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MATRIX

machine philosophique

Alain BADIOU
Thomas BENATOUIL
Elie DURING
Patrice MANIGLIER
David RABOUIN
Jean-Pierre ZARADER
LISTE DES AUTEURS INTRODUCTION

Alain BADIOU
Philosophe, dramaturge, romancier, professeur de philosophie l'tcnle normalea La matrice a philosophies
supérieure . 11 a notamment publié L 'Etre et l 'événement (Seuil, 1988), Deleuze ou la
clameur de l'etre (Hachette, 1997), Petit manuel d'inesthétique (Seuil, 1 998), Court
traité d "ontologie transitoire (Seuil, 1998), Abrégé de métapolitique (Seuil, 1998), et « Un film d'actíon intellectuel » ?
plus récemment: Circonstances 1 (Léo Scheer, 2003) et L 'Ethique (Nous, 2003).
Les philosophes, c'est bien connu, ont vocation a s'occuper de tout.
Thomas BÉNA TOU"IL Meme de la boue, du poil et de la crasse, s'entendait dire le jeune Socrate.
a
Maitre de conférences I'Université de Nancy-2. Spécialiste de philosophie antique Meme d'un film de science-fiction, pourrait-on ajouter aujourd'hui. Ce
et du stokisme en particulier, il a publié Le Scepticisme (Fiammarion, 1997).
n'est pas simple. Car Matrix justement n'est pas n'importe quel film de
Elie DURING science-fiction : il est saturé de philosophie, ou plut6t de << philoso-
Agrégé de philosophie, ancien éleve de I'École normale supérieure. Enseigne la phemes », de lieux communs théoriques. Comme il est sature, du reste,
philosophie a I' Université de Paris-X Nanterre. 11 est l'auteur de L'Ame (Fiammarion, de références religieuses, scientifiques ou littéraires. L'ambition des freres
1997), de La Métaphysique (Fiammarion, 1998) et de La Science et l 'hypothése: Wachowski était de réa liser un << film d'action intell ectuel » ( « a n
Poincaré (EIIipses, 2001 ).
intellectual action movie »): << Nous aimons les fi lms d'action, les armes et
Patrice MANIGLIER le kung-fu, mais nous en avons assez des films d'action produits a la
Agrégé de philosophie, ancien éleve de I'École normale supérieure. Spécialiste de la chaine et vides de tout contenu intellectuel. Nous avons mis un point
pensée structura liste (Saussure, Lévi-Strauss). 11 est l'auteur du Vocabulaire de Lévi- d'honneur a placer dans ce film autant d'idées que nous pouvions. , [1]
Strauss (EIIipses, 2002) et de La Culture (EIIipses, 2003). Pour se préparer au tournage du premier épisode, Keanu Reeves n'a pas
DavirJ RABOUIN seulement eu a subir les rigueurs d'un entrainement physique intense, on
Agrégé de philosophie, ancien éleve de I'École normale supérieure. Spécialiste de la lui a fortement suggéré quelques lectures de vacances : des ouvrages de
ph ilo ~ophie du XVII" siecle (Descartes, Leibniz) et de la :>hilosophie des prospective comme ceux de Kevin Kelly (Out of Control: Th e ¡\Jew Biology
mathemJtir¡ues, 11 a publié Le Désir (Fiammarion, 1997). of Machines, Social Systems and the Economic World), mais aussi Simulacro
jean-Piem: ZARADER and Simulation, d'un certain jean Baudrillard. Les Wachowski ont des gouts
Agrégé de philosophie, directeur de collection aux éditions Ellipses. 11 est
éclectiques : << Nous nous intéressons a la mythologie, a la théologie, et
notamm ent l'au~eu r de: Petite histof;z :l'!s idées ph;rr.sophiques (EIIipses, 1994), dans une certaine mesure aux mathématiques avancées. Ce so_nt autanl de
Philosoph1e et onema (EIIIpses, 1997), Malraux ou In .nensée de l'art (EIIipses, 1998), voies pour répondre a des questions plus importantes, et meme a la
Vocabula1re de Malraux (EIIipses, 2001 ). 11 a dirig ~ L. e Vocabulaire des philosophes . Grande Question. Si vous voulez raconter des histoires épiques, vous ne
(4 volumes, Ellipses, 2002). pouvez pas ne pas vous sentir concernés par ces questions. Les gens ne
saisissent peut-etre pas toutes les allusions du film, mais ils en
cor.oprennent au moins les idées importantes. Nous voulions faire réfléchir
les gens, les obliger afaire fonctionner leurs m é~:nges . , (2] Si l'on en juge
ISBN 2-7298-1841-3 par la masse d'exégese et de spéculation suscitée par la trilogie, ils ne s'en
© turpses É.artron Marketing S.A., 2003 32, rue Bargue 75740 Pari s cedex 15 sont pas trop mal tirés.
Toule repr oduction d'un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et
nolamment par photocopie ou microfilm, est interdite sans autorisation écri te de l'éd iteur.

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Matrix, machine philosophique lntroduction

. Mythologie, théologie, mathématiques, réalité virtuelle, intelligence ou de J' ex emplification littérale. La ou certains s' amu saient du kitsch
artlfiCielle et biomécanique : les lignes de réflexion suggérées par Matrix métap hysique et de la profondeur atfectée des dialogues, d'autres, moins
n'avaient rien de spéc ifiquement philosophique. 11 n'empeche, cette charita bl es, se demandaient ce qu'on essayait de leur vendre, et ne se
rnachine commerciale plapit ostensiblement au creur de son propos une laissaient pas aisément convaincre par les beaux discours sur le détour-
question « éternelle » aux accents adolescents : « Comment savoir si la nem ent des signes et le mélange créatif . En cela au moins ils n'avaient pi!s
réalité n'est pas une vaste illusion ? ». C'est pourquoi on a parlé de tort : qu'un film préleve sa matiere en forant dans toutes les strates de la
blockbuster philosophique. c;a ne s'était jamais vu, et les philosophes ne culture, ne garantit nullement qu'il en sortira quelque chose de consistant.
pouvaient pas ne pas se sentir concernés d'une maniere ou d'une autre. Les spectateurs dé~us ont done parlé de Matrix comme J 'une soupe assez
Ceux d'entre eux qui n'étaient pas réfractaires aux films d'action se sont fade ou d'un repas trop riche. Délayage verbeux, saupoudrage de lieux
p~~ois laissé séduire a leur insu, comrne on prend gout a une chansun communs, méli-mélo philosophant accommodé a la sauce Star Trek:
m1evre. lis sont peut-etre plus nornbreux qu'on ne pense, qui ont été quand on ne restait pas sur sa faim, c'était l'indigestion. lntroduire Platon
sensibles, plus encore qu'aux idées, a !'esprit d'enfance qui impregne tout dans un film de kung-fu futuriste, l'idée était amusante : mals lorsque s'y
le film. Car derriere le feu des armes et les allures fashion des rebelles en joignaient Schopenhauer et Descartes, Bouddha et jésus, les gnostiques et
trench-~oat et late;:, il y a des relents d' Al ice et de Magicien d'Oz, et aussi les théoriciens de l'intelligence artificielle, l'atmosphere devenait vite
beaucoup de Roméo et juliette. Comme !'explique l'écrivain de science- irrespirable. Le deuxieme épisode n' arrangeait pas les choses. Pour
fiction Bruce Sterling a propos de la scene ou Trinity ressuscite Neo d'un beau coup c'était déja Matrix Over/oaded, et la perspective d'un troisieme
baiser: ,, Tu ne peux pas etre mort, paree queje t'aime (You can't be dead service n' était pas vraiment réjmlissante.
because 1 !ove you). C'est la le fond émotionnel de Matrix, et ce n'est pas le
11 entrait a vrai dire dans cette réaction plus de mépris que d'écreure-
genre de propos qu'on attendrait d'un adulte. C'est ce qu'une petit2 filie
ment. Tandis que les critiques consternés profitaient de l'occasion pour
de six ans pourrait dire a son chaton mort. Et pourtant l'amant défunt se
resservir le theme de l'exception culturelle et dire un peu de mal du
redresse sous l'effet d'un baiser, se remeta marcher, et s'en va régler Jeur
" Spectacle , et de la fabrique am éricaine de l'image, certains journalistb
compte a tous les autres. je suis désolé, que ~a paraisse idiot n'a aucune
d'un natu~2l narquois faisaient leur travail en en rajoutant un peu sur un
i~portar:ce. c;a dépasse tout discours rationnel. Toute personne qui peut
air connu, " les Américains sont de grands enfants >> . Tout cPiil était fort
reSISter a ~a est Pmotionnellernent morte. ,, [3]. D'un coté, done, le
prévisible. Plus intéressante fut la réaction a chaud du tout ven ?. ~t qui se
merveilleux et !'esprit d'enfance; de l'autre, la rébellion romantique et le
découvrait soudain une expertise en matiere de philosophie ou de science
« teen spirit » évoqués dans la bande son par les chansons de Rage against
des religions : le bouJJhisme en deux heures dix minutP\ ~a ne pouvait
the machine et de Marilyn Manson, ou encare par Kid's story dans la série
etre sérieux, et la ficelle messianique était un peu grosse; quant aux
des dessin s animés Animatrix. Tout cela était fort sympathique. Qu'y avait-
grands problemes concernant la réalité ;o ~ :'; ll!..lsion, la lil:>erté et le destin, il
il de mal a y faire entendre l'écho de quelques grandes questions
métaphysiques ? ne pouvait s'agir que d'une philosophie «de bi' :>::> r >> ou d'une version
XBox dt.; ¡:;rogramme de terminale, ce qui n'était pas tres sympathique et
pour les Jycéens et pour les épiciers - il faudra y revenir. Chacun s'y
Matrix Overloaded entendait en tous cas en métaphysique et en religion, et s'autorisait a
Cependant, il était difficile de ne pas ten ir compte en meme temps des distribuer des brevets de qual ité. Si personne ne songeait a rep rc cher a
r,és v. ;·; es qu'affichait le milieu intellectuel a l'égard d'un pur produit de Tarkovski ou a Kubrick d'avoir mis la science-fiction au service d'un propos
1 mdustne hollywoodienne ou l'argument philosophiqu e:, pourtc:~JJt ma:.si- rr. é~ aphy ~ iq~ e parfois assez fumeux, on s'accordait a trouver ridicule qu'un
vement présent, semblait finalement se réduire a un simple effet décoratif, film populaire mele a l'imaginaire des manga et de la littérature cyberpunk
celu1 d'un vaste patchwori< de références traitées sur le mode du clin d'oeil des réflexions réputées plus sérieuses.

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Matrix, machine philosoph1qu e lntroduct1on

Les philosophes, ceux du moins qui en affichaient publiquement la Peu importe ce qu e chacun pense du film, en tant que film. 11 n'est
qualité, et qui a ce titre étaient parfois sollicités pour donner leur avis, se meme pas nécessai re de l' avoir aimé pour en parler, bien qu'il soit
trouvaient alors dans une position assez inconfortable. lis pouvaient, bien préférable de ne pas l'avoir tout a fait détesté pour avoir a en dire quelqu e
sOr, chois ir d'oublier leur métier et suivre leur instinct de simple spectateur chose d'intéressa nt. Peu importe également ce que chacun croit avoir
ou d e cinéphile, au risque de laisser croire, si le film ne leur avait pas compris du '' message , de la fable. Matrix n'est pas un film philoso-
déplu, qu'ils le prenaient au sérieux et lui accordaient un véritable crédit phique, pas davantage de la philosophie mise en film, ni meme un film
philosophique . Plus rares furent ceux qui recommanderent le fi lm pour « pour philosophes ». S'il ne fa isait qu'i llustrer des philosophies toutes
l'édification des jeunes générations. 11 restait heureusement, pour la majo- pretes, ces derniers n'auraient en effet rien a en dire: ils n'ont pas besci n
rité d'entre eux, une solution de compromis. Elle consistait a prendre le d'attendre du cinéma qu'il leur apprenne leurs classiques . S'il fallait le
film au sérieux, tout en le prenant de haut : on explicitait alors certaines distinguer des autres films de sa catégorie, 12..o._eourrait di re que Matrix est
références allusives, on en corrigeait au besoin l'interprétation, en donnant un film théorique, ou plus exactem~_e_macbine.luffets . théodq~~~
l'impressio n ~e « faire la le~on ,, aux néophytes sur la véritable doctrine de susceptible_ en cela d'interesser les philosophes, mais pas au sens ou on le
Platon, de DesearLes ou de Bouddha . croit d'habitude. Car il ne s'agit pas d'expliquer le " message , du film, ou
Matrix: 11 sur 20, peut mieux faire. Y avait-il autre chose adire ? d'expliciter la « philoso phie , (ou les « philosophies ») qu'il enveloppe,
mais seulement d'en faire quelque chose, et si possible autre chose.
La machine Matrix « 11 n'y a aucune question de difficu lté ni de compréhension : les
Oui, a cond ition de prendre le film pour ce qu'il était, a savoir d'abord concepts sont exactement comme des sons, des couleurs ou des
et avant tout un film divertissant, film d'action peut-etre plus encare que images, ce sont des intensités qui vo us conviennent ou non, qui
de sc ience-fiction. Certes, le deuxieme épisode manquait singulierement passent ou ne passent pas. Pop'philosophie. 11 n'y a ri en a
de rythm e, les dialogues s'épaississaient et !'intrigue, a force d'accumuler a
comprendre, ri e n interpréter. ,, (Gilles Deleuze [4]).
les mysti>res, co mmenc;:aiL d fatiguer meme ceux que le premier Matrix Personne ne niera qu 'avec Matrix, quelque chose « passait ». C'est bien
avait conc¡uis . Quant a la bande-annonce de Motrix Revolutions, elle pourquoi on a parlé du « phénomene Matrix ». Ce phénomene excédait
prom ettait déja ;¡ grand renfort d'explosions une résolution dramatique largement le succes rommercial certes impressionnant de ce produit de
digne d 'un space apero ou d'un jam es Bond . Mais pas plus que pour les . !'industrie cinématographique, et toute la matrixmania fétichiste qui
deux pre m iers épisodes, il ne s'agit ici de juger ce film en lui appliquant l'accompagnait. 11 suffisait de visiter les " chatrooms" et les « forums » sur
des criter<'i d'excellence cinématographique ou philosophique. les sites internet qui lui étaient consacrés pour s'en rendre compte: il n'y a
On peut en effet toujours faire le malin, s'encanailler en philosophant sans doute aucun exemple d'un film qui ait suscité autant d'analyses,
sé ri eu~ e ~1ent sur un objet exotique et populaire. Cette forme de suren- d'interprétations et de spéculations non anecdotiques sur le déroulement
che:e n' est que le revers de la condescendance avec laquelle le film est des épisodes a venir, sur la structure du scénario et les possibilités de
accueilli par la plupart de ceux qui font profession de penser, et dont les mondes qu'il suggere. Quelque chose passait, une intensité, et cela n'était
jugements montrent bien qu'ils mesurent en fait l'intéret théorique d'un pas sans rapport avec une activité théoriqu e.
objeta sa dignité ou asa légitim ité culturelle. Ce n' est pas le propos de ce On pouvait bien sOr choisir de rire de l'enthousiasm e des fans et de la
livre. Mais il ne s' agit pas non plu s, par un autre tour bien connu, de soudaine passion herméneutique qu'ils se découvraient sur la toile. Mais
prendre systématiquement le contre-pied de la critique pour faire l'éloge on pouvait aussi embrayer su r cet élan, non pour analyser les tenants et les
d'une forme pauvre, en rappelant avec Pascal que les opinions du peuple aboutissants sociol og iques d'un « phénomene de société , (on a parlé
ou de la jeunesse sont « saines , et que ceux qui ne le voient pas sont des - pourquoi s'en priver? - d ' une « génération ~. A c:trix »), ou pour expli-
« demi-habiles ». quer doctement ce qu'il convenait de comprendre du film et de ses

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M atrix, mach in e phil oso phiyu e 1ntroduct1 on

source s, mais pour travailler cette pate et la faire lever, pour emporter un acquiert la puissance d'un mythe dont les effeb se prolongent bien au-
peu plus loin ce soudain er.gouement théorique en apportant une dela de la salle de projection (c'est le theme du dernier essai, ,, Matrix,
compéten ce, un savoir-faire plut6t qu'un savoir ex cath edra dont tout le machine mythologique >>). Et c'est pourquoi il n'y a pas a proprement
monde au fond, a commencer par les fans eux-m emes, se désintéressait parler de philosophie de Matrix (pas plus d'ailleurs que de religion de
comme ava nt. Matrix, cf. « Les dieux sont dans la Matrice »), ou alors seulement une
En parlant de << Pop'ph il osophie », De leuze était bien de son époque : philosophie virtuelle. Matrix tente une expérience, ou plut6t en pose les
il s'agissa it alors de se brancher sur les intensités libérées oar un désir conditions sans l'effectuer lui-meme. On a justement fait remarquer que
circulant dans toute la machine sociale. L'age n'est plus a la ,, .pop , mais a cette fiction saturée d'intertextes était centrifuge, au sens ou elle suggérait
la << techn o » , et le romantisme des flux cede effectivement le pas aux sans cesse au spectateur des connexions avec l'extérieur, sans jamais
machines. Se brancher sur Matrix en continuant a faire de la philosophie, mettre réellement en a>uvre une problématique et un processus de
ce n'est pas prendre prétexte d'un film populaire pour resservir des idées résolution effective des problemes qu'elle indiqua it [5]. Matrix ne pose pas
déja cons Lituées ailleurs, sur d'autres matériaux. C'est embrayer· sur un une hypothese déterminée pour en parcourir jusqu'au bout les effets et en
fonctionn ement qui est déja effectif. Matri", t¡:a marche. C'est de la qu'il déduire systématiquement les conséquences pour la pensée. Aussi le film
faut part ir, pour introduire dans sa propre pratique philosophique une ne releve-t-il peut-etre pas en propre de la science-fiction dans sa
sorte d'écart qui m ene un peu plus loin que ce qu'on aurait pu faire de définition la plus pure, comme " speculative fiction » . 11 construit plut6t une
son coté sa ns cette rencontre. Matrix suggere des pistes théoriques en myriade de petites machines fictionnelles dont il reste a comprendre le
vertu de ses propres contra intes narratives ou fictionnel les. On peut les fonctionnement pour en tirer les effets : structures de mondes, pistes
exploiter et en tirer des effets philosophiques, a condition de s'intéresser narratives, índices visuels, etc.
en priorité au fonctionnement et aux opérations de la << machine ,, totale Philosophie virtuelle, done, c'est-a-dire modulaire. Matrix est un film
du film , plut6t qu' a son contenu philosophique explicite ou imp licite, qui, p hilosophiquement, n'est pas terminé. C'est d'abord, comme on l'a
d'aill eurs :, uffisamm eRt disparate pour éveiller le soupt¡:on d'inconsistance. dit, un film d'action ; il demande a etre activement « philosophisé "· Mais
Car Ma tri\ !l 'est pas un patchwork, c'est une machine. pas n'importe comment. Pas en plaquant sur le film des " i~~erpréta­
tions ,,, mais en l'envisageant comme une sorte de protocole définissant
Les philosophes au cinéma les conditions d'une expérimentation philosophique. Le kung-fu dans la
Caverne de Platon, c'est une fat¡:on de parler, mais c'est bien de cela qu'il
Deleu.-e p arl ait aussi, dé.:rivant sa propre pratique, d'une forme d'<< art
brut >> q u' ~ ro uva it sa matiere ou elle voulait pour construire directement s'ag it. La Caverne, c'est ce que nous connaissons tous, et s'il faut se réjouir
ses conc ept s, en travaillant pour ainsi dire on pleine oate. On dirait que certains spectateurs viennent a Platon par Matrix, l'illustration plus ou
aujourd'hui : << Technophilosophie » . De quoi s'agit-il? · moins grossiere d'un th eme platonicien n'a en elle-meme .strictement
aucun intéret philosophique. Tout au p lus y verra-t-on une ressource
On a évoyu é en comment¡:ant !'esprit d'enfance. La désinvolture avec
didactique. lntroduisons en revanche un peu de mouvement et de bruit,
laquell e le film procede au recyclage de motifs théoriques et symboliques
des entrées et des sorties précipitées, transformons la Caverne en dojo ou
de tous ho ri zo ns témoigne sans doute tout autant d'une forme d'esprit
en scene de bataille, supposons que le dispositif d'illusion qui commande
patache propre aux campus américains; mais aus si, peut-etre, de quel c;;.;e
le ballet d e~ ombres vaines soit déréglé ou infiltré par d'ingénieux hackers,
chose qui res semble a une expérience « pour voir , sur le theme de la
comme peut l'etre la simulation d'un monde virtuel : ·:oila de quoi
simul a~; o n et du :;¡;;;:!::; !ant. En quoi consiste cette ex périen ce ? Non pas,
occuper un philosophe. Car il faut en faire quelque chose : penser sous
comm e on l'a dit tres vite, a faire entrer Platon (ou Baudrill ard) dans un
contrainte de la fable, en fonction des conditions nouvelles qu'elle institue
;;:nl de kung -fu, mais, ce qui est nettement plus intÉressant, a introduire le
de fat¡:on plus ou moins innocente, plus ou moins arbitraire. La fiction est
kung-fu da ns la Caverne de Platon . C'est ainsi qu e ia fable de Matrix

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Motrix, machine philosophique lntroduction

dense et contraignante, on ne s' en tirera pas avec C]U elqu es effets de généralem en t le fanta st ique montre bi en qu ' on ne saurait se contenter
manche ou des concepts hyperboliqu es, " aussi gros qu e des dents d'une définiti on auss i empirique. 11 est d'ailleurs tout aussi réducteur d e
creuses » , disait Deleuze, et done inop érants. L'hyper-simulation ou la faire de la scie nce-fiction une vJriété de la littérature d'anticipation
virtualisation du réel ne seront ici d'aucun secours. 11 va fa lloir se forg er ses (extrapolatio n plau sible, c'est-a-dire rationnell e, d'événements futurs a
outils, trouver des concepts adéquats et viabl es, u ée r enfin des llots de partir de l'éta t présent du monde et de la science). Aucune accumulation
consi~tance. dans une masse complexe d'hypotheses et de fils narratifs de schémas Jramatiques, de figures, d' actes ou d'objets, ne permettra
(vo1r a ce su¡et « Trois figures de la simulation ,, ). d'élucider la puissonce propre de la science-fiction, qui la distingue de tout
Or le film justement ne fait pas expli citement ce travail conceptuel et autre forme de littérature << pensante '' · On pourrait dire, pour faire bref,
par certains cotés il nous en dissuade méme activem ent en in citant a y qu'il est essen tiel a la science-fiction de produ ire des fictions de monde qui
retrouver des idées toutes faites. Le rapport qu e la philosophie tend a soient moin s des mondes fictifs que des conjectures . L'effet propre des
nouer avec la fiction cinématog raphique est dans ce cas le moins conjectures est de remettre en jeu des visions du monde, en testant la
philosophique qui soit : tantot le philosophe exerce son jugement en consistance des univers qu'elles produisent : non pas simplement des
1dent1f1ant ~a~s certains aspects du film l'illustration littéral e ou symbo- construction s << imaginaires ,,, aussi profondes soient-elles, mais -des
J¡qu e de thec:ne~ ou de theses bien connues (on dira alors qu'il propase procédures de variation destinées a révéler les présupposés latents de nos
une « 1nterpretat1on ,,, bien qu'il s'agisse souvent de prendre prétexte d'un propres sch émas de pensée, a mettre a l'épreuve la fermeté ou la
ob¡et popula1re pour donner des questions qui l'occupent une version cohérence de certaines doctrines, la nécessité ou la contingence de leurs
moins austere qu'a l'ord in aire), tantot il se contente d' un relevé pur et catégories ou de leurs principes, pour autant qu'ils prétendent configurer
s1mple des l1 eux communs, en laissant entendre que le film ,, ferait ,, de la un monde en général (cf. << Dialectiqu es de la fable >>). Philip K. Dick disait
philos~phie pour son compte en exposant des contenus philosophiques en ce sens qu e le vrai héros d'un rom an de science-fiction n'est jamais un
d: ple1n dro1t, d1rectement par la voix de certains personnages (énoncés personnage, mais une idée nouvelle dont on étudie les développements
logiques et narratifs, en la faisant prendre corps en un lieu et en un temps
refl exlfS et dig reSSI Ons d e Morpheus ou de I' Oracle), ou indirectement a
travers son argurr. ent narratif meme (la ,, réalité ,, n'est qu 'un reve). Cela donnés, dans le cad re d'une soc iété et d' un monde possibles.
revlent rlan stous les casa instrumentaliser le fi lm en lui fa isa nt jouer le role Ainsi s'éclai re le rapport particulier qu'entretient la science-fiction au
de fa1re-va lo1r pour une phi:osophie déterminée, ou de simp le matériau de savoir scientifique d'un coté, a la philosophie de l'autre. Comme !'explique
construct10 n pour une philo sophie nouvelle, mais nécessairement Cuy Lardreau , la science-fiction dans sa vocation proprement spéculative
arbitraire por ra pport au fonctionnement du film . << ne mobilise pas une philosophie, elle a pour son ambition, parfois
a
avouée, en tout cas la plus profonde, de se substituer lo philosophíe. ,, [7]
Philosophíe et science-fiction En construisa nt des mondes ou en en défai sant d'autres, elle reflete dans
l'ordre de l'imaginaire et de la fiction la question insistan !e de la philo-
On ~ faisait allus_ion plus ~aut : si l'intéret que la philosop hi e peut
sophie elle-meme : celle de la consistance de la réalité, ou rlP l'expérience
trouver a Motnx est a certams egards exemplaire du genre de traitement
que nous pouvons en faire. Au revers de ses fictions et de ses symboles,
qu'autorise une ~uvre de science-fiction, le film ne releve peut-etre pas en
elle fait presse ntir la tension de la pensée vers un Autre absolu du monde
propr~- de cette catégorie [6] . Cet énoncé peut sembler paradoxal ou
(quel que soit le nom qui le désigne: Un, Réel, etc.), qui résiste au savoir
s1ngu l1 erement dogmatique. Mais c'est qu'on se figure la science-fiction
et projette du meme coup sur !' ensemble de notre << réalité ,, une
corr:n;e un ge~re littéraire ou c in ~matographique implicitement défini par
atmosphere d'étrangeté qui n'est pas sans rapp c~ ~ avec l'affect fonda-
les elements d un 1mag1n ;:: ~e : scenes du futur, merveilles technologiques,
mental de la ph ilosophie, l'étonnement. Ainsi la science-fiction présente
explorat1on de n;ondes inconnus, rencontres du troi sieme type, etc. Son
I'Autre (ou son idée) sous la forme tangible d ',, autres mondes ,,, ou de
vo1s1nage prob1emat1qu e avec le spoce op era , l'hero ic fontos y ou plus

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Matrix, rna c~ ine phi:osophique lntroduction

mondes qui se détraquent -en quoi elle peut etre dite une << machine toutes sortes de péripéties liées aux incertitudes d'une prophétie qui
intuitive plut6t que conceptuelle )) (8]. Qu'elle tende a se substituer a la semble curieusement solidaire du systeme de la Matrice elle-meme. Des
philosophie signifie en effet qu'elle ne saurait etre confondue avec une personnages ambigus, des espaces intermédiaires, tout un dédale de
sous-catégorie de la philosophie, mais qu'elle participe par d'autres voies a couloirs et de portes achevent de rendre problématique le partage simple
la meme affaire. C'est pourquoi la philosophie n'a pas non plus a de la réalité et de la simulation, au point d'éveiller, des le deuxieme
compléter la science-fiction en interprétant ou en explicitant le contenu épisode, le soup~on que la patrie des rebelles, ce « désert du réel » que
philosophique latent qu'elle ne ferait que formuler maladroitement dans certains préferent malgré tout au simulacre de monde orchestré par la
l'ordre de l'imagp ; elle peut en revanche intervenir au point ou la science- Matrice, n'est lui-meme qu'un leurre de plus, une sorte de défoul0ir virtuel
fiction, a force de mettre 1' Autre en images, risque de basculer tout en ti ere remplissant une fonction de rééquilibrage global de la simulation. 11 est
dans l'imaginaire : il lui revient alors de dégager, derriere les themes et vrai qu'on ne voit pas bien, dans ce cas, ce qui justifie qu'on réinstalle
l'enchaí'nement des actions, des procédures singulieres, afin de les prolon- périodiquement le programme de simulation de la M atrice : 1' Architecte
ger dans son ordre. Qn dira dans ce cas que la philosophie entretient un pourrait en effet se contenter de modifier le programme simulant la réalité
rapport opératoire a la science-fiction. des rebelles, de sorte qu'il n'y aurait meme pas a détruire effectivement
Zion. Mais peu importe. L'essentiel est que Matrix se présente d'emblée
La fable et le film comme une fiction cosmologique : ce qui est en jeu, au-dela de la prise de
Matrix se prete-t-il a ce jeu? jusqu'a un certain point, sans doute. Mais conscience de l'inconsistance des apparences, c'est en effet la possibilité
ne lui en demandons pas trop. Certes, son scénario semble comporter meme de faire"monde.
tous les ingrédients nécessaires a une CEUVre de science-fiction. La fiction Cependant, en dépit de l'efficacité narrative de toute cette
de monde qu ' ii propase est énoncée d'emblée, de fa~on presque construction, les puristes n'y ont généralement pas trouvé leur compte.
d1dact1que, lorsq ue Morpheus dispense a Neo, projection vidéo a l'appui, Les partisans de la « specu!ative-fiction », en particulier, s'avouent d é~us du
un cours accé léré d'histoire du xx;: siecle: la « singularité ,, c'est-a-dire la traitement superficie! réservé aux questions de l'intelligence artificielle ou
naissance de !a vé ritable « intelligence artificielle ,, (que Ray Kurzweil du virtuel, tout comme les métaphysiciens qui s'attendaient a y trouver
annonce pour 2030 dcm5 ses travaux de prospective (9]), esta !'origine du une réflexion en images sur l' inconsi stance du monde, ou l'insistance en
désastre qui a entraí'né l'h:.::-nanité dans une guerre meurtriere, suivie d'un lui de ce qui se soustrait par príncipe a toute représentation (voir « Trois
asservisser-r.ent partiellement consentí au regne des machines, avec la mise figures de la simulation »). On n'a pas manqué de relever le caractere
en place, sur :es n ,;!les de l'ancien monde, du dispositif d'hallucination improbable des raisons alléguées par Morpheus pour expliquer la création
~ollective i! ppe lé « la Matrice >>. Réduits a l'état de larves ou de piles de la Matrice. S'il ne s'agissait que de recueillir l'énergie dégagée par
e! c::~ r~ques (! c'.'r xtivité cérébrale étant censée produire l'énergie dont les l'activité cérébrale de « cerveaux en cuve >>, le dispositif con~u par les
machines 0" 1 besoin), les hommes sont maintenus en vie psychiquement machines serait lui-meme beaucoup trop coüteux en énergie pour etre
par un prograrnme de réalité virtuelle. Le monde simulé par la Matrice est d'une quelconque utilité. Le monde virtuel créé pour tenir en éveil !'es prit
semblable a ce lui de 1999 - a quelques détails pres, car une poignée des hommes remplit peut-etre une fonction plus secrete. Les machines se
d'irréductibles ont la capacité de se débrancher ou de se laiss er servent-elles des cerveaux humains pour faire tourner un gigantesque
débrancher pour découvri1 :'aveuglante vérité. Matri;; dérou: e: toutes les ordinateur organique, tirant partie du «para/le/ processing » des réseaux
conséquences narratives de ce postulat qui n'est d'ailleurs pas sans neuronaux pour résoudre ce rtaines taches particulierement complexes
précédents dans l'histo ire de la science-fiction. 11 s'agit ensuite de voir réclamant des procédures intuitives? S'agit-il plut6t d'une ,¡,,u lation
quels schémas d'action peuvent s'enchaí'ner il partir de la, et quel monde expérimentale visant a associer la conscience humaine (et la liberté) a la
commun peut en résulter. Sur cette trame se greffent, comme on sait, puissance computationnelle de machines pensantes, et qui explorerait a

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- ' - . ·- ___,_...,...
- ..,=
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Matrix, machine philosophique
lnt~oducti:m

cette fin, com me dans Dark City, l'essence unique de l'ame hum aine? La télécharger une partie de son << esprit » dans le corps d'un rebelle du
présence au sein de la Matrice, a coté des prog rammes cons cienb ou monde réel, tand is que Neo gagne le pouvoir étrange de sto pper les
sentants (« sentient programs »), de « programmes intuitifs » ch argés de machines ; dans le jeu Enter the Matrix, I'Oracle explique a Neo qu 'il est
mod é liser l'esprit et le comportement humains, sembl e confirmer cette coincé entre la Matrice et la réalité, ce qui peut laisser croire qu'il est en
hypothese. Mais toutes ces questions demeurent a l'arriere-plan de Matrix. passe de devenir lui-meme une sorte de mort-vivant dont l'esprit aurait été
La vérité est que, pour une fois, le film est plus intéressa nt par ce qu'il téléchargé dans la Matrice, un << programme exilé, d'un nouveau genre.
montre que par ce qu'il ne montre pas.
11 s' agit ensuite de fa_ire des scenes de combat (et de la technologie
\ Et que montre-t-il ? Précisément, le développement d'une ac tion dans numérique mise a prnfit par la << cinématographie virtuelle >>) la pierre de
~e_::_adre d'un mor.de stratifié en niveaux de réalité et de simulatior) , touche de la représentation d'une sagesse pratique. lci le film réalise ce
01St1ncts, avec des possibilités multiples de passages et de transformations . 1 qu'aucune description littéraire ne saurait égaler. 11 trouve la formule
Ce qui compte alors est moins le vacillement des apparences et son · visuelle qui convient a un roman d'apprentissage qui est aussi, a sa
retentissement subjectif, moins le vertige suscité dans une conscience par maniere, une ,, phénomé_nologie de l'esprit ». Tous ces aspects mis en
la multiplicdtion des mondes ou le déreglement de l'expérience -- themes scene par le film concourent a taire du monde construit par la fable un
magistralement exploités par toute l'ceuvre de Dick, et repris par des films paradigme, un disposit:f expérimental susceptible de mettre a l'épreuve
comme Total Reca/1, Fight Club, Vanilla Sky, Dark City ou eXistenZ -, que certaines intuition s touchant notre réalité, une f_?is _ a9._~i ~ .9..1::e le vi!_!:_l:l~ f.ll?.
l'exposition frontale de la machi:icrie du simulacre qui est au cceur de peut etre réellement distinct du réel. --
cette proposition de monde, et la mise en scene d'une action qui reflete a - -- ---·-- -
traver~ des índices extérieurs une transformation de nature spirituelle :
, d'un coté, la topographie du virtuel, de l'autre la sagesse du corp s. C'est la
Resserrer les problemes
L~~e- réside la spécificité de Matrix a u sein du genre science-fiction. A ceux qui soup\=onnent cette lecture philosophique de Matrix de faire
Si l'on excepte une sce ne du premier épisode ou Neo contemple dire plus au film qu'il ne dit effectivement, et done de l'instrumentaliser
mélancoliq uement son ancien quartier depuis la fen etre d'une voiture, d' un e autre mani ere en lui conférant u11e dignité qu'il n'a pas, il n'y a pas
nous ne saurons rien de la difficulté éprouvée par le héros a s'ajuster a la de meilleure répon se a donner que celle-ci: l'opération de branchement
situar:on définie par les contraintes fictionnelles du scénario. Peu importe doit etre éva lu ée a ce qu'elle produit, aux problemes qu'elle permet de
qu ' il laisse derriere lui, dans le monde simulé, une famille, un frere ou une poser a neuf, en donnant aux ::hoses une nouvelle découpe. L'intéret de la
perite amie. Son personnage se confond désormais avec sa fonction dans démarch e adoptée par les textes qui suivent es t qu'elle permet de
la machi ne du film : une fonction qui cherche a se connaltre, justement, et resserrer des probl eml:'s philosophiques trap larges, trap généraux, en les
dont il va falloir suivre jusqu 'au bout les implications dans !'aventure ou reconstruisa nt sur un terrain ou ils peuvent etre résolus en pratique, c'est-
elle s'engage [1 0]. C'est le probleme du " purpose " · Or l'action a laquelle a-dir.:: __ ; : J ction, d~~ s le cadre d'une narration possible.
Neo participe n'est pas séparable de toute une distribution spatiale. 11 Ainsi, Matri;.. ;·eforrnule une hypothese sceptique radicale : le réel n'est-
s'agit done de mettre la Matrice a plat, de dresser la carte des territoires .il qu'une gigantesque simulation 7 C'est l'occasion, bien évidemment, de
; de la simulation, en rendant sensibles, pour commencer, différents rappeler la mani e re dont la tradition philosophiqu e a classiquement
' niveaux de représentation (phénoménologique avec le monde simulé, abordé cette questi on, et de montrer comment el le a jusqu'a un certain
symbolique ou opératoire avec le code qui constitue le soubassement point infc;mé le film lui-meme, tout l:'n le réfutant d'ava nce. Mai~ un peut
informatique de la Matrice), mais aussi les points d'articulation ou de aussi s'i ntéresser aux dispositifs concrets par lesquels Matrix construit son
pa ssage, les interféiLe' et les mond es inter,-,·,édiaires, avec leurs différents hypothese d'une simulation totale, et remarquer, par exemple, qu'elle
degrés de liberté . Dans Matrix Relo aded, l' age nt Smith parvient a suppose non pas un e matrice solipsiste, sur laqu elle chacun serait branché
indi vid uel lement, mais une matrice collective et interacti ve. Ce qui

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Matrix, r1achine philosophique ln troduction

sugg ere déja un exercice : déplacer les problemes sceptiqu es du terrain qui ne doive ri en a l'an cien ne co nception de la machine qu i orie nte
épistémolog iqu e ou métaphysique ou ils sont d'habitude formu lés, vers le enca re en secret toute notre id ée de la politique (<< Mécanopolis >>). Que le
terrain mora l et m eme politique ou il s trouvent un e nouvelle nécessité. prob leme de la simulation et de la réa lité virtuelle gagne a etre re po~é a
Alors le prob leme n'est plu s que le monde simul é soit « irréel » , mais qu e partir d'une expérience du temps ou d'une perception tirée dan s les plis
la séparation de fait entre ceux qui restent branch és sur la Matrice et ceux de la réa lité, tell e que la figure le procédé du « Bullet-Tim e ,,, plutot que
qui se sont débranchés introduit une faille au sein de l'humani té quant a la du rapport entre !'original et la copie, la chose et la représenta tion. Que
possibilité d'une définition du réel commun que présuppose l'action Matrix enfin, en saturant son propre discours de références hétérocl ites, ne
collective (voir << Sommes-nous dans la Matrice? , ). De m eme, il est el air se contente pas de donner rai so n a tou t le monde (le con ce pt de
a
que la Matrice marche la liberté humaine : l'idée m em e de simul ation sy ncrétisme n'a jamais ríen expliqué, cf. « Les dieux sont dans la
reste une marotte de m éta physici en tant qu 'elle n'est pas li ée a l'idée d'un Matri ce »), mais construit un étrang c langage commun qui s'apparente
dispositif interact if. On verra comment les notions de réel et de virtu el s'en précisément au myth e, et qui permet d 'a border certains problemes
trouvent du m eme coup réarticul ées (voir << Liberté virtuelle » , en contre- spécul atifs a partir d' éléments non philosophiques, en les ren dan t pour
point a 1'<< Éloge de la contingence >>). Ou encare : on aura peut-etre ainsi dire immédiatement traduisibles dan s des codes cu lturels
rem arqu é que les personnages du film utili sent des téléphones fixes pour hétérogenes (« Matrix, m ac hin e mytholog ique >>). C'est d'aill eurs ce
entrer et so rtir de la Matrice. Cette distincti on perm et de poser en termes fonctionnement mythologi qu e de la m achine Matrix qui rend compte de
co ncrets la question de la représentation de l'espace dans le cas d'un ce livre meme, et de la circulati on qu'i l organise entre ses diffé rents
univers virtuel (voir pa r exemple l'entrée << Téléphones ,, du g lossaire). nivea ux.
M ais il ne suffit pas qu'une construction ou une expéri ence de pensée
so it possible po ur qu'e ll e soit légitime, ou simplem ent intéressante. Reste Mode d'emploí de ce lívre
done la question de la consistance et de la pertinence philosophique de
11 sera bien entendu question ici de philosophie- y compris de la plus
ces anaiyses . Le m oins qu ' on puisse di re est qu'elles co nduisen t leurs
auteurs dans des directions inattendues .
a
class ique: Platon, Desca rtes, Spinoza, Kant, coté de Tchou ang-tseu et de
Bergso n, de Putnam et de Baudrill ard, de Deleuze et de Simond on. ~.1ais
L'ini ti at ion de Neo par l'app rentissage des arts martiau x met ainsi en to ut autant, il sera question du film, c'est-a-di re de son intrigue et de ses
scene toute une ascese dont le but, quand on y réfléchit, n'est pas de se perso nnages, de ses symbole s et de ses lieux. Ceux qui ne l'ont pas vu
dé li vrer de !'illusion des sens et de la matiere, mai s au contraire d e faire co mprendront de quoi il s'agit en lisant d'abord le te xte in titulé « La
u5age df' la <<g rand e raison " du corps, comme disait Nietzsche(<< La Voi e Matrice ou la Caverne? ,,, et l'e ntrée du glossa ire consacrée a la question
du guerrit:r >>) . Le film ne se co ntente pas d'opposer une bonne réalité et des ,, croyances '' · Quant aux fans, ils pourront se reporter directement au
un e ma uvais e apparence, mais définit quelque chose comme un bon g lossaire pour y retro uver leurs fétiches, et peut-etre de nouvea ux sujets
usage des appa rences. 11 suggere du m eme coup un étagem ent d e de spécu lation . Mais il s do ivent savoir que l'essentiel de ces textes ont été
<< degrés de connaissance , qui ne conduit pas nécessa irement vers Zion réd igés dan s le mom en t de suspense narratif qui sépa re le deu>-ie me
(la << réalité » supposée extéri eure au dispos itif de l'il lusion), mais vers un e ép isode du troisiern e - s uspense narratif qui est aussi bien un suspense
maltri se toujours plu s intense de soi dans la Matrice (« La M atrice o u la spéculatif, puisqu'il encourag e naturellement la prolifération de toutes
Caverne? ,,, << L~ Tao de la M atrice >>). D'autres conclusions s'imposent au so rtes d'hypotheses et d'échafaudages théoriques .
term e de ces exerci ces de philosophie-fiction. On découvre pa1 exemple
Ce livre n'aurait pas été possibl e sans l' heureuse initiative de )ea n-Pierre
que les problernes posés par la prolifération des machines dans le monde
Za rader. Qu' Ala in ~ a diou so ir égdie m ent rem erc.ié pour le texte qu'ii a
co ntempora in est moins de savoi r qui a le controle que de co nstruire, a
bien voul u nous confier. Son analyse est exemplaire de l'approch e axioma-
meme le monde technique, un concept et une pratiqu e du suj et politiqu e
tiq ue qu'autorise aussi le dispos itif du film : poser l'axiome qu'il y a du réel

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Matrix, machine philosophique

et s'y tenir, au risque de la fable elle-meme et de ses rebondissements


dans les épisodes su ivants (<< Dialectiques de la fable »). LA VOIE DU GUERRIER
Un systeme de rer>vois simple permet d'organiser le résea u de ces
modules d'expéri ence philosophique. La fleche(-+) signale dans tous les ,," seraph : You do not truly know someone until you fight them. ,
cas un renvoi a un autre texte. Les titres des textes qui constituent le corps
du livre sont indiqués en ita liques (comme dans " -+La puissance de
l 'amour »); les entrées du glossaire placé en fin d'ouvrage sont précédées Au commencement était l'action.
d'une bulle (comme dans " -+•Perséphone >>). Que ce grand príncipe apparaisse peu dans l'abondante littérature
Elie DURING philosophique suscitée par Mutrix n'est pas nécessairement pour
surprendre. Lecteurs de Nietzsche, " nous autres philosophes ,, avons
appris depuis longtemps a traquer dans la pensée occidentale la longue
histoire du mépris du corps et de la guerre. Fermer les yeux, boucher les
oreilles, oublier les combats, et d'abord ceux que meneOnt nos entr&illes
et nos sens, n'est-ce pas la premiere condition de cette « conscience ,, que
[1] Cité par Christopher Probst, « Welcome to the Machine ,,, American le philosophe vénere ? Tout ce que le film peut receler de « philosophie ,,
Cinematographer, vol. 80, n° 4, avril 1999. risque ainsi de se réduire a quelques trop célebres problemes ((. méta-
[2] Cité par Richard Corliss, « Popular Metaphysics >>, Time, vol. 15 3, physiques ,,, ou la question de la " vérité ,, est immédiatement comprise
no 1 5, avril 1999. comme concernant la connaissance et elle seule. L'éveil de la conscience,
[3] Bruce Sterling, « Every other movie is the blue pill ,,, in Karen Haber c'est alors de connaltre la vérité comme réalité. Qu'il y ait une vérité de
(éd.), Exploring The Matrix: Visions of the Cyber Present, New York, l'action, du corps, du combat, voila qu i ne saurait etre sérieusement
St. Martin 's Press, 2003.
envisagé.
[4] Gilles Deleuze et Claire Parnet, Dialogues, Champs-Fiammarion,
1996. A quoi Morpheus, pourvoyeur de reve, répond : « Neo, sooner or later
you're going to realize justas 1did ... there's a difference between knowing the
[5] Debora h Knight et George McKnight, « Real Genre and Virtual
path and walking the path. ,,
Philosophy ,, in William !rwin (éd)., The Matrix and Philosopí1y:
Welcome to the Desert of the Real, Chicago, Open Court, 2002. Car la vé rité du chemin, ce n'est pas de le connaltre, c'est de le
[6] joe Hal de man, « The Matrix as Sci-Fi >>,in Karen Haber (éd.), 0{'. cit. parcourir.
[7] Guy Lardreau, Fictions philosophiques et science-fiction, Ac~ es Sud, N'e n déplaisent done a quelques métaphysiciens buveurs de sang et
1988. '~ contempteurs de corps ,,, Matrix est avant tout un film d'action. C'est
[8] Fran¡;:ois Laruelle, « Alien-sans-aliénation : programme pour une également un film d'arts martiau x. Mais cette évidence, qui a réjoui tant
philo-fiction ,,, in Gilbert Hottois (éd.), Philosophie et science-fiction, de spectateurs, est pe:.: apparue au regard critique. Or que cet oubli
Vrin, 2000. procede du mépris (pour le film d'action et la jouissance honteuse c¡i./on
[91 Ray Kurzweil. The Age of Soiritual Machines, New York, Viking, 1999. en retire) ou du simple désintéret (les scenes de combats et d'action, trop
[1 O] Isabel le Stengers, « Science-fiction et expérimentation ,,, in Gilbert souvent décoratives, ne sont-elles pas aujourd'hui une marque de
Hott nis (éd.), op. cit. fabrique, parmi d'autres, du cinéma hollywoodien ?), il n'en faisait pas

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Matrix, machine philos ophi~ue La Voie du guerrier

moins manquer un as pect esse nt iel du film. La scene final e du premi er ca dran de nos autom o bile~ ou de ces tabieau x horaires qui reglent nos
épisode ne laissait aucun mystere sur ce point : c'est dans l'action, et déplacements urbains, elle est d'abord de l'ordre de !'observable. Notre
meme plus précisém ent dans le co mbat, qu'a lieu « l'éveil » de Neo - de temps, pour le dire plus clairement, est celui des machines . 11 n'y a
meme que c'est dans le combat qu'il a été initié par Morpheus a l'usage d'ailleurs pas d'exemple plus immédiat de la maniere dont les machines,
de la Matrice.
d'abord créées pour nous servir, finissent par nous asservir. Si nous ¡'
Le rapprochement, souvent proposé, de Matrix avec le bouddhisme expérimentons évidemment chaque jour la vitesse de nos corps (et moins , .
zen (ou chan) trouve d'ailleurs ici une limite. Meme si la pensée des arts quotidiennement le plaisir de leur lenteur), c'est de plus en plus a léA '
. ¡
martiaux dans son éclectisrne y a souvent puisé et qu'il est peu de films de maniere d'une extériorité, qui nous porte sans que nous ayons pnse sur ¡
kung-fu qui ne sacrifient a ce folklore, il n'en reste pas moins difficile de elle : un << rythme de vie », dit-on. Reconquérir le temps et les rythmes du \
trouver dans le bouddhisme quelque chose qui s'accorde avec l'idée du corps est certainement un des défis que la société post-industrielle doit
combat a mort. 11 ne faut pas négliger, en effet, cette spécificiré évidente relever, si elle veut survivre, et c'est aussi de cela que parle Matrix.
de la « voie du guerrier » que sa vie doit y etre en jeu - ce qui suppose Que le film propose une nouvelle image de la vitesse est évident. Une
que la vie et la mort, loin d'etre des illusions, soient précisément ce qui des réussites du projet est meme certainement dans la réalisation de cette
compte le plus . Comm e le rappelle tres justement Kenji Tokitsu a propos image ou fond et forme parviennent a s' accorder. C'est pourquoi,
de son art : << Si le bu t. est de se vaincre soi-meme, mieux vaut pratiquer la d'ailleurs, on ne se débarrassera pas aisément du recours aux scenes de
méditation zen ! On ne peut assimiler la recherche du karaté a un e combat, qui ne relevent pas seulement ici d'un biais esthétisant. Que doit
démarche religieuse, car il s'agit de combattre, il s'agit de la vie et de la apprendre Neo pour accéder a son etre véritable comme The One ') Que le
mort. Dans !e zen, ce probleme est dépassé, car vie et mort ne sont pas monde dans lequel il croyait vivre est illusion ? Certes, mais cela est vite
séparées comme tell es, mais il y a une continuité de l'une a l'autre, et la réglé (et cela ne le distinguera pas comme unique dans le peuple de
mort du corps ne signifi c pa s la véritable mort ». Cest un élément Zion). Reste l'essentiel : il d.::,it apprendre qui il est, ce qu'il doit faire, et il
essentiel de Matrix, sur lequel il faudra revenir, que la mo:t y compris dans va le comprendre précisément dans le combat. Une trouvaille particuliere-
la Matrice n'y soit jamais une illusion. La geste que retrace le film ne se ment intéressante est alors de luí donner instantanément la maltrise de
joue pas d ans le patient travail de la méditation ou dans la réflexion toutes les techniques. Ainsi est avancée une idée fondamentale de tous les
minutieus e d ' une d érnarche analytique, elle suit, comme nombre d e arts martiaux, sur laquelle il faudra revenir : que la technique, con<;ue
contes anci ens, la voie du guerrie r.
comme enchalnement mécanique des gestes, n'est ríen 1 . Elle n'est ríen,

Mobilité/ immobilité .1. << Nous somme~ concern és par l'habileté intérieure et non par la ~o~me
extérieure >> (Wu Ch'en -c h'ing); << Vouloir uniquement gagner est une maladie.
Le comm encement de l'action est le rnouvement et avec lui un certain
Ch ercher uniquement la technique par accumulation des entralnements est aussi
rapport a la vitesse et a la force. Dans la tradition occidentale, ce s notion s une maladie >> (Yagyu Munenori) ; << l'apprentissage du budo commen ce avec la
se sont lentement déplacées de la puissance naturell e des corps vivants a techn ique corporelle, mai s celle-ci n'en con stitue qu ' une petite f.Milie, l'essentiel
l'enregistrement et a la mesure d'effets matériels. La vitesse n'est plu s a
étant que notre subjectivité existe chaque instant et dans chacun rlP nos gestes >>
immédiatement de l' o rdre du v~ LU, sinon dans qu elques pratiques (Kenj1 -;- v ~itsu). lci, cu11 ,m e fJar id , u;~ ;:, je cite volontairement cóte a có te maltres
contemporains et anci ens, japonais aussi bien que chin ois, afin d'indiquer des traits
COrp orell eS CO difi ées et SéparéeS OU rP ~ t P de notre existen CP ( rlanse s,
qui sont com ~..J n>. ]e ne co mmente pas des textes, qui sont sou vent faits pour etre
m1m es, sports, rituels, etc.). A l' image de ces compteurs qui oscillent sur le lus a différents niveau x en fonction de la pratique de chacun.

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~---- -~ ~--·- - . .,
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Matrix, machin'= philosophic¡ue La Voie du guerrie;

pourrait-o n ajouter, paree qu'elle nous fait agir co mm e des mac hines. séparerait différentes techniques. De fait, Neo n'apprend pas seulement le
Mais il Y a plus, car Neo a également d'emb lée la vitesse ( « Mouse .· ] esus Kung-Fu , mais toutes sortes de techniques de combat, y compris
Christ, he 's fas t. Take a look at his neural-kinetics, th ey're way abo ve occidentales (Sav~te, }u jitsu, Ken Po, Drunken Boxing ... précisait le
normal . »). Que lui faut-il done apprendre de plus 7 Non pas le scénario). Parallelement, on peut rappeler que de tres grands sportifs,
mouvement lui-meme, ni meme la vitesse d'exécution, mais un certain danseurs, musiciens, etc., de la tradition occidentale parviennent parfois a
rapport au mouvement et a la vitesse . Un rapport qui ne serait pas un « savoir , de leur corps comparable a ce qui a été codifié plus
d'extériorité, machiniq11P. Or cette forme de conscience est précisément explicitement dans le cadre des arts orientaux. Cela est tres clairement
une des fins que vise celui qui prétend a la maltrise des arts martiaux. 11 ne indiqué par le dessin animé de la série Animatrix ou nous voyons un
faut done pas s'étonner que les combats jouent un role central dans cette coureur parvenir a sortir de la Matrice en poussant son corps a sa plus
initiation. Voici, d'apres un maltre ancien de boxe chinoise, le chemin qu'il extreme limite (Record du monde).
faut parcourir :
Á ce stade, mouvement du corps (extérieur) et conquete de l'intériorité
<< Nous devons d'abord comprendre le sens de ces mots : _sont censés s'accorder pleinement dans la «_ cons~iencg_d.Lu.no_u'iement » .
conscience du mouvement. Apres avoir s3isi ce qu'est la conscience La co·lncfdence du mouvement et du no n-mouvement apparalt alors
du mouvement, nous pouvons comm encer a interpréter l'énergie,
comme une condition essentielle non seulement au vrai combat ou << le
et f1nalement, de l' interprétation de l'énergie procéde l'illumination
spirituelle. Quoi qu'il en soit, au début de la pratiq ue, nous devons
calme dirige le mouvement >>, mais a la pensée qui se trouve menée vers
obtenir une compréhension de la consc ience du mouvement. Celle- sa réalisation la plus parfaite. Car l'immobilité dans la mobilité tord !'esprit
ci, bien qu ' elle fasse partie de nos capac ités naturelles, est trés ?elon un pli que sa logique refuse. Elle libere des pouvoirs naturels, mais
a
difficile saisir » (Les quarante chapitres de la Famille Yang). _ enfouis, qui permettent d'accéder a la vraie méditation selon la voie
}e reviendrai par la suite sur les étapes qui permettent d'accéder a ce propre du combat: « Quand on a pratiqué la méditation jusqu'a un
type de consc ience, mais il faut tout de su ite noter la singul iere certain niveau, rappel le uo. autre maltre (Chen Kong), il faut alors recher-
coúK id erlCe entre ces trois moments et les trois grandes scenes de combat cher en so i-meme la mobilité au se in de l'immobi lité. 11 ne s'agit pas de
du film : ac ~uisit i on du mouvem f'nt conscient (Dojo); interprétation de rester toujours immobile sans mobilité. L'idée est ici a11alogue a celle de la
l' énerg1e d e l'adversa ire (scene du combat avec les agents sur le toit); recherche de l'immobilité dans la mobilité du Tai Chi Chuan >> . Dans le
éveil ou mte rprétation de l'énergie de toutes choses (scene de combat Budo, une idée similaire est signifiée par l'image de l'eau, immobile en
finale o11 P' !'agent Smith). Mais il faut surtout indiqu er d' emb lée le premier surface, mais mobile en prcfond eu r, ou de l'oiseau qui s'y pose : « L'oisea u
terme de cet apprentissage : le point extreme de la vitesse que Neo doit d'eau paralt tranquille alors qu'il bouge sans arret sur ses pattes . 11 f<::CJt
atte in dre, c'est Id ¡.Jarfaite lenteur. Ce paradoxe apparent, que réalise . s'entralner a garder !'esprit vigilant, etre comme l'oiseau d'eau qui, tres
concretement ia nouvelle image de la vitesse proposée ici (par le bien ca lm e en apparence, remu e sans arret ses pattes. Alors seu lement, on
nommé cinéma), va seul permettre de délivrer les rée lles potentialités du arrive a une intég ration des mouvements extérieurs et de l'état d'esprit >> .
co rps (et do ne de !'esprit). Ainsi est ovancée la caractéristique pri;·,.: ipale Parallelement, il faut savoir garder !'esprit immobile tandis que le corps est
de ce qu e les maltres appellent le travail intérieur, sans lequel la technique en mouvement: « Lc;squ'on fait suffisamment d'entralnement dans tous .
n'est ri en : chercher dans le mou ve ment la plus grande lenteur, dans la les domaines, on arrive a bouger les mains, les pieds, le corps sans bo11~Pr -· i ', '
mobilité le centre d'immobilité, et réciproquement. Cette opposition entre son esprit et sans meme penser a l'entralnement, on arrive a intégrer le
travail interne et externe est d'ailleurs plus importante que cell e qui résultat tout afait librement >> (Yagyu Munenori).

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·--~---- ·- ---.- -
M atrix, m achi ne phil o~ oph i q u e La Voie d u g uerrie r

a
Un e d es fo rces d e Matrlx es t ce rtaine m ent d e parvenir signifier cette L'esprit et le corps
quete filmiquement. Tand is qu e M o rph eus se charg e de l'exprimer a un
Revenon s maintenant sur les étapes qui condui sen t a cet éveil. Ell es
nlveau ex pli cite. la suite des sce nes d e co mbat illu stre la modificat io n
so nt tres clairement exposées. La premiere est formul ée par Morpheus lors
progressive du rapport a la vitesse. Du Do jo á l'entrée de l'immeubl e o u
d e l'initiation au combat : << What are you waiting for 7 You 're faster than
est interrogé Morpheus, on passe ainsi de l'accéléré (quasi comique) au
this. Don't think you are, know you are .. . Come on. Stop trying to hit me and
ralenti esthétisant- deux grands classiques du cinéma de Hong Kong -
hit me ». Cette idée qu'il faut ·cesser de vouloir agir pour agir, o u << non-
avant que n'apparaisse la nouvelle imane d e la vitesse sur le toit ou N eo
doit affronter les agents (l e fameux • «- Bullet-Time , :_. Trois figures de la
agir >> , a toujours été particulierement difficile a comprendre pour la
pensée occidentale, obsédée par le primat de la conscience. Neo ne va
simulati on ). Comme a
c ha q ue étap e, l ' in terprét ation est formul ée
d'ailleurs pas la saisir immédiatement. Autant elle s'accorde, en effet, a
immédiatement de mani ere explicite (« Trinity: You moved /ike they do.
l' idée (meme fausse) que nous nc;>us faisons de la méditation, autant elle
a
/'ve never seen c :¡ yone mo>·e that fast , ) . Le ralenti poussé sa limite, o u
semble incompatible avec celle du combat et de la guerre, ou l'action
l'action évolue désormais du point de vue du mobile, est présenté comme
semble év'idemment procéder du vouloir.
la plus extreme vite sse, celle des chose s elles-mem es a l'intérieur d e la
Matrice. Elle es t le premier moment d e id " vision , qu'acquiert Neo . Sa Que veut dire « ne pas vouloir , frapper ? La tentation est toujours
réaction est également intéressante : tout d'ab o rd, il n'a aucune grande de tourner la difficulté en y pointant un paradoxe facile : vouloir
consci ence d ' avoir agi de manie re différente (<< Trinity: How did you do ne pas vouloir, n'est-ce pas encore vou loir? Sur quoi, tout rationaliste qui
7
that 1 N eo : Do what 7 ») ; ensuite, il ne juge que d'apres l'efficaci té : se respecte mettra immédiatement fin a une discussion qui ne peut, a ses
'' Wasn 't fast enough ». La premiere réponse indique que le « mouvem ent yeux, mener a rien. La grille logique, a travers laquelle nous percevons la
con sc 1en t " es t, selon u n paradoxe sur lequel il faudra revenir, un pratique, est devenue pour nous si évid ente qu ' elle a m em e conduit a faire
mou veme nt sa ns cons cience. La seconde ouvre la possibilité d'aller plus de ce << sois spontané , le premier p as de la foli e (double bind) .
v1te enco 1·c. de pén étrer plus profondément la vitesse et le temps, ce que L'incompréhension ne saurait etre plu s grande : ce qui est folie pour les
conflrm era la scene de combat finale . Neo parviendra alors au terme d e la uns est pour les autres la plus profonde sag esse. Et Lao-tseu d'ironi ser :
voie du gu erri er qui, nou s d isait le maltre, de la conscience du mouvem ent (( mes paroles sont tres faciles a c o~ ¡xe ndre, tres facile a pratiquer »
parvi:n ~ P On seulement a l' interprétation de l'énergie (de J'adversaire), -que je lis : tres faciles a comprendre paree que tres facil es a pratiquer.
mals a li11 u mmat1on s p~ntu e lle. Cet éveil, qui co"lncide avec l'acquisition de Car le paradoxe de la pratique, dans sa simplicité et son évidence, pouvait
l'immobilité d_ans la mobi!ité, ne sera alors rien d'autre que la percepti o n aussi servir d e ·:o ;e pour érh_,quer !'esprit. Tandis que les uns célébraient le
de la mobillte de toute s choses dans l'immobilité :· Neo voit défiler les triomphe de !'esprit er. f~isant de la résistance de l'action le premier pas de
sign:s q_ui régi ssent la stabilité du réel. 11 voit le réel comme processu s et 1·a folie (ce qu'elle est, en un sens, puisqu'elle échappe a la rai son), les
adh ere a ce d evenir, selon l'idéal avou é du sage tao"1.ste . Son calme est autres allaient, au contraire, prendre acte de l'impui ssa nce d ' un esprit a
apparent. 11 parvient alors au terme ultime de l'action : la non-action. Les comprendre l'action pour demander au corps de tordre !' esprit.
:ho:es se passent désormai s malgré lui. Le sage, dit le Lao-tseu, ,, apprend La démonstration, ne pouvant venir de ia conscience, viendra done de
a de_sa p p r_e ndre, 1 Reven<'lnt sur le chemin que la fou! e ri Psapprouve; 1 Et l'action . Car ia IJrande erreur était évidemm ent de transformer le << non
adh eran t a la spontan éité d es etres, 1 11 ne fait rien "· vouloir » en maxime impérative, c' es t -a-dire de le con cevoir co mm e un e
forme d'auto-persuasion et done, encore, de volonté : N eo va le constater,

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M ctrix, ma chine ,J hiloso¡Jhiqu e La Voie du gue rri er

a ses d é p e ns. en s'écrasant au sol apres s'e tre élancé d e l'immeubl e . 11 ne (« Your mind makes it rea l ») . Ce qu'il faut pa rve nir a comprendre, c'est
suffit évidemme nt pas de penser que les choses ne sont pas ce qu'elles plutot qu e no us devons nous tordre nou s-me m es. Mais qu'est-ce que cela
sont pour avo ir prises sur elles (" Neo : 1 thought it wosn't real. 1 Morph eus : veut dire 7 Vo il a qui nous est donn é comm e é nigme . On peut néanmoins
Your mind makes it real " ). C'est sur nous-m emes qu e nous devons d'abord remarquer qu e deu x voi es se croisent ici pour mieux se séparer : car
avoi1 prise . Du meme coup, I'Éiu réal ise une ~ ondition essentie ll e a son contraireme nt a l'enfant a la cuillere, qui suit la voie de la méditation (il a
apprentissage, sans laquelle les combats ne seraient que décoration : le la tete rasée et l'habit des moines bouddhistes) et enseigne a tordre son
danger réel dam lequel il se trouve (constatant qu 'i l saigne : " lf you're moi, Neo va parvenir a cette m eme fin aux rythmes des combats, c'est-a-
killeu' in th e Ma t rix, you die here ? ¡ Morpheus : Your body cannot live dire, littéra lement, dans la torsion de son corps . 11 réalise ainsi, selon la
without the mind " ). Le paradoxe s'installe : a l'évidence, !'esprit ne peut voie propre de l'art martial, ce meme idéal de spontanéité que vise le
seul s'éduquer et c'est done le corps qui va prendre le relais; la force de maine bouddhiste dans l'union parfaite avec la nature comme image sans
Neo n'est pas de réfléchir a ce qui lui arrive et de parvenir a mieux forme en perpétuel de'Jenir (-+• Spoon boy).
ana lyser ce qui se passe autour de lui : e ll e est de ne pos y penser -ce La charge polérnique de l'appel au non-agir ne doit évidemment pas
do~t, témoignent d ' ~illeurs sa margue et sa placidité tout a u long du film etre nég!ig ée : on ne saurait plus clairement s'opposer a un modele de
(-+ Epu1 sement). C est pourquo1, soit dit en passant, il est également société, ou le hé ro s est pur produit de sa vol u nté comme libre arbitre et
1mportant que I'_Oracle lui en leve jusqu 'a la croyance qu'il peut etre I'Éiu :. ou l'obj e t d e sa quete est invariablement l'app ropriation . Mais il faut
il ne peut etre I'Eiu qu'a ne pas savoir ( " 1 wish 1 knew what /'m supposed to éga lement etre se nsible a l' image, tout auss i provocante, de !'esprit et du
do, dira-t-il e ncare dans le second ép isode. That's al/. 1 just wish 1 knew , ) .
corps qui soutient ce retournement de valeurs et qui fait un des intérets
Mais d ' un autre coté, Morpheus rappelle également le primat absolu de philosophiqu es d e Matrix. Une lecture, rapide et intellectualiste, lai sse
l':sprit: no tre corps ne peut pas vivre sans !'esprit qu i le dirige - ce dont d'abord pe nse r a une co ntradiction : !'esprit doit command c ~ au corps et
temo1gn e ap pare mment le fait que le corps est réduit dans la Matrice a
cela d'autant plus clairement que le corps est réduit a une image; le
une simpl e image.
trava il de !' es prit conduit (par le non vouloir et l'éve il au caractere illusoire
du réel) a la rnaltri se du corps ; mais il apparalt, par la meme, comme
La raison du corps ernbourb é dan s la volonté de maltrise, dont il est censé se défaire. C'est
Qui di rige done du corps ou de !'esprit? C'est ce que la seconde précisérnent le point ou le déni du role joué par l'action fait rnanquer
é tape, tou t a ussi explicite, se charge d'indiquer. 11 s'agit de la fameuse l'essentiel et introduit des paradoxes que le mouvement du corps déjoue
scene ou Neo, arrivant chez I'Oracle, rencontre les autres prétendants et sans peine. Car si la cornpréhe¡-,sion par !'esprit est essentielle (« N'essaie
discute avec le gar~on qui tord les cuilleres . La premiere réplique ne fait pas de tordre la cuillere . C'est irnpossible. Essaie plutot de cornprendre la
que redire le caractere illusoire du réel et l'inconsistance du vouloir vérité . »), e ll e avance d e pair avec la cornpréhension du corps (« tu
( « Spoon boy : Do not try to bend the spoon . That 's impossible. lnstead only comprendras qu e ce n' est pas la cuille re qui se tord, rnais seulernent toi-
try to realize the truth . 1 Neo . What truth ? 1 Spoon boy : There is no rnerne »). L'esprit conduit le corps qui conduit !'esprit. Or non seulernent,
spoon " ). Mais une idée nouvelle est également avancée : « Neo : There is ce << paradoxe , est parfaitement bien repéré par les maltres d'arts
nospoon ? / Spoon boy : Then you 'llsee that it is not the spoon that bends, rnartiaux, mais il est le principe meme d e ~ ~ voi e q u'ils ensci;::ent:
tl ;s only vo urseif " · 11 ne sert a rien de « se convaincre , que la cuillere
<< Si tu es inca pable d 'interpréter l'énergi e, comment peux-tu
n'e xiste p as. D'ailleurs, elle existe bel et bien comme représentation co mprend re l'énerg ie qui vient de l'adversa ire et ain si utiliser ta

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Matrix, macl dne philosophiq ue La Voi e du guerrier

propre én ergi e p our la fai re p énétrer? Cette m erveill e doit étre << Yen Yuen interrogea un jour Confuciu s en ces t erm es : "Un jour
comprise intuitive m ent et ne p eut etre exprim ée par des mots. j'ai traversé le fleuve a Coupe Profonde. Le passeur manceuvrait son
C'est seulement lorsqu'elle es t connu e de J'espriL q ue le corp s peut batea u avec une divine ass urance et je lui ., ¡ demand é si /' on
la connaltre; m ais la connaltre par le corp s est supérieur a la a
pouvait apprendre navigu er comm e lui. Oui, m'a-t-il dit: un bon
connaltre par 1' esprit. Lorsqu' on devient éveill é a la sa gesse de nag eur y parvien t tout de suite, un bon plongeur y parvi endrait
!'esprit et a la sagesse du corps, alo rs l'énergie se meut avec meme s'il n'avait jamais vu de bateau de sa vie. ]e li1i ai demandé
subtilité. Si elle est seul ement connue par !'esprit, elle ne peut pas de plus ampl es explications, mais il n'a ríen voulu ajouter. Puis-je
etre app li quée, mais lorsque le corps réalise cela, on peut vous prier de m'expliquer ce que cela voulait dire ?"
interpréter l' én ergie. ln te rpréter l'énergie n'est assurément pas Confucius répondit : "Le bon nageur y parvient tout de suit(' paree
chose aisée » (Les quaranle chapitres de la Famille Yang) . qu'il oublie /'eau." ,, (Tchouang -tseu)

La force de Neo, par rapport aux autres prétendants, n'est pas dans la Ríen de plus simple et de plus évident pour qui a déja nagé : il n'y a
sagesse de /'esprit, mais dan s la sagesse du corps. C'est pour cela qu'il pas de cui ll ere, il n'y a pas d'eau, il n'y a que des corps qui ploient et des
pourra, unique, non seulement interpréter, mais appiiquer J'énergie. esprits qui répondent a ce pli. Celui qui per.se encare a l'eau coule. Celui
qui se laisse porter sans y penser nage avec aisance ...cette vérité
Que peut un corps ? n'app artient pas a la pensée de Tchouang-tseu plus qu'a celle de
n' importe quel nageur. Ce que la pensée chinoise autorise ici est tout au
11 faut insister sur le caractere parfaitement non paradoxal de cette
plus de passer par l' im age plut6t que pa r le discours - avantage certain
sagesse, si incompréhensibl e a un dualisme qui veut toujours savoir
pour une reuvre cin ématograph iqu e. Mais il ne faudrait pas laisser croire
d'abord qui dirige du corps ou de !'esprit. Car la tentation est grande de
que la ligne de partage so it de contenu . Car ce que laisse penser le sage
réduire ce type de pensée, qui pratique volontiers la contradiction (pour
chinois, est éton namme nt proche de ce que nous do nnent a penser, dans
/'esprit), a q uP/que « chinoi serie ,, certes exotiqu e, ma is du meme coup
la tradition accidenta/e, les auteurs qui ont refusé l'absurdité du dualisme
inoffens ive . Comme l'a fait récemmPnt remarquer )ean-F ranr;:ois Billeter [1],
comme Spinoza : " Personne jusqu 'a présent n'a connu la structure du
cette mise a distance est d'abord une man iere de dénier la vé rité simpl e de
Corps si précisément qu' il en put expliquer toutes les fonctions, pour ne
ce qu i s'y di t. La maniere dont corps et esprit s'éduquent l'un l'autre, la
rí en dire ici du fait que, chez les Bétes, on observe plus d'une chose qui
réalisation de l'action parfaite comme oub li de la conscience, etc., sont
dépasse de loin la sagac ité humaine, et que les somnambules, dans leurs
des évidences dont nous avo ns tous fait l'expenence en apprenant a nager
reves, font un tres grand nombre de choses qu'ils n'oseraient faire dans la
ou a faire d u vélo. A propos d'un texte cé lebre de Tchoua ng-tseu, ou le
ve ille ; ce qui montre assez que le Corps, lu i-meme, par les seu/es lois de la
charron expliqu e au prince son art en disant : " entre force et douceur, la
nature, peut bien des choses qui font í'admiration de /'esprit >> (Éthique 111,
main trouve, /'esprit répond >>, j.-F. Billeter commente : << Par approxima-
proposition 2, Scol ie) et j.-F. Billeter de remarquer: '' Sp inoza et
tions successives, la main trouve le geste juste. L'esprit (sin) enregistre les
Tchouang-tseu se touchent ici , et ce n'est pas l'effet d'un hasard. 11 y a
résultats et en tire peu a peu le scheme du geste efficace, qui est d'une
entre la pensée de l'un et l'autre une affinité profonde >>.
grande complexité physique et mathématique, mais simple pour celui qui
le possede >>. La complexité n'est ici que pour la représentation Jogique Air.si la vraie position révoluuonnaire dans un monde inconsciemment
d'un geste f]lli se fait sans oeine. si l'on s'abstient d'y pense r. Ains1 l'oubli livré au regne du dua li sme (y cornpr is sous sa forme inversée de
d e la cuillere n' est pas l'effet d'une décision, ni meme de quelque matériali sme), est l'i cl ~ e que le corps n'est pas un objet de /'es prit, qu'il
méditation, mais de ' 'action elle-meme : pourrait circonscrire et observer a sa guise, mais un sujet (de l' acti on) dont

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M atrix, n: achine philosophique La Voie du g u ~ rri e r

!'esprit es t le véritab le instrument- et dont la connaissance restera done, Qu e la maltri se soit acqui se est ciai re ment indiquée des les premieres
pour une grande part, in accessible hors de l'action ell e- meme. La vrai e scenes du film d'un e maniere qui doit nous intér e~ ser . Neo a désormais
proposition scandaleuse ~st peut-etre : « on ne sait pas ce qu e peut un affiné ses pouvoirs au point de rivaliser avec les plu s célebres super héros
corps >> . Ou encore : tout est énergie, force. Car le corps ne produit pas américains, en l'occurrence Su perman. Derriere cette référence amusée se
l'.>nerg ie, a la maniere d'une machine, da ns laquel le ne manquerait qu'un cache une évol ution importante : alors que dans le premier épisode, la
pilote, il est vecteur d'énergie, tout comme !'esprit. Tandis que !'esprit se premiere des lois qu'il apprenait ne pouvoir briser était la gravité, il a
libere de l'illusion dualiste, le corps accede a ses vraies potentialités, c'est- désormais le pouvoir non certes de la briser, mais au moins - comme lui
a-dire qu'il se donne les moyens de ne plus agir comme un instrument. Et disait Morpheus dans le premi er épisode- de la plier (-+• Spoon boy) . Or
nul n'est besoin d'aller au plus loin pour comprendre cette évidence d'une la conséquence immédiate de ce nouvel état de fait est qu ' il peut
<< raison du co rps >>. Tous ceux qui ont cherché a mettre a distance l'idéal échapper a toutes les situations de combat. Si done on considere que la
chrétien du mépris du corps l'ont cornpris: tache de I'Éiu dans la Matrice n'est pas de détruire les agents (ce qui ne
« Celui qui est éveillé, ce lu i qui sait, ~it : "je su is corps de part en sert a rien), mais de libérer le genre humain de sa servitude, se pose
part, et rien hors cela; et l'ame ce n'est qu'un mot pour quelque immédiatement la question de l' utilité des combats.
chose qui appartient au corps. " Tous les maltres s'accorden t sur le fait que la victoire n'est pa s le but
Le corp s est rai son, une. grande rai son, une multiplicité qui a un
ultime et qu'il faut savoir se sauvega rd er ou, pour reprendre une autre
seul sens, une guerre et une paix, un troupeau et un berger.
Ta petite raison , elle aussi, mon frere, que tu appelles "esprit" est proposition spinoziste que « la vertu de l'homme libre se montre aussi
un ou ti l de ton corps, un petit outil, un petit jouet de ta gra nde grande a décliner les dangers qu'a en venir a bout >>. Cette maxime est
raison . [ ... ] précisément mise en application par Neo lors du cornbat avec les clones
11 y a plus de raison dans ton corps que dans ta meilleure sa gesse , de Smith, ou la fuite apparalt comme la seu le possibilité pour se
(F. ~~i e lz sch e , Ainsi Parlait Zorath oustra, « Des contempteurs du
corps »)
sauvegarder. Mais du meme coul-' se trouve posée la question du
moment : pourquoi ne pas fuir tout de suite puisqu'il n'y a de toute fa~on
rien a gagner a vaincre un ennemi qui renalt toujours (qu'il s'agisse des
Pourquoi combattre ? agents ou de Smith) et nous retarde dans notre avancéP. ? A cette
Autant M atrix était parvenu remarquablement a la réali sation d'une question, les maltres ont répondu tres sirnplement en rappelant que la
image nou ve lle du corps et de sa vitesse, autant il était difficile de victoire n'est jarnais le but unique d'un combat - ce que le budo ex orime
poursuivre plus avant une quete qui avait clairement atteint son but des le fortement en disant qu'il faut « frapper apres avoir gagné >> et que l' on
premier épisode. Parvenu au terme de son initiation, Neo ne semblait plus retrouve dans le Tao sous J;¡ formulE> : « le potentiel nalt de la disposition ,,
rien avoir a apprendre du combat. La déception était attendue : Reloaded [3]. Or si l'on a déja gagné, pourquoi cornbattre? Précisément, paree que
ne pouvait aller aussi loin, du moins en termes de combat. Le specta- la connaissance que l'on vise ne se donne pas a la mani ere d' un éveil de
culaire allait se renforcer, assurément, mais aux dépens de cet accord de la !'esprit, rnais ne peut avoir li eu que dans /'action du corps . CommP a
forme et du fond, qui avait fait la force du premier épisode . A moins que ... chaque étape, cette idée est exprirnée explicitement. El le est mise en
A moins qu'il y ait e neo re quelque ehose t apprendre ... A moins, surtout, <!'.'<!nt lor~ de la , <:ncontre aveL l ' ar,~e ~a' Ji;:n de I'Oracle, Seraph . A cette
que la nou velle question posée, celle qui re ste q uand la maltrise est occasion s'engage un nouveau combat tres spectaculaire, mais qui n'a
acquise, soit justement : « pourquoi combattre ? ''· plus lieu avec un enn emi . D'o u le caractere inattendu et apparemrnent

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Matrix, machine philosophiq'J E: La 'Joie du guerrier

gratCJit de cette confrontation, a laq uelle Seraph met fin de maniere tout ou le corps de son en ;; emi. Mais il lui re ste a incorporer l'e nn emi lui-
aussi inattend ue en déclarant: « Se raph : Good. Th e Orac/e has made meme : il a compris qu'il n'y a pas de cuill ere, pourrait-on dire, mais il n'a
enemies. 1 h c d to be sure. 1 Neo : Of what ? 1 Seraph : Tha t you are The pas com pris qu'i l n'y a pas d'ennemi . Se dessin e alors un nouveau but, ou
On e "· Or le plu s intéressa nt est certainemeflt la remarque de Neo qui doit etre saisi non seulement la « propension des choses >>, ie moment ou
montre bie n qu'il n'a pa s saisi l' utilité de ce combat plus que nous, ce qui le héros peut seconder et etre second é par le processus dans lequel il est
va permettre a son interlocuteur de l'exprimer explicitement: « Neo: You pris, mais aussi ou il doit parvenir a faire corps avec ce qui s'oppose a lui.
could've just asked. 1 Seraph : No. You do not truly know someone until you Cela sup¡:;cse, comme Neo l'apprendra avec dépit dans la scene finale du
fight them. " second épisode, qu'il renonce jusqu'au x derniers replis de la volonté. En ce
a
:_e combat sert done connaltre, rnais qui ? ou quoi ? Cette question po int, ou nous sommes laissés, le chemin parcouru apparalt comme
nous conduit a un second aspect de la rnaltrise de Neo qui apparalt n'ayant permis aucune avancée réelle : la fin et le début se rejoignent, la
éga lement d es les premiers moments dl:l film : il est parvenu a interpréter victoire et la défaite co'incident. Un autre chemin commence, ou ce qui a
l'énergie de l 'adve rsa ire au point de sentir la venue de Smith a la porte. été accompli a l'intérieur de la Matrice, doit etre poursuivi hors d'elle.
Cette id ée va etre filée durant tout le second épisode, notamment lorsque David RABOUIN
Smith exp li que a Neo leu r « con nex ion , (« Smith : Surprised to see me ? 1
Neo : No. 1 Smi th : Then you 're awore of it. 1 Neo: Of what 71 Smith: Our
connection »). Nou s retrouvons ici un dernier aspect important de la
pensée des ilrtS martiaux : le fait qu'il fa ut parvenir a fa ire CO!-pS avec
l'ennemi et, plus profondém ent, qu'il ne saura it y avoir d'ennemi - tout
au plus un adversaire, qui est par la m erne un comrlémentaire. De toute
évid ence, Smith ne comprend pas cette ,, connexion >>, a !aquell e il
cherche, comme il !'explique a Neo, une ,, raison >> . Mais Neo ne l'a pas
comp ri se mieux que lu i, co mrne en témoigm> sa surprise lorsqu 'il retrouve
Smith der rie;·e les« portes>>, ava nt sa rencomre avec I'Architecte.
Ces diíférents éléments renforce;~t :'impression que Neo n'a pas encare [1] jean-Fran~ois Billeter, Lec;ons sur Tchouang-tseu, Allia, 2002.
atteint au terme de la voie du guerrier. Le fait que les armes soient [2] Fran ~ ois jul lien, Traité de l'efficacité, Grasset, 1996.
introduites dans ce nouvel é~isode va également dans ce sens : dans
[3] Fran~ois jullien, La propension des choses, Seu il, i 992.
beaucoup d'arts m artiaux ou les armes c6toient la main, l'évolution
[4] Kenji Tokitsu, La voie du Karaté, Points-Seuil, collection « Sagesses >>,
naturelle es t de la main aux armes, car nous de·v·o ns apprend re peu a peu
1979 [comprend un recueil de textes de maltre s de sa bre d e
a « faire co rp s >> avec les éléments ex térieurs. L'application de l'énergie est l'époque Edo].
a
jugée plus facile partir de son corps qu'a p<Htir d'un objet- qui bloque,
[5] Kisshomaru Ues hiba, Th e Spirit of Aikido, Kodansha lnternational ,
par principe la circulation de l'é nergie. 11 faut done que le corps parvienne 1984.
a ce point d'oubli de ses propres limites qu'il so it capable d'incorporer les [6] Doug Wil e, Lost T'ai chi Classics from the /c 'e ch'ing Dynasty, Albany,
objets qui peuvent venir le seconder dans le co rnb at. Neo est clairement State University Press, 1996 [comprend de nombreuses t raduction s
parvenu a ce stade et peut m eme combattre avec un poteau indicateu r, ang laises des grands maltres de boxe chin oise ].

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La Matrice o!..l la Cüverne ?

LA MATRICE OU LA CAVERNE? - Choi : Tout le temps. <;:a s'ap pell e la rnescalin e . /1 n'y a pas
d 'a utre moyen de pl aner. Eh m ee, j'ai l'impression que tu as besoin
de d éb ranch er .. ,
" Th e Matrix is everywh ere. [. .. } lt is the world that hos been pulled o ver your eyes to
blind you from the truth. , Choi pense que Neo perd le sens de la réalité prce qu'il passe trop de
temps devant son ordinateur ou sous l'influence de la drogue. Mais, la
suite du film va montrer que Neo va .« débrancher >> et « planer >> d'une
Le modele philosophique le plus évident - ~t de ce fait le plu ~ souvent maniere bien plus radicale. Morph eus expliquera a Neo que les esprits
invoqué - pour interpréter le parcours de Nec dans Matrix est l'allégmie prisonniers de la Matíice, « hommes d'affaires, enseignants, avocats,
platonrcrenne de la Caverne (République VIl, 514a-519c, [1] et [2]) . Dans menuisiers >>, ne sont pour la plupart pas (( prets a etre débranchés >> car ils
cette all égo ri e comme dans Matrix, un rrisonnier est libéré du monde dépendent d'elles et se battraient done pour la défendre. Choi est
d'illusions dans leque l tous les hommes vivent. 11 d écouv re probablement l'un de ces esprits, qui ne peut :::oncevoir d'évasion hors du
progressivement la nature de ce qui ex iste réellement, puis redescend quotidien que sous la forme d'une soirée en bolte ou des paradis artificiels.
finalement dans la Caverne au milieu des illusion s, que la connaissance de Neo en revanche, des le début du film, se situe a un niveau supérieur
la vérité lui permet de maltri ser, dans l'espoir de libérer d 'a utres de conscience, comme !'ind ique sa question a Choi et le discours que luí
prisonniers . L'allégorie de la Caverne est, comm e le dit Socrate, une tient Trinity peu apres : Neo se pose des questions sur le monde qui
représentation de « notre nature considérée sous le rapport de l'éducation l'entoure . Comme le lui dira Morpheus : <<Tu es ici paree que tu sais
et du manq ue d'éducation >> et Matrix serait u;-,e version actualisée de ce quelque chose. Tu ne peu x pas expliquer ce que tu sais mais tu le sens. Tu
court « roman d'apprentissage >> . Malgré des similitudes indéniables il l'as senti toute ta vie: il y a quelque chose qui ne colle pas dans le monde .
n'est torrtefois pas du tout sOr que ces deux représentations des prog;es Tu ne sais pas ce que c'est, mais c' est la , comme une écharde dans ton
de la com préhension du monde relevent de la meme ph ilosophi e. Matrix esprit,. qui te rend fou. » Comment Neo a-t-il pu accéder a cette
s'inspire d'autres mode les que l'allégorie platonicienne (-+Les dieux sont conscience obscure du fait qu'il ne sait pas ~out sur le monde ? On aurait
dans la Matrice, -+ Le Tao de la Matrice) et compase ainsi une aimé en savoir plus sur la maniere dont ii est devenu << pret a etre
1
représenation original e du perfectionnement de l'esprit humain, qui doit débranché >>. Peut-etre a-t-il obtenu des informations parcellaires sur
passer par p!usieurs niveaux de perception distincts avant d'accéder a la l'ex istence d'une puissante << Matrrce >> , par l'intermédiaire de la
vérité. Exa minons chac un de ces niveaux et voyons s'i ls dessinent un communauté des pirates informatiques dont il fait partie et dont faisait
parcours para ll ele a celui de l'allég ori e platonicienne. aussi partie Trinity. C'est d 'a illeü ;s par son ordinateur puis par téléphone
Le premier niveau est celui de l'inconsc ience. La quasi-totalité des .que Morpheus et Trinity l'on~ óTlystérieusement joint, comme s'ils le
personnes qui entourent Neo ne doutent absolument pas de la réa lité du surveillaient depuis longtemps. Mais cela ne sutfit pas pour << sentir >>
~ond e qui les entoure et de la vérité de leurs sensations. Lorsque Neo l'irréalité du monde. 11 se mbl e que ce lle-ci puisse se manifester
evoqu e ses doutes a Choi, ce dernier ne peut les comprendre que comme directement aux sens, dans certaines occasio¡-,; exceptionnelles, comme
les effets d'une drogue : lorsque Neo est interroq é par l'agent Smith et que sa bouche disparalt de
son visage d'une maniere absolument in compatible avec les lois de la
" -Neo : mon ordinateur, il .. T'as d éja eu cette impression que tu
nature. Ces deux sources d ' interrogation - celle de l' information secrete
n e sar s pas si tu e s révei ll é o u si tu réves enca re ?
et celle de l'expérience troublante- sont toutefois marginales par rapport

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Matrix, rT.achin~ ph ilosc;:¡ hique La Matrice ou la Caverne ?

a la véritable origine des doutes de Neo, qui n'est révélé que düns le platoniciennes et l'obsc urité du monde post-apocalyptique ou évolu e le
discours de 1' Architecte a la fin de Motrix Reloaded: il s'avere que certains Nebuchadnezzar. L'important est le type de co nnai ssance acqu ise. Dans
ce rvea ux humains refusent a priori d'accepter l'univers virtuel de la Matrix, il s'ag it de quelques theses historiqu es ou prophétiques sur la
Matrice. C'est pourquoi Neo parvient finalement a accept~ r la réalité, Matrice et su rtout de capacités nouvelles de perception de la Matrice ell e-
malgré l'a ge taraif auquel il a été '' débranché ,, : en fait, son esp rit ne meme. Le parcours de Neo ne consiste pas simplement en l'acquisition
s'était jamais vrairnent habitué a la Matrice et cherch ait mconsciemment a d'un certa in nombre de réponses a des questions comme « qu'est-ce que
s'en émanc iper. la Matrice? ,, ou « qu'est-ce que Zion ? ,,_ Ces informations sont tres vite
jusqu ' ici, ::: n e·st assurément tres proch e de l'allégorie de ia Caverne. con nues, et l'essenti el de l'a pprentiss"ge de Neo concerne l'attitude
Se lon Platon, ses pri sonniers vivent dans un reve, paree qu'ils tiennent des pratique qu ' il doit adopter a l'égard des différents niveaux de la réalité,
appa renc es - les ombres projetées sur les murs de la Caverne- pour des dont il a découvert th éo riquement l'existence. La compréhension de la
choses rée lles . lis ri va li se nt entre eux pour les reconnaltre, au point qu'ils Ma trice doit s'incarner dans l'action (-+La Voie du guerrier). Si la pilule
';
s'a ttaquent violemment a celui qui leur annonc~ que leur monde n'est fait rouge et Morpheus permettent a Neo de réussir la ou le coureur de World
que d'illusions. Par ailleurs, dan s la Caverne, comme dans la Matrice, ne recorc' échoue, Neo doit aussi dans un second temps s'efforcer, comme le
peut e tre libé ré que le jeun e homm e prédestiné, par la nature co ureur, d' acquérir une maltrise supérieure de son corps virtuel pour
phi losop hiq ue de son ame, a chercher la vé rité hors du sensible. On ne libérer réell~men\ son esp rit de l'emprise de la Matrice. 11 y a ce rtes la une
peu t apparemme nt pa s accéder a la vérité depuis /'intérieur de la Caverne forme de ~~- souci tie soi ,,, cette connaissance de soi-m eme que Socrate et
ou de la Matricc, mém e avec bea ucoup d'efforts et d'expériences. 11 y a Pl ato n exigenf du philosophe acco mpl i. L'expression peut toutefois
bien un con tr·e-exem pl e, ce lui du coureur dans le dessin animé World recevoir bien des signifi cations. Pour Socrate, il s'agis)ait de s'occuper de
record de la sé ri e Animatrix : so n effort pour gagner sa course est tel qu'il son ame plut6t qu e de so n corps en pratiquant et cherchant a définir les
d épa sse res cap ac:i tés de son co r·ps virtu el et se ,, réveille >> . Mais cette vertus morales. Pour Platon, ce la n'est réa lisable q ue par la connaissance
sortic de Id iviatrice est involontaire et inaboutie : ie coureur aper~oit la de réal ités intelligibles auxquelles !'ame ne peut accéder qu'en se
réa lir é sans comp rendre. La libération vé ritable exige en fait l'interventio~ déto urnant des choses sensibles. Pour Neo en revan che, il n'est pas
d' un maitre qui <r déja acces au monde rée l et parvient a conve rtir le question de découvrir de nouveaux objets aux propriétés inou·ies mais
d isc iple enc .)re ince rtain et ignorant. Ce maitre n'apporte toutefo is pas un d'e mbrasser l'illusion elle-m eme d'un regard lucide et maltrisé. Alors que
savoi r nou ·.-ea u et extérreur a !'esprit du disciple. Chez Platon, l'ame le prisonnier libéré de Platon trouve son bonheur supréme dans la
humain:' a ccnterrp lé la « plaine de la vé rité, ava nt d 'etre liée a un corps. co ntemplation de la réalité extérieure (les Formes intelligibles) et doit etre
Quant a Neo, so n ce rvea u refu sait depuis sa naissa nce d'adhérer a la forcé a redescendre dans la Caverne (l e monde des sensa tions et des
simu lation de la Matrice. La libération n'est ainsi pour le disciple qu'un plaisirs), la majeure partie des scenes de Matrix se déroulent a l'intérieur de
retour au pays natal sous la condui te d'un malt re - Socrate ou la Matrice ou de programmes de simulation, meme une fois que Neo a été
Morpheus -, qui lui appre nd ce qu'il savait déja depu is toujours sans lib éré. En découle d' ailleurs l'original ité dramatique et esthétique de
.:;·;o rr pu le formuler par lui-r:1eme. Matrix: la lutte des hommes et des machines a surtout li eu a l' intérieur de
Pourtant, ce que Neo apprend une fois sorti de la Matrice ne la réalité virtuelle de la Matrice. L'humanité entiere ne semble devoir etre
s'apparente plus en rien a la vérité que découvre le prisonnier libéré de la lib :::~ ée de la Matrice qu'ó travers la iviaLrice, larH.iis qu 'il n'est que,Lion
Caverne. Passons ~ur tout ce qui oppose la lumiere des Formes intelligibles

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Matrix, machine philosophique La Matrice ou la Caverne ?

chez Platon que d'instruire qu e lque~ hommes sur~neurs, pour qu'ils accompagnée de la conscience de sa propre irréalité, co mme dans les
puissent gouverner les autres hommes incapables de sortir de la Caverne. reves lucides ou l'on sait que l'on reve (-+•Reve). Cette conscience rend
Apres l'inconscience et les doutes, le troisieme niveau de Matrix ou la capable d'accomplir dans la Matrice des actions qui dépassent les
recherche de la vérité, notre jeu vidéo allégorique, est done constitué par la capacités normal es du corps humain. On peut penser ici a la maniere dont
conscience de l'existence de la Matrice et la connaissance nouvelle de la Spinoza montre que l'obscurité de la perception sensorielle résulte du fait
Matrice qu'elle permet d'acquérir. Cette connaissance est toutefois assez que nous ne connaissons pas l'intermédiaire a travers leq'. '~l nous perce-
complexe, si bien qu'il faut distinguer plusieurs niveaux de perception vons les objets extérieurs, a savoir notre corps (Éthique, 11, prop. 1 9-28 [3]).
CGilsciente de la Matrice. Le premier est la lecture du code informatique Dans Matrix, les pouvoirs supérieurs de Trinity ou Morpheus résultent du
constitutif de la Matrice par les pilotes du Nebuchadnezzar. Dan s la fait qu'ils sentent que leur esp rit est en contact direct avec la réalité (
mesure ou elle fournit une vue surplombante de la structure de n'i mporte virtuelle de la Matrice et que leur évolution a l'intérieur de celle-ci n'est en ,. \.>'
1
quelle portian de la Matrice et sert ainsi a guider ceux qui se trouvent a rien limitée par les contraintes liées a la possession d'un corps. Le t~ · U
l'intérieur, cette connaissance est tres précieuse. Elle permet d'ailleurs a répétitif et prolongé de l'apprentissage, dont le corps a besom pour
tviouse d'élaborer des reproductions partielles de la Matrice a des fins acquérir de nouvelles dispositions, est ainsi annulé : des compétences
d'entralnement (-+ Trois figures de la simulation). La limite de cette techniques comme les arts martiaux ou le pilotage d'un hélicoptere
connaissance réside toutefois dans son caractere symbolique et abstrait, peuvent etre « chargées, directement dans !'esprit comme des logiciels
qui la rend incapable d'intervenir a l'intérieur de la Matrice. Cypher - le dans un ordinateur. Bien plus, si l'on parvient a se persuader de leur
mot désigne a la fois un code secret et un incapable- incarne relativité ("free your mind ») les lois physiques ou biologiques auxquelles
l'a,, ,bigu1té de ce décryptage de la Matrice. 11 expliqu e a Neo qu'avec sont soumis les corps dans la Matrice peuvent etre assouplies, en vertu du
l'habitud e, il traduit immédiatement les codes qui apparaissent sur les caractere ~ lastique des regles qui constituent la réalité virtuelle. Matrix
écrans en objets : '' je ne vois meme pas le code; tout ce queje vais, c'est offre done a ses spectateurs des scenes d'action spectaculaires et violentes
une blande, une brune, une rousse » . Cette connaissance symbolique est tout en relativisant leur portée par une interprétation hyper-
don e tres efficace mais demeure générale : elle permet de reconnaltre la i;-,tellectualiste : c'est paree qu'ils ne se battent qu'avec leur esprit dans un
présence de tel ou tel type d'objet, défini par ses propriétés distinctives, monde virtuel, et non avec un corps dans le monde matériel, que les
mais ne pe rmet pas d'entrer en contact avec u11 objet singu lier, de personnages peuvent « frapper , si vite et si fort. 11 y a la une radicalisation
l'affecter d d'etre affecté par lui. Telle est !'o rigine de la trahison de de l'expérience du jeu vidéo, ou une action minimale, celle de la main sur
Cypher: il regrette d'avoir perdu la richesse et la vivacité immédiates aes le joystick, suffit a produire !'ensemble complexe des mouvements d'un
sensations du cerveau branché a la Ma trice (-+ •cypher). 11 ne connalt personnage virtue!. On ne peut tordre la cuillere que s'il n'y a pas de
aucune autre solution que le retour a l'iiiusion inconsciente pour échapper cuiliere et que c'est soi-meme que l'on tord (-+•spoon boy) . L'action la
a la tristesse du réel, alors qu'il existe une autre voie, ni sensualiste ni plus intense physiquement repose sur la conscience lucide et concentrée
platonicienne, que va découvrir Neo ¡f~a maltrise ou l'exploration du de 1'irréalité du monde physique.
virtuel, le bon L•sage d'illusions reconnuef COmme telles~ Mais qu'en est-il du mode de connaissance qu'atte¡,-,t Neo a la fin du
Cette voie trouve son origine dans l'exoé ri e nce~ 'ont Trinity ou film ? S'agit-il simp lement d'une version perfectionnée des capacités
iv1orpneus lo1 >qu'ils se rebranchent a la Ma trice. li s semblent alors accéder d'action dans la Matrice qu'ont développées Trinity ou Morpheus? Ce
a un e perception proprPment sensorielle mais a distance, c'est-a-dire n'est pas ce que pensent ces derniers lorsq u'ils voient Neo arreter les bailes

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ique La Mauice 0u la Caverne 7

'O ne se contente pas de se persuader qu e le n'est pas su rpris de le voir). On peut penser r:¡ue cette ca parité découle de
ne illusion . Le film nous le montre qui sa isit de la maltrise que Neo possede des lois de la Matrice : la saisie des structures
code constitutif des choses et peut ainsi les immanentes de la réa lité virtu elle fournit une con naissance synchron iqu e
un e maltrise supérieure a celle des agents eux- de ce qui est possible en un point donné, mais aussi une connaissance
c la connaissance symbolique générale du code dia chroniqu e de tout ce qui se réali se a partir de ce point. L'Oracle
te et sin gu liere des contenus de la Matrice, explique précisément que Neo " voit le monde sans le temps ''· Le modele
~ a li té virtuelle : il voit la structure de chacun des du troisieme genre de connaissance s'a pplique encare parfaitem ent ici :
1aniere dont ils sont produits par la Matrice, ce selon Spinoza, celui-ci pe1 met en effet a 1' esprit de comprendre les eh oses
"e a sa volonté. Cette vision digitale qualitative "so us un e espece d'éternité ''· Bien plus, a la fin de Matrix Reloaded, Neo
' Éiu n'ont-elles qu'un sens religieux et ludique apprend non seulement de 1' Architecte le fonctionnement global de la
ms une allégorie épistémologique comme le Matri ce et de I'Éiu (-+« Po urquoi suis-je ici? >>), mais se décou vre aussi
reche rche de la vérité ? Cela dépend de la doté d'une nouvelle connaissance, qui n'a plus pour objet les loi s de la
de la connaissance que :'on adopte . On voit réa lité virtuelle mais les machines elles -memes : apres avoir réu ssi d faire
rrespondre dans l'épistémologie platonicienne, ressentir l'amour a un programme da ns la Matrice (-+ .. Perséphone), il
u corps a cell es de !'esprit et exclut que l'on parvient a" sentir ,, les machines hors de la Matrice, comme si sa « science
des choses sensibles a rneme leur singularité et intuitive ,, s'était approfondie au point de remonter jusqu'a !'o rigine
productrice de la Matrice, la Source, Dieu, c'est-a-~i':e l'lntelligence
chez Spinoza une forme de perception qu'il Artifi ciell e.. . . , !' (·''<'"'"
-:le connaissance " : a coté de la connaissance Loin d'aborder la Matrice comme 411e ~~verne ou on le contra int a
~ ( 1er genre) et de ia raison (2 e genre), cette redescendre et dont l'obscurité l'aveugle . Neo rend done !a Matrice
:Je la nature de la réa lité une connaissance de transparente ason esprit et en fa it so n te rrain de jeu favori. 11comprend la
singuliere (Éthique 1', prop. 40, scol. 11 [3]). maniere dont chaque objet virtuel singulier, y compris so n propre corps,
1' Éthique que les capac ités d'action du corps s'integre dans la Matrice, et il utilise cette connaissance pour modifieí ces
Je ment par !'es pri t de la connai ssa nce d u objets en affectan t directement le ur structure constitutive. Or, selon
~ -ci apporte a l'ho mme la satisfaction la plus Spinoza, le troisi eme genre de conn aissance va de pair avec un « amour
1prend en particul ie r ainsi co mment sa propre intel lectuel de Dieu ,,, dans la mesure o u il montre comment Dieu est la
dé pendent et découl ent de Dieu, c'est-a-d ire ca use productrice de chaque chose si nguliere et de leur connaissance. 11
t, en tant qu'il se connalt, ainsi que le Co rps fiJUt do ne se demander si, en devenant I' Éiu, Neo n'est pas nécessairement
a en cela nécessairement la connaissance de conduit a aimer la Matrice, a participer avec joie a sa rationalité intime et
Dieu et se con~oit par Dieu . , (Éthique V, nécessaire (-t• Architecte). Telle est l'une des interprétations possibles du
tuation théorique et pratique de Neo en tant plaisir que prend Neo a exercer ses pouvoirs dans la Matrice et de la
leloaded, il développe meme une perception pro messe finale qu'il f;,it de montrer aux homm es « un mond e sans reg le
ca lise sur une chute '''o rtelle de Trinity, mais ~i controle, sa ns frontiere ni limite ''· Ce monde peut-il vraiment etre le
ertaines rencontres (il di t a l';,gent Sm ith qu 'il cloaque post-apocalyptique :!J Nebuchadnezza r et de Zion, terre promi se

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;JI',j+C - - __
Matrix, machine philosophirJ ue

mais aride du réel 7 A moins q u' il ne s'ag isse de la Matri ce e lle-m e m e, ÉlOGE DE lA CONTINGENCE
offerte ccrnme " nouveau monde ,, aux pouvoirs d ' un e hum a nité aya nt
accédé a la vé ri té de la Mat ri ce, c'est-a-d ire a la m alt rise des virtua lités
« Neo : /'m going to show them o world without you, a world without rules and
immane ntes a sa structure plastique (-+Le Too de lo Matrice), plut6t qu 'a contro/s, without borders or boundaries, a world where anything is possible. Where we
une fantomatique réa lité " extérieure a la Caverne >>. go from there is a choice 1leave to you. »

Thomas BÉNATOU"IL

Le probleme de la réalité et de l'i llusion ne doit pas faire oublier la


dimension morale et politique de Motrix, et ce serait vé rita bleme nt
prendre les moyens pour la fin que d'oublier que la finalité de l'approche
onto!ogique est bien l'arrachement a une servitude. En d ' autres termes, la
liberté. L'ana lyse qu i suit se limitera, pour l'essentiel, au premier épisode.
Celui-ci constitue en effet en lui -meme un e totalité. 11 a été con~u comme
te l, et il est done lég itim e de l'étud ier pour lu i-meme . Cette remarque
n'est pas de pure méthode; elle engage ·déja toute une interprétation du
fi lm, jusque dans ses liens avec les deux épisodes su ivants. Cest que
Motrix est d'abord l'affirmation de la liberté de l' homme, de sa capacité a
résister a un system e qui entend enlever a l'homme toute dignité et toute
liberté pour le réduire i1 l'état d e carb uran t. Q ue lvlatrix Relooded, par une
sorte de construc tion en aby m e, réinscrive cette révolte au sein m eme du
systeme, ne chang e rien -ce n' est au fond que r-:culer pour mi e ux
sa uter. Ce d ésir de lib erté si justem ent exprim é d ans Matrix 1, il fallait bi e n
que Matrix 111 y fasse droit éga le ment.

Neo: l'homme, a nouveau


. La liberté, done, est d 'a bord entendue comme liberté a l'éga rd d'un
systeme dans lequel l'indivi du serait purement et simplement ni é en tant
que sujet libre . Neo - nom a la fois prédest in é et équivoque- nalt
comme sujet libre en se déconnectant de la Matri ce et en entrant en lutte
(1] john Partridge, " Plato·s Cave and the Matrix >>,
http :1/whatisth e matrix.warnerbros.com contre sa toute puissa nce . La séquence ~~i donne a voir la déconnexion
ou la (re)naissance d e Neo est en ce sens presque trop explicite :
~7] Pl aton, République, traduction de P. Pachet, Gallimard, Folio-Essa is,
1993. l'a rrachement des cables renvoie a la coupure du cordon ombilical, et le
mili e u aqueux qui baigne toute !a scene évoq ue a la fois le liquide
(3] Spinoza, Éthique, traduction de B. Pa utrat, Points-Seu il, 1999.
amniotique et le bapteme. C'est done bi en un ho mm e nouveau qui nalt,

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1il oso phiqu e Éloge de la conti n~en ce

lu res te le se ns de so n nom : Neo, nouvea u. Mais si la cet éga rd, une ~ ort e de passage a la limite, transformant une différence de
n se ns l'est beaucoup moins. De lui dépend pourtant degré en différence de nature. La civilisation de la Matrice, en effet, n'est
érale du fil m. Tout le probleme - peut-etre in soluble, pas notre civili sation mais son apogée, et done en un sens son contraire.
- est de savoir ce qu'est la Matrice. Or ce que le film Car cette perfection, qui a pu etre pour nous un idéal, prétend ici, dans ce
lle est a la fois vécue comme mere nourriciere (bien monde ou tout est sou mis a des loi s et a des regles, ou rien n'est laisse au
nourri sse des individu s qu'el le consomme pour ass urer hasard, etre réalisée. ldée non plus régulatrice! done, mais constitutive,
- co mm e systeme informatique. Ce n'est évid emme nt comme dirait Kant. Or ce monde de la nPcessité, ce monde sans
< mouchard ,, que l'agent Smith introduit dans le corps contingence, on y reviendra, est bien le contraire de notre monde. Et c'est
n ent extrait par le nombril, c'est-a-dire par ce qui contre ce monrle in-humain que luttent les rés istants.
~ nt le rattachement a la mere. Ph¡JSis (nature) et techne On pourrait des lors proposer une interprétation sensiblement diffé-
phie distingue avec soin, sont ici indissolublement liées rente. Le monde décrit dans Matrix évoq ue -- historiquement et
éja voir dans cette confusion memela dénonciation de conceptuel lement- le monde totalitaire. 11 correspondrait assez bien a ce
ation technique qui, poussée a la limite, reconduirait a que Popper nomme une « société close ,,, par opposition aux sociétés
ui serait analogue a un paradis percill. a un pays de lib érales et démocratiques, ou " sociétés ouvertes "· Monde semblable aux
- reprend re une express ion d 'Aiain, " la nature soci étés an imal es, a la ru che o u a la fourmiliere, dans lesquelles toute
s travail '' · Sans doute, au sein du monde simulé par la lib erté est exc lu e. Et au Panoplique de Bentham, c'est-a-dire a cette
s sont-ils tous ass ignés a une fonction - et en ce sens surveil lance totale, cette transparen ce absolu e que son inventeur réservait
;¡al es - , mais c'est le systeme dans sa totalité qui se aux prisons et qui, vidéosurveillance et autres progres techniques aidant,
c' est-a-dire in-humain. Que cette perfecti on integre, po urrait bien cara ctériser notre mon de, mais constitue surtout l' ;,rchétype
Jrend dans Reloaded, un in d ice d'i mp ufecti o n irré- ri e tout systeme totalitaire. La Matrice est tout, l'individu ri en. A cette
souli g ner la toute pui ssa nce de la Matrice. C'est du di ffé rence pres, sans doute, qu e le panoptique de Bentham, comm e son
ent Smith expose a Neo lors de son interrogatoire : no m !'indique, est un regard total qui pousse le déte!"' u a intérioriser le
n ~ u e sur le modele de votre civilisation a son apogée.
rega rd de 1'Autorité ell e-rneme, tandis que la Matrice ne se contente pas
on", mais des que nou s avons commencé a penser a d'e tre un pur regard, mais agit directement ~ ur les etres. Universelle,
deve nu e notre civilisation, et c'est bien la tout le omniprésente, du travail a !a fam ill e, de l'université aux églises: « El le est
le monde qu'on t'a mis devant les yeu x pour t'ernpecher de voir la
e chercher dans la Matrice une allégorie de la vérité "· Ce passage a la limite du systeme bentharnien donne au film sa
toute puissance des réseaux, voire de la Warner elle- dimension rnétaphysique et nous renvoie, au-dela du f'anoptique, a
lOnd e dan s lequel nou s vivons. Le monde contem- Schopenhauer et au voile de Maya.
Jie a ce monde dans lequel l'individu est le jouet de Le nom rnerne de Neo prend alors une significatior. singuliere : Neo,
ent et le manipulent, et dans lequel sa liberté est c' est l'homme nouveau, certes, mais justement pas au sens que les
a croyance au libre-arb itre tiendrait, comme c'e,t 1~ r ég : ~e~ totalitaires donnaient a cette expression. 11 incarne meme un id éal
2 qu 'i l est conscient de ses action s, mais ignorant des
inverse de celui des totalitarismes, contre lesquels il est entré en lutte. Pour
in ent. Mais c:c : 2rait oublier que la Matrice opere, a ailer a l'essentiel, on dira que Neo est moins l'homme nouveau que

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Matrix, machine phiiosorhioue Éloge de la contingence

l' homm e, a nouveau. L'homme te/ que nou s le conna isson s, et que Neo est du reste le fondem ent de l'action mora/e, et c'est la raison pour
incarne, corr.me Béranger dans Rhinocéros, la piece de lonesco. A !aquel/e Aristote s'opposera aux M égariques quant au probleme,
nouveau, l'homme. Cela signifie que le monde dont revent les insurgés, exp licitement posé dans Matrix, des '' futurs contin gents » . Ainsi, a un
les résista:1ts de Matrix, leur idéal, c'est précisément notre monde. Leur monde prédéterminé dan s lequel les homm es sont soumis a une nécessité
futur est notre présent. Leur idéal ou leur utopi e, notre réel. On pourrait inexorable, nécessité symbolisée par la toute puissance de la Matrice, qui
remarqu er, a l'appui d'une te/le interprétation, que les scenes dans pourrait en ce sens etre rapprochée du destin cher aux sto"lciens
lesquell es l'Ora cle apparalt dévoilent un monde ordinaire, le notre, dans (-+•Architecte), succede un monde dans lequel tout est possible, un
une version un peu vieillie (le monde des années 1960, avant qu ' une monde livré a la libre action des hommes. C'est dire que la fin du film est
hubris techn iciste ne se so it emparée d e /'homrne ?). Plus encOíe que dans bien sa fin (té/os), plus encare qu e so n terme. C'est cette fin qui est en jeu
ce qu'el/ e dit, cet! e vieille femme, /'Oracle, donne a voir /'avenir - et cet des /'origine. Et a la question initiale : (( Qu'est-ce qui est en jeu dans cette
avenir est bi en notre présent, ou notre passé encore proche. L'homme course? » , on n'aurait pas de peine a ~épondre que c'est la (re)conquete
nouveau auque/ revent les résistants et que Neo incarne, c'est done bien de la dignité de l'homme comme sujet libre . C'est cette fin qui peut
- philo so phiquement au moins - le vieil homme, celui que la victoire éclairer, rétrospectivem ent, !'ensemble du film . C'est elle qui constitue,
des machines a tenté de détruire, d'effa ce r et de faire oublier. 11 s'agira it dans le plein sens du mot, la fin de l'hi stoi re. 11 ne s'agit pas ele terme,
done moins de la création d'un mond e nouveau que de la résurrection encore une fois -- c'est bien pourquoi les réa lisateurs ont pu donner une
d'un monde aboli -a tout le moins de certaines des ses valeurs, et de son suite a Matrix - , mais bi en de ce qui est visé des /'origine. Or cette fin, a
fondem ent ontologiqu e : la contingence. partir de !aquel/e une hi stoire pourra proprement s'écrire, telle l'histoire
humaine, n'est rien d'autre que sa condition de possibilité : l'avenement
Contingence de la contingence. C'est en ce sens que le film se clot su r cette évocation
lnterprétation paradoxale, sans d out e, mais que le film semb!e 1 de Neo : « Un monde ou tout est possible. Ce qui en découlera, c'est a
autori~er. 11 es t frapp ant, en effet, que le premier épisode s'acheve vous d'en décider » .
précis~;"Tl ent sur une évoca tion de la contingence, qui est bien le contraire Matrix lie du res te- et a juste titre- liberté et recherche de la vérité.
du mon de de ia ~vlatrice, gouverné par la nécess ité. Or ce monde de la
co nt ing ence - le se u: monde ou le choix soit poss ible- est bien notre
1 Le choix offert par Morpheus a 1'-Jeo est entre le retour dans la Matrice et
la vérité: « Souviens-to i, tout ce que j'a i a t'offrir est la vérité, rien de
monde. L'oppos iti on suggérée par le film entre la naissance et la culture plus .. . ». La vérité done, non le bonheur. C'est précisément pour avoir
(les hommes ne nai ssem p lus, ils sont cultivés), n'ex prime pas seulem en t confondu - ou identifié- les deu x que Cypheí a été conduit a renier son
la victoire de la technique sur la nature - car il s'agit bien, comme on le premier choix et a trahir. Que Neo choisisse la recherche de la vérité
vo it, d 'une culture indu strie/l e-, elle ex prime éga lement d'un e autre - sans co nsidération du bonheur- ne fait pas seulement de lui une
maniere cette opposition entre contingence et nécessité, entre événement figure philosophique, voire la figure meme du philosophe, elle le rattache
et syste;:: o;: : quoi de plU S irréd uct ib/e a tO tJt syste m e et a toute pen sée a une idée particuliere de la philosophie, ce/le des présocratiques, ou
totali sa nte qu'une naissance? encore de Heidegger. Elle le distingue ainsi de toute une tradition qui
C'est Aristote qui le premier a so ulign é ce ca ractere de ce qu'il remonte aux sophistes et a Socrate : c'est Pn effet ilVPC eux que le
nommait le '' monde sut:~naire , : les choses peuvent etre ainsi ou etre probl eme du bonheur, comme celu i de l' homme, vient au premier plan .
autrement, se produire ou ne pas se produi re. Cette donnée ontologique

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Motrix, m cchi ne philosof.Jhique Éloge de la contingence

Un texte d e Marcel Conche- dont tou te la ;>hilosophie s'en ra cine dan s Destin et choix
ce qu'il nomm e son << avenir grec » - souligne bien ce point :
Le destin, d'abord (-+•croyances). La question est explicitement posée
« Les Antésoc ratiqu es n'avaient souci que d e la vérité. Le terme par Morpheu s, qu i demande a Neo s'i l croit au destin : << Non, répond
euaémor¡ia [bonheur] n'apparalt guere qu'avec les Sophistes [ ... ] La celui-ci, je veux etre aux commandes de ma vie » . Le dialogue jouP ici sur
philosophie suppose une vo lonté de véri té, sans souci de savoir si la
le caractere éq uivoque du mot destin. Par destin, Morpheus entend
vérité réjou ira ou fera so uffrir. Et préci sément, l'on veut la vérité,
lors meme qu'elle apportera la souffrance. Ce qui, pour beaucoup l'élection ou la vocation : il penseque Neo est I'Éiu, celui qui permeLLra la
d e n-;ns rend possible le bonheur n 'est pas la vérité mai s l'illusion renaissance de l' homm 2 et done d'un monde humain. Neo semble au
[ ....] Le phi losophe authentique recl1erche la vérité pour la vérité, contraire entendre par destin un programme, une nécessité inexorable,
don e aL. prix meme d e la souffranc e , (Qu e/le phi/osophie p our analogue a celle qui régit le monde programmé par la Matrice, et contre
dem cin "· PUF, 2003).
lequel il lutte . Or le destin, la destinée de Neo, c'est précisément de
En ce sens, on peut done bien affirm er qu'a l'encontre de toutes les refuse~ cette r.écessité, et c'est par ce refus qu'il affirme sa liberté. Mais si
sagesses pratiqu es qui so nt aujourd'hui a la mode, Neo incarne le Neo peut ainsi opposer néce,sité et liberté, le film montre que ces deux
philosophe authentiqu e, c'est-a-di re une ,, sagesse tragique » . Mais cette notions sont in extricab lement liées dans la notion meme de choix
re cherche ue la vérité, finalité ultime et d'o rdre ontologique, ne s'oppose (-+Lib erté virtuelle). La scene du choix entre les deux pilules exprime bien
nu ile ment a la reche rch e d e la libert é qui l'anime par aill eurs. Loin de ce lien : si Neo choisit la bleue, il oubliera tout et reprendra sa place dans
devo ir opposer ces deux fins, il faut au contraire affirmer que la li berté est la Matrice (c'est le retour a l'illu sion); s'il choisit la rouge, il quittera la
1<= fon dem ent de la rech erche de la vérité, la notion meme de jugement Matrice pour accomplir sa << destinée » , et a partir de ce choix libre, tout
vrai su pposant l'absence de déterminisme. Pour un etre qui n' est pas va s'enchalner, il ne pourra plus revenir en arrie re, ni accuser quiconque .
déconnecté de la Matrice, !oute recherc he de la vérité est par d éfinition Cette unité de la liberté et de la nécess ité est exposée par Platon, dans le
exc lu e. Marcel Con che s' oppose ainsi a Heic! 2gger, en affirmant que mythe d'Er, au livre X de la République, et d' une autre maniere par Kant,
l'essence extatique du Dasein esta penser, non a partir du souci (Sorge), dans Id uistinction du caractere intelligible et du caractere empirique . Elle
mai s de la liberté (Freiheit) : << 11 est évident que la possibilité pour l'homme n'est pas ~i'lns rappeler la notion sartrienne de « proj et fondamental ».
de porter le moindre jug ement de vérité ( ... ] se fonde su r la liberté, car· si Dans tous ces textes, l' idée est bien, comme dans la séquence qu'on vient
le jugement était déterminé par qu elque causalité que ce soit d'évoquer, qu e l'homme choisit librement une destinée qui peut sembler
- biologique, sociologiqu e, psychologique o u autre -, et non par la vue s' imposer a lui et dont il doit cependant, seul, etre tenu po ur responsable
de la vérité, par quel hasard se trouverait-il etre vra i ? , (ibid.). Cette (-+Liberté virtuel/e) .
affirmation vaut d'ailleurs de la vérité en générale et non de la seule Le theme du choix, de l'alternative, du " Ou bien ... ou bien » , est
<< vérité de l'etre >>.
omniprésent dans Matrix, et il est toujours présen té comme irréversible. 11
Mais la notion de liberté, qui constitue l'un des axes du fi lm, n'est pas y a la une prise en compte de la finitude et du ternrs, qui pourrait étonner
seu leme nt présente dans l'ouverture a la conti ngence sur laquelle se clot
Motrix, elle se retrouve tout au long du film, notamment dans son
¡ da ns ce monde dans iequel les insu rg és- pour ne rien dire des agents-
sont dotés de fabu leux pouvoirs, mais qui est philosophiquement juste et
articll lrlti"n rliiX notions d.:: Jcstin, de chui x, d' éiectior1. confere au film tout son tragique .

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_________ __.-..........-"" .-·

. .,
=-=-=~""'~:=---~ ~~~"'._,
Matt"ix, mac hine ph:losophique Éloge de la contingence

Liberté, responsabilité, dignité : ce sont bien la tro1s termes indisso- personne, ensuite. On pourrait dire, en rep renant l'a:-1a lyse que Ma rx fait
ciables selon Kant. L'homme, en tant que sujet moral , est une fin en soi et du prolétaire, que c'est précisément paree qu'il n'est personne (personne
doit etre traité comme tel : c'est ce qui fonde sa d ig nité et permet de en particulier) que la révolte de Neo concerne to ut homme, quel qu'il soit,
postuler sa liberté. On sait que le devoir moral, que Kant nomme impératif c'est-a-dire l'homme meme, en tant qu ' homm e (ou mieux: en tant que
catégorique, peu~ se formuler ainsi : << Agis toujours de telle sorte que tu personne humaine). Bref c'est cette humilité, c' est la conscience qu'a Neo
traites la personne humaine, en toi-meme comme en autrui, toujours en de n'etre personne, qui fonde le caractere universel de son action. C'est du
meme temps comme une fin et jamais simplement comme un moyen ». reste ce que précise le film a travers Morpheus : << Tant que la Matrice
Or les << humains » de la Matrice sont précisément des etres qui sont existera, l'espece humaine ne sera pas libre ».
traités comme simples moyens, nullement comme fins en soi : ils ont, en Ce theme de l'élection s'exprime en relatio n étroite avec celui de
ce sens, tout au plus un prix, une utilité, et non une dignité. En refusant ce l'exclusion : on pourrait dire que Neo est I'E(xc)lu. L'agent Smith, lors de
statut de simple moyen, c'est done tout a la fois la liberté, la dignité et la son premier entretien avec lui, exprime clairement la dualité du
responsabilité que Neo revendique. C'est en ce sens que sa lutte est, personnage : il l'accuse précisément d'etre double, Thomas Anderson
indissociablement, métaphysique et morale. d'une part, employé de la société Metacortex, et Neo d'autre part, pirate
informatique a SeS heures . Mais ce qui est souligné par Smith lui-meme
Élection avec justesse, c'est que cette couverture meme, ce moi superficie! ou
Ce theme de la destinée peut etre relié a celui de l'élection. C'est la un social, cette vie publique totalement intégrée, sans aucun reste (<< Chacun
topos de la littérature religieuse, et les accents chrétiens, et plus de nos employés fait partie d'un tout », lui explique son supérieur), du
spécifiquement pascaliens, du film sont manifestes (-+Les dieux sont dans la moins en apparence, n'est pas totalement séparée du moi profond de
Matrice). Cette élection est présentée, dans Matrix comme dans les textes Neo. Une faille, une sorte de né:! nt secret hante le personnage meme de
de Pascal, a la fois comme une évidence vécue et comme quelque chose Thomas Anderson et laisse pressentir qu'il men e une double vie, qu'il ne
d'incompré he nsible. Une évidence vécue d'abord, car de meme que se réduit pas a cette pantomime a laquelle la Matrice a réduit tous ses
Pascal peut écrire << Pourquoi me chercherais-tu si tu ne m'avais déja sujets : Thomas Anderson aide sa concierge a sortir les poubelles. Le ton
trouvé? », d e meme Neo s'entend-il dire : << Tu le cherches. je le sais, car meme de l'agent Smith est ici révélateur: cette táche n'entre pas dans les
autrefois je le cherchais moi aussi . Et quand il m'a trouvé il m'a dit que ce fonctions de Thomas Anderson, et c'est done déja la un signe de
n'était pas vra ime nt lui queje cherchais. je cherchais une réponse. C'est la dysfonctionnement. Autrement dit, l'indice que Neo ne fait pas rée!lement
question qui nous rend fous. ,, Et plus loin, c'est lui qui demande : partie de ce monde-ou-chaque-individu-a- sa -táche-assignée. Cette
<< Pourquoi est-ce que ~a tornbe sur moi? Qu'est-ce que j'ai fait? je ne attention a autrui est déja, dans le personnage public lui-meme, une forme
suis personne » . Cette singularisation de l'anonyme qu 'o pere l'élection, on de non conformité, d'anticonformisme, l'indice d'une révolte . Résistant,
la trouvait d é ja chez Pascal qui faisait dire, de maniere dramatique, au paria, exclu, I'Éiu est tout cela, indissociablement.
Christ s'a dressant au pécheur anonyme: << C'est pour toi que j'ai donné 11 n'est d'ailleurs pas étonnant que l'agent Smith ait été sensible a ce
mon sang ». La phrase de Neo est du reste particulierement juste. Par sa << détail ». La maniere dont il joue de ses lunettes est révélatrice . Ces
forme interrogative, d'abord : le croyant, a l'opposé de t0•Jte certitude et IL::-:2ttes fur:-: ées sont IP sig''L meme du ooppG;·i: ;,-,-,p .:•:;o nnel, celui
de tout fanatis me, est celui qui cherche, qui interrog e, dans la << crainte et qu 'ex ige la Matrice et qui en manifeste en qu elq ue sorte l'essence . Les
le tremblement » comme dirait Kierkegaard. Par l'util isation meme du mot personnes n'existent pas dans ce mona e, on n'y trouve nulle subjectivité,

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M otrix, machine rhilosophique Éloge de la contingence

m ais : eulement l'idc:ltification ou l'assimilation parfaite, la réduction a la pour la Matrice elle-meme que pour les résistants, est symbolisée par les
fo nction (-+• « Purpose ») . Or l'agent Smith enleve au moins par deux fois programmes qui permettent d'acquérir a vitesse infinie des connaissances
ses lunettes. La premiere fois, a u début du film, ce geste est purement et une formation qui, dans la vie ordinaire, demanderaient des années
p rofessionnel, il s'inscrit dans la forme organisée de l'interrogatoire, celle (piloter un hélicoptere, pratiquer les arts martiaux, etc.). Cette
d u justicier-qui-s'adresse-au-prévenu-les-yeux-dans-les-yeux. L'agent Smith immédiateté semble s' or:->oser a la notion m eme d' expérience. 11 n' en est
remplit done parfa itement sa fonction . 11 en va tout autrement la seconde rien cependant pour au moins deux raisons : d'une part, ces programmes
fo is : Smith sort alors de son role, il dit "je >>, et c'est .déja un indice de sa de formation, aussi rapides qu'ils soient, présentent bien des moments,
fwture métamorphose, puisqu'il s'adresse ma intenant en tant que sujet des stades différents qu'il s'agit de franchir; d'autre part tout au long du
(s u jet qui dit sa souffrance, sa nousée) a un autre sujet, Morpheus en l'occur- film Neo sera confronté a un certain nombre de choix, qui constituent des
rence. Le face a face renvoie done a deux subjectivités, et Smith se trouve, expériences et des moments d'un cheminement existentiel, et contribuent
o bjectivement, du meme coté que cclui de son interlocuteur. Cette parole done a sa formation (-+Lo Voie du guerrier). Toute sagesse suppose une
propre, sans lunettes ni oreillette, fait du reste l'objet d'um, incompré- conversion, mais si celle-ci apparaí't comme une grace, elle n'advient
hension-réprobation de la part des deux autres agents qui surprennent cet qu'au terme d'un long cheminement. C'est cette conversion que Motrix
interrogatoire insolite, manifesternent contraire a la procédure. donne a voir, avec le long cheminement dont elle est indissociable. Ce
cheminement aboutit a une figure qui est celle de ]a contingence, de la
L'usage de la liberi.¿ possibilité d'un événement hors programme, qui défait la totalité. Car si
tout monde, toute époque et toute culture comporte un príncipe de
Que faire, une fois qu'on est devenu un sujet? Morpheus donne la
cloture, ce príncipe est toujours contrecarré par un autre, le príncipe de
ré ponse sous la forme d'un aphorisme d'esprit assez hégélien, mais qu'on
l'événement. La Matrice est la fermeture meme; tout ce qui s'oppose a
au rait aussi bi e n pu trouver dans Le Col/oque des oiseoux du poete p éi5an
elle est de l'ordre de l'ouvert: c'est en ce sens peut-etr~, hors de tout
Fa rld ~ddln' Attar: « 11 y a une différence entre connaltre le chemin et
mysticisme, que Neo parvient a ouvrir, au sein meme de ce monde, un
c heminer >> . C' est bien dire que la connaissance puremen! théorique ne
autre monde.
suffit pas, que la conscience doit s'engager dans un CE:i ca in nombre
d ' expérience s qui constituent son éducation o u sa formation. Ce sont ces jean-Pierre ZARADER
no tions d' exp érience et de cheminement qui sont ici essentielles. A des
de grés divers, elles traversent toute l'histoire de la philosophie. De la
ma·l·eutique et de la dialectique ascenc :! nte chez Platon a la
Phénoménologie de /'esprit de Hegel, dont le ~0us-titre est précisément
« Science des expériences de la conscience ,,, la philosophie décrit une
co nscience engagée dans le monde et qui ne peut faire son salut, accéder
a la vérité, a la béatitude ou a la satisfaction, qu'en traversa:-:~ une série
d'é preuves qui sont comme autant de moments ou de médiations par
icsq ·_: ?ls e 1!e ~? prouve et s'éprouve dans l' extériorité du monde.
L' univers de Motrix peut donner l'apparence, tout au contraire, d'un
m o nde de 1' immédiateté. Cette immédiateté, qui vaut du reste davantage

-52- -53-
La libe ~té virtuelle

LA LIBERTÉ VIRTUELLE réalité -, mais encare que cette these se justifie par une réflexion sur les
techniques de réalité virtuelle, le film montrant de quelle maniere une
inno vation technique permet de repenser un vieux probleme
« Neo : Choice. The problem is choice. "
philosophique, celui du sens de ce que veut dire « réel ».

La rencontre avec I'Architecte dans Matríx Reloaded rejoue en contre- L'interactivité


point les explications données par Morpheus da11S le premier épisode. Les techniques de réalité virtuelle ne se réduisent pas a une
Alors que Morpheus, le résistant, expliquait la Matrice a partir de i'histoire reproduction compiete et fidele de !'ensemble perceptif des représen-
de la guerre entre les hommes et les machines (-t•Guerre hommes- tations humaines. Celle-ci, bien sur, est une condition nécessaire, mais elle
machines), 1' Architecte explique la résistance elle-meme dans l'économie n'est pas suffisante. Le seuil de la réalité virtuelle est franc~i a partir du
générale de la Matrice : la possibilité de refuser la Matrice a du etre inté- moment ou l'on integre dans la synthese des représentations une
grée dans le programme afín de résoudre l'échec des premieres versions dimension nouvelle, a laquelle correspond un mot nouveau : 1' ínteractívíté
(-+La Matrice ou la Caverne ?, -t•Architecte, -+•« Pourquoi suis-je ici? »). [1]. Les dispositifs de réalité virtuelle, sous le seul aspect de la
'-:oici l'explication de I'Architecte: "j'ai compris par la suite que la solution représentation, ne font que radicaliser la problématique du spectacle total,
m'échappait paree qu'elle réclamait :.m esprit inférieur au míen, ou peut en se proposant de créer, dar.:; la continuité des innovations techniques du
etre un esprit moins soumis que le mien aux parametres de la perfection. cinéma des années cinquante (cinémascope, 30, son stéréo, etc.), un
C'est ainsi que la réponse fut trouvée par accident, par un autre environnement artificiel qui, a l'image et au son, ajouterait des odeurs, des
programme, un programme intuitif, initialement créé pour explorer sensations tactiles comme le vent sur le visage, des effets kinesthésiques
certains aspects de la psyché humaine. Si je suis le Pere de la Matrice, elle comme l'inclinaison d'un fauteu il dans un virage, ou encare des variations
en est indubitablement la Mere. [.. .] elle est tombée sur une solution de température. Ainsi l'inventeur du premier dispositif de cinéma total,
d'apres laque!!~ 99 pour cent des sujets testés acceptaient le programme l'ingénieur américain Morton Heilig, est souvent considéré comme un
tant qu'on leur accordait la possibilité de choisir, meme si leur perception précurseur de la réalité virtuelle, pour avoir mis au point une sorte de petit
de ce choix avait lieu a un niveau presque inconscient. Or si cela théatre a une place nQmmé Sensorama, qui n'avait ríen de numérique, et
fonctionnait en effet, [le systeme] était fondamentalement déficient et se contentait d'ajouter a l'image cinématographique d'autres données
contribuait a créer l'exception qui confirme la regle, l'anomalie systémique sensorielles synchronisées, donnant le- <entiment f)ar exemple d'une
qui, livrée a elle-meme, risquait de mettre en péril le systeme lui-meme. promenade dans Central Park avec le maxirn•.•m d'effets qualitatifs
De sorte que ceux qui refusaient le programme, bien que minoritaires, as:Sociés. Cette réalité était virtuelle dans la mesure ou elle avait toutes les
constituaient une probabilité croissante de désastre. , Ainsi, l'existence de propriétés apparentes d'un objet extérieur donné, mais en l'absence de
la résistance est bien certes un échec de la Matrice, mais un échec a la fois l'objet lui-meme : tout se passait comme si l'on avait séparé les effets
statistiquement circonscrit et volontairement assumé- done « ma'itrisé », perceptifs de leur support, et qu'on les avait recombinés ensUite pour
précise 1' Architecte -, qui répond a une contrainte sur la notion m eme de donner l'illusion de la présence de l'obje~.
réalité. Cette contrainte est rarement relevée par les commentaires philo- Mais tout cela est insuffisant, et Morton Heilig lui-meme reconnaissait
sophiques, alors qu<:' non seulement elle imolique une these philosophique qu'il n'était que le grand-pere de la réalité virtuelle, car illui manquait un
originale et profonde- la liberté originaire est une condition de l'effet de élément essentiel : « mon travail n'integre pas la capacité du spectateur a

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--
Matri)(, machine phi losoi-Jh ique La liberté vi;-tuelle
1
contróler l'en vi ronn ement et a agir sur lui , [2] . Or cela est impossible a accompagne le développement des media électroniqu es. Ce fut notam-
partir des seules techniques cinématographiques, et requiert la synthese ment le cas de Ted Nelson, inventeur du príncipe de l'hypermedia, qui
d'images par ordinateur, qui permet de reconstitu er les perceptions non s'oppose aujourd'hui de maniere virulente au Web, précisément paree que
pas a partir d~ l' impression d'un modele préalable (photographie), mais celui-ci, sous sa forme actuelle et dans la plupart des cas, ne permet pas a
en les générant ab ovo a partir d'un code numérique, en calculant << en l'usager d'intervenir directement sur le document (4]. Pour les c:euvres de
temps réel » les effets du déplacement de l'agent sur la représentation de fiction, l'effet est assurément un supplément de réalité, c'est-a-dire
son environnement. Ainsi, le << visiocasque , permet de faire vario::, le d' implication du su jet dans ses représentations, d'accroche du désir dans la
spectacle visible avec le déplacement eles yeux, donnant ainsi l'illusion que fiction [5]. L'illusion est parfaite si, contrairement aux iivres dont vous etes
l'irnage se trouvait la, avant queje ne la regarde . Tout au contraire d'Aiice le héros, vous pouvez réaliser des actes non prévus par le programm~,
qui, traversant le miroir, retrouve les objets qu 'elle pouvait voir dans le voire des actes absurdes, mais dont l'environnement virtuel tirera les
miroir t~ls qu'ils étaient dans la réalité, mais découvre que toute la partie conséquences. Ainsi, il faut avoir l'illusion de la liberté pour avoir celle de
de la piece qui n'était pas reflétée est on ne peut plus différente, le la réalité . lllusion, paree qu'en un sens on peut penser que tous les actes
<< visiocasque » permet en quelque sorte d'entrer dans ses représentations sont prévus d'avance. Ce n'est cependant pas tout a fait vrai : en effet, le
et de s'y retrouver chez soi. Le << cyberglove , permet de s'emparer programme ne prévoit pas tous les choix possibles, et il n'a meme pas
d'objets dans cet espace virtuel, mais doit aussi associer a cet acte la besoin de le faire; il se contente de calculer en temps opportun les
sensation de la résistance, de la texture et du poids de l'objet. La difficulté fonctions qui associent a la variation d'un (ou plusieurs) parametre du
technique est bien entendu de calculer dans le meme moment les comportement du sujet la variation d'un (ou plusieurs) parametre de ses
modifications de l'environnement impliquées par l'activité de l'agent. Cela représentations. Ce qui est prédéfini, ce ne sont pas tant les choix eux-
suppose a la fois, au niveau du programme, de puissants calculateurs et, memes, que la relation entre les choix et leurs conséquences. Ainsi , en un
au niveau des interfaces, des artífices techniques permettant de rendre la sens nouveau, on peut dire que l' univers défini par la machine est virtuel,
diversité et la subtilité des sensations, notamment pour le toucher (3]. 11 car il ne consiste pas en un e association entre plusieurs séquences
est enca re loin le jour ou nous pourrons entrer dans un univers virtuel d'événements prédéfinis, mais plutót en un ensemble de relations
aussi convainr;,nt que celui de Matrix. constantes entre des forces, des capacités, des tendances (les mi enn es,
On vo it bien cependant que le príncipe de l'interactivité est a la fois J celles des objets, etc.), qui s'actualisent de maniere variable au gré des
plus simple et plus général, et que ses applications dépassent largement le événements et de leur composition. Le combat par exemple est
i-' r0b leme de l'illusion parfaite. 11 y a, entre le spectacle total de Morton l'actualisation d'une situation problématique ou incertaine qui se définit
Heilig et le cyberespace contemporain, la meme différence qu'entre un par la nature des forces en confrontation . 11 est mesure de soi - moment
livre classique et un livre dont vous étes le héros, un CD et un CD-Rom de vérité dans les mondes virtuels (·+La Voie du guerrier) .
in te ractif, un film en vidéo et un jeu-vidéo, ou encore un texte et un Ainsi, pour produire un effet de réalité, il faut construire un environ-
hype rtexte. Dan s tous ces cas, on passe d'un mPdi um organisé par la nement dans lequel il est possib le a chacun de définir un parcours
distinction de l'ém ette ur et du récepteur des messages (auteur-lecteur, singulier, virtuel en ce sens qu'il est une possibilité parmi d'autres d'usage
acteur-spectateur, compositeur-auditeur, etc.), a un médium dans lequel des objets donnés dans l'univers perceptif. Chaque parcours d'un espace
l'c:e uvre produite varíe avec le ré ccpte ur. Certain s vo ient dans cette de possibilités définit une ligne de subjectivation, c'est-a-dire une maniere
transformation, le véritabl e nc:eud de la révolution spirituelle qui singuliere de s'engage1 udns son monde. C'es~ -.:ans la mesure ou on y est

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Matrix, machine philosophique La liberté virtuelle

1 possibilité interne au jeu . C'est a cette condition seulement que la


engagé, pris, entouré de virtualités qui ne seront pas réalisées pour nous,
que le monde de nos représentations apparalt comme réel, c'est-a-dire simulation sera efficace pour 99 pour cent des sujets testés. Le programme
subsistant au-dela de la perception qu'on en a. La conscience du virtuel, doit done prévoir non pas simplement une liberté qu'on peuL dire
de tous ces autres parcours subjectifs non réalisés, est done nécessaire << empirique », celle de choisir entre différentes possibilités du jeu, mais
pour qu'on ait la conscience du réel. Mieux: on peut penser que si nous encare une liberté ,, transcendantale ,,, celle de choisir la possibilité qui
avons le sentiment d'un que/que chose au-dela de nos représentations, ce rend le jeu lui-meme impossible pour le joueur. Dans tous les cas, le
n'est pas paree que nos différentes sensations convergent vers un centre programme marche a la liberté humaine. Cette liberté est peut-etre la
logique qui fonctionne comme leur « support ,, (l'objet transcendantai=X seule chose qui soit réelle, mais cela est suffisant pour que le probleme de
de Kant ou de Hu5serl), mais paree que nous avons conscience de ne la réalité tout en ti ere soit posé. D' o u Zion : en effet, malgré le succes
pouvoir faire qu'un usage limité du monde, et qu'il y a forcément plus statistique de ce procédé, il n'en reste pas moins qu'un pour cent des
dans le possible que dans le réel. De ce point de vue, Neo a raison : " the sujets rester~mt hantés par ce sentiment de l'irréalité du réel, ce doute, a
problem is choice "· Traduisez : le probleme métaphysique de la nature du quoi se reconnaissent ceux qui n'acceptent pas le programme (<<Tu l'as
réel et le probleme technique de sa simulation se ramenent a celui de la senti durant toute ta vie : il y a quelque chose qui ne calle pas dans le
possibilité de choisir. monde. Tune sais pas ce que c'est mais c'est la, comme une écharde dans
ton esprit, quite rend fou »). Cette liberté - qui n'est rien d'autre qu'une
Liberté originaire condition de la simulation- entralne ainsi l'interrogation métaphysique
elle-meme, si on entend par la une interrogation qui ne porte plus sur la
Mais Matrix .R.eloaded fait une hypothese supplémentaire : hypothese
nature de telle ou telle partie de la réalité, mais sur la structure du réel << en
majeure, hypothese en fait implicite dans les techniques classiques de
totalité », comme aurait dit un certain Heidegger. Par la question
réalité virtuelle, mais qu'il devie:;t nécessaire d'expliciter du fait meme que
métaphysique (pourquo1 y a-t-il quelque chose piut6t que rien ? Quelle est
les sujets qui sont ici pris dans le jeu ne savent p ~ s, ou du moins, dit
la différence entre le réel et l'imaginaire ?, etc.), nous ne faisons que
I'Archi te cte, ne savent pas consciemment, qu'ils sont en train de
traduire (et ntéconnaltre par la meme occasion) l'écart que notre liberté
manipuler des objets virtuels. Les sujets admettent le programme dans la
originaire introduit entre nous-memes et notre propre expérience.
mesure ou iis choisissent de jouer le jeu- meme s'ils ont l'expérience de
Ces theses présentent de remarquables analogies avec celies de la
ce cho ;,: " a un niveau presque inconscient ». Ainsi, il ne suffit pas que des
tradition << existentialiste » . Heidegger expliquait, dans Etre et temps, que la
sujets puissent se construire a travers leurs choix, sur le fond de virtualités
fo,-cément plus larges que celles qu'ils actualisent; il faut encore qu'ils
1 possihilité de poser la question de l'etre (ce que veut dire le fait d'etre
po•Jr un étant, et non pas seulement ce qu'est un étant- question, elle,
choisissent ou non sur le fond d'accepter d'avoir a choisir entre les
différents contenus de ce monde. 11 ne suffit pas qu'ils aient une certaine r ·,, physique », qui peut par exemple aboutir a la conclusion qu'un étant est

l
une fonction quantique, voire une configuration de bits (7]) était propre a
liberté dans le jeu, il faut encare qu'ils aient la liberté de jouer. Mais il ne
un << étant » bien particulier, qui n'est pas simplement ce qu'il est, mais se
s'agit pas la d'une liberté métaphysique, comme celle que Schiller et toute
rapporte a lui-meme comme a une possibiiité : il a d etre ce qu'il est. Cet
une tradition apres lui présupposaient a !'origine meme de l'expérience du
j<> oo (6] : c'e5t UnP liberté qui ::' :> it etre inscrit:> dO!:'- !e j e ~t l11i-meme. JJ ne
<< étant », il l'appelait Dasein, << etre-la », désignant par ce terme le mode
suffit pas de laisser le choix entre différentes possibilités internes au jeu, d'etre propre a l'homme. << Le Dasein e< t chaque fois sa possibilité et ne
mais il faut encare laisser ouverte la ¡..,ussibilité de sortir du jeu comme une l'"a" pas seulement a la fac;:on dont on a simplement en sa possession un

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MatnX, machine phib~ ophique La liberté virtuetle

étant-la-devant. Et paree qu'il tien t a la nature du Dasei n d'etre chaque te se ra demandé de choisir, a partir de la Matrice, vingt-trois individ11s,
fois sa possibilité, cet étant peut en son etre se "choisir", se trouver lui- seize femelles et sept males, afin de reconstruire Zion . L'échec dans
meme, il peut se perdre ,,, etc. [8]. La tradition existentialiste a de ce fait l'accomplissement de cette mission entralnera un crash cataclysmique,
rencontré elle aussi (notamment chez Sartre [9]) l'idée étrange d'un choix tuant toute personne connectée a la Matrice, ce qui, ajouté a l'extermi-
presque inconscier.!, et permet de l'éclairer. Les sujets ne sont pas nation de Zion, entrc:1lnera finalement l'extinction de toute la race
antérieurs au choix qu'ils font, et meme on peut dire qu'ils ne font aucun humaine. [ ... ] 11 y a deux portes. La porte a ta droite mene a la source et
choix : ils sont leur propre choix. Mais Heidegger montre aussi que seule au salut de Zion. La porte a ta gauche te ramene a la Matrice, a elle
la possibilité de la mort permet au Dasein de se rapporter véritablement a [Trilllty], et a la fin de ton espece. Comme tu l'as tres justement dit, le
lui-meme comme a une pure et simple possibilité. En effet, rien, a probleme est de chois;r. , Cette option est nécessaire pour maintenir la
proprement parler, n'est « réalisé, par la mort, ce n'est pas une possibilité population de ceux qui refusent le programme dans une quantité
de quelque chose. Et comme elle la c16t nécessairement, elle fait de la vie suffisamment réduite pour qu'elle ne menace pas le bon fonctionnement
tout entiere une simple possibilité, une contingence- non pas au sens ou de la Matrice. Elle a une fonction régulatrice. C'est précisément pour cette
elle ne serait pas déterminée par des causes, mais au sens ou, quelles que raison que l'architecte peut dire á Neo que sa vie est <<le reste d'une
soient les causes qui déterminent nos actes et les événements qui nous équation déséquilihrée inhérente a la programrnation de la Matrice ''· 1

~
arrivent, nous ne pouvons nous y apporter que comme a autant Dans le nouveau cycle se trouvera un nouvel élu parmi ceux qui refuseront
d'émergences sur le fond de ce rien qu'est la possibilité de notre le programme, et ainsi de suite. L'Éiu apparalt ainsi comme une fonction l
impossibilité elle-meme. Autrement dit, la possibilité de leur propre de controle au sens cybernétique du terme, c'est-a-dire qu'elle permet a la f
impossibilité permet aux Daseins que nous sommes de nous approprier machine de rectifier son fonctionnement a partir de ses effets, en utilisant l
notre propre vie tout entiere comme une possibilité, dans laquelle nous sa marge d'erreur comme principe de correction, et ainsi de prolonger son \.
sornmes forcément, que nous le voulions ou non, « engagés ,, et de nous opération. 1

révéler ainsi adéquats a notre mode d'etre le plus propre. C'est done bien, Mais de meme que la Matrice ne peut que laisser le choix aux sujets
comme dans la Matrice, la possibilité de l'abolition de toutes les d'accepter ou de refuser le programme, de meme elle est obligée de
possibiiités qui nous permet non seulement d'entretenir des rapports a laisser a Neo le choix d'accepter ou de refuser sa << mission "· Ainsi, elle
telle ou telle chose du monde comme a autant de choix possibles, mais laisse nécessairement ouverte la possibilité d'un refus, et par ia J'une
encore au monde tout entier comme a une possibilité, et, par la meme, a Apocalypse totale . Elle aussi, done, fonctionne a la condition de laisser
l'idée de !'etre. La question de l'etre a pour condition la " liberté envers la ouve~te la possibilité de son impossibilité. Autrement dit, au sein de la
mort "··· Matrice, un choix qui n'est plus ni empirique, ni transcendantal, mais
Mais Matrix va plus loin que Heidegger. Car I'Éiu rencontre un . proprement cosmique, est offert a un des joueurs : le choix d~ permettre a
troisieme niveau du choix . C'est a lui qu'il revient de choisir si le choix tous les autres joueurs de continuer de jouer, ou de le refuser également a
or;:;:¡inaire doit etre de nouveau offert ou non a la multitude des sujets, qui tous. Boucle étrange, au terme de laquelle la liberté humaine apparalt a la
auront done a choisir a leur tour s'ils accepte!"'t le destin propasé par la fois comme moyen et comme limite de la simulation parfaite de la réalité.
Matrice, ou s'ils le refusent : << La fonction de I'Éiu est maintenant de Controle paradoxal. oui doit inti'>':'rer l'éventualité de la catastrophe dans
retourner a la Source, ce qui permettra une dissémination temporaire du son propre feed-back . jeu décidément dangereux, pour les machines
code que tu portes, et réinitialisera le programme originaire . Apres quoi, il comme pour les hommes, mais qu; ::Jéveloppe jusqu'a se~ ultimes

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Matrix, machin e ph iluso phi q ue

conséq uences la th ese sel on laqu ell e la qu estion de la réalité ne se pose


LE TAO DE LA MATRICE
pas uniquement a partir d' un doute métaphysique sur la référence de nos
représe ntations et l'équivocité du reve et de la veill e, mais a partir d'une
inqui étude éthique qui porte sur la valeur que nous sommes prets a " Th e Architect : Th e function of the One is now to re turn lo the Source "

donner au monde dans lequel nous vivons, quelle que soit, finalement, su
texture ontologique (-+ •cypher, -+ Sommes-nous dans la M a trice ?). Mais
n'était-ce pas, finalement, ce que voulait dire Platon qua·nd il faisait du Lorsque, le 8 novembre 1700, Leibniz rec;:oit du Pere Bouvet une
Bien le sole il de ses ldées, ce qui imposait de che rcher la vraie réalité, ou description du Yi-King, il est frappé de la proximité qu'entretient cet
Nietzsche enca re, quand il traquait sous les questions rnemes de la ancien systeme divinatoire chi nois avec sa propre découverte d'un calcu l
métaphysique des éva luation s im plicites ? binaire et son reve d'une << ca ractéristique universelle ». 11 y vo it imm édia-
tem ent une réalisation, quoiqu'archa'lque et imparfaite, du grand projet
Patrice MANIGLIER d'une langu e des choses (lingua realis), par ou pourrait se transcrire le
code fondamental et done l'intelligibilité du monde créé par la sagesse
divine . Quelques années plus tard, il rapportera enca re a un de ces
correspondants: << Fo-hi [un des auteurs légendaires du Yi -King], le plus
ancier prince et philosophe des Chinois, a recon nu !'orig in e des choses
da ns I'U nité et le Néant, c'est-a-di re qu e ses Figures mystérieuses
rnontrent quelque chose d'analogue a la création; elles conti ennent, bien
qu'el les indiquent aussi des choses plus élevées, I'Arithm étiqu e Binaire que
j'ai rf'trouvée apres tant de milliers d'années , (Lettre a Des Bosses,
12 aout 1 709). Ain si la rencontre du monde digita l, créé p" r ie Grand
[1] Claude Ca doz_. Les réa iilés virluel/es, Flammarion, << Domine~», 1994. Architecte, et du monde des transmutations prédit par les Oracles a-t-e lle
[2] Morton Heilig . « Entreti en avec un pionnier », 1989, déja eu lieu 1 . Mais ne le di tes pas, c'est un secret que les ph il oso¡..>i 1es
y_:~ww.si m t ean:u;_Q m/VR / heilitv.htm préfere nt garder pour eux. Car lors de cette premiere rencontre, la
[3j Bernard jolivat, La réalité virtuel/e, PUF, << Que sa is-je? », 1996. philoso phie rationa li ste occ id enta le avait revé d'un projet moins glorieux :
[4] Ted Nel son, Computer Lib/ Oream M nri¡ ines, Seattle-Wash ., Microsoft << Que si, done, exulte Leibniz, on pouvait obten ir de I'Empereur, sur !'avis
Press, 1987, et son site, http ://ted. hy pe rl and._Lu.LO. des sages, qu'il déclare que Xamgti est I'Etre supreme, source de la
[5) Ge c ~;e P. Landow, Hyperlext, johns Hopkins lJniversity Press, 1992. sagesse, de la bonté et de toutes les autres perfections [... ] nous aurio ns
[6) Colas Duflo, Le jeu. De Pascal a Schiller, PUF, << Philosophies », 1997. gagn é, je pense ».
[7) David Chalme--s, << The Matrix as Metaphysics », Ma is qu'aurions-nous gagné, cher Leibniz? Un monde produit par le
http :1/whatisthematri x.warnerbros.co¡-o¡ r alcul d',w, uieu Architecte (Oum Oeus calculat fit mundus), régl é comme
(8] Heidegger, Étre et temps, Gallimard, 1985.
[9) Sa rtre, L 'existentialism e est un humanism e, Gall imard, << Folio-Essais », l. Autre has ard heureux, c' est au Yi-Kin g que Phi li p K. Dick - mai tre de la sc'once
1996. fic ti on fond ée sur la perle de réalité- co nfie le soin de régl er ses mondes possi bles
dans Le Maítre du Haut Chóteau.

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Matrix, machin e philosophique Le Tao de !a Matrice
'
'
une machine, o~ la logique organise jusqu'a l'événem ent le plus aléatoire . compri s sa rnission et il le confessera d'ailleurs, avec dépit, a Trinity: « 1
Une grande horloge, ou le temps est toujours compté. Un monde ou la wish 1 knew what /'m supposed to do. That 's al/. 1 just wish 1 knew ». Constat
plus petite anomalie est voulue pour contribu er a la perfection de d'éch ec : la guerre de libération n;a pas mené a la libération de
!'ensemble. Bref, comme le dit 1' Architecte a Neo, se ion une expression l'humanité, les machines s'appretent a détruire Zion, le temps presse et
tout a fait leibnizienne, une « harmonie de précision mathématiq,uli >>. •• nous en sommes encare a attendre une révélation. C'est I'Oracle, bien
.._......
L'enfer, quoi. évidemment, qui va se charger de la formuler. Ce qu'il doit faire? C'est
simple : il doit retourner a la Source, « la ou le chemin de I'Éiu finit ''·
La Voie du maitre L'Architecte le répétera : la fonction de i'Éiu est de retourner a la source.
Le dialogue commencé par Leibniz reprend ici, mais dans l'autre sens:
Grossierement résumé, la fable de Matrix semble d'abord inviter au
parcours opposé: soumise a l'emprise de la technique, qui sous sa forme " La Voie : origine de toute chose
numérique a fini par transformer la réalité meme en virtualité, l'humanité Critere de tout jugement.
Un prince avisé saisit !'Origine
ne peut espérer son salut que d'une reconquete du monde des signes et
a
Et retourne la Source ,, (Han-Fei-tse)
des simulacres. La référence appuyée a •aaudrillard semblait aller
confusément dans ce sens (-+ Trois figures de la simulation). Moins claire, en N'importe que! pratiquant du Tao aurait done pu éclairer Neo aussi
revanche, était la voie de sortie proposÉ:e. Comment se rendre a nouveau bien que I'Oracle : la « voie du maltre ,, est de revenir a la Source, au lieu
maltre des sirnulacres? Est-ce bien de cela qu'il s'agit ? Dans un prernier qui précede la création des formes.
temps, une opposition tranchée pouvait laisser croire a un combat frontal En premiere approche, nous sommes peu avancés par cette révélation
entre monde des machines et des signes d'un coté, monde des hommes (et bi en loin du Tao), puisque la Source semble encare appartenir a la
et du « réel , de l'autre (au grand dam de Baudrillard qui s'empressa de machine. Ell, est, devine Neo, le « systeme central'' · Mais les choses ne
crier au rnalentendu). Le dernier message du prernier épisode était paraissent pas aussi simples des que 1' on prete attention aux différents
d'ailleurs clairem2~t guerrier: Neo allait libérer le peuple et lui montrer un niveaux de « réalité >> en jeu : comment Neo pourrait-il accéder au ¡;eu ou
monde sans les machines, '' un monde sans regle ni controle, sans se produisent les formes et permettre de relancer un nouveau programme
frontiere ni limite, un monde ou tout est possible ''· Le Hacker partait en sans sortir de sa propre torme digitale ? Est-ce cela qu'il faut 2ntendre par
croisade a la reconquete du monde digital. On allait voir ce qu'on allait la dissolution de son code ? Le fait que Smith ait semblé s'emparer du
voir. corps (« réel ») de Bane avait donné le pressentiment cie ces questions
Et l'on ne vit rien, ou si peu. Car, comme !'explique I'Architecte dans le nouvelles. La scene finale, surtout, ou Neo non seulement ressuscite Trinity
second épisode et cornme le laissait déja pressentir le personnage de en sens inverse de sa propre résurrection dans le prernier épisode, ro.z:is
Cypher, il ne suffit pas de dire aux gens la vérité nue pour qu'ils désirent parvient a sentir et a stopper les machines dans le monde « réel »,
se libérer de leurs illusions. Le vrai probleme, comme le sait tout lecteur de confirme la nouvelle difficulté. il y a ici un mystere qu'il faut laisser 011vert,
La Boétie ou de Marx, est la servitude volontaire . Parallelement, comme au point ou commence le troisieme épisode. Mais, plutot que de vouloir le
!'indique la scene de confrontation entre Morpheus et 1 ock, il nP o;uffit pas perror a gr;¡ncJ ~ rpnforts d'hypotheses, il est peut-etre plus intéressant de
de sortir du monde virtuel pour échapper aux regles et aux controles. Zion le laisser exister comme te!, dans sa fonction narrative. Car un des aspects
est loin de l'utopie pu:itique des Hackers, ...;ont on pouvait rever a :es plus marquants de cette scene finale est d'abord que Neo n'y
entendre Morpheus en parler. Neo, encare trop na·¡t, n'avait done pas parvienne pasa la révélation qu'il espérait avec tous les« croyants ,, (c'est-

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lvíatrix, machine philosop que e</
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1 Le Tao de la Matrice
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a-dire les spectateufs ?). Contrairement au premier épisode ou la - avec pour cons~quence, rappelée tout au long du film, que c'est le
. . b l
progress1on ava1t a outi, selon les lois du happy ending, a l'éveil du héros choix qui compte _(«Choice. The problem is choice»), mais un choix qui a
et a son triomphe sur l'ennemi, nous ne parvenons ici qu'a la déception et toujours déja été ,fait (« you didn't come here to make the choice, you've
a la confusion. a/ready m a de it ")~; Ces différents éléments renforcent l'impression que la
<< voie du guerrier » parvient alors a son terme, a proximité de la Source.
L'esprit trouble et confus En effet, le guerri r est bien programmé pour parvenir a la « décision
ultime » plus qu'a \a victoire -ce que le Budo a thématisé si fortement
La grande révélation du ~econd épisode, c'est qu'il n'y a rien au bout
du chemin, sinon la dissolution progrélmmée de I'Un (The One). Neo comme kimé et que\ le Tao exprime ainsi : << L'homme vertueux frappe un
l'éveillé, l'homme-nouveau revé par toutes les utopies po litiques pour coup décisif et s'ar~éte >>. Premiere réponse a ce qui aura été une des
conduire le peuple a sa libération, ressemble plut6t ici a un enfant grandes questions du second épisode : << pourquoi combattre encare ? » .
désemparé devant la triste nouvelle de son aliénation. Mais p~ut-etre son Nous ne combattons pas pour vaincre : nous combattons pour parvenir a
destin est-il précisément, comme le suggerent son nom et sa fo:1ction, de ce moment ou nous est donnée la possibilité de réaliser le geste
redevénir un << nouveau né ,, (Neo nate) . Peut-etre I'Éiu, loin de parvenir a parfaitement juste. Pourtant, ce << coup décisif » ne peut consister qu'a
<< ne rien faire)) ou, si l'on préfere, a ne pas faire ce qui était voulu, a
une connaissance dont le peuple serait privé, doit-il en fait se trouver privé
de cette connaissance qu'ils ont en partage : laisser ~onc les choses (notamment le corps) aller leur cours- si bien qu'il
n'y a pourtant rien qui ne se fasse : << Le Tao pratique constamment le
"Je ressemble au nouveau-né qui n'a pas encare souri asa mere. non-agir et (pourtant) il n'y a rien qu'il ne fasse ». Alors, nous dit-on, la fin
)e suis détaché de tout; on dirait que je ne sais pas ou aller.
rejoint !'origine et << I'Empire se rectifie de lui-meme ».
Les hommes de la multitude ont du superflu; moi seul je suis
comme un homr.o<: qui a perdu tout. La dissolution de I'Un est ici, soulignons-le, une condition de l'action
Je suis un homme d'un esprit borné, je suis dépourvu de adéquate. JI faut que l'homme cesse de faire obstruction au cours des
conna1ssances. choses en fluidifiant ce qu'il a fixé dans un moi. Alors seulement peut-il
Les hommes de la multitude sont remplis de lumieres; moi seul je
suis plon~.> dans les ténebres .
atteindre, au mome11t ou il s'est laissé aller a la plus extreme faiblesse, la
Les hommes du monde sont doués de pénétration; moi seul j'ai force véritable : << Celui qui possede une vertu solide ressemble a un
i·es prit trouble et confus. \ 1, ,nouveau-né qui ne craint ni la piqure des animaux venimeux, ni les griffes
\ 1'1 '
. .
Je su1s vague comme la mer ; ¡e flotte comme si je ne savais o u , , _.\" de~ betes féroces, ni les serres des oiseaux de proie./ Ses os sont faibles,
m'arreter >>(Tao te King) ,/ ' \ • ses rlerfs sont mous, et cependant il saisit fortement les ohjets, (~· Spoon
La représentation des différents Neo sur les écransf manifeste boy). Le cinquante-neuvieme hexagramme du Yi-King (<< la dispersion »)
filmiquement le point culminant de cette confusion, qui a caractérisé le rappelle la nécessité de ce moment : << de la dissolution initiale a la
personnage tout au long de l'histoire (~•Épuisement) . Le moi, traversé de réorganisation finale, telle est la voie de développement qui réside,
questions et d' cbjections, se disperse dans de~ d1scours discordants paradoxalement, au C<EUf de la dispersion ». Quant a Ce qu'il faut
disparaí't peu a peu dans une grande image sans forme ou il rPioin~ disperq'r, cela est sans mystere : << les regrets proviennent du mental ; tant
l'humanité tout entiere. Mais, autre aspect essentiel, cette ext;eme qu'il subsiste, le moi reste présent. Disperser le moi, c'est trouver le non-
confusion n'empeche pas de le p!acer en position de décision ultime . On moi, le sans-ego, et s'affranchi r du mental. Lorsque celui-ci disparaí't,
explique meme a Neo qu'il a été programn1é pour parvenir a ce point !'esprit du Tao demeure i11ubscurci. L'homme ¡,;:: ¡::¡rovoque ni n'éprouve

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Matrix, mach in e philu:;ophique
í- f~,_;,_-;~ 1 Le Tao de !a Matrice

a ucun re g re t. 11 es t capa bl e de sto pp er la d is pers inn des qu ' il l;¡ qu' il ava it vu , c'était po urtant bien la po rte de gau che qui le condui sait
rencontre ». C'est pourquoi, également, !'im pas se et l'é puisement ve rs Trinity.
(quaran te-septieme hex agramme) sont nécessa ires a l' accomplissement Qu e le début et la fin co'1·ncident alors n'est évidemment pas indif-
du grand ho mme (-.•Épuisement). férent. Que nous soyons laissés a ce point, comme Neo, avec des
Comme dans le premier épisode, la charge po lémique est évidente : questions sans réponses non plus : " Sur la Voie, il n'y a aucune question a
alors que tout avait été fait pour laisser croire que nous avions en face de poser, aucune réponse a donner. Celui qui pose malgré cela des questions
nous un énieme " sauveur de i'humanité >>, un nou veau Superman, nous pose des q•_,, stions spécieuses et celui qui répond quand méme se place
apprenons maintenant que cette réalisation la ¡.> lus complete de la hors d' elle. Quelqu'un qui se place en dehors pour répondre a des
conscience libre est, en bit, completement ignorante d'elle-méme. Ce qui questions spécieuses, celui-la ne verra pas l'univers qui est autour de lui, il
était suggéré par le jeu du personnage est confirmé par le discours de ne connaí'tra pas la grande Source qui est au dedans ,, (Tchouang-tseu).
1' Architecte : Neo était bel et bien dans la plus parfaite confusion sur son Mais c'est également une maniere de lever un peu le mystere, puisque la
étre véritable, puisqu'il apparaíl finalement comme un prograrnme d'une Source, comme nous commencions a nous en douter, pouvait aussi bien
machine infernale a qui le seul choix laissé est précisément de ne pos se trouver au dedans qu'au dehors, au point ultime ou la conscience du
sauver l'humanité (q'.''il choisisse de servir a nouveau les machines ou de héros parvient a la dispersion - << a proximité du début des phéno-
précipiter la mort collective de tous les humains). Le désarroi de 1' American menes >>, pour reprendre une autre expression de Tchouang-tseu décrivant
Hero est d'ailleurs visible. Pour approfondir un peu le mystere, il faut alors l'état d'oubli du sage visionnaire. La dispersion de I'Un, le moment ou il
se demander si la prophétie se trouve ou non réalisée. I'Éiu est-il parvenu, ac qui ert la " vision ,, et ou il retourne a la Source pourraient done bien
comme prévu par I'Oracle, la ou son chemin finit ? Voila une question qui coincider dans l'action adéquate et spontanée ou le héros s'oublie et
peut sembler curieuse puisqu'il n'a oas choisi la porte de droite et n'est devient sirnplement spectateur de son propre corps aimant et agissant.
J ....: ' ... : } ,_
done pas revenu a la Source. Mais on peut remarq uer que I'Architecte
- qui a annoncé que la fonction de I'Éiu est de re to urner a la Source- Cherche le courbe dans c~jlufert-droit- .
sait parfaitement qu'il ne choisira pas cette porte:
La dispersion est a son comble : Pourquoi la fin ne vient-elle pas ici
« Cequi m'amene au moment de vérité, celui ou s'exprime enfin la donner d'autre sens que de retourner au désordre et a la confusion?
dé::Cience fondamentale, ou l'anoma lie se révele a la fois comme
Quelle est done cette voie que suit Neo depuis le commencement ? Celle,
commencement et fin. 11 y a deux portes. La porte á ta droite mene
a la source et au salut de Zion. La porte a ta gauche te ramene a la préc is ément, des qu estions sans réponses et du retour au Chaos, par
Matrice, a elle [Trinity], et a la fin de ton espece. Comme tu !'as tres laqueii e l'homme est conduit a tordre son esprit jusqu'a devenir
justement dit, le probleme est de choisir. Ma:~ no us S2'.'8¡¡s déja ce totale11 1ent libre, c'est-a-dire adhérent a u désordre naturel des événe-
qu e tu vas faire, n'est-ce pas? Déja je vais la réaction en chalne, les ments . Le discours de I'Architecte nous oriente clairement en ce sens . S'il
précurseurs chimiqu es qui signalent la mise en branle d'un e
est vrai, en effet, que la Prophétie était simplement another system of
émotion spécialement con<;ue pour envahir le bon sens et la raison,
un e émotion qui te rend déja aveugle a l'évidente et simple vérité. control, c'est done qu e la solution mythique cu relig: c:Jse, qui donnait
Elle va mourir, et il n'y a rien que tu puisses faire pour l'empéch"r. , apparemment son sens a l'action de I' Éiu et réunissait dans une méme foi
le s « croyants ,, (les spectateurs ?), appartenait encore au systeme de
Ce mystere avait été ann o ncé par l'oracl e : Ne o a vu la sou rc e, la
co ntrole. Son caractere éclectique, píesque gnostique, n'était peut-etre
porte faite de lumiere » , il a la vision de. ;nonde hors du temps . Or ce
d'ailleurs qu'un des trai ts caractéristiques des mythes modernes (notam-

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Matrix, machi:w philosophique Le Tao de la Matrice

ment new age), ou nou s est donn ée a recunnaí'tre la maniere d0nt les Morpheus: Tout commence par un choix.
utopi es re li gieuses se perpétuent insidie usement apres la « mort de Dieu ». Le Mérovingien : Non. Faux. Le choix est une illusion créée pour
Or derriere cette eschatologie déceva nte, incessamment recondu ite par les distinguer ceux qui ont le pouvoir et ceux qui ne l'ont pas . .,
utopi es po li tiqu es, derri e re cette ' évé lation manq uée, derriere ce jeu de Deux types de réponses qu'auraient pu donner Spinoza ou Nietzsche a
ren vois extérieurs avec lequel ioue le film, comme joue I'Architecte avec les la question du choix : tout est causalité, action et réa ctio n ; tout est
prétendus rebelles, se jo uait éga lement a l'écran une autre histoire : celle rapports de force, volonté de puissance. Mais ce qui fra ppe du meme
de la libération d'un ho mm c qui est peut-etre, en tant que te lle, la coup, comme dans la rencontre avec le Spoon boy, est qu e Neo se trouve
libération de l' hum anité (au sens ou c'est peut-etre de l'humain qu'il faut précisément en face de ces différents personnages qui viennent
aujourd 'hui nous iibérer : savoir redevenir, disait Nietzsche, chameau, lion, rég ulierement lui expliquer la « ·;é rité >> de la Matrice. Nou s retrouvons ici
puis e nfant). Cette histoire, com me il apparalt clairement a la fin de la distinction entre un systeme de références (au bouddhisme, au
chaque ép isode, serait done celle de l'apprentissage de la liberté. Mai s pas déterminisme, a la volonté de puissance, etc.), qui restent extérieures, et
de n'importe qu elle liberté, puisque le choix y est toujours déja fait. Si Neo l' unité narrative interne, que réalise concretement a l'image l'action
est un Christ, il ne l'est pas d'etre d'emblée insta ll é dans le regne du divm, sing uliere du héros. Neo n'opine pas du chef en écoutant le Spoon boy ou
fil s d'un Dieu abse nt et mode le du reve d'a uto-d éte rmination absolu . Sa le Mérovingien : il reste dan5 l'état de consternation et de co nfusion, ou il
<< passion >> est de nous in diq uer co mm ent l'homm e doit se libérer de son a été plongé de puis la révélation de sa mission comme The One
humanité m eme en acceptan t le choix comme déja. fait, redevenant (-+ •Épuisement) .
enfant d'abord, puis dieu ou su rh omme.
Reste que ce la ne l'empeche nullement de faire l'a ppren tissage d'une
Le traitem ent de cette question du choix, présentée comme centrale, liberté et d'un choix qu'il met régulierement a l'é preu ve. Ce que les
peut év ide mme nt faire penser a Nietzsche (sur l' enfant jo ueu r, le phi losop hes thématisent en term e de co ncF>pts (de degré de conscience,
su rh omme et !'amor fati), ou Spi noza (sur les ca uses et l'=s effets, la d' « étern el reto ur >>, d'amour intell ectu el de Dieu, etc.), Neo le réalise ici
co"fncidence de la liberté et de la nécessité, l'amour intellectuel de Dieu qui en agissa nt, selon une log ique qui est cel le du corps et de so n pli . Que le
ca ra cté ri se le sage) - e t ce n'est ce rtes pas un ha sa rd que nous co rps puisse, par sa so upl esse propre, pli er !'esprit et le monde (comme
retrou vion s ici ces deux noms -, mais ell e est également une mani ere de rep rése ntation) dan s le « co up décisit >>, c'est la un aspect essentiel de
rP.venir au di alogue avec le Tao. Cela est tres apparent dans l'échang e avec Matrix, dont témoign en t notam ment la répétition des images de torsion
le Méroving1 en qui propose deux voies, entre lesquelles Neo va faire va loir (du personnag e ou, inve rsement, du décor) et le discours du Spoon boy
son propre chemin : (-+• Spoon bey). Or le Tao a précisément privilégié cette imag e de la
« Le Mérovingi en : [ ... ] Le Maitre des clés lui-méme, sa nature so uplesse et du pli pour offrir une conception singuliere du rapport entre
meme, est d'etre un moyen, non une fin . Le rec hercher, c'est le choi x et la nécessité. Déja, ~Q.L[e__premieF-épisode,-· Morpheus avait
chercher un moyen, un moyen pour faire ... quoi ? suggéré que la torsion engageait notre rapport au monde : il y a des lois,
Neo : Vous co nnaissez la réponse a cette question .
disa it-il, que l'on peut bri ser, et d'autres non; pourtant l'action ne s'y
LP Merovingien : Mais vous ? Vous pensez la connaitre, mais vous
ne la connaissez pas. Vous etes ici paree qu'on vous a dit de ven ir et trouve pas bloquée, car ces lois peuvent éventuell ement etre courbées.
vous avez obéi. [Rires] C'est ainsi qu e vont les choses. Voyez-vous, il « Cherche le rlroit dans IP cou rbe, dit le r!:"ltre, concentr" ton én'=:gip P.t
n'y a qu'une seule constante, une seule loi universelle, et c'est la fais la sortir ,, ; mais aussi bien : cherche le courbe dans ce qui est droit
seule vérité : la causalité. Action, réaction. Cause et effet. - d' u~ ;a prédilection chinoise pour les images -::e: spirales, les vortex, les

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~ . _ ·~--~-.. -·---- - - ·- --
Motrix, mac hin e philosophiquc
t l_e Tao de la MJcrice
1
vagues, les vei'les du marbre, etc. 11 n'y a pas de systeme, y co mpri s de Le parall ele avec le Yi-King prend alors une sign ifica tion bien plus
sys tem e de la nature, si rigid e qu'il ne puisse plier et c'est pourquoi il faut profonde: vo il a, en effet, un << monde " qui se mbl e rég lé par un code
che rcher en toutes choses la soup lesse, qui seul e s'accorde aux chos es . rig id e (la combinatoire des lignes pleines ou brisées qui form ent les
Cette pla stic ité du réel est constitutive : les oppositions comme celle de !a hexagrammes), transcrit dans des signes immuables, soumis au calcul le
ligne et du cercl e son t toujours des « arréts su r image » de formes qui plus imperturbable, un monde qui ¡..>ourrait étre le n6tre, ma is qui ne l'est
évoluent et se transforment les unes dans les autres . Leibniz était pas, puisque tout y est justement processus, soup lesse des événeme nts,
éga!ement parvenu a cette idée centra le qu'<< il n'y a jamais ny globe sans virtualité [2] . Nous comprenons alors l'errPur de Leibniz: non seulement,
inéga lités, ny droite sans courbures en tremes! ées, ny cou rbe d'une le monde binaire et mar:hin ique n'était pas la vérité du monde des oracies,
certaine na ture finie, sans mélange de quelque autre, et cela dans les mais c'était peut-étre l'inve rse qui est vrai : ces lois qui peuvent étre pliées
petites parties comme dan s les grandes "· Si le Grand siecle a done été sont cellc;, nous dit Morpheus, des systemes les plus !ogiques et rigides en
celui des << lois de la nature », c'est peut-étrE en un sens plus comp lexe appare nce, ceux des ordinateurs ( << these rules ore no different thon the rules
qu 'i l n'a paru a notre modernité, pourtant friande de << complex ité » et de of o computer system »). Ainsi le monde virtuel, dans lequel nous vivons
<<fractales » . Revenir a la logiq ue du pli, comme l'avait bien vu Deleuze depuis J'avenement du nouveau mod e de « réalité » qui porte ce nom,
li sant Leibniz, ce qui veut dire éga lement : ne pas chercher a faire ployer n'est-il peut-étre pas une prison. Ainsi, une autre interprétation qu e celle
les choses (par la prétendue force de la volonté), mais s'accorde r a Jeur qui reconduit indéfiniment le conflit stérile de l' homme a ia machine était-
déploiem ent (par l'apprentissa ge ue la faiblesse). Voila ce que signifi e : ell e possible. Ainsi la liberté pourrait bien ne pas se trouver dans le
. adhérer a. Ja sponta néité des étres.
jugement (!'arb itre), a laquelle la machi ne oppose son implacable
·L"ái~upl·~ dont Neo a fait l'apprentissage dan s le premier épisode au mécanisme, mais dans la puissance de décision : dans le jeu méme de la
niveau de son corps, il la me ne a son terme dan s le second ép isode en machine, y co mpris ce lle du monde, y compris ce ll e du corps (Neo,
atte ignan t une cor1fus ion comparable a cell e d'un enfant. ]usq u'alors, nous symbole de J'homme libre, appartient d'ailleurs, nous dit I'ArchiteCLe, aux
en étions cncore a espérer encare une révélation platonicienne, ou il se rait fluctuotions de ce monde-machine dont il suit les plis).
permis a I' Eiu de sortir de la Caverne pour accéder a son étre véritabl '=' et
voir les Formes, les « vrais , objets. Et voila que nous ne trouvons qu·un Un autre passé de la métaphysique, un autre avenir de la
vide d'ab sc lu. Mais Neo ,,·e)t pas I'Éiu de voir la plénitude la c0 se tient le
philosophie ?
vide, au centre de toutes choses. 11 l'est de se mouvoir librement dans ce
vide d'abso lu. Tel est le sens de la vraie souples)e : 11 faut laisser ces résonances discretes a leur nécessaire apesanteur. Le
Tao n'est pas une réponse de plus aux questions, il est la voie de leur
« Si l'on est incapable de fa ire preuve d'une granue ,ouplesse
abandon. On peut bien etre tao·lste sans le savoir et sans le vouloir :
d'adaptation on rencontrera nombre d'obstacles a tout instant; et
le feu de l'ignorance éclatera sans controle. [... ] Comment pourrait- regardez, nous dit Tchoua ng-tseu, le boucher qui coupe sa viande ou le
on alo rs accomplir le grand Tao 7 Lao-tseu dit: "Peux-tu concentrer nageur qui joue des courants (et, pourquoi pas, les réali sateurs d'un
ton souffle jusqu'a atteindre la soup lesse et la flexibili té d'un blockbuster hollywodien). Seules les images restent, au bout du compte, et
nouvea u-né ?" Si tu atteins la so uplesse Pt la flexibilité d'un celui qui s'abandonne a l'oubli de soi en suivant leur mouvement n'a pa sa
11 vuv eau -11 é , a:..:.~~ s tou s les objets se ron t vides d'absolu »
(Lieou Yi-ming) ré·: u d'un e meilleure << sagesse ». Mais nous pouvons insistér, en
revanche, su r l'intérét que présente ce cheminement pour celui qui
voudrait poursuivre le dialogue engagé par Leibniz. Comme le remarquait

-- 72 -
-73 -

¡.,._,~-~~ - -~-- ---- - - -· ·- - - - ___ ___ .....,. ...


Matríx, machine ph;loso~hique Le Tao cie la Matrice
1
F. Jullien, le lieu le pl us évident ou le \'í-king peut fai re va loir auj ourd'hui sa plus lo in pour p enser le li en des sym boles et des oracles a la d écis ion
valeur d'outil est ce rt aine m en t du co t é de la sém io log ie (4] . Qu'es t-c e ul time, au flu x et aux centres de fo rce~ :
qu'un sig n e 7 Un représe ntant, un e all égo rie qui se propa ge en droite
« Le symb ole es t un maelstróm, il nous fa it to urnoyer jusqu'a
lign e, ou le vecteur t ourbillonnant d 'une énerg ie, le vortex d ' un flux de u
produire cet état in tense d' o la solution, la décision surgit. Le
torces ? Dans cette alternative, les Chinois ont opté résolument pour la symbole est un processus d'action et de décision; c'est en ce sens
seconde conception : ils ont ainsi développé une autre pensée du virtuel, qu'il est li é á !'ora ele qtri fournissait des images tourbillonnantes.
du programme, du calcul, bien différente d e l' hostilité a la t ec hnique qui Car c'est ainsi que nous prenons un e véritable décision : lorsque
nous tourn ons en nous meme, sur nou s-memes, de plu s en plu s
caractérise notre culture. Cela est tres apparent dans leur rapport a l'art de
vite, "jusqu 'a ce qu'un centre se form e et que nous sachions que
l'écriture, ou il ne s'agit pas de tran scrire (des choses, des événem ents), fa ire". C'est le contraire de notre pensée allégoriq ue: celle-ci n'est
mais de se laisser porter par cette énergie qui constitu e et la chose et le plus une pen sée active, mais une pensée qui ne cesse de remettre
symbole . C'est, toujours et partout, l'énergie, non la pen sée, qui fait le ou de différer. Elle a rempl acé la pui ssa nce de décision par le
lien. C'est, toujours et partout, le corps qui s' avance ~ n premier : pouvoir du jugement , (Gilles Deleuze [6)).

« 11 s'agit d'une intuiti cn qui semble bien etre au cCEur de la pensée Élog e des simulacres, ou se laisse p eut-etre pen ser un e mani eíe d e
ch ino ise et qui consi ste a concevoir la réa lité comme surg issement so rtir de notre irréductible platonism e. Élog e d es symbo les con t re les
permanent, comm e un perp étuel passage du virtu el a l'actu el, sign es, d es décisions contre les jug em ents, ot1 se dévoil e peut-e tre un
comme une succe ssion de figures ou de configurations naissant de autre aven ir de la métaphysique que sa fin incessamment annoncée .
mani ere ininterrompu e d'un e source invi sibl e et in situ abl e
intérieure a la réalité meme. Ce spectacle qui remplit l'espace et S~ Nou s autres, qui vivons apres la mort de Dieu, savon s désormai s ou
reno uvelle de l'intéri eur, nous ne pouvon s le concep tu aliser se lon croyon s savoir que le Grand Architecte est un produit du cal cul des
les prínc ipes de la géométrie d'Euclide, ma is nous en avo ns tous ho mm es, par lequel ils se sont eux-m ém es ali énés da ns le m ond e de la
l'intuit ion : c'est celui du corps propre. 11 sem ble bien qu e les
techniqu e. La p ensée ae Heidegger a rendu sensibl e a cette hi sto ire ou la
Chinois aient tiré leur conception de la réalité Pt de son dynamisme
métaphys ique sert de matrice au projet d'un arraisonn ement techniq ue du
interne de l'a percepliun que le corps propre a de lui-meme. lis ont
pris le corps propre pour parodigme de la réalité tout entiére. f lis on t mond e et conduit, a l'inverse de son intention premiere, a l'aliénati on la
suivi en cela un penchant naturel et universel, qui es t observab le plu s profonde. En a résulté un soupc;:on tres gén éral porté contre t oute
ch ez tous les enfa nts [ ... ]. lis ont suivi et développé le rapport entrepri se philosophique de typ e rationalis te, qui ne fe rait que secon der ce
spon tané dont I'Occ ident s'est méfi é et auquel il a substitué, sur le tri o mph e de la pensée machiniqu e et m achinale. Arlme t t on s, m ais qu e
plan de la pensée consc iente, un rapport indirect, codifi é pat des
fa ire? jusqu'a la scene finale - qui correspond, si l'on veut, au J euxieme
signes arbitraires et par leurs combinaison s. L'écriture alphabétiqu.e
« éveil >> de Neo - 1 ~ solution proposée par Matrix paralt si" 't-ile, voire
est le paradigme de ce rapport brisé et recon struit , . ·,. ·
(J.-F. Bil leter [1 ]) . ,· · simpli st e : collaborer ou fuir. Fuir dans un autre monde, utopiqu e, ou les
mac hin es ne régneraient plus en m altres, ou l'an ge redevenu béte se rait
Comme dans le premier épisod e, nous devonsoo nc nous garder ici de
re ndu a la terre rugueuse (~•Rave party). Fuir dan s le pc-és ie et le mythe,
nou s satisfa irP d'un goOt pour les « chinoise ~i ~s, qui en neutraliserait la
da ns le discours de !'origine et de la fin , dan s l'esc hatologi e (« Se ul un
force, c'est- a-dire l' un iversalité . Nul n'est besóin d'etre un sinolooue avPrti
Lneu pourra nous sauver >> ). Pourtant, a de nombreuses rep ri ses, no tre
un pratiqu ant ex pert d u Tao, p o ur saisi r ce tte vé rit é qu e l;s e nfa·n~~
rega rd es t dirig é sur la faibl esse d e ce tte soluti on : la scene avec le
exp érim enten t spontan ément. ¡..; ul n'est besoin , a nouvcau, de part ir au
conseil! er Hamann dan s la salle ~es n;ac hin rs, le fait que Neo se ti enne en
, '
r} ~- .

-74- ·- 75 -

~~--
Matrix, m ach in e phil oso phiq ue
1 r
.<.
retrait d e la cé lébration dans la cav ern e et de ia Ra ve party qu i lui fa it su ite LA PUISSANCE DE L'AMOU.R
(il a mieux á fa ire) et pu is, enfin, la révélati on de la nul lité de la prophétie
(q ui condui t, ne l'o ubl ions pas, á la chute d e Zion). Peut- etre une autre " Th e Oracle : Being l he one is jusl hke being in /ove. No one c_dn le// you you're in /ove,
vo ie d e sortie s' est-el le néanmoins ouverte au point ou le début rejoint la you just know il. " / . ._:; ·
fin, un e voie plus secrete et plus diffi cil e : ne plus avoir peur des signes et 1 '"

des machines, du ca lcul et du virtuel. Lire tout « pro-gramme ,,


Sublime indifférence de Neo lorsqu'il evient de la mort á la vie dans la
- dé termin ation an ti cipée des évé nements co mm e messages actualisant
scene final e de Matrix /. Le paradoxe 9e la pui ssance dans la Matrice est
les ca rac teres d ' un e écritu re - co mm e celu i d'u n ca lli g raphe et non d'un
qu'ell e est d'autant plu s g rande qu'o~ y es t plu s indifférent, c'est-á-dire,
ca!cu lateu r (d' un computer) . N'est- ce pas cela, la vo ie de I'Éiu 7 Suivre les
en somme, qu'on se l'attri bue d ' auta nt moins á soi-meme. Pas de crainte,
traits. Se lai sse r porter. O ublier les sig nes et ne garder 'lu e l'é nergi e du
pas d'espoir, mais pa s non plu s d'ivresse de la puissance : aucu ne émoti on
syr:1bo le. Etre so i-meme sy mbol e. Un e voie, ou les opposition s perdent
qui ait rapport á ce qu ' il fait ne trave rse le visage impass ible de Neo, et
toute signification : la réalité virtuelle, c'est la réa li té m eme.
-------- David RABOUIN
l'agent Sm ith ne peut ri en contre celu i qui est devenu étrang er á lui -
mem e. L'e nnui, plu s rap id e que l'effo rt. « Stop trying to hit me and hit
me. » . Pour etre invincibl e dan s la Matrice, il ne faut surtout pas ag ir en
vue d' un effet, il faut renoncer á ses buts propres et se l;;;sser conduire pa r
ce qu 'on peut (-+•Le Ta o de la Matrice).
On peut interprét er ce t rait de di ve rses ma ni eres (-+• Épuisement).
Mais il imp o rte surtout de no ter que cett e p ui ssance nouvel le,
apparemm ent as ubj ecti ve - véritab le dimension machinique de !'esprit,
qui s'attes t e á ses gestes machinaux - Neo n'y a pas accédé par lui-
mem e, et nul ne sau rait le faire . ;: y a été soul evé par l'a mour, et au prix
[1] j ean-Fran<;:o is Bill ete r, L'art chinois de l'écriture, Skira / Mil an, 1989 d' une recréa tion de so i qui pa sse par la mo rt. Georg Simme l di sa it que
(rééd .,. Seui i, 2001 ). l' am our n'é tait pas se ul ement un sentime nt qu i s'a joutait á un ob¡et
[2] Fran<;:o1 s ju llie n, La propension des choses, Seuil, 1992. donné par ai ll eurs, ma is un e nouve lle constitution tra nscendan tale de
[3 ] Han -Fei- tse ou Le Tao du Prince, présenté et trad uit du chin o is par l'obj et, une autre maniere de se rapport er au réel lu i-m em e, et que l'i' imé
jean Lé\· '• ?o ints-Seuil, co llection « Sagesses », 2002 . est en tant que te l fo rcément un nouvel obj et, transi jusque dans ses
[4] Les muiuilons du Yi-King, Albín Michel, ,, Question de , no 98, 1994 mciindres détails par la lumi ere de l' amou1·. On a raison de dire '' mon
[contient notamm ent des textes de j.-F. Bi ll eter, F. julli en sur le Yi- amou r », pour s'a dresse r á l" o bjet de son amour [1]. Dan s M atrix,
King, ains i qu'une tres in téressante compa raison avec la phi losophie littéralement, l'amour ressuscite. Neo dev ient I' Éiu, non pas paree qu'il a
de Deleuze par Pi erre F;;üre] compris la rnission cosm iqu e qui est la sienn e s' il en croit Morph eus, mais
[5] Yi-King, avec le commentai re de Lieou Yi-Ming, éditi on étab lie pa r paree q u'il entend qu ' il est celui dont Tri nity est amoureuse- l' élu de so n
Thomas Clea ry et tradu ite en fran<;:ais par Z. Bi anu, Poin ts-Seu il , coeur á ell e ... Qu i sait, peut-etre est-ce l' amour de Trinity qui s'est in carn é
coll ection " Sagesses », 2001. da ns le corps de Neo á ce m o men~ p;·écis, et qui, doté e! : :1o uvelles
[6] Gilles Dele uze, Critique et clinique, Minuit, 1993. pui ssances, se révele indestructibl e au sein de la M atri ce ..

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f
Matrix, m achin e phi: osophique La pui ssa r ce de 1' amour
1
So m m et du kitsc h ho llywoodi en, bien sur, m ais ou va p e ut- et~e se perso nne pou r sa uver la vie de plusieurs milli ers, etc. M ais la Ma tri ce, on le
log er la pointe la plu s impertin ent e du fil m. Ca r N eo es t uni que (« the sait, n'es t pas une séqu ence d'événements écrits d' avan ce: ell e marche a
On e ») no n pas relativem ent a la to talité des huma ins envers q ui il aurait la liberté des hum ains (-+Lib ert é virtuelle). Ain si, Neo a été prog rammé
un e mi ssion, et qui, par d éfinition , ne pourraient se projeter qu e dans un pour aim er, autrement dit pour qu ' entre en compt e dan s sa pri se d e
seul d' entre eux, qu e ce soit a la m ani ere du Léviathan de Hobbes (« Une décision une va leur cruc iale attribu ée a la vi e d'autrui . Mai s chez lui,
multitud e d'hommes devient une se ule personne quand ces hommes sont comme le dit explicitement I'Architecte, cette virtualité s'est actualisée de
représentés par un se ul homme, d e tell e sorte que cela se fas se avec le maniere « spécifique ,, : sa puissance d'aimer s'est reportée tout enti ere sur
consentement de chaqu e individu singulier de cette multitude. » [2]) ou une seu/ e personn e. Par la, il met en échec le savant ca lcul cybernétique
du chef de Freud (« Une foule prim Jire se présente comrne une réunion sur Jequ e/ repose la Matrice. Son « choix » est, en toute rigu eur,
d'individus ayant tous remplacé leu r id éal du moi par le m eme objet , [3]). irrationn el. Quelq ues minutes de vie de Trinity va lent, pour /ui, plus que
11 l' est relativement a un etre singuiier a qui il est lié par une relation tout. Alo~s que le pathos de./a responsabilité co ll ective apparalt comme
exclusive. 11 n'est pas l'unique responsable de tous, mais i'exclusif objet une fonction du controle cyhernétique, la passion irresponsab le,
d'amour d'un seu l. Logique soustractive de J'amour, qui s'oppose a la inconditionnelle, pour un etre singulier, introd uit dan s la Matrice un
logiqu e totai isatrice de l' électi on Neo n' est pas i' Éiu du pomt de vue élément de multiplicité in contro lable : Neo devient effec tivement /'Ano-
objectif de l'histoire providentiell e, mais du po in t de vue subjectif de malie, incapable d'assumer un rol e auquel ne correspond aucune fon ction,
l'a ve~ ture pas sionn ell e. A N eo qui ch erche des signes cliniqu es de son ni dans le sens mathématique ni dans le sens courant. Pourtant, c'est
él ect ion , qui ouvre la bou che, fa it ,, aah " , etc., I'Oracl e répond peut-etre précisément pour cette ra ison que Neo réalisera la prophéti e de
finalem ent : " Being t he one is ju st like being in /ove. No one can te// you maniere paradoxale (comme il /'a déja fait une fois en sau vant Morpheus).
you're in !ove, you just know it. >>. 11 es t q ue/conqu e, et se sent te/ : lorsqu'il L'opposition et la comp lém entarité de ces deux types d'a mour sont
doit pa sse r par la fenet re au tout d ébut de son aventure pour échaoper explicitement mentionnées au début de Matrix Reloaded lorsque Trin ity
aux ag ents, il s' exc lam e : « Pourqu oi est-c e qu e tout cela m'arrive a moi 7 encourag e N eo a accorder un peu de temps a ses croya nts (« il s ont
Je ne sui s personn e. » . Mais c'est préci sément ce la J'amour: éleve r le besoin de toi ») et que ce dernier répond : « Mais moi j'ai beso in de toi ».
qu e/conque a /¡; p ui ssa nce d e la singularité. Or c'est pare e qu'i l est On a déja dit que l'amou r est ia dimension machiniqu e de /'e sprit. De
'' I'Uniqu e » en U ' deuxi em e sens (bi en modeste) qu'il devient inadéquat a m eme que la machine ':: 5t indifférente a tout but, et se co nte nte de
son pro pre rol e ( -+• « purp ose » ) , qu ' il déjou e la fonction d e controle produire ses effets (le controle cybernétique par le moyen du feed-ba ck
cybern étiqu e qu'il es t ce nsé in carn er. Mais c'es t au ssi pour cette raison n'es t qu t: "' simulatic" ' d'un comportem ent finalis é par la com binai so n
qu 'il est peut-etre bi en vraiment le li bérateur. particu li ere de p10 cessus mécaniques qui restent cep endant, en eux-
En effet, a la fin d e Matrix Reloaded, Neo doit choisir entre, d'un coté, m emes, indifférents a /eurs effets), ce m eme l'a mour rend l'acteur indif-
le salut de toute l' humanité, et, de l' autre, /'éventualité de sauver Trinity, férent a ses résultats, non pas cep endant, comme dans /'ata ra xie du sag e
avec cep endant la perspect ive d ' une apo calypse prochaine qui les antique, par renon cement a tout atta chement envers un obj et, m ais :::..;
emport erait finalement tous les deux avec /'ensemb le de J'espece contraire par intensifi cation de l'attachem ent a un seul ob jet. Le sujet perd
hum aine. Ex emp le p resqu e caricatu ra/ d 'une 5;" •ation de ch o ;x rat; cmr: e' le po in t cie vue partiel, partial, qui étai t le si en, ma is pa r exces, non par
semb lab le a ce ux dont les philoso phi es m oral es utilitaristes se servent pour d éfaut. L'amo ur es t ce pendant aus si bi en la dim ension spiritue ll e des
confondr e ' = ~ rs adve rs aires « kanti ens ,, : si vous c :1iez torturer une ma chin es : le baiser d e Pers éphon e .. Comm ent un progra mm e peut-il

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Mútrix, mach in e philosor hique
l : LES DIEUX SONT DANS LA MATRICE '
ressentir l'a mour 7 C'est qu e l'a mour ne releve pa s cie 1;; psycholog ie, ma is ...... \

de l'ontolog ie. 11 dés igne un e fig ure de la nécessité qui ne se con fond ni - \.-
~ ~

avec la ca usalité méca niqu e de la mati ere, 11i avec le calcul fin ali sé de " T~e o'racle . You've seen il, in your dreams, haven'l you 7 Th e door made of fighl
7
.,
,\ .
1' espr it, mais ave e la pu iss ance d' un e s ingul a~ ité, qui libere tous ses eHets
e n aHirmant so n irréd uc tibilité. On pen se a Spinoza : l'am ou r intell ectuel
de Di eu es t l'ex pé ri ence de la nécess ité dans l'avene ment d'une singularité ¿ Quell e est la religi on de Motrix ? Bien m ~ lin qui saurait le dire. Essayo ns
pou r e ll e-mém e. 11 suit nécessa irement 0'' « troisieme genre de connais- tb'ut de méme. 11 ne faut pas étre g rand clerc pour s'a percevoi r, de s la
sance ,,, ce lui qu i va de l' idée de Dieu a celle des choses singuli e res : 1premiere demi-h eure, que le fi lm est sa turé de références chrétienn2s et
,, qu oiqu e chac un e d'e ll es soit déterminée par un e autre chose singuli ere a \plu s précisément chri stiqu es. Neo est I' ÉI~, le Messie, cel~i qu'on,atten dart
ex ister de maniere précise, il reste qu e la fo rce par laquelle chac une ét qui va nou s sa uver. Nous sommes prevenus avant meme qu rl en so rt
persévere dan s l' exister suit de l'éternelle nécess ité de la nature de Dieu ,, q ~es tion, lo rsqt.; c Choi, a qui notre hacker remet une disquette de sa
( -+• Lo Motrice ou lo Covern e !). L'amour est le rapport a la puissance de la fa~o;;-;'le remercie en ces termes explicites : « Alléluia ! Tu es mon sauveur,
singularité com me tell e, ind épendamment de sa place dans l' enchaine- mon jés us-Christ a moi ! " · On verra qu'un dense résea u d'allusions et de
me nt des ca uses et des effets et de sa fonction dans l'acco mpl issement sy mbo les enco uragent cette lecture ;; :légo rique. Mais c'est d'ab o rd
d'une actio n fina lisée. 11 ne s'a git pas d'un e relati o n entre des person nes, l'action ell e-méme qui témoigne pour ell e : un e parti e des protagonr stes
mais entre des é tres, et il n'appa rtient pas spécifiqu ement aux hom mes . 11 du film (ceux qui, comme Morpheu s, soutiennent la these de la proph étie)
y a, dans la Mat rice, des programm es qui ont refu sé de sacrifier leur ét re a croi ent que Neo est la pour libérer les hommes de la Matrice, et done des
le ur· fonc ti o n (les « progra mm es ex il és ,, -+•M érovingien, -+• « Purpose »). ma chines . C' est du reste ce qu 'il com mence a faire a la fin du premr er
S' il est vrai qu e c'es t avec eux qu'une nou ve ll e alliance entre les homm es épiso de, preuve qu e la cro yance est jusqu'a un ce rtai n point _auto_-
el les mach in b peut étre imagin ée ( -+. Méconopolis), on comprend réalisatrice (-+• croyances). Que Neo lui-m éme ait du mal a adherer a
l'importance de l'amour. Ca r pum l"ceux-la, certain s sembl ent avoir fait, cette vers io n de so n role dans Motrix est au fond assez second aire : o n
de l'aH irm ation de ia puissance d'a utrui, une dim ension de la leur. Ce fut peut toujou rs y vo ir un signe des temps, un e maniere de donner un pe u
le cas de Perséphon e et du Mérovingien. 11 est vrai que, co mm e y in siste plus d'épaisseur psychologiqu e au personnag e. Apres la dernie re tentatro n
méc ham ment Pers2p hone, l'a mour n'a qu'un temps. Mais quoi 7 N' est-ce du Ch ri st, le Mess ie qu i n'y croya it pas 7 La vra ie diHiculté est plu tot qu e la
pas déja ne plus le co mprendre qu e de le mesurer a sa durée dans lign e messianique semb le trop té nu e pou r faire droit a une interprétatr o n
i'enchaine ment des ca us es 7 L'a mour manqu e encore a la bel le ch rétien ne du scénario dar. s son ensemb le : s' il y est bi en question d'espoir
f) ersé phon e. et de sa lut, les themes du péché, du repen tir, du pardon, n'y occupen t en
Patric e MANIGLIER reva.nche qu'une place insignifiante. 11 s'agit essenti ell ement de se libérer
de l'illu sion (premier épi sode), et de trouver le cou rage de faire la gu erre
(1) Georg Simm el, Philo sophie de /'om our, Ri vages Poche, « Petite
Bibliothequ e .,, 1 G~ 8. aux ma chines (d euxieme épi sode). Ajo utons que s' il y a un Christ - et
méme une Trinité - , on ne trouve nu lle trace de Dieu, dont la place
[2] Thomas Ho bb es, Léviothon, Si rey, 19 71.
se mbl e tout e ntiere ouu pée piH l'obsc ure nc~; " 'l du « D e~tin ''·
[3] Sig mund Freud, '' Psycholog ie co llective et an alyse du moi ,,, in Essois
L' Architecte de la Matrice, ave e ses airs de psychan alyste, semble tou t
de 1-';ychon olyse, Payot, 1967.
droit sorti de Sta, ;-, t!k : qui le prendrai t au séri eux ?
[4] Spinoza, Éthique, Deuxie me Partie, propo$ition 45, Sco li e.

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-- - ·----~
--~ --- e-~·-
----= · --~- -- ~
-, .
le phi loso phiqu e
l Les dieux sont aans la Matrice

re ~o it pour la premiere fois cette profusion de sy mbol e~, de clés,


usion, les lnis im placab l e~ de la causal ité, tout ce la ne nou s
d 'a llu sion s ouvertes ou occu ltes, sans ch ercher d'emblée a ressa isir un e
plutót au bou ddhism e 7 Ce soup ~ on est vite confirm é par
cohérence globale. Ce premi er moment du re li gieux, qu'on pourrait dire
ndi ces, et m eme, ex pli citement, par le discours tenu par
,, éclectique , (paree qu'il se situe justement en de~a de la contradiction et
::J nna ges-cl és sur le sens de leur a' en ture. Matrix, histoire
des ;-,orm es de cohérence), ad met deux version s :_~udique-et parano·Jaqu e.
rasi tée par un e imag erie et un e phraséo logie ch rétiennes 7
n t, puisqu'e ll e est raco ntée par des Amér icai ns. Et si
t du bo uddhisme vise a nous dél ivre r de l'i llu sion qui est lá Éclectisme
nos attachements, cel le d'un m oi indépendant et séparé, il La iecture ludique est celie que nous m ettons en ceuvre spontanément,
'apres s'étre libéré de so n ancien mo i (Thomas And erson), pourvu que le film ne suscite pas en nous une hosti lité immédiate. On se
le se libé rer de l' id ée qu 'il est I'É iu (s' il y a jamais cru) . On plalt alors a relever !es al lu sions, a décoder les messages, a interpréter _l es
l e autre maniere la lectu re gno stique () CJ US amenerait a sig nes parfois subliminaux agencés dans la << machine sémiotique , du film
J S m ess ianique, tout en s'accordant particu li erement bien (~Ma chine mythologique) . Cela va du nom des personnages a forte
e du monde suggérée par le film. Mais il faut alors avouer 0 con notation religieuse (Trinity) ou mythologique (Morpheus, I'Oracl e,
bouddhism e et la gnose supposent tous deux qu'une fois "'- ~·Persép hone), au symbolism e ésotérique des chiffres omniprésents
trice de l' ign orance et de la souffrance, l'homme accede a \. . ,.,. : . (~•1 01 pou r I'É iu en code bi naire, 303 pour la trinité, M pour le
istence supérieure, imm atéri ell.: .:t infiniment dés irable. Or -.: Mérovingien, mais aussi pour I'An Mil, etc.), en passa nt par les références
vie hors de la Matrice n'est a premi ere vue guere enviable: ~<.-. livresqu es (le livre de ~·Baudrillard, Simulacres et Simulation), les citations
<\1
bien plus opaque et frust e qu e celle que proposait la \.1 déguisées ( << Connais-toi toi-meme », la rna xime delphique inscrite en latin
a M ntrice ou la Caverne l). Et qu e propose-t-on a Neo? :.' :~ u-des s u s de la porte de la cuisine de I'Ora cle, qui a d'ailleurs la gentillesse
éc happe r a ce mond e pour atteind re le Nirvana ou le -~ de la traduire pour Neo en bon ang lais), ou encore les multipl es allusions
au co ntra ire de le d éfendre, de le réparer en libérant / ex plicites -si 1'on peut di re - qui émaill ent les discou rs des diffüents
/

ma cht nes . Comme dans la doctrin e ch réti enn e, le monde·, protagonistes (ainsi, parrn i les << potentiels » réuni s dans le salon de
d an-: r" nta lem ent bon co mm e toute la Créa tion; il faut I'Orac le, l'enfant qui tord des cuill éres par la pensée, et dont tout le
,ter d' une sou illure O'..! d'une faute originell e : cette hybris pro pos livre en so rnm e un e interprétation bouddhiste de la M atric e elle-
i, pou r s' étre pris pour des dieux, ont final ement ha te leur rn érn e). Ce rtain s signes sont arnb igus et au tori se nt plusieurs interpréta-
nt n¿,<ssa nce a l'lntelligence Artifi cie l: e. ~ :.c '..!S vo il a c!c;~ c tions possibles, d' autres sont univo qu es et ne laissent place a au cun doute.
! départ, avec en bonus l'idée de péché. e est un e forme de Trivial Pursuit o u le plus rna!in est ce lui qui sa ura
-il un sens ? Y a-t-il la finalement autre chose qu ' un joyeux identifi er le rnaxirnurn de rnotifs pour les ex pliquer a ses proch es ou a la
'est évidemm ent l'hypothese la plus commode, celle qui co rnmun auté des fans.
a y regarder de plu s pres. Ell e n'est d' ailleurs pas sa ns Le s al lu sions b ibliq•• es sont les plus évidentes. Neo apparalt
atique interprétative appe lée par le pot-pourri spirituel irnrnédi ate ment co mme une figure christique, bien que son nom vi rtu ei
' un rap port particulier au religi eux, sinon d id religion elle- (Thorn as Anderson) nous rappelle qu'il s'appare nte aussi a
la figure de
~ omme une pratique des signes. C'est par la qu ' il faut Thoma s, ce lui qu i doute (a rnoins d'y ente ndre Ander-Son, le '' Fil s de
se repla ~ ant dan s l'attitud e << ncl·ve , du spectateur qui I'Homrne ,,, qui est l' autre no m du M essie). 11 est question de Zion, d' Apoc

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Matrix, machine philosophique Les d ieux sont dans la Ma~rice

(pou r Apocalypse), de úinity bien sur, et d ' un vaisseau nomm é alors a l'ajustement des différe ntes lignes interprétatives qu'au system e d e
Nebuchadnezzar (Nabuc hodono sor es t le roi baby loni en du livre de Danie l transposition ou de coda ge qui les rend final em ent compatibles. La
qui réc lam e qu'on interprete ses réves étranges). A l' in térieur du batea u num érologi e et la kabbal e ne sont pas de tr0p pour ven ir a bout des
qu i porte ce nom, 011 peut d'aill eurs lire, gravée su r un e plaqu e de m étal, énigm es parsemées au fi l des épi sodes, et notamm ent pour m ettre au jour
un e in scr ipti on si nguli ere: « Mark 111 n° 11 ,, _ Ceux qu i on t quel qu es les sign ifi cations occultes d ' un nom, d'un nombre ou d'un symbole (on se
souven irs de ca téc hism e ou suffisamment de cu lture religieu se auront sais i reportera, pour un e illu st ration particuli erement étonnante de cette
une allus ion transparente au verset correspondant de I'Éva ngile se lon saint appro che ésoté riqu e, a l'a nalys e de Re/oaded proposée sur le site :
Marc. En persévé rant un peu et en retou rnant a la sou rce, on trou vera un http :// cin ephoto.free. fr/ mat ri xpourlesnuls2.html). Ce tte pratiqu e des
.~
m essage qui en dit long sur les attentes de l'équipage qui vient d'accueillir signes s'appa ren te au décryptag e. Elle s'appuie essentiell ement sur deux
j
N eo: «Tu es le f ils d e Dieu 1 >> ... 11 est inu tile de prolonger cette liste: elle principes : d'un e part, tous les échos, toute s les affini tés ou ressemblances
n'a, a vrai dire, stri ctement aucun intérét en ell e-m ém e, sin on ce lui d e qu'on sera susceptible de mettre au jour seront ten us pour délibérés (a un
confirm er ce- que__[)CJ_u~. presse~~ lt:avoir que les scéna ri ste s 011t truffé spectateur qui leur disait avoir repéré dan s leur film des liens avec la gnose
le,ur film d'allusions etC!e~-~'C:ei l ~ co nnotation religi e11se. 11 est jud éo-c hrétienne, la religi on Égyptienne, le cycle arthurien ou encore la
d ail leurs douteux que cette accumulafiOn d'indices remplisse une foncti on philosophie de Platon, et qui leur demandait si ce s ressemb lances étaient
rée ll e du point de vue d e la compréhension du film dan s son ense mb le. 11 voulues, les réa li sateurs répo ndai ent : << El les le so nt toutes >>); d'autre
faudrait se li vrer, pour étre tou t a fa it exha ustif, a un relevé des motifs part, un indi ce se ra d'autant plu s surem ent reconn11 comme signifiant
prop res au judaisme, au bouddhi sm e, a la gnose chréti enne, sa ns oublier qu'il sera plu s difficilement inte rprétab le.
des influ ences plus diffuses : la sagesse tao·lste (avec les arts martiaux), le
Au -dela du jeu de soci été et des anag rammes, au-dela du relevé
Ze n (symbol ique du miroir), m ais aussi le rom anesqu e initi atique d e
laborieux des codes ou d es cont enus religi eux et d es réseaux qu'ils
Castaneda ou de Gurdjieff (réves, hallucinations, dém ons, comba ts, etc.),
dessin ent, il es t intéressa nt de se pench er su r ce qu e le film en fait, su r la
Aldous Huxl ey et les << portes el <:> la perception ,,, et bien d'autres enca re .
maniere dont il s'y prend po ur les agencer et en tirer ses effets. Ce qui
Que fair e de ce t t e profusion de sig nes 7 L'approche er.cyclo pédique co mpte alors est moins l'em prunt ou la citati on, qu e le montag e. Et ce
illustrée par certa ins commentaires s'effo rc e de reconstituer d es réseaux montage obéit a un princip e rigour eusem ent << mythologique ,,
sym boliqu es ou th éma tiques, d e poi nter les jeux d' éc hos d'un épisode a (-+Machine mythologique [1 ]). Cette lecturP" l'avantage de reformule r la
l'au tre. A to ut pren c!re, o n préfére ra peut-étre l'approche ésotérique. Elle questio n du syncrétism e sur un terra in pratiq ue. 11 est trap facile en effe l
con fine parfois au d é!ire d'interpréta ti on, d élire forteme nt encoura gé de dénoncer le supermarché de s croyances ou la co nfu sion gé:',;rille qui
d' ailleurs par les freres Wachowski eux-mémes, qui expliq uent a qui veut regne dans les id éologies syncrétiques du Nouvel Ág e, comme s'il y allait
bi en l'ente ndre que leurs film s so nt de vé ri tab les jeux de piste, tout en simpl ement, chez les " cons c~ :-nateurs ,, de spiritual ité, d'un e fo rm e
lai ssant plane r le mys tere sur leurs so urces et leurs in tentions vé ritabl es . d ' inconséquence ou d 'ins ensibilité a la contradiction, entretenue par les
Dans la ve rs ion extrem e ou paranotaque de ce tte stratégie, il ne s' agit plu s prestiges du marketing . Laisso ns a d'a utres le soin d e dire s' il s' agit d ' un
seulem ent d e dégager des cohérences locales, ou de dresser un catalogu e dévoiement du religieu x ou au contraire d'un e nou velle chance, :e ~ait est
raiso nn é d es éléments :j': magin ai re reli gieux introduits dans le film ; il qu e le rapp ort a la rel igion, ou plut6t aux religion s, est déso rmai s '-'~ c u par
s'ag it véritab lement d e << casser ,, le co de et de déchiffrer tous les in d ices beau co up sur le mode du mythe. No n qu e la religi on soit perr;:ue com m e
di sponibl es pou r faire appa raítre une co hérence gl obale qui tient moins qu elqu e chose de « m ythi que ,, (releva nt d e l'illu sion, du fantasm e, d e

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A[
Matrix, machine phi losophique Les dieux ;ont dans la Matrice

l'irréel), mais paree qu e le discours rel igieu x fonctionne de fait comme un lign e messianiq ü2, celle de la tradition j•Jdéo-chrétienne, et une autre plus
mythe ou se m elent des lignes th éoriqu em ent hétérog enes (écologie, diffuse, mais cl airement bouddhiste. Suivons-les tour a tour, pour voir ou
bouddhisme, m illénari sme, d éveloppement personnel, etc.), et néanmoins elles nuus menent.
compatibi P.s en pratique - ju squ'a un certain point au moin s. La « fin des D' un coté, don e, une histoire en somme assez convenu e, cell e du
idéologies , est une plaisanterie, tout comm e le « retour du religieux » qui Messie attendu par une partie de l'équipage du Nebuchadnezzar, et qui
succéderait, nous dit-on, a la << mort de Dieu , : la religion ne disparalt pas trouve son incarnation dans la figure d'un jeune homme quelconque, Neo
ni ne renalt, elle prend seulement la place du mythe. le : lacker. Ce messie, notons-le, se révélera bien vite plus proche de la
Ainsi Matrix reflete dans sa trame symbolique et narrative un probleme figure du roi guerrier de 1' Ancien Testament que de la version chrétienne
plus général, qui releve de l'anthropologie des croyances et des pratiques qu'en propose la doctrine o1u salut, rendu possible par le sacrifice du Christ
religieuses, et que l'idée de syncrétisme ne permet pas de poser en toute (dans Reloaded, contrairement a ses cinq prédécesseurs dans le cycle des
rigueur. Une part du succes renc6ntré par le film trouve la son origine. La ,, élus ,, Neo refuse de se sacrifier pour l'humanité : en prenant la << oorte
na"1"veté, la demande de sens ou le fanrasme de puissance ne suffisent pas a de gauche , il fait le choix de l'amour d'un etre singulier ~Puissance de
expliquer l'enthousiasme de convertí manifesté par certains fans- a ce J'amour). Surtout, le messie lui-meme ne sernble pas plus a l'aise dans son
compté en effet, tous les fiims qui exploitent une imagerie héro.ique ou nouveau role qu' il ne l'était dans son ancienne vie lorsqu'il était ernployé
religieuse devraient susciter une émotion comparable . 11 faut voir par la firm e Metacortex e_t qu ' il s'usait les yeux a travailler des nuits
comment le film fonctionne, et prendre au sérieux l'idée que, mieux entieres a son ordinateur : Neo, de son vrai nom Thomas, est uussi celui
qu'aucun autre en son genre (mieux que Star Wars en particu lier, qui se qui doute de sa vocation (~ Éloge de la contingen ce, ~·croyances).
contentait d'introduire dans le cadre d' un cycle épique quelques grands L'Oracle qu'il consulte dans le premier épisode lui dit en somme tout ce
archétypes), Matrix a réussi a produire une métaphysique portative et qu'il peut entendre : <<Tu en as l'étoffe, mais tu restes dans l'expectative » .
pluriel le ou chacun peut trouver son compte - bref, tout autre chose Cela n'empeche pas son entourage de guetter les signes de l' élection, et
qu ' un fatras ou un pot-pourri . Mais n'oublions pas que ce n'est malgré Morpheus de lui dire : << Tu es· I'Éiu, Neo. Tu m'as cherché pendant ce s
tout qu'un film, et gardons-nous de dénigrer avec hauteur un pluralisme années. Moi j'ai passé ma vie entiere ::: te chercher ». Les associations
religieux pour << café du commerce » ( « cafetería pluralism » [2]), sous peuvent s'enchalner a partir de la. Neo et Trinity (Marie-Madel eine en
prétexte qu ' il ne nous livrerait qu'une pale image des traditions auxquels il déesse guerriere ?) s'attaquent a un immeuble fédéral : c'est la destruction
emprunte ses motifs. Matrix n'est pas un document de catéchisme, ni un du Templ e. Cypher, c'est judas (ou Lucifer?) . Neo hele, depui s
reportage sur les religions du monde, c'e st une fiction écl ectique du l'hélicoptere, un Morpheus hagard, confiné dans une chambre au somrnet
religieux, un mythe co 1.~emporain. d'un immeuble : " Morpheus, get up ! Get up! » . C'est << Leve-toi et
marche ! , , et Morpheus tient de Lazare autant que de saint jean Baptiste.
Les deux voies du sa/ut Tank ne croyait pas si bien dire en demandant a Neo : << T' as besoin de
quoi .. . a part un miracle ? " · Enfin Neo est tué, puis ressuscité en gloire
11 n'en derneure pas mois que dan s la prol ifération des signes
dans un corps spirituel (soma pneumatikon) qui explique ses prouesses
qu'autorise le fonctionnement mythologique, dans i'équivalence générale
qu'il sembl e ;, ~>cituer entre les différents codes, toute s les références ne physiques dan s le monde virtuel (arret miraculeux de bailes de revolver en
ti ennent pas une place égale . On l'a vu en introdu ction, cJ eux grandes pleine course, morphing, halo de lumiere blanche, ascension au ciel), et
ori entations sembl ent se dégager de la matrice religieuse du film : une peut-etre aussi le curi eux ascendant qu'il para:t :::xercer a la fin de Refcnrl~d

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M a trix, machine philo>ophique Les dieux scr.t da ns la Matrice

sur les machines du monde réel (a moins que .. .). 11 est difficile de ne pas l'érreuve concrete de la transcendan ce de !'es pri t sur les contraintes du
céder a la pa ssion herméneutique en poursuivant sur cette lancée, en programm e (courber les loi s de la nature qui donn ent aux objets leur
ch erchant par exe mple a reconnaltre dan s les différents membres de con sistance physiqu e), Neo se libere du meme cou p de la peur de la
l'équipag e du N ebuchadnezzar quelques figures d'apotres [5] . Chacun souffrance et de la mort. L' es prit ne doit S~ fi xe r sur ri en ((( free your
peut se livrer a ce jeu. La ligne messianique a une cohérence forte, mind , ), a commencer par lui-mem e. Car il n'est, pour paraphraser
puisqu'elle est soutenue par l'action elle-meme et l'interprétation Morpheus, qu'une << image intérieure résiduelle » (<< residual self-image »),
eschatologique qu'elle suscite immédiatement. Car le retour des exilés vers la << projection mentale » d'un << moi. digital ,,, done une illusion de plus. 11
Zion, qui est au cceur de l'argument narratif du premier épisode, recouvre ne doit se fixer aucun but : cette séparation entre le soi et les choses, les
un enjeu autrement plus important : ii s'agit rien moins, semble-t-il, que moyens et les fins, comme tous les dualismes de ce genre, fait encore
de sauver l'humanité. Élection, Salut et Restauration sont les clés de la partie de l'illusion et nous attache a elle. Toute !'affaire du bouddhisme est
prophétie dont I'Oracle et Morpheus entretiennent contradictoirement de parvenir a nou~ fa ire prendre conscience pratiquement de la non-
l'idée, et que le dernier épisode se chargera de confirmer en ménageant séparation essentielle de toute chose, et de nous défaire du meme coup
une résolution dialectique globalement conforme au schéma de la des << attachements ,;_ 11 n'est pas facile de concilier une telle philosophie
passion. avec les notions judéo-chrétiennes de responsabilité ou de salut individue!,
Tout cela est bien beau, mais ne doit pas faire oublier l'autre coté de encore moins avec la conception du monde, du corps et de la matiere
!'affaire, le coté uouddhiste. Un sutra dit: « Des images vues en reve : ainsi comme fl' oduits d'une création divine. Si l'on suit la ligne bouddhiste,
faut-il consid é rer toute chose ». << Tu as vécu tout ce temps dans un Neo n'est pas un messie, c'est un Bodhisattva; il n'est pas I'Éiu martial de
monde de reves » , dit a son tour Morpheus a Neo, la Matrice est une la tradition israélite, pas davantage une figure christique vouée au
<< prison pour !'esprit », une illusion dont nous sommes les esclaves sacrifice, mais I'Éveill é (c'est un des surnoms de Bouddha, dont on sait
consentants. Comment ne pas penser a Maya, le voile de l'illusion ? qu'il a aussi été incarné a l' écran par Keanu Reeves), celui qui ceuvre a
Comment ne pas y voir une version futuriste du samsara bouddh iste, avec éveiller les consciences plutot qu'a transformer le monde. Les pouvoirs
son cycl e infini de vies et de renaissances, régi par les lois de la causalité qu'il acquiert dans la Matrice sont d'ailleurs des marques sures de sa
(karm a) e t le principe de souffrance (dukkha)? N'est-il pas question, du condition réelle : il est bien connu que les bcdhisattvas ont le pouvoir de
reste, d' un c~ycle de créations et de destructions de la Matrice, parallele au 1o1anipuler a volonté les objets du monde physique, de se manifester
cycle d'obsolescence des programmes qui la peuplent? Le message peut simultanément en des lieux distincts, ou encore de créer leur propre
s'entendre encore plus radicalement, a la maniere de l'école Yogacara, qui environnement. tvi v, ¡J heus no us ~pprend que jadis un homme né dans la
tient qu e toute réalité est un produit ou une projection de notre Matrice avait la capacité de " changer ce qu'il voulait, de refar;onner la
conscience. 11 n'y a pas de cuillere (~· Spoon boy), mais c'est qu'il n'y a Miltrice asa guise , : c'est lui, ajoute-t-il << qui a libéré les premiers d'entre
pas de monde, et pas davantage de moi (principe de non-substantialité de nous .. . "· Neo a done tout de m eme encore un pe u de che min a faire, et
l'ego, Ana t m an) . Ou plutot c'est !'esprit qui se tord, pas la cuill ere . Le les dons du Mérovingien sont, a certains égards, plus impressionnants que
roman d'apprenti ssage de Neo peut done se lire comrne un parcours les siens (on songe ici a la scene de Reloaded ou ~~eo, qui vient de se
spiritu el ou les séances d'entralnement dirigées par Morpheus remplissent battre contre le M.21vvingien, se trouve proj eté d'un coup en plein
un e fonction de décond itionnement : en comprenan t que la matiere et le paysage de montagn es, a 500 miles au sud de la ville ou il se trou·:::it un
C0 rp s n'o nt d 'a utre r ó~ lit é que ce lle du code (~ •code), en fi'l iSant instant auparavant).

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Matr;x, machine philosophque Les dieux sont dans la Matrice

Ainsi deux grandes traditions religieuses ou spirituelles semblent se compréhension des raisons du corps, et cherche l'illumination dans \
faire concurrence en prétendant fournir chocune le contenu réel du film, l'action et le combat (-+La Voie du guerrier).
son << message ». On aimerait dire; et ce se rait déja une fa~on de les Ainsi chaque interprétation finit par atteindre ses limites, le point ou
accorder, que si l'action de Matrix s'inscrit dans un schéma messianique elle se trouve contredite par une autre. C'est peut-etre le vrai ressort
judéo-chrétien, sa métaphysique sous-jacente, e1: 2, est bouddhiste de part dramatique du film . Tout se passe d'ailleurs comme si les personnages
en part. Mais ce serait encore trop simple. Car on pourrait aussitot eux-memes se définissaient par ces tensions : Morpheus par exemple,
indiquer un autre point de tension, cette fois-ci entre le bouddhisme dans incarne par certains aspects la figure du maltre Zen (par opposition a
la version classique qu'on vient d'en donner, et le tao"isme (-+La Voie du Trinity, qui s'inscrit plutot dans un schéma trinitaire. comme figure de la
guerrier). On n'a pas manqué de s'étonner de la place qu'occupent les passion -+Puissance de l'amour), mais il est aussi le plus farouche avocat de
scenes de pure violence dans un film qui affiche par ailleurs aussi la these prophétique, et l'exhortation a laquelle il se livre en ouverture de
clairement des príncipes bouddhistes ou Zen. Que les habitants de la la rave party a tout du sermon d'un preacher (-+•Rave party). Libre a
Matrice puissent etre tenus a priori pour des ennemis << objectifs >>, et done - ._hacun, des lors, d'énoncer pour son compte la vérité du film, de décider
abattus sans merci, comme on le voit dans la scene de tuerie qui a lieu si cette affaire de salut vaut la peine d'etre crue, ou si, comme le suggere
dans le hall d'un immeuble du gouvernement, témoigne d'une singuliere le deuxieme épisode, elle n'est qu'une machination supplémentaire, «un
absence de compassion pour les freres humains prisonniers de l'illusion nouveau systeme de controle». C'est affaire de goGt, ou de croyance. En
(-+•Terroristes). « Free your mind": oui, mais a condition de savoir se ces matieres il n'y a pas de << pilule rouge » : << Si tu prends la pilule bleue,
battre ( « guns, /ots of guns »). Le premier libérateur (le premier Él u), l'histoire s'arrete la : tu te réveilles dans ton lit et tu peux croire tout ce
rappelle Morpheus, ne s'est pas contenté d'éveiller d'autres hommes, il que tu veux croire ».
leur a aussi appris << le secret de la guerre ''· De fa~on générale, Neo
semble moins viser le Nirvana, l'extinction du désir, qu'une nouvelle forme
Cyber-gnose
de maltrise sur les apparences ( comme dit Morpheus : << Controle la
Matrice, et tu controleras le futur »). Son probleme est moins de calmer le Mais peut-etre est-on alié trop vite au détail des différents
feu du désir que de s'arracher a son apathie, a son manque de vitalité " messages ». On gagnerait alors a revenir, pour y voir clair, a l'orientation
(-+•Épuise;nent), en prenant une conscience claire des fins visées par ses générale du scénario. Celui-ci ne fait a vrai dire qu'exploiter un fonds
actions (-+e« Purpose »).En ce sens l'amour de Trinity lui vient comme un commun a toutes les religions, et son príncipe tient tout entier dans la
remede, autant que l'apprentissage des arts martiaux. La différence entre phrase qui s'inscrit en lettres vertes, au début du premier épisode, sur
l'interprétation bouddhiste et l'interprétation tao·iste semblera parfois l'écran d'ordinateur de Neo le Hacker- « Wake up, Neo"-, avant de
ténue; il est vrai qu'elles ont en commun un certain nombre de príncipes' retentir encore a la fin du premier épisode avec la chanson du groupe
transversaux aux traditions philosophiques de la Chine et du japon. Mais Rage against the machine (« Wake up ! »). L'histoire de Neo est celle d'un
On pourrait résumer leS ChOSeS Pn disant que la premiere leCtUre tend a homme qui parvient a l'éveil, c'est-a-dire a la connaissance, en s'arrachant
inte;préter les différentes phases du roman d'apprentissage de Neo dans au somme il épais de l'ignorance qui est le probleme fondamental de
' les termes d'une réforme spirituelle proche ¿ certains égards de la l'humanité. Encore ce point de vl.!e ':'St-il déj2! ¡JIL!s spécifique qc; :: celui de
méditation, tandis que la seconde insiste plus particulierement sur la juste la lecture rel igieuse en général. Deux traditions, en effet, om tout
parttculierement mis au centre de leur discours la question de l'éveil ec de
l'ignorance : le bouddhisme - on vient de le voir -, et la gnose, dont il

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Matrix, machine philosop hiqu e Les dieux sont dans la Matrice

n'est pas difficil e de déceler l'e mpreinte a travers de nom breux as pects du tragiqu e, il n'est pas me me absurde : il sonne creux, et ceux qui s'en
film . Ce n'est d'aill eurs pas un hasard si ces deu x tradition s ont justement rendent compte le traverse nt en étrangers, cornrne des som na rnbules.
toutes deu x fait droit, non pas au theme proph étiqu e en général, mais 11 faut vrairnent n'avoir jarnais été effleuré par un tel sentiment pour n'y
plu s particulierement a celui du Cuid e ou du Sauveur, « Bodhisattva , ou trouver qu'un cliché adolescent, et pour s'obstiner il expliquer par les
« Éon Christos >> (Éon, Neo, The One), celui qui accepte de replonger au séductions du marketing l'emprise de Matrix sur une partie des spectateurs
sein du monde des apparences pour iibérer ceux qui en sont encare - ceux pour lesquels (( blue pi// » permet désormais de uésigner en deux
prisonniers en leur apportant la Révélation qui suscitera leur conversion. mots l'état de léthargie générale qui caractérise nos sociétés de morts-
La lecture gnostique semble assez bien s'accorder a plusieurs aspects vivants absorbés dans le divertissement. Mais il faut passer de l'inquiétude
de la structure du scénario, ou plus précisément du monde qu 'il met en a la certitude, et cela n'est pas toujours plaisant. << Elle est amere en effet,
place. On pourrait dire a prése nt que si le schéma dramatique de Matrix dit Simon, l'eau qu'on trouve apres lamer Rouge : car elle est la voie qui
est celu i d'un récit messianiq ue ou les actions et les paroles s'ordonnent a mene a la connaissance des choses de la vie, voie qui passe a travers les
une résolution finale (libération, salut), sa métaphysique sous-jacente est difficultés et les amertumes ,, (Cité par Hippolyte, Philosophoumena, VI, 1,
bouddhiste, et sa cosmog onie gnostique, tout comme d'ailleurs sa · 15). 11 faudra done que Neo affronte la vérité, au prix de la souffrance
démonologie et son angéologie. De la gnose en effet, Matrix reti ent moins - ou qu'il trouve dans la souffrance rnerne, dans l'approfondissement de
l'id ée déja platonicienne (-+L a Matrice ou la Cavern e 7) d'un salut par la ses raisons, l'occasion d'une maí'trise et d'une révélation. Quant a savoir si
connaissan ce (plut6t que par la foi ou les ceuvres), que l'idée selon cet élu est bien I'Éiu, I'Éon resplendissant de lurniere venu sauver les
laquelle << nous ne sommes pas de ce monde'' · L'homme se ressaisit hornmes, c'est une autre affaire (voir plus haut), et ce n'est peut-etre pas
comme étranger au monde : c'est la premiere vérité, celle qui oriente l'essentiel.
toute la déméllche gnostique. Etre éveillé, ce n'est pa s avoir compris ou est La vision gnostique du monde est rnoins messianique que
le Bien, mJ is ou est le Mal, ce n 'est pas avoir vu la vérité, mai s s'etre catastrophique. La condition véritabl e de l'hornrne est glorieuse et divine ;
arrac hé au sommeil. Neo traverse les deux premiers épisodes dans l'état il n'est pas de ce monde, il a été jeté ici-bas, et vit en exil. Tout le reste
trou ble de celui qui vient de quitter un mauvais reve : il n'est pas I'Éveillé, découle de la. Le corps est une pr'ison, un tombeau, un cadavre. L'ame est
il est I'É! u, c'est-a-dire qu'il vi ent de se réveiller. Ou plut6t il est un élu, car prisonniere de désirs inférieurs et grossiers, prise dan s les rets du
tout gnosLi que peut se dire élu . Son regard est encore ernbrumé, il est déterminisme (les <<Archontes du Destin >>). Le monde lui-meme est une
e ngourdi et cornrne fatigué par une mauvaise nuit c-+•Épuisemp nt). 11 lui ceuvre ratée, un cloaque enténébré con ~ u par un mauvais Démiurge et
faut apprendre . Retourner a la Source? Pas nécessairement. Mais du administré par des fonctionnaires hostiles (Archontes, Anges, Puissances,
moins entrer en possessinn de son << moi ,,, de sa condition véritable et de Seigneurs, Tyrans, etc.) chargés d'y faire régner une fatalité implacable.
sa destinée, conquérir la certitude d'un salut : en somme, comprendre Ces Archontes, nous les appellerions aujourd'hui des Agents : leur mission
qu'il es t déja sa uvé . Le reve de Neo était assez agité, l'ango isse et le est aussi d'entraver la progression ci,_, gnostique vers la Source. lis sont
rnalai se y étaient déja perceptibles(<<Tu l'as senti durant toute ta •!ie : il y décrits comme naturellement jaloux de l'homrne, de sa lumiere et de son
a qu elqu e chose qui ne calle pas dans le monde. Tu ne sais pas ce que esprit [3] . Le Dieu créateur du monde (celui qu'on appelle
c'es t milis c 't,,~ !a, comme u11 e éc l,arue J ¿,,·,s ton esprit, quite rend fou >>). << Protarchonte >> , et dont les manuscrits de Nag Hammadi nous
Quelqu e chose ne coll e pas, ou ne tourne pas rond. Le mond e n'est pas apprennent qu'il a pour no m Yaldabaoth), est méchant et cruel (<< Le
maí'tre de ce monde aime le sang >> ), o u a tout le moins ignorant, aveugle.

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- ., - """"- . ---~
Mat1 ix, machine philosophique Les dieux sont dans la Matrice

Cest un ouvrier appliqué mais obtus, un Ange supérieur, ríen de plus, ou des entralnements rigoureux de stinés a provoquer des états modifiés de
si l'on veut un super-ingénieur en informatique cosmique, un simple conscience: extases, visions, etc.). Au-dela de l'ascesE forcée imposée par
programme expert, tout comme 1' Architecte de la Matrice, qui n'est ni les conditions de vie difficiles qui regnent en dehors de la Matrice, Oll
omnipotent ni réellement omniscient, comme le prouvent les divers serait bien en peine d'identifier un seul élément d'action ou les príncipes
dysfonctionnements des premieres versions de son programme de de la gnose trouvent une illustration directe, non allégorique. Car les
simulation. Le vrai Dieu est invisible, caché, absolument transcendant. 11 nombreuses scenes de « réveil >>en sursaut ne font guere plus qu'offrir une
est l'au-rl~:la du monde. La « Mere ,, est la « voie '' entre Dieu et le a!!égorie de l'éveil de la conscience a sa vraie destination. Le gnosticisme
monde : elle tient en cela du Saint-Esprit, et nous renvoie done d'une plante le décor et donne le príncipe d'une distribution des roles ; il ne
certaine fac;:on a la Trinité. Cela vous rappelle quelque e hose ? L' Architecte permet pas d'éclairer le détail de la fable . Un des avantages de la lecture
a Neo: « Cest ainsi que la réponse fut trouvée par accident, par un autre tao"iste de Matrix, en revanche, est qu'elle permet de lier organiquement
programme, un programme intuitif, initialement créé pour explorer les scenes d'action et de combat (elles sont nombreuses) au schéma d'une
cf'rtains aspects de la psyché humaine. Si je suis le Pere de la Matrice, elle progression spirituelle qui passe par l'apprentissage concret des puissances
en est indubitablement la Mere.>> A bien y réfléchir, et meme si le jeu des du corps (-Ha Voie du guerrier). La encare, c'est une question de choix.
devinettes semble agacer 1' Architecte, I'Oracle semb!e etre la meilleure Selon le cas, le fil religieux nous conduira a privilégier, dans la fiction, les
candidate . Mais il est vrai que la question de la place réservée dans Matrix questions métaphysiques, politiques, éthiques ou encare plastiques.
a la divinité et a la transcendance est assez problématique. Tout se passe L'autre limite de !'interprétation qu'on vient de présenter, la plus
en fait comme si les hommes n'avaient réellement acces, en dehors de év1dente sans doute, tient a ce que le monde << réel >>, celui du
I'Architecte et de I'Oracle, dont le statut et la fonction réelle sont Nebuchadnezzar ou de Zion, n'est pas plus désirable que l'illusion
délibérément ambigus, qu'a une multiplicité d'entités intermédiaires entretenue par la Matrice (~La Matrice ou la Caverne ?). Ceux qui, comme
(Agents, Anges, Vampires, Exilés) . :>ont-ils bons, sont-ils méchants? Cest Cypher, ne supportent pas l'insipide gruau protéiné serví a l'équipage (et
un des enjeux principaux de Matrix Revolutions. L'agent Smith !ui-meme dont la consistance, précise le script, se situe quelque part entre le yogourt
fait figure d'ange rebelle, puisqu'il ne travaille plus que pour son compte; et la ceilulite, ~ •roulet), ceux qui n'ont pas particulierement envíe de
mais c'est par la aussi qu'il est le frere ennemi de Neo et qu'il suggere, au participer a des rave porties dans des catacombes, ne ~y .trompent pas
ccrur meme de l'affrontement, une alliance plus secrete . Quant a la d'ailleurs : cette Terre ravagée (<<le désert du réE_;h), ces souterrains
transcendance, elle ne trouve justement aucune figuration, ce qui montre, humides et sans confort ou les corps se melent dans des dnn~es
ou bien que le probleme ne se pose pas du tout, ou bien qu'elle est la chtoniennes, n'a rien du Pléróme ou de I'Aión chanté par les gnostiques,
question qui hante tout le film : celle du Réel, au-dela de la Matrice, et au- ce monde invisible de plénitude et de lumiere ou l'ame doit trouver sa
dela de Zion meme (~ Trois figures de la simulation) . demeure éternelle. A l'inverse, le monde virtuel n'a ríen d'un cloaque, le
11 fallait s'y attendre: la lecture gnostique pose autant de questions corps n'y est pas plus une prison ou un tombeau que dans les soutes
qu'elle permet d'en résoudre. Elle est d'ailleurs sélective, puisqu'elle ne fait obscures du Nebuchadnezzar. La Matrice est le monde ou l'on vole, et ou
pas vraiment droit a la pratique et a l'éthique qui correspondent l'on tord des cuilleres. Que demander de plus? (~La Matrice ou la
historiquement au courant gnostique. JI fi1 1 1drait pa rler d'un gnosticisme Caverne ?) On se pialt done a imagíner Neo en cyber-prophete. Meme les
sans culte, c'est-a-dire sans rites ni mysteres, et meme sans exercices rebelles les plus endurcis n'hésiteraient pas a quitter Zion, cette terre de
spirituels (les gnostiques, comme on sait, avaient l'habitude de se livrer a nuit et de feu, pour embrasser la nouvelle utopie virtuelle : plutót que de

-94- -95-

,...,....._ _ _ ~T --
Les dieux sont dans la Matrice
Matrix, machine pl lilosophique

libérer l'hu manité de la Matrice, humaniser cette derniere, ou plut6t la l'activité interprétative déployée par les spectateurs eux-memes, et dont
to urn e r a son profit pour atteindre en son sein un état semi-divin. l'écho se perd_dans la toile infinie, sur les forums de discussion réservés a
Dialectique éléme nta ire : la jérusalem céleste était dans la Matrice, mais Matrix. Cette agitation spéculative fait déja office pour certains de

pour le comprendre il fal lait d'abord en sortir. préparation spirituelle. 11 n'y a done pas de quoi se moquer du voisin qui
s'exclame, au cours d'une projection du premier épisode : << Bon sang !
Mais alu!'S il n'y a pas vraiment de "réalité" ! ? » [6). Pas besoin d'avoir lu
Au-de/a de la croyance
Lacan, ou d'etre un parfait idiot, pour commencer a sentir les effets de
La qu estion par laquelle nous commencions, celle de savoir quelle était cette machine mythologique.
lé't religion de M o trix, n'admet bien entendu aucune réponse simple. 11 ne
Elie DURING
suffit pas de dire que toutes les religions y trouvent également leur place,
ou seulement certaines d'entre elles. -La r~ligion de Matrix n'est pas plus
syncrétique C]U'elle n'est polythéiste. Son pluralisme, son éclectisme, a
d'abord une signification opératoire ou constructive . Si la lecture
gnostique paralt si efficace, c'est précisément qu'elle commence par
d é placer le probleme sur un terrain cosmique (cosmogonique) ou, en
dépit cie i'importance accordée a la (( connaissance >> (gnosis) opposée a la
simple << croya nce >> (pistis), ce qui compte est moins le contenu
dogmatique, le << message » ou la vérité du point de vue religieux, que la
mani e re dont il co nfigure un monde et nou s ?. rme pour l'affronter james Ford, << Buddhism, Christii'tnity, and The Matrix : The Dialectic
[1]
- moins les << révé lations ,, sur !'invisible, auxquelles il ne resterait plus of Myth-Making in Contemporary Cinema » , journal of Religion and
qu'a croire ou ne pas croire, que la pratique des signes, inséparable du Film, vol. 4, no 2.
travail su r !'esprit et le corps, a laq'-""lle convie une décision sur [2] Gregory Bassham, << The Religion of Th e Matrix and the Problems of
l'i nconsistc..nce du monde ( -t• Dialectiques de la fable) . On en dirait autant Pluralism », in William lrwin (éd) ., The Matrix and Philo sophy :
du taolsm e (-+LP. Tao de la Matrice), et sans doute du bouddhisme et du Welcome to the Desert of the Real, Chicago, Open Court, 2002 .
christianisme bien compris. Ainsi l'apprentissage des signes et des codes [3] Frances Flannery-Daley and Rachel Wagner, " Wake up ! Gnosticism
(déchiffrage, mar~;t-'u:ation), tüut comme l'exploration des régions ou and Buddhism in The Matrix » (disponible dans la section
intermondes de la Matrice, LOnduit naturellement Neo a ne plus attacher ,, Philosophy » du site b..lliL;L/whatisthematrix.warnerbros.coml)
trop d'importan ce aux transferts d'informatlon nécessairement ambigus [4] james Ford, ,, Buddhism, Mythology, and The Matrix », in G. Yeffeth
concernant 1' « autre monde ». 11 n'y a de Réel que 1' out re du monde, au- (éd.), taking the Red Pi/l. Science, Philosophy, an Religion in The Matrix,
dela de la Matrice et pe ut-etre meme de toute << terre promise ». Or du Chichester, Summersdale, 2003 .
Rée l il n'y a rien a dire : nulle image, nulle idée ne nous le donneront, il [5] Paul Fontana, << Finding God in Th e Matrix », in G. Yeffeth (éd.),
suffit de s'y ten ir (-? ltois figures de la simulation). 11 ne s'agit done pas de op. cit.
croire, mais de savoir, et pour cela d 'a gir, se lon une logique de [6] Slavoj Zizek, ,, The Matrix : Or, the Two SidP~ of Perversion » , in
transformation conc rete. La connaissa nce spirituelle est au bout de William lrwin (éd) ., The Matrix and Philosophy, op. cit. ( et
l'action . En ce sens le cheminement de Neo ne fait peut-etre que refléter http :11 on 1 .zkm .de/netcondition / navigation/symposia / defau lt) .

-96- -97-
1 Mécanopolis, cité de !'avenir

MÉCANOPOLIS, CITÉ DE L'AVENIR maí'trise de l'automate dont il libere le fonctionnement sans etre capable
de l'arreteó. C'est plutot comme si le balai s'était débrouillé pour faire de
« Councillor Hamann : Hove you ever been to the engineering leve/ ? 1 /ove to walk l'apprenti sorcier une piece de son propFe automatisme, et n'avait meme
there at night, it's quite amazing. Wou/d you like to see it?, pas laissé au jeune orgueilleux le luxe de s'angoisser. L2 probleme, selon
Morpheus, est en effet qu'avec la naissance de l'intelligence artificielle,
sommet apparent de la capacité technique de l'etre humain, la dynamique
Vous ne les avez pas entendus, mais ils étaient !a, traí'nant le lon0 des par laquelle celui-ci construisait des objers sans cesse plus performants
couloirs de Zion leur mine pleine d'une contrition satisfaite. « Nous vous pour augmenter sa puissance d'action sur le monde, s'est inversée : il est
l'avions bien dit, ~a devait arriver: aforce de produire des machines pour devenu lui-meme un moyen pour que les objets techniques continuent a
vous servir, vous etes devenus vous-mem~s les instruments de vos se développer. Et de la pire fa~on : pas meme comme ·instrument, mais
instruments. >> Ne les entendez-vous pas, de l'intérieur de la Matrice, uniquement comme source d'énergie. Extremé pro:étarisation de l'espece
annoncer 1' Apocalypse technique qui, si on en cro:t Matrix, a en réalité humaine tout entiere, réduite a ne valoir que par sa matiere ...
déjii eu lieu ? Peu leur importe d'ailleurs l'événement lui-meme, car c'est Cette inversion, dans laquelle le créateur est finalement soumis au
une idée de l'homme universelle, intemporelle qu'ils disent défendre. La fonctionnement de sa créature, rappelle d'assez pres la maniere dont
morale surplombe l'histoire- c'est presque sa définition ... Ce sont done l'humanisme philosophique des dix-neuvieme et vingtieme siecles pensait
les memes qui, quand le film est sorti, se sont contentés d'expliquer, le probleme politique. L'homme est une puissance subjective de
pleins de condescendance, que ce n'était pas mal, bien sur, qu'on donne transformation du monde qui se perd sans cesse dans ses productions
'•·
tant de pubiicité a ce qu'ils annoncent depuis si longtemps, mais enfin
...)

objectives - qui s 'aliene. Alors que I'État, le marché, la technique,


qu'un film aussi na·fvement technique ne peut etre vraiment sincere dans devrai~nt etre au service d'intérets humains collectivement decidés (en vue
sa dénonciation de la technique ... Dénonciation de la technique ? Est-ce si d'une amélioíation de son sort, ou meme d'une moralisation du monde),
'.·
simple? ce sont en fait eux qui finissent e.w .mettre les hu1 nmes a u service de leurs
développements << aveugles-;:Tout le probleme politique consisterait des
Sommes-nous aliénés ? lors a redevenir maí'tres de nos propres créations. La tradition marxiste
Certes, il est vrai qu'au premier abord Matrix semble partager avec elle-meme a longtemps interprété un célebre passage du Capital sur le
ceux qu'on pourrait appeler les« technocatastrophistes ,, (l]la conviction fétichisme de la marchanrli~e. selon ce schéma : le marché se présente
que le développement de la technique menace l'homme. Chaque age de comme un ensemble de lois objective~ de l'économie, alors qu'il dépend
la technique a ses prophetes de malheur: la grande industrie, l'age en réalité d'un mode de producliu11 et d'organisation humain, trop
nucléaire, l'intelligence artificielle, aujourd'hui !'Artificial Lite ... Morpheus humain. La révolution ne serait pas seulement l'effet d'une oppression
esta sa maniere, touchante et rustique, la branche armée de ce discours. 11 trop indécente de certains hommes par d'autres, mais aussi le seul moyen
n'aime pas les bavards, mais croit savoir qui sont ses ennemis, et avouera pour que l'humanité tout e!:tiere puisse enfin prendre l'histoire par les
finalement qu'il vivait de prophétie et de guerre. Sa présentation il Neo du cornes. N'entend-on pas encare souvent qu'il faut mettre l'économie au
,,_,ande de 2199 expose clairement la nature du dange•. 11 ne s'agit pas service de l'homme et non l'homme au service de l'économie? 11 s'agirait
SlmpiPm.,nt d'une répétitior> ,..¡,1 cante de l'apprenti sorcier, qui perd 1: pour l'homme, toujours et partout, de réintégrer ses puissances objedives
- techniques ou sociales- dans l'exercice transparent de sa volonté

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1
~S
¿-,.- Matrix, mJcnine philoscphiqu e Méo nopolis, cité de !'avenir

subjective, de libérer l' homme de ses propres p roduits en soumettant ses \ Pourtan t, Matrix Re/oaded la isse d éja e nte ndre q u' il ne s' agit pas
derniers a des finalités humaines, rien qu'humaines. sebte ment d'appliquer a notre rapport aux machines un scheme politique
La guerre contre ! es machines qui est le cadre de l'action de Matrix se qui oppose l'aliénation et l'émancipation, mais bi e n de re pe nser a la fois la
'déploierait done dans une philosophie politique tres classique. Matrix politique et la techniqu e:\ C'est assurément une des grandeurs de la
·-- métaphoriserait la division intérieure du sujet politique par ses propres trilogie que de proposer Gñe sorte de parcours de vérité par étapes, selon
institutions (c'est-a-dire par les dispositifs objectifs sans lesquels sa liberté un modele que les philosophes appelleraient dialectique, par niveaux de
subjective resterait sans effectivité dans le monde, mais dont le profondeur étagés dans le temps, et aussi dans l'esp::. ce. Car c'est dans le
fonctionnement aveugle risque sans cesse de se retourner contre lui), dans fond de cette sorte d'Enfer inversé qu'est Zion qu'un autre discours
la figure d'une guerre civile ou d'un conflit social. JI y aurait simplement apparalt. Dans la salle des machines ou le Conseiller Hamann conduit Neo,
recouvrement de 1' oppresseur et de l'aliénant. Ave e l'intelligence
~rt~f}ciel_le, les ~uissances a~iénantes seraient devenues conscientes, et
1 alienatron de 1 homme sera1t devenue non seulement un effet inévitable
J la question du sens de la guerre contre les ma~hine·s devient probléma-
tique. Zion est en effet dans un état de haute technologie, sans que celui-
ci semble menacer directement l'existence humaine. Quelle différence?
~ais encare un but pour de~ ag~nts capables de prévoir les c;onséquence; ~ demande !e Conseiller Hamann. Ce a quoi Neo répond, immédiatement,
ae leur comportement, de s y a¡uster et done de se donner a eux-memes " ' le controle. JI avait déja rétorqué a Morpheus qu'il ne croyait pas la fatalité
des finalités. 11 n'est pas difíicile a la pensée politique moderne d'absorber ~ paree qu'il « n'aimait pas l'idée de ne pas avoir de controle sur sa propre
le rapport des hommes et des machines, car elle est inspirée par un ~ vie,- et Morpheus, évidemment, l'avait immédiatement compris. Mais,
modele t~chnique de la politique. Non pas au s~~o,y__elle se_ráff dans la sorte de dialogue socratique qu'il a avec le Co;-;seiller Hamann, il se
technocratrque, mais au sens ou il y a une solidarité étroite entrel á"pensée trouve incapable de donner une définition du controle qui ne soit pas
de la subjectivité politique (et psychologique aussi d'ailleurs, mais les deux purement négative : la possibilité de détruire son instrument. Nous savons
sont liées) comme libre détermination de fins d'un coté, et la technocratie que c'est nous qui sommes les maílres, et les machines les serviteurs,
de l'autre : les institutions sont des moyens, rien que des moyens, et toute paree que nous pouvons, d'un coup, abolir l'existence de ce qui nous sert.
opacité des institutions qui viendrait pour ainsi dire diviser le sujet dans sa De fait, c'est bien cela la normativité technique: un objet technique perd
propre action n'est per~ue que comme une perversion. Sieyes ne son sens a partir du moment ou il n'a plus d'utilité, que ce soit paree que
comparait-il pas la société a une machine, pour mieux distinguer entre !a le dP.veloppement meme des techniques l'a rendu obsolete ou paree
nation, qui se confond avec la volonté collective, et le gouvernement, qui qu'on a renoncé a l'activité dans laquell e il s'intégrait. Les vieilles
n~en est qu ' un instrument [2] ? Hobbes n'insistait-il pas sur le fait que locomotives sont mises au rebut, remplacées par d'autres, plus perfor-
I'Etat est un artefact, meme si c'était d'ailleurs pour montrer que cet mantes. Nous n'évaluons pas les objets techniques pour eux-memes, mais
artefact ne pouvait marcher qu'a l'aliénation [3]? L'histoire politique des seulement relativement a nous, pour leur utilité. Nul ne d escend dans la
deux derniers siecles a quelque chose d'une extension progressive de cette salle des machines, comme le remarque malicieusement le Conseiller
idée assez mystérieuse de la libe:!é a tous les éche!pns de l'action Hamann, sinon lorsqu'il y a un « probleme >>. Pas meme un probleme
coll ective et individuelle- extension paradoxale qui, a m~sure qu'elle se technique, juste un probl e me de la vie courante. Or, curieusement, la
développe, émule son contraire, tout simplement paree qu'~lle renforce la maltrise technique est pe nsée a parti• c! 'cm bie;-; ·v ieu x concept juri ci; yue,
di chotomie entre l'in s~ a nc e qui dicte les fins et celle qui cherche a les celui du droit de vie et de mort que le maltre dan s la Rome Antique avait
réalise r. ·, ,. sur sa dom esticité, ses esclaves et ses enfants, concept qu i s'est trouvé
...~ ·-\ -: ~r
e· ·
,_ '--~

- 100 - - 101 -
Matrix, machine philosophique
1 Mécanopolis, cité de l'üver.ir
1
réinvesti pour définir entre le seizieme et le dix-septierr.2 siecle la nature lui-m e me déja partie de la machine. Pire : que cette idée meme de la
du pouvoir du monarque absolu sur ses sujets. C'est autrement dit le plus liberté, cette représentatio n que l'homme a de son engilgement dans sa
classique des concepts de philosophi e politique, celui de Souveraineté, qui propre action, dépend d'un certain concept de la machine. Un concept,
sert a définir la nature de la relation technique. Le probleme, comme nous au demeurant, qui est révo lu depuis longtemps déja .
allons le voir, est que ce raisonnemcnt est exactement celui qui a mené a
la catastrophe. Les assemblages hommes-machines
D'abord, remarquons qu'on le retrouve, symétrique et inverse, dans le et la politique minoritaire
discours de I'Architecte: c'est paree qu'elles sont pretes a détruire les Pour le comprendre, il faut admettre que les techniques n'ont jamais
hommes, quitte a perdre les services qu'ils leur rendent, que les machines été simplement des instruments au service de l'homme, et que leur
1

les controlent (~ • Liberté virtuelle) . Cela laisse déja entendre que le histoire ne se réduit pas a une adaptation de plus en plus exacte aux \v
controle, au sens ou l'entend Neo lui-meme, est parfaitement susceptible
de devenir une fonction technique. Telle a d'ailleurs été l'ambition de la
besoms humains. Elle se caractérise plutot par un processus que Simondon .•.
.,
\-'
appelle de ,, concrétisation ,, par lequel on passe d'un ensemble hétéro-
"··'
cybernétique- comme son nom !'indique, << science du controle », cyber clite de pieces et de processus, réunis uniquement par la convergence de
ayant !a meme racine que << gouvernement » : proposer des modeles leurs effets (dans cette situation primitive, la finalité est done effectivement
techniques de la fonction de controle. On peut interpréter ce projet soit décisive, au se ns ou a chaque partie de la machine correspond une
comme le premier moment d'une usurpation radicale, par la machine, de fonction, c'est-a-dire une partie de l'effet a obtenir), a un état dans lequel
la place éminente de l'homme, soit au contraire comme la démonstration les différentes pieces et les différents processus engagés dans l'objet
que c'était l'homme qui, jusqu'a présent, réalisait une fonction technique, technique se redéfini ssent les uns les autres, chacune prenant sur elle des
dont il es t susceptible d'etre libéré par le développement meme des fonctions qui sont relatives aux autres. Ainsi, les ailettes de refroidissement
techniques. sur la culasse des moteurs thenniques prennent en meme temps une
<< [L']hom me a tellement joué le role de l'individu technique que la fonction mécanique, celle de nervure s'opposant a la déformation de la ,
machi ne devenue ind ividu technique paralt encore etre un homme cula~~P sous la poussée du gaz. De ce fait, la finalité, si l'on peut dire, 1
et occuper la place de l'homme, alors que c'est l'homme au
contraire qui remplayait provisoirement la machir1e want que de s'intériorise, les normes qui déterminent des parties toujours plus grandes j
véri tab!es ind ividus techniques [les machines cybernétiques] aient de l'objet techniqu e ne sont pl~s ceiles de son' utilité extrinseque;. mais¡
pu se constituer. [... ]l'homme avait appris a etre l'etre technique celles de sa conSIStance mtnn seque - bref, 1 ob¡et techn1que s mdtvt-.
au point de croire que l'étre technique devenu concret se met a dualise . Ce qui se perfectionne alors, ce n'est pas tant l'adaptation de la i.
jouer abusivement le role de l'homme. Les idées d'asservissement et machine aux services qu'on attend d'elle, mais le schéma opératoire qui
de libération sont beaucoup uop liées a l'ancien statut de l'homme
co mme objet technique pour pouvoir correspondre au vrai introduit un e nouvelle causalité dans le monde. Le travailleur humain, ou
probleme de la relation de l'homme et de la ma chin e ,, meme l'utilisateur, n'est plus par rapport a cet objet technique une simpl e
(Gilbert Simondon [4]). volante subiective extérieure; il :.e trouve souvent médiateur et inducteur.
On peut prendre des exem ples tres simples : celui du conducteur de train,
Si l' id ée de la liberté que défendent Morpheus et Neo, mais aussi bien
qui ajuste la locomotive au ciispositif technique du réseau, ou celui d'un
i'Arc hi lecte, est inadequate pour pen ser le rapport des hommes et des
programmeur de logiciel travaillant en ligne sur un systeme << open
machin es, c'est paree qu'elle ne rend pas compte du fait que l'homme fait
sou rce , qu'il utili se par ailleurs, opérant ainsi la médiation entre sa

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Matrix, mach111e philosophique Mécanopoli:,, cité de l'avenir

machine et ie réseau qui lui permet de la perfectionner ... L'homme n'est c-.•" Purpose >>). De meme, la fin de la conversation avec le Conseiller
pas ici extérieur a la réalité technique, puissance souveraine imposant des Hamann. De maniere assez ironique, Neo croit comprendre que le
finalités et laissant aux machines le soin de les réaliser, mais plutot au Conseiller cherche a lui faire admettre la relation de co-dépendance entre
milieu des machines, découvrant sans cesse de son coté de nouvelles les machines et les hommes. Non seulement il interprete le probleme en
/ puis~ances, de nouvelles fina lités, de nouvelles possibilités d'existence, de termes de fina lité (<< les machines ont besoin de nous et nous avons besoin
¡ nouvelles occasions d'agir, a mesure qu'il permet a la réalité technique de des machines ,, ) et laisse imaginer quelque eh ose comme une culture du
/ devenir de p'us en plus « individuelle », au sens de Simondon. C'est compromis entre les hommes et les machines, mais encore il ne peut
{ curieusement en i:t<-Ceptant sa place dans un milieu technique composite concevoir que comprendre puisse etre autre chose que ressaisir l'intention
: que l'homme peut vraiment devenir lui-meme, participer, par sa d'un discours, son but. Ce a quoi le Conseiller répond: << non, non je ne
l différence, a la constitution d'une nouvelle maniere de faire advenir du
\ réel.
veux rien dire de particulier. Les personnes agées comme moi ne
s'inquietent pas d'avoir que!que chose a dire. ,, Le sens ne se confond pas
'
On voit bien que ce qui est en jeu dans notre rapport politique aux avec l'intention de signification : il est plutot dans la possibilité que nous
machines, c'est la place qu'on accorde a la finalité et la maniere dont on avons, en sélectionnant certciins traits pertinents de la réalité, en
con~oit la subjectivité, c'est-a-dire le support de la liberté. La ou ménageant des trajets nouveaux dans ce que nous croyons savoir du
l'humanisme fait de la finalité consciente l'honneur de l'existence humaine monde, de problématiser le donné, de relever ce qu'il y a encore
et la marque d'un sujet libre, Simondo~ affirme au contraire qu'elle n'est, d'irréalisé dans le réel. Le Conseiller Hamann obse1ve ainsi simplc~ent
comme la cybernétique l'aurait montré, qu'une moda lité de l'intégration qu'a Zion comme a la surface de la Terre, les humains et les machines sont
ou de l'individualisation technique. Si done le rapport des hommes aux branchés les uns sur les autres, un peu comme Smith demandant a Neo :
machines est métaphorisé par le concept politique de souveraineté, c'est << Étes-vous conscient de notre connexion ? ''· Cette petite observation

peut-etre que déja la séparation entre le maltre qui ordonne et le serviteur laisse penser qu'il est fatal que toute organisation de leurs rapports,
qui obéit n'est elle-meme qu'une métonymie du rapport fonctionnel entre autrement dit toute << politique de la technique », dépende elle-meme
les mécanismes de commande et d'exécution dans une machine encere d'un concept de la machine. Ainsi, ie controle, l'idée de liberté comme
abstraite, pas tout a fait individualisée. Simondon est tres clair: << Si la puissance purement négative de se débrancher, ne dépend au fond que
finalité devi ent objet de technique, il y a un au-dela de la finalité dans d'un modele de machine parmi d'autres, c'est-a-dire C.'•Jne maniere
l'éthique; la Cybernétique, en ce sens, libere l'homme du prestige déterminée d'organiser ces connexions, de produire cet assemblage
inconditionnel de l'idée de finalité », elle fait << passer la finalité du niveau hommes-machines qui, plutot que la société des hommes, est la véritable
magique au niveau technique "· 11 ne s'agit done pas, comme on le dit réalité politique. Mais cela veut dire que, dans le fond, la machine
; souvent, de libérer la politique de la technique (afin de redonner toute sa cybernétique est incapable de penser le type Je pouvoir ou de causalité
place a la décision souveraine), pas plus que de libérer la technique de la qu'elle permet aux hommes et aux machines de construire ensemble.
politique (afin d'optimiser la rationalité des décisions collectives), mais C'est bien d'ailleurs ce que dit Simondon : non pas que la machine
bien de libérer l'une et l'autre de cette notion de finalité qui méconnalt a cybernétique donne enfin le modele de tout systeme politique, mais au
la fois la r-,¿¡ture de l'homme et celle des machines. contraire qu'elle nous oblige a réinventer ce que veut dire etre un sujet,
Bi en des índices vont dans ce sens dans Matrix Reloaded. A commencer faire société, et meme faire usage, bref exister, a l'age cybernétique. On
PM les discussions avec Smith et le Mérovingien sur ie out/ la raison voit bien en ce sens que nous av0ns besoin d'un concept de machine, de

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Matrix, maciline philosopilique Mécanopolis, cité de !'avenir
1 .'

méta-machine ou de méga-machine, que les machines techniques ne l'on peut dire, l'agriculture n'est elle-meme qu'un moyen de reproduction
nous donnent pas. redoutable. Cas exemplaire de ce que Deleuze et Guattari appelleraient
Gilles Deleuze et Félix Guattari se sont précisément efforcés, dans une « double déterritorialisation >> •• • La digestion de l'homme et la
1' Anti-Qdipe puis dans Mil/e Plateaux, de construire un concept de la reproduction du blé constituent ensemble un nouvel agencement
machine qui ne se confondrait pas avec les objets mécaniques, mais au machinique, qui ne s'actualise d'ailleurs véritablement que dans des e
contraire permettrait de comprendre l'émergence des machines conditions de sédentarisation, c'est-a-dire en corrélation avec d'autres
techniques a partir d'une certaine configuration de la mégamachine : éléments a la fcis géographiques, techniques et sociaux. Lors de
l'interrogatoire qu'il faít subir a Morpheus dans M_atrix,- J'·a gent Smith
<< le principe de toute technologie est de montrer qu'un élément
techn ique reste abstrait, tout a fait indéterminé, tant qu'on ne le
présente la révolte des machines comme une _?implé étape dans l'histoire
rapporte pas a un agencementqu'il suppose. Ce qui est premier par évolutive de la Terre : les objets techniques ont utilisé l'homme pour se
rapport a l'élément technique, c'est la machine: non pas la développer, puis se sont débarrassé-s de luí. L'homme prend les objets
machine technique qui est elle-meme un ensemble d'éléments, techniques pour des productions ex nihilo de sa liberté, alors que ceux-ci
mais :a machine sociale ou collective, l'agencement machinique qui sont des processus indépendants qui passent en quelque sorte, depuis
·va déterminer ce qui est élément technique a tel momenl, quels en
sont l'usage, l'extension, la compréhension ... , etc. , [5]. toujours, par l'illusion de la liberté souveraine de l'homme pour se
développer selon des lignées technologiq~es variées et de plus en plus
Par machine collective ou agencement, il ne faut surtout pas entendre autonomes . La situation décrite par Matrix n'est done pas nouvelle :
une société humaine homogene, car l'usage n'est pas l'utilisation par un l'homme a toujours été un moyen de reproduction des objets
sujet cohérent de quelque chose de déja donné, mais un ensemble de techniques .. . Ce qui est nouveau en revanche, c'est que l'inverse ne soit ·
relations entre des processus hétérogenes aussi bien dans leur formation plus vrai. Mais était-ce vraiment fatal ?
que dans leur fonctionnement, qui, cependant, pour des raisons
L'épisode des Animatrix racontant les origil'f"S véritables de la guerre
largemenl contingentes,constituent ensemble une nouvelle forme d'opé-
des hommes et des machines (-+•Guerre hommes-machines) montre que
rativité, une nouvelle maniere de fonctionner, un nouveau type de causa-
Ja responsabilité de Ja guerre VÍent de !'incapacité des h0111mes a admettre
lité. Ainsi . << ce que les nomades inventent, c'est I'<HJPncement homme-
que les machines puissent etre autre chose que des instruments. Sinistre
animal-arme, homme-cheval-arc ». Ou encore l'étrange « machine >> que
conséquence de l'écart entre une pensée du pouvoir politique qui voit
forment ensemble la guepe et l'orchidée : rencontre entre deux lignées
dans celui-ci le représentant global d'une communauté homogene et
évolutives sans origine commune, mais qui se renforcent réciproquement
unifiée, et la réalité du développement de l'assemblage hommes-machines
grike a leur hétérogénéité (le végétai orofitant de la mobilité de !'animal,
etc.) ... qui rend impossible de maintenir ce postulat d'homogénéité. Penser le
sÚjet politique autrement que sous une condition de majorité, admettre
Le rapport de l'homme aux techniques ne serait-il pas lui aussi qu'il n'est jamais que dans la rencontre entre des minorités, humaines ou
l'articulation de deux lignées évolutives différentes qui, loin de constituer non, montrer qu'on peut construire un ordre politique, c'est-a-dire aussi
un grand ensemble stable, accélere la vitesse de dévc:oppement de juridique, au niveau de ces assemblages cnmposites, traversé~ de doubles
chacun en le faisant passer par l'autre ? Soit l'agriculture. L'homme devenirs, sans passer par cette machine particuliere qu'est I'Etat, telle est
mocierne croit sans doute, en cultivant les plantes, développer sa capacité peut-etre la direction vers laquelle il faut aller, si l'on veut préparer la paix
de reproduction et d'expansion. Mais, du point de vue de la céréale, si avec les machines, et reconstruire ainsi, mais seulement en passant, la

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- . - - - .-r· -~---
Motrix, machine philosophique

soci élé aux dimension s de l'humanité qui a été scindée par la Matrice
SOMI'v1ES-NOUS DANS LA MATRICE?
(-+ • Sommes -nous dons lo Motrice ?). Ce qui est su r en tout cas, c'est que,
en accepta nt de ne pas surp lomber les objets tec hniq ues, de ne pas
concevo ir l' usage comme la so umi ss ion a un e utilité, d'etre au milieu des " Morpheus : Hove you ever hada dream, N eo, that you were so sure wa s real _7 What
if you were unable to wake from that dream 7 How wou ld you kn ow the difference
mac hin es co mm e des << choses parmi les choses , , sur le meme plan, between the dream world and th e real world 7 ,
l' homme ne perdra pas sa différence, au contra ire : il la maximi se ra. 11 n'y
aura pas de nouvell e pensée de la politiqu e sa ns un e nouve ll e pensée de la
machin e.
Matrix n' est évide mm ent pas la premiere O? uvre a im ag in er que :e

Patrice MANIGLIER mond e qui nous ento ure est en grande partie un e illusion. Cette possibilité
a été formul ée, sous des form es tres di ve rses, par d'innombrables philo-
sop hes o u penseurs depui s 1'Antiquité : on les r egro up~ généralement sou s
l'a ppellation << sceptiqu es » . Or ceux-c i ont été tou jours accompagnés
dans leur réflexion par des représen tati ons qui tentaient de donn er co rps a
l' hypothese de l'irréa lité de notre quotidi e n. Les sceptiques antiques
invoq uent souvent des réc its mythol ogiq ues dans lesqu els un personnage
est trompé par des hallu cination s píüd ui tes par les di eux. A l'é poqu e ou
Desca rtes élabore so n fame ux << dou te hyperbo liqu e >> , ce so nt le s
dramaturges, comme Cald erón dans Lo vie est un songe ou Corneille dans
L'lllusion comiqu e, qui mettent en scene des personnages artificiellement
trompés sur leur ex iste nce. 11 n'est pas su rprenant qu'aujourd'hui, alors
qu e les hypoth eses sceptiques sont toujours abondamment discutées par
les ph il osophes [5], ce soit le cin éma q ui se cha rge de nous donne r des
représentations concretes de ce ll es -ci: que l'o n pense, ;:-0 ur n'évoqu e r
q ue des fi lr.; :; réce nts, a Total Reca/1, Oork City, eXistenZ, Trumon Sho w,
Vanilla Sky (basé sur Abres los Ojos) et bien su r Matrix. Contrairement aux
précéden ts, ce dernier film _;: ::-b le d ' <~iii P urs su ivre de pres un e
formu lation contemporaine de l'hypot!: ': óe sce ptiqu e proposée par le
[1 l Domi nique Lecourt, Humoin, post-humoin, La Découverte, 2003 . philosophe Hilary Putnam, ce ll e des << cerveaux dans un e cuve ,, (1) : je
(2] Emman uel Sieyes, Qu 'est-ce que le Tiers Étot 7, PU F, 1982 . pourra is bien n' etre qu 'un cerveau parmi d'autres conservés vivants dan s
[3) Thomas Hobbes, Lévia thon, Sirey, 197 1. un e cuve (par un savant fou) et dont les terminaison s nerveu ses so nt
branchées a un ordinateur tres puissant qui produ it un e hallucination
[4 l Gilbert Sim ondon, Ou mode d 'existence des objets techniqu es Aubie r
1 ~3 9. ' . col lective et interactive identique ~ :--.::J tre monde .
(5 ] Gi lles IJPI Puze et Félix Guattari . M il/e Plat eoux, Minuit, 1980. Matrix prop ose ainsi une ve rsion actua li sée, préc ise et imagée d'une
hypothese philosophique bien connu e. C' est pou rqu oi le film a été utilisé

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Matrix, machine phiiosophique
Sommes-nous dans ia Matrice ?

par de nombreux philosophes comme un exemple pédagogique H3, l' hypothese la plus radicale, est-elle plausible? Pouvons-nous vivre
permettant d'introduire a la réflexion sur le scepticisme. Mais, plut6t que dans une simulation si parfaite que personne ne croit a son irréalité ? La
d'élucider ou de critiquer Matrix grike a la philosophie, ne pourrait-on pas Matrice de Matrix, en tout cas, n'est pas une telle simulation parfaite. Neo
éclairer la philosophie du scepticisme a u moyen de Matrix? En fournissant apprendra que les impressions de << déja vu », lorsqu'une meme
une représentation concrete de l'irréalité du monde, Matrix permet de perception se répéte, signalent des perturbations dans la Matrice. Ce qui
considérer cette éventualité d'un point de vue concret et non pas peut apparaltre comme une erreur du cerveau humain est en fait une
seulement comme une hypothese théorique que l'on cherche d prouver légére imperfection de la réalité virtuelle dans laquelle nous sommes
ou réfuter. Matrix reut etre utilisé comme une sorte d'antidote contre enfermés. Un autre exemple poétique est fourni dans le dessin animé
1' « armchair philosophy" dénoncée par Hume, cette capacité des Beyond de la série Animatrix, ou des enfants ont découvert Uil champ
philosophes a penser le monde depuis leur fauteuil sans se soucier des d'apesanteur dans un terrain vague, ce qui provoque l'intervention
ir:nplications pratiques de leurs réflexions.
d'agents, qui effacent ce bug dans !a simulation. Par ailleurs, peuvent
11 ne faut done pas hésiter a prendre Matrix au sérieux : sommes-nous, intervenir dans la Matrice des éléments << rebelles >> qui produisent des
moi qui écris ces lignes et toi qui les lis, actuellement branchés a la Matrice incohérences. Les humains débranchés d'abord : au début de Matrix par
décrite par Morpheus ? Comment répondre sans se tromper ? Partons exemple, Trinity a elle seule se débarrasse de deux unités er:tiéres de la
simplement de ce que nous savons, a savoir qu'un film prétend nous police et effectue de nombreuses cascades incroyables. Autre source de
révéler l'existence d'une Matrice dans laquelle nous sommes prisonniers. perturbation : les programmes << exilés >>, dont I'Oracle explique que nous
Trois hypotheses sont alors envisageables : en entendons parler tout le temps sans le savoir a travers les histoires de
(H1) Nous ne sommes pas dans la Matrice, car si nous y étions, nous vampires o u de loups-garous (-+ • Anges) . On imagine le travail énorme
ne devrions pn~ pouvoir le savoir aussi facilement. Dans ce cas, ou bien (a) que les agents doivent mettre en CEuvre pour dissimuler ces événements.
Matrix est un simple film de science-fiction pour jeunes adeptes des jeux Lee1r tache est la meme, l'humour en moins, que celle des héros de Men in
vidéos, ou bien (b) Matrix pourrait etre un avertissement voire une Block, qui contr61ent l'activité extraterrestre sur Terre en surveillant les
prémonition, qui nous prévient que l'humanité court le risque d'etre mag<Úin es friands de paranormal et en effa~ant la mémoire des témoins.
prisonniere, dans deux siecles, d'une simulation du monde de la fin du Ce travail serait beaucoup plus facile s'il n'y avait pas de droits de
vingtieme siecle, dans lequel nous vivons encore réellement. l'homme dans la Matrice, mais ce n'est apparemment pas le cas, puisque
(H2) Nous sommes dans la Matrice, mais les machines qui l'ont créée Neo demande << son coup de téléphone ,, lorsqu'il est interrogé par les
ne la contr61ent plus et n'ont pas pu empecher des rebelles- machines agents.
ou humains- de diffuser a l'intérieur de la Matrice le film Matrix et de . Dés lors, la question de savoir si nous sommes actuellement dans la
révéler ai;·,si la vérité a l'humanité. On peut alors penser que celle-ci va Matrice est équivalente au probléme sous-jacent a tous les débats sur le
bient6t etre libérée de la Matrice d'une maniere ou d'une autre . paranormal ou sur les complots politiques internationaux : avons-nous des
(H 3) Nous so m mes dans la Matrice, mais celle-ci est si parfaite que preuves sérieuses de l'existence de phénoménes ou d'organisations
nous refusons de croire a son existence : nous prenons le film Matrix pour exceptionnels et cachés, échappant totalement aux lois de la nature ou de
une CEuvre de science-fiction, alors qu'il décrit notre situation réeile. la société? Si la réponse est positive, l'analy~e ele ces faits nt:-''- ' ~ conduir<:
peut-etre a l'hypothése que nous sommes dans la Matrice, mais elle peut
aussi révéler la présence parmi nous d'extraterrestres, de créatures

- ~ ~0-
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., ..
Matrix, machin e philosorhique 5ommes-nous dans la Matrice ?

magiqu es ou les pouvoirs exorbitants de la CIA. En revanche, si tou tes ces su rtout évolutive. Si nous sommes dans la Matrice, cela implique qu 'elle
histoires ne sont que des rumeurs fan tas magoriques, l'existence de la dispose de programmes supervisant l'ensernble de la vie humaine. Nous y
Matrice est l'une d'elle, le reve ou le cauchemar d'un informaticien naissons, y vieillissons et nous y faisons et éduquons des enfants ; s'y
anonyme et surmené, M. Anderson, qu 1 se révei llera pour de bon dans succedent done des générations et s'y développent des traditions, des
notre monde a la fin de Matrix Revolutions, cornme Edward G. Robinson cultures et une Histoire politique, sociale, artistique, etc. Pour cor.~ourner
dans la Femme au portrait (plusieurs scenes des deux premiers films sont ces complexités de la vie collective humaine, les hypotheses sceptiques
déja suivies d'un réveil brutal de Neo, cornme s'il revait toutes ses concretes invoquent souvent des rnanipulations rnassives de la memoire
aventures :;xtraordinaires). des sujets trompés. Pour que la simulation soit réaliste, il faudrait toutefois
Démontrer H3 exigerait done de prouver l'existence de faits incompa- implanter dans chaque sujet une mémoire de toute sa vie passée, ce qui
tibles avec les lois de notre monde et explicables uniquement grace a H3 . exige de reproduire - réellement ou sous forme de souvenirs - au moins
En attendant que l'un des nornbreux adeptes du paranormal ou des quatre-vingts années d'histoire d'une population, puis de résoudre le pro-
théories du complot qui peuplent notre monde y parvienne, nous bleme de la communication entre les générations, qui fait rernonter la mé-
pouvons au moins savoir a quoi doit resse mbler la Matrice pour que H3 moire beaucoup plus loin. Une Matrice cyclique, qui ne simulerait qu'une
soit vraie, c'est-a-dire pour que nous soyons actuellernent a notre insu vie tres courte et se réinitialiserait périodiquement, n'échapperait pasa ces
dans la Matrice. Si la Matrice est un univers dont les habitants ne sont problemes. En fait, les exigences d'une simulation interactive col/ectíve des
jamais troublés par aucune incohérence, il est alors certain que 11uus ne sociétés contemporaines sont extrémement lourdes (-+•Reve).
sommes pas dans la Matrice, car notre monde actuel est tres différent. L'un des principaux problemes que les concepteurs de la Matrice ont
Pour le simuler parfaitement, la Matrice doit etre imparfaite : elle doit nous du résoudre est celui de la recherche scientifique, ce produit de la vie
présenter un monde tres largement cohérent mais plein de rnysteres a collective humainP 'lUÍ a pour spécificité de reconstruire et de complexifier
résoudre et de rumeurs sur des événements inexplicables. Tel est peut-etre en permanence l'environnement dans lequel les hornmes évoluent : les
le sens de i'histoire de la premiere Matrice : sa perfection absolue la fit explorations ou l'astronomie y ajoutent de nouveaux territoires, les
échouer, ¿ cause de l'imperfection essentielle a tout etre hurnain, selon recherchP' physiques et chimiques y découvrent de nouveaux composants
1' Architecte, imperfection que l'agent Smith caractérise par le beso in et de nouvelles réactions, la biologie accrolt les ressources du corps
qu'ont ie s humains de souffrir pour définir la réaíité. Ce que ces deux he! :Tlain. La Matrice doit etre ainsi dotée de programmes qui simulent
intelligen ces artificielles décrivent avec mépris, est le fait que le monde toutes les propriétés, meme microscopiques, de tous les corps, y compris
humain n'est, dans tous les domaines, ni chaotique ~absolurnent ;es plus éloignés de la Terre, de maniere a ce que les techniques et les
ordonné (ou alors il ne l'est que localernent et brievement), objeta la fois sciences actuelles puissent s'appliquer et merne progresser sans jamais
de satisfactions et d'insatisfactions, ces dernieres entraínant d'innom- prendre la M::trice au dépourvu. Des lors, ni les chasseurs de phénomenes
brables tentatives de transforrnations. paranormaux ni les spécialistes des complots planétaires ne sont les mieux
Ainsi, notre monde est a la fois facile et difficile a simuler : d'un coté, placés pour prouver a u reste de l'humanité qu' c::e est enfermée dans la
les humains to!erent eJe tres importantes imperfections (mysteres, Matrice. Ce sont tout sirnplement les scientifiques qui peuvent y parvenir :
incohérences, injustices , etc.), de l'autre ils deviennent dans certaines plus ils font progresser rapidement la précision et l'extension de la
circonstances curieux, aventureux et optimistes, ce qui oblige a élaborer con naissance humaine, plus ils ont de chance de prendre en défaut les
une si m ulation non seulemer' i'lterac tive c-.. Liberté virtuelle), mais capacités de sirnulation de la Matrice et de provoquer de l'intérieur un

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M c tri x, machine philosophique Somm es-nous dans la Matrice ?

dysfonctionnement majeur dans Id réalité virtuelle ou nm;s vivons [3] . Pou r est probablement une tentative des ma chines pour détrui re les espoirs
infi rm er ou confirm er H3 une bonne fois pour toutes, il suffirait done suscités par Matrix: l'attaque sur Zion et le discours de 1'Architecte veulent
d'augmenter mass ivement les budgets de la rech e rche sc ientifiqu e dans no us faire croire que les machines ont prévu une parade, que la rési stance
to us les pays. 11 faut toutefois reconnaltre que l'on courrait alors le ri sq ue est inutile puisqu'elles peuve nt réinitialiser la Matrice ou nous tuer .
de précip iter l' é laboration d'intelligences artifici elle s aux capacités Espérons alors que le troisieme film sera un e réplique de Zion nous
supérieures a celles de l' homme, qui finiraient soit par nous aider a montrant ce que nous pouvons faire pour échapper a la Matrice pour de
démontrer que no:.; ~ sommes dans la Matrice (H3), soit par se rebeller bon , par exemple une greve de 1' énergie corporelle a u niveau de
contre nous et par créer une Matrice ou elles nous enfermeraient (H1 b) . l'humanité entiere ou la menace d'un suicide collectif universel, qui
Quoi qu'il en soit, l'hypothese de base de Matrix serait en fin de compte contraindraient les machines a négocier notre iibération progressive et la
réalisée ... construction d'une situation d'égalité et de paix entre hommes et
11 semble en tout cas que des intelligences artificielles qui voudraient machines sur la Terre de 2199, hors de la Matrice (-+ •cuerre entre
créer une Matrice efficace pour tromper l'humanité choisiraient de la hommes-machines).
brancher sur un monde virtuel primitif, ou les humains possedent tres peu Mais, sommes-nou s surs de vouloir et de devoir a tout prix en sortir?
de capacités d'ac tion et de connaissances sur leur environnement et vivent Ne devrions-nous fJdS nous demand er si cette « libération , est souhaitable
en petits groupes séparés les uns des autre~ : cette simulation serait en avant de chercher s'il y a lieu de se libérer et comment le faire? Le fait que
effet tres simple a réaliser et a rendre indétectable . Comm ent expliquer la Matrice soit une illusion ne suffit pas en effet a la rendre insupportable.
alors que les machines de Matrix aient élaboré une sirnulation de la fin du Cette simulation est d'abord bea ucoup moins trom peuse que la plupart
vingtie me siecle ? Par un élan de générosité a l'égard des homm es, le des hypoth eses sceptiques : les principaux éléments de la Matrice, a savoir
vingtiem e siecle étant « le sommet de la civilisation , humaine, comme le la réa lité rnatérielle, la Terre, notr:c corps, les trai ts des visages hurnains, la
laisse ente ndre l'agent Smith ? Paree que c'est 1~ seul mo nde que les communication avec autrui, la civilisation de la fin -:l u vingtierne siecle
machines avai ent sous les yeux et pouvaient reproduire ? Dans le s deux existent ou ont existé hors de la Matrice et ne sont done pas de pures
cas, il faudrait admettre une faiblesse des machin es. A lf1oins qu e les fictions. Le scepticisme de Matrix est ainsi rn oins radical que celui de
machines aient effectivement commencé par la solution la plus efficace : il l'hypothese des ,, ce rveaux dans un e cuve , ou du « malin génie » de
y a quel q ues millénaires, elles ont branché l'humanité sur un e simul atio n Descartes. Outre le monde rnatériel et le corps humain, deux autres cibles
de la vie pré historique, qui a évolué au fur et a mesure du développement classiques du scepticisme so nt presque enti ere ment épargnées dans
de la vie socia le humain e et qui a fini par deve nir tresCümplexe et M aUix: l' identité personnelle des suj ets et l'existence d'autrui. Pour
impossibl e a soumettre a un controle systématique et central. Nou s nous trouver une mise en scene sérieuse du scepticisme a l'égard de la
trouverions alors actuellement dans l'hypothese H2 : apres bien des c~ n science de soi et de la rnémoire, il faut se tourner ve rs Total Reca/1 ou
tiiton neme nts, l'existence de la Matrice a été de vin ée et révélée a Vani lla Sky. Quant aux autres hornm es, ils n'au ra ient été supprirnés que
l' hu rnanité par le film Matrix. 11 joue pour no us le meme rol e que dans un e Matrice so lipsi ste, ou chaque sujet aurait été enfermé
Mo rph eus dans le film : il est le médiateur de notre libération de la séparérnent dans sa propre simulation individuelle.
Matrice. 11 ne nous indique cepend ant aucune voie con crete pour nous ;v;ais la Matrice est bie!: diiié,e:n te et nou~ ,,e puuVOII> dvnc l'accuser
libé rer de la Matrice, sinon l' atten te du superhéros Neo, do nt les pouvoirs ni de nous tromper sur la nature fond ame ntale de la réa lité, ni de
apparai sse nt peu efficaces a la fin de Matrix Reíoaded. Mais ce secund film manipuler notre conscience de nous-mémes, ni de nou s empecher d'agir

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Matrix, machine philosophique Snmmes-nous d<:•lS la Matrice?

sur notre monde ni de nou s priver de relations avec les autres hommes . je épistémologiqu e ou métaphysique, comme le souligne Morpheus lorsqu' il
ne peux meme pas vraiment reprocher a la Matrice de me tromper sur définit la Matrice cor1me un systeme de controle destiné a maintenir les
mon co rps réel et de me priver de son usage : el le me fournit en effet un hommes en esclavage.
co rps virtuel absolument identique a ce que serait mon corps réel dans le 11 est toutefois assez difficile de déterrniner exactement en quoi
monde réel : ce corps virtuel devient don e, d'un point de vue pratique, l'enfermement dans la Matrice constitue une injustice. Le fait que toute
mon véritable corps, puisque je n'entretiens aucune relation avec mon l'humanité soit branchée a la Matrice est la encore capital : la situation
corps réel tant que je demeure dans la Matrice. Bref, ¿une réalité se révele n'est pas du tout celle, évidemment immorale, du Truman show : Truman
illusoire, cela n'implique ni qu'elle résu lte d'une tromperie ni qu'il faille est seul aetre trompé par le monde construit par ce« malin génie" qu'est
s'e n débarrasser, comme le montre bien l'hi stoire des arguments le producteur qui a fait de la vie entiere de Truman une émission de télé-
sceptiques [4], qui ont défendu plusi eurs attitudes a l'égard de ce qui n'est iéalité. Mais en quoi consistent la tromperie et l'esclavage dans Matrix?
pas réel. Chez certains philosophe ~ partiell ement scefJtiques, comme Morpheus insiste sur le fait que les hommes sont transformés en sources
Piaton, Démocrite ou Berkeley, nos perceptions ne sont illusoires que par d'énergie pour les machines, mais, comme l'ont noté Hubert et Ste;>hen
rapport a une dimension plus fondamentale et plus objective du réel (les Dreyfus [2], un esclavage suppose une entrave a rna liberté : or les
Formes intelligibles, les atomes imp erceptibles, Dieu). Dans ces cas, le machines ne contraignent pas plus les hommes que les millions de
monde sensible est une illusion dont il n'est ni possible ni nécessa ire de microbes ou de moustiques qui se servent du corps humain comme milieu
sorti r (dans cette vie), sauf rar la pensée. Chez d'autres philosophes plus ou aliment. Pour pouvoir parler d'esclavage, il faut supposer, comme le
radicaux tel .; les pyrrhoniens ou Nietzsche, le monde est une pure font james Pryor ou Hubert et Stephen Dreyfus a la suite de Morpheus,
apparence, qui ne cache aucune réalité profonde : il faut done faire preuve que les machines limitent notre liberté et orientent l'histoire humaine dans
d'une sérénité critique ou désinvolte a l'éga rd de la va nité de la vie et dP la la Matrice. S'applique toutefois a cette hypothese un argument déja
con naissance humaines. Pourquoi ne pas faire de meme a l'intérieur de la invoqué : si la Matrice est une simulation vraiment parfa1te, il ne peut Y
Matrice? avoir aucune différence de nature entre les obstacles aux progres humains
En réalité, ce qui est insoutenabl e dans le fait d'etre a l'i ~~é rieur de la internes a notre monde (contraintes naturelles, sociales, politiques,
Matrice n·est pas sa dimension simulatoi re mais le fait qu'elle soit économiques, etc.) et ceux que pourraient produire les machines pour
con tr61ée pa r des ¡·,lachines, qui, a la suite d'une gue~:·2 avec l'humanité, influencer notre hi sto ire. Bien plus, une telle influence sera it-elle
tiennent cette derni ere captive dans la Matrice. L'hypothese de la Matrice véritablement injuste 7 Nombreux sont les gens qui pensent que Dieu
releve moins du scepticisme que du ~~Justicisme. cette interpr~.tation du exe rce précisément ce type de controle sur l' humanité, et si les machines
christianisme selon laquelle notre monde (maténel) est une illusion et une sont comme tui supérieurement intelligentes, elles agissent sGrement dans
pri son produites par un dieu malfaisant (-Hes dieux sont dans la !vfatrice). l'intéret des hommes autant que dans le leur (telle semble etre la these de
Avec le « malin génie >> ou le « savant fou >>, les sceptiques modernes on t Sm ith, qui invoque 1' évo lution naturelle devant Morpheus ; on peut
rep ris le príncipe gnostiqu e en le vidant de so n contenu religi e''" et moral. d'aiiiP11rs remarquer que Neo et ses compagnons, lorsqu'ils interviennent
La science-fiction et Matrix perm ettent de lui redonner vie et de se dans la Matrice font bien plus de victimes humaines que les agents, ce que
demander sé rieu sement ce qu'il y a de « mauvais ,, dans la vie a l'intérieur reconnalt d'ailleurs Morpheus lorsqu'il conseille a Neo de traiter ::haque
de la Matr ice, comme l' a fait jam es Pryor [2]. Sa ré ponse est que le homme comme un ennem i) .
véritab le probleme posé par !a Matric e est politique et non

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Motu x, n-: Jchine philosophique Sommes-nous da11s la Matrice ?

Toutefo is, d' un po int de vue stricte ment politique (et non moral ou colon ne ve rtéb rale et le reste du corps : il fau drait surto ut recoudre entre
théologique), peu importe que les mac hin es exercent ou non leu r pouvo ir elles et sur tous les plans deux époques de l' histoire humaine . Les juri stes
de modifie r ou de détruire l'h istoire hum ain e dans la Matrice. L' injustice et aut res avocats auraient du travai l pou r des centa in es d'années. On
résid e en réalité seul ement dans le fait que l' humani té soit sous le controle retro uverait en fait au nive au d e l'hum anité enti ere les prolilem es
d'une autre pui ssa nce qu 'elle-m éme, qu'elle ne puisse exercer so n droit a politiques qui se posent lorsqu 'une nati on profondément divisée cherche a
gérer sa propre hi stoire (quelle qu e soit la mani ere désastreu se dont ell e se reconstruí re apres une révolution (par exemple 1' Afrique du Sud depuis
l'exerce rait si elle le pouvait) . Ce n'est pas le m o11de ou nous-O":lé mes que la fin de I'Apartheid) ou lorsqu e d eux civilis ations ayant évolué
la M atri ce nous travestit et nou s confisque mais not re propre his toire ind épendamment !' une de l' autre d e maniere tres différente se
co ll ec tive, aussi terrib le soit-ell e. N ous somm es dans la Matrice com me un rencontrent (par exempl e les Europée ns et les Azteques). La Matri ce
hom me solita ire qu e l'on aurait enlevé, rendu am nésiqu e et tran splanté au in sta ure en effet une schizophrénie de I' Humanité, une scission de son
début du dix-neuviem e siecle. Nou s n'avons con science d'aucu ne perte ni un ité : une partie est san s le sa voir sorti e de sa propre histoire et revenue
d'aucun e vioiP'lCe, nous pouvons agi r :ibrement et étre heureux dans tous en arriere. Comment réparer cette déchirure et cette boucle dons l'Histoire
les dó m ain es de l' ex istence, m ais nous ne som mes pas da ns la si tu ation humaine ? Comment éviter qu e les ho mmes de Zion et ceux qui étai ent
histori q ue ou notre date de naissance nous « destina it ,, a vivre et ag ir. dans la Matrice n'ent ren t en gue rre les un s avec les autres au sujet de la
Se ul e la po pul ati on de Zion co nn a!t la véritabl e situa tion p résente d e g estion de I'Histoire post-rn;.trici elle ? Peut-étre devrion s-nous nous atteler
l'huma nité et a done !a possibilité de participer a sa propre histoire et de d es maintenant a résoudre ces problemes politiqu es afin d'étre préts le
cherc her a maítri se r son avenir. jour ou nous sortirons enfin de la M atrice.
Dan s In M atri ce, nous sommes tres probabl ement plus lib res d'ag ir et Thom as BÉNATOI i'IL
de réussir notre vie que d ans Zion, mais nous nous préoccupons d' un
p rése nt et d' un ave ni r qui ne sont qu'a rtificiell ement les nótres . La so luti on
d' un e teHe co nfi scati on de I'Hi stoire de l'humanité se rait assurém ent tres
com ple>:e . Ca r I'H istoire hum ain e da ns la Matri ce n' est qu 'a rtifi ciell e dans
so n prí ncipe et non dans son déroule ment : il se rait done inj uste de priver [1 ] Hil ary Putn am, Roison, vérité et histoire, M inu it, 1984, traduct'on
les hommes de ce qu ' il s ont acqui s, collectivement ou in dividue ll ement, d' A. Gersch enfeld (chapit re 1 ).
da ns la Matrice. 11 est par exe m p le to ut a fa it possib le qu'y aient été [2] Sur http :1/whati sthem atr ix.warnem ros.cQ..f'D. (dans la << Phi losophy
prod ui tes des inve nt ions ou d es o:-uvres d'art qui n'o nt jamais été co nnu es section >>) :
lors du premi er et vé ritabl e vin g t- et-uni eme siecle ... Si nous pouv ions james Pryor, << Wh at' s so bad about living in the Matrix ? >> .
collecti ve me nt so rtir de la Matrice, il fau drait alors les reproduire dans lo Hubert et Stephen Dreyfus, << The Brave New World of th e Matri x >>.
réolité ' La q uestion de la transposition a l'extérieur de la Matrice des David Ch almers, << Th e Matri x as Metaphysics >>.
inéga lités actu ell es de ressources et de statuts entre les homnies serait [ 3] Nick Bostrom , << Are yo u Li ving m a Computer Sim ulation ? >>,
auss i particuli erem ent d iffi cil e a tranc h er : l e~ auto rités élu es ou les http :// www .s imul a ti o n- a rgum e n ~ ..::c;-n
fo rtun es acc; ·..;ises dan s la Matri ce demeu rera ient-ell es légitimes hors d'eiie, [4] T. Bénatou'll, Le Scepticisme, Flamrnarion, 199 7.
ou seul es les lois de Zion s'appliqueraient-e ll es 7 Vivre hors de la Matrice [5] K. De Rose et T. A. Warfield, Skepticis m : A Contemporory Reoder,
n'exigerait done pas si m p lement d e s'ha bituer a avoir des trous dans la Oxford, Oxford University Press, 1999.

- 118 - - 11 9 -
Dialectiques de la fa c!e

qu e j'accorde un certain primat a la fable, a la narration , a cet


DIALECTIQUES DE LA FABLE'
exercice apres tout fondamental dans la vie en société : raconter un film.

" Morpheus : Remember, al/ /'m offering is th e trulh, nothing more .. " 3. Dans ces troi s films, la fable est de fa~on explicite connectée a des
questions philosophiques constituées. Un frant;ais peut meme dire : a des
sujets de dissertation. Comme par exemple : le réel et le semblant.
1. Toujours vérifier, contre l'empiri sme, et avec le platonisme, que !::: Comment rompre avec un régime séduisant de l'apparaltre? La
vis ible, figure apparente de ce qui est certain (il faut voir pour croire, connaissance des lois mathématiques du réel est-elle 1? condition d'cme
comme saint Thomas), n'est en réa!ité qu'un índice particulierement action efficace ? Rationalité calculatrice et intuition mystique. Liberté et
aléatoire du réel. valeurs. Et ainsi de suite.
Et par wnséquent, au cinéma : vérifier que cet artífice- le cinéma- La difficulté est que cette connexion n'appartient pas en propre au
ne peut mettr<o a l'épreuve un peu sérieusement la philosophie que s'il cinéma. Elle est en effet caractéristique d'un genre qui enveloppe certes
impose une variation du régime du sensible. Vérifier en somme que le tout un pan de l'activtté cinématographique, surtout contemporaine, mais
cinéma dispose d'une certaine aptitude au concept, des lors qu'il a le dont !'origine est purement littéraire: la science-fiction et ses dérivés. La
pouvoir de rend re visiblement incerta in e la certitude du visible. Ou science-fiction est astreinte a construire un monde, et de ce fait meme, a
encare : d'imager que l'imag e n'est qu'un semblant, voire un semblant indui~e une comparaison avec celui que nous conna is sons. Cette
d'image. co nstruction comparative s'apparente toujours - comme déja, chez
Platon, le mythe d'Er a la fin de La République, voire la cosmologie du
2. Dan s ce texte, << vérification , veut dire : notations convergentes. Timée - a une sorte d'épopée conceptuelle en images. Elle est
Ces no tations sont ajustées a trois films, tous trois sortis en France en démiurgique (créant le Tout) et normative (jugeant ce qui esta partir de
1 999 : Cube, film canadien de Vicenzo Natali. eXistenZ, de Cror.enberg, et ce qui pourrait etre; ou avoir été). La science-fiction ressemble a une
Matrix, de Andy et Larry Wachowski. dissertation métap!-:orique, paree qu'elle in struit un jugement sur ce qui
La méthoc c (philosophique) est celle du spectateur ordinaire, non celle est a partir d'une fiction globale ou l'on expérimente, en particulier, la
du cinéohi! e. ]e veux dire par la : redoutable question du rapport entre la structure d'un monde et la réalité
que i'appui a été pris su r des films que j'a i vus, comme tout le des choix qu'on croit y faire, ou des libertés qu'on s'imagine y déployer.
n•c•,de, paree qu'ils sorta ient dans les sa ll es, sans distance, et non paree 4. On se reportera, pour une fine étude de la signification spéculative
yue je pensais qu'ils relevaient de /'art du cinéma ;
de la science-fiction, au livre de Guy Lardreau, Fictions philosophiques et
queje ne cherche pas une saisie singuliere de leur qualité; science-fiction, paru en 1988 chez Actes-Sud. Lardreau étudie deux grands
queje travaille a partir de souvenir que j'ai des films, et non a partir cycles romanesques : Fondation, d' Asimov, et Oune, de Herbert. 11 montre
de leur ré-visi c;. Jnalytique (sur magnétoscope par exemple); / avec force comment la these latente qui soutient ces cycles - celle de
l'extstence d'autres mondes possibles - trouve son concept dans la
dimension la plus <oxpé rimental e de la philosophie de ~eibni z, ce iiP rlP.s
1. Ce texte est issu d'une conférence fa1te en mars 2000 dans le cadre d ' une univers distincts simultanément présentés dans l'intellect divin. Surtout, il
journée d'étude « Cin éma et Philosophie , du DEA de philosophie de I'Université de
Paris-8.
examine comment ces expérimentations, philosophiques et/ou

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--:-""r;w.---~-. - ·- -- ~-
!¡.; '
Matri:;, machine pi1: 1osophique í)ialertiques de la fable

ro manesq ues, sur le Tout et ses supposées variations :ervent a découvrir possibles, quoique malaisés, d'un cube a un autre cube connexe.
que notre croyance immédiate au monde qu e nous connaissons (le Ab so lum ent ríen ne rattache ce monde a u mond e « naturel » d' o u
mon de ,, nat\]rel >>), au Tout dont nous somm es familiers, doit etre proviennent les personnag es, et au cune explication ne sera jamais donnée
questionn ée quant a ce qu'elle présuppose. de leur « enlevement " de ce monde naturel, et de leur transport d:ms les
Finalement, pour Lardreau, toute variation imaginaire des conditions cubes. 11 est clair que les personnages ainsi transportés sont soumis a une
du monde donné met a 1' épreuve des postu/ats philoscphiques souvent sorte d'ex.périence, mais l'expérimentateur est totalement absent de
dissimulés. Et soumet également a diverses vérifications ou falsifications la l'expérie.-.ce. L'apologue a ainsi quelque chose de kafka"ien : la rationalité
cohérence supposée des conséquences de ces postulats. possible du postulat reste en amont de la narration, et le sens, s'il y en a
Dans les romans, la narration porte a la fois l'explicitation des un, est strictement coextensif aux péripéties. On peut alors dire que le
postulats, et la mise en jeu, par les péripéties, de leurs conséquences. De la monde naturel est purernent et simplement abcli, sans concept, au profit
que les repérages fondamentaux, concernant les philosophemes fictionnés d'une totalité" fictive dont la raison d'etre et les lois sont, au départ,
dans ce type de romans, portent sur les hypotheses qu'on vous demande entierement ignorées de tous .
d'admettre (vous faisant ainsi savoir que, pour croire au monde réel, vous Dans Matrix, le postulat est peu a peu découvert 11 est de caractere
admettez aussi de) i 1ypotheses), et sur le degré de ,, tenue », la fermeté événementiel, et se compose de trois données. Tout d'abord, dans un
logiqu e, des développements (pour vous faire examine r que! type de monde supposé en bout de course, les machines ont pris le pouvoir, au
logique soutient votre rapport a la continuité spatiale et temporelle du sens ou elles utilisent l'én ergie biologique des humains réduits a l'état
monde usuel). larvaire (endormis, drogués, et branch és sur des fils, comme autant de
petites centrales). 11 y a du reste peu d' images de ce réel, et peu de
5. Nous pouvons appliquer cette méthode aux trois films sélectionnés. validation anecdotique de c.ette partie du postulat. Car ce qui intéresse
On peut sa ns mal y distinguer les postulats narratifs et la logique des principalement les auteurs sont les deux autres composantes. D'abord,
péripéties. Les postulats narratifs sont l'expression des conditions d'une
que les machir! es entretiennent dans le cerveau des humains-larves la
expérience fo ndamentale concernant ce qui est et ce qui apparalt. Ce sont en fiction numérique (« virtuelle ») d'un monde en tout point semblable,
somme des axiomes relatifs a la distinction ontologique cruciale entre p~ur l'essentiel, a celui que nous (les spectateurs) connaissons, qui est
l'etre et ce qui, de l'étre, se donne dans l'expérience fondamemale en aussi celui qui, dans le film, a disparu. Ensuite, qu'il existe une poignée
question. Le déroulement des péripéties porte sur ce que peut bien étre d'humains « vivants », résistants, qui circulent entre le monde« réel » (soit
une condwte normée (efficace, juste, bonne, etc.) dans un monde régi par le re;; :1e des machines pompant l'én ergie des corps humains asservis) et le
un postulat narratif déterminé portant sur le rapport entre l'etre et mcr!c!e « virtuel » (la « Matrice »), consolation artificielle de ces corps.
l'apparaltre.
Cette fois, le monde naturel a été entierernent détruit (au profit d'un
6. Les postu lats narratifs de nos trois films sont différents, et instaurent monde mécanique despotique et dépou rv u de tout sens), mais il a été
des mondes différents. aussi, tel quel, tran ~formé en semb!ant. Le postulat po:':e principalernent, et
Dans Cube, le postulat se montre d'emblée comme postulat. Le début soigneusement, sur la structure de l' ap paraítre, sa rnachination
du fi: .-, nous p1é~ente en effct un groupe de personnages quise réveilient numérique. On voit des écrans ou ce qui par ailleurs est visible et
dan s un monde artificiel, composé d'une superposition gigantesque, en apparemment habité - un monde b;ma l - atteste que son étre n'est que
forme de tour rotative, de cubes piégés (ou non ), avec des passages ch iffres verdatres. On ne peut évidemment qu'etre frappé de la

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Ma•rix, machine phi losophiqiJe
Dialectiques de la fJble

resse mbl ance e ntre cette postulation et la fab le platonic ie nne de la 7. Nou s avons done trois variations postulées distin ctes : <:<bolition du
Caverne. Platon aussi nous montre un univers truqué, fab ri qué par des monde naturel au profit d'une totalité artificielle, destruction supposée de
ombres. Lui au ss i montre des humain s, asservis a cette fict ion. Lui aussi ce mond e au profit d'un e copie virtuelle, et enfin su spension de son
envisage que des résistants puissent circu ler entre le réel so laire et la existence au profit d'une hiérarchie possible de fictions.
caverne du semblant. Lui aussi accorde tous ses soins (au prix, comme Ces trois postu lats donnent lieu a trois enquetes philosophiques.
dans le film, de pas mal de complications) a la production artisanale de Cube traite la question : qu'est-ce qu'un sujet, si la totalité clu monde
l'apparaítre. naturel lui est retirée ? Di sons que cette enquete est kanti en ne, transcen-
Dan s eXistenZ, on peut dire que le postulat est réaliste. La projection dantale : que se passe-t-il si on rnodifie de fo nd en cambie les condition s
dans un autre monde a en effet une cause toute simple : on est endormi, minimales de l'expérience ? Quelle structure constituante demeure ?
et un jeu vous projette dans ce monde fictif, par les moyens de divers Notons que la réponse du film est tout a fait kantienne elle aussi. 11 reste
branchements sur votre systeme nerveux. 11 s'agit en somme d'un réalisme d'un coté la mathématique pure-en la circonstance, nous le verrons, la
ludique utilisant la structure neuronale du reve. L'univers fictionné n'est du théorie des nombres premiers -, de l'autre l' intuiti on pure, dont la
reste ·pas globalement autre (que l'un ivers naturel), comme dans Cube, ou condition est la sa inteté (ou l'idiotie).
globalement le meme, comme dans Matrix. 11 est seulement marqué de Matrix traite la question : qu'est-ce qu'un sujet qui lu tte pour échapper
quelques différences. Disons que l'expérimentation est locale, que « l'autre a l' esclavag e du semblant, lui-meme fo rm e subjectivée de l'esclavage
monde » est batard, conformément au génie de Cronenberg, qui vise biologique ? Ce prog ramrn e est évidemment platonicien : comment sortir
toujo urs a greffer l' un su r l'autre des éléments ord inairement hétérogenes de la Caverne? La réponse n'est pas encare donnée dans le pr·emier
(en gén érc:!, le mécanique et le biologique), plutot qu'a créer de toutes épisode, mais elle sernble devoir s'orienter vers la glose néo-platonic ienn e.
pieces un univers global. 11 faut tout de meme ajouter que, cette fois selon Un << élu , est programm é pour rnener le combat manichéen du réel
le sc hem e c!ass ique de la mise en abyme, dans l'u nivers fictif ou le jeu co ntre le semb lant, lequel semblant, en théologi e platonicienne
projette ses protagonistes, il y a précisément un jeu. Ou plutot, l' univers cohérente, n'est autre que l'etre - c'est-a-d ire le non-etre- du Mal.
du jeu est lui-meme, peut-etre, la conséquence de l'hypothese d'un méta- eX istenZ traite la question : qu'est-ce qu'un sujet qui ne peut s'assurer,
jeu. Sur ce point, la conclusion du film est ambig ue. On y voit en effet des s'agissant du monde qui l'entoure, d'une clause ferrne d' existen ce
tueurs, p:; rtisans de !'actuel pur, enn emis de tout monde virtuel (des anti- objective? Qu'est-ce en so m me que le su jet de 1'époch e tra nscendantale,
deleuziens fanatiq ues .. .), massacrer les auteurs supposés (et participants) de la suspension du jugement d'existence, au profit du seul flux de la
du nouveau jeu (celui ou se passent les péripéties du film, y cornpris le jeu conscience représentative ? Question évidemment husserlienne, phéno-
interne au jeu), sans qu'on puisse cependant exclure que ce massacre soit ménologique. La réponse de Cronenberg n'est pas assu 1ée, et cette
une séquence du méta-jeu . En sorte que fina lement, il faut dire que hésitation est une des faiblesses du fi lm . 11 semble cependant qu'elle
l'univers natu re l n'est ni évidemment abolí, comme dans Cube, ni pointe vers un sujet de l'inconscient, une projection monstrueuse,
histo ri qu ernent détruit, comme dans Matrix, mais qu'il est suspendu, rien vio lente, sexuelle, d'un << Moi » révéié par l'effacement ludique de
ne pouvant attester sa différence globale avec le m c:~de virtuel des jeux.
l'objectivité.
L'existence (titre du film) n'est pas une évidence, seulement un prédicat
qui flotte entre réa!ité, jeu, jeu dans le jeu et méta-jeu. 8. La forme des films, le genre auquel ils apparti ennent de fa¡;:on

l domrnante, sont déterminés par la logique aes péripéties, et done par

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hine philosophiqL: e Dialectiques de ia fable

1i!eJsophique, elle meme co nséqu ence des postu lats quant au l'h éro"isme de la co nversion, qui vous détourne violemment du semblant.
lition, destru ction , suspension). La fable husserli enne, l'incertitude idéa liste de l'obj et, sa soumission aux
1prunte son sc héma au film-catastrophe . Un groupe dis-pMate interprétations (ou, au mi eux, a l'assentiment de cet AutrP essenti el qu'est
Jrdinaires, nullement préparés a quoi qu e ce soit d'exception- le conjoint).
fronté a une épreuve « aux limites », comme dans le cas des 1 O. On doit cependant constater qu'un probleme est commun aux
::¡ui flambent, des avions qui tombent, des métros qui brulent trois films, qui est tout simplemPnt le probleme fondamental de la
es téléphériques bloqués en altitude par grand vc:1t etc. Outre connaissance : qu'est-ce qui, de l'intérieur de notre capacité a connaílre,
~ suspense et de terreur, le but est la révélation de ce dont
atteste que c'est bien du réel qu'il s'agit dans notre connaissance?
apable, a partir d'axiomes qui changent le monde. Dans le
Dans eXistenl et dans Matrix, il s'agit de trouver une procédure de
tli, la catastrophe, interne au monde artificiel, est le piégeage
discrimination, de l'intérieur d'un régime de l'apparaltre (le jeu, ou la
.ous les yeux horrifiés des survivants, tel ou tel imprudent qui,
Matrice), entre ce qui est réel et ce qui n'est qu'un semblant de réel.
er, passe dans le cube voisin, est haché menu par une herse,
par un rayan . Toute l'épreuve a laquelle le groupe est soumis A mon sens, cette questíon est affaiblie, dans le film de Cronenberg,
r quand meme, si possible en découvrant la loi se lon laquelle par le paradigme du jeu. C'est en effet une banalité inexacte que de poser
piég é et pas tel autre. le virtuel ludique en rival indécidable du réel. Tout jeu est pratiqué, si
<< réaliste » soit-i! dans ses représentations, de l'intérieur d'une irréductible
apparente plutot au film « de patrouille ••, largement issu du
conscience-de-jeu .
du film de guerre : un groupe de rebelles (ou de héros
avec en tout cas un chef idéologue, un rallié mystérieux, une En revanche, dans Matrix, la question est posée de fa~on radicale. 11
Jisa nte, un traltre et des comp éte nces exceptionnell es au s'agit en effet, non pas de se mouvoir dans l'indécision, mais de soutenir
te :le briser un ennemi mille fois plus puissant. Dans le film, la l'épreuve du réel tace au semblant. L'élu est en effet celui qui sait identifier
.i lise, pour organiser son combat un navire spatial qu: c: ircule le semb lant de l'intérieur du semblant - celui qui, dans la Caverne,
~ 1 » (l e monde dominé par les machines), mais d'ou l'or1 f.Jeut
parvient a savoir que les ombres ne sont que des ombres.
duire dans le << virtuel » (notre monde tel que changé en Dans Cube, conformément a une postulation de type kantien, le
\ucun des ingrédients ne fait défaut : ni le chef charismatique, probleme est celui des limites de la connaissance, de l'impossibilité, pour
1ystérieux ( << l'élu »), ni la femm e séduisante, ni le traltre, ni l'entendement humain, de déterminer l'etre de ce qui apparalt. Pour
u les combats d'exception, empruntés, qL: ::~t a leur styie, a la échapper aux pieges des cubes, il faut trouver la loi du monde (artificiel),
e asiatique (entre Kung-Fu et john Woo). trouver a la surface des choses ce qui les distingue (ce qui fait qu'un cube
enfin, dont la forme est plus likhe, ressemble tout de meme est assassin, un autre inoffensif) . Le simple savoir-faire prudent et
e poursuite : un couple (sujet obligé de ce genre de films) pragmatique ne peut suffire . Un homme rusé envoie d'abord ses
étrangetés et les péi"ils du monde <:Ji_, semblant, de sa mise en chaussures dan:; :e cube voisin pour voir ce qui se passe. 11 réussit a éviter
emi-monstres qui le peuplent. les mauvais cubes pendant pas mal de temps. Mais a la fi ;-;, il se trouve
qu e le piege ne fonctionne qu e s'il détecte un regard . Les chaussures
- >urrait dire qu e la fable kantienne suppose qu'on exp lore les seront épargnées, mais l'homme aura les yeux et la face dévo rés par un
limites de la conscience ordina ire. La fable platonicienne, rayon. La pure discipline ne suffit pas non plus : des chefs autoritaires et

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. ·.·. ~,;¡¡:;(:
Matrix, machine philosophique Dialectiques de la fable

organisés s'ave reront etre, soit inefficaces, soit traltres (agents de la Tour montrer subti leme nt qu'il n'est qu e du cinéma, qu e ses imag es ne
des cubes). La clef du probleme, comme pour l'univers physique post- témoignent pour le réel qu'autant qu'elles sont manifestement des images.
galiléen, est mathématique. Chaque cube est marqu é sur une plaque en Ce n'est pas en se détourna nt de l'apparaltre, ou en encensant le virtu el,
cuivre par un nombre, et il s'ag it de savoir, pour discriminer les cubes, que vous avez chance d'accéder a l'ldée. C'est en pen sa nt l'apparaltre
quelle est la décomposition de ce nombre en facteurs premiers. Le savoir comme apparallre, et done comme ce qui, de l'etre, venant a apparaltre,
d'une jeune mathématicienne va sauver le groupe pendant un moment. se donne a penser en tant que déception du voir. Matrix, dans ce qu.' il a
Mais finalement, le savoir rationnel ne suffit pas non plus, car trouver de de plus fort, dispose cette donation, cette déception. Et done, le pr:~ cipe
far;:on calculatrice la déco mposition, pour de tres grands nombres, prend de toute ldée.
trop de temps. Le film soutient que la math ématiqu e supreme est une
1 3. « Le cinéma, pour préparer a Platon », aurait dit Pascal. S'il avait
mystique : une sorte d'innocent a la Dosto"1·evski sait immédiatement, sans
su.
calcul, ce qu'est tel ou tel nombre, et conduit les survivants du groupe
vers une pure lumiere (non sans qu'ils s'aperr;:oivent que leur périple était Alain BADIOU
vain : ils sont revenus a leur point de départ, lequel a tourné tout seul vers
l'ou ve rture. Faut-il comprendre, cette fois du coté de Bergson, que la
mystique n'est que cofncidence avec le mouvement réel ?)

11. La force filmiqu e la plus grande esta mon goCJt du coté de Matrix.
Sans doute paree q u'on y évite - pour l' instant. .. - soit les
indécidabilités un peu molles (la phénoménologie de eXistenZ), soit le
coup de force mys tiqu e de Cube (film par aill eurs étonnant de puissance
terrorisante obter,ue par de sobres moyens abstraits). 11 me plalt,
évidemn1ent, que l'e nquete cinématographillue la plus solide soit
platonicienne.

12 . Mais pourqc;oi pst-elle si solide? Pa ree que la question d'une mise


en cause de l'image a partir de l'image elle-meme, en direction de son au-
dela fondateur, est la question du cinéma lui-m eme. Dans Mctrix, il y a
une séquence admirable : un enfant, instruit par une sorte de prophétesse
inspirée (la Diotirne du Banquet ?), fixe longuern ent une cuillere, jusqu'a ce
qu'elle se torde, manifestant ainsi qu'elle n'est pas un objet solide du
monde réel, mais une compos ition artificielle, une virtualité inconsistante.
Ainsi, de l'intérieur du monde, par une dialectique critique qui prépare
une dialectique ascendante, vous pouvez dire, dans le style pl;.tnnicien :
cette cui ll ere n'est pa s la vra ie cuillere. La vraie cuille re n'est pas visible,
elle n'est que pensable. C'est tou[ ie prín cipe de l'a rt uu <.: in éma, que de

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C-- - • - -~--- -- - -----


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Tro is figures de la simu lation

TROIS FIGURES DE LA SIMULATION Le Réel et ses doubles


Mais tout cela était encore trop simple ou trop na"ff au x yeux de ceux
s : This is the world thot yo u kn ow. [. .. ] lt exists now only as part of a qui avaient pris Matrix au mot et s'attendaient a y trouve r une probl émati-
ractive simulation that we ::a/1 "the Matrix". ,
sation directe de la question de la simulation et du semblant. Cette
attente, réel/e ou feinte, cachait une certaine mauvaise foi. Car elle
revenait a placer les réalisateurs dans une situation de double contrainte
remier Motrix se caractérisait par une cohérence narrative assez typique : ou bien vous nous présentez une opposition nette entre réalitP et
crenforcée par le theme messianique et /'esprit de croisade de virtuel, et vous avez tout faux puisque << le désert du réel >> signa/e précisé-
e du Nebuchadnezzar (-+Les dieux sont dans la M a trice), Matrix ment /'indistinction de ces deux plans, le recouvrement intégral du réel
' en revanche, tenait autant de Star Wars que du fantastique par son signe, qui finit par le congédier; ou bien vous brouillez les pistes
~ ou de la quete initiatique fat;:on Castaneda, melant visions et et vous suggérez un étagement indéfini de simulations embottées les unes
:1amanes et démons . En plus des machines et des fonctionnaires dans les autres, et la encore vous vr¡us trompez : cette co~ception n'est
Jes, il fal/ait désormais compter avec un ex.agent transformé en pas moins idéologique que la premiere, paíce qu'elle est entierement soli:
toute une population de programmes exilés aux pouvoirs daire de l'idée d'une réalité vraie qui est comme son envers ou sa limite. A
1ts, qui semblaient s'etre échappés d'une autre histoire: anges, ce jeu, le philosophe gagne a tous les coups . Car le « réel ,, resurgira
';, va m pires, et m eme loups-garous (-+ • Anges, -t•¡urneaux, nécessairement comme contre-épreuve de la simulation tant qu'on
vingien). Les paro/es de I'Oracle étaient moins cla ires que jamais, persistera a confondre simulation et illusion, simulacre et simple apparence.
· ~ tie perdait de sa vraisemblance c-+•croyances), enfin toutes les
En somme, on reprochait au film de mobiliser les prestlges de la mise
se brouillaient, a commencPr par celle qui fournissait au premier en scene et des effets spéciaux pour transformer en fantasme visible ce qui,
1·rf de son argument, opposant massivernent a l'illusion collective par définition, ne peut se dire ni se montrer : l'inconsistance de la
IJe par la Matrice une réalité rugueuse et sure, bien qu'assez peu
<< réalité >>, le point par ou tout systeme de symboles et de regles se révele
1 Au -dessous de ce ~.1rtage clair, on découvrait un interrnonde a
foncierement insuffisant, incomplet, creux. L'erreur était de vouloir en faire
i) gie ab e r·rante, plein de raccourcis et de portes dérobées un film d'action, et d'en proposer une figuration tangible et presque
ire des c! f, s). 1! ne suffisait done pas d'etre passé «de l'autre coté littérale: de rriere la Matrice, la Terre ravagée, sillonnée par les machines,
>> , encore fallait-il avoir les bonnes clés, et savoir a qui se fier.

et une jérusalem souterraine servant de point de ralliement a tous les
Smith <::t ~~ea échangeaient leurs puissances, le premier se << héros du Réel >> (selon l'expression de William Gibson dans son avant-
eant udns !'esprit d'un rebelle, le second arretant les machines a propos au script de Matrix) - ou alors, ce qui revient au meme, le vertige
si bien qu'on en venait ~ se demander si Zion elle-meme n'était de deux simulations qui se répondent en miro ir. En bon lecteur de Lacan
région de la Matrice (ou de la << Métamatrice >> ) spécialement et de Philip K. Dick, Zizek expliquait qu'il eut été plus amusant de
o ur entretenir chez les irréductibles l'illusion d'un exercice r¿c l de multiplier les réalités el/es-memes, plut6t que les univers virtuels; il
é : une Matrice << b/eue >> au se1n de la Matrice << verte >>, a moins reprochait aux freres Wachowski de n'avoir pas compris que ie Réel n'est
e soit l'inverse (-t•Code, -+La Matrice ou la Caverne ?). Nous
pas la << réalité vraie , derriere la ::mulation, pas da vantage son mirag e a
- iment en plein simula cre.
l'horizon d'une série indéfinie de simulations, mais le vide qui fait que
route réalité est vouée a se défaire et ne peut se clore sur elle meme [1 ].

·- 130 - -131-

-,· --.--
Troi s fi g ure~ de :a sim ulati-:m
:vtatrix, ,nachine philosoph ique

Qu ant a Baudrillard, dont on sait qu'il était personnell ement concern é par c'e st précisé ment paree ce qu'elle s'efforce de construire, par le moyen de
l'usage qu e le film faisait de certaine s de ses idées (-+ • Baudrillard), il n'y fictions appropriées, des possibilités de mondes qui peuvent valoir comm e
allait pa s par quatre chemins : dans un entretien de juin 2003 au Nouvel expéri ences de pen sée, a condition d'y mettre un peu de bonne volonté
Observateur, il'expliquait que la « simul ation " se confondait dan s Ma trix (-+lntroduction, -+Dialectiques de la fable). Construir e un monde, ou le
avec un « état de fa it », un simple dispositif technique d'hallu cin ation défaire, et rendre du meme coup sensible ia :1écessité d'un réarrangement
collective, et qu'il ne pouvait done s'ag ir que d'un malentendu [2]. La de nos concepts : Philip K. Dick, qui disait par ailleurs que le vrai héros
« simulation », qu'il faudrait plut6t appe ler << hyper-sim ulati on », c'est d'un récit de science-fiction est toujours une idée, et non pas une
justement tout autre chose que ce que l'on nous présente aujourd 'hui personne, parlait de << conceptual dislocation », ce q~i suggérait a la fois un
sous ce nom pour nous empecher de penser la perte irrémédiabie dü réel. travail de déconstruction et de déplacement [3] . Mais pour effectuer un tel
Ce n'est pas un régime particulier de l'i llusio n : c'est la condition ou nous travail, il convient de se rendre attentif au montage minimal qu'autorise la
sommes lorsque le semblant a entiere ment pris la place du réel. De ce fiction en réunissant les élément~ d'un monde possible. Matrix proposait
point de vue, Matrix ne pouvait qu'apparaítre comme une représentation un tel montage : il fallait done juger sur pieces.
entierement fmag inaire de la simulation (<<le film sur la Matrice q:.¡'aurait Quant au theme de la simulation, le film suggérait qu'on commence
pu fabriquer la Matrice ,, disait Baudrillard) et cela vaiait encare pou r par reformuler quelques questions trop larges (une vie simulée est-elle
Reloaded et le ci rcuit virtu el total qu'il laissait entrevoir : comme moralement acceptable? -+ 8 Cypher, y a-t-il une différence entre la << réa-
Disneyland, cette débauche d'images et de leurres était encore une lité " vraie et la << réalité , virtue ll e ? -+ Sommes-nous dans la Matrice !), en
maniere de ne pas nous faire désespérer de la réalité, en nous persuadant ies déplac;:ant sur le terrain ou elles pourraient se résoud re en pratique,
qu'elle existe. c'est-a-di re en action, dans le cadre d'une narration possible. Les concepts
mal taillés de << réa lité , et de << virtuel » eux-me mes pouvaient alors etre
La puissance de la fiction
retravail lés d'une maniere qui les rende directement disponibles pour
Les philosophes joignaienr ainsi leur voix a tous ceux qui voyaient dans décrire un évé nement ou un e opération : co mm ent té lécharger un
Matrix une confirmation de la régression du cin éma vers la lanterne 8
,, avatar, de son corps dans la Matrice (-+ Téléphone)? quelle est la
magique et les faciiités de l'image illusionniste. Keanu Reeves en m essie 8
place du co rps réel dans un disposit;f c! e simulation totale (-+ Bioport) 7
surdou é, affrontan t en robe naire une centai ne de clones ou tombant au quell e fonctio n remplit la liberté dans une simulation interactive (-+Liberté
ralenti en évitan t !es bailes, ce n'était pas cela qui allait rach ete r virtuelle) ?, etc. Alors il ne s'agissait plus de savo ir ce qu'était, vraiment, le
l'ind igence théorique du fi lm. Mais c'est qu'on lui en demandait trop, ou virtuel . que!! c -'>t'lit sa niltllrf' ou sa substance, ni de trouver les catégori es
pas assez. Trop, c'est-a- :::l ire toute une métaphysique du virtuel. Pas assez, les plus générales qui ~ -= rmettraient de caracté ris er son inconsistance (ou
car Matrix faisait bien autre chose qu'illustrer maladroitement des idées son manque de substance), mais d'indiquer des procédures, de distinguer
déja constituées dans les livres de philosophie : il les faisait tourner sur un des niveaux fonctionnels en relation avec des situations et des problernes
autre air (celui du mythe, de la religion, de la cyberculture, etc. -+Ma chine précis. Ces problemes pouvaient etre de nature technique (quelle topo-
mythologique). 11 n'empeche : les philosophes ne pouvaient s'empech er d'y logie convient au virtu el ?), morale (que faire si la réalité est moiiiS
reconnaítre un travestissement de leurs propres idées, comme si un film de désirable que ó ~ simulation? quelle est la place de la fonction et de la
ce genre (mauvais gen re sans do11te) éta it a priori j:;r;, pable de p:c:- duire finalité dans l'action ?), politiqu e (comment préparer l'alliance avec les
des effets th éoriques propres. Pourtant, si la science-fiction se distingu e en machines ?), et meme, pourquoi pas, métaphysique (les lois de la nature
qu elqu e chose -.: e la li ttérature d'anticipation ou du gen. c fantastique,

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Matrf:·:, machine phHosophique
Trois figures' de la simulation

peuvent-elles etre courbées ?, qu'est-ce qui distingue le rhe d'une reproduction. ,, [4]. Ce n'est pas une fa~on de parler: il s'agit bien d'une
hallucination ? -+• Spoon boy, -+•Reve, etc.)
puissance, la << pui ssa nce du faux ,,, comme disait Ni etzsc he. Et ce qui
compte alors est de ressaisir le simulacre a partir des modes de production
-41 La simulation comme catégorie et comme concept concrets qui l'engendrent. Meme Platon, qui n'était pourtant pas ami des
, Voil.a ou menait la fable. Elle portait au~si, négativement, une simulacres, savait bien cela, puisqu'il définissait justement le simulacre
evaluat1on critique dont il fallait bien tirer les conséquences : ceux qui sont comme un certain dispositif d'illusion, dont il montrait que le príncipe
les plus enclins a dénoncer dans Matrix une illustration na'(ve et littérale de d'opération, le procédé propre, n'était pas la mesure ou la norme interne
l'id~e de si_mulation sont aussi ceux qui font de cette meme idée l'usage le de i'ldée, mais un príncipe de dis~emblance. 11 insistait moins par la sur le
moms operatoire, et théoriquement le plus pauvre. Car a force d'etre non-etre ou l'irréalité du simulacre que sur la construction particuliere qu'il
pensée au-dela de l'opposition simple de la réalité et de l'apparence implique, par exemple cet écart léger, ce gauchissement de l'image réelle
tr.omp~~se, la simulation finit par etre completement séparée des qu'induit le déplacement de l'observateur d'un point a un autre de
disposJtJfs concrets ou son idée pourrait prendre un sens effectif. l'espace, et qui permet de dire que l'observateur fait lui-meme partie du
Autremeht dit, la simulation ne fonctionne plus du tout comme un di.>positif de l'illusion.
conc_ept,_ mais plut6t comme une catégorie ontologique englobante Mais ce n'est pas ainsi que l'entendent les métaphysiciens de la
censee resumer notre rapport aux choses en général- ce qu'en d'autres simulation, lorsqu'ils parlent de simulacre : ce dernier vient seulement
temps on aurait appelé un « transcendantal » . Avec l'idée d'hyper- prendre la place de l'etre, et cela leur épargne d'avoir a renverser les
SJmulatJ_on, _ce n'_es~ ~lus tel objet ou telle réalité qui est un simulacre (par anciennes catégories (celles de l'essence et de l'apparence, du modele et
oppos1t1on, a la realite « vraie >>), c'est l'etre lui-meme quise donne comme de la copie). De sorte qu'on pourrait maintenanlleur reprocher de réaliser
-" ~::nulacre. :Le simulacre et l'etre étant réciproquables, le simulacre ne ou de << chosifier )) a leur tour l'idée de réalité virtuelle a chaque fois qu'ils
:'oppo.se p~a rien, et c'est justement pourquoi il ne peut, par príncipe, tentent malgré tout de se la figurer, ou qu'ils croient la voir fi~urée chez
etre rn1s en 1mageQ les autres . En effet, la différence entre le réel et le simulacre devient si
............
Cette conception du simulacre (et l'idée du virtuel qu'elle détermine) ténue que toute tentative de montrer la simulation risque d'accorder au
est peu satisfaisante. Elle revient toujours a faire du simulacre une simulacre une épaisseur et un poids qui le ramene a un simple << état de
dégradation de l'etre, une forme de non-etre, c'est-a-dire en fait le double fait , , image ou objet du monde. La simulation, nous dit-on, passe mal a
ou le clone du réel (car le non-etre, comme l'a bien montré Bergson, ce l'écran : elle ne peut etre montrée directement, ou si elle l'est, elle ne
n'est pas moins que l'etre, c'est l'etre lui-meme plus le faux mouvement saurait etre que le fantasme d'une seconde réalité doublant simplement la
qui prétend le nier en bloc). Cest en ce sens que la virtualisation du réel premiere. Ainsi le terme meme de << cyberspace », popularisé par William
~.eut. enco,re etre décrite comme le « désert du réel ''· En y cherchant Gibson (-+•,, Matrice >>), suggere irrésistiblement l'idée d'un domaine qui
1 1nd1ce d un nouveau rapport au réel dans son intégralité, on se serait comme une extension subtile de la réalité, une zone franche ou
con?.a~ne a f~ire de l'idée rle simulacre une sorte de double fantomatique chacun pourrait organiser ses escapades (c'était le theme du roman
de l1dee de reel. En somme, une idée impuissante. Or, comme !'explique Neuromancien).
Deleuze, SI le s1mulacre n'est pas une copie dégradée (une simple De ce point de vue, il revient d'ailleurs au meme de faire de la Matrice
reproduction de reproduction), il faut reconnaltre qu'elle recele une une sorte d'hallucination spirituelle en la réduisant .:aux représentations
" pUJssance positive qui nie et /'original et la copie, et le modele et la i11éLendues suscitées pc.·· 1:1 stimulation de cerveaux en cuve (-+ Sommes-

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Matrix, ma ch in e philoso¡Jhique Trois figures de la simulation

nous dans la Matrice ?), ou de la projeter dans 11n espace de représentation ferait que redoubl er dans un espace i_déal mais contigu le dispositif
qui se rait le « lieu >> de l'illus ion. Que le tableau soit dans la tete, comme physique de la simulation (architecture neurcnale des cerveaux, signaux
un e '' image mentale >>, une espece de vision intérieure et sup¡ective<. ou électriqu es et réseau d'électrodes connectées a un ordinateur central ou
bi en su perposé a la réalité, comme un double-fond, son p~olongement " mainframe »). La Matrice n'est pas plus dans la tete qu'elle n'a son site
éth éré, dans tous les ca s le virtuel se trouve appréhendé selon les quelque part dans le monde ravagé de 2199. La Matrice est un milieu
catégories qui conviennent a la réalité, et done implicitement réd uit a une psycho-technique : ni intérieure ni extérieure, elle est !'interface entre
chose, mentale ou physiqu e. l'homme et la machine (~M écanopolis) , elle se définit d'abord par les
Sa rtre a montré dan s L' imagination que si la métaphysique a points d'insertion ou les prises qu'elle offre a notre action. Et si l'on tient
systématiquement confondu l'imaginaire et l'irréel, c'est précisément malgré tout a appréhender la « réalité virtuelle » en termes spatiaux, il faut
paree qu'elle ne pouvait s' empécher de supposer une réalité en soi de reconnaltre que sa topologie n'a rien d'évident. C'est une réalité stratifiée
l'im age : on fait de l'imag e ,, une copie de la chose, existant elle-meme ou feuilletée . Toute la question est justement de parvenir a ressaisir le
comme une chose >> , alors qu'elle n'est rien d'autre que la chose vue, la fonctionnement de la simulation a travers des trames reflétant des niveaux
chose en tant que vue (ou pen;:ue, ou visée, etc.). Ceux qui refusent a d'articulation différents (infrastructure mécanique, niveau syntaxique des
priori toute figuration tangible de la simulation se fondent sur une analyse opérations, niveau phénoménologique du monde virtuel proprement dit).
du méme genre. Mais ce faisant ils s'interdisent de ressaisir la simulation Ces niveaux s'entr'expriment et se projettent les uns dans les autres : c'est
dans ce qu'elle a d'opératoire. Une maxime pragmatique nous rappelle un des acquis du deuxieme épisode ( ~·Maltre des clés) .
pourtant que la réalité, c'est ce qu'on en fait. 11 faut dire, dans le meme Ainsi les métaphysiciens de la simulation se font une idée bien abstraite
sens, que la réalité virtuelle se définit par ce qu'on en fait, c'est-a-dire par de la simu lation. lis ne voient pas que la simulation est toujours, se lon
1' interactivité qui est son vrai principe (~Liberté virtuelle). La " réalité >> du D e l e :..~ze, « l'effet de fonctionnement du simulacre en tant que machinerie,
virtuel, comme toute réalité, se manifeste dans son extériorité relative ou machine dionysiaque >> (4). En oubliant la machine, ils se contentent du
son indépendance, c'est-a-dire dans la résistance qu'elle oppose a notre meme coup d'une co nception si ngulierement étroite des pouvoirs de
action a travers les contraintes que représentent les regles et les lois. Que l'image cinématograph ique et de sa capacité a organi ser une
ces dernieres puissent ju sq u'a un certain point etre contournées ou représentation crédible de la simulation ( -tDialectiques de la fable).
« pliées >> (~• Spoon boy), ne fait que confi;mer le fait qu'il n'y a pas de
distinction réelle entre le virtuel et l'actuel, mais seulement une distinction
Trois figures de la simulation
formelle, ou nominale. Car le virtuel est aussi " réel ,, que le ,.;.,:, pour
autant qu'il n'est pas sépa rable du processus d'actualisation qui Or tout l' intérét de Matrix est précisément de ne pas s'en tenir aux
accompagne l' insertion de nocre action dans les choses. Le virtuel n'est idées générales du réel et du semblant, de la copie et du simulacre, ni aux
méme rien d'autre que ce processus, par quoi le réel se déploie et se discours que ces catégories organisent chez tel ou tel protagoniste de
réve le lui-méme comme enc hevet rement de lignes d'actualis<1tion l'hi stoire, mais de monter un dispositif narratif qui nous les montre pour
(~Le Tao de la Matrice). ainsi dire a I'CEuvre, cians leur fonctionnement. On pourrait meme dire
que l'intéret théorique de Matrix a cet égard tient principalement au fait
11 n'y a done pas a choisir entre une pure hallucination qui n'aurait
d 'e xi~tence que mentale (images virtuelles obtenues en réponses a des que le theme de la simulation y intervient au niveau du contenu, dans ce
stimuli électrique< rji'ns le cerveau ~·Bioport), et un cyber-espace qui ne que le film donne effectivement avoir, bien plus que dans sa forme ou son
agencement. Certes il a beaucoup été question, a son propos, de

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Matri;;, machine philosophique
Trois figures de la simulaLion

<< cinématographie virtuelle ,, (~•,, Bullet-Time »). Mais Matrix n'est pas finá:e du premier Matrix, lorsqu e les trois agents apparaissent en filigrane
un film de synthese, ou du moins il ne cherche pas a se donner comme tel vert comme de purs programm es engendrés par la Matrice (~•code, La
(a la différence de Tron, par exe mple, qui dans les années 1980 incarnait M atrice ou la Cave me ?). Solution instabl e, puisq u' elle revi ent a exhiber
dan s sa forme meme l'idée d'u n film fabriqué par un ordinateur). On directement le sous-bassement syntaxique de la Matrice, son essence
pourrait dire que la stratégie de Matrix est, pour l'essentiel, littérale ou de symbolique, mais telle qu'elle apparaltrait a quelqu'un qui n'y serait pas
premier degré, en quoi il se distingue aussi de films comme eXistenZ, Passé plongé, qui envisagerait done la simulation de l'extérieur, depuis le « réel >>
virtuel ( The Thirteenth Floor) o u Dark City, dans lesquels la simulation (jeu, (comme Tank tace a ses écrans), ou alors, telle qu'elle apparaltrait du
reve, faux souvenirs et mondes truqués) apparalt comme le resso rt d'unP dedans de la Matrice a quelqu'un qui parviendrait a ressaisir le code et
esthétique, une véritable forme d'expression orientant la construction l'er.chaí"nement des regles conventionnelles sous la surface chatoyante des
filmique . lci a u contraire, et malgré la confusion introduite par le simulacres (ce pouvoir développé par Neo répond symétriquement á celui
deuxieme épisode, le theme de la simulation est intégré a une narration des rebelles, si bien habitués a déchiffrer le~ guiriandes de symboles qu'ils
assez classique, qui ne se résume pas au trouble ménagé par l'indistinction en pen;:oivent pour ainsi dire directement le sens, interprétant
des niveaux de réaiité . L'esthétique du virtuel (inspirée des jeux vidéo et immédiatement les masses fluides de digits et de graphemes en termes de
de l'image de synthese), le maniérisme qu'il implique (dans les scenes de formes, d'objets ou de mouvements). Le code vert symbolise ou signa/e
combat notamment, mais aussi dans l'usage des filtres qui donnent au qu'il y a simulation. 11 correspond au recouvrement parfait d'une forme
film cette tonalitP verdatre qui rappelle les écrans des premiers ordinateurs d'expression technique (l'image synthétique produite par l'ordinateur) et
personnels), tout cela est au fond secondaire par rapport au fait que le d'une forme de con ten u techniqu e (car e' est bien cette fois-ci l' artifice
virtuel est l'o bjet d'un traitem ent a la fois didactique et immédiat: il s'agit numérique qu'il s'agit de représenter comme tel) . 11 souleve aussi une
bien de nous montrer ce que c'est que le virtuel, done de nous en donner question centrale : ou est Neo, quel est son point d-= vue, lorsqu'il pen;:oit
l'idée, et non de nous y plonger, ni de produire un film lui-meme ainsi de l'intérieur de la Matrice ce qui, en to ute rigueur, ne peut etre ::;ue
<< virtuel ». sa tace extérieure? Comment ce qui est codé peut-il percevoir le code ?
Matrix s'y prend, en pratique, de trois manieres différentes. On distin-
Ce paradoxe pourrait se nommer « le poin ~ de vue de 1' Architecte >> .
guera une représentation allégorique (ou littérale, selon le point de_vue Le virtuel est au bout du fil
retenu) de la simulatio-n, une représentation objective (ou topographique), Dans le cas de la représentation « objective », le virtuel est mis ó plat:
et enfin une représentation subjective (ou phénoménologique). on s'intéresse alors .:.~:-: passag es d' un territoire a l'a utre, on distingue des
niveaux de réalité et de repré~::ntation . On tente surtout de comprendre la
Code vert maniere dont ils s'articulent en pratique - et non pas dans !es termes
La premiere maniere de figurer la simulation est un mixte instable des d'une topique imaginaire ou réalité et simulation sont toujours pensées,
deu x autres. Elle est allégorique car elle ne se comprend qu 'a partir de ce qu'on le veuille ou non, comme deux « mondes >> distincts mais
qu 'e lle désigne sa ns le faire voir (le monde simulé et les pouvoirs qu'y limitrophes . La question de l'illusion, l'angoisse subjective suscitée par 1:
développent ce rtains personnag es); littérale, paree qu 'elle s'appuie pour vacillement des app ~~c :1ces et l'ébranlement des certitudes, passent alors a
ce faire sur le matériau de ba~:: :;e la simü:ati or., son substraL symbolique. l'arriere-plan : traité en mode << objectif >>, le rapport a la sir:nulat:on .se
C'est la pluie de code ve rt du générique, qui s'affiche aussi sur les écrans traduit concretement par des probl emes de navigation et de cartograph1e.
de controle du Nebuchadnezzar, ou encore la vision de Neo, dans la scene Cette approche s'accompagne d' ailleurs de la formulation d'hypotheses

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Matrix, machine philcsophiq 1Je Trois íigures de la simulation

théoriques sur la structure de la Matrice, ainsi que sur les types de navigation virtuelle, la différence est que pour ceux qui se tiennent en
croyances et les schémas narratifs qu 'ell e autorise. Le probleme n'est plus dehors du virtuel, « ici ,, ne peut etre atteint qu'en aveugle, et d'un coup :
· de savoir ce qu' est la M atrice, mais de savoir comment intervenir dans la nul tatonnement réel n'est poss.ible avant de déboucher au grand jour en
Matrice, et comment en sorti r. Le dispositif technique sous-jacent a la un point de la Matrice. C'est un peu la situation de quelqu'un qui devrait
simulation joue alors un role essentiel. C'est par la ::¡ ue Matrix s'apparente atteindre une destination en se repérant dans l'obscurité la plus complete
au genre du film d'action technologique (Mission impossible) autant qu'a la a partir d'un plan qui ne lui fournirait aucune indication sur son point de
science-fiction, qu i comme on sait ne se contente pas de technologies départ. Si vous vous trouvez en dehors de la Matrice, le calcul seul ne vous
futuristes et de mondes inconnus, mais exige en outre que les protocoles donnera aucun point d'entrée directement interprétable comme un lieu
d'expérience ne soient pas arbitraires, qu'ils puissent toujours etre virtuel. La consultation du cadastre du monde virtuel ou des plans d'amé-
explicités et recevoir L'ne explication rationnelle . Ainsi l'usage du nagement de son réseau téléphonique ne vous aideront pas davantage,
téléphone, la mise en scene insistante des appareils analogiques ou car il ne s'agira alors que d'un repérage refatif, utile certes pour les
cellulaires, " hard line " (<< land fine ») ou GPS, mais aussi du réseau habitants de la Matrice (comme peut l'etre le plan d'une ville, a condition
physique ·des lignes << fixes , visualisé sur les écrans de controle, permet de de savoir comment l'orienter par rapport a une direction de référence),
révéler la réalité virtuelle par les bords, a travers ses points de connexion. mais qui ne peut suggérer aucun acces réel ou cbsolu pour ceux qui se
Les téléphones fixes ne servent pas de moyen de transport physique, mais tiennent au dehors. Ce probleme de localisation absoiue n'admet une
pas davantage de moyen de communication direct (contrairement aux solution qu'a la condition de se donner une trame intermédiaire entre la
portables, qui permettent aux rebelles infiltrés dans le virtuel de structure syntaxique d e la simu lation et sa topographie virtuell e. Cette
communiquer avec leur base arriere). Ce sont des outils de navigation. Le trame intermédiaire est précisément fournie par le réseau téléphonique
probleme principal posé par la navigation dans un espace virtuel consiste analogique, dans la mesure ou il joue le role d'une interface redot,blant !e
en effet a localiser un corps virtuel («avatar >>) ou un environnement fonctionnement réticulaire de la Matrice. Le réseau téléphonique est done,
virtuel (une chambre d'hotel par exemple) dans la réalité virtuelle, d'une p lus qu'une grille ou un repere au sens géométrique, une figuration
maniere qui ne dépende pas uniquement des conventions topographiques tangible, un modele du résea u ou de la topologie de la Matrice elle-meme
du monde-simu !acre, ni du niveau purement syntaxique ou (-+.Téléphones). 11 en ex iste d'autres (-+•Maltre des clés).
computafionnel symbolisé par les dégoulinades de code vert. Pour
accoster en un point du monde virtuel, il ne suffit pas d'avoir la carte « Bullet-Time » : la perception dans les plis
virtuelle (rien de plus simple pour des hackers que de se procurer un plan
Dans le cas de la rep résentation << subjective >>, il s'agit de mettre en
du réseau téléphonique virtuel), il faut encore trouver le moyen de
scene la perception du virtue l comme tel, mais en se concentrant sur sa
déterminer le point ou l'on se trouve. On peut ici tenter une analog ie. Ala
forme subjective plutot que son contenu, dont tout le probleme est
différence des plans de métro qui proposent du réseau souterrain une vue
justement qu'il est indisce rnable du réel. 11 faut se souvenir en effet que la
absolue ou surplombante (et du c0up, purement relative pour celui qui ne
contrainte globale, dans le cas de Matrix, est celle qu'impose l'idée d'une
sa it pas ou il se trouve), les plans de quartier installés aux carrefours des
simulation parfaite, aux erreurs ou aux "g litches ,, pres (la scene du << déja
villes sont a usage local : comme ces plans ne sont en eux-memes guere
vu ,, nous montre ainsi un chat qu1 repasse une seconde fols, a l'identiq ue,
utiles a ceux qui nt: sont pas familiers des environs, on a parfois pensé a
sous les yeux de Neo au moment ou les agents sont en train de manipuler
fournir une ir.dication du genre << vous etes ici ''· Dans le cas de la
le code de la Matrice pour murer les fenetres d'un immeuble). Comment

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Mutrix, machin e ph iloso phique Trois figures de la simulation

faire se ntir ce que se rait une perce pt;o n du virtuel, :;aisie dan s la texture g race au procédé du << Bullet-Time ,,, techn ique cornplexe et novatrice
meme de la Matrice 7 C'est une question que les critiques se sont (avant que la publicité ne s'en empare) associant ch ronophotographie
rarement po sée: Le ci né ma a de puis longtemps tenté de restituer le (plut6t Muybridge que Marey) et synthese d'image assistée par ordinateur
retentissement subjectif de la perte du monde dans l'expérience de la folie (CGI, Computer Generated lmages), et dont on va voir qu'elle permet de
ou du reve, mais la perception du virtuel pose de tout autres problemes. suggérer plastiquement une expérience du virtuel ;;ux limites des
La réponse qui consiste a invoqu er les super-pouvoirs développés par Neo puissances du corps et de !'esprit.
au cours de son apprentissag e (télékinésie, lévitation, etc.) n' est pas Trinity prend son essor et reste un moment suspendue dans les airs
suffisante : c'est justement la une maniere indirecte ou oblique de nous pour armer un kick foudroyant; Neo, sur le toit d'un building, tornbe en
faire .:omp rendre que nous avon s affaire a une simulation (-+Sommes-nous arriere durant de longues secondes en évitant des bailes tirées a bout
dans la Matrice 7). Nous avons vu comment Neo apprenait a développer portant. Dans de telles scenes, le ralenti n'est plus une maniere paradoxale
les puissances de son corps par le truchement de programmes et quelque peu emphatique de suggérer !'extreme vitesse (far;on Steve
d'entralnement (done d'autre s simulations, para lleles a celle 9e la Austin), mais plut6t de figurer la durée d'une perception matérielle qui
Matrice), si bien que lorsque nous observons ce genre de phénomenes serait directement tirée dans les choses memes, qui épouserait par
p2!~anormaux, nou s inférons qu ' il ne peut s'agir que d'une simulation. exernple la trajectoire d'une baile de pistolet en se glissant dans son
Ainsi, la scene ou l'on voit Neo arreter des machines dans Reloaded sillage. << Durée , est le terrne qui convient. Mieux que les notions
suggere l'idée que ce que nous tenions pour la réalité pourrait bien n'etre cinétiques de mouvement et de vitesse, ce concept bergsonien permet de
a son tour qu'une nouvel! e sirnulatio n. Mais ce n'est qu'une supposition. saisir ce qui est en jeu. Car il s'agit rnoin s d' une stase ou d'une suspension
On en dirait autant des événernents curieux qui ont lieu dans la zone ou se du ternps -maniere encore rnétaphorique de dire que r;a n'avance pas,
sont réfugiés les exilés, au sein de la Matrice. S'il ne s'agissait pas d'une que les ;-nc.uve ments se figent o u ralentissent -, que d'un épaississernent
simulation - mais nous savons par ailleurs que c'en est une ~ ces scenes du ternps lui-rneme, changement qualitatif qui apparente déja le
releveraient du genre fantastique, et non de la science-fiction. rnouvernent des choses a une réalité rnentale ou spirituelle. Le sujet est
La question est celle d'une représentation de la simulation en tant que uJrnme gelé, pris dans une durée épaisse et infinirnent dilatée, tandis que
telle, qui ne se con lente pas d ' en enregistrer les effets << objectifs » . Or l'aoil de la caméra tourn e autour de lui a grande vitesse en décrivant des
qu'y a-t-il de p!us dans la simulation que ses effets, et qui pourrait la · arabesques (-+• ,, Bullet-Time »). Ce que figure cet effet, c.'est moins la
signaler comme expé rien ce perceptive d'un genre particulier? On dira vitesse elle-merne qu' un certain rapport entre deux vitesses ou régirnes de
qu ' il y a justement l'expérience de Neo, la sagesse qu'il acquiert a travers durée ; rnoins la prouesse physique que le devenir qui porte Neo aux
le combat, en faisant l'épre uve concrete d'une liberté qui n'est pas pure limites d'<< une durée de plus en plus éparpillée, dont les palpitations plus
indéterrnination ou pouvoir de suspension des contraintes (<< enfreindre , rapicies que les n6tres, divisant notre sensation simple, en diluent la
les regles, comrne dit Morpheus), rnais qui parvient a << courber, les lois qualité en quantité , (Bergson, La pensée et le mouvant [5]). Ainsi !'esprit,
de la nature, ressaisies comrne naouds de virtua li tés (-+La Voie du guerrier). s';::::cordant au temps de la baile, touche a la durée-limite de l'instantané,
Cette expérience particuliere, qui est la véritable sagesse de la Matrice et c'est-a-dire de la matiere, tandis que le corps accornpaqne ce mouvement
que le film nC"_'< JaiSSe entel"'rlre a tra'.'er~ <P qu'en dise nt les différentS sur place en se courbant (-+• Spoon boy). Mouvement de détente qui
personnages, ou simplement devi ner au fil de l'action, se laisse aussi saisir suppose, d'un autre point de vue, une concentration extreme, un parcours
et figurer dans quelqu ~" s.:enes capitales. JI s'agit des ultra-ralentis réalisés intuitif a vitesse infinie, cornme !'explique le fondateur de I'Aikido, Morihei

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Matrix, machj,1e philosophique Trois figure~ de la simulation

Ueshiba, qui avait lui aussi le don étrange d'éviter les bailes par de simples simulation 3D des scen es d'actions rende,,t visible l'impvssible en libérant
rotations du corp s et de la tete : un im aginaire vidéo qui releve du fantasme de puissance (dans Reloaded
" Bi entót, en concentrant ma vi sion, je pus voir dans qu ell e notamment, avec la longue scene de catastrophe autoroutiere, précéd ée
direction l'ennemi allait faire feu, selon qu ' il épaulait [son fusil] en par celle du << Burly Brawl •• ou Neo tient tete a une centaine de clones de
!'orientant vers la gauche ou vers la droite. Des éclats de lumiere l'agent Smith), le << Bullet-Time >> figure une expérience perceptive de
blanche m'apparaissaient juste avant les bailes. )e les évita is en
!'imperceptible qui demeure étroitement liée a l'enchalnement des actions
i;-;::linant et en tournant mon co rp s, et elles me rataient de peu . [ ... ]
... plus j'étais calme, plus mon esprit devenait clair. [ ... ] L'esprit que commande la structure d'un rom an d'apprentissage qui est aussi, a sa
calme est comme la pointe immobile d'une toupie ,, (6]. maniere, une << phénoménologie de !'esprit>>.
Deleuze parle dans ses livres sur le cinéma d'une « image-perception ,, Résumons les principales étapes de cette progression . Le premier effet
donnant a voir une perception dans les choses memes, une perception de la prise de conscience de la simu lation est, paradoxalement, de
plus qu'humaine, moléculaire, ou les objets se transforment en pures renforce r l'illusion : nous ramenons toute la matiere extérieure aux
lignes d_e vitesse. Les maílres des arts m arLJ ux cherchent dans la ~erceptions internes, inétendues, d'un sujet abusé; nous opposons a
tulgurance du geste le point d'immobilité ou se concentre la force (~La l'univers purement revé ou ha!luciné de la simulation la dureté des choses
Voie du guerrier). En suiva nt Bergson, on reconnalt la le seui l intensif a exté ri eures. Mais les ralentis nous montrent justement que se défaire de
partir duque! le mouvement (avec ses propriétés cinétiques, vitesse et l'emprise de la Matrice, c'est par.¡enir a dépasser cette opposition du sujet
direction) peut etre redécrit comme la co upe m obile d'une durée et de l'objet, de l'intéri orité et de l'extériorité, de la perception interne et
élast iqu e, a l'image de l' instant qui est une coupe immobil e du de la chose étendue, en accéda nt au sein de la Matrice a l'intuition d'une
mouvement. 11 n'est pas question d'aller << plus vite ,, que la baile, ou continuité de durées. Les modes d'existence de la matiere et de !'esprit
meme d'égaler son mouvement sur un plan pureme nt physique, mais de nous renvoient toujo:..o~s a différents degrés de contraction ou de dilatatio n
co·fnc ider avec sa durée, qui en l'occurrence est infiniment plus ,, lente ••, de la durée; la perception elle-meme :-~'est qu'un repli du Tout ou
c'est-a-dire décontractée, que celle de !'esprit concentré. Car la plus coexistent une multitude de durées ou mu ltiplicités virtuelles. C' est
grande _vitesse, comme !'extrem e lenteur, peuvent indifféremment figurer pourquoi les lois de la nature peuvent etre courbées ou pliées, et que les
le degre le plus bas de la du rée. Le projectile de métal qui fend l'a ir en ba il es semblent voler au ralenti. Alors il n'y a plus de distance
suivant les lois de la balistique n'est que pure répétition mécanique dans infranchissable entre ce qui releve de la sensation et ce qui est réellem ent
l'homogene : !'esprit tendu vers un effort d ' intuition sera toujours plus étendu, plu s de distinction véritable entre la perception et la chose per~u e ,
<< rapide >> que lui. la qualité et le mouvement. Ressaisis du dedans, les mouvements réels ne
Mais le << Bullet-Time >> nous montre cette expérienc e perceptive plut6t se .défini ssent plus par des différences de quantité (direction, vitesse,
qu'il ne ~ous la donne. 11 en livre la forme ou la figuration symboliqu e, accélération, etc.) : ils sont, selon Berg son, << la qualité meme, vibrant pour
comme SI le personnage se regardait voir. Le théatre cinétiqu e vaut alors ainsi dire intérieurement et scandant sa propre existence en un nombre
com~e diagramme du rapport différentiel de deux durées (!'esprit, la souvent incalculable de moments >> . Et si le monde simulé paralt d'abord
mat;cre). Nulle vo lonté, ici, de crever l'écran de la représentation pour plus << so u pie •• que le m onde réel, la derniere étape du processus
attemdre le << fond sans fond >>, ou d'affoler l'irnage pour mimer la ronde cc:1s ist era a comp,·:: ::dre que le réel !ui - ~e:::e, si on l'envisage « en
des fa~tasmes et des simulacres : tout se jou e a la s'..'rface, dans les replis durée ••, peut se révéler aussi souple que la Matrice, paree qu'il se
de la s•mulat1on. Et si les prouesses technique s du << motion capture , et la différencie selon des rythn tes o u des temps divers d'actualisation du virtuel

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Matrix, machin e philosophique
~,

avec l c~ quels !'esprit peut co·,·ncider dans son effort pour épouser la MATRIX, MACHI NE MYTHOLOGIQUE ~} ~
mobilité des choses.
11 faut en tirer les con séquences. On n'a encore rien dit lorsqu'on a fait « Trinity: You know the question jusi as 1 did.
le constat enthousiaste ou sceptique de l'influence dR l'esthétique du << jeu Neo : What is the Matrix. "
vidéo ,, sur Matrix. Et la technique a elle seule ne livre pas la cié des
images. « Bullet- Time is a stylistic way of showing that you're in a constructed t
reality and that time and space are not the same as [. .. ] us today living our Matrix suscite une activité interprétative ma ssive et exlremement
lives explique john Gaeta, le directeur des effets spéciaux de Matrix,
>>, variée, dont ce livre meme est un exemp!e. Certains y voient u~e allégorie
dans le << bonus ,, du DVD spécialement consacré a ce procédé. Certes, de la civilisation technique, d'autres une critiqu e du capitalisr1e - dont
mais ce dont Neo fait l'épreuve dans le combat, la plasticité des lois de la on s'empresse souvent de montrer le cara ctere un peu niais [1] -,
nature, n'est peut-etre pas le propre de la simu!ation. 11 se pourrait que la d'autres encore un éloge du bouddhisme, un e réécriture du Nouveau
simulation ne soit que l'occasion de faire apparaí'tre de fat;:on Testament, une illustratinn de la Gnose, mais aussi unP dénonciation des
particulierement frappante le travail du virtuel dans toute réalité, réelle ou dangers de la réalité virtuelie inspirée de Baudrillard, une rfalisation en
simulée, et de nous obliger du meme coup a réviser certains partages bien grandeur hollywoodienne d'une cél ebre exp éri ence de pen sée du
établis entre la représentation et la réalité, !'esprit et la matiere. 11 ne s'agit philosophe américain Putnam, une libre adaptation du mythe de la
done pas de dire que « There are no bullets " puisque << There is no spoon », Caverne - la liste ne saurait etre exhaustive ... Dans un entretien sur un
rnais de se rendre compte que les bailes, dans tous les cas, ne sont que des des innombrables sites de fans, les réaiisateurs du film répondaient: c'est
bailes, et qu'on ne sait pas ce que peut un corps. Comme le disait tout cela, et plus encore ... Cela ne voulait pas dire simplement que
Morpheus en réponse a Neo : le moment venu, tu r.' 2! ~ras meme plus l'interprétation était libre; il ne s'agissait pas seu lement de cette atti tu de
besoin d'éviter les bailes . Preuve, enco re une fois, que la question de tres convenable de la part de tout produ cteur culture! qui consiste a
l'illusion est ici tout a fait secondaire, qu'elle n'est pas proprement !'affaire renoncer a dicter la réception de son reuvre (bi en que ce soit cela auss1) .
de la simulation, ni de Matrix d'aiileurs. Les freres Wachowski ajoutaient: toutes les interprétations que vous ferez,
et meme celles que vous ne ferez pas, sont inten tionnelles. Le film a été
Elie DURING
cont;:u de sorte qu'il donne lieu a une mu!tipl icité d'interprétation s. 11
[1) Slavoj Zizek, << The Matrix : Or, the Two Si des of Perversion ,,, in utilise ces interprétations elles-memes pour se dépl oyer.
William lrwin (t -.: ) ., Th e ,A,1c: trix and Philosophy, op . cit. (et •
De fait, il est intégralement constitué d' allu sions. Non seulement
http :// on1 . zkm.de / netcond : ~:on/navigation/symposia/default).
certains éléments sont clairement allusifs (le •1 apin blanca Lewis Carroll,
[2] << Baudrillard décode "Matrix" >>, entretien, Le Nouvel Observateur,
Morpheus a la mythologie grecque, etc.), mai s meme les grandes theses
no 2015, juin 2003 .
dont on peut penser qu'elles constituent le « m essage ,, du film (<< ce ne
[3] Philip K. Dick, << My Definition of Science-Fiction ,, (1981 ), Selected
sont plus les techniques qui servent les hommes, mais les humains qui
Literary and Philosophfcal Writings, New York, Vintage Books, 1995.
alimentent les machines ,, ; << la foi peut soulever des montagnes et done,
[4) Gilles Del euze, Logi')"" du sens, Minuit, 1969.
a fortiori, tordre des cuilleres ,,, etc.) fonctionn ent comme des allusions
¡.s] Henri Bergson, La pensée et le mouvant, PUF, 1934.
ponctuelles, c'est-a-dire comme des morceau x qui s'agencent dans la
[6) Ki ssh o m aru Ueshiba, The Spirit of Aikido, Kodansha lnternational,
1984. machine sémiotique totale que le film constitu e, plut6t que comme son

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Matrix, machine philosophique Matiix, mach ine mytholog iqu-=

horizon transcendant et exclusif. Le sen s n'es t pas ce a quoi le film Matrix, él u contra ire, superpose ces différentes interprétatio ns de so rte
renvoie, qui lui resterait extérieur et releverait de sa réception, mais ce a qu'on ait le ~ entim e nt de le ur équivalence du point de vu e d'un messag e
quoi le film marche. La grandeur de Matrix est d 'avoi r su meler différents qui, cependant, reste obscur. En cela, il se rapproche no n pas de l'a rt,
plans de référence les uns avec les autres, dans la continuité d'une histoire mais de ce qu 'e n d'a utres espa ces culturels on appelle un mythe. Non
linéaire, qui ne se contente pas de préserver scrupuleusement les canons paree qu'il est parsemé de références mythologiques, ni meme paree qu ' il
de la •trilogie hollywoodienne (le héros, la mission, la lutte, la traltrise, se présente comme une fable sur !'origine du monde, mais paree que la
l'amour, etc.), mais fait du scénario hollywoodien une des lignes maniere dont il se rapporte au sens correspo,·,d assez précisément a ce que
polyphoniques sur lesquelles il joue. C'est pour cette raison que Matrix Claude Lévi-Strauss a cherché a saisir en construisant un nouveau concept
constitue non pas seulement un spectacle, mais un cspace ludique, a du mythe . Non pour son contenu, done, mais pour sa forme . La notion de
certains égards interactif, qui permet au spectateur de participer a la mythe, en effet, ne dés ig ne pas, selon Lévi-Strauss, de s « récits des
construction du film en proposant des interprétations, discutant celles des origines » qu i assurent le líen entre le profane ét ie sacré, ou de << pieux
autres, etc. Le sens a une valeur opérationnelle, et non pas représentative mensonges >> destinés a justifier l'ordre social existant, mais un dispositif
ou iiiustrative. Ce n'est pas une finalité, mais un moyen . Cette maniere de signes qui va ch erch er son matériau dans tous les univers culturels
d'avoir du sens peut cependant etre conr;:ue de diffé•-= ntes manieres. On d'une soci été - de la systé matisation des couleurs a la cuisine, de la
va voir que la notion de mythe est peut- etre celle qui perm et le mieux de cosmologie a la parenté, de la géographie a la classification des especes
décrire le genre de création symbolique auquel Matrix appartient. animales et végétales - afín non pas de communiquer une signification
déterminée, mai s de rendre compatibles ces différentes mani eres do nt les
Matrix :la fonction d'un mythe etres humains tentent de mettre de l'ordre dans leur propre expéricnce.
La poétique du xxe siecle a inventé un terme po ur désigner ce genre Ainsi, il ne sert a ríe n de chercher le sens des mythes, car ié mythe n'a
d'objets culturels qui font de la diversité meme des interprétations qu'ils pas de sens : il donn e son sens a notre monde .
suscitent un príncipe de production : elle parlait d' ,, ceuvres ouvertes ,, [2]. <<Le myth e n ' offre ja m a is a ceux qui 1' écoutent une signifi ca tion
Mallarmé, avec << Un coup de dés n'abolira jamais le hasard , , joyce, avec détermin ée . Un myth e propase une grill e, définis s~ b 1 e se ul e m ent
Ulysses et plus encore Finnegan's Wake, des compositeurs tels que Berio ou par ses reg le s d e con struction. Pour les participants a la cu ltu re
Boul ez, en auraient proposé quelques exemples ad mirables . Ma is Matrix dont ce myth e releve, cette grille confe re un se ns, non au rnythe
lui-rn em e, m ais a to ut le reste : c'est-a-dire aux im a ges d u mo nde,
n'est pas un e sorte de joyce pour les masses . En effet, les grandes
d e la société et de so n ,.,cu ire don t :<: s membres du gro upe ont
« ceu vres ouvertes >> du vingtieme si écle utilisaient la multiplicité des plus ou moins clairem ent c on s ci e ~ ~ :: , ain si que d es interrogations
perspectives pour rendre le réel a l'éclat énigmatique de sa simple que leur lan ce nt les diffé ren ts ob1ets. En gén é ral, ces d on nées
présence, a travers la résistance que cet obj et sin gulier qu'est une ceuvre éparses échou ent a se rejoi ndre, et le plus souvent e lles se heurte nt.
d 'art oppose aux reconnaissances famili eres par lesquelles nous dépassons La matrice d ' inte llig ibil ité fo urni e p a r le myth e pe rm et de les
articuler en un tout co hére nt. , (4).
les choses vers leur concept ou leur usag e. Elles cherchaient a émettre un
signe pur, signifiant qui ne rejoint jamais aucune signification particuliere L'erreur typique con siste a ~ro jeter le sens du mythe sur un seul de ces
et qui recu eill erait en lui toute l'étran g t: ~ é de l'eL"' [3]. Et pou ~ cela, eiles no1 iLun s interprétatifs : les premi ers « mythologues >> traduisaient tous les
ins istaient sur le caractere intotalisabl e, éternel le ment divergent, des mythes dans le << code astronom ique >> , et en faisaient des représentation s
interprétation s qu'on peut en faire . personnifiées des phénomenes naturels [5); on peut penser que c'est dans

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~--· --
Matrix, mach ir-e ¡Jhiiosopnioue Matrix, macrine mythologique

le meme biais que tomberent ceux qui y chercherent des représentations d' Artémis, qui tuerent par vengeance toute sa progéniture, I'Oracle, dont
masquées soit de conflits économiques et sociaux, soit de conflits la parole est performative ... Un code religieux, qui emprunte de maniere
psychiques, soit encare de pulsions sexuelles, etc. En réalité, la relation du syncrétique a plu sieu rs religions : Nabuchodonosor ou Sion-Zion pour
mythe au sens est de second degré. Sa fonction est de rendre convertibles I'Anci en Testament, Trinity pour le christianisme, et Neo lui-meme qui
les difféíents ur~ivers de significations au sein desqt1els nous nous assume toutes les fonctions du << Messie ,, mais qui est aussi le Bouddha,
mouvons, ou, pour parler le langage de Lévi-Strauss, les différents I'Éveillé, celui en qui le cycle des réincarnations s'arrete; la foi, l'espérance,
« systeme symboliques , qui sont autant de manieres dont nous donnons la charité sont autant de themes reliqieux que le film exploite
du sens a ce c¡ue nous percevons comme a ce que nous faisons. Le consciemment, quitte a les renverser (-+Les dieux sont dans la Matrice) ...
langage est un tel systéme symbolique, mais aussi la parenté, la Un code historico-politique : Cypher veut devenir << quelqu'un d'important >>
classification des especes animales ou végétales, la cosmologie, ou encore a son retour dans la Matrice, << peut-etre un acteur >>, et l'agent Smith lui
!'ensemble des groupes sociaux auxquels les individus sont censés répond « Whatever you want, Mr. Reugan » ; la condition qu'il pose pour sa
appartenir ... Mais ces systemes symboliq ues n'ont pas nécessairement la trahison ( « 1 don 't wanna remember nothing ») est une référence a .la
meme structure, la meme logique, et peuvent ainsi s'avérer incompatibles réponse faite par Ronald Reagan au moment du scandale de l'lrangate et
les uns avec les autres [6]. La fonction du mythe serait done d'opérer (ou des Contras : « 1 don't remember anything >> ; Bush et Hitler apparaissent
de donner l'illusion qu ' il est possible d'opérer) une compatibilisation de sur les écrans de I'Architecte comme autant d'exemples des
ces différents niveaux de la vie symbolique d'une société. Apartir de cette << grotesqueries ,, de la nature humaine; les << résistants » sont tous des
hypothese, Lévi-Strauss a développé une méthode, dite structurale, dont pirates informatiques qui luttent pour faire du << cyberspa ::e » un espace
on va voir qu'elle s'applique remarquab lement bien a Matrix. sans loi (<< cyber-a narchisme ,,, -+•Terroristes); la lutte de libération des
Noirs américains est prise comme référence de celle de Zion (-+e .~ ave
Matríx: la forme d 'un mythe party) , etc. Un code cinématographique lui-meme avec des allusions a
Matrix présente en effet plusieurs propriétés formelles qui le différents films : Superman, évidemment (il est amusant d'imaginer que
rarprochent du mythe au sens de Lévi-Strauss. Keanu keeves ait été chois i pour ce nom qu'il partage avec Christopher),
la •trilogie de Star Wars, les fi lms de ]ohn Woo, et bien d'autres. Un code
D'abord la plura lité des << codes , , c'est-a-dire de ces niveaux
littéraire : le •1apin blanc qui conduit Alice au pays des merveilles, rnais
1 hétérogenes de la réali té culturelle auxquels les mythes empruntent leur
aussi le roman cyberpunk Neuromancien de William Gibson
matériau et sur lesquel s ils proj ettent également leur ,, message '' · Matrix
(-+• ,, Matrice >>). Un code philosophique ou théorique, avec l'image du livre
fonctionne, on l'a dit, par citations, c'est-a-dire par extractions de
de •saudrillard, Simulacres et simulation, ouvert au chapitre << On nihilism >>,
morceaux déja signifiants et greffes dans un nouveau co ntexte - usant
notan·, ·,lent du system e des pseudonymes sur Internet pour donner une l'apparition de •cornel West, la réfé rence au probleme du <<controle>>
posé par la cybernétique de Norbert Wiener (-+Puissance de /'amour),
certaine vraisemblance a cette dém arche elle-meme. Mais ces citations
pe l " '': nt etre réparti eS SUr pl1 ISieurs niveaUX qui possedent Chacun Une peut-etre aussi a l'hypothese du Malin Génie de Descartes et, plus
certain e homog énéité. On peut distinguer plusieurs << cades "· Un code gén éralement, aux problemes de la philosophie analytique de l'esprit
mythologique a proprem ent parler, constitué de références a la mythologie
développés dans le contexte d'une réf! ::xion p~iiO$ G phique sur
antiqu e : Morpheu s, d ieu du somm eil, Niobe, mere trop orgueilleuse qui l'lntelligence Artificielle ... Un code techno-scientifique: la fonction des
se vanta de sa fécondité en l'opposant a celle de ia mere d'Apollon et anomalies pour les mathématiques, les perspectives et les problemes réels

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Matrix, n1 z>chin e philosophique Matrix, rr.achine mytholngique

qu 'offrent les techniques de la réalité virtuelle (-+.Bioport, •:éléphones) .. . meme n'est plu s une innocente jeune filie, mais un fcetus adulte. De
11 y a meme, semble-t-il, un code personnel: telle date renvoyant a celle de meme, Morpheus - le dieu du sommeil- devient ici l'homme de l'éveil.
la date anniversaire de l'épouse d'un des réalisateurs, le no.m des rues au Nabuchodonosor - le roi tyrannique du Livre de Daniel qui défie les
Chicago de leur enfance, etc. Chacun en trouvera d'autres, en fonction de magiciens en leur demandant non seulemérit de donner l'interprétation
sa propre culture . du reve qu ' il a fait, mais encare le récit du reve lui-meme (<<1uestion
Ensuite, les memes éléments peuvent avoir des fonctions sur plusieurs royale », dit la Bible, a laquelle seul Daniel peut répondre, prouvant ainsi
codes a la fois. Cest ce que Lévi-Strauss appelle le caractere polyphonique q~e la marque du vrai dieu n'est pas d'interpréter les reves, mais bien de
des séquences, suggérant qu'un mythe doit se lire comme une partition de les connaltre)- dev1ent le vaisseau spatial des révoltés qui permet
musique : « les séquences sont, sur des plans inégalemcnt profonds, d'entrer et de sortir du reve de l'humanité fabriqué par les machines. On
organisées en fonction de schemes, superposés et simultanés, comme une pourrait en dire autant pour pratiquement chacun des éléments.
m élodie, écrite pour plusieurs voix, se trouve astre inte a un double Contentons-nous d'en décrire le príncipe, et de laisser le lecteur jouer lui-
déterminisme : ce lui -horizontal- de sa ligne propre, et celui meme a repérer ces diverses transformations associées les unes aux autres.
-vertical- des schemes contrapunctiques. , (7]. De meme, dans Matrix, Ce procédé est particulierement important, car c'est lui qui permet de
les séqu e:;:::es linéaires peuvent etre lues sur plusieurs codes ou niveaux a compatibiliser tous les codes culturels dans le déploiement du récit
la foi s. Par ex emple l'épisode de la trahi son de Cypher oppose d'un coté, - autrement dit qui permet a Matrix d'avoir effectivement la fonction du
en code cinématographique, le traílre jaloux, pret a vendre son idéal, au mythe telle que Lévi-Strauss la définit (quatrieme propriété). C'est en effet
héro s fid element aim é (de Trinity) qui se sacrifie pour son ami a partir de ce procédé qu'il faut interpréter les nombreuses contradictions
(Morpheus); mais aussi, en code politique, le choix de la société de qu'on peut relever entre le sens, dans son contexte d'origine, d'un
conso mm ation contre l';¡scese révolutio nnaire, c'est-a-dire la servitude élément cité et rPiui qu'il prend dans le nouveau. Ainsi la référence a
do_rée plut6t que la liberté austere, corrélée ~ l'opposition du mensonge Baudrillard semble incompatible avec le scénario : alors que le film fait de
d'Etat et de la lutte pour la vérité; et encare, en code métaphysique, le la ville réelle, ou se sont réfugiés les corps physiques, le noyau de la
probleme que pose l'équ ival ence, du point de vue qualitatif, entre un libératio!' future, Baudrillard cherche au contraire a montrer que cette
monde perceptif artificie ll ement généré et un monde perceptif produit hypothese d'un réel derri ere les images sur lequel on pourrait prendre
naturellement par des stirnuli extérieurs, done la ditticulté a faire du ::: ¡::;pui est précisément l' illusion a laquelle fonctionne la simulation elle-
monde « réel , une valeur supérieure (-+•cypher, •Poulet). meme (-+•Baudrillard, -+ Trois figures de la simulation) . De meme, alors que
Troi siemement, le caractere " dialectique , du rapport entre le mythe l'éveil bouddhiste con siste, comm e l'a si joliment dit Borges, a devenir
et les réalités culturelles auxquelles il renvoie. En effet, Lévi-Strauss notait : témoin de son propre sommeil (<< Cette inconscience n'est pas une simp le
<< La relation du mythe avec le donné est certaine, mais pas sous forme privation, ü:; si mple anéantissement; !'ame, qui auparavant était un
d' une re-présentation . Elle est de nature dialectique, et les institutions témoin de la veille et des reves, l'est maintenant du sommeil absolu. , [8])
décrites dans les mythes peuvent etre inverses des institutions réelles. ,, De en renon ~;:¡ nt a son individualité, il s'agit ici de rc·¡enir dans la dure réalité,
fait, le rapport entre le film et ses univers de référence n'est pas tout en gagnant, au monde des apparences, les puissances d'un nouveau
Slmpi Prn ent de ré pét i t :c ~, mais aus~: : :J e tr::: n :; fc ~ ~:! tion, en général par Superman ... On pourrait multiplier les exemples. Mais on aurait tort d'en
mversions. Ainsi, le lapin blanc de Lewis Carroll devient un noir américa in conclure que Matrix sacrifie obstlnément la profondeur de ses références a
le terrier qui mene au pays Les merveilles un cesophage, et Alice elle~ la facilité de son message, qui ne serait finalement que le scénario

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,.__._-=------- -- -- ---=-- ~--,--- Aili.C!::: --


Matrix, machine philusophique
Matrix, n 1achine mythologiquP

hollywoodien le plus vulgaire. Cdr les références cinématographiques sont pas seuleme nt des discours . 11 instruit en son propre sein un lieu commun,
ell es aussi inversées. Alors que Superman utilise son pouvoir a des fins a l'intéri eur duque! il nous devient possible de parle r ensemble malgré
personnelles en ressuscita01t celle qu'il aime, dut-il pour cela faire tourner l'intraductibilité de nos univers culturels de prédilectio n, chacun se situar.t
la terre en sen s inverse et re monter le temps, Neo gagne le sien au relativement aux autres en prenant position dans l'espace de substitutions
moment ou celle qui l'aime le ressuscite par un baiser qui évoque celui virtuelles qu'ouvre le film . Si Matrix est une reuvre q ui donne apenser, c'est
d'Eros a Psyche (code mythologique) ou de la Belle au Bois dormant (code paree qu'elle fait résonner chaque probleme avec tous les autres et crée
littéraire), a u prix cependant d'une inversion des sexes ... Ainsi, le procédé une profondeur semblable a celle de deux miroirs placés l'un en tace de
d'inversion, par sa générali:;ation, replie les différents codes les uns sur les l'autre. Mais on aurait tort de croire que ces problemes communs lui
autres sans jamais faire d'aucun en particulier la vérité de tous ies autres. préexistent, et pourraie01t etre formulés autrement que dans ses termes . lis
Les c_odes s~nt articulés de maniere opératoire ou fonctionnelle, et non pas ne s'expriment jamais mieux que dans des question s tres concretes posées
representat1ve : le nom d ' un terme est pris dans un code, mais il est a propos du film : que va devenir Zion ? pourquoi les résistants portent-ils
articu lé a ceux d'un autre code au prix d'une inversion de sa fonction des lunettes ovales a lors que les agents portent des lun ettes carrées ?
pendant que Ceux-ci subissent a leur tour, relativement a Ui , troisiem~ I'Architecte ment-il en prétendant donner l'explication finale? comment
code, une nouvelle torsion. Ce décalage entre la définition du terme et sa l'agent Smith a-t-il pu devenir Bane? etc. Lévi-Strauss disait du mythe
fonction permet, a la maniere d'un dérailleur de bicyclette, de faire sauter qu'i l permettait de penser, c'est-a-dire poser des problemes, mais que
la chaí'ne du récit d'un codea l'autre, ou plus précisément, de faire de ces cette activité spéculative se déployait au moyen de termes concrets. De ce
sauts les opérateurs meme du déroulement de la chaí'ne narrative et po int de vue encare, Matrix est décidément un mythe. On ne peut penser
inversement, de !'ensemble du réc it l'opérateur de leur compatibilisatio,n . que dans ses termes, et c'est ce que nous avons voulu faire.
Cette déconstruction un peu formelle du mécanisme du film permet Toutes les questions de l'humanité renvoient a une seule: " What is the
de comprendre comment Mntrix a pu constituer ce fait social - certains Matrix ? "· Or la Matrice, bien sur, c'est ce dont parle le film, mais c' est
ont meme dit religieux- qui a attiré l'attention meme des observateurs aussi le nom du film. Une maniere d'y répo ndre est done de se
les plus réticents : les ge ns les plus divers et ordinairement !es plus étran- demander: qu'est-ce que cette reuvre? Matrix est-il simplement un récit
gers sont devenus, a force de colloques, articles, emails, des interlocuteurs cinématographique? N'est-ce pas aussi cette machine sémiotique qui est
dans l'interprétation du film. En rendant compatib les les différents niveaux montée progressivement avec les images, les personnages, les action s, de
ou s'exerce ~'effort spécula,tif, Matrix fournit en quelque sorte le langage sortea ce qu'elle génere ses interprétations, et que, lachée dans la culture,
commu~ qu1 permet de depasse r leur hété rogénéité : comme si il y allait elle permette a des langues hétérogenes de co nstruire un di sco urs
de la . m~me chose dans les mathématiques et dans la religion, dans le commun ? Une sorte de créole d'apres Babel ? Spectateurs du film, nous
chnstJanJs~e et dans le bouddhisme, dans les problemes politiques que assistons au montage de cette machine, qui n'est pas !::: programme so us-
pose le d e plo1ement d'lntern e t et dans les questions posées par les jacent qui exp liqu erait les images que nous voyons, mais plutot le
gnostiques. Les réalisateurs ne cachent d' a illeurs pas que c'est bien leur
mécanisme tres simp le qui se met a vivre une fois la séance terminée en
c onvJctJo~. Matrix permet de formuler nos problemes dans des termes qui
mettant en variation nos références culturelles . Mais cela permet de
sont 1mmed1atem e ~t convertibles ou apparemment superposables a ceux
comprendre que « Matrix , n'est pas un nom pour une chose, mais un de
d 'autrui, pa r-dela l'équivoque d e leur formulation. Mieux, ii invente une
ces signes dont le sens se confond avec la fonction, comme on i·a dit pour
la ngue su sceptible de représenter la diversité d es langu es elles-m em es et
le zéro en arithmétique, signe qui ne désiqne aucune quantité mais qui est

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Matrix, machin~ philcsophique

nécessaire pour qu 'on puisse opérer sur des quantités. << Matrix ,,, c'est
bie n ce dont nous par/ons depuis toujours, cette chose qu e tous les
GLOSSAIRE DES PRING?AUX SYMBOLES,
la ngages désignent, cette extériorité vers /aquel/e tous convergent mais CONCEPTS ET PERSONNAGES
qu' i/s n'atteignent jamais . En donnant le sentiment d ' un langage
co mmun, Matrix (le mot, le film, la chose) donne une profondeur .J tous
Par Thomas Bénatou"il, Elie During, Patrice Maniglier, David Rabouin
les discours. Et pourtant, le mot << Matrix , ne désigne pas plus quelque
chose que le film Matrix n'a de sens. Dans les deux cas, il s'agit seulement
d ' une sorte de convertisseur symbolique qui, en rendant convertibles les •101, • Agent Smith, • Anges, • Architecte, •s,audrillard, ·~ioport,
langages les uns dans les autres, donne le sentiment d'un Que/que chose •sullet-Time, •code, •croyances, •cypher, •Epuisement, •Gue;re
hommes-machines, •jumeaux, •Lapin blanc, •Loups-garous, Martre
én igmatique dont il est question depuis toujours. On peut bien sur trouver
un peu mélancolique que ce que/que chose ne soit finalement lui-meme
des clés, •«Matrice », •Mérovingien, •Perséphone, •pj/ule rouge,
• Poulet (le gout du), • << Pourquoi suis-je id ? », • ,, Purpose ,, • Rave
qu'un signe et m eme un signe vide, réduit a sa fonction, -et que notre seul party, • Reve, • Seraph, • Spoon boy, •Téléphones, •Terroristes,
langage commun soit précisément un langage qui n'a pas de sens. Au lieu •Trilogies, •west
d'y voir une marque d'inconsistance, on préférera faire marcher le logiciel
qu i émerge du film pour laisser parler notre culture. Enter the Matrix, done.
•1o1 • Agent Smith
Mais pour cela, il faut prendre au sérieux la question : << What is the C'est le numéro de l'appartement oú Sans doute la figure la plus
0
Ma trix » . Déc idément une bonne question. Peut-etre meme la seu /e qui Neo/Thomas Anderson passe ses nuits mystérieuse de Matrix. Ce perso_nnage
no us soit commune ... devant son ordinateur, au début de en costume noir, qui ne se departrt
Matrix. Ce nombre affiché sur la porte pas, au début du film tout au moins,
peut etre lu indjfféremment comme de ses lunettes de soleil rec_tangularres
Patrice MANIC!..!ER une allusion a I'Eiu (« The One »), au et de so n oreillette (-+ Eloge de lo
code binaire utilisé en informatiqu e, contingence), semhle tout droi t sorti
o u a une autre chambre << 101 » , celle de Men in Block. C'est l'archétype du
[1] Slavoj Zizek, << Th e Matrix : Or, the Two Si des of Perversion , du roman d'Orwell, 1984, oú ont lieu méchant, o u une sorte d' An t éc hrist,
http :/Ion 1 .zkm .de/ netcondition /navigation /symposia/udault ' les séances de lavage de cerveau. Dans selon le contexte oú on le rep lace (film
[2] Umberto Eco, L'CPuvre ouverte, Points-Seuil, 1965. Reloaded, << 101 , signa le un e auto- d'aventure, quete initiatique). Mai s
route particuli erement agitée. C' est l'habit ne fait pas le moine : contraire-
[3] Tzvetan Todorov, Théories du symbole, Points-Seui/ (1977). aussi l'étage ou se situe le palais du ment a ses col/egues impersonnels et
[ 4] Claude Lévi-Strauss, Le regard élninné, Plon, 198 3. "Mérovingien, ce qui tend a accréditer substituables, Sm ith présente de
Max Müller, Mytho!ogie comparée, Roh P r~ Laffont, ,, Bouquins ,,
la th ese selon laque/le ce derni er serait multiples facettes, et son évolution est
(5] une des premieres figures du cycle des contemporaine de celle de Neo. En un
2002.
élus, qui aurait fait le choix de s'exiler premier sens, il est l' ennemi juré de
(6] Claude Lévi-Strauss, << lntroduction a I'CEuvre de Maree! Mauss , in dans la Matrice -a moins qu'il I'Éiu, et plus gén éral eme nt des
Maree/ Mauss, Sociologie et anthropo!ogie, PUF, 1950. ' s'agisse simplement d'une inversi on humains en tant que tels (l'huma nité,
sa tanique de s emblemes de la dit-il est un « virus » ). Ce programme
[7] Claude Lévi-Strauss, << La geste d'Asdiwal », in Anthropolcgie Luru: 2re : << 101 , a l'envers, cela fait consc ient ou sentant (<< sentient
structurale deux, Plon, << Agora-Pocket ,, 1973. toujour s << 101 "· Ce relev é n'est program »), i;;itia lement chargé d'éli-
évidemment pas exhaustif : il suffit a miner les rebelles et de rnettre la marn
:a¡ ;or ':)e i..u; ; Borges et Alicia jurado, Qu 'est-ce que le bouddhisme ?,
indiqu er qu'a ce jeu toutes les sur les cod es d'acces de Zion, est done
Gallimard, '' Folio-Essai , , 1979.
spéculations sont permises. déja capable d' un sentiment: la haine,
a laque/le répond en miroir l'a mour de

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Matrix, machine p; lilosophique
Glo ssaire des pr:01cipaux symboles, cc:1cepts eL personnages

Neo pour Trinity (-+ Puissance de devenait plus humain, Neo agissait de
/'amour). Or au cours du combat qui maine et de l' instabilité qu'elle impose paree qu ' il << sait réajuster ce qui est
fa~on plus mécanique (-+"Épuise-
l'oppose a Neo a la fin du premier a la Ma tri ce consiste a l' inCOi fJOrer excessif et ordonner ce qui est
ment). l'affrontement de Smith et de
épisode, Smith meurt et renalt dans un cycle périodique de création/ désordonné >>. (dans les termes de
Neo e.st l'occas ion de troublants
transfiguré. 11 en tire comme Neo de destructio n de la Matrice. l'Éiu doit I'Architecte, « an unbalanced equation
éc hanges: << Notre connexion. [ .. .]
nouveaux pouvoirs : il est désormais revenir a la Source pour réinitialiser la inherent to the programming of the
... peut-etre qu'une partie de toi s'est
libre, c'est un programme exilé ou Matrice et o uvrir un nouveau cycle, ou Matrix »).
imprimée en moi comme une
plutót un virus qui risque de contami- la résista nc e de Zion sera d'abord Ce plan global de gouvernement
réécriture ou une copie. >> Ces devenirs
ner toute la Matrice, comme le réduite au minimum pour ensuite se cosmique, les stokiens le nomment
paralleles laissent paradoxalement en-
sugger_e sa capacité a se dupliquer a développ er a nouveau, découvrir une Providence, car il sert parfaitement les
trevoir une nouvelle alliance entre les
volonte. Si Neo est << The One >> Smith fois de plus un Élu, qui lui-meme intérets des animaux r~tionnels (les
hommes et les machines (-+Mécano-
est légion . De fait, il n'est plus un réinitiali sera une septie me fois la hommes et Dieu), ou encare Destin,
~olis!, qui ne peut passer que par
<< aQent >>, puisqu'il s'en prend a ses Matrice, etc. On pense aux modeles car ii lie entre eux tous les etres de
1 aneantissement de Smith - ou sa
~o-llegue~ et que Link ne parvient plus fusion avec Neo. le véritable ennemi
cybernétiques du feed-back et des maniere intangible, chacun rem-
a identifier son code ( << Whoever it ¡5 systemes a uto-entretenus (-+Liberté plissant sa fonction dans le devenir du
de _la Matrice, ce n'est pas Neo, c'est
he's not reading like an agent, ). Íi Smith (-+"Terroristes). virtuelle), mais il s'agit la tout simple- monde. la sagesse stokienn~ consiste
t~2vaille désormais pour son compte ; ment du principe sto"icien de I'Éternel a comprendre la rationalité de ce plan
e est la seconde << anomalie >>. Cepen- •Anges Retour . Les platoniciens et Aristote providentiel et a y jouer le nlieux
dant le clonage de soi n'est qu'une Selon I'Oracle, une variété de pro- pensaient le monde comme éternel et possible le role qu'on a re~u en
parodie grotesque de la croissance g rammes marginaux ou exilé, : immuabl e, le devenir qu'il contient partage. Telle est exactement la philo-
spirituelle, et la liberté de Smith ne << Chaque fois que quelqu'un prétend rep rés entan t une part irréductible sophie de I'Architec te : la Matrice est
semble pouvoir s'accrocher qu'a un avoir vu un fantóme ou un ange, d'imperfec tion. Les atomistes oppo- le meilleur des mondes possibles pour
seul ob¡ectif, réaffirmé de fa~on c haque fois qu'on rapporte une saient a cette cosmologie une pluralité les etres intelligents (artificiels et
obsess10nnelle : anéantir Neo, juste- histoire a propos de vampires, de de mond es en devenir, nés au milieu humains), il faut done que Neo se sou-
ment paree qu'il est humain . Si en loups-garous ou d'extraterrestres, c'est d'un uni vers chaotique et promis a mette a cette rationalité et participe a
effet le probleme de Neo est de se que le systeme assimile un programme une destruction certaine. Refusant sa perpétuation en retournant a la
défaire de l'illusion de sa propre liberté qui a commencé a faire une chose cette alt e rnative, les sto"lc iens ima- Source, en suscitant la << dissémination
en comprenant le sens de son action qu'il n'est pas censé faire . >> ginent un monde a la fois éternel et du code qu'il porte >> et la réinitiali-
le probleme de Smith est plutót un~ (-+Sommes-nous dans la Matrice ?). les non-immuable, parfait et en devenir. sation de la Matrice, qui rempl isse nt
fois libéré, de se donner un but o~ une Ang~s, comme les Vampires, ne sont Au lieu d'et re immortel, le monde Une fonction équivaJente a i'Prnbrase-
rai~on de vivre ( -+" « Purpose ,, ). Mais pas. a proprement parler des agents renalt p erpétuellement de ses cen- ment du monde sto"icien. Mais il va ici
qu est-ce qu'un but, s'il ne se confond ord lllaires de la Matrice, mais des dres : il es t périodiquement détruit un paradoxe : pourquoi offrir a ~' e 0 la
pas avec une fonctionrialité prévue par sortes de virus, ou des versions dans un e mbrasement <:)Pnéral, qui possibilité de sauver Trinity et de
le programme ? C'est ce que la cad uques de certains programmes : ils donne naissance a un nouveau monde détruire la Ma trice ? C! leL les sto"iciens,
machi_ne a du mal a comprendre, et sa ont fait le choix de s'exiler au sein de identiqu e au précédent. Entre deux l'ordre du monde n'offre aucune
liberte demeure done indéterminée la Ma trice ( -+"Malhe des clés) et d'y embrasements, le monde est gou- écha¡..-,.,:!~oire. ('p,t IP célebre mot de
(<< Neo : Qu'est-ce que tu veux, ~ivre une Vie autonome pour échapper verné par un code génétique qui Séneque : << Le' décrets du Destin
Smith ? 1 Smith : Exactement comme a la destruction qui les attendait s'ils pré~ide a la n~issance, au déve loppe- conduisent ce!•_, ; qui le veut bien et
toi. )e veux tout >>). En prenant posses- retournaient a la Source. Ainsi un ment et au bon fonctionnement de tralnent celui qui les refuse. >> nr
Sion de !'esprit (c'est-a-dire du bestia ire caractéristique de la litté- chacun e de ses parties, y compris 1' Architecte ne peut contraindre Neo a
cerveau, sinon du corps) de Bane rature et du cinéma fantastiques en celles qui sont apparemment mau- retourner a ia Source : le fonctionne-
Smith rlPvie nt lui-meme un hacker : i1 vient a etre récupéré par la science- vaises et destructrices. Comme Neo et ment de la Matrice exige que Cl"rt3ins
ouvre la voie a de nouvelles transfor- fiction (-+"Seraph). Zion dans le plan de 1' Architecte, choix restent ouverts (-+Liberté
mations, qui l'apparent;::;¡ t a une sorte • Architecte celles-ci ne résistent a l'ordre du virtuE::c) . 11 ne s'agit pourtant pas la
d'hybride homme-machine. On a la so lution que I'Architecte a trouvée monde qu'en apparence. Ainsi le d'une limitation du Destin par un libre
d'ailleurs noté qu'a mesure que Smith a u probl~ .. '" de l'imperfection hu- sto"icien Cléanthe, dans son Hymne ó arbitre imprévisible, puisque le choix
Zeus, pouvait louer le dieu supreme d e Neo résulte de causes tout a fait

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Matrix, machine philosopl tique
Glossaire des principaux syrnboles, concepts et personnages

déterminées. 11 semble plutot que r:nanif~s ter sa volonté que revienne


I'Architecte ne posséde pas un mettant le controle des cerveaux base du crane ; il en existe sur
eternellement !'ensemble des condi- humains dans leur cuve. Son fonction- plu sieurs autres points du corps : il ne
controle total sur toutes les parties de tions qui ont conduit a cette souv~
la Matrice, contrairement au Dieu nement n'étant pas expliqué dans le s'agit done pas simplement de
rain e dévotion amoureuse (-+ Puissance film, reste mystérieux. Comme Neo stimuler le cerveau. Dans le méme
stokien, pour qui le monde n'est de l'amour). 11 doit done vou!oir I'Éter-
qu'une transformation rég:2e de lui- per<;oit le monde normalement ordre d'idées, nous pouvons rappeler
nel Retour de la Matrice et de tout ce lorsqu'il se réveille dans son alcove, l'insistance de Morpheus sur le fonc-
méme, dont il maitrise le moindre 9u'elle implique, a l'exception peut-
détail. Dans la Matrice, le Méro- nous pouvons inférer que les parties tionnement interactif du programme
etre de son interprétation stokienne de son cerveau correspondant aux qui définit la Matrice : « a neural-
vingien, et l'a.gent Smith lui-méme, par I'Architecte.
sont des programmes qui ont cessé informations sensorielles ont été stimu- interactive símulation that we cal/ the
d'avoir une fonction mdis qui refusent •saudrillard lées. Morpheus explique d'ailleurs Matrix" (-+Liberté vírtue/le). Nous
d'étre supprimés (-+•" Purpose ). lis ne Pour la premiere fois, un représentant l'illusion matricielle en rappelant que si pouvons done penser, meme si cela
font done pas partie du plan de de la « French Theory , se trouve l'on définit le réel comme ce que l'on reste peu clair, que le développement
régénération périodique de la Matrice consacré par Hollywood comme bien peut sentir, gouter ou voir, alors il se perceptif du corps réel a un role a
puisque le Mérovingien prétend avoi; de consommation culture! offert a réduit a des signaux électriques jouer (comme slimulé et, éventuelle-
" survécu aux prédécesseurs de Neo ,_ toutes les réappropriations. Ainsi Neo interprétés par le cerveau. 11 est done ment, comrne stimulant) dans la
Dés lors, e' est peut-étre moins a u utilise un de ses livres (Simulacro and tentant de voir la une allusion a la construction de la simulation. Enfin, il
monde sto.fcien qu'au monde Simulation, en traduction anglaise) célebre hypothese sceptiquE des << cer- faut rappeler que le fonctionnement
nietzschéen qu'il conviendrait de p~ur d1ss~muler des disquettes prohi- veaux dans une e uve , (-+ Sommes- de !a Matrice est régulierement
comparer la Matrice - ce monde de bees, apres en avoir évidé le contenu nous dans la Matrice ?) : le bioport comparé a celui d'un reve, plutot qu'a
volontés de puissance cherchant a se ( ~n notera a_u passage que cette conduirait _alors a un réseau complexe celui d'une illusion perceptive : cela
dominer les unes les autres en recréant se9u_ence a reclamé quelques effets de micro-électrodes stimulant diffé- permet d'envisager i'existence de
les choses du point de vue de leurs spec!aux, puisque le chapitre " On rentes parties du cerveau et simulant programmes de stimulation plus
fins propres. Telle est bien l'attitude de nJh1_11sm » ne figure pas a sa place ainsi la perception d'un monde. Cette glo!?~~-~ (~~R~ve~.
l'ex-agent Smith, qui veut soumettre hab1tuelle). Morpheus cite librement le hypothese est néanmoins tres cou- '~Bullet-Tim,e/
Neo en lui reprenant son ¡;wpose penseur de l'hyper-simulation dans teuse : non paree que cette stimu- La- techn~ du << Bu llet-Time, mise
(-+•Agent Smith); telle est surtout la une scene capitale, a vocation didac- lation du cerveau apparaitrait comme au point par )ohn Gaeta pour Motrix
!e<;on dispensée par le Mérovingien tique ( <<_Welcome to the desert of the trap complexe (nous sommes censés permet d'associer a un ultra-ralenti (de
dont !'Oracle sou11gne qu'il n'est re~/ ! , ), mais le script de 1997 étre au temps de l'intelligence l'ordre de 12 000 images/seconde)
mot1ve que par l'aLcumulation du prevoya1t une mention encare plus artificielle effective), milis paree que toutes les possibilités dynamiques de
pouvoir (-+.Mérovingien). Selon lui explicite : << Comme dans l'image de cette complexité premiere serait la prise de vue habituelle : il s'agit
"_le choix est une il!usion créée pou~ Baudnllard, ta vie entiere s'est redoublée par celle qu'il y aurait a moins de geler l'image que d'ir;,mo-
d1stmguer ceux qui ont le pouvoir et déroulée dans la carte, au lieu du accorder en temps réel des milliers, biliser le sujet tout en conservant la
ceux qui ne l'ont pas. , En choisissant territoire » . L'image de la carte telle- voire des millions de cerveaux perce- libre mobilité d'un ceil de caméra
" mal "· i'Jeo a-t-i! pour autant déchiré ment précise qu'elle finit par recouvrir vant une méme réalité (par exemple lancé a grande vitesse. De fait, le
l'il lusi 0,,, imposé sa vo!onté de le territoire était déja un emprunt a une méme information a la télévision, << Bullet-Time » n'a pius grand chose a
puissance a I'Architecte et mis fin a la Borges, mais cela n'a aucune impor- un tremblement de terre, une éclipse). voir, dans son procédé, avec le ralenti
Matrice ? Nu! lement. Mais dans le tance: Baudrillard n'a pas aimé le film De ce point de vue, il aurait été traditionnel, qui se contente de jouer
monde nietzschéen, une volonté de (-+•Terroristes, -+ Trois figures ... ). beaucoup plus simple et plus prudent sur le rapport entre les vitesses
puissance s'impose á une autre en •sellucci (Monica) pour les machines de simuler un d'enregistrement et de projection en
'éinterprétant son sens et ses fins -+•Perséphone. monde propre pour chaque cerveau projetant moins d'images qu'on en a
plutot qu'en s'opposant a elle ou en la (-+ Sommes-nous dans la Matrice 7). enregistrées dans le merne temps,
•sioport Aussi n'est-il pas inutile de rappeler
détruisant. D'ou l'éternel retour c'est-a-dire en filmant une scene a une
nietzschéen : si Trinity est vraiment Orífice par lequel les machines quelques autres informations que nous vitesse plus grande ::;:.~e d'hab~~ude ,
tout pour Neo, sa décision transmettent (et éventuellement avons sur le bioport et son fonctionne- pour projeter ensuite les images a
" irrationnelle , de la sauver doit recueillent) les informations per- ment. Tout d'abord, les<< ports, ne se vitesse normole. lci les scenes sont
limitent pas a celui qui se trouve a la

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Motrix, machine philosophique Gl0ssJire des principaux symboles, ccnc.:: pts et personnages

d'abo rd tournées avec des caméras langage de prog rammat ion imm é- de Neo, qui sous-tend l'action des avec des intell igences artific ie ll es
ordinaires, puis ana lysées par ordina- diatement inte lligible aux personnages deux films . La premiere réorientation autour de 2199 : toutes ses croyances
teur grace a un systeme de repérage (c'est-a-dire dérivé de l'a ngl ais). 11 des << croyances >>de Neo est évidente, ont été bouleversées. Toutes? Non !
laser qui pe rm et de produire un s'agit plutót d ' idéog rammes, sem- puisque c'est celle qui le fait passer de Toutes sauf une, la croyance de Neo
<< patron , nu mérique des mouve- blables a ce ux de l'écriture chinoise . sa vie en 1999 a l'incroyab le vé rité de en sa propre liberté : car << il ne croit
ments de caméra virtuels qui produi- Voi la peut-etre une piste pour l'enfermement des hommes dans la pas au destin >>, co mme il !'explique a
ront la scene finale . Ce patron est comprendre le rapport aux symboles Matrice par des machines (-+Lo Morpheus puis a I'Oracle . Or, ce
ensuite matérialisé par la traj ectoire sugg éré par Matrix (-+L e Too de la Motríce ou lo Coverne ?). Lors de ses sentiment de liberté éprouvé par Neo
que dessi nent une centaine d'appareils Matrice). Les spécialistes des effets premiers jours hors de la Matrice, Neo en vient progressivement a faire
photographiques disposés en série, visuels qui ont travai llé a la réalisation a du mal a <<croire ,, a cette nouve lle systeme avec la prophétie. Son patron
qui enregistreront le sujet simultané- du code vert y voient les unités de réalité, puis s'habitue a la vie a bord l'anticipait sans le savoir lorsqu'il lui
rnent, selon différents angles, a des base (<< building blocks >>) de la réa lité du Nebuchadnezzar. Morpheus lui reprochait de « croire qu'il est spécial
distances et des hauteurs va ri ables virtuelle, le tissu de la vie meme (<< the explique que lui-meme << refusait de et que, d'une ma niere ou d'une autre,
correspondant aux mouvemen ts de fabric of life >>). Notons enfin qu e ce croire » a 1' esclavage inconscient de les regles ne s'appliquent pas a lui >> :
caméras virtuels simulés par ordina- code admet auss i une version l'humanité jusqu'a ce qu'i l ,, voie de e' est exactement ce qui va arriver dans
teur. Un e séquence dynamique est << subjective >>, qui correspond au ses propres yeux >> les << champs >> ou la suite du film. La croyance de Neo
:: insi recomposée a partir d' une série point de vue de celui qui, de l'intérieur ,, poussent ,, les hommes. Au contact en sa liberté et en sa responsabilité va
d' in sta ntan és, l'ordinateur exécutant de la Matrice, parvient a saisir de Morphe us, Neo amorce alors un lui permettre de devenir I'Éiu malgré la
les ca lculs nécessa ires pour reóta urer la directement les objets et les forme s, seco nd processus sinueux qui va le prédiction contrai re de I'O racle.
co ntinuité d'une image a l'a utre et huma ines ou autres, dans leur texture conduire a <<croire >> dans un e certaine Ce systeme de croyances est mis a mal
assurer la fluidité du rnouvem e nt digitale, co mme en radioscopie. Neo mesure a la prophétie . Au départ, il dans Matrix Reloaded. Le début du film
d' ensemble (p rocédé d'i nterpolation). per~oit ainsi les trois agents a la fin du n' y << croit >> qu e sur la foi de est dominé par l'intransigeance éto uf-
Cette technique autorise un e grande prem ier épisode ( -+La Motrice ou lo Morpheus, d'ou sa déception face a fante de Morpheus, grand pretre de !a
so uplesse dans le montag e fina l Caverne? -+ Trois figures de lo I'Oracle : << Morph e us, il m'avait prophétie. Déja dans le premier film,
(zooms, effets de trave lling, panora- simulotion) . Seraph lui apparalt de la presque convaincu. >> Neo croit ce que I'O racl e ava it souligné que pe r'.onne
miques, accélérations et ral entisse- 111eme fa~on dans Relooded, mais avec lui dit la personne qui est reconnue ne pou va it conva incre Mo rph eus de
ments, tout cela sa ns ri en perd re en un code do ré qui corr: spond peut- com me la plus compétente, et dont la ne pas croire en Neo. Cette fois, il se
cla rt é, ce qui es t pratiqu e ment et re a un e ancien ne version de la parole fait le plus autnrité quand il est refu se absolum ent a en tendre les
irréa lisable sans recou rir a un e reco m- Matrice, et qui signale en tous cas un question de la Matri ce : Morpheus croyances des autres, en particuli er
position num érique) . La lourdeur du programme d'un e espece particuliere d'abord, puis I'Oracle. C' eó ~ done par ce lles de Lock, qui " croit qu 'il a
dispositif in terdit nature llement de (-+"Seraph). un chem in détourné qu e Neo va finir besoin de tous les vaissea ux , dispo-
tourner dans un environnement natu- par croi re a la p;ophétie. Confronté au nibles pour défendre ?ion. Morp heus
•conseiller West
rel. Pour Matrix, les acteurs ont done choix, annonc é co mm e cru cial par apparalt done comme un fanatiq ue :
joué les scenes de co mbat sur un fond -+•west.
I'Oracle, entre la vie de Morpheus et la sa croyance n' est plus le soutien de
ve rt, et les décors ont été entierement •croyances sienne, :~eo décid e de se sacrifier so n action, un motif d'es poir sujet au
restitués num ériquem ent. C'est dire Motrix et Motrix Relooded constituent paree q,,'il ,, croit qu 'il peut ramener doute et a la discussion, mais une
que le procédé du << Bull et-Time ,, un grand film scepti que (-+Sommes- Morp heus >>. C'est au co urs de cette ce rtitu de d'avoi r raison con tre tous,
mérite bien l'ap pellation de " virtual nous dons la Motrice ?), paree que leur mission de sa uvetage qu'il va faire face qui se présente comme une prédiction
cinematography >> (-+ Trois figures de la principal moteur dramatique est la aux agents, paree qu'il << commence a indubitab le de ce qui va bientót
simulation). ma lléabilité des croya nces humaines, croi;e ,, qu'il peut les va;ncre et deve- arriver . Au fur et a mesu re que le
•code proble me par excellence du scepti- ni r I'Éiu -ce qui va effectivement terme de la prophétie s'app roche,
Curie use ment, les caracteres du cisme (en particul ier chez Hume). 11 ~ ;river. Un premier cycle de Morpheu s apparalt de plus en plus
prog ramm e ~'2 la t\1atrice q:..; c nous :"ffit de su ivre 'es d ~ c l ¡¡;¿¡t; c ;-: ~ des redistribution des croyances est done pri sonni er de ses croyances, comme le
voyons défil er en brins verts sur l'écran personnages sur ce qu'ils ,, croient ,, acco mpli. D'informaticien anonyme et montre sa proc lamatio n fin al e et
ne sont ni du code binaire, ni un (believe) pour mett re en lumie re la pirate a ses heu res en 1999, il est pom peuse : << )e ne erais pas au hasa rd
red istri bution complexe des croyances devenu un Messie surhumain lu ttant quand je vois trois buts, trois capi-

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Glossaire des pri1 :cipaux symboles, concepts et personnages
Matrix, n1 achin e r-hilosophique

expé riences qu 'ils désirent, aussi n' est- nation du bien au vrai exclut que le
taines, trois va isseaux [... ] je erais que une nouvelle prophéti e qui, como ne la bonheur humain puisse exister dans la
c'est notre desti n d' etre ici. C'est notre premiere, me le le vrai et le fa ux : il pas besoin de rester débranché pour
les servir. (Ne vous arretez pas a des Matrice. Cypher du reste ne le
destinée. je era is que cette no1it recele I'Architecte pourrait avoir « fait conteste pas : déguster un bon steak
pour chacun de nous le sens meme de croire ,, a Neo q11 'il est un systeme de problemes comme celui de savoir qui
dans la Matrice en sachant qu'il n'y a
sa vie. ,, Neo en revan che ne se pose controle, alors qu 'il a réellernent les tera marcher les machines si tout le
monde se branche.) Vous brancheriez- pas de steak ne lui suffit pas, il ~nsiste.
pas en adepte de la prophétie et se capacités de libérer l'humanité. Bref, aupres de loagent Smith pour qu on IUI
montre meme gené par la dévocion Neo n'est pas au bout de ses peines. vous? Que peut-il y avoir d'autre qui
nous importe si ce n'est la fa~on dont fasse oub/ier tout ce qu'il a vécu hors
dont il fait l'objet a Zion. Peut-etre a-t- - •cuillere de la Matrice. Son désir d'éprouver a
il conscience des risques que nous fe~ ~ >- nous ressentons nos existences a
-+•spoon boy. l'intérieur? n (Ancrchie, État et Uiupie, nouveau les plaisirs de la fin du
counr nos croyances : elles sont émi- -o
•cypher P.U.F, 1988, p. 64) . Si l'on définit le
xx• siecle (manger du steak, etre riche
nemment manipulables, et pourtant ~ et célebre) ne peut etre satisfait que
au príncipe de toutes nos actions. ~ Le choix de Cypher d'etre rebran ché a bien humain de maniere sensualistt!
ou hédoniste, ríen n'exclut que l'on s'il ne sait pos que ceux-ci ne sont que
C'est ainsi que I'Oracle a fait croire a-.:. la Matrice pose le probleme de la des stimulations sensorielles produites
Neo yu 'il n'était pas I'Éiu, pour qu'ille ~ valeur éthique de la vérité. Qua nd puisse trouver son bonheur dans une
par la Matrice : « ignorance is b/iss »,
devienn e. La liberté de Neo est D Cypher avoue qu'il préfere la Matrice simulation qui produirait en nous les
« l'ignorance, e' est la té licité "· Aussi le
maintenant dénoncée comme une a la vie dans le Nebuchadnezzar, sentiments adéquats. Mais, selon
illusion par tous les personnages qu' il
rencontre (I 'Oracle, Smith, le Méro-
vingien), et le discours de I'Architecte
t Trinity n'a qu'une réponse : « La
Matrice n'est pas réelle » . Est-ce la une
raison de la d éda ign er (-+ Sommes -
Nozick, nous importent aussi et peut-
etre plus encare le fait de faire effec-
ti ve ment des choses (et non pas
vrai probleme moral n'est pas que
Cypher veuille replonger dans la
Matrice, mais qu'il veuille y replonger
pour déguster un bon steak. C'est la
sembl e ac hever de ruiner toutes ses nous dans la Matrice.!) ? Cypher peut- seulement d' avoir l'expérience de les
question des << faux plaisirs >>, qu'ils
croyanc es . «_La prophé tie était un il trouver son bonheur dan s un e fai1 e), d'etre un certain genre de
personne (et non quelqu'un qui flotte soient réels ou virtuels.
mensonge. L' Eiu n'a jamais été prévu illusion ? Le philosophe Robert Nozick
pour mettre fin a quoi qu e ce soit. Ce a posé cette question en 1971 a partir dan s un réservoir) et d'avo ir un •oé¡a vu
n'était gu ' un systeme de controle de d' une expérience de pen sée qui contact véritable avec une réalité plus -+•Trois figures de la simulation.
profonde (qu' une réalité construite 7
plus. >> A cela, Morpheus est obligé de anticipe tres précisément la situ ation -+• soxmes-nous dans la Matrice
répondre : « je n'y erai s pas. >> Mais il de Cypher : << Supposez qu ' il existe artifi ciellement pa r des savants). Les
arguments de ce genre contre le choix •oieu
reconnait un peu plus tard : « j'ai eu une machine a expérience qui soit en Absent (-+Les dieux sont dans la
un reve, et ce reve m'a maintenant mesure de vou s !aire vivre n'importe de Cypher (d. C. Grau, << The Value of
abandonn é >>. Morpheus a réveillé Neo quelle expérience que vo us souhait.oz. Reality : Cypher and the Experi ence Matrice) .
du reve de la Matrice (-+•Reve), mais il Des neuropsychologues excellant dans Machine >>, http :/ /whatisthem atrix . •Épuisement ·
l'a en meme temps plonq é dans un la duperie pourraient simuler vo tre warnerbros.com) présupposent tous A peine l'action est-elle engagée que
autre reve : non pas un e illusion senso- cerveau de telle sorte qu e vous croiriez un príncipe qui a été énon cé Neo est déja épuisé. On croit d'abord
ri e lle parfaite mai s un e explication et sentiriez que vou s etes e n train clairement par Platon : << n'est-il pa s a un eff et narratif simple : en jouant
messianiqu e de I'His toire, une religion d' écrire un grand ro man, de vou s lier évident que ( ...] quand il s' agit du de cet état qui caractérise le passage
(-+ Les dieux so nt dan s la Ma trice) . d'amitié, ou de lire un livre intéressa nt. bien, personne ne se satisfait plus de de la veille au sommeil, ou l'inverse, le
Quelle es t cependant le statut des Tout ce temps-la, vous se riez en train ce qui semble l'etre, mais qu ' on doute sur la réalité de c.o qui ne
révélations de 1'Arc hitecte par rapport de flotter dans un rés ervoir, des cherche ce qui l'est réellement, et pourrait erre qu'un reve se trouve
a la prop hétie ? Lorsque Neo annonce él ectrod es fi xées a votre crane. qu ' en ce domaine des lors chacun évidemment renforcé. Mais assez vite,
a ses com pag no ns qu e Zion va etre Faudrait-il qu e vou s bran chi ez cette méprise la semblance >> (Républiqu e VI, il faut se rendre a l'évidence: la
détruite et qu e Morpheu s lui demande machine a vie, établissant d'avance un SOSd, traduction de P. Pachet). Selon fatigue est un trait caractéristique du
qu : le luí ~ di t, Neo répond simple- programme des expériences de vo tre Platon, tout le monde peut admettre personnage, dont le flegme et l'allure
ment : « Peu imp orte. je le era is>> . existence ? [... ] Bien su r, une fois da ns de n'etre ju ste, beau ou rich e qu 'en h é:: ~ ·,;e ne feror!t d' aill eurs '!ue
Comrn e Mo rp he us avec la prophétie, le rése rvoir vo us ne sa urez pas qooe apparence, mai > 1-'crsonne loe p eü~ >e s'accentuer tout au long du film . Signe
Neo ne peut q ue « croire n, san s VOUS y etes ; VO U S pense rez qu e tout contenter d'etre apparemment bi en, des temps : les héros sont épuisés et la
preuve, les explications de 1' Architecte. arrive véritablement. D'a utres peuvent ou de ¡:::: séder une chose qui n'est génération X vit dans l'absence de
Celles-ci po urr aie nt don e co nstituer aussi se bran cher pour connaitre les pas réellement bonne. Cette subordi-

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Matrix, machine philosophiy ue Glossaire des principaux symbole5, concepts et personnages

buts. Res te qu e le phénomene n'est machine a reves, et sa vérité sub specie instructions qu 'on luí donne tout en parfaite justesse ». Grandeur de celui
pas si couran t dans le cin éma dit aeternitatis (-+ • Reve). Mais aussi expli- ignorant pourquoi il agit. Tous ses qui a dépassé les possibles, qui n'est
d'action . Peut-etre est-ce d'ailleurs une cite qu 'il ait été, ce t épuisement n'a interlocuteurs, all iés (Morpheus, plu; dans le vouloir-agir ( • stop trymg
des réussites de Malrix d'avoir osé faire pas été sa ns susciter la surprise et Hamann, I'Oracle) ou adversaires to hit me ») mais da m l'action elle-
de l'épuisé le héros d'un blockbuster meme l'agac ement chez que lques (Smith, le Mérovingien, I'Architecte), meme ( « and hit me ») (-+La Voie du
américain. Certes lncassable avait déja spectateurs, qui se sont empressés veulent d'ailleurs luí assigner un guerrier) .
transformé Bruce Willis, d' habitude si d'en imputer la faute au jeu, ou plutót purpose, un objectif (-+ • " Pourquoi •Extraterrestres
agité et enjoué, en sup er héros a l'absence de jeu, de Keanu Reeves. suis-je ici ? », • « Purpose ») . On peut y ~·Anges.
endormi, abasourdi face aux pouvoirs D'autres, en d'autres temp.s, impu- voir une tentative de controler Neo,
qu'il se découvrait. Mais si Neo luí ta ient l' ét rangeté de Meursa ult a de donner un sen s a son errance •Fonction
ressemble, c'e;t en ajoutant l'épuise- l'absence de style d' Albert Ca mus et le épu isée en la rapportant a un travail ~· « Purpase ».
ment proprement dit a la fatigue et a vide des vi es de Vladimir et Estragan fonctionnel. Mais ces différentes •Hamann
la lenteur ahurie. Le message n'étant au manque d'idées de Samuel Beckett. tentatives rendent d' autant plus el aire ~Mécanopolis .
pas tres clairement passé dans le Parallele qui n'est évidem ment pas la résistance du pe rsonnage . Et la
premi er épisode, le deuxieme se fait fortuit. Car Neo symbolise peut--etre, question demeure : comment peut-on •cuerre hommes-machines
plu s explicite : par trois fois, no us toutes choses éga les par ailleurs, ce etre un homme d'action lorsque l'on 11 y a un trou dans l'histoire qu e
se ron s invités a prendre acte de type de personnage don t l'épuisement n'a ñi possi ble a réaliser ni fin a Morpheus raconte a Neo dans le
l'épuisenie nt du héros. Avec Trinity, ou l'étrang eté est le mode d' etre accomplir? Spinozisme, si l'on veut. loading program du début de Matrix :
d'abord, qui s'inq ui ete de ses co nst itutif, ceux-l a meme do nt Mais le sage spinozis te s'accomplit « Nous ne savons pas qui a frappé le
in somnies ; puis avec le conseill er De leu ze écri vait : << le fatigué a dans la parfaite conscience, plus que premier, nous ou e ll es [l es
Hamann , lors de la promenade noc- ~ e ulemen t épu isé la réalisation, tand is dans la co nfusion et la perplexité. Le machines] ». Ce trou n' est pas anec-
turne dans Zion ; avec I'Oracle enfin, que l'épui sé épuise tout le possible. Le Yi-King semble ici plus utile, qui nous dotique. En fournissant la réponse, The
qui met clairement cet épuisement a fa tigu é ne pe ut plu s réal ise r, mais rappelle que !' impasse et l'épuisement Second Renaissance (un dessin anim é
l'o rdre du jour (<< Comment te se ns- l'épuisé ne peut plus possibiliser. (quarante-septieme hexagramme) en deux parties prése nté dan s
tu ? 1 Neo : ]e, euh .. .. 1 L'Oracle : ]e "Qu'on me demand e l'impossible, je so nt nécessaires a l'accompli ssement Animatrix) modifie substantiellement la
sais que tu n'arrives pas a dormir. On ve ux bie n, q ue po urrait-on me du g rand homme : << l'épuisement perspcctive qu ' on peut av~ir sur
va y ven ir. »). Dans ces derniers cas, il de mand e r d ' autre 7 " (S. Beckett, favo ri se les justes. Les grands hommes !'ensemble de la << philosoph1e pol i-
s'agit d 'explique r a Neo que son L'innomable). 11 n'y a plus de possible: trouvent la fortune et n'encourent tique, de la trilogie. Un robot avait
manqu e de sommeil est plutót un bon spinozisme ach arné >>. Or il s'agit bien a ucun blame ». Maxime dont un assassiné son propriétaire qui, croyant
signe. Signe, lui explique le conseiller, de cela : ce qu e l'on demande a I'ÉilL co mm entaire nous app rend : << au pouvoir dispose r d'un pouvoir de
qu'il est encore humain (<<Je n'ai juste comme il s'e n apercevra pour fin ir, milieu des épre uves, la joie peut etre << vie ,, et de << mort >> sur so n bien,
pas eu le te mps de bea~.; co up c'es t précisément l'impossib' e. Pour- préservée - et la réside précisément voulait le détruire pour le remplilcer
dormir. 1 Co nseiller Hamann : C'est un quoi des lors se so ucier du cours des la dim ension fertil e de l'épuisement. par un autre, plus performant . Ce
bon sign e 1 Neo : De quoi 7 1 choses 7 Ao res so n e ntrevue ave c le Dimen sion qui exig e toutefois une robot avait invoqué, pour excuse r son
Conseil ler Hamann : Du fait que tu es, Mé roving ie n, to ut ce c; u'i l trou ve a parfaite justesse. 1 Sí l'épuisement est geste, la légitime défe nse. L'affai re
en fait, toujo urs hum ain . >>) . Signe dire est d'ailleurs : << i:io n, s:a ne s'est abordé avec rigueur, l'etre s'accorde était allée jusqu'a la Cour Supreme,
surtout, lu; dit I'Or?.cle, qu 'il a atteint pas tres bien passé. ,, Et Trinity de avec l'instant. C'est la le privilege des qui avait statué que le rob ot n' éta it
un niveau pl us élevé de vis io n (<< Tu rétorqu er : << Peut- etre qu'il y a "g rands hommes" dont la conduite qu'une chose, et qu'il n'avait
l'as vu dans tes reves, n'est-ce pas? La quelqu e chose que no us avons mal est un modele d'équilibre >> (-+Le Tao aucunement le droit de s'o ppose r a la
porte de lumiere ? [... ] A présent tu as fait >> . << Ou pa s fait '', répond Neo . de la Matrice). N'esc-Le pas précisé- volonté de son propriétaire. Cette
la vision Neo. Tu contemples le Simp li cité J e i' impuissance et de ment ce a quoi Neo l'épuisé parvient affaire fut le point de ::! é¡:>art d'un
monde en dehors du temps. >>) . Seu l l'absence d'id ée . Neo ne sait jamais ce au point extreme de sa confusio n ? mouvement du type << civil rights >>, qui
l'épui sé peut atteindre cet état de qu ' il doit faire, ne prend aucune L'accord parfait avec l'instant, le geste évoq ue clairement la lutte des Noirs
cons cienc e proc he du reve, par initiati ve, ne se bat que lorsqu'il est juste. Force du petit et du faible, de Am éricains des années 1950-1960
laquell e se lai sse saisir d'un meme menacé. Le Mérovingi en ironise sur ce l'épu isé, de << !'e sprit trouble et pour mettre un terme a toutes les
mo L. ~ n .e nt la réalité de la Matrice, talent que possede Neo d'obéir aux confus ,, qui agit pourtant avec <<une formes de di scrimination. Au x man1-

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G lo ss a ire d es pri nc ip c; ux symbo le s, co n cepts et perso nn ages
Matrix, m ac h ine ph il oso p hi q u e

le << Programm e d'E n trainem_e nt


:est,tion s paci fiqu es d es m ac h ines, les le s mach ines n'eure n t d ' autre ex pé- • jumea u x . Ag ents ••, notre attent ion est peut-etre
'0rces é tatiqu es ré p on dire nt par la dient qu e d e se servir de leurs propres Les << Twin s ,, so nt un e d es tro uva il les trop a cca pa rée par la fem m e en rouge
r~press i o n , e t la soc ié té c ivi le h um a in e adve rsaires co mm e so urce d' é ne rg ie. v is ue lle s de Reloaded. Ce s f re res po ur re m arqu e r a qu e l point tout y est
;' ill ustra pa r d es ac tes od ieux, d es La sy métri e e ntre cette histo ire et cell e jumeau x é léga mm e n t vétus de b la nc redond a nt : pou r t o urne r cette
'0rmes d e "machine bashing », évoca- de Zio n es t évide nte : de m é m e q ue a
des pied s la tete, avec le urs VISages séqu e n ce du prem_ier épiso ~ e les
teu rs, bi e n su r, de s po g ro m s e t des les mach ines re be ll e s ont dü s' ex il er et leu rs d readlocks enfa rinés, se mble nt réa li sate urs on t fa1t a pp e l a d e s
rato nnades, ma is au ssi d e ce rta in es loin dans le d ése rt p our éc ha p pe r, tous droits so rtis d' un fi lm d e Matt hew a
jumea ux et m é m e d es tripl~ts réels,
scé nes du film d e Steve n Spi e lbe rg, a
d a ns un e c ité nouve ll e, l' op p ress io n Ba rn ey. Mi se impecca bl e, sourire au x en les ha bill ant tous de no1r f't de
lntelligence Artificielle. Le s mac hin es, d es homm es, d e m é m e les ho m mes lev res . acce nt b ri ti s h e t ca lm e bl anc (mari ns en uniform e, ho mm es
dan s u n m o uve me nt assez se m bl a bl e re b e lles s' e nfo n ce nt da ns lb p rofon- imperturbab le : ce so nt les g ~ rdes du d ' affai res, nonnes, secrétaires, etc.) . L~
a
a celui qu i fut !'o ri gi ne du sionisme, d e urs d e la terre po ur rebatir un e ville co rps q ui co nvenaie nt a u raff1 ne m en t recou rs a u x fig ura nts di sponibl es a
déc id e re n t d e cré er leur propre État q ui po rte le no m m essia niqu e d'une t ro uble du Mé rovin gie n . Ma1s nen ne Sidn e y éta it m o ins coü teux qu e les
qu'i ls ap pe le rent « Ze ro-On e », ce q u i re na issance. On pe ut aussi rerna rq ue r se mb le pouvoi r arre ter ces rastafans tec hniqu es nu mériqu es : o n a d ~ n c
est a la foi s le code binaire, e l le nom que la p o p ula ti on d e Zion est a lbinos lo rsqu'ils se tra nsforment e n composé a na log ique m e nt une sce ne
p resq ue o xym o riq ue d'un recom m e n- m ass ive m e nt << m ulti -culture ll e ••, a lo rs e ntités tra nslucid es , quasi-gaze uses, sup posée di g ita le. Ma 1s d ans le f1lm ,
ce men t d e l' hi sto ire pa r l' in t rod uctio n qu e les re prése ntants d es m ac hin es in sensibl es a ux obj ets solides, po :.Jr se M o u se l ' in f orm a tl cle n du
d'u ne di ffé re nce vide, en atte n le a e la d ans la Ma tri ce so nt d es ho rn mes a
d é pl ace r g ra nde vitesse e n t raversant Ne bu c h adn e zza r qui a ré ali sé le
sig,l ificat ion qu' e lle pr e n ci ra en b la n cs e n costu m e, et q ue le voca- des m urs ou en s' e n fo n~a nt d a ns le sol p rogra mme d e si mul ati_on., n e_ s'est
fr;.n ction des conte xtes ou il lui se ra bulai re de la gue rr e contre le s pour se recom poser plu s l~in , . d a ns le man ifest e me n t pas pnve d u til1 se r la
don né d ' opé re r .. Leur co mp o rte m e nt mac hines évoq ue sa ns ambigü1lé celui dos d 'un a dv e rsaire . S ag 1t-ll d e fon c tion << copie r-coller >>.
fut en t o ut admirabl e. Lo in de des luttes << minori ta ires •• des ann ées fa nt6 m es, d e goul e s, d e vampires, d e
•Kung-fu
che rc he r la g ue rre, ils d éve lo p pe re n t 1 9 60 (ju squ e d a n s l'a po logie des ré sidus d ' a nc ie nn es ve rsions d e !a
~ La Voie du guerríer.
1~ co mme rce. Ma is le mo de de pro- te c hniqu es d e g ué rill a). Ce sont done Matrice (~•Loups-g a rous), oubi e~ d e
duction économiq ue mondia li sé é ta n t les m é m es réfé re nces histo ri ques qu i créations du Mé ro vin gi e n IUI-m e m e , •Lapin blanc
sa ns d o ute t rop li é a d es o p érat ions hé ro"ise n t aussi bien le co mb a t d e s sone d' Ha d es dé cade nt ré gn a nt sur Personnage ce n tral d ' Alice au Pays des
ttch n iq u es, il d evin l vite évi d e nt que h o mm es qu e ce lui d es mach in es. Q ue une po p ula ti o n de programm es m o rt- Merveílles d e Lewis Ca rroll. « Su ls le
les natio ns h uma ine s 11e po uva ie n t fa ut-il en co ncl ure ? Que le mu lt icu lt u- vivants et d e gol em s ? Da ns tou s les lap in b la n c ,, e st un des p rem1e rs
ri ;aliser avec l' e ffi ca c ité d e Ze ro -O ne . ra lis m e d o it s'é t e ndre ju sq u 'a u x cas ces jum ea u x ont le po uv? lr d e m essages qu e re~o it Neo le Hacker.
LrJin de vou lo ir troubl er la ¡Ja ix fo rmes d e vie no n hum aines, et m é m e m odifie r le urs avatars, comme d autres e est ce la pi n b la nc q u'i l retro uve s ur
dure me nt acq ui se d es h o mm es, les n o n a nim a les et artifi c ie ll es 7 Pe u t- o n t le po u vo ir d e m o di fie r le ur le blouson de la petite amie d e C ho1 et
mach in es propo se rent d e tro uver d es é t re, m ais so us q uell e fo rme ? Au rait- il e nvi ro nn e m e nt. Le pe u d e sympath1e qui va effectivement le m e ne r littéralc-
com p ro mi s e t, a ce tte fin, de m an- fa llu accepter d ' é ten dre la co mmu- a
q u' ils m a nifeste nt l' é gard des age r.ts m e n t << a u fo nd d u tr ou " · Rlen
dtre n t a é tr e a cce p tées da n s le n a u té po litiqu e a u x m ac hi nes, le mo nt re bien qu ' il s ne fon t pas pa rt1 e d 'é tonn a nt a ~e r; ue Mo rphe us ~e
UJ nce rt de s n ation s, a I'O.N.U .. On << pe upl e so uverain >> ré un issant toutes du pe rsonne l d e m a inte nance d e la co m pare, pa r la suite ,_ a Ali';" tombee
rnassa cra les é mi ssaires comme d es les in te llig e nces ? Ma is, préc isé m ent, Matri ce. Les clon es e t les 1umea u x d ans le te rrier du lapm q ' ' Plle P? ur-
vul gai res casse ro les. Ce son t d o ne les cette id ée de so uverai neté n'est-e lle t ie nn e nt d e m a ni e re g é n é ra le un e suivait. Rie n d ' é to nn a n t non plus a ce
hom mes qui prire nt l'i n iti at ive de la pas e nco re dépe nda nte d e la co ncep- pl ace sig nifi cative d a ns le fil ~. ~l ut6t qu e so n << évei l ,, se prod u! se sou s_la_
gue rre . Las ! le u rs te c hni q ues gu e r- t io n d e la m ac hin e et du ra pp o rt que de c h e rc h e r du cote du fo rm e d ' un p assage <<de 1 au tre cote
ri E:res n' é taient pa s plu s ind épe nda ntes h o mm es-m ac hin es qui a co nduit a la sy m bo li s m e du d o u bl e o u d e la du mi ro ir ,, (titre de la su1t e d es
d e la rationa li té te chn iq ue q ue le urs catastrophe ( ~ Mécanopolis) ? La p a ix g ~ m ellité, o n y ve rr~ ~ne illu stra ti o n ave n t ures d' Alice), le script p récisa n t
slr até gi e s éco nomiqu es, el la g ue rre entre les h o mm es et les machines ne effi cace d es propnetes du m o nd e méme qu e M o r¡::~ ~ :.JS ar bo re a cette
tour na b ie n t6t a le u r d ésavan ta g e . p asse ra d one pas par une simpl e :i:~i tal. Un p rog r~mme. r ar (i .>finiti o~, occas ion le so urir e d u Ch at d e
LE:ur ultim e so luti o n fut d e couv ri r le ex t e nsio n des fr o n t ie res de la est s u scep tibl e d'étre du pli qu~. Ch eshire . O n re m a rq uera néanmoin s
c iel, d'o ccu lte r le so le il d ont dé p e n- so uve ra in eté, ma is pa r la recréa t ion a Lorsq u' un e sce ne d e rue est s1mulee q ue la réfé rence est ic i inve rsée : e ~
d aien t les ma chin es . Ce fu t auss i le ur la fois d'u n co n ce¡; ~ ~ e mach ine e t a
pour Neo. d es fi ns d1da ct1 q ues, pa r p renant la pil u le rouge, Neo est cense
plu s mauvai se id ée, pui squ e, des lors, d' u n concept de co m m unauté .

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Matri x, machine phiio:;ophique Glossaire des principaux symboles, concepts et personnages

rester, a ce qu'en dit Morpheus, au topog raph ie de la simulation e ll e- (Morpheus : ,, C'est le templ e. 11 fait
c'est-a-dire des voies de << sortie »
partie du "mainframe" de Zto n: 11 est
Pays des Merveilles. C'est pourtant un permettant d'accéder a des niveaux meme (-+ Trois figures de la simulation,
réel pour le moins dénué de fantdisie -+"Télépho ne) . De fa it, nous savons caché a l'intérieur de la Matnce de
<< supérieurs >>, au niveau phénoméno- maniere a ce que nous pui ssions y
qu 'il s'en va rejoindre. A moins que ce log iqu e de la si mui Jtio n, n'est pas qu'il y a, a l'intérieur du monde
« réel >> soit lui-meme le simple envers représent é, des << li e ux >> d 'ex il, accéder , ). Les cartograph es de la
nécessairement surprenant. C'est ce Matrice, tout occupés a tracer des
fantaisiste du mond e logique de la type de << passage >> que suit un hacker comme l'endroit ou vit le Mérovingien
Matrice, concédé aux hum ains pour et dont Perséphone rappelle qu 'i ls y frontie res (géné ral ement e ntre le
lorsqu'il pénetre un systeme (niveau « réel » et la simulation), on t done
sat1sfa1re leur derni ere illusion : celle informatique) a partir d'une adresse son t venus il y a longtemps déja (de
de la liberté. Dans la veine carrol- meme qu'elle rappelle qu e son mari y certa inement plus de travail qu'ils ne
électronique ou d'un site internet
lienne, on notera également que le (niveau phénoménologique). Et nous a ,, rame né ,, des é!é ments issus croient.
Mérovingien n'est pas sans rappel er le savons, d'apres la conversation entre d' anc iennes versions de la Matrice). En • ,, Matrice >>
<< Mad Hatter >> du chapitre VIl d' Alice Neo et Seraph, qu ' il existe des portes fait, le Mérovingien semble etre exilé ,, Malgré le speed, malgré les virages
(<<A mad tea-party >>): comme lui, il dérobées (« back doors ,, ) réservées dans le systeme (ou sinon ?) et qu'il et les virées, les raeco ure is et les
accueille ses invités en leur proposant aux programmeurs. Reste que le pirate chaque nouvelle version de la courts-jus qu'il s'était pris dans la Cité
du vin virtuel (ici, un Chatea u Haut- hacker n' intervient pas en personne, simulation e n y m é nageant un de la nuit, il voyait encere la matnce
Brion 1959), et les Twins qu i prennent évidemment, mais pas plus par son ,, espace • oour sa représentation . Le dans son so mmeil, lumineux treillis de
le thé a une table voisine ont quelque identifiant : il se sert de cet identifiant fait qu'on puisse « chez ,, lui, comme logique se déroulant dans le vid e
chose de Tweedled um et Tweedledee, pour introduire un programme qu'il a Neo en fait l'ex périence, se retrouve r incolore ... ,,_ Ainsi Willi am Gibso n
dans De l 'a utre co t é du miroir écrit et qui seul agit sur le systeme. La devan t une chaine de montagnes en d éc riv a it - il , dans son rom a n
(-+"jumea ux, "Mérovingien). premiere surprise est, quand on y ouv rant simplement un e << porte >>, va Neuromancer (1984), la réalité virtuel-
•Loups-garous songe, que Neo et Morpheus, qui dans le meme sens. En revane he, on le : le « eyberspace >>, cette " illusion
ca·fn et Abel sont deux hom mes de nous apparaissent a un niveau pure- ne eompre nd pas du tout qu'il puisse co nsensuelle ». Mais cela so nn a1t
main du Mérovingi e n. Ces resca pés ment ph énoménologique, puissent y avoi r dans un tel << lieu >> de la mieux en anglais: " .. .and sti/1 he'd see
d'une ancienne version de la Matrice « suivre >> le maitre des clés et surtout sim ul ation le moindre imprévu (et il y the matrix in his sleep, bright lattices of
ne peuvent etre tu és que par une baile agir derri ere les portes. L' existence des en a 1) s' il est entierement so us le logic unfolding across the colcrless
d'argent (-+" Anges). portes nous permettrait done de controle du Mérovingien. Et si le void ,, . Le mot « matrice ,, a des
<< voir >> l'attachement d'un identifiant Mérovi ngi e n n'est pa s réell ement réso nanees multiples : gynéco log iy ues
•Maí'tre des clés phénoméno logique a un programme assigné a un ,, lieu » qu'il controle, (nous naissons encore tous d'une
Le maltre des clés, co mme le Mérovin- informatique, comme on << verrait ,, e' est !'intrigue narrative qu 'il devient matriee), biologiques (la trame lnter-
gien, est un programme << exilé >>. une adresse électronique ,, entrer ,, diffieile de co mprendre, puisqu' elle a eellulaire d'un tissu), mathématiques
C'est meme le seu l personnage du dans un systeme et y disséminer un eonduit Neo a ehe rche r ou il se (le tableau de symboles qui, si on le
film qui soit explicitement désigné virus. La rencontre de Neo et de trouvait et a s'y rendre. La seene qui développe eorreetement, produ1t un
ainsi (<<The exile, dit l'agent johnson I'Architecte suggere le meme pro- suit l'entrevue donne a eet égard un e déterminant). Le mot se retrouve auss1
en le désignant, is the primary bleme. Sont-ils dans la Matrice ? Mais indieation tres impo rtante : Morpheus chez McLuhan et Baud rillard en
target >>). Comme le rappelle le Méro- comment I'Architecte peut-il etre dans dit qu'ils vont etre eontraints rapport avec les sociétés de co ntrole et
vingien, qui l'a capturé, il est essentiel- son oeuvre et pourquoi alors cette d'emprunter l'autorou te paree qu'ils leur fonctionnement modulaire .
!ement un << moyen ,, de pas ser mise en scene des <<portes ,, ? Sont-ils se· trouvent ,, in the core network »
certaines << portes >>, notamment celles •Mérovingien
en dehors de la Matrice ? Mais - autrement dit, un e strueture du
L'arrivée du Mérovingien introduit un e
qui permettent d'accéder sinon a la comment Neo pourrait-il y accéder s'il systeme lui-meme, représentée a
Source, du moins ~IJ créateur et a dime nsion tout a fait nouvelle dans
n'est que ce que nous << voyons •, l'intérieur de la simulation. Dans le
l'admi11istrateur du systeme (I'Archi- Matrix. Pour la premiere foi s, d'abord,
c'est-a-dire un << avatar ,, au sein de la scrip t orig inal, il éta it également
tecte). Avec son arrivée, nous preno m nous prenons eo nscienee qu'il ex iste
simulation? Le plus intéressant, si l'on préeisé que l'a pparteme nt de l' oracle
done conscience de toute une est un " temple,,, c' ¿:; ~ - a-d ire, d'::pres des ni•:e?' •x de complexité plus ri ches
suit cette ligne d'interrogation, est que la sim ple opposition des re_belles
top cg raphie de la Matrice, qui était done certainement que l'organisation l'explieation de Morpheus, une partie
cachée jusqu e la (-+ Trois figures de la et de la Matriee. L'Oracl e le presente
du sys teme, son niveau opératoire, du system :: :entra! de Zion, mais
simulation) . Qu'il y ait de s portes, com me un des plus anciens et des
puissent etre représentés dans la " eaehée ,, dan s la simulation

-170- - 171-
Matrix, m ac hine p h ilosophique Glossa 1re d e s principaux symholes, crmcefJtS et personnages

plus dang ere ux prog rammes. De fait, steak e t les bi e nfait s d e l'ignoran ce Mérovingi ens ju stem ent ado rai e nt la done a ce que Pe1 ,é phon e fait et ~
le Mé rovin g ien rap pe lle a Neo qu ' il a (-+•cyphe r, -+• Po ule t). 11 y a la un Madon e Noire, une fig ure héritée pa r pe rm e t d e faire . Se lon ce rtain es ~ ;
survéc u a ses préd écesseurs, phrase nouveau mys te re . Qu e\ se n s en eff et les premiers chrétiens du cul te antiqu e tradition s, les chevaliers en qu ete du ~ -~
qui reste a lors mysté rieus e puisque peut avo ir son bon plaisir 7 Est-il, lui de Pe rs éphon e, elle-meme ~o mmun é­ Graa l sont amenés a rencontre r une ~
no u s n e savo ns pas encore que aussi , un " progra mm e intuitif » ment identifiée a la déesse Egyptienn e in carnati on d'Ysé et a l' embrasse r pour
chaque version de la Ma trice possédait (-+•P e rséphon e ), ou n e ressent -il l ~ :s, dont on trouve un écho dans le obtenir d'elle la répo11se ~qu'ils ·
un Neo (-+ • Architec te) . Mais le vrai qu'abstraitement les émotions humai- vaisseau « Osiris » de Reloaded. atte ndent. Quellezonc·óh remplit au
mystere es t évide m ment de com- nes, a !'instar de ces autres " progra.m- Perséphone monnaie l'acces au Maltre juste la scene baiser dans
prendre comment le Mérovingien lui- mes conscients >> que sont les agents, des clés en demandant a Neo de Reloc.::cd? Elle liy e tres littéralement
mem e a pu survi vre a ce qui est et qui ne marchent en réalité qu'au !'embrasser comme si elle était Trinity la cié de la Sour{e. L'Oracle l'avait dit :
prés enté co m me un e réinitialisation " contro le » 7 La d esc ription qu ' il - c'est-a-dire passionnément, a u " Tu peux sauver Zion si tu remontes a
du program m e. Pe rsé phon e men- donn e des émois d ' une femme a qui il risque de susciter la jalousie de la la Source, mais le Maitre des clés te
tionne qu 'i l a ,., rapporté ,, des vi ent d e faire servir un gateau aphro- principale intéressée : " ]e veux qu e se ra indispensable ». Mais Perséphone
ancie nn es versions Cain et Abel, ce qui di siaq ue dan s so n restaura nt semble vous m ' embrassiez comme vou s e st un programme intuitif : que faut-il
re nforc e l'idée d ' une extériorité m iliter pour la derniere hypothese - il - l'embrasseriez elle. [ ... ] Vous l'aimez, en conclure ? le rouge a levres que
relative a la Matrice, de meme qu'elle n'y est question que de réactions elle vous aime, c;:a creve les yeux. C'est s'applique Perséphone avant d'em-
insiste sur sa propre ancienneté dans électro-chimi<:]ues en chaine -, mais un sentiment que j'ai ressenti il y a fort brasser Neo contient-il quelque chose
le syst e me : " 11 y a bien longtemps, cela ne l'empeche pas de la suivre aux longtemps. ]'aimerais m 'en souvenir. comme un programme destiné a
quand nous so mm es J rrivés ici pour la toilettes. Al o rs, " c'es t rien, c'est ri e n ]e voudrais y gouter. C' es t to ut. Y " scanner >> son cerveau pour mod ~
pre mi e re fo is, le s choses é taient du to ut ,, (en franc;:ai s da ns le texte) ? gouter seulement. ,, Ce tte créatur e li ser ses sentiments? l'actrice ell e -
différe ntes . 11 était si différent. ,, Tous Un ,¡,,,pie jeu de !'esprit? sensuelle vetue de latex blanc serait meme décrit son role comme ·celui
ces él é me nts co ncorde nt pour faire du done capable de conscience et meme d ' un " vampire émotionnel >>, qui n e
•Mere (de la Matrice) peut connaitre d'émotion s qu e par
Mé rov ingi e n un d es programmes de sentiments : elle serait, comm e
-+•oracle, -+•Perséphone, -+Les dieux procuration, en les téléchargeant pour
" exilés >> , avec ce tte indication I'Oracle, un '' programm e intuitif,
sont dan s la M a trice. initialement créé pour e xplore r ce r- ainsi dire dans son propre prog ra m-
sup pl é m e nta ire qu e l'ex il a li e u " en
d eho rs >> d e la Matrice proprement •Morpheus tains aspects de la psyché humaine >> , me. Quoi qu'il en soit, Pe rsé pho;-, e e n
dite, ou du moins a un ;liveau qui pour reprendre le s t e rmes de sait assez long sur les passi o n s
-+•croyances.
n' e st pas celu i d u m ond e simulé, bien 1' Architecte. Est-elle la " Mere •• de la humaines pour mettre en garde les
qu ' il se mbl e se prése nter comme in- •Nebuchadnezzar Matrice ? Cette hypoth ese suggérée amants : " ]e vous envie beauco up,
clus en lui (-+.Maltre des clés,-+ Trois .:;-, -+Machine mythologique. par les vetements blan cs et le gout d es mais une telle chose n'e st pas faite
figures de la simulatio n) . L'aspect le ;. •Neo écrans de controle, se mbl e confortée pour durer » (-+Puiss ance de l 'amou r) .
(P.S. : dans le jeu Enter th e Ma trix,
plu s frappan t du per;o nnage demeure ~ -+•Agent Smith, -+•Architecle, par l'affinité qui existe entre la figure
- -son--co·ré " bon viva nt >> , amateur de .r de Perséphone et celle d'l sis-Ysé, qui Perséphone obtient égaiement un
-+•croyan ce s, _,.. " Po urquoi suis-1·e baiser de Ghost, et meme d e Niobe).
vin , d e jurons et d e belles femm es es t ju stem e nt , d a n s la tr a diti o n
. ici n, etc.
( ra 1s o n s p ou r lesq uelles il s' est ~ mérovingienne, la femm e de l'Archi- • Pilule rouge
" choisi •• franc;:ais -+ 0 Rave party). •oracle tecte de I'Univers, le pole chaotique et la pilule rouge a deux fonctions
Comme il le dit lui-m e me, il ne s'agit ' -+•croyances, •seraph. érriotionnel qui répond a l'o rdre et a la distinctes : elle permet de " sortir >> de
la que d 'apparences . Mais nous ne ~JI •Perséphone logiqu e (cette dualité se retrou ve la Matrice et elle fait partie, selon ce
d evons pas oublier q Je le Mérovingien " d'aill eurs, ce n'est pas un hasa rd , chez qu'en dit Mopheus, d'un « trace
es t un prograr.1me (meme s'il ne l'a \ Dans la m yt hologie grecque , les gnostiqu cs -+Les dieux ;-:.'lt dans la program •• . La premiere fonction pose
pe ut-etre pas toujours été, puisque d Perséphone est en: e,!ée par Hades, le Matrice). Cependant, il faut la question de savoir comrn <" nt le
Pe rséphone dit qu'il était auparavant'' di e u des enfers, ou e lle est retenue reconnaitre que la fi g ure mate rn e ll e virtuel p e ut agir sur le ré el. En care
~ ~ "l m e ,, N e:). C:! a :;;;~ f: ~ a \Ji pr isonn iere. Le p e rso nnage incarn é d e I'Oracle s'accord e plu s natu re ll e- n'est-ce qu'un cas appare mm e nt assez
dis tingu e r ce t te sc e ne d'une autre par Mo nica Be lltxci se plaint du fait m e nt a la fo nction d e Me re d e la simple : il semble en effet qu ' il suffi se
si milaire, dans le premier épisode, ou que son é po ux, le Mé rovingien, a Matri ce . Plutot que de se perdre d a ns d ' interrornpre tous les sign aux par.•e-
l'o n voya 1t Cypher vanter le gout du cessé de l'aim e r. 11 faut noter que les ce jeu de devinettes, o n s' inté resse ra

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Glossaire des principaux ~ymboles, concepts et per~c nnag es
MaUix, machine philosophique

ca-:lre de référence sous- jacent : t les


nant a;; cerveau pour qu'il pr enn e d e sortir de la Matrice vont dans ce •roulet (le gout du) uns par rapport aux autres. Le gout du
soudainement conscience de so n e nvi- se ns : e n effet, 1' Architecte n o us Lors d 'un petit-déjeun er a bord du Ta sty Wheat importe done peu e n IUJ-
ronnement réel (et cela parait moin s apprend, a la fin de Reloaded, qu ' il est Nebuchadnezzar, Mouse se demande mem e : il ne se spécifi e que par les
difficile a expliquer, par exe m p le, que parvenu a une formule viable de la com m ent les machi nes ont pu recons- rapports diffé renti els qu ' il entretJ e nt
le saig nement de levres " rée l , de Matrice dan s laq uelle 99 pour ce nt des tituer et simule r le gout des différents avec d' aut res aliments. Quant a~
Neo apres la chute faite durant humain s re ste nt connectés du mo- aliments : << Comment les machines poulet si son gout ne parv1ent pas a
l'entrainement au saut virtuel, pour ne ment qu'on leur laisse, meme a un connaissent le gout du Tasty Wheat ? se distinguer, c'est précisément paree
rien dire de la résurrection de Trinity a niveau inconscient, un choix; il existe Peut-etre qu'elles se sont trompées. qu'il n'a aucun goiit, comme on !e d1t
partir de la Matrice) . C'est ce que fait, done un pour cent de l'humanité qui Peut-etre que le gout que je pens~ de la nourriture pr~dlllte. ~ar 1 agn-
toutes choses égales par ailleurs, un se déconnecte spontanément de la etre celui du Tasty Wh eat est en fa1t culture industriel!e. A cec1 s a¡oute le
« webmaster » qui supprime votre Matrice; cette déconnexion n'es t pas celui des flocons d 'avoine ou du thon . fait, souligné parWittg~nstein da,~s l~s
adresse électronique de sa << mailing liée a un d éfaut des signaux re<;us, <;:a souleve pas mal de questions. /nvestigations phtlosoph1ques, qu 11 .n Y
list » : vous ne recevez plus de signaux mais a un type particulier d'état de Prends le poulet par exemple. Peut- a pas de sens a parle~ .de << sensat1on
(réels, puisque les informations vous conscience. C'est tres exactement ce etre qu'elles n'ont pas réussi a trouver privée , : nous n Jden~JfJons n?s sensa-
parviennent en derniere instance par que dit Morpheus á Neo dans le le gout que devait avoir le poulet et tions qu'a travers nos mteract1ons avec
une ligne de téléphone ou un cable) premier épisode, en insistant sur le fait que c'est pour <;a que le poul~t a le autrui et en particulier a tr~vers le
en provenance de son monde virtuei qu'il s'agit d'un savoir moins discursif meme gout que n'importe qu01 ... >> 11 langage, qui établit _une med1at10n
(de soñ site). La pilule rouge semble qu'intuitif : << Tu l'as sentí durant toute existe une premiere réponse ~viden~e sociale entre nou s-memes et ce que
done avoir une fonction de blocage ta vie : il y a quelque chose qui ne aux que stions de Mouse. A par.tlr nous pouvons dire de nos sensations.
des informations. Sa seconde fonction calle pas dans le monde. Tu ne sais d'échantillons et de cobayes humams Les ma Li lines n'ont done pas eu
est de localiser, pour les hacke rs du pas ce que c'est mais c'est la, comme (comme ceux que l'on voit .dans le besoin de chercher a connaitre le gout
Nebuchadnezzar, l'endroit ou le signal une écharde dans ton esprit... >>. Le fait dessin animé The Second Ren01ssance 11 du poulet; il leur suffisait d~ nous
va etre interrompu (ce qui per me ttra que le gan;:on a la cuillere (-+"Spoon de la série Animatrix, apres la victoire placer dans une situat10n ou nous
de retrouver Neo dans le dédale des boy) fasse entendre l'hypothese des machines), les machines ont apprendrions a manger du poulet
égouts ou il est envoyé apres sa (bouddhiste) d'une action sur la identif i~ la stimulation électrique avec nos semblables. En ce sens, il est
déconnexion). Cette interprétation est Matrice par la voie méditative fournit produite dans le cerveau par chaq~e plus facile de créer une .simu!ation
la plus couramment reten~.; 2, mais elle une nouvelle illustration de la possi- aliment (son << gout ») et l'ont ensUJte collective qu'une sJmulatJon mdJVI-
repose sur une conception du fonc- bilité d'une détermination virtuel -réel reproduite artificiellement. Cette .so~u­ duelle (-+"Reve). Mais la questlon de
tionnement de la Matrice, qui n' <?~ t qui ne soit pas limitée au seul niveau tion parait toutefois totalement Jrrea- Mouse porte peut-etre moins sur la
pas sans poser de difficultés. En effet, des signaux perceptifs. Enfin, World liste car elle devrait valoir pour toutes discrimination de nos sensat1ons que
beaucoup d'interpretes acceptent Record, peut-etre le plus étonnant des les 'sensations produites par la sur le fait meme de sentir : le ~
spontanément le modele du cerveau- Animatrix, montre un champion de Matrice : chaque aspect visuel, sonare, machines peuvent-elles savoir ce que
machine, selon laquelle son fonction- course de vitesse qui, pour avoir olfactif, etc. , de chaque objet devrait c'est que man ~Pr du poulet 7
nement se réduit a un sys t eme po ussé son corps (et son esprit) a ses etre associé a une stimulation du Comment passe-t-on de la re¡-: ;8d uc-
d'entrées-sorties de signaux éle c- limites, se << débranche ,, spontané- cerveau pour pouvoir etre correc.te- tion neuronale d ' une expénence au
\;
triques simulant la perception du ment de la Matrice, pour un temps ment simulé. Cette cnnr:ept1on fait d'éprouver subjectivement et en
' . ?
monde. Or cette hypothese ne permet assez bref. Dans toutes ces scenes, le e mpiriste et atomi.ste des sen~ations premiere personne cette expenence . ./
pas du tout de rendre compte de rapport du cerveau connecté a ses est en fait assez na1ve. Nous n 1dent1- Nou s aurons beau analyser parfaJte-
certains aspects du film, comme la représentations engage des perspec- fions pas nos sensations en les divisant ment le cerveau, les organes sensoriels
possibilité pour un personnage tives plus globales que celles suggé- en unités élémentaires et en les et le comportement d'une 0au::~
" virtuel ,, (Smith) de prendre posses- rées par le modele des << cerveaux en comparant a des impressions . de souris, nous ne saurnns jama1s <~ ce
sion d'un esprit << réei , (Bane). 11 faut cuve )) branchés a leurs électrodes référence. Quel que so1t son fonctJon- que <;:a fait d'etre une chauve-souns >>,
pour cela des prémisses plus fortes sur (-+ Sommes-nous dans la Matrice ?). nement neurologique, notre percep- comme l' a montré Thomas Nagel
le type de simulation produite par la tion est globale et structurelle : ~ous dans un article célebre,<< What is itlike
Matrice (-+"Reve). Les indi ca tions identifions lb objets par rapport a un to be a bot ? ». Puisque les machmes
données sur les différentes manieres

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M o trix, machinP philosopl.ique Glossaire des p~inc1paux symbo:es, concepts et personnages

ont dLI recon stitu er de l'extérieur choix qu'il est prédisposé a faire. L'ex- regarde de plus pres, on constate réponses et tu n'en comprendras pas
to ute notre vie se nsiti ve, il est difficil e agent Smith prétend que sans << but ,, toutefois que les discours des d'autres. Par conséquent, bien que ta
d'exclure qu 'elles l'aient considérable- (purpose) , nous n'existerions et n'agi- interlocuteurs de Neo déploient en premiere question puisse étre la plus
ment défo rm ée ou appauvrie. A moins rions pas. Le Mérovingien demande réalité tout le systeme des cau se s pertinente, tu réaliseras ou non qu'elle
qu e la d istin ction entre une face quant a lui a Neo la <<raison , de sa a~istotéliciennes. Seul le conseill e r est aussi la plus inadéquate . »
intéri eure, subjective et inétendue, et présence, ses objectifs. Le Maltre des Hamann se contente de connaltre la L' Architecte prévient done Neo que sa
un e face extérieure ou objective de clés, enfin, dit qu'i/ sait ce qu'il sait, finalité des machines de Zion sans ríen premiere question peut n'étre qu'une
nos ex périences, soit en réalité le paree que c'est la sa << fonction , comprendre a leur fonctionnement. échelle provisoire destinée a parvenir a
produit d'un découpagé artificiel, (purpose), la raison pour laquelle il est Lorsque I'Archítecte raconte l'élabo- un niveau supérieur de compré-
comm e ont essayé de le montrer, de la. Des lors, le pourquoi de Neo a ration de la Matrice, íl fait droit a la hension qui rendra l'échelle obsolete.
fa~on différente, Bergson et Merleau- I'Architecte s'explique par le fait que dialectique de la cause formelle Pour comprendre sa place dans la
Ponty : << le vert et le rouge ne sont Neo est apparemment le seul person- (produire un monde parfait) et de la Matrice et échapper éventuellement a
pas des sen sations, ce sont des nage sans fonction ni mission claire- cause matérielle (s'adapter aux limites la destinée systémique que veut lui
~e~sibl es , et la qua!ité n'est pas un me.n,t déterminées, sans purpose de !'esprit humain). Quant au Méro- imposer 1' Architecte (~ • Architecte),
element de la conscience, c'est une (~ Epuisement, ~·, Purpose »). vingien, il se livre a un véritable éloge Neo ne doit pas chercher une autre
propriété de l'objet », dit Merleau- Comme le dit le Mérovingien, << notre de la causalité efficiente : << 11 n'y a réponse a sa questíon, mais dissoudre
Po~ty dans les premieres pages de la seul espoir, notre seule paix est de qu'une constante, qu'un universel, le faux probleme qu' .: nveloppe la
Pheno menologte de la perception. Le comprendre la causalité, de com- c'est la seule vérité certaine : la question elle-méme : << Pourquoi suis-
goüt du poulet n'est pas une modu- prendre le "pourquoi". ,, Comment causalité. Action . Réaction. Cause et je ici ? , (~· <<Purpose » ).
lation in effable de notre psychisme 1' Architecte répond-il a cet espoir ? effet. , L' Architecte reprend ce modele •rrophétie
ma1 s une puissance du poulet lui- Mal au début, puisque Neo est obligé pour expliquer que Neo va choisir ~·cmyances, ~Les dfeux sont dans la
mém e (réel ou virtuel) que nous d' exiger plusieurs fois une véritable Trinity sous l'influence chimique de
extrayons de lui en fonction de l'usage Matrice .
réponse a sa question, ce qui lui vaut l'amour, preuve qu'au fond la finalité
que nous voulons en faire. Mieux vaut - cas unique dans les deux films- n'explique pas grand-chose. Quelle est •« Purpose »
alors se demander comment il un compliment sur son intelligence. alors la véritable réponse a la question Les combats entre Neo et l'agent
convient de préparer et de déguster le ¡-;eo per~oit peut-étre que :'on peut de Neo? Ríen n'oblige a choisir une Smith changent radical ement de sens
poulet pour que son goüt s'exprime le répondre de bien des manieres a la explication en particulier. Elles ~9issent lorsqu'on passe de Matrix a Matrix
plus pleinement possible. question << pourquoi ? >>, comme l'a en fait toutes ensembles et deviennent Reloaded. Alors que dans le premier, il
•« Pourquoi suis-je ici? ,, montré Aristote dans un texte célebre trompeuses lorsqu'elles se prétendent s'agit d'une confrontation de torces en
Telle est la premiere question que f\le 0 (Physique 11, 3). Quatre types de exclusives et omnipotentes : la finalité extériorité, dans le second, il s'agit au
pose a 1' Architecte. Contrairement aux réponse sont selon lui possibles : une sans causa lité efficiente est l'illusion du contraire d'une lutte pour conquérir
apparences, elle n'est ni sp0;1tanée ni explication par le but recherché (cause libre arbitre, dont Neo a du mal a se /'íntériorité de l'autre, ce que figure
mnocen te. Tout au long de Matrix finale), par la nature de la chose a débarrasser, la forme sans matiere est l'espece de goudron qui se répand sur
Reloade" 1\Jeo a été pré!Jaré et incité a expliquer (cause formelle), par les le réve du monde parfait et immuable, les avatars dont Smith essaie de
la poser par tous le.> ¡:;.ersonnages qu'il contraintes que lui imposent ses dont I'Architecte a dQ faire son deuil. prendre possession (voir la tentative
a ~encontrés et qui lui ont suggéré constituants (cause matérielle) et enfin Qui plus est, la véritable explication se manquée avec Morpheus, réussie avec
qu 11 1gnore pourquoi il existe et agit. par le processus qui la produit (cause ·situe probablement hors du cadre Bane). Lors de leurs ,, retrouvailles »,
Hama nn, le chef du Conseil, ne saít efficiente ou motrice). Les person- dessiné par la question initiale de Neo. Smith s'en explique clairement :
pas com ment les machines de Zion nages de Matrix Reloaded semblent 11 ne faut pas négliger, en effet, la « Nous sommes ici pour vous
march er,t milis sait la << raison " préoccupés par la seule cause finalt> . le << préface épistémologique » que reprendre ce que vous avez essayé de
(reaso n) pour laque/le elles marchent, but ou la fonction de Neu, dont 1'A~chitecte donne a ses explications : nous prendre. Notre but (purpose) . >>
et se d en->~ nrle quelle est la raison des 1' Architecte révélerait a u bout du <<Tu as beaucoup de questions, et Purpose est un mot difficilement
pou voirs incompré hensibles manifes- compte qu'elle n'est pas de sauver bien que le processus ait modifi é ta traduisible : il veut dire a la fois but,
tés par Neo. L'Oracle explique a Neo l'humanité, contrai rement a ce que conscience, tu demeures irrévocable- role, fonction. Pour Smith, il désigne
qu'il rloit chercher a comprendre les croit Morpheus (~°Croyances), mais ment humain. C'est pourquoi, tu clairement sa fonction dans l'éco-
de réinitialiser la Matrice. Si l'on y comprendras certaines de mes nomie de la machine. Étam supposé

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-~
Matrix, machine philo ~ o p hique
. .
Glos5aire des pnnclpaux ·
symboles, col"lc epts et personnages

avoir é té dé truit par Neo dans le


monde virtuel, il est con dan·,né a de la finalit é. Comme le suggerent
aussi bien la discussion avec l'agent
tivité, c'est-a-dire d'un nouveau genre remarquer le décalage évident 1 entre nd la
e
disparaitre. Mais, san s d o ute paree d'etre. cultu re représentée dans_ e ;no .
que sa destruction procede elle-meme Smith que celle avec le Mérovingien, , 1 et celle de la Matnce. De falt,
les uns ne croient qu' a u fon ctionne- •Reeves (Keanu) « ree >> · · t r
d' un e torsion en príncip e « impos- 1 g ' ntils ,, ne dismmmen pe -
sib le » des loi s de la machine, il ment, les autres qu'a la liberté, mais -+•Épuisement es '' .~ noirs ' blancs,- asiatiques,
sonne d
n'arrive pas a s'y résoudre. 11 ne trouve · tous deu x n'en cherchent pas moins •Rave party
que/que chose qui échappe a toute hommes, fe mmes et meme , d" 'an ·tro-1
pas la raison qui lui pe rmett rait La rave party appartient . a ~eux nes ,, (c'est ainsi qu est ecn. e
d'actualiser ce qu'il sait de voi r fai;e : fonction ou finalité préalablement régi mes symboliques de Matnx. D une gy
personn age de Switch dans le smpt, ..
c'est comme s'il y avait un écart entre donnée. Aussi so nt -ils capables part, elle releve, avec l'esthétique des mais on pourrait d' une autre mamere
la cause et la raison. Aussi devient-il d'échanger, de confronter les sc hemes jeux vidéo et des films de kung -fu, du l'a liquer a ~~~o lui-meme) ; le com-
lui-meme un prograrnrne dont le métaphysiques et politiques qui sont teen spirit (<< esprit ado ») qUJ fournlt b ~ppolitique des ~cbelles ressemble
fonctionnement s'auton o mise par inséparabl es de leu rs sc hemes fonc- au film sa premiere cible (au ~e n s a
d'ailleurs beaucoup a· ce1Ul· des . .mouve-.
rappo rt a sa fonction, autreme nt dit tionnels, et cela a partir d'un co mmercial comme au sens _c r~t¡ que ments de défe nse des CIVIl nghts
un ,, exilé >>. Les programm es ,, exilés ,, probleme commun, qui se traduit de -+•Terrorisme); d'un autre co~e ~ elle amé ri cai ns (-+•Guerre hommes-ma-
rejoue nt en quelque sorte la rébellion maniere mystifiée par la question : est présentée comme une '' ce remo- h. ) les méchants, en revanche,
origine/le des ma chines a l'égard des • ,, Pourquoi nous sommes ici? ,, 11 faut e mes . , "d ment
nie ,, et l'on ne peut manquer de sont tous des hommes, evl em .
hommes, mais a l'intérieur de la done comprendre leu rs conversations remarquer son caractere chtonlen, blancs de peau et meme, dans le pire
Matrice. l es faits de rési stance ne un peu sentencieuses co mme autant pour ne pas dire orgiaque. la gnose des c.as, de l'espece _la _ pl~s
tiennent don e pa s uniquem ent a un e d'explorations tatonnantes d ' une étan t une des référe nce~ _les plu_s " incorrecte » : malpolie,_ mt~res s e~
différence substantielle entre l'homme nouvell e pensée de l'opé ratio n. ré nantes du film, cette ceremonle a exclusivement a manger, a bolre et _a
et la machine, ent re le créateur de l 'age nt Smith comprend peut-etre
mieux qu e le Mérovingien, et meme
~arictere a la fois religieux ((( temple abuser des femmes, bref Fr a n ~a~s
techniqu e et sa créat ion, entre la gathering ») et sexuel n'est pas sans (-+.Mérovingien). Quant aux plus m~­
liberté et la nécessité, mais a un mie ux que Neo, ce qui est en évoquer les dérives de cert~ l~ es secte_s chants des méchants, les jumeaux, lis
co nce p t a la fo is politique et question : etre (( débranché )) comme anciennes (comme les celebres de- sont évidemment britanniques et plus
technique de ce que signifie opérer, et Neo, c'est etre seulement ,, appa rem- bauches des Carpocratiens ~onvamc~s blancs que blancs (-t•jumeaux).
meme pl us précisémen t opé rer ment libre >>, c'est avoir une liberté G' oP tout deve nait permls des lors qu 11 •Reve
ensembl e (-+ Mécanopolis). Paree encore abstraite (-+ Éloge de la f~·ll ai t '' exterminer le mal par le ~al)>> Nous vivons dans un reve et ne le
qu'e ll es n'ont pas été capables contingence) ; celle-ci ne deviendra -+L es dieux sont dans la Mat;lce .
concrete que s'il ret rouve un savons pas. Cette formule, apparem-
d'inventer un nouveau concept a la
fois technique et pol itique de • ,, purpose >>, un role, c'est-a-d ire si le
Parallelement, que 1' Architecte dem ve
finalement la prophétie comm e un
ment assez banale, revient pluslet.:rs?
processus maintenant libéré de sa repri ses dans le premier episode et
l'opéra tivité, et se sont contentées de in stru ment de controle et qu e Neo se
fnnction peut se rendre a nouveau donne meme a la Matrice un e de ses
reprendre l'idée de controle avec tous ti enne clairement en ret ra lt des
nécessa ire localement, non pour se rares définitions : • a compute~-
ses dua li tés (fonction et fonctionne- rec hes, permet de voi r dans cette
ment, finalit é et moyen, mora /e et réenchainer a nouveau dans un circuit ~cene un e critique possible de certai~S gd
enerated dream world », " un mon e
• e engend ré par un ordm ateu r >>.
technique, auto ri té et soumission), les de contro le, ma is pou. uéveloppe, modes de rebellions actuel s_, rapportes e rev ' 1' tire·.
le~on de sce pticisme e emen a
machines ont laissé ouve rte dans leu r dans l'économie de la machine tc ~~ !2 a leur ju ste place (de defoulolr et,
elle-meme toutes les conséqu ence~ cie As-tu dé¡·a fait un reve, Neo, dont tu
prop re ord re ,, collectif ,, la meme done,. de diversion) dans un combat ((
son méca nisme, de maniere d'autant étais vraiment certain qu '"11 :tal_
- "t ree - 1 7.
breche que l'humanité ava it laissée plus la rge qui passeralt par la
ouve rte entre elle et les machi nes. Ce plus subversive qu'il se produira a une reconqu e• te du corps (-+La
. Vole du1
Et si tu ne pouvais pas te ~evelller ?e
• 7 Comment sa ura1s-tu ~1stm-
n'est done qu'ensemb/e que ces deux autre place que celle qui lui était origi- . ) l ' autre honzon cultur ce reve . , A
guemer. . e
insoumis d'un genre particulier que nellement assignée. l a re~co ntre de évident de cette scene est certa; ;-;;::-
gue r le reve et la réa!ite ? )) . vos
Smith et de Neo est celle d'un pro- dissertations. Matrix, philosophie pour
sont les programmes exilés et les ment la réfé rence aux ntu els _tnbaux,
gramme sans finalité, et a ·une fina lité classes terminales ... Et Reload e~ de
hu"lains débranchés pou rr ont notammen t africains, acce ntuee par le renvoye r malicieusement chacun a sa
co nstruire un modele techno-politique sans programme : le mixte qu'ils sont fait qu e la plupart des partlopants cop ie : nous y app reno~s, en effet,
qui ne soit pas ~-=J mis a la mystique en train de former sera sans doute a so nt des ge ns de co uleu rs. La rave
/'origine d'un no uveau type d'opéra- que c'est le grand defense ur du
party est ai nsi une occaslon de

- 178 -
-179-
Matr:x, :n2c hine philosophique Glossaire des f'r incipaux symboles, concepts et persorulct':Je>

<< rée l >>, Morpheus, qui avait revé tout une illusion de type perceptif: Col in l' intérieu r de la Ma trice). Ce role du sens ( -+• Épuisemen t, -+ L,es dieux son!
du long : << j'a i eu un reve, s'exclame- dans la Matrice). 11 n Y a pas. de
McGinn a insisté, par ex emple, sur le reve expliquerait également l'évolu- me.ille ure maniere de saisir la vente du
t-il pour finir, et ce reve m 'a fait qu 'ell e doit contróler l'i magination tion de sa fon ction narrative. Lorsque
ma :ntenant abandonné >>. Qu e so n oniriqu e de s humains et non le ur Neo re nco ntr e I' Oracle p ou r la papillon q•Je de rever: non pas p~rc~
surnom so it celui du dieu du reve perception, si nous voulons com- seconde fois, ell e lui explique, en effet, qu e le reve nous donnera1t d
acces a
11
aurait dO éveiller quelqu es so up~on s. d' quelque co nnai ssance u papl o n,
prendre notamme nt com m ent cer- que ses reves sont la marqu e une mais paree qu'il nous fa 1t s_ort1r de
Erreur de débutant : le vrai scep tiqu e tains rebe ll es pourrai e nt avoir un ,, vision , plus fine enca re qu e celle
cette encombrante « con na1ssance >>
doit toujours faire porter son doute sur quelconque co ntrol e sur elle qui lui permettait de voir le code, ce 11 e et de cette " conscience ,, par !aquel/e
la question avant la réponse, soit : de (http :/ /whatisthematrix.warnerbros.com). du monde << hors du temps • (sub il nous est définitivement lnterdlt de
que/ point de vue peut etre interrogée Bien qu'elle n'ait guere été creusée, specie aeternitatis, dirait peut-etre ici collera la réa lité de son vol (-+La Vote
la distinction entre reve et réa lité? Car cette hypothese est assez forte pour Sp i~oza -+La M atrice ou la C~verne?,
il faut garder a /'esprit que le réel n'a lever un certain nombre de difficuités -+•Epu isement). Cela tendra1t a co nflr- du guerrier).
rien de préférab/e en soi (-+ Sommes- techniqu es : ainsi, la maniere dont les mer qu e l'e njeu est moins d'oppos~r •seraph
nous dans la Matrice ?). Dans le cas machin es peuvent contró ler le monde reve et réalité que de parv e n1r a Émissaire et protecteur de I'Oracl~,
présent, la réalité est meme si /aid e et virtuel des humains apparait comme constituer une lib erté dans, et peut- expert en arts martiaux (le se ul a
inhospitaliere, que seul le désir de extremement complexe si /'on etre par, le reve. La scene d'An imatrix, sembler pouvoir tenir tete a Neo sar:s
liberté a pu amener a la rréfé rer au suppo se qu'elles doivent régler et ou l'on voit des hommes capturer un e avoir a se cloner), Seraph apparalt
confort- parfait de la Matrice accord e r tout un réseau de st imu- machine et se brancher en meme pour la premiere fois dans Reioaded,
(-+•cypher) ; or c'est précisément lations neuronal es chez chacun d es temps qu'elie sur la Matrice ?ans une ou on le voit << tester • Neo au cours
cette liberté qui apparalt finalemen t individus connectés a la Matrice sorte d e séa nce de med1tat10n d'un combat pour s'assurer de : on
com m e une donn ée de plu s du (-+.Bi oport, -+•Pi/u/ e rouge, collective est particu lierement intére~- identité : << On ne peut conna1tre
programme de controle, par /aqu el/e i/ -+•Poulet). Par différence, l'idée que la sa nte de ce point de vue. Le desslll quelqu'un qu'en le combattant • ( -+L?
a pu s'assurer des rebelles jusque dan s Matric e fonctionne , comme le dit animé s' intitule Matriculated: la Voie du guerrier). On pourra1t vo1r la
la << réa lité >> . Le theme du re ve justement Morph e us, a la maniere ma chin e , co mm e << hypn otisée • , une ve rsion du combat de jacob ave_c
regagne alors un peu de son inté ret. d'une m achi ne a reves, semble beau- décou vre a cette occasion le monde I'Ange, et done une preuve supp le-
Tout d 'a bord, il amene a diriger notre co up plus simple. Elle n'aura plu s, des fantasm es humains ; elle en donne mentaire d e l'élection de Neo . L Ange
rega rd au-dela de la seu/ e question de dans ce cas, a simu le r chaq u e spontanément une int e rp rétatio~ Séraphin (« Seraph >> en hébreu x) est
l'il lu sion perceptive, trop souvent événem e nt perceptif, mai s pourra se ma chiniqu e e t cuneuse m e nt psyc h ...- représen té dans la trad1t1on b 1bilque
considérée com m e le problem E: essen- contenter d' induire chez les individus déliqu e. La question reste a l~rs de (cf. lsa·ie 14 et 30) sous la form ~ d'un
tiel (de la philosophie de la connais- le reve des situations dan s lesquelles ils savoir ce que le reve est cense nous serpent volant e t enflamme. Le
sance et done du fi lm inte rprété pa r se trou vent impliqu és - ces reves a
révéler. on cite souvent ce propos la programme de ce personna~ e ap p a-
ceux qui pratiquent cette derniere). nécess itant simplement d 'e tre dirigés, célebre histoire de Tchouang -ts.eu qUI ralt de fait a Neo en code dore. Que/l e
Comme Morpheus en fa it /' am ere a la m a ni ere d 'u ne hypno se. Plus se reve papillon et ne sa it plus, en se est la fonction exacte d e Seraph ? Si
ex p é rien ce, o n peut parfaitem ent intéressant, elle pourra induire d es réve ill a nt s' il est Tchouang -tse u se on le croit, << protége r ce qu'il Y a de
percevo ir la réalité en vivant pourtant reves conco rd ants, comme /' hy pno- revant p;pi ll on ou papillon se reva~t plus important >> . M ~' ' le plu s
dans la plus grande illusion -ce qui tlseur peut fair e interagir différents Tchouang -tse u . Selon une 111terpre- important n'est peut-etre pas I'O rac! ::: .
rend, d'ailleurs, la question de savoir si individus en son pouvoir, sa ns avoir a tation bouddhiste un peu somma1 re, Ce qui souleve une fo1s d e plus ~e
ce tte réalité est « vraie , (ou elle- s'ass ur er qu e tous les individus cela donn e : le monde est un e illus1on, _ probleme du statut amb1gu d es ent1tes
meme simu lée) as sez vaine : si s'accord en t sur une meme interpré- ~n reve, dont il faut savoir se détacher: \ intermédiaires dans la Matnce (a ng es,
Morpheus regarde le monde avec les tation de la sce n e . Ainsi serait Ma1 s ce n'est pas du tout ce que a,~ programmes exilés, etc.).
yeux d'un homme libre (qu'il n 'est prése rvée la possib ili té d ' une expé- l'apologu e . 11 ne nous engage pas a \ •s ' th
pas), si Zion lui apparalt co mme un e n e nce e n premiere personne, par %' .....
(( l' éve ll >>, maiS ble~ a l'oubli et a cette ~·ent Smith.
terre d e liberté (qu'elle n 'es t pa s), laq ue/l e les hum ains seraie nt leurrés m erve ille du reve ou ~ous _rarven~ns .s~ •r 9 _ .t. .
~lors sa << réa lité >> n'est pas vraie . Plu s sur leur propre subjectivité (mais qui natu, e l/ ement a adherer a Id ... ledlm: {}( . ~ - é-- V
généralement, il n'est m e m e pa s sür expliqu erait éga lement qu'ils puissent en nou s détachant de la vraie illusion : -1
que la Matrice elle-meme se fonde sur COnS[I( Uer cette s ubj eC li VIlé a ce /l e d ' un ego l~ ':~e et donateur de

- 180 - -181 -

!"-----------.,-------..- -.., _,. __ ;li _¡11C" -


- -- ~~----------.--,
Matrix, machine philosophique Glossaire des principau x symboles, concepi.s et personnagPs

•spoon boy est illu:ion, autant fa mort y est, elle, énergie et ande. f'eut-Hre est-il temps premier épisode, on voit Trinity
L'enfant a la cuillere fait partie, avec le b1en reelle; il ne s'agit done pas de de prendre la le~on de cette vérité communiq uer avec les rebe ll e s pa,r le
Mérovingien, de ces personnages qui d~re que tout est illusion et la voie que nouvelle : les lois de la nature ne moyen de son portable, pu1s s en-
viennent régulierement expliquer, de va suivre Neo n'est pas celle de la doivent pas se comparer a des gouffrer dans un e cabine publ1que
l'intérieur de la Matrice, la vér ité : méditation et du détachement, mais mécanismes rigides, a ces rouages qu ' un camion vient écra~er u~ m~t~nt
<< N' essa ie pas de tordre (bend) la d11 combat (-+La Voie du guerrier). d'horloges-mondes dont étaient apres qu'elle s'y soit dematen~l1see;
cuillere. C'est impossible. Essaie plut6t Queiie vérité nous apprend done friards les penseurs classiques, mais a C'est ensuite Neo le Hacker revellle
de comprendre la vérité. , Quelle l'enfant a la cuillere? Celle de la des surfaces plastiques parcourues de par la sonnerie de son fixe, ou
vérité, s'exclament alors et Neo et .fe surface ou tout s'arrete, de l'image : flux d'énergie et dont la matiere, le contacté par Morpheus par le moyen
spectateur? Tout d'abord, évide~­ ce qu1 compte ici n'est pas le pouvoir temps et l'espace seraient des replis. d'un portable Nokia livré dans une
ment, qu'il n'y a pas de cuillere. Mais de l'esprit, que Neo n'a pas (et n'aura Reloaded poursuit dans cette direction enveloppe FedEx. Et bientót Morpheus
cela, no~s, le savions depuis quelque ¡amais), mais l'image de la torsion en jouant constamment sur les lui-meme a son portable, ou se
temps de¡a. Ensu1te qu'il ne faut pas qu'il va réaliser, presque malgré lui; ondulations du décor, notamment lors dirigeant lentement vers un téléphone
essayer de tordre les choses mais soi- aux rythmes des mouvements de son des vals de Neo. Plasticité du << réel ,,, rétro en bakélite naire qu1 occupe
meme : << tu com¡:-rendras q~e ce n'est corps. Cette torsion est un des courbure du corps et torsion de d'abord la quasi totalité du plan . Le
pas la cuillere qui se tord, mais éléments essentiels de l'esthétique de l'esprit, par ou se réalise la vraie libert~ portable de Cypher (le traitre qui,
seulement toi-meme >> . Cette maxime Matrix. Thématiquement tout d'abord du héros, évoluent de pair. La capac1te ayant fait le choix de regagner
n'est pas sans rappeler celle du moine puisque Morpheus a expliqué a Ne~ du héros a plier, pourtant opposée a définitivement la Matrice, n'a done
zen a qui l'on demandait qu i bouge qu'il allait acquérir ses pouvoirs dans la notre modele ordinaire de la volonté plus besoin de communiquer), tombe
d_u vent ou du drapeau et qui torsion des lois autant que dans leur libre qui se « fixe , des buts, apparait au ralenti au fond d 'u ne poubelle dans
repond1t: ni l'un ni l'autre, c'est ton vi_ol?tion ( « ces regles ne sont pas comme le ressort de sa véritable un plan a la De Palma (Al Pa cino vide
esprit ~ui b~uge: De fait, le gar~on a ?'fferent_es de celles d'un systeme force : ,, Quand l'homme vient au de la meme fa~on le contenu d'un
la culllere a 1 hab1t et le crane rasé des 1nformat1que. Certaines peuvent etre monde, il est souple et faible ; quand il barillet dans L'lmpasse). Ce portable
moine~ bouddhistes. L'image du décor pliées (bent). D'autres rompues. >>); meurt, il est raide et fort. 1 Quand les allumé permettra aux age nts d'i~en­
se refletant dans la cuillere qui se to rd dans le discours du gar~on ensuite, arbres et les plantes naissent, ils sont tifier les rebelles. Dans les dermeres
man1feste alors ce jeu de reflets ou nous venons de le voir; mais le souples et tendres ; quand ils meurent, scenes de Matrix, on voit su ccessive-
l'esprit doit app~endre a se libérer en moment le plus marquant de ils sont secs et arides. 1 La raideur et la ment Morpheus se dématériaiise r en
abandonnant ses fantasmes de l'apprentissage de cette torsion, ou force sont les compagnes de la mort; utilisant une cabine téléphoniq ue du
profondeurs et en se livrant a la Neo comprend enfin ces deux la souplesse et la faiblesse sont les métro, Neo arracher son por:able a un
surface, comme une eau ondoyante. ~< vérités ,, a sa maniere propre, est compagnes de la vi~, (Lao-tseu) (-+Le passant pour se signaler dux rebelles,
Matnx, film bouddhiste 7 Pour une ev1demment dans l'expérience qu'il Tao de lo Matrice). Etre libre, ce n'est puis courir vers le téléphone de la
pa rt certainement (-+Les dieux sont fa1t de la vitesse. Le fait que la pas se fixer, mais plier; ce n'est pas chambre 303 avant de se !aire abattre
d~ns la Matrice) ; mais il ne faut pas courbure de son corps co·,·ncide alors s'opposer aux mécanismes (de la par l'agent Smith. Ce qui compte dans
negl1ger que le gar~on n'est pas I'É iu avec l'utilisation d'un procédé de Nature ou des machines réelles, qui s'y ces scenes n'est pas le conte nu des
et qu'il ne -~nrésente nas ralenti qui permet en quelque sorte de substit.uent peu a peu dans notre conversat ions, ni la symboliq ue du
nécessairement la voie que vd su¡'vre replier le temps sur lui-meme (-+ Trois environnement quotidien), mais se téléphone pris en lui-mém_e (la
Neo . La cuillere martelée offPrt" dans ftgures de la simulation) est une des
loger dans leurs plis. communication a distance, la presence
Reloaded semble d'ailleurs une allus ion grandes trouvailles du film. Ainsi se vive de la voix humaine dans un
a cette évidence : hommage inverse si trouve réalisée concretement a l'écran •steak (gout du) a
monde vo ué l'artifice), mais bien les
1' o~ -~~ut, de celui .qui enseignait ' la la représentation de ce que dit -+•cypher. opérations suggérées a chaque fois par
<< ven,e » dans le premier épisode et se Morpheus : dans le monde virtuel •Tasty Wheat tel ou tel usage du téléphone. Dans
met désormais sous l'a utorité de comme dans le monde réel, nou~ -+ 0 Poulet. une discussion ,, online », les freres
l'unique (The On e). '='-= fait, la lecture pouvons plier les lois de l'espace- Wachowski avouent << aimer le
bouddhiste se heurte a une difficulté temps. Et peut-etre le pouvons-nous •Téléphones ca' actere analogique des vieilles
simp le : autant la vie dans la Matrice pa;ce _ que l'espace-temps est Le téléphone est omniprésent dans technologies ... ( ... ], l'idée que des
prec1sement courbure et la matiere Matrix. Des la premiere séquence du hackers puissent détourner les ancie1 ,,

-182- -183-

:f(o,o 0::.- ~ -- -· ...._ --·- - - -· '~---


Glossaire des prinLipaux symboles, concepts et perso
-.--
portables matérialisés par IPs
approprié, et en s'as~u ra nt qu 'o n n'a avec teurs ,, avatars ,, n'ontpa!
appareils téléphoniques originaux >> . virtuelle, nul ne peut la traverser. Et
pas été déja double par un 7 agent réalité ou de signtflcatton
Mais comment cela fonctionne-t-il ? Et pourtant il est juste de dire qu'on peut
(" are you su re this ltne 1S clean · • ), de phonique • aux yeux de la
quelle différence exacte entre l'usage entrer dans le virtuel, c'est-a-dire s'y parasiter un canal pour slmule_r un
des portables et celui de la vieille brancher. 11 faut entendre le langage que le brin de code corres¡
appel téléphoniqu e q~e le reseau aux tunettes naires de Mo
technologie analogique ? Remarquons des hackers : " Dozer, when ya u 're
interprétera comme emanant de Quant aux téléphones portat
pour commencer que dans la done, bring the ship up to broadcast
l'intérieur de la Matrice, en preve- habitants de la Mai.nce, tls per
simulation il n'y a pas de différence depth •. 11 s'agit done seulement nance d'un autre téléphone vtr~uel. sans doute d'envoyer des rr
réelle, ou << ontologique >>, entre la d'émettre un signa! qui parasitera un
Cette astuce est comparable a la sur le réseau en parastt<
technologie digitale et la technologie canal ou un << routeur >> utilisé par la maniere dont on envoie un ftchter sur .
analogique : dans la Matrice tout est Matrice. Nul besoin pour cela d'établir fréquences radio, mats par d•
digital. Les lignes fixes sont simulées une connexion physique avec
internet en utilisant le protocole FTP . ils ne sont attacl,és a au:ur
pour ,, uploader ,, te fi chier, _ti faut lisation déterminée : le rese
comme le reste, leur substance se l'infrastructure mécanique de Id
indiauer une adresse de desttnatton virtuel est trop labile,. trop n
résout intégralement en brins de code Matrice (" mainframe •) : il suffit de
URL qui '' tocalisera ,, le document sur pour constituer une gnlle de r•
vert. 11 n'en reste pas moins que seules détourner un point d'entrée. Mais
le réseau (tant que ce document
ces installations (( a l'ancienne )) encare faut-il le trouver. Savoir ou efficace. Par ailleurs et plus
demeure sur votre dlsque dur, ti ~e fatt ment comment s'y prendratt-
permettent aux rebelles d' entrer ou de entrer, et aussi ou débouchera cette
pas encare partie du rése~u). Mats cela obte~ir le numéro de portat
sortir de la Matrice, et que les agents, entrée dans le monde virtuel, « de
n'est possible que st 1 a_dresse URL passant, autrement que
qui par ailleurs se mu11trent capables l'autre cóté du miroir ». C'est ici que le
correspond effectivement a un serveur violence ? Restent done tes bo
de murér instantanément toutes les téléphone intervient. Mais pas du FTP, doté d'un compte accesstble. On
fenetres d'un immeuble en modifiant tout, .:omme on serait tenté de le télép hones analogiques,_1:an r
pourrait di re que dans la ,Matnce,, le le réseau des cables teleph<
quelques lignes du programme de croire, pour établir une connexion
téléph c:-.::! physique est 1 tndex d un Chaque appareil tixe est do1
réalité virtuelle, semblent curieuse- directe avec le virtuel. Le virtuel, ~a
serveur de ce genre, qui nous autonse adresse, c'est-a-dire d'un tat
ment réduits a devoir détruire physi- n'est pas simple comme un coup de
a télécharger un << a~~tar >> . MaiS tronique que tes modu!e!
quement ces lignes de fuite offertes fil. 11 ne suffit pas de composer, depuis
puisqu'il s' agit de telephone, on Matrice sont susceptibles d tn
par le réseau téléphonique (en le Nebuchadnezzar, le 22 a Asnieres-
coupant le fil, par exemple, ou en sur-Matrice ou le 312-5550690 a
trouverait peut-etre une analogte en termP~ physiq ues et t
encare plus exacte dans les protocoles phiques. Les hack:rs n' ont d
détruisant le combiné). L'erreur serait Chicago, pour tomoer sur son
de croire, en se fondant par exemple correspondant virtuel. Le recours au de transfert d'informatton en " temps envoyer sur te reseau un
réel ,, du typ e RSTP ( « re~/ time >imulant un mod ule G
sur la scene ou Morpheus se déma- téléphone répo nd d'abord a un
térialise en passant un coup de fil
streaming protocol ») : pour ecouter c!"! mande a entrer en comn;
probleme de repérage, et nullement a
une émission de radio sur Internet, 11 avcC telle ligne fi xe identtfte•
d'une cabine, que les téléphones sont un probleme de communication. Et
utilisés comme des voies de transmis- comment se reoere-t-on ? En tentant suffit généralement de cliquer sur un numéro << virtuel , (celut q
sion ou de circulation physique, a la d'établir une ~ommunication télé- líen dans le site qul vous le propase e~ dans l'annuaire), pour rec
maniere du télétransporteur de Star phonique avec un téléphone virtuel, langue vernaculaire, sans a~otr a retour un message de << l'a
Trek ou de Ray Palmer (<< The Silver s'embarrasser des adresses codees qut teur ,, comportant l'adr;s;
assurément, mais a condition de
Age Atom >> ) circulant le long des préciser qu e ce téléphone n'est la que correspondent aux Ottiérents ;,.:;'-'":· 11 ,, réelle ,, de !'apparetl tete
lignes téléphoniques apres réduction a arrive pourtant que la cc:'. :lexton correspondant. 11 ne reste
comme index, balise ou repere : il
l'échelle quantique. 11 faut tenir bon permet de faire correspondre a une
. échoue : dans ce cas, un tnessage qu' :': ;-nettre en ceuvre '? pro_
sur ce point: ríen ne passe dans le d'erreur vous arrive en retour, qut matérialisation ou de demate
adresse physique ou géographique de
virtuel, et ríen n'en sort, qui ne soit la Matrice une adresse réseau de la porte génératement la mentlon de en transférant directement
codé ou recodé. 11 ne saurait done y Matri ce, autrement dit, d'a rticuler le l'adresse du se rveur RSTP que vous •• - " concernant les << avatar
avoir de processus physique ou cherchiez, sans le ,;;·;:)ir, a conta~ter. ~~dules-objets atnsi tocalisé•
niveau phénomér.ologique du monde
Cest de ce type d'informatton qu ont environnement, ce qut est
énergétique qui fasse passer directe- per~u et le niveau syntaxique des
ment un objet ou un individu du opérations (-+ Trois ff; :: -~< de la simule besoin les hackers . On c?mprend affaire.
monde rée l au monde simulé. La mieux maintenant teur pr:d.tlecttOn
tion -+ •M aitre des clés). Concrete-
frontiere elle-meme est tout entiere pour les lignes fixes. Les telephones
ment, il s'agi ra, en utilisant le code

-185-
-184-
1,.1
J
tvfatrix, machine philoso phique ·"'\[" Glossai re des principaux symboles, concepts et personr.ages

•Terroristes
,. . (
s~neuseme_nt le_ ~eyroris~r-e co mme le urs camarades du ly cée de premier vo let, le je<mc héros fougue ux
Les rebelles de la Matrice se battent repen se d eses pere et typiquement Columbine ? Mais cette péripétie mai s un peu na'if doit rencontrer un
pour un << monde sans regles ni nihiliste a l'empri :e de la techno- atroce nous renvoie peu t-étre davan- homm e mur, sen ten cie ux mais puis-
controle ''· En pratique, ils cherchent a culture et a la d ~ sertification du tage a l'affinité particuliere de Matrix sant qui 1'e nrole dans la ré bellion
précipiter le d ésas tre, ,, system « rée l ,, (-+"Baudrilla d). Dans l'exem- e t du public des teenagers complexés contre les to rces du Mal, lui fait
failure », CM mieux vaut détruire le plaire qu'en possede Neo, le chapitre qu'a la haute politique postmoderne. rencontrer une jeune femme trou-
monde que d'y etre controlé. Comme consacré au nihilisní a d'ailleurs été La question du terrorisme dans Matrix blante et lui révele l'existen ce d ' une
dit Morpheus : '' The Matrix is a évidé pour y dissi uler des dis- recouvre d'ailleurs deux problemes puissance diffuse dans tout l'univers,
system, Neo, and that system is our quettes : on ne saurai mieux signifier distincts : un probleme éthique, celui dont on peut faire un bon ou un
enemy » . Ce « systeme ,, est-il censé que tout discours qui r nd la rébellion de savoir si une vie illusoire vaut la mauvais usage. A la fin du premier
représenter le monde totalitaire, ou le vaine est un discours creux. Le theme peine d'etre vécue (-+"Cypher), et un volet, le jeune héros met fin a 1~
capitalisme contemporain (-+Éioge de terroriste est explicite des les probleme politique, celui de savoir qui domination sans partage des me-
la contingence) ? La lecture " poli- premieres scenes du film : Morpheus au juste est l'ennemi, et quelle idée de chants, lors d'une bataille intense ou il
tique ,, est confortée par quelques est. décrit par les coupures de presse, la communauté se déduit de la. Or se comporte de maniere apparem-
1nd1ces assez grossiers : l'agent Smith pUis par l'agent Smith lui-meme, quant au dernier point, il est frappant ment stupide, -en suivant son intuition
a~pelle Cypher « Mister Reagan ,,, comme un dangereux terroriste, de constater que tout projet politique plutot que son viseur électronique. Le
H1tler et Bush apparaissent sur les recherché par plusieurs pays. Le terme qui aurait lieu en dehors de la Matrice fait que Morpheus n'ait pas de barbe,
écrans de controle lors du discours de est celui qui convient, puisque les semble voué a reproduire des schémas que les cheveux courts de Trinity tui
1' Architecte, et la culture de Zion est rebelles ne se contentent pas d' avoir assez décevants. D'un coté, une élite ilillent beaucoup mieux que la coiffe
melée de références obvies aux luttes recours a la violence - ce qui est la de super-rebelles, qui rappelle a de Leia et que Neo n'ait pas de
minoritaires (-+"Rave party). On n 'a moindre des choses pour un film certains égards la caste des seigneurs chasseur X, ne réussit pas a masquer
pas manqué de relever ce paradoxe d'action - , mais font l'apologie de la « jedi ,, et leur entour;:ge (que la force que Matrix se conforme strictement a
assez facile : qu'il prenne pour cible le violence aveugle. C'est que dans la soit avec eux), de l'autre, la commu- ce schéma. Morpheus parle de la
néolibéralisme ou le totalitarisme Matrice, tous ceux qui n'ont pas nauté reconstituée des premiers Matrice comme Obi-Wan parle de la
« Fight the power " est un slogan qui encore été débranchés sont " poten- hommes, les patriarches et le conseil Force : " la Matrice est partout, elle est
pa1e, et toute !' industrie cuiturelle tiellement des agents ''· En d'autres des sages, la féte pa'ienne et la guerre tout autour de nous, méme dans cette
contemporaine se nourrit de ce lieu temps on aurait parlé d'« ennemis a mort contre les machines - bref, pi ece. ,, La devise secret<c de Zion n'est
commun a résonances anarchistes. objectifs », mais dans ce cas le l'utopie réactionnaire. Heureusement, probablemen t pas " Sus a la
Mais on s' est également inquiété des príncipe est encore plus clair : tous cette idée de la politique ou la figure Matrice ! ,, mais « Qu e la Matrice soit
conclusions implicites de ce genre de ceux qui ne sont pas des notres sont du pretre s'accommode fort bien de la avec toi ,, (_.La M a trice o u la
discours en mettant en cause le nos ennemis (" lf you're not one of us, démocratie, semble concurrencée par Caverne 7, -+Les dieux sont dans la
m~ssage de violence porté par des you're one of them »). Businessmen, une autre, moins déprimante. C'est le Matrice). Dans le second épisode de la
scenes comme celles du carnage avocats, étudiants: ils n'ont de virtuel theme cyberpunk de l'alliance : trilogie, le jeune héros doit étre monté
auquel se l1vrent un Neo et un e Trinity que l'apparence, et derriere chacun l'utopie ne se fera pas contre les en grade : c'est un guerrier respecté
bardés d'armes a feu dans le hall d'un d'eux il y a un individu en chair et en machines, mais a vec elles et dans la Rébellion. On lui dit que pour
immeuble gouvernemental. Deux os, branché de l'autre coté. 11 autrement, et pourquoi pas dans !e vaincre, il doit trouver un « maitre >>
voies s'offrent en effet a ceux qui n'empéche: ils font partie du systeme virtuel (-+"Guerre hommes-machines, qui lui apprendra a dominer la
refusent 1' esclavage du " systeme de et cela fait d 'eux des ennemis (« That · -+"« Purpose " • -+Mécanopolis). puissance universe ll e. Le héros part
controle ,, qu e représen te la Matrice : makes every one of them our enemy »), chercher ce maitre, qui se révele étre
le détourn ement et la violence. AutrP- ce qui signifie concretement qu'on •Trilogies un petit bonhomrl'!e ridicule qui cache
mer.t dit, devenir hacke r ou terroriste peut les supprimer sans état d'ame. Une trilogie cinématographique de bien ses pouvoirs. A la fin de l'épisode,
et si possible le s deux a la fois. NuÍ Faut-il s'étonner que certains aient science-fiction ne peut pas se dérouler le héros découvre pourtant a sa
besoin d'invoqu e r, sur ce point, trouvé ceia d 'assez mauvais goQt apres n'importe comment. Elle doit obéir a grande déception que le « grand
Baudrlilard, méme si son livre que deux lycéens en manteaux noirs certaines regles dramatiques simples, vizir ,, de I'Empire du mal est son
Simulacres et Simulation envisage notoirement fans de Marilyn Manso~ comme les mythes o u les co'' ce s pere : il se bdi avec 1ui et perd Sd
et de Matrix, aient ouvert le feu sur (-+Machine mythologique). Dans le main . La encare, Matrix Reloaded

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Matrix, machine phi losophique

respecte tous ces principes. Le Maitre conseil de Zi on une figure moins


des clés est assu rément a la fois moi ns connue du puhlic fran ~a i s : il s'agit de BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE
amusant et moins séduisa nt que Yoda, Co rnel West, philosophe noir amé-
mais il connait aussi bien les secrets de rica in réputé pour ses pos itions rad i-
la Ma tri ce que le maitre jedi ceux de la cales, actue llement professeur a la Les moteurs de recherche font apparaTtre des dizaines de sites internet
Force. Quant a Neo, il se croyait fils Ju prestigieuse Université de Princeton, et enti erement consacrés a l'analyse et a la discussion cíe Matrix. Au-dela du
prem ier homme ayant résisté au x dont les livres Prophesy Deliverance et fétichisme qui accompagne inévitablement la << matrixmania >>, les
machin es dans la Matrice, mais il Roce Matters ont semble-t-il influencé
s'ave re jouer un role de control e la conception du film (-+ 0 Rave party). échanges qui ont lie u dans les forums sous des noms d 'E'mprunt sont
programmé par I'Architecte. Quell es Entre les prises, les freres Wachowski parfois d'un ni vea u théorique assez remarquable . On n 'a pas souhaité
conc lu sions tirer de ces parallel es ont eu avec West des discussion s établir un palmares des sites les plus intéressants; ne sont done
troublants ? Quelques prédiction s, an imées sur Sc hopen hau er, William
dont la certitude est telle qu'elle ren d james et la question de la technique ; me ntio nnés ici q ue les textcs ou articles publiés comme tels.
presque in utile d'attendre le troisiem e West voit pour sa part dans Reloaded
épisode : dans Matrix Revolutions, Neo une déconstruction subtile des récits
se ra seco ndé par d'adorables petites du salut (<< salvation narratives » ), dont
Livres
bétes a fourrure, apprendra qu e il faut seion lui ti re r les conséquences
Tr '~'ty est sa sao ur et, lors d'un du el
Karen Habe r (éd .), Exploring The Matrix: Visions of the Cyber Present, New
politiques et rel igieuses. Matrix s'inscrit
final avec la Mach ine supréme, sera ainsi dans le dé bat politico-spéculatif York, St. Martin 's Press, 2003.
sauvé au dernier moment par so n amé ri ca in de ces se~n i eres années William lrwin (éd.), The Matrix and Phi/osophy : Welcome to the Desert of
pere, I'Architecte de la Matrice ... autour du rapport problématique des the Real, Chicago, Open Court, 2002 .
•Trinity mouvements d'émancipation et des
luttes politiq ues impliq uées plus gé né- Peter B. Lloyd, Exegesis of the Matrix, Whole-Being Books, 2003.
-+Puissance de /'amour, -+Les dieux sont
dans la Motrice. ralem ent par la reco nfiguration de Glenn Yeffeth (éd.), Taking the Red Pi//: Science, Philosophy and Religion in
l' unive rs, réel ou virtuel. La mise en
•Twins fiction du lien homme-machine prépa- The Matrix, Ch ichester, Summersdale, 2003 .
-+•ju meaux rerait ainsi le terrain d'une critique des
•vampires sc hemes con ce ptu els et stra tégiques Textes disponibles sur internet
-+•Anges, •jumeaux, 0
Mérovingien, qui organisent les<< politiq ues d' éman-
cipation » (-+Mecanop olis, •cuerre On trouvera da ns la « Philosophy sec~ion » du site officiel du film
• Perséphone . hommes -iT.ach in es) . On doit au
(http :1/whatisthematri x.wa rnerbros.com) des articl es d'inspiration plut6t
•vin (gout du) Co nseill er West cet aphorism e qui
-+•Mérovi ngien, •Lap in blanc. laisse songeur : << La compréhension << ana lytique , (Co lin McGinn, Hub e rt et Ste phen Dreyfus, David
n'est pas in dispe nsa bl e a la coo pé- Chalmers, jam es Pryor, etc.)
•west
ration » ( << Comprehension is not a
L'ambition des réa lisateurs de Matrix Nick Bostrom, << Are you living in a computer simulation ? »,
requisite of cooperation » ).
éta it de créer, co mme on sa it, un :,ap :1/vvww.simulation-argument.com
" film d'action intel lectuel >> . jean •zero-One
• saudrillard n'y apparait pas en -+•cuerre hommes-mach ines. Erik Davis, « The Matrix Way of Knowledge »,

personne. Contacté par la Warner •zion http ://www.techgnosis.com/matri xrP.htm l


pou r collaborer aux de rni ers épisodes, -+L es dieux sont dans la Matric e, Ra y Kurzweil, « The Matrix Loses its Way : Reflections on 'Matrix' and
il a jugé qu' il s'aqissait d'un malen- _.. G,,Prre hommes-machines. 'M atrix Reloaded ' »,
tenau. -On 1-'eut le reg rette r, car il
au rait fait un bon << Conse ill er http :1/www. kuw.veila i. net/ meme/fra me. htm 1?main-/articles/art05 80.htm 1
Baud rillard ». Les freres WuLhuwski se
sont conso lés en faisant siége r au

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- ~ ~. ;----- ~--~--...- ----


Matrix, machine phliosophique

Peter B. Lloyd, << Gl1tches in The Matríx... and how to fix them », Sommaire
http ://www.kurzweilai .net/meme/frame.html ?main /articles/art0553.html
également reproduit dans Glenn Yeffeth (éd) ., Takíng the Red Pí/1, op. cit.
Peter B. Lloyd, << Glitches Reload ed ,, lntroduction : la matrice aphilosophies (E. D.) .. .. ........................... .......... 3
http ://www.kurzweilai.net/meme/frame.html ?main-/articles/art058l .html
La Voie du guerrier (D. R.) ...................................................................... 19
Peter Sloterdijk, << Die kybernetische lronie. Die Philosopher der
Maci'ix », b.ll¡;) ://www.schnitt.de/themen/archiv.shtml La Matrice ou la Caverne? (T. B.) ........................................................... 34
Brian Takle, << Matríx Reloaded ,,
Élogf' de la contingence (j.-P. Z.) ............................................................ 43
http :1/webpages.charter.net/btakle/ matrix reloaded.html
Le texte de Slavoj Zizek, << The Matrix : Or, the Two Sides of Perversion » La liberté virtuelle (P. M.) ............................... .............. ........................... 54
reproduit dans William lrwin (éd.), The Matrix and Phílosophy, op. cit.,
Le Tao de la Matrice (D. R.) ....... .. ........................................................... 63
figure également dans les actes du colloque << lnside The Matríx. Zur Kritik
der zynischen VirtualiUit , (Karlsruhe, 28 octobre 1999) : La puissance de l'amour (P. M.) ... .... ............ .. ......................................... 77
http :/Ion l.zkm.de/netcondition/navigation/symposia/default
Les dieux sont dans la Matrice (E. D.) ........... ........ ................... .. ...... .. ..... 81

Mécanopolis, cité de !'avenir (P. M.) ....................................................... 98


DVD, Vidéo et CD-ROM
Sommes-nous dans la Matrice? (T. B.) ................................................. 1 09
Larry et Andy Wachowski (réal.), Matríx, Warner Home Vidéo, 2000
(avec en bonus un documentaire sur la réalisation des effets spéciaux et Dialectiques de la fable (A. B.) .............................................................. 120
notamment le procédé du << Bullet-Time »)
Trois figures de la simulation (E. 0.) ...................................................... 130
Larry et Andy Wachowski (réal.), Matríx Reloaded, Warner Home Vidéo,
2003 (édition 2 OVO avecen bonus le« making of ,, du jeu vidéo Enter the Matríx, machine mythologique (P. M.) ....... ................................ .......... 14 7
Matríx, et un documentaire sur la conception et la réalisation de la scene
de poursuite autoroutiere)
Larry et Andy Wachowski (prod.), Anímatríx, Warner Home Vidéo, Glossaire des principaux symboles, concepts et personnages ............. .. . i:., 7
2003.
Bibliographie sélective ........ . .......... .. ............................................... 189
Le jeu vidéo Enter the Matríx a été conr,:u par les réalisateurs de Matríx
comme un prolongement ou un commentaire de leur trilogie (de meme
qu ' Anímatríx, en confiant a quelques maí'tres du << japanimé , la réalisation
de courts-métrages d'animation, proposait une interprétation libre de
cert<::i01s themes du film) : Enter the Matríx, lnfogrames, 2003 (version
cédérom PC ou Playstation 2). Voir le site :
http ://www.enterthematrixgame.com

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