme sont considérés comme siens, on l'appelle alors une personne, et quand ils sont considérés comme représentant les paroles et les actions d'un autre, on l'appelle alors une personne fictive ou artificielle 2. Le mot personne est latin. Les Grecs ont pour cela le mot prosôpon, qui signifie le visage, tout comme persona en latin signifie le déguisement, l'apparence extérieure d'un homme, imités sur la scène; et parfois, plus particulièrement cette partie qui déguise le visage 3, le masque, la visière 1. De la
1 2 3

"whether truly or by fiction". (NdT) "a feigned or artificial person". "to feign : feindre, simuler, faire semblant, jouer. (NdT) "that part of it which disguiseth the face". Littéralement : "cette partie du déguisement qui déguise le visage." La traduction de R. Anthony ("qui ne déguise que le visage") n'est pas justifiée. Pour éviter la répétition, F. Tricaud traduit faiblement le verbe "to disguise" par le verbe "recouvrir". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

150

scène, ce mot a été transféré à tout représentant d'un discours 2 ou d'une action, aussi bien dans les tribunaux qu'au théâtre. De sorte qu'une personne est la même chose qu'un acteur 3, aussi bien à la scène que dans une conversation courante. Et personnifier 4, c'est être l'acteur 5, c'est se représenter soi-même 6 ou représenter autrui, et celui qui est l'acteur d'un autre est dit tenir le rôle 7 de la personne de cet autre, ou être acteur en son nom (c'est le sens qu'utilise Cicéron quand il dit Unus sustineo 8 tres personas; mei, adversarii, et judicis, j'ai à charge le rôle de trois personnes, la mienne, celle de l'adversaire, et celle du juge, et on l'appelle de différentes façons selon les différentes circonstances : un représentant ou quelqu'un de représentatif, un lieutenant 9, un vicaire 10, un mandataire 11, un fondé de pouvoir 12, un procureur 13, un acteur, ainsi de suite. Parmi les personnes artificielles, certaines ont leurs paroles et leurs actions qui sont reconnues comme leurs 14 par ceux qu'elles représentent . La personne est alors l'acteur, et celui qui reconnaît pour siennes ses paroles et actions est l'AUTEUR, auquel cas l'acteur agit par autorité 15. Car celui qui, quand il s'agit des biens et des possessions, est appelé un propriétaire, et en latin dominus, en grec kurios 16, est appelé auteur quand il s'agit des actions. Tout comme le droit de possession est appelé domination 17, le droit de faire une action quelconque est appelé AUTORITÉ 18. Si bien que par autorité, on entend toujours un droit de
1

2 3 4 5 6 7

8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18

"a mask or visard". "visard" ou "visor" : visière d'un casque. R. Anthony et F. Tricaud ne traduisent pas ce mot. G. Mairet traduit par "loup" (qui se dit plutôt - à ma connaissance "black velvet mask" : masque en velours noir. (NdT) "speech" : parole, propos, discours. (NdT) "an actor". (NdT) "personate" : incarner, représenter. Il s'agit, en tant que personne, de tenir le rôle de l'autre, d'agir pour l'autre. (NdT) "and to personate is to act". "to act" : aussi bien jouer, tenir le rôle, qu'agir, faire une action. (NdT) L'expression peut étonner mais nous comprenons que nous pouvons nous-mêmes être en représentation en agissant et parlant pour notre propre compte ou représenter les autres. (NdT) Le verbe utiliser "to bear" signifie porter, soutenir, etc., mais aussi jouer un rôle ("to beau a part"). R. Anthony traduit : "porte la personne"(sic). F. Tricaud traduit : "il assume la personnalité"(alors qu'il a traduit précédemment par "personne"). G. Mairet traduit : " être le support de sa personne". (NdT) En gros le même sens que l'anglais "to bear". porter, soutenir, avoir la charge de. (NdT) Celui qui tient lieu de ... (NdT) Un suppléant, un second, celui qui a fonction (vicis) de, qui prend la place (vicis), etc. (NdT) "attorney" : avoué, avocat, fondé de pouvoirs. (NdT) "deputy" : celui à qui on a délégué son pouvoir, député. (NdT) "procurator" : celui à qui on a donné une procuration. (NdT) "owned". To own signifie posséder ou reconnaître (pour sien). (NdT) Il est autorisé, il a alors le droit. (NdT) "kurios" : qui a autorité ou plein pouvoir, qui est maître de, qui est souverain. La kuriotes est l'autorité, la souveraineté. Le latin dominus a sensiblement le même sens. (NdT) "dominion" : domination, empire sur, maîtrise. Le mot renvoie évidemment au latin "dominus". (NdT) G. Mairet traduit (en justifiant dans une note) le mot "authority" par "pouvoir". R. Anthony et F. Tricaud traduisent par "autorité". Cette dernière traduction me semble la plus fidèle, puisque le mot français "autorité" dit clairement 1) qu'on est autorisé, 2) qu'on possède la pouvoir. G. Mairet signale que le texte anglais établi par R. Tuck ajoute "ans sometimes warrant" (ce dernier mot ayant le sens de mandat, autorité, autorisation). (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

151

faire quelque acte, et l'acte fait par autorité, fait par délégation d'autorité, avec l'autorisation de celui dont c'est le droit 1. De là s'ensuit que quand l'acteur fait une convention par autorité, il lie par là l'auteur tout autant que si cet auteur l'avait faite lui-même, et l'assujettit tout autant à toutes les conséquences de cette convention. Et tout ce qui a été dit précédemment (chapitre XIV) de la nature des conventions entre les hommes [réduits] à ce qu'ils peuvent faire naturellement 2 est donc aussi vrai quand ces conventions sont faites par des acteurs, des représentants ou procureurs 3, qui tiennent de ces hommes leur autorité, dans les limites de la délégation 4 d'autorité, mais pas au-delà. C'est pourquoi celui qui fait une convention avec l'acteur, ou représentant, sans savoir quelle est l'autorité de l'acteur, le fait à ses propres risques. Car personne n'est obligé par une convention dont il n'est pas l'auteur, ni par conséquent par une convention faite contre l'autorité qu'il a donnée ou en dehors de cette autorité. Quand l'acteur fait quelque chose de contraire à la loi de nature par ordre de l'auteur, s'il est obligé par une convention antérieure de lui obéir, ce n'est pas lui, mais l'auteur qui enfreint la loi de nature, car quoique l'action soit contraire à la loi de nature, cependant ce n'est pas son action. Mais, au contraire, refuser de faire cette action est contraire à la loi de nature qui interdit d'enfreindre les conventions. Et celui qui fait une convention avec l'auteur par l'intermédiaire de l'acteur, quand il ne sait pas quelle autorité cet acteur a, mais s'en rapporte seulement à sa parole, au cas où cette autorité ne lui est pas montrée clairement quand il le demande, n'est plus obligé, car la convention faite avec l'auteur n'est pas valide sans sa confirmation 5. Mais si celui qui passe une convention savait préalablement qu'il ne devait pas escompter d'autre assurance que la parole de l'acteur, alors la convention est valide, parce que l'acteur, dans ce cas, se fait [luimême] l'auteur. Et donc, tout comme, quand l'autorité est évidente, la convention oblige l'auteur, pas l'acteur, de même, quand l'autorité est simulée 6, elle oblige seulement l'acteur, car il n'y a pas d'autre auteur que lui-même 7

1 2

3 4 5

6 7

"and done by authority, done by commission or license from him whose right it is". (NdT) "in their natural capacity" : dans leur capacité naturelle. F. Tricaud interprète très justement cette formule en traduisant par "de la nature des conventions que les hommes passent entre eux en leur propre nom". (NdT) G. Mairet : "fondés de pouvoir". (NdT) "commission". F. Tricaud traduit "mandat", G. Mairet "procuration". (NdT) "counter-assurance" : littéralement "contre-affirmation" (ou contre-assurance). Il ne s'agit évidemment pas ici d'affirmer le contraire, ou de d'assurer du contraire, mais de confirmer la délégation de pouvoir. R. Anthony traduit par "contre-assurance"; G. Mairet par "garantie". (NdT) F. Tricaud, en traduisant "usurpée" n'est pas fidèle au texte de Hobbes, mais est en revanche parfaitement fidèle à sa pensée. (NdT) La question envisagée par Hobbes dans ce paragraphe est celle de la légitimité de l'autorité (transmise), plus exactement, celle de la certitude d'une autorisation (délégation) de pouvoir, indispensable dans un contrat, quand le contrat se fait par l'intermédiaire d'un tiers. Ou l'assurance que l'acteur est bien le représentant est réelle, auquel cas l'auteur est lié. Ou

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

152

Il existe peu de choses qui ne puissent être représentées fictivement. Les choses inanimées, comme une église, un hôpital, peuvent être personnifiées par un recteur, un directeur, un inspecteur 1. Mais les choses inanimées ne peuvent pas être auteurs, ni par conséquent donner autorité à leurs acteurs. Pourtant, les acteurs peuvent avoir autorité en étant chargés de leur entretien, [autorité] donnée par ceux qui en sont propriétaires ou gouverneurs. Et c'est pourquoi de telles choses ne peuvent pas être personnifiées avant l'établissement d'un gouvernement civil. De même, des enfants, des idiots ou des fous 2, qui n'ont aucune usage de la raison, peuvent être personnifiés par des tuteurs, ou curateurs 3, mais, à ce moment-là, ils ne peuvent être auteurs des actions faites par ces tuteurs, que dans la mesure (quand ils recouvreront l'usage de la raison) où ils jugeront ces actions raisonnables. Cependant, pendant cette période de non-usage de la raison 4, celui qui a le droit de gouverner ces êtres peut donner autorité au tuteur. Mais, là encore, cela ne peut concerner que l'état civil, parce qu'avant cet état n'existe pas de domination des personnes. Une idole, ou simple fiction du cerveau, peut être personnifiée, comme l'étaient les dieux des païens qui étaient personnifiés par des fonctionnaires nommés par l'État 5, qui détenaient des possessions 6 et d'autres biens, et des droits, que les hommes, de temps en temps, leur dédiaient et leur consacraient. Mais les idoles ne peuvent pas être auteurs, car une idole n'est rien. L'autorité procédait de l’État, et c'est pourquoi, avant l'introduction d'un gouvernement civil, les dieux des païens ne pouvaient pas être personnifiés. Le vrai Dieu peut être personnifié, comme il le fut en premier par Moïse, qui gouvernait les Israélites (qui n'étaient pas son peuple, mais le peuple de Dieu) non en son propre nom, par [les mots] Hoc dicit Moses, mais au nom de Dieu, par [les mots] hoc dicit Dominus 7. En second lieu, [il fut personnifié] par le Fils de l'Homme, son propre fils, notre Sauveur béni Jésus Christ, qui vint pour ramener
l'assurance ne l'est pas (il y a alors usurpation), et seul l'acteur - qui devient auteur - l'est. (NdT) "by a rector, master, or overseer". (NdT) "children, fools, and madmen". (NdT) "guardians, or curators". (NdT) La pire traduction est celle de R. Anthony ("folie"). Le défaut est largement atténué par G. Mairet ("déraison"). . Tricaud a bien vu le problème. Le fait que les enfants soient concernés indique qu'il ne sagit pas de folie, mais de non-usage de la raison (qui peut être provisoire). Néanmoins, tout en demeurant fidèle à Hobbes, F. Tricaud force le texte hobbessien en traduisant par "irresponsabilité". On pourra noter au passage la fonction éventuelle que cette allusion aux enfants peut remplir dans un travail de définition rigoureuse du mot "raison" chez Hobbes. (NdT) La traduction de "appointed" par "appointés" (G. Mairet) n'est pas fidèle à Hobbes. En anglais, le verbe signifie "désigner", "nommer". En français, le verbe fait d'abord référence à l'appointement, c'est-à-dire à la rétribution. R. Anthony : "institués". (NdT) F. Tricaud néglige de traduire "held possessions". Ces formules latins signifie : 1) Voici ce que dit Moïse. 2) Voici ce que dit le Seigneur. La formule "hoc dicit dominus", sous cette forme exacte, n'apparaît qu'une seule fois dans la Vulgate, en Malachie, III, 10. (NdT)

1 2 3 4

5

6 7

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

153

les Juifs et amener toutes les nations dans le royaume de son Père, non en son propre nom, mais comme envoyé par son Père. Et en troisième lieu, [il fut personnifié] par l'Esprit Saint, ou Consolateur, parlant et oeuvrant dans les Apôtres; lequel Esprit Saint était un Consolateur qui ne venait pas de lui-même, mais était envoyé par le Père et le Fils, et qui procédait d'eux. Une multitude d'hommes devient une seule personne quand ces hommes sont représentés par un seul homme, ou une seule personne, de telle sorte que ce soit fait avec le consentement de chaque homme de cette multitude en particulier 1. Car c'est l'unité du représentant, non l'unité du représenté qui fait une la personne, et c'est le représentant qui tient le rôle 2 de la personne, et il ne tient le rôle que d'une seule personne. L'unité dans une multitude ne peut pas être comprise autrement. Et parce que naturellement 3 la multitude n'est pas une, mais multiple 4, les hommes de cette multitude ne doivent pas être entendus comme un seul auteur, mais comme de multiples auteurs de tout ce que leur représentant dit ou fait en leur nom; chacun donnant au représentant commun une autorité [qui vient] de luimême en particulier, et reconnaissant comme siennes toutes les actions que le représentant fait, au cas où ils lui ont donné autorité sans restriction. Autrement, quand ils le restreignent dans l'objet pour lequel il les représentera, et qu'ils lui indiquent les limites de la représentation, aucun d'eux ne reconnaît comme sien ce qui est au-delà de la délégation d'autorité 5 qu'ils lui ont donnée pour être l'acteur 6. Et si le représentant se compose de plusieurs hommes, la voix du plus grand nombre doit être considérée comme la voix de tous ces hommes. Car si le plus petit nombre, par exemple, se prononce pour l'affirmative, et le plus grand nombre pour la négative, il y aura plus de votes négatifs 7 qu'il ne faut pour annuler les votes affirmatifs. Par là, le surplus de votes négatifs, qui demeure sans opposition, est la seule voix du représentant. Et un représentant composé d'un nombre pair [d'individus], surtout quand ce nombre n'est pas important, et que, à cause de cela, les voix opposées sont souvent en nombre égal, est souvent 8 muet et incapable d'agir. Cependant, dans certains cas, des voix opposées en nombre égal peuvent trancher une question : quand il s'agit de condamner ou d'acquitter, l'égalité des voix, en cela même qu'elle ne condamne pas, acquitte, et non pas condamne, en ce qu'elle n'acquitte pas. Car quand la cause est entendue, ne pas condamner est acquitter ; mais, au contraire, dire que ne pas acquitter est condamner n'est pas vrai. Il en va de même quand on
1 2 3 4 5 6 7 8

"with the consent of every one of that multitude in particular". (NdT) "bear". (NdT) "naturally". (NdT) "not one, but many". (Ndt) "commission". Il s'agit ici en particulier, d'un mandat impératif. (NdT) Voir l'une des notes précédentes sur le double sens de "to act". (NdT) Hobbes dit simplement "negatives". (NdT) La répétition de "souvent" est donc le texte anglais. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

154

délibère pour savoir si l'on exécute quelque chose tout de suite ou si on reporte cette exécution à une autre date, car quand les voix sont égales, le non-décret d'exécution est un décret d'ajournement 1. Ou si le nombre est impair, comme trois hommes, trois assemblées, ou davantage, et que chacun a autorité, par une voix négative, d'annuler l'effet de toutes les voix affirmatives des autres, ce nombre n'est pas un représentant. Par la diversité des opinions et des intérêts des hommes, ce représentant devient fréquemment, et dans des situations de la plus grande importance, une personne muette et incapable, comme pour de nombreuses autres choses, de gouverner une multitude, surtout en temps de guerre. Il y a deux sortes d'auteurs 2. L'auteur de la première sorte, ainsi simplement nommé, a été précédemment défini comme étant celui qui s'approprie simplement l'action d'un autre. Le second est celui qui reconnaît comme sienne l'action ou la convention d'un autre conditionnellement ; c'est-à-dire qui se charge de l'action si l'autre ne la fait pas, à un certain moment ou avant ce moment 3. Ces auteurs conditionnels sont généralement appelés CAUTIONS, en latin fidejussores et sponsores, et en particulier pour les dettes, praedes, et pour une comparution devant un juge ou un magistrat, vades 4.

Fin de la première partie du Léviathan de Thomas Hobbes.

1 2 3 4

"the not decreeing execution is a decree of dilation." Le mot "dilation" a le même sens que le latin "dilatio" : délai, sursis, ajournement. (NdT) La traduction de G. Mairet de "authors" par "acteurs" (par trois fois) est incompréhensible. Il s'agit très certainement d'une erreur typographique ... (NdT) "at or before a certain time". (NdT) Tous ces mots latins peuvent être traduits par "cautions" ou "répondants" ou "garanties". Le mot change avec le contexte. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

155

Deuxième partie

De la République
Retour à la table des matières

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

156

Deuxième partie : De la République

Chapitre XVII
Des causes, de la génération, et de la définition d'une République

Retour à la table des matières

La cause finale, la fin, ou l'intention des hommes 1 (qui aiment naturellement la liberté et la domination [exercée] sur les autres), quand ils établissent pour euxmêmes cette restriction 2 dans laquelle nous les voyons vivre dans les Républiques, est la prévision 3 de leur propre préservation, et, par là, d'une vie plus satisfaisante; c'est-à-dire [qu'ils prévoient] de s'arracher de ce misérable état de guerre qui est la conséquence nécessaire, comme il a été montré, des passions naturelles des hommes quand n'existe aucun pouvoir visible pour les maintenir dans la peur 4, et les lier 1, par crainte de la punition, à l'exécution des conventions

1 2 3

4

"the final cause, end, or design of men". (NdT) "that restraint". (NdT) "foresight" : littéralement pré-vision. F. Tricaud, en traduisant par "souci", risque de suggérer une interprétation qui irait au-delà du strict texte et regarderait peut-être en direction de la philosophie allemande du XXème siècle. La prévision est ici rendue possible par le calcul rationnel des lois de nature. Les hommes voient mentalement les effets désirables de la restriction. (NdT) Dans les chapitres précédents, j'ai déjà expliqué ce choix de traduction. La traduction la plus courante de "keep s.o. in awe" est "tenir en respect", mais cette traduction ne rend pas explicitement compte du mobile humain de cette obéissance, ce que fait au contraire l'expression anglaise, puisque "awe" a le sens de "crainte, terreur". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

157

qu'ils ont faites, et à l'observation de ces lois de nature exposées aux chapitres quatorze et quinze. Car les lois de nature, comme la justice, l'équité, la modestie 2, la pitié, et, en résumé, faire aux autres comme nous voudrions qu'on nous fît, d'elles-mêmes, sans la terreur 3 de quelque pouvoir qui les fasse observer, sont contraires à nos passions naturelles, qui nous portent à la partialité, à l'orgueil, à la vengeance, et à des comportements du même type. Et les conventions, sans l'épée, ne sont que des mots, et n'ont pas du tout de force pour mettre en sécurité un homme. C'est pourquoi, malgré les lois de nature (que chacun a alors observées, quand il le veut, quand il peut le faire sans danger), si aucun pouvoir n'est érigé 4, ou s'il n'est pas assez fort 5 pour [assurer] notre sécurité, chacun se fiera 6 - et pourra légitimement le faire - à sa propre force, à sa propre habileté, pour se garantir contre les autres hommes. Partout où les hommes ont vécu en petites familles, se voler l'un l'autre, se dépouiller l'un l'autre a été un métier, et si loin d'être réputé contraire à la loi de nature que plus grand était le butin acquis, plus grand était l'honneur, et les hommes, en cela, n'observaient pas d'autres lois que les lois 7 de l'honneur; à savoir s'abstenir de cruauté, laisser aux hommes la vie sauve et les instruments agricoles. Et les cités et les royaumes font aujourd'hui ce que faisaient alors les petites familles, [cités et royaumes] qui ne sont que de plus grandes familles (pour leur sécurité), qui étendent leurs dominations, sous prétexte de danger, ou par crainte d'invasion ou de l'assistance qui peut être donnée aux envahisseurs, et qui s'efforcent, autant qu'ils le peuvent, d'assujettir ou d'affaiblir leurs voisins, par la force, au grand jour, ou par des machinations 8 secrètes, tout cela avec justice, en raison d'un manque d'autre garantie, ce que les époques ultérieures honoreront dans leur souvenir, à cause de cela. Ce n'est pas non plus la réunion d'un petit nombre d'hommes qui leur donne 9 cette sécurité, parce que, quand les hommes sont en petits nombres, les petits ajouts d'un côté ou de l'autre donnent l'avantage d'une force suffisamment grande pour emporter la victoire, qui encourage donc à l'invasion. La quantité d'individus suffisante pour nous garantir de notre sécurité 10 n'est pas déterminée par un certain nombre, mais par comparaison avec l'ennemi que nous craignons, et cette
1

La traduction de G. Mairet ("pour qu'ils se tiennent"), sans être infidèle à l'esprit du passage, est infidèle au vocabulaire de Hobbes : "to tie" : lier. (NdT) 2 Voir notes des chapitres précédents sur cette traduction. 3 "terror". (NdT) 4 F. Tricaud et G. Mairet évitent cette traduction évidente de "erected"... (NdT) 5 "great" : grand. (NdT) 6 La traduction de F. Tricaud ("se reposera") et celle de G. Mairet ("aura recours") sont faibles et peu fidèles. Le verbe employé par Hobbes est "to rely" : les différents sens de ce verbe renvoient toujours à l'idée de confiance, de sécurité (dans différents domaines d'ailleurs). (NdT) 7 La traduction de G. Mairet de "laws" par "codes" est maladroite (et révèle peut-être, malheureusement, une absence de choix de principes méthodologiques de traduction). Elle fait croire au lecteur que Hobbes emploie des mots différents. (NdT) 8 Je reprends ici la traduction excellente de F. Tricaud. (NdT) 9 F. Tricaud : "qui peut leur donner". Le verbe "pouvoir" ne correspond à rien dans le texte anglais. (NdT) 10 "The multitude sufficient to confide in for our security". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

158

quantité est suffisante quand la supériorité numérique 1 n'a pas une importance assez visible, assez remarquable pour déterminer l'issue de la guerre et pour pousser à en faire l'essai 2. Et aussi grande que soit jamais une multitude, cependant si les actions [des individus de cette multitude] sont dirigées selon leurs jugements et appétits 3 particuliers, ils ne peuvent attendre de cela aucune défense, aucune protection, ni contre un ennemi commun, ni contre les torts qu'ils se font les uns aux autres. Car ayant des opinions divergentes sur le meilleur usage et la meilleure application de leur force, ils ne s'entraident pas, mais se font obstacle les uns aux autres, et par une opposition mutuelle, ils réduisent leur force à néant 4, et de là, non seulement ils sont aisément assujettis par un très petit nombre d'hommes qui s'accordent ensemble, mais aussi, quand n'existe aucun ennemi commun, ils se font la guerre l'un à l'autre pour des intérêts particuliers. En effet, si nous pouvions supposer qu'une grande multitude d'hommes soient d'accord pour observer la justice et les autres lois de nature, sans un pouvoir commun qui les maintienne tous dans la crainte, nous pourrions tout aussi bien supposer que tous les hommes fassent de même; et alors, aucun gouvernement civil ou République n'existerait, ni ne serait nécessaire, parce que la paix existerait sans sujétion. Ce n'est pas non plus suffisant pour la sécurité, qui devrait, selon le désir des hommes, durer toute leur vie, qu'ils soient gouvernés et dirigés par un seul jugement pour un temps limité, comme celui d'une seule bataille, ou d'une seule guerre. Car, quoiqu'ils remportent une victoire par leur effort unanime contre un ennemi extérieur, pourtant, ultérieurement, soit quand ils n'ont plus d'ennemi commun, soit quand celui qui est tenu par une partie comme un ennemi est tenu par une autre comme un ami, ils doivent nécessairement se dissoudre 5 par la différence de leurs intérêts, et retomber dans une guerre en leur sein 6 .7 Il est vrai que certaines créatures vivantes 8, comme les abeilles et les fourmis, vivent sociablement 1 les unes avec les autres (c'est pourquoi elles sont comptées

1

2 3 4 5

6 7

8

Le mot "odd", quand il ne désigne pas un nombre impair, peut désigner un nombre supérieur à un certain nombre. Nous-mêmes utilisons, surtout dans le registre familier, de telles expressions : 3 francs et quelques (et des poussières, etc.). La traduction de G. Mairet n'est pas très fidèle au texte, mais l'esprit du passage est respecté. On regrettera cependant son utilisation du mot "chance". (NdT) F. Tricaud ("pour le pousser à attaquer") ne rend pas correctement le verbe "to attempt". Même développement dans le De Cive, II, V,3. (NdT) G. Mairet traduit "appetites" par "instincts". (NdT) "and reduce their strength by mutual opposition to nothing". (NdT) Je crois qu'il faut conserver le sens premier du verbe "to dissolve" : la multitude (non transformée en peuple, c'est-à-dire en souverain), par cette dissolution, révèle ici son essence de multitude : une simple somme d'individus sans liens et sans volonté commune. (NdT) La traduction de F. Tricaud est très heureuse : "guerre intestine". (NdT) Même développement dans le De Cive, II,V,4. L'idée est claire : en l'absence d'une véritable souveraineté, la paix intérieure ne s'obtient que par la guerre avec un ennemi extérieur. On méditera cette idée. (NdT) Vu l'allusion à Aristote et à son fameux "vivant politique", l'utilisation par F. Tricaud de "animaux" pour rendre "living creatures" est maladroite. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

159

par Aristote au nombre des créatures politiques), et cependant, elles n'ont pas d'autre direction que leurs jugements et leurs appétits particuliers. Elles n'ont aucune parole, par laquelle l'une d'entre elles peut signifier à l'autre ce qu'elle juge avantageux à l'intérêt commun 2. C'est pourquoi on peut peut-être avoir le désir de savoir pourquoi le genre humain ne peut pas faire la même chose. A cela, je réponds : Premièrement, que les hommes sont continuellement en rivalité pour l'honneur et la dignité 3, ce qui n'est pas le cas de ces créatures, et que, par conséquent, sur ce fondement, chez les hommes naissent l'envie et la haine, et finalement la guerre 4, ce qui ne se passe pas ainsi chez ces créatures. Deuxièmement, que chez ces créatures, le bien commun ne diffère pas du bien privé, et que, étant par nature portés à leur bien privé, elles réalisent par là l'intérêt commun. Mais l'homme, dont la joie consiste à se comparer aux autres, ne peut rien savourer d'autre que ce qui est supérieur 5. Troisièmement, que ces créatures, n'ayant pas comme l'homme l'usage de la raison, ne voient pas, ou ne croient pas voir, quelque défaut 6 dans l'administration de leurs affaires communes, alors que, parmi les hommes, très nombreux sont ceux qui se croient plus sages et plus capables que les autres de gouverner de meilleure façon la chose publique, qui tâchent de réformer et d'innover, l'un en ce sens, un autre en cet autre sens, et qui, de cette façon, la mènent au désordre 7 et à la guerre civile. Quatrièmement, que ces créatures, quoiqu'elles aient quelque usage de la voix pour se faire connaître les unes aux autres leurs désirs et autres affections, manquent cependant de cet art des mots par lequel certains peuvent représenter aux autres ce qui est bon sous l'apparence du mal, et ce qui est mal sous
1

2 3 4 5

6 7

Et non "socialement", comme le dit G. Mairet. Le mot utilisé par Hobbes est sociably et non socially. La suite, sur Aristote, ne permet pas la confusion, puisque les vivants non humains dits par Aristote sociables (ou politiques), s'ils ne forment pas de véritable société politique, forment des sociétés à partir d'un instinct qui rend la société possible. Il y a donc en eux un principe de sociabilité (voir plus loin : "the agreement of these creatures is natural".) La traduction de F. Tricaud ("vivent en société") demeure aussi insuffisante. On notera que Hobbes, tout en reconnaissant la fonction de l'instinct, refuse, pour des raisons qu'il va exposer, de nommer les abeilles et les fourmis des êtres politiques, refus déjà clairement dans le De Cive : "those animals not to be termed politicall" (II,V,5). (NdT) "whereby one of them can signify to another what he thinks expedient for the common benefit". (NdT) Dans le De Cive, Hobbes écrivait : "among them there is a contestation of honour and preferment"(II,V,5). (NdT) Dans le De Cive, Hobbes écrivait : "out of which arise sedition and warre"(II,V,5)(NdT) La traduction de G. Mairet ("n'a de goût que pour ce qui le distingue d'eux") n'est pas assez explicite, puisqu'on peut se distinguer par une tare ou une infériorité. Le texte anglais est : "can relish nothing but what is eminent". (NdT) "fault". (NdT) "distraction" : confusion, désordre, affolement. F. Tricaud traduit par "déchirement", G. Mairet par "dissension". Le mot "distraction", quels que soient les sens, exprime toujours l'idée que l'être concerné n'est pas là où il le devrait, est hors de soi, ou à côté de soi, etc..(NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

160

l'apparence du bien, et augmenter ou diminuer le grandeur apparente du bien et du mal, mécontentant les hommes et troublant leur paix selon leur bon plaisir 1. Cinquièmement, que les créatures dépourvues de raison ne peuvent pas faire la distinction entre tort et dommage, et c'est pourquoi, tant qu'elles sont à leur aise, elles ne se sentent pas offensées par leurs semblables 2, tandis que l'homme est le plus incommode 3 quand il est le plus à l'aise, car c'est alors qu'il aime montrer sa sagesse, et contrôler les actions de ceux qui gouvernent la République. Enfin, l'accord de ces créatures est naturel, celui des hommes provient uniquement d'une convention, qui est artificielle, et c'est pourquoi il n'est pas étonnant que quelque chose d'autre soit requis, en plus 4 de la convention, pour rendre leur accord constant et durable : un pouvoir commun pour les maintenir dans la crainte 5 et pour diriger leurs actions vers l'intérêt commun. La seule façon d'ériger un tel pouvoir commun, qui puisse être capable de défendre les hommes de l'invasion des étrangers, et des torts qu'ils peuvent se faire les uns aux autres, et par là assurer leur sécurité de telle sorte que, par leur propre industrie et par les fruits de la terre, ils puissent se nourrir et vivre satisfaits, est de rassembler 6 tout leur pouvoir et toute leur force sur un seul homme, ou sur une seule assemblée d'hommes, qui puisse réduire toutes leurs volontés, à la majorité des voix, à une seule volonté; autant dire, désigner un homme, ou une assemblée d'hommes, pour tenir le rôle 7 de leur personne; et que chacun reconnaisse comme sien (qu'il reconnaisse être l'auteur de 8) tout ce que celui qui ainsi tient le rôle de sa personne fera 9, ou fera faire, dans ces choses qui concernent la paix et la sécurité communes; que tous, en cela, soumettent leurs volontés d'individu à sa volonté, et leurs jugements à son jugement. C'est plus que consentir ou s'accorder : c'est une unité réelle de tous en une seule et même personne, réalisée par une convention de chacun avec chacun, de telle manière que c'est comme si chacun devait dire à chacun : J'autorise 10 cet homme, ou cette assemblée d'hommes,

1

Dans le De Cive, Hobbes utilise cette formule remarquable : "But the tongue of man is a trumpet of warre, and sedition"(II,V,5) ("Mais la langue de l'homme est une trompette de guerre, et de sédition" - Trad. P. Folliot). (NdT) 2 F. Tricaud ("elles ne se sentent pas offensées") a parfaitement vu ce que n'a pas vu G. Mairet ("elles ne sont pas menacées"). L'expression "to be offended" ne renvoie pas à une simple passivité , mais à un sentiment qui incite à nuire ou à l'emporter sur les autres. La suite, qui concerne l'homme, indique très clairement ce sens. (NdT) 3 "troublesome" : ennuyeux, gênant, incommode, qui crée des ennuis. La traduction de F. Tricaud, qui se comprend par le mot "trouble", n'est pas fidèle au texte de Hobbes ("le plus enclin à créer du désordre") mais est, comme toujours, très attentive à le pensée de Hobbes. (NdT) 4 G. Mairet confond bizarrement "beside" et "besides"(?). (NdT) 5 Pour note antérieure sur la traduction de "keep them in awe". (NdT) 6 "confer ... upon ...". J'adopte la même traduction que G. Mairet (qui a raison de tenir compte de l'étymologie). Cependant, la traduction de F. Tricaud n'est pas fausse : "confier". (NdT) 7 "to bear their person" : voir la chapitre précédent. (NdT) 8 Voir chapitre précédent. (NdT) 9 L'emploi du futur antérieur par F. Tricaud n'est pas justifié. (NdT) 10 Autrement dit, je donne autorité, je fais de l'autre l'acteur légitime. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

161

j'abandonne mon droit de me gouverner 1 à cet homme, ou à cette assemblée, à cette condition que tu lui abandonnes ton droit, et autorise toutes ses actions de la même manière 2. Cela fait, la multitude ainsi unie en une seule personne est appelée une RÉPUBLIQUE 3, en latin CIVITAS. C'est là la génération de ce grand LÉVIATHAN, ou plutôt, pour parler avec plus de déférence, de ce dieu mortel à qui nous devons, sous le Dieu immortel, notre paix et notre protection. Car, par cette autorité, qui lui est donnée par chaque particulier de la République, il a l'usage d'un si grand pouvoir et d'une si grande force rassemblés en lui que, par la terreur qu'ils inspirent, il est à même de façonner les volontés de tous, pour la paix à l'intérieur, et l'aide mutuelle contre les ennemis à l'extérieur. Et en lui réside l'essence de la République qui, pour la définir, est : une personne unique, en tant que ses actes sont les actes dont les individus d'une grande multitude, par des conventions mutuelles passées l'un avec l'autre, se sont faits chacun l'auteur, afin qu'elle puisse user de la force et des moyens de tous comme elle le jugera utile 4 pour leur paix et leur commune protection 5. Et celui qui a cette personne en dépôt 6 est appelé SOUVERAIN, et est dit avoir le pouvoir souverain. Tout autre individu est son SUJET. On parvient à ce pouvoir souverain de deux façons. La première est la force naturelle : comme quand un homme parvient à faire en sorte 7 que ses enfants, et leurs enfants se soumettent à son gouvernement, en tant qu'il est capable de les détruire s'ils refusent, ou quand, par la guerre, il assujettit ses ennemis à sa volonté, leur laissant la vie 8 à cette condition. L'autre façon consiste en ce que, quand des hommes, entre eux, se mettent d'accord pour se soumettre à quelque homme 9, ou quelque assemblée d'hommes, volontairement, parce qu'ils leur font confiance pour les protéger de tous les autres 10. On peut alors parler de République politique, ou de République par institution, et dans le premier cas, de

1

L'ajout de "moi-même" par F. Tricaud et G. Mairet ne se justifie pas, "myself" n'étant que le pronom réfléchi. (NdT) 2 "I authorise and give up my right of governing myself to this man, or to this assembly of men, on this condition; that thou give up, thy right to him, and authorise all his actions in like manner". (NdT) 3 "COMMONWEALTH". (NdT) 4 "expedient". (NdT) 5 "And in him consisteth the essence of the Commonwealth; which, to define it, is: one person, of whose acts a great multitude, by mutual covenants one with another, have made themselves every one the author, to the end he may use the strength and means of them all as he shall think expedient for their peace and common defence". (NdT) 6 "And he that carryeth this person". "to carry" peut avoir le sens d'avoir en magasin, d'avoir en dépôt. F. Tricaud et G. Mairet traduisent correctement "le dépositaire". (NdT) 7 "maketh". (NdT) 8 L'anglais dit "give them their lives". En effet, à ce moment, la vie n'appartient plus aux vaincus selon Hobbes, mais au vainqueur. A proprement parler, le vainqueur donne la vie. Il s'agit d'un contrat. (NdT) 9 Le De Cive emploie le mot "lord". (NdT) 10 On notera que le mobile est toujours la crainte. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

162

République par acquisition 1. Je parlerai en premier lieu de la République par acquisition.

1

"This latter may be called a political Commonwealth, or Commonwealth by Institution; and the former, a Commonwealth by acquisition". Dans le De Cive, Hobbes précise que cette "city" est "natural, paternal and despotical"(II,V,12) (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

163

Deuxième partie : De la République

Chapitre XVIII
Des droits des Souverains par institution

Retour à la table des matières

Une république est dite être instituée quand une multitude d'hommes s'accordent et conviennent par convention 1; chacun avec chacun, que, quels que soient l'homme, ou l'assemblée d'hommes auxquels la majorité donnera le droit de présenter 2 la personne de tous, c'est-à-dire d'être leur représentant 3, chacun, aussi bien celui qui a voté pour que celui qui a voté contre, autorisera toutes les actions et tous les jugements de cet homme, ou assemblée d'hommes, de la même manière que si c'étaient ses propres actions et jugements, afin que les hommes vivent entre eux dans la paix, et qu'ils soient protégés contre les autres. De cette institution de la République sont dérivés tous les droits et libertés 4 de celui ou de ceux à qui le pouvoir souverain a été conféré par le consentement du peuple assemblé.
1 2

3 4

"when a multitude of men do agree, and covenant". (NdT) Hobbes, qui use parfois aussi du verbe "to represent", utilise ici le verbe "to present". Il n'est nullement certain qu'il faille gloser sur la distinction. F. Tricaud et G. Mairet traduisent comme s'il s'agissait du verbe "to represent". (NdT) "to be their representative". (NdT) "all the rights and faculties". Pour faculties, . Tricaud : "possibilités". G. Mairet : "facultés". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

164

Premièrement, puisqu'ils conviennent par contrat, il doit être entendu qu'ils ne sont pas obligés par une convention antérieure à quelque chose d'incompatible avec cet acte. Et, par conséquent, ceux qui ont déjà institué une République, étant par là liés par convention à reconnaître comme leurs 1 les actions et les jugements d'un seul ne peuvent pas légitimement 2 faire une nouvelle convention entre eux pour obéir à un autre, en quelque domaine que ce soit, sans la permission du premier 3. Et c'est pourquoi ceux qui sont sujets d'un monarque ne peuvent pas, sans son autorisation, renier 4 la monarchie et retourner à la confusion d'une multitude désunie, ni transférer leur personne de celui qui en tient le rôle 5 à un autre homme, ou une autre assemblée d'hommes : car ils sont tenus 6, chacun envers chacun, de reconnaître pour leur tout ce que celui qui est déjà leur souverain fera ou jugera bon de faire, et d'en être réputés auteurs; de sorte que si un seul homme faisait dissidence 7, tous les autres devraient rompre leur convention faite avec lui, ce qui est injustice; et ils ont aussi tous donné la souveraineté à celui qui tient le rôle de leur personne, et donc s'ils le déposent, ils lui prennent ce qui lui appartient, et c'est encore ainsi une injustice. D'ailleurs, si celui qui tente de déposer son souverain est tué ou puni par celui-ci, il est l'auteur de sa propre punition, en tant qu'il est, par institution, l'auteur de tout ce que son souverain fera; et comme il est injuste pour un homme de faire tout ce pourquoi il peut être puni par son propre autorité, il est aussi injuste à ce titre. Et quoique que certains aient prétendu 8, pour [justifier] la désobéissance à leur souverain, [avoir fait] une nouvelle convention, non avec les hommes mais avec Dieu, cela est aussi injuste, car il n'existe nulle convention avec Dieu si ce n'est par la médiation de quelqu'un 9 qui représente la personne de Dieu, ce que personne ne fait, sinon le lieutenant de Dieu qui possède sous lui la souveraineté. Mais cette prétention de convention avec Dieu est un mensonge si visible, même dans la propre conscience de ceux qui prétendent, que ce n'est pas seulement l'acte d'une disposition injuste, mais aussi celui d'une disposition vile et indigne 10. Deuxièmement, puisque le droit de tenir le rôle de la personne de tous est donné à celui qu'ils ont fait souverain, par une convention de l'un à l'autre seulement, et non du souverain à chacun d'eux, il ne peut survenir aucune rupture de convention de la part du souverain, et par conséquent, aucun de ses sujets ne
1 2

"to own". (NdT) "lawfully" : légal ou légitime. (NdT) 3 Littéralement : "sans sa permission". Le sens est évident, mais il est préférable néanmoins de montrer que "his" renvoie au souverain légitime, le premier. (NdT) 4 "cast off" : rejeter, renier, abjurer, etc. (NdT) 5 "him that beareth". F. Tricaud utilise le mot "dépositaire", qu'il s'agisse du verbe "to bear" ou du verbe "to carry". (NdT) 6 "bound" : liés. (NdT) 7 "so that any one man dissenting". (NdT) 8 "have pretended" : l'idée est celle d'uns simulation, d'une mauvaise foi. On remarquera d'ailleurs que Hobbes déclare quelques lignes plus bas que cette prétention est "a lie", un mensonge. (NdT) 9 La traduction de G. Mairet de "somebody" par "quelque corps", si elle ne veut pas être considérée comme naïve, exige une explication en note. (NdT) 10 "that it is not only an act of an unjust, but also of a vile and unmanly disposition". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

165

peut être libéré de sa sujétion, en prétextant une quelconque forfaiture 1. Que celui qui est fait souverain ne fasse aucune convention avec ses sujets avant la transmission du pouvoir 2 est manifeste, parce que, soit il doit faire cette convention avec toute la multitude, comme une partie contractante, soit il doit faire une convention séparée avec chaque individu. Mais avec la multitude entière, comme une seule partie, c'est impossible, parce les individus de la multitude ne forment pas une personne unique; et s'il fait autant de conventions séparées qu'il y a d'hommes, ces conventions, après qu'il possède la souveraineté, sont nulles, car quel que soit l'acte [du souverain] que l'un d'entre eux prétendre être une rupture [de la convention], cet acte est à la fois son acte et celui des autres, parce qu'il est fait au nom 3 et par le droit de chacun d'entre eux en particulier. En outre, si l'un d'entre eux (ou plus) prétend qu'il y a une rupture [de la convention] faite par le souverain lors de son institution, et que d'autres, ou l'un de ses sujets, ou seulement lui-même, prétendent qu'il n'y avait pas une telle rupture [de convention], il n'existe en ce cas aucun juge pour trancher la controverse, qui sera de nouveau tranchée par l'épée; et chacun recouvre le droit de se protéger par sa propre force, contrairement au dessein que les hommes avaient lors de l'institution. C'est donc en vain que l'on accorde la souveraineté au moyen d'une convention préalable. L'opinion selon laquelle un monarque reçoit son pouvoir par convention, c'est-à-dire sous condition, procède d'un manque de compréhension de cette vérité [qu'il est] facile [de comprendre] : les conventions, n'étant que des mots et du vent, n'ont aucune force pour obliger, contenir, contraindre ou protéger quelqu'un, sinon la force issue de l'épée publique, c'est-à-dire des mains sans liens 4 de cet homme, ou de cette assemblée d'hommes, qui possède la souveraineté, et dont les actions sont reconnues 5 par tous, et exécutées par la force de tous, réunie en cet homme ou cette assemblée. Mais quand une assemblée d'hommes est rendue souveraine, aucun homme alors n'imagine qu'une telle convention a été passée lors de l'institution, car aucun homme n'est assez stupide pour dire, par exemple, que le peuple de Rome avait fait une convention avec les romains en vue de détenir la souveraineté à telle ou telle condition, et que, si elle n'était pas exécutée, les romains pourraient légitimement déposer le peuple romain. Que les hommes ne voient pas que le raisonnement est le même pour une monarchie que pour un gouvernement populaire vient de l'ambition de certains qui

1

2 3 4

5

"by any pretence of forfeiture". Le mot "forfeiture" désigne soit la déchéance, la perte d'un bien, soit l'acte de forfaiture, c'est-à-dire d'infraction (ici à la convention). On peut traduire par "déchéance" comme F. Tricaud et G. Mairet, mais en comprenant que le cas ici envisagé est celui d'une déchéance pour cause de forfaiture, de non respect du contrat. Le lecteur aura compris que c'est pour Hobbes une impossibilité puisque le souverain ne contracte pas avec les individus de la multitude. La question envisagée ici par Hobbes est très certainement l'une des questions les plus importantes de la philosophie politique, qui se comprend aussi par la vie politique anglaise du XVIIème siècle. Rousseau pensera résoudre le problème en faisant, par un acte d'association, de la volonté générale du peuple le souverain. Voir Du contrat social. (NdT) "before hand". (NdT) "in the person". (NdT) "untied". F. Tricaud : "non entravées". La traduction de G. Mairet ("déliées") est maladroite vu le sens que peut avoir le mot en français. D'autre part, les mains du souverain ne sont pas déliées (auquel cas les liens auraient été ôtés), elles sont d'emblée libres. (NdT) "avouched". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

166

sont plus favorables au gouvernement d'une assemblée, auquel ils peuvent espérer participer, qu'à celui d'une monarchie, dont ils n'ont pas l'espoir de profiter 1. Troisièmement, parce que la majorité a, par le consentement des voix, proclamé un souverain, celui qui était d'un avis contraire doit désormais être d'accord avec les autres, autrement dit il doit accepter de reconnaître 2 les actions que fera ce souverain, ou, autrement, d'être justement tué par les autres. Car s'il s'est entré volontairement dans ce regroupement 3 d'hommes qui étaient assemblés , il a par là déclaré de façon suffisante sa volonté, et il a donc tacitement convenu de se tenir 4 à ce que la majorité ordonnerait 5 ; et c'est pourquoi s'il refuse de se tenir à cette décision, ou s'il proteste contre l'un quelconque des décrets de cette majorité, il fait le contraire de ce qu'il a convenu, et le fait donc injustement. Et qu'il fasse partie de ce regroupement ou non, qu'on demande ou non son accord, il doit ou se soumettre à ses décrets ou être laissé dans l'état de guerre où il était avant, où il peut sans injustice être détruit par n'importe quel homme. Quatrièmement, de ce que chaque sujet est, par cette institution, auteur de toutes les actions et tous les jugements du souverain institué, il s'ensuit que quoi qu'il fasse, ce ne peut être un tort fait à l'un de ses sujets et il ne doit être accusé d'injustice par aucun d'eux 6. Car celui qui fait quelque chose par autorité d'un autre ne fait en cela aucun tort à celui par l'autorité duquel il agit. Par cette institution d'une République, chaque homme particulier est auteur de tout ce que le souverain fait et, par conséquent celui qui se plaint de ce qui lui est fait par son souverain se plaint de ce dont il est lui-même l'auteur, et il ne doit accuser personne, sinon lui-même. Non ! pas lui-même non plus, parce que se faire tort à soi-même est impossible. Il est vrai que ceux qui ont le pouvoir souverain peuvent commettre une iniquité 7, mais pas une injustice ou un tort 8, au sens propre. Cinquièmement, en conséquence de ce qui vient d'être dit, aucun homme ayant le pouvoir souverain ne peut être justement mis à mort, ou puni de quelque autre manière, par ses sujets. Car, vu que chaque sujet est auteur des actions de son souverain, il punit un autre pour les actions qui ont été commises par lui-même.

1 2

3

4 5 6

7 8

Le verbe utilisé par Hobbes est "to enjoy" : aimer, goûter, prendre plaisir, jouir. (NdT) Le verbe utilisé est "to avow" : avouer, reconnaître. Dans tous les cas, l'idée est que la reconnaissance est avérée. F. Tricaud traduit "accepter de ratifier". G. Mairet traduit "être satisfait d'entériner". (NdT) "congregation". La traduction par "congrégation" est impossible. "assemblée" est difficile à cause des risques d'interprétation, la seule unité du groupe étant ici la seule intention de donner le droit naturel au souverain. F. Tricaud traduit assez habilement par "groupe". Le terme "regroupement", qui suggère l'acte autant que l'état, me semble plus adapté. (NdT) "and therefore tacitly covenanted, to stand ..." (NdT) Le "aurait à décider" de G. Mairet est beaucoup trop faible. Le verbe est "to ordain". (NdT) La traduction de G. Mairet est maladroite car elle laisse croire que Hobbes utilise deux fois le mot "injustice", ce qui n'est pas le cas. Hobbes utilise d'abord le mot "injury" (tort, dommage, préjudice) puis le mot "injustice" (injustice). (NdT) On notera le bizarre "inéquité" de G. Mairet. (NdT) "but not injustice or injury". G. Mairet aurait dû ici comprendre que ses traductions précédentes de "injury" par "injustice" font problème. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

167

Et parce que la fin de cette institution est la paix et la protection de tous, et que quiconque a droit à la fin a droit aux moyens, il appartient de droit à tout homme ou assemblée qui a la souveraineté d'être à la fois juge des moyens de la paix et de la protection, et aussi de ce qui les empêche et les trouble, et de faire tout ce qu'il jugera nécessaire de faire, autant par avance, pour préserver la paix et la sécurité, en prévenant la discorde à l'intérieur, et l'hostilité à l'extérieur, que, quand la paix et la sécurité sont perdues, pour les recouvrer. Et donc, sixièmement, il appartient à la souveraineté de juger des opinions et des doctrines qui détournent de la paix ou qui [au contraire] la favorisent 1, et, par conséquent, de juger aussi en quels hommes (et en quelles occasions, dans quelles limites) on doit placer sa confiance pour parler aux gens des multitudes et pour examiner les doctrines de tous les livres avant qu'ils ne soient publiés. Car les actions des hommes procèdent de leurs opinions, et c'est dans le bon gouvernement des opinions que consiste le bon gouvernement des actions des hommes en vue de leur paix et de leur concorde. Et quoiqu'en matière de doctrines, on ne doit considérer rien d'autre que la vérité, cependant il n'est pas contraire à la vérité de l'ajuster 2 à la paix ; car les doctrines qui sont contraires à la paix ne peuvent pas plus être vraies que la paix et la concorde ne sont contraires à la loi de nature. Il est vrai que dans une République, où, par la négligence ou l'incompétence des gouvernants et des professeurs, les fausses doctrines sont, avec le temps, généralement acceptées, les vérités contraires peuvent être généralement choquantes 3. Cependant, tout ce que peut faire l'irruption la plus soudaine et brutale d'une nouvelle vérité, c'est seulement de réveiller parfois la guerre, mais jamais de rompre la paix. Car des hommes qui sont gouvernés avec tant de négligence qu'ils osent prendre les armes pour défendre ou introduire une opinion sont encore en guerre, et leur état n'est pas un état de paix, mais seulement un état d'armistice 4 dû à la crainte qu'ils ont les uns des autres; et ils vivent, pour ainsi dire, continuellement sur le pied de guerre. Il appartient donc à celui qui a le pouvoir souverain d'être juge, ou de nommer tous les juges des opinions et des doctrines, chose nécessaire à la paix, et de prévenir par là la discorde et la guerre civile. Septièmement, appartient à la souveraineté le pouvoir entier de prescrire des règles par lesquelles chaque homme peut savoir de quels biens il peut jouir, et quelles actions il peut faire, sans être molesté par ses semblables, sujets 5 de la même République; et c'est ce que les hommes appellent propriété. Car avant la constitution du pouvoir souverain, comme on l'a déjà montré, tous les hommes avaient un droit sur toutes choses, ce qui cause nécessairement la guerre. C'est pourquoi cette propriété, étant nécessaire à la paix, et dépendant du pouvoir souverain, est l'acte de ce pouvoir en vue 6 de la paix publique. Ces règles de la

1 2 3 4 5

6

"opinions and doctrines are averse, and what conducing to peace". (NdT) Le verbe utilisé par Hobbes est "to regulate" : régler, ajuster, diriger, fixer les règles. (NdT) "offensive". (NdT) "a cessation of arms" : une cessation, un arrêt des armes. Voir l'étymologie du mot "armistice" : "arma-sistere". (NdT) Il semble bien difficile de rendre "his fellow sujets". Il faudrait dire consujets, comme l'on dit concitoyens. La traduction de G. Mairet, qui laisse échapper l'essentiel (le fait d'être sujet), est très mauvaise : "congénères". (NdT) "in order". Le "ordonnée" de F. Tricaud ne se justifie pas. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

168

propriété ( ou meum et tuum 1), et du bon, du mauvais, du légitime, et de l'illégitime dans les actions des sujets sont les lois civiles 2, c'est-à-dire les lois de chaque République en particulier, quoique la dénomination de loi civile soit désormais restreinte aux antiques lois civiles de la cité de Rome, lois qui, quand cette cité était la tête d'une grande partie du monde, étaient chez nous à cette époque la loi civile. Huitièmement, appartient à la souveraineté le droit de judicature 3, c'est-à-dire le droit d'entendre 4 et de trancher toutes les disputes qui peuvent surgir au sujet de la loi, soit civile soit naturelle, ou au sujet des faits. Car si l'on ne tranche pas les disputes, il n'existe aucune protection d'un sujet contre les torts faits par un autre sujet 5 ; les lois concernant le meum et le tuum sont faites en vain, et chaque homme, en raison de son appétit naturel et nécessaire pour sa propre conservation, garde le droit de se protéger par sa force privée 6, ce qui est l'état de guerre, et est contraire à la fin pour laquelle toute République est instituée. Neuvièmement, appartient à la souveraineté le droit de faire 7 la guerre et la paix avec les autres nations et Républiques, c'est-à-dire de juger quand c'est fait pour le bien public, de juger de l'importance des forces qui doivent être réunies, armées, et payées dans ce but, et de juger des impôts à lever 8 pour couvrir 9 les frais de cette entreprise. Car le pouvoir par lequel le peuple doit être défendu consiste en ses armées, et la force d'une armée dans l'union de ses forces sous un unique commandement, lequel commandement est possédé par le souverain institué, parce que le commandement de la milice 10, sans autre institution, fait de celui qui le possède le souverain. Et donc, quel que soit celui qui est fait général d'une armée, celui qui possède le pouvoir souverain est toujours généralissime 11. Dixièmement, appartient à la souveraineté le choix de tous les conseillers, ministres, magistrats et officiers 12, tant en paix qu'en guerre. Car étant donné que le souverain est chargé de la fin, qui est la paix et la défense communes, on comprend qu'il ait le pouvoir d'user des moyens qu'il jugera les plus appropriés pour s'acquitter 13 de sa charge.
1 2 3 4

5 6 7 8 9 10 11 12 13

Le mien et le tien. (NdT) "civil laws". (NdT) "the right of judicature" : Le droit de juger. (NdT) On s'étonne de voir F. Tricaud éviter la traduction "naturelle" du verbe "to hear", d'autant plus indiquée qu'elle appartient à la terminologie habituelle du droit. On notera au passage l'incorrection grammaticale de la traduction de F. Tricaud : "connaitre et décider de ...". (NdT) Hobbes emploie ici le singlier. F. Tricaud et G. Mairet traduisent par un pluriel. (NdT) "privée" (G. Mairet) est ici meilleur que "personnelle" (F. Tricaud), dans la perspective du rapport loi publique/force privée. (NdT) "the right of making war and peace". L'utilisation du verbe "décider" par F. Tricaud n'est aucunement justifiée. (NdT) Littéralement "lever de l'argent sur les sujets". (NdT) "to defray" : défrayer, c'est-à-dire faire reposer le coût sur un autre que soi. Ici, le Souverain charge les sujets de payer. (NdT) "militia". Il faut bien sûr entendre ici "armée". (NdT) "generalissimo" : c'est-à-dire chef de toutes les armées de la République. (NdT) Ici au sens de "qui a une fonction publique". (NdT) "Remplir sa charge" (G. Mairet), vu les différents sens de "discharge", est moins bon. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

169

Onzièmement, au souverain est confié la pouvoir de récompenser par des richesses et des honneurs, et de punir par des punitions 1 corporelles ou pécuniaires, ou par l'infamie, tout sujet, conformément à la loi qu'il a faite antérieurement, ou si la loi n'est pas faite, conformément à ce qu'il jugera le plus susceptible d'encourager les gens à servir la République ou de les dissuader de faire quelque chose qui la desservirait. Enfin, étant donné la valeur que les hommes sont naturellement portés à s'attribuer, vu le respect qu'ils cherchent [à obtenir] des autres, vu le peu de valeur qu'ils accordent aux autres hommes, d'où résultent constamment entre eux des rivalités, des querelles, des factions, et finalement la guerre, jusqu'à se détruire les uns les autres, et diminuer leur force contre un ennemi commun, il est nécessaire qu'il y ait des lois de l'honneur et une estimation publique 2 de la valeur des hommes qui ont mérité ou sont susceptibles de bien mériter de la République, et que la force soit placée dans les mains de tel ou tel pour mettre à exécution ces lois. Mais il a déjà été montré que ce n'est pas seulement la milice entière, ou forces de la République, mais aussi la judicature de toutes les disputes qui appartiennent à la souveraineté. Au souverain, donc, il appartient aussi de donner des titres d'honneur, de désigner le rang et la dignité de chacun 3, et les marques de respect que les hommes sont tenus de se témoigner les uns aux autres dans les rencontres publiques et privées. Voilà quels sont les droits qui font l'essence de la souveraineté, et quels sont les signes 4 par lesquels on peut discerner en quel homme ou en quelle assemblée d'hommes est placé 5 et réside le pouvoir souverain. Car ces signes sont inaliénables 6 et inséparables. Le pouvoir de battre monnaie, de disposer des biens et de la personne des héritiers mineurs, le pouvoir de préemption dans les marchés, et toutes les autres prérogatives légales 7 peuvent être transmis par le souverain, et cependant le pouvoir de protéger les sujets peut lui rester. En effet, s'il transmet la milice, il conserve la judicature en vain, car il lui est impossible d'exécuter les lois; ou s'il cède le pouvoir de lever des impôts, la milice ne peut plus remplir sa fonction 8 ; ou s'il renonce au gouvernement des doctrines, les hommes, par la crainte des esprits seront amenés par la peur à la rébellion 9. Et
1 2 3 4 5 6 7 8 9

Hobbes lui-même dit "of punishing with (...) punishment". (NdT) "a public rate". (NdT) Plus exactement "que chacun doit tenir (shall hold)". (NdT) "marks". (NdT) G. Mairet ne tient pas comte de "is placed". (NdT) Plus exactement incommunicables ("For these are incommunicable and inseparable"). "and all other statute prerogatives". (NdT) "is vain". G. Mairet traduit maladroitement "est inutile". En fait elle demeure utile, mais, faute d'argent pour l'équiper et la payer, elle ne remplit plus sa fonction. (NdT) "men will be frighted into rebellion with the fear of spirits". F. Tricaud ("on verra des gens poussés à la rébellion par la crainte des esprits") ne rend pas par sa traduction "frighted"). On rappellera au lecteur, qui pourrait s'interroger sur la suite des idées, que Hobbes parle ici de la division du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel dans la République. Rousseau, avec sa théorie de la religion civile, comprendra aussi le danger d'une religion qui serait autorisée à énoncer des dogmes non compatibles avec l'exercice de l'unique souveraineté, le devoir religieux se distinguant alors du devoir civil. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

170

ainsi, en considérant l'un quelconque des droits énoncés, nous verrons tout de suite que la conservation de tous les autres droits ne sera d'aucun effet pour la conservation de la paix et de la justice, fin pour laquelle toutes les Républiques sont instituées. Et c'est de cette division dont il est question, quand on dit qu'un royaume divisé en lui-même ne peut subsister, car à moins que cette division ne précède, la division entre des armées opposées ne peut jamais survenir. Si n'avait pas d'abord été acceptée par la plupart en Angleterre l'opinion que ces pouvoirs 1 étaient divisés entre le roi, les lords, et la Chambre des Communes, le peuple n'aurait jamais été divisé et ne serait jamais tombé dans la guerre civile, d'abord entre ceux qui n'étaient pas politiquement d'accord, et ensuite entre ceux qui différaient sur la question de la liberté religieuse; ce qui a tant instruit les hommes sur ce point du droit souverain que peu nombreux sont désormais ceux qui, en Angleterre, ne voient pas que ces droits sont inséparables, et seront ainsi reconnus au prochain retour de la paix, et le demeureront, jusqu'à ce que leurs misères soient oubliées, mais pas plus longtemps, sauf si l'on instruit le vulgaire de meilleure façon qu'il ne l'a été jusqu'ici. Et parce qu'il y a des droits essentiels et inséparables, il s'ensuit nécessairement que, quelles que soient les paroles par lesquelles l'un quelconque de ces droits semble avoir été cédé 2, si cependant le pouvoir souverain lui-même n'a pas été abandonné en termes exprès, et si le nom de souverain est toujours accordé par les donataires au donateur 3, la cession est nulle, car quand le souverain a cédé tout ce qu'il pouvait céder, et que nous lui rétrocédons 4 la souveraineté, tout est rétabli, en tant qu'inséparablement lié à sa souveraineté. Cette grande autorité étant indivisible, et inséparablement liée à la souveraineté, peu fondée est l'opinion 5 de ceux qui disent que les rois souverains, quoiqu'ils soient singulis majores 6, d'un pouvoir plus grand que celui de chaque sujet, sont cependant universis minores 7, d'un pouvoir moindre que celui de tous les sujets pris ensemble. Car, si par tous ensemble, ils n'entendent pas le corps collectif comme une seule personne, alors tous ensemble et chacun d'eux signifient la même chose, et le propos est absurde. Mais si par tous ensemble, ils les comprennent comme une seule personne (personne dont le souverain tient le rôle 8), alors le pouvoir de tous ensemble est le même que le pouvoir du souverain, et de nouveau le propos est absurde; et ils en voient bien assez l'absurdité quand la souveraineté réside dans une assemblée du peuple; mais quand c'est un monarque, ils ne la voient pas, et pourtant, le pouvoir de la souveraineté est le même, où qu'il soit placé.

1 2 3 4 5 6 7 8

G. Mairet, qui traduit systématiquement "power" par "puissance" utilise ici "pouvoir" sans produire une justification, qui eût été souhaitable en note. (NdT) "granted away". (NdT) "and the name of sovereign no more given by the grantees to him that grants them". (NdT) "if we grant back". Le verbe "rétrocéder" s'impose ici. L'usage du verbe "redonner" par G. Mairet est faible et ne rend pas compte de la dimension juridique du passage. (NdT) "there is little ground for the opinion". (NdT) Supérieur aux individus (à chaque individu singulier). (NdT) Inférieur à l'ensemble. (NdT) "which person the sovereign bears". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

171

Et l'honneur du souverain, tout comme son pouvoir, doit être plus grand que celui de l'un quelconque de ses sujets ou de tous ses sujets, car dans la souveraineté se trouve la source de l'honneur. Les dignités de lord, comte, duc, prince sont ses créatures. De même que les serviteurs, en présence du maître, sont égaux, et sans aucun honneur, de même sont les sujets en présence du souverain. Et quoi qu'ils brillent, certains plus, certains moins, quand ils sont hors de sa vue, cependant, en sa présence, ils ne brillent pas plus que les étoiles en présence du soleil. Mais quelqu'un pourra ici objecter que la condition des sujets est très 1 misérable, car ils sont soumis 2 à la concupiscence et aux autres passions déréglées de celui ou de ceux qui ont un pouvoir si illimité en leurs mains. Et couramment, ceux qui vivent sous un monarque pensent que c'est la faute de la monarchie, et ceux qui vivent sous le gouvernement de la démocratie, ou d'une autre assemblée souveraine, attribuent tous les inconvénients à cette forme de République, alors que le pouvoir, sous toutes les formes, si ces formes sont suffisamment parfaites pour les protéger, est le même. [Ceux qui disent cela] ne considèrent pas 3 que la condition 4 de l'homme ne peut jamais être sans quelque incommodité 5, et que les plus grandes incommodités, sous quelque forme de gouvernement que ce soit, que le peuple en général puisse connaître, ne sont guère sensibles par rapport aux misères et aux horribles calamités qui accompagnent une guerre civile, ou l'état dissolu 6 des hommes sans maître, sans la sujétion des lois et d'un pouvoir coercitif pour lier 7 leurs mains [et empêcher ainsi] la rapine et la vengeance. Ils ne considèrent pas non plus 8 la plus grande pression 9 exercée par 10 les gouvernants souverains [sur les sujets] ne procède pas de quelque jouissance ou de quelque avantage qu'ils escompteraient du dommage subi par leurs sujets et de leur affaiblissement, leur propre force et leur propre gloire consistant dans la vigueur de ces sujets, mais elle procède de l'indocilité 11 de ces sujets qui sont peu disposés à contribuer à leur propre défense, ce qui rend nécessaire que leurs
1 2

F. Tricaud ne tient pas compte du "very". (NdT) G. Mairet ne semble pas tenir compte du fait que "obnoxious" peut être synonyme " de "liable" : assujetti, soumis, exposé, sujet à. (NdT) 3 Contresens étrange chez G. Mairet : "Il importe de ne pas considérer". (NdT) 4 "estate". (NdT) 5 Je néglige "or other", difficile à rendre ici. (NdT) 6 La seule traduction possible si l'on veut rendre compte parfaitement du double sens du mot "dissolute", double sens déjà présent en latin : 1) Absence de liens : la multitude est dissolue (Hobbes utilise évidemment le mot "men" et non le mot "people"), sans souverain pour exprimer la volonté de l'ensemble. 2) Cette absence de souveraineté aboutit à un comportement dissolu, "relâché", sans frein. La traduction de F. Tricaud "l'état inorganisé d'une humanité ..." n'insiste que sur le premier sens. Le singulier "humanité" me semble ici maladroit. Le pluriel "men" a été choisi par Hobbes pour insister sur l'état de "multitudo dissoluta". (NdT) 7 "tie". La traduction de F. Tricaud ("pour arrêter le bras") laisse échapper le sens du passage, qui s'appuie sur l'idée de lien et d'absence de lien ("dissolu"). 8 Même contresens chez G. Mairet. (NdT) 9 "the greatest pressure". La traduction "fardeau" est possible. J'ai choisi la traduction littérale pour insister sur la dynamique du rapport entre souverain et sujets. (NdT) 10 La traduction de G. Mairet est plus qu'étonnante : "le fardeau pesant sur les souverains"!! Ce fardeau ne pèse pas sur les souverains mais sur les sujets. (NdT) 11 "the restiveness". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

172

gouvernants tirent d'eux tout ce qu'ils peuvent en temps de paix, pour pouvoir avoir les moyens, en des occasions imprévues ou en cas de besoin soudain, de résister à leurs ennemis ou de l'emporter sur eux. Car tous les hommes sont par nature pourvus de verres considérablement grossissants 1 (qui sont leurs passions et l'amour de soi) au travers desquels tout petit paiement est une grande injustice, mais ils sont dépourvus de ces lunettes prospectives 2 (à savoir les sciences morale et civile) pour s'assurer, [en voyant] au loin, des misères qui sont suspendues audessus d'eux, et qui ne peuvent être évitées sans de tels paiements.

1 2

"notable multiplying glasses". (NdT) "prospective glasses". A ma connaissance, cette expression n'est pas utilisée en optique. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

173

Deuxième partie : De la République

Chapitre XIX
Des différentes espèces de Républiques par institution, et de la succession au pouvoir souverain.
Retour à la table des matières

La différence [qui se trouve entre] les Républiques consiste en la différence [qui se trouve entre] les souverains, ou personnes représentatives de toute la multitude et de chaque individu de cette multitude. Et parce que la souveraineté est soit dans un seul homme, soit dans une assemblée de plus d'un seul 1, et que, dans cette assemblée ont le droit d'entrer soit tous les hommes, soit pas tous 2 mais certains, distingués des autres, il est manifeste qu'il ne peut y avoir que trois espèces de Républiques. Car le représentant doit nécessairement être un seul homme, ou davantage, et si c'est davantage, alors c'est l'assemblée de tous, ou sinon d'une partie. Quand le représentant est un seul homme, la République est alors une MONARCHIE; quand c'est l'assemblée de tous ceux qui veulent se réunir 3, la République est alors une DÉMOCRATIE, ou République populaire; quand c'est une assemblée d'une partie seulement, alors la République est appelée une ARISTOCRATIE 4. Il ne peut y avoir aucune autre espèce de République, car c'est soit un seul, soit davantage, soit tous qui doit ou doivent avoir le pouvoir souverain (qui est, je l'ai montré, indivisible) absolu 5. Il y a d'autres noms de gouvernements dans les livres d'histoire et de politique, comme tyrannie et oligarchie; mais ce ne sont pas les noms d'autres formes de gouvernement, mais les noms des mêmes formes quand on ne les aime pas. Car ceux qui sont mécontents sous la monarchie l'appellent tyrannie, et ceux à qui
1 2 3 4 5

"or in an assembly of more than one". (NdT) F. Tricaud néglige "not every one". (NdT) "when an assembly of all that will come together". (NdT) "a monarchy; (...) a democracy, or popular Commonwealth (...) an aristocracy". (NdT) "entire" : absolu, en totalité. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

174

l'aristocratie déplaît l'appellent oligarchie. De même, ceux que la démocratie chagrine l'appellent anarchie (ce qui signifie absence de gouvernement); et pourtant, je pense que personne ne croit qu'une absence de gouvernement soit une nouvelle espèce de gouvernement. Pour la même raison, on ne doit pas non plus croire que le gouvernement est d'une espèce, quand on l'aime, et d'une autre quand on ne l'aime pas ou qu'on est opprimé par les gouvernants. Il est manifeste que les hommes qui sont dans une absolue liberté peuvent, s'ils le désirent, donner autorité à un seul homme pour représenter chacun d'eux, aussi bien que donner cette autorité à une assemblée d'hommes, quelle qu'elle soit; et par conséquent, ils peuvent s'assujettir 1, s'ils le jugent bon, à un monarque aussi absolument qu'à un autre représentant. Donc, là où un pouvoir souverain est déjà érigé, il ne peut y avoir aucun autre représentant du même peuple, sinon seulement pour certaines fins particulières, et dans des limites imposées par le souverain. Car ce serait ériger deux souverains, et chaque homme aurait sa personne représentée par deux acteurs qui, en s'opposant l'un à l'autre, devraient nécessairement diviser ce pouvoir qui est (si les hommes veulent vivre en paix) indivisible, et par là réduire la multitude à l'état de guerre, contrairement à la fin pour laquelle toute souveraineté est instituée. Et c'est pourquoi, tout comme il est absurde de penser qu'une assemblée souveraine, invitant le peuple qui est sous sa domination à envoyer ses députés avec le pouvoir de faire connaître son avis ou son désir, devrait alors tenir ces députés, plutôt qu'elle-même, pour le représentant absolu du peuple, il est absurde aussi de penser la même chose dans une monarchie. Et je ne comprends pas comment une vérité aussi évidente ait pu dernièrement être si peu observée : que, dans une monarchie, celui qui détenait la souveraineté d'une transmission de six cents ans et qui était seul appelé souverain, à qui chacun des sujets donnait le titre de Majesté, et qui était indiscutablement considéré par eux comme leur roi, n'ait cependant jamais été considéré comme leur représentant, ce nom de représentant passant, sans opposition, pour le titre de ces hommes qui, sur son ordre, étaient envoyés par le peuple 2 pour lui porter ses requêtes, et lui donner, s'il le permettait, son avis 3. Ce qui peut servir d'avertissement à ceux qui sont les représentants véritables et absolus d'un peuple, pour qu'ils instruisent les hommes 4 de la nature de cette fonction, et qu'ils prennent garde à la façon dont ils admettent 5 quelque autre représentation

1 2

3 4 5

"consequently may subject themselves". (NdT) Hobbes emploie bel et bien ici le mot "people" (peuple, ou gens) et non le mot "subjects". On comprend aisément, d'un point de vue théorique, que F. Tricaud et G. Mairet n'aient pas voulu traduire par "peuple", ce mot donnant une unité à la multitude des sujets qui, évidemment, ne peut être réalisée que par le véritable souverain (le souverain est le peuple dès le contrat, les individus de la multitude n'étant que des sujets séparés, sans aucune autre volonté que celle du souverain). Les temps grammaticaux utilisés par G. Mairet semblent négliger le fait que Hobbes fait ici allusion à l'histoire anglaise du XVIIème siècle. (NdT) La traduction de G. Mairet ("pour les instruire") n'est pas correcte. Ce sont les sujets (ici appelé peuple) qu'il faut instruire, pas les souverains. (NdT) F. Tricaud complique inutilement : "à la manière dont s'introduit en ceux-ci l'idée que peut s'exercer ...". Cette complication s'explique par le fait que F. Tricaud a cru que le verbe "to admit" renvoyait aux gens du peuple, ce qui est une erreur. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

175

générale, en quelque occasion que ce soit, s'ils entendent s'acquitter de la charge qui leur a été confiée 1. La différence entre ces trois espèces de Républiques consiste, non en la différence de pouvoir, mais en la différence de commodité ou d'aptitude pour réaliser la paix et la sécurité du peuple, fin pour laquelle ces Républiques ont été instituées. Et pour comparer la monarchie aux deux autres [formes de Républiques], nous pouvons remarquer : premièrement, que quiconque tient le rôle 2 de la personne du peuple, ou est l'un de ceux qui forment cette assemblée qui le tient, tient aussi le rôle de sa propre personne naturelle, et même s'il est attentif 3, dans sa personne publique, à réaliser l'intérêt commun, cependant, il est plus, ou non moins, attentif à réaliser son propre bien privé, celui de sa famille, de sa parenté et de ses amis; et, dans la plupart des cas, si l'intérêt public vient à contrarier l'intérêt privé, il préfère ce dernier : car les passions des hommes sont communément plus puissantes que leur raison. Il s'ensuit que là où l'intérêt public et l'intérêt privé sont étroitement unis, c'est l'intérêt public qui y gagne. Or, en monarchie, l'intérêt privé est le même intérêt que l'intérêt public. Les richesses, le pouvoir et l'honneur d'un monarque ne proviennent que des richesses, de la force et de la réputation de ses sujets. Car aucun roi ne peut être riche, ni glorieux, ni en sécurité 4 si ses sujets sont soit pauvres, soit méprisables, soit trop faibles, à cause du besoin ou des dissensions, pour soutenir une guerre contre leurs ennemis, alors que dans une démocratie, ou une aristocratie, la prospérité publique ne confère pas autant à la fortune privée de celui qui est corrompu, ou ambitieux, que ne le fait souvent un conseil perfide, une action traîtresse ou une guerre civile. Deuxièmement, [nous pouvons remarquer] qu'un monarque reçoit le conseil de qui lui plaît, quand il lui plaît, où il lui plaît, et par conséquent qu'il peut entendre l'opinion d'hommes versés dans la question dont il délibère, de quelque rang ou de quelque qualité qu'ils soient, et aussi longtemps 5 avant le moment d'agir et avec autant de secret qu'il veut. Mais quand une assemblée souveraine a besoin de conseils, personne n'est admis, sinon ceux qui en ont le droit 6 depuis le début, qui, pour la plupart, sont de ceux qui, alors 7, étaient plus versés dans l'acquisition des richesses que dans celle du savoir, et qui donnent nécessairement leur avis dans de longs discours qui peuvent exciter les hommes à l'action, et qui le font communément, mais qui ne les dirigent pas dans l'action 8. En effet, l'entendement 9 n'est jamais éclairé par la flamme des passions, il est aveuglé. Il n'existe pas non plus un lieu ou un moment où une assemblée peut recevoir des

1 2 3 4 5 6 7 8 9

"if they mean to discharge the trust committed to them". (NdT) "bear". F. Tricaud : "est dépositaire". G. Mairet : "est le support de". (NdT) "careful". La traduction de G. Mairet ("réfléchi") étonne un peu. (NdT) "For no king can be rich, nor glorious, nor secure". Contresens de G. Mairet, incompréhensible : "Car un roi peut être riche, mais ni glorieux ni en sécurité"!! (NdT) "as long" : aussi longtemps, et non "longtemps" (G. Mairet). (NdT) G. Mairet néglige le mot "right". (NdT) Ce "alors" vise à rendre compte du temps utilisé par Hobbes : "who have been versed". (NdT) "but not govern them in it". (NdT) "the understanding" : littéralement, la compréhension. N'oublions pas que l'entendement est chez Hobbes un acte. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

176

conseils en secret, parce que, par définition, elle est formée de plusieurs membres 1. Troisièmement, [nous pouvons remarquer] que les résolutions d'un monarque ne sont pas sujettes à une autre inconstance que celle de la nature humaine, alors que dans les assemblées, outre l'inconstance de nature, se révèle l'inconstance qui tient au nombre. En effet, l'absence de quelques-uns qui, une fois la résolution prise, l'auraient soutenue avec constance 2 (ce qui peut arriver pour des raisons de sécurité, à cause de la négligence ou d'empêchements privés), et la présence assidue 3 de quelques-uns d'un avis contraire, défont aujourd'hui tout 4 ce qui fut conclu hier. Quatrièmement, [nous pouvons remarquer] qu'un monarque ne peut pas être en désaccord avec lui-même, par envie ou par intérêt, alors qu'une assemblée le peut, et à un point tel que ce désaccord peut produire une guerre civile. Cinquièmement, [nous pouvons remarquer] qu'en monarchie, il y a cet inconvénient 5, qu'un sujet, par le pouvoir d'un seul homme, peut être dépossédé de tous ses biens 6 pour enrichir un favori ou un flatteur; ce qui, je l'avoue, est un grand et inévitable inconvénient. Mais la même chose peut aussi bien arriver quand le pouvoir souverain se trouve en une assemblée, car leur pouvoir est le même; et [les membres de cette assemblée] 7 sont aussi sujets [à recevoir] de mauvais conseils et à être séduits par des orateurs qu'un monarque peut l'être par des flatteurs, les uns se faisant les flatteurs des autres, les uns servant l'avidité et l'ambition des autres, et cela à tour de rôle. Et alors que les favoris des monarques sont peu nombreux et n'ont personne d'autre à avantager que leur propre parenté, les favoris d'une assemblée sont nombreux, et leur parenté est beaucoup plus importante que celle d'un monarque. En outre, il n'est pas de favori d'un monarque qui ne puisse aussi bien secourir ses amis que nuire à ses ennemis; mais les orateurs, c'est-à-dire les favoris d'une assemblée souveraine, quoiqu'ils aient un grand pouvoir de nuire, n'ont qu'un petit pouvoir de sauver. Car accuser requiert moins d'éloquence (telle est la nature de l'homme) qu'excuser, et la condamnation ressemble plus à la justice que l'absolution.

1 2 3

4 5 6 7

Traduction libre de "because of their own multitude". (NdT) "a few that would have the resolution, once taken, continue firm". (NdT) Les traductions de F. Tricaud ("présence concertée") et de G. Mairet ("l'apparition opportune") ne rendent pas compte de l'idée toute simple de la formule "the diligent appearance" : certains membres de l'assemblée sont rarement absents, et leur présence assidue peut effectivement démettre aujourd'hui ce qui a été fait hier. Néanmoins, il y a bien sûr dans l'idée de diligence l'idée d'une attention, d'un zèle, qui peut suggérer une préméditation, ce qui explique la traduction de F. Tricaud. Je pense que G. Mairet suggère la même idée, en employant le mot "opportun". (NdT) F. Tricaud ne tient pas comte de "all" ("all that was concluded yesterday"). (NdT) "this inconvenience". (NdT) Exactement "de tout ce qu'il possède" ("of all he possesseth"). (NdT) Le "elles" de F. Tricaud n'est pas clair. Il est même incorrect. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

177

Sixièmement, [nous pouvons remarquer] que c'est un inconvénient, en monarchie, que la souveraineté peut être transmise 1 à un enfant 2 ou à quelqu'un qui n'est pas capable de distinguer le bon du mauvais, et cet inconvénient consiste en ce que l'usage du pouvoir doit être entre les mains d'un autre homme, ou de quelque assemblée d'hommes, qui ont à gouverner par son droit et en son nom 3, en tant que curateurs et protecteurs de sa personne et de son autorité. Mais dire que c'est un inconvénient de mettre l'usage du pouvoir souverain entre les mains d'un homme, ou d'une assemblée d'hommes, c'est dire que tout gouvernement comporte plus d'inconvénients que la confusion et la guerre civile. Et donc, tout le danger que l'on puisse supposer doit venir de la discorde entre ceux 4 qui, pour une charge d'un si grand honneur et d'un si grand profit, peuvent devenir concurrents. Pour montrer que cet inconvénient ne procède pas de la forme de gouvernement que nous appelons monarchie, nous devons faire cette hypothèse : le précédent monarque a désigné celui qui aura la tutelle de son successeur mineur, soit expressément par testament, soit tacitement en ne s'opposant pas à la coutume reçue en ce cas. Alors, un tel inconvénient, s'il se manifeste, doit être imputé, non à la monarchie, mais à l'ambition et à l'injustice des sujets qui, dans toutes les espèces de gouvernement, où le peuple n'est pas bien instruit de son devoir et des droits de souveraineté, sont les mêmes. Autrement, si le précédent monarque n'a donné aucune instruction pour cette tutelle, alors la loi de nature a fourni cette règle suffisante, que la tutelle sera exercée par celui qui, par nature, a le plus d'intérêt à la préservation de l'autorité du mineur, et à qui le moins de profit peut échoir par sa mort ou sa déchéance 5. Etant donné que tout homme, par nature, recherche son propre profit et sa propre promotion, placer un mineur sous le pouvoir de ceux qui peuvent se promouvoir par sa mort ou en lui causant un préjudice, ce n'est pas tutelle, mais traîtrise 6. Si bien que, si les dispositions sont suffisamment prises contre toute juste querelle au sujet du gouvernement [qui s'exerce] sous un enfant, si quelque discorde 7 surgit, susceptible de troubler la paix publique, on ne doit pas l'imputer à la forme de la monarchie, mais à l'ambition des sujets et à l'ignorance de leur devoir. D'un autre côté, il n'est pas de grande République, dont la souveraineté réside dans une grande assemblée, qui ne soit, pour ce qui est des délibérations sur la paix, la guerre, l'élaboration des lois, dans la même condition que si le gouvernement appartenait à un enfant 8. De même qu'un enfant manque de jugement pour être en désaccord avec les conseils qui lui sont donnés et est par là dans la nécessité de se tenir à l'avis de celui, ou de
1 2 3 4

5 6 7

8

"may descend upon an infant". (NdT) D'un point de vue juridique, à une personne mineure. (NdT) "which are to govern by his right and in his name". (NdT) La traduction de F. Tricaud n'est pas fidèle au texte anglais : "Tout le danger qu'on peut faire valoir vient donc des prétentions de ceux qui peuvent devenir rivaux ...". Le mot "pretended" renvoie au danger, et certainement pas aux rivaux : "And therefore all the danger that can be pretended must arise from the contention of those that ...". La traduction de G. Mairet est tout à fait correcte. (NdT) "diminution". (NdT) "is not tuition, but treachery". (NdT) Le mot "contention" peut avoir parfois le sens de prétention, d'affirmation : je prétends que ..., j'affirme que. A partir de là, F. Tricaud a cru pouvoir traduire "contention" par "prétention". G. Mairet traduit par "dispute". (NdT) "if the government were in a child" : littéralement "si le gouvernement était dans un enfant". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

178

ceux à qui il est confié, de même, à une assemblée, fait défaut la liberté d'être en désaccord avec le conseil de la majorité, que ce conseil soit bon ou qu'il soit mauvais. Et de même qu'un enfant a besoin d'un tuteur, ou protecteur, pour préserver sa personne et son autorité, de même, dans les grandes Républiques, l'assemblée souveraine, dans tous les grands dangers et troubles, a besoin de custodes libertatis 1, c'est-à-dire de dictateurs, ou protecteurs de leur autorité, qui sont la même chose 2 que des monarques temporaires, à qui, pour une période [donnée], les assemblées peuvent confier l'exercice entier de son pouvoir, et à l'issue de laquelle, ces assemblées ont été plus souvent dépossédées de ce pouvoir que ne l'ont été les rois mineurs par leurs protecteurs, régents ou autres tuteurs. Quoique les espèces de souveraineté ne soient que trois, comme je viens de le montrer, c'est-à-dire la monarchie, où un homme a la souveraineté, la démocratie, où c'est l'assemblée générale des sujets, l'aristocratie, où c'est une assemblée de certaines personnes nommées, ou distinguées d'une autre façon des autres, cependant celui qui considérera les Républiques particulières qui ont existé et existent dans le monde ne les réduira peut-être pas facilement à trois [espèces], et il pourra avoir tendance à croire qu'il existe d'autres formes qui proviennent du mélange des ces trois espèces 3; comme par exemple les royaumes électifs 4, où le pouvoir souverain est mis entre les mains des rois pour un temps, ou les royaumes dans lesquels le roi a un pouvoir limité; lesquels gouvernements n'en sont pas moins appelés monarchies par la plupart des auteurs. De même, si une République populaire ou aristocratique soumet un pays ennemi, et le gouverne par un préfet 5, un procurateur, ou un autre magistrat, il peut sembler peut-être à première vue qu'il s'agit d'un gouvernement démocratique ou aristocratique. Mais il n'en est pas ainsi, car les rois électifs ne sont pas souverains, mais des ministres du souverain, tout comme les rois au pouvoir limité 6 ne sont pas souverains, mais ministres de ceux qui ont le pouvoir souverain, tout comme ces provinces qui sont assujetties à une démocratie ou à une aristocratie d'une autre République ne sont pas gouvernées démocratiquement ou aristocratiquement, mais monarchiquement.

Et d'abord, pour ce qui est du roi électif, dont le pouvoir est limité à la durée de sa vie, comme c'est le cas à ce jour en de nombreux endroits de la chrétienté, ou limité à un certain nombre d'années ou de mois, comme c'était le cas pour le pouvoir des dictateurs chez les Romains, s'il a le droit de désigner son successeur,

1 2 3 4 5

6

Gardiens (gardes) de la liberté. (NdT) Littéralement "autant" (as much as). (NdT) "other forms arising from these mingled together". (NdT) "elective kingdoms". (NdT) "president". Il paraît difficile de traduire aujourd'hui (comme le fait G. Mairet) par "président". Il s'agit, comme le signale F. Tricaud du gouverneur d'une province (voir le sens du latin praeses). En tant que les trois mots utilisés par Hobbes supposent que les fonctionnaires, malgré leur statut de quasi-monarques dans le pays soumis, demeurent des ministres du Souverain du pays vainqueur, le mot préfet (au sens qu'il a pu avoir dans l'histoire, surtout à Rome), pour traduire "president" me paraît correct. L'allusion, plus loin, à Ponce Pilate, confirme ce choix. (NdT) L'anglais dit directement : "limited kings". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

179

il n'est plus électif mais héréditaire 1. Mais s'il n'a pas le pouvoir de choisir 2 son successeur, il y a alors quelque autre homme connu, ou assemblée connue, qui peuvent, après son décès, élire un nouveau roi. Autrement, la République meurt et se dissout avec lui 3, et retourne à l'état de guerre. Si l'on connaît ceux qui ont le pouvoir de donner la souveraineté après sa mort, on connaît aussi que la souveraineté était en eux avant [sa mort], car nul n'a le droit de donner ce qu'il n'a pas le droit de posséder, et de le garder pour soi, s'il le juge bon. Mais s'il n'existe personne qui puisse donner la souveraineté après le décès de celui qui avait d'abord été élu, alors celui-ci a le pouvoir, et pour mieux dire, il y est obligé par la loi de nature, de prendre des mesures préventives 4, en instituant 5 son successeur, pour empêcher que ceux qui lui ont confié le gouvernement ne rechutent dans le misérable état de guerre civile. Et, par conséquent, il était, quand il a été élu, un souverain absolu 6. Deuxièmement, ce roi dont le pouvoir est limité n'est pas supérieur à celui ou à ceux qui ont le pouvoir de limiter ce pouvoir, et celui qui n'est pas supérieur n'est pas suprême, c'est-à-dire n'est pas souverain. Par conséquent, la souveraineté était toujours 7 en cette assemblée qui avait le droit de le limiter, et par conséquent, le gouvernement n'était pas une monarchie, mais soit une démocratie soit une aristocratie, comme jadis à Sparte, où les rois avaient le privilège de diriger les armées, mais où la souveraineté appartenait aux éphores. Troisièmement, quand jadis le peuple romain gouvernait le pays de Judée, par exemple, par un préfet, la Judée n'était cependant pas pour cela une démocratie, parce que les hommes de Judée n'étaient pas gouvernés par une assemblée dans laquelle chacun d'eux avait le droit d'entrer, ni une aristocratie, parce qu'ils n'étaient pas gouvernés par une assemblée dans laquelle chacun pouvait entrer en étant élu; mais ils étaient gouvernés par une seule personne qui, quoique pour le peuple de Rome, était une assemblée du peuple, ou démocratie, était cependant, pour le peuple de Judée, qui n'avait aucunement le droit de participer au gouvernement, un monarque. Car, quoique là où les gens sont gouvernés par une assemblée choisie par eux-mêmes dans leurs propres rangs, le gouvernement soit appelé une démocratie, ou une aristocratie, pourtant quand ils sont gouvernés par une assemblée qui ne résulte pas de leur propre choix, c'est une monarchie, non d'un seul homme sur un autre homme, mais d'un seul peuple sur un autre peuple 8.
1 2

3 4 5

6 7 8

"but hereditary". (NdT) "to elect". Peut avoir ou le sens d'élire (au sens politique) ou le sens de choisir (c'est ici le cas). L'utilisation du verbe "élire" au sens de choisir devient rare à notre époque (il demeure parfois dans le vocabulaire amoureux). (NdT) "and dissolveth with him". (NdT) "to provide" : pourvoir, se prémunir, se mettre à l'abri, prévenir un danger, etc.. On notera que G. Mairet néglige de traduire ce verbe important. (NdT) Le verbe instituer, parmi les différents sens, a celui de nommer officiellement un successeur. Il y a en effet dans le verbe anglais "to establish" l'idée d'une publicité de l'acte. Cette publicité est essentielle pour Hobbes. Elle est une condition d'une reconnaissance du pouvoir pour éviter l'état de guerre. (NdT) "a sovereign absolute". (NdT) F. Tricaud ne traduit pas "always". (NdT) Il est étrange que G. Mairet traduise "one man" par "un seul homme" et traduise "one people" par "un peuple" (au lieu de : "un seul peuple"). (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

180

La matière 1 de toutes ces formes de gouvernement étant mortelle, en sorte que non seulement les monarques, mais aussi les assemblées entières meurent, il est nécessaire, pour la conservation de la paix des hommes, de même qu'on a agencé les choses pour créer un homme artificiel, qu'on agence aussi les choses pour donner à cet homme artificiel une vie éternelle artificielle 2, sans laquelle les hommes qui sont gouvernés par une assemblée retourneraient à l'état de guerre à chaque génération, et ceux qui sont gouvernés par un seul homme dès la mort de leur gouvernant. Cette éternité artificielle est ce que les hommes appellent le droit de succession 3. Il n'est pas de forme parfaite de gouvernement là où le choix de la succession 4 n'appartient pas au souverain actuel. En effet, si ce choix appartient à un autre particulier, ou à une assemblée privée, il appartient à une personne sujette, et le souverain peut en prendre possession comme il lui plaît 5, et par conséquent, le droit [de succession] lui appartient. Si ce choix n'appartient à aucun particulier, mais est laissé à un nouveau choix, la République est alors dissoute, et le droit appartient à celui qui peut s'en emparer, contrairement à l'intention de ceux qui ont institué la République pour leur sécurité perpétuelle, non temporaire. Dans une démocratie, l'assemblée entière ne peut faire défaut, à moins que la multitude à gouverner ne fasse défaut 6. Et par conséquent la question du droit de succession ne se pose aucunement dans cette forme de gouvernement. Dans une aristocratie, quand un membre de l'assemblée meurt, l'élection d'un autre membre à sa place 7 appartient à l'assemblée, en tant que souveraine, à qui il appartient de choisir tous les conseillers et officiers 8. Car ce que le représentant fait, en tant qu'acteur, chacun des sujets le fait, en tant qu'auteur. Et quoique l'assemblée souveraine puisse donner pouvoir à d'autres pour élire de nouveaux hommes, pour pourvoir en membres la cour [souveraine] 9, cependant c'est encore par son autorité que l'élection est faite, de même que, par cette autorité, l'assemblée peut, quand l'intérêt public l'exige, annuler 10 cette élection.

1 2

"the matter". (NdT) "it is necessary for the conservation of the peace of men that as there was order taken for an artificial man, so there be order also taken for an artificial eternity of life". (NdT) 3 "the right of succession". (NdT) 4 "the disposing of the succession". (NdT) 5 "may be assumed by the sovereign at his pleasure". "to assume" : prendre, revêtir, prendre possession, s'approprier. (NdT) 6 Ce que verra très bien Rousseau, mais il ne s'agira évidemment pas de multitude au sens hobbesien chez Rousseau. (NdT) 7 F. Tricaud néglige "into his room". (NdT) 8 Fonctionnaires. (NdT) 9 Hobbes utilise ici le mot "court". La traduction de F. Tricaud ("corps") est moins bonne que celle de G. Mairet ("assemblée"). Il est possible que le mot "court" désigne ici l'assemblée en acte, réunie officiellement, tout comme on parle d'audience pour un tribunal. (NdT) 10 "and by the same it may, when the public shall require it, be recalled". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

181

La plus grande difficulté au sujet du droit de succession se trouve en monarchie, et la difficulté vient de ce qu'à première vue, il n'est pas évident [de savoir] qui doit nommer 1 le successeur, ni souvent qui a été nommé 2. En effet, dans les deux cas, il est requis une plus exacte ratiocination 3 que celle que tout homme a coutume d'utiliser. Pour la question [de savoir] qui nommera le successeur d'un monarque qui détient l'autorité souveraine, c'est-à-dire qui décidera du droit de succession 4 (car les rois et les princes électifs n'ont pas le pouvoir souverain en propriété, ils en ont simplement l'usage), nous devons considérer que ou celui qui est en possession [du pouvoir souverain] a le droit de disposer de la succession, ou, dans l'autre cas, que ce droit retourne à la multitude sans cohésion 5. Car la mort de celui qui détient le pouvoir souverain en propriété laisse la multitude sans aucun souverain, c'est-à-dire sans aucun représentant en qui ils soient unis et par lequel ils soient capables de faire une seule action 6; et ils sont donc incapables d'élire quelque nouveau monarque, chacun ayant un droit égal à se soumettre à celui qu'il croit le plus capable de le protéger, ou, s'il le peut, de se protéger par sa propre épée, ce qui est un retour à la confusion et à l'état de guerre de chacun contre chacun, contrairement à la fin pour laquelle on a d'abord institué la monarchie. C'est pourquoi il est évident que, par l'institution d'une monarchie, le choix du successeur est toujours laissé au jugement et à la volonté du celui qui détient alors le pouvoir souverain. Et pour ce qui est de la question, qui peut surgir parfois, de savoir qui le monarque qui détient le pouvoir souverain a désigné pour succéder à son pouvoir et en hériter, cela est déterminé par ses paroles expresses et par son testament, ou par d'autres signes tacites suffisants. Par des paroles expresses, ou par testament, [il faut entendre] ce qu'il a déclaré, de son vivant, viva voce 7 ou par écrit, comme les premiers empereurs de Rome qui déclaraient qui seraient leurs héritiers. Car le mot héritier ne signifie pas par lui-même les enfants et la plus proche 8 parenté d'un homme, mais celui qui, quel qu'il soit, selon ses déclarations faites d'une façon ou d'une autre, devra
1 2 3

4 5

6 7 8

"appoint". (NdT) On notera l'incorrection grammaticale de la traduction de F. Tricaud. (NdT) "ratiocination" et non "reasonning"(voir le chapitre 5). On rappellera que ce mot n'est aucunement péjoratif chez Hobbes. Il s'agit du calcul par propositions, tel qu'il a été exposé dans le chapitre 5. (NdT) "the right of inheritance": droit de succession, droit d'héritage. G. Mairet a négligé de traduire l'expression. (NdT) Il n'est pas facile de rendre l'anglais "dissolved", dans l'expression "the dissolved multitude", quoique l'idée soit très claire : c'est celle de l'absence de liens, de l'absence d'unité (unité qui se réalisera dans la personne du souverain). F. Tricaud a choisi "multitude inorganisée", et ce choix est très heureux. G. Mairet a choisi "dispersée", ce qui est aussi un bon choix. La traduction de "dissolved" par "dissolue" est quasiment impossible, vu le sens français du mot. La traduction par "dissoute" est de même impossible puisqu'elle suggère une cohésion antérieure. "éparse" était possible, "éparpillée" acceptable mais plus faible. "sans liens" était peut-être la traduction la plus simple. (NdT) F. Tricaud traduit assez librement "and be capable of doing any one action" par " habilités à poser quelque acte collectif". (NdT) De vive voix. (NdT) G. Mairet néglige le superlatif. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

182

hériter de sa succession. Si donc un monarque déclare de façon expresses que tel homme sera son héritier, soit par des paroles, soit par écrit, alors cet homme, immédiatement après le décès de son prédécesseur, est investi du droit d'être monarque 1. Mais là où un testament et des paroles expresses font défaut, on doit se conformer à d'autres signes naturels de la volonté, dont l'un est la coutume. C'est pourquoi là où la coutume est que le plus proche parent succède sans autre condition 2, le plus proche parent a de ce fait le droit à la succession; car si la volonté de celui qui était en possession [du pouvoir souverain] avait été autre, il aurait pu aisément la déclarer de son vivant. De même, là où la coutume est que le plus proche parent mâle succède, le droit de succession appartient de ce fait au plus proche parent mâle, pour la même raison. Ce serait la même chose si la coutume était d'avantager la femelle. Car quelle que soit la coutume, si un homme peut par un mot s'en rendre maître 3, et qu'il ne le fait pas, c'est le signe naturel qu'il veut la maintenir. Mais là ou aucune coutume, aucun testament n'a précédé [le décès], il doit être entendu : premièrement, que la volonté d'un monarque est que le gouvernement demeure monarchique, parce qu'il a approuvé ce gouvernement en lui-même 4. Deuxièmement, qu'un enfant qui vient de lui, mâle ou femelle, doit avoir la priorité sur un autre enfant, parce qu'on présume que les hommes sont, par nature, plus portés à avantager leurs propres enfants que ceux des autres hommes, et parmi leurs enfants, un mâle plus qu'une femelle, parce que les hommes sont plus propres que les femmes aux actions pénibles et dangereuses. Troisièmement, quand sa propre descendance fait défaut, [on présume qu'il faut avantager] un frère plutôt qu'un étranger, et de même, encore, le plus proche par le sang plutôt que le plus éloigné, parce qu'on présume toujours que le plus proche parent et plus proche par l'affection; et il est évident que, de la grandeur des plus proches parents, rejaillit toujours sur un homme le plus d'honneur 5. Mais, s'il est légitime qu'un monarque dispose de la succession par les termes d'un contrat, ou par un testament, certains pourront peut-être objecter un grand inconvénient : car il peut vendre ou donner son droit de gouverner à un étranger, ce qui, parce que les étrangers (c'est-à-dire les hommes qui n'ont pas l'habitude de vivre sous le même gouvernement, et qui ne parlent pas la même langue) se sous-

1 2

3 4 5

Le verbe "régner" est ajouté par F. Tricaud. Hobbes écrit : "invested in the right of being monarch". (NdT) "absolutely succeedeth". Littéralement "succède absolument". Le sens de l'adverbe s'éclaire dans la suite du texte, quand Hobbes donne l'exemple de conditions qui s'ajoutent : plus proche parenté mâle (ou femelle), auquel cas le plus proche parent ne succède pas absolument, mais relativement au fait qu'il est mâle ou femelle. La traduction de F. Tricaud ("sans autre précision") est correcte, mais le mot "précision" ne rend pas bien compte de l'adverbe "absolutely". G. Mairet traduit "absolument". (NdT) "to control" : différents sens : diriger, commander, s'emparer, réprimer, dompter, etc.. (NdT) "in himself" : c'est-à-dire en régnant comme monarque. (NdT) Exactement, Hobbes dit : "et il est évident qu'un homme reçoit toujours, par réflexion, le plus d'honneur de la grandeur de sa plus proche parenté." Il paraît difficile de conserver directement le sens optique de l'image dans la traduction. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

183

évaluent 1 les uns les autres, peut tourner à l'oppression de ses sujets, ce qui est en vérité un grand inconvénient. Mais cela ne procède pas nécessairement de l'assujettissement au gouvernement d'un étranger, mais du manque de compétence 2 des gouvernants, qui ignorent les vraies règles de la politique 3. Et c'est pourquoi les Romains, après avoir soumis de nombreuses nations, avaient coutume, pour rendre leur gouvernement digeste 4, de supprimer ce grief, autant qu'ils le jugeaient nécessaire, en donnant tantôt à des nations entières, tantôt aux hommes les plus importants de chaque nation conquise, non seulement les privilèges, mais aussi le nom de Romains; et ils admirent beaucoup d'entre eux au Sénat et à des fonctions privilégiées 5, même dans la cité de Rome. Et c'est cela que visait notre très sage roi Jacques, en s'efforçant d'unir ses deux royaumes d'Angleterre et d’Écosse, et s'il y était parvenu, cela aurait, selon toute vraisemblance, prévenu les guerres civiles qui affligent ces deux royaumes à présent. Qu'un monarque dispose de la succession par testament 6 ne peut donc pas causer un tort au peuple, bien que, par la faute de nombreux princes, [ce droit] se soit révélé gênant. Mais il y a un autre argument pour montrer la légitimité 7 de cette façon de faire : quel que soit l'inconvénient qui puisse survenir en donnant un royaume à un étranger, il peut aussi survenir quand on se marie avec des étrangers, et que le droit de succession puisse ainsi leur échoir. Pourtant, cela est considéré par tous comme légitime.

1 2 3 4

5 6

7

"to undervalue" : se sous-évaluer (littéralement), se sous-estimer, mésestimer, faire peu de cas de ... (NdT) "unskillfulness". Est "skilled" (skilful) celui qui est habile, adroit, expert, compétent, spécialisé... On peut traduire "unskillfulness" par maladresse, inhabileté, incompétence. (NdT) "the true rules of politics". (NdT) "to make their government digestible". Le "plus" ("plus digeste") de G. Mairet n'est pas justifié. F. Tricaud évite la traduction littérale en choisissant "pour rendre leur gouvernement moins pesant". (NdT) "offices of charge". (NdT) "by will". L'expression est employée pour désigner les dernière volontés, même sans "last" : to make one's will : faire son testament. G. Mairet traduit "selon sa volonté", mais le paragraphe, ne l'oublions pas, concerne une objection sur le droit de succession pas testament et par contrat. (NdT) "the lawfulness". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

184

Deuxième partie : De la République

Chapitre XX
Des dominations paternelle et despotique

Retour à la table des matières

Une république par acquisition 1 est celle où le pouvoir souverain est acquis par la force; et il est acquis par la force quand des hommes, individuellement, ou plusieurs ensemble à la majorité des voix, par crainte de la mort, ou des fers, autorisent toutes les actions de cet homme, ou de cette assemblée, qui a leurs vies et leur liberté 2 en son pouvoir. Et cette espèce de domination, ou de souveraineté, diffère de la souveraineté par institution seulement en ceci que les hommes qui choisissent leur souverain le font par crainte l'un de l'autre, et non par crainte de celui qu'ils instituent. Mais dans ce cas, ils s'assujettissent 3 à celui dont ils ont peur 4. Dans les deux cas, ils le font par crainte 5, ce qui doit être noté par ceux qui soutiennent que toutes les conventions qui procèdent de la peur de la mort ou de la violence sont nulles. Si c'était vrai 6, personne, dans aucune espèce de République, ne pourrait être obligé d'obéir. Il est vrai que, une fois une République instituée, ou acquise, des
1 2 3 4 5 6

"A Commonwealth by acquisition". (NdT) Le pluriel de F. Tricaud ne se justifie pas. Hobbes utilise le singulier "liberty". (NdT) De nouveau, le "eux-mêmes" de G. Mairet ne se justifie. Ce n'est que le pronom réfléchi. (NdT) " to him they are afraid of". (NdT) "for fear". (NdT) F. Tricaud ne rend pas directement "true". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

185

promesses qui procèdent de la peur de la mort ou de la violence ne sont pas des conventions, et n'obligent pas, quand la chose promise est contraire aux lois; mais la raison n'en est pas que la promesse a été faite sous la crainte, mais que celui qui promet n'a aucun droit sur la chose promise. De même, quand il peut légalement 1 s'exécuter, et qu'il ne le fait pas, ce n'est pas l'invalidité de la convention qui le dispense 2 [de le faire], mais la sentence du souverain. Autrement, toutes les fois qu'un homme promet légalement 3, il rompt illégalement sa promesse, mais quand le souverain, qui est l'acteur, l'en acquitte, alors celui qui lui a extorqué la promesse l'en acquitte aussi, en tant qu'auteur de cette dispense 4. Mais les droits et conséquences de la souveraineté 5 sont les mêmes dans les deux cas. Le pouvoir du souverain ne peut pas, sans son consentement, être transmis à un autre, on ne peut lui confisquer 6 ce pouvoir, il ne peut être accusé par l'un de ses sujets d'avoir commis un tort 7, il ne peut pas être puni par eux, il est juge de ce qui est nécessaire à la paix, et il est juge des doctrines. Il est l'unique législateur, et le juge suprême des disputes, des moments et des opportunités de la guerre et de la paix. Il lui appartient de choisir les magistrats, conseillers, commandants, et tous les autres officiers 8 et ministres, et de déterminer les récompenses et les punitions, les honneurs et le rang. Les raisons de cela sont les mêmes que celles qui sont alléguées dans le chapitre précédent pour les mêmes droits et conséquences de la souveraineté par institution. La domination est acquise de deux façons, par la génération et par la conquête 9. Le droit de domination par génération est celui que le parent a sur ses
1 2 3 4 5

6

7

8 9

"lawfully". (NdT) "it is not the invalidity of the covenant that absolveth him". F. Tricaud ajoute inutilement le mot "dette". (NdT) "lawfully", et plus loin "unlawfully". (NdT) "absolution". (NdT) La traduction de G. Mairet ("Mais les droits de souveraineté et leurs effets ...") ne respecte pas le texte de l'auteur. Il s'agit dans le texte de Hobbes des effets de la souveraineté, pas des effets des droits de la souveraineté. (NdT) "he cannot forfeit it". On peut traduire aussi : il ne peut être déchu de ce pouvoir. La traduction de G. Mairet est nettement trop faible : "il ne peut le perdre". Le verbe "to forfeit" suggère que la confiscation est motivée par une forfaiture. (NdT) "injury". F. Tricaud, qui traduit le plus souvent par "tort" ne justifie pas son choix d' "injustice", tout à fait possible ici. On rappellera que le mot "injury" signifie soit tort, lésion (même physique), accident, soit injustice. (NdT) Ici fonctionnaires. (NdT) F. Tricaud traduit "by conquest" par "en subjuguant". Il justifie cette traduction par un passage de la révision du Léviathan (page 714 chez Sirey).Que faut-il en penser? 1) Effectivement, la révision remet en question le sens habituel des mots "conquest", "conqueror", "conquered". Je reproduis ici un extrait (dans notre traduction) : "Et parce que je trouve dans différents livres anglais publiés récemment que les guerres civiles n'ont pas encore assez appris aux hommes à quel instant un sujet devient obligé envers le conquérant, ni ce qu'est la conquête, ni comme il se fait que cette conquête oblige les hommes à obéir à ses lois, je dis, pour la satisfaction de ceux qui voudraient aller plus loin sur ce sujet, que l'instant où un homme devient sujet d'un conquérant est celui où, ayant la liberté de se soumettre à lui; il consent, soit par des paroles expresses, soit par un autre signe suffisant, à être son sujet. (...) De là, on peut aussi comprendre quand on peut dire que des hommes sont conquis, et en quoi la nature de la conquête et le droit du conquérant consistent; car cette soumission implique tout cela. La conquête n'est pas la victoire elle-même, mais l'acquisition, par la victoire, d'un droit sur les

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

186

enfants, et il est appelé PATERNEL 1. Et il ne provient pas tant de la génération, comme si donc le parent avait domination sur son enfant parce qu'il l'avait engendré, que du consentement 2 de l'enfant, soit exprès, soit déclaré par des preuves suffisantes. En effet, pour ce qui est de la génération, Dieu a conféré 3 à l'homme un aide, et il y en a toujours deux, qui sont [ses] parents à égalité. C'est pourquoi la domination sur l'enfant devrait appartenir à égalité aux deux, et l'enfant devrait être assujetti 4 aux deux à égalité, ce qui est impossible, car nul ne peut obéir à deux maîtres 5. Et en attribuant la domination à l'homme 6 seulement, en tant qu'étant de sexe supérieur, certains ont mal raisonné, car entre l'homme et la femme, il n'y a pas une différence de force et de prudence telle que le droit puisse être déterminé sans guerre. Dans les Républiques, cette dispute est tranchée par la loi civile, et la plupart du temps, mais pas toujours, la sentence est favorable au père, parce que la plupart des Républiques ont été érigées par des pères et non
personnes des hommes. Celui qui est tué est vaincu mais il n'est pas conquis. Celui qui est pris et mis en prison ou dans les chaînes n'est pas conquis, quoique vaincu, car il est encore un ennemi et il est en droit de se sauver s'il le peut. Mais celui à qui l'on accorde la vie et la liberté contre une promesse d'obéissance est désormais conquis et est désormais un sujet, mais pas avant." Le texte est suffisamment clair : il y a, au sens le plus rigoureux, conquête quand il y a contrat (express ou tacite) par lequel la vie et la liberté physique s'échangent contre une obéissance au souverain. Conquérir et assujettir ont donc le même sens. 2) Qu'en est-il exactement du chapitre XX? Le mot "conquest" apparaît trois fois (§4,10,14) et le participe passé "conquered" une fois (§11). Voyons le détail : a) §4 : "Dominion is acquired two ways: by generation and by conquest." Aucune explication de Hobbes qui passe tout de suite à la domination paternelle. b)§10 : "Dominion acquired by conquest, or victory in war, is that which some writers call DESPOTICAL from Despotes, which signifieth a lord or master, and is the dominion of the master over his servant. And this dominion is then acquired to the victor when the vanquished, to avoid the present stroke of death, covenanteth, either in express words or by other sufficient signs of the will, that so long as his life and the liberty of his body is allowed him, the victor shall have the use thereof at his pleasure." On remarque que la victoire et la conquête sont mises sur le même plan. Néanmoins, les lignes qui suivent éclairent le sens du mot "conquête", ici conforme à la révision. c)§11 : "It is not therefore the victory that giveth the right of dominion over the vanquished, but his own covenant. Nor is he obliged because he is conquered; that is to say, beaten, and taken, or put to flight; but because he cometh in and submitteth to the victor." F. Tricaud a raison de signaler qu'ici le sens de la révision n'est pas observé. d)§14 : "So that for a man that is monarch of diverse nations, he hath in one the sovereignty by institution of the people assembled, and in another by conquest; that is by the submission of each particular, to avoid death or bonds; to demand of one nation more than of the other, from the title of conquest, as being a conquered nation, is an act of ignorance of the rights of sovereignty." L'usage du mot est sans aucun doute fidèle à la révision. Que conclure : il semble difficile de ne pas traduire "conquest" par "conquête", vu la force de l'usage; mais on retiendra simplement que ce mot (sauf dans un cas, §11) n'a pas le sens habituel, mais qu'il a le sens que lui donne la révision. Un astérisque ajouté au mot attirera dans la suite le lecteur sur le sens particulier du mot. (NdT) "paternal". (NdT) "consent". (NdT) "to ordain". Dans le domaine religieux, ce mot signifie ou "ordonner un prêtre", ou "destiner" On eût pu ici traduire : "Dieu a destiné à l'homme ...". (NdT) La traduction de F. Tricaud ("devrait donc appartenir") étonne. Hobbes écrit : "and he be equally subject to both." Il s'agit bien du rapport d'un sujet-enfant à un souverain-parent. (NdT) Allusion à Matthieu, VI, 24 (la King James version donne en effet : "No man can serve two masters". On retrouve la même idée sous une forme différente en Luc, XVI, 13 : "No servant can serve two masters")("nemo potest duobus dominis servire", dit la Vulgate). F. Tricaud traduit "père", mais Hobbes ne dit pas ici "father" mais "man". (NdT)

1 2 3 4

5

6

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

187

par des mères de famille. Mais la question se pose désormais dans l'état de simple nature 1 où l'on suppose qu'il n'y a ni lois du mariage, ni lois sur l'éducation des enfants, mais [seulement] 2 la loi de nature et la naturelle inclination des sexes l'un pour l'autre, et pour les enfants. Dans cet état de simple nature 3, ou bien les parents disposent entre eux de la domination de l'enfant, par contrat, ou ils n'en disposent pas du tout 4. S'ils en disposent, le droit est transmis 5 conformément au contrat. L'histoire nous montre que les Amazones contractaient avec les hommes des pays voisins, à qui elles avaient recours pour leur descendance, [et le contrat stipulait] que la descendance mâle serait renvoyée [aux hommes] tandis que la descendance femelle resterait avec elles; si bien que la domination des femelles appartenait à la mère. S'il n'y a pas de contrat, la domination appartient à la mère, car dans l'état de simple nature, où il n'y a pas de lois du mariage, on ne peut savoir qui est le père, à moins que la mère ne déclare qui il est, et donc le droit de domination dépend de sa volonté, et par conséquent, lui appartient. De plus, vu que l'enfant est d'abord au pouvoir de la mère, et qu'elle peut soit le nourrir, soit l'exposer, si elle le nourrit, il lui doit la vie, et il est donc obligé de lui obéir plutôt que d'obéir à un autre, et en conséquence de cela, la domination de l'enfant lui appartient. Mais si elle l'expose, et qu'un autre le trouve et le nourrit, la domination appartient à celui qui le nourrit. En effet, il doit obéir à celui qui le préserve, parce que la préservation de la vie étant la fin pour laquelle un homme s'assujettit à un autre, tout homme est censé promettre obéissance à celui qui a le pouvoir de le garder sauf ou de le tuer. Si la mère est assujettie au père, l'enfant est au pouvoir du père, et si le père est assujetti à la mère (comme quand une reine souveraine se marie avec l'un de ses sujets), l'enfant est assujetti à la mère, parce que le père aussi lui est assujetti 6. Si un homme et une femme, monarques de deux royaumes différents, ont un enfant, et qu'ils contractent pour savoir qui en aura la domination, le droit de domination est transmis 7 par le contrat. S'ils ne contractent pas, la domination se conforme à la domination du lieu de résidence de l'enfant, car le souverain de chaque pays domine tous ceux qui y résident. Celui qui a la domination d'un enfant a aussi la domination des enfants de l'enfant, et des enfants des enfants; car celui qui a la domination de la personne

1 2 3 4 5 6 7

G. Mairet néglige "mere" ("mere nature"). (NdT) Ce "seulement", qui ne correspond à rien dans le texte de Hobbes, vient "naturellement" sous la plume, en français. Idem chez F. Tricaud. (NdT) Même oubli chez G. Mairet. (NdT) La traduction de F. Tricaud ("ou bien ils n'en font rien") est assez maladroite, malgré l'intention d'éviter une répétition (mais cette répétition est choisie par Hobbes). (NdT) the right passeth". La traduction de G. Mairet ("existe") est insuffisante. (NdT) Ou plus exactement "parce que le père aussi est son sujet". (NdT) G. Mairet, qui avait traduit précédemment "passeth" par "existe" traduit maintenant par "passe". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

188

d'un homme a [aussi] la domination de tout ce qui lui appartient. Sinon, la domination ne serait qu'un titre sans effet 1. On procède, pour le droit de succession à la domination paternelle, de la même manière que pour le droit de succession à la monarchie, ce dont j'ai déjà suffisamment parlé dans le chapitre précédent. La domination acquise par conquête, ou victoire à la guerre, est celle que certains auteurs nomment DESPOTIQUE, de despotes 2, qui signifie un seigneur ou un maître, et elle est la domination que le maître a sur le serviteur. Et cette domination est alors acquise par le vainqueur quand le vaincu, pour éviter à ce moment-là le coup mortel 3, convient, soit par des paroles expresses, soit par d'autres signes suffisants de la volonté, qu'aussi longtemps qu'on lui accordera la vie et la liberté de son corps, le vainqueur en aura l'usage comme il lui plaît. Et dès que cette convention est faite, le vaincu est un SERVITEUR, mais pas avant ; car par le mot serviteur (s'il est dérivé de servire, servir, ou de servare, garder, c'est ce que je laisse aux disputes des grammairiens), on n'entend pas un captif, qui est gardé en prison ou dans les fers, jusqu'à ce que son propriétaire, qui l'a capturé, ou acheté à quelqu'un qui l'a capturé 4, envisage ce qu'il va en faire, car les hommes communément appelés esclaves n'ont aucune obligation et peuvent briser leurs fers et détruire leur prison, tuer ou emmener captif leur maître justement, mais on entend un homme qui, capturé, se voit accorder la liberté corporelle et qui, promettant de ne pas s'enfuir et de ne pas faire violence à son maître, reçoit la confiance de celui-ci. Ce n'est donc pas la victoire 5 qui donne le droit de domination sur le vaincu, mais sa propre convention. Il n'est pas obligé parce qu'il est conquis 6, c'est-à-dire battu, capturé ou mis en fuite, mais parce qu'il se rend 7 et se soumet au vainqueur. Le vainqueur n'est pas non plus obligé par la reddition d'un ennemi (sauf s'il a promis de le laisser en vie) de l'épargner, car cela est soumis à sa discrétion 8, et cette reddition n'oblige pas le vainqueur plus longtemps qu'il ne le juge bon, à sa propre discrétion. Quant à ce que les hommes font quand ils demandent quartier 9, comme on le dit aujourd'hui (ce que les Grecs appelaient Zogria 10, prendre vivant), c'est se
1

"a title without effect". On pouvait aussi traduire "titre inutile", "titre inefficace". F. Tricaud interprète plus qu'il ne traduit : "qui ne recouvrirait aucune réalité". (NdT) 2 En caractères grecs dans le texte. (NdT) 3 "the present stroke of death". La traduction de F. Tricaud ("coup mortel qui le presse") est peu fidèle, et même peut-être excessive. (NdT) 4 G. Mairet néglige la fin de cette proposition. (NdT) 5 "the victory". (NdT) 6 Je rappelle que cet usage de "conquered" est contraire à la révision du Léviathan. Voir une des notes précédentes, consacrée à cette question. (NdT) 7 "he cometh in". (NdT) 8 "for this his yielding to discretion". "discrétion a bien sûr ici le sens de "bon vouloir". Le terme est certes, comme le dit F. Tricaud, un peu vieilli. (NdT) 9 "when they demand, as it is now called, quarter". (NdT) 10 En caractères grecs dans le texte. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

189

soustraire à ce moment-là à la fureur du vainqueur en se soumettant, et composer pour sauver sa vie en payant une rançon ou en le servant; et donc celui à qui l'on fait quartier ne se voit pas donner la vie, mais celle-ci est en suspens jusqu'à plus ample délibération 1; car il ne s'est pas rendu à condition d'avoir la vie sauve mais il s'est rendu à la discrétion du vainqueur. Et alors sa vie n'est en sécurité, son service n'est dû 2 que lorsque le vainqueur lui a confié 3 sa liberté corporelle ; car les esclaves, qui travaillent en prison ou dans les fers, ne le font pas par devoir mais pour éviter la brutalité 4 des surveillants. Le maître du serviteur est aussi maître de tout ce que le serviteur possède, et il peut en exiger l'usage, c'est-à-dire l'usage de ses biens, de son travail, de ses serviteurs et de ses enfants, aussi souvent qu'il le jugera bon. En effet, le serviteur tient sa vie de son maître par la convention d'obéissance, qui est : reconnaître pour sien 5 et autoriser tout ce que le maître fera. Et au cas où le maître, s'il refuse, le tue, le jette dans les fers, ou le punit d'une autre manière à cause de sa désobéissance, il est lui-même l'auteur de ces actes et ne peut pas accuser le maître de lui causer un tort 6. En somme, les droits et les conséquences des deux dominations, paternelle et despotique, sont exactement les mêmes que ceux d'un souverain par institution, et pour les mêmes raisons, lesquelles raisons ont été exposées dans le chapitre précédent. Si bien que si un homme, qui est monarque de différentes nations, l'une où il tient la souveraineté par institution du peuple assemblé, l'autre qu'il tient de la conquête*, c'est-à-dire de la soumission de chaque particulier pour éviter la mort ou les fers, [si donc cet homme] demande plus à une nation qu'à l'autre, au titre de la conquête*, en tant que cette nation est conquise*, c'est un acte d'ignorance des droits de souveraineté; car le souverain est le souverain absolu des deux nations de la même façon, ou autrement il n'y a aucune souveraineté, et donc tout homme peut légitimement se protéger, s'il le peut, avec sa propre épée, ce qui est l'état de guerre. Par là, on voit qu'une grande famille, si elle n'est pas une partie d'une république, est en elle-même, en ce qui concerne les droits du souverain, une petite monarchie (qu'elle se compose d'un homme et de ses enfants, ou d'un homme et de ses serviteurs, ou [encore] d'un homme, de ses enfants et de ses serviteurs), où le père ou maître est le souverain. Cependant, une famille n'est pas à proprement parler une République à moins que, grâce à son propre nombre [d'individus], ou grâce à d'autres occasions, elle ne soit de ce type de pouvoir 7 qu'on ne peut soumettre sans risquer une guerre 8. Car là où le nombre d'hommes est manifestement trop faible pour qu'ils se défendent en étant unis, chacun, quand
1 2 3 4 5 6 7 8

"but deferred till further deliberation". (NdT) C'est-à-dire est un devoir (ce qui suppose contrat, au moins tacite). (NdT) Il lui fait confiance. (NdT) Très exactement : la cruauté. (NdT) Le verbe utilisé (déjà rencontré) est "to own". (NdT) "injury". (NdT) "unless it be of that power". (NdT) "without the hazard of war". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

190

il y a danger, pour sauver sa propre vie, peut faire usage de sa propre raison, soit en fuyant, soit en se soumettant à l'ennemi, selon ce qu'il jugera le meilleur, tout comme une très petite compagnie de soldats, surprise par une armée, peut baisser les armes et demander quartier, ou s'enfuir plutôt que d'être passée par le fil de l'épée 1. Et cela suffira largement sur ce que j'ai découvert par spéculation et par déduction, des droits souverains, à partir de la nature, du besoin, et des desseins des hommes lorsqu'ils érigent des Républiques, et se placent sous des monarques ou des assemblées, à qui ils confient 2 assez de pouvoir pour les protéger. Considérons maintenant ce que l’Écriture enseigne sur ce point. À Moïse, les enfants d'Israël parlèrent ainsi : "Parle-nous, toi, et nous t'entendrons; mais que Dieu ne nous parle pas, de crainte que nous ne mourrions 3." C'est là une absolue obéissance à Moïse. Sur le droit des rois, Dieu lui-même, par la bouche de Samuel, dit 4 : "Voici quel sera le droit du roi qui devra régner sur vous. Il prendra vos fils pour les affecter à la conduite de ses chars, et à la cavalerie, pour les faire courir devant ses chars, pour récolter sa moisson, et pour construire ses engins de guerre, et des instruments pour ses chars; il prendra vos filles pour faire des parfums, pour être ses cuisinières et ses boulangères. Il prendra vos champs, vos vignobles, vos oliveraies, et les donnera à ses serviteurs. Il prendra la dîme de votre blé et de votre vin et la donnera à des hommes de sa Chambre et à ses autres serviteurs. Il prendra vos serviteurs et vos servantes, et les meilleurs de vos jeunes gens 5, et il les emploiera dans ses affaires. Il prendra la dîme de vos troupeaux, et vous serez ses serviteurs 6." C'est là un pouvoir absolu, résumé

1

2 3 4

5 6

Erreur de traduction de F. Tricaud ("plutôt que de livrer bataille"). "to put to sword" : contraction de : "to put to death by sword". G. Mairet a corrigé l'erreur : "être passée par les armes". (NdT) La traduction de G. Mairet ("auxquels ils accordent") est insuffisante. Elle laisse échapper l'idée de confiance, présente dans le verbe "to entrust". (NdT) Exode, XX, 19 (Note de l'auteur). "Speak thou to us, and we will hear thee; but let not God speak to us, lest we die". Conforme à la King James version. (NdT) De nouveau, G. Mairet ne tient pas sérieusement compte du texte de Hobbes. Sauf contresens manifeste, pour les citations du texte biblique, je n'indiquerai pas, dans la suite, pour ne pas alourdir inutilement ces notes, toutes les infidélités de ce traducteur au texte de Hobbes. (NdT) Traduction fine de F. Tricaud : "la fleur de vos jeunes gens". (NdT) 1.Samuel, VIII, 11-17 (Note de l'auteur). "This shall be the right of the king you will have to reign over you. He shall take your sons, and set them to drive his chariots, and to be his horsemen, and to run before his chariots, and gather in his harvest; and to make his engines of war, and instruments of his chariots; and shall take your daughters to make perfumes, to be his cooks, and bakers. He shall take your fields, your vineyards, and your olive-yards, and give them to his servants. He shall take the tithe of your corn and wine, and give it to the men of his chamber, and to his other servants. He shall take your man-servants, and your maidservants, and the choice of your youth, and employ them in his business. He shall take the tithe of your flocks; and you shall be his servants." La King James version donne : "This will be the manner of the king that shall reign over you: He will take your sons, and appoint them for himself, for his chariots, and to be his horsemen; and some shall run before his chariots. And he will appoint him captains over thousands, and captains over fifties; and will set them to ear his ground, and to reap his harvest, and to make his instruments of war, and instruments of his chariots. And he will take your daughters to be confectionaries, and to be cooks, and to be bakers. And he will take your fields, and your vineyards, and your oliveyards, even the best of them, and give [them to his servants. And he will take the tenth of your seed, and of your vineyards, and give to his officers, and to his servants. And he will take your

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

191

dans les derniers mots : vous serez ses serviteurs 1. De plus, quand le peuple entendit quel pouvoir leur roi aurait, il y consentit cependant, et dit ceci : "Nous serons comme toutes les autres nations, et notre roi jugera nos causes, et il marchera devant nous, pour conduire nos guerres 2 ." Ici est confirmé le droit que les souverains ont, à la fois pour la milice et pour toute judicature, droit dans lequel est contenu le pouvoir absolu qu'un homme puisse transmettre à un autre. En outre, la prière du roi Salomon à Dieu était celle-ci : "Donne l'entendement 3 à ton serviteur, pour qu'il juge ton peuple et distingue le bon du mauvais. 4 C'est pourquoi il appartient au souverain d'être juge et de prescrire les règles de distinction du bon et du mauvais 5, lesquelles règles sont les lois. En lui est donc le pouvoir législatif. Saül cherchait à tuer David. Cependant, quand il fut en son pouvoir de le mettre à mort, et que ses serviteurs allaient le faire, David le leur interdit, disant : "A Dieu ne plaise que je fasse un tel acte contre mon Seigneur, l'Oint de Dieu 6." Pour l'obéissance des serviteurs, saint Paul dit : "Serviteurs, obéissez à vos maîtres en toutes choses 7 ", et "Enfants, obéissez à vos parents en toutes choses 8." Il y a une simple 9 obéissance en ceux qui sont assujettis à la domination paternelle ou despotique. De même "Les scribes et les Pharisiens siègent dans la chaire de Moïse, et c'est pourquoi tout ce qu'ils vous ordonnent d'observer, observez-le et faites-le 10." Il y a [là] encore une simple obéissance. Et saint Paul dit : "Rappelle-leur qu'ils s'assujettissent aux princes 11 et à ceux qui

menservants, and your maidservants, and your goodliest young men, and your asses, and put them to his work. He will take the tenth of your sheep: and ye shall be his servants." (NdT) 1 G. Mairet, recopiant la T.O.B. au lieu de traduire le texte de Hobbes, fait un contresens en employant le mot "esclave" au lieu du mot "serviteur". La chapitre XX a pourtant été très clair sur cette distinction!! (NdT) 2 1.Samuel, VIII,19 (Note de l'auteur). En fait VIII,20 : "We will be as all other nations, and our king shall judge our causes, and go before us, to conduct our wars". La King James version donne : "That we also may be like all the nations; and that our king may judge us, and go out before us, and fight our battles." (NdT) 3 "understanding" : l'entendement, la compréhension. (NdT) 4 1.Rois, III, 9 (Note de l'auteur) :"Give to thy servant understanding, to judge thy people, and to discern between good and evil". La King james version se montre plus fidèle au texte biblique en donnant "an understanding heart", ce qui correspond dans la Vulgate à "cor docile", et dans le Septante à "kardian akouein". (NdT) 5 Ou : du bien et du mal. Aucune distinction chez Hobbes. (NdT) 6 1.Samuel,XXIV,9 (Note de l'auteur). "God forbid I should do such an act against my Lord, the anointed of God". En fait, il s'agit de 1.Samuel,XXIV,10. La King James version donne : "I will not put forth mine hand against my lord; for he is the LORD'S anointed". (NdT) 7 Colossiens, III, 20 (Note de l'auteur qui fait erreur, car il s'agit du verset 22) : "Servants obey your masters in all things". Conforme à la King James version. (NdT) 8 Colossiens, III, 20 (Note de l'auteur) : "Children obey your parents in all things". Conforme à la King James version. (NdT) 9 F. Tricaud précise ici le sens du mot "simple" en traduisant par "sans mélange". L'expression, chez le même Tricaud, "est donc le lot" ne correspond précisément à rien chez Hobbes qui se contente de "There is ...". (NdT) 10 Matthieu, XXIII, 2-3 (Note de l'auteur) : "The scribes and Pharisees sit in Moses' chair, and therefore all that they shall bid you observe, that observe and do". La King James version donne : "The scribes and the Pharisees sit in Moses' seat : All therefore whatsoever they bid you observe, that observe and do". (NdT) 11 Tite, III, 2 :"Warn them that they subject themselves". Hobbes n'emploie pas un passif, comme semble le croire F. Tricaud qui traduit : "Rappelle-leur d'être assujettis". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

192

ont en autorité, et qu'ils leur obéissent 1." Cette obéissance est aussi simple. Enfin, notre Sauveur lui-même reconnaît que les hommes doivent payer les taxes que les rois imposent, quand il dit : "donnez à César ce qui est à César 2 " et qu'il paie ces taxes lui-même 3; et que la parole du roi est suffisante pour prendre quelque chose à un sujet, quand c'est nécessaire, et que le roi est juge de cette nécessité; car luimême, en tant que roi des Juifs, commanda à ses disciples de prendre l'âne et son ânon, pour le porter lors de son entrée 4 dans Jérusalem, disant : "Entrez dans le village qui est sur votre chemin, et vous trouverez une ânesse attachée, et son ânon avec elle. Détachez-les et amenez-les moi. Et si quelqu'un vous demande quelle est votre intention, dites que le Seigneur en a besoin, et on vous laissera aller 5." Ils ne demanderont pas si cette nécessité est un titre suffisant, ni s'il est juge de cette nécessité, mais ils acquiesceront à la volonté du Seigneur. À ces passages peut être aussi ajouté celui de la Genèse : "Vous serez comme des dieux, connaissant le bon et le mauvais 6 ", et "Qui t'a dit que tu étais nu? Astu mangé de cet arbre dont je t'avais ordonné de ne pas manger? 7 " Car connaître le bon et le mauvais, ou juger du bon et du mauvais était interdit sous le nom de fruit de l'arbre de la connaissance, pour mettre à l'épreuve l'obéissance d'Adam. Le diable, pour enflammer l'ambition de la femme, à qui ce fruit paraissait beau, lui dit qu'en le goûtant ils seraient comme des dieux, connaissant le bon et le mauvais. Là-dessus, en ayant mangé tous les deux, ils s'arrogèrent la fonction de Dieu, qui est de juger du bon et du mauvais, mais ils n'acquirent aucune nouvelle capacité à les distinguer justement. Et où il est dit qu'ayant mangé ils virent qu'ils étaient nus, personne n'a interprété ce passage comme s'ils avaient été antérieurement aveugles, et n'avaient pas vu leur propre peau. Le sens est évident : ils jugèrent pour la première fois que leur nudité (voulue par Dieu en les créant)
1

2

3 4 5

6 7

Tite, III, 2 (Note de l'auteur). "Warn them that they subject themselves to princes, and to those that are in authority, and obey them". La King James version donne : "Put them in mind to be subject to principalities and powers, to obey magistrates, to be ready to every good work". La vraie référence est en fait Tite, III, 1. (NdT) Hobbes ne donne pas la référence et G. Mairet ne recopie plus la T.O.B. et traduit le texte de Hobbes. On rappellera que la référence est Marc, XII, 17 (sur la question des impôts, voir aussi Romains, 13, 1-7). La formule complète, telle qu'on la trouve chez Darby, est "Rendez les choses de César à César, et les choses de Dieu à Dieu!" (il s'agit de l'empereur TibèreCésar, qui régna de 14 à 47). Cette réponse aux Pharisiens qui lui tendaient un piège a pu être interprétée comme une formulation de la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Là n'est évidemment pas l'intention de Hobbes. La formule de la Vulgate est "reddite igitur quae sunt Caesaris Caesari et quae sunt Dei Deo". (NdT) "Himself", avec une majuscule. Il s'agit donc du Christ, en tant que sujet imposé. (NdT) La traduction de G. Mairet ("pour entrer") est insuffisante. (NdT) Matthieu, XXI, 2-3 (Note de l'auteur) : "Go into the village over against you, and you shall find a she ass tied, and her colt with her; untie them, and bring them to me. And if any man ask you, what you mean by it, say the Lord hath need of them: and they will let them go". La King James version donne : "Go into the village over against you, and straightway ye shall find an ass tied, and a colt with her: loose them, and bring them unto me. And if any man say ought unto you, ye shall say, The Lord hath need of them; and straightway he will send them". On remarquera que G. Mairet recopie de nouveau la T.O.B. Pourquoi a-t-il fait exception pour la précédente formule? (NdT) Genèse, III, 5 (Note de l'auteur) : "You shall be as gods, knowing good and evil". Conforme à la King James version. (NdT) Genèse, III, 11 : "Who told thee that thou wast naked? Hast thou eaten of the tree, of which I commanded thee thou shouldest not eat?" Conforme à la King James version. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

193

était inconvenante 1; et, par leur honte ils condamnèrent tacitement Dieu luimême. Sur ce, Dieu leur dit : "As-tu mangé 2, etc.", comme s'il disait : toi qui me dois obéissance, t'arroges-tu [le droit] de juger mes commandements 3 ? Par là, il est clairement, quoiqu'une façon allégorique, signifié que les commandements de ceux qui ont le droit de commander n'ont pas à être condamnés ou discutés. De sorte qu'il apparaît évident, à mon entendement 4, tant par la raison que par l’Écriture, que le pouvoir souverain, qu'il soit entre les mains d'un seul homme, comme en monarchie, ou d'une seule assemblée d'hommes, comme dans les Républiques populaire et aristocratique, est le plus grand pouvoir que les hommes puissent jamais imaginer de construire. Et quoique d'un pouvoir aussi illimité, on puisse imaginer de nombreuses mauvaises conséquences, cependant les conséquences de son absence, une guerre permanente de chaque homme contre son voisin, sont nettement pires. La condition de l'homme dans cette vie ne sera jamais sans inconvénients, mais dans aucune République, ne se manifeste de grands inconvénients, sinon ceux qui procèdent de la désobéissance des sujets et de la rupture des contrats qui donnent à la République son être 5. Et quiconque, pensant que le pouvoir souverain est trop grand, cherchera à le diminuer, doit s'assujettir au pouvoir qui peut le limiter, c'est-à-dire qu'il doit s'assujettir à un pouvoir [encore] plus grand. La plus grande objection est celle de la pratique, quand on demande où et quand un tel pouvoir a été reconnu par des sujets. Mais on peut demander à ceux qui font cette objection quand et où un royaume est demeuré longtemps sans sédition et sans guerre civile. Dans ces nations où les Républiques ont duré longtemps, et n'ont pas été détruites, sinon par une guerre avec l'étranger, les sujets ne se sont jamais disputé le pouvoir souverain. Mais quoi qu'il en soit, un argument tiré de la pratique des hommes, qui n'a pas été entièrement passé au crible 6, qui n'a pas pesé avec exacte raison 7 les causes et la nature des Républiques, et qui souffre quotidiennement les misères qui procèdent de cette ignorance, n'est pas valide. Car même si partout dans les monde, les hommes mettaient les fondations de leurs maisons sur le sable, on ne pourrait pas inférer de là qu'il doit en être ainsi. L'art d'établir et de conserver les Républiques consiste en des règles certaines 8, comme en arithmétique et en géométrie, et non, comme au

1

2 3 4 5 6

7 8

"Uncomely" : qui n'est pas comely (voir le verbe to come), c'est-à-dire avenant (voir le verbe avenir). Est avenant soit ce qui plaît, ce qui est agréable, soit ce qui est conforme, en accord avec, qui convient. Vu la suite (la honte d'Adam et d'Eve), il semble difficile de traduire "que leur nudité était laide (ou encore déplaisante)". Adam et Eve prennent conscience du caractère inconvenant de leur nudité. (NdT) Genèse, III,11. (NdT) "as if He should say, doest thou that owest me obedience take upon thee to judge of my commandments?". (NdT) "to my understanding". On dirait plutôt en Français "selon moi", ou "à mes yeux". (NdT) Ou "son existence" ("his being"). (NdT) "that have not sifted to the bottom". "to sift" : au sens propre, tamiser, passer au cribe, et au sens figuré, examiner attentivement. "to the bottom" : jusqu'au fond. Les images étant (pour des raisons qu'un lecteur attentif connaît) assez rares chez Hobbes, il faut les conserver. (NdT) "with exact reason weighed". (NdT) "certain rules". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

194

jeu de paume 1, sur la seule pratique, lesquelles règles ne sont découvertes ni par les pauvres gens qui en auraient le loisir, ni par ceux qui en ont le loisir, [mais] qui, jusqu'alors, n'ont pas eu la curiosité et la méthode pour faire cette découverte.

1

Même si la dénomination utilisée par Hobbes est "tennis play", on s'étonne de la traduction par "tennis" chez G. Mairet. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

195

Deuxième partie : De la République

Chapitre XXI
De la liberté des sujets

Retour à la table des matières

LIBERTY ou FREEDOM 1 signifient proprement l'absence d'opposition (par opposition, j'entends les obstacles extérieurs 2 au mouvement) et ces deux mots peuvent être appliqués aussi bien aux créatures sans raison 3 et inanimées qu'aux créatures raisonnables 4; car quelle que soit la chose qui est si liée, si entourée, qu'elle ne peut pas se mouvoir, sinon à l'intérieur d'un certain espace, lequel espace est déterminé par l'opposition 5 de quelque corps extérieur, nous disons que cette chose n'a pas la liberté d'aller plus loin. Et il en est ainsi des créatures vivantes, alors qu'elles sont emprisonnées, ou retenues par des murs ou des chaînes, et de l'eau, alors qu'elle est contenue par des rives ou par des récipients,
1 2

3 4

5

La traduction de G. Mairet ("franchise") risque d'orienter le lecteur vers de fausses interprétations. (NdT) Ce "extérieurs" est tout à fait essentiel pour comprendre la suite. Voir en particulier la note sur contingence, pour le paragraphe sur la crainte et la liberté. D'autre part, le deuxième paragraphe fait comprendre qu'à ces obstacles extérieurs, il faut ajouter des contraintes extérieures (voir plus loin : "qu'aucune loi n'a obligé ...") (NdT) "irrational". (NdT) "than to rational". D'emblée, et si le lecteur fort distrait avait besoin de cela, Hobbes situe d'emblée la question, de façon très polémique, sur le terrain d'une liberté non métaphysique (l'anti-cartésianisme de Hobbes est visible - Voir, d'ailleurs, ses objections aux Méditations métaphysiques). Le matérialisme mécaniste de Hobbes se trouve ici très clairement réaffirmé. Le lecteur non familier de Hobbes aura intérêt à lire et relire le début de ce chapitre, en ayant bien à l'esprit la différence entre liberté de spontanéité (d'action) et libre arbitre. Ce même lecteur gagnera intellectuellement à comparer la métaphysique française à la philosophie anglaise sur cette question (voir aussi les auteurs postérieurs à Hobbes) et à s'interroger sur le sens fondamental des différences. (NdT) G. Mairet traduit par "résistance" le mot "opposition" alors qu'il vient de le traduire précédemment par "opposition". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

196

qui autrement se répandrait dans un espace plus grand ; et nous avons coutume de dire qu'elles ne sont pas en liberté de se mouvoir de la manière dont elles le feraient sans ces obstacles extérieurs. Mais quand l'obstacle au mouvement est dans 1 la constitution de la chose elle-même, nous n'avons pas coutume de dire qu'il lui manque la liberté, mais nous disons qu'il lui manque le pouvoir de se mouvoir; comme quand une pierre demeure immobile ou qu'un homme est cloué au lit par la maladie. Et selon le sens propre, et généralement reçu, du mot, un HOMME LIBRE est celui qui, pour ces choses qu'il est capable de faire par sa force et par son intelligence 2, n'est pas empêché de faire ce qu'il a la volonté 3 de faire. Mais quand les mots libre et liberté sont appliqués à autre chose que des corps, ils sont employés abusivement 4. En effet, ce qui n'est pas sujet 5 au mouvement n'est pas sujet à des empêchements, et donc, quand on dit, par exemple, que le chemin est libre, l'expression ne signifie pas la liberté du chemin, mais la liberté de ceux qui marchent sur ce chemin sans être arrêtés 6. Et quand nous disons qu'un don est libre 7, nous n'entendons pas [par là] une quelconque liberté du don 8, mais celle du donateur, qui n'était pas tenu 9 par une loi ou une convention de le faire. De même, quand nous parlons librement, ce n'est pas la liberté de la voix, ou de la prononciation, mais celle de l'homme, qu'aucune loi n'a obligé à parler 10 autrement qu'il ne l'a fait. Enfin, de ce que nous utilisons les mots libre volonté 11, nous ne pouvons inférer aucune liberté de la volonté, du désir, ou de l'inclination,

1

G. Mairet ne tient pas compte du "in" en traduisant : "si l'obstacle au mouvement est la constitution ...". (NdT) 2 "wit" : esprit, intelligence, qualités d'esprit. Il ne faut pas prendre ici le mot "intelligence" dans un sens trop étroit. Il s'agit des compétences d'esprit d'un individu. Le texte latin utilise le mot "ars": talent, compétence, habileté. (NdT) 3 Ici au sens non d'une faculté mais de l'acte de vouloir (revoir à ce sujet le chapitre VI). (NdT) 4 "they are abused". (NdT) 5 "subject". F. Tricaud et G. Mairet traduisent par "susceptible"( étant très certainement influencé par les sens les plus courants du mot français "sujet"). Or, le mot "subject" est un mot clef de la pensée politique de Hobbes (dont les sens sont : sujet, assujetti, soumis) dont la dimension dynamique s'enracine dans une physique des forces. On ne peut pas se permettre de le gommer ici. (NdT) 6 La traduction de G. Mairet ("sans obstacle") est assez maladroite. Elle laisse croire que le mot utilisé par Hobbes est le même que précédemment. Or, il avait employé précédemment le mot "impediment", et il écrit maintenant "without stop". (NdT) 7 "a gift is free". (NdT) 8 Bizarre traduction de G. Mairet, fort peu conforme à la vision mécaniste de Hobbes : "on ne veut pas dire que la liberté est dans (souligné par nous) la donation". (NdT) 9 "bound". Le verbe est "to bind" : sens premier, lier, attacher. Par extension, tenu, astreint, contraint, etc.. (NdT) 10 On notera que Hobbes utilise le même verbe deux fois dans cette phrase ("to speak"). La traduction doit être la même. (NdT) 11 "free will": le libre arbitre. L'opposition à Descartes est nette. On pourra relire les objections hobbesiennes aux Méditations métaphysiques. On pourra aussi faire des rapprochements entre Hobbes et Spinoza sur cette question (sans oublier les différences : la matière n'est chez Spinoza qu'un mode de la substance). On notera une certaine constance de cette critique du libre arbitre dans la philosophie empiriste anglaise (voir par exemple Hume, en particulier Traité de la Nature humaine et Enquête sur l'Entendement humain. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

197

mais [il s'agit] de la liberté de l'homme, qui consiste en ce qu'il ne se trouve pas arrêté dans l'exécution 1 de ce qu'il a la volonté, le désir, ou l'inclination de faire. La crainte et la liberté sont compatibles 2. Ainsi, quand un homme jette ses biens à la mer, parce qu'il craint que le bateau ne coule, il le fait cependant tout à fait volontairement, et il peut refuser de le faire s'il le veut. C'est donc l'action de quelqu'un qui était alors libre. De même, un homme paie parfois ses dettes, seulement par crainte de la prison, et c'était alors l'acte d'un homme en liberté 3, parce qu'aucun corps ne l'empêchait de conserver [l'argent]. Et en général, toutes les actions que les hommes font dans les Républiques, par crainte de la loi, sont des actions dont ils avaient la liberté de s'abstenir 4. La liberté et la nécessité sont compatibles 5, comme dans le cas de l'eau qui n'a pas seulement la liberté, mais qui se trouve [aussi] dans la nécessité de s'écouler en pente en suivant le lit [du fleuve] 6. Il en est de même pour les actions que les hommes font volontairement, qui, parce qu'elles procèdent de leur volonté, procèdent de la liberté; et cependant, parce que chaque acte de la volonté de l'homme et chaque désir et chaque inclination procèdent de quelque cause, et cette cause d'une autre cause, dans une chaîne continue (dont le premier maillon est dans la main de Dieu 7, la première de toutes les causes), [ces actions] 1 procèdent
1 2 3 4

5

6

7

Hobbes dit simplement "in doing". (NdT) "Fear and liberty are consistent". Sur le mot "consistent", voir note plus bas. (NdT) "at liberty". (NdT) Il ne faut évidemment pas voir dans ce paragraphe une affirmation de la contingence, cette dernière ne pouvant avoir aucune place dans le nécessitarisme de notre auteur. Si le lecteur a en tête la définition hobbesienne de la liberté, il n'y a aucune ambiguïté : l'individu est totalement déterminé à agir de telle façon, mais, en cas de liberté, l'action n'est pas physiquement nécessitée par les obstacles extérieurs des corps. Comme le fera remarquer plus tard Hume, l'ambiguïté, si ambiguïté il y a, est entretenue par la facilité qu'a l'esprit de glisser d'un sens du mot liberté (liberté d'action, de spontanéité) à l'autre (liberté de la volonté : libre arbitre). À ce sujet, voir Traité de la nature humaine et Enquête sur l'entendement humain. Pour terminer, on pourra noter que les formulations de ce paragraphe sont discutables, et que Hobbes prête au lecteur une rigueur et une attention aux définitions qu'il n'a peut-être pas toujours. (NdT) "Liberty and necessity are consistent". Le mot "compatibles" n'est peut-être pas parfait, car il peut laisser penser qu'on rend compatibles deux choses qui ne l'étaient pas. Raymond Paulin (in Hobbes, Dieu, et les hommes, PUF, 1981, p.127) propose une traduction simple mais efficace : "La liberté et la nécessité vont ensemble". En effet, elles s'accordent, elles coexistent (deux traductions possibles) d'emblée. (NdT) "as in the water that hath not only liberty, but a necessity of descending by the channel;". Idée simple mais traduction difficile. F. Tricaud avait introduit le très malheureux verbe "éprouver" ("qui n'éprouve pas seulement la liberté"), sur lequel ont peut-être inutilement glosé certains professeurs de philosophie. L'usage est certes reconnu. On peut dire d'une chose qu'elle éprouve quelque chose, au sens de subir une action; mais le verbe renvoie trop au langage des passions d'individus susceptibles de sensibilité et de conscience pour ne pas être proscrit. G. Mairet a fait la correction mais 1) ne rend pas correctement le verbe "to descend", et néglige donc une force à l’œuvre. 2) utilise le mot canal, alors que le "channel" est d'abord le lit d'une rivière ou d'un fleuve. Le mot canal, de nouveau, tend à éclipser la force déjà négligée par la mauvaise traduction de "to descend". (NdT) Hobbes est évidemment tout à fait conscient de l'importance de la question qu'il soulève. Il va atténuer (précaution bien vaine, quand on sait comment le Léviathan a été reçu) un peu plus loin cette affirmation en reconnaissant que les hommes désobéissent parfois aux prescriptions divines. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

198

de la nécessité. De sorte que, à celui qui pourrait voir la connexion de ces causes, la nécessité de toutes les actions des hommes apparaîtrait évidente 2. Et Dieu, par conséquent, qui voit et dispose toutes choses, voit aussi que la liberté de l'homme 3 quand il fait ce qu'il veut 4 est accompagnée de la nécessité de faire ce que Dieu veut, ni plus, ni moins. Car quoique les hommes puissent faire de nombreuses choses que Dieu ne commande pas 5, dont il n'est par conséquent pas l'auteur, ils ne peuvent cependant avoir de passion ou d'appétit pour quelque chose, dont la volonté de Dieu ne soit pas la cause 6. Et si la volonté de Dieu ne garantissait pas la nécessité de la volonté de l'homme, et par conséquent de tout ce qui dépend de la volonté de l'homme, la liberté des hommes contredirait et empêcherait l'omnipotence et la liberté de Dieu 7. Et cela suffira, quant à la question qui nous intéresse, sur cette liberté naturelle, qui seule est proprement appelée liberté. Mais de même que les hommes, pour parvenir à la paix et par là se conserver eux-mêmes, ont fabriqué un homme artificiel, que nous appelons une République, ils ont aussi fabriqué des chaînes artificielles, appelés lois civiles, qu'ils ont euxmêmes, par des conventions mutuelles, attachées 8 à une extrémité aux lèvres de cet homme, ou de cette assemblée, à qui ils ont donné le pouvoir souverain, et à l'autre extrémité à leurs propres oreilles. Bien que ces liens, par leur propre nature 9, soient fragiles 10, on peut néanmoins faire en sorte qu'ils tiennent, non parce qu'il est difficile de les rompre, mais parce qu'il y a danger à les rompre. C'est seulement par rapport à ces liens que j'ai maintenant à parler de la liberté des sujets. Vu qu'il n'existe aucune République dans le monde où suffisamment de règles 11 soient formulées pour régler toutes les actions et paroles des hommes (c'est une chose impossible), il s'ensuit nécessairement que, pour toutes les espèces d'actions 12 et paroles que les lois ont passées sous silence 13, les hommes ont la liberté de faire ce que leur propre raison leur suggérera 14 comme leur étant
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11

12 13 14

La question ne se pose pas vraiment de savoir si le verbe procèder, qui suit, a pour sujet "actions" ou "acte + désir + inclination". Dans tous les cas, la nécessité s'impose. (NdT) "manifest" : évidente, claire, manifeste. (NdT) F. Tricaud emploie ici un pluriel pour traduire "man". (NdT) "in doing what he will". (NdT) Précaution de Hobbes. Le texte latin dit "contraire aux lois divines". (NdT) En vérité, l'antécédent est dans la phrase le seul mot "appétit" : "of which appetite God's will is not the cause". (NdT) "the liberty of men would be a contradiction and impediment to the omnipotence and liberty of God". (NdT) Le verbe utilisé est "to fasten" : attacher, fixer, mais aussi assujettir. (NdT) Car des contrats sans la force (et la peur) ne sont en eux-mêmes que des mots. (NdT) "weak" : faibles. (NdT) "rules" et non "laws". G. Mairet (qui traduit par "lois") ne respecte pas le vocabulaire hobbesien uniquement pour éviter en français une répétition. Je pense qu'il faut, parmi les règles méthodologies de la traduction, préférer une répétition à l'infidélité. F. Tricaud luimême évite cette répétition en traduisant le verbe "to regulate" par "présider à". (NdT) "all kinds of actions". F. Tricaud ("domaines d'activité") n'est pas fidèle au texte. (NdT) Le verbe utilisé est to "pretermit" qui a le même sens que "pass over" : passer sous silence, ne pas faire attention à, ne pas se préoccuper de. (NdT) Hobbes utilise un futur. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

199

le plus profitable. En effet, si nous prenons la liberté au sens propre de liberté corporelle, c'est-à-dire le fait de ne pas être enchaîné ou en prison 1, il serait tout à fait absurde de revendiquer à grands cris 2 une liberté 3, comme le font [pourtant] les hommes, dont ils jouissent si manifestement. En outre, si nous considérons la liberté comme le fait d'être affranchi 4 des lois, il n'est pas moins absurde de la part des hommes de réclamer comme ils le font cette liberté par laquelle tous les autres hommes peuvent se rendre maîtres de leurs vies. Et cependant, aussi absurde que ce soit, c'est ce qu'ils réclament, ne sachant pas que les lois ne sont d'aucun pouvoir pour les protéger sans une épée dans les mains d'un homme, ou de plusieurs, pour les faire exécuter. Par conséquent, la liberté d'un sujet 5 ne se trouve que dans ces choses que le souverain, en réglant les actions des hommes, a passées sous silence, comme la liberté d'acheter, de vendre, ou de passer d'autres contrats les uns avec les autres 6, de choisir leur domicile personnel, leur alimentation personnelle, leur métier personnel 7, et d'éduquer leurs enfants comme ils le jugent bon, et ainsi de suite. Cependant, il ne faut pas comprendre que le pouvoir souverain de vie est de mort est ou aboli, ou limité par une telle liberté. En effet, il a déjà été montré que le représentant souverain ne peut rien faire à un sujet, sous quelque prétexte que ce soit, qui puisse être appelé injustice ou tort 8, parce que chaque sujet est auteur de chaque acte accompli par le souverain, de sorte que le droit à une chose quelconque ne lui fait jamais défaut 9, sinon en tant qu'il est lui-même le sujet de Dieu, et est tenu par là d'observer les lois de nature. Et donc, il peut arriver, et il arrive souvent, dans les Républiques, qu'un sujet puisse être mis à mort par ordre

1

2 3

4 5 6

7

8 9

Hobbes, qui a utilisé précédemment le mot "liberty" utilise ici le mot "freedom", qu'il est assez difficile de rendre directement (même par affranchi, libéré, etc.) : "that is to say, freedom from chains and prison". (NdT) "to clamour" : crier, vociférer, demander à grands cris. (NdT) Dans l'Epître dédicatoire, Hobbes parle de "ceux qui luttent (...) pour une trop grande Liberté". F. Tricaud nous rappelle que le texte latin vise très directement l'histoire anglaise et parle des "rebelles", de ceux "qui se sont rebellés" alors qu'ils jouissaient manifestement de la liberté. F. Tricaud considère d'ailleurs que la comparaison, sur cette question, de la version anglaise et de la version latine donne un argument en faveur de l'antériorité du latin. (NdT) " if we take liberty for an exemption from laws". Pour le choix du verbe affranchir, voir l'étymologie de exemption : eximere : retirer, ôter, délivrer, affranchir, enlever. (NdT) Hobbes emploie ici le singulier. (NdT) Certains ont pu voir là le libéralisme de Hobbes. Or, en plaçant la théorie hobbesienne dans la durée, on devine que, vu les tensions occasionnées par le monde économique, le souverain doit être amené à légiférer de plus en plus sur les domaines qui ont été passés sous silence. Tout conflit, même mineur, est en effet pour notre auteur, un risque majeur pour la paix. Il n'est donc pas certain que la théorie hobbesienne soit compatible avec ce que nous connaissons des formes récentes du libéralisme. Des études resteraient à faire sur ce sujet. (NdT) A chaque fois, Hobbes utilise "own" (propre, privé, personnel) et il me semble très maladroit de le passer sous silence comme F. Tricaud et G. Mairet, puisque justement, il s'agit ici de définir la sphère privée de la liberté. (NdT) "injustice or injury". (NdT) "so that he never wanteth right to any thing". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

200

du pouvoir souverain 1, et que cependant aucun des deux n'ait causé un tort à l'autre 2, comme quand Jephté 3 fit sacrifier sa fille, cas où, comme dans des cas semblables, celui qui meurt ainsi avait la liberté 4 de faire l'action 5 pour laquelle il est mis à mort, sans qu'un tort 6 lui soit néanmoins causé 7. Et cela est aussi valable dans le cas d'un prince souverain qui met à mort un sujet innocent. Car quoique l'action soit contraire à la loi de nature, comme dans le cas du meurtre d'Urie par David 8, en tant que contraire à l'équité, elle n'est cependant pas un tort causé à Urie mais un tort causé à Dieu. Pas à Urie, parce que le droit de faire ce qui lui plaisait lui fut donné par Urie lui-même 9, mais cependant à Dieu, parce
1

2 3

4 5

6

7 8

9

F. Tricaud traduit ici "sovereign" par "suprême", ce qui n'est pas ici particulièrement justifié, et peut, de façon malheureuse, faire croire au lecteur que Hobbes a modifié son vocabulaire. (NdT) "and yet neither do the other wrong". (NdT) Juges, XI, 29-40. On rappellera que Jephté avait promis à Dieu de sacrifier la première personne qui sortirait de sa maison s'il remportait la victoire sur les fils d'Ammon. Cette personne fut sa fille unique. La version Darby donne : "Et l'Esprit de l'Éternel fut sur Jephthé; et il passa à travers Galaad et Manassé, et il passa par Mitspé de Galaad, et de Mitspé de Galaad il passa vers les fils d'Ammon. Et Jephthé voua un voeu à l'Éternel, et dit: Si tu livres en ma main les fils d'Ammon, il arrivera que ce qui sortira des portes de ma maison à ma rencontre, lorsque je reviendrai en paix des fils d'Ammon, sera à l'Éternel, et je l'offrirai en holocauste. Et Jephthé passa vers les fils d'Ammon pour combattre contre eux; et l'Éternel les livra en sa main; et il leur infligea une très-grande défaite, depuis Aroër jusqu'à ce que tu viennes à Minnith, leur prenant vingt villes, et jusqu'à Abel-Keramim; et les fils d'Ammon furent humiliés devant les fils d'Israël. Et Jephthé vint à Mitspa, dans sa maison; et voici, sa fille sortit à sa rencontre avec des tambourins et des danses; et elle était seule, unique: il n'avait, à part elle, ni fils ni fille. Et il arriva, quand il la vit, qu'il déchira ses vêtements, et dit: Ah, ma fille! tu m'as accablé, et tu es de ceux qui me troublent! car j'ai ouvert ma bouche à l'Éternel, et ne puis revenir en arrière. Et elle lui dit: Mon père, si tu as ouvert ta bouche à l'Éternel, fais-moi selon ce qui est sorti de ta bouche, après que l'Éternel t'a vengé de tes ennemis, les fils d'Ammon. Et elle dit à son père: Que cette chose me soit faite: laisse-moi pendant deux mois, et je m'en irai, et je descendrai sur les montagnes, et je pleurerai ma virginité, moi et mes compagnes. Et il lui dit: Va. Et il la renvoya pour deux mois. Et elle s'en alla, elle et ses compagnes, et pleura sa virginité sur les montagnes. Et il arriva, au bout de deux mois, qu'elle revint vers son père; et il accomplit à son égard le voeu qu'il avait voué. Et elle n'avait point connu d'homme. Et ce fut une coutume en Israël, que d'année en année les filles d'Israël allaient célébrer la fille de Jephthé, la Galaadite, quatre jours par année." (NdT) "Toute liberté" de F. Tricaud n'est pas justifié. Hobbes écrit : "had liberty". (NdT) Pour la fille de Jephté, cette formule signifie qu'elle n'était pas contrainte physiquement (contraintes extérieures) de sortir à ce moment, et elle ne peut rien signifier d'autre. De nouveau, on notera la maladresse de la formule hobbesienne, qui peut faire croire, à un lecteur inattentif, à la contingence de l'acte, mais on notera l'intelligence de l'exemple, puisque la fille de Jephté ne porte aucune responsabilité dans l'affaire, auquel cas la question de la liberté ne peut être que celle de la liberté de spontanéité. (NdT) "injury". Je crois qu'il est maladroit de traduire parfois par tort, parfois par injustice, même si Hobbes considère ces mots quasiment comme des synonymes. Je rappelle que je traduis systématiquement "injury" par "tort" et "injustice" par "injustice". (NdT) Il semble difficile de traduire "nevertheless" à la place choisie par F. Tricaud et G. Mairet, si l'on veut que la phrase soit cohérente. (NdT) 2. Samuel, XI, XII. David vit un soir, de sa terrasse, la très belle Bethsabée, femme de Urie le Hittite. Il la fit appeler et coucha avec elle. La femme tomba enceinte. David demanda qu'Urie soit en première ligne au plus fort de la bataille, ce qui ne manqua pas de provoquer sa mort. (NdT) Cette proposition n'est pas nécessairement claire : elle signifie qu'Urie est sujet de David. En tant que tel, le sujet reconnaît au souverain le droit de faire. David envoyant Urie à la mort est l'acteur de l'auteur Urie. Comme David ne tue pas directement Urie, F. Tricaud n'ose pas

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

201

que David était sujet de Dieu qui interdit toute iniquité par la loi de nature; laquelle distinction David lui-même confirma manifestement en se repentant, quand il dit : Contre toi seulement j'ai péché 1. De la même manière, le peuple d'Athènes, quand il bannissait pour dix ans le plus puissant de sa République, croyait ne pas commettre une injustice et il ne demandait 2 jamais quel crime il avait fait, mais quel mal il pourrait faire 3. Mieux ! Il ordonnait 4 le bannissement de quelqu'un qu'il ne connaissait pas, et chaque citoyen apportait sa coquille d'huître 5 sur la place du marché, avec écrit dessus le nom de celui qu'il désirait voir bannir, sans l'accuser véritablement de quelque chose. Le peuple bannissait tantôt un Aristide 6, pour sa réputation de justice, tantôt un vil bouffon 7, comme Hyperbolos 8, histoire de railler l'ostracisme 9. Pourtant, on ne peut pas dire que le droit de les bannir faisait défaut 10 au souverain peuple d'Athènes, ou que la liberté de plaisanter 11 ou d'être juste faisait défaut à un Athénien. La liberté qui est si fréquemment mentionnée et avec tant d'honneur dans les livres d'histoire et de philosophie des anciens Grecs et Romains, et dans les écrits et paroles de ceux qui ont reçu d'eux tout ce qu'ils ont appris chez les auteurs politiques, n'est pas la liberté des particuliers, mais la liberté de la République, qui est la même que celle qu'aurait chacun s'il n'y avait pas du tout de lois civiles et de République. Et les effets seraient aussi les mêmes. Car, de même que parmi des hommes sans maître 12, il y a une guerre permanente de chaque homme contre son voisin, aucun héritage à transmettre au fils, ou à attendre du père, aucune propriété des biens et des terres, aucune sécurité, mais [seulement] une liberté pleine et absolue en chaque particulier, de même, dans les États et Républiques 13 qui ne dépendent pas l'un de l'autre, chaque République, non chaque homme, a une
traduire littéralement Hobbes et choisit : "dans le cas de David causant la mort d'Urie", mais ce n'est pas une traduction fidèle. (NdT) 2. Samuel, XII, 13, et plus précisément, pour la formule dans les mêmes termes, Psaumes, 51 (50, v.6 dans la Vulgate). Sauf erreur de ma part, le verbe n'est pas ici pronominal, comme le croient F. Tricaud et G. Mairet. (NdT) L'ostracisme vise des hommes puissants ou populaires, susceptibles de s'emparer de l'Etat. On comprend ainsi qu'il n'est nullement nécessaire que celui qui est visé ait fait quelque chose de mal. Tout au contraire. (NdT) Le "il leur arrivait de .." de F. Tricaud ne correspond à rien dans le texte anglais. (NdT) N'oublions pas que le mot "ostracisme" vient du mot grace "ostrakon", coquille. (NdT) Homme politique athénien, général (v.~550~-v.~467, frappé d'ostracisme par l'action de son rival Thémistocle. Il se rendit célèbre par son intégrité dans la gestion des finances d'Athènes, et fut surnommé le Juste. (NdT) "a scurrilous jester". (NdT) Hyperbolos présenta une proposition d'ostracisme contre Alcibiade et Nicias (417?). Elus stratèges, ces derniers obtinrent le bannissement de cet obscur démagogue. (NdT) "jester" : bouffon, plaisantin. "to jest" : plaisanter, railler. L'ostracisme fut effectivement abandonné après le bannissement d'Hyperbolos, mais ce dernier acte n'était pas une bouffonnerie, sinon dans le fait qu'il touchait un démagogue obscur au lieu de toucher un homme célèbre (justement dangereux pour cela). (NdT) "wanted". (NdT) "to jest". (NdT) "amongst masterless men". (NdT) "in states and Commonwealths". G. Mairet, qui a traduit depuis le début "Commonwealth" par "Etat", est bien ici obligé de modifier sa traduction. (NdT)

1 2 3

4 5 6

7 8 9

10 11 12 13

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

202

liberté absolue de faire ce qu'elle jugera, c'est-à-dire ce que cet homme ou cette assemblée qui la 1 représente jugera contribuer à son avantage. Mais en même temps, les Républiques vivent dans un état de guerre permanente, [toujours] à la limite de se battre 2, avec leurs frontières armées, et les canons pointés en direction des voisins 3. Les Athéniens et les Romains étaient libres, c'est-à-dire que leurs Républiques étaient libres ; non que des particuliers avaient la liberté de résister à leur propre représentant, mais que leur représentant avait la liberté de résister à d'autres peuples, ou de les envahir. De nos jours, le mot LIBERTAS est écrit en gros caractères sur les tourelles de la cité de Lucques 4, et cependant personne ne peut en inférer qu'un particulier y est plus libre ou y est plus dispensé de servir la République 5 qu'à Constantinople. Qu'une République soit monarchique ou qu'elle soit populaire, la liberté reste la même. Mais les hommes sont facilement trompés par la dénomination spécieuse de liberté, et, par manque de jugement pour faire des distinctions, ils prennent faussement pour leur héritage privé et leur droit de naissance ce qui est le droit de la seule chose publique 6. Et quand la même erreur reçoit la confirmation de l'autorité d'hommes réputés pour leurs écrits sur le sujet, il n'est pas étonnant quelle produise la sédition et le renversement du gouvernement 7. En occident, nous sommes déterminés à recevoir nos opinions sur l'institution et les droits des Républiques d'Aristote, de Cicéron, et d'autres Grecs ou Romains qui, vivant sous des États populaires, ne tirèrent 8 pas ces droits des principes de la nature, mais les transcrivirent dans leurs livres à partir de la pratique 9 de leurs propres Républiques, qui étaient populaires, comme les grammairiens décrivent les règles du langage à partir de la pratique de leur époque, ou les règles de la poésie à partir des poèmes d'Homère et de Virgile. Et parce qu'on enseignait aux Athéniens (pour les empêcher de désirer renverser leur gouvernement) qu'ils étaient des hommes libres, et que tous ceux qui vivaient sous la monarchie étaient esclaves, Aristote écrivit dans ses Politiques 10 : "On doit, en démocratie, supposer 11 la liberté, car
1

Le pronom "le", chez F. Tricaud, étonne. Ce pronom renvoie évidemment à la République. (NdT) 2 "upon the confines of battle" : littéralement "aux confins de la bataille". Racine : "finis" : limite. (NdT) 3 "round about" : l'idée n'est pas nécessairement celle de voisins autour. "to turn round about" signifie, par exemple, tout simplement, se retourner vers. 4 Ville de Toscane. (NdT) 5 "that a particular man has more liberty or immunity from the service of the Commonwealth". (NdT) 6 "mistake that for their private inheritance and birthright which is the right of the public only". (NdT) 7 "sedition and change of government". La traduction de "change" par "subversion" (G. Mairet) est correcte. F. Tricaud traduit par "révolution". (NdT) 8 "derived". (NdT) 9 "practise" : pratique, habitude, coutume, usage. (NdT) 10 Livre VI (Note de l'auteur). 11 "In democracy, liberty is to be supposed". Je pense qu'il faut nécessairement conserver le verbe supposer (étymologiquement : mettre sous) qui correspondrait au mot grec "upothesis" (fondement) utilisé par Aristote dans le passage (1317a 40). La traduction J. Tricot donne (Vrin) : "Le principe fondamental sur lequel repose la constitution démocratique est la liberté (c'est là une assertion courante, impliquant que c'est sous cette seule constitution que les hommes ont la liberté en partage, ce qui est, dit-on, le but visé par toute démocratie). (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

203

on soutient communément que personne n'est libre dans aucun autre gouvernement." Et comme Aristote, Cicéron et d'autres auteurs ont fondé leur doctrine civile 1 sur les opinions des Romains, à qui la haine de la monarchie avait été enseignée, d'abord par ceux qui avaient déposé leur souverain et partagé entre eux la souveraineté de Rome, et ensuite par leurs successeurs. Et, lisant les auteurs grecs et latins depuis leur enfance, les hommes ont pris l'habitude, sous une fausse apparence de liberté 2, de favoriser l'agitation, de contrôler 3 sans retenue 4 les actions de leurs souverains, puis de contrôler ceux qui contrôlent, avec une telle effusion de sang que je pense pouvoir sans dire sans me tromper 5 que rien n'a jamais été payé si cher que l'apprentissage par l'Occident des langues grecque et latine. Pour en venir maintenant aux détails de la véritable liberté d'un sujet 6, c'est-àdire aux choses que, quoiqu'elles soient ordonnées par le souverain, le sujet peut cependant sans injustice refuser de faire, nous devons envisager quels droits nous transmettons quand nous construisons une République, ou, ce qui est tout un, de quelle liberté nous nous privons en faisant nôtres 7 toutes les actions, sans exception, de l'homme ou de l'assemblée dont nous faisons notre souverain. Car c'est dans l'acte de notre soumission que consistent à la fois notre obligation et notre liberté, [obligation et liberté] 8 qui doivent donc être inférées d'arguments tirés de cet acte, un homme n'ayant aucune obligation sinon celle provenant de quelque acte fait de son propre gré; car tous les hommes sont naturellement égaux. Et parce que ces arguments doivent soit être tirés de paroles expresses ("J'autorise toutes ses actions"), soit de l'intention de celui qui se soumet au pouvoir (laquelle intention doit être comprise par la fin que vise celui qui se soumet ainsi), l'obligation et la liberté du sujet doivent provenir soit de ces paroles, ou d'autres paroles équivalentes, soit, autrement, de la fin de l'institution de la souveraineté, à savoir la paix entre les sujets, et leur défense contre l'ennemi commun. Premièrement, donc, vu que la souveraineté par institution est issue d'une convention de chacun envers chacun, et la souveraineté par acquisition de conventions du vaincu envers 9 le vainqueur, ou de l'enfant envers le parent, il est évident 10 que chaque sujet dispose de liberté en toutes ces choses dont le droit n'a
1 2

"civil doctrine". (NdT) "under a false show of liberty". La traduction de G. Mairet ("ayant une vue faussée de ce qu'est la liberté") n'est pas très fidèle. Hobbes veut dire que les hommes se font alors, dans l'erreur où ils sont, les défenseurs visibles de la liberté (dans la fausse argumentation et dans l'action). Ils offrent, à ceux qui ne connaissent pas les véritables fondements de la théorie politique, une apparence de lutte pour la liberté, alors qu'ils ne font, sans le savoir véritablement, par ignorance, que ramener à l'état de guerre. (NdT) 3 "to control". Ce verbe a même un sens plus fort. Le plus souvent, il veut dire diriger, superviser. Il y a là une prétention à créer une souveraineté au-dessus du souverain, et cela sans fin, comme l'indique la suite. (NdT) 4 "and of licentious controlling the actions of their sovereigns". (NdT) 5 "truly". (NdT) 6 " the true liberty of a subject". (NdT) 7 "by owning". (NdT) 8 "obligation and liberty". (NdT) 9 "to". G. Mairet néglige le sens de ce "to" et l'ordre des contractants dans la phrase. (NdT) 10 "it is manifest". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

204

pas pu être transmis par convention. J'ai montré précédemment, au chapitre quatorze, que les conventions [où l'on stipule] qu'on ne défendra pas son propre corps sont nulles. Par conséquent, Si le souverain ordonne à un homme, même justement condamné, de se tuer, de se blesser, ou de se mutiler, ou de ne pas résister à ceux qui l'attaquent, ou de s'abstenir 1 d'user de nourriture, d'air, de médicaments, ou de quelque autre chose sans laquelle il ne peut vivre, cet homme a cependant la liberté de désobéir. Si un homme est interrogé par le souverain, ou par quelqu'un à qui il a conféré cette autorité 2, sur un crime qu'il a commis, il n'est pas tenu (sans l'assurance du pardon) d'avouer, parce que personne, comme je l'ai montré dans le même chapitre, ne peut être obligé par convention de s'accuser. D'ailleurs, le consentement d'un sujet au pouvoir souverain est contenu dans ces paroles, J'autorise, ou prends sur moi 3, toutes ses actions; paroles en lesquelles il n'y a aucune restriction de la liberté naturelle personnelle 4 d'avant [la convention], car, en autorisant le souverain à me tuer, je ne suis pas tenu de me tuer quand il me l'ordonne. C'est une chose de dire Tue-moi, ou tue mon semblable, si tu le veux, une autre de dire je me tuerai, ou je tuerai mon semblable. Il s'ensuit donc que, Nul n'est tenu, par les paroles elles-mêmes, soit de se tuer, soit de tuer un autre homme, et, par conséquent, l'obligation qu'on peut parfois avoir, sur ordre du souverain, d'exécuter une fonction dangereuse ou déshonorante, ne dépend pas des paroles de notre soumission, mais de l'intention, qu'il faut entendre par la fin visée par cette soumission. Quand donc notre refus d'obéir contrecarre la fin pour laquelle la souveraineté fut ordonnée 5, alors nous n'avons aucune liberté de refuser. Sinon, nous l'avons. [En raisonnant] sur la même base 6, un homme, à qui l'on ordonne, en tant que soldat, de combattre l'ennemi, quoique son souverain ait un droit suffisant pour punir de mort son refus, peut néanmoins, dans de nombreux cas, refuser sans injustice, comme quand il se fait remplacer par un soldat suffisamment apte, car dans ce cas il ne déserte pas le service de la République. Et on doit tenir compte 7 de la crainte naturelle 8, non seulement des femmes (de qui on n'attend aucun service dangereux de ce type), mais aussi des hommes d'un courage féminin.
1 2 3 4 5 6 7

8

"or to abstain". La traduction de G. Mairet ("renoncer") étonne. (NdT) "If a man be interrogated by the sovereign, or his authority". (NdT) Le "fait miennes" de G. Mairet est correct. (NdT) F. Tricaud néglige "own". (NdT) "was ordained" : fut ordonnée (au sens que peut avoir le verbe ordonner : élever à une fonction), fut établie. (NdT) Exactement : "upon this ground". (NdT) La traduction de G. Mairet ("C'est aussi ce qui doit être autorisé") n'est pas fidèle. L'expression "to make allowance for" signifie tenir compte, avoir égard à. De toute façon, le verbe "tolérer" eût été plus indiqué que le verbe "autoriser". (NdT) "for natural timorousness". F. Tricaud fait du substantif un adjectif, et de l'adjectif un substantif : "naturel timoré". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

205

Quand des armées combattent, il y a d'un côté, ou des deux, des soldats qui s'enfuient; cependant, s'ils ne le font pas dans l'idée de trahir, mais qu'ils le font par crainte, on n'estime pas que c'est injuste, mais que c'est déshonorant. Pour la même raison, éviter la bataille n'est pas injustice mais lâcheté. Mais celui qui s'enrôle comme soldat, ou qui touche une prime d'engagement 1, perd l'excuse d'une nature craintive, et il est obligé, non seulement d'aller combattre, mais aussi de ne pas fuir le combat sans la permission de son capitaine. Et quand la défense de la République requiert sur-le-champ l'aide de tous ceux qui sont capables de porter les armes, chacun est obligé, parce qu'autrement la République, qu'ils n'ont pas le dessein ou le courage de protéger, a été instituée en vain. Nul n'a la liberté de résister à l'épée de la République pour défendre un autre homme, coupable ou innocent, parce qu'une telle liberté prive le souverain des moyens de nous protéger, et détruit donc l'essence même du gouvernement. Mais au cas où un grand nombre d'hommes ont ensemble déjà résisté injustement au pouvoir souverain, ou commis quelque crime capital pour lequel chacun d'eux s'attend à être mis à mort, n'ont-ils pas alors la liberté de s'unir, de s'entraider, et de se défendre les uns les autres ? Certainement, ils l'ont, car ils ne font que défendre leurs vies, ce que le coupable peut faire aussi bien que l'innocent. C'était certes une injustice quand ils ont d'abord enfreint leur devoir : le fait de rester en armes 2 à la suite de cela, même si c'est pour continuer leur action, n'est pas un nouvel acte injuste. Et si c'est seulement pour défendre leurs personnes, il n'est pas injuste du tout. Mais l'offre de pardon ôte à ceux à qui elle est faite l'excuse de la légitime défense 3 et rend illégitime le fait de continuer à secourir ou défendre les autres. Les autres libertés dépendent du silence de la loi 4. Dans les cas où le souverain n'a prescrit aucune règle, le sujet a alors la liberté de faire ou de s'abstenir, cela à sa propre discrétion 5. Par conséquent, une telle liberté est plus importante en certains lieux, moins importante en d'autres, plus importante à certains moments, moins importante à d'autres, selon ce que ceux qui possèdent la souveraineté jugeront le plus opportun 6. Par exemple, il fut un temps où, en Angleterre, un homme pouvait entrer sur ses propres terres, et expulser ceux qui en avaient pris illégalement possession, et toute cela par la force 7. Mais, par la
1

2

3 4 5 6 7

"or taketh impressed money". Le verbe "to impress" signifie enrôler de force (ou réquisitionner). "impress money" est l'expression qui désigne la prime qui était parfois donnée au moment d'un engagement. Littéralement "argent de l'enrôlement". Il n'est pas certain que cette prime ait été toujours considérée comme une avance, comme le pense F. Tricaud (G. Mairet suit), sur la solde ("prêt"). En tout cas, cette somme engage le soldat et a valeur de contrat. (NdT) Hobbes utilise l'expression qu'il avait utilisé plus haut : "to bear arms" (exactement "their bearing of arms") : porter les armes, non seulement au sens d'avoir une arme (ce qui est courant à l'époque) mais d'être prêt à combattre. La meilleure traduction eût été : "continuer de résister par les armes". La traduction de G. Mairet ("prendre les armes") n'est pas adaptée, car ces hommes ont déjà pris les armes. (NdT) "the plea of self-defence". (NdT) "they depend on the silence of the law". (NdT) "according to his own discretion". (NdT) "convenient". (NdT) F. Tricaud se trompe en rapportant "by force" au seul verbe "to dispossess". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

206

suite, cette liberté d'entrer de force fut supprimée par une loi 1 faite par le roi en son Parlement. Et en certains endroits du monde, les hommes ont la liberté d'avoir plusieurs épouses, [tandis que] dans d'autres, cette liberté n'est pas reconnue 2. Si un sujet a un litige avec son souverain, pour une dette, un droit de possession de terres ou de biens, un service qu'on exige de lui, une peine corporelle ou pécuniaire, sur la base d'une loi antérieure 3, il a la même liberté de faire une action en justice pour [défendre] son droit 4 que si c'était contre un [autre] sujet, devant des jugés nommés par le souverain 5. En effet, vu que ce qu'exige le souverain est exigé en application de la loi antérieure, et non en vertu de son pouvoir 6, il déclare par là qu'il n'exige rien de plus que ce qu'on jugera être dû en application de la loi 7. La requête 8 n'est donc pas contraire à la volonté du souverain, et le sujet a donc la liberté de demander que le juge entende 9 sa cause et [rende] une sentence conforme à la loi. Mais si le souverain revendique ou prend quelque chose en se réclamant de son pouvoir 10, il n'existe, en ce cas, aucune action juridique [possible], car tout ce qui est fait par lui en vertu de son pouvoir est fait avec l'autorisation de chaque sujet et, par conséquent, celui qui intente 11 une action contre le souverain intente une action contre lui-même.

Si un monarque, ou une assemblée souveraine concède une liberté 12 à tous ses sujets ou à certains de ses sujets, laquelle concession durant, ce monarque, ou assemblée, est incapable de pourvoir à leur sécurité, la concession est nulle, à moins que ce souverain n'abandonne ou ne transfère immédiatement 13 la
1 2 3 4 5 6 7

8 9

10

11 12 13

"statute" : acte du parlement, loi. (NdT) "is not allowed". Le "n'existe" pas de G. Mairet est insuffisant. (NdT) "grounded on a precedent law". (NdT) " to sue for his right". (NdT) Autrement dit, le juge est l'une des parties. F. Tricaud rappelle que le texte latin dit : "le juge du litige sera le détenteur du pouvoir suprême." (NdT) "by force of a former law, and not by virtue of his power". (NdT) "no more than shall appear to be due by that law". Le verbe "to appear", outre son sens habituel (apparaître, paraître, devenir visible, se manifester), est employé dans le domaine juridique pour désigner une comparution ou une plaidoierie. (NdT) "the suit". Il faut entendre ici l'action juridique intentée par le sujet. (NdT) "to demand the hearing of his cause". F. Tricaud utilise le verbe "introduire" qui appartient en effet à la terminologie juridique, mais l'expression "introduire une cause" semble, sauf erreur de ma part, assez rare en français. (NdT) "by pretence of his power". Hobbes utilise les mots "pretence" et "to pretend" dans un sens qui semble aujourd'hui vieilli (aujourd'hui ces mots ont largement tendance à renvoyer à la simulation, à la feinte, au prétexte). Hobbes veut ici dire "au titre de son pouvoir", "en vertu de son pouvoir" (il l'utilise d'ailleurs plus loin l'expression "in virtue of his power"). (NdT) "brings". Le verbe "to bring" appartient aussi à la terminologie juridique : comparaître, amener dans un tribunal, porter à la connaissance du tribunal, etc.. (NdT) Et non "quelque liberté", comme le traduit F. Ticaud : "a liberty". (NdT) "directly". Traduction difficile, car le mot peut signifier soit immédiatement, soit directement, soit absolument. La traduction de F. Tricaud ("expressément") ne me semble pas fidèle (quand Hobbes veut exprimer cette idée, il utilise systématiquement le mot "express" dans une formule composée), à moins qu'on ne donne aussi un sens temporel à l'adverbe. Le choix du mot "immédiatement" (au sens temporel uniquement) me semble indiqué par la formule précédente, elle aussi temporelle, "which grant standing". Néanmoins, celui qui voudrait

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

207

souveraineté à un autre. Car, en tant qu'il pouvait ouvertement (si cela avait été sa volonté), et en termes clairs 1, abandonner ou transférer cette souveraineté et qu'il ne l'a pas fait, on doit comprendre que ce n'était pas sa volonté, mais que la concession procédait de l'ignorance de la contradiction existant entre une telle liberté et le pouvoir souverain; et donc la souveraineté est conservée [par le souverain], et, par conséquent, tous les pouvoirs qui sont nécessaires à son exercice, tels que le pouvoir de guerre et de paix, le pouvoir de juger, le pouvoir de nommer des officiers 2 et des conseillers, celui de lever des impôts, et les autres, cités au chapitre XVIII. L'obligation des sujets envers le souverain est censée durer aussi longtemps, mais pas plus, que le pouvoir qui est capable de les protéger, car le droit que les hommes ont par nature de se protéger quand personne d'autre ne peut le faire, n'est pas un droit dont on peut se dessaisir par convention 3. La souveraineté est l'âme 4 de la République, et quand elle est séparée du corps, les membres ne reçoivent plus d'elle leur mouvement. La fin de l'obéissance 5 est la protection, et quel que soit l'endroit où un homme voit cette protection, que ce soit dans sa propre épée ou dans celle d'un autre, la nature le porte à obéir à cette épée et à s'efforcer de la soutenir 6. Et quoique la souveraineté, dans l'intention de ceux qui l'instituent, soit immortelle, pourtant non seulement elle est par sa propre nature sujette à la mort violente par une guerre avec l'étranger, mais aussi elle porte en elle 7, dès son institution même, par l'ignorance et les passions des hommes, de nombreux germes d'une mortalité naturelle, à cause de la discorde intestine 8. Si un sujet est fait prisonnier à la guerre, ou que ses moyens d'existence soient aux mains de l'ennemi, et qu'on lui accorde 9 la vie et la liberté corporelle à condition d'être assujetti au vainqueur, il a la liberté d'accepter la condition, et, l'ayant acceptée, il est le sujet de celui qui l'a capturé, puisqu'il n'avait aucune

1 2 3 4 5 6

7 8 9

défendre la traduction de F. Tricaud pourrait faire remarquer les termes et expressions de la suite, "openly (...) and in plain terms". G. Mairet traduit prudemment par "directement", et un lecteur serait en droit de lui reprocher cette prudence. (NdT) "he might openly (if it had been his will), and in plain terms". (NdT) Des fonctionnaires. (NdT) "can by no covenant be relinquished". (NdT) "the soul". (NdT) "obedience". Le "soumission" de F. Tricaud n'est pas fidèle au texte. (NdT) Passage assez compliqué : "nature applieth his obedience to it, and his endeavour to maintain it". La traduction de G. Mairet laisse sceptique : "la nature requiert l'obéissance et l'effort en vue de maintenir la protection." A ma connaissance, le verbe "to apply" n'a jamais ce sens. Il signifie appliquer, au sens habituel, mais aussi diriger (au sens où l'on s'applique à une tâche, où l'on dirige ses efforts vers cette tâche, où l'on fait porter les efforts). Ici la nature dirige l'homme, le porte à, conduit l'homme à (choix de F. Tricaud), le détermine, pourrait-on dire sans trahir Hobbes. Quant au verbe "to maintain", il signifie maintenir, soutenir, conserver, défendre, etc.. Pourquoi l'individu devrait-il soutenir l'épée qui le protège? La chose n'est nullement paradoxale car le pouvoir du souverain ne peut se maintenir que si les sujets remplissent leurs devoirs. Parmi ces devoirs, il y a évidemment la défense du souverain (la guerre n'étant que le cas limite). (NdT) L'anglais dit simplement "it hath in it". (NdT) Le texte dit simplement "par discorde intestine". (NdT) Le verbe utilisé est "to give". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

208

autre façon de se conserver [en vie]. Le cas est le même s'il est détenu 1, aux mêmes conditions, dans un pays étranger. Mais si un homme est retenu en prison, ou dans des chaînes, ou qu'on ne lui confie 2 pas la liberté de son corps, il n'est pas censé être tenu à la sujétion par convention, et il peut donc s'évader par n'importe quel moyen. Si un monarque abandonne la souveraineté, tant pour lui-même que pour ses héritiers, ses sujets retournent à la liberté absolue de nature 3, parce que, quoique la nature puisse faire savoir 4 qui sont ses fils, et qui sont ses plus proches parents 5, cependant il appartient au souverain, par sa propre volonté, comme il a été dit au chapitre précédent, [de désigner] qui sera son héritier. Si donc il ne veut pas d'héritier 6, il n'y a ni souveraineté, ni sujétion. Le cas est le même s'il meurt sans parenté connue, et sans avoir fait connaître son héritier, car alors, il ne peut y avoir aucun héritier connu et, par conséquent, aucune sujétion n'est due. Si le souverain bannit l'un de ses sujets 7, durant le bannissement il n'est pas sujet. Mais celui qui transmet 8 un message [à l'étranger] 9, ou qui a l'autorisation d'y voyager, demeure sujet, mais c'est par contrat entre souverains, non en vertu de la convention de sujétion; car quiconque entre sous la domination [d'un autre souverain] est sujet de toutes les lois de ce souverain, à moins qu'il n'ait un privilège 10 dû à la bonne entente des souverains ou à une autorisation spéciale. Si un monarque, ayant perdu la guerre, s'assujettit au vainqueur, ses sujets sont libérés de leur précédente obligation, et ils deviennent obligés envers le vainqueur.
1

"if he be detained". Le sens est bien celui d'une détention. F. Tricaud choisit "retenu", pour une raison qui peut se comprendre : il veut éviter qu'on ne confondre ce cas, compatible avec un assujetissement, et le cas suivant, où cet assujetissement n'est pas possible. Mais le lecteur fera facilement la différence entre une détention dans les limites des frontières (1er cas) et une détention physique dans une prison (2ème cas). On notera que dans le deuxième cas, Hobbes n'utilise pas "to detain", mais "to be held" (to hold), qui a sensiblement le même sens (être retenu) ici, mais avec l'idée d'un empêchement, d'un arrêt, de conditions directement physiques de détention. Le verbe "to hold" est d'abord utilisé pour désigner l'acte de tenir avec ses mains. Si la distinction est comprise, le vocabulaire n'a guère d'importance. Dans le dernier paragraphe du chapitre, F. Tricaud traduira "to be held" par "être retenu". (NdT) 2 "is not trusted with the liberty of his body". to trust : se fier à, mettre sa confiance en quelqu'un. L'idée ici est celle d'une non remise au prisonnier de sa liberté par manque de confiance. G. Mairet laisse échapper le sens en choisissant : "qui ne dispose pas de ...". La traduction de F. Tricaud ("qu'on ne lui accorde pas la liberté physique sur parole") est tout à fait fidèle à l'esprit du passage. (NdT) 3 Et non "de l'état de nature", comme le traduit F. Tricaud. (NdT) 4 "may declare". (NdT) 5 L'idée n'est pas claire. Comment la nature, en dehors de ressemblances physiques qui ne peuvent donner aucune certitude, peut-elle faire savoir qui sont les fils et les plus proches parents? (NdT) 6 La proposition "If therefore he will have no heir" peut aussi signifier "Si donc il n'a pas d'héritier" (littéralement : si donc il n'aura pas d'héritier). La différence de traduction n'a aucune incidence sur le raisonnement. (NdT) 7 Littéralement "son sujet", qu'on ne peut rendre tel quel en français. (NdT) 8 "to send on" : faire suivre, transmettre. (NdT) 9 "à l'étranger" n'est pas dans le texte. Je l'ajoute. (NdT) 10 "a privilege" : un privilège. La traduction "mesure d'exception" (F. Tricaud) n'est évidemment pas fausse, mais elle n'est pas précisément justifiée. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

209

Mais s'il est retenu prisonnier, ou s'il n'a pas la liberté de son propre corps, il n'est pas censé avoir renoncé au droit de souveraineté, et ses sujets sont donc obligés d'obéir aux magistrats précédemment mis en place, qui ne gouvernent pas en leur propre nom, mais au nom du souverain 1. En effet, son droit demeurant, la question est seulement celle de l'administration, c'est-à-dire des magistrats et des officiers, et on suppose que, si le souverain n'a aucun moyen de les nommer, il approuve ceux qu'il a lui-même précédemment nommés 2.

1 2

On peut penser à Richard Ier Coeur de Lion et à la tentative de Jean sans terre de s'emparer du trône pendant la captivité du monarque. (NdT) Les deux verbes utilisés, ici synonymes sont 1) "to name" 2) "to appoint". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

210

Deuxième partie : De la République

Chapitre XXII
Des systèmes assujettis (politiques et privés)

Retour à la table des matières

Ayant parlé de la génération, de la forme et du pouvoir de la République, je suis maintenant en mesure de parler de ses parties ; et, d'abord, des systèmes 1 qui

1

"systems" (mot absent des Elements of Law et du De Cive). Traduction excessivement difficile. F. Tricaud traduit par organisations (en reconnaissant d'ailleurs l'imperfection de la traduction). Mais peut-on appeler "organisation" (pour prendre un exemple donné par Hobbes dans ce chapitre) un simple rassemblement ponctuel d'individus, non organisés, n'ayant au mieux que des opinions ou des goûs communs, qu'il soit légal ou illégal? Croire que le mot "système" (traduction littérale) pourrait nous sortir d'embarras est illusoire puisqu'à de nombreux égards, les mots "organisation" et "système" sont synonymes. D'autre part, le mot "système", dans son usage français courant, rendrait fort peu compte de l'idée hobbesienne. En prenant deux cas extrêmes, il nous faut trouver un terme qui désigne aussi bien le gouvernement d'une province ou d'une colonie par une assemblée (et même la République elle-même, nommée "system" par Hobbes) que le rassemblement fortuit dont nous parlions précédemment. Recherches faites, le mot "system" anglais a (et avait) le même sens que le mot français. F. Tricaud a raison de dire que le mot "system" comporte une métaphore anatomique (en anatomie, d'ailleurs, un système est un ensemble d'organes ayant une structure analogue). On notera que les mots grecs "sustasis", "sustellô", "sustèma" n'apportent rien de décisif. Ayant envisagé vainement "assemblée", "regroupement" (ce dernier mot rendant assez bien compte de la pensée hobbesienne), "ensemble", "groupe", "partie", "corps" (et même "tissu", à cause de l’allusion aux homéomères), nous avons fini par adopter, sans satisfaction, la traduction la plus fidèle à Hobbes : "système". La véritable difficulté est certainement moins celle de la traduction du mot que celle de l'unité réelle de ce chapitre. Comment G. Mairet a-t-il pu traduire "systems" par organes? Comment Hobbes aurait-il pu considérer des factions, des conspirations (comparées à des tumeurs, des abcès) comme des organes de la République? Il ne s'agit pas dans ce chapitre des "parties organiques" dont Hobbes traitera

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

211

ressemblent aux parties similaires 1 ou muscles d'un corps naturel. Par SYSTEMES, j'entends un nombre quelconque d'hommes unis 2 par un intérêt ou une affaire 3. Certains de ces systèmes sont réglés 4, d'autres ne sont pas réglés. Réglés sont ceux où un seul homme, ou une seule assemblée, est institué 5 représentant de l'ensemble des individus [du système]. Tous les autres sont des systèmes non réglés 6. Parmi les systèmes réglés, certains sont absolus et indépendants, assujettis à personne d'autre qu'à leur propre représentant. Telles sont uniquement les Républiques, dont j'ai déjà parlé dans les cinq derniers chapitres. Les autres sont dépendants, c'est-à-dire subordonnés à un pouvoir souverain, auquel tous, y compris leur représentant, sont assujettis. Parmi les systèmes subordonnés, certains sont des systèmes politiques, et d'autres des systèmes privés. Les systèmes politiques (appelés aussi corps politiques et personnes juridiques 7) sont ceux qui sont institués 8 par autorité du pouvoir souverain de la République. Les systèmes privés sont ceux qui sont constitués par les sujets entre eux, ou par autorité d'un étranger. Aucune autorité venant d'un pouvoir étranger, en effet, n'est publique là où s'exerce la domination intérieure d'un souverain, cette autorité n'y est que privée.

1

2

3 4

5 6 7 8

dans le prochain chapitre. La fin "organiciste" de notre chapitre montre bien qu'il ne peut s'agir des organes. (NdT) Les "partes similares" sont les homéomères qu'Aristote distingue des anhoméomères. Dans De la génération et de la corruption (314a19), se référant à Anaxagore, il signale que l'os, la chair, sont des parties homéomères puisque chaque partie de l'os est encore de l'os, chaque partie de la chair est encore de la chair. En revanche, la main, le visage sont des parties anhoméomères car une partie de la main n'est pas une main, une partie du visage n'est pas un visage. On peut voir là, en gros, la distinction entre tissus et organes. Pourquoi "a system" ressemble-t-il à une partie homéomère? Que Hobbes retient-il de la distinction aristotélicienne? La question n'est pas simple. Je pense que Hobbes veut tout simplement dire que les "systèmes" ne sont pas des organes* du corps de la République, nécessaires à sa vie, ce qui sera en revanche le cas des ministres du chapitre XXIII ("parts organical").(* C'est la raison pour laquelle je pense que la traduction de "system" par "organe" est un contresens.) "joined". Ce participe participe n'éclaire absolument pas la notion de "système". Le verbe "to join" n'indique pas particulièrement un ordre inhérent au système. Les éléments se joignent, s'unissent, se réunissent à partir d'une intention, ou se trouvent joints, unis, réunis sans en avoir l'intention. La définition du "système", tel que l'entend Hobbes, ne peut être établie que par les exemples donnés par Hobbes, exemples dont les différences - nous le signalons dans une autre note - font véritablement problème. (NdT) "joined in one interest or one business". (NdT) Les deux mots utilisés par Hobbes sont "regular" et "irregular". La traduction "régulier" seule serait possible, mais le couple "régulier-irrégulier" donne un sens temporel qui ne correspond pas à l'intention hobbesienne. Ce choix de G. Mairet est donc à rejeter, et il faut préférer la traduction de F. Tricaud : "réglé" et "non réglé". La définition de ces mots est rendue évidente par la suite du texte. (NdT) Exactement "constitué" ("constituted"). (NdT) Ces deux dernières phrases ne figurent pas dans la traduction de G. Mairet. (NdT) "bodies politic and persons in law". (NdT) "made". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

212

Et parmi les systèmes privés, certains sont légaux, d'autres illégaux 1. Légaux sont ceux qui sont autorisés par la République. Tous les autres sont illégaux. Les systèmes non réglés sont ceux qui, n'ayant pas de représentant, consistent seulement en un rassemblement 2 de gens qui, n'étant pas interdit par la République, et ne se faisant pas à partir d'un mauvais dessein (tels sont l'afflux de gens vers les marchés, les spectacles, ou tout autre rassemblement à des fins inoffensives), est légal. Mais quand l'intention est mauvaise, ou (si le nombre de gens est considérable) inconnue, ces rassemblements sont illégaux. Dans les corps politiques, le pouvoir du représentant est toujours limité, et c'est le pouvoir souverain qui en prescrit les limites ; car un pouvoir illimité est la souveraineté absolue, et le souverain, dans toutes les Républiques, est le représentant absolu de tous les sujets, et c'est pourquoi aucun autre ne peut être le représentant d'une quelconque partie d'entre eux, sinon dans la mesure où il aura donné son autorisation. Et donner l'autorisation à un corps politique de sujets d'avoir un représentant absolu, pour tous les buts et desseins [de ce corps] 3, ce serait abandonner le gouvernement d'une partie 4 de la République et diviser l’empire 5, contrairement à la paix et à la défense, ce que le souverain n'est pas censé faire, puisque cette concession déchargerait clairement et directement ces sujets de la sujétion 6. Car les conséquences des paroles du souverain ne sont pas les signes de sa volonté quand d'autres conséquences sont les signes du contraire 7, ce sont plutôt des signes d'erreur et de mauvais calcul, auxquels l'humanité n'est que trop portée.

1 2

3 4

5 6

7

"lawful (...) unlawful" : légaux, illégaux. Légitimes, illégitimes. Licites, illicites. (NdT) "concourse" : le mot (comme en partie le latin concursus) désigne l'union, la rencontre d'éléments. Plus précisément, le mot désigne un rassemblement de personnes en un lieu. (NdT) "to all intents and purposes". Traduction peu fidèle de F. Tricaud : "constitué en vue de n'importe quel genre d'affaires". (NdT) "were to abandon the government of so much of the Commonwealth". Vu la place de "of so much", il paraît difficile de traduire, comme G. Mairet "abandonner d'autant le gouvernement de l'Etat". La traduction littérale étant impossible, il semble bien difficile de ne pas adopter la traduction de F. Tricaud. (NdT) "dominion". (NdT) Traduction assez libre de "which the sovereign cannot be understood to do, by any grant that does not plainly and directly discharge them of their subjection", afin que l'idée soit plus facile à saisir. G. Mairet rend "them" par "les sujets". Or, ici, il ne s'agit que des hommes qui composent le corps politique qui, auparavant sujets du souverain, deviendraient sujets du représentant absolu du corps politique. (NdT) La traduction la plus fidèle à Hobbes rend mal compte de sa pensée. Le sens est pourtant assez clair : puisque le souverain, en tant qu'humain, peut faire une mauvaise ratiocination, si les conséquences auxquelles aboutit ce raisonnement sont contraires à la bonne ratiocination faite à partir des lois de nature, il faut considérer que la volonté du souverain est du côté des lois de nature. Si nous appliquons à la question du paragraphe : le souverain peut, par erreur, concéder dans les faits une partie du pouvoir souverain à un corps politique. On considèrera cependant, en tant qu'une division de la souveraineté mène à l'état de guerre (donc conformément aux lois naturelles), que la véritable volonté du souverain ne pouvait être celle de faire cette catastrophique concession. On notera que la traduction de F. Tricaud, qui force un peu le texte, est beaucoup plus explicite ("quand des conséquences inférées par une autre voie sont le signe du contraire"). (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

213

Les limites de ce pouvoir qui est donné au représentant d'un corps politique doivent être connues à partir de deux choses 1 : l'une est le mandat 2 [confié à ce corps], ou lettres du souverain 3, l'autre est la loi de la République. Car, quoique pour l'institution ou acquisition d'une République, qui est indépendante, il ne soit pas besoin d'écrits, puisque le pouvoir du représentant n'a pas d'autres limites que celles qui sont instituées par la loi de nature non écrite, cependant, pour les corps subordonnés, il y a une telle diversité de limites nécessaires, en ce qui concerne les affaires, le temps, le lieu, qu'on ne pourrait s'en souvenir sans lettres, ni en prendre connaissance, à moins que ces lettres ne soient patentes 4, pour pouvoir être lues, et de plus, scellées et authentifiées par les sceaux et les autres signes permanents de l'autorité souveraine. Et parce qu'il n'est pas toujours facile, ou peut-être possible, de signaler 5 ces limites par écrit, les lois ordinaires, communes à tous les sujets, doivent déterminer ce que le représentant peut légalement faire dans tous les cas que les lettres elles-mêmes passent sous silence. Et par conséquent, dans un corps politique, si le représentant est un homme, tout ce qu'il fait au nom du corps et qui n'est autorisé 6 ni par ses lettres 7, ni par les lois, est son propre acte 8, non l'acte du corps, ni l'acte de quelque membre autre que lui-même, car, au-delà de [ce qu'autorisent] ses lettres, ou des limites des lois, il ne représente aucune autre personne que la sienne. Mais ce qu'il fait conformément à ces lettres ou ces lois est l'acte de tous, car chacun est l'auteur de l'acte du souverain, parce que ce dernier est, sans limites, leur représentant ; et l'acte de celui qui ne s'écarte pas 9 des lettres du souverain 10 est l'acte du souverain, dont tout membre du corps est par conséquent l'auteur. Mais si le représentant est une assemblée, tout ce que cette assemblée décrétera et qui n'est pas autorisé par ses lettres 11 ou par les lois est l'acte de l'assemblée, ou corps politique, et [cet acte est] l'acte de tous ceux par le vote duquel le décret a été fait; mais pas l'acte de ceux qui, présents à l'assemblée, ont voté contre, ni l'acte des absents, à moins qu'ils n'aient voté pour par procuration. C'est l'acte de l'assemblée car il est voté à la majorité. Si c'est un crime,
1

"two things". F. Tricaud interprète en traduisant par "deux sources". Rappelons que le mot "things" se traduit très souvent en fonction du contexte. (NdT) 2 "their writ". F. Tricaud, peut-être en partie pour une raison d'étymologie (voir le grec khartês), choisit "charte". G. Mairet a traduit par "acte". J'ai choisi mandat (car il s'agit bien de confier, dans certaines limites, une mission, une charge - voir le latin mandare). (NdT) 3 Au sens d'écrit officiel, comme les lettres parentes dont il question plus loin. (NdT) 4 Lettres patentes : ouvertes, dont on peut prendre connaissance. (NdT) 5 Le verbe utilisé est "to describe" : décrire, dépeindre, représenter, donner le signalement. (NdT) 6 "which is not warranted" : qui n'est pas garanti, justifié, autorisé. (NdT) 7 "patentes" est ici ajouté par F. Tricaud. (NdT) 8 "is his own act" : est son son acte propre, son acte personnel, en tant que personne naturelle. (NdT) 9 "that recedes not". (NdT) 10 "de la voie tracée par" est ajouté par F. Tricaud. (NdT) 11 De nouveau, F. Tricaud ajoute "patentes". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

214

l'assemblée peut être punie, dans la limite où elle peut l'être, par dissolution ou confiscation de ses lettres (ce qui est, pour ces corps artificiels et fictifs, la peine capitale), ou, si l'assemblée a un fonds commun dans lequel aucun des membres innocents n'a quelque chose à lui, par une amende pécuniaire. En effet, la nature a exempté les corps politiques des peines corporelles. Mais ceux qui n'ont pas donné leur vote sont donc innocents, parce que l'assemblée ne peut représenter aucun homme dans les choses qui ne sont pas autorisées par les lettres 1, et, par conséquent, ils ne sont pas compromis par le vote de l'assemblée 2. Si la personne du corps politique 3, étant un seul homme, emprunte de l'argent à un tiers, c'est-à-dire à quelqu'un qui n'est pas du même corps, la dette est la dette du représentant (car il n'est pas besoin que les lettres limitent les emprunts, vu que la limitation des prêts est laissée aux inclinations personnelles des hommes). Car si, par ses lettres, il avait autorité pour faire payer aux membres ce qu'il emprunte, il serait par conséquent leur souverain 4, et la concession serait donc ou nulle, ou procédant d'une erreur, générale conséquence de la nature humaine, et elle serait un signe insuffisant de la volonté de celui qui fait la concession; ou, si ce dernier reconnaît la concession 5, alors le représentant est souverain, et il n'est pas concerné par la présente question qui est uniquement celle des corps subordonnés. Aucun membre, donc, n'est obligé de payer la dette ainsi contractée 6, si ce n'est le représentant, parce que celui qui a prêté, étant étranger [au contenu] des lettres et à ce que le corps a qualité de faire 7, ne considère comme ses débiteurs que ceux qui se sont engagés [envers lui]; et vu que le représentant peut s'engager lui-même, mais ne peut engager personne d'autre, c'est lui son débiteur, qui doit donc le payer, soit à partir du fonds commun, s'il y en a un, soit sur ses propres biens, s'il n'y en a pas. Qu'il s'endette par contrat, ou à cause d'une amende, le cas est le même. Mais quand le représentant est une assemblée, et qu'elle emprunte à un tiers, seuls sont responsables de la dette tous ceux, et seulement ceux qui ont voté pour cet emprunt, ou pour le contrat qui a occasionné la dette, ou pour le fait qui a causé l'imposition de l'amende, parce que chacun d'eux, en votant, s'est engagé à payer. En effet, l'auteur de l'emprunt est obligé de payer, même toute la dette, quoique s'il soit déchargé de cette dette quand quelqu'un d'autre la paie.

1 2

3 4 5 6 7

F. Tricaud ajoute de nouveau "patentes". (NdT) La traduction de G. Mairet ("par leur vote") ne me semble pas correcte. "their votes" renvoie à l'assemblée (formée de plusieurs membres), ce qui est tout à fait correct en anglais. Le verbe utilisé par Hobbes est "to involve", qui signifie avant tout envelopper, entortiller. L'idée de Hobbes est claire : le vote de l'assemblée n'enveloppe pas, n'englobe pas ceux qui, pour une raison ou une autre, n'ont pas voté pour. (NdT) Hobbes dit simplement "If the person of the body politic". F. Tricaud et G. Mairet ont ajouté "représentant". (NdT) Exactement : "il aurait par conséquent la souveraineté sur eux". (NdT) "formellement" est ajouté par F. Tricaud. (NdT) Littéralement "la dette ainsi empruntée". (NdT) "being a stranger to the letters, and to the qualification of the body". Le prêteur ne connaît pas les détails d'administraton du corps, il ne connaît qu'une personne naturelle, le représentant, à qui il a prêté. L'idée paraît finalement très commune. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

215

Mais si l'assemblée emprunte à l'un de ses membres, l'assemblée seule est obligée de payer, sur les fonds communs, s'il y en existe, car, ayant la liberté de vote, si ce membre vote pour l'emprunt, il vote pour le paiement de la dette, et s'il vote contre l'emprunt, ou s'il est absent, cependant, parce qu'en prêtant, il vote pour l'emprunt, il contredit son précédent vote, se trouve obligé par le second, et devient à la fois emprunteur et prêteur, et par conséquent il ne peut réclamer le paiement d'aucun membre particulier, mais seulement du trésor commun. Si ce dernier fait défaut, il n'a ni recours, ni plainte [à formuler], sinon contre luimême 1, car, ayant connaissance des actes de l'assemblée, et de sa capacité de payer, n'étant pas forcé, il a cependant, à cause de sa propre sottise, prêté son argent. On voit clairement par là que, dans les corps politiques subordonnés, et assujettis au pouvoir souverain, il est parfois, non seulement légal, mais [aussi] opportun 2, pour un particulier, de protester ouvertement contre les décrets de l'assemblée représentative, et de faire enregistrer son désaccord, ou de se faire des témoins de ce désaccord, parce qu'autrement, il peut être obligé de payer les dettes contractées, ou de répondre des crimes commis par d'autres hommes. Mais dans une assemblée souveraine, on ne dispose pas de cette liberté, à la fois parce que celui qui proteste dans ce cas dénie la souveraineté de l'assemblée, et que tout ce qui est commandé par le souverain est, pour le sujet (quoiqu'il n'en soit pas toujours ainsi aux yeux de Dieu), légitimité par le commandement, car chaque sujet est l'auteur de ce commandement. La variété des corps est presque infinie, car on ne les distingue pas seulement par les différentes affaires pour lesquelles ils sont constitués, dont il y a une indicible diversité, mais aussi par les moments, les lieux, le nombre de membres, sujets à de nombreuses limitations. En ce qui concerne leurs affaires, certains corps sont destinés à assurer un gouvernement, comme, d'abord, le gouvernement d'une province qui peut être confié 3 à une assemblée d'hommes dont toutes les résolutions 4 dépendront de votes à la majorité; et alors, cette assemblée est un corps politique, et son pouvoir est limité par mandat 5. Ce mot province signifie une commission, une charge d'affaire 6 de quelqu'un qui la confie à un autre homme pour qu'il l'administre à sa place et sous son autorité 7. Quand donc, dans une République, il y a différents pays 8 qui ont des lois différentes et qui sont éloignés les uns des autres, l'administration du gouvernement étant confiée 9 à différentes personnes, ces pays, où le souverain ne réside pas, mais gouverne par mandat 10, sont appelés des provinces. Mais il y a peu d'exemples de gouvernement d'une province par une assemblée résidant dans la province elle1 2

"he hath no remedy, nor complaint but against himself". (NdT) "expedient". (NdT) 3 "may be committed". (NdT) 4 "all resolutions". (NdT) 5 "commission". (NdT) 6 "a charge or care of business". (NdT) 7 "for and under him". (NdT) 8 Le mot "country" se traduit pays, région, province. (NdT) 9 "being commited". (NdT) 10 "commission". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

216

même. Les Romains, qui étaient souverains de nombreuses provinces, les gouvernaient cependant toujours par des préfets et des prêteurs, et non par des assemblées, comme pour le gouvernement de la cité de Rome et des territoires adjacents. De la même manière, quand on envoya d'Angleterre des colonies pour qu'elles s'implantent en Virginie et dans les Iles Somers 1, quoique le gouvernement de ces colonies fût confié à des assemblées à Londres, ces assemblées ne confièrent cependant jamais le gouvernement dont elles avaient l'autorité 2 à quelque assemblée sur place, et elles envoyèrent un gouverneur dans chaque établissement. En effet, quoique que chacun désire par nature participer au gouvernement là où il peut être présent, pourtant, là où les hommes ne peuvent être présents, ils sont portés, aussi par nature, à confier le gouvernement de leurs intérêts communs à un gouvernement de forme monarchique plutôt qu'à un gouvernement de forme populaire, ce qui est visible aussi chez ces hommes qui ont de grands biens personnels et qui, quand ils ne veulent pas prendre la peine d'administrer les affaires qui leur appartiennent, choisissent plutôt de faire confiance 3 à un seul serviteur qu'à une assemblée composée de leurs amis ou de leurs serviteurs. Mais quoi qu'il en soit dans les faits, nous pouvons néanmoins supposer que le gouvernement d'une province ou d'une colonie soit confié à un assemblée, et si c'est le cas, j'ai alors 4 à dire ceci : que toute dette contractée par cette assemblée, tout acte illégal qu'elle décrète, est l'acte de ceux-là seuls qui ont donné leur assentiment, et non de ceux qui étaient en désaccord, ou étaient absents, pour les raisons précédemment alléguées; aussi, qu'une assemblée résidant hors des frontières de la colonie dont elle a le gouvernement ne peut exercer aucun pouvoir sur les personnes et les biens de quelqu'un de la colonie, pour les saisir pour dette, ou pour une autre obligation 5, ailleurs que dans la colonie elle-même, car cette assemblée, hors de cette colonie, n'a ni juridiction ni autorité, et il ne lui reste que le recours autorisé par la loi de l'endroit 6. Et quoique l'assemblée ait le droit d'imposer une amende à quiconque, parmi ses membres, enfreindra les lois qu'elle fait, pourtant, hors de la colonie elle-même, elle n'a aucun droit de mettre à exécution cette imposition. Et ce qui est dit ici des droits d'une assemblée pour le gouvernement d'une province, ou d'une colonie, peut aussi s'appliquer à l'assemblée pour le gouvernement d'une ville, d'une université, d'un collège, d'une église, ou pour n'importe quel autre gouvernement [s'exerçant] sur les personnes des hommes 7. Et généralement, dans tous les corps politiques, si un membre particulier estime que le corps lui-même lui a causé un tort, il appartient au souverain

1

2 3 4 5 6

7

Ou "Sommers" (mais pas "Sommer", comme l'écrit G. Mairet). C'est l'Espagnol Juan de Bermu dez qui donna le nom de Bermudes aux îles. Le nom d'îles Somers vient du naufrage que fit dans les récifs de corail de la région Sir George Somers en 1609. (NdT) "under them". (NdT) "to trust". (NdT) "in this place". (NdT) "or other duty". (NdT) "but are left to the remedy which the law of the place alloweth them". Traduction maladroite de G. Mairet : "est tenue aux réparations permises par la loi du lieu". F. Tricaud traduit : "elle doit s'y contenter des recours que lui accorde la loi de l'endroit." (NdT) "over persons of men". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

217

d'instruire et juger 1 sa cause 2, et à ceux que le souverain a ordonnés juges pour de tels procès, ou qu'il ordonnera juges pour ce procès en particulier, mais cette compétence n'appartient pas au corps lui-même 3. Car le corps entier est, dans ce cas, sujet comme ce membre 4, alors qu'il en va autrement dans une assemblée souveraine, car là, si le souverain n'est pas juge, même en sa propre cause, il ne peut plus y avoir de juge du tout. Dans un corps politique [affecté] à la bonne organisation du commerce extérieur 5, le représentant qui convient le mieux est une assemblée de tous les membres, c'est-à-dire une assemblée telle que tout spéculateur 6 puisse, s'il le veut, être présent à toutes les délibérations et pour toutes les résolutions du corps. Pour preuve de cela ; nous devons considérer la fin pour laquelle des négociants, qui peuvent acheter et vendre, exporter et importer leurs marchandises, cela à leur propre discrétion, se regroupent cependant en une seule compagnie 7. Peu nombreux, il est vrai, sont les négociants qui peuvent, avec les marchandises qu'ils

1 2 3 4 5 6

7

"the cognizance of his cause belonged to the sovereign". Le mot "cognizance" renvoie ici à la compétence juridique d'instruire et de juger une affaire. (NdT) "his cause" : sa cause, son procès. (NdT) Hobbes dit simplement "and not to the body itself". (NdT) Une traduction littérale donnerait : "car le corps entier est dans ce cas son consujet" ("his fellow subject"). Le mot "concitoyen" est évidemment inutilisable ici. (NdT) "for the well ordering of foreign traffic". (NdT) "every one that adventureth his money". Littéralement : "tout individu qui hasarde son argent, qui risque son argent". . Tricaud traduit "tout metteur de fonds". On pourra peut-être objecter à mon choix de traduction l'étymologie qui atténue singulièrement l'idée de risque. L'objection n'est pas nécessairement recevable, celui qui "risque" son argent ne jouant pas aux dés, et menant - on le suppose - une certaine ratiocination. Dans la suite, je rends "adventure" par "investissement". F. Tricaud choisit "mise". G. Mairet choisit simplement - mais n'est-il pas ici le plus fidèle à Hobbes ? - "risque".(NdT) Les mots utilisés par Hobbes dans ce passage sont "merchant(s)" (marchand(s), négociant(s)), "corporation" (F. Tricaud et G. Mairet : compagnie), "incorporating" (F. Tricaud et G. Mairet : compagnie), "company" (F. Tricaud : société, G. Mairet : réunion), "company incorporate" (F. Tricaud : société constituée en compagnie, G. Mairet : compagnie), "society" (F. Tricaud : association, G. Mairet : société) "body of merchants" (F. Trivaud : corps de négociants, G. Mairet : corps de marchands). Le mot "corporation" désigne une corporation, un corps constitué, une société enregistrée, ou une personne morale ou civile. "incorporating" : consitution d'une société commerciale. "company" : compagnie, société. "company incorporate" : société constituée, société anonyme. "society" : société, compagnie, association. Il serait nécessaire de faire une étude plus poussée du passage, mais on peut retenir que, malgré le premier emploi peu précis de "corporation", Hobbes utilise les mots "society", "company" avec la simple idée d'une union commerciale de négociants individuels (qui peuvent d'ailleurs utliser en commun un seul bateau en traitant individuellement leurs affaires comme ils l'entendent). Les dénominations "corporation", "incorporating", "company incorporate" semblent insister sur la personne morale constituée, disposant de monopoles. Si cette différence sur les termes est effectivement présente dans le texte, il paraît bien difficile de la rendre par la traduction. Pour la traduction de "corporation" par "compagnie", on pourra rappeler que la Compagnie des Indes orientales a été créée en 1600 et avait le monopole en Indonésie et en Inde (la compagnie des Indes occidentales françaises connaîtra aussi une position privilégiée en Afrique et en Amérique. On retrouve aussi ces situations de monopole en Hollande). Charles Ier soutiendra une Compagnie rivale, et Cromwell mettra fin au monopole au 1657. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

218

achètent dans leur pays, affréter 1 un navire pour les exporter, ou rapporter dans leur pays ce qu'ils ont acheté à l'étranger. C'est pourquoi il leur est nécessaire de se réunir en une seule association 2, où chacun puisse, soit participer au profit 3 en proportion de son investissement, soit agir de sa propre initiative et vendre ce qu'il transporte, ou importe, aux prix qu'ils juge bons. Mais cette association n'est pas un corps politique car aucun représentant commun ne les oblige à quelque autre loi que celles qui sont communes à tous les autres sujets. La fin de la constitution de leur compagnie 4 est d'accroître leur profit 5, ce qui se fait de deux façons : en étant l'acheteur exclusif, et le vendeur exclusif, aussi bien chez soi qu'à l'étranger 6. De sorte qu'octroyer à une société de marchands 7 le privilège 8 d'être une compagnie, ou corps politique, c'est leur octroyer un double monopole 9, l'un d'être l'acheteur exclusif, l'autre d'être le vendeur exclusif. Car, quand une société se constitue en compagnie pour un pays étranger particulier, elle exporte seulement les marchandises qu'on peut vendre dans ce pays, et c'est être ainsi l'acheteur exclusif dans son pays et le vendeur exclusif à l'étranger, car, dans son pays, il n'y a qu'un acheteur, et à l'étranger, il n'y a qu'un vendeur; ce qui est profitable aux négociants parce que, de cette façon, ils achètent chez eux à un tarif moins élevé, et vendent à l'étranger à un tarif plus élevé 10. À l'étranger, il n'y a qu'un seul acheteur de marchandises étrangères 11, et, dans le pays d'origine, qu'un seul vendeur, encore deux choses profitables aux spéculateurs 12. Ce double monopole est pour une part désavantageux aux gens du pays, pour une part désavantageux aux étrangers. En effet, dans le pays, étant l'exportateur exclusif, la compagnie établit comme elle l'entend le prix du travail agricole et artisanal des gens 13, et étant l'importateur exclusif, elle établit comme elle l'entend le prix de toutes les marchandises étrangères dont les gens ont besoin 14, ce qui, dans les deux cas, est mauvais 15 pour les gens [du pays]. Dans l'autre sens,
1

2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15

"can freight". On considère assez souvent que les verbes "frêter" et "affrêter" sont synonymes. Il semble pourtant, rigoureusement parlant, que seul le propriétaire du bateau (le frêteur) frête le navire, c'est-à-dire le met à disposition d'un négociant (location). Ce négociant (l'affrêteur), lui, affrête le navire, il ne le possède mais le loue. Il est donc ici préférable de choisir, comme G. Mairet "affrêter", et non "frêter" (F. Tricaud). Ces petites ambiguïtés se retrouvent parfois, encore aujourd'hui, dans l'utilisation de cetains verbes, comme le verbe "louer" : je loue un appartement (locataire ou locateur?). Dans la suite du chapitre, Hobbes envisage la possibilité pour le corps des négociants de disposer de fonds communs leur permettant de construire, d'acheter et d'équiper des navires. ( (NdT) "society". (NdT) "gain". (NdT) "The end of their incorporating". (NdT) "is to make their gain the greater". (NdT) "by sole buying, and sole selling, both at home and abroad". (NdT) "a company of merchants". (NdT) "to grant". (NdT) "a double monopoly". (NdT) "because thereby they buy at home at lower, and sell abroad at higher, rates". (NdT) "of foreign merchandise". La traduction de F. Tricaud ("de marchandises locales") est habile. (NdT) "gainful to the adventurers". (NdT) "they set what price they please on the husbandry and handiworks of the people". (NdT) On pense bien sûr aux épices. (NdT) "ill" : mauvais, dommageable. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

219

étant le vendeur exclusif des marchandises du pays à l'étranger, et étant le seul acheteur des marchandises étrangères sur place, elle fait monter le prix des premières et fait baisser le prix des secondes, au désavantage des étrangers ; car là où il n'y a qu'un seul vendeur, la marchandise est plus chère, et là où il n'y a qu'un seul acheteur, elle est meilleur marché. Par conséquent, de telles compagnies 1 ne sont rien d'autre que des monopoles. Pourtant, elles seraient très profitables à la République si, se regroupant en un corps sur les marchés étrangers, chaque négociant avait la liberté, dans son pays, d'acheter et de vendre au prix qu'il pourrait. La fin de ces corps de négociants n'est pas un avantage commun à l'ensemble du corps (qui n'a en ce cas aucun fonds commun, sinon ce qui est déduit des investissements particuliers pour construire, acheter, fournir en vivres et en hommes des navires), mais le profit particulier de chaque spéculateur, et c'est la raison pour laquelle chacun doit avoir connaissance de l'emploi qui est fait de ses fonds personnels, c'est-à-dire être membre de l'assemblée qui aura le pouvoir de décider de cet emploi, et avoir connaissance de la comptabilité. Et c'est pourquoi le représentant d'un tel corps doit être une assemblée où chaque membre du corps peut être présent aux délibérations, s'il le veut. Si un corps politique de négociants contracte une dette à l'égard d'un tiers, par un acte de l'assemblée représentative, chaque membre est personnellement responsable de la dette entière 2. En effet un tiers ne peut pas tenir compte de leurs lois privées 3, mais il considère les membres de l'assemblée comme autant de particuliers, chacun étant obligé de payer le tout, jusqu'à ce que le paiement soit fait par l'un des membres qui décharge [ainsi] tous les autres membres. Mais si la dette est contractée à l'égard d'un membre de la société, le créancier est débiteur du tout à l'égard de lui-même, et il ne peut réclamer ce qui lui est dû que sur le fonds commun, s'il en existe un. Si la République impose une taxe au corps, cette taxe est censée s'appliquer à tous les membres, proportionnellement à leur investissement dans la société, car, dans ce cas, il n'y a pas d'autre fonds commun que celui qui est constitué par les investissements particuliers. Si une amende frappe le corps pour quelque acte illégal, seuls sont responsables ceux par le vote duquel l'acte a été décrété, ou ceux par qui il a été exécuté, car aucun des autres membres n'a commis d'autre crime que d'appartenir au corps, ce qui, si c'est un crime, n'est pas leur crime, parce que le corps a été ordonné par l'autorité de la République 4. Si l'un des membres est endetté à l'égard du corps, il peut être poursuivi par le corps, mais ses biens ne peuvent être pris, ni sa personne emprisonnée par autorité du corps, mais seulement par autorité de la République, car si ce corps peut faire
1 2 3 4

"such corporations". (NdT) "every member is liable by himself for the whole". (NdT) "private laws". (NdT) "because the body was ordained by the authority of the Commonwealth". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

220

cela en vertu de sa propre autorité, il peut, en vertu de cette même autorité, rendre un jugement [stipulant] que la dette est due, ce qui équivaut à être juge pour sa propre cause. Ces corps créés pour le gouvernement des hommes, ou du commerce, sont soit perpétuels, soit [créés] pour une période prescrite par écrit. Mais il y a aussi des corps dont la durée est limitée, et cela uniquement à cause de la nature des affaires [traitées]. Par exemple, si un monarque souverain, ou une assemblée souveraine, juge bon d'ordonner aux villes et à différentes autres parties du territoire de lui envoyer leurs députés pour l'informer de la condition des sujets et de leurs besoins, ou pour réfléchir avec lui 1 afin de faire de bonnes lois, ou pour quelque autre raison, comme avec la seule personne qui représente le pays entier, de tels députés, étant rassemblés à un lieu et pour une période qui leur sont assignés, sont alors, et à ce moment, un corps politique, représentant chaque sujet de cet empire; mais c'est seulement pour des questions qui leur seront proposées par cet homme, ou cette assemblée, qui les a convoqués en vertu de son autorité souveraine; et quand il sera déclaré que rien d'autre ne leur sera proposé, ni ne sera débattu par eux, le corps est dissous. Car si ce corps de députés était le représentant absolu du peuple, il serait alors l'assemblée souveraine, et il y aurait ainsi deux assemblées souveraines, ou deux souverains, au-dessus du même peuple, ce qui n'est pas compatible avec la paix 2. Et donc, à partir du moment où il y a une souveraineté, il ne peut y avoir aucune représentation absolue du peuple, si ce n'est pas par cette souveraineté. Et jusqu'à quelles limites un tel corps représentera l'ensemble du peuple 3, cela est énoncé dans l'écrit par lequel ce corps a été convoqué; car le peuple ne peut pas choisir ses députés dans un dessein autre 4 que celui qui a été exprimé 5 dans l'écrit qui lui a été adressé par le souverain. Les corps privés réglés et légaux 6 sont ceux qui sont constitués sans lettres, ou autre autorisation écrite, mis à part les lois communes à tous les autres sujets. Et parce que les membres sont unis en une seule personne représentative, on les tient pour réguliers 7. Telles sont toutes les familles, dans lesquelles le père ou maître commande à toute la famille. Il oblige, en effet, ses enfants et ses serviteurs, dans la mesure où les lois le permettent, mais pas au-delà, parce qu'aucun d'eux n'est tenu d'obéir dans les actions que la loi interdit de faire. Pour toutes les autres actions, tant qu'ils vivent sous un gouvernement domestique, ils sont assujettis à leur père et maître 8, comme à leur souverain immédiat, car le père et maître étant, avant l'institution de la République, le souverain absolu dans sa propre famille, il

1

2 3 4 5 6 7 8

L'expression utilisée par Hobbes, "to advise with someone" n'a pas le sens fort de "to advise some one". Elle signifie "se consulter avec quelqu'un", alors que la deuxième expression laisserait entendre que les députés jouent un véritable rôle de conseillers. La traduction de F. Tricaud ("pour aviser avec lui à ...", expression un peu vieillie) est de loin la plus fidèle. (NdT) "which cannot consist with their peace". "their" : la paix du peuple. (NdT) "And for the limits of how far such a body shall represent the whole people". (NdT) "to other intent". (NdT) "expressed". (NdT) "Private bodies regular and lawful". (NdT) "they are held for regular". (NdT) Il est difficile de conserver le pluriel utilisé par Hobbes. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

221

ne perd, à partir de cette institution, rien de plus que ce que la loi de la République lui ôte. Les corps privés réguliers, mais illégaux, sont ceux où les membres s'unissent en une seule personne représentative sans aucune autorisation publique. Telles sont les sociétés de mendiants, de voleurs et de bohémiens, pour arranger au mieux leur trafic de mendicité et de vol 1, et les sociétés d'hommes qui se réunissent sous l'autorité d'une personne étrangère d'un autre empire pour propager plus facilement certaines doctrines, et pour créer un parti contre le pouvoir de la République. Les systèmes non réglés ne sont rien d'autre par nature que des ligues 2, ou parfois le simple rassemblement de gens, qui ne sont unis ni en vue d'un dessein particulier, ni par une obligation de l'un envers l'autre, mais qui procèdent seulement d'une similitude de volontés et d'inclinations. Ces systèmes deviennent légaux ou illégaux selon la légalité ou l'illégalité du dessein de chaque homme qui y participe, et le dessein de chacun doit être compris par les circonstances. Les ligues de sujets, parce que les ligues sont communément faites pour la défense mutuelle, ne sont pas, dans la République (qui n'est rien de plus qu'une ligue de tous les sujets réunis), pour la plupart, nécessaires, et elles sentent 3 le dessein illégal. Elles sont pour cette raison illégales, et passent communément sous la dénomination de factions ou de conspirations 4. En effet, une ligue étant un ensemble d'hommes liés par des conventions 5, si n'existe aucun pouvoir donné à un seul homme ou une seule assemblée (comme dans l'état de simple nature) pour les contraindre à exécuter [ces conventions], elle n'est valide 6 qu'aussi longtemps que ne surgit aucune juste cause de méfiance; et c'est pourquoi les ligues entre Républiques, au-dessus desquelles n'existe aucun pouvoir humain établi pour les maintenir toutes 7 en respect, sont non seulement légitimes, mais aussi avantageuses le temps qu'elles durent. Mais les ligues des sujets d'une seule et même République, alors que chacun peut faire valoir ses droits 8 au moyen du pouvoir souverain, ne sont pas nécessaires au maintien de la paix et de la justice, et, dans le cas d'un dessein mauvais ou ignoré par la République, elles sont illégales, car toute union de force par des particuliers 9 est, si elle est réalisée dans un mauvais dessein, injuste, et si son dessein est ignoré, elle est dangereuse pour le bien public, et injustement tenue secrète.

1 2 3 4 5 6 7 8 9

"the better to order their trade of begging and stealing". (NdT) "leagues". (NdT) Bizarre traduction de G. Mairet : "sont au service". Hobbes écrit : "and savour of unlawful design". F. Tricaud traduit habilement : "ont un relent de ..". (NdT) "and go commonly by the name of factions, or conspiracies". (NdT) "a league being a connexion of men by covenants". C'est surtout le mot "liés" qui rend le mot "connexion". (NdT) "valid". G. Mairet, suivant maladroitement F. Tricaud (dont la traduction était acceptable), traduit le mot "valid" par "forte". (NdT) F. Tricaud négligé "all". Aurait-il ici une raison? (NdT) "where every one may obtain his right". (NdT) "by private men". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

222

Si le pouvoir souverain appartient à une vaste assemblée, et qu'un [certain] nombre d'hommes, qui forment une partie de cette assemblée, se consultent à part 1 pour prendre, par une machination, la direction du reste [de l'assemblée] 2, c'est une faction, ou une conspiration illégale, car ils séduisent 3 frauduleusement l'assemblée pour leur intérêt particulier. Mais si celui dont l'intérêt privé doit être débattu et jugé au sein de l'assemblée se fait autant d'amis qu'il le peut, ce n'est pas une injustice de sa part 4, parce que, dans ce cas, il ne fait pas partie de l'assemblée. Et même s'il s'assure les services de ses amis avec de l'argent 5, à moins que n'existe une loi expresse contre cette pratique, ce n'est cependant pas une injustice. En effet, quelquefois, vu ce que sont les mœurs des hommes, on ne peut obtenir justice sans argent, et chaque homme peut juger sa propre cause juste tant qu'elle n'a pas été entendue et jugée. Dans toutes les Républiques, si un particulier entretient plus de serviteurs que ne le requièrent le gouvernement de ses biens et l'emploi légal de ces serviteurs 6, c'est une faction, et elle est illégale, car étant protégé par la République, il n'a pas besoin de se défendre par des forces privées. Et bien que, dans des nations imparfaitement civilisées, des familles nombreuses différentes aient vécu dans une continuelle hostilité et se soient attaquées les unes les autres avec des forces privées, cependant, il est assez évident qu'elles le faisaient injustement, ou encore qu'elles n'avaient pas de République. Et de même que les factions qui tiennent à des liens de parenté, les factions qui veulent s'emparer du gouvernement de la religion, comme les papistes, les protestants, etc., ou du gouvernement de l’État, comme les factions de patriciens et de plébéiens dans l'ancienne Rome, et les factions aristocratique et démocratique dans l'ancienne Grèce, sont injustes, car elles sont contraires à la paix et à la sûreté du peuple et elles enlèvent l'épée de la main du souverain.

1

2

3 4 5

6

"and a number of men, part of the assembly, without authority consult a part". La difficulté est dans l'expression "consult a part". Il faut considérer ici que "a part" est un forme de "apart" : à part. Néanmoins, l'emploi du verbe "to consult", sans ici "together" ou sans un pronom réfléchi, étonne. Il faut pourtant, en français, le rendre avec un pronom réfléchi. La traduction de G. Mairet ("se réunissent séparément") ne paraît pas satisfaisante. (NdT) "to contrive the guidance of the rest". On notera que G. Mairet n'a absolument rendu le sens du verbe "to contrive" : inventer, imaginer, combiner. F. Tricaud, dans une note, nous signale que le texte latin dit plus clairement "la direction de toute l'assemblée". (NdT) F. Tricaud traduit "ces hommes tendent à séduire". Or, rien, dans le texte de Hobbes, ne permet de traduire "tendent". (NdT) "in him it is no injustice". Le verbe "imputer" utilisé par F. Tricaud ne correspond à rien dans le texte. (NdT) "And though he hire such friends with money". Le verbe "to hire" signifie louer, et de façon plus large employer moyennant finances. L'adjectif qualificatif "mercenaire" se dit d'ailleurs "hireling". On notera que le vocabulaire utilisé par Hobbes n'est pas ici le vocabulaire de la corruption, mais le vocabulaire normal de la location de service. On ne s'étonnera pas de l'idée développée ici : dans le silence de la loi, le sujet sert naturellement son intérêt. Mais Hobbes avait certainement conscience qu'une telle patique ne pouvait que faire naître des conflits, ou du moins altérer la souveraineté. La traduction de G. Mairet est faible : "et même s'il retient ses amis avec de l'argent". (NdT) Autrement dit, le personnel surnuméraire va former une milice privée illégale. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

223

Un rassemblement populaire 1 est un système non réglé, sa légalité ou son illégalité dépendant des circonstances et du nombre de ceux qui sont assemblés. Si les circonstances sont légales, et manifestes, le rassemblement est légal, comme les rencontres 2 habituelles des hommes à l'église, ou lors d'un spectacle public, le nombre d'individus demeurant habituel ; car si le nombre est exceptionnellement élevé, les circonstances ne sont pas évidentes, et, par conséquent, celui qui ne peut pas précisément et de façon satisfaisante rendre compte de sa présence dans ce rassemblement 3 doit être jugé avoir consciemment le dessein illégal de provoquer des troubles 4. Il peut être légal qu'un millier d'hommes prenne part à une pétition pour qu'elle soit remise au juge ou au magistrat, mais si mille hommes viennent 5 la présenter, leur assemblée occasionne des troubles, parce que, pour ce dessein, un ou deux hommes étaient suffisants. Mais dans de tels cas, ce n'est pas un nombre établi qui rend l'assemblée illégale, mais un nombre de gens tel que les officiers présents ne puissent pas les maîtriser et les déférer en justice.

Quand un nombre inhabituel d'hommes s'assemblent contre un homme qu'ils accusent, leur assemblée est un trouble illégal, parce qu'un ou quelques hommes peuvent remettre leur accusation au magistrat. Tel fut le cas de saint Paul à Ephèse, quand Démétrius et un grand nombre d'autres hommes amenèrent devant le magistrat deux des compagnons de Paul 6, disant d'une seule voix : "Grande est la Diane des Ephésiens" 7, ce qui était leur façon de demander justice contre eux pour avoir enseigné au peuple une doctrine qui allait contre leur religion et leur métier 8. Par rapport aux lois de ce peuple, c'était là quelque chose de juste 9; et pourtant, leur assemblée fut jugée illégale, et le magistrat les blâma pour cela en ces mots 10 : "Si Démétrios et les autres artisans peuvent accuser quelqu'un de quelque chose, il y a des procès et des magistrats 11. Qu'ils plaident 1! Et si vous
1

"Concourse of people". F. Tricaud traduit par "attroupement". G. Mairet traduit par foule. (NdT) 2 "meeting". G. Mairet a tort de traduire "concourse" et "meeting" par le même mot. (NdT) 3 "he that cannot render a particular and good account of his being amongst them". (NdT) 4 "is to be judged conscious of an unlawful and tumultuous design". La traduction de F. Tricaud ("on doit juger qu'il nourrit un dessein ...") serait parfaite s'il avait ajouté l'adverbe "consciemment". On pourra certes dire que cet ajout semble superflu, mais il est nécessaire que le traducteur rende le mot "conscious". G. Mairet n'en tient pas compte non plus. (NdT) 5 F. Tricaud a ajouté "ensemble" qui ne correspond à rien dans le texte de Hobbes. (NdT) 6 Il s'agit de Gaïus et Aristarque (Actes, XIX,29). (NdT) 7 "Great is Diana of the Ephesians". Conforme à la King James version (Actes, XIX, 28 et 34). On rappellera que G. Mairet ne traduit pas le texte d'Hobbes mais recopie mot à mot la T.O.B. (NdT) 8 Démétrios et les artisans fabriquaient des temples d'Artémis en Argent. La Parole de Paul riquait de ruiner cette activité (Actes, XIX,24-27). (NdT) 9 Traduction assez libre de "The occasion here, considering the laws of that people, was just". (NdT) 10 La Bible rapporte ces propos au secrétaire de l'assemblée (Actes, XIX,35). (NdT) 11 "If Demetrius and the other workmen can accuse any man of any thing, there be pleas, and deputies; let them accuse one another. And if you have any other thing to demand, your case may be judged in an assembly lawfully called. For we are in danger to be accused for this day's sedition, because there is no cause by which any man can render any reason of this concourse of people". La King James version donne : " if Demetrius, and the craftsmen which

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

224

avez autre chose à réclamer, votre cas sera jugé par une assemblée légalement convoquée; car nous risquons d'être accusés pour la sédition de ce jour, parce qu'il n'existe aucun motif par lequel on puisse rendre compte de ce rassemblement populaire 2 " 3 Celui qui s'exprime ainsi appelle sédition une assemblée dont les hommes ne peuvent pas rendre compte justement et qui est telle qu'ils ne pourraient pas la justifier. Et c'est tout ce que je dirai sur les systèmes, et assemblées du peuple, qui peuvent être comparés, comme je l'ai dit, aux parties similaires du corps de l'homme : celles qui sont légales, aux muscles, celles qui sont illégales, aux tumeurs 4, aux excès d'atrabile 5, aux apostumes 6, engendrés par la rencontre 7 anormale 8 des mauvaises humeurs 9.

1 2 3

4 5

6 7

8 9

are with him, have a matter against any man, the law is open, and there are deputies: let them implead one another. But if ye enquire any thing concerning other matters, it shall be determined in a lawful assembly. For we are in danger to be called in question for this day's uproar, there being no cause whereby we may give an account of this concourse.". Le mot "deputy" ne renvoie évidemment pas à ce que nous appelons député. Il s'agit ici de celui à qui on a délégué un pouvoir de justice. Le texte biblique emploie le mot "proconsul", gouverneur d'une province qui, parmi ses fonctions, possédait la fonction judiciaire. (NdT) Exactement "let them accuse one another". (NdT) "there is no cause by which any man can render any reason of this concourse of people". (NdT) Actes, XIX,40 (Note de Hobbes). En fait, la référence exacte est Actes, XIX,38-40. La T.O.B. donne : "Si Démétrius et les artisans qui le suivent sont en litige avec quelqu'un, il se tient des audiences, il existe des proconsuls : que les parties aillent donc en justice! Et si vous avez encore d'autres requêtes, l'affaire sera réglée par l'assemblée légale. Nous risquons en fait d'être accusés de sédition pour notre réunion d'aujourd'hui, car il n'existe aucun motif que nous puissions avancer pour justifier cet attroupement." (NdT) Le mot "wen" désigne une tumeur bénigne. Très exactement, c'est un kyste sébacé, encore appelé "loupe". Quoi qu'il en soit, c'est un fait pathologique. (NdT) La médecine du XVII (voir Molière, Boileau) est encore dépendante de la tradition hippocratique. Selon cette tradition existent quatre humeurs, le flegme (ou pituite) qui vient du cerveau, le sang, qui vient du foie, la bile (ou bile jaune), qui vient du foie, et l'atrabile (ou bile noire), qui vient de la rate. La santé dépend de l'équilibre de ces humeurs. Les pathologies (y compris les psychopathologies) viennent d'un excès, d'une insuffisance d'humeurs. La bile ("biles") dont parle ici Hobbes est évidemment la bile noire, ou atrabile, et la traduction de G. Mairet ("sécrétions biliaires") est évidemment très insuffisante. La traduction de F. Tricaud ("flux de bile") est complétée par une note qui utilise l'heure expression, très hippocratique, "excès de bile". (NdT) Les apostumes sont des abcès et tumeurs avec suppuration. Le premier dictionnaire de l'Académie française précise qu'il est nécessaire d' "aboutir les apostumes". (NdT) "conflux". F. Tricaud ("conflit") interprète plus qu'il ne traduit. Le mot "conflux" signifie simplement "rencontre", "rassemblement". Ce mot n'est pas sans faire écho, évidemment, aux "rassemblements" illégaux dont Hobbes a déjà parlé. (NdT) "unnatural" signifie : non naturel, contraire à la nature, anormal. (NdT) "evil humours". Pourquoi éviter, comme F. Tricaud et G. Mairet, l'expression "mauvaises humeurs"? Elle a le mérite de rappeler que la théorie des humeurs était liée à une typologie des tempéraments (voir Gallien). On notera que le mot "humour" n'apparaît qu'une seule fois dans le Léviathan, une seule fois (non significative) dans le De Cive, et n'apparaît pas dans les Elements.

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

225

Deuxième partie : De la République

Chapitre XXIII
Des ministres publics du pouvoir souverain

Retour à la table des matières

Dans le chapitre précédent, j'ai parlé des parties similaires 1 de la République. Dans celui-ci, je parlerai des parties organiques, qui sont les ministres publics. Un MINISTRE PUBLIC est celui qui est employé par le souverain, qu'il soit un monarque ou une assemblée, avec autorité de représenter dans cet emploi la personne de la République. Et, étant donné que chaque homme ou chaque assemblée qui détient la souveraineté représente deux personnes, ou, pour utiliser la formule habituelle, a deux capacités 2, l'une naturelle et l'autre politique (un monarque a non seulement la personne de la République, mais aussi celle d'un homme, une assemblée souveraine a la personne non seulement de la République, mais aussi celle de l'assemblée), ceux qui sont les serviteurs 3 de ce monarque ou de cette assemblée dans leur capacité naturelle ne sont pas des ministres publics. Seuls le sont ceux qui les servent dans l'administration des affaires publiques 4. C'est pourquoi, dans une aristocratie ou une démocratie, ni les huissiers, ni les

1 2 3 4

Voir note à ce sujet au début du chapitre XXII. (NdT) "has two capacities". (NdT) N'oublions pas qu'en français, on dit encore "serviteurs de l'Etat". (NdT) "serve them in the administration of the public business". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

226

sergents d'armes 1, ni les autres officiers 2, qui ne sont au service 3 de l'assemblée que pour le confort des hommes assemblés, pas plus que, dans une monarchie, les majordomes, chambellans, trésoriers, ou autres officiers de la Maison du roi 4, ne sont des ministres publics. Pour ce qui est des ministres publics, certains se voient confier la charge de l'administration générale, soit de tout l'empire 5, soit d'une partie de celui-ci. S'il s'agit de tout l'empire, toute l'administration d'un royaume peut être confiée, par le prédécesseur d'un roi mineur, à un ministre public, qui est alors protecteur 6 ou régent pendant la minorité de ce roi. Dans ce cas, chaque sujet est obligé d'obéir tant que les ordonnances que ce ministre public fera, et les ordres qu'il donnera, seront faites et donnés au nom du roi, et qu'ils ne seront pas incompatibles avec le pouvoir souverain [du roi] 7. Il peut s'agir d'une partie de l'empire, ou d'une province, comme quand un monarque ou une assemblée souveraine donne la charge générale de cette partie à un gouverneur, un lieutenant 8 , un préfet ou un vice-roi ; et dans ce cas aussi, chaque sujet de la province est obligé par tout ce que ce ministre public fera au nom du souverain et qui ne sera pas incompatible avec le droit de ce souverain. Car ces protecteurs, vice-rois et gouverneurs n'ont pas d'autre droit que ce qui dépend de la volonté du souverain, et aucune délégation qui leur est donnée ne peut être interprétée comme une déclaration de la volonté de transmettre la souveraineté sans des paroles expresses et claires en ce sens 9. Et cette sorte de ministres publics ressemble aux nerfs et tendons qui meuvent les différents membres d'un corps naturel. D'autres ministres ont une administration particulière, c'est-à-dire la charge d'affaires particulières, soit dans le pays, soit à l'étranger. Dans le pays, pour les

1

2 3 4 5 6 7

8

9

"sergeants". S'agit-il comme le propose ma traduction (et vu que Hobbes parle surtout des fonctionnaires d'assemblée) de ce qu'on appelle depuis plus de cinq siècles en Angleterre le "sergeant-at-arms" (avec parfois la variante othographique "serjeant-at-arms"), fonctionnaire de l'assemblée, détenteur de la "masse" (la France médiévale l'a aussi connu)? Si c'est le cas, une de ses fonctions (qui a parfois déplu aux députés anglais) n'est pas sans rappeler une partie de la fonction du président de l'assemblée française, le maintien de l'ordre. La masse (symbole de l'autorité de l'assemblée) est un bâton richement orné que ce fonctionnaire porte sur l'épaule pour accompagner les députés jusqu'au lieu de l'assemblée. Il l'utilise de différentes façons symboliques (début et fin des séances) mais il peut aussi frapper de la masse pour ramener l'ordre (on trouve de nombreuses anecdotes sur l'histoire de la masse anglaise). Mais peut-être s'agit-il tout simplement d'un garde, comme le suggère la traduction de F. Tricaud. En tout cas, il ne saurait s'agir d'un valet (traduction de G. Mairet). (NdT) fonctionnaires. (NdT) "that wait on the assembly". "To wait on" : servir. (NdT) G. Mairet semble ignorer le sens de "the household". Il traduit "gens de maisons". (NdT) "dominion". (NdT) "protector". Autrement dit, un tuteur. (NdT) G. Mairet n'a pas saisi la construction grammaticale de la phrase : "In which case, every subject is so far obliged to obedience as the ordinances he shall make, and the commands he shall give, be in the king's name, and not inconsistent with his sovereign power". (NdT) Il s'agit évidemment ici du lieutenant-gouverneur, représentant du roi dans une province. Il semble que cette fonction ait été clairement précisée en 1769 pour la première administration de la colonie de l'île-du-Prince-Édouard. Cette fonction existe toujours. (NdT) "without express and perspicuous words to that purpose". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

227

finances 1 de la République, ceux qui ont autorité, en ce qui concerne les tributs, les impôts, les rentes 2, les amendes, ou quelque autre revenu public, pour les collecter, les percevoir ou les verser, et pour tenir la comptabilité de tout cela, sont des ministres publics; ministres, parce qu'ils servent la personne représentative et ne peuvent rien faire de contraire à ses ordres, ou sans son autorité, et publics, parce qu'ils la servent dans sa capacité politique. Deuxièmement, ceux qui ont autorité, en ce qui concerne la milice 3, pour avoir la garde des armes, des forts, des ports, pour recruter, payer, ou diriger les soldats, ou pour pourvoir aux choses nécessaires pour faire la guerre, soit sur terre, soit sur mer, sont des ministres publics. Mais un soldat qui n'exerce pas un commandement 4, quoiqu'il combatte pour la République, ne représente cependant pas la personne de la République, car il n'y a personne à l'égard de qui la représenter. En effet, tout individu qui exerce un commandement représente la personne de la République seulement à l'égard de ceux qu'il commande Ceux, aussi, qui ont autorité pour enseigner, ou pour rendre d'autres capables d'enseigner au peuple ses devoirs à l'égard du pouvoir souverain, et de l'instruire dans la connaissance de ce qui est juste ou injuste, et de cette façon rendre les sujets plus aptes à vivre entre eux dans la piété 5 et la paix et à résister à l'ennemi public, sont des ministres publics; ministres car ce qu'ils font n'est pas fait de leur propre autorité mais de l'autorité d'un autre, et publics parce qu'ils le font, ou devraient le faire, par aucune autre autorité que celle du souverain. Le monarque, ou l'assemblée souveraine, tient son autorité directement de Dieu pour enseigner et instruire le peuple, et aucun autre homme que le souverain ne reçoit son pouvoir que Dei gratia 6, c'est-à-dire de la grâce de personne d'autre que Dieu 7. Tous les autres reçoivent le leur de la grâce et de la providence de Dieu et de leur souverain 8, c'est-à-dire, dans une monarchie, Dei gratia et regis 9, ou Dei providentia et voluntate regis 10.
1 2

"the economy". Le mot "économie" est ici trop large. (NdT) "rents". Il est difficile ici de traduire ce mot. On pouvait penser, vu le sens du verbe "to rent" (louer, au sens très large, faire payer pour un service, une utilisation, etc.), aux droits divers que les usagers peuvent payer à l'Etat ou à ses représentants. Or, les verbes utilisés par Hobbes dans la suite immédiate indiquent que l'Etat perçoit, mais aussi qu'il distribue. On pense alors (à côté des rentes qui reviennent à l'Etat) à la fameuse rente d'Etat. Je suis donc G. Mairet qui a traduit par "rentes". F. Tricaud traduit par "taxes". (NdT) 3 "militia" : l'armée. (NdT) 4 "without command". (NdT) 5 "in godliness". (NdT) 6 "de la grâce de Dieu". (NdT) 7 "from the favour of none but God". (NdT) 8 Il ne faut pas voir là un simple rattachement "historique" de Hobbes à l'anglicanisme, ou la simple expression d'une foi anglicane. D'un point de vue théorique, Hobbes trouve dans cette subordination du spirituel au temporel (dans la limite où l'on peut encore parler de deux pouvoirs séparés) le moyen de résoudre les conflits 1) entre les différentes sectes 2) entre un souverain temporel et un souverain spirituel. La question demeure fondamentalement celle de la paix. D'autre part, nous verrons que la position hobbesienne va au-delà des positions anglicanes en ce qui concerne le pouvoir religieux du souverain. (NdT) 9 "de la grâce de Dieu et du roi". (NdT) 10 "de la providence de Dieu et de la volonté du roi".(NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

228

Ceux aussi à qui la juridiction est donnée sont des ministres publics. En effet, en siégant comme juges, ils représentent la personne du souverain, et leur sentence est sa sentence, car, comme il a été déclaré précédemment, toute judicature est de façon indispensable 1 attachée à la souveraineté, et c'est pourquoi tous les autres juges ne sont que les ministres de celui ou de ceux qui ont le pouvoir souverain. Et tout comme les litiges 2 sont de deux sortes, à savoir de fait et de droit, les jugements sont aussi, certains de fait, d'autres de droit, et, par conséquent, pour le même litige, il peut y avoir deux juges, l'un qui juge le fait, l'autre qui juge le droit. 3 Et, pour ces deux [types de] litiges, il peut s'élever un litige entre la partie jugée et le juge qui, parce qu'ils sont tous les deux assujettis au souverain, doit, en équité 4, être jugé par des hommes agréés par le consentement des deux 5, car aucun homme ne peut être juge pour sa propre cause. Mais le souverain est déjà un juge sur lequel ils se sont mis tous les deux d'accord, et il doit donc 6, soit entendre la cause et en décider, soit nommer des juges sur lesquels les deux s'accorderont. Et cet accord est censé se faire entre eux de différentes façons : d'abord, si le défendeur est autorisé à récuser certains de ses juges, dont l'intérêt fait qu'il les suspecte (car pour ce qui est du plaignant, il a déjà choisi son propre juge), ceux qu'il ne récuse pas sont des juges sur lesquels il est lui-même d'accord. Deuxièmement, s'il fait appel auprès d'un autre juge, il ne peut pas de nouveau faire appel, car son appel est son choix. Troisièmement, s'il fait appel auprès du souverain lui-même, et si ce dernier, par lui-même, ou par des délégués sur lesquels les parties s'accorderont, rend la sentence, cette sentence est la sentence finale, le défendeur est jugé par ses propres juges, c'est-à-dire, par lui-même. Ces propriétés de la judicature juste et rationnelle étant considérées, je ne peux m'abstenir de remarquer l'excellente organisation des cours de justice établies en Angleterre, aussi bien pour les procès communs 7 que pour les procès publics 1.
1

2 3 4

5 6 7

"essentially" : essentiellement, de façon indispensable, nécessaire. Un traducteur français, baignant dans une culture de la métaphysique de l'essence, sera tenté par une traduction du type "par essence" (F. Tricaud), "selon l'essence même" (G. Mairet). (NdT) "controversies". (NdT) Très exactement "one of fact, another of law". (NdT) La distinction, dans la terminologie juridique, existe entre "at law" et "in equity" (on en trouve même des traces dans la constitution américaine). La première expression fait référence au droit positif, écrit, la deuxième à un principe de respect de l'égalité d'une justice non écrite (conforme aux lois naturelles). Je ne pense pas qu’on puisse réduire ici l’équité aux sentences des cours d'équité (du chancelier) qui traitaient de l'equity indépendamment de la common law. Il y eut de telles cours jusqu'en 1875. (NdT) "agreed on by consent of both". Bonne traduction de G. Mairet : "acceptés par eux d'un commun accord". (NdT) "and is therefore (...) to" : il doit donc, c'est donc à lui. (NdT) "commons pleas". F. Tricaud traduit par "procès civils". Le mot "common" - la suite le montre - ne fait pas ici seulement référence à la "common law", droit traditionnellement jurisprudentiel et casuistique, mais à la distinction entre les "lords" et les "commons", les gens du commun. La phrase suivante fait effectivement une distinction (que note F. Tricaud) qui évoque la distinction entre droit civil et droit criminel, mais la suite montre très clairement une distinction entre basse justice et haute justice. D'autre part, il est dit que les plaids des Lords peuvent être des procès de droit civil, ce qui permet difficilement de traduire "common" par

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

229

Par procès communs, j'entends ceux où le plaignant et le défendeur sont tous les deux des sujets, et par procès publics (qui sont aussi appelés procès de la couronne) ceux où le plaignant est le souverain. Vu, en effet, qu'il y avait deux ordres, celui des lords, et celui des gens du commun 2, les lords avaient ce privilège de n'avoir pour juges des crimes capitaux que des lords, tous ceux qui voulaient être présents; ce qui fut toujours reconnu comme un privilège et une faveur, leurs juges n'étant personne d'autre que ceux qu'ils avaient eux-mêmes désiré avoir. Et dans tous les litiges, chaque sujet (et aussi les lords dans les litiges civils) avait pour juges les hommes du pays où se trouvait l'objet du litige, qu'il pouvait récuser jusqu'à ce qu'enfin, ayant accepté douze hommes sans les récuser, il fût jugé par ces douze. Ainsi, chacun ayant ses propres juges, rien ne pouvait être allégué par l'une des parties contre le caractère définitif de la sentence. Ces personnes publiques, avec autorité du pouvoir souverain, soit pour instruire, soit pour juger le peuple, sont ces membres de la République qui peuvent être comparés à propos aux organes de la voix dans un corps naturel. Sont aussi ministres publics sont qui ont autorité du souverain pour assurer l'exécution des jugements rendus, pour publier les ordres du souverain, pour réprimer les troubles, pour appréhender et emprisonner les malfaiteurs, et pour les autres actes qui visent à la conservation de la paix. Car tous les actes qu'ils font en vertu de cette autorité sont les actes de la République, et leur fonction 3 correspond à celle des mains dans un corps naturel. À l'extérieur, les ministres publics sont ceux qui représentent la personne de leur propre souverain auprès des États étrangers. Tels sont les ambassadeurs, les messagers, agents et hérauts, envoyés par autorité publique, et pour des affaires publiques. Mais ceux qui sont envoyés par simple autorité d'une partie privée d'un État qui connaît des troubles 4 même s'ils sont reçus, ne sont ni des ministres publics, ni des ministres privés de la République, parce qu'aucune de leurs actions n'a la République pour auteur. De la même façon, un ambassadeur envoyé par un prince pour féliciter, exprimer ses condoléances, ou pour assister à une cérémonie, même s'il le fait par autorité publique, est cependant une personne privée, parce que l'affaire est privée et relève de sa capacité naturelle 5. De même, si un homme est envoyé dans un pays étranger pour espionner ses intentions et ses forces, quoique l'autorité et l'affaire soient toutes deux publiques, parce que personne ne peut considérer, en lui, une autre personne que la sienne propre 6, il n'est qu'un ministre
"civil". On notera de façon générale que le droit anglais utilise le mot "civil" avec parcimonie. L'expression "civil law" tend d'ailleurs à désigner plutôt des droits extérieurs à la "common law", comme par exemple le droit justinien ou le droit "continental". (NdT) "public pleas". (NdT) "commons". (NdT) "their service". (NdT) "some private party of a troubled state". (NdT) "because the business is private, and belonging to him in his natural capacity". (NdT) "yet because there is none to take notice of any person in him, but his own". Effectivement, on assez mal comment un espion pourrait passer pour un ministre officiel d'un pays étranger. "any person" ici renvoie évidemment au souverain du pays qui l'a envoyé. (NdT)

1 2 3 4 5 6

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

230

privé, mais pourtant un ministre de la République; et il peut être comparé à un oeil d'un corps naturel. Et ceux qui sont nommés pour recevoir les pétitions ou les autres informations du peuple, et qui sont, pour ainsi dire, l'oreille publique, sont des ministres publics et représentent leur souverain dans cette fonction. Ni un conseiller, ni un conseil d’État, si nous considérons qu'il n'a aucune autorité pour juger ou donner des ordres, mais qu'il se contente de donner son avis au souverain quand c'est requis, ou le proposer quand ce n'est pas requis, n'est une personne publique, car l'avis est adressé au seul souverain, dont la personne ne peut pas, en sa propre présence, être représentée auprès de lui par un autre 1. Mais un corps de conseillers n'est jamais sans quelque autre autorité, soit de judicature, soit d'administration directe, comme dans une monarchie où il représente le monarque pour transmettre ses ordres aux ministres publics, ou dans une démocratie, ou le conseil, ou sénat, propose au peuple, comme un conseil, le résultat de ses délibérations. Mais quand il nomme des juges, ou donne audience aux ambassadeurs, c'est en qualité de ministre du peuple. Et 2 dans une aristocratie, le conseil d’État est l'assemblée souveraine elle-même, et il ne donne de conseil à personne d'autre que lui-même.

1 2

"For the advice is addressed to the sovereign only, whose person cannot in his own presence be represented to him by another". (NdT) Le "enfin" de G. Mairet ne correspond à rien dans le texte, sinon à "And". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

231

Deuxième partie : De la République

Chapitre XXIV
De l’alimentation et de la procréation de la République

Retour à la table des matières

L'ALIMENTATION 1 de la République consiste dans l'abondance et la distribution des matières 2 nécessaires à la vie, dans leur digestion ou préparation, et quand elles sont digérées, dans leur transport vers leur utilisation publique par les conduits qui conviennent 3 4 . L'abondance de matière est une chose limitée par nature 5 à ces biens venant des deux mamelles de notre mère commune, la terre et la mère, que Dieu,

1 2

3 4

5

"nutrition". (NdT) "materials". Le mot doit être ici pris dans un sens large : "ce qu'il faut pour", "ce qui est nécessaire à", "les matériaux pour". F. tricaud et G. Mairet interprètent en traduisant par "matières premières". On rappellera que "matières premières" se dit "raw materials" (matières crues). (NdT) "in the conveyance of it by convenient conduits to the public". (NdT) On s'étonne de la note de G. Mairet prétendant que ce chapitre est le seul endroit du Léviathan où Hobbes s'occupe d'économie. Hobbes, par exemple dans le chapitre XXII, soulève directement des questions économiques tout à fait essentielles, comme celle du monopole. (NdT) "by nature". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

232

habituellement, ou donne gratuitement 1 au genre humain, ou vend contre le travail. En effet, la matière de cette nourriture 2 consistant en animaux, végétaux et minéraux, Dieu a gratuitement déposé devant nous ces derniers, à la surface de la terre, ou près, de sorte qu'il n'est besoin de rien de plus que le travail et l'industrie pour les recevoir 3. Si bien que l'abondance ne dépend, après la grâce de Dieu, que du travail et de l'industrie des hommes. Cette matière, que l'on appelle habituellement les biens 4, est en partie indigène et en partie étrangère 5 : indigène est la matière qu'on peut avoir sur le territoire de la République; étrangère est celle qui est importée de l'extérieur. Et parce qu'il n'existe pas de territoire sous l'empire d'une seule République, sauf s'il est de vaste étendue, qui produise toutes les choses nécessaires à l'entretien et au mouvement du corps entier, et parce qu'il en est peu qui ne produisent pas quelque chose de plus que ce qui est nécessaire, les biens superflus qu'on peut avoir à l'intérieur cessent d'être superflus 6, et ils suppléent à ce qui fait défaut chez soi, par l'importation de ce qu'on peut obtenir à l'étranger, soit par l'échange, soit par une juste guerre, soit par le travail ; car le travail d'un homme est aussi une marchandise 7 qu'on peut échanger contre un gain 8, tout comme une quelconque autre chose. Il a existé certaines Républiques qui, n'ayant pas plus de territoire que celui qui servait aux habitations, ont cependant conservé, mais aussi accru leur puissance, en partie par le travail du commerce, d'un lieu à un autre, en partie en vendant des objets manufacturés dont les matériaux étaient importés 9 d'autres endroits. La distribution des matières de l'alimentation 10 est la constitution 11 du mien, du tien, et du sien, c'est-à-dire, en un mot, de la propriété, et elle relève, dans tous les genres de République, du pouvoir souverain. En effet, là où n'existe pas de
1

F. Tricaud traduit "freely" comme "liberally", ce qui est possible. "freely" a, parmi ses sens, le sens de "gratuitement" (la "free admission" est par exemple l'entrée gratuite). La construction de la phrase et le verbe "vendre" incitent à cette traduction. (NdT) 2 Hobbes utilisait précédemment le mot "nutrition". Il utilise ici le mot "nutriment" : nourriture, éléments nourrissants. (NdT) 3 1) On peut ici considérer que la forme "of receiving them" est comparable à la forme "to receive" (malgré une nuance négligeable). 2) Le verbe "to receive", quel que soit le sens, suppose toujours que quelqu'un a envoyé, donné, vendu, etc.. Ici, il est clairement dit qu'il y a un don de Dieu. Or nous recevons ce don par le travail. Je conserve donc le sens fondamental de ce verbe. La traduction par "prendre possession" de F. Tricaud paraît excessive. G. Mairet choisir "obtenir". (NdT) 4 "commodities": biens, denrées, marchandises. (NdT) 5 "partly native and partly foreign". (NdT) 6 "ne sont plus des excédents", dit G. Mairet; mais ce sont toujours des excédents. En revanche, ils ne sont plus inutiles, superflus. (NdT) 7 "commodity". (NdT) 8 "benefit" : avantage, profit, gain. Le vocabulaire ici utilisé vise à permettre une lecture du passage à partir de la théorie de la marchandisation de la force de travail. (NdT) 9 "brought in". (NdT) 10 "this nourishment". (NdT) 11 "is the constitution". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

233

République, il y a, comme il a déjà été montré, une guerre perpétuelle de chaque homme contre son prochain, et donc toute chose est à celui qui la prend et la garde par la force, ce qui n'est ni propriété, ni communauté, mais incertitude 1. C'est si évident que même Cicéron, défenseur passionné de la liberté, dans un plaidoyer public, attribue toute propriété à la loi civile : Que la loi civile 2, dit-il, soit un jour abandonnée, ou seulement négligemment gardée, pour ne pas dire étouffée, et il n'y a rien qu'un homme puisse être sûr de recevoir de son ancêtre ou de laisser à ses enfants. De même : Supprimez la loi civile, et personne ne sait ce qui est sien, et ce qui est à l'autre. Donc, vu que l'introduction de la propriété est un effet de la République, qui ne peut rien faire sinon par la personne qui la représente, elle est l'acte du seul souverain et consiste dans la loi que personne ne peut faire s'il n'a le pouvoir souverain. Et c'était bien connu des anciens qui l'appelaient nomos 3 (c'est-à-dire distribution), que nous appelons loi, et qui définissaient la justice comme la distribution 4 à chacun de ce qui est sien. La première loi de cette distribution est la division 5 de la terre elle-même, par laquelle le souverain assigne à chacun un lot 6, selon ce qu'il juge (et non selon ce que juge un sujet, ou une certain nombre de sujets) convenir à l'équité et au bien commun. Les enfants d'Israël formaient une République dans le désert, mais les biens de la terre leur firent défaut jusqu'à ce qu'ils fussent maîtres de la Terre promise ; laquelle fut ensuite divisée entre eux, non à leur propre discrétion, mais à la discrétion du prêtre Eléazar et de leur général Josué 7. Ces derniers, quand il y eut douze tribus, faisant d'elles treize tribus par la sous-division de la tribu de Joseph, ne firent cependant que douze lots 8 de terre, ne destinant aucune terre à la tribu de Lévi 9, ne lui assignant que la dixième part de tous les fruits [des terres des tribus d'Israël] 10. Cette division était donc discrétionnaire 11. Et quoiqu'un peuple
1 2

"which is neither propriety nor community, but uncertainty". (NdT) "civil law". (NdT) 3 En caractères grecs dans le texte. Effectivement, le mot nomos, avant de désigner l'opinion, la coutume et la loi, désigne la part, la portion, le lot, ce qui est attribué par le partage, et donc, ce dont on peut faire usage. (NdT) 4 Peut-être une allusion à la justice dianémètikè d'Aristote (Voir Ethique à Nicomaque, en particulier V,6,1131a10). (NdT) 5 "division" : division, partage. (NdT) 6 "a portion": un lot (traduction ici la plus indiquée), une part, une partie. (NdT) 7 Il est dit dans Josué ( ) que le partage se fit par un tirage voulu de Dieu par l'intermédiaire de Moïse par Eléazar, Josué, fils de Noun, et les chefs de familles (Josué, XIV,1)(Idem dans Nombres,XXX,54 et XXXIV,17). (NdT) 8 Dans la T.O.B., en Josué, on trouve les mots "héritages", "parts", "territoires". Dans Juges, le mot "lot" est utilisé. (NdT) 9 On lit effectivement dans Josué, XIV,4, XVIII,7 et dans Nombres, que les Lévites n'étaient pas prévus dans le tirage au sort, étant choisis pour assurer le culte. Il était néanmoins prévu qu'ils eussent des villes de résidence avec leurs communaux et des villes de refuge, et ils eurent 41 (48) villes dans les lots déjà attribués (Josué, XXI, 1-41)(Nombres, XXXV,1sq). Ce nouveau partage se fit aussi par tirage au sort (Josué, XXI,8). (NdT) 10 Sur les revenus des lévites, voir Nombres, XVIII, 21sq. (NdT) 11 "arbitrary". Je suis la traduction de F. Tricaud. La traduction "arbitraire" ne pose aucun problème si l'on tient compte de son véritable sens (décision arbitraire : décision libre, laissée à l'arbitre, et non soumise à des règles. A cet égard, la traduction de G. Mairet n'est pas fausse.). Mais nous connaissons tous l'importance prise par le sens péjoratif du mot "arbitraire". Le mot "discrétionnaire " a l'avantage, précisément dans notre traduction (ce qui

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

234

venant en possession d'une terre par la guerre n'extermine pas toujours les anciens habitants, comme le firent les Juifs 1, mais laisse à beaucoup d'entre eux, ou à la plupart, ou à tous, leurs domaines 2, il est cependant manifeste que ces derniers les tiennent ensuite de la distribution faite par le vainqueur 3, comme le peuple d'Angleterre tenaient les siens de Guillaume le Conquérant. On peut conclure de cela que la propriété qu'un sujet a de ses terres consiste dans le droit d'exclure 4 tous les autres sujets de leur usage, mais non dans le droit d'en exclure son souverain, que ce soit une assemblée ou un monarque. En effet, étant donné que le souverain, c'est-à-dire la République (dont il représente la personne) est censé ne rien faire sinon en vue de la paix commune et de la sécurité, la distribution des terres est nécessairement 5 censée être faite dans le même but. Par conséquent, toute distribtion qu'il fera au préjudice de cette fin est contraire à la volonté de chaque sujet qui a confié sa paix et sa sûreté à sa discrétion et à sa conscience 6, et elle est donc, par la volonté de chacun des sujets, réputée nulle. Il est vrai qu'un monarque souverain (ou la plus grande partie d'une assemblée souveraine) peut ordonner, afin de satisfaire ses passions, de nombreuses choses contraire à sa propre conscience, ce qui est un abus de confiance 7 et une infraction aux lois de la nature; mais ce n'est pas suffisant pour autoriser un sujet, ou à préparer la guerre 8, ou même à accuser son souverain d'injustice ou en dire du mal de quelque façon, parce les sujets ont autorisé toutes ses actions et, en lui conférant le pouvoir souverain, les ont faites leurs. Mais dans quels cas les ordres du souverain sont contraires à l'équité et à la loi de nature, c'est que nous aurons à envisager ultérieurement, à un autre endroit. Dans la distribution des terres, on peut concevoir que la République ellemême, par son représentant 9, ait un lot, en ait la jouissance et le fasse valoir 1, et
n'est pas le cas chez F. Tricaud), de renvoyer à l'usage qui a été fait précédemment du mot "discrétion". On peut regretter que F. Tricaud n'ait pas précédemment littéralement traduit "not by their own discretion, but by the discretion of Eleazar the priest, and Joshua their general", et qu'il n'ait pas fait de même quelques lignes plus bas, pour "that committed his peace and safety to his discretion and conscience". On rappellera que cette discrétion, dans le texte biblique, est celle de Dieu, par l'intermédiaire de Moïse. (NdT) Peut-être Hobbes fait-il allusion à Juges, I,29-32. (NdT) "their estates": ici, leurs biens, leurs domaines. Il est aussi dit dans Josué et Juges qu'ils ne purent pas, parfois, déposséder les anciens habitants. (NdT) Je ne suis pas d'accord avec l'interprétation que F. Tricaud fait du passage "yet it is manifest they hold them afterwards, as of the victor's distribution". Il traduit : "il est cependant manifeste que c'est comme si ceux-ci les tenaient d'une répartition opérée par le vainqueur". Je ne pense qu'il faille interpréter ainsi le mot "as" et une traduction presque littérale donnerait plutôt : "il est cependant manifeste qu'ils les tiennent ensuite, en tant que de la distribution du vainqueur.", ce qui donne, dans une traduction acceptable : "les tiennent ensuite de la distribution faite (ou opérée) par le vainqueur." (NdT) "to exclude": exclure, empêcher, refuser, écarter, ne pas admettre. (NdT) Cet adverbe tente de rendre "is to" : doit, a à ... (NdT) "that committed his peace and safety to his discretion and conscience". (NdT) "breach of trust". (NdT) "to make war upon". A ma connaissance, l'expression "to make upon" (ou "to make on") est d'utilisation rare. J'interprète l'expression comme "to make up", expression qui possède de nombreux sens : faire, exécuter, préparer, rassembler. (NdT) Le "incarnée dans" est ajouté par F. Tricaud. (NdT)

1 2 3

4 5 6 7 8

9

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

235

qu'on fasse en sorte que ce lot soit suffisant pour soutenir toutes les dépenses nécessairement requises pour la paix et la défense communes; ce qui serait très vrai, si l'on pouvait imaginer qu'il y eût un représentant affranchi des passions et des faiblesses humaines. Mais la nature des hommes étant ce qu'elle est, mettre en avant [la nécessité] 2 d'un domaine public, ou d'un certain revenu, c'est [vouloir quelque chose de] vain et qui tend à la dissolution du gouvernement, au retour à l'état de simple nature et à la guerre si jamais le pouvoir souverain tombe dans les mains d'un monarque (ou d'une assemblée) qui, soit utilise l'argent avec négligence, soit engage de façon hasardeuse les fonds publics dans une guerre longue et coûteuse. Les Républiques ne souffrent pas [qu'on les mette] à la diète 3. En effet, vu que leurs dépenses ne sont pas limitées par leur propre appétit, mais par des accidents extérieurs et par l'appétit de leurs voisins, les richesses publiques ne peuvent pas être limitées par d'autres limites 4 que celles que requerra l'urgence des circonstances 5. Alors qu'en Angleterre, le Conquérant s'était réservé différentes terres pour son propre usage (en plus des forêts et des chasses, soit pour son divertissement, soit pour la préservation des bois), et différents services 6 réservés 7 sur les terres qu'il donna à ses sujets, il semble pourtant qu'ils n'aient pas été réservés pour ses besoins dans sa capacité publique, mais dans sa capacité naturelle, car lui et ses successeurs, pour tout cela, établirent des taxes discrétionnaires 8 sur toutes les terres des sujets quand ils le jugèrent nécessaire. Et si ces terres publiques et ces services étaient destinés à suffire à l'entretien de la République, c'était contraire aux fins de l'institution, car ils ne suffisaient pas (les taxes qui ont suivi le montrèrent) et (comme le montra récemment le faible revenu de la Couronne) ils étaient sujets à aliénation et diminution. Il est donc vain d'assigner un lot à la République, qui peut vendre ou se dénantir 9, et qui, en effet, vend et se dénantit quand elle le fait par son représentant.

1 2

3

4 5 6 7

8 9

"improve". La traduction de F. Tricaud, que je suis ici, me semble être la meilleure. La traduction de G. Mairet (fertilise) est restrictive. (NdT) " the setting forth". J'avoue ne pas comprendre comment F. Tricaud (G. Mairet a suivi) a pu obtenir la traduction "la constitution". "To set forth" : exposer, mettre en valeur (des arguments), mettre en avant (idem), avancer (idem), etc. Il est vrai que la construction de la phrase oblige à quelques acrobaties. (NdT) "Commonwealths can endure no diet". Je rappelle un principe méthodologique de cette traduction : les images hobbesiennes sont assez rares (pour des raisons de déontologie linguistique - voir chapitre IV). Il est donc préférable de ne pas les laisser s'échapper pendant la traduction; ce que fait cependant G. Mairet, qui traduit platement : "Les Etats ne tolèrent pas les restrictions". (NdT) Je reproduis la répétition de Hobbes. Manque de fidélité de F. Tricaud : "ne sauraient supporter d'autre détermination que ...". (NdT) " those which the emergent occasions shall require". (NdT) "services". Le sens du mot me semble peu évident. S'agit-il de redevances, comme le traduit F. Tricaud, ou de servitudes, comme le traduit G. Mairet? (NdT) On est étonné par la traduction de F. Tricaud : "redevances attachées aux terres". D'autant plus étonné qu'il traduit correctement dans la proposition suivante. Aurait-il voulu éviter une répétition. Reste à savoir si le verbe a déjà au XVIIème le sens juridique qu'on lui connaît. (NdT) "arbitrary taxes". Voir l'une des notes précédentes sur "arbitrary". (NdT) "give away", qui n'a pas tout à fait le même sens que "to give", en tant que le verbe insiste davantage sur l'idée d'abandon, de renoncement, de tranfert. Hobbes n'a pas répété, par un pronom, un complément d'objet, mais il va de soi qu'il s'agit des biens publics. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

236

Tout comme pour la distribution des terres dans le pays, il appartient au souverain de fixer les endroits où les sujets feront 1 du commerce et les biens [qui seront concernés]; car s'il appartenait aux personnes privées d'en user dans ce domaine à leur propre discrétion, certains seraient poussés par le gain à fournir à l'ennemi des moyens de nuire à la République, ou à lui nuire eux-mêmes, en important des choses qui, plaisant aux appétits des hommes, sont cependant nuisibles, ou du moins ne leur sont d'aucun profit 2. Et c'est pourquoi il appartient à la République (c'est-à-dire au seul souverain) d'agréer 3 ou de refuser d'agréer à la fois les endroits de commerce à l'étranger et ce qui en est l'objet. De plus, vu qu'il ne suffit pas, pour la sustentation 4 d'une République, que chaque homme ait en propriété une portion de terre, ou quelques biens, ou qu'il ait un talent naturel 5 dans quelque art utile (et il n'est pas au monde d'art qui ne soit nécessaire, ou à l'existence, ou au bien-être de tous les particuliers), il est nécessaire que les hommes distribuent ce dont ils n'ont pas besoin 6, et qu'ils se transfèrent mutuellement les uns les autres ce qu'ils possèdent par échange et contrat mutuel. Et c'est pourquoi il appartient à la République (c'est-à-dire au souverain) de fixer la manière dont tous les types de contrats entre sujets (d'achat, de vente, d'échange, d'emprunt, de prêt, de location 7) doivent être faits, et les termes et signes qui rendront ces contrats valides 8. Si l'on considère le plan de l'ensemble de l'ouvrage, j'en ai dit assez sur la distribution de la nourriture entre les différents membres de la République. Par digestion 9, j'entends la réduction de tous les biens qui ne sont pas consommés tout de suite, mais mis en réserve pour l'alimentation future à quelque chose d'égale valeur, et en même temps assez transportable pour ne pas gêner le mouvement des hommes d'un lieu à un autre, afin qu'on puisse, n'importe où, acheter 10 les aliments que l'endroit offre 11. Ce n'est rien d'autre que l'or, l'argent et la monnaie 12, car se trouvant que l'or et l'argent ont dans presque tous les pays du monde une grande valeur, ils sont des mesures commodes, entre les nations, de la valeur de toutes les autres choses; et la monnaie, quelle que soit la matière dans laquelle elle est frappée par le souverain d'une République, est une mesure suffisante de la valeur de toutes les autres choses entre les sujets de cette

1 2

F. Trricaud ajoute le verbe pouvoir, qui ne correspond à rien dans le texte. (NdT) "be nevertheless noxious, or at least unprofitable to them". (NdT) 3 "to approve". (NdT) 4 "sustentation". En français, le mot est rare, mais il a l'avantage d'insister sur les forces qui sont soutenues par la nourriture. 5 On peut dans ce cas parler d'une distribution naturelle des talents, à côté de la distribution artificielle des lots de terre. (NdT) 6 ou "ce dont ils peuvent se passer" : le superflu et l'excédent deviennent objets de commerce. La traduction de G. Mairet étonne : "qu'ils distribuent ce qu'il peuvent partager". (NdT) 7 Je regroupe sous un seul terme ce qui concerne aussi bien le locataire que le locateur. (NdT) 8 F. Tricaud a oublié ces quelques mots. (NdT) 9 "concoction". (NdT) 10 Hobbes dit simplement "may have". (NdT) 11 G. Mairet ne traduit pas le verbe "to afford". (NdT) 12 "And this is nothing else but gold, and silver, and money". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

237

République. Au moyen de ces mesures, tous les biens meubles et immeubles 1 peuvent accompagner un homme dans tous ses lieux de séjour, là où il réside ordinairement, ou ailleurs. Ces biens passent et repassent d'homme à homme 2, à l'intérieur de la République, nourrissant, par cette circulation 3, chacune de ses parties, de telle sorte que cette digestion est, pour ainsi dire, l'irrigation sanguine 4 de la République, car le sang naturel est de la même manière fait des fruits de la terre, et, en circulant, il nourrit, sur sa route 5, tous les membres du corps de l'homme. Et parce que l'or et l'argent tiennent leur valeur de la matière même, ils ont premièrement ce privilège que leur valeur, étant une mesure commune de tous les biens de partout, ne peut pas être changée par le pouvoir d'une ou de quelques Républiques. Mais [la valeur] de la vile monnaie 6 peut être élevée ou abaissée. En second lieu, elles ont ce privilège de permettre aux Républiques de mouvoir et d'étendre leurs bras, en cas de besoin, jusque dans les pays étrangers, et d'approvisionner, non seulement les sujets privés qui voyagent, mais aussi des armées entières 7. Mais ces pièces 8 qui ne sont pas considérées pour leur matière, mais [seulement] pour l'estampage local, étant incapables d'endurer le changement d'air, ne sont en vigueur que dans leur pays d'origine, où elles sont aussi sujettes au changement des lois, et, par là, sujettes à voir leur valeur diminuer, au préjudice, souvent, de ceux qui les possèdent. Les conduits et voies par lesquels la monnaie est acheminée vers l'usage public sont de deux espèces : l'une, qui l'achemine aux coffres publics, l'autre qui l'écoule à l'extérieur pour les paiements publics. De la première espèce sont les percepteurs, receveurs et trésoriers ; de la seconde sont de nouveau les trésoriers, et les officiers 9 nommés pour payer différents ministres privés et publics. Et en cela aussi, l'homme artificiel maintient sa ressemblance avec l'homme naturel, dont les veines, recevant le sang des différents parties du corps, le portent jusqu'au cœur où, étant rendu vital, il est renvoyé par les artères pour animer 10 tous les membres et leur permettre de se mouvoir.
1 2

"all commodities, movable and immovable". (NdT) "and the same passeth from man to man within the Commonwealth, and goes round about". Quelle que soit la traduction, il est essentiel qu'elle rende ici compte du mouvement de la circulation sanguine. (NdT) 3 On ne peut s'empêcher de penser au Exercitatio anatomica de motu cordis et sanguinis in animalibus d'Harvey (1628). (NdT) 4 "sanguification". F. Tricaud a raison de choisir cette traduction, et non, comme G. Mairet, "circulation sanguine", car il ne s'agit pas ici de la simple "circulation" ("to circulate"), mais de la "nourriture" du corps humain, comme l'indique la suite. (NdT) 5 "by the way" n'a pas exactement le sens de "in this way", ce qu'a très bien vu F. Tricaud. (NdT) 6 "base money". L'adjectif "base" (bas, vil, non précieux) peut aller juqu'à désigner parfois la fausse monnaie. Il a très certainement été d'abord utilisé pour désigner des pièces de métaux "sans noblesse". (NdT) 7 F. Tricaud ne traduit pas la dernière proposition, quoiqu'il cite en note le texte latin qui développe la même idée. (NdT) 8 La traduction de "coin" par "signe monétaire" (F. Tricaud) ne semble pas justifiée. (NdT) 9 Fonctionnaires. (NdT) 10 "to enliven". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

238

La procréation de la République, ses enfants, sont ce que nous appelons des établissements 1, ou colonies. C'est un certain nombre d'hommes envoyés hors de la République, sous [le commandement] d'un chef ou gouverneur, pour habiter un pays étranger, soit antérieurement vide d'habitants, soit alors vidé de ses habitants par la guerre. Et quand une colonie est établie, soit les hommes eux-mêmes se constituent en République, déchargée de la sujétion au souverain qui les a envoyés (comme il a été fait par de nombreuses Républiques de l'antiquité), auquel cas la République d'où ils viennent est appelée leur métropole, leur mère, et elle n'exige d'eux rien de plus que ce qu'un père exige de ses enfants qu'il émancipe et affranchit de son gouvernement domestique, c'est-à-dire l'honneur et l'amitié, soit, autrement, ils demeurent unis à la métropole, comme l'étaient les colonies du peuple de Rome, et ils ne constituent pas par eux-mêmes une République, mais une province, une partie de la République qui les a envoyés. De sorte que le droit des colonies, mis à part honorer la métropole et lui rester liées, dépend entièrement de la patente 2, des lettres par lesquelles le souverain a autorisé leur établissement.

1

2

"plantations". La traduction littérale, par plantations ou même implantations, semble difficile. "comptoir" risque de réduire le sens. "Etablissement" à l'avantage de l'usage (on parlait ainsi des établissements des Indes). (NdT) "license" : patente, ici comme ellipse de "lettres patentes".

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

239

Deuxième partie : De la République

Chapitre XXV
Du conseil

Retour à la table des matières

Combien il est trompeur de juger de la nature des choses par l'usage habituel inconstant des mots n'apparaît nulle part mieux que dans la confusion entre les conseils et les commandements 1, qui provient [de ce que nous usons] dans les deux cas d'une façon de parler impérative, comme d'ailleurs en de nombreuses autres occasions. En effet, les mots fais ceci ne sont pas seulement les mots de celui qui commande, mais aussi les mots de celui qui donne un conseil ou de celui qui exhorte; et pourtant, peu d'hommes ne voient pas que ce sont des choses très différentes, ou ne peuvent pas les distinguer quand ils comprennent 2 qui est celui qui parle, à qui les paroles s'adressent, et en quelle occasion. Mais trouvant ces expressions dans les livres, et n'étant pas capables d'entreprendre l'examen des circonstances 3, ou ne le voulant pas, ils confondent tantôt les préceptes 4 des conseillers et les préceptes de ceux qui commandent, tantôt l'inverse, selon que cela s'accorde au mieux 5 avec les conclusions qu'ils veulent inférer ou avec les
1 2 3

4

5

"the confusion of counsels and commands". (NdT) "perceive" : ici "s'aperçoivent", "se rendent compte". (NdT) "the circumstances". La traduction "le contexte" de G. Mairet est assez heureuse. En revanche, il ne traduit pas le verbe "to enter" ("and being not able or not willing to enter into a consideration of the circumstances") (NdT) Le "praeceptum" latin est aussi bien un ordre, un commandement, qu'un conseil, une règle, etc.. L'étymologique suppose que celui qui donne le précepte soit capable de saisir (capio) avant, devant (prae), bref d'anticiper, de posséder une technique ou une science, ou d'être possédé par une puissance transcendante. On établira évidemment la liaison entre le précepte et la bonne ratiocination. (NdT) G. Mairet ignore "best". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

240

actions qu'ils approuvent. Pour éviter ces méprises et rendre à ces termes de commander, conseiller et exhorter 1 leurs significations propres et distinctes, je les définis ainsi. Il y a COMMANDEMENT quand un homme dit "Fais ceci", ou "Ne fais pas ceci", et qu'on ne peut attendre d'autre raison que la volonté de celui qui le dit 2. De cela, il s'ensuit manifestement que celui qui commande prétend de cette façon à son propre avantage, car la raison de son commandement est sa seule volonté personelle, et l'objet propre de la volonté de tout homme est quelque bien 3 pour lui-même. Il y a CONSEIL quand un homme dit "Fais ceci" ou "Ne fais pas ceci", et qu'on déduit ses raisons d'un avantage que tire du conseil celui à qui l'on parle. Et de cela, il est évident que celui qui donne un conseil prétend seulement (quelle que soit son intention) au bien de celui à qui il le donne. Par conséquent, l'une des grandes différences entre conseil et commandement est que le commandement vise le propre avantage de celui qui commande, et le conseil l'avantage d'un autre. Et de là provient une autre différence : on peut être obligé de faire ce qui est commandé, comme quand on s'engage par convention à obéir, mais on ne peut pas être obligé de le faire quand on reçoit un conseil, parce qu'on pâtit soi-même du mal qui peut résulter du fait de ne pas le suivre 4. Ou si l'on a à s'engager par convention à suivre le conseil, ce dernier prend la nature d'un commandement 5. Une troisième différence est que personne ne peut prétendre au droit d'être le conseiller d'un autre, parce qu'il n'a pas 6 à prétendre en tirer un avantage pour lui-même. Réclamer le droit de conseiller un autre prouve 7 une volonté de connaître ses desseins, ou d'acquérir quelque bien pour soi-même, ce qui, comme je l'ai dit plus haut, est l'objet propre de la volonté de tout homme. Il appartient aussi à la nature du conseil que, quel qu'il soit, celui qui le demande ne peut pas en équité accuser ou punir celui qui a donné le conseil. Demander conseil à quelqu'un, en effet, c'est lui permettre de donner le conseil qu'il jugera le meilleur, et, par conséquent, celui qui donne un conseil à son souverain (monarque ou assemblée) quand on le lui demande ne peut pas en équité être puni pour ce conseil, que ce dernier soit conforme à l'opinion de la majorité ou qu'il ne le soit pas, tant que ce conseil va dans le sens de l'affaire en question 8. En effet, si l'on pouvait prendre connaissance du sentiment 1 de
1 2

3 4 5 6 7 8

"those terms of commanding, counselling, and exhorting". (NdT) A l'évidence, il ne faut pas, pour que la phrase soit cohérente, que "attendre" (ou s'attendre) puisse être rapporté à celui qui parle. C'est pourtant le choix de G. Mairet qui offre une traduction peu cohérente. (NdT) "qu'il attend" est ajouté par F. Tricaud. Idem pour "obtenir" chez G. Mairet. (NdT) Traduction assez libre de "because the hurt of not following it is his own". (NdT) "turned into the nature of a command". (NdT) La traduction de G. Mairet ("il ne peut espérer") n'est pas bonne. "he is not to pretend" : "il n'a pas à prétendre", "il ne doit pas prétendre", "il ne saurait prétendre" (F. Tricaud). (NdT) "argues". Les traductions de F. Tricaud ("dénote") et G. Mairet ("signale") semblent faibles. (NdT) Cette fin de phrase vise à indiquer les limites de la protection du conseiller. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

241

l'assemblée avant la fin du débat, l'assemblée ne demanderait ni ne recevrait plus de conseils, car le sentiment de l'assemblée est la décision qui clôt le débat et la fin de toute délibération. Et, en général, celui qui demande un conseil est l'auteur de ce conseil, et il ne peut donc punir celui qui le lui donne; et ce que le souverain ne peut pas, aucune autre homme ne le peut. Mais si un sujet donne conseil à un autre de faire quelque chose de contraire aux lois, si ce conseil procède d'une mauvaise intention ou simplement de l'ignorance, c'est punissable par la République, parce l'ignorance de la loi n'est pas une excuse valable, tout homme étant tenu de prendre connaissance des lois auxquelles il est assujetti 2. L'EXHORTATION, comme la DISSUASION 3; est un conseil, accompagné, chez celui qui le donne, de signes d'un désir véhément de le voir suivi, ou, pour le dire plus brièvement, qui incite avec véhémence 4. En effet, celui qui exhorte ne déduit pas les conséquences de ce qu'il conseille de faire, et ne se tient pas, en faisant cela, à la rigueur du raisonnement vrai 5, mais il encourage à l'action celui qu'il conseille, comme il en détourne celui qu'il dissuade. Et c'est pourquoi, dans leurs discours, en déduisant leurs raisons, [ceux qui donnent des conseils] tiennent compte des passions et des opinions habituelles des hommes, et font usage d'analogies, de métaphores, d'exemples, et d'autres instruments oratoires, pour persuader leurs auditeurs de l'utilité, de l'honneur ou de la justice qu'il y a à suivre leur conseil. De là, on peut inférer : premièrement, que l'exhortation et la dissuasion sont orientées vers le bien de celui qui donne le conseil, non vers celui qui le demande, ce qui est contraire au devoir d'un conseiller qui, en vertu de la définition du conseil, devrait considérer, non son propre avantage, mais l'avantage de celui qu'il conseille. Et qu'il oriente son conseil vers son propre avantage est assez visible par la longueur et la véhémence de ses recommandations, ou par les artifices qu'il utilise en donnant ce conseil qui, ne lui ayant pas été réclamé, et procédant par conséquent de raisons personnelles, vise principalement son propre avantage et accidentellement, ou pas du tout, le bien de celui qui est conseillé. Deuxièmement, qu'on n'use de l'exhortation et de la dissuasion que quand on parle à une multitude 6, parce que, quand le discours ne s'adresse qu'à un seul, ce dernier peut interrompre celui qui parle et examiner ses raisons avec plus de rigueur qu'on ne peut le faire au sein d'une multitude, où les individus sont trop nombreux pour s'engager dans une discussion et dialoguer avec celui qui leur parle à eux tous à la fois, sans faire de différences.
1 2 3

4 5 6

"sense". (NdT) "because ignorance of the law is no good excuse, where every man is bound to take notice of the laws to which he is subject". (NdT) "Exhortation, and dehortation". En latin "hortatio et dehortatio". F. Tricaud a traduit par exhortation positive et exhortation négative, très certainement parce qu'il a jugé le mot "dissuasion" trop faible (voir la suite, signes véhéments, discours avec instruments oratoires devant un public, etc.). Pourtant, "dissuasion" est une traduction habituelle de "dehortatio". Existe le mot plus rare "objurgation" qu'on préfère éviter. (NdT) "counsel vehemently pressed". (NdT) "and tie himself therein to the rigor of true reasoning". (NdT) "a multitude". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

242

Troisièmement, que ceux qui exhortent et dissuadent, quand on les requiert pour qu'ils donnent conseil, sont des conseilleurs vénaux et, pour ainsi dire, corrompus par leur intérêt personnel 1. En effet, quelque bon que soit jamais le conseil qu'ils donnent, celui qui le donne n'est cependant pas davantage un bon conseiller que celui qui donne une sentence juste contre une récompense n'est un juge juste. Mais quand un homme peut légalement commander, comme un père dans sa famille, ou un chef dans une armée, ses exhortations et ses dissuasions sont non seulement légales, mais aussi nécessaires et louables, mais ce ne sont plus des conseils mais des commandements. Et ces commandements, quand ils [ordonnent] l'exécution d'une tâche déplaisante 2, la nécessité parfois, l'humanité toujours, requièrent qu'on les adoucisse en donnant des encouragements, avec le ton et la forme du conseil plutôt qu'avec le langage dur du commandement. Des exemples de la différence entre commandement et conseil peuvent être tirés des formes de discours qui les expriment dans l’Écriture sainte. N'aie pas d'autre Dieux que moi, Ne te fabrique pas d'images taillées 3, Ne t'empare pas du nom de Dieu en vain 4, Sanctifie le sabbat, honore tes parents 5, ne tue pas 6, ne vole pas 7 , etc., sont des commandements, parce que la raison pour laquelle nous devons obéir est tirée de la volonté de Dieu notre roi, à qui nous sommes obligés d'obéir. Mais ces mots Vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, et suis-moi 8 sont des conseils, parce que la raison pour laquelle nous devons le faire est tirée de notre avantage personnel, qui est que nous aurons un trésor dans les cieux 9. Ces mots Entrez dans le village qui se trouve devant vous, et vous trouverez une ânesse attachée et son ânon; détachez-la et amenez-la moi 10 sont un commandement, car la raison de leur action est tirée de la volonté de leur maître; mais ces mots Repentez-vous et soyez baptisés au nom de Jésus 11 sont des conseils, parce que la raison pour laquelle nous agirions ainsi ne tend pas à l'avantage de Dieu tout-puissant, qui sera toujours le roi, de quelque manière que

1 2

"are corrupt counsellors and, as it were, bribed by their own interest". (NdT) "sour" : aigre, sûre. (NdT) 3 "graven image". La traduction de G. Mairet étonne : "ne fabrique pas des images gravées de toi-même." On lit dans Exode, XX,4 : "Tu ne feras pas d'idole, ni rien qui ait la forme de ce qui se trouve au ciel là-haut, sur terre ici-bas ou dans les eaux sous la terre." Le texte est quasiment le même dans le Deutéronome,V,8. (NdT) 4 "Take not God's name in vain". On lit dans l'Exode,XX,7 : "Tu ne prononceras pas à tort le nom du Seigneur, ton Dieu, car le Seigneur n'acquitte pas celui qui prononce son nom à tort." Idem dans le Deutéronome,V,11. (NdT) 5 Se trouve, en plus de l'Exode et du Deutéronome, dans Marc,X,19sq, Matthieu, XIX,18sq, Luc, XVIII,20sq. C'est dans ce passage qu'on trouve la formule bien connue : "Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu"(X,25) (NdT) 6 Idem. (NdT) 7 Idem. (NdT) 8 Marc,X,21, Matthieu, XIX,21, Luc, XVIII,22. (NdT) 9 Marc,X,21, Matthieu, XIX,21, Luc, XVIII,22. (NdT) 10 Matthieu, XXI,2. Marc, XI,2. Passage déjà utilisé par Hobbes au chapitre XX. (NdT) 11 "Repent, and be baptized in the name of Jesus" (Actes,II,38). La King James version donne : "Repent, and be baptized every one of you in the name of Jesus Christ". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

243

nous nous rébellions, mais à notre avantage, nous qui n'avons pas d'autre moyen d'éviter le châtiment suspendu au-dessus de nous à cause de nos péchés. De même que la différence entre conseil et commandement vient d'être déduite de la nature du conseil, et cela consiste à déduire l'avantage ou le mal qui peut arriver à celui qui a à être conseillé, par les conséquences nécessaires ou probables de l'action que le conseiller propose, de même, on peut en dériver les différences entre conseillers compétents et conseillers incompétents 1. En effet, l'expérience n'étant que la mémoire des conséquences d'actions semblables précédemment observées, et le conseil n'étant que le discours par lequel cette connaissance est portée à la connaissance d'autrui, les vertus 2 et les défauts du conseil sont les mêmes que les vertus et défauts intellectuels. Et pour la personne de la République, les conseillers tiennent lieu de mémoire et de discours mental. Mais à cette ressemblance de la République avec un homme naturel est jointe une dissemblance de grande importance, qui est qu'un homme naturel reçoit son expérience des objets naturels de la sensation qui agissent sur 3 lui sans avoir de passions ou d'intérêts personnels 4, alors que ceux qui donnent des conseils à la personne représentative d'une République peuvent avoir, et ont fréquemment, des fins et des passions particulières qui rendent leurs conseils toujours suspects, et souvent déloyaux 5. Et nous pouvons donc poser comme première condition d'un bon conseiller : que ses fins et ses intérêts ne soient pas incompatibles 6 avec les fins et les intérêts de celui qu'il conseille. Deuxièmement, comme la fonction d'un conseiller, quand une action vient à être délibérée, est de rendre manifestes les conséquences, d'une manière telle que celui qui est conseillé puisse être informé avec vérité et évidence, le conseiller doit soumettre son avis 7 dans un discours d'une forme telle qu'elle puisse faire apparaître la vérité le plus évidemment, c'est-à-dire avec une ratiocination 8 aussi solide, avec un langage aussi sensé et aussi approprié, d'une façon aussi brève que l'exposé des arguments 9 le permettra. Et c'est pourquoi les inférences faites à la légère et sans preuves 10, telles que celles qu'on puise dans les exemples, ou dans l'autorité des livres, et qui ne prouvent 11 pas ce que sont le bon et le mauvais,
1

"apt and inept counsellors". J'utilise le mot "compétent" au sens courant, non au sens simplement juridique. (NdT) 2 Ou qualités (virtues). 3 "work upon". (NdT) 4 La traduction de G. Mairet est d'une excessive maladresse ("produisent sur lui des effets dépourvus de passions ou d'intérêt propre"). Dans le texte de Hobbes, l'objet de la sensation est comparé au conseiller. C'est l'objet lui-même qui n'éprouve pas de passions, alors que le conseiller a passions et intérêts. (NdT) 5 "unfaithful" : à qui on ne peut pas faire confiance, à qui on ne peut pas se fier. (NdT) 6 "inconsistent" : incompatibles, en contradiction. (NdT) 7 "advice". (NdT) 8 "ratiocination" : ici exercice de la raison, de la faculter de calculer. (NdT) 9 "evidence". Je pense comme F. Tricaud qu'il faut prendre le mot "evidence" dans un sens juridique. Il est pour Hobbes nécessaire que l'exposé du conseiller ait la solidité d'un témoignage susceptible de mettre en lumières de véritables preuves. 10 "rash and unevident inferences". (NdT) 11 "are not arguments of what is good or evil". Le verbe "to argue" a parfois le sens de "to indicate". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

244

mais ne sont que des témoignages de fait et d'opinion, les expressions obscures, confuses et ambiguës, de même que les discours métaphoriques tendant à exciter les passions (car de tels raisonnements et de telles expressions ne sont bons qu'à tromper ou conduire celui qu'on conseille vers d'autres fins que les siennes propres), sont incompatibles avec la fonction de conseiller. Troisièmement, comme la compétence 1 d'un conseiller procède de l'expérience et d'une longue étude, et que personne n'est présumé avoir de l'expérience dans ces choses qu'il est nécessaire de connaître pour l'administration d'une grande République, nul n'est présumé être un bon conseiller, sinon pour des affaires dans lesquelles il est très versé et qu'il a beaucoup méditées et examinées. En effet, vu que l'affaire de la République est de maintenir le peuple dans la paix intérieure, et de le protéger des invasions étrangères, nous constaterons que cette affaire requiert une grande connaissance des dispositions de l'humanité, des droits du gouvernement, et de la nature de l'équité, de la loi, de la justice et de l'honneur, - connaissance qu'on ne peut acquérir sans étude des forces, des biens [disponibles], des lieux, aussi bien de son propre pays que de ceux des voisins, comme aussi des inclinations et desseins de toutes les nations qui pourraient d'une façon ou d'une autre lui nuire 2. Et cette connaissance ne s'acquiert pas sans beaucoup d'expérience. De toutes ces choses, ce n'est pas seulement l'ensemble, mais chacun des détails qui requiert l'âge et l'expérience d'un homme mûr 3 ayant fait plus que des études ordinaires. L'intelligence 4 requise pour conseiller, comme je l'ai dit précédemment (Chapitre VIII), est le jugement. Et les différences des hommes sur ce point viennent d'éducations différentes consacrées, chez certains, à un genre d'études et d'affaires, chez d'autres, à un autre genre. Quand, pour faire quelque chose, il existe des règles infaillibles (comme pour les machines et les édifices, les règles de géométrie), toute l'expérience du monde ne peut égaler le conseil de celui qui a appris ou découvert la règle. Et quand n'existe pas une telle règle, celui qui le plus d'expérience dans un genre particulier d'affaire y a le meilleur jugement et est le meilleur conseiller. Quatrièmement, pour être capable de donner des conseils à la République, dans une affaire qui a trait à une autre République, il est nécessaire d'avoir connaissance des renseignements et des lettres qui proviennent de cette République, et de tous les dossiers des traités et autres transactions d’État entre ces deux Républiques ; ce que personne ne peut faire sinon ceux que le représentant jugera compétents 5. On voit par là que ceux qui ne sont pas convoqués pour un conseil ne peuvent imposer aucun bon conseil 6.

1 2 3 4 5 6

"ability". (NdT) La traduction de F. Tricaud ("molester les gouvernés"), quels que soient les arguments étymologiques, n'est pas très habile. (NdT) G. Mairet a mal interprété "a man in years". D'autre part, il était difficile de traduire en français "un homme âgé", la sagesse n'étant pas la sénilité. (NdT) "wit" : intelligence, esprit. (NdT) "shall think fit". Compétence juridique et compétence tout court se trouvent ici liées. (NdT) "to obtrude" : imposer (et "to obtrude oneself" : s'imposer). (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

245

Cinquièmement, en supposant un nombre égal de conseillers 1, on est mieux conseillé en les écoutant séparément que dans une assemblée, et cela pour de nombreuses raisons. Premièrement, en les écoutant séparément, on a l'avis de chacun ; mais dans une assemblée, nombreux sont ceux qui donnent leur avis par oui ou non, ou par les mains et les pieds, et ils ne sont pas mus par leur propre sentiment, mais par l'éloquence d'autrui, ou par crainte de déplaire à certains qui ont parlé, ou à toute l'assemblée, ou par crainte de paraître plus lents à saisir que ceux qui ont applaudi l'opinion contraire. Deuxièmement, dans une assemblée nombreuse, il doit nécessairement 2 y en avoir certains dont les intérêts sont contraires aux intérêts publics, et ceux-là, leurs intérêts les rendent passionnés, et la passion les rend éloquents, et l'éloquence attire autrui vers leur avis. En effet, les passions des hommes, qui, séparément, sont modérées, comme la chaleur d'un seul tison, dans une assemblée, sont semblables à de nombreux tisons qui s'enflamment l'un l'autre (surtout quand ils se soufflent l'un sur l'autre par leurs harangues 3) jusqu'à mettre le feu à la République sous prétexte de la conseiller 4. Troisièmement, en entendant chaque conseiller séparément, on peut examiner, si besoin est, la vérité ou la probabilité des raisons [avancées], et les fondements 5 de l'avis qu'il donne, par de fréquentes interruptions et objections; ce qui ne peut être fait dans une assemblée où, à chaque question difficile, on est plutôt surpris et aveuglé 6 par la variété des discours qui s'y rapportent, qu'informé de la direction qu'on doit prendre. De plus, il ne peut y avoir d'assemblée nombreuse, où les membres sont convoqués ensemble, dans laquelle ne se trouvent pas certains qui, ayant l'ambition d'être jugés éloquents, et aussi instruits en politique, ne donnent pas leur avis en se souciant de l'affaire proposée, mais des applaudissements pour leurs discours bariolés, faits de fils et de lambeaux de différentes couleurs [pris] chez les auteurs 7; ce qui est pour le moins une impertinence 8 qui fait perdre du temps aux consultations sérieuses, ce qui est facilement évité par le secret d'une consultation séparée. Quatrièmement, dans les délibérations qui doivent être tenues secrètes, et c'est souvent le cas dans les affaires publiques, les conseils de plusieurs, surtout dans les assemblées, sont dangereux ; et c'est pourquoi il est nécessaire que les grandes assemblées confient de telles affaires à un nombre moins important [de conseillers], formé des personnes les plus compétentes 9, et en qui elles ont le plus confiance.
1 2 3

4 5 6 7 8 9

La formule peut paraître obscure, mais la suite de la phrase éclaire le sens : autant de conseillers séparés que de conseillers formant une assemblée de conseillers. (NdT) "there cannot choose but" : équivalent à "it must necessarily". La traduction de G. Mairet ("il est obligatoire") est assez malheureuse. (NdT) "oration" est à l'évidence ici pris péjorativement. La traduction de F. Tricaud ("discours") est trop faible (mais l'ensemble de la parenthèse est subtil : "spécialement quand chacun attise l'autre par le souffle de ses discours"). G. Mairet a saisi la nuance mais a malheureusement choisi le mot "péroraison" qui, en toute rigueur, désigne la dernière partie d'un discours. (NdT) "to the setting of the Commonwealth on fire, under pretence of counselling it". (NdT) "grounds". (NdT) "astonied and dazzled". La traduction de "dazzled" par "dubitatif" (G. Mairet) est nettement trop faible. (NdT) La traduction de F. Tricaud ("décolorés") n'est pas fidèle. Hobbes écrit : "the diverse colored threads or shreds". (NdT) Il faut ici prendre le mot "impertinence" au sens juridique : manque de rapport avec la question traitée. (NdT) "most versed". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

246

Pour conclure, qui approuverait suffisamment [l'idée] de prendre conseil d'un grande assemblée de conseillers, pour désirer, accepter [le résultat] de leurs efforts 1, quand il est question de marier ses enfants, de gérer ses terres, de gouverner sa maison, d'administrer ses biens personnels, surtout si certains, dans l'assemblée, ne souhaitent pas sa prospérité? Un homme qui fait ses affaires en étant aidé par des conseillers nombreux et sages, en consultant chacun séparément, et dans son domaine de compétence, agit au mieux, comme celui qui, au jeu de paume, utilise des seconds capables, placés aux endroits appropriés. Juste au dessous, est meilleur celui qui n'use que de son propre jugement, comme celui qui, [au jeu de paume], n'a aucun second. Mais un homme qui, pour ses affaires, est entraîné en tous sens 2 par un conseil sans souplesse 3, qui ne peut se mouvoir que par la majorité des opinions concordantes, mouvement le plus souvent retardé, par envie ou par intérêt, par la partie du conseil qui se trouve en désaccord, cet homme fait ce qu'il y a de pire, et est semblable à celui qui est porté vers la balle, même par de bons joueurs 4, mais dans une brouette, ou un autre appareil, lourds en eux-mêmes 5, et retardé aussi par les jugements et efforts contradictoires 6 de ceux qui conduisent l'appareil, et cela d'autant plus que ceux qui y mettent la main sont plus nombreux, le pire de tout étant que l'un des conseillers, ou davantage, désirent le voir perdre. Et quoiqu'il soit vrai que de nombreux yeux voient mieux qu'un seul oeil, il ne faut pas le croire de nombreux conseillers, sinon quand la résolution finale appartient à un seul homme. Autrement dit, comme de nombreux yeux voient la même chose sous des angles différents, et sont portés à lorgner 7 du côté de leur avantage personnel, ceux qui ne désirent pas manquer la cible, bien qu'ils regardent normalement 8 avec deux yeux, ne visent jamais que d'un oeil. C'est pourquoi aucune grande République populaire ne s'est jamais maintenue que par l'union contre un ennemi étranger, ou par la réputation de quelque homme éminent en son sein, ou par le conseil secret d'une minorité, ou par la crainte mutuelle de factions égales; mais pas par les
1 2

3

4 5 6 7 8

"or would accept of their pains". (NdT) "that is carried up and down to his business". Passage assez difficile à rendre. L'idée est certes que cet homme est ballotté (G. Mairet emploie le terme), qu'il est tiré en tous sens, mais il est difficile de savoir s'il faut accorder un sens économique à "up and down". (NdT) "framed counsel". Expression difficile. J'adhère à la note de F. Tricaud qui rejette ici l'idée de machination. Le texte latin, effectivement (formato Consiliariorum Coetu) précise surtout l'idée de structure, d'organisation, de forme d'une assemblée consultative, mais ne fait aucunement allusion à une machination (en anglais : "frame up"). "to frame" signifie former, structurer, mais aussi inventer, construire (a parfois le sens d'ourdir (un complot)). L'idée est très certainement ici que le conseil est trop structuré, qu'il a, par ses mouvements internes, créé une mécanique (voir l'utilisation du substantif "frame" plus bas pour désigner un engin, un appareil) qui la rend incompétente, quelle que soit d'autre part la compétence particulière des conseillers. F. Tricaud traduit très heureusement par "appareil consultatif rigide". Quelle que soit la traduction, elle laissera nécessairement échapper une nuance. (NdT) La traduction de G. Mairet n'est pas acceptable : "est attiré par la balle et, bien qu'étant bon joueur ...". (NdT) G. Mairet ne tient pas compte de "of itself". (NdT) "inconcurrent". (NdT) "to look asquint". (NdT) "to look about" signifie regarder autour de soi, ce qui n'aurait pas ici grand sens. Hobbes oppose la vision normale à la visée d'une cible. C'est la raison pour laquelle j'ai choisi cette traduction. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

247

consultations publiques 1 de l'assemblée. Quant aux très petites Républiques, qu'elles soient populaires ou monarchiques, il n'existe aucune sagesse humaine capable de les maintenir tant que dure la jalousie de puissants voisins.

1

"open" : n'oublions pas que Hobbes parle ici de souveraineté démocratique. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

248

Deuxième partie : De la République

Chapitre XXVI
Des lois civiles

Retour à la table des matières

Par LOIS CIVILES 1, j'entends les lois que les hommes sont tenus d'observer parce qu'ils sont membres, non de telle ou telle République en particulier, mais d'une République. En effet, la connaissance des lois particulières appartient à ceux qui font profession d'étudier les lois de leurs pays respectifs; mais la connaissance de la loi civile en général appartient à tout homme. L'ancienne loi de Rome était appelée sa loi civile, du mot civitas, qui signifie une République; et les pays qui, ayant été assujettis à l'empire romain et gouvernés par cette loi, en conservent encore la partie qu'ils pensent leur convenir, appellent cette partie la loi civile 2 pour la distinguer du reste de leurs propres lois civiles. Mais ce n'est pas d'elle que j'ai l'intention de parler maintenant, mon dessein étant de montrer, non ce qu'est la loi ici ou là, mais ce qu'est la loi; comme l'ont fait Platon, Aristote, Cicéron, et divers autres auteurs, sans prétendre 3 faire profession d'étudier la loi. Et premièrement, il est manifeste que la loi en général n'est pas un conseil, mais un commandement; non un commandement de n'importe qui à n'importe qui, mais uniquement de celui dont le commandement est adressé à quelqu'un qui est déjà obligé de lui obéir. Pour comprendre ce qu'est la loi civile 4, il suffit

1 2 3 4

"civil laws". (NdT) Hobbes a déjà signalé dans le chapitre XVIII que la loi civile désignait le droit romain. (NdT) "without taking upon them" : sans prendre sur eux, sans prétendre. (NdT) Le texte dit "quant à la loi civile" (And as for civil law). (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

249

d'indiquer qui est la personne qui commande 1, c'est-à-dire la persona civitatis, la personne de la République. Cela étant considéré, je définis la loi civile de cette manière : par LOI CIVILE, il faut entendre ces règles dont la République, oralement ou par écrit, ou par un autre signe suffisant de la volonté, a commandé à tout sujet d'user pour distinguer le bon et le mauvais (right and wrong) 2, c'est-à-dire ce qui est contraire et ce qui n'est pas contraire à la règle. Dans cette définition, il n'y a rien qui ne soit, à première vue, évident. En effet, chacun voit que certaines lois s'adressent en général à tous les sujets, certaines en particulier à des provinces, d'autres en particulier à des professions, et d'autres [encore] en particulier à des individus, et qu'elles sont lois pour chacun de ceux à qui le commandement s'adresse, et pour personne d'autre; que les lois sont des règles du juste et de l'injuste 3, rien n'étant réputé injuste qui ne soit contraire à quelque loi; que personne, de même, ne peut faire de lois si ce n'est la République, parce que nous ne sommes assujettis qu'à la République ; et que les commandements doivent être signifiés par des signes suffisants, parce qu'autrement on ne sait pas comment leur obéir. Et tout ce qui peut être déduit de cette définition par consécution nécessaire doit être reconnu pour vrai. J'en déduis tout de suite ce qui suit. Le législateur, dans toutes les Républiques, est le seul souverain, que ce soit un seul homme, comme dans une monarchie, ou une seule assemblée d'hommes, comme en démocratie ou en aristocratie. Le législateur est en effet celui qui fait la loi. Et la République seule prescrit et commande l'observation de ces règles que nous appelons loi. La République est donc le législateur. Mais la République n'est une personne et n'a la capacité de faire quelque chose que par son représentant, c'est-à-dire le souverain ; et c'est pourquoi le souverain est le seul législateur. Pour la même raison, personne ne peut abroger une loi [déjà] faite, si ce n'est le souverain, parce qu'une loi n'est abrogée 4 que par une autre loi qui interdit qu'on la mette à exécution. Le souverain de la République, qu'il soit une assemblée ou un seul homme, n'est pas assujetti aux lois civiles, car, ayant le pouvoir de faire ou d'abroger les lois 5, il peut, quand il lui plaît, se libérer de cette sujétion en abrogeant ces lois qui le gênent et en en faisant de nouvelles. Il était par conséquent déjà libre, car est libre celui qui peut se libérer quand il le veut. Il n'est pas non plus possible qu'une personne soit contrainte 6 par elle-même parce que celui qui peut
1

2 3 4 5 6

Il serait maladroit de traduire ici littéralement "it addeth only the name of the person commanding", la question n'étant évidemment pas de donner un nom (puisque le souverain peut être une assemblée), mais de préciser qui détient la souveraineté. (NdT) Ou "le bien et le mal", ou "le droit et le tort", ou encore "le juste et l'injuste". (NdT) "the rules of just and unjust". (NdT) "abrogate". (NdT) "For having power to make and repeal laws". (NdT) "bound". "to bind" : lier, attacher. Par extension, astreindre, contraindre, obliger (je préfère éviter ce dernier terme, ne serait que pour éviter à un lecteur inattentif de faire de malheureux rapprochements entre Rousseau et Hobbes).

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

250

contraindre peut libérer 1 [de la contrainte]; et celui qui n'est contraint que par luimême n'est pas contraint. Quand un long usage donne l'autorité d'une loi, ce n'est pas la durée qui fait cette autorité, mais la volonté du souverain signifiée par son silence (car le silence est parfois une preuve de consentement 2), et cet usage n'est loi qu'aussi longtemps que le souverain sera silencieux sur la question. Et c'est pourquoi, si le souverain fonde une question de droit 3, non sur sa volonté présente, mais sur les lois antérieurement faites, la durée écoulée ne porte aucun préjudice à son droit, et la question sera jugée selon l'équité. En effet, de nombreuses actions et de sentences injustes demeurent sans contrôle 4 un temps plus long que ce qu'un homme peut avoir en mémoire. Et nos juristes ne considèrent pas les coutumes comme des lois, sinon quand elles sont raisonnables, et [ils considèrent] qu'il appartient à celui qui fait la loi, assemblée souveraine ou monarque souverain, de décider de ce qui doit être aboli. La loi de nature et la loi civile se contiennent l'une l'autre et sont d'égale étendue. En effet, les lois de nature, qui consistent dans l'équité, la justice, la gratitude et les autres vertus morales 5 qui en dépendent, dans l'état de simple nature (comme je l'ai dit précédemment à la fin du chapitre XV), ne sont pas, à proprement parler, des lois, mais [plutôt] des qualités 6 qui disposent les hommes à la paix et à l'obéissance. Une fois qu'une République est établie, elles sont effectivement des lois, mais pas avant, car elles sont alors les commandements de la République et sont donc aussi les lois civiles, le pouvoir souverain obligeant les hommes à leur obéir. Pour [régler] les différends 7 entre les particuliers, il est nécessaire, pour déclarer 8 ce qu'est l'équité, la justice et la vertu morale, et pour contraindre ces hommes, qu'il y ait des ordonnances du pouvoir souverain, et que des châtiments soient ordonnés 9 pour ceux qui les enfreindront ; lesquelles ordonnances sont donc une partie de la loi civile. La loi de nature est donc une partie de la loi civile dans toutes les Républiques du monde. Réciproquement, aussi, la loi civile est une partie de ce que dicte 10 la nature. En effet, la justice,
1 2

"release" : libérer, décharger, acquitter. "for silence is sometimes an argument of consent". (NdT) 3 "if the sovereign shall have a question of right grounded". (NdT) 4 Hobbes oppose ici un droit élaboré et systématique du souverain à un droit jurisprudentiel et casuiste. La suite indique que les "sentences injustes" n'ont, face au droit du souverain, qu'une valeur de coutume. (NdT) 5 "other moral virtues". (NdT) 6 "qualities". (NdT) 7 "differences" : signifie ou "différences" ou "différends". G. Mairet choisit "différences", ce qui ne semble pas, vu l'ordre des idées, pertinent. (NdT) 8 On retrouve assez souvent chez Hobbes des verbes qui montrent l'absolue nécessité d'une publicité de la loi. (NdT) 9 "to be ordained". La traduction "soient destinés" est possible. (NdT) 10 "the dictates of nature": intraduisible, évidemment, par diktats. Le verbe latin "dicto" a d'abord le sens de dire en répétant (comme on le fait justement pour une "dictée"). C'est de façon plus large ce qu'on precsrit, ce qu'on ordonne, ce qu'on impose (mais aussi ce qu'on conseille). F. Tricaud a traduit par préceptes, ce qui est très correct, si l'on songe au rapport du précepte (selon son étymologie - la saisie devant) et de la ratiocination (qui suppose qu'on envisage les conséquences futures). (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

251

c'est-à-dire exécuter les conventions et donner à chacun ce qui est sien, est ce que dicte la loi de nature. Tout sujet, dans une République, s'est engagé par convention à obéir à la loi civile 1, soit par une convention de l'un avec l'autre, comme quand les hommes s'assemblent pour constituer un représentant commun, soit par une convention du représentant lui-même avec chacun, un par un, quand, soumis par l'épée, les hommes promettent d'obéir pour conserver la vie. L'obéissance à la loi civile est donc aussi une partie de la loi de nature. La loi civile et la loi naturelle ne sont pas des lois d'un genre différent, mais les différentes parties de la loi, dont une partie, écrite, est appelée loi civile, et une autre, non écrite, loi naturelle. Mais le droit de nature, c'est-à-dire la liberté naturelle de l'homme 2, peut être diminué et restreint. [Disons] mieux! La fin de l'élaboration des lois n'est autre que cette restriction, sans laquelle aucune paix n'est possible. Et la loi ne fut mise au monde pour aucune autre chose que de limiter la liberté naturelle des individus de telle manière qu'ils puissent, au lieu de se nuire, s'assister les uns les autres et s'unir contre un ennemi commun 3. Si le souverain d'une République soumet un peuple qui a vécu sous d'autres lois écrites, et qu'il les gouverne ensuite par les mêmes lois que celles par lesquelles ce peuple a été antérieurement gouverné, ces lois sont cependant les lois civiles du vainqueur et non celles de la République vaincue, car le législateur n'est pas celui par l'autorité duquel les lois ont été faites à l'origine, mais celui par l'autorité duquel elles continuent aujourd'hui à être des lois. Si donc il y a différentes provinces dans l'empire de la République, et dans ces province une diversité de lois, qui sont communément appelées les coutumes de chaque province, il ne faut pas entendre que ces coutumes tirent leur force du temps écoulé, mais qu'elles étaient anciennement des lois écrites, ou rendues publiques d'une autre façon, comme les arrêts et statuts 4 de leurs souverains, et qu'elles sont désormais des lois, non en vertu de la prescription de temps, mais par les arrêts de leurs souverains actuels. Mais si une loi non écrite, dans toutes les provinces de l'empire, est généralement observée, et qu'aucune iniquité 5 n'apparaît dans son usage, cette loi ne peut qu'être une loi de la nature, obligeant également tout le genre humain. Vu que toutes les lois, écrites et non écrites, tiennent leur autorité et leur force de la volonté de la République, c'est-à-dire de la volonté du représentant, qui est un monarque en monarchie et une assemblée souveraine dans les autres Républiques, on peut se demander d'où procèdent ces opinions qu'on trouve dans les livres d'éminents juristes de plusieurs Républiques qui, directement ou par des consécutions, font dépendre le pouvoir législatif des particuliers ou des juges

1 2 3 4

5

"hath covenanted to obey the civil law". (NdT) "the right of nature, that is, the natural liberty of man". (NdT) "in such manner as they might not hurt, but assist one another, and join together against a common enemy". (NdT) "the constitutions and statutes". "Arrêts'" au sens de décisions du souverain. "statuts" : ce qui a été statué par le législateur. F. Tricaud nous rappelle que "Statute est un terme technique très employé dans les pays anglo-saxons pour désigner une loi écrite émanée du législateur. En ce sens, la statute law est traditionnellement opposée à la common law." (Ndt) "iniquity". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

252

subalternes. Ainsi, par exemple, l'opinion que la common law 1 n'est contrôlée que par le Parlement 2, ce qui n'est vrai que si le Parlement a le pouvoir souverain et qu'il ne peut être assemblé et dissous qu'à la propre discrétion de ses membres 3; car si quelqu'un d'autre détient le droit de le dissoudre, il détient aussi le droit de le réglementer, et par conséquent de réglementer ses réglementations. Et si ce droit n'existe pas, alors celui qui réglemente les lois n'est le parlamentum mais le rex in parlamento 4. Mais quand un Parlement est souverain, qu'il convoque autant d'hommes, ou autant de sages venant des pays qui lui sont assujettis, quelle que soit la cause, personne ne croira qu'une telle assemblée a acquis par là sur le Parlement 5 un pouvoir législatif. Il existe aussi cette autre opinion : que les deux armes de la République sont la force et la justice, la première appartenant au roi, l'autre étant déposée entre les mains du Parlement. Comme si une République pouvait subsister quand la force se trouve entre des mains que la justice n'a pas l'autorité de commander et de gouverner. Que la loi ne puisse jamais être contraire à la raison, nos juristes en conviennent; et ils conviennent que ce n'est pas la lettre (c'est-à-dire toute interprétation de la lettre), qui est loi, mais l'interprétation qui s'accorde avec l'intention du législateur. Et c'est vrai, mais on doute : quel est celui dont la raison sera reçue comme loi? Il ne peut s'agir de quelque raison d'un particulier, car alors il y aurait autant de contradictions dans les lois qu'il y en a dans les Écoles. Ni même, comme l'assurait Sir Edward Coke, d'une artificielle perfection de raison 6 (comme la sienne), acquise par une longue étude, une longue observation et une longue expérience. En effet, il est possible qu'une longue étude augmente le nombre de sentences erronées, et qu'elle les confirme; et quand on construit sur de faux fondements, plus on construit, et plus grand est le gâchis; et parmi ceux qui étudient et font des observations pendant une durée égale et avec la même diligence, les raisons et résolutions sont, et doivent demeurer, discordantes. Ce n'est donc pas cette juris prudentia 7, cette sagesse des juges subalternes, mais la

1 2 3 4

5

6 7

La loi commune. Je pense comme Tricaud qu'il est préférable de conserver l'expression anglaise, utilisée habituellement sans traduction. (NdT) "that the common law hath no controller but the Parliament". "to control" : diriger, régler, commander, réprimer, maîtriser. (NdT) "by their own discretion". (NdT) Il faut avouer que la suite des idées est loin d'être évidente : quel est ce droit? 1) Admettons qu'il s'agisse du droit du Parlement de réglementer la common law. La phrase serait acceptable, bien que l'on puisse s'interroger sur l'usage de l'expression "roi en son parlement", qui indique une limitation du pouvoir royal, peu compatible avec l'intention hobbesienne du passage. 2) Si ce droit est le droit de contrôler le parlement, la phrase est totalement incohérente. La difficulté fait que F. Tricaud a considéré la négation comme une erreur matérielle. On notera que la suppression de la négation ne permet pas non plus d'expliquer l'utilisation de l'expression "roi en son parlement". (NdT) F. Tricaud omet de traduire "to themselves" qui renvoie aux membres du Parlement. La traduction de G. Mairet ("pour elle-même") me paraît incorrecte. Que la pensée de Hobbes soit claire : une assemblée d'hommes ou de sages convoqués par le parlement souverain est simplement consultée par ce parlement, elle n'acquiert aucun pouvoir législatif, ce qui serait diviser la souveraineté. (NdT) "Artificial perfection of reason". (NdT) Ici, compétence juridique, qui n'est évidemment pas ici la simple connaissance et application d'un droit systématique, mais la capacité de juger des cas. Hobbes s'en prend ici assez

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

253

raison de cet homme artificiel, la République et ses commandements, qui fait la loi; et la République n'étant, par son représentant, qu'une seule personne, il ne peut facilement survenir de contradictions dans les lois; et s'il en survient, la même raison est capable, par des interprétations et des modifications, de les faire disparaître. Dans toutes les cours de justice 1, le souverain (qui est la personne de la République) est celui qui juge. Le juge subalterne doit faire attention à la raison qui a amené le souverain à faire telle loi, afin que sa sentence s'accorde avec cette raison, et dans ce cas, cette sentence est la sentence de son souverain. Autrement, c'est sa propre sentence, et elle est injuste. La loi étant un commandement, et un commandement consistant en la déclaration, la manifestation de la volonté de celui qui commande 2, oralement, ou par écrit, ou par quelque autre preuve suffisante [qu'il s'agit bien de sa volonté], nous pouvons comprendre que le commandement de la République est loi uniquement pour ceux qui ont les moyens d'en prendre connaissance. Il n'est pas de loi au-dessus des idiots de naissance, des enfants, des fous, pas plus qu'audessus des bêtes brutes 3, et d'un point de vue juridique ils ne sont ni justes ni injustes 4, parce qu'ils n'ont jamais eu le pouvoir de passer une convention ou d'en comprendre les conséquences, et que, par conséquent, ils n'ont jamais pris sur eux d'autoriser les actions de quelque souverain, comme ils doivent le faire pour se construire une République. Il en est de même de ceux que la nature ou un accident a privés de la connaissance de toutes les lois en général 5. De même, tout homme, qu'un accident dont il n'est pas responsable a privé des moyens de prendre connaissance de quelque loi particulière, est excusé s'il ne l'observe pas, et, à proprement parler, cette loi n'est pas une loi pour lui. Il est donc nécessaire de considérer quelles preuves et quels signes suffisent 6 pour que soit connue ce qu'est la loi, c'est-à-dire ce qu'est la volonté du souverain, aussi bien dans les monarchies que dans les autres formes de gouvernement. Premièrement, s'il existe une loi qui oblige tous les sujets sans exception, et qui n'est pas écrite, ni publiée d'une autre façon en ces lieux où l'on peut en prendre connaissance, c'est une loi de nature. En effet, tout ce que les hommes doivent reconnaître pour loi, non sur la parole d'autrui, mais chacun par sa propre raison, doit être tel qu'il y ait accord avec la raison de tous les hommes, ce qui ne peut être pour aucune loi, sinon pour la loi de nature. Il n'est donc pas nécessaire de publier, ni de proclamer, les lois de nature, en tant qu'elles sont contenues dans
directement au droit anglais, essentiellement jurisprudentiel. L'allusion à Coke n'a pas ici d'autre raison. (NdT) " In all courts of justice". (NdT) "consisteth in declaration or manifestation of the will of him that commandeth". (NdT) "Over natural fools, children, or madmen there is no law, no more than over brute beasts". (NdT) Traduction libre de "nor are they capable of the title of just or unjust". Je pense que F. Tricaud et G. Mairet ont minimisé la portée du mot "title". Rappelons que le terme, quand il ne désigne pas simplement l'intitulé d'un écrit, désigne une qualification, un titre (par exemple de noblesse) ou un droit. Ici, il me semble que Hobbes veut tout simplement désigner les êtres qui n'ont pas le titre de personnes, au sens juridique du terme, c'est-à-dire les êtres qui ne peuvent pas être déterminés par la publicité de la loi. (NdT) "all laws in general". (NdT) "what arguments and signs be sufficient". (NdT)

1 2 3 4

5 6

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

254

cette unique sentence, approuvée dans le monde entier : ne fais pas à autrui ce que tu juges déraisonnable qu'autrui te fasse 1. Deuxièmement, si c'est une loi qui oblige uniquement des hommes d'une certaine condition, ou un seul individu, et qu'elle n'est pas écrite, ni publiée par le monde, c'est alors aussi une loi de nature, et elle est connue par les mêmes preuves et signes qui distinguent ceux qui sont dans une telle condition des autres sujets. En effet, toute loi non écrite, ou qui n'est en aucune façon publiée par celui qui fait qu'elle est loi 2, ne peut être connue d'aucune autre manière que par la raison de celui qui doit lui obéir, et elle est donc non seulement une loi civile, mais aussi une loi naturelle. Par exemple, si le souverain emploie un ministre public, sans instructions écrites précisant ce qu'il faut faire, ce ministre est obligé de prendre comme instructions ce que dicte la raison 3; et s'il institue un juge, le juge doit tenir compte du fait que sa sentence doit être en accord avec la raison de son souverain , et, sa raison étant censée être l'équité 4, le juge est tenu de s'y tenir par la loi de nature. S'il s'agit d'un ambassadeur, celui-ci doit, pour toutes les choses qui ne sont pas contenues dans les instructions écrites, prendre pour instruction ce que la raison lui dicte 5 comme étant le plus favorable à l'intérêt de son souverain; et il en est ainsi des toutes les autres ministres de la souveraineté, publics ou privés. Toutes ces instructions de la raison naturelle peuvent être englobées sous le nom de loyauté, qui est une branche de la justice naturelle 6. À l'exception de la loi de nature, il appartient à l'essence de toutes les autres lois d'être portées à la connaissance de tout homme qui sera obligé de leur obéir, soit oralement, soit par écrit, soit par quelque autre acte connu comme procédant de l'autorité souveraine. En effet, la volonté d'autrui ne peut être comprise que par ses propres paroles, ses actes, ou par des conjectures faites à partir de ses buts et desseins, que l'on suppose toujours, dans la personne de la République, s'accorder avec l'équité et la raison 7. Dans les temps anciens, avant que l'écriture ne soit d'un usage commun, les lois étaient souvent mises en vers, pour que le peuple inculte, prenant plaisir à les chanter ou à les réciter, puisse plus facilement les retenir en mémoire. Et pour la même raison, Salomon recommande à un homme de lier les Dix Commandements à ses dix doigts 8. Quant à la Loi que Moïse donna aux enfants d'Israël 9 au renouvellement du contrat d'Alliance 1, il leur ordonna de
1 2 3 4 5 6 7 8

9

"Do not that to another which thou thinkest unreasonable to be done by another to thyself". (NdT) "by him that makes it law". La traduction de G. Mairet ("par celui qui la fait") n'est pas fidèle. F. Tricaud traduit "par le législateur". (NdT) "the dictates of reason". F. Tricaud : "les préceptes". (NdT) " being always understood to be equity". la traduction de F. Tricaud ("coïncider avec l'équité") n'est pas justifiée. (NdT) "the dictates of reason". (NdT) "fidelity, which is a branch of natural justice". (NdT) "consonant to equity and reason". (NdT) Proverbes, VII, 3 (Note de Hobbes). La King James version donne : "My son, keep my words, and lay up my commandments with thee. Keep my commandments, and live; and my law as the apple of thine eye. Bind them upon thy fingers, write them upon the table of thine heart."(versets 1,2,3) (NdT) "the people of Israël". On comprend que l'ensemble de la phrase fasse traduire par un pluriel, mais la traduction de G. Mairet "habitants d'Israël" laisse perplexe, si l'on situe le passage

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

255

l'apprendre à leurs enfants, en en parlant aussi bien à la maison qu'en chemin, aussi bien en allant se coucher qu'en se levant, de l'inscrire sur les montants et les portes de leurs maisons 2, et de rassembler le peuple, hommes, femmes et enfants, pour en entendre la lecture 3. Il n'est pas suffisant que la loi soit écrite et publiée, il faut aussi qu'il existe des signes manifestes qu'elle procède de la volonté du souverain, car les particuliers, quand ils ont, ou croient avoir assez de force pour assurer leurs injustes desseins, et les mener en toute sécurité jusqu'au but [visé] par leurs ambitions 4, peuvent publier comme lois ce qui leur plaît, sans ou contre l'autorité législative. Il est donc nécessaire qu'il y ait, non seulement une déclaration de loi, mais aussi des signes suffisants de l'auteur et de l'autorité. Qui est l'auteur, le législateur, en toute République, cela est évident 5, parce qu'il est le souverain qui, ayant été institué par le consentement de chacun, est supposé être suffisamment connu par tous. Et quoique l'ignorance et le [sentiment] de sécurité 6 des hommes soient tels, pour la plupart, qu'ils finissent par en oublier la première institution de leur République 7 et ne songent plus au pouvoir qui les défend habituellement contre leurs ennemis, qui protège leurs activités, qui leur rend justice quand un tort leur a été fait, cependant, parce que nul, y songeant, ne peut avoir un doute 8, aucune excuse ne peut être tirée de l'ignorance du lieu où se trouve la souveraineté. Et la raison naturelle nous dicte (et c'est par conséquent une loi de nature évidente) que nul ne doit affaiblir ce pouvoir dont il a lui-même réclamé ou reçu sciemment 9 la protection contre autrui. Par conséquent, à la question qui est souverain?, nul

1 2

3

4 5 6

7

8 9

exactement dans l'Ancien Testatement! F. Tricaud traduit "Israélites". Je choisis "enfants d'Israël". (NdT) Hobbes dit simplement "convention" ("Covenant"). (NdT) Deutéronome, XI, 19 (Note de Hobbes). La King James version donne : "Therefore shall ye lay up these my words in your heart and in your soul, and bind them for a sign upon your hand, that they may be as frontlets between your eyes. And ye shall teach them your children, speaking of them when thou sittest in thine house, and when thou walkest by the way, when thou liest down, and when thou risest up. And thou shalt write them upon the door posts of thine house, and upon thy gates: That your days may be multiplied, and the days of your children, in the land which the LORD sware unto your fathers to give them, as the days of heaven upon the earth."(versets 18-21). (NdT) Deutéronome, XXXI,12 (Note de Hobbes). La King James version donne : "Gather the people together, men, and women, and children, and thy stranger that [is] within thy gates, that they may hear, and that they may learn, and fear the LORD your God, and observe to do all the words of this law:" (NdT) "to secure their unjust designs, and convoy them safely to their ambitious ends". (NdT) "The author or legislator is supposed in every Commonwealth to be evident". Il paraît bien difficile de conserver la forme de la proposition, comme le ferait pourtant G. Mairet. (NdT) "security". J'ai ajouté "sentiment" pour rendre l'idée hobbesienne : la paix et la sécurité font oublier que la société politique est un corps artificiel dont la tête est le souverain. F. Tricaud, qui traduit par "insouciance", n'est pas assez près de l'idée. Il s'agit certes d'insouciance, mais encore faut-il préciser son origine. G. Mairet traduit par "sûreté". (NdT) Traduction assez libre de "when the memory of the first constitution of their Commonwealth is worn out" : littéralement "quand la mémoire de la première institution de leur République est usée". (NdT) "yet because no man that considers can make question of it". (NdT) "wittingly". Tricaud traduit "consciemment". La traduction de G. Mairet ("opportunément") étonne. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

256

homme ne peut avoir un doute sans en être personnellement responsable 1 (quoi que les méchants suggèrent) 2. La difficulté consiste à prouver que l'autorité 3 a bien pour origine le souverain 4; et sa solution dépend de la connaissance des tous les registres publics, des conseils publics, des ministres et sceaux publics par lesquels toutes les lois sont suffisamment authentifiées 5. Authentifiées, ai-je dit, et pas autorisées, car la vérification n'est que l'attestation et l'enregistrement, non l'autorité de la loi, qui consiste uniquement dans le commandement du souverain. Si donc un homme est impliqué dans une affaire de tort qui dépend de la loi de nature, c'est-à-dire de la commune équité, la sentence du juge à qui a été confiée l'autorité d'instruire de telles causes 6 est une authentification 7 suffisante de la loi de nature dans ce cas individuel. En effet, quoique l'avis de celui qui fait profession d'étudier la loi soit utile pour éviter les disputes, ce n'est cependant qu'un avis. C'est le juge qui doit, sur audition du litige, dire aux hommes ce qu'est la loi. Mais quand l'affaire porte sur un tort, ou une infraction à la loi 8, et relève de la loi écrite, chacun, ayant la possibilité d'avoir recours aux registres par lui-même ou par d'autres, peut, s'il le veut, être suffisamment informé, avant de faire tort de cette façon, ou de commettre l'infraction à la loi 9, pour savoir s'il s'agit ou non d'un tort. Mieux! Il doit procéder ainsi. En effet, quand un homme se demande si l'action qu'il va faire est juste ou injuste, et qu'il peut s'informer s'il le veut, faire cette action est illégal 10. De la même manière, celui qui se juge victime d'un tort, dans un cas déterminé par la loi écrite, qu'il peut, par lui-même ou par d'autres, consulter et examiner, et qui porte plainte avant d'avoir consulté la loi, agit
1 2

"but by his own fault". (NdT) Le De Cive dit que celui qui a la volonté d'obéir doit se souvenir du droit du souverain et de la loi elle-même (II,XIV,11) 3 Le sens est clair. Nul n'est censé ignorer qu'existe un souverain, mais encore faut-il pouvoir s'assurer que les lois, les fonctions ministérielles diverses, etc., sont voulues par le souverain. (NdT) 4 "The difficulty consisteth in the evidence of the authority derived from him". (NdT) 5 "verified". La traduction "vérifiées" est insuffisante. Que vérifie-t-on? La suite indique le sens du mot ("verified, I say, not authorized: for the verification is but the testimony and record; not the authority of the law, which consisteth in the command of the sovereign only."). The record : l'enregistrement. The testimony : l'attestation, le témoignage (car Hobbes va jusqu'à envisager le cas de témoins auditifs accrédités de la décision du souverain - voir le De Cive, II,XIV,13). La pensée de Hobbes est ainsi celle-ci : il faut distinguer l'authentification de la loi comme émanant du souverain (enregistrement, témoignages, attestation) et la promulgation exécutoire, "the authority". (NdT) 6 "that by commission hath authority to take cognizance of such causes". (NdT) 7 Dans ce cas, on ne ramène évidemment pas la loi au souverain, mais à la raison. (NdT) 8 "crime" : peut aussi bien renvoyer à certains délits (un "petty criminal" est un délinquant) qu'à certains crimes, ce dernier mot étant entendu selon le droit français. Le chapitre XXVII montre très clairement que "a crime" est une infraction à la loi, non ce que nous appelons en France un crime. On retiendra par exemple : "A crime is a sin consisting in the committing by deed or word of that which the law forbiddeth, or the omission of what it hath commanded." ou : "Therefore into what place soever a man shall come, if he do anything contrary to that law, it is a crime."(NdT) 9 "crime". Voir l'une des notes précédentes. (NdT) 10 "the doing is unlawful". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

257

injustement et révèle une disposition à importuner autrui plutôt qu'une disposition à réclamer le droit qui est le sien 1. Si l'affaire porte sur une question d'obéissance à un officier public, avoir vu son mandat 2 avec le sceau public, l'avoir entendu lire ou avoir eu les moyens d'en être informé si on l'avait voulu, c'est là une vérification suffisante de son autorité. En effet, chacun est obligé de s'efforcer de son mieux de s'informer de tous les lois écrites qui peuvent concerner ses propres actions futures. Le législateur étant connu, et les lois étant suffisamment publiées, soit par écrit, soit par la lumière naturelle, il manque cependant une condition tout à fait essentielle 3 pour les rendre obligatoires. En effet, ce n'est pas dans la lettre que consiste la nature de la loi, mais dans ce qui est visé 4 par la loi, dans ce qu'elle veut dire, c'est-à-dire dans l'interprétation authentique de la loi (qui est le jugement 5 du législateur); et c'est pourquoi l'interprétation de toutes les lois appartient au souverain, et que les interprètes ne peuvent être que les interprètes que le souverain (à qui seul les sujets doivent obéissance) nommera. Autrement, en effet, un interprète habile 6 peut faire porter à la loi un jugement contraire à celui du souverain, auquel cas l'interprète devient le législateur. Tous les lois, écrites et non écrites, ont besoin d'être interprétées. Bien que la loi non écrite de nature soit facile à interpréter par ceux qui font usage de leur raison sans partialité et sans passion, ce qui fait que ceux qui la violent n'ont pas d'excuse, cependant, si l'on considère qu'il en est peu, peut-être aucun, qui ne soient dans certains cas aveuglés par l'amour de soi 7 ou quelque autre passion, elle est désormais devenue, de toutes les lois, la plus obscure, et a donc le plus grand besoin d'interprètes compétents. Les lois écrites, si elles sont brèves, sont facilement mal interprétées, à cause des différentes significations d'un ou de deux mots; et si elles sont longues, elles sont encore plus obscures, à cause des différentes significations de nombreux mots, à un point tel qu'aucune loi écrite, rédigée en peu ou en beaucoup de mots, ne peut être bien comprise sans une parfaite compréhension des causes finales 8 pour lesquelles la loi fut faite, connaissance qui appartient au législateur. Pour le législateur, donc, il ne peut y

1

2 3 4 5

6 7 8

"bewrayeth a disposition rather to vex other men than to demand his own right". Traduction peu fidèle de G. Mairet : "il se prépare à frustrer autrui plutôt qu'à requérir le respect de son droit". (NdT) "commission". (NdT) La traduction de G. Mairet ("un détail très important") est assez malheureuse. F. Tricaud a trouvé la traduction qui convient ici pour "circumstance". (NdT) "the intendment". La traduction de F. Tricaud ("ce qu'elle contient") paraît insuffisante. (NdT) "which is the sense of the legislator". Il est peu probable que la construction de la proposition permette de traduire ici "sense" par "sens", comme l'a fait G. Mairet. F. Tricaud a traduit par "pensée". La véritable traduction serait proche du mot "sentiment", mais ce choix est évidemment difficile pour des Français rationalistes. (NdT) "by the craft of an interpreter" : l'habileté, l'adresse, la ruse. (NdT) "self-love". (NdT) "the final causes". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

258

avoir de nœud impossible à dénouer, soit en découvrant les fins 1 de la loi, par lesquelles on peut le dénouer, soit en les choisissant comme il le veut (comme le fit Alexandre avec son épée pour le nœud gordien 2), par son pouvoir législatif, ce qu'aucun autre interprète ne peut faire. L'interprétation des lois de nature, dans une République, ne dépend pas des livres de philosophie morale. L'autorité des auteurs, sans l'autorité de la République, ne fait pas de leurs opinions des lois, aussi vraies puissent-elles jamais être. Ce que j'ai écrit dans ce traité sur les vertus morales, et sur leur nécessité pour se procurer et maintenir la paix, bien qu'il s'agisse de vérités évidentes, n'est donc pas immédiatement loi par cela, si ce n'est parce que, dans toutes les Républiques du monde, c'est une partie de la loi civile 3. En effet, quoique ce soit naturellement raisonnable, c'est cependant par le pouvoir souverain que c'est loi. Sinon, ce serait une grande erreur d'appeler les lois de nature lois non écrites, lois sur lesquelles 4 nous voyons tant de volumes publiés, tant de contradictions entre ces volumes, et au sein d'un même volume 5. L'interprétation de la loi de nature est la sentence du juge institué par l'autorité souveraine pour entendre les litiges relevant de cette loi et en décider, et elle consiste dans l'application de la loi au cas en question. En effet, par l'acte de judicature, le juge ne fait rien de plus que considérer si la requête de la partie s'accorde avec la raison naturelle et l'équité, et la sentence qu'il rend est donc l'interprétation de la loi de nature, laquelle interprétation est authentique, non parce que c'est sa sentence privée, mais parce qu'il la rend par autorité du souverain, par laquelle elle devient la sentence du souverain qui est dès lors loi pour les parties qui plaident. Mais comme n'existe aucun juge subalterne, aucun souverain qui ne puisse se tromper dans un jugement en équité, si ensuite, pour un autre cas semblable 6, il trouve plus en accord avec l'équité de rendre une sentence contraire, il est obligé de le faire. Aucune erreur humaine ne devient sa propre loi, ni le l'oblige à persévérer en ce sens. Pour la même raison, elle ne devient pas non plus une loi
1

2

3 4 5

6

F. Tricaud et G. Mairet n'osent pas ici traduire par "fins" ou "buts", mais le paragraphe précédent a pourtant clairement dit que l'interprétation se faisait à partir de la fin visée par la loi. Je ne pense comme F. Tricaud pas que ce sens ne soit présent qu'à l'arrière-plan. (NdT) Il s'agit en fait de plusieurs noeuds qui se mêlaient sur le joug du char de Gordios, roi légendaire de Phrygie. Ayant entendu dire que celui qui "dénouerait le lien inextricable serait le maître de l'Asie", Alexandre eut le désir de réaliser la prédiction, mais il ne put y parvenir et rompit toutes les courroies (Quinte-Curce, Histoires, III, 1,14-18). "part of the civil law". Erreur de F. Tricaud qui traduit par "loi de nature". (NdT) G. Mairet a totalement négligé "whereof". (NdT) Le sens de ce paragraphe est clair : dans l'idéal, chacun devrait pouvoir connaître la loi de nature par une bonne ratiocination. Or, les contradictions des auteurs sur ce sujet, qui s'expliquent en partie par les passions humaines, et en partie par les limites de la compréhension humaine, montrent qu'il n'en est pas ainsi. On comprend donc que le seul souverain puisse décider de ce qui est loi de nature, même si parfois il tranche en ne sachant pas opérer humainement une parfaite ratiocination. Le problème fondamental est ici, bien évidemment, celui du refus, au nom de la paix, d'une transcendance de la loi naturelle par rapport au pouvoir souverain. (NdT) G. Mairet a ignoré "like". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

259

pour les autres juges, même s'ils ont juré de la suivre. En effet, bien qu'une sentence, dans le cas des lois qui peuvent être modifiées, rendue à tort par autorité du souverain qui le sait et le permet, institue une nouvelle loi pour des cas où chaque petit détail est le même, cependant, pour les lois immuables, comme le sont les lois de nature, n'existe aucune loi 1 à laquelle le même juge, ou d'autres juges, doivent se conformer à l'avenir 2. Les princes succèdent à d'autres princes, un juge passe et un autre juge arrive. Mieux! Le ciel et la terre passeront, mais pas un seul iota 3 de la loi de nature ne passera car c'est la loi éternelle de Dieu. C'est pourquoi toutes les sentences des juges du passé ne peuvent pas, toutes ensemble 4, constituer une loi contraire à l'équité naturelle. Aucun exemple non plus, puisé chez les juges précédents, ne peut donner une autorité 5 à une sentence déraisonnable, ou dispenser un juge actuel de se donner la peine 6 de rechercher ce qu'est l'équité (pour le cas qu'il doit juger) à partir des principes de sa propre raison naturelle. Pour prendre un exemple, il est contraire à la loi de nature de punir l'innocent, et l'innocent est celui qui se disculpe 7 en justice et est reconnu innocent par le juge. Supposons maintenant le cas d'un homme accusé d'une infraction capitale, qui, vu le pouvoir et la malveillance de quelque ennemi, et la fréquente corruption et partialité des juges, s'enfuie par crainte de l'issue, soit ensuite repris et soumis à un jugement légal, qu'il apparaisse de façon suffisante qu'il n'est pas coupable de l'infraction à la loi 8, et que, étant acquitté de son infraction, il soit cependant condamné à perdre ses biens : c'est là une condamnation manifeste de l'innocent. Je dis par conséquent qu'il n'est aucun endroit au monde où cela puisse être une interprétation d'une loi de nature, ou être institué une loi par les sentences des précédents juges qui ont jugé de la même façon. En effet, celui qui a jugé ce type de cas le premier a jugé injustement, et aucune injustice ne peut être un modèle de jugement 9 pour les juges ultérieurs. Une loi écrite peut interdire aux innocents de s'enfuir 10, et ils peuvent être punis pour s'être enfuis; mais que cette fuite par crainte de subir un tort soit considérée comme une présomption de culpabilité, après qu'un homme a été déjà été acquitté
1 2

Ici entendue comme texte jurisprudentiel. (NdT) Hobbes dit plus simplement "yet in laws immutable, such as are the laws of nature, they are no laws to the same or other judges in the like cases for ever after". (NdT) 3 G. Mairet, qui traduit par "titre", confond bizarrement "title"(titre, droit) et "tittle" (point, moindre partie). (NdT) 4 Ce "all together" peut avoir deux sens : 1) La pluralité des sentences n'est d'aucun poids face à la loi naturelle. Le nombre n'y fait rien. 2) Toute tentative de synthétiser des éléments épars de jurisprudence est vouée à l'échec si le résultat est contraire à la loi naturelle. (NdT) 5 "warrant" : justifier, garantir, autoriser. (NdT) 6 La traduction de G. Mairet ("dispenser le juge actuel d'une discorde d'étudier ..." ( souligné par nous)) nous laisse sans voix. (NdT) 7 Je suis d'accord avec F. Tricaud pour penser que la forme pronominale ("he that acquitteth himself judicially") oblige à une telle traduction. D'autre part, la traduction par "être acquitté"(G. Mairet) rend la phrase assez peu cohérente, puisqu'on attendrait que le juge reconnaisse d'abord innocent pour ensuite acquitter. D'autre part, il n'est pas totalement exclu que le verbe signifie que l'individu s'acquitte de ses devoirs de sujet (se présente, se soumet aux questions du juge, etc.), auquel cas on pourrait approximativement traduire : "l'innocent est celui qui se soumet à la justice et ...". (NdT) 8 "crime". Voir note à ce sujet. (NdT) 9 "a pattern of judgement". (NdT) 10 "to fly". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

260

de l'infraction à la loi 1 en justice, voilà qui est contraire à la nature d'une présomption, qui n'a plus lieu d'être après qu'on a rendu le jugement. C'est pourtant ce qu'écrit un grand spécialiste 2 de la Common Law anglaise : Si un homme, dit-il, qui est accusé de crime 3, et qui s'enfuit par crainte de cette accusation, même s'il se disculpe en justice de ce crime, si cependant il s'avère qu'il a fui à cause de cette accusation, on confisquera, nonobstant 4 son innocence, tous ses biens et effets, créances et droits 5. En effet, pour la confiscation, la loi n'admet aucune preuve contre la présomption légale fondée sur sa fuite 6. On voit ici un innocent acquitté par la justice, condamné, nonobstant son innocence (alors qu'aucune loi ne lui interdisait de s'enfuir), après son acquittement, sur une présomption légale, à perdre tous les biens qu'il possède. Si la loi avait fondé sur sa fuite une présomption de fait (ce qui était passible de la peine capitale 7), la sentence aurait dû être la sentence capitale. Si la présomption ne se fonde pas sur le fait, pourquoi perdrait-il alors ses biens? Cela ne correspond donc à aucune loi de l'Angleterre, et cette condamnation n'est pas fondée sur une présomption de loi, mais sur la présomption des juges. Il est aussi contraire à la loi de dire qu'aucune preuve ne sera admise contre une présomption légale. En effet, tout juge, souverain ou subalterne, s'il refuse d'entendre les preuves, refuse de faire justice 8 car, encore que la sentence soit juste, cependant les juges qui condamnent sans entendre les preuves présentées, sont des juges injustes, et leur présomption n'est qu'une prévention 9 qu'aucun homme ne doit apporter avec lui pour siéger en justice, quels que soient les jugements et exemples précédents qu'il prétendra suivre. Il y a d'autres choses de cette nature où les jugements des hommes ont été pervertis parce qu'ils se sont fiés à des précédents. Mais cela suffit pour montrer que, quoique la sentence du juge soit une loi pour les parties qui plaident 10, elle n'est cependant pas loi pour le juge qui lui succédera dans cette fonction.
1 2

"crime". Voir note à ce sujet. (NdT) "a great lawyer" : un grand juriste, jurisconsulte. (NdT) 3 "felony". Il est presque impossible, dans le droit postféodal, de traduire ce terme (que l'on traduit très souvent par "crime"), le droit anglais ne correspondant pas au droit français et la distinction entre "misdemeanor" et "felony" ne correspondant pas à la distinction entre "délit" et "crime". Une certitude est que la "felony" est souvent une infraction grave (c'est la raison pour laquelle je traduis par "crime"). F. Tricaud a préféré, avec sagesse, traduire par "félonie" en adoptant une typographie spéciale (ce choix signifiant alors que le mot est intraduisible). G. Mairet a traduit par "crime". Coke, dans ses Institutes of the Laws of England cite par exemple comme félonies, le vol (larceny), le vol avec effraction (burglary), le viol (rape), ce qui complique singulièrement la question. (NdT) 4 "notwithstanding" : expression assez courante du droit anglais qui signifie ici que l'innocence ne prévaut pas, qu'elle n'empêche pas la condamnation. (NdT) 5 "all his goods, chattels, debts, and duties". (NdT) 6 Sir Edward Coke : the firts Institutes of law. Coke fut un célèbre juriste du XVIIème, dont certains jugements firent jurisprudence Sa conception du droit, fondée sur des droits immémoriaux, ne peut guère s'accorder avec la conception que Hobbes se fait du pouvoir souverain. Il est connu pour son attachement à la common law et son opposition aux prérogatives de la Couronne britannique. (NdT) 7 Je suis la traduction de F. Tricaud : on voit assez mal comment "which was capital" pourrait se rapporter à "fait". (NdT) 8 "refuse to do justice". (NdT) 9 "prejudice" : ici, prévention, préjugé. (NdT) 10 La traduction de G. Mairet ("loi du plaideur") est maladroite. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

261

De la même manière, quand la question porte sur la signification des lois écrites, celui qui écrit un commentaire sur ces lois n'est pas leur interprète. En effet, les commentaires sont communément plus sujets aux arguties 1 que le texte lui-même, ils exigent d'autres commentaires, et ainsi, on n'aura jamais fini d'interpréter. Et donc, à moins qu'il n'y ait un interprète autorisé par le souverain, dont les juges subalternes ne doivent pas s'écarter, l'interprète ne peut être autre que les juges ordinaires, de la même manière qu'ils le sont dans le cas d'une loi non écrite. Leurs sentences doivent être prises comme des lois par ceux qui plaident, mais les autres juges ne sont pas tenus, pour les cas semblables, de rendre des jugements semblables. En effet, un juge peut se tromper, même dans l'interprétation des lois écrites, mais aucune erreur d'un juge subalterne ne peut modifier la loi, qui est la sentence générale du souverain. Pour les lois écrites, on a l'habitude de faire une différence entre la lettre et l'esprit 2 de la loi; et si par lettre, on entend tout ce qu'on peut faire sortir des simples mots 3, c'est une bonne distinction. En effet, les significations de presque tous les mots, soit en eux-mêmes, soit dans leur usage métaphorique, sont ambiguës et, dans un débat, on peut les tirer vers de nombreux sens, alors que la loi n'a qu'un seul sens. Mais si par lettre, on entend le sens littéral, alors la lettre et l'esprit, ou intention de la loi ne font qu'une. En effet, le sens littéral est celui que le législateur avait l'intention de signifier par la loi. Or, l'intention du législateur est toujours supposée être l'équité, car ce serait pour un juge offenser gravement le souverain que de penser autrement. Le juge doit donc, si ce que dit 4 la loi n'autorise pas pleinement une sentence raisonnable, y suppléer par la loi de nature, ou, si le cas est difficile, reporter le jugement jusqu'à ce qu'il reçoive un mandat plus précis 5. Par exemple, une loi écrite ordonne 6 que celui qui est chassé par la force de sa maison y soit réintégré par la force. Or, il se trouve qu'un homme a laissé sa maison inoccupée, et à son retour on l'empêche d'entrer par la force. Dans ce cas, aucune loi spéciale n'a été prévue 7. Il est manifeste que ce cas est compris dans la même loi, car autrement, il n'a plus aucun recours, ce qu'on doit supposer contraire à l'intention du législateur. De même, le texte de la loi ordonne de juger conformément aux dépositions 8. Un homme est accusé à tort d'un acte que le juge lui-même a vu un autre faire, et non celui qui est accusé. Dans ce cas, le juge ne
1 2

3

4 5 6 7 8

"more subject to cavil". (NdT) "sentence". Le mot désigne habituellement soit une sentence, soit une phrase, un énoncé. Ici le mot renvoie au sens de la loi. A bien y regarder, le jugement rendu doit toujours, dans l'idéal, correspondre au sens de la loi, c'est-à-dire à l'intention du législateur. L'exemple de l'homme qui voit sa maison occupée, plus bas, encourage largement à traduire par "esprit". (NdT) "bare words" : littéralement, les mots nus, c'est-à-dire non interprétés, le signifiant, en quelque sorte. F. Tricaud a selon moi raison de traduire par "texte tel qu'il se présente matériellement". (NdT) "the word of the law. (NdT) "more ample authority" : plus large mandat, qui lui permette de juger le cas. (NdT) "prévoit" est une traduction possible. "to ordain" peut avoir le sens de "destiner". (NdT) Car selon la lettre de la loi, il n'a pas été chassé. Evidemment, ici, le juge tiendra compte de l'esprit d'une loi qui vise à défendre la propriété. (NdT) "according to the évidence" : selon les preuves, les témoignages, les dépositions, bref ce qui doit convaincre le juge. La traduction "d'après" de F. Tricaud n'est pas entièrement fidèle. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

262

doit ni suivre la lettre de la loi pour condamner l'innocent, ni rendre une sentence qui soit contraire aux dépositions des témoins 1, parce que la lettre de la loi y est contraire. Il doit obtenir du souverain qu'un autre juge soit choisi et qu'il soit luimême témoin. De sorte que les incommodités qui viennent des simples mots de la loi écrite peuvent le conduire à l'intention de la loi, afin, de cette façon, de l'interpréter au mieux, car aucune incommodité ne peut justifier 2 une sentence contraire à la loi. En effet, tout juge est juge du bon et du mauvais, non de ce qui convient ou ne convient pas à la République 3. Les aptitudes qu'on exige d'un bon interprète de la loi, c'est-à-dire d'un bon juge, ne sont pas les mêmes que celles qu'on exige d'un avocat, à savoir [celles qui sont fondées sur] l'étude des lois. En effet, un juge, tout comme il ne doit prendre connaissance du fait que par les seuls témoins, doit de même prendre connaissance de la loi par les seuls statuts et arrêts 4 du souverain, allégués 5 dans les plaidoiries, ou qui ont été portés à sa connaissance par ceux qui tiennent du souverain l'autorité de le faire; et il n'a pas besoin de se soucier, avant, de son jugement, puisque ce qu'il dira sur le fait lui sera donné par les témoins, et ce qu'il dira sur les questions de loi par ceux qui les lui indiqueront par leurs plaidoiries, [et ceux] qui ont autorité pour interpréter la loi au tribunal 6. An Angleterre, les Lords du Parlement étaient juges, et les cas les plus difficiles ont été entendus et décidés par eux. Cependant, peu d'entre eux étaient vraiment 7 versés dans l'étude des lois, et encore moins nombreux étaient ceux qui en faisaient profession, et quoiqu'ils consultassent des juristes qui étaient nommés pour pouvoir être consultés sur place, ils étaient cependant seuls à avoir autorité pour rendre la sentence. De la même manière, dans les procès ordinaires 8, douze hommes sans titre particulier 9 sont juges et rendent la sentence non seulement sur le fait, mais aussi sur le droit, et ils se bornent à se prononcer pour le plaignant et le défendeur. Et s'il est question d'infraction à la loi 10, ils ne déterminent pas seulement si elle a

1 2

"against the evidence of the witnesses". (NdT) "can warrant". (NdT) 3 "what is commodious or incommodious to the Commonwealth". (NdT) 4 "from nothing but the statutes and constitutions of the sovereign". (NdT) 5 "alleged". (NdT) 6 Ce passage est très délicat. Si le juge a toute autorité pour dire la loi, comment peut-il être subordonné aux témoins, aux avocats et ou spécialistes juridiques autres que lui? Peut-être Hobbes veut-il simplement dire que le juge rend sa sentence finale à partir de la loi naturelle (la conscience pour un jury populaire, comme il est dit plus bas) après avoir pris connaissance des faits et des lois civiles pouvant s'appliquer aux faits. Il n'en reste pas moins que l'ordre des idées est assez difficile à saisir. Le passage est d'autant plus obscur que la construction de la phrase ("from those that shall in their pleadings show it, and by authority interpret it upon the place") suggère que les parties ou avocats ont le rôle d'interprètes de la loi. Je pense qu'il ne faut pas faire la confusion, et l'allusion, plus bas, aux lords qui consultent les légistes, donne du poids à cette hypothèse. (NdT) 7 G. Mairet ignore "much". (NdT) 8 "in the ordinary trials of right". Une question peut se poser : "of right" ajoute-t-il ici quelque chose? Cette question semble d'autant plus se justifier que Hobbes précise ensuite que les jurés jugent non seulement le fait, mais aussi le droit. (NdT) 9 "twelve men of the common people". (NdT) 10 "crime": Voir note à ce sujet. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

263

été commise ou non, mais aussi si c'est un meurtre 1, un homicide 2, un crime 3, des voies de fait 4, etc., [bref] ce qu'a décidé la loi. Mais parce qu'ils ne pas sont pas censés connaître la loi par eux-mêmes, quelqu'un a autorité pour les informer de cette loi dans le cas particulier qu'ils ont à juger. Cependant, s'ils ne jugent pas en accord avec ce que leur est dit, ils ne sont pas pour cela susceptibles d'encourir une peine, à moins qu'on ne fasse apparaître qu'ils ont jugé contre leur conscience ou qu'ils ont été soudoyés 5. Ce qui fait un bon juge ou un bon interprète de la loi, c'est : premièrement, l'exacte compréhension de cette principale loi de nature qu'on appelle l'équité, qui ne dépend pas de la lecture de ce que les hommes ont écrit, mais de la bonne qualité, chez un homme, de sa propre raison naturelle 6, et de la méditation, et qui est censée se trouver chez ceux qui ont le plus de loisir pour méditer sur cette loi, et qui y sont le plus portés. Deuxièmement, le dédain des richesses superflues et de l'avancement. Troisièmement, être capable, pour juger, de se débarrasser de toute crainte, colère, haine, amour et compassion. Quatrièmement et dernièrement, avoir la patience d'écouter, pendre soin d'être attentif pour cela, avoir de la mémoire pour retenir, digérer et appliquer ce qui a été entendu. La distinction et la classification des lois a été faite de diverses manières, selon les méthodes différentes des hommes qui ont écrit sur ce sujet. En effet, c'est une chose qui ne dépend pas de la nature mais du plan 7 de l'écrivain, et qui est donc subordonnée à la méthode personnelle de chacun. Dans les Institutes de Justinien 8, nous trouvons sept sortes de lois civiles : Les édits, arrêts 9 et lettres 10 du prince, c'est-à-dire de l'empereur 1, parce que tout le pouvoir du peuple lui appartenait 2. Les proclamations des rois d'Angleterre leur sont semblables.
1

Il y a meurtre (murder), selon Coke, quand il y a préméditation ("Murder is when a man of sound memory and of the age of discretion, unlawfully killeth within any County of the Realm any reasonnable creature in rerum natura under the King's peace, with malice forethought (...)." The Third Part of the Institutes of the Laws of England, vol.2, New York, Garland Publishing, 1979, p.47). (NdT) 2 "homicide": peut être involontaire. La légitime défense entre dans le cadre des homicides. Hobbes envisage le cas de la légitime défense au chapitre XXVII. (NdT) 3 "felony". Voir plus haut note sur cette question. Que G. Mairet traduise par "trahison" laisse perplexe, d'autant plus qu'il a traduit précédemment par "crime". Une note eût été nécessaire pour justifier ce choix. (NdT) 4 "assault" : il s'agit aussi bien de coups et blessures que de menaces verbales. (NdT) 5 Vu l'étymologie, la meilleure traduction de "corrupted by reward". (NdT) 6 "the goodness of a man's own natural reason". (NdT) 7 "scope". (NdT) 8 L'ensemble des textes publiés par Justinien (Corpus iuris Civilis) comprend : 1) Le Code (codex Justinianus). 2) le Digeste (Digesta). 3) Les Institutes (Institutiones Justiniani). 4) Les Novelles (Novellae). (NdT) 9 "constitutions". Puisqu'il s'agit de droit romain, on peut traduire par "constitutions". (NdT) 10 La traduction littérale de "epistles" est "épîtres", mais il s'agit ici des lettres (epistulae) du souverain aux réponses de magistrats ou de particuliers sur des question de droit. Alors que les magistrats recevaient de simples lettres, les particuliers pouvaient lire la réponse au bas de leur lettre (suscriptio), pour que la réponse ne soit pas séparée de la question (puisque la réponse avait valeur de loi). (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

264

Les décrets de tout le peuple de Rome, y compris le Sénat, quand ils étaient mis en débat par le Sénat 3. Ce furent des lois, d'abord, en vertu du pouvoir souverain résidant dans le peuple, et celles d'entre elles qui ne furent pas abrogées par les empereurs demeurèrent lois en vertu de l'autorité impériale. En effet, toutes les lois auxquelles on est tenu sont censées être lois par l'autorité de celui qui a le pouvoir de les abroger 4. Ces lois sont en quelque sorte semblables aux actes du parlement, en Angleterre. Les décrets de la plèbe 5, à l'exclusion du Sénat, quand ils étaient mis en débat par le tribun du peuple. En effet, ceux d'entre eux qui ne furent pas abrogés par les empereurs demeurèrent lois en vertu de l'autorité impériale. Ces décrets sont semblables aux ordres de la Chambre des Communes 6, en Angleterre. Les senatusconsulta 7, les ordres du Sénat, parce que, quand le peuple de Rome devint si nombreux qu'il était difficile de l'assembler, l'empereur jugea bon de devoir consulter le Sénat au lieu du peuple; et ces lois ont quelque ressemblance avec les actes du conseil. Les édits des prêteurs, et dans certains cas des édiles 8, tels les présidents de tribunaux des cours d'Angleterre. Les responsa prudentium 9, qui étaient les sentences et les opinions de ces juristes auxquels l'empereur donnait autorité pour interpréter la loi et pour répondre à ceux qui leur demandaient leur avis en matière de loi. Les juges, en

1 2

3

4 5

6 7

8 9

En latin "imperator", celui qui commande. (NdT) Le texte latin de Justinien que F. Tricaud cite dans la traduction française est celui-ci : "Sed et quod principi placuit legis habet vigorem, cum lege regia, quae de imperio eius lata est, populus ei et in eum omne suum imperium et potestatem concessit. quodcumque igitur imperator per epistulam constituit vel cognoscens decrevit vel edicto praecepit, legem esse constat: hae sunt quae constitutiones appellantur." (Institutiones Justiniani, Lib. I, Tit. II. De iure naturali, gentium et civili). (NdT) Le texte latin de Justinien que cite F. Tricaud dans sa traduction française est : "Lex est quod populus Romanus senatorio magistratu interrogante, veluti consule, constituebat." (ibid.) (NdT) G. Mairet ne tient pas compte de cette phrase. (NdT) "the common people". G. Mairet ne fait pas de distinction entre "people" et "common people", en quoi il a tort : "plebiscitum est, quod plebs plebeio magistratu interrogante, veluti tribuno, constituebat. plebs autem a populo eo differt quo species a genere: nam appellatione populi universi cives significantur, connumeratis etiam patriciis et senatoribus: plebis autem appellatione sine patriciis et senatoribus ceteri cives significantur. " (ibid.) (NdT) "the orders of the House of Commons". (NdT) "Senatusconsultum est quod senatus iubet atque constituit. nam cum auctus est populus Romanus in eum modum ut difficile sit in unum eum convocari legis sanciendae causa, aequum visum est senatum vice populi consuli." (ibid.). F. Tricaud a traduit en adoptant l'expression juridique française "sénatus-consultes". (NdT) ibid. (NdT) « responsa prudentum » là où on attendait et "responsa prudentium" (génitif pluriel). Les réponses des sages, des compétents, des avisés. Je fais la correction. Néanmoins existe une forme (surtout poétique) rare du génitif pluriel en tum. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

265

rendant leur jugement, étaient obligés par les arrêts 1 de l'empereur de se conformer à ces avis 2. Ce serait semblable aux procès-verbaux des affaires jugées, si les autres juges étaient tenus 3 par la loi d'Angleterre de s'y conformer. En effet, les juges de la common law d'Angleterre ne sont pas proprement des juges, mais des juris consulti 4, à qui les juges, qui sont soit les lords, soit douze hommes du pays, doivent demander avis sur les points de loi. Aussi les coutumes non écrites, qui sont, par leur nature propre, une imitation de la loi, sont de véritables lois par le consentement tacite de l'empereur, au cas où elles ne sont pas contraires à la loi de nature 5. Il existe une autre classification des lois en lois naturelles et lois positives. Les lois naturelles sont celles qui sont lois de toute éternité, et elles sont appelées non seulement lois naturelles, mais aussi lois morales, qui consistent en vertus morales comme l'équité et toutes les tournures d'esprit 6 conduisant à la paix et à la charité, dont j'ai déjà parlé aux chapitres quatorze et quinze. Les lois positives sont celles qui n'existent pas de toute éternité, mais qui ont été faites lois par ceux qui détenaient le pouvoir souverain sur les autres, et ces lois sont soit écrites, soit portées à la connaissance des hommes par quelque autre preuve [qu'il s'agit bien] de la volonté de leur législateur 7. De plus, parmi les lois positives, certaines sont humaines, d'autres sont divines; et parmi les lois positives humaines, certaines sont distributives, d'autres sont pénales. Les lois distributives sont celles qui déterminent les droits des sujets, déclarant à chaque homme quel est le droit par lequel il acquiert et détient une propriété en terres ou en biens mobiliers, et un droit d'action, ou liberté d'action. Ces lois s'adressent à tous les sujets. Les lois pénales sont celles qui déclarent quelle peine sera infligée à ceux qui violent la loi, et elles s'adressent aux ministres et officiers 8 institués pour les exécuter. Car, quoique chacun doive être informé des châtiments prévus en cas de transgression, cependant le

1 2

3 4 5 6 7

8

"constitutions". (NdT) "Responsa prudentium sunt sententiae et opiniones eorum quibus permissum erat iura condere. nam antiquitus institutum erat ut essent qui iura publice interpretarentur, quibus a Caesare ius respondendi datum est, qui iurisconsulti appellabantur. quorum omnium sententiae et opiniones eam auctoritatem tenebant ut iudici recedere a responso eorum non liceret, ut est constitutum." (Institutiones Justiniani, Lib. I, Tit. II. De iure naturali, gentium et civili) (NdT) "bound". (NdT) jurisconsultes. (NdT) "Ex non scripto ius venit quod usus comprobavit. nam diuturni mores consensu utentium comprobati legem imitantur." (ibid.) (NdT) "all habits of the mind". F. Tricaud : "toutes les dispositions d'esprit". (NdT) "and are either written or made known to men by some other argument of the will of their legislator". La traduction de "argument" par "moyen" (G. Mairet) est trop faible. F. Tricaud traduit par "indice". (NdT) "officers" : fonctionnaires. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

266

commandement n'est pas adressé à celui qui commet une infraction 1 (on ne peut imaginer qu'il veuille lui-même loyalement 2 se punir), mais aux ministres publics nommés pour veiller à l'exécution de la peine. Et ces lois pénales sont pour la plupart rédigées en même temps que les lois distributives, et elles sont parfois appelées des jugements, car toutes les lois sont des jugements généraux, ou sentences du législateur, de même que chaque jugement particulier est une loi pour celui dont l'affaire est jugée. Les lois divines positives (car les lois naturelles, étant éternelles et universelles, sont toutes divines) sont celles qui, étant les commandements de Dieu, non de toute éternité, ni universellement adressés à tous les hommes, mais seulement à un certain peuple ou à certaines personnes, sont déclarées telles par ceux qui sont autorisés par Dieu à les déclarer. Mais comment peut-on savoir quel est l'homme qui a cette autorité pour déclarer quelles sont ces lois positives de Dieu? Dieu peut commander de façon surnaturelle à un homme de transmettre des lois aux autres hommes. Mais, comme il est de l'essence de la loi que celui qui est obligé soit assuré de l'autorité de celui qui la lui déclare, et comme on ne peut pas naturellement prendre connaissance que cette autorité vient de Dieu, comment peut-on sans révélation surnaturelle être assuré de la révélation reçue par celui qui la déclare? Et comment peut-on être tenu d'obéir à ces lois ? Pour ce qui est de la première question (comment peut-on être assuré de la révélation d'un autre sans qu'on ait eu soi-même une révélation particulière?), c'est évidemment impossible. En effet, quoiqu'on puisse être induit à croire une telle révélation, par les miracles qu'on voit faire à un homme, en voyant l'extraordinaire sainteté de sa vie, sa sagesse extraordinaire ou la félicité extraordinaire de ses actions, toutes choses qui sont des signes 3 d'une grâce extraordinaire 4 de Dieu, cependant, ce ne sont pas des preuves certaines d'une révélation particulière. Faire des miracles, c'est faire quelque chose de merveilleux 5, mais ce qui est merveilleux pour l'un ne l'est pas pour l'autre. La sainteté peut être feinte, et les félicités visibles de ce monde sont le plus souvent l'ouvrage de Dieu par des causes naturelles et ordinaires. C'est pourquoi nul homme ne peut infailliblement savoir par raison naturelle qu'un autre a eu une révélation surnaturelle de la volonté de Dieu, ce n'est qu'une croyance, et chacun aura une croyance plus ferme ou plus faible selon que les signes lui apparaîtront plus ou moins importants. Mais la seconde question (comment peut-on être tenu d'obéir à ces lois?) n'est pas aussi difficile. En effet, si la loi déclarée n'est pas contraire à la loi de nature, qui est indubitablement une loi de Dieu, et si l'on s'engage à lui obéir, on est tenu par son propre acte; tenu, dis-je, de lui obéir, non tenu d'y croire, car la croyance des hommes et les pensées intérieures ne sont pas assujetties aux commandements de Dieu, mais seulement à son action 6, ordinaire ou extraordinaire. Avoir foi en
1

2 3 4 5 6

"to the delinquent". Vu les différences qui existent entre le droit français et le droit anglais, il est impossible de traduire ici par "délinquant", ce qui limiterait le propos de Hobbes aux seuls délits. (NdT) L'utilisation de l'adverbe "consciemment" (F. Tricaud) est inadaptée. (NdT) "marks". (NdT) "God's extraordinary favour". (NdT) "marvellous". (NdT) "operation". F. Tricaud : "intervention". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

267

une loi surnaturelle n'est pas lui obéir dans les faits 1, mais lui donner seulement son assentiment, et ce n'est pas un devoir dont nous faisons preuve à l'égard de Dieu 2, mais un don que Dieu donne gratuitement à qui lui plaît, de même que ne pas y croire n'est pas faire une infraction à l'une quelconque de ses lois, c'est les rejeter toutes, à l'exception des lois naturelles 3. Mais ce que je dis sera rendu encore plus clair par les exemples et témoignages qui concernent cette question dans l’Écriture Sainte. La convention que Dieu fit avec Abraham était celle-ci : Ceci est la convention que tu observeras entre moi et toi, et ta descendance après toi. 4 Les descendants d'Abraham n'ont pas eu cette révélation, ils n'existaient pas encore. Pourtant ils étaient une partie de la convention et étaient tenus d'obéir à ce qu'Abraham leur déclarerait être la loi de Dieu, ce qu'ils ne pouvaient être qu'en vertu de l'obéissance qu'ils devaient à leurs parents qui (s'ils ne sont pas assujettis à un autre pouvoir terrestre, comme ici dans le cas d'Abraham) détiennent le pouvoir souverain sur leurs enfants et leurs serviteurs. De même, quand Dieu dit à Abraham, En toi, toutes les nations de la terre seront bénies, car je sais que ordonneras à tes enfants et à ta maison de garder après toi la voie du Seigneur, et d'observer la justice et les décisions judiciaires 5, il est manifeste que l'obéissance de sa famille, qui n'avait pas eu de révélation, dépendait de la précédente obligation d'obéir à leur souverain. Au mont Sinaï, Moïse monta seul 6 vers Dieu. Il était interdit au peuple d'approcher sous peine de mort 7. Cependant, le peuple était tenu d'obéir à tout ce que Moïse lui déclarait être la loi de Dieu. Pour quelle raison, sinon leur propre soumission : parle-nous et nous t'entendrons; mais que Dieu ne nous parle pas, de peur que nous ne mourrions 8. Ces deux passages montrent de façon suffisante que, dans une République, un sujet qui n'a pas en particulier une révélation certaine et assurée quant à la volonté de Dieu doit obéir aux commandements de la République comme s'il s'agissait de cette volonté 9; car si les hommes avaient la liberté de prendre comme commandements de Dieu leurs propres rêves et phantasmes, ou les rêves et phantasmes 10 des particuliers, c'est à
1 2

"Faith of supernatural law is not a fulfilling". (NdT) "and not a duty that we exhibit to God". (NdT) 3 Contresens étrange de G. Mairet qui traduit : "de même aussi, l'incroyance ne consiste pas à contrevenir à l'une quelconque de ses lois, à les rejeter toutes, à l'exception des lois naturelles." (Souligné par nous) (NdT) 4 Genèse, XVII, 10 (Note de Hobbes) : "This is the covenant which thou shalt observe between me and thee and thy seed after thee". La King James version donne : "This [is] my covenant, which ye shall keep, between me and you and thy seed after thee". Voir aussi 7 et 9. Rappelons que G. Mairet ne traduit jamais le texte même de Hobbes en ce qui concerne les citations bibliques. (NdT) 5 "In thee shall all nations of the earth be blessed: for I know thou wilt command thy children and thy house after thee to keep the way of the Lord, and to observe righteousness and judgement" (Genèse, XVIII, 18 et 19) La King James version donne : " Seeing that Abraham shall surely become a great and mighty nation, and all the nations of the earth shall be blessed in him? For I know him, that he will command his children and his household after him, and they shall keep the way of the LORD, to do justice and judgment". (NdT) 6 Exode, XIX, 3. (NdT) 7 Exode, XIX, 12,13. (NdT) 8 "Speak thou to us, and we will hear thee; but let not God speak to us, lest we die". Conforme à la King James version. (Exode, XX,19) (NdT) 9 L'anglais dit plus simplement : "is to obey for such the command of the Commonwealth". (NdT) 10 "dreams and fancies". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

268

peine si deux hommes s'accorderaient sur ce que sont les commandements de Dieu, et cependant chacun, par égard à ces songes et phantasmes, mépriserait les commandements de la République. Je conclus donc que, pour toutes les choses qui ne sont pas contraires à la loi morale (c'est-à-dire à la loi de nature), tous les sujets sont tenus d'obéir à ce que les lois de la République déclarent être la loi divine; ce qui est aussi évident à la raison de tout homme, car tout ce qui n'est pas contraire à la loi de nature peut être fait loi au nom de ceux qui détiennent le pouvoir souverain, et il n'y a aucune raison pour que les hommes soient moins obligés par cette loi quand elle est faite 1 au nom de Dieu. D'ailleurs, il n'existe aucun endroit dans le monde où les hommes aient la permission d'alléguer 2 d'autres commandements de Dieu que ceux qui sont déclarés tels par la République. Les États chrétiens punissent ceux qui se révoltent contre la religion chrétienne, et tous les autres États ceux qui établissent une religion qu'ils interdisent. En effet, dans tout ce qui n'est pas réglementé par la République, c'est l'équité (qui est la loi de nature, et donc une loi éternelle de Dieu) que tout homme jouisse également de sa liberté 3. Il y a aussi une autre distinction entre les lois fondamentales et les lois non fondamentales. Mais je n'ai jamais pu trouver chez un auteur ce que signifie loi fondamentale. Néanmoins, on peut très raisonnablement distinguer les lois de cette manière. En effet, une loi fondamentale, dans toute République, est celle dont la disparition provoque la ruine et la dissolution complète de la République, comme un immeuble dont les fondations sont détruites. Et c'est pourquoi une loi fondamentale est celle par laquelle les sujets sont tenus de soutenir tout pouvoir donné au souverain, qu'il s'agisse d'un monarque ou d'une assemblée souveraine, pouvoir sans lequel 4 la République ne peut se maintenir, comme le pouvoir de guerre et de paix, de judicature, de choix des officiers 5, et tout ce que le souverain jugera nécessaire pour le bien public. Une loi non fondamentale est celle dont l'abrogation n'entraîne pas avec elle la dissolution de la République, comme sont les lois qui concernent les litiges de sujet à sujet. C'est assez pour la classification des lois. Je trouve les expressions lex civilis et jus civile, c'est-à-dire loi civile et droit civil employées indifféremment [pour désigner] la même chose, même chez les auteurs les plus savants, ce qui, pourtant, ne devrait pas être. En effet, le droit est liberté, à savoir cette liberté que la loi civile nous accorde, mais la loi civile est une obligation qui nous ôte la liberté que la loi de nature nous a donnée. La nature a donné à tout homme le droit d'assurer sa sécurité par sa propre force et d'attaquer préventivement son prochain s'il le suspecte; mais la loi civile nous ôte cette
1 2 3 4

5

Plus exactement "propounded", qu'il est difficile de traduire fidèlement ici : soumise, proposée. (NdT) "to pretend". Je reprends l'excellente traduction de F. Tricaud. (NdT) "that every man equally enjoy his liberty". (NdT) G. Mairet, en considérant la suite ("such as is the power of war and peace (...)"), aurait dû penser que le pronom relatif "which" ne pouvait renvoyer à "loi". Il renvoie en effet à "pouvoir". (NdT) Fonctionnaires. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

269

liberté dans tous les cas où l'on peut attendre sans danger 1 la protection de la loi, de sorte que lex et jus diffèrent autant que l'obligation et la liberté. De même les mots lois et chartes sont employées indifféremment [pour désigner] la même chose. Pourtant, les chartes sont des donations du souverain, et ne sont pas des lois, mais des exemptions de la loi. La formule d'une loi est jubeo, injungo, [c'est-à-dire] je commande, j'enjoins, la formule d'une charte est dedi, concessi, [c'est-à-dire] j'ai donné, j'ai concédé. Mais ce qui est donné ou concédé à un homme ne lui est pas imposé de force par une loi. Une loi peut être faite pour obliger tous les sujets d'une République; une liberté, une charte est faite pour un seul homme ou une seule partie du peuple. En effet, dire que le peuple entier de la République dispose de liberté en tel ou tel cas, c'est dire que, dans un tel cas, aucune loi n'a été faite 2, ou, si une loi a été faite, qu'elle est désormais abrogée.

1 2

Cette restriction est un lieu commun. (NdT) Voir chapitre XXI. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

270

Deuxième partie : De la République

Chapitre XXVII
Des infractions à la loi, excuses et circonstances atténuantes

Retour à la table des matières

Un péché 1 n'est pas seulement la transgression d'une loi, elle est aussi tout mépris du législateur, car un tel mépris est une infraction à toutes les lois à la fois. Le péché peut donc consister non seulement dans le fait de commettre un acte, ou de tenir un discours interdit par les lois, ou dans l'omission de ce que la loi commande, mais aussi dans l'intention, dans le dessein de la transgresser 2. En effet, le dessein d'enfreindre la loi est un certain degré de mépris envers celui à qui il appartient de veiller à son exécution. Se délecter, en imagination seulement, [à l'idée] de posséder les biens d'un autre homme, ses serviteurs, ou sa femme, sans aucune intention de les lui prendre par la force ou la ruse, ce n'est pas une

1

2

"a sin". F. Tricaud traduit ici par "faute". D'une façon générale, il tend à utiliser la traduction "faute" dans la deuxième partie, et utilise la traduction "péché" à partir de la troisième partie. Cette façon de faire, qui est loin d'être toujours justifiée par des notes, peut égarer le lecteur. Je traduis systématiquement "sin" par "péché". Le texte latin utilise le mot "peccatum" (faute, péché, action coupable). A vrai dire la distinction faute-péché ne fait pas sens dans la pensée hobbesienne, vu le rapport du temporel et du spirituel. (NdT) "but also in the intention or purpose to transgress". Le mot "propos" (ce qu'on se propose, le but visé) choisi par F. Tricaud pour traduire "purpose" est tout à fait correct, mais cet usage est désormais rare, et il me semble préférable de l'éviter. Hobbes distingue ici très clairement imaginer et vouloir (comme l'a dit le chapitre VI, la volonté est le dernier appétit ou la dernière aversion en contact direct avec l'action ou son omission). (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

271

violation de la loi qui dit : Tu ne convoiteras pas. 1 N'est pas non plus un péché le plaisir qu'on a à imaginer ou rêver 2 la mort de celui dont on ne peut attendre de son vivant que dommage et déplaisir. Mais c'est un péché que de décider de mettre à exécution quelque acte tendant à provoquer sa mort. En effet, éprouver du plaisir en imaginant 3 ce qui donnerait du plaisir si c'était réel est une passion si attachée à la nature, aussi bien de l'homme que de toute autre créature vivante, qu'en faire un péché serait considérer le fait d'être un homme comme un péché. Cette réflexion m'a fait juger trop sévères ceux qui, aussi bien pour eux-mêmes que pour les autres, soutiennent que les premiers mouvements de l'esprit, même mis en échec par la crainte de Dieu 4, sont des péchés. J'avoue cependant qu'il est moins risqué de se tromper dans ce sens que dans l'autre. Une INFRACTION A LA LOI 5 est un péché consistant à commettre par des actes ou des paroles ce que la loi interdit, ou à omettre ce qu'elle commande. Ainsi, toute infraction à la loi est un péché, mais tout péché n'est pas une infraction à la loi. Avoir l'intention de voler ou de tuer est un péché, même si cette intention ne se manifeste jamais dans des paroles ou des actes, car Dieu, qui voit la pensée de l'homme, peut l'accuser de cette intention 6. Mais tant que cette intention ne se manifeste pas dans quelque chose qui soit fait ou dit, par lequel un juge humain puisse prouver qu'il y a eu intention 7, cette intention ne porte pas le nom d'infraction à la loi. Les Grecs observaient cette distinction entre le mot amartêma et les mots enklêma ou aitia 8, le premier (qu'on traduit par péché) signifiant tout écart par rapport à la loi, et les deux autres (qu'on traduit par infraction à la loi) signifiant seulement ce péché dont un homme peut accuser un autre homme. Mais il n'y a aucunement lieu que les intentions qui ne se manifestent pas par quelque acte extérieur soient l'objet d'une accusation humaine. De la même manière, les Latins, par le mot peccatum (qui signifie péché), entendaient toutes sortes d'écarts par rapport à la loi, mais par le mot crimen (mot qu'ils tirent de cerno 9, qui signifie percevoir), ils entendaient seulement ces péchés qui peuvent être rendues manifestes devant un juge, et qui, par conséquent, ne sont pas de simples intentions.

1

2 3 4 5 6

7 8 9

Exode, XX, 17 : "Tu n'auras pas de visées sur la maison de ton prochain. Tu n'auras pas de visées ni sur la femme de ton prochain, ni sur son serviteur, sa servante, son boeuf ou son âne, ni sur rien qui appartienne à ton prochain." Voir aussi Deutéronome, V, 21. (NdT) " in imagining or dreaming". La traduction de G. Mairet ("à imaginer en rêve") n'est pas fidèle. (NdT) "in the fiction". (NdT) "though checked with the fear of God". (NdT) Pour la traduction de "crime" par "infraction à la loi, voir chapitre précédent. (NdT) "can lay it to his charge". L'expression juridique, en tant qu'elle est appliquée à Dieu, n'est pas facilement traduisible. Il ne s'agit pas simplement d'imputer l'intention à l'individu (c'est la traduction de F. Tricaud) mais de déposer (de porter) une accusation qui va charger l'individu, bref d'accuser. On dirait "porter plainte" s'il ne s'agissait pas de Dieu. La traduction de G. Mairet ("imputer à son compte"), vu le sens des mots latins imputare (porter au compte) et putare (compter), fait figure de redondance. (NdT) "by which the intention may be argued by a human judge". (NdT) En caractères grecs dans le texte. (NdT) Infinitif "cernere". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

272

De cette relation du péché à la loi, et de l'infraction à la loi civile, on peut inférer que : premièrement, là où il n'y a pas de loi, il n'y a pas de péché 1. Mais comme la loi de nature est éternelle, la violation des conventions, l'ingratitude, l'arrogance, et tous les actes contraires à quelque vertu morale ne peuvent jamais cesser d'être des péchés. Deuxièmement, là où il n'y a pas de loi civile, il n'y a pas d'infraction à la loi 2, car comme aucune loi ne demeure, sinon la loi de nature, il n'y a aucunement lieu qu'il y ait accusation, tout homme étant son propre juge, accusé seulement par sa propre conscience, et innocenté par la droiture de sa propre intention. Quand donc son intention est droite, son acte n'est pas un péché. Dans le cas contraire, son acte est un péché, mais ce n'est pas une infraction à la loi. Troisièmement, quand il n'y a pas de pouvoir souverain, il n'y a pas non plus d'infraction à la loi, car quand n'existe pas un tel pouvoir, on ne peut avoir aucune protection de la loi, et, par conséquent, chacun peut se protéger par son propre pouvoir. En effet, lors de l'institution du pouvoir souverain, nul n'est censé abandonner le droit de préserver son propre corps, pour la sécurité duquel toute souveraineté est ordonnée. Mais cela doit s'entendre uniquement de ceux qui n'ont pas contribué eux-mêmes à supprimer ce pouvoir qui les protégeait, car cette suppression serait dès le début une infraction à la loi 3. La source de toute infraction à la loi est quelque défaut de compréhension, quelque erreur de raisonnement ou quelque soudaine violence des passions 4. Le défaut de compréhension est l'ignorance ; dans le raisonnement, c'est une opinion erronée. Ajoutons que l'ignorance est de trois sortes : ignorance de la loi, ignorance du souverain, et ignorance de la peine. L'ignorance de la loi de nature n'excuse personne, parce que tout homme qui a atteint l'âge d'user de la raison est censé savoir qu'il ne doit pas faire à autrui ce qu'il ne voudrait pas qu'on lui fasse. Par conséquent, quel que soit l'endroit où l'on aille, si l'on fait quelque chose de contraire à cette loi, c'est une infraction à la loi. Si un homme arrive chez nous des Indes, et qu'il persuade les gens d'ici de recevoir une nouvelle religion, ou s'il leur enseigne quelque chose qui les incite à désobéir aux lois du pays, même s'il est autant persuadé qu'on peut l'être de la vérité de ce qu'il enseigne, il commet une infraction à la loi, et il peut être avec justice puni pour cette infraction, non seulement parce que sa doctrine est fausse, mais aussi parce qu'il fait ce qu'il n'approuverait pas d'un autre qui, venant de chez nous, tenterait de modifier la religion de là-bas. Mais l'ignorance de la loi civile excusera un homme dans un pays étranger jusqu'à ce que cette loi lui soit déclarée, parce que, jusque-là, il n'est lié par aucune loi civile 5. De la même manière, si la loi civile, dans son propre pays, n'est pas suffisamment déclarée pour qu'on puisse la connaître si on le veut, et si l'action

1 2 3

4 5

Plus exactement : "où la loi cesse, le péché cesse" ("where law ceaseth, sin ceaseth"). (NdT) "the civil law ceasing, crimes cease". (NdT) Hobbes prend soin de distinguer l'état premier de nature et l'état de guerre civile. Qu'il n'y ait pas infraction à la loi quand manque le pouvoir souverain ne peut évidemment s'entendre que de ce premier état de nature. (NdT) "The source of every crime is some defect of the understanding, or some error in reasoning, or some sudden force of the passions". (NdT) "because till then no civil law is binding". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

273

n'est pas contraire à la loi de nature, l'ignorance est une excuse valable. Dans les autres cas, l'ignorance de la loi civile n'excuse pas. L'ignorance du pouvoir souverain de l'endroit où l'on réside ordinairement n'est pas une excuse, parce qu'on doit prendre connaissance du pouvoir par lequel on est, à cet endroit, protégé. L'ignorance de la peine, quand la loi est déclarée, n'excuse personne, car, en violant la loi (qui, sans une crainte de la peine qui suit l'infraction, ne serait pas une loi, mais de vaines paroles 1), un homme se soumet à la peine, même s'il ne sait quelle elle est, parce que quiconque fait une action en accepte toutes les conséquences connues. Or, le châtiment est une conséquence connue de la violation des lois de toute République. Si le châtiment est déjà déterminé par la loi, il y est assujetti, et si ce n'est pas le cas, il est alors assujetti à un châtiment discrétionnaire 2. En effet, il est logique 3 que celui qui a causé un tort sans autre limitation que celle de sa propre volonté subisse un châtiment sans autre limitation que celle de la volonté de celui dont la loi a été de cette façon violée. Mais quand une peine, soit est attachée à l'infraction dans la loi elle-même, soit a été infligée habituellement pour des cas semblables, celui qui commet l'infraction 4 est exempté d'une peine plus lourde. En effet, si le châtiment, connu à l'avance, n'est pas assez lourd pour décourager les hommes de commettre l'action, il est une invitation à cette action, parce que, quand les hommes comparent l'avantage de l'injustice avec le mal de la punition [correspondante], ils choisissent, par une nécessité de nature, ce qui leur semble meilleur. Et par conséquent, quand ils sont punis plus lourdement que ce que la loi avait antérieurement déterminé, ou plus lourdement que ceux qui ont été punis pour la même infraction, c'est la loi qui les a tentés et qui les a trompés. Aucune loi faite après que l'acte a été commis ne peut faire de cet acte une infraction à la loi, parce que si l'acte est contraire à la loi de nature, la loi existait avant l'acte; et il est impossible d'en prendre connaissance avant qu'elle ne soit faite, et elle ne peut donc pas être obligatoire 5. Mais quand la loi qui interdit un acte est faite avant que l'acte ne soit commis, celui qui commet l'acte est passible de la peine instituée après coup, au cas où une peine moins lourde n'a été instituée avant ni par écrit, ni par l'exemple, pour la raison qui vient juste d'être alléguée. À partir de défauts de raisonnement (c'est-à-dire d'erreurs) 6, les hommes sont incités à enfreindre les lois de trois façons. Premièrement, par la présomption de faux principes, comme quand les hommes, ayant observé comment, en tous lieux et de tous temps, les actions injustes ont acquis une autorité par la violence et les
1 2 3 4 5 6

Les parenthèses ne sont pas de Hobbes. (NdT) Pour la traduction de "arbitrary" par "discrétionnaire", voir note à ce sujet dans le chapitre XXIV. (NdT) "it is reason". (NdT) Pour le refus de traduire "delinquent" par "délinquant", voir chapitre précédent. (NdT) "and therefore cannot be obligatory". (NdT) "From defect in reasoning (that is to say, from error)". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

274

victoires de ceux qui les ont commises 1, et que, les puissants, se frayant un passage à travers la toile d'araignée des lois de leur pays 2, seuls les plus faibles et ceux qui ont échoué dans leur entreprise ont été jugés criminels, ces puissants ont de là pris pour principes et fondements de leur raisonnement que la justice n'est qu'un vain discours; que ce que quiconque peut obtenir par sa propre industrie et à son propre risque lui appartient; que la pratique de toutes les nations ne peut être injuste; que les exemples du temps passé sont de bonnes raisons de refaire la même chose; et de nombreuses autres choses du même genre qui, si on les accepte, font qu'aucun acte ne peut en lui-même être une infraction à la loi, que les actes ne peuvent devenir infractions par la loi, mais [seulement] par le succès de ceux qui les ont commis, et que le même acte peut être vertueux ou vicieux selon le plaisir de la fortune. Ainsi, ce que Marius considère comme une infraction à la loi, Sylla en fait un acte méritoire, et César (les mêmes lois demeurant établies) le retransformera en infraction à la loi, tout cela troublant de façon perpétuelle la paix de la République. Deuxièmement, ils y sont incités par de faux maîtres qui, soit interprètent mal la loi de nature, la rendant incompatible avec la loi civile, soit enseignent comme lois des doctrines de leur cru, ou des traditions des temps passés, en contradiction avec les devoirs d'un sujet. Troisièmement, ils y sont incités par des inférences erronées à partir de vrais principes, ce qui arrive communément aux hommes qui se hâtent et se précipitent pour conclure et décider de ce qu'il faut faire 3. Tels sont ceux qui, à la fois, ont une haute opinion de leur propre compréhension 4 et croient que les choses de cette nature ne requièrent ni temps ni étude, mais seulement l'expérience commune et une bonne intelligence naturelle 5, ce dont personne ne se juge dépourvu, alors que personne ne prétendra posséder, sans une étude longue et approfondie, la connaissance du bien et du mal 6, qui n'est pas moins difficile. Aucun de ces défauts de raisonnement ne peut excuser (quoique certains puissent atténuer) une infraction à la loi chez celui qui prétend à l'administration de ses propres affaires privées, et encore moins chez ceux qui assument une charge publique, parce qu'ils prétendent à cette raison sur le défaut de laquelle ils voudraient fonder leur excuse. Parmi les passions qui sont le plus fréquemment causes d'infraction à la loi, l'une est la vaine gloire 7, ou surestimation ridicule de sa propre valeur, comme si
1 2 3 4 5 6 7

"have been authorised by the force and victories of those who have committed them". (NdT) "and that, potent men breaking through the cobweb laws of their country". (NdT) G. Mairet ne tient pas compte de "and resolving what to do". (NdT) "understanding". (NdT) "a good natural wit". (NdT) "right and wrong" : droit et tort, bien et mal, bon et mauvais. La distinction n'existe pas chez Hobbes. (NdT) "vainglory" : vaine gloire, vanité, gloriole. Au chapitre VI, Hobbes écrit : "La vaine gloire, qui consiste à feindre ou à supposer des capacités en nous-mêmes, alors que nous savons que nous ne les possédons pas, touche surtout les jeunes gens, et elle est entretenue par les histoires et les romans [qui mettent en scène] des personnages chevaleresques, [mais] elle se corrige souvent par l'âge et le travail." (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

275

la différence de valeur était un effet de l'intelligence, des richesses, du sang, ou de quelque autre qualité naturelle ne dépendant pas de la volonté de ceux qui ont l'autorité souveraine. De là vient la prétention de certains [qui estiment] que les châtiments 1 prévus par les lois, qui s'étendent généralement à tous les sujets, ne doivent pas leur être infligés avec la même rigueur qu'ils sont infligés aux pauvres, aux obscurs et aux simples, qu'on englobe sous le nom de vulgaire. C'est pourquoi il arrive couramment que ceux qui estiment leur valeur à partir de l'étendue de leurs richesses s'aventurent à commettre des infractions à la loi, avec l'espoir d'échapper au châtiment en corrompant la justice publique, ou en obtenant le pardon par de l'argent ou par d'autres avantages. Il arrive que ceux qui ont des parents nombreux et puissants, ou que des hommes populaires qui ont acquis une réputation auprès de la multitude, puisent le courage 2 d'enfreindre les lois dans l'espoir de soumettre 3 le pouvoir auquel il appartient de les faire exécuter. Il arrive que ceux qui ont une haute et fausse opinion de leur propre sagesse se permettent de blâmer les actions de ceux qui gouvernent et de remettre en question leur autorité, et ainsi d'ébranler les lois par leurs discours publics, [prétendant par exemple] que rien ne sera une infraction à la loi, si ce n'est ce que leurs propres desseins requerront être tel 4. Il arrive aussi que les mêmes hommes soient portés à commettre des infractions consistant à utiliser la ruse et à tromper leurs prochains, parce qu'ils estiment que leurs desseins sont trop subtils pour être aperçus. Ce sont là, selon moi, les effets d'une fausse présomption de leur propre sagesse. Parmi ceux qui sont les premiers moteurs des troubles dans la République 5 (ce qui ne peut jamais arriver sans une guerre civile), très peu nombreux sont ceux qui demeurent vivants assez longtemps pour voir leurs nouveaux desseins réalisés; de sorte que le bénéfice de leurs infractions retombe sur la postérité et sur ceux qui l'auraient le moins souhaité. Ce qui prouve 6 qu'ils n'étaient pas si sages qu'ils le pensaient. Et ceux qui trompent [autrui] dans l'espoir d'échapper à la surveillance se trompent couramment 7, l'obscurité dans laquelle ils croient se tenir cachés 8 n'étant rien d'autre que leur propre aveuglement, et ils ne sont pas plus sages que des enfants qui croient qu'ils se cachent entièrement en cachant leurs propres yeux.

1 2

3 4 5 6 7

8

"From whence proceedeth a presumption that (...)". (NdT) "take courage to violate the laws from a hope of (...)." La traduction de F. Tricaud ("s'enhardissent") serait correcte si Hobbes n'ajoutait pas "from". "to take from : puiser, tirer de. G. Mairet a saisi la nuance. (NdT) La traduction de G. Mairet ("faire pression") est insuffisante. Il s'agit ici d'un coup d'Etat. (NdT) "but what their own designs require should be so". (NdT) "the first movers in the disturbance of Commonwealth". (NdT) "which argues". (NdT) Rigoureusement parlant, le "eux-mêmes" de F. Tricaud et G. Mairet est de trop, "themselves" étant le pronom réfléchi. "they deceive someone" : ils trompent quelqu'un. "they deceive themselves" : ils se trompent (ou ils trompent eux-mêmes). (NdT) G. Mairet ne retient pas "lie". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

276

Et généralement, tous les hommes vaniteux, à moins qu'ils ne soient aussi timorés, sont sujets à la colère, et plus portés que les autres à interpréter comme du mépris la liberté habituelle du commerce humain ; et il est peu d'infractions aux lois qui ne puissent être causés par la colère. Pour ce qui est des passions de haine, concupiscence, ambition, et convoitise, quelles infractions elles sont susceptibles de causer, cela s'impose tant à l'expérience et à la compréhension de tout homme qu'il est inutile d'en parler, sinon [pour dire] que ce sont des infirmités 1, tellement attachées à la nature, aussi bien de l'homme que de toutes les autres créatures vivantes, qu'on ne peut empêcher leurs effets, sinon par un usage de la raison hors du commun, ou en les punissant avec une constante sévérité. En effet, dans ces choses que les hommes haïssent, ils trouvent des tourments continuels et inévitables 2 pour lesquels il faut, soit une patience humaine infinie, soit un soulagement 3 apporté par la suppression du pouvoir qui les tourmente. Avoir cette patience est difficile, et le deuxième 4 [remède] est souvent impossible sans quelque violation de la loi. L'ambition et la convoitise sont aussi des passions qui pèsent 5 et pressent de façon permanente, tandis que la raison n'est pas perpétuellement présente pour leur résister. Toutes les fois donc que l'espoir de l'impunité se manifeste, leurs effets se produisent. Pour ce qui est de la concupiscence, ce qui lui manque en durée, elle l'a en véhémence, ce qui suffit à rabattre la crainte des châtiments 6, peu dérangeants et incertains. De toutes les passions, celle qui incline le moins les hommes à enfreindre les lois est la crainte. Mieux ! Mis à part quelques généreuses natures, c'est la seule chose (quand il y a apparence de profit ou de plaisir à les enfreindre) qui fait qu'ils les observent 7. Et pourtant, dans de nombreux cas, une infraction à la loi peut être commise par crainte. En effet, ce n'est pas toute crainte qui justifie l'action qu'elle produit, mais seulement la crainte d'un dommage corporel, que nous appelons crainte corporelle 8, dont on ne voit pas comment se libérer, sinon par l'action. Un homme
1 2 3 4 5 6

7 8

"infirmities". (NdT) "they find a continual and unavoidable molestation". Voir le latin "molestia" : peine, chagrin, gêne, tourment. (NdT) G. Mairet ne tient pas compte de "be eased". (NdT) Hobbes écrit simplement "the former (...) the latter (...)." (NdT) "incumbet". Voir le latin "incumbere" : s'appuyer, presser, se pencher, peser sur. La traduction de G. Mairet ("qui se font sentir") n'est pas fidèle. (NdT) "which sufficeth to weigh down the apprehension of all easy or uncertain punishments." Le verbe "to weigh down" (surcharger, peser plus que) pourrait laisser croire que la passion pèse plus, a plus de poids que l'appréhension des châtiments (et c'est bien dans le fond le sens), mais l'absence de pronom et la construction (to weigh down + COD) obligent à penser que le verbe a ici le sens d'abaisser, d'affaiblir (synonyme, en gros, de "to depress"). Paradoxalement, si l'on veut conserver l'idée de poids (à cause de "weigh") tout en respectant la construction de la proposition, il faut traduire "ôter du poids à la crainte". F. Tricaud choisit le verbe "refouler", qui paraît excessif et maladroit, G. Mairet choisit assez correctement le verbe "calmer". (NdT) La traduction, par G. Mairet, de "to keep" par "conserver" étonne. (NdT) "bodily fear". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

277

est attaqué, il craint la mort immédiate, à laquelle il ne voit pas d'échappatoire, sinon en blessant celui qui l'attaque: s'il le blesse mortellement, ce n'est pas une infraction à la loi, parce que personne n'est censé, lors de l'institution de la République, avoir renoncé à la défense de sa vie ou de ses membres quand la loi n'intervient pas à temps pour lui porter secours. Mais tuer un homme parce que, de ses actions et de ses menaces, je peux soutenir qu'il me tuera quand il le pourra (vu que j'ai le temps et les moyens de demander protection au pouvoir souverain), est une infraction à la loi. Il en est de même pour un homme qui subit des paroles déshonorantes ou certains torts mineurs pour lesquels ceux qui ont fait les lois n'ont pas fixé de châtiment, ni jugé digne qu'un homme ayant l'usage de la raison en tienne compte, qui a peur, à moins qu'il ne se venge, d'être déchu jusqu'au mépris, et par suite de subir les mêmes torts de la part des autres, et qui, pour éviter cela, enfreint la loi, et se protège en vue du futur par la terreur de sa vengeance privée. C'est une infraction à la loi, car le dommage n'est pas corporel, il est imaginé 1, et (quoique, dans ce coin de l'univers, il ait été rendu sensible par une coutume à l'oeuvre depuis peu parmi les hommes jeunes et vaniteux) si léger qu'un homme vaillant et qui est assuré de son propre courage ne saurait en tenir compte. De même, un homme peut être dans la crainte des esprits, soit à cause de sa propre superstition, soit parce qu'il accorde trop de crédit à d'autres hommes qui lui racontent des rêves et des visions étranges ; et cette crainte peut lui faire croire que ces esprits lui feront du mal s'il fait ou omet certaines choses que, cependant, il est contraire aux lois de faire ou d'omettre. Et ce qui est ainsi fait ou omis n'est pas excusé par cette crainte, mais est une infraction à la loi. En effet, comme je l'ai montré au second chapitre, les rêves ne sont que les phantasmes qui, pendant notre sommeil, restent des impressions que nos sens ont antérieurement reçues quand nous étions éveillés. Quand les hommes, à cause d'une circonstance quelconque, ne sont pas certains d'avoir dormi, il leur semble que ces phantames sont de véritables visions. Par conséquent, celui qui a la prétention 2 d'enfreindre la loi à cause de ses propres rêves et soi-disant visions, ou à cause de ceux d'autrui, ou à cause d'une façon d'imaginer le pouvoir des esprits invisibles autre que celles qui sont permises par la République, celui-là délaisse la loi de nature 3, ce qui est indubitablement une infraction 4, et il suit les images de son propre cerveau, ou de celui d'un autre particulier, sans savoir si elles signifient quelque chose ou ne signifient rien, et sans savoir non plus si celui qui raconte ses rêves dit la vérité ou ment. S'il était permis à chaque particulier de faire cela (ce qui doit être, selon la
1

2 3 4

"fantastical". F. Tricaud ("le dommage n'est pas du domaine physique, mais de celui de l'imagination") a certainement raison d'éviter la traduction "imaginaire", car le dommage n'est pas à proprement parler imaginaire, comme le serait une fiction. A partir de quelques insultes et torts mineurs (qu'une grande âme doit négliger), l'individu imagine qu'il est exposé à subir la même épreuve de la part des autres. Ce "raisonnement" est certes peu rigoureux, mais Hobbes signale lui-même que l'époque n'est pas sans expliquer ce comportement. Le texte latin envisage directement la question du duel et d'un prétendu honneur qui, pour Hobbes, ne saurait avoir de poids face à l'autorité des lois. (NdT) "he that presumes". (NdT) "leaveth the law of nature". (NdT) Ici "offence". La traduction de F. Tricaud et de G. Mairet ("délit") est peu adaptée, les visions et les rêves étant susceptibles de conduire à des actes d'une extrême gravité. Derrière ce qui peut passer pour une allusion à quelques sujets superstitieux, il faut comprendre que Hobbes vise toute tentative d'une religion de transcender le pouvoir politique. L'infraction ici visée peut aller par exemple - l'histoire l'a montré - jusqu'au régicide. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

278

loi de nature, si quelqu'un a cette permission), aucune loi instituée ne pourrait tenir, et toute République, ainsi, se dissoudrait. De ces différentes sources d'infractions à la loi, il apparaît déjà que toutes les infractions, contrairement 1 à ce que les stoïciens de l'antiquité soutenaient, ne sont pas de même valeur 2. Il y a lieu de tenir compte, non seulement de l'EXCUSE 3, par laquelle est prouvé que ce qui semblait être une infraction n'en est pas du tout une, mais aussi des CIRCONSTANCES ATTENUANTES 4, par lesquelles une infraction qui semblait grave se révèle de moindre importance. En effet, quoique toutes ces infractions méritent toutes le nom d'injustice, comme toutes les déviations par rapport à une ligne droite sont des courbures 5, ce que les stoïciens ont justement observé, cependant il ne s'ensuit pas que toutes les infractions soient également injustes, pas plus que toutes les lignes courbes ne suivent la même courbure 6, ce que n'ont pas observé les stoïciens qui tenaient pour une aussi grave infraction à la loi de tuer une poule que de tuer son père. Ce qui excuse totalement un acte, et lui enlève sa nature d'infraction à la loi, ne peut être que ce qui, en même temps, supprime l'obligation de la loi. En effet, une fois que l'acte est commis contrairement à la loi, si celui qui l'a commis est obligé par la loi, cet acte ne peut être autre chose qu'une infraction. Le manque de moyens de connaître la loi excuse totalement, car la loi dont on ne peut s'informer n'est pas obligatoire 7. Mais le défaut de diligence à s'enquérir de la loi ne sera pas considéré comme un manque de moyens. De même, celui qui prétend posséder assez de raison pour gouverner ses affaires privées est censé ne pas manquer de moyens pour connaître les lois de nature, parce qu'elles sont connues par la raison qu'il prétend avoir. Seuls les enfants et les fous sont excusés des infractions 8 qu'ils commettent contre la loi naturelle. Quand un homme est prisonnier, ou au pouvoir de l'ennemi (et il est en ce cas au pouvoir de l'ennemi quand sa personne ou ses moyens de vivre le sont), si ce n'est pas par sa propre faute, l'obligation de la loi cesse, parce qu'il doit obéir à l'ennemi ou mourir, et, par conséquent, une telle obéissance n'est pas une infraction à la loi, nul n'étant obligé (quand la protection de la loi fait défaut) à ne pas se protéger par les meilleurs moyens possibles.
1 2

3 4 5 6 7 8

La traduction de "as" par "comme" modifie le sens voulu par Hobbes. (NdT) "are not (...) of the same alloy." F. Tricaud traduit justement "du même aloi", mais l'expression est vieillie, et je préfère l'éviter. Le mot aloi (alliage) renvoie à la valeur de l'or et de l'argent. De façon figurée, il désigne la qualité, la valeur d'une chose ou d'une personne. (NdT) "excuse". (NdT) "extenuation". (NdT) "crookedness". F. Tricaud et G. Mairet ont tort d'éviter cette traduction normale, vu le poids de la tradition dans l'usage du rapport droit/courbe. (NdT) "no more than that all crooked lines are equally crooked". La traduction de F. Tricaud n'est pas assez explicite : "pas plus que toutes les lignes qui dévient ne dévient également". (NdT) "is not obligatory". (NdT) Pour le refus de traduire "offence" par "délit" , voir note plus haut et notes du chapitre précédent. G. Mairet, qui avait traduit précédemment par "délit", traduit cette fois par "infraction" sans explication. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

279

Si un homme, effrayé par [la menace d'] une mort immédiate, est contraint de faire 1 quelque chose de contraire à la loi, il est totalement excusé, parce qu'aucune loi ne peut obliger un homme à renoncer à sa propre préservation. En supposant qu'une telle loi soit obligatoire, un homme, cependant, raisonnerait ainsi : "si je ne le fais pas, je meurs immédiatement, si je le fais, je meurs plus tard. Donc, en le faisant, je gagne du temps de vie." La nature le contraint donc à commettre l'acte. Quand un homme est dépourvu de nourriture ou d'autres choses nécessaires à la vie, et qu'il ne peut se préserver d'autre façon que par quelque acte contraire à la loi, par exemple quand, pendant une grande famine, il prend par la violence, ou de façon furtive 2, ce qu'il ne peut obtenir par l'argent ou la charité, ou quand, pour défendre sa vie, il s'empare de l'épée d'un autre, il est totalement excusé, pour la raison alléguée ci-dessus. En outre, si des actes contraires à la loi sont faits en vertu de l'autorité d'un autre, l'auteur est excusé, en vertu de cette autorité, parce que nul ne doit accuser de son propre acte celui qui n'est qu'un instrument, mais cet acte n'est pas excusé par rapport à la tierce personne qui a subi par là un tort, parce que, en violant la loi, les deux, auteur et acteur, ont commis une infraction à la loi 3. Il s'ensuit de là que, quand l'homme ou l'assemblée qui détient le pouvoir souverain commande à un homme de faire ce qui est contraire à une loi déjà établie, l'accomplissement de l'acte est totalement excusé, car le souverain, en tant qu'il en est l'auteur, ne doit pas le condamner lui-même. Et ce qui ne peut être avec justice condamné par le souverain ne peut avec justice être puni par un autre. D'ailleurs, quand le souverain commande de faire quelque chose de contraire à une loi qu'il a déjà instituée, le commandement, pour ce qui est de cet acte particulier, est une abrogation de cette loi. Si l'homme ou l'assemblée qui détient le pouvoir souverain renonce à quelque droit essentiel à la souveraineté, et qu'il en résulte pour le sujet quelque liberté incompatible avec le pouvoir souverain, c'est-à-dire avec l'existence même d'une République 4, et si le sujet refuse d'obéir au commandement de faire quelque chose de contraire à la liberté accordée 5, c'est pourtant un péché, et [ce refus est] contraire au devoir du sujet, car il doit tenir compte de ce qui est incompatible avec la souveraineté, parce que cette dernière a été érigée par son propre
1 2 3

4 5

"be compelled to do". (NdT) "or stealth" : autrement dit par le vol. Ignoré par G. Mairet. (NdT) Tout comme j'ai refusé de traduire "crime" par "crime" (voir note à ce sujet au chapitre précédent), je refuse de traduire "criminals" par "criminels". Le mot "infracteur" n'existe pas dans la langue française. Le mot "contrevenant", en toute rigueur dans notre langue (voir contravention et tribunal de simple police), a le même défaut que les mots "délinquant" et "criminel". Je rappelle que par "crime", Hobbes désigne toute infraction à la loi, et par "criminals", tous ceux qui commettent ces infractions. (NdT) G. Mairet ne tient pas compte de "that is to say, with the very being of a Commonwealth". (NdT) Autrement dit : si le sujet cherche à jouir de cette liberté incompatible avec le pouvoir souverain. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

280

consentement et pour sa propre défense, et parce qu'une telle liberté, incompatible avec la souveraineté, lui a été accordée par ignorance de ses malheureuses conséquences 1. Mais s'il ne refuse pas seulement d'obéir, mais qu'en plus il résiste à un ministre public qui exécute ce commandement, c'est alors une infraction à la loi, parce qu'il aurait pu obtenir justice en déposant plainte, sans rompre la paix 2. Les degrés d'infraction à la loi sont établis à partir de différentes échelles, et mesurés, premièrement par la malignité de la source, de la cause, deuxièmement, par la contagion de l'exemple, troisièmement par le dommage causé 3, et quatrièmement par les circonstances de temps, lieu et personnes. Pour ce qui est d'un même acte contraire à la loi, s'il procède de ce qu'on présume de sa force 4, de ses richesses, ou de ses amis, pour résister à ceux qui ont à exécuter la loi, c'est une plus grande infraction que s'il procède de l'espoir de ne pas être découvert, ou d'échapper par la fuite, car présumer de son impunité par la force 5 est une racine d'où surgit 6, à tout moment, et à chaque tentation, un mépris de toutes les lois; alors que dans l'autre cas 7, l'appréhension du danger qui fait fuir un homme le rend plus obéissant à l'avenir. Une infraction que l'on sait être une infraction est plus grave que la même infraction procédant de la fausse conviction que l'acte est légal 8, car celui qui la commet contre sa propre conscience se prévaut de sa force 9, ou d'un autre pouvoir, ce qui l'encourage à récidiver, alors que celui qui la commet par erreur se conforme à la loi après qu'on lui a montré son erreur. Celui dont l'erreur procède de l'autorité d'un maître 10, ou d'un interprète officiel 11 de la loi, n'est pas aussi fautif que celui dont l'erreur procède de ce qu'il suit sans hésiter ses propres principes et raisonnements 12, car ce qui est enseigné par celui qui enseigne par autorité publique est ce que la République enseigne, et cet enseignement ressemble à la loi, tant que la même autorité ne le censure pas 13.
1 2 3

4 5 6 7 8 9 10 11 12 13

G. Mairet ne tient pas compte de "of the evil consequence thereof". (NdT) "then it is a crime, because he might have been righted, without any breach of the peace, upon complaint." (NdT) "by the mischief of the effect". La traduction de F. Tricaud ("malice de l'effet") ne me semble pas acceptable, le mot "malice" répétant quasiment dans sa traduction le mot "malignité". Il ne s'agit pas ici d'envisager un degré de l'état psychologique du coupable, mais d'évaluer le montant du tort causé. La traduction de G. Mairet ("selon le mal qui est causé") est tout à fait correcte. (NdT) "strengh". (NdT) "force". (NdT) "from whence springeth". La traduction de G. Mairet ("d'où pousse"), sans être fausse, n'est pas suffisante. (NdT) "au contraire" est ajouté par F. Tricaud. (NdT) "lawful". (NdT) "presumeth on his force". (NdT) "of a teacher". (NdT) Traduction libre de "publicly authorised". (NdT) "is not so faulty as he whose error proceedeth from a peremptory pursuit of his own principles and reasoning." (NdT) "till the same authority controlleth it". Je reprends le verbe utilisé par F. Tricaud, qui semble ici le plus indiqué. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

281

Et dans toutes les infractions qui ne comportent pas 1 en elles-mêmes un déni du pouvoir souverain 2 et qui ne sont pas contraires à une loi évidente, c'est une excuse totale, alors que celui qui fonde ses actions sur son jugement personnel doit, en fonction de la rectitude ou de la fausseté de ce jugement, réussir ou échouer 3. Le même acte, s'il a été constamment puni chez les autres, est une infraction plus grave qui s'il y a eu de nombreux exemples précédents d'impunité. En effet, ces exemples sont autant d'espoirs d'impunité donnés par le souverain lui-même, et parce que celui qui donne à un homme un espoir et une présomption de grâce tels qu'ils l'encouragent à l'infraction 4 a sa part dans l'infraction, il ne peut pas raisonnablement lui imputer 5 toute l'infraction. Une infraction qui naît d'une soudaine passion n'est pas aussi grave que la même infraction naissant d'une longue méditation, car, dans le premier cas, la faiblesse commune au genre humain peut être considérée comme une circonstance atténuante, mais celui qui la commet avec préméditation a usé de circonspection, et il a jeté un oeil sur la loi, sur le châtiment, et sur les conséquences de l'infraction sur la société humaine, tout ce qu'il a méprisé et fait passer après son propre appétit. Mais aucune soudaineté de passion n'est suffisante pour être une excuse totale car tout le temps qui s'écoule entre la découverte de la loi et le fait de commettre l'acte doit être considéré comme un temps de délibération, parce qu'on doit, en méditant les lois [pendant ce temps], rectifier l'irrégularité de ses passions. Là où la loi est lue et interprétée publiquement et régulièrement devant tout le peuple, un acte qui lui est contraire est une plus grande infraction que là où les hommes sont réduits, sans une telle instruction, à s'en enquérir avec difficulté, de façon incertaine, et en interrompant leurs activités professionnelles, et en étant [seulement] informés par des particuliers, car, dans ce cas, une part du péché est à imputer à la faiblesse commune [du genre humain], alors que dans le premier cas, il y a une négligence manifeste, qui n'est pas dénuée d'un certain mépris à l'égard du pouvoir souverain. Les actes que la loi condamne expressément, mais que le législateur 6 approuve tacitement par d'autres signes manifestes de sa volonté, sont des infractions moindres que les mêmes actes quand ils sont condamnés par les deux. Etant donné que la volonté du législateur est une loi, il est visible dans ce cas qu'il y a deux lois qui se contredisent, ce qui excuserait totalement, si les hommes étaient tenus de prendre connaissance de l'approbation du souverain par d'autres preuves que celles qui ont été témoignées par son commandement 7. Mais parce qu'il y a des châtiments qui résultent, non seulement de la transgression de sa loi,
1 2 3 4 5 6 7

"contain not". La traduction de F. Tricaud ("qui n'impliquent pas") n'est pas fidèle. (NdT) "that contain not in them a denial of the sovereign power". (NdT) Littéralement : rester debout ou tomber ("to stand or fall"). (NdT) "offence". Pour le refus de traduire par "délit", voir note plus haut. (NdT) "to charge someone with something" : imputer quelque chose à quelqu'un. (NdT) "lawmaker". (NdT) "by other arguments than are expressed by his command". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

282

mais aussi de son observation 1, le souverain est en partie cause de la transgression, et il ne peut donc raisonnablement imputer l'infraction entière à celui qui la commet. Par exemple, la loi condamne les duels de la peine capitale; mais, en contradiction avec cela 2, celui qui refuse le duel subit le mépris et les railleries, sans aucun recours, et quelquefois, c'est le souverain lui-même qui le juge indigne d'obtenir une charge ou une promotion dans le métier des armes. Si, à cause de cela, il accepte le duel, considérant que tous les hommes font légitimement 3 tous leurs efforts pour que ceux qui détiennent le pouvoir souverain aient une bonne opinion d'eux, il ne doit pas raisonnablement être puni avec rigueur, vu qu'une part du péché peut être imputée à celui qui punit. Je dis cela, non parce que je souhaite une liberté des vengeances privées, ou quelque autre sorte de désobéissance, mais parce que je souhaite que les gouvernants prennent soin de ne pas approuver de biais ce qu'ils interdisent de front 4. Les exemples des princes sont, et ont toujours été, aux yeux de ceux qui les voient, plus puissants pour gouverner leurs actions que les lois elles-mêmes. Et quoique ce soit notre devoir de faire, non ce que ces princes font, mais ce qu'ils disent, cependant, ce devoir ne sera jamais accompli tant qu'il ne plaira pas 5 à Dieu de donner aux hommes une grâce extraordinaire et surnaturelle pour suivre ce précepte. De plus, si nous comparons les infractions par les dommages causés 6 : premièrement, le même acte est plus grave quand il en résulte un dommage pour beaucoup de gens que quand il en résulte un mal pour peu de gens. Et donc, quand un acte est nuisible, non seulement dans le présent, mais aussi par l'exemple qu'il donne pour l'avenir, c'est une infraction plus grave que quand il nuit seulement dans le présent, car le premier est une infraction féconde, qui se multiplie jusqu'à nuire à beaucoup de gens, alors que le deuxième est stérile 7. Soutenir des doctrines contraires à la religion établie est un péché plus grave de la part d'un prédicateur autorisé que de la part d'une personne particulière; de même vivre dans l'impiété, dans la débauche, ou accomplir des actions irréligieuses, quelles qu'elles soient. De même, soutenir quelque argument, ou quelque action qui tend à affaiblir le pouvoir souverain est une infraction plus grave de la part d'un docteur

1

2 3

4 5 6 7

Contresens de G. Mairet qui traduit "de sa non-observation". Pourtant, la suite montre très clairement que, dans certains cas, observer la loi aboutit à des châtiments royaux qui ne sont pas explicitement prévus par la loi : dans le cas du duel, celui qui observe la loi en refusant de se battre, qui perd son honneur, et se voit, à cause de cela, refuser une charge donnée par le souverain, est puni, à cause d'un code de l'honneur (dont le souverain tient lui-même compte) qui contredit la loi officielle du souverain. Ce cas n'est pas le même que précédemment. En effet, précédemment, l'acte était encouragé par des particuliers (jeunes hommes vaniteux), dans le cas ici envisagé, il est tacitement encouragé par le souverain lui-même. (NdT) "on the contrary part". (NdT) "lawfully". La traduction "légalement" est ici évidemment impossible. La racine de l'adverbe doit ici rappeler que l'acceptation du duel se fait en obéissant à une loi tacitement acceptée par le souverain. (NdT) "not to countenance anything obliquely which directly they forbid". Je suis l'excellente traduction des adverbes par F. Tricaud. (NdT) G. Mairet ne tient pas compte de "it please". (NdT) "by the mischief of their effects". (NdT) "(...) a fertile crime (...) the latter is barren". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

283

de la loi 1 que de la part d'un autre homme. De même aussi, un acte contraire à la loi est une infraction plus grave de la part d'un homme qui a une réputation telle que ses conseils sont suivis et ses actions imitées par beaucoup que de la part d'un autre. En effet, de tels hommes, non seulement commettent une infraction, mais l'enseignent comme une loi à tous les autres hommes. Et, en général, elles sont d'autant plus graves que le scandale qu'elles produisent est grand, c'est-à-dire qu'elles deviennent les pierres d'achoppement 2 du faible, qui ne regarde pas tant le chemin dans lequel il s'engage que la lumière que d'autres portent devant eux. De même, des actes d'hostilité contre l'état présent de la République 3 sont des infractions plus graves que les mêmes actes faits contre des particuliers, car le dommage s'étend à tous. C'est le cas quand on livre à l'ennemi [l'état] des forces de la République ou qu'on lui révèle ses secrets, quand on tente de s'en prendre 4 au représentant de la République, monarque ou assemblée; et quand on fait tous ses efforts, par la parole ou par les actes, pour diminuer son autorité, soit dans le présent, soit pour ses successeurs; lesquelles infractions, que les Latins appelaient crimina laesae majestatis, consistent en desseins ou actes contraires à une loi fondamentale. De la même façon, les infractions qui rendent les jugements sans effet sont plus graves que les torts faits à une ou quelques personnes, tout comme recevoir de l'argent pour donner un faux jugement ou porter un faux témoignage est une infraction plus grave que de s'emparer de la même somme, ou d'une somme plus importante, en trompant quelqu'un, non seulement parce qu'on porte tort à celui dont on provoque la chute par un tel jugement 5, mais parce qu'on fait que les jugements ne servent plus à rien et qu'on donne à la violence et à la vengeance privée l'occasion [de s'exercer] 6. De même, le vol et le péculat 7 commis au détriment du trésor et des revenus publics est une infraction plus grave que le vol ou l'escroquerie commis au détriment d'un particulier, parce que voler ce qui est public, c'est voler de nombreuses personnes en une seule fois. De même, usurper par une contrefaçon un ministère public, contrefaire les sceaux publics, la monnaie publique, est une infraction plus grave que d'usurper

1 2 3 4 5 6 7

"a professor of the law". (NdT) "stumbling-blocks". (NdT) "against the present state of the Commonwealth". (NdT) G. Mairet traduit "attempt" par "attentat", ce qui semble possible, quoiqu'on attende dans ce cas un complément ou un adjectif qalificatif (par exemple "criminal attempt"). (NdT) "because not only he has wrong, that falls by such judgements". F. Tricaud traduit : "on porte atteinte au droit de celui dont un tel jugement entraîne la chute." (NdT) "and occasion ministered to force and private revenges". (NdT) "depeculation" : usage apparemment rare en anglais. Nous avons en latin "depeculatio" (détournement), "depeculatus" et "peculatus"(péculat). "Péculat" est évidemment la traduction appropriée, "concussion" (de "concussio" : agitation, secousse, concussion) étant aussi une traduction correcte. F. Tricaud choisit "concussion", G. Mairet choisit "péculat". On rappellera que les mots "péculat" et "concussion" renvoient au détournement des deniers publics. Très exactement, l'anglais "depeculation" signifie : détournement du pécule. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

284

l'identité de la personne d'un particulier ou de contrefaire son sceau, parce que le dommage ainsi causé s'étend à de nombreuses personnes. Parmi les actes contraires à la loi commis contre les particuliers, la plus grande infraction est celle où le dommage, selon l'opinion commune, est le plus sensible. Par conséquent : Tuer, alors que c'est illégal, est une infraction plus grave que de porter un autre tort en laissant la vie. Tuer en torturant est plus grave que de simplement tuer. Mutiler un homme d'un membre est plus grave que de le dépouiller de ses biens. Dépouiller un homme de ses biens en lui faisant craindre la mort ou des blessures est plus grave que de le faire subrepticement. Le faire subrepticement est plus grave que de le faire en obtenant frauduleusement le consentement [de la victime]. Violer la chasteté [d'une personne] par la violence est plus grave que de le faire en la séduisant. Le faire avec une femme mariée est plus grave que de le faire avec une femme non mariée. En effet, toutes ces choses sont communément ainsi évaluées, quoique certains soient plus ou moins sensibles à la même offense. Mais la loi considère l'inclination générale de l'humanité, non les inclinations particulières 1. Et c'est pourquoi l'offense que les hommes retiennent des outrages 2, mots ou gestes, quand ces derniers ne causent pas d'autre mal que la peine 3 présente de celui qui subit l'injure, a été négligée par les lois des Grecs, des Romains, et des autres Républiques, aussi bien anciennes que modernes, parce qu'ils pensaient que la véritable cause d'une telle peine ne consiste pas dans l'outrage (qui n'a aucune prise sur les hommes conscients de leur propre vertu 4), mais dans la petitesse d'esprit 5 de celui qui en est offensé. Il y a, pour une infraction commise contre un particulier, des circonstances aggravantes en fonction de la victime, et en fonction du moment et du lieu de

1 2 3 4 5

"But the law regardeth not the particular, but the general inclination of mankind." (NdT) "And therefore the offence men take from contumely". (NdT) G. Mairet traduit "grief" (peine, chagrin) par "ressentiment". (NdT) "virtue". F. Tricaud traduit par "valeur". (NdT) "pusillanimity". La traduction de G. Mairet ("faiblesse") est insuffisante. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

285

l'infraction 1. En effet, tuer l'un de ses parents est une infraction plus grave que de tuer quelqu'un d'autre, car un parent doit être honoré comme un souverain (quoiqu'il ait cédé ce pouvoir à la loi civile), parce qu'on lui devait cet honneur 2 originellement, par nature. Et voler un pauvre homme est une infraction plus grave que de voler un homme riche, parce que le dommage est plus sensible pour le pauvre. Une infraction commise au moment et au lieu assignés au culte est plus grave que si elle est commise à un autre moment et dans un autre lieu, car elle procède d'un mépris plus grand de la loi. De nombreux autres cas de circonstances aggravantes ou atténuantes pourraient être ajoutés, mais, à partir de ceux que j'ai consignés, chacun peut clairement juger de l'importance de toute autre infraction qu'il faudrait envisager. Enfin, comme dans presque toutes les infractions, un tort est causé, non seulement à certains particuliers, mais aussi à la République, la même infraction, quand l'accusation est portée au nom de la République, est appelée une infraction publique, et quand elle est portée au nom d'un particulier, une infraction privée; et les procès, conformément à cela, sont appelés procès publics 3, judicia publica, procès de la couronne, ou procès privés. Par exemple, pour une accusation de meurtre, si l'accusateur est un particulier, le procès est un procès privé, et si l'accusateur est le souverain, le procès est un procès public.

1 2

3

Traduction libre de "Also a crime against a private man is much aggravated by the person, time, and place." (NdT) Bien qu'il s'agisse là d'un détail, je pense que F. Tricaud et G. Mairet ont tort de rapporter le pronom "it" à "power", attendu que ce dernier mot est dans une parenthèse. Le texte anglais est : "for the parent ought to have the honour of a sovereign (though he have surrendered his power to the civil law), because he had it originally by nature." (soulignés par moi) (NdT) "public pleas". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

286

Deuxième partie : De la République

Chapitre XXVIII
Des châtiments et des récompenses

Retour à la table des matières

Un CHÂTIMENT 1 est un mal infligé par l'autorité publique à celui qui a fait ou omis ce qui est jugé par cette autorité être une transgression de la loi, afin que la volonté des hommes soit 2 par là mieux disposée à l'obéissance. Avant que je n'infère quelque chose de cette définition, il faut répondre à une question de grande importance, qui est : par quelle porte le droit ou autorité de punir, quel que soit le cas, s'est-il introduit 3 ? En effet, d'après ce qui a été dit précédemment, nul n'est censé être tenu par convention de ne pas résister à la violence, et par conséquent, on ne peut entendre 4 qu'un homme ait donné quelque droit à un autre de lui faire violence en portant la main sur lui 5. Lors de l'institution de la République, chacun renonce au droit de défendre autrui, mais non au droit de se défendre [lui-même]. De même, il s'oblige à assister celui qui
1 2

3

4 5

"a punishement" : un châtiment, une punition. Le verbe est "to punish", que je traduis indifféremment par châtier ou punir. (NdT) "to the end that the will of men may thereby the better be disposed to obedience". "may" (que G. Mairet traduit par "puisse") ne nécessite pas une traduction, il donne simplement au subjonctif une valeur de futur (ainsi, en négligeant "to the end", on eût pu traduire : "et la volonté des hommes sera par là mieux disposée à l'obéissance".). (NdT) "by what door the right or authority of punishing, in any case, came in". On peut traduire "by what door (...) came in" : "comment a été possible ...". On notera que F. Tricaud ne tient pas compte du temps passé ("came"), qui renvoie à la sortie de l'état de nature et à l'origine de la République. Le verbe "habiliter" a été ajouté par F. Tricaud. (NdT) "it cannot be intended". F. Tricaud interprète plus qu'il ne traduit : "rien ne saurait permettre de conclure". (NdT) "to lay violent hands upon his person". Je reprends l'excellente traduction de F. Tricaud. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

287

détient la souveraineté pour punir autrui, mais non pour se punir lui-même. Mais convenir 1 d'assister le souverain pour faire du mal à autrui, à moins que celui qui convient ainsi n'ait le droit de le faire lui-même, n'est pas lui donner le droit de punir. Il est donc manifeste que le droit que la République (c'est-à-dire celui ou ceux qui la représentent) a de punir n'est pas fondé sur quelque concession ou don de la part les sujets. Mais comme je l'ai aussi montré précédemment, avant l'institution de la République, chacun avait un droit sur toute chose, et le droit de faire tout ce qu'il jugeait nécessaire à sa propre préservation : soumettre n'importe quel homme, lui faire du mal, ou le tuer, dans ce but. Et c'est là le fondement de ce droit de punir qui est exercé dans toute République. En effet, les sujets n'ont pas donné au souverain ce droit, mais, en se démettant 2 de leurs droits, ils ont fait que le souverain a d'autant plus de force pour user de son propre droit 3 comme il le jugera bon pour la préservation de tous les sujets. Ainsi, ce droit n'a pas été donné au souverain, il lui a été laissé, et à lui seul 4; et, exception faite des limites imposées par la loi naturelle, il est aussi entier que dans l'état de simple nature, et de guerre de chacun contre son prochain. De cette définition du châtiment, j'infère, premièrement, que ni les vengeances privées ni les torts causés par les particuliers ne peuvent être appelés châtiments, parce qu'ils ne procèdent pas de l'autorité publique. Deuxièmement, si la faveur publique nous manque d'égards ou si elle ne nous élève pas à une dignité, ce n'est pas un châtiment, parce qu'aucun nouveau mal ne nous est par là infligé 5. Elle nous laisse seulement dans l'état où nous étions auparavant. Troisièmement, si un mal 6 est infligé par l'autorité publique [pour un acte], sans qu'il y ait eu de condamnation publique précédente [de cet acte], on ne doit pas appeler cela un châtiment, mais un acte d'hostilité, parce que l'acte pour lequel un homme est puni doit d'abord être jugé par l'autorité publique être une transgression de la loi.

1 2 3

4 5 6

Le verbe utilisé deux fois dans cette phrase ("to convenant") doit bien sûr été pris au sens fort de s'engager par convention. (NdT) C'est-à-dire ici en abandonnant sans transférer. (NdT) Traduction libre de "strengthened him to use his own". La traduction littérale du texte anglais peut en effet aboutir à des formules qui, sans véritablement produire un contresens, ne sont pas loin de le suggérer. La traduction de G. Mairet ("ont donné la force") est à cet égard spectaculaire. La traduction littérale de F. Tricaud ("ont fortifié"), quoique correcte, introduit le même inconvénient (même si F. Tricaud a évidemment parfaitement saisi l'enjeu). En effet, il faut bien comprendre que les sujets ne transfèrent aucune force, ne donnent aucune force au souverain, ils ne font que renoncer à leurs droits, ce qui fait que seule la force du souverain peut s'exercer. Il est donc préférable d'éviter une traduction qui suggère un transfert de force. (NdT) "but left to him, and to him only". (NdT) "that to be neglected and unpreferred by the public favour is not a punishment, because no new evil is thereby on any man inflicted". (NdT) "evil". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

288

Quatrièmement, tout mal infligé par un pouvoir usurpé 1, ou par des juges à qui le souverain n'a pas donné autorité, n'est pas un châtiment, mais un acte d'hostilité, parce que les actes du pouvoir usurpé n'ont pas pour auteur 2 la personne condamnée, et ne sont donc pas des actes de l'autorité publique. Cinquièmement, tout mal infligé sans intention ou possibilité de disposer celui qui a commis l'infraction 3 ou, par son exemple, les autres hommes, à obéir aux lois n'est pas un châtiment, mais un acte d'hostilité, parce que, sans une telle fin, aucun mal fait [à quelqu'un] ne saurait entrer sous ce nom. Sixièmement, quoiqu'à certaines actions soient attachées par nature diverses conséquences fâcheuses, comme quand un homme qui en agresse un autre est luimême blessé ou tué, ou quand quelqu'un tombe malade en faisant quelque acte illégal, et quoiqu'au regard de Dieu, qui est l'auteur de la nature, ces maux puissent être considérés comme infligés et donc comme des châtiments divins, cependant on ne fait pas entrer ces maux sous le nom de châtiment au regard des hommes, parce qu'ils ne sont pas infligés par l'autorité de l'homme. Septièmement, si le mal infligé est moindre que l'avantage ou la satisfaction qui accompagnent naturellement l'infraction commise, ce mal n'entre pas dans la définition du châtiment, et il est le prix, la rançon 4 de l'infraction, plutôt que son châtiment, parce qu'il est de la nature du châtiment d'avoir pour fin de disposer les hommes à obéir à la loi, laquelle fin n'est pas atteinte si le mal est moindre que l'avantage [qui résulte] de la transgression, et c'est l'effet inverse qui est causé. Huitièmement, si le châtiment est fixé et prescrit par la loi elle-même, et qu'après l'infraction commise, on inflige un châtiment plus sévère, l'excès n'est pas un châtiment, mais un acte d'hostilité. En effet, vu que le but visé par le châtiment n'est pas la vengeance, mais la terreur [qu'il inspire], et vu que la terreur qu'inspire un châtiment inconnu est supprimée par l'annonce d'un châtiment moindre, le supplément inattendu 5 ne fait pas partie du châtiment. Mais quand la loi n'a fixé aucun châtiment, tout ce qui est infligé a la nature d'un châtiment. En effet, celui qui entreprend de violer la loi 6, quand aucune peine 7 n'est fixée, doit s'attendre à un châtiment indéterminé, c'est-à-dire discrétionnaire 8. Neuvièmement, un mal infligé pour un acte commis avant qu'il n'y ait une loi qui l'interdise n'est pas un châtiment, mais un acte d'hostilité, car, avant la loi, il
1 2 3 4 5 6

7 8

"usurped power". (NdT) N'oublions pas que, si le souverain est acteur, le sujet, par la convention originelle, est auteur. Hobbes est très clair à ce sujet au chapitre XVI. (NdT) "the délinquent". Pour le refus de traduire par "delinquant", voir les notes des deux chapitres précédents. (NdT) "redemption", du latin "redemptio" qui a lui-même donné "raençon", et donc "rançon". (NdT) "the unexpected addition". G. Mairet ne tient pas compte de "unexpected". (NdT) "he that goes about the violation of a law". La traduction de G. Mairet ("qui agit en violation de la loi") n'est pas assez fidèle. Quand "to go about" ne signifie pas circuler, il signifie se mettre à la tâche, entreprendre. (NdT) "penalty". (NdT) Pour la traduction de "arbitrary" par "discrétionnaire", voir note du chapitre XXIV. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

289

n'y a nulle transgression de la loi. Or, le châtiment suppose qu'un acte est jugé avoir été une transgression de la loi. Le mal infligé avant que la loi ne soit faite n'est donc pas un châtiment, mais un acte d'hostilité. Dixièmement, un mal infligé au représentant de la République n'est pas un châtiment, mais un acte d'hostilité, parce que il est de la nature du châtiment d'être infligé par l'autorité publique, qui est uniquement l'autorité de son représentant lui-même. Enfin, le mal infligé à un ennemi déclaré ne tombe pas sous le nom de châtiment, parce que, vu que cet ennemi, soit n'a jamais été assujetti à la loi et ne peut donc la transgresser, soit a été sujet à cette loi, mais déclare qu'il ne l'est plus, et par conséquent nie qu'il puisse la transgresser, tous les maux qui peuvent lui être faits doivent être pris pour des actes d'hostilité. Mais quand l'hostilité est déclarée, tout le mal infligé est légal. De là, il s'ensuit que si un sujet renie 1 sciemment et délibérément 2, par des paroles ou des actes, l'autorité du représentant de la République (quelle que soit la peine précédemment prévue pour la trahison), il peut légalement avoir à subir tout ce que le représentant voudra, car, en reniant la sujétion, il nie le châtiment prévu par la loi, et subit donc un châtiment en tant qu'ennemi de la République, c'est-à-dire comme il plaît à la volonté du représentant. En effet, les châtiments institués par la loi sont destinés aux sujets, non aux ennemis, et sont ennemis ceux qui, ayant été sujets par leur propre acte 3, se révoltant délibérément 4, renient le pouvoir souverain. La première et la plus générale classification des châtiments [sépare] les châtiments divins et les châtiments humains. J'aurai l'occasion ci-dessous de parler des premiers, à un endroit qui convient mieux. Les châtiments humains sont ceux qui sont infligés par le commandement d'un homme, et ils sont ou corporels, ou pécuniaires, ou infamants 5, ou ce sont des peines d'emprisonnement ou d'exil, ou des peines mixtes 6. Le châtiment corporel est celui qui est infligé directement sur le corps, conformément à l'intention de celui qui l'inflige : les coups de fouet 7, les blessures, la privation de certains plaisirs du corps dont l'on jouissait légalement 8 avant. Et parmi ces châtiments, certains sont capitaux, d'autres d'un degré moindre 9. Le châtiment capital consiste à infliger la mort, et cela soit simplement, soit avec
1 2 3 4 5 6 7

8 9

"deny". (NdT) "wittingly and deliberately". (NdT) C'est-à-dire par une convention, au moins tacite. (NdT) "deliberately revolting". F. Tricaud traduit "rompent délibérément cette allégeance". (NdT) Comme la dégradation, par exemple. (NdT) Qui mêlent les différentes peines. (NdT) "stripes". La traduction de F. Tricaud ("coups") n'est pas suffisante. Dans les bibles anglaises, le mot "stripes" est même utilisé pour la flagellation avant crucifixion, que les romains pratiquaient avec des lanières munies de pointes. (NdT) On pense évidemment à l'émasculation. (NdT) Littéralement "d'autres moins que capitaux" ("some less than capital"). (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

290

des supplices. Le châtiment d'un degré moindre consiste en coups de fouet, blessures, ou enchaînement, et en d'autres souffrances corporelles qui ne sont pas mortelles par nature. En effet, si l'application du châtiment entraîne la mort, et que ce n'était pas l'intention de celui qui l'a infligé, le châtiment ne doit pas être estimé capital, même si le mal qui se révèle mortel accidentellement n'a pas été prévu. Dans ce cas, la mort n'a pas été infligée, mais hâtée 1. Le châtiment pécuniaire consiste non seulement en la privation d'argent, mais aussi en la privation de terres, ou d'autres biens qui sont habituellement achetés et vendus avec de l'argent. Et, au cas où la loi qui prévoit un tel châtiment est faite avec le dessein de tirer de l'argent de ceux qui la transgresseront, ce n'est pas proprement un châtiment, mais le prix d'un privilège et d'une exemption de la loi 2, qui, [alors], n'interdit pas absolument l'acte, mais l'interdit seulement à ceux qui ne peuvent pas payer la somme, sauf s'il s'agit d'une loi naturelle, ou qui fait partie de la religion, auquel cas ce n'est pas une exemption de la loi, mais sa transgression. Par exemple, quand la loi impose une amende 3 à ceux qui prennent le nom de Dieu en vain 4, le paiement de l'amende n'est le prix d'une dispense qui permettrait de jurer, mais le châtiment de la transgression d'une loi dont personne ne peut être dispensé. De la même manière, si la loi impose qu'on paye une somme d'argent à celui qui a subi un tort, ce n'est qu'une satisfaction pour le tort qui lui est fait, qui éteint l'accusation de la partie qui a subi le tort, mais pas l'infraction de l'offenseur. Le châtiment infamant consiste à infliger un mal que la République rend déshonorant, ou à priver de biens que la République a rendu honorables. En effet, certaines choses sont honorables par nature, comme les effets du courage, de la magnanimité, de la force, de la sagesse, et des autres aptitudes du corps et de l'esprit, et d'autres sont rendues honorables par la République, comme les insignes 5, les titres, les charges 6, et les autres marques de la faveur du souverain. Les premières, quoiqu'elles puissent faire défaut par nature ou par accident, ne peuvent pas être supprimées par une loi, et c'est pourquoi leur perte n'est pas un châtiment; mais les deuxièmes peuvent être supprimées par l'autorité publique qui les a rendues honorables, et cette suppression est proprement un châtiment, par exemple quand on destitue des hommes condamnés de leurs insignes, titres et

1

2 3

4

5 6

L'explication peut paraître sèche. Hobbes peut vouloir dire qu'un homme en bonne santé doit pouvoir résister à une peine non capitale. S'il ne résiste pas, c'est qu'il souffrait d'une pathologie que le châtiment n'a fait que révéler, mais qui aurait finalement emporté l'individu. (NdT) "but the price of privilege and exemption from the law". (NdT) "a pecuniary mulct". Il ne semble pas nécessaire d'ajouter "pécuniaire", puisque, sauf dans le cas de l'amende honorable, il s'agit toujours d'une somme à payer. L'expression utilisée par G. Mairet ("amende financière") est pour le moins inhabituelle. (NdT) "that take the name of God in vain". La traduction choisie est la traduction courante. Sur ce commandement, voir Exode, XX, 7 et Deutéronome, V, 11. Dans l'Ancien Testament, cette interdiction vise essentiellement le mensonge : "Ne prononcez pas de faux serment sous le couvert de mon nom." (Lévitique, XIX, 12) (NdT) "badges". F. Tricaud et G. Mairet traduisent par "décorations". Il semble ici surtout d'agir des signes extérieurs et vestimentaires d'une charge, d'un titre, etc.. (NdT) ou "fonctions" (offices). (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

291

charges, ou qu'on les déclare incapables d'avoir ces marques d'honneur dans l'avenir. Il y a emprisonnement 1 quand un homme est privé de sa liberté par l'autorité publique, et cela peut arriver en vue de deux fins différentes : le premier type d'emprisonnement est la détention préventive 2 d'un homme accusé, le deuxième est l'infliction d'une souffrance 3 à un homme condamné. Dans le premier cas, il ne s'agit pas d'un châtiment, parce que nul n'est censé être puni avant qu'il ne soit entendu en justice et déclaré coupable. Et c'est pourquoi tout mal qu'on fait subir à un homme, en l'attachant ou en restreignant sa liberté, avant que sa cause ne soit entendue, au-delà de ce qui est nécessaire pour assurer sa détention préventive, est contraire à la loi de nature. Dans le deuxième cas, il s'agit d'un châtiment, parce c'est un mal infligé par l'autorité publique pour quelque chose qui a été jugé, par la même autorité, être une transgression de la loi. Sous ce mot emprisonnement, j'englobe toute restriction du mouvement causée par un obstacle extérieur, que ce soit une maison, qui est appelée généralement prison, une île, comme quand on dit que les hommes y sont relégués 4, ou un lieu où les hommes sont assignés au travail (les hommes étaient condamnés aux carrières dans l'antiquité, et sont condamnés aux galères à notre époque), des fers, ou toute autre entrave. Il y a exil (bannissement) 5 quand un homme est condamné pour une infraction à quitter l'empire de la République, ou une partie de l'empire, et à ne pas y retourner, pour un temps fixé à l'avance, ou pour toujours, et il ne semble pas que, par sa propre nature, et sans d'autres circonstances, ce soit un châtiment : c'est plutôt une fuite 6, ou un commandement public d'éviter le châtiment par la fuite. Et Cicéron dit qu'un tel châtiment n'a jamais été prévu dans la cité de Rome 7, et il l'appelle le refuge des hommes en danger. En effet, si on bannit un homme et qu'on lui permet cependant de jouir de ses biens et du revenu de ses terres, le simple changement d'air n'est pas un châtiment, et, pour la République, il ne tend pas à l'avantage pour lequel tous les châtiments ont été prévus, c'est-à-dire former la volonté des hommes à l'observation des lois, mais tend souvent à son préjudice. En effet, l'homme qui est banni est légalement un ennemi de la République qui le bannit, en tant qu'il n'en est plus membre. Mais si, en même temps, il est privé de

1 2 3 4 5 6 7

"imprisonment". (NdT) "the safe custody". (NdT) "pain". (NdT) "confined". Le mot français a l'avantage de porter une tradition, la "relegatio" étant déjà présente dans le Droit romain. (NdT) "Exile (banishment)". (NdT) "an escape", et plus loin, "to avoid punishment by flight". (NdT) L'exil ( aquae et ignis interdictio ) était en fait une peine sévère. Hobbes eût du faire une distinction entre ce qui dit Cicéron dans les oeuvres de façon stoïcienne et la souffrance qu'il exprime dans ses lettres d'exil. F. Tricaud a raison d'indiquer le Pro Coecina, où l'exil est présenté comme un port, comme un refuge ("Exsilium non supplicium est, sed perfugium portusque supplicii." Orat. pro Coecina ; 100, 34). On pourra aussi retenir : "Iam vero exilium, si rerum naturam, non ignominiam nominis quaerimus, quantum tandem a perpetua peregrinatione differt ?" (Tusculanes, 5, 106). On a parfois distingué l'exil, sortie volontaire (et souvent préférable pour l'individu) du pays, et le bannissement, sortie forcée à la suite d'une action judiciaire. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

292

ses terres ou de ses biens, alors le châtiment ne consiste pas dans l'exil, mais doit être compté parmi les châtiments pécuniaires. Tous les châtiments de sujets innocents, qu'ils soient lourds ou légers, sont contraires à la loi de nature, car on ne punit que quand la loi est transgressée. C'est pourquoi il ne peut exister aucun châtiment [prévu] pour l'innocent 1. Un tel châtiment est donc une violation, premièrement, de cette loi de nature qui interdit aux hommes, dans leurs vengeances, de considérer autre chose que quelque bien futur, car aucun bien ne peut résulter pour la République du châtiment de l'innocent. Deuxièmement, c'est une violation de cette loi de nature qui interdit l'ingratitude car, vu que tout pouvoir souverain est originellement donné par le consentement de chacun des sujets pour qu'ils soient de cette façon protégés aussi longtemps qu'ils obéissent, punir l'innocent est rendre le mal pour le bien. Et troisièmement, c'est une violation de cette loi de nature qui commande l'équité, c'est-à-dire une égale distribution de la justice, qu'on n'observe pas en punissant l'innocent 2. Mais si l'on inflige un mal, quel qu'il soit, à un homme innocent qui n'est pas un sujet, si c'est pour l'avantage de la République, et sans violation de quelque convention antérieure, ce n'est pas une infraction à la loi de nature. En effet, tous les hommes qui ne sont pas sujets, soit sont ennemis, soit ont cessé de l'être par certaines conventions antérieures. Mais il est légitime, en vertu du droit originel de nature, de faire la guerre aux ennemis que la République juge susceptibles de lui nuire, et alors, l'épée ne juge pas, et le vainqueur ne fait pas de distinction entre coupable 3 et innocent en tenant compte du passé 4, et il n'use de pitié qu'en tant qu'elle conduit au bien de son propre peuple. Sur ce principe 5, c'est légitimement que la vengeance s'étend aux sujets qui renient délibérément l'autorité de la République établie, non seulement aux pères, mais aussi à la troisième et à la quatrième générations 6, qui n'existent pas encore, et qui sont par conséquent innocents de l'acte pour lequel ils sont punis, parce que la nature de cette infraction 7 consiste à renoncer à la sujétion, ce qui est une rechute 8 dans l'état de guerre communément appelé rébellion; et ceux qui commettent cette infraction ne subissent pas [un mal] en tant que sujets, mais en tant qu'ennemis, car la rébellion n'est qu'une reprise de la guerre 9.

1 2 3 4

5 6 7 8 9

La traduction de G. Mairet ("on ne peut donc pas punir un innocent") est maladroite. (NdT) La traduction de G. Mairet est grammaticalement incorrecte : "loi, qui, en punissant un innocent, n'est pas observée." (NdT) "nocent" : apparemment rare. Voir le latin "noceo" : causer un tort, nuire, commettre une faute. La "nocentia" est la culpabilité. (NdT) La guerre s'exerçant ici dans le cadre de la loi naturelle, la République n'applique pas un droit positif qui tiendrait compte des éléments d'un dossier qu'il faut instruire en justice, elle se comporte comme se comporterait un homme dans l'état de nature. (NdT) "upon this ground". (NdT) Expression d’origine biblique. Voir Exode, XX,5, Deutéronome, V, 9. (NdT) "offence". (NdT) "relapse". (NdT) Littéralement "n'est que la guerre renouvelée".

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

293

Une RÉCOMPENSE est obtenue par don ou par contrat 1. Quand c'est par contrat, on l'appelle un salaire ou des gages 2, c'est-à-dire un profit dû pour un service rendu ou promis. Quand c'est par un don, c'est un profit qui procède de la faveur de ceux qui l'accordent pour encourager des hommes à leur rendre un service ou pour leur permettre de le faire. Et c'est pourquoi, quand le souverain d'une République fixe un salaire pour quelque fonction publique, celui qui le reçoit est tenu en justice de s'acquitter de sa fonction. Sinon, il est seulement tenu par l'honneur à la reconnaissance, et il doit s'efforcer de le payer en retour 3. En effet, quoique les hommes n'aient aucun recours légal 4 quand on leur commande de quitter leurs affaires privées pour servir la République sans récompense ni salaire, ils n'y sont cependant pas tenus par la loi de nature, ni par l'institution de la République, à moins que le service ne puisse être accompli autrement, parce que le souverain est censé pouvoir faire usage de toutes les ressources 5 des sujets, de telle sorte que le soldat le plus ordinaire puisse réclamer comme un dû la solde gagnée à la guerre. Les avantages qu'un souverain accorde à un sujet par crainte de son pouvoir ou de sa capacité de nuire à la République ne sont pas proprement des récompenses, car ce ne sont pas des salaires, parce que dans ce cas, nul contrat n'est censé avoir eu lieu, tout homme étant déjà obligé de ne pas desservir la République. Ce ne sont pas non plus des faveurs parce qu'ils 6 ont été extorqués par la crainte, ce qui ne doit pas arriver au pouvoir souverain. Ce sont plutôt des sacrifices que le souverain, considéré dans sa personne personnelle, et non dans la personne de la République, fait pour apaiser le mécontentement de celui qu'il juge plus puissant que lui, sacrifices qui n'encouragent pas à l'obéissance, mais encouragent au contraire à poursuivre et augmenter à l'avenir les extorsions 7. Alors que certains salaires sont constants 8 et procèdent du trésor public, certains sont variables et casuels 9, procédant de l'exécution d'une charge pour laquelle le salaire est prévu, et ces derniers sont dans certains cas nuisibles à la République, comme dans le cas de la judicature. En effet, quand les profits des juges et des magistrats d'une cour de justice viennent du nombre de causes qui sont portées à leur connaissance, il doit nécessairement s'ensuivre deux inconvénients : l'un est d'alimenter le nombre de procès 10, car plus il y a de procès, plus le profit est grand. Un autre, qui dépend du premier, est le conflit de juridiction, chaque cour tirant à elle autant de causes qu'elle le peut. Mais dans les
1 2

"Reward is either of gift or by contract". (NdT) "it is called salary and wages". (NdT) 3 "he is bound only in honour to acknowledgement and an endeavour of requital". (NdT) 4 "lawful". La traduction "légal" s'impose absolument ici, vu la distinction entre loi civile et loi de nature. (NdT) 5 "means". (NdT) 6 Les avantages. Le pronom "elles " employé par G. Mairet est soit une incorrection, soit le résultat d'une mauvaise compréhension. (NdT) 7 Un puriste pourra faire remarquer l'incorrection grammaticale de F. Tricaud : "n'encouragent pas à l'obéissance, mais plutôt à poursuivre (...);" (NdT) 8 "certain" : sûrs, assurés. (NdT) 9 "uncertain and casual". (NdT) 10 "one is the nourishing of suits". (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

294

charges d'exécution, ces inconvénients n'existent pas, parce qu'il y est impossible d'accroître l'activité de son propre chef. Et cela suffira pour ce qui est de la nature du châtiment et de la récompense qui sont, pour ainsi dire, les nerfs et les tendons qui meuvent les membres et les articulations d'une République. Jusqu'ici, j'ai montré la nature de l'homme, que l'orgueil et les autres passions ont contraint à se soumettre au gouvernement, ainsi que le grand pouvoir de son gouvernant, que j'ai comparé au Léviathan, tirant cette comparaison des deux derniers versets du chapitre 41 du livre de Job, où Dieu, après avoir montré le grand pouvoir du Léviathan, l'appelle le roi des orgueilleux : Il n'existe rien sur terre, dit-il, qui peut lui être comparé. Il est fait tel que rien ne l'effraie. Il considère toute chose élevée comme inférieure à lui, et il est le roi de tous les enfants de l'orgueil 1. Mais parce qu'il est mortel, et sujet à la corruption, comme toutes les créatures terrestres le sont, et parce qu'il y a au ciel, mais pas sur terre, ce qu'il doit craindre, et aux lois de qui il doit obéir, je parlerai dans les prochains chapitres de ses maladies et des causes de sa mort, et des lois de nature auxquelles il est tenu d'obéir.

1

"There is nothing (...) on earth to be compared with him. He is made so as not to be afraid. He seeth every high thing below him; and is king of all the children of pride."La King James version donne : "Upon earth there is not his like, who is made without fear. He beholdeth all high things: he is a king over all the children of pride." (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

295

Deuxième partie : De la République

Chapitre XXIX
Des choses qui affaiblissent la République, ou qui tendent à sa dissolution

Retour à la table des matières

Bien que rien de ce que fabriquent les mortels ne puisse être immortel, cependant, si les hommes avaient l'usage de la raison qu'ils prétendent avoir, leurs Républiques pourraient au moins être assurées 1 de ne pas périr de maladies internes. En effet, par la nature de leur institution, elles sont destinées 2 à vivre aussi longtemps que le genre humain, ou que les lois de nature, ou que la justice elle-même qui leur donne vie. Quand donc elles viennent à être dissoutes, non par une violence externe, mais par un désordre intestin, la faute n'en revient pas aux hommes en tant qu'ils sont la matière de ces Républiques, mais en tant qu'ils en sont les fabricants et les ordonnateurs 3. En effet, comme les hommes, finalement lassés de se disputer anarchiquement une place en taillant dans celle des autres 4,
1 2 3

4

"be secured" : être assurées, être mises à l'abri, être mises hors de danger. (NdT) "designed" : destinées, crées pour, conçues pour. (NdT) Autrement dit, les passions humaines étant inévitables, toute République, en tant qu'artifice politique, doit se construire habilement en tenant compte de cet incontournable inconvénient. Si la République vient à être dissoute, on ne devra pas mettre en avant l'argument de ces passions puisqu'elles étaient la matière connue de l'édifice. Il faudra accuser l'architecte qui n'a pas su habilement travailler la matière qui lui était donnée. Les lignes qui suivent sont à cet égard très claires. (NdT) "at last weary of irregular jostling and hewing one another". Passage difficile. Le verbe "to jostle" est absent du De Cive et des Elements. Il apparaît une deuxième fois dans le Léviathan, au chapitre XLIV, sous la forme "jostling of one another out of their places". Le verbe "to hew" n'apparaît qu'une fois dans le Léviathan et est absent du De Cive et des Elements. Le

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

296

et désirant de tout leur cœur s'ajuster 1 en un édifice solide et durable, manquent aussi bien de l'art de faire des lois susceptibles d'équarrir leurs actions pour les rendre compatibles 2, que de l'humilité et de la patience qui leur permettent de souffrir qu'on supprime les aspérités 3 grossières et gênantes de leur grandeur d'alors, ils ne peuvent, sans l'aide d'un architecte très compétent 4, être entassés 5 dans rien d'autre qu'un édifice hétéroclite 6 qui, ne durant guère plus longtemps qu'eux, doit assurément s'effondrer sur la tête de leurs descendants. Parmi donc les infirmités d'une République, je rangerai en premier celles qui naissent d'une institution imparfaite, et qui ressemblent aux maladies d'un corps naturel qui procèdent d'une génération défectueuse.

1

2

3 4 5

6

sens des verbes est pourtant assez simple : 1) to jostle : jouer des coudes, se bousculer. 2) To hew : tailler (un arbre ou une pierre), équarrir, couper (un arbre), abattre (dans certains cas, se tailler une place, un chemin). La question qui se pose est : ces verbes appartiennent-ils à un même champ lexical? Lequel? Est-on dans l'ordre de l'image? Si oui, faut-il lier l'image à l'idée qui suit, celle de la construction d'un édifice solide? Le chapitre XV avait déjà utilisé une comparaison qui m'incite à répondre de façon affirmative à la dernière question : "il y a chez les hommes une diversité de nature qui provient de la diversité des affections, qui n'est pas différente de celle que nous voyons entre les pierres réunies pour construire un édifice. Car, tout comme une pierre qui, par l'aspérité et l'irrégularité de sa forme prend plus de place aux autres qu'elle n'en remplit elle-même, et qui, à cause de sa dureté, ne peut pas être aisément aplanie et empêche par là la construction, est rejetée par les constructeurs comme inutilisable et gênante, un homme qui, par aspérité de nature, tâchera de conserver ces choses qui lui sont superflues mais qui sont nécessaires aux autres, et qui, à cause de l'entêtement de ses passions, ne peut être corrigé, sera laissé hors de la société, ou rejeté comme une gêne pour la société." Je considère donc que notre texte reprend la comparaison sous la forme d'une métaphore, et que les hommes, qui se combattent, se blessent sans trouver une place stable, sont comme les pierres qui ne parviennent pas à se joindre, matière que l'architecte saura utiliser de façon suffisamment harmonieuse pour que soit construit un édifice stable. Le vocabulaire des lignes qui suivent, qui n'est pas sans évoquer la comparaison du chapitre XV, tend à justifier ce choix. (NdT) "to conform themselves". Le verbe est souvent utilisé pour désigner l'obéissance à la loi. Le verbe "ajuster" a le mérite de suggérer l'idée de droit et de s'adapter à l'image hobbesienne de la construction. (NdT) "to square their actions by". F. Tricaud a tout à fait raison d'utiliser le verbe "ajuster" (que je n'ai pas voulu répéter). La traduction de G. Mairet ("pour encadrer") n'est pas acceptable. (NdT) "points". Je reprends l'excellente traduction de F. Tricaud. Il s'agit en effet de ces défauts naturels qui empêchent les pierres (les hommes) de s'ajuster. (NdT) Habile, capable ("able"). (NdT) Hobbes n'utilise pas le vocabulaire habituel qui désigne l'union, la réunion, l'assemblée, mais le verbe "to compile" qui a en anglais le même sens que le verbe français "compiler" qui, quand il ne signifie pas simplement plagier, indique l'action de mettre ensemble, sans originalité, et parfois sans véritable unité, des éléments pilllés ça et là. Il ne s'agit pas ici d'assembler des hommes (on s'étonne du choix de F. Tricaud), ni même de réunir (G. Mairet) mais de mettre pêle-mêle, de faire un fatras très provisoire au lieu d'instituer une République solide et durable. (NdT) "crazy building". Le mot "crazy", ici, s'applique aussi bien au caractère bigarré de l'édifice (pas d'unité) qu'à son caractère branlant (fragile). Le mot "hétéroclite", par son sens habituel et son étymologie, réunit ces deux sens. Dans les deux cas, l'édifice n'a pas la droiture qu'il devrait avoir, il s'écarte de la règle qu'on devrait choisir. La traduction de G. Mairet ("cabane") est assez étrange. F. Tricaud a choisi "édifice fissuré", alors que "débabré" ou "branlant" auraient été plus fidèles. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

297

Parmi elles est celle-ci : qu'on se contente parfois, pour obtenir un royaume, de moins de pouvoir qu'il n'en est nécessairement requis pour la paix et la défense de la République. D'où il arrive que, quand on doit reprendre, pour la sûreté publique, l'exercice du pouvoir qui avait été délaissé, l'acte paraît injuste et dispose un grand nombre d'hommes, quand l'occasion se présente, à se rebeller, de la même manière que les corps des enfants venant de parents malades sont sujets, soit à mourir prématurément, soit à évacuer les humeurs malignes 1 qui viennent d'une conception viciée par des excès de bile et par l'éruption de pustules 2. Et quand les rois se privent d'un tel pouvoir nécessaire, ce n'est pas toujours (mais parfois) par ignorance de ce qui est nécessaire à la charge qu'ils assument, mais souvent dans l'espoir de recouvrer 3 ce pouvoir quand il leur plaira : en quoi ils ne raisonnent pas bien, car ceux qui voudront les obliger à tenir leurs promesses seront soutenus contre eux 4 par les Républiques étrangères qui, pour le bien de leurs propres sujets, laissent 5 échapper peu d'occasions d'affaiblir la situation de leurs voisins. Ce fut le cas de Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry, soutenu contre Henry II par le pape 6, les ecclésiastiques ayant été dispensés de la sujétion à la République par Guillaume le Conquérant qui, lors de son couronnement, fit serment de ne pas empiéter sur la liberté de l’Église. Ce fut aussi le cas des barons dont le pouvoir avait été accru par Guillaume le Roux (pour avoir leur aide afin de récupérer la couronne qui aurait dû revenir à son aîné) 7 à un degré incompatible avec le pouvoir souverain, barons qui furent soutenus par les Français dans leur rébellion contre le roi Jean 8.
1 2

3 4 5 6

7

8

Traduction assez libre (mais assez fidèle au passage) de "ill qualities". F. Tricaud traduit assez finement par "la mauvaise disposition". (NdT) "by breaking out into biles and scabs": 1) "scabs": avant qu'on ne comprenne l'origine parasitaire de la gale (Sarcoptes scabiei hominis), que les latins appelaient, avec d'autres maladies pruriguneuses scabies (psora chez les Grecs), on attribuait les manifestations cutanées de la gale à des humeurs internes (Celse de Vérone, Galien de Pergame, Avicenne de Boukhara). Hobbes est dépendant de ce stade de la connaissance médicale. Avoir la gale se dit en anglais "to habe scabies". Le mot "scab" semble désigner de façon générale au XVIIème siècle les manifestations cutanées purulentes. Le choix de F. Tricaud ("pustules") est tout indiqué. 2) bile : voir notes de la fin du chapitre XXII. F. Tricaud traduit par "mouvements de la bile". Le choix de G. Mairet ("furoncles"), sauf ignorance de notre part, ne paraît pas adapté. 3) "to break out into" : se couvrir de, se livrer à, se mettre à, s'échapper. Il paraît difficile d'appliquer le même verbe à des phénomènes internes (biles) et à des phénomènes externes (scabs). (NdT) La traduction de G. Mairet ("retrouver à nouveau") est maladroite. (NdT) G. Mairet ne tient pas compte de "against them". (NdT) "let slip". F. Tricaud a tort d'utiliser ici un futur, d'autant plus que la remarque de Hobbes a une portée générale. (NdT) Ce sont les Constitutions de Clarendon en 1164 qui provoquèrent l'opposition de l'archevêque de Cantorbéry. Ces Constitutions prévoyaient que les prêtres accusés de crimes seraient jugés par des tribunaux royaux. Le roi fit assassiner l'archevêque en 1170. (NdT) Guillaume le Conquérant, roi d'Angleterre avait désigné son troisième fils, Guillaume, comme successeur, tandis que la Normandie revenait à son frère aîné, Robert II Courteheuse. Guillaume connut des relations difficiles avec les barons et l'Eglise. En 1088, Odon de Bayeux et Robert de Mortain organisèrent une coalition, désireux de voir réunis l'Angleterre et la Normandie sous la couronne de Robert. (NdT) Les barons obligèrent Jean sans Terre à promulguer en 1215 la Magna Carta qui devait garantir certains droits féodaux et réduire l'autorité royale, mais devant le manque d'empressement de Jean à respecter la Grande Charte, les barons appelèrent Louis VIII qui, alors que Jean était déjà mort, fut défait en 1217 à Lincoln et Douvres. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

298

Cela n'arrive pas qu'en monarchie. En effet, alors que la République romaine de l'antiquité se nommait le sénat et le peuple de Rome, ni le sénat ni le peuple ne prétendaient détenir tout le pouvoir, ce qui, d'abord, causa les séditions de Tiberius Gracchus, Caius Gracchus 1, Lucius Saturninus 2, et d'autres, et plus tard, les guerres entre le sénat et le peuple sous Marius et Sylla, et de nouveau sous Pompée et César, jusqu'à l'extinction de la démocratie et l'établissement de la monarchie. Le peuple d'Athènes ne s'était interdit qu'une seule action : que personne, sous peine de mort, ne proposât de reprendre la guerre pour l'île de Salamine. Et pourtant, de ce fait, si Solon n'avait pas fait courir le bruit qu'il était fou, et n'avait pas ensuite, avec les gestes et les façons de faire habituelles d'un fou, et en vers, proposé cette guerre au peuple amassé autour de lui 3, ils auraient eu un ennemi constamment prêt [à attaquer] aux portes même de leur cité. De tels maux et de tels bouleversements 4, toutes les Républiques les connaissent inévitablement, si leur pouvoir est limité, aussi peu que ce soit. En second lieu, je note les maladies d'une République qui procèdent du poison des doctrines séditieuses, dont l'une est que chaque particulier est juge des bonnes et des mauvaises actions. C'est vrai dans l'état de simple nature, où il n'y a pas de lois civiles, et aussi sous un gouvernement civil, dans les cas qui ne sont pas déterminés par la loi. Mais dans les autres cas, il est évident que la mesure des actions bonnes et mauvaises 5 est la loi civile, et le juge est le législateur, qui est toujours le représentant de la République. À partir de cette fausse doctrine, les hommes sont inclinés à débattre en eux-mêmes 6, et à disputer 7 des commandements de la République, et à leur obéir après coup, ou leur désobéir, selon ce qu'ils penseront bon [de faire] en fonction de leurs jugements personnels. De cette façon, la République est troublée et affaiblie 8.

1

2 3 4

5 6 7 8

Les frères Gracques, tribuns de la plèbe, tentèrent d'améliorer le sort du peuple. En 133 avant J.C., Tiberius voulut allouer aux citoyens sans ressources des terres de l'ager publicus (terres des peuples vaincus), et il fit passer la loi agraire illégalement, malgré l'opposition des nantis et le peu d'empressement du petit peuble. Cela lui valut d'être assassiné en 129 avant J.C. Son frère Caius, qui organisa des distributions de blé aux pauvres, et reprit les réformes agraires de son frère, fut évincé par un tribun plus démagogue, et mourut dans une révolte qu'il organisa, alors qu'on abrogeait ses lois. C'est en leur honneur que Babeuf, très intéressé par les problèmes agraires, se fit appeler Gracchus Babeuf. (NdT) Suétone (Jules César, 12) parle des séditieuses entreprises du tribun Lucius Saturninus. (NdT) Il décida ainsi les Athéniens et gagna contre les Mégariens. Voir Plutarque : Vie de Solon, 8. (NdT) "shifts". F. Tricaud traduit "stratagèmes", G. Mairet traduit "manoeuvres". Je pense qu'il s'agit tout simplement des bouleversements que pourrait connaître la cité en cas de guerre. S'il s'agissait de stratagèmes, comment Hobbes pourrait-il généraliser et utiliser l'expression "forced to that"? (NdT) "the measure of good and evil actions". (NdT) "to debate with themselves". Traduction erronée de G. Mairet : "débattre entre eux". (NdT) Au sens classique de la disputatio latine : peser les arguments, envisager le pour et le contre. (NdT) "distracted and weakened". La traduction de F. Tricaud ("divisée") est discutable. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

299

Une autre doctrine incompatible avec la société civile est que tout ce que fait un homme contre sa conscience est un péché 1, et elle repose sur la prétention à être soi-même juge du bon et du mauvais 2. En effet, la conscience d'un homme et son jugement sont la même chose ; et ainsi, comme le jugement, la conscience peut aussi être erronée. Par conséquent, même si celui qui n'est assujetti à aucune loi pèche en tout ce qu'il fait contre sa conscience, parce qu'il n'a pas d'autre règle que sa propre raison à suivre, cependant il n'en est pas de même pour celui qui vit dans une République, parce que la loi est la conscience publique 3, par laquelle il s'en engagé à être guidé. Autrement, avec une telle diversité de consciences privées, qui ne sont que des opinions privées, la République doit nécessairement être troublée, et nul n'osera obéir au pouvoir souverain au-delà ce qui semblera bon à ses propres yeux 4. Il a aussi été couramment enseigné que la foi et la sainteté ne sauraient être atteintes par l'étude et la raison, mais par l'inspiration surnaturelle ou la grâce infuse 5. Si l'on accorde cela, je ne vois ni pourquoi un homme devrait rendre raison de sa foi, ni pourquoi chaque chrétien ne serait pas aussi un prophète, ni pourquoi un homme devrait prendre la loi de son pays plutôt que sa propre inspiration comme règle de son action. Et ainsi, nous tombons de nouveau dans la faute qui consiste à se permettre de juger du bon et du mauvais 6, ou d'en faire juges des particuliers qui prétendent être inspirés de façon surnaturelle, ce qui mène à la dissolution de tout gouvernement civil. La foi 7 vient de ce que l'on entend, et cela se fait par ces circonstances accidentelles 8 qui nous conduisent en présence de ceux qui nous parlent, lesquelles circonstances sont toutes combinées 9 par Dieu tout-puissant, et ne sont cependant pas surnaturelles mais seulement indiscernables 10, à cause de leur grand nombre à concourir à [la production de] chaque effet. La foi et la sainteté ne sont en vérité pas très fréquentes, mais elles ne sont cependant pas des miracles : elles viennent de l'éducation, de la discipline, du redressement 11, et des autres voies naturelles par lesquelles Dieu les fait naître 12 en ceux qu'il a élus, quand il le juge bon. Et ces trois opinions, nuisibles à la paix et au gouvernement, sont venues, dans cette partie du monde, de la langue et de la plume de théologiens ignorants qui, mettant
1 2

"is sin". (NdT) Ou "du bien et du mal" ("judge of good and evil"). (NdT) 3 "the law is the public conscience". (NdT) 4 "farther than it shall seem good in his own eyes". (NdT) 5 "infusion" : le mot ici suggère l'entière passivité de celui qui est inspiré par un dessein divin mystérieux. Je suis la traduction de F. Tricaud qui me paraît entièrement justifiée. Cette grâce infuse se distingue des grâces naturelles dont Hobbes parle plus loin. (NdT) 6 "good and evil" : bon ou mauvais, bien ou mal. (NdT) 7 "certes" est ajouté par F. Tricaud. (NdT) 8 "those accidents" : ces accidents, ces circonstances accidentelles, fortuites, ces hasards. (NdT) 9 "contrived : "combinées, arrangées, inventées, réunies. F. Tricaud traduit : "l'oeuvre du Dieu tout-puissant". (NdT) 10 "unobservable". Le mot "indiscernables" est ici utilisé au sens le plus vulgaire de : dont on ne peut rendre compte, qu'on ne peut pas observer (et non pour désigner l'impossibilité de discerner des choses qui seraient exactement de même nature). (NdT) 11 "correction". J'ai choisi "redressement" : remise dans le droit chemin de ce qui est courbe. (NdT) 12 "worketh" : littéralement : les actionne, les fait fonctionner, les met en oeuvre. (NdT)

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

300

en rapport des paroles de l’Écriture sainte d'une façon contraire à la raison 1, font tout ce qu'ils peuvent pour faire croire aux hommes que la sainteté et la raison naturelle ne peuvent se trouver réunies 2. Une quatrième opinion, incompatible avec la nature d'une République, est celle-ci : que celui qui détient le pouvoir souverain est assujetti aux lois civiles. Il est vrai que les souverains sont tous assujettis aux lois de nature, parce que ces lois sont divines et ne peuvent être abrogées par aucun homme ni aucune République. Mais à ces lois que le souverain lui-même, c'est-à-dire la République, fait, il n'est pas assujetti. En effet, être assujetti aux lois, c'est être assujetti à la République, c'est-à-dire au représentant souverain, c'est-à-dire à lui-même, ce qui n'est pas, par rapport aux lois, sujétion, mais liberté 3. Cette erreur, qui place les lois au-dessus du souverain, place aussi un juge au-dessus de lui, et un pouvoir pour le punir, ce qui est instituer 4 un nouveau souverain, et, encore une fois, pour la même raison, un troisième pour punir le deuxième, et ainsi de suite, sans fin, jusqu'à la désorganisation et la dissolution de la République. Une cinquième doctrine, qui tend à la dissolution de la République est que chaque homme particulier a une telle propriété absolue de ses biens qu'elle exclut le droit du souverain 5. Tout homme a certes une propriété qui exclut le droit de tout autre sujet, mais il ne la tient que du pouvoir souverain, sans la protection duquel tout autre homme aurait un droit sur elle. Mais si l'on exclut le droit du souverain, ce dernier ne peut pas exécuter la fonction dans laquelle les hommes l'ont placé, qui est de les défendre aussi bien des ennemis étrangers que des torts qu'ils se causent [à l'intérieur] les uns aux autres, et, par conséquent, il n'y a plus de République. Et si la propriété des sujets n'exclut pas le droit du représentant souverain sur leurs biens, encore moins l'exclut-elle en ce qui concerne les fonctions de judicature ou d'exécution dans lesquelles ils représentent le souverain lui-même. Il existe une sixième doctrine, qui est manifestement et directement contraire à l'essence de la République, qui est celle-ci : que le pouvoir souverain peut être divisé 6. En effet, qu'est-ce que diviser le pouvoir d'une République, sinon la dissoudre. En effet, des pouvoirs divisés se détruisent l'un l'autre. Ces doctrines, les hommes les tiennent principalement de certains de ceux qui, spécialistes des lois 7, s'efforcent de les faire se fonder sur leur propre savoir, et non sur le pouvoir législatif 1.
1 2 3 4 5 6

7

F. Tricaud a raison quand il dit que "Spinoza n'est pas loin". (NdT) "to make men think that sanctity and natural reason cannot stand together". (NdT) "which is not subjection, but freedom from the laws". (NdT) "to make". (NdT) "that every private man has an absolute propriety in his goods, such as excludeth the right of the sovereign". (NdT) Alors qu'on oppose souvent Hobbes et Rousseau, il est bon de rappeler - une fois de plus l'influence décisive d'une telle conception de la souveraineté sur Rousseau (voir en particulier le Contrat social). (NdT) "making profession of the laws" : ou, comme le dit F. Tricaud "qui font profession de science juridique". La traduction de G. Mairet ("qui pratiquent les lois") est maladroitement ambiguë.

Thomas Hobbes (1651) Léviathan : 1e partie : De l’homme

301

[Agissant] comme une fausse doctrine, souvent, l'exemple d'un gouvernement différent chez une nation voisine, incline les hommes à changer la forme de gouvernement déjà établie. Ainsi, le peuple juif fut incité à rejeter Dieu, et il réclama au prophète Samuel un roi à la manière des [autres] nations 2. De même, les petites cités grecques furent continuellement troublées par les séditions 3 des factions aristocratiques et démocratiques, certains désirant, dans presque toutes les Républiques, imiter les Lacédémoniens, d'autres les Athéniens. Et je ne doute pas que nom