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Pierre MICHEL

MIRBEAU ET MAUPASSANT

Amicales pendant de longues années, les relations entre Octave Mirbeau et Guy de Maupassant se sont peu à peu dégradées, et la complicité de leurs débuts littéraires s’est vite muée en un abîme d’incompréhension réciproque, lors même qu’ils étaient suffisamment lucides et sensibles pour s’apprécier et pour porter sur leurs œuvres respectives des jugements empreints d’un grand discernement. Ce sont ces relations intermittentes que je vais évoquer et essayer d’expliquer, en me plaçant du point de vue de Mirbeau : c’est aux spécialistes de Maupassant qu’il reviendra de proposer un éclairage du point de vue de l’auteur du Horla1. BOHÉME Nous ne savons pas précisément quand ont commencé les relations entre ces deux Normands, également ambitieux et avides de plaisirs, “montés” à Paris avec la volonté bien arrêtée de s’émanciper de leurs milieux d’origine, de s’épanouir tous azimuts et de faire leur chemin sans rien sacrifier de leurs plaisirs ni de leurs aspirations. Mais longue et ardue est la route qui mène à la célébrité et à la richesse, et il leur a fallu à tous deux, pendant de longues années, connaître l’amertume de boulots indignes de leurs talents et médiocrement rémunérés : cependant que Guy se morfondait dans un terne et mortifère bureau, d’où il ne songeait qu’à s’évader, fût-ce par des moyens que
Sur la diversité des tempéraments des deux écrivains, et les convergences et « dissensions » dans leur approche du monde, je renvoie à l’article de Samuel Lair, « Guy de Maupassant et Octave Mirbeau : le clos et l’ouvert », Cahiers Octave Mirbeau, n° 3, 1996, pp. 15-29 (accessible sur Internet : http://start5g.ovh.net/~mirbeau/darticlesfrancais/Lair-OM%20et%20maupassant.pdf).
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réprouvent la morale et les lois de la République, Octave, lui, était confronté à l’humiliante nécessité de se vendre au plus offrant et de faire, tout à la fois ou successivement, le domestique2 (comme secrétaire particulier de Dugué de la Fauconnerie, puis d’Arthur Meyer), le trottoir 3 (comme journaliste à tout faire, condamné à prostituer sa plume au service de ses directeurs et/ou commanditaires) et le nègre4 (en écrivant des volumes de contes et de romans, des essais et des comédies, pour le compte de fruits secs, mais fortunés et assoiffés de gloriole littéraire 5), sans parvenir pour autant à la célébrité avant octobre 1882 et le scandale de son retentissant pamphlet contre la cabotinocratie et la société du spectacle6. Nous ne disposons malheureusement que de peu de données biographiques sur Mirbeau, au cours de ces ingrates années de formation, où il doit faire ses preuves et ses classes : les lettres intimes et les témoignages sont rares, la plus grande partie de sa production journalistique ne paraît pas sous son nom, et il subsiste par conséquent de nombreuses zones d’ombre. Deux épisodes sont néanmoins fort bien attestés, que nous signalerons pour mémoire sans nous y attarder : la participation du jeune Mirbeau, le 13 avril 1875, dans l’atelier du peintre Maurice Leloir, à la farce obscène et « absolument lubrique » de Maupassant, À la feuille de rose, maison turque, où il interprétait le rôle de Monsieur Beauflanquet, bourgeois de province et jeune marié égaré avec Madame dans un bordel ; et le fameux dîner chez Trapp, le 31 mai, 1877, où six jeunes écrivains autoproclamés – parmi lesquels Mirbeau était le seul à n’avoir encore à son actif officiel ni œuvres publiées, ni projets avoués – rendaient hommage à Flaubert, Goncourt et Zola, histoire de se faire mousser médiatiquement, au contact des trois maîtres qu’ils s’étaient judicieusement choisis. Du peu que l’on sait des relations de nos deux compères à l’époque, il ressort qu’ils fréquentaient la même bohème littéraire, notamment le milieu de La République des Lettres de Catulle Mendès, qu’ils devaient bien souvent se contenter des « inexprimables cuisines » de la mère Machiny7, qu’ils aspiraient pareillement à la reconnaissance de leurs prestigieux aînés et qu’ils ne s’interdisaient aucune frasque ni aucune provocation. Cette fraternité spirituelle implicite est confirmée par le tutoiement qui, chez Mirbeau, est tout à fait exceptionnel8 : ainsi n’a-t-il, curieusement, jamais tutoyé son confident de vingt ans et ancien complice des Grimaces Paul Hervieu, ni a fortiori les « grands dieux de [son] cœur » qu’étaient Claude Monet, Camille Pissarro et Auguste Rodin. Mais cette distance respectueuse qu’il entendait conserver avec ses amis les plus tendrement aimés
Mirbeau développera la comparaison entre les deux types de domesticité dans un roman posthume et inachevé, Un gentilhomme (recueilli dans le tome III de mon édition critique de son Œuvre romanesque, Buchet/Chastel – Société Octave Mirbeau, 2001 ; http://www.scribd.com/doc/3825199/Octave-Mirbeau-Ungentilhomme). 3 Mirbeau a développé le parallélisme entre les deux formes de prostitution déjà dans ses Grimaces du 29 septembre 1883 : « Le journaliste se vend à qui le paye. Il est devenu une machine à louanges et à éreintement, comme la fille publique machine à plaisir ; seulement celle-ci ne livre que sa chair, tandis que celui-là livre toute son âme. Il bat son quart dans ses colonnes étroites – son trottoir à lui « (article recueilli dans ses Combats littéraires, L’Âge d’Homme, Lausanne, 2006, p. 78). 4 Voir notre article « Quelques réflexions sur la négritude », Cahiers Octave Mirbeau, n° 12, 2005, pp. 434 (http://www.scribd.com/doc/2363537/Pierre-Michel-Quelques-reflexions-sur-la-negritude-). 5 Mirbeau s’en plaint amèrement dans un des premiers contes signés de son nom, « Un raté », paru dans Paris-Journal le 19 juin 1882 (il est recueilli dans notre édition de ses Contes cruels, Librairie Séguier, 1990, tome II, p. 426 ; http://www.scribd.com/doc/8419113/Octave-Mirbeau-Un-rate-). 6 Octave Mirbeau, « Le Comédien », Le Figaro, 26 octobre 1882 (recueilli dans les Combats politiques de Mirbeau, Librairie Séguier, 1990, pp. 43-50 ; http://www.scribd.com/doc/2243220/Octave-Mirbeau-LeComedien-). 7 Elle tenait une « infâme gargote » au coin de la rue Coustou et de la rue Puget. 8 Les trois seuls autres confrères qu’il ait jamais tutoyés, Léon Hennique, Paul Alexis et Émile Bergerat, sont aussi des compagnons de vieille date, qui ont partagé peu ou prou ses années de bohème.
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et admirés révèle aussi, par opposition, que ses relations avec son compagnon de bohème ne se situaient pas sur le même registre. Peut-être même le ver était-il déjà dans le fruit de cette camaraderie, qui ne lui était pas coutumière et qui devait lui paraître trop vulgaire. Pour l’heure, ce commun refus des tabous et ce goût pour la transgression vont de nouveau les rapprocher, lorsque Guy est victime, en janvier 1880, de poursuites judiciaires – sous prétexte d’outrage à la tartuffienne morale publique et religieuse... – pour une nouvelle en vers, « Une fille », jugée soudainement contraire aux bonnes mœurs, près de quatre ans après une première publication qui n’avait soulevé aucun scandale, sous le titre de « Au bord de l’eau ». Hostile à « ces mesures violentes qui atteignent la liberté littéraire » et qui lui inspirent « une haine vigoureuse », comme il l’écrivait quatre ans plus tôt9, Octave, à la demande de son ami, servira tout naturellement d’intercesseur auprès de son patron Arthur Meyer, pour permettre à Gustave Flaubert de s’élever, dans Le Gaulois du 21 février 1880, contre les poursuites engagées à l’encontre de son protégé et de contribuer d’une manière décisive au nonlieu prononcé peu après. Dans les années qui suivent, Mirbeau ne manquera jamais de rendre hommage au talent de son jeune camarade. Ainsi, le 13 mars 1883, écrit-il que « le public, abruti par les lectures stupides et malsaines » est devenu inapte « à distinguer entre l'œuvre puissante, toute parfumée d'art, de Guy de Maupassant, et une œuvre immonde, tout empuantie d'ordures10 ». Quelques mois plus tard, dans son article nécrologique sur Tourgueniev, il donnera au passage un nouveau coup de chapeau à « M. Guy de Maupassant, ce conteur robuste et fécond, qui mêle avec tant d’art l’observation le plus cruelle aux sensibilités les plus délicates11 ». L’hommage est développé deux ans plus tard, lorsque paraît Bel-Ami :
M. Guy de Maupassant vient de publier un livre très remarquable et qui ne manque pas de courage. Bel-Ami, tel est son titre, un titre court, mais qui en dit long. L’auteur d’Une vie n’avait pas encore donné de son talent robuste une preuve aussi décisive, une démonstration aussi brillante. Je n’entends pas faire la critique de ce bel ouvrage, je veux seulement dire que M. Guy de Maupassant n’était jamais entré plus profondément dans la psychologie humaine et qu’il a écrit là quelques pages admirables, d’un art très puissant et définitif. C’est donc un vrai régal de lettres que ce livre [...] . 12

Néanmoins, dès l’époque des Grimaces, il convient de relever une première et significative réserve, lorsque Maupassant a accepté de préfacer un recueil de Maizeroy, une des bêtes noires de Mirbeau, et qui sera par ailleurs un des modèles de Bel-Ami :
Octave Mirbeau, « Chronique de Paris », L’Ordre de Paris, 11 novembre 1876 (Combats littéraires, p. 44 ; http://www.scribd.com/doc/2338346/Octave-Mirbeau-Chronique-de-Paris-11111876). Malheureusement pour sa réputation future de justicier, tout autre sera son attitude dans l’odieux et stupide article du 24 décembre 1884, « La Littérature en justice » (ibid., pp. 121-123 ; http://www.scribd.com/doc/10848947/Octave-Mirbeau-La-Litterature-en-justice- ), où, pour pouvoir se venger de Gyp, il attaquera bassement Catulle Mendès et Louis Desprez, qui seront des victimes collatérales de « l’affaire Gyp » (sur cette affaire, voir notre article http://www.scribd.com/doc/7826974/Pierre-MichelOctave-Mirbeau-et-laffaire-Gyp-). 10 Octave Mirbeau , « L’Ordure », Le Gaulois, 13 mars. 1883 (Combats littéraires, p. 66 ; http://www.scribd.com/doc/2338449/Octave-Mirbeau-LOrdure-). 11 Octave Mirbeau, « Tourgueneff », Les Grimaces, 8 septembre 1883 (Combats littéraires, p. 77 ; http://www.scribd.com/doc/2319776/Octave-Mirbeau-Tourgueneff-). 12 Octave Mirbeau , « La Presse et Bel-Ami », La France, 10 juin 1885 (Combats littéraires, p. 166 ; http://www.scribd.com/doc/2343168/Octave-Mirbeau-La-Presse-et-BelAmi-).
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Celles qui osent, tel est le titre d’un nouveau volume de M. René Maizeroy. Ce volume est précédé d’une préface de M. Guy de Maupassant, et je le regrette. Je n’aime point voir un homme de talent, comme l’auteur d’Une vie essayer de couvrir de son nom un amas d’inepties et donner le passeport de sa popularité à une ordure telle qu’indubitablement est ce recueil de contes. M. René Maizeroy n’a qu’à y gagner, c’est bien certain ; mais M. de Maupassant ne peut qu’y perdre, et voilà ce qu’il ne faut pas. 13

Lors même que des fissures ont commencé à paraître, Mirbeau n’en continue pas moins à manifester son admiration pour celui en qui il voit, en décembre 1885, « le maître du conte » et à qui il a dédié, quinze jours plus tôt, une de ses meilleures Lettres de ma chaumière14, un conte normand du prétoire intitulé « Justice de paix » :
Personne, plus que moi, n’estime le talent de M. de Maupassant. Parmi ses œuvres, déjà nombreuses, il en est trois ou quatre de définitives et qui resteront. C’est, je crois, le plus bel hommage qu’on puisse adresser à un écrivain, en ce temps de littératures qui passent, à peine saluées par Aujourd’hui, et dont Demain ne gardera pas le souvenir. Quelques rares critiques ont reproché à M. Guy de Maupassant d’éparpiller ses forces en récits écourtés, au lieu de les condenser en de gros ouvrages. Ce reproche me semble injuste car M. de Maupassant se meut avec infiniment plus d’aise et de grâce dans le conte que dans le roman, et puis le conte est un genre charmant et très français, qui a doté notre patrimoine littéraire de beaucoup de chefs-d’œuvre. Je ne vois pas bien ce que l’on gagnerait, en obligeant l’auteur de Bel-Ami à n’écrire désormais que des romans, et je vois tout ce qu’on y perdrait. M. de Maupassant est le maître du conte ; personne ne lui dispute cette place, au contraire.

Mais in cauda venenum, car, ajoute-t-il, à force de « le hisser si haut au-dessus de tous les conteurs passés, présents et futurs, bientôt on n’apercevra plus de lui que des rayons. Ses apparences physiques auront disparu, et le moment n’est pas éloigné, où M. de Maupassant sera devenu une abstraction, une sorte de dieu apothéotique, le Conte lui-même. Sûr de sa divinité, dans le conte, M. de Maupassant ne devra pas se résigner facilement à n’être qu’un demi-dieu, dans le roman15 ». La réserve est triple. D’une part, les romans de Maupassant, nonobstant les éloges antérieurs, apparaissent comme moins forts que ses contes, ce que peu de lecteurs d’aujourd’hui contesteraient. D’autre part et surtout, l’engouement justifié pour l’auteur de « Boule de Suif » se serait mué en une espèce de culte obligé 16, relevant d’une réclame efficace et faisant, du même coup, de l’ombre aux auteurs qui ne recourent pas à ce procédé de lancement que Mirbeau n’a cessé de stigmatiser (notamment dans ses chroniques intitulées « Réclame », Le Gaulois, 8 décembre 1884 – où Maupassant, sans être nommé, n’en prend pas moins pour son grade, non sans une injustice qui lui vaut de protester énergiquement 17 – , et « Le Manuel du savoir-écrire »,
Octave Mirbeau , « Bibliographie », Les Grimaces, 17 novembre 1883 (Combats littéraires, p. 81). De son côté, Maupassant lui avait dédié un de ses meilleurs contes, « Aux champs », paru dans Le Gaulois le 31 octobre 1882. 15 Octave Mirbeau , « Les Conteurs », 11 décembre 1885 (http://fr.wikisource.org/wiki/Les_Conteurs). 16 Dans une lettre à Paul Hervieu du 5 août 1886, Mirbeau parlera de lui comme d’un intouchable « Bouddha sacré » et ne l’appellera plus, ironiquement, que « le Jeune Maître » (Correspondance générale, t. I, p. 559) 17 Mirbeau écrit en effet : « Chacun a son mode de publicité, sa petite agence personnelle, ses trucs pour lesquels, sans doute, il prend des brevets d’invention ; formidable concurrence aux agences connues et qui paient patente. L’un – comme s’il avait besoin de ces petites réclames périodiques – tous les huit jours, écrit dans les journaux que d’infâmes brigands usurpent son nom pour faire des dupes dans des hôtels de province,
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Le Figaro, 11 mai 1889, qui constitue une très sévère et ironique dénonciation des procédés publicitaires mis en œuvre par Paul Bourget, qui n’est pas davantage nommé. Enfin, troisième bémol, Maupassant « n'est pas le seul maître » du conte, et Mirbeau d’en citer deux autres : son maître Barbey d'Aurevilly et son jeune ami Paul Hervieu, qui lui est même supérieur, selon lui, en ce que, au lieu de « représenter exactement les êtres et les choses » comme Maupassant, il sait les fixer dans des « raccourcis » qui « leur donnent des prolongements : cette sorte de mystère et d'inquiétude qui flotte autour de la vie18 ». On peut déceler, dans cet éloge de l’auteur – surévalué – de L’Alpe homicide, la limite littéraire qu’il met déjà à son admiration pour son ancien complice de La Feuille de rose : Maupassant est trop réaliste à ses yeux, c’est-à-dire trop attaché à l’apparence superficielle des êtres et des choses, trop « myope », comme les naturalistes, pour pouvoir pénétrer dans les tréfonds de l’âme humaine aux insondables mystères, au moment où lui-même est en train de découvrir Tolstoï et Dostoïevski, qui sont pour lui une véritable « révélation ». . Ne faut-il voir, dans ces réserves, que la jalousie d’un auteur, certes très productif, mais amer et frustré, puisqu’à 38 ans, après des années de négritude et de journalisme stipendié, il n’a à son actif officiel qu’un unique recueil de contes normands, les Lettres de ma chaumière, parues chez Laurent en novembre 1885 et qui n’ont eu qu’un très modeste écho 19 ? Cette frustration, il l’exprimait en 1882 dans un des premiers contes signés de son nom, « Un raté », par le truchement d’un nègre, Jacques Sorel, qui, après avoir beaucoup écrit pour le compte d’autrui, se retrouve, au bout du chemin, comme un voyageur sans bagages, et qui rêve de se faire enfin reconnaître la paternité de ses œuvres, au risque de passer pour un voleur ou pour un fou20. Il n’est pas évident pour autant que cette frustration constitue la seule source des critiques, de plus en plus acerbes, que Mirbeau va désormais adresser, publiquement et en privé, à son cadet de deux ans, parvenu plus tôt que lui au faîte des honneurs littéraires. Ses griefs, tels qu’il apparaissent dans sa correspondance et ses chroniques, sont au nombre de quatre principaux : le réclamisme, le snobisme, la vulgarité et la totale indifférence aux hommes, qu’il croit déceler chez son compatriote. CRITIQUES RÉCURRENTES

les casinos des stations thermales et même les maisons louches. » Furieux de se sentir ainsi visé, Maupassant écrit à Mirbeau : « Qu’est-ce qui te prend de m’engueuler ? Peu m’importe au fond d’être engueulé, mais ce qui m’embête, c’est d’être suspecté de faire de la réclame pour une chose qui m’ennuie par elle-même plus que tu ne peux croire. / J’ai reçu cinq traites signées de mon nom, faites par l’homme que je cherche à faire arrêter. […] Or je sais son nom, son âge, son signalement. J’ai plus de cent témoins qui l’ont vu opérer en le prenant pour moi – Sans compter que, dans beaucoup de villes du midi on est persuadé que le filou, c’est moi. […] J’ai le dossier de l’homme à ta disposition , avec les preuves » (Œuvres complètes de Maupassant, Librairie de France, 1940, t. XV, p. 339). Sur cette affaire, voir l’article d’Adrian Ritchie, « Mirbeau, Maupassant et “l’enragé cancan de la publicité” », Cahiers Octave Mirbeau, n° 10, 2003, pp. 198-203 (http://start5g.ovh.net/~mirbeau/darticlesfrancais/Ritchie-OMetMaupassa.pdf). 18 Mirbeau a développé cette idée dans une chronique littéraire symptomatiquement intitulée « Le Rêve » (Le Gaulois, 3 novembre 1884 ; Combats littéraires, pp. 109-112 ; http://www.scribd.com/doc/10847106/Octave-Mirbeau-Le-Reve-). Il y exprimait son rejet d’« une littérature pour myopes », « qui ne voyait dans un être humain que les boutons et les plis de sa redingote, comptait les feuilles d’un arbre et les luisants de chaque feuille », et il opposait au naturalisme ce qu’il appelait, assez improprement, « le rêve » : « [...] le naturalisme se rapproche toujours, il ne voit jamais les êtres et les choses dans la vérité de l’éloignement, dans l’exactitude de l’ombre, il les dépouille de ce charme flottant – vrai aussi – qui entoure les êtres et les choses, et qui est le rêve ». 19 Les Lettres de ma chaumière sont accessibles sur Internet : http://fr.wikisource.org/wiki/Lettres_de_ma_chaumi%C3%A8re. 20 Octave Mirbeau, « Un raté », loc. cit..

Tout d’abord, on vient de le voir, Octave est allergique à la « réclame », qu’on appelle aujourd’hui « publicité », et, sur ce point, il jette dans le même sac d’infamie ses deux anciens amis, Bourget et Maupassant, coupables du même crime de lèselittérature, qu’il expose ironiquement ainsi, pour l’édification de son ami Léon Hennique, qui n’est décidément pas dans l’air du temps et « retarde, par trop de candeur, sur le siècle » :
Il ne s’agit plus de créer une belle œuvre, il faut savoir s’organiser une belle réclame. Et cette réclame savante, raffinée, ne portera pas directement sur les livres, ce qui serait grossier et ne contenterait personne ; elle englobera les choses étrangères au travail littéraire et se diffusera, de préférence, sur les sports qu’un homme bien né est susceptible de pratiquer. 21

Le résultat en est qu’on porte au pinacle de vulgaires mercantis, alors que des créateurs originaux tels que Barbey d’Aurevilly, Goncourt ou Henry Becque restent confinés à un petit cercle d’admirateurs privilégiés. Ce sont les deux-mêmes qui, aux yeux de notre justicier des lettres, ont peu à peu trahi leurs talents respectifs en se laissant infecter par le snobisme, lequel, par la suite, contaminera à son tour Paul Hervieu, qui est, depuis 1883 et la commune aventure des Grimaces, le confident privilégié d’Octave. On aurait pu croire que le fondateur du club des Crépitiens, le solide manieur d’avirons aux fiers pectoraux 22 et le paillard amateur de performances sexuelles qu’était Maupassant serait mieux prémuni que les délicats Bourget et Hervieu contre cette maladie sociale qu’est le snobisme et qui semblait réservée à un genre d’hommes bien différent du sien. Et pourtant... À force de fréquenter du beau linge, les Rothschild, Pereire et autres Fould, son solide bon sens de terrien normand ne résistera pas bien longtemps à ce que Goncourt appellera sa « folie des grandeurs23 ». En août 1886, de Noirmoutier, où il s’apprête à achever son premier roman officiel, Le Calvaire – dont Maupassant attend avec impatience la publication en volume24 –, Mirbeau fait part à son complice Hervieu des derniers potins parisiens :
Le Jeune Maître25 est parti chez un Rothschild de Londres 26, et cela a été du plus
21 Octave Mirbeau , « Le Manuel du savoir écrire », loc. cit. (http://www.scribd.com/doc/10668502/Octave-Mirbeau-Le-Manuel-du-savoir-ecrire-). 22 Le 21 juillet 1886, Mirbeau écrit à Paul Hervieu : « Il m'est revenu de plusieurs côtés que le roi de Chatou s'était très aigrement exprimé sur mon compte. Il aurait dit, à un de ces dîners où il aime à étaler ses pectoraux et ses biceps de beau charcutier : “On ne sait jamais à quoi s'en tenir sur cet animal-là !” J'espère bien lui prouver, quand paraîtra votre admirable livre, qu'on saura que je vous aime mieux et que je vous trouve un bien plus beau talent » (Correspondance générale, t. I, p. 548). À la lettre où Mirbeau se plaint du mal qu’il aurait dit de lui (ibid., p. 545), Maupassant répond (Œuvres complètes, Librairie de France, 1940, t. XV, p. 340) : « Je n'ai jamais dit de mal de toi. Tout ce que j'ai pu faire, et je l'ai fait assurément, c'est de regretter vivement et sincèrement, comme je le fais encore, que tu n'emploies point à une besogne plus durable un talent très ardent et très réel. Au point de vue même de ce talent, j'ai dit et répété partout, en toute occasion, que tu étais un des plus intéressants et des plus foncièrement doués des journalistes contemporains. La seule réserve que j'aie faite encore ne concernait que la mobilité de tes impressions. Maintenant si tu trouves quelqu'un qui ose me répéter une chose blessante dite par moi sur toi, je serais bien aise de le rencontrer. Mets au pied du mur les aimables camarades qui t'ont renseigné et tu verras quelles seront leur assurance et leur conduite. » 23 Journal des Goncourt, Bouquins, t. III, p. 652. 24 Il écrit en effet à l’éditeur Georges Charpentier, à l’automne 1886 : « Est-ce chez vous que paraît le livre de Mirbeau – Le Calvaire ? Est-il en vente ? Si oui, j’en voudrais un exemplaire. J’ai lu un numéro de La Nouvelle Revue qui m’a beaucoup frappé » (catalogue Les Neuf Muses, s. d., 2008, n° 30, p. 55). 25 En mai 1890, Mirbeau répondra ainsi à Jean Ajalbert, qui lui avait donné du « Maître » : « {...] ne m'appelez plus jamais “Maître” ! Il faut laisser cela à Maupassant » (Correspondance générale, t II, p. 225). 26 Du 28 juillet au 15 août, Maupassant sera en effet l'hôte du baron Ferdinand de Rothschild au château de Waddesdon, près d’Aylesbury.

haut comique. Deux jours avant son départ Maupassant a passé tout son temps sur le boulevard et dans toutes les rédactions possibles. Il disait, après avoir arrêté des gens qu'il ne salue plus depuis des années : « Oui, mon cher, je vais chez le baron de Rothschild, à Londres, passer trois semaines. Nous partons 60 de Paris, tout ce qu'il y a de plus chic dans le grand monde . Je verrai les plus grandes dames de l'Angleterre, et les plus grands lords. » À Cartillier il a dit ceci textuellement : « Mon cher, il faut vous attendre à ce que je vous quitte un jour ou l'autre, parce que, dans ma position mondaine, il me sera très difficile de faire du journalisme. Vous comprenez, je pars chez le baron de Rothschild » (voir plus haut). Rencontrant Henry Céard : « Mon cher, je suis très heureux de te voir ; je t'annonce que je vais aller chez le baron de Rothschild » (voir plus haut). À quoi Céard lui a répondu : « Eh bien, mais tu as fait du chemin, depuis que tu dînais à l'Assommoir pour 15 sous, et que tu te contentais de prendre le cul de la mère Machiny. » Maupassant, à ces souvenirs, s'est tout à coup assombri, et il a quitté Céard fâché. Il n'a qu'une crainte, c'est que le baron de Rothschild sache, un jour ou l'autre, qu'il dînait pour 15 sous. Il paraît qu'il s'est fait confectionner des chemises et tout un trousseau de villégiature, avec ses armes et une couronne de comte brodée de façon très apparente27. / Quel beau mufle ! hein ? 28

Près de quatre ans plus tard, de retour de la Côte d’Azur, il confiera à Edmond de Goncourt, qui s’empressera de le noter, que ce n'est pas « pour aller sur l'eau » que Maupassant a un yacht, mais « pour avoir l'honneur d'y recevoir la princesse de Sagan ». Et Mirbeau de conter, « à ce sujet, son épatante servilité auprès du grand monde chic29 », ce qui le ravale, à ses yeux, au niveau d’un vulgaire Paul Bourget. Mais la fréquentation du Gotha ne déteint pas seulement sur le goût de Maupassant pour les vêtements de luxe confectionnés, achetés et blanchis à Londres30 : elle est révélatrice de la même vulgarité foncière que chez Bourget, que Mirbeau traitera de larbin et de vidangeur des âmes des riches31. Son talent, naguère si original, son jugement littéraire, naguère si sain, sa perception du monde, naguère si personnelle, en sont à leur tour altérés, comme l’illustre, par exemple, aux yeux de Mirbeau, le consternant article « L’Amour dans les livres et dans la vie », paru dans le Gil Blas le 6 juillet 188632. Le 13 juillet suivant, dans le même quotidien, Maupassant se trouve ainsi assaisonné par son « collaborateur et ami », dans une chronique littéraire consacrée à Pierre Loti :
C’est une bonne fortune pour nous, chaque fois que notre collaborateur et ami, M. Guy de Maupassant, veut bien exprimer ses opinions – toujours si
27 Dans son Journal, Goncourt notera, le 7 janvier 1892 : « Chez Maupassant, ne dit-on pas qu'il n'y avait qu'un seul livre sur la table du salon : le Gotha ? C'était un symptôme du commencement de la folie des grandeurs » (Bouquins, t. III, p. 652). 28 Lettre d’Octave Mirbeau à Paul Hervieu du 5 août 1886 (Correspondance générale, t. I, p. 559). 29 Journal des Goncourt, Bouquins, t. III, p. 415 (à la date du 20 avril 1890). 30 C’est cette image convenue que rappellera Jules Huret, dans l’introduction à son interview de Maupassant : selon ce qu’il entend répéter « à chaque instant dans les milieux lettrés », « c’est un snob : ce qu’il voit de plus pratique au monde pour un écrivain, c’est de prendre comme éditeurs les magasins du Louvre et du Bon Marché ; lui aussi se fait habiller et blanchir à Londres ; tous les soirs – dit-il –, mon domestique passe mes bottines dans les embauchoirs et mes pantalons sur les tendeurs » (Jules Huret, Enquête sur l’évolution littéraire, Éditions Thot, 1984, p. 168). 31 Au chapitre XVI du Journal d’une femme de chambre (1900), il fera dire à la soubrette Célestine : « Monsieur Jean vidait les pots de chambre... M. Paul Bourget vidait les âmes. Entre l'office et le salon, il n'y a pas toute la distance de servitude que l'on croit !... » Et au chapitre V, toujours à propos de Bourget : « Je compris que, dans ce milieu, on ne commence à être une âme qu'à partir de cent mille francs de rentes... » 32 Article recueilli dans l’anthologie des Chroniques de Maupassant, réalisée par Henri Mitterand, Le Livre de Poche, collection Pochothèque, 2008, pp. 1496-1500.

désintéressées et indépendantes – sur la littérature de son temps. Nous recueillons ses oracles avec une curiosité très naturelle et un respect presque religieux ; et, si nous n’espérons point connaître le fond et le tréfonds de la pensée du Jeune Maître, du moins aimons-nous à en respirer le si particulier, le si pénétrant arôme. L’étendue de ses relations mondaines, ses succès de jour en jour grandissants, sa célébrité qui se transforme radieusement en une véritable gloire, obligent M. Guy de Maupassant à beaucoup de prudence, beaucoup de bienveillance, beaucoup de politesses ; mais nous savons lire entre les lignes qu’il écrit, et, sous les ménagements supérieurs dont il enveloppe sa critique, souvent nous découvrons des choses tout à fait piquantes et neuves. Aussi, dans le monde des lettres et des arts, et même dans un monde meilleur, a-t-on été quelque peu étonné d’un article où le Jeune Maître, prenant à partie Pierre Loti – et très vivement –, oppose au rare et méditatif auteur de Mon frère Yves et de Pêcheur d’Islande, tout un lot d’écrivains d’occasion et d’artistes amateurs, qui ont dû être bien surpris de se trouver en semblable compagnie, et très embarrassés surtout de se savoir, un beau matin, tant de talent33. Quant à Pierre Loti, on pense généralement que, mieux avisé dans l’avenir, il ne se permettra plus de remporter des succès de revue et des succès de librairie, ce qui était – il faut bien l’avouer – très indiscret de sa part et très inconvenant. [...] Les paysages de Pierre Loti ne suggèrent rien à M. Guy de Maupassant 34. Il n’a pas revu la Bretagne avec Mon frère Yves et Pêcheur d’Islande. Il n’a pas revu non plus l’Algérie avec le Roman d’un spahi. Mais n’est-ce point plutôt la faute de M. Guy de Maupassant que celle de M. Pierre Loti ? Et cela ne prouve-t-il pas seulement que la vision de l’un est différente de celle de l’autre ? Et, lorsque M. de Maupassant vient vous déclarer que l’Inde lui est apparue dans la magnificence de sa lumière, dans le mystère de ses religions, dans l’histoire de ses races, à travers le livre de M. de Sabran-Pontevès, n’a-t-on pas le droit de suspecter – je ne dis pas la sincérité de son jugement – mais la sincérité de ses sensations et l’exactitude de son œil ? 35 Mine de rien, cette dernière phrase comporte un jugement impitoyable. Car, aux yeux de Mirbeau, cette absence de « sincérité des sensations » et d’ « exactitude de l’œil » est rédhibitoire pour un écrivain, puisque c’est le signe qu’il ne s’agit pas d’un artiste digne de ce nom. Pour lui, en effet, l’artiste ne peut être qu’ un individu doté d’une forte personnalité,

qui lui permette de préserver un tant soit peu son regard d’enfant : soit en résistant, dans sa jeunesse, aux forces de l’éducastration ; soit en s’en libérant, dans sa maturité,
Dans son article du 6 juillet, Maupassant vantait la qualité des livres de Robert de Bonnières et du comte de Sabran-Pontevès ; il accordait aussi à Alexandre Dumas fils et à Octave Feuillet le mérite d’être « les deux seuls écrivains vivants qui aient eu une action réelle sur les mœurs amoureuses de notre pays ». 34 Maupassant reprochait à Loti d’avoir trop idéalisé la Bretagne (art. cit.) : « La Bretagne est trop près de nous pour que nous ne la connaissions point, pour que n’ayons point vu ce paysage breton, brave et bon, mais en qui l’animalité première persiste à tel point qu’il semble bien souvent une sorte d’être intermédiaire entre la brute et l’homme. Quand on a vu ces cloaques qu’on nomme des villages, ces chaumières poussées dans le fumier, où les porcs vivent pêle-mêle avec les hommes, ces habitants qui vont, tous nu-jambes pour marcher librement dans les fanges, et ces jambes de grandes filles encrassées d’ordures jusqu’aux genoux, quand on a vu leurs cheveux et senti, en passant sur les routes, l’odeur de leurs corps, on reste confondu devant les jolis paysages à la Florian, et les chaumines enguirlandées de roses, et les gracieuses mœurs villageoises que M. Pierre Loti nous a décrites. » 35 Octave Mirbeau, « Pierre Loti », Gil Blas, 13 juillet 1886 (Combats littéraires, pp. 223-225 ; http://www.scribd.com/doc/2243692/Octave-Mirbeau-Pierre-Loti-). Il reviendra par la suite de son admiration pour Loti. Dans sa lettre à Paul Hervieu du 5 août ( loc. cit.), Mirbeau évoque ainsi l’accueil réservé à sa chronique : « Si cela peut vous intéresser, je vous dirai qu'il m'est venu de nombreux compliments, à propos de l'article sur le Jeune Maître. J'ai reçu plus de trente lettres de jeunes littérateurs qui me remercient d'avoir osé toucher à ce Bouddha sacré. Au Gil Blas tout le monde était heureux. J'ai pu me convaincre des sympathies que Maupassant recueille chaque jour. »
33

grâce à une ascèse douloureuse, au terme de laquelle « il voit, découvre, comprend, dans l’infini frémissement de la vie, des choses que les autres ne verront, ne découvriront, ne comprendront jamais36 ». Perdre cette perception personnelle, c’est rentrer dans le rang, c’est se laisser normaliser et conditionner par un environnement aliénant37, c’est n’être plus qu’un quidam interchangeable qui n’a plus rien à dire d’original, qui pense et sent comme tout un chacun et ne saurait donc apporter à ses lecteurs la moindre révélation, alors que la mission de l’écrivain devrait être, au contraire, de dessiller leurs yeux. Comment en un plomb vil l’or pur de Boule de Suif s’est-il
donc changé ?

Enfin, last, but not least, Mirbeau reproche à Maupassant, sans bien en déceler les causes, une totale indifférence, non seulement à ses congénères, mais aussi à la nature, à l’art et même à la littérature38. Pour un homme comme lui, hypersensible, aux impressions si multiples et si mobiles, qui est ouvert à tant de beautés et qui aime et admire tant d’hommes et tant de choses avec une ferveur et une passion communicatives, il y a là une faille tragique, et son ancien compagnon de bohème lui est devenu complètement étranger. Lorsque circule l’annonce erronée de la mort de l’auteur du Horla, sous le choc de « cet horrible drame », il écrit à plusieurs de ses amis qu’il y voit « une forme de justice » implacable. Ainsi confie-t-il à Claude Monet :
Et ce pauvre Maupassant ! Est-ce assez triste ! Depuis que je sais ce drame, j’ai toujours présent à l’esprit, ces paroles de Saint-Just : « celui qui n’a pas eu d’amis sera mis à mort. » Et jamais Maupassant n’a rien aimé, ni son art 39, ni une fleur, ni rien ! C’est la justice des choses qui le frappe ! Mais c’est horrible ! Oui, Monet, aimons quelque chose pour ne pas mourir, pour ne pas devenir fous ! Mais je crois que ce n’est pas à nous de nous donner des conseils, car si jamais nous devenons fous, ce sera d’aimer trop de choses. 40

Et à Jules Huret, le 11 janvier 1892 :
Et ce pauvre Maupassant ! C'est bien triste, mais il y a tout de même dans la vie une certaine implacabilité qui est terrible. Depuis cet horrible drame, j'ai toujours dans l'esprit ce mot de Saint-Just : « celui qui n'a pas d'amis sera mis à mort. » Hélas ! savez-vous, mon cher Huret, cette folie de Maupassant et sa mort, c'est une forme de la justice. / [...] Aimons quelque chose, n'importe quoi, mais aimons.
Octave Mirbeau , « Le Chemin de la croix », Le Figaro, 16 janvier 1888 (Combats esthétiques, Séguier, 1993, tome I, p. 345 ; http://www.scribd.com/doc/11703467/Octave-Mirbeau-Le-Chemin-de-la-Croix-). 37 C’est ainsi que Maupassant reste séduit par la peinture académique (voir par exemple son « Salon » de 1886, dans Le XIXe siècle, et son roman Fort comme la mort), pour laquelle Mirbeau, chantre de Monet, de Pissarro et de Van Gogh, n’éprouve que répulsion. Il ne nie pas, d’ailleurs, être incompétent en matière de peinture, et, selon Henri Mitterrand, c’est la conscience de « la superficialité de ses jugements sur les œuvres exposées » qui l’aurait dissuadé de recueillir en volume ses chroniques artistiques (in Guy de Maupassant, Chroniques, Le Livre de Poche, collection Pochothèque, 2008, pp. 1577-1578). 38 Interviewé par Jules Huret, Maupassant déclare avec lassitude et « un air très splénétique » : « Je vous en prie, ne me parlez pas littérature !... [...] Oh ! littérature, Monsieur, je ne parle jamais. J’écris quand cela me fait plaisir, mais en parler, non. Je ne connais plus, d’ailleurs, aucun homme de lettres. [...] Je ne connais que Dumas fils, mais nous ne faisons pas le même métier... et nous ne parlons jamais littérature... Il y a tellement d’autres choses !... » (Jules Huret, Enquête sur l’évolution littéraire, Éditions Thot, 1984, pp. 169-170). 39 Maupassant écrit par exemple : « Je passe les deux tiers de mon temps à m’ennuyer profondément. J’occupe le troisième tiers à écrire des lignes que je vends le plus cher possible en me désolant de faire un métier abominable... Je suis incapable d’aimer vraiment mon art. Je le juge trop, je l’analyse trop. Je sens trop combien est relative la valeur des idées, des mots et de l’intelligence la plus puissante. Je ne puis m’empêcher de mépriser la pensée, tant elle est faible, et la femme, tant elle est incomplète » (cité par Armand Lanoux, Maupassant, le Bel Ami, Fayard , 1967, p. 170). 40 Octave Mirbeau, Correspondance générale, t. II, p. 519.
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C'est encore le meilleur antiseptique à notre pourriture. 41

FRATERNITÉ LITTÉRAIRE ? On pourrait être tenté d’en conclure que l’abîme qui s’est creusé entre les deux écrivains est tel qu’ils n’ont plus rien à attendre l’un de l’autre et que, désormais, aucune communication n’est plus possible. Et pourtant il s’avère que, malgré leurs rancœurs et leur éloignement, il subsiste une forme de communion d’esprit, dont témoignent certains de leurs jugements. Certes, Octave se montre, à juste titre, très sévère pour Fort comme la mort : « Le livre de Maupassant me paraît bien pauvre, d'un assez piteux esprit. Toujours de l'amour ! et vraiment l'écriture en est pitoyable, il me semble. Oui, si l'on avait un peu de cœur au ventre et le désir du succès, il me semble qu'on arriverait facilement à tomber ces grands auteurs42. » Mais, quelques semaines plus tôt, il était élogieux pour Allouma, comme il l’avouait à Guy :
Allouma est, peut-être, la nouvelle de toi que je préfère. Il est vrai que je les préfère toutes, quand je les lis. Mais celle-ci a peut-être un parfum spécial. Ce qui me charme en elle, c'est cette volupté animale qui s'en dégage ; c'est aussi cette incommunicabilité de deux êtres, compliqués de l'incommunicabilité de deux races, et que tu as rendue avec un art infini, et par des sensations nouvelles, je crois. J'admire vraiment combien tu t'es rendu maître de ton métier. Il y a, dans tout ce que tu fais, une souplesse, une variété, une aisance forte et libre, qui exclut la trace de tout effort. Pour employer des expressions de peintre, jamais, chez toi, une faute de valeur, un enjambement de ton ; et toujours l'importance donnée à la ligne caractéristique. Tu es, mon cher ami, arrivé à la perfection, et à une belle sérénité d'art que j'envie, qui m'étonne et qui me désespère. 43

Bien sûr, il faut faire la part des choses, de l’amitié autant que de la plus élémentaire politesse, et une certaine dose de duplicité n’est pas exclue. Reste que deux des critiques que Mirbeau adresse d’ordinaire à son ami semblent bel et bien remises en question. D’une part, la maîtrise du « métier » n’est plus celle d’un vulgaire fabricant qui adapte sa production alimentaire aux exigences d’un lectorat abêti, en quête de divertissement et de bonne conscience, mais est mise au service d’une vision personnelle des relations entre les sexes et entre les « races » – cette « incommunicabilité » dont témoigne toute l’œuvre de Mirbeau – et permet l’expression de « sensations nouvelles ». Et, d’autre part, l’indifférence de Guy, qui le choque tant d’habitude, est présentée ici comme une forme de détachement philosophique et de « sérénité d’art », qui le met à l’abri des désespérantes exigences d’artistes comme Van Gogh et Cézanne, comme le peintre Lucien de Dans le ciel... et comme Mirbeau luimême44. Reste que le compliment n’est pas dépourvu d’ambiguïté, puisqu’on peut tout aussi bien voir dans cette « sérénité » la marque d’un écrivain peu exigeant et trop
Ibid., pp. 520-521. Même topo dans une lettre à Camille Pissarro, deux mois plus tard : « Oh ! mon cher Pissarro, comme la vie serait donc une chose abominable, sans l'amour : l'amour de n'importe quoi ! Et comme je plains ceux qui, comme le pauvre Maupassant, n'en ont jamais eu ! » (ibid., p. 567). Dans sa biographie de Maupassant, Armand Lanoux conteste ce jugement de Mirbeau, qui, d'après lui, « était dupe de la réputation que Guy s'était faite ». Et d'établir la longue liste de ses amis, de Flaubert à Léon Hennique et Henry Céard, en passant par Catulle Mendès, Paul Bourget et Stéphane Mallarmé ( Maupassant le Bel Ami, Fayard, 1967, p. 403). Il n’est pas sûr que cette liste prouve grand-chose. 42 Octave Mirbeau, lettre à Gustave Geffroy du 24 mai 1889 (Correspondance générale, t. II, p. 112). 43 Ibid., p. 68. 44 Sur le désespoir de Mirbeau, voir notamment sa lettre à Émile Zola du 19 avril 1886, après la lecture de L’Œuvre : « Vous m’avez donné la vision très nette et désespérante de ma vie manquée, de ma vie perdue » (Correspondance générale, t. I, p. 527).
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facilement satisfait. Moins ambigu est l’échange antérieur de lettres relatives au Calvaire et, surtout, à L’Abbé Jules. Le 15 décembre 1886, Maupassant écrivait, à propos du premier roman de Mirbeau paru sous sa signature :
Je trouve fort beau ton roman, le plus vrai qu’on ait jamais écrit sur cet invincible et inexplicable amour. Il y a là-dedans d’extraordinaires trouvailles, choses trouvées ou choses senties, et d’admirables émotions. Il est poignant de réalité animale, de tendresse douloureuse et de fatalité. C’est une fort belle chose.
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Mirbeau accueille ces éloges avec « une grande joie » et en profite pour essayer d’expliquer ses « allures changeantes », que lui reprochait son ami :
Ta lettre me cause une grande joie et, je te l’avoue très naïvement, une grande fierté. Au milieu des appréciations diverses dont Le Calvaire a été l’objet, je ne savais plus quoi penser, ou plutôt je pensais que mon livre était une chose banale et indifférente. On avait tant écrit que cela n’était qu’un décalque de Sapho, que j’avais fini par perdre courage. Tu me mets du baume sur le cœur ; je te dois, je te le répète, une grande joie, et je n’oublierai pas, crois-le bien, mon cher ami. La cause de mes allures vis-à-vis de toi... Hélas ! c’est bête comme tout. Ton article sur Pierre Loti m’avait exaspéré ; j’aime ce bizarre personnage, et tu lui opposais M. de Sabran-Pontevès. Alors j’ai fait un article, ab irato, et poussé par le donquichottisme qui est en moi 46, souvent. Je l’ai regretté depuis, je le regrette encore plus vivement. Et, comme les petits enfants qui n’ont pas été sages, je te jure que cela ne m’arrivera plus. Tu sais qu’il y a une chose au-dessus de tout cela, au-dessus de ces à-coups nerveux : c’est l’admiration que j’ai de ton talent. On m’a dit que Mont-Oriol est très beau. Crois bien que je serai le premier à applaudir à ce nouveau succès. 47

Nouvel échange épistolaire seize mois plus tard, qui témoigne éloquemment de leur admiration respective. À une élogieuse missive de Guy sur L’Abbé Jules, Octave répond avec une satisfaction non dissimulée :
Ta lettre m’a causé une vive joie car elle contenait une phrase sur “le fou” qui était juste et qui résumait si bien ce que j’avais tenté dans L’Abbé Jules. On a si peu compris mon bouquin que c’est presque un étonnement pour moi quand il m’arrive un éloge. De toi, mon cher ami, c’est un enchantement qui me console de mes dégoûts et de mes agonies. 48

Pendant longtemps la lettre de Maupassant à laquelle répond le père de l’abbé Jules est restée inconnue. Jusqu’à ce qu’elle passe en vente publique, il y a quelques années, et qu’une une personne, spécialiste de Maupassant, m’en offre généreusement la primeur :
Guy de Maupassant, Correspondance inédite, Wapler, 1951, p. 323. Un an plus tard, Mirbeau adressera une lettre publique « À Don Quichotte » (Le Figaro, 6 décembre 1887 ; http://www.scribd.com/doc/2315340/Octave-Mirbeau-A-Don-Quichotte-) : « Comme toi, ô maigre, ô lamentable, ô sublime ganache, je suis parti en guerre contre des moulins à vent que je prenais véritablement pour de formidables et mauvais géants, et, la lance au poing, je m’escrimais. Quelle pitié ! [...] Nous n’avons pourfendu personne, aucun géant n’est tombé, et les meules tournent, tournent et tourneront... » (Combats littéraires, p. 249). 47 Octave Mirbeau, Correspondance générale, t. I, p. 637. 48 Octave Mirbeau, Correspondance générale, t. I, p. 779.
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Mon cher ami, J’allais t’écrire en Bretagne quand j’ai su par notre ami Claude Monet 49 que tu quittais le nord. J’ai d’abord voulu attendre ton arrivée ici et puis j’aime mieux te dire tout de suite combien j’aime ton abbé Jules. Il m’a donné la notion précise de ce qu’est un damné. Ce vieux mot s’est éclairé pour moi à cette lecture, et j’ai suivi, avec angoisse, tous les bonds de cette âme de possédé 50. Il est hallucinant, effrayant et sympathique, cet homme, dont toutes les idées, tous les sens, tous les goûts sont déchaînés. C’est là un beau livre parce qu’il est profond. Il explique un de ces tempéraments mystérieux et exceptionnels, bien que fréquents, dont la rencontre nous étonne, et dont on dit légèrement : « C’est un fou », sans chercher à découvrir le mécanisme déréglé de ces êtres. Je te félicite bien sincèrement en te serrant amicalement la main. Guy de Maupassant 51

Curieusement, Mirbeau reprendra presque textuellement à son compte la phrase la plus importante de cette analyse du personnage de Jules dans une lettre à un critique, qui pourrait bien être Jean Lorrain : il y présente son frénétique abbé comme « un de ces êtres d’exception – bien que fréquents – dont la rencontre nous étonne et dont on dit “c’est un fou” sans chercher à découvrir le mécanisme de ces êtres déréglés 52 ». C’est dire si cette formule l’a frappé et lui semble de nature à bien dégager la profonde originalité de son personnage. Elle implique en effet que, si Jules est exceptionnel par la force de ses pulsions, de ses exigences et de ses contradictions poussées au paroxysme, il n’en est pas moins représentatif de l’humanité. Il est même doublement symptomatique : d’une part, du tragique de la condition humaine et du dualisme de notre humaine nature, tiraillée entre des « postulations » contradictoires et simultanées, condition et nature qu’il partage avec le commun des mortels ; et, d’autre part, de la condition de l’homme contemporain aux prises avec des bouleversements culturels susceptibles d’entraîner des « cassures » et des « explosions », et coincé « entre deux abîmes », comme Mirbeau l’exposera le 29 juin suivant dans « Impressions littéraires » :
Chaque individu, surtout l’individu d’aujourd’hui, dont la civilisation trop développée a déformé les tendances primitives et les naturels instincts, l’individu que tourmentent et surmènent les hâtes, les fièvres, les vices, les névroses, les systèmes, les doutes, les aspirations confuses, les mille besoins factices et contraires l’un à l’autre des époques de progrès, des sociétés transitoires en travail de renouvellement ; l’individu placé, comme nous le sommes tous, entre deux abîmes, sur les confins du vieux monde agonisant, au bord du monde nouveau, dont l’aurore pointe parmi les brumes qui montent de l’ignoré ; cet individu-là, profondément fouillé dans l’intime et le caché de son être, n’est-il
Monet, qui séjourne à Antibes, depuis le 12 janvier, a rencontré Maupassant à Cannes. Le 25 mars, il écrivait à sa compagne, Alice Hoschedé : « Il m’a parlé de Mirbeau, de son livre qu’il trouve très beau, lui » (cité par Daniel Wildenstein, Claude Monet, biographie et catalogue raisonné, Bibliothèque des Arts, Lausanne, 1979, tome III, p. 233). 50 Ce terme ne saurait manquer d’évoquer le célèbre roman de Dostoïevski Biessy, dont la traduction française, par Victor Derély, a paru en 1885 sous le titre Les Possédés. Or il se trouve précisément que, dans le roman de Mirbeau, l’influence majeure est celle de Dostoïevski, qui a été une véritable « révélation » pour lui et en qui il voit un « dénudeur d’âmes », comme il l’écrivait à Auguste Rodin en juillet 1887 (Correspondance générale, t. I, p. 684). 51 Voir notre article « Maupassant et L’Abbé Jules », in Cahiers Octave Mirbeau, n° 11, 2004, pp. 229234 (http://mirbeau.asso.fr/darticlesfrancais/PM-Maupassant%20et%20AbbeJules.pdf). 52 Octave Mirbeau, Correspondance générale, t. I, p. 769.
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point une exception ? Et pourtant nous en sommes tous là. Et n’est-ce point la pire des conventions que de vouloir ramener l’humanité à un mécanisme régulier, tranquille et prévu, sans les cassures et les explosions inévitables ? 53

Cette mensongère « convention » prétendument scientifique qu’il dénonce ici est aussi bien celle des naturalistes de stricte obédience, qu’il méprise, que celle de la psychologie « en toc » de Paul Bourget, armé de son prétentieux et dérisoire « scalpel », qu’il s’emploie à tourner en ridicule. Si donc Octave reprend à son compte une formule empruntée à Guy, c’est que, nonobstant leurs différends passés, il sent de nouveau en lui un esprit fraternel, qui est, tout autant que lui, sensible au tragique de l’humaine condition et aux contradictions de l’humaine nature, et qui est également soucieux de les suggérer littérairement. Ce faisant, il semble bien le dissocier – au moins provisoirement – de l’école naturaliste honnie54 autant que de l’obédience des psychologues, dont il se gausse. On comprend, dès lors, au moment où réapparaît une convergence littéraire et spirituelle de première importance à ses yeux, que Mirbeau n’en ait que davantage déploré la douloureuse évolution de son ami, qu’il a vu peu à peu se dégrader sous le double effet de la maladie et de l’environnement, et dont l’incontestable talent originel, encore palpable dans Pierre et Jean55, s’est, selon lui, complètement évanoui, empoisonné par la bourgétienne psychologie. C’est ce dont témoigne, en particulier, le tardif récit, inséré en 1907 dans La 628-E8, de sa dernière rencontre avec Bourget, qui pourrait bien avoir également été sa dernière rencontre avec Maupassant. Elle a eu lieu le 2 février 1890, à Cannes :
Je vais, si vous56 le permettez, vous raconter encore une histoire... La dernière fois que je vis Bourget, c'était à Cannes, comme vous devez le penser... Maupassant nous avait invités à déjeuner sur son yacht... En me voyant, attendant, moi aussi, sur la jetée, le canot du Bel Ami, Bourget ouvrit les bras, s'exclama : « Vous ?... Ah ! que je suis heureux !... Il y a tellement longtemps !... Cela me fait une telle joie de vous revoir !... Toute ma jeunesse ! »... Et il m'embrassa, le cher Bourget... Après quoi: « Vous savez ?... Vous allez être très étonné... Vous verrez un Maupassant transformé... oh ! transformé ! » L'orgueil riait par tous les plis de sa face... Il me confia : « Vous savez ?... Je l'ai enfin amené à la psychologie, oui, mon cher, à la psychologie ! »... C'était, en effet, l'année où le pauvre Maupassant écrivait Notre cœur, hélas !... Bourget remarqua mon peu d'enthousiasme... Il me le reprocha : « Comment ? fit-il... ce n'est donc pas une chose énorme... énorme ? » – « Si... si... dis-je..., oh ! si ! » – « Mais c'est le plus grand événement de ce temps... Quel malheur que Taine soit mort ! Comme il eût aimé cela ! » Il ajouta: « Ç’a été dur !... Maintenant, Dieu merci, c'est fait !... ». Sur le Bel Ami, nous trouvâmes M. Jacques Normand, M. Henry Baüer, M. Valentin Simond, alors directeur de L'Écho de Paris, et ce bon docteur Cazalis. qui songeait déjà à guérir
Octave Mirbeau, « Impressions littéraires », Le Figaro, 29 juin 1888 (Combats littéraires, pp. 257-260 ; http://www.scribd.com/doc/10965363/Octave-Mirbeau-Impressions-litteraires-). 54 En revanche, le 20 juillet 1887, après sa « révélation » de Dostoïevski, dont il venait de dévorer L’Idiot, Mirbeau rejetait Maupassant dans la tourbe naturaliste, écrivant à Paul Hervieu : « Goncourt, Zola, Maupassant, tout cela est misérable au fond, tout cela est bête ; il n’y a pas un atome de vie cachée – qui est la seule vraie » (Correspondance générale, t. II, p. 686). 55 Le 30 janvier 1888, Mirbeau défend Pierre et Jean contre la sévérité, excessive, de l’ami Hervieu, dans son compte rendu paru le 27 janvier, dans le supplément littéraire du Figaro (ibid., p. 746). Début janvier, il a écrit à Maupassant pour le féliciter et, apparemment, pour lui proposer de rédiger un compte rendu. Malheureusement sa lettre n’a pas été retrouvée et n’est attestée que par la réponse de Maupassant ( Œuvres complètes, Librairie de France, 1940, t. XV, p. 350). 56 Mirbeau est supposé s’adresser à des femmes allemandes fort cultivées, qui l’interrogent sur Paul Bourget.
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les rhumatismes aixois par la méthode préraphaélite... Le déjeuner fut morne, morne... Maupassant ne disait pas un mot... Il était si affreusement triste, il nous regardait avec des regards si étranges, si étrangement lointains, que je ne pus m'empêcher de lui demander : « Qu'est-ce que tu as ?... Es-tu malade ?... » Il se décida enfin à répondre : « Non... Je ne suis pas malade... seulement... voilà... tu comprends ?... Hier... tiens !... à la place où tu es, il y avait la princesse de Sagan... là, où est Bauër, la comtesse de Pourtalès... Qu'est-ce que tu veux ? » J'étais, en effet, très étonné... mais pas de cet étonnement admiratif que m'avait promis Bourget... Maupassant avait levé ses bras vers le plafond d'acajou verni, puis les avait laissés retomber, avec accablement... Maintenant, le coude sur la table, la tête appuyée sur sa paume, l'œil cerclé de rouge, et déjà tout brouillé par la buée trouble de cette folie qui devait bientôt l'emporter, il répéta, en bredouillant : « Qu'est-ce que tu veux ?... qu'est-ce que tu veux ?...» Puis : « Ces femmes-là... je les adore... parce que, mon vieux, vois-tu ?... elles ont quelque chose que les autres n'ont pas, et qu'avaient nos aïeules... nos chères aïeules... l'amour de l'amour ! » Tous, nous avions le cœur serré, sauf Bourget qui, s'adressant à Maupassant, lui demanda : « Et Notre cœur ?... Où en êtes-vous ? » Et, comme Maupassant ne répondait pas, faisait un geste vague : « Quel beau titre ! s'écria Bourget, qui nous prit à témoins... Vous verrez... ce sera le plus merveilleux livre !... Un livre extraordinaire ! » Il eut le courage, ou l'inconscience, d'appuyer plus lourdement : « Il me le doit... car c'est moi qui l'ai amené à la psychologie... N'est-ce pas, Maupassant ?... c'est moi ? Dites que c'est moi ? » Alors, Maupassant hocha la tête, et il se mit à rire, d'un rire pénible qui me fit l'effet d'une sonnerie électrique qui se déclenche... Jamais, rien de si douloureux..., de si funèbre... Voilà donc où il en était, ce rude garçon, que, tant de fois, sur les berges de la Seine, bras nus, maillot collant, j'avais vu manier l'aviron avec un si bel entrain de joyeux canotier !... Ce furent d'atroces moments... Je fis tout pour abréger cette angoissante visite. On nous débarqua à Antibes... Bourget voulut, à toutes forces, me reconduire jusqu'au train qui me ramenait à Nice... Comme nous nous quittions, je lui frappai sur l'épaule, et je lui dis : « Ah ! oui !... vous l'avez amené à la psychologie... Il y est, le pauvre bougre... il y est en plein !... Mes compliments, mon cher Bourget... » Depuis, je ne l'appelle plus « mon cher Bourget », ni même « Bourget », je ne l'appelle plus du tout... Car je ne l'ai jamais revu... C'est le général Mercier qui l'a revu... 57

Bien sûr, nous ne saurions garantir la fiabilité d’un récit rédigé quelque dix-sept ans après les faits, et il est assez plausible que Mirbeau ait forcé les traits pour les besoins de la cause. Il est clair également que sa cible n’est pas l’ancien canotier, mais bien Paul Bourget, accusé ici, non seulement d’avoir dévoyé et prostitué son propre talent originel, mais surtout d’avoir contaminé et abâtardi celui de Maupassant, qui était largement supérieur, au point de le réduire à néant dans Notre cœur. Le dommage est infiniment plus grave à ses yeux, et son cœur se serre au spectacle de l’ami, naguère si plein de vie, de dynamisme et de talent original, réduit désormais à l’état d’un pitoyable fantoche en voie de marmoréfaction. Sa mort le touchera vivement, et il assistera naturellement à ses obsèques. CONCLUSION Des documents dont nous disposons, il ressort que, par-delà des appréciations et
Octave Mirbeau, La 628-E8, in Œuvre romanesque, Buchet/Chastel – Société Octave Mirbeau, 2001, tome III, pp. 599-600 (http://www.scribd.com/doc/8285003/Octave-Mirbeau-La-628E8-1907). Paul Bourget était anti-dreyfusard et, en tant que tel, complice du général Mercier, qui était ministre de la Guerre en 1894, qui a couvert les faux chargés d’accabler l’innocent Alfred Dreyfus et qui s’est donc rendu coupable de forfaitures diverses.
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allures quelque peu « changeantes » qui surprennent au premier abord et qui sont liées en parie à la « mobilité » de ses « impressions » déplorée par son ami, il y a en réalité, chez Mirbeau, des constantes dans la façon dont il perçoit et juge Maupassant. Très admiratif pour ses contes, et, à degré moindre, pour ses premiers romans, il a été déconcerté et fortement déçu par son évolution, par son indécrottable snobisme et par des pratiques qui, selon lui, relèvent du réclamisme et révèlent un fond de vulgarité rédhibitoire. Il n’a pour autant jamais oublié leurs années d’amicale complicité, ne lui a jamais marchandé ses témoignages d’admiration, en public et en privé, et s’est toujours montré particulièrement sensible à l’exceptionnelle compréhension manifestée par Guy lors de la publication de ses deux premiers romans officiels. Lors même que leur inspiration était souvent puisée aux mêmes sources, qu’ils étaient l’un et l’autre sans illusions sur l’humanité, qu’ils partageaient une vision très pessimiste de la condition et de la nature humaines, et que, à l’époque, leurs conceptions de la création littéraire paraissaient assez voisines, il n’en est que plus regrettable que tant de malentendus et des évolutions divergentes les aient sensiblement éloignés l’un de l’autre. Ce qui semble avoir le plus contribué à cet éloignement, c’est le choix des engagements éthiques et esthétiques de Mirbeau après le grand tournant de 1884, au terme de sept mois d’exil au fin fond de la Bretagne, propices au retour sur soi et aux remises en cause radicales. Car, après une douzaine d’années de prostitution politicojournalistique, il est revenu à Paris bien décidé à entamer sa rédemption 58 par le verbe et à mettre dorénavant sa plume au service de ses valeurs, de ses idéaux et de ses nouveaux combats, infiniment moins douteux que les précédents. Or ces valeurs, ces idéaux et ces combats laissent Maupassant de plus en plus indifférent et las, et Mirbeau ne peut que déplorer que, selon l'idée qu'il s'en est faite, son ami n’aime décidément plus rien de ce que lui-même continue de chanter passionnément : la vie, la nature, l’art, et même, malgré toutes ses incorrigibles tares, la déplorable humanité... Pierre MICHEL Université d’Angers Président de la Société Octave Mirbeau

Mirbeau entendait donner au Calvaire une suite, jamais écrite, qui devait symptomatiquement s’intituler La Rédemption.

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