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L'exceptionnalisme de la politique étrangère américaine

L'exceptionnalisme de la politique étrangère américaine

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This text is in French. It is a master's thesis regarding the claims that US foreign policy is somehow exceptional.
It looks into the origins of such claims, the reasons behind those claims, and the reality of these claims.
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MASTER 2 ETUDES INTERNATIONALES ET EUROPEENNES Spécialité Recherche SECURITE INTERNATIONALE ET DEFENSE

L'"exceptionnalisme" de la politique étrangère américaine

Gaëtan MOREAU

Enseignant: Brigitte VASSORT-ROUSSET Année 2011-2012

"It was as if in the Providence of God a continent had been kept unused and waiting for a peaceful people who loved liberty and the rights of men more than they loved anything else, to come and set up an unselfish commonwealth." Woodrow Wilson1 "Our nation is chosen by God and commissioned by history to be a model to the world of justice" George W. Bush2 "For the great enemy of truth is very often not the lie – deliberate, contrived and dishonest – but the myth – persistent, persuasive, and unrealistic. Too often we hold fast to the clichés of our forebears. We subject all facts to a prefabricated set of interpretations. We enjoy the comfort of opinion without the discomfort of thought." John F. Kennedy3

Dans son ouvrage Diplomacy, Henry Kissinger dit de John Foster Dulles, Secrétaire d'État américain entre 1953 et 1959 : "American secretaries of state have traditionally affirmed America's exceptionalism and the universal validity of its values. Dulles was no different except that his form of exceptionalism was religious rather than philosophical"4. L'exceptionnalisme semble effectivement être une position assez largement partagée dans les cercles politiques5 et académiques6 américains, ce qui souligne l'interpénétration de ces deux groupes aux États-Unis. En tant que partie intégrante de leur vision du monde, l'exceptionnalisme influe sur les rapports au monde des Américains en général et de leurs dirigeants en particulier 7. Cet exceptionnalisme ne peut se réduire à une simple affaire interne puisque l'exceptionnalisme serait
1 Woodrow Wilson, Address at the Military Academy, West Point, June 13th 1916 in Selected Addresses and Papers of Woodrow Wilson, University Press of the Pacific, 2002, p.127 2 George W. Bush, discours à la convention annuelle du B'nai B'rith International, Washington DC, 28 août 2000 reprenant presque mot à mot son père qui déclarait lors de sa Thanksgiving address en 1992: "By remaining grateful for, and faithful to, that divine commission, America has become a model of freedom and justice to the world - as our pilgrim ancestors envisioned, a shining "city upon a hill."" 3 Yale University Commencement Address, 11 juin 1962. 4 Henry Kissinger, Diplomacy, Simon & Schuster, 1995, p.534 5 Pour l'exemple le plus récent, voir l'ouvrage de Newt Gingrich sorti pour la primaire républicaine, A Nation Like No Other: Why American Exceptionalism Matters, Regnery Publishing, 2011. 6 Sydney Verba de l'Université d'Harvard écrit " What U.S. academic traveling abroad has not been asked by a bemused foreigner to "explain" the United States? At issue may be something specific (...); or something systemic (...). Some may argue that our country is not that unusual, but most of us, I bet, would accept the premise that the United States is exceptional." (nous soulignons) in Sidney Verba, review of American Exceptionalism: A DoubleEdged Sword by Seymour Martin Lipset, The American Political Science Review, Vol. 91, No. 1 (Mar., 1997), pp. 192-193 7 "Toute conception du monde a une singulière tendance à se considérer comme la vérité dernière sur l'univers " Carl Gustav Jung, L'Âme et la vie, le livre de poche, 2008, p.300

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une caractéristique essentielle des États-Unis, inexistante dans les autres pays du monde, et cette différence d'essence entraînerait mécaniquement des conséquences dans leurs rapports internationaux. L'exceptionnalisme, étant inhérent au pays, se reflèterait dans la politique exterieure. Il importe donc de déterminer la place de l'exceptionnalisme dans la weltanschauung américaine afin de cerner ce que serait l'exceptionnalisme de la politique étrangère américaine et quels seraient ses effets car dans une analyse constructiviste des relations internationales, on ne peut que prendre en compte l'influence d'une telle vision du monde sur les actions. Introduction En 1996, à l'occasion de la sortie de l'ouvrage de Seymour Martin Lipset sur

l'exceptionnalisme américain, Nigel Bowles8 notait alors : American exceptionalism is too often inferred from its distinctiveness and too frequently asserted rather than demonstrated, notwithstanding the undeniably exceptional attention devoted to the study of American politics by the army of American political scientists. The necessity of examining whether - rather than assuming that - the hypothesis that American institutional and cultural exceptionalism are qualitatively or quantitatively different to those of other democracies, remain. Il peut apparaître surprenant qu'à cette date, l'existence même d'un exceptionnalisme américain, que l'on fait pourtant remonter à Tocqueville, soit plus d'un siècle et demi plus tôt, n'ait toujours pas dépassé le stade d'une hypothèse, pourtant traitée comme un fait par "l'armée de politistes américains". Il apparaît donc que le concept d'exceptionnalisme américain, relativement répandu dans la littérature en Relations Internationales (RI) du fait de l'importance académique des auteurs américains pose de gros problèmes au niveau des sources historiques : celles-ci, plutôt que d'être des preuves ou même de simples soutiens à son existence, tendent plutôt à montrer son inexistence. Hilde Eliassen Restad pouvait ainsi appeler à un " Academic updating" et écrire, dans un article au titre explicite, Old Paradigms in History Die Hard in Political Science: US Foreign Policy and American Exceptionalism9: "American exceptionalism is an ideology, and, as such, it actually does not matter whether the United States “is still exceptional”10. The United States is exceptional as long as Americans believe it to be exceptional. American exceptionalism—and US foreign policy with it—has a teleological aspect to it: what is America today will be the world tomorrow 11 Americans have always assumed that people everywhere share American political and moral ideas—“that the people left to
8 Nigel Bowles' review of American Exceptionalism: A Double-Edged Sword by Seymour Martin Lipset, International Affairs, Vol. 72, No. 4, (Oct., 1996), pp. 868-869 9 Hilde Eliassen Restad, Old Paradigms in History Die Hard in Political Science: US Foreign Policy and American Exceptionalism, American Political Thought, Vol. 1, No. 1 (Spring 2012), pp. 53-76 10 Parker, Kathleen. “President Obama and That ‘Exceptional’ Thing.” Washington Post, 30 janvier 2011. 11 Westad, Odd Arne. The Global Cold War: Third World Interventions and the Making of Our Times . New York: Cambridge University Press. 2006. p.9

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themselves would abandon their ‘wicked’ statesmen and espouse the cause of peace and reasonableness as understood in the liberal world, and above all, in the United States” 12. This underlies the idea that in every foreigner there is an American waiting to get out. It is an assumption that links the otherwise unlikely grouping of Woodrow Wilson, Ronald Reagan, William Jefferson Clinton, and George W. Bush and their mission to reform the world in the American image." Nous suivrons cet auteur en qualifiant l'exceptionnalisme d'idéologie, et il nous importera donc ici de montrer la formation de cette idéologie et ses effets sur la politique étrangère américaine. Il nous faut donc d'abord replacer l'exceptionnalisme américain dans son contexte historique pour mettre en perspective les actes et les discours des gouvernements US dans le domaine des relations internationales. Traditionnellement compris et analysé, l'exceptionnalisme américain aurait produit une ambivalence présente au coeur de la politique étrangère américaine : une tendance isolationniste, de retrait du monde, où le rôle de l'Amérique ne serait que d'être un modèle pour qui veut bien s'en inspirer, tendance exemplifiée par les avertissements de George Washington et Thomas Jefferson de ne pas se laisser emprisonner par des alliances ; et une tendance interventionniste, où l'Amérique serait investie d'une mission, celle de répandre son modèle dans le monde, les 14 points de Wilson en étant le meilleur exemple. Ces deux tendances se succéderaient à intervalles réguliers ou seraient concomitantes mais plus au moins puissantes selon les époques. Comme l'exceptionnalisme dont il constitue un pilier, l'isolationnisme américain est dorénavant considéré comme un mythe13. On ne saurait donc assez souligner l'importance qu'il y a de revenir sur l'histoire pour ne pas, une fois de plus, utiliser des concepts idéologiques comme s'ils étaient neutres ou historiquement vérifiés. Car comme le fait remarquer Hilde Eliassen Restad, "the predominant definition of American exceptionalism, and the way it is used to explain US foreign policy in political science, relies on outdated scholarship within history."14 On ne pourra pas donc faire l'économie d'un retour sur les moments historiques qui servent à soutenir la définition de l'exceptionnalisme américain, ce qui oblige à un retour sur l'histoire des États-Unis, et pas seulement sur la période contemporaine, pour voir l'usage et les conséquences actuelles de ce concept sur la politique étrangère américaine15. Avant même ce retour historique, il nous faudra,
12 13 14 15 Kohn, Hans. American Nationalism: An Interpretive Essay. 1957.New York: Macmillan, p.205 cf. Bear Braumoeller, The Myth of American Isolationism, Foreign Policy Analysis, 6(4),2010, pp. 349-371 Hilde Eliassen Restad, op.cit., p. 53 Il n'est malheureusement pas exceptionnel de voir des théories en RI reposant sur des arguments historiques approximatifs. Ainsi l'assertion communément reprise selon laquelle les guerres de la deuxième moitié du XIXe auraient été plus rares et moins meurtrières. Entre 1850 et 1864, la révolte des Taiping fit au moins vingt millions de morts, soit proportionnellement plus que la Seconde Guerre mondiale - le monde comptant 430 millions d'habitants en 1850. Cette guerre qui participa à l'effondrement éconmique de la Chine et où fut impliquée des troupes britanniques et françaises, fait partie intégrante de la weltanshauung de la Chine populaire (cf. les bas-reliefs du monument aux Héros du Peuple, place Tienanmen). On ne peut donc qu'insister sur la nécessité d'une vision adéquate des faits historiques pour soutenir la validité des théories en relations internationales. Sur l'influence de la weltanshauung chinoise sur les théories en RI cf. Yaqing Qin. Why Is There No Chinese International Relations Theory?, in Amitav Acharya, Barry Buzan (eds), Non-Western International Relations Theory, Routledge, 2009. pp

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dans une première partie cerner les origines et les définitions du concept d'exceptionnalisme, expression qui n'est pas univoque. Dans une deuxième partie, nous nous attarderons donc sur la vision historique qui sous-tend l'idée d'exceptionnalisme et nous la mettrons en rapport avec l'évolution historique telle que connue par les historiens. Enfin dans une troisième partie, nous regarderons comment est née cette idéologie et quels en sont les usages contemporains.

1. American exceptionalism : origines et définitions.
Déterminer la naissance de l'expression est nécessaire pour cerner la nature et les effets de l'exceptionnalisme américain dans la politique étrangère américaine puisqu'on pourra déterminer quand et qui, à l'origine, parle d'exceptionnalisme. En effet, l'usage d'un terme montre où et quand le besoin de celui-ci s'est fait sentir et le contexte de sa création et de son usage sont révélateurs de sa nature. Celà est d'autant plus nécessaire que l'expression est ambiguë et possède plusieurs définitions. 1.1 Origine de l'expression American exceptionalism. Le père putatif de l'expression d'exceptionnalisme américain, et donc prétendument le premier observateur conscient du phénomène, serait Alexis de Tocqueville. Seymour Lipset, un des principaux auteurs sur l'exceptionnalisme américain l'annonce clairement : "American Exceptionalism, (the phrase is Tocqueville's)"16. Cette paternité est reprise par la plupart des auteurs de RI qui la justifient par une phrase extraite de De la démocratie en Amérique : "La situation des Américains est donc entièrement exceptionnelle". Cette attribution est plus que criticable. D'une observation d'une situation exceptionnelle est déduit l'existence d'un exceptionnalisme de nature. Ce saut qualitatif qui passe de l'exceptionnalité de circonstances à l'exceptionnalité de l'être n'est jamais explicité et encore moins expliqué17. Or il existe une différence entre observer l'exceptionnalité de circonstances et une nature exceptionnelle. C'est une faute de raisonnement que de dire que parce qu'être foudroyé est une circonstance exceptionnelle, ceux qui le sont sont des êtres exceptionnels. L'exceptionnalisme américain ne peut se contenter d'affirmer seulement l'existence de différences avec les autres nations, sous peine de perdre tout intérêt puisque cela reviendrait à une
26-47. 16 Seymour Lipset, American Exceptionalism Reaffirmed, International Review of Sociology (Series 1) Volume 2, Issue 3, 1988. 17 Ainsi, typiquement, Michael Kammenn infère de l'observation de circonstances exceptionnelles, l'existence d'une nature exceptionnelle : "What is especially striking in the literature written about the United States by foreign observers is that the emphasis upon exceptionalism is so persistent and so powerfully felt. " The position of America is quite exceptional," Tocqueville wrote" Michael Kammen, The Problem of American Exceptionalism: A Reconsideration, American Quarterly, Vol. 45, No. 1 (Mar. 1993), p.7

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simple explicitation de l'adjectif "américain"; il faut encore que cette différence crée une singularité sur le plan historique, social ou institutionnel, qui soit elle-même différente de la singularité des autres pays : les États-Unis doivent être différents différement. Or Tocqueville n'utilise le terme "exceptionnel" que pour qualifier le contexte géographique et historique des États-Unis et, contrairement à ce que beaucoup font semblant de croire, il n'utilise pas l'expression "exceptionnalisme américain"18. Cette phrase de Tocqueville qui sert de source à cette attribution est même détournée de son sens initial, qui est une explication du matérialisme des Américains, que Tocqueville considère explicitement comme des Anglais, et n'est pas la constatation d'un quelconque exceptionnalisme américain19. Il convient donc de rejeter l'idée communément admise que l'expression voire le concept d'exceptionnalisme américain vient de Tocqueville. Ce dernier pense certes que l'Amérique a des caractéristiques qui lui sont propres, et cherche à les observer, mais jamais il n'en déduit qu'il existerait un exceptionnalisme américain. Il faut donc rechercher ailleurs l'origine de cette expression. Une autre paternité putative est celle de Staline lui-même 20. En effet, l'expression "American exceptionalism" apparaît dans le débat sur la lutte des classes aux États-Unis dans l'entre-deuxguerres21. Cette thèse fut défendue au sein du Parti communiste américain par Jay Lovestone, protégé de Nikolaï Boukharine, et qui fut exclu en 1929 du Komintern et du Parti à la suite de l'éviction du Politburo soviétique de Boukharine. Jay Lovestone, au vu de la prospérité américaine
18 Il y a 47 occurences du lexème "exception" dans De la démocratie en Amérique de Tocqueville et aucune ne fait partie de l'expression "exceptionnalisme américain". 19 "Je ne puis consentir à séparer l'Amérique de l'Europe , malgré l'Océan qui les divise. Je considère le peuple des États-Unis comme la portion du peuple anglais chargée d'exploiter les forêts du Nouveau-Monde ; tandis que le reste de la nation, pourvue de plus de loisirs et moins préoccupée des soins matériels de la vie, peut se livrer à la pensée et développer en tous sens l'esprit humain. La situation des Américains est donc entièrement exceptionnelle, et il est à croire qu'aucun peuple démocratique n'y sera jamais placé. Leur origine toute puritaine, leurs habitudes uniquement commerciales, le pays même qu'ils habitent et qui semble détourner leur intelligence de l'étude des sciences, des lettres et des arts; le voisinage de l'Europe qui leur permet de ne point les étudier sans retomber dans la barbarie; mille causes particulières dont je n'ai pu faire connaître que les principales, ont dû concentrer d'une manière singulière l'esprit américain dans le soin des choses purement matérielles. Les passions, les besoins, l'éducation, les circonstances, tout semble, en effet, concourir pour pencher l'habitant des États-Unis vers la terre. La religion seule lui fait, de temps en temps, lever des regards passagers et distraits vers le ciel. Cessons donc de voir toutes les nations démocratiques sous la figure du peuple américain, et tâchons de les envisager enfin sous leurs propres traits. On peut concevoir un peuple dans le sein duquel il n'y aurait ni castes, ni hiérarchie, ni classes; où la loi, ne reconnaissant point de priviléges, partagerait également les héritages, et qui, en même temps, serait privé de lumières et de liberté. Ceci n'est pas une vaine hypothèse: un despote peut trouver son intérêt à rendre ses sujets égaux, et à les laisser ignorants, afin de les tenir plus aisément esclaves ." (nous soulignons en gras, la phrase utilisée pour attribuer l'expression voire l'idée d'exceptionnalisme américain à Tocqueville est de plus soulignée) Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, tome 2, première partie, chapitre IX. 20 Pour une étude détaillée sur l'exceptionnalisme américain dans son contexte communiste, cf. " Part I: American Exceptionalism" in Harvey Klehr, The Communist Experience in America: A Political and Social History, Transaction Publishers, 2010 21 "Any look at working-class politics in the 1920s and 1930s must grapple with the theory of American exceptionalism, which posits a nonclass-based model of political engagement " in Cecelia Bucki, Bridgeport's Socialist New Deal 1915-36, University of Illinois Press , 2001. p. 2

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des années 1920, défendait, avant le krach boursier22, la thèse qu'il existait une exception américaine et que le capitalisme avait atteint aux États-Unis un état d'équilibre. Ayant décrété la fin de la phase de stabilité du capitalisme en 1927, cette thèse déviationniste aurait été moquée par le chef du Komintern, Joseph Staline, sous le terme d'exceptionnalisme américain 23. Cette expression, largement attestée dans les débats communistes de ces années, fut reprise ensuite à l'avènement de la guerre froide parce qu'elle sous-entendait l'immunité des États-Unis au système communiste 24. Il importait néanmoins que l'exceptionnalisme américain ne fut pas qu'un discours d'Américains sur eux-mêmes sous peine de perdre toute crédibilité d'objectivité; il convenait donc, puisqu'il s'agissait de montrer la différence intrinsèque entre les États-Unis et l'Europe, que des Européens tinssent également ce discours.25 Il faut remarquer que Tocqueville n'a pas été le seul Européen du XIXe embarqué dans cette entreprise de justification d'une différence intrinsèque de l'Amérique. On retrouve ici et là des traces beaucoup plus grossières de ce processus de justification. Par exemple dans un article sur les écrits du philosophe russe Nicolaï Tchernychevski, sur l'esclavage aux États-Unis, la recherche de validation de l'exceptionnalisme (alors encore entre guillemets, dénotant son usage rare en 1945 dans cette acception) est explicite : "Finally, Chernyshevski himself is to be placed in the foremost ranks of the European "progressives" of whom he speaks. Thus Chernyshevski's admiration for (what he considered) the best in American life, i.e., American democracy in toto is manifest, and his consciousness of the salutary and growing influence of America upon the Old World most sensitive - a covert assertion of the American "exceptionalism" in the world of capitalist nations."26 (Nous soulignons)
22 Après la crise de 1929, ses opposants pouvaient écrire: "The storm of the economic crisis in the United States blew down the house of cards of American exceptionalism and the whole system of opportunist theories and illusions that had been built upon American capitalist "prosperity" ." in Thesis and resolutions for the seventh national convention of the Communist Party of U.S.A,, Workers Library Publishers, 1930, p.4 23 "Especially should it be remembered that it was Stalin who led the fight against the theory of American exceptionalism, as far back as 1928, when it began to be defended by Lovestone. " Political affairs: Volume 13, Issues 9-12, 1934, p. 1034 24 "Extracting 'exceptionalism' from Communist party jargon, scholars moving centerward from the anti-Stalinist left injected it into the central vocabulary of American social and political science. An absence - the relative failure of socialism in the United States - became the defining point of the nation's history, a ratification of the special dispensation of the United States in a revolutionary world where Marx still tempted. No book brought together the themes of postwar exceptionalism more influentially than Louis Hartz' The Liberal Tradition of America in 1955. Hartz to be sure was a student of political theory, not an historian. (...) but he put in vivid form what postwar Americans wanted to hear: that the laws of historical motion that held Europe by the throat did not run in the United States" in Anthony Molho and Gordon S. Wood (eds), Imagined Histories: American Historians Interpret the Past, Princeton University Press, 1998, p. 28 25 "But the power of the doctrine to solicit the belief that the United States was unencumbered by Europe's historical traditions depended upon the recognition of European observers for its validation. In the transition from World War II to the cold war, U.S. consensus historians like Arthur Schlesinger Jr. and Henry Steele Commager cited Alexis de Tocqueville's nineteenth-century account of his travels through the United States as definitive verification of the doctrine of American exceptionalism." in Donald E. Pease, The New American Exceptionalism , University of Minnesota Press, 2009 26 David Hecht, Two Classic Russian Publicists and the United States , American Slavic and East European Review, Vol. 4, No. 1/2 (Aug., 1945), pp. 1-32

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Tocqueville restera malgré tout celui qui héritera de cette paternité, ayant commis un ouvrage entier sur l'Amérique, et étant lui-même un libéral de la vieille Europe, il ressemblait ainsi le plus au père putatif. Il apparaît donc que l'"American exceptionalism", expression tirée du jargon communiste des années 1920, fut reprise dès l'après-guerre dans un contexte de tensions avec l'Union soviétique. On a donc là une expression construite pour la guerre froide. Pour s'assurer de manière incontestable de l'origine et du développement de l'usage de cette expression, on peut la rechercher dans le plus large corpus de langue anglaise 27. Cette recherche lexicale du bigramme "American exceptionalism" appuie notre explication sur l'origine de l'expression : créée dans l'entre-deux-guerres, son usage se répandra à l'orée de la guerre froide pour exploser significativement à la fin de celle-ci, à partir du milieu des années 1980 et surtout au début des années 1990 (fig. 1).

Figure 1: usage de l'expression « American exceptionalism » dans le corpus de langue anglaise.
Source: N-gram viewer, Google Books. (avec les deux orthographes : 'exceptionalism' et 'Exceptionalism').

L'origine de l'expression n'apporte malheureusement rien sur le contenu de celle-ci car si à l'origine, dans le jargon communiste, "American exceptionalism" exprimait une interprétation plutôt léniniste que strictement marxiste de l'évolution du capitalisme28, il est clair que le terme n'eut plus du tout la même signification une fois utilisé hors de ce contexte. Il convient donc de définir son sens.

1.2. Définitions d'American exceptionalism.
27 Avec plus de 130 millions d'ouvrages, Google Books est un corpus statistiquement pertinent car presque exhaustif pour ce genre de recherches. 28 Harvey Klehr, op.cit. p.40

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Celui-ci peut être défini soit comme une notion objective, soit comme une notion subjective. On retiendra deux grandes définitions qui ne sont pas exclusives l'une de l'autre : 1. L'idée que les États-Unis diffèrent qualitativement et de façon objective des autres pays développés29 du fait de leur credo national, leur évolution historique, et de leurs institutions politiques et religieuses distinctives. 2. La croyance, par nature subjective, que les États-Unis ont une histoire ou un destin unique. Ces définitions ne sont pas mutuellement exclusives car la croyance, religieuse ou philosophique en un destin particulier des États-Unis, peut être étayée par des considérations historiques et institutionnelles objectives. Ainsi définis, les effets de l'exceptionnalisme sur la politique étrangères seraient certes des dérivés de la nature même des États-Unis, mais des dérivés inévitables car inhérents au pays, et toute volonté de changer ces effets externes reviendrait à vouloir changer la nature même de l'Amérique. Une autre politique étrangère serait donc une atteinte à l'identité même de la nation. Avant même de considérer le contenu de cette idée et ses conséquences pratiques, il faut donc noter que l'usage du concept d'exceptionnalisme de la politique étrangère américaine a pour effet d'appuyer son inéluctabilité parce que celle-ci serait un effet constitutif de la nature même du pays, rendant donc cette politique - quelle qu'elle soit - très peu flexible. On comprend l'intérêt politique de l'idée d'exceptionnalisme américain puisque cette idée revient en pratique à rendre difficile toute remise en cause d'une politique extérieure s'en réclamant sous peine d'altération de la nature même du pays, ce que les Américains appellent, par une expression intraduisible en français, un-American30. Il convient donc de s'attarder sur la généalogie des différentes définitions du concept pour en cerner le contenu avant de pouvoir jauger des effets sur la politique étrangère des États-Unis. Les considérations objectives de l'exceptionnalisme américain ne peuvent être que repérées à partir d'un regard a posteriori sur la trajectoire historique des États-Unis d'Amérique, alors que la croyance en une spécificité inhérente peut, elle, trouver sa source avant même la construction du pays par des influences religieuses et philosophiques. 1.3. Les sources religieuses et philosophiques de l'exceptionnnalisme américain. L'Amérique peut paraître comme un pays relativement jeune, mais sa pensée est très vieille car elle plonge ses racines dans la pensée religieuse et philosophique de l'Europe. Toujours cité
29 Cette différence qualitative est en effet toujours revendiquée par rapport à l'Europe voire aux autre pays développés, mais jamais vis-à-vis d'un quelconque pays du Tiers-Monde. 30 La Chambre des représentants US fut dotée entre 1947 et 1975 d'un comité intitulé House Committee on UnAmerican Activitites (HUAC)

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comme un discours d'Américain pour des Américains, le discours du puritain gouverneur de la Massachusets Bay Colony et toujours Anglais John Winthrop à ses compatriotes également coreligionnaires en partance pour la Nouvelle-Angleterre en 1630, les exhortant à être des exemples pour le Monde, une "city upon the hill", serait le premier signe de l'exceptionnalisme américain subjectif. La volonté de se démarquer d'un monde corrompu, l'Europe, est en effet une des motivations originelles de la colonisation anglaise de l'Amérique. Pour les Puritains qui sont calvinistes, la grâce de Dieu ne pouvait être conquise. Chaque homme était déjà prédestiné à être sauvé ou non, et quoiqu'il fasse sur Terre, rien n'y pouvait changer. Néanmoins, les signes matériels servent de signes avant-coureurs de l'élection. La réussite dans ce bas-monde, signe de la faveur divine, porte témoignage du salut dans l'au-delà. Avec les Pères fondateurs, adeptes de la philosophie des Lumières, l'origine divine de la prédestination disparait, mais pas le contenu. On passe d'un signe divin à une mission de civilisation, celle de montrer au monde le triomphe de la raison dans le domaine politique. Dans ces deux cas, le matérialisme garde son importance : la réussite matérielle est le but essentiel de la vie humaine car cette réussite seule permet de juger in fine ce qui, dans une perspective divine, est bon de ce qui est mal ou, dans une perspective philosophique, ce qui marche ou ne marche pas. Cette réussite materielle n'est pas forcément un but en soi - les habitudes philantropiques américaines peuvent en témoigner - mais elle reste le critère de réussite déterminant. Déjà les pélerins de la Massachusets Bay Company, entreprise à but lucratif, n'émigraient pas uniquement pour raisons religieuses, mais bien principalement en tant qu'entrepreneurs à la recherche d'opportunités économiques dans le nouveau monde. Dans la construction identitaire américaine, le continent américain existait pour ceux qui voulaient et pouvaient l'exploiter, afin de permettre à chacun de réaliser son destin pleinement, de faire advenir le meilleur des futurs possibles, en un mot "the pursuit of happiness"31. Cette prédestination de l'individu à un destin personnel, qui ne peut être connu que grâce à la réussite matérielle, se retrouve telle quelle dans le discours américain sur l'exceptionnalisme des États-Unis : la réussite matérielle du pays, sa puissance, est la preuve même de l'unicité de son destin. On voit dès le début du XIXe cette idée, alliage religieux et philosophique, de la prédestination des États-Unis à un destin où l'intérêt national englobe l'intérêt du monde. En 1850, Herman Melville pouvait faire dire à son narrateur un texte que ne renierait pas un John Foster Dulles ou un George W. Bush et qui montre que le contenu du concept d'exceptionnalisme (à défaut de l'expression) est déjà formé à cette époque :
31 Préambule de la Déclaration d'Indépendance de 1776: " We hold these truths to be self-evident, that all men are created equal, that they are endowed by their Creator with certain unalienable Rights, that among these are Life, Liberty and the pursuit of Happiness."

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"The Past is the text-book of tyrants; the Future the Bible of the Free. (...) Let us leave the Past, then, to dictate laws to immovable China; let us abandon it to the Chinese Legitimists of Europe. (...) But in many things we Americans are driven to a rejection of the maxims of the Past, seeing that, ere long, the van of the nations must, of right, belong to ourselves. There are occasions when it is for America to make precedents, and not to obey them. We should, if possible, prove a teacher to posterity, instead of being the pupil of by-gone generations. More shall come after us than have gone before; the world is not yet middle-aged. Escaped from the house of bondage, Israel of old did not follow after the ways of the Egyptians. To her was given an express dispensation; to her were given new things under the sun. And we Americans are the peculiar, chosen people - the Israel of our time; we bear the ark of the liberties of the world. Seventy years ago we escaped from thrall; and, besides our first birth-right embracing one continent of earth - God has given to us, for a future inheritance, the broad domains of the political pagans, that shall yet come and lie down under the shade of our ark, without bloody hands being lifted. God has predestinated, mankind expects, great things from our race; and great things we feel in our souls. We are the pioneers of the world; the advance-guard, sent on through the wilderness of untried things, to break a new path in the New World that is ours. In our youth is our strength, in our inexperience our wisdom. At a period when other nations have but lisped, our deep voice is heard afar. Long enough have we been sceptics with regard to ourselves, and doubted whether, indeed, the political Messiah had come. But he has come in us, if we would but give utterance to his promptings. And let us always remember, that with ourselves - almost for the first time in the history of earth- national selfishness is unbounded philantropy; for we cannot do a good to America, but we give alms to the world."32 On retrouve tous les ingrédients de l'exceptionnalisme américain dans ce mélange de prédestination à une fortune extraordinaire, de justifications bibliques approximatives33, d'ignorance volontaire - et nécessaire - de l'existence des indigènes du continent, du refus de l'histoire considérée comme tout juste bonne pour la Chine34 et l'Europe, et in fine, d'un messianisme portant la lumière aux autres Nations parce que l'intérêt des autres pays coïncide nécessairement avec l'intérêt national américain, celui-ci reposant sur des vérités universelles intangibles, dictées par Dieu ou la Raison. On voit que le contenu subjectif du concept d'exceptionnalisme américain plonge ses racines dans les croyances puritaines des Pilgrims renforcées par la philosophie des Founding Fathers et existe dès le début du XIXe 35 mais que ce discours n'est pas encore appelé exceptionnalisme 36. Or dans le récit national américain, il existe certains faits historiques considérés comme révélateur ou
32 Herman Melville, White jacket; or the World in a Man-of-war, Grove Press, 1850, pp. 237-239 33 Melville est facétieux sur ce point car l'Ancien Testament relate qu'au contraire, Israël semble avoir eu tendance à suivre les manières égyptiennes après sa sortie d'Egypte en abandonnant Yahvé à maints reprises. De plus " to her were given new things under the sun " est une référence au vers de l'Ecclésiaste (I.9) qui dit exactement le contraire : "il n'y a rien de nouveau sous le soleil". 34 Il semblerait que le constat soit partagé si l'on en croit la citation attribuée à Zhou Enlai que "One of the delightful things about Americans is that they have absolutely no historical memory." 35 Ce discours n'est d'ailleurs pas proprement américain. Ainsi Hegel (1770-1831), écrivait déjà : "L'Amérique est donc le pays de l'avenir (...) c'est un pays de rêve pour tous ceux que lassent le magasin d'armes historique de la vieille Europe. On rapporte ce mot attribué à Napoléon : "Cette vieille Europe m'ennuie". L'Amérique doit se séparer du sol sur lequel s'est passée jusqu'ici l'histoire universelle. " in G.W.F. Hegel, Leçons sur la philosophie de l'Histoire, Vrin, 1963, p.71. 36 "By the beginning of the nineteenth century the idea of America as an exceptional entity had long been an integral component in the identification of America " in Jack P. Greene, The intellectual construction of America: exceptionalism and identity from 1492 to 1800, University of North Carolina Press, 1993. p.7

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preuves de l'exceptionnalisme. Voyons donc leur place dans le récit national et et dans la réalité historique.

2. L'exceptionnalisme américain, une vision téléologique de l'histoire.
Nous devons revenir sur l'histoire des États-Unis car c'est du roman national américain, résumé par la citation de Wilson en exergue, que sont tirés les arguments historiques et institutionnels de l'exceptionnalisme. Il convient donc de les revoir puis d'en apprécier la pertinence au regard de l'évolution historique du pays, notamment les grandes étapes reprises dans la construction de l'exceptionnalisme, telles que la Doctrine Monroe. 2.1. Le roman national américain Ici nous retraçons le récit historique qui sert de base à l'exceptionnalisme, et que l'on peut qualifier de roman national tant il est éloigné de la réalité historique. L'Amérique commencerait réellement avec l'arrivée des Pilgrims, c'est-à-dire des Pélerins, partisans de la liberté religieuse dont ils étaient dépourvus en Europe, et qui ne voulurent rien d'autres que d'être en paix, loin des fracas du monde. Cette liberté religieuse nécessitait une liberté politique qui exista au niveau local et des colonies et qui au niveau national fut conquise d'abord en acquiérant l'indépendance vis-à-vis du Royaume-Uni, puis grâce à l'établissement du système politique établi par les Founding Fathers, Lycurgue modernes dont il convient de conserver le grand oeuvre : la constitution des États-Unis d'Amérique. Dans le roman national américain, l'évolution institutionnelle américaine n'est ainsi jamais présentée comme l'acquisition ou la conquête de nouveaux droits (comme les acquis sociaux en France par exemple) mais comme la réalisation des droits prévus dès l'origine et leur extension à des groupes qui n'en jouissaient pas37. Tout progrès est toujours déjà présent dans le texte originel, ce qui peut justifier la croyance en l'exemplarité de l'Amérique. D'autre part, les libertés religieuses et politiques sont intrinsèquement porteuses de la liberté économique puisque dans le Puritanisme, la réussite matérielle est signe d'élection divine, toute restriction à la liberté économique empêcherait les signes de l'élection de se manifester. La liberté politique, elle, est fondée sur le fait qu'un citoyen qui paye l'impôt doit avoir voix au chapitre (c'est
37 Par le processus d'"enfranchisement" et dans le cas de la perte des droits, celui de " disenfranchisement". À l'origine il s'agit du droit de vote et de participation au processus politique, mais ce même processus s'applique à tous les droits civiques qui sont considérés comme étant déjà tous présents dans la Constitution, le combat politique étant justement d'accéder à des droits déjà existants, et non pas d'en créer de nouveaux. Il s'agit donc alors d'étendre la définition de qui est un homme au sens plein, doté des pleins droits civiques. Au fil de l'histoire, ces droits civiques furent donc étendus, à tous les hommes blancs lors du mouvement de la démocratie Jacksonienne, aux immigrants, aux Noirs, aux femmes, etc. chaque groupe n'exigeant que la réalisation pleine et entière de droits déjà existants et à l'origine restreints à une petite aristocratie, sinon en titre, du moins en fait.

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cette raison qui précipita la guerre d'Indépendance des 13 colonies, il ne faut donc pas sous-estimer l'idée du "qui paye décide" dans la culture américaine, et ce d'autant plus que depuis 1945 et au niveau international, les États-Unis furent très souvent des payeurs), on ne saurait donc empêcher quiconque de s'enrichir, car ce qui lui permet d'accéder à ses droits civiques est le fait de payer l'impôt38. Cette liberté économique est rendue plus nécessaire par l'immense richesse inexploitée d'un continent qui ne demande qu'à être mis en valeur par qui veut bien s'en donner la peine (le sous-entendu étant que les indigènes ont perdu ce droit puisqu'ils ne l'ont pas fait). Ainsi, la réussite matérielle est indubitablement signe de mérite dans la civilisation américaine. Pays de cocagne et loin des fracas du monde par son isolement géographique, les États-Unis n'auraient donc demandé rien à personne, sauf qu'on les laisse vivre en paix, ce qu'exprimerait la Doctrine Monroe. Ils se seraient contentés de continuer à vivre dans leur splendide isolement si les fracas du monde ne les avaient pas rattrapés bien malgré eux. Leur réussite matérielle fut et reste la preuve du bien-fondé de leurs principes et de leurs pratiques, mais ils durent abandonner l'isolationnisme purement défensif de celui qui exige uniquement qu'on le laisse tranquille dans son coin de planète, et furent obligés d'aller finir la Première Guerre Mondiale parce qu'ils furent attaqués. Essayant de retourner à cet isolationnisme défensif entre les deux guerres mondiales, les États-Unis furent de nouveau attaqués et ils durent une nouvelle fois aller finir une guerre mondiale qu'ils n'avaient pas commencée. Conscients cette fois qu'un retour à l'isolationnisme ne pourrait qu'être une pause avant d'être de nouveau impliqués dans les affaires du monde, et ce d'autant plus sûrement que l'URSS ne demandait qu'à étendre sa néfaste influence, les États-Unis prirent sur eux d'organiser la communauté internationale et de défendre le monde libre contre les assauts communistes. Enfin, depuis leur victoire de la guerre froide, ils continuent ce rôle de gardien de la liberté dans le monde, promoteur de la paix et de la démocratie, rôle qu'ils n'ont pas cherché, mais dont l'histoire les a manifestement chargés, parce qu'à chaque fois qu'ils s'en déchargent, les affaires du monde les rattrapent. Ce roman national, comme le fut pour les Français de la IIIe République le " Nos ancêtre les Gaulois", n'est pas dénué de toute vérité, mais, à le comparer avec l'histoire, on comprend vite que l'on est en présence d'un discours, non pas explicatif, mais en grande partie mythologique. Néanmoins cette mythologie, parce que beaucoup d'électeurs et donc beaucoup d'acteurs politiques y adhèrent, nécessite d'être prise en compte pleinement. Il faut néanmoins mettre en parallèle ce roman national avec ce que nous dit la recherche historique pour voir ce qui relève du pur discours sur soi et ce qui relève de la réalité historique.
38 Sur l'impôt, les citoyens Américains sont sujets à l'impôt fédéral même s'ils résident à l'étranger, soulignant ainsi le lien dans la culture américaine entre citoyenneté et paiement de l'impôt, entre démocratie et économie.

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La réalité historique de la politique étrangère américaine est plus prosaïque et n'apparaît d'ailleurs pas exceptionnelle pour le chercheur en science politique qui veut bien ne pas ignorer l'histoire39. Le XIXe siècle est principalement la recherche de débouchés commerciaux en Asie dès le début du siècle et surtout une expansion continentale culminant avec l'acquisition de l'Alaska en 1867, cette expansion continentale devant être comprise comme partie intégrante de la politique étrangère américaine car faite au dépends d'autres pays, et qui a pour corrollaire la pacification des nations indigènes qui se termine en 189040. À partir du réglement de la question indienne, les États-Unis ont consolidé leur base continentale, et depuis la fin de la guerre de sécession, ont unifié leurs intérêts politiques et ils peuvent ainsi se tourner vers une expansion extérieure permise par leur fulgurant décollage économique de la deuxième moitié du XIXe. Ceci va progressivement infléchir leurs relations étrangères qui prennent en compte cette évolution de la puissance US mais sans pour autant modifier fondamentalement leurs discours de politique étrangère, forgée très tôt dans leur histoire, lorsque les États-Unis était un état faible comparativement aux Européeens et donc d'abord soucieux de sa survie. Ce discours trouve sa source dans la nécessité qu'avaient les États-Unis de rester à distance de l'Europe. D'autre part, le mythe de l'isolationnisme 41, qui oblige à considérer l'expansion continentale comme une question intérieure, ne peut exister qu'en supposant cette expansion comme étant le destin naturel de ce pays. Or force est de constater que l'expansion continentale fut avant tout une question de relations étrangères et que rien ne prédestinait les ÉtatsUnis à occuper l'ouest du continent plutôt que le Mexique ou le Canada. Il faut également noter le véritable refus de prendre en compte la question indienne dans le roman national américain (Wilson parle à ce sujet de continent " kept unused") ce qui rejoint également la pratique scientifique en Relations Internationales (RI). Or ce dernier point est capital. On ne peut pas plus balayer la question indienne pour comprendre l'histoire de la politique étrangère des États-Unis et de son exceptionnalisme revendiqué, que la question palestinienne pour celle d'Israël. Dans les deux cas, on a un problème qui est considéré comme intérieur d'un côté, et international de l'autre. Cet oubli de l'existence des guerres indiennes n'est pas anodin, car il est une prémisse essentielle du discours des États-Unis sur eux-mêmes, comme illustré par la citation en
39 Joseph Lepgold et Timothy McKeown concluent ainsi dans leur étude empirique de l'exceptionnalisme de la politique étrangère US: "there is little evidence that U.S. external behavior has differed radically from other maritime powers" in Is American Foreign Policy Exceptional? An Empirical Analysis, Political Science Quarterly, Vol. 110, No. 3 (Autumn, 1995), p. 380 40 Après Wounded Knee le 29 décembre 1890, l'armée américaine, qui distribua vingt Medals of Honor (plus haute distinction militaire américaine) pour cette seule action, n'est plus impliquée dans la question indienne qui devient surtout une affaire de police. 41 Nous empruntons l'expression à Bear Braumoeller, The Myth of American Isolationism, Foreign Policy Analysis, 6(4),2010, pp. 349-371

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exergue de Wilson. Il n'est pas non plus anodin sur le plan scientifique dans le domaine des RI. Il n'y a a priori aucun intérêt scientifique d'ignorer ces guerres. Or l'étude des guerres indiennes reste confinée au domaine des historiens spécialisés et leur existence même est au mieux simplement notée au passage car considérée comme non pertinente 42. On voit ainsi la proximité entre le modèle des États-Unis utilisé dans le discours sur eux-mêmes, et celui utilisé en RI. Il est donc prudent d'approcher l'idée même d'exceptionnalisme de la politique étrangère avec circonspection parce qu'il s'agit d'un décalque de l'idée que se font les Américains d'eux-mêmes. Sauf à rester dans l'analyse des idées, on ne saurait comprendre l'histoire des relations extérieures américaines ainsi que la place de l'exceptionnalisme dans celles-ci indépendamment de la croissance socio-économique du pays, car c'est en conjonction avec cette croissance que la politique extérieure américaine a évolué. Il convient donc de résumer brièvement cette histoire afin d'en déceler l'influence à notre époque. 2.2. Evolution de la politique étrangère américaine des États-Unis On peut voir d'emblée que dès leur naissance, les États-Unis d'Amérique n'ont quasiment jamais cessé d'intervenir militairement en territoire étranger et qu'ils n'ont donc jamais été peu ou prou isolationniste (cf. fig 2).
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Nombre d'interventions

10 8 6 4 2 0
9 18 09 18 19 18 29 18 39 18 49 18 59 18 69 18 79 18 89 18 99 19 09 19 19 19 29 19 39 19 49 19 59 19 69 19 79 19 89 19 99 17 9

Année

Figure 2: Nombre annuel d'interventions armées américaines en territoire étranger.
Source: Richard F. Grimmett, Instances of Use of United States Armed Forces Abroad, 1798 – 2004 , Foreign Affairs, Defense, and Trade Division, Congressional Research Service, Library of Congress, 2004

À leur naissance, les États-Unis d'Amérique étaient composés de trois forces antagonistes qui furent ses moteurs politiques internes et externes jusqu'à la veille de la guerre de Sécession. La recomposition en deux camps irréductibles à la veille de la guerre de Sécession précipita le pays
42 cf. par exemple Correlates of War, Project. Sarkees, Meredith Reid and Frank Wayman, Resort to War: 1816 - 2007, CQ Press, 2010, où les guerres indiennes sont passées sous silence dans un projet qui pourtant vise l'exhaustivité, ce qui fait tirer des conclusions erronées sur qui fait la guerre.

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dans la guerre civile. Celle-ci permit la résolution de ces antagonismes sans pour autant les faire disparaître totalement. L'union sacrée lors de la guerre d'Indépendance ne dura pas. Dès les années 1790, la division entre Federalists et Democratic-Republicans reflétait non seulement des différences de conceptions gouvernementales (élitiste et plus centraliste pour les Fédéralistes regroupés autour d'Hamilton, et plus attachée aux droits des États pour les Démocrates-Républicains de Madison et Jefferson) mais également des intérêts socio-économiques divergents. Ainsi se différencièrent les États agricoles du Sud, développant une agriculture esclavagiste non-vivrière tournée vers l'exportation - le tabac et le coton -, les États commerciaux du littoral de la Nouvelle-Angleterre dont la flotte de navires commerciaux s'accrût considérablement durant le blocus continental par Napoléon, et les États agricoles, puis industriels, du Nord - dit Mid-Atlantic - dont l'agriculture était avant tout vivrière. Les intérêts commerciaux avec l'Angleterre étaient suffisamment puissants en Nouvelle-Angleterre pour qu'au moment de la guerre de 1812, un risque de sécession existât de la part de ces États qui ne voulaient pas entrer en guerre avec leur principal partenaire commercial, et ce malgré les abordages fréquents de la Royal Navy toujours en manque de marins et qui n'hésitait pas à enrôler de force les équipages américains s'ils ne pouvaient pas prouver leur nationalité américaine. On voit là apparaître un trait important de la politique extérieure américaine (qui ne lui est pas exclusif) : l'action extérieure reflète un intérêt interne43. Le blocus continental et la guerre de 1812, en réduisant le commerce avec l'Europe, permit le développement d'un embryon d'industrie dans les États du Nord, industrie qui fut dévastée dès la fin des guerres napoléoniennes et le déversement des produits industriels anglais plus compétitifs. Dès la fin de la guerre de 1812, les intérêts exportateurs des États du Sud, qui commerçaient surtout avec l'Angleterre, l'emportèrent sur leurs sympathies Jeffersoniennes avec la France, et dès lors, ces États s'alignèrent avec les intérêts commerciaux des États côtiers du Nord-Est dont les armateurs transportaient tabac et coton des États du Sud. Que ce soit sur les relations avec l'Angleterre dans les années 1810, la question des droits de douanes dans les années 1820, de la banque nationale dans les années 1830, et de l'expansion vers l'Ouest dans les années 1840, ces deux groupes d'États se retrouvèrent alliés politiques. Cette alliance d'intérêts objectifs tint jusqu'aux années 1850 où la question de l'esclavage devint prépondérante et où pour la première fois, les deux groupes d'États du Nord se retrouvèrent ensemble contre ceux du Sud, précipitant le pays dans la guerre civile. Ces divers intérêts internes motivèrent nombre d'actions de politique extérieure au cours du XIXe. Dès les premières années de la république, les interventions contre les pirates d'Afrique du
43 Pour une étude sur ces influences à notre époque, cf. James Mc Cormick (ed.), The domestic sources of American Foreign Policy: insights and evidence, Rowman & Littlefield Publishers, 2012 (6e ed.)

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Nord et d'ailleurs pour sécuriser leurs voies de navigation commerciales 44 furent motivées par les intérêts économiques et commerciaux des États de la Nouvelle-Angleterre où était basée la flotte commerciale américaine qui transportait les produits des États du Sud. Cependant, la recherche de débouchés commerciaux les poussa à vouloir s'ouvrir des marchés par la force en Asie: les empires européens, monopolistiques, fermaient aux Américains des marchés considérables et toute expansion commerciale ne pouvaient donc se faire qu'en dehors de ceux-ci. C'est dans ce contexte que les États-Unis intervinrent en Chine (débarquement de Marines à Canton en 1843) et au Japon (ouverture commerciale du Japon par la flotte du commodore Perry en 1852 et 1853, qui précipita la révolution Meiji) ou que fut étudiée la possibilité d'annexer Formose. Sur le plan continental, les politiciens du Sud, essentiellement les Démocrates-Républicains qui contrôlaient le Congrès dès la présidence de James Monroe, furent poussés à la promotion de l'expansion territoriale par la nécessité d'habiller et de nourrir leurs esclaves à bas prix en développant de nouvelles terres agricoles afin de garder un avantage compétitif pour leur tabac et leur coton sur le marché mondial. Ce besoin alimentaire était doublé de la volonté de réduire la population des États du Nord anti-esclavagistes afin de réduire leur poids politique, ou au moins d'empêcher leur croissance.45 Ceci aboutit in fine à l'annexion du Texas en 1845, à la division de l'Oregon avec la Grande-Bretagne en 1846, et au rattachement des territoires mexicains après la guerre avec le Mexique en 1848. C'est à cette époque que naît l'idée de Manifest Destiny, dont l'ironie n'échappait pas à certains contemporains. Ainsi le représentant Robert Winthrop pouvait déclarer en 1846 à la Chambre des représentants à propos du réglement de la question de l'Oregon : "There is one element in our title, however which I confess that I have not named, and to which I may not have done entire justice. I mean that new revelation of right, which has been designated as the right of our manifest destiny to spread over this whole continent. It has been openly avowed, in a leading administration journal, that this, after all, is our best and strongest title; one so clear, so preeminent, and so indisputable, that if Great Britain had all our other titles in addition to her own, they would weigh nothing against it. The right of our manifest destiny! There is a right for a new chapter in the law of nations; or rather in the special laws of our own country; for I suppose the right of a manifest destiny to spread, will not be admitted to exist in any nation except the universal Yankee nation! This right of our manifest destiny, Mr Speaker, reminds me of another source of title which is worthy of being placed beside it. Spain and Portugal, we all know, in the early part of the sixteenth century laid claim to the jurisdiction of this whole northern continent of America. Francis I is related to have replied to this pretension, that he should like to see the clause in Adam's will, in which their exclusive title was found."46
44 Comme les États-Unis étaient devenus indépendants, les navires Américains ne tombaient plus sous la protection des divers accords obtenus par la Grande-Bretagne et étaient donc devenus une cible privilégiée de la piraterie méditerrannéenne et atlantique. 45 Un recensement de population a lieu tous les quatre ans afin d'attribuer le nombre correspondant de représentants pour chaque État à la Chambre des Représentants. Un accroissement de population dans les États du Nord rend ces derniers mécaniquement plus puissants à la Chambre, ce que craignaient les États du Sud. 46 Arbitration of the Oregon question, Speech at the House of US representatives, January 3, 1846 in Robert Winthrop, Addresses and Speeches, Little, Brown & Co, Boston, 1852, p. 490.

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C'est dans ce contexte politique et historique privilégiant l'expansion continentale au détriment de l'Espagne puis du Mexique et accessoirement de la Grande-Bretagne et de la Russie que fut forgée la doctrine Monroe, instrument principal de la politique extérieure des États-Unis jusqu'en 1933, et l'instauration de la politique dite de bon voisinage par Franklin Roosevelt. 2.3. La Doctrine Monroe : une doctrine a posteriori. À l'origine, la doctrine Monroe vient d'une offre du Royaume-Uni de faire une déclaration commune contre les possibles intentions de la Sainte Alliance, formée après la chute de Napoléon, de vouloir restaurer l'empire espagnol en Amérique du Sud, alors en pleine décomposition 47. Ces nouveaux pays d'Amérique du Sud espéraient bien la reconnaissance du grand frère NordAméricain dont ils partageaient la philosophie. Mais dès cette date, les idéaux sont subordonnés aux objectifs matériels: cette reconnaissance dut attendre la ratification du traité Adams-Onis avec l'Espagne, cédant la Floride et établissant la frontière occidentale avec les possessions espagnoles du Mexique, alors en pleine guerre d'indépendance. Dans le même temps, la Russie explorait alors ces territoires du Nord-Ouest sur lesquels l'Espagne venait d'abandonner toute prétention. Rejetant l'offre d'une déclaration commune, le secrétaire d'État et futur président John Quincy Adams convanquit le président Monroe de faire une déclaration unilatérale qui sembla être adressée à la fois à la Grande-Bretagne et à la Russie afin de jouer l'une contre l'autre : "Mr. Monroe's declaration in the message of 2 Dec. 1823, to which you allude, was my own work. I wrote that paragraph of the message, and I think he adopted it without alteration. The Declaration itself was first made in a secret communication from me to Baron Tuyll, the Russian Minister. I proposed to Mr. Monroe that it should be made, and after some hesitation and deliberate reflection he agreed to it (...) Its first object was to present to the Emperor Alexander a prevailing motive to recede from his pretensions on the Northwest Coast of America by presenting a principle which he would consider as bearing chiefly upon Great Britain, and which would fall in with his feelings towards her at that time. Its second purpose was as you judged - a warning to Great Britain herself. I believed the principle itself perfectly sound, and that it comported with the dignity and justice of the United States to assume it - With the Emperor of Russia, it was completely successful. You know what its effect was upon Canning...."48
47 Par une lettre du 20 août 1823 de George Canning, ministre des Affaires étrangères à l'ambassadeur américain Richard Rush, où le ministre anglais écrit : "For ourselves we have no disguise. 1. We conceive the recovery of the Colonies by Spain to be hopeless. (...) 4. We aim not at the possession of any portion of them ourselves. 5. We could not see any portion of them transferred to any other Power, with indifference.". Pour cette lettre et autre correspondance sur cette genèse dans son contexte de l'époque, cf. Hugh Miller, The Isthmian Highway: A review of the problem of the Caribbean, 1929, reprint retitré American Imperialism (sic), Arno Press, 1970, pp. 72 sq. 48 Extrait d'une lettre de John Quincy Adams à Richard Rush du 17 septembre 1831. Pour une explication détaillée de la genèse et des intentions initiales de la doctrine Monroe, cf. Edward Crapol, John Quincy Adams and the Monroe Doctrine : some new evidence, Pacific Historical Review, Vol. 48, no 3, Août 1978, pp. 413-418, où est cité l'extrait de cette lettre.

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Cette déclaration n'avait donc à l'origine, aucun grand dessein particulier. Ce n'était qu'une habile manoeuvre diplomatique contre la Russie et la Grande-Bretagne. Cette dernière, comme la France et d'autres, n'eut cure de cette déclaration parce que les États-Unis n'avaient tout simplement pas les moyens de cette politique à cette époque. Ainsi, dès 1829 l'Espagne expédiait des troupes au Mexique et de nouveau en 1832 ; la France elle, occupait Vera-Cruz en 1838. La France encore, la Grande-Bretagne et l'Espagne expédièrent ensemble des navires et des troupes au Mexique en 1861, la première y restant pour établir un empire pour Maximilien d'Autriche. Les États-Unis, alors en pleine guerre de sécession, se gardèrent bien de toute déclaration intempestive de peur d'une reconnaissance de la Confédération par la France; et malgré les protestations américaines, il fallut attendre 1866, un an après la fin de la guerre de Sécession, avant de voir le secrétaire d'État Seward invoquer la doctrine Monroe explicitement. Il est révélateur que la Doctrine Monroe ne fut pas revendiquée par les États-Unis lorsqu'ils étaient en position de faiblesse. On peut voir là combien cette doctrine fut dépendante des rapports de force en présence. Il faudra attendre la crise Vénézuelienne de 1895 portant sur un différent territorial entre le Vénézuela et la Guyane anglaise, pour voir la Grande-Bretagne implicitement reconnaître cette doctrine en acceptant un arbitrage comme le réclamait le gouvernement américain plutôt que de se saisir unilatéralement des territoires revendiqués comme il lui était possible. Néanmoins cette acceptation d'arbitrage fut précédée d'un message clair de la part du ministre des Affaires Etrangères Lord Salisbury, qui souligne pour le Royaume Uni l'inanité de cette doctrine : "The Government of the United States is not entitled to affirm as a universal proposition, with reference to a number of independent States for whose conduct it assumes no responsibility, that its interests are necessarily concerned in whatever may befall those States, simply because they are situated in the Western Hemisphere"49 Au delà des considérations territoriales dans l'hémisphère, la crise vénézuelienne de 1902 et 1903 allait pousser les États-Unis à étendre le champ de la doctrine Monroe. En effet, l'intervention des flottes anglaise, allemande et italienne n'avait pas pour but une expansion territoriale mais le paiement de dettes. Il est intéressant de noter qu'à cet égard les États-Unis acceptèrent volontiers une solution internationale à un problème relatif à l'hémisphère américain, ce qui montre qu'encore à cette date, la doctrine Monroe n'impliquait pas le rejet de toute intervention extérieure dans les affaires de l'hémisphère américain. Néanmoins, les États-Unis craignirent que l'arbitrage subséquent donnant aux pays concernés un traitement préférentiel pour le remboursement de leurs dettes 50
49 cité par Joseph Smith, The United States and Latin America, A History of American Diplomacy 1776-2000 , Routledge, 2005, p.58 50 "Le Tribunal d’Arbitrage décide et prononce à l’unanimité ce qui suit : 1. L’Allemagne, la Grande-Bretagne et l’Italie ont droit à un traitement préférentiel pour le paiement de leurs réclamations contre le Vénézuela; 2. Le Vénézuela ayant consenti à mettre de côté 30 pour cent du revenu des douanes de La Guayra et de Puerto

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n'encourage d'autres interventions européennes. À cette fin, Theodore Roosevelt ajouta un corrolaire à la doctrine Monroe en 1904 en énonçant que dorénavant, les États-Unis assumeraient un rôle de police internationale dans l'hémisphère occidental, afin d'empêcher les puissances européennes de le faire. Sur cette base, les États-Unis envahirent la République Dominicaine dès 1905 pour épargner à des puissances européennes de le faire. Vingt-cinq ans après la crise vénézuelienne de 1895 où la Grande-Bretagne, bien qu'acceptant dans les faits, n'en rejetait pas moins en théorie les prétentions américaines contenues dans la doctrine Monroe, le pacte de la Société des Nations en 1919 définit la doctrine Monroe comme une entente régionale51. On sera passé en presque un siècle d'une déclaration unilatérale à des fins politiques ponctuelles (fournir une raison acceptable au Tsar de ne pas continuer à explorer et à revendiquer des territoires sur la côte nord-ouest de l'Amérique) à une reconnaissance internationale générale d'une entente régionale à but défensif (non intervention d'autres puissances dans les Amériques, puis depuis Theodore Roosevelt, rôle de police exercé par les États-Unis dans son hémisphère). On reste néanmoins loin du roman national américain car la doctrine Monroe ne sera effective pour les puissances européennes qu'au début du XXe siècle, à une époque où la position des États-Unis était bien différente de celle qu'ils avaient en 1823. C'est cette puissance internationale qu'il convient maintenant de voir pour bien comprendre l'évolution des discours américains sur l'exceptionnalisme des États-Unis, afin de restituer son contexte historique et de voir que cette évolution des discours est directement dépendante de l'évolution des États-Unis sur le plan économique et militaire. 2.3. Evolution historique de la puissance américaine La défaite du Sud, économiquement pro-libre échange lors de la guerre de Sécession et l'alignement des intérêts des deux groupes d'États du Nord, ouvraient l'ère du règne des Républicains et de la Reconstruction qui vit triompher les intérêts industriels et le protectionnisme économique. C'est à partir de ces années post-guerre de Sécession que la puissance économique des États-Unis se développe grâce à une industrialisation rapide 52. De puissance agricole exportatrice de coton et tabac, les États-Unis deviennent rapidement une puissance industrielle dont la population
Cabello pour le paiement des réclamations de toutes les nations contre le Vénézuela, les trois Puissances susmentionnées ont un droit de préférence au paiement de leurs réclamations au moyen de ces 30 pour cent des recettes des deux ports vénézuéliens sus-indiqués" Cours Permanente d'Arbitrage, Affaire du droit de préférence réclamé par les puissances bloquantes au Vénézuela , Allemagne, Grande-Bretagne et Italie c. Vénézuela, 1904. 51 "Les engagements internationaux, tels que les traités d'arbitrage, et les ententes régionales, comme la doctrine de Monroe, qui assurent le maintien de la paix, ne seront considérés comme incompatibles avec aucune des dispositions du présent Pacte. " (nous soulignons) Article 21, Pacte de la Société des Nations. 52 Pour une histoire détaillée du décollage industriel et économique des États-Unis, cf. Michael Hudson, America's Protectionnist Takeoff, 1815-1914, ISLET-Verlag, 2010

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explose grâce à l'immigration. À partir de 1870 les États-Unis dépassent les puissances européennes en population et en termes économiques (fig. 3 et 4). Ils finissent par dépasser la Chine, alors en pleine désintégration, et devenir la première puissance économique mondiale au tournant du XXe siècle. C'est à la même époque que sur un plan interne, le gouvernement fédéral règle la question indienne et pacifie le territoire, mettant un point final à l'expansion territoriale sur le continent qui avait débuté avec la fondation de Jamestown en 1605.

Population
1500 35 30 150

Part du PIB mondial

Log10 Population (millions)

Part du PIB mondial (%)

25 20 15 10 5 0 1700 1820 1870 1913 1950 1973 2001

USA GB France Allemagne Chine Ex-URSS

15

1.5

0.15 1700 1820 1870 1913 1950 1973 2001

Année

Année

Figure 3: Population des Etats-Unis comparée aux autres puissances mondiales.
Source: Angus Maddison, L'économie mondiale, statistiques historiques, OCDE, 2003

Figure 4: Part du PIB mondial des Etats-Unis comparée aux autres puissances mondiales.
Source: Angus Maddison, ibid.

Cette évolution va influencer la politique étrangère des États-Unis car elle va permettre la disposition de moyens financiers conséquents pour la construction d'une flotte de guerre qui rivalisera avec celle du Royaume Uni. Avec la présidence de Mc Kinley (1896) puis celle de Theodore Roosevelt, les États-Unis vont se lancer dans la construction d'une marine qui égalera vite la Royal Navy et transformera l'expansionnisme continental en une expansion maritime. Influencé par les théories de l'amiral Mahan53, cet expansionnisme fut justifié par des raisons sécuritaires, et plus seulement commerciales comme au milieu du XIXe lors des expéditions en Chine, au Japon et en Corée. Cet expansionnisme justifiera l'annexion de Hawaii et donnera naissance à l'expérience coloniale des États-Unis aux Philippines entre 1898 et 1946 après qu'ils s'en en fussent emparés aux dépends de l'Espagne. Les États-Unis vont dorénavant considérer que leur sécurité ne peut plus être laissée à la seule protection donnée par l'étendue des mers les séparant du reste du monde, mais devait dépendre de leur maîtrise effective de ces mers. Cette politique sera reprise et amplifiée par le président Wilson en 1916 via le Big Navy Act qui, bien que limitée par les différents traités de
53 Alfred Thayer Mahan, The influence of Sea Power upon History, 1660-1783, Dover Publications, 1987 [1890]

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l'entre-deux-guerres (traité de Washington de 1922 et les deux traités de Londres 1930 et 1936), est l'acte de naissance de la suprématie navale américaine. 54 Après la première guerre mondiale et la naissance de l'arme aérienne, la suprématie des airs acquise lors du second conflit mondial viendra compléter cette domination militaire dans les forces de projection. Les États-Unis ne se déferont pas des bases aériennes et navales acquises lors de la Seconde Guerre Mondiale et ils auront beau jeu de pointer la démobilisation de leur forces terrestres en Europe, au contraire de l'URSS, en passant sous silence la conservation de ces bases avancées dorénavant considérées comme vitales pour leur sécurité. Avec la guerre froide qui s'annonce, les États-Unis devront justifier, autant en interne qu'en externe, leur rôle international55. Or, comme on l'a déjà vu, c'est à ce moment que naît le terme d'exceptionnalisme américain dans son acception moderne, et c'est l'exceptionnalisme américain qui va servir à justifier l'extension du rôle de l'Amérique au niveau mondial, comme naguère la Manifest Destiny, justifia l'extension continentale, ou la Doctrine Monroe justifiant le rôle US dans l'hémisphère occidental.

3. L'exceptionnalisme américain, une idéologie. Développement et influences.
De même que pour comprendre la politique étrangère de Staline, il faut à la fois prendre en compte des données géopolitiques quasi permanentes pour la Russie (les dernières invasions arrivent via les pays frontaliers à l'ouest, d'où l'insistance à obtenir un glacis protecteur) mais aussi son idéologie communiste (selon laquelle une crise économique du système capitaliste et la confrontation entre puis contre les puissances capitalistes États-Unis et Royaume-Uni était inévitable), il convient, pour faire une analyse correcte de la politique étrangère américaine, de prendre en compte les données géopolitiques mais également les données idéologiques. Pour ces dernières, il est plus difficile de faire ce travail pour les États-Unis que pour un pays communiste ayant une idéologie officielle, le marxisme-léninisme, basée sur des théories et des ouvrages bien connus56.

54 "Never before had America challenged Britain's position as the primary sea power, but with the passage of the naval bill Wilson told a confidant " Let us build a navy bigger than hers and do what we please "." in James Turtius De Kay, Roosevelt's Navy: the Education of a Warrior President, 1882-1920, Pegasus Books, 2012, chap. 27 55 Il faut néanmoins noter que dès le début de la guerre, il y eut un fort courant au sein du gouvernement américain pour corriger les conséquences du refus de ratifier le traité de Versailles, refus dû plus à l'inflexibilité de Wilson visà-vis du Sénat qu'à des considérations internationales des sénateurs. Par exemple, dans les plans d'après-guerre faits dès 1941 on peut lire : "Plans in the International Scene - From this point on the American people will never again make the mistake of believing that we can have prosperity while the rest of the world collapses; or peace while the rest of the world is at war; or freedom while the rest of the world is being enslaved. " in National Resources Planning Board. After Defense-What? Government Printing Office, 1941, p. 16. http://catalog.hathitrust.org/Record/002139601 56 Pour une telle entreprise, cf. Michael Hunt, Ideology and US Foreign policy, Yale University Press, 1987.

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3.1 Naissance de l'idéologie de l'exceptionnalisme. Avec la mort de Franklin Roosevelt et l'arrivée de Harry Truman, l'URSS perdit un interlocuteur précieux. En effet, Truman ne considérait pas l'URSS comme un allié à part entière, mais bien comme un ennemi en puissance qu'il fallait contrer. Truman arrivait comme novice dans les affaires étrangères57, mais très vite il se joindra à l'opinion, explicitée dans le fameux télégramme long de Kennan et dans son article subséquent dans Foreign Affairs58, que l'URSS avait des plans de domination mondiale nécessitant une politique d'endiguement. Cette idée de confrontation entre blocs sera explicitée dans la Navy Day Address de Truman le 27 octobre 1945 et sera justifiée par cette vieille idée qui venait tout juste d'être rebaptisée American exceptionalism et dont on avait affublé la paternité à Tocqueville : "We have assured the world time and again – and I repeat it now – that we do not seek for ourselves one inch of territory in any place in the world. Outside of the right to establish necessary bases for our own protection, we look for nothing which belongs to any other power. [...] We seek to use our military strength solely to preserve the peace of the world. For we now know that this is the only sure way to make our own freedom secure. That is the basis of the foreign policy of the people of the United States. The foreign policy of the United States is based firmly on fundamental principles of righteousness and justice. In carrying out those principles we shall firmly adhere to what we believe to be right; and we shall not give our approval to any compromise with evil." On retrouve ici les ingrédients caractéristiques de l'exceptionnalisme américain: un principe historique (les États-Unis apportent la paix dans le monde et n'ont pas d'ambition d'expansion territoriale), une exception justifiant d'avance les entorses à ce principe (la protection des ÉtatsUnis, nécessitant en l'occurence des bases à l'étranger), et une démonisation manichéenne de l'opposition (pas de compromis avec le mal). Cette idée que Truman et son administration se faisaient de l'URSS se retrouva intégralement dans le NSC 6859 qui formalisa la politique d'endiguement et de refoulement du

57 Dans une lettre du 3 mars 1948 à sa fille, il remarque: "As you know I was Vice President from 20 January to 12 April 1945. I was at Cabinet meetings and saw Roosevelt once or twice in those months. But he never did talk to me confidentially about the war, or about foreign affairs or what he had in mind for peace after the war [..] Then I had to start in reading memorandums, briefs, and volumes of correspondance on the World situation. Too bad I hadn't been on the Foreign Affairs Committee or that F.D.R hadn't informed me on the situation." in Margaret Truman, Letters from Father, Kensington, 1982, p.105 sq. 58 Télegramme au Secrétaire d'État en tant que chargé d'affaires à Moscou, 22 février 1946 et l'article tiré de celui-ci publié sous X dans Foreign Affairs en juillet 1947 intitulé The Sources of Soviet Conduct . Une des différences notables étant que dans l'article fut enlevée toute référence à la crainte légitime de la Russie vis-à-vis des invasions au vu de son expérience historique. On retrouve ici la base qui servit à la rédaction du NSC 68. 59 "The Soviet Union, unlike previous aspirants to hegemony, is animated by a new fanatic faith, anti-thetical to our own, and seeks to impose its absolute authority over the rest of the world. Conflict has, therefore, become endemic and is waged, on the part of the Soviet Union, by violent or non-violent methods in accordance with the dictates of expediency. With the development of increasingly terrifying weapons of mass destruction, every individual faces the ever-present possibility of annihilation should the conflict enter the phase of total war." in NSC 68: United States Objectives and Programs for National Security (April 14, 1950) A Report to the President Pursuant to the President's Directive of January 31, 1950

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communisme60, considéré – à tort – comme une entité uniforme (sans aucune distinction faite entre Chinois et Russes, ni non plus entre Troskystes, avocats de la révolution mondiale, et Stalinistes, avocats du socialisme dans un seul pays, politique adoptée par l'URSS depuis 1924). On retrouve ici cette profonde influence religieuse protestante qui pousse très souvent les responsables américains à des interprétations manichéistes. Dans ce combat contre le communisme, l'Amérique est investie d'une mission. D'immunisée contre le communisme, elle en devient l'antidote. C'est en effet sous Truman que l'idée d'exceptionnalisme américain prend l'acception qui est la sienne aujourd'hui : une explication, ou justification, de la politique étrangère américaine par des considérations historiques et morales. Mais pas plus que pour la Manifest Destiny, cette vision du monde ne fit l'unanimité parmi les décideurs américains. Ainsi, Henry Wallace, vice-président de 1940 à 1944 et secrétaire au Commerce sous Truman déclara le 12 septembre 1946: We most earnestly want peace with Russia—but we want to be met half way. We want cooperation. And I believe that we can get cooperation once Russia understands that our primary objective is neither saving the British Empire nor purchasing oil in the Near East with the lives of American soldiers. We cannot allow national oil rivalries to force us into war. [...] The real peace treaty we now need is between the United States and Russia. On our part, we should recognize that we have no mare business in the political affairs of Eastern Europe than Russia has in the political affairs of Latin America, Western Europe and the United States. We may not like what Russia does in Eastern Europe. Her type of land reform, industrial expropriation, and suppression of basic liberties offends the great majority of the people of the United States. But whether we like it or not the Russians will try to socialize their sphere of influence just as we try to democratize our sphere of influence.61 Une peu plus tôt, en juillet de la même année, dans une lettre à Truman, Wallace exprimait son inquiétude devant la tournure de la politique étrangère américaine : How do American actions since V–J Day appear to other nations? I mean by actions the concrete things like $13 billion for the War and Navy Departments, the Bikini tests of the atomic bomb and continued production of bombs, the plan to arm Latin America with our weapons, production of B– 29s and planned production of B–36s, and the effort to secure air bases spread over half the globe from which the other half of the globe can be bombed. I cannot but feel that these actions must make it look to the rest of the world as if we were only paying lip service to peace at the conference
60 "Our position as the center of power in the free world places a heavy responsibility upon the United States for leadership. We must organize and enlist the energies and resources of the free world in a positive program for peace which will frustrate the Kremlin design for world domination by creating a situation in the free world to which the Kremlin will be compelled to adjust. Without such a cooperative effort, led by the United States, we will have to make gradual withdrawals under pressure until we discover one day that we have sacrificed positions of vital interest.(...) The execution of such a build-up, however, requires that the United States have an affirmative program beyond the solely defensive one of countering the threat posed by the Soviet Union. This program must light the path to peace and order among nations in a system based on freedom and justice, as contemplated in the Charter of the United Nations. Further, it must envisage the political and economic measures with which and the military shield behind which the free world can work to frustrate the Kremlin design by the strategy of the cold war; for every consideration of devotion to our fundamental values and to our national security demands that we achieve our objectives by the strategy of the cold war, building up our military strength in order that it may not have to be used." in NSC 68, ibid. 61 Henry Wallace, Madison Square Garden speech, 12 septembre 1946.

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table. These facts rather make it appear either (1) that we are preparing ourselves to win the war which we regard as inevitable or (2) that we are trying to build up a predominance of force to intimidate the rest of mankind. How would it look to us if Russia had the atomic bomb and we did not, if Russia had 10,000-mile bombers and air bases within a thousand miles of our coastlines, and we did not? 62 Un tel refus de ce qui allait devenir la Doctrine Truman lui valu d'être démis de ses fonctions. Il faut donc noter que c'est la situation dans laquelle se retrouvent les États-Unis au sortir de la SGM qui permet l'émergence de la notion d'exceptionnalisme américain: puissance de premier rang depuis la fin du premier conflit mondial, elle se retrouve première puissance mondiale, l'URSS passant la guerre froide à essayer de rattraper son retard sans vraiment y réussir 63. Ainsi, la puissance du pays, dont la réussite matérielle est incontestable au sortir de la guerre (70% des réserves d'or mondiales, 25% du PIB mondial, premier créditeur au monde, seule puissance nucléaire, première flotte et armée de l'air) montre par elle-même, comme un signe d'élection divine dans la théologie puritaine, que les États-Unis sont un pays élu. Il faut néanmoins pouvoir justifier un engagement européen qui va à l'encontre de toute la tradition politique américaine. En effet, depuis la Farewell Address de George Washington, l'Europe a toujours été considérée par les politiques américains comme le lieu à éviter. Jusqu'à la fin du XIXe parce que l'Europe est nettement plus puissante et est donc dangereuse puis, parce que l'Europe est la source des guerres et restait donc dangereuse. Ce qu'on appelle l'isolationnisme américain n'a jamais été un isolationnisme global comme put l'être celui de la Chine et du Japon, il fut un isolationnisme vis-àvis de l'Europe uniquement. Comme on l'a montré ci-dessus (cf. fig.2), les États-Unis sont, dès leur naissance, intervenus en territoire étranger, en Amérique et en Asie, mais il faudra attendre la Première Guerre Mondiale pour que les États-Unis le fassent en Europe. Il a donc fallu justifier la nécessité d'être impliqué en Europe et dans le reste du monde, et cette justification est déjà toute prête : c'est celle de la Manifest Destiny à peine remaniée. Plutôt qu'une expansion territoriale, il s'agit dorénavant d'une stricte expansion économique et politique ce qui, comme on l'a vu, était déjà la base de la Manifest Destiny, l'expansion territoriale n'y étant qu'une conséquence. Se considérant donc comme naturellement immunisée contre le communisme, la mission de l'Amérique devient alors l'extension de la démocratie et du capitalisme. Il faut noter que le libre échange profite intrinsèquement aux économies dominantes et que c'est justement pour cette raison que les États-Unis étaient foncièrement protectionnistes avant de devenir favorables au libre-

62 Henry Wallace to President Truman, letter, (23 July 1946), Harry Truman Papers, Harry S. Truman Library, Independence, Missouri. 63 Pour une analyse de la guerre froide du point de vue soviétique basée sur les archives soviétiques, cf. Vladislav M. Zubok, A Failed Empire: The Soviet Union in the Cold War from Stalin to Gorbachev , The University of North Carolina Press, 2007.

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échange une fois acquise leur position dominante 64. La période des années trente où chaque nation se replia sur elle-même, amplifiant la crise économique, montra également que l'interdépendance entre économies capitalistes, notamment dans la finance, avait atteint un niveau tel qu'il était illusoire de revenir à une solution protectionniste. Dans cette optique, la nécessité première fut le démantèlement des empires coloniaux, économiquement monopolistiques et protectionnistes, et le refus absolu de l'agrandissement de la sphère soviétique qui s'extrayait de ce système économique, ce qui en pratique revenait à un autre empire protectionniste. Ainsi la Grande-Bretagne dut renoncer à son monopole commercial avec ses colonies en échange des prêts land-lease, ce qui sonna le glas de son empire. De même que l'expansionnisme continental ne fut pas ouvertement basé sur une justification économique, même si ce fut la motivation principale, mais sur une idéologie, la Manifest Destiny, de même le rôle que Truman choisit pour les États-Unis au sortir de la Seconde Guerre Mondiale fut présenté aux Américains comme un destin que les États-Unis devaient suivre, le fait que cette destinée serve également les intérêts nationaux américains n'étant qu'une heureuse coïncidence s'expliquant par le fait qu'étant justement le premier exemple du modèle politique universel tel que conçu par la philosophie des Lumières, le bien particulier des États-Unis ne serait que le bien général s'appliquant aux États-Unis65. Pour l'étranger, l'exceptionnalisme américain pouvait soit être reformulé en simple anti-soviétisme, soit en l'idée que si tout le monde se donnait la peine d'adopter ce modèle, tout le monde en profiterait, une win-win situation. Pendant toute la durée de la guerre froide, cette idée d'exceptionnalisme américain fut néanmoins surtout à usage interne car il était plus facile à l'étranger de présenter cette politique comme étant une lutte contre l'URSS que d'essayer de convaincre les autres pays que les États-Unis avaient une mission spéciale pour l'humanité. Avec la fin de la guerre froide se posa donc le problème de la reformulation de l'antisoviétisme, problème qui ne fut pas résolu avant les attentats du 11 septembre 2001 et l'avènement de la War on Terror qui a ceci de supérieur à l'anti-soviétisme que l'ennemi n'est même plus dénommé, mais attend d'être désigné selon les intérêts du moment. Comme on l'a déjà noté (cf. fig.1), l'exceptionnalisme américain devient un thème particulièrement en vogue à partir du milieu des années 1980 et plus encore dès l'effondrement de l'URSS. Né avec la guerre froide, le thème de l'exceptionnalisme américain ne peut plus alors équivaloir à l'anti-soviétisme. Critiqué depuis longtemps, notamment par la gauche communiste, comme étant le cache-sexe d'un prétendu impérialisme américain, ce discours de la supériorité
64 cf. Michael Hudson, op.cit. 65 Pour une étude de la politique étrangère américaine en prenant en compte cette idée de mission américaine de propager son modèle politique, cf. Adam Quinn, US Foreign Policy in Context: National Ideology from the Founders to the Bush Doctrine, Routledge, 2009.

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intrinsèque du modèle politique américain doit donc être soit reformulé, soit, au risque de heurter les convictions étrangères, passer de discours à usage interne à celui de discours à usage externe. C'est précisément à cette époque que l'usage de l'exceptionnalisme américain se multiplie dans les écrits anglophones (cf. fig.1). Ce discours sur l'exceptionnalisme américain, qui était surtout à usage interne, prend le relais d'un anti-soviétisme devenu obsolète. C'est précisément à ce moment que naissent les discours sur la fin de l'histoire, l'inévitable triomphe du modèle politico-économique libéral, avec soit une insistance sur le premier aspect, la démocratie, soit sur le deuxième, l'économie de marché. En 1992, après la disparition de l'URSS, le Secrétaire d'État américain James Baker notait que les "vraies" démocraties ne se font pas la guerre 66, ce qui encouragera la recherche sur la paix démocratique qui elle aussi, se développa grandement après la fin de la guerre froide. On comprend au passage l'amnésie nécessaire sur les guerres indiennes pour tout promoteur de la généralisation du modèle démocratique. Ces guerres montrent en effet que le système démocratique, pour le cas des États-Unis la première et plus emblématique des démocraties modernes, peut sans problème être fondé sur la conquête d'autres peuples, l'expansion territoriale, la prétendue perfection morale de ses citoyens67, le racisme68, le nettoyage ethnique69 voire le génocide70. Une telle réalité historique peut donc être difficilement prise en compte par les tenants de l'existence de la paix démocratique ou de l'exemplarité de la démocratie américaine puisque cela remettrait en cause les effets naturels présumés de la démocratie. Pour l'exceptionnalisme américain, dont le concept est, comme nous l'avons vu, une reprise de la Manifest Destiny, il est nécessaire de passer sous silence, de minimiser ou de justifier le sort fait aux nations indigènes sous peine de décrédibiliser l'exemplarité du modèle. Nous rejoignons donc entièrement Hilde Eliassen Restad lorsqu'elle note le problème à propos du modèle théorique de l'exceptionnalisme en RI qui est fondé sur des considérations historiques obsolètes71 et qu'il convient donc, non pas de chercher à savoir si effectivement il existe un exceptionnalisme américain puisque aucune preuve historique ne démontre cette théorie, ni même si leur politique étrangère l'est72, mais de considérer que l'exceptionnalisme est une idéologie
66 "Real democracies do not go to war with each other" cité par Doyle McManus, Baker on Tour to Sell Public on Aid to Russians Los Angeles Times du 22 avril 1992 http://articles.latimes.com/ 67 cf. par exemple la citation en exergue : "a peaceful people who loved liberty and the rights of men more than they loved anything else" dixit Woodrow Wilson. 68 La déclaration d'indépendance des États-Unis décrit les Indiens d'Amérique comme étant " the merciless Indian Savages whose known rule of warfare, is an undistinguished destruction of all ages, sexes and conditions. " Cette caractérisation justifia leur propre destruction comme n'étant qu'une réaction à leurs exactions. 69 cf. Indian Removal Act of 1830 70 Cette caractérisation reste controversée mais pas inusitée cf. les travaux de Ward Churchill, notamment ses articles dans Israël W. Charny (ed.), Encyclopedia of Genocide, ABC-CLIO, 1999 71 "Why discuss a matter already considered passé by historians of US foreign relations? Because their colleagues in political science are slow to catch up." Hilde Eliassen Restad, op.cit., p.68 72 Après une analyse empirique, Joseph Lepgold et Timothy McKeown concluent par la négative. Cf. Joseph Lepgold et Timothy McKeown. op.cit.

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américaine, et que cette idéologie a, comme toutes les idéologies, une influence sur les actions de ceux qui y croient73. A partir du moment où les gouvernants américains croient ou font semblant de croire en l'exceptionnalisme de leur politique, que celui-ci soit vrai ou faux importe peu, il devient un principe déterminant qu'il faut prendre en compte. On notera cependant que l'interventionnisme justifié par l'exceptionnalisme peut l'être tout autant par d'autres considérations. On peut par exemple citer un Henry Kissinger ou un Zbigniew Brzezinski 74 pour montrer qu'une politique que d'aucuns qualifient d'impériale peut être justifiée par des considérations purement géopolitiques et de rapports de puissance, sans avoir à faire appel à un quelconque destin américain. 3.2. L'exceptionnalisme de la politique étrangère américaine : explication ou justification ? Comme déjà noté, une analyse empirique des faits récuse l'idée qu'il existerait un exceptionnalisme de la politique étrangère américaine75, et une analyse historique montre que l'exceptionnalisme est une réactualisation de l'idée de Manifest Destiny à l'aube de la guerre froide en lui attribuant des origines tocquevilliennes pour donner l'impression d'une permanence de l'idée et d'un consensus sur son contenu. Étudier l'exceptionnalisme de la politique étrangère américaine, c'est donc étudier la part idéologique de celle-ci. Pour les acteurs de la politique étrangère, il est néanmoins difficile de savoir s'ils sont réllement convaincus de cet exceptionnalisme ou s'ils ne font qu'user de rhétorique parce qu'ils savent que la population américaine, élevée dans cette idée, est receptive à ce message. Faire une différence entre explication et justification de la politique étrangère américaine par l'exceptionnalisme revient en fait à questionner la sincérité des acteurs lorsque ceux-ci usent du concept. Or, pour les périodes où l'accès aux archives n'est pas encore possible aux historiens, on ne peut être sûr de rien mais on peut essayer de deviner cette sincérité par recoupements. Il n'y a pas, à partir de la fin de la SGM, de président des États-Unis qui n'ait dû discourir sur
73 Nous nous démarquons donc ici de Restad ( op.cit.) qui, après avoir constaté l'inanité historique du concept d'exceptionnalisme, point sur lequel nous sommes d'accord, considère que l'exceptionnalisme est en fait une formulation de l'identité américaine. Ceci renvoie au problème de l'essentialisation de l'exceptionnalisme comme une caractéristique inhérente aux États-Unis alors que nous l'avons vu, il y a plus d'un Américain qui n'a pas manquer de s'opposer à cette idée (eg. cf. note46 ou les position de Wallace au sortir de la SGM). C'est pour celà que nous préférons qualifier l'exceptionnalisme d'idéologie, car cette idée peut être partagée par nombre de nonAméricains, et rejetée par nombre d'Américains. 74 Zbigniew Brezinzki écrit ainsi aujourd'hui de l'exceptionnalisme américain: "the idealization of this new way of life [became] synonymous with the reality. It also helped to obscure, and even justify, what otherwise should have been profoundly troubling: the progressive eviction and then extinction of the Indians (with the Indian Removal Act, passed by Congress in 1830, representing the first formalized case of ethnic cleansing), and the persistence of slavery followed by prolonged social repression and segregation of black Americans. But the broadly idealized version of American reality propagated by Americans themselves was not only a gratifying self-image; it was also widely shared abroad, especially in Europe" in Strategic Vision: America and the Crisis of Global Power, Basic books, 2012, dans la partie intitulée The Waning of the American Dream ! Comme Kissinger, adepte du powerpolitics, il est douteux qu'il fut fortement influencé par l'exceptionnalisme durant son service sous Carter. 75 Joseph Lepgold et Timothy McKeown, op.cit.

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l'exceptionnalité des États-Unis76, et plus encore quand celle-ci fut mise en doute avec la guerre du Vietnam77. Avec de petites variations on retrouve ce discours résumé par Reagan lors de son discours sur l'état de l'Union en 1984: And our record is clear: Americans resort to force only when we must. We have never been aggressors. We have always struggled to defend freedom and democracy. We have no territorial ambitions. We occupy no countries. We build no walls to lock people in. Americans build the future. And our vision of a better life for farmers, merchants, and working people, from the Americas to Asia, begins with a simple premise: The future is best decided by ballots, not bullets. De telles assertions si manifestement contraires à l'histoire (les Espagnols, les Mexicains, les Philippins, les Cubains et Vietnamiens parmi d'autres pourraient largement en témoigner, mais surtout les Indiens d'Amérique) pose la question de savoir si cette idéologie n'est qu'un discours politicen ou si les gouvernants américains y croient réellement. Dans le premier cas, l'exceptionnalisme serait un discours à usage interne et son influence sur la politique étrangère américaine serait indirecte – via le Congrès – alors que dans le deuxième cas son influence serait plus directe et donc plus déterminante. Comme le discours sur l'exceptionnalisme naît avec la guerre froide comme la face positive de l'anti-soviétisme, l'idée fut peu questionnée du fait du consensus créé par la doctrine Truman : l'URSS était considérée comme l'ennemi et les États-Unis se devaient donc de les tenir en échec, l'exceptionnalisme n'étant à ce stade qu'une explicitation parmi d'autres (essentiellement sécuritaires) des raisons de l'implication des États-Unis dans ce combat mondial. Le premier grand questionnement de la validité du concept d'exceptionnalisme fut sans aucun doute la défaite lors de la guerre du Vietnam qui poussa la population a sérieusement douter du bien-fondé de l'intervention américaine en Asie du Sud-Est et de la justification sous-jacente qui était la mission américaine d'empêcher le monde de tomber dans le communisme, le mal incarné. Il faut d'ailleurs mettre en relation le réglement de la question du Vietnam avec la part prise par des réalistes comme Kissinger dans les plus hautes sphères de l'administration américaine. Il a fallu des hommes qui ne soient pas obnubilés ou influencés par ces considérations idéologiques pour sortir du guépier du Vietnam. David Bell pouvait écrire après la chute de Saïgon : Today, the belief in American exceptionalism has vanished with the end of empire, the weakening of power, the loss of faith in the nation's future.78 Le point clé de ce diagnostic c'est le lien entre l'affaiblissement du pays et la perte de crédibilité de l'exceptionnalisme. Le constat fut partagé par les tenants de l'exceptionnalisme qui reprochèrent à
76 Les exemple sont légions et trop nombreux pour être cités exhaustivement. On les trouve surtout dans les discours sur l'état de l'Union, les discours d'inauguration ou d'adieu. 77 cf. Trevor B. McCrisken, American exceptionalism and the legacy of Vietnam: US foreign policy since 1974 . Palgrave. 2003. 78 Daniel Bell, The End of American Exceptionalism, The Public Interest, Fall 1976, pp. 193-224.

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Nixon et Kissinger l'amoralisme qui leur fut pourtant nécessaire pour extraire les États-Unis du problème vietnamien79. Si l'on compare avec les hommes qui ont impliqué les États-Unis au Vietnam, d'abord John Foster Dulles qui engagea la CIA dans les opérations clandestines dès 1954 sous la responsabilité du colonel Edward Lansdale 80, puis Robert Mc Namara qui fit escalader l'intervention au niveau d'un conflit militaire à grande échelle81, on peut voir que ceux-ci étaient profondément convaincus de l'existence d'une mission américaine d'apporter un ordre politique défini comme bon parce qu'étant l'ordre suivi par les États-Unis82, l'un penchant du côté de la justification religieuse, et l'autre du côté philosophique. Pour cette période qui va jusqu'à Nixon, il semble que les tenants d'une mission américaine au monde soient convaincus de celle-ci. Avec les années 1970 qui voient un affaiblissement politique considérable du Pentagone suite au fiasco vietnamien, la professionalisation de l'armée avec la fin de la conscription ordonnée par Nixon, et la reprise en main directement par les présidents US de la politique étrangère via ce nouvel homme fort qu'est le National Security Advisor, comme Kissinger – par la suite Secrétaire d'État –, ou Brzezinski, deux hommes d'origine étrangère, il y a une nette tendance à mettre en sourdine la rhétorique exceptionnaliste que la population était d'ailleurs moins prête à entendre. Mais cette parenthèse fut de courte durée, Ronald Reagan montra qu'une double dose d'exceptionnalisme pouvait faire tout autant oublier la guerre du Vietnam, et ce d'autant plus que la conscription avait été abandonnée, les risques étant dorénavant délégués à une petite minorité de militaires qu'on ne manquerait pas de fêter en échange83. On peut néanmoins noter que dès l'époque Carter, dans les relations avec l'URSS, les ÉtatsUnis replacent la question des Droits de l'Homme au coeur des négociations de désarmement. Cette question des droits de l'homme peut être soit considérée comme étant effectivement une partie de la mission américaine et serait ainsi donc révélateur de l'exceptionnalisme américain, soit être simplement considérée comme étant un point embarassant pour les Soviétiques devenant ainsi un
79 "Despite the success of the new approach at the level of grand strategy, Nixon and Kissinger were accused of amoralism, or even immorality, for their putative abandonment of traditional notions about American exceptionalism and national mission." in Cathal J. Nolan, Principled Diplomacy: Security and Rights in US Foreign Policy, Praeger, 1993, p. 129 80 Sous l'euphémisme de "guerre psychologique" (combat psywar) et d'opérations clandestines, la CIA faisait entre autres des opérations terroristes. Cf. chapitre 17, Cold War Combat: Tactics after Geneva, in M.E. Gettleman, J. Franklin, Marylin Young, & Bruce Franklin (eds), Vietnam and America: A documented History, 2e ed., Grove Press, 1995, pp. 81 sq. 81 McNamara, Robert S. with Brian Van De Mark. In Retrospect: The Tragedy and Lessons of Vietnam. Vintage, 1995, pp. 31-33. 82 McNamara en viendra à regretter les moyens utilisés pour atteindre les buts dictés par cette vision et parviendra rétrospectivement à la conclusion que "military force – especially when wielded by an outside power – just cannot bring order to a country that cannot govern itself ." ibid. p.261. Il n'a semble-t-il pas été entendu par l'administration Bush fils. 83 Sur le militarisme de la société américaine depuis la fin de la guerre du Vietnam, cf. Andrew Bacevich, The New American Militarism: How Americans are seduced by War, Oxford University Press, 2005

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élément renforçant la position des États-Unis à la table des négociations de désarmement. L'administration Carter voulut être moins cynique dans ses discours en voulant abandonner les négociations secrètes et mettre en valeur les droits de l'Homme, mais il faut noter que le Congrès, depuis l'amendement Jackson-Vanik en 197484, commençait déjà à reprendre de l'influence en politique étrangère en encadrant la liberté d'action présidentielle, et qu'à partir de cette époque, les présidents des États-Unis furent toujours plus liés par les positions du Congrès (embargo sur l'Iran, ou nombre de lois concernant le conflit Israélo-Palestinien, comme par exemple l'obligation de cesser tout financement à toute organisation internationale qui reconnaîtrait la Palestine comme état membre). Ce rôle grandissant du Congrès et le fait que l'exceptionnalisme résonne particulièrement comme discours interne n'est pas fortuit dans l'importance toujours plus grande de l'exceptionnalisme à partir de cette date. C'est dans les discours adressés aux Américains que ce thème est avant tout repris. Reagan se fera ainsi élire avec un discours foncièrement marqué par l'idée d'exceptionnalisme, dont le but était de sortir l'Amérique du syndrome vietnamien. Dès que Reagan reconstruira les forces armées américaines à un niveau de puissance jamais atteint, les discours sur l'exceptionnalisme se multiplieront (cf. figure 1), ce qui renforce le constat que le discours sur l'exceptionnalisme est un discours tenu lorsque les États-Unis sont en position de force, ou se pensent comme tels. Néanmoins, Reagan utilisera également une rhétorique antisoviétique classique. Cet aspect anti-soviétique disparaîtra naturellement avec la fin de l'URSS, et c'est donc sous l'ère Clinton que l'exceptionnalisme envahira les discours de politique étrangère. La question reste néanmoins posée : après la guerre du Vietnam, il est indéniable que certaines politiques étrangères qui ne laissèrent pas de place à l'exceptionnalisme et ses exigences morales, eurent quelque succès (évacuation du Vietnam, reconnaissance de la République populaire de Chine, politique de Détente avec l'URSS, etc.). Malgré cela, l'exceptionnalisme resta toujours aussi populaire dans l'électorat. Aussi, les dirigeants peuvent-ils dès lors considérer que pour raisons électorales, il devint difficile de ne pas justifier une quelconque politique étrangère par l'exceptionnalisme américain, et ce d'autant plus que cet argument présente la politique choisie comme inévitable, car dérivée directement de la nature du pays. Ceci est particulièrement notable dès qu'il y a usage de la force et implication des forces armées. Dans cette hypothèse, l'exceptionnalisme ne serait que de la rhétorique obligée, tel que le "God bless America" qui n'aurait pas d'effet particulier sur la conduite de la politique étrangère, mais seulement sur son explication aux citoyens américains. En revanche, si les décideurs sont réellement convaincus de cette mission, l'exceptionnalisme serait donc une
84 Cet amendement lie l'implication économique des États-Unis avec les pays communistes à des conditions de respect du droit d'émigration et d'autres droits de l'Homme.

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explication de leur motivation. Ce lien entre discours et puissance se confirme une fois que l'on constate que l'exceptionnalisme devient un sujet en vogue dans les années 1990 (cf. figure 1.) lorsque les ÉtatsUnis deviennent la seule superpuissance. Comme le déclara Madeleine Albright, Secrétaire d'État sous Bill Clinton : "If we have to use force, it is because we are America; we are the indispensable nation. We stand tall and we see further than other countries into the future, and we see the danger here to all of us".85 Selon une telle logique, cette indispensabilité rendrait superflue toute justification de l'usage de la force. Cela prêterait à sourire et en resterait au niveau du discours politicien si l'administration Bush n'avait ensuite démontré qu'effectivement, si les États-Unis déclaraient l'existence d'un danger, ils s'autorisaient ipso facto à régler le problème par l'usage de la force, parce qu'intrinsèquement l'usage de la force par les États-Unis est un bien, du fait de leur mission historique déclarée. Cette idée de Nation indispensable, simple extension au monde de ce que la Manifest Destiny était au continent, fut ainsi explicité par le Président Clinton en l'affiliant directement avec la doctrine Truman et l'unité politique que celle-ci avait créé : "Almost exactly 50 years ago, in the first winter of the cold war, President Harry Truman stood before a Republican Congress and called upon our country to meet its responsibilities of leadership. This was his warning: ''If we falter, we may endanger the peace of the world -- and we shall surely endanger the welfare of this nation.'' That Congress, led by Republicans like Senator Arthur Vandenberg, answered President Truman's call. Together they made the commitments that strengthened our country for 50 years. Now let us do the same. Let us do what it takes to remain the indispensable nation -- to keep America strong, secure and prosperous for another 50 years. In the end, more than anything else, our world leadership grows out of the power of our example here at home, out of our ability to remain strong as one America."86 Il faut noter que c'est sous la présidence Clinton, une fois la menace soviétique disparue, que la division politique entre démocrates et républicains, conduits par Newt Gingrich, se creusera de façon radicale et l'on peut donc voir que l'idée d'exceptionnalisme, outre la justification de l'usage de la puissance en le présentant comme intrinsèquement morale parce qu'exercé par l'Amérique, permet en outre au président d'essayer de rallier ses opposants internes en présentant sa politique étrangère comme étant la continuation d'une tradition consensuelle car inhérente au pays. Néanmoins, à présenter la puissance américaine comme intrinsèquement morale, on risque de se retrouver dans des situations pour le moins difficiles à justifier. Si sur le point historique, comme avec le traitement des nations indiennes, il est possible de pratiquer l'amnésie ou prétendre à l'absence de pertinence, cela devient plus difficile lorsqu'il s'agit de situations contemporaines. Pour
85 Secretary of State Madeleine K. Albright, Interview on NBC-TV "The Today Show" with Matt Lauer, Columbus, Ohio, February 19, 1998. Accessible à http://secretary.state.gov/www/statements/1998/980219a.html 86 Bill Clinton, State of the Union Address, 1997

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le cas du Vietnam, ce problème était doublé de l'échec patent de l'action entreprise, et c'est cet échec qui a provoqué l'abandon de la rhétorique exceptionnaliste à l'époque ; la fin n'étant même pas réalisée, les moyens devenaient d'autant plus injustifiables. Mais encore était-il possible de condamner les moyens car ils étaient inefficaces. Il est plus intéressant de voir comment est traité l'argument moral lorsqu'il s'agit d'une politique qui est perçue comme efficace, car si la fin est atteinte, les moyens sont-ils pour autant justifiés ? Dans la rhétorique exceptionnaliste, la fin des actions de l'Amérique étant par nature un bien, les moyens sont toujours justifiés par la théorie du moindre mal. C'est quand le doute s'installe sur la pertinence de la fin, ou sa réalisation, que le questionnement sur les moyens devient plus difficile. On retrouve ce dilemme à propos de l'embargo contre l'Irak dans les années 1990, ainsi posé à Madeleine Albright, alors ambassadeur des États-Unis à l'ONU et futur Secrétaire d'État à propos des sanctions économiques imposées à l'Irak87 : Lesley Stahl : We have heard that a half million children have died. I mean, that's more children than died in Hiroshima. And, you know, is the price worth it? Madeleine Albright: I think this is a very hard choice, but the price – we think the price is worth it. Il est intéressant de voir comment Albright réagit ensuite à cet aveu qui laisse entendre qu'un demimillion d'enfants morts est certes un problème, mais qu'à partir du moment où cela sert les fins politiques américaines88, cela devient justifié, parce que c'est un moindre mal, car comme elle le dira plus tard, l'Amérique voit mieux et plus loin que les autres. Malgré tout, la franchise de la réponse choqua un public peu habitué à entendre les conséquences de certaines politiques de leur gouvernement. Albright écrivit dans ses Mémoires sur ce point89 : I must have been crazy; I should have answered the question by reframing it and pointing out the inherent flaws in the premise behind it. Saddam Hussein could have prevented any child from suffering simply by meeting his obligations.... As soon as I had spoken, I wished for the power to freeze time and take back those words. My reply had been a terrible mistake, hasty, clumsy and wrong. Nothing matters more than the lives of innocent people. I had fallen into the trap and said something I simply did not mean. That was no one’s fault but my own. Le problème aurait donc été dans la présentation du dilemme, et une simple reformulation de la question permettait de faire reposer la responsabilité sur Saddam Hussein (qui n'aurait pas rempli ses obligations de désarmement, argument qui justifiera la guerre de 2003). Il faut souligner qu'une telle explication ne vaut que parce que la prémisse est que les États-Unis n'étant par nature jamais l'aggresseur, la responsabilité d'une telle hécatombe ne peut donc qu'être celle du véritable aggresseur, en l'occurrence Sadam Hussein. Albright joue là sur l'a priori du lecteur : la charge de la
87 Entretien avec Lesley Stahl, 60 minutes, CBS, 12 mai 1996. 88 Il faut bien évidemment noter que les sanctions économiques contre l'Irak furent continuées après la guerre du Golfe sur la base de la résolution 687 du Conseil de Sécurité et ne furent donc pas une politique strictement américaine. 89 Madeleine Albright, Madam Secretary, A Memoir, Miramax Books, 2003, p.275

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preuve n'est pas la même quand il s'agit de la responsabilité des États-Unis ou d'autres pays ; puisque les États-Unis ont une mission, il faut démontrer qu'ils s'égarent, alors que pour les autres pays, qui n'ont pas de mission, ils doivent démontrer qu'ils sont sur la bonne voie. Et quand, comme pour l'Irak en 2003, il faut démontrer l'absence de quelque chose, cela devient plus difficile. C'est ce deux poids deux mesures permanent qui fait conclure à Michael Hunt qu'une des caractéristiques essentielles de l'idéologie américaine en politique étrangère est le racisme 90. Sans aller jusque là, on ne peut s'empêcher de noter la commodité de la position et qu'il est donc de l'intérêt des États-Unis de faire perdurer cette conception avantageuse qui est largement répandue en Occident : les ÉtatsUnis ne sont pas tenus par le même niveau de la charge de la preuve, parce que l'idée d'exceptionnalisme, c'est-à-dire des États-Unis comme modèle de la démocratie, est prévalente. Vladimir Poutine soulignait ainsi que les observateurs de l'OSCE sont toujours vigilants avec les élections russes, mais qu'il n'y avait plus personne pour parler des élections américaines, qui, comme pour les élections présidentielles en Floride en 1999 ou en Ohio en 2003 ne dépareillent pourtant pas d'avec les méthodes russes de bourrage d'urnes. Peu de gens proposent pourtant des observateurs étrangers aux élections américaines. Ce piedestal risque de ne pas durer avec une montée en puissance de la Chine dont la conception du monde est bien éloignée du messianisme démocratique américain, et également le fiasco de la justification de la guerre d'Irak en 2003 qui a montré combien la justification selon laquelle les États-Unis voient mieux et plus loin que les autres était loin de la réalité. Car la rhétorique exceptionnaliste atteindra son sommet avec la présidence de George W. Bush où elle prendra une coloration unilatéraliste sur le plan mondial et au niveau national. Il n'était même plus question de s'abaisser à convaincre autrui du bien-fondé de la mission américaine, le qui m'aime me suive devait suffire. Une telle prétention présuppose une réelle conviction dans le bienfondé de ses actions ou une assurance sur sa propre capacité à agir. Faute de pouvoir exploiter les archives, on ne peut que spéculer sur la prévalence réelle au sein de l'administration Bush, d'une idéologie messianique qui aurait permis ou influencée la politique étrangère. Beaucoup d'encre a déjà coulé sur l'influence des néo-conservateurs au sein de ce gouvernement 91. Il est intéressant de noter que si le gouvernement Bush s'est démarqué de ses prédecesseurs, c'est dans ses méthodes plus que dans ses buts92. Des témoignages comme celui du Général Wesley Clark 93, s'il s'avère
90 Michael Hunt, op.cit. 91 Pour le point de vue des néo-conservateurs sur la mission américaine, qu'ils trouvent incontestable, cf. David Frum et Richard Perle, An end to evil: how to win the war on terror. Random House 2003 ou Max Boot, The savage wars of peace: small wars and the rise of America power. Basic Books. 2002 92 cf. Ivo H. Daalder et James M. Lindsay. America unbound: the Bush revolution in foreign policy. Brookings Institution. 2003. 93 "About ten days after 9/11, I went through the Pentagon and I saw Secretary Rumsfeld and Deputy Secretary Wolfowitz. I went downstairs just to say hello to some of the people on the Joint Staff who used to work for me, and

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exact, montrent que la politique étrangère américaine sous Bush avait une vision à moyen terme assez transformative, et que cette transformation devait se faire par la force. On notera que vu l'échec relatif du moyen militaire, le département d'État sortira l'idée d'une diplomatie transformative en 2006 et que les buts de cette diplomatie n'ont pas foncièrement changé sous la présidence d'Obama. Encore une fois, le sens de la mission des États-Unis n'est pas contesté, seuls les moyens de la remplir font débat. Hillary Clinton pouvait donc encore déclarer : So let me say it clearly: The United States can, must, and will lead in this new century. Indeed, the complexities and connections of today’s world have yielded a new American Moment, a moment when our global leadership is essential, even if we must often lead in new ways. A moment when those things that make us who we are as a nation – our openness and innovation, our determination and devotion to core values – have never been more needed. This is a moment that must be seized through hard work and bold decisions to lay the foundations for lasting American leadership for decades to come. But now, this is no argument for America to go it alone; far from it. The world looks to us because America has the reach and resolve to mobilize the shared effort needed to solve problems on a global scale in defense of our own interests, but also as a force for progress. In this we have no rival. For the United States, global leadership is both a responsibility and an unparalleled opportunity.94 Ici encore on retrouve l'exceptionnalisme dans toute sa splendeur : les intérêts particuliers des ÉtatsUnis coïncident avec l'intérêt général de la planète et donc poursuivre les uns, c'est poursuivre les autres. Maintenant si seulement le reste de la planète pouvait comprendre, car comme George W. Bush remarqua : How do I respond when I see that in some Islamic countries there is vitriolic hatred for America? I'll tell you how I respond: I'm amazed. I'm amazed that there is such misunderstanding of what our country is about, that people would hate us. I am, I am -- like most Americans, I just can't believe it. Because I know how good we are, and we've go to do a better job of making our case. We've got to do a better job of explaining to the people in the Middle East, for example, that we don't fight a war against Islam or Muslims. We don't hold any religion accountable. We're fighting evil.95 Conclusion L'exceptionnalisme nous apparaît donc comme une idéologie. Forgée à l'aube de la guerre froide pour justifier l'implication internationale des États-Unis à sa population, l'idée d'exceptionnalisme reprend des idées classiques sur l'Amérique qui ont déjà servi au siècle précédent. Cette idéologie
one of the generals called me in. (...) He says, "We’ve made the decision we’re going to war with Iraq." This was on or about the 20th of September. I said, "We’re going to war with Iraq? Why?" He said, "I don’t know." He said, "I guess they don’t know what else to do." So I said, "Well, did they find some information connecting Saddam to alQaeda?" He said, "No, no." He says, "There’s nothing new that way. They just made the decision to go to war with Iraq." He said, "I guess it’s like we don’t know what to do about terrorists, but we’ve got a good military and we can take down governments." (...) So I came back to see him a few weeks later, and by that time we were bombing in Afghanistan. I said, "Are we still going to war with Iraq?" And he said, "Oh, it’s worse than that." (...) "This is a memo that describes how we’re going to take out seven countries in five years, starting with Iraq, and then Syria, Lebanon, Libya, Somalia, Sudan and, finishing off, Iran ." in General Wesley Clark, entretien avec Amy Goodman, 2 mars 2007. http://www.democracynow.org 94 Hillary Rodham Clinton, Secretary of State Council on Foreign Relations Washington, DC, September 8, 2010 95 George W. Bush, Press conference, 11 octobre 2001.

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plonge ses racines dans les idées religieuses et philosophiques européennes qui voyaient en l'Amérique le lieu de la réalisation possible d'une utopie. Cette idée d'exceptionnalisme se base sur une reconstruction a posteriori de l'histoire pour lui donner un sens téléologique. Selon cette conception, une conséquence de la nature des États-Unis serait donc l'existence d'une politique extérieure diffusant le modèle politique américain. Il existe des variantes dans les méthodes d'application (être un exemple, diffuser activement le modèle, par la coopération ou par la force, etc.) mais le but ultime n'est pas remis en cause. De ce fait, l'exceptionnalisme est toujours prêt à renaître même après un échec cuisant, en désignant les moyens et non les buts comme étant la source d'erreurs. Robert McNamara exemplifie ce cas en écrivant : We of the Kennedy and Johnson administrations who participated in the decisions on Vietnam acted according to what we thought were the principles and traditions of this nation. We made our decisions in light of those values. Yet we were wrong, terribly wrong. We owe it to future generations to explain why. I truly believe that we made an error not of values and intentions, but of judgment and capabilities.96 Cependant nous refusons de considérer que cette idéologie fasse partie intégrante de l'identité américaine. Accepter cela nierait l'aspect idéologique de l'exceptionnalisme puisque cela reviendrait à de nouveau essentialiser cette idée en la rendant consubstantielle à la nation américaine. Ce serait d'autre part oublier le nombre conséquent d'Américains qui ont rejeté, parfois avec force, cette idée d'exceptionnalisme sans pour autant rejeter ou perdre leur identité américaine. On notera cependant que parmi les opposants à l'idée d'exceptionnalisme, certains se furent les avocats des mêmes politiques que les tenants de l'exceptionnalisme, mais par des justifications différentes. Ainsi, à l'époque de la guerre froide, l'anti-soviétisme ou à notre époque la guerre contre le terrorisme peuvent servir à justifier la même politique étrangère que l'exceptionnalisme. Cette lutte contre le terrorisme montre l'importance des idées et des conceptions dans les justifications des politiques internes et externes, car il est pour une fois possible de mettre en rapport la réalité objective du phénomène97 comparativement à la dimension qu'il peut prendre dans les discours politiques. Une fois les archives des vingt dernières années totalement ouvertes aux historiens, il sera possible de déterminer la part idéologique prise dans la détermination de la politique étrangère américaine et de voir si l'exceptionnalisme n'est pas qu'un exercice rhétorique obligé de la part des décideurs.
96 Robert McNamara, op.cit., p. xvi 97 Environ 20 Américains meurent de terrorisme par an, soit autant que ceux ecrasés par du mobilier. Même en prenant en compte toutes les attaques prétendument empêchées par les autorités, soit une quarantaine en une décennie, et en les supposant toutes aussi meurtrières que les attentats de Londres de 2005 - soit une cinquantaine de morts, on atteint une moyenne de 200 décès par an, soit autant que les décès causés par des inondations. Même les attentats du 11 septembre 2001 firent autant de victimes que la moyenne annuelle des empoisonnements alimentaires. Comparativement aux sommes mises à disposition dans ces luttes respectives, la lutte contre la menace terroriste paraît complètement hors de proportion avec la réalité de celle-ci.

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