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Romans, deuxième vague

Frida Kahlo
Pierre
Michon
Vitalie
Rimbaud
Dado
L’Allemagne
Descombes
J. K.
Galbraith
953. Du 16 au 30 Septembre 2007/PRIX : 3,80 t (F. S. : 8,00 - CDN : 7,75) ISSN 0048-6493
D’UNE QUINZAINE À L’AUTRE

Des nouvelles du Milieu


DU NOUVEAU AU NOUVEL QUAND LE DESSIN SE PAIE la sortie d’une traduction de Stig de Columbia).
OBS LES GRANDS DE CE MONDE Dagerman, fût-ce une réédition, est Accès libre dans la limite des 400
encore saluée comme un événement places du Théâtre Claude Lévi-Strauss,
Il fallait y penser mais surtout pouvoir Le « dessin éditorial » est une expres- littéraire. Le recueil Tuer un enfant des 218 rue de l’Université, 75 007 Paris,
le réaliser, ce lien qui – clic, clic – laisse- sion que l’on doit à l’organe de presse éditions Agone (140 p., 15 e), reprise rens. : 01 56 61 70 00.
rait au critique amateur, qu’il soit biblio- qui, dès 1915, en fit l’arme contre- partielle des nouvelles que Maurice
thécaire, enseignant, libraire, simple institutionnelle la plus célèbre des media Nadeau avait titré Dieu rend visite à
curieux, le soin de contredire le critique hexagonaux : Le canard enchaîné. Newton (Denoël, coll. « Lettres nouvel- PIERRE MICHON FAIT
patenté, d’apporter son point de vue, ses Quarante ans plus tard, le dessinateur les », 1976), constitue le livre vedette du L’OBJET DE RENCONTRES
informations, son calendrier de manifes- vedette de cet hebdomadaire satirique « Buffet littéraire » que le Centre cultu-
tations, voire ses bonnes feuilles si derriè- s’appelait Roland Moisan (1907-1987). rel suédois offre le 19 septembre à Et pas n’importe quelles rencontres
re l’internaute se cache un éditeur. Sa cible pour exercer ses talents de cari- 19 h 30 autour de lectures assurées par puisqu’elles réuniront : Maïssa Bey,
Jérôme Garcin a décidé de lancer le caturiste fut l’âge d’or du gaullisme. l’actrice Anny Romand. Pierre Bergounioux, Pierre Dumayet,
site interactif réalisant ce lien qui ouvri- Vingt ans après la disparition de On retrouvera également d’autres Jean Échenoz, Alain Nadaud, Pascal
ra, tous l’espèrent, non pas sur une Moisan, une rétrospective de son œuvre, auteurs comme Kerstin Thorvall, 82 ans Quignard, ainsi que le dessinateur Henri
collection de blogs mais sur un vrai « Les présidents de la Ve, Moisan et les enfin traduite en français par Le Serpent Cueco, Rokus Hofstede, le traducteur en
dialogue. Cette expérience a pris corps Archives nationales », ouvre ses portes à plume, ou la légère et cruelle Katarina néerlandais de Michon (aussi de Barthes
le 6 septembre, on peut la rejoindre sur le 15 septembre au Musée de l’Histoire Mazetti dont pas moins de deux romans et de Perec), ou encore l’éditeur Antoine
http://www.bibliobs.com. de France et s’y tient jusqu’au 7 janvier sortent cet automne chez Gaïa : Les Gallimard et les acteurs Jacques
2008. larmes de Tarzan et Entre Dieu et moi, Bonnafé et Denis Podalydès. Tous
On y découvre qu’une thématique c’est fini. seront réunis à Guéret, non loin de
commune fait lien dans ses dessins de Les amateurs de polar se réjouiront Limoges, pour s’interroger du 20 au 23
LES JOURNÉES DU PATRI- presse. Moisan nous a légué une image de la présence entre deux tranches de septembre sur la fiction autobiogra-
MOINE, C’EST AUSSI DU du gaullisme reproduisant le schéma de saumon d’Eva-Marie Liffner éditée avec phique dans l’œuvre de Pierre Michon.
LIVRE la dynastie des Bourbons. De Gaulle, succès par Payot & Rivages. Contact : ALMJAC/ Hugues Bache-
bien sûr, est campé en Louis XIV avec CCS, Hôtel de Marle, 11 rue de lot 10 rue Joseph Ducouret, 23000
Paris à cette occasion donne quelques son « vicomte Malraux » préposé aux Payenne, 75 003 Paris M° Saint-Paul ou Guéret, 05 55 52 08 07.
visites guidées de ses plus belles biblio- grands travaux de la Culture (ancienne- Chemin vert, entrée libre, rens. : 01 44
thèques. Parmi elles, citons la « Biblio- ment Versailles). Pompidou fait figure 78 80 15.
thèque des Amis de l’Instruction », qui fut de régent, Giscard de Louis XV et PLACE À LA SCIENCE DANS
fondée en 1861 par une association Chirac, à la reconquête d’un trône LES SALONS LITTÉRAIRES
d’ouvriers et d’artisans du Marais en vue confisqué par la plèbe socialiste tout en LES DESSOUS CACHÉS DE
de constituer la première bibliothèque lui reconnaissant ses droits, tient du bon SYLVIA KRISTEL Dès le premier salon national de cette
populaire. Elle a collecté pas moins de 20 Louis XVI. rentrée littéraire, le salon qui se tient en
000 volumes témoignant de l’éclectisme Musée de l’Histoire de France/Hôtel Nue, tel est le nom qu’aux éditions du hommage aux frères Goncourt dans leur
et du scientisme de toute une époque : à de Soubise, 60 rue des Francs-Bourgeois Cherche Midi la plus grande star néerlan- ville natale de Nancy du 20 au 23 septem-
chaque savoir correspond sa petite pièce et 75 003 Paris, entrée hors réduction : daise du cinéma vient de donner à ses bre, la science est à l’honneur . Et de la
ce sur deux étages. La visite guidée gratui- 3 euros (livret de l’exposition compris), Mémoires. Côté livre, elle n’en est pas plus belle manière qui soit, puisque se
te du dimanche 16 septembre (10 h-18 h) ouverture : 10 h-12 h 30 et 14 h-17 h 30 ; non plus à son coup d’essai puisqu’elle plaçant sous la présidence du Professeur
ouvre aussi sur ses coulisses : un atelier de W-E : seulement l’après midi ; fermé le avait cosigné avec Roland Topor en 1992 Yves Coppens. Lui aussi a des attaches
restauration du fonds de la bibliothèque, mardi. un French Con-con, tiré il est vrai à 26 familiales qui le lient à cette ville : son
atelier qui prend en charge la formation de exemplaires car délibérément donné père enseigna la physique nucléaire à
néophytes (54 rue de Turenne, 75 003 comme un livre pas « fait pour faire avan- l’École nationale supérieure de géologie
Paris, tél. : 01 42 71 03 43). DES AUTEURS À LA VILLETTE cer l’humanité ». A partir de cette expé- de Nancy. Ce salon en a tiré une leçon,
La Bibliothèque Sainte-Geneviève rience, Sylvia Kristel réalisa en 2004 un faire siens les thèmes de la terre et de
consacrera aussi une partie de sa visite Inventaire/Invention, pôle (multimé- court métrage d’animation, Topor et moi. l’avenir de la planète.
guidée du 16 septembre (10 h 30-17 h 45) dia) de création littéraire qui, depuis Il sera projeté au cinéma La Pagode dans Yves Coppens tiendra à cœur de sensi-
à son atelier de restauration entièrement 1998, a édité des textes de François Bon, le cadre du « cinéclub néerlandais » le biliser la jeunesse des écoles à ces thèmes
dédié à ses fonds richissimes hérités de Dominique Dussidour, Colette Fellous, mardi 25 septembre à 20 h en première écologiques. Ainsi, toute la 1 re matinée
l’Abbaye de Sainte-Geneviève et à sa Leslie Kaplan, Yves Pagès, Jacques partie du portrait filmé que le documenta- du Salon, le vendredi 21 septembre, sera
bibliothèque nordique commencée dès Roubaud, Jacques Séréna, Bernard riste Michiel van Erp vient de réaliser sur consacrée aux scolaires avec une projec-
1846 par son Conservateur Xavier Wallet, etc., ouvre un lieu associatif afin cette actrice d’exception : Sylvia Kristel, tion, sous le Chapiteau du Salon, d’extraits
Marmier qui, entre 1836 et 1838, avait d’établir un lien autre que virtuel entre maintenant (2007). Tous deux seront de ses films sur l’Odyssée de l’Espèce.
bénéficié d’une mission archéologique ces auteurs et le public. présents à la projection. (Renseignements auprès de la
dans les pays scandinaves (10 place du À compter du 16 octobre, ces rencon- La Pagode, 57 bis rue de Babylone, Direction des Affaires Culturelles de
Panthéon, 75 005 Paris, tél. : 01 44 41 97 tres se tiendront les 3 mes vendredis de 75007 PARIS, M° Sèvres-Babylone. Nancy : 03 83 85 33 17).
97). chaque mois à 20 h à la « Folie Prière de réserver sur le répondeur de Ce même souci pédagogique se
Quant à la Bibliothèque Nationale, Inventaire/Invention », un bâtiment futu- l’Institut Néerlandais : 01 53 59 12 47. retrouve dans le programme de conféren-
outre ses sites bien connus de l’Arsenal, riste de 300 m2 créé par l’architecte ces animées au Palais des Arts de Vannes à
de Richelieu et, maintenant, de François- Tschumi juste en face de la Géode, en l’occasion de son Salon du Livre (en
Mitterand, tous exceptionnellement acces- plein cœur du Parc de la Villette. LA RENTRÉE À breton : salon al levriou) dit « Celti’Vannes
sibles ce jour, elle profite de l’occasion L’inauguration de ce nouveau lieu L’UNIVERSITÉ POPULAIRE DU ». Le titre de la conférence inaugurale ne
pour inaugurer son nouveau site de Bussy- public consacré à la littérature contem- QUAI BRANLY trompe pas : « Quel avenir pour le littoral
Saint-Georges. Il s’agit d’un Centre tech- poraine est prévu le 18 septembre à 20 h ? » en présence de deux auteurs régionaux
nique qui regroupe plusieurs métiers de la en présence de bien des auteurs plus haut Cette université en est à sa deuxième bien conscients du problème (29 sept., 11 h
conservation du livre et de sa sauvegarde, cités ainsi que Édith Azam, Patrick année d’existence et a déjà accueilli 30).
ainsi que l’enseignement professionnel à Bouvet, Pierre Desjonères, Laurent 10 000 personnes heureuses de revenir Le point d’orgue à 15 h 30 sera,
leur pratique. Ce même 16 septembre Mauvignier ou encore Dominique sur les bancs de l’école pour suivre des toujours avec un débat entre deux auteurs,
(10 h-17 h), le public sera conduit au cœur Sigaud. cycles d’études sur le dialogue des civi- une tentative de répondre à « Comment
des laboratoires où l’on traite les ouvrages Notez d’ors et déjà les prochains R- lisations. parler de la science aux enfants ». La jour-
diversement décomposés (Parc Gustave V : le 15 nov., « l’écriture du réel » avec Pour la rentrée 2007-2008, le premier née se clôturera par une table ronde sur « la
Eiffel, 141 avenue Gutemberg, 77600 Leslie Kaplan ; le 22 nov., « l’écriture de trimestre sera articulé autour de la ques- médecine en Bretagne » (17 h 30) avec,
Bussy-Saint-Georges, tél. : 01 64 76 38 création d’après témoignages » avec tion de l’universalité et son actuelle entre-temps, des conférences
44). Sonia Chiambretto et, le 29 nov., « la remise en cause. Le spectre est large : d’astrophysiciens et d’ingénieurs du
Les plus passionnés pourront courir à poésie américaine contemporaine » avec – « Qu’est-ce que la sûreté de la CNRS à l’occasion de la sortie de leurs
Saint-Denis La Plaine où l’Institut National Omar Berrada. personne ? », se demandera le mardi 18 derniers livres.
du Patrimoine ouvrira en ce jour ses ateliers 211 avenue Jean-Jaurès, 75019 Paris, septembre à 18 h 30 la sociologue Une sélection de documentaires scien-
de restauration. La section « Arts M° : Porte de Pantin ou Porte de la Florence Weber accompagnée de Xavier tifiques, la plupart produits par le CNRS
graphiques et Livre » de cette école nous Villette. Emmanuelli, le fondateur du Samu Images, peut être suivie en parallèle sur les
signale par ailleurs que les travaux de fin social. La négation de cette sûreté fera deux jours du Salon.
d’études de leurs élèves restaurateurs du l’objet du second cours : (Entrée libre, rens. auprès de
patrimoine donneront lieu à des soutenan- LA RENTRÉE LITTÉRAIRE – « L’esclavage dans le monde la Médiathèque de Vannes : 02 97 01 62
ces publiques le 2 octobre (INP, 2 rue SUÉDOISE À PARIS actuel », un tableau noir dressé le 20 69).
Vivienne, 75 002 Paris, tél. 01 44 41 16 septembre à la même heure par
41). Plus de cinquante ans après sa mort, Souleymane Bachir Diagne (Université SUITE P. 4 ET P. 15

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SOMMAIRE DE LA QUINZAINE 953

CORRESPONDANCES FRIDA KAHLO 5 FRIDA KAHLO PAR ALBERT BENSOUSSAN

ROMANS, RÉCITS YANNICK HAENEL 6 CERCLE PAR HUGO PRADELLE


OLIVIA ROSENTHAL 7 ON N’EST PAS LÀ POUR DISPARAÎTRE PAR AGNÈS VAQUIN
LYDIE SALVAYRE 8 PORTRAIT DE L’ÉCRIVAIN PAR NORBERT CZARNY
EN ANIMAL DOMESTIQUE
FRANÇOIS BÉGAUDEAU 10 FIN DE L’HISTOIRE PAR NORBERT CZARNY
OLIVIER ADAM 11 À L’ABRI DE RIEN PAR NORBERT CZARNY
PIERRE SILVAIN 12 JULIEN LETROUVÉ COLPORTEUR PAR MARIE ÉTIENNE
COLUM McCANN 13 ZOLI PAR CLAUDE FIEROBE

HISTOIRE LITTÉRAIRE VITALIE RIMBAUD 14 JOURNAL ET AUTRES RÉCITS PAR MAURICE MOURIER

ARTS CLAUDE LOUIS-COMBET 16 DADO, LES OISEAUX D’IRÈNE PAR GILBERT LASCAULT

PHILOSOPHIE VINCENT DESCOMBES 17 LE RAISONNEMENT DE L’OURS ET AUTRES PAR CHRISTIAN DESCAMPS


ESSAIS DE PHILOSOPHIE PRATIQUE

PSYCHANALYSE PATRICK FAUGERAS 18 L’OMBRE PORTÉE PAR MICHEL PLON


DE FRANÇOIS TOSQUELLES

HISTOIRE sous la dir. d’É. FRANÇOIS 19 MÉMOIRES ALLEMANDES PAR DAGMAR SOLEYMANI
et H. SCHULZE
20 DICTIONNAIRE DU MONDE GERMANIQUE PAR DAGMAR SOLEYMANI

ÉCONOMIE POLITIQUE AMARTYA SEN 21 L’INDE PAR CLAUDE MARKOVITS


IDENTITÉ ET VIOLENCE
J. K. GALBRAITH 22 ÉCONOMIE HÉTÉRODOXE PAR NICK VANSTON

CINÉMA 23 VIVEMENT L’AUTOMNE PAR LUCIEN LOGETTE


ELI LOTAR UNE PARTIE DE CAMPAGNE...

THÉÂTRE 24 LE SOLITAIRE INTEMPESTIF PAR MONIQUE LE ROUX

LA QUINZAINE LITTÉRAIRE 25 PETITS FORMATS PAR EVELYNE PIEILLER

LA QUINZAINE LITTÉRAIRE 26 BIBLIOGRAPHIE PAR ANNE SARRAUTE

JOURNAL EN PUBLIC PIERRE MICHON 27 LE ROI VIENT QUAND IL VEUT PAR MAURICE NADEAU
YVES BONNEFOY CE QUI ALARMA PAUL CELAN
APOLLINAIRE JE PENSE À TOI MON LOU

LA QUINZAINE LITTÉRAIRE 31 UNE FORME PLASTIQUE PAR MAÏTÉ BOUYSSY

Crédits photographiques Direction : Maurice Nadeau.


Secrétaire de la rédaction : Anne Sarraute. Réception des articles : (e.mail : asarraute@wanadoo.fr)
Photo de couverture : Autoportait aux Comité de rédaction : André-Marcel d’Ans, Philippe Barrot, Maïté Bouyssy, Nicole Casanova, Bernard Cazes, Norbert Czarny,
cheveux coupés, 1940 (détail), Christian Descamps, Marie Étienne, Serge Fauchereau, Lucette Finas, Jacques Fressard, Georges-Arthur Goldschmidt, Dominique
© Banco de Mexico Diego Rivera Goy-Blanquet, Jean-Michel Kantor, Jean Lacoste, Gilles Lapouge, Vincent Milliot, Maurice Mourier, Gérard Noiret, Pierre Pachet,
& Frida Kahlo Museums Trust, 2003 Éric Phalippou, Michel Plon, Hugo Pradelle, Tiphaine Samoyault, Christine Spianti, Agnès Vaquin.
In Memoriam : Louis Arénilla (2003), Julia Tardy-Marcus (2002), Jean Chesneaux (2007), Anne Thébaud (2007)
P. 5 D. R Arts : Georges Raillard, Gilbert Lascault. Théâtre : Monique Le Roux. Cinéma : Louis Seguin, Lucien Logette.
P. 7 Catherine Hélie/Gallimard Musique : Claude Glayman.
P. 7 Gallimard Publicité littéraire : Au journal, 01 48 87 48 58.
P. 8 Ulf Andersen/Seuil Rédaction : Tél. : 01 48 87 48 58 - Fax : 01 48 87 13 01.
P. 10 Catherine Hélie/Gallimard 135, rue Saint-Martin - 75194 Paris Cedex 04.
P. 11 D. R./L’Olivier Site Internet : www.quinzaine-litteraire.net
P. 12 Marina Poole/Verdier Informations littéraires : Éric Phalippou 01 48 87 75 41 e.mail : selis@wanadoo.fr
P. 13 Ulf Andersen/Belfond Administration. Abonnements, Petites Annonces : Marguerite Nowak 01 48 87 75 87.
P. 14 D. R. Un an : 65 t vingt-trois numéros — Six mois : 35 t douze numéros.
P. 16 D. R./La Différence Étranger : Un an : 86 t par avion : 114 t
P. 17 D. R./Seuil Six mois : 50 t par avion : 64 t
P. 19 D. R. Prix du numéro au Canada : $ 7,75.
P. 19 Gallimard Pour tout changement d’adresse : envoyer 1 timbre à 0,54 t avec la dernière bande reçue.
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Éditions Maurice Nadeau. Service manuscrits : Marguerite Nowak 01 48 87 75 87.
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Conception graphique : Hilka Le Carvennec. Maquette PAO : Philippe Barrot; e-mail : philippe.barrot@wanadoo.fr
Publié avec le concours du Centre National du Livre. Imprimé en France

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D’UNE QUINZAINE À L’AUTRE

Littérature et cinéma
GEORGE LUCAS A-T-IL LU de la peur l’impressario du matador. Les L’écrivain Jean-Luc Outers dresse dans cette légende au vu du nombre de prises
GEORGES SIMONDON ? deux films ont un autre point commun. Traffic son portrait. Il se souvient de refaites par Renoir dès que Jacques
Ils ne reculent pas devant un lieu combien son « univers singulier au croi- Brunius butait sur un mot du dialogue ou
C’est la question qu’on se pose à la commun déjà entériné par la littérature et sement des cultures germaniques et lati- ne suivait pas les intonations dictées en
lecture de la contribution de la philoso- d’autres arts : la mort du torero. Dans la nes » trouva son apogée dans Babel hors champs par Renoir. Treize ans
phe Éliane Martin-Haag au dossier première version (la muette) d’Arènes opéra ou la Répétition du Don Juan de après, il faut s’en remettre à cette
« science-fiction » de la dernière livrai- sanglantes, nul n’était mieux prédisposé Wolfgang Amadeus Mozart (1985). évidence : les mythes ont la peau dure...
son d’Alliage. On savait qu’elle était une que Rudolph Valentino pour prêter ses Cette mise en peinture d’un opéra n’est mais la science ne désarme pas. C’est au
grande lectrice du sociologue Georges traits au beau brun ténébreux chargé pas un hasard pour Outers. Il nous tour à présent d’un littéraire spécialisé
Simondon mais de là à jeter un pont d’un destin tragique. La mise en scène de rappelle que « La Belgique est née d’un sur les scenarii, Olivier Curchod, de
entre Du mode d’existence des objets Mamoulian emprunta pour ce faire beau- opéra, La Muette de Portici, qui en 1830 montrer que c’est pendant le tournage de
techniques (1969) et R2D2 et 6PO, il coup au graphisme du Greco dans déchaîna les foules à la Monnaie avant La Bête humaine (1938), film directe-
fallait y penser. Peut-être aviez-vous L’Enterrement du comte d’Orgaz. Au- de les précipiter dans la rue ». Depuis, « ment adapté de Zola, que Renoir conçut
oublié le nom de ces deux robots mais delà des formes d’expression, le même on filme donc beaucoup la danse, y sa célèbre Règle du jeu (1939). Ce
certainement pas leur allure renouvelant goût pour la jouissance de la violence compris François Weyergans, qui dernier film, tenu pour son chef-d’œu-
à l’âge du fer high tech le contraste entre persiste. s’illustra naguère en filmant les choré- vre d’improvisation, fut en fait conçu
Don Quichotte et Sancho. Il n’y a dans (« Les taureaux d’Hollywood », in graphies de son ami Maurice Béjart ». comme « une adaptation moderne des
l’histoire de la science-fiction pas plus Critique, n° 723-724, août-sept 2007, éd. Quant aux noces entre cinéma et littéra- Caprices de Marianne », démontre
attachants que ces deux robots présents de Minuit, 159 p. 13 euros). ture, elles sont en Belgique si consom- Olivier Curchod dans la livraison de
d’épisode en épisode dans la saga de La mées que leurs destins se croisent. De 2007 de Genesis (n° 28) entièrement
guerre des étoiles. Sûre de ce constat, Maurice Maeterlinck à Amélie consacré au « Cinéma » (Jean Michel
Éliane Martin-Haag avance que si LA MODE DES PREMIERS Nothomb, c’est le Paris des Belles Place éd., 216 p., 30 euros).
George Lucas a « réussi à éviter le FEUILLETONS Lettres dont Bruxelles suit l’arbitrage en
mythe du robot animé » en ayant matière de bienséance. Et il en va de
« conservé la distinction du vivant et de Vicente Blasco Ibanez reviendrait-il même pour les cinéastes à commencer DE JACQUES RANCIÈRE À
l’objet technique sans tomber ni dans à la mode ? On retrouve en effet son par André Delvaux qui s’entoura JEAN ÉCHENOZ
l’idolâtrie ni dans la haine technolo- nom au détour de la communication de d’acteurs français. Un peu à la manière
gique », cela tient à son refus du Véronique Elefteriou-Perrin dans un dont, « durant des décennies, depuis Faut-il voir Renoir en indécrottable
merveilleux et de l’irréel. Heureu- colloque de Paris VII qui vient d’être l’entre-deux-guerres, jusqu’aux années mythomane pour avoir joué à
sement, non, qu’en cette époque où la édité. La scène se passe dans Paris sous soixante-dix, les romanciers belges l’improvisateur, alors que son système
fantasy à la Harry Potter fait jouer avec les bombes en 1918, tous aux abris. Les choisissaient Paris ou une ville française d’écriture filmique était finement rodé ?
succès la même vieille rengaine que sous-sols sont aménagés tant bien que pour situer leur intrigue ». Ne considérons pas les artistes plus roués
Tolkien (sorcellerie, mystification, etc.), mal et dans celui, bondé à craquer, où (« Lettre de Bruxelles », Trafic. qu’ils ne le sont ; Renoir était juste en
il y ait encore une voie pour réconcilier Ibanez échoit, il y a même un écran de Revue de cinéma, 62, été 2007, P.O.L., panne de vocabulaire. De son temps, le
les masses à la robotique. R2D2 et 6PO ciné. Il s’en étonne et sa voisine lui 144 p., 15 euros). mot « écriture » s’appliquait aux choses
ne sont plus des machines à produire du répond : « Nous regardons le dernier nobles, les littérateurs en avaient le
capital mais des machines en adéquation épisode d’un feuilleton de Pearl White. monopole. La plasticité de l’écriture
avec l’ère de l’information. « Comme Peu importe ce que nous font les HOMMAGE À FONS RADE- filmique n’entrait pas dans son champ de
Simondon », rappelle la philosophe, Boches, nous ne voulons pas rater cet MAKERS (1920-2007) définition. Il faudra attendre Jacques
« l’appelle de ses vœux » : qu’il y ait épisode-là ». Ibanez n’ayant jamais écrit Rancière et son essai de « cinéphiloso-
enfin « une nouvelle culture qui cesse de roman-feuilleton, pensa-t-il que Pearl Le décès du doyen des cinéastes néer- phie » dont il entretint les lecteurs de
d’exclure l’objet technique, qui instaure White pouvait être une consoeur à lui landais a fait l’objet d’une chronique Critique (Janv. fév. 2005) en ces termes :
un rapport d’association de couplage, établie à Hollywood ? En fait, elle dans Septentrion, qui a pour vertu de « le cinéma vit beaucoup de
entre l’homme et ses objets ». n’était qu’une actrice jouissant alors nous en apprendre un peu plus sur celui l’intensification de procédure qui lui
(« Du mode d’existence des objets d’une renommée telle qu’on lui attri- qu’Hollywood récompensa d’un Oscar viennent du roman qui est, comme lui, un
techniques dans La guerre des étoiles, buait, avant que l’assomption du cinéma en 1986. Rappelons que son film couron- art “démocratique”, un art capable de
ou de l’encyclopédisme de Georges sonore ne sonne son glas, la paternité né, De aanslag (l’Assaut), était une adap- parler de tout, du quotidien comme de
Lucas », Alliage : culture, science, tech- des œuvres cinématographiques où elle tation du roman éponyme écrit pas Harry l’extraordinaire. Il en hérite en particulier
niques n°60, 198 p., 18 euros.) jouait. Elefteriou-Perrin l’explique Mulish en 1927. Les lettres néerlandaises la possibilité de lier l’enchaînement
ainsi : « À suivre, invite l’écran, à furent souvent honorées par Rademakers romanesque au suspens de la narration ».
l’image du récit des Mille et une Nuits. qui, dix ans auparavant, en 1976, avait Cette citation est reprise par Pascale
LA MORT DU TORERO, Ce sont, à l’instar de Shéhérazade, les déjà adapté Max Havelaar, roman-phare Cassagnau dans son chapitre : « cinéma
UN MYTHE LITTÉRAIRE AU reines modernes de l’écran muet qui du XIXe siècle dû à Multatuli. Vingt ans comme territoire partagé : cinéma, littéra-
CINÉMA assurent l’immense succès populaire et auparavant, en 1966, c’étaient De donke- ture ». Les écritures romanesques et
la pérennité de bandes filmiques » dont re kamer van Damocles (La chambre filmiques participent donc de la même
Dans le dernier numéro de Critique l’écriture est par ailleurs confiée à des noire de Damoclès), roman de guerre de essence : aménager le mieux possible le
dévolu à l’« éthique et esthétique de la romanciers confirmés de feuilletons W. F. Hermans (1921-1995) qu’il mettait suspens. Seules les techniques diffèrent,
corrida », Jean-Loup Bourget, professeur originaux. Cela donne une quinzaine de en images sous le titre de Als twee drup- si l’écrivain ne recourt qu’aux mots, le
d’études cinématographique à l’ENS, feuilletons américains en 1915, dont : pels water (Comme deux gouttes d’eau), cinéaste les confronte au réel. Ce dernier
part de ce constat : « la très grande majo- The Perils of Pauline, The Exploits of ainsi qu’un drame existentiel du drama- ne réécrit pas sa copie, il l’aménage.
rité des films hollywoodiens sont des Elaine, The Hazards of Helen... turge Hugo Claus devenu à l’écran De Cette souplesse revendiquée par Renoir
adaptations de romans ou de pièces de (« Film-feuilleton, guerres et propa- dans van de reiger (La Danse du héron). n’a rien à voir avec une improvisation
théâtre ». Et de l’illustrer par des produc- gande aux États-Unis », Aux bonheur du Cette prédilection littéraire s’explique absolue, mais peut se définir ainsi : «
tions sur la corrida. Sur les sept titres qui feuilleton. Naissance et mutations d’un par le fait que Rademakers fut lui-même élaborer un récit, sans qu’il soit jamais
de 1922 à 1967 sortent du lot, trois genre (États-Unis, Grande-Bretagne, un homme de théâtre. Avant de prendre défini ». Renoir, faut-il croire, fit des
n’échappent pas à cette règle de XVIIe-XXe siècles), sous la dir. de Marie une caméra, il avait été mander conseil émules puisque ce mot est celui dont use
l’adaptation. Il s’agit d’Arènes sanglan- Françoise Cachin et alii, Creaphis éd., auprès de Jean Renoir, un Français, preu- Pascale Cassagnou pour définir l’œuvre
tes, Le soleil se lève aussi et La corrida 2007, 320 p. 25 euros.) ve que le sectarisme n’était pas alors de de Jean Echenoz. Toujours il se sert de
de la peur tirés respectivement de mise. déclencheurs d’écriture, d’un registre à
romans de Vicente Blasco Ibañez, Ernest (Septentrion, revue trimestrielle des l’autre. Qu’il écrive le scénario de Le
Hemingway et Tom Lea. Le premier L’ÉCOLE BELGE OU « LE arts, lettres et culture de Flandre et des tueur assis (1985) et ses deux personna-
d’entre eux avait même fait l’objet « RÉALISME MAGIQUE » Pays-bas, 36/2, 96 p., 10 euros). ges principaux seront un clin d’œil à
entre le roman et le film » d’« un passa- Flaubert : Bolard et Manichet, qui égrè-
ge intermédiaire par l’adaptation pour la Il n’y a pas que le cinéma de nent plus sottement l’un que l’autre leurs
scène théâtrale », ce qui est « très courant Hollywood qui clignait de l’œil vers la DÉPOUSSIÉRAGE DE JEAN commentaires induisant en retour l’action
aux États-Unis » indique Jean-Loup littérature. On a parlé ainsi pour le ciné- RENOIR du film. Ou qu’il écrive son roman Les
Bourget. L’une et l’autre de ces deux ma belge de « réalisme magique » par grandes blondes (1995) et une photogra-
adaptations, sur la scène et sur l’écran, allusion directe au courant littéraire Jean Renoir était tout sauf un impro- phie de plateau de Kim Novak prise sur le
sacrifiaient à la « couleur locale », « pénétré du fantastique allemand qui visateur et qu’importe ce que ce vieux tournage de Vertigo sert de prétexte, d’«
gravure de Goya » à l’appui. Recours l’habite (sa dimension flamande) à côté farceur a pu confier à Truffaut, destruc- embrayeur », au récit.
aussi à des acteurs au type latin à la limi- d’une rigueur plus latine (sa dimension teur du cinéma de papa et promoteur (Future amnesia. Enquêtes sur un
te du caricatural : ainsi dans la seconde française). Le parfait représentant de ce dans le même temps d’un Renoir en père troisième cinéma, Sept/isthme éd., 2007,
version filmique (la sonore) d’Arènes métissage que le communautarisme fondateur de la Nouvelle Vague. La 351 p. + ill + DVD, 33 euros).
sanglantes, Anthony Quinn incarnait un ethnique voudrait aujourd’hui remettre sortie en 1994 des rushes de Partie de
matador avant de jouer dans La corrida en cause fut le cinéaste André Delvaux. campagne (1936) mettait un terme à ÉRIC PHALIPPOU

4
CORRESPONDANCES

Paroles de Frida,
peintre, femme et martyre
La gloire de Frida Kahlo est relativement récente : expositions, film (produit et
interprété par Selma Hayek) et nombreuses biographies, dont celles de Hayden
Herrera : Frida (1996) et de J.M.G. Le Clézio : Diego & Frida (Folio), ont mieux fait
connaître cette artiste mexicaine à l’existence tragique, morte en 1954 à l’âge de 47
ans.

ALBERT BENSOUSSAN

FRIDA KAHLO Qui dira la beauté des correspondances et des cette correspondance. Modeste, Frida ne sait
FRIDA KAHLO lettres ? Le style direct et imagé, la spontanéi- pas qu’elle écrit bien et qu’elle dit beaucoup,
Éd. établie par Raquel Tibol té et la fraîcheur des let-tres de Frida, mais elle s’imagine être une piètre scribouillarde,
trad. de l’espagnol (Mexique) aussi ses réflexions, ses études, voire ses aux mots maladroits, à la parole hésitante,
par Christilla Vasserot portraits par l’écriture – dont une très remar- alors qu’elle nous livre un diamant brut. Ainsi
Christian Bourgois, 458 p., 28 euros quable et pertinente présentation de son mari des lettres à Alejandro, son premier amour,
–, font le prix de ces textes totalement inédits. brisé par cet accident commun de 1925, elle
Et cette écriture est riche et belle. lui écrit, de son lit d’hôpital : « Je donnerais
Ce qui frappe tient d’abord à l’état de santé n’importe quoi pour que ce soit toi qui vien-

O
critique de Frida, auquel s’ajoutent, au long nes un jour, au lieu de voir défiler tout
n savait qu’elle était l’épouse du grand des années et jusqu’à bout, des difficultés Coyoacán et sa ribambelle de vieilleries. Je
« muraliste » Diego Rivera, mais aujour- d’argent : la chirurgie est hors de prix, le crois que le jour où je te verrai, Alex, je vais
d’hui les tableaux de Frida sont, peut-être,
plus célèbres que les fresques de son mari.
Pourtant elle n’en a peint qu’une centaine,
mais qui suffisent à lui assigner une part
éminente dans la peinture moderne. Née en
pleine fièvre surréaliste, c’est une œuvre forte-
ment autobiographique, Frida faisant d’elle le
sujet principal de ses toiles, marquées par son
existence chaotique et maladive, traitées sur
un mode pathétique, caractérisé par la cruauté
dans l’exploration de soi et l’auto-compas-
sion, le tout peint avec une sorte de naïveté
figurative, qui puise, aussi, aux sources de la
peinture populaire du Mexique.
Frida Kahlo, atteinte de poliomyélite en
bas âge, fut victime, à 17 ans, d’un effroyable
accident de la circulation qui lui brisa la
colonne vertébrale et le bassin et dont elle
survécut au prix de terribles souffrances, tren-
te ans durant, après de nombreuses opérations
et, pour finir, l’amputation d’une jambe.
Condamnée à l’immobilité pendant de
longues périodes, parfois même suspendue à
des cordes et étouffée par des corsets, ou de
plâtre ou d’acier, elle découvrit la peinture sur
son lit de douleur, et toute son œuvre est un
bouleversant témoignage sur ce combat
permanent contre la maladie et la mort. Frida
a aussi férocement aimé la vie, épouse de ce
grand géant enfantin Diego Rivera (dont elle
divorça pour se remarier avec lui au bout FRIDA KAHLO, LES DEUX FRIDA, 1939
d’une année), le grand amour de sa vie, ce qui
ne l’empêcha pas d’avoir de nombreuses dentiste aussi, alors elle peint de façon t’embrasser, sois-en sûr ; plus que jamais j’ai
aventures avec des hommes (dont Trotsky, alimentaire, notamment pour quelques gloires compris à quel point je t’aime de tout mon
réfugié à leur domicile mexicain) et des d’Hollywood, un tableau pour Paulette cœur ; comme tu vois, il est toujours utile de
femmes, ni de faire, malgré son handicap, de Godard, un autre pour Dolores del Rio, et souffrir ». Et alors qu’Alex va s’éloigner
nombreux voyages. à chacune elle doit réclamer son dû. De d’elle et partir, elle ne cessera, mariée et tout,
Nous lisons aujourd’hui, plus d’un demi- nombreuses lettres au galeriste qui gère les de lui écrire et de rechercher son amitié, sa
siècle après sa disparition, sa correspondance, œuvres de Diego, mais aussi de Frida, font tendre complicité, comme dans cette lettre
une sélection de lettres savamment présentées penser, toutes proportions gardées, aux inter- consécutive à une visite rapide qu’il lui a faite
et annotées par Raquel Tibol, qui fut la secré- minables jérémiades d’un Valery Larbaud en 1934 : « Ça m’a fait tellement de bien de te
taire de Diego Rivera. Elle nous livre de réclamant à Gaston Gallimard un geste géné- voir, que je n’ai pas pu te le dire. J’ose te
nombreuses clés pour comprendre l’artiste reux (les curieux trouveront une belle liasse l’écrire maintenant que tu n’es pas là, et puis
peintre cherchant à s’expliquer autant qu’à se de ces lettres à la bibliothèque de Vichy). c’est une lettre d’hiver... J’aimerais bien
metttre à nu dans ses portraits, mais consti- C’est l’exploration du sentiment et de
tuant aussi un véritable monument littéraire. l’âme amoureuse qui fait, peut-être, le prix de SUITE

5
ROMANS, RÉCITS SUITE KAHLO/BENSOUSSAN

qu’un jour tu m’écrives, ne serait-ce que trois mots comme on gâche ses couleurs. Tout en car Breton préfaça le catalogue de son exposi-
mots. J’ignore pourquoi je te demande ça, jugeant sa langue « passablement fantasque ». tion de New York en 1938 ; et, bien sûr, elle
mais je sais que j’ai besoin que tu m’écrives. Ailleurs, elle commence ainsi une lettre à un fut sensible aux éloges de Miró, de Picasso, de
Tu veux bien ? » En même temps, le lecteur de ses « amoureux » : « Hier soir j’ai senti Tanguy ou de Kandinsky lors de son exposi-
devine toute l’importance que Frida, dans sa comme des ailes me caresser tout entière, tion à Paris en 1939, à l’invitation d’André
solitude grabataire, accorde aux lettres et à cet comme si au bout de tes doigts des bouches Breton.
échange épistolaire – apparemment à sens étaient en train d’embrasser ma peau ». Peut- Reste l’engagement politique de Frida : son
unique. Douze ans plus tard, alors qu’elle on rêver meilleur style pictural ? âme libertaire lui fait couvrir d’injures ces
vient d’être une fois de plus opérée, elle se Frida, qui s’était mise à la peinture parce Français qui ont trahi, en 1936, l’Espagne
fait pressante : « Alex, ne m’abandonne pas qu’elle gisait, égrotante, au fond d’un lit ou républicaine : « Ce sont des salauds de la pire
toute seule à mon triste sort dans ce maudit dans son corset, avait beaucoup appris au fil espèce... Je suis écœurée par tous ces
hôpital et écris-moi... Parle-moi un peu de des ans, au point de devenir sur le tard profes- Européens pourris, ces putains de “démocra-
tout le monde et surtout de toi... Je t’envoie un seur d’arts plastiques dans une école - ce dont ties” ne valent pas un clou » ! Elle hébergera
tas de tendresse et un paquet de baisers... Ne elle n’était pas peu fière. Ce qui frappe c’est la aussi Trotsky, et connaîtra avec lui une aven-
m’oublie pas. » C’est la dernière lettre pour sûreté de son jugement esthétique, en même ture, le couple Diego-Frida sera inquiété au
Alejandro que nous ayons. En revanche, temps que sa modestie : « J’ai commencé à moment de l’assassinat (Diego ira même en
toutes les lettres à Diego Rivera débordent peindre... par ennui, car j’étais alitée depuis prison). Un cauchemar qui s’ajoute aussi à ses
d’affection : « Mon joli petit môme », un an... Et sans trop m’en rendre compte, je ennuis de santé, enfermée qu’elle est dans un
« Diego, mon bel enfant », « Mon enfant me suis mise à peindre » ; puis vient corset de plâtre. « En trois mois, écrit-elle en
adoré », ainsi le nomme-t-elle, en femme et l’appréciation sur elle-même : « Je ne saurais 1940, j’ai maigri de 15 livres, j’étais au tren-
mère inaccomplie (toutes ses grossesses dire si mes tableaux sont surréalistes ou pas, te-sixième dessous ».
auront avorté), « Je t’aime tant que les mots mais je sais qu’ils sont la plus franche expres- Ce livre s’adresse, bien sûr, à ceux qui
ne suffisent pas... » Ce qui est fort touchant, sion de moi-même ». On ne saurait être plus connaissent la peinture de Frida Kahlo et
tout comme le portrait qu’elle fait du muralis- lucide, elle qui avait fait installer un miroir au- veulent savoir comment ça « fonctionne »,
te, ce colosse candide : « Avec sa tête asia- dessus de son lit pour avoir un modèle plausi- comment interpréter ces déroutants tableaux
tique sur laquelle naît une chevelure sombre, ble. Quant au surréalisme, justement, voici la pleins de clous, de sang et de larmes. Au-delà,
si maigre et si fine qu’elle semble flotter dans définition narquoise qu’elle en donne : « Le il y a un réel plaisir à lire cette correspondan-
les airs, Diego est un grand enfant, immense, surréalisme est la surprise magique de trouver ce d’une femme passionnée, d’une amoureu-
au visage aimable et au regard un peu triste... un lion dans un placard, là où on était sûr de se, d’une révoltée, prisonnière d’un corps
En le voyant tout nu, on pense immédiatement trouver des chemises ». Est-il besoin d’ajouter martyr.
à un enfant grenouille, debout sur ses pattes que Frida Kahlo approcha Marcel Duchamp et
arrière. Sa peau est d’un blanc verdâtre, que Picasso acheta, en admirateur, une de ses Paraît simultanément une biographie de
comme celle d’un animal aquatique ». Elle toiles ? Quant à André Breton, elle le traite de Frida Kahlo par Bernadette Costa-Prades
écrit véritablement en peintre et manie les « vieux cafard », sans doute affectueusement, (Maren Sell).

ROMANS, RÉCITS

Reprendre vie
Yannick Haenel reprend les thèmes qui lui sont chers et tente d’écrire un roman
sur l’illumination poétique, la liberté, la redécouverte de la vraie vie, de la littérature
et du corps, l’errance d’un homme qui se retrouve.

HUGO PRADELLE
YANNICK HAENEL train de 8 h 07. « C’est maintenant qu’il faut des papiers toutes ces phrases qui lui arrivent,
CERCLE reprendre vie. » Ce sera cette injonction qui inspirantes, les réunit, allant jusqu’à les
Gallimard éd., 516 p., 21 euros portera les aventures du héros. Il abandonne coudre dans son manteau. Le roman est celui
donc cette vie ; il erre dans la ville, remontant de ce voyage ulysséen, de cette traversée des
la Seine, ébloui par une série d’illuminations cercles dantesques, de ce départ et de ce

A
poétiques ; les phrases, « s’enroulant » autour retour.
vec Cercle, Yannick Haenel a voulu de lui « rouges, oranges et jaunes », Cercle est un roman ambitieux ; nous
donner une autre forme, plus ample, à s’imposent. C’est le début d’un voyage, d’un sentons parfaitement la souffrance dont il est
cette expérience de l’errance, du détachement trajet – le commencement du cercle. Il durera issu, la difficulté de l’écrire. Haenel aspire à
et de l’amour qu’il recherchait déjà dans un an. construire un livre-masse dans lequel se crois-
Évoluer parmi les avalanches (1), une forme Tout se déroule d’abord à Paris, où il eraient les thèmes et l’histoire qui le hantent,
plus construite, inscrite à la fois dans une rencontre une femme vêtue de rouge, Anna son expérience qui fait se rencontrer fiction et
complexité formelle et une imbrication exis- Livia, (cette référence n’étant pas boulever- autobiographie, mythe et réalité, mais aussi un
tentielle profonde. sante d’originalité), danseuse de la troupe de livre sur les livres-phares, avec eux, les consti-
Dans ce nouveau roman, plus long, qui, on Pina Bausch, avec qui se nouera l’histoire tuant comme parts du roman qui s’écrit, dont
le sent bien, cherche à se révéler dans cette d’amour et de désir essentielle du roman, où il l’élaboration, l’écriture même, constitue le
ampleur, Haenel écrit la rupture d’un homme disserte avec Lestrange, patron de café, centre de gravité. Haenel veut écrire un grand
confronté tout à coup à la réalité et à la force à propos de l’Odyssée, où il lit dans une cham- roman, un roman qui marque. Le livre-somme
de la poésie et qui se détache de sa vie pour se bre d’hôtel Moby Dick et couche avec une de ce qu’il est, de ce qu’il veut être.
lancer, à corps perdu, dans une autre – la vie jeune étudiante. Cette longue séquence N’est-ce pas un peu trop ? Trop
nouvelle ou la vie poétique. Pour lui, l’ultime s’étiole dans la découverte d’une maladie des d’ambitions, trop de références, trop, trop de
expérience, celle du recommencement, de la entrailles et sur le départ pour Berlin où il tout ? À force de vouloir dire à la fois
redécouverte de la passion amoureuse, du connaîtra l’enfer, la découverte du Mal, puis l’essentialité de ce que l’on est (c’est la part
corps et de la littérature. vers l’Est, pour Varsovie et Prague, jusqu’à intéressante du travail d’Haenel depuis
Un matin d’avril, le narrateur, Jean Deichel revenir à Paris. Pendant tout ce trajet, repris longtemps) face à la vie et à l’écriture, la
(2) prend conscience de l’absurdité de sa vie, sans cesse par la figure fluviale, le narrateur, « littérature comme tout, l’amour et le désir, la
de l’inutilité de se rendre à son travail par le Ulysse-Ismaël-Deichel va parler », note sur détresse et le renouveau, le livre ne se perd-il

6
ROMANS, RÉCITS

pas lui-même, s’abîmant dans ce maelström autre. Je dis les trois phrases, elles en susci-
ou ce nombril ? tent une quatrième, et ainsi de suite. Au bout
Livre-masse aussi dans sa forme, avec de trente, quarante phrases, à force de les
insertions de dessins, d’images, de photogra- répéter, d’ajuster leur minutie, une substance
phies, ou encore du chapitre final qui se se trame ».
constitue d’un feuillet manuscrit, Cercle frôle Pourtant cela ne suffit pas à contrebalancer
de temps en temps le fourre-tout, sonne la longueur du livre, sa maladresse répétée, les
parfois clinquant. Ce livre est intéressant dans scènes érotiques ratées, ou encore l’effet
sa démarche mais trop souvent bavard, d’un pénible de certaines références, figures ou
style agaçant, pauvre parfois, à d’autres réflexions qui s’affichent comme d’une
moments naïf ou maladroit, et surtout trop nouveauté absolue alors qu’elles sont le plus
théorique. Il souffre de trop de pensée, d’une souvent galvaudées, voire parfois grotesques.
construction qui apparaît trop évidemment Haenel écrit : « La fin du monde est contenue
– d’une réflexion et d’une habile imitation dans chaque instant ; chaque instant contient
digressive (théorique et formelle) sur des aussi le salut. » C’est ainsi que Cercle
textes fondateurs (Moby Dick, Ulysse), sur un constitue une tentative. Néanmoins, tous les
positionnement philosophique trop démons- navigateurs ne sont pas à l’instar d’Ulysse,
tratif. Une approche du nihilisme intéressante, tous ne rentrent pas au port.
mais rebattue, qui ne propose rien de plus que
les autres livres d’Haenel et traîne en longueur
(3). 1. Texte publié dans la même collection en
2003.
Ce qui demeure intéressant dans ce roman, 2. Personnage d’un livre précédent de Y.
c’est la méthode « orphique » qu’Haenel Haenel, Introduction à la mort française (2001).
élabore, cette manière qu’a l’écriture de se 3. Notons les travaux de Y. Haenel & F.
nourrir d’elle-même, de sa propre matière, de Meyronnis dans la revue Ligne de risque qui abor-
son exhibition : « Je dis une phrase, puis une

Un travail d’exorcisme
YANNICK HAENEL daient déjà ce sujet.

Ceci n’est pas un roman. Olivia Rosenthal dit très clairement pourquoi elle a
écrit un texte aussi éprouvant : « Ce livre a pour but de m’accoutumer à l’idée que je
pourrais être un jour ou l’autre atteinte par la maladie de A. ou que, plus terrible encore,
la personne avec qui je vis pourrait en être atteinte. » La maladie de A., lisez Alzheimer,
bien sûr.

AGNÈS VAQUIN
OLIVIA ROSENTHAL à la pathologie, tandis que d’autres notations besoin d’ajouter qu’on ne sort pas indemne
ON N’EST PAS LÀ POUR DISPARAÎTRE évoquent l’ambiance des établissements de de cette lecture ?
Verticales/Phase deux éd., 220 p., 16,50 euros soins. L’écriture est à l’emporte-pièce. Est-il Monsieur T. a poignardé sa seconde
femme, ce qui a justifié son hospitalisation.
Son esprit erre désormais dans les grands
fonds. Il est poursuivi par le fantôme de sa

A
première épouse et hanté par le vieux rêve
bordant ce travail d’exorcisme, elle n’a d’un voyage en Amérique. L’épouse actuelle
pas ménagé sa peine, et c’est ce que vit un calvaire auprès de cet homme qui a
disent ses « remerciements ». Son malade, tenté de la tuer et ne la reconnaît plus. La
Monsieur T., et sa famille existent quelque voix d’une narratrice vient se mêler aux
part. Elle dit l’avoir régulièrement visité. Elle leurs. Qu’il s’agisse ou non d’autofiction,
a noué des contacts avec des personnes cela a-t-il une importance ? Quoi qu’il en
attachées à quatre hôpitaux de la région soit, l’auteur s’implique : « Je m’appelle
parisienne ainsi qu’avec plusieurs associa- Olivia Rosenthal / J’ai trente-neuf ans / Je
tions. Elle n’en affirme pas moins qu’il s’agit suis née à Paris dans le neuvième arrondisse-
d’un « ouvrage de fiction » et elle revendique ment. » Un redoutable phénomène de conta-
l’entière responsabilité de tout ce que mination s’installe qui, par glissements
développe cette méditation exemplaire sur la progressifs, obscurcit peu à peu les couloirs
maladie en question. de la peur jusqu’à l’insoutenable. Le person-
« Un livre, des voix », l’intitulé d’une nage de son père est l’un des premiers
émission de radio qui a fait son temps, voici atteints, à supposer que, malade, il manifeste
une formule qui conviendrait particulière- à l’égard de sa fille des fantasmes incestueux.
ment à On n’est pas là pour disparaître. Les Effrayant aussi, le lent dévoilement qui
voix sont ici tissées, mêlées, mixées. Elles concerne le suicide d’une jeune sœur, ce sur
organisent ce texte en une sorte de partition. quoi le silence familial est longtemps
Des alinéas et des blancs indiquent seuls le retombé. Quelles furent les incidences de
passage de l’une à l’autre. Il arrive qu’une l’opération qu’Olivia semble avoir subie à sa
ligne suffise à investir toute une page. A naissance ? Les origines de la famille
l’occasion, s’amorcent des sortes de Rosenthal permettent de remonter jusqu’au
dialogues, des sortes de poèmes également. temps et à la ville allemande où vivait le
Des séquences narratives apparaissent qui fameux Docteur Alzheimer : n’y a-t-il pas là
racontent par bribes l’histoire de l’infortuné
Docteur Alzheimer dont le nom reste attaché OLIVIA ROSENTHAL SUITE

7
ROMANS, RÉCITS SUITE ROSENTHAL/VAQUIN

de quoi s’alarmer ? Et ces enfants, dont la exercice. » Or, ces exercices d’empathie tu penses à tous ces vieux qui sont désorien-
narratrice rappelle avec insistance l’absence n’ont rien d’anodin, tant ils s’adaptent à notre tés, tu penses à eux, tu te dis qu’il n’y a pas
dans sa vie, donnant à penser qu’il ne s’agit condition d’êtres soumis à la menace très besoin d’être vieux pour ne pas réussir à se
pas d’un hasard ? Voilà comment, lambeau actuelle de mal vieillir. Par exemple : repérer... »
par lambeau, le mal dont souffre Monsieur T. « Imaginez-vous dans la situation de celui Et quand on en est là, le verrou n’est pas
remet en question toute la vie de celle qui le dont l’histoire a été engloutie./ Imaginez- loin de sauter et, oubliée la maladie, c’est le
regarde se défaire et en tombe elle-même vous à table, dans l’ignorance de ce que vous vertige plus ou moins secrètement connu de
littéralement malade : « Depuis hier, j’ai été mangez, de l’endroit où vous vous trouvez, chacun devant sa vulnérabilité existentielle :
prise d’une douleur lancinante dans l’épaule des objets qui vous entourent, des gens qui « On peut, pendant des années, continuer à
droite, une douleur autrement diffuse, qui se vous parlent familièrement et qui vous vivre normalement alors qu’à l’intérieur un
réveille et se précise dès que je me mets à paraissent des étrangers. » travail méthodique de destruction de l’orga-
écrire. » Dans un premier temps et si les circons- nisme s’est engagé. En même temps, quelle
Olivia Rosenthal n’en reste pas là. Elle va tances s’y prêtent, on se prend à céder à que soit la maladie dont on meure, on peut
se montrer impitoyable envers son lecteur et l’hypocondrie répandue dans le texte : « Tu te dire cela de tous et de chacun. » Un très beau
à cet effet imagine un procédé répétitif tout dis que si tu arrives à bon port ce sera déjà livre, mais il serait inamical de l’offrir en
simple qui se présente ainsi : « Faites un bien, tu transpires, tu es en retard, tu as peur, cadeau à une personne fragile !

Un nouvel Évangile
Comment transformer une « petite troupe de minables et de va-nu-pieds en une
multinationale prospère » ? La question vaut pour le Christ, tel que le perçoit Tobold, le
roi du hamburger. Elle vaut aussi pour ce self-made-man, héros de Portrait de l’écrivain
en animal domestique, dont le triomphe n’aura plus de secret pour le lecteur.

NORBERT CZARNY

LYDIE SALVAYRE « Dow Jones », le chien qui accompagne


PORTRAIT DE L’ÉCRIVAIN également le patron. Comme tous les vassaux
EN ANIMAL DOMESTIQUE de Tobold, elle se soumet, jusqu’à ce que la
Fiction & Cie situation bascule. Mais de ce basculement, et
Seuil éd., 240 p., 18 euros de l’issue de ce roman, nous ne dirons rien : au
lecteur de s’amuser.
Le verbe ne vient pas au hasard. On
s’amuse beaucoup à lire ce roman de Lydie

L
Salvayre, comme on ne s’était pas amusé
a narratrice du dernier roman de Lydie depuis longtemps. Les belles âmes partait
Salvayre est l’écrivain devenue animal bien, et puis la narratrice tombait en panne
domestique. Tout au départ la distingue de ce comme le car des « touristes sociaux », sans
Tobold qui l’a engagée. Elle croit en certaines trouver la chute. Passage à l’ennemie et La
valeurs nobles comme la beauté et la gratuité, méthode Mila sonnaient comme des charges
s’oppose à tous les pouvoirs, et, ayant sacrifié féroces ; il y manquait l’ambiguïté. Ici, la
toute vie personnelle pour écrire, vivote grâce charge est énorme, et Tobold est « trop ». Mais
à ses petits droits d’auteur. La vision du l’excès lui va aussi bien qu’au Père Ubu. A
monde de Tobold se résume à une formule : l’instar du héros imaginé par Jarry, Tobold use
« pouvoir, pépettes et petites pépées ». Il de violence et ne connaît pas de limites à ses
expose cette morale sans détours, sans se conquêtes. Roi du hamburger, il l’est devenu
masquer « derrière des simagrées bien pensan- en éliminant : aussi bien la nourriture dans sa
tes ». diversité que les couverts ou « la vaisselle à
Tobold a donc engagé la narratrice pour fleurs de Mémé », les sommeliers que les
qu’elle le suive pas à pas, prenne note de ce maîtres d’hôtel. Et, bien sûr, la beauté sans
qu’il dit, et rédige le nouvel Évangile qu’il quoi il n’est pas de nourriture digne de ce
conçoit. L’ouvrage doit à terme remplacer nom. Comme Ubu il a une compagne. Mais
celui que nous connaissons depuis deux millé- Cindy grâce à qui est née sa fortune puis-
naires. Elle voyage avec lui, entre Paris et qu’elle œuvrait dans le peep show qu’il avait
New York, rencontre les grands qu’il fréquen- créé, est plus mesurée que la mère Ubu. Elle le
te, comme « Bob » de Niro et Bill Gates, est tempère et le console, quand plus rien ne va.
présente lorsqu’il reçoit l’émissaire d’Hugo Elle fait partie, dans cet univers outrancier,
Chavez ou le très catholique président de la des personnages nuancés qui enrichissent la
Pologne. Seuls Cindy, son épouse, et Pierre palette.
Bajonas, son fidèle entre les fidèles, bénéfi- LYDIE SALVAYRE Ubu est une référence possible, le vrai
cient des mêmes faveurs. Tobold a bâti sa modèle est toutefois dans les Evangiles, chez
fortune en solitaire, et il l’accroît en éliminant celui que Tobold nomme « l’Incarné ». Et si
ses adversaires, au premier rang desquels le « résister au luxe dans lequel elle baigne, et une l’on permet le jeu de mots, c’est ainsi que
Judas », Ron Ronald, dont il est prêt à se faiblesse qui confine à la lâcheté la rend inca- l’écriture de Lydie Salvayre s’incarne. Tobold
défaire par tous les moyens. pable de réagir aux propos souvent provoca- parle et agit comme on le fait dans le
Mégalomane complètement imbu de sa teurs de Tobold, encore moins à ses actes Nouveau Testament. Il s’adresse à douze
personne, Tobold est l’incarnation d’une idéo- brutaux ou cruels. Oscillant entre tyrannie et disciples réunis en conseil d’administration
logie néo-libérale sans scrupules, que la narra- ironie, celui-ci empêche sa scribe de dévelop- comme lors de la Cène. Ses faits et gestes,
trice aimerait vilipender, dénoncer. Mais tout per la moindre critique : elle devient son
ce qu’elle pense reste informulé. Elle ne sait animal domestique, pas plus dangereuse que SUITE P. 10

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9
ROMANS, RÉCITS SUITE SALVAYRE/CZARNY

aussi terre-à-terre soient-ils, sont rapportés que dans l’autoportrait de la narratrice : qui claquent, le choc des consonnes qui
dans un style qui rappelle l’écriture biblique, d’abord « coiffée comme Chimène Badi » – traduisent la fureur du patron ou son sens de la
avec le « Et » marquant tous les enchaîne- mais encore coincée dans son rôle d’escort formule qui marchera, pour le simple plaisir
ments, et les passages à la ligne évoquant le girl, avant de mettre Bill Gates dans tous ses de la musique, évident dans tous les textes de
verset. L’assimilation est ravageuse : Tobold états, quand elle a appris à « remuer le cul ». Lydie Salvayre.
en figure christique, c’est aussi Bush en Le souci de la forme porteuse de sens est Du grand boss de multinationale au va-nu-
prêcheur et les « people » soudain convertis une constante chez l’auteur de La puissance pieds, il n’y a au fond, pas si loin. Surtout
au charity business ; c’est en mots toute des mouches. Outre son goût prononcé pour quand le premier emprunte les oripeaux du
l’horreur d’un monde dans lequel la prose Pascal, affleurant ici aussi, on sent dans ces second pour se faire immortaliser par un
sulpicienne et la pitié exhibée sont mis au pages le plaisir de la scansion, de l’oral. photographe, tandis qu’il serre contre lui un
service du marketing. C’est un monde sans Portrait de l’écrivain en animal domestique orphelin morveux, en quelque contrée africai-
politique, simplement rempli de bons senti- est fait pour être lu à voix haute. Pour goûter ne.
ments. le contraste entre le registre soutenu et la Quant à l’écrivain métamorphosé en animal
La verve de Lydie Salvayre est là, à toutes langue familière, révélateur des origines domestique, gageons qu’il saura rebondir sur
les pages. Dans les propos de Tobold autant obscures de Tobold, pour entendre les mots ses pattes, sans se faire trop mal.

Une femme défait l’histoire


Est-ce le métier de professeur de lettres qui veut cela, ou une passion plus
ancienne, François Bégaudeau éprouve un intérêt particulier pour la langue dans tous
ses états, pour ses registres divers, pour leur mixage en une matière qui s’appelle le
roman. Après le succès d’Entre les murs, chronique enfermée dans l’enceinte d’un
collège, il raconte, ou plutôt écoute l’histoire d’un autre enfermement.

NORBERT CZARNY

FRANÇOIS BÉGAUDEAU l’artiste ! qui pourtant ne joue pas le récit bulaire du « show ». Ou bien il relève des
FIN DE L’HISTOIRE comme on le croirait : « Ton presque pas figures : « pléonasme oralité », pour un «
Verticales éd., 138 p., 12,50 euros lesté, pic dramatique pas du tout joué, plutôt transféré ailleurs » prononcé par la journalis-
noyé dans la continuité du récit, elle n’habite te ou « prétérition moderne » quand elle utili-
que le présent et au présent c’est comme ça se un « j’allais dire », alors qu’elle ne dit pas.
que ça se passe, rien ne ressort, rien ne saille,

S
Ces commentaires de rhétoricien ne pèse pas,
on ne distingue et trie qu’après coup. Pour se et n’ont rien de pédant. Ils créent eux aussi la
i Florence Aubenas n’est nommée ou ne transformer en Histoire les faits doivent distance que la journaliste a voulu elle-
se nomme que tardivement dans le récit, passer par la raffinerie de la rétrospection, même, refusant le pathos si commun aujour-
on comprend très vite qu’elle est celle qui elle elle fait le parcours inverse [...]. » d’hui à la télévision, notamment dans de
raconte quarante-cinq minutes durant, sa telles circonstances.
séquestration en Irak. Le texte se présente Outre ces commentaires sur la parole de
donc comme la transcription de son interven- Florence Aubenas, le narrateur dérive à partir
tion, devant la presse et les amis, entourée de d’un mot, d’un propos, se rappelant des
« Serge » et d’un autre responsable de souvenirs lointains mettant en scène une
Libération : « [...] elle est venue grignoter la certaine Mylène à propos de mains dans le
scène pour se faire une place et jouer son cambouis et de propreté en général, ou Jules,
théâtre sans rideau[...] » indique le narrateur, dont la présence se fait insistante jusqu’à la
pour résumer ce moment singulier. fin. La digression commence vers la onzième
De même que dans Entre les murs, minute, puisque tous les chapitres ont pour
Bégaudeau garde la langue orale telle qu’elle titre le minutage.
est. Et ces quarante cinq minutes ne sont pas L’écriture du narrateur, écoutant et déri-
sans rappeler celles qui restaient à jouer par vant soudain n’est pas orale, mais elle
l’équipe évoquée dans Jouer juste, tandis que emprunte ses traits à l’oral : elle est saccadée
l’entraîneur haranguait ses footballeurs dans comme un SMS, remplie de jeux de mots et
le vestiaire, avec en arrière-plan quelques coq-à-l’âne, syncopée. Le registre familier
soucis sentimentaux. A ceci près qu’ici, « elle voire argotique qu’emploie Bégaudeau rend
est venue annoncer la fin de l’Histoire », le flux d’une conscience qui s’accroche et
autrement dit, un peu plus loin, « s’exclure fuit. Sans compter que le récit de Florence
elle-même du parti de l’Histoire ». Aubenas l’inscrit dans l’Histoire, et qu’à sa
Le dispositif de mise à distance revient ici, façon, fin de l’histoire (les minuscules ne
puisqu’aux paroles de Florence Aubenas sont pas anodines) est aussi une réflexion sur
rendues en italique s’ajoutent les commentai- le Temps, et cet événement lancinant qu’est
res d’un narrateur, à la fois attentif à ce que la guerre d’Irak.
dit la journaliste, et prêt à se perdre dans des On peut faire bien des reproches à
digressions ou réflexions. Son attention à Bégaudeau, mais pas celui de se complaire
Florence Aubenas est à la fois celle d’un dans sa petite histoire personnelle. Il écrit
« admirateur », et celle d’un spécialiste de FRANÇOIS BÉGAUDEAU dans, et contre l’Histoire, comparée à un film
langue et de ses figures de style. L’admirateur d’horreur par son « même mode d’emploi
est sensible à « l’ironie farceuse » de cette répétitif et inépuisable ». Sans « traiter de
femme longtemps séquestrée dans des condi- Le spécialiste commente d’un « prononcez grands sujets », sans s’intéresser à des
tions terribles, et dont les propos relativisent à l’américaine ! », « prononcez à « thèmes », on notera que de Entre les murs
la violence qui lui est faite. Il la regarde aussi l’irakienne ! » certains mots de franglais, ou à Une année en France co-écrit avec Oliver
en spectateur et semble près de dire bravo autre terme appartenant désormais au voca- Rohe et Arno Bertina, il observe et analyse ce

10
ROMANS, RÉCITS

qui se passe autour de lui. Les auditeurs de ordre. Comme Florence Aubenas l’a fait, en Virginie Despentes, est aussi un éloge des
« On refait le monde », sorte de café du ne jouant pas le registre pathétique, en ne femmes, une sorte de manifeste féministe. On
commerce dans lequel la polémique est plus fabriquant pas le récit dramatique, avec doute qu’il reprenne à son compte le propos
savante, diffusé sur RTL connaissent scènes fortes et suspens insoutenable que l’on d’Aragon sur l’avenir des hommes, encore
Bégaudeau, ses convictions et son ardeur à attendait peut-être. En cherchant au contraire que, on ne peut lire ce récit sans y sentir
les défendre d’un ton parfois tranchant, voire par une parole qui nomme au plus juste, à l’admiration de l’auteur pour l’autre sexe.
péremptoire. Mais l’écrivain n’est pas tout à « détricoter l’écrit qui emprisonne dans les Fin de l’histoire est un curieux objet et
fait l’homme public car sa matière est la mailles de l’Histoire ». c’est tout son intérêt ; c’est d’abord un objet
langue, et c’est là qu’on l’attend. Et Qui plus est, elle est une femme. Or de langage, un texte théâtral aussi puisque la
Bégaudeau, avec la limite qu’il a à être un « l’Histoire, c’est les hommes » selon le mise en scène, les dispositifs qu’il implique,
écrivain d’aujourd’hui, peut-être à la mode, narrateur. Et le récit de Bégaudeau qui se la distance qu’il crée ne sont pas anodins.
écrit le français comme on joue du rock : il termine par une énumération de noms de Espérons, et c’est tout ce qu’on souhaite à
mixte, il reprend certaines paroles comme un femmes, souvent connues dans le monde son médiatique auteur, qu’il sera lu pour tel,
refrain, changeant simplement de pronom ; il intellectuel, politique ou artistique, à l’instar et qu’il suscitera des réflexions, autant que du
cherche le choc, le heurt, bref, il dérange un de Marcela Iacub, Dominique Voynet ou plaisir.

En quête d’un vrai refuge


Rien. C’est le mot qui revient dans les premières lignes du nouveau roman
d’Olivier Adam, le mot qui résume l’existence de Marie, la narratrice et héroïne de
cette histoire simple et terrible, une histoire qui se déroule plusieurs mois durant,
tandis que la pluie tombe sur ce coin du Nord de la France, à quelques encablures des
côtes anglaises.

NORBERT CZARNY

OLIVIER ADAM dans les moments de souffrance, Marie n’y


À L’ABRI DE RIEN est pas. Une fêlure subsiste que la présence
L’Olivier éd., 228 p., 18 euros dans la ville des « Kosovars », ne fait que
réveiller.
Les « Kosovars » sont kurdes, iraniens,
irakiens, ou soudanais. Ils se sont réfugiés

O
dans cette ville du bord de Mer du Nord
n connaît cette formule toute faite, dite quand les centres d’hébergement ont fermé.
dans tous les cafés, sur les places de Depuis, ils errent dans la ville, cherchent un
marchés, et ailleurs, « on n’est à l’abri de abri, de quoi se nourrir, attendent de pouvoir
rien ». Le bon sens populaire l’entend d’une passer en Angleterre, la Terre Promise où
façon, sans forcément distinguer les trois certains ont déjà des membres de leur
termes. L’histoire de Marie est celle d’une famille. Un banal incident réveille Marie : un
jeune femme ordinaire, sans emploi, mariée à pneu crevé, que Jallal, un Pakistanais, répare,
un chauffeur de car prénommé Stéphane, et qu’elle cherche à retrouver pour le remer-
mère de deux enfants qu’elle n’aime pas de la cier, et la voilà découvrant ce qui se passe à
même manière, préférant, Lucas, l’aîné, à sa fenêtre, au-delà du lotissement. Elle
Lise. rencontre Isabelle, Leïla, et d’autres habitants
Au début, donc, Marie est à l’abri. Comme de la ville, engagés dans un combat pour
des millions de personnes autour d’elle, et aider les réfugiés, et donne ce qu’elle a, tout
comme les habitants du lotissement, d’abord, ce qu’elle a. Nous n’entrerons pas dans le
elle vit de ce rien qu’est le paysage et le détail hélas un peu trop donné par une
quotidien de celles et ceux qui se débrouillent quatrième de couverture plus que diserte,
avec ce qu’ils ont, qui élèvent les enfants, même si le suspens n’est pas l’intérêt majeur
tiennent la maison plus ou moins bien (chez de ce roman qui raconte un parcours vers une
elle, ce serait plutôt sans énergie, ni désir), forme de sainteté laïque. Rien de religieux en
passent des soirées à somnoler devant un effet chez Marie, malgré le prénom que lui
écran de télévision qu’on a allumé sans y donne le narrateur. Et on ne sache pas Olivier
penser, comme on fait beaucoup de choses Adam inspiré par quelque source chrétienne.
sans y penser. Des énumérations de lieux, Pourtant on ne peut s’empêcher de voir dans
d’objets, parfois liés sans virgule, comme le dénuement des êtres, dans les choix radi-
pour marquer l’égalité dans la médiocrité, caux de l’héroïne quelque chose d’un trajet
rappellent le quotidien de tout un peuple, mystique.
dans des périphéries de villes aussi imperson- Cette lecture tient d’abord à la grande
nelles que les centres commerciaux qui y simplicité de l’écriture d’Olivier Adam.
poussent sous la grisaille. Falaises, son précédent roman, et tout ce qu’il
OLIVIER ADAM
Marie se protège derrière ce néant, essaie a écrit, font de cet écrivain quelqu’un que
de mettre à distance la douleur d’un deuil- la l’humanité intéresse, l’humanité dans ce
mort accidentelle de sa sœur Clara encore qu’elle a de pur, mais qui refuse tout pathos, mondes, et parfois la confrontation. Marie
adolescente : « un morceau de verre en plein toute sentimentalité. Les sentiments sont là, souffre, d’une souffrance indicible, que seuls
cœur ». Elle supporte mal le vieillissement de mais se suffisent à eux-mêmes. Une phrase rendent des retours en arrière, des instants
sa mère,vivant seule depuis la mort du père, en fin de chapitre, une touche ici ou là, au résumés en quelques images. Olivier Adam
l’ennui surtout, d’une existence sans horizon. détour d’une virgule, et tout est dit.
Stéphane a beau être là, solide, proche d’elle L’humanité, c’est la rencontre entre deux SUITE

11
ROMANS,RÉCITS SUITE ADAM/CZARNY

excelle, en quelques détails, à rappeler une qu’une faible idée de toutes les blessures giés une violence de chaque instant, une
époque, un lieu. Des couleurs, des airs, et les cachées. Face à ces hommes démunis, la violence qui renvoie aux pires époques. Sans
années quatre-vingt sont là. Pour Marie et sa population de la ville se partage entre ceux effet réel ; les malheureux s’entassent sur les
sœur cadette, c’est la musique d’un bonheur qui aident, au risque de l’illégalité, et ceux plages, dans les baraques vidées par l’hiver,
insouciant, désormais perdu. L’écriture décrit qui n’acceptent pas qu’on soutienne des ils tentent des passages payés à prix d’or ;
la cicatrice. étrangers, qu’on accueille ainsi la « misère du rien ne semble pire qu’un retour au pays
Face à Marie, Jallal, Bechir et les autres monde ». Olivier Adam montre comment le natal.
réfugiés souffrent d’une autre douleur. Ils fossé se creuse, à travers la réaction des A l’abri de rien est un roman politique, au
portent d’abord les stigmates d’un voyage voisins, des parents d’élèves qui ne suppor- meilleur sens du mot : il nous force à regar-
commencé dans des pays où règnent misère, tent plus Lucas ou Lise, et surtout leur mère, der, à travers les yeux et les sentiments de
arbitraire et terreur. Devant la juge qui doit traitée comme une moins que rien. Il montre Marie ce qui nous est insupportable. Il mon-
statuer sur son cas, et le considérer ou pas cette situation en écrivain, laissant à son tre aussi comment la plus grande générosité,
comme réfugié politique, Bechir soulève un héroïne et narratrice le soin de se confronter le désir d’être au plus près de l’humanité qui
T shirt laissant apparaître les marques lais- à cette tragédie, sans issue. La police, et les souffre, peut conduire à une folie destructri-
sées par la police iranienne. Tous les hommes agents de sécurité chargés de débarrasser la ce. Au terme du roman, avec l’héroïne, nous
résignés, crevant de froid sous la pluie inces- ville des « Kosovars » , profite de leur impu- mesurons la distance parcourue. Un chemin
sante, ont connu pareilles souffrances. Les nité, du vide créé par la fermeture des centres sans retour vers une nouvelle conscience du
blessures sont visibles ; elles ne donnent d’hébergement, pour exercer contre les réfu- monde.

Ombre et lumière
Julien est un pauvre homme dont la biographie est fournie dès le titre : c’est un
enfant trouvé qui choisit le métier de libraire ambulant, c’est-à-dire colporteur, à
travers les campagnes de Champagne et d’Ardenne, dans les années qui succédèrent
à la Révolution.

MARIE ÉTIENNE

PIERRE SILVAIN précieux, ils fournissent les mots dont ont chiennes, allemandes ont franchi la frontière,
JULIEN LETROUVÉ besoin nos songes, que de ce fait ils légiti- et que Julien tombe nez à nez avec le soldat
COLPORTEUR ment. Gare aux temps de malheurs de la guer- Voss, un intellectuel, un déclassé qui a connu
Verdier éd., 120 p., 11 euros re et de la barbarie qui peuvent œuvrer à leur enfant Voltaire et Frédéric le Grand, un
disparition et transformer leurs défenseurs en grenadier prussien qui refuse de se battre à
résistants de l’ombre, en maquisards luttant Valmy. La rencontre est fêtée par une baigna-
et mourant pour que vive « l’esprit ». de dans un bassin, pour laquelle le soldat se

O
C’est ce qui nous est raconté dans met nu, puis Julien, qui manque de se noyer.
n n’en saura pas beaucoup plus. En l’épisode situé au centre du récit, qui Le soldat le maintient contre lui, un bras
revanche on apprend comment naît sa correspond à la seconde initiation du colpor- passé autour du cou, afin de le conduire vers
passion pour les livres. Mais d’abord on le teur, quand les armées prussiennes, autri- la terre ferme. Une fois là, il enlève « en riant
suit, dans la ruelle des Chats, puis dans celle une algue d’eau douce qui s’était prise dans
des Quinze-Vingt, enfin dans celle de la les poils roux de sa toison ».
Monnaie. Il va chez l’imprimeur Garnier Dans une rencontre précédente, dont nous
pour se fournir en petits livres bleus. Normal, n’avons pas fait état, le futur colporteur accè-
il a besoin de s’approvisionner. de à la littérature (le mot par Pierre Silvain
Les noms de lieux, comme les événements n’est jamais prononcé) autant qu’à l’érotisme
d’Histoire, sont livrés au passage sans lour- grâce à une femme qui lit comme on pratique
deur, avec la précision de l’amoureux des un rite, comme on sert une messe ou un dieu,
mots qu’est Pierre Silvain, il ne veut pas tout dans un trou d’ombre, une « écreigne »
dire, il entend conserver à son texte des zones accueillante à la gent masculine tant qu’elle
de silence, l’indétermination propre aux est impubère.
légendes et aux romans que Julien aime par- Ce passage, qui semble avoir sa source
dessus tout : Gracieuse et Tercinet, Till dans l’enfance de l’auteur, se déploie, magni-
l’Espiègle, La Princesse de Clérac. Quelques fié par le temps, la mémoire, en un conte
autres. inquiétant où les femmes sont sorcières, devi-
Au cours de sa visite qui sera la dernière, neresses, maîtresses d’un monde dangereux :
ainsi que le pressent M. Garnier, Julien celui des mots et des pensées. Pour entrer
souhaite n’emporter que ces derniers, « à dans l’écreigne, « le seul endroit où les livres
l’exclusion de tout ce qui était calendriers, ne risquent rien », le tout jeune Julien doit
prédictions, vies de saints et des rois... » passer par « l’étroite ouverture en goulot de
M. Garnier, qui approuve l’exigence de son tourie » où aboutit l’échelle, et une fois en
choix, comprend à ce moment que l’homme bas, dans la caverne, il peut « pisser dans le
discret et misérable qui se tient devant lui est giron de l’une ou l’autre qui le tenait, elle
à même de remplir sa mission, même s’il ne s’en amusait comme d’une mignardise, idem
sait pas la nommer : donner à la population s’il griffait ou mordait ». Chez Pierre Silvain,
analphabète, perdue dans les travaux des vie de l’esprit et vie du corps ne sont pas
champs et les campagnes reculées le goût séparées, au contraire, elles s’exaltent l’une
étrange des « histoires », autrement dit de la et l’autre, révélées à Julien ébloui, suggérées
littérature. et non pas détaillées, délayées.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit dans ce Faut-il enfin le dire ? Le colporteur ne sait
récit fervent, secret et habité : les livres sont PIERRE SILVAIN pas lire. Ce qu’il ose révéler pour la première

12
ROMANS, RÉCITS

fois à son nouvel ami, le grenadier prussien. nouvelle, bien que les livres aient disparu, vous attendre, là où vous allez, plus loin que
C’est le beau de l’histoire : l’enfant trouvé, qu’ils aient été détruits. le bout du monde ? Il répondit d’un trait,
presque sauvage, l’habitant des cavernes, qui Apprenez-moi à lire, lui demande la ainsi que sous le coup d’une illumination :
regarde le monde comme s’il le découvrait à femme qui l’accueille chez elle après un long Celle qui lit les livres. »
chaque instant, est ignorant et innocent mais voyage. Si Julien lui non plus ne sait pas Un récit d’ombre et de lumière, dans la
il en sait plus que quiconque sur le trésor déchiffrer les lettres sur les pages, il sait au lignée de Pierre Jean Jouve, semblable à un
caché des livres. moins que c’est possible et que les livres sous-bois que traverse par endroits le soleil.
Connaissance instinctive et violence du existent. « Le regard de la femme se char- En poète-prosateur, Pierre Silvain sait retenir
désir (des mots et de leur assemblage) le geait d’interrogation. Vous arrivez quand ce qu’il détient. Les moments sur lesquels il
conduisent à une autre rencontre, la troisième même de quelque part ? D’habitude on sait s’attarde, même s’ils sont douloureux, n’en
et dernière, qui prélude peut-être à une vie d’où on vient. Elle réfléchit. Et qui pourrait sont que plus resplendissants.

Les malheurs des Roms


Colum McCann donne un exemple éclatant de l’ouverture du roman irlandais
contemporain à de nouveaux horizons. Après lui, comme après John Banville et
quelques autres, on ne pourra plus parler de nostalgie et de repli sur le territoire
national.

CLAUDE FIEROBE

COLUM McCANN jugée par les siens et condamnée pour trans-


ZOLI gression majeure, « Polluée à Vie pour
trad. de l’anglais (Irlande) par Jean-Luc Piningre Infamie et Trahison de la Cause Rom au profit
Belfond éd., 330 p., 21 euros d’Etrangers » : elle n’est plus ni tsigane ni
gadzi, elle n’est plus rien du tout. Pourtant,
elle reste Rom de cœur, recommence à errer
et, comme le groupe qui l’a exclue, rejette

C
toute forme de récupération : elle détruit les
ertes, McCann est attaché à son pays au originaux de ses poèmes et les bandes de
point d’avoir lui-même toujours magnétophone, elle fuit l’hôpital, reste défini-
l’impression d’écrire « sur un thème irlandais tivement en marge d’un monde qui privilégie
», mais il est sollicité par d’autres cieux : le l’ordre et la norme.
Mexique dans le Chant du Coyote, New York McCann a bien compris que seul le jeu des
dans Les Saisons de la Nuit, la Russie, les perspectives permettait d’approcher au plus
États-Unis, la France, l’Australie dans près la vérité d’une situation aussi complexe,
Danseur, puissante évocation de la vie de où sont mises en danger à la fois la liberté de
Nouréïev. Il dit avoir « trébuché » il y a qua- l’individu et la culture d’un peuple. Alors,
tre ans sur l’histoire de Papusza, dont il ne comme dans Danseur, la distance géogra-
peut se défaire et sur laquelle il amasse une phique et mentale entre l’auteur et son sujet se
abondante documentation. Papusza – ce qui trouve réduite par un jeu subtil où se font
veut dire « poupée » en roumain – de son vrai entendre tour à tour les voix du narrateur, de
nom Bronislawa Wajs, appartenait à une Swann et de Zoli. Alors qu’un autre Irlandais,
famille de harpistes tsiganes. Malgré les inter- Walter Starkie (Raggle Taggle, Adventures
dits que les Roms font peser sur les femmes, with a fiddle in Hungary and Roumania, 1993
elle apprend à lire et à écrire. Elle compose, en ; trad. Les Racleurs de vent, Phébus, 1995),
romani, des poèmes qui sont traduits en polo- n’était qu’un observateur avisé et chaleureux
nais par Jerzy Ficowski et publiés en 1953 : du monde des Tsiganes, une véritable empa-
elle est alors condamnée, exclue de thie lie McCann à Zoli, lui permettant de suiv-
sa communauté par l’Autorité Tsigane re les mouvements de sa conscience, et au
Polonaise. bout du compte de traduire pour le lecteur ce
McCann est resté fidèle à ce canevas pour COLUM McCANN qui peut de prime abord apparaître comme une
conter l’histoire de Zoli qui s’inscrit dans une altérité irréductible, altérité d’une femme
période qui va des années 1930 à l’aube du d’exception et d’un peuple qui nie l’individuel
XXIe siècle. Ainsi se dessine la fresque mer. Swann, qui évoque le personnage de au profit de l’universel.
douloureuse consacrée aux malheurs des Proust bien sûr, avec la prééminence de la A ce titre, McCann occupe une place à part
Roms pris dans la tourmente du nazisme, du mémoire et le rôle des objets dans la convoca- dans la fiction irlandaise d’aujourd’hui. Il sait
communisme et, plus généralement de toutes tion du passé, mais aussi, dans Mefisto, le que ce qu’il a à dire ne peut se dire qu’avec le
les haines et de tous les rejets. Zoli trahit son Swann de John Banville qui lui aussi, traque la langage de ses personnages, que de lui et de
camp en laissant publier ses poèmes, elle trahit vérité des êtres dans les méandres de lui seul il tirera son autorité et approchera au
la culture des Roms et la quasi-sacralité de l’Histoire. Swann ne se sent pas coupable car plus près de la vérité, et, avec hardiesse, il
l’oral, au profit de l’écrit qui, en figeant le il croit sincèrement qu’avec un livre Zoli s’empare des mots mêmes de la poésie tsigane
discours, se prête aux manipulations et aux pourrait sauver son peuple, « comme si les pour écrire une complainte d’errance et de
interprétations tendancieuses, en un mot asser- livres pouvaient arrêter les massacres. douleur :
vit la voix, en la privant de son plein exercice. Comme s’ils pouvaient faire plus que les Lorsque la mort nous aura transformés en
La trahison se consomme par harpes ou les violons ». Devenue une icône pluie,
l’intermédiaire de Swann un journaliste pour le régime communiste, « personnage Nous resterons au bord des nuages
anglais amoureux de Zoli, Swann qui enregis- culte », « poétesse tsigane, la citoyenne idéa-
tre et transcrit ses poèmes avant de les impri- le, la nouvelle femme soviétique », Zoli est SUITE

13
ROMANS, RÉCITS SUITE MCCANN/FIEROBE

Avant de continuer à pleuvoir. misère du monde, un chant dont ni les institu- McCann a écrit un très beau roman, à la fois
Nous resterons dans l’ombre du chêne tions répressives ni les racismes latents ou savant et libéré de toute entrave, ne s’appuyant
blanc déclarés, ni les violences physiques ou menta- sur le réel et sur l’Histoire que pour mieux
Où nous avons marché, les, ne pourront tarir la source. Si la musique donner son envol à l’imaginaire. Un style
Pleuré, marché, au long des chemins. est interdite, on enterre les harpes au plus vibrant donne à voir la texture des choses, à
profond de la forêt et on attend, parce que « sentir les odeurs du monde, et surtout à entend-
Pourtant, de ce livre qui porte toutes les l’espérance est une vieille habitude des Roms re la musique même de la vie : afin de chanter
blessures que les hommes infligent à d’autres ». Zoli est l’incarnation de cette espérance qui l’espoir qui ne meurt jamais, sans hésiter Zoli
hommes parce qu’ils ne pensent pas et ne porte en elle la promesse d’un perpétuel se lève encore une fois, semblable à l’aube qui
vivent pas comme eux, s’élève malgré toute la renouveau. se lèvera jusqu’à la fin des temps.

HISTOIRE LITTÉRAIRE

« C’est elle, la petite morte,


derrière les rosiers »
MAURICE MOURIER

VITALIE RIMBAUD nouvelle entreprise commerciale lointaine et effet pour la première fois de jauger la
JOURNAL ET AUTRES RÉCITS que les dents en question, énumérées par le personnalité de la plus grande des deux
Préface par Jean-Luc Steinmetz « féroce (...) infirme (...) retour des pays sœurs.
Musée Bibliothèque Arthur Rimbaud éd., chauds », qui agonise après l’amputation de Certes, du point de vue purement littéraire,
16 reproductions photo., 125 p., 16 euros sa jambe suite à un cancer du genou, sont des Vitalie n’a rien d’un Arthur femelle. Ses
défenses d’éléphants, on frissonne néan- fréquentes effusions lyriques devant la nature
moins de ces tristes correspondances. ou les beautés de Londres où sa mère et elle
Désespoirs et destins croisés : en somme, sur passent le mois de Juillet 1874 à l’invitation

L
un plan strictement humain, Arthur a aussi intéressée et pressante d’Arthur, sont aussi
e 13 Juillet 1875, Vitalie Rimbaud, fille complètement raté sa vie que la petite sœur conventionnelles que les mièvreries
de Vitalie Cuif dite « la mother » (Arthur) dont seize ans auparavant il a signé, le 19 laborieusement rédigées lors du séjour à
ou « la daromphe » (Verlaine), note dans son Décembre 1875, la déclaration de décès en Roche (5 Avril-Septembre 1873), où la
Mémorial : « Nous partons demain pour tant que « premier frère (.. ) âgé de vingt et un diariste débutante découvre les plaisirs sains
Paris. Quelle joie et quelles émotions ! » Joie ans, professeur ». de la campagne dans la propriété exploitée
de quitter Charleville et d’ouvrir le pesant Or il se pourrait que Vitalie et Arthur aient par les fermiers de sa mère.
rideau lui barrant le vaste monde, après une eu en commun, outre cette « bonne part de Certes aussi et surtout ces exercices de
première escapade qui avait joué le rôle malheur », certains traits de tempérament. style d’une demoiselle provinciale au coeur
d’initiation à l’ailleurs, l’année précédente en Suivie de quelques poèmes classiquement provisoirement ingénu semblent n’avoir, à
Angleterre. Émotions bien compréhensibles médiocres, de lettres affectueuses à Isabelle l’instar de la plupart des documents du même
car le voyage n’a été décidé par sa mère que et du Mémorial précité, rédigé au cours des type (n’est-ce pas, Philippe Lejeune ?), qu’un
pour des raisons médicales qui la concernent. ultimes mois pour célébrer diverses céré- intérêt au mieux socio-historique. Révé-
Il s’agit de consulter un spécialiste parisien à monies du culte marial – en état d’inflation lateurs de l’effroyable chape de bigoterie qui
propos d’une inquiétante tumeur du genou galopante depuis que la thèse de l’Immaculée pèse alors sur les frêles épaules d’une enfant,
sur laquelle la jeune fille trop bien élevée, Conception a été érigée en dogme par Pie IX ils ont au moins le mérite de montrer quel
dans la haine catholique du corps, ne se en 1854, l’année de la naissance d’Arthur – la courage de Sisyphe il a fallu à « l’homme aux
confie jamais dans le même texte, écrit moins publication intégrale de ce Journal permet en semelles de vent » pour s’affranchir, même
pour elle seule que pour ses chères partiellement, de sa « ville natale (...)
« Sépulcrines », les religieuses qui l’ont supérieurement idiote entre les petites villes
élevée et dont elle a la nostalgie. de province » (lettre d’Arthur à Georges
Le Mémorial s’arrête sur ce départ, ou Izambard, 25 Août 1870). On voudra bien se
presque. Son dernier feuillet, écrit avant (ou rappeler toutefois que le garçon surdoué de
après) la révélation sans appel du cancer dont « la mère Rimb » avait, lui, au moins échap-
Vitalie est atteinte, porte seulement ces deux pé au carcan des « Sépulcrines » ou de leurs
lignes énigmatiques : « 111 marronniers sous équivalents virils, comme d’ailleurs son frère
les allées / 63 marronniers autour de la Frédéric, un gentil crétin engagé pour cinq
promenade de la gare. » ans dans l’armée. Sous le second Empire, les
Des chiffres pour se rassurer ? Un monde filles de la petite bourgeoisie dévote n’ont
ordonné, dont on peut encore compter les qu’à courber l’échine.
arbres, est un monde où l’on ne meurt pas Et pourtant. Pourtant cette pauvre Vitalie
« quand on a dix-sept ans » ? En tout cas, le peu géniale et si pitoyablement soumise à sa
lecteur ne peut s’empêcher de songer mère et aux religieuses, si terriblement
sombrement à la dernière numération comme il faut, dont la photographie passée
d’Arthur, qui dicte à son autre soeur Isabelle qui orne la couverture du livre montre la
ce curieux compte bleu le 9 Novembre 1891, silhouette étriquée de pensionnaire, tout
veille de sa mort survenue à l’hôpital de la engoncée dans une robe noire ras du cou, les
Conception à Marseille : « UN LOT : UNE mains trop grandes dont elle ne sait que faire
DENT SEULE./ UN LOT : DEUX DENTS./ gauchement placées, le visage immobile et
UN LOT : TROIS DENTS. / UN LOT : vide d’expression, on la prend à plusieurs
QUATRE DENTS. / UN LOT : DEUX reprises en flagrant délit de révolte.
DENTS. » Oh ! c’est une bien inconsciente pulsion,
On a beau savoir qu’il rêve alors d’une VITALIE RIMBAUD qui ne se manifeste que par certaines crises

14
ROMANS, RÉCITS

de mélancolie farouche ou d’ennui démesuré


qui font écho d’une manière polie au
sempiternel « et je m’emmerde » de son frère,
immortalisé par Verlaine dans ses « Vieux
Coppées » de 1875-76, quand les deux
anciens amants avaient rompu mais
s’intéressaient encore l’un à l’autre.
Ou plutôt, dans ce Journal apparemment
tissu de platitudes, se distinguent plusieurs
phases. En Août 1873, à Roche, Vitalie, qui
n’a que quinze ans, côtoie quotidiennement
un voleur de feu tout juste réchappé du drame
bruxellois du 10 Juillet, où Verlaine a tiré sur
« le gentil Rimbe » puis a été jugé et incar-
céré. Certainement tenue en dehors de toute
l’affaire (1), elle constate seulement que son
aîné de quatre ans est rétif aux travaux des
champs qui la délivrent, elle, de la couture et
du train-train abrutissant de Charleville. Elle
consigne alors avec une touchante gravité :
« Mon frère Arthur ne partageait point nos
travaux agricoles ; la plume trouvait auprès
de lui une occupation assez sérieuse pour
qu’elle ne lui permît pas de se mêler de
travaux manuels. »
Cette occupation, assez sérieuse en vérité,
c’est la rédaction du « livre païen », du « livre
nègre », Une saison en Enfer, auquel
Rimbaud, à ce moment-là, suspendait toute
sa fortune !
Un an plus tard, après l’échec de cet
unique volume publié, Rimbaud est à
Londres, momentanément aux abois, et fait
appel à la famille. Vitalie, quant à elle, a mûri
et son Journal de voyage devient extrême-
ment révélateur. D’abord l’expatriation
l’épouvante, quitter le cocon stérilisant mais
protecteur de Charleville et du catholicisme
(ces diables d’Anglais ne prient pas comme
nous ) constitue la première (ce sera hélas ! la
seule) véritable aventure de sa vie étroite. Et
puis elle étouffe dans l’appartement retenu
par Arthur, s’ennuie férocement le dimanche,
voudrait fuir.
Mais de « très beaux hommes » du régi-
ment des Life Guards de la reine
l’impressionnent, la rencontre fortuite d’un
couple qui s’aime la fait rêver longuement,
bientôt (c’est le jour même du départ, le 31
Juillet, Arthur vient de les quitter pour aller
prendre un poste dont il n’a rien dit, sa mère
pleure), elle laisse éclater l’expression d’un
désir éperdu auquel elle ne sait pas donner de
nom : « Quel effet cela me fait ! Ma nervosité SUR FRANCE CULTURE, LA L’art n’a pas à servir (non serviam est sa devise, ou
a grandi, c’est de l’angoisse à présent. Se LITTÉRATURE C’EST CHAQUE JOUR devrait l’être, comme elle est celle du diable). L’art ne
peut-il que je regrette Londres à ce point, que sert à rien ni ne sert à personne. Il n’a pas davantage à
je me sois attachée à lui sans le savoir, en me Du lundi au vendredi, la tranche de 15 à 16 h est intéresser. Son authenticité (hypohétique) se reconnaît
figurant y souffrir ? Ah ! je serais bien embar- désormais réservée à la littérature, et qu’importe si en à cela même qu’il passe outre à toute utilité et à tout
termes d’audience radiophonique elle est considérée intérêt – quand il ne les conteste pas de part en part.
rassée s’il me fallait préciser, et, surtout, comme la plus mauvaise à l’heure où l’on peut réécou- Contester ou passer outre à l’utilité et à l’intérêt suffit
préciser ma souffrance d’aujourd’hui. » ter les émissions à sa convenance. à définir tout art comme politique, dans un système qui
Mais nous, à qui rien de ce qui touche à Comme La Quinzaine Littéraire, l’émission propo- tient l’utilité et l’intérêt pour ses valeurs
l’auteur des Illuminations, peut-être en se deux parties : une première tranche (15 h-15 h 30) suréminentes ».
grande partie conçues à Londres au cours de dévolue à la littérature proprement dite sous la houlet- (Portrait de l’intermitent du spectacle en supplétif
cette même saison, ne saurait nous demeurer te de Tewfik Hakem, et une seconde (15 h 30-16 h) aux de la domination, nouvelles éditions lignes, 10 euros).
indifférent, comment ne nommerions-nous sciences humaines coiffées par Jacques Munier. Les
revues ne sont pas oubliées et, le vendredi, la bande
pas spleen cette angoisse qui n’a plus rien dessinée se voit même à l’honneur. Une telle variété LES CENTENAIRES SE SUIVENT...
d’enfantin ? Une angoisse de « la vraie vie », méritait bien d’être intitulée : À plus d’un titre.
qui pour eux deux sera toujours « ailleurs », ...et ne se ressemblent pas. Maurice Blanchot, que
et rapproche singulièrement le « fils du s’apprête à fêter la Maison des Écrivains, n’a pas
soleil » de la chétive créature à qui, cet été-là, MANIFESTE CONTRE grand-chose à voir avec René Char fêté tantôt mais il
il offrait fraternellement des glaces. LES SOI-DISANT ARTS VIVANTS crée pareillement une belle unamimité. Pas moins de
11 écrivains (dont Michel Deguy, Jacques Dupin,
Les nouveaux philistins feraient bien de se pencher Patrick Kéchichian ou encore Alain Veinstein) se
1. Mais en juillet, quelques jours à peine après sur la petite plaquette que Michel Surya, le directeur de réunissent pour lire « leur » Blanchot et éclairer son
la tragi-comédie dont le seul personnage actif, en la revue Lignes ressuscitée de ses cendres, signe pour œuvre à partir de ce qui a compté pour eux. France
dehors des deux protagonistes, est la mère trop cette rentrée dans les éditions portant le même nom que Culture se joint à l’opération.
aimante de Verlaine, Arthur a-t-il mis au courant sa revue. N’en citons que l’axiome 88 : « A quoi sert Entrée gratuite au Petit Palais, avenue Winston
l’autre Vitalie, qu’il est venu surprendre à Roche la littérature ? demandait-on il y a trente ans. Est-ce Churchill, 75008 Paris le samedi 22 septembre de
(agréablement, semble-t-il, d’après le Journal de intéressant, demande-t-on plus platement aujourd’hui. 14 h 30 à 17 h 30.
la sœurette) ? On peut en douter.

15
ARTS

Les explosions
des volatiles de la terreur
Né en 1933 au Monténégro, Dado travaille en France depuis 1956 ; il dessine,
peint, sculpte ; il invente des êtres monstrueux. Il imagine l’agitation d’un bestiaire
fantastique, le jaillissement des coulures, les éclaboussures colorées, les formes
inquiétantes, les griffes féroces, les serres déplacées.

GILBERT LASCAULT

CLAUDE LOUIS-COMBET Monténégro, la famine. Dado capturait et en rose, en bleu, le triomphe de la Mort et de
DADO, LES OISEAUX D’IRÈNE tuait des oiseaux. Dans ses souvenirs, il a vu la Terreur (1).
avec des textes de Yanitza Djuric et de Pierre simultanément la mort des humains et celle Dado intitule ses nouveaux dessins
Nahon des oiseaux. Il a connu des volées d’oiseaux (2006) : Les oiseaux d’Irène. Il propose un
La Différence/Galerie Beaubourg, venus d’un ciel tourmenté. Les œufs contien- hommage à Irène Némirovsky (1903-1942) ;
128 p., 60 œuvres (coul.), 20 euros nent des menaces ; ils annoncent des avenirs Elle vécut en Russie, puis en France. Dans les
inquiétants. années trente, elle publia des romans avec un

D ado bouleverse l’histoire naturelle. Il


révèle la vie perturbée. Il représente les
articulations modifiées des vivants, la désar-
ticulation, les montages affolés, les démon-
tages insensés, les jointures interverties.
En 2006, il dépèce un livre : une nomen-
clature des oiseaux, un trésor ornithologique.
Il arrache les feuilles en un vandalisme subtil.
Les grands rehauts de couleur, les gribouillis
agencés, les hachures, les zébrures, les ta-
ches, les touches, la violence méditée du pein-
tre effacent une grande partie de la description
de l’oiseau et transforment l’image.
Le « Hibou » a perdu ses ailes et porte une
chemise de nuit. Le « Rouge-gorge familier »
n’a plus sa gorge rouge. La « Perdrix grise »
se dresse sur un œuf et jongle. Le « Pétrel
Tempête » titube. Le « Lagopède des Alpes »
ressemble au Père Ubu. Tel oiseau est d’un
rose indécent. Le « Chevalier cul-blanc » est
un danseur bondissant. La longue queue de la
Mésange est un nez gigantesque. Le « Pluvier
doré » a une tête de félin. Le « Râle des
genêts » ressemble à une clepsydre bleue. La
« Mésange boréale » est enfermée dans un
sac sanglant. La « Chouette chevêchette »
lève des bras humains et piétine le sol en
cadence. Le « Coucou gris » a des nageoires.
La « Pie noire » sort d’une tombe haute. La
« Chouette de l’Oural » est une farceuse et
son nid est un cube... Dado suggère des
volatiles qui deviennent des fantômes, ou
bien des personnages masqués du carnaval,
des démons, des bêtes de planètes inconnues,
des êtres en partie inachevés.
Ces oiseaux énergumènes de Dado sont à
la fois tragiques et drôles. Souvent, ils
sont ténébreux, emprisonnés, parqués,
enlisés, embourbés. Claude Louis-Combet Dado serait un visionnaire, un constructeur grand succès. En 1942, la police française
les décrit : « A peine peut-on dire qu’ils sont de songes et un anatomiste fiévreux. Il est un l’arrêta. Elle fut déportée à Auschwitz et y
pourvus d’ailes, de ramage et de plumages. tératologue. Sans cesse il relit le Livre de Job mourut du typhus (2).
Ce sont des êtres pesants, statiques, mono- et l’Apocalypse. Il regarde (depuis une vin-
lithiques. » Ils seraient des « êtres en gtaine d’années) les gravures de l’Histoire 1. Les œuvres de Dado seront exposées
douleur, figures de solitude et déchirement, naturelle de Buffon et il propose une Histoire d’octobre à décembre 2007 à Paris dans le Marais
2. En septembre 2007, Olivier Philiponnat et
entités sur identités écartelées entre haine et des catastrophes de la nature, des perturba- Patrick Lienhardt publient La vie d’Irène
compassion » ; ils seraient proches de « leurs tions de la Terre. Il représente la décomposi- Némirovsky (1903-1942), Grasset/Denoël...
frères mazoutés ». tion, la désagrégation, les proliférations, les Denoël a réédité les livres (1929-1933) de la
Claude Louis-Combet rappelle l’enfance excroissances, le chaos baroque, les conta- romancière. L’un de ses inédits s’intitule Suite
de Dado, les années quarante, la détresse du gions, l’expansion hagarde. Parfois il célèbre française (Prix Renaudot, 2004).

16
PHILOSOPHIE

Érudit et pince-sans-rire
Vincent Descombes est l’un des rares philosophes contemporains à maîtriser
véritablement la philosophie analytique et l’histoire de la philosophie – ce que les
Anglo-saxons et les Corses appellent la philosophie continentale. Fin connaisseur de
Wittgenstein, d’Anscombe, il sait, savamment, croiser Louis Dumont et Castoriadis.

CHRISTIAN DESCAMPS

VINCENT DESCOMBES Bien comprendre cette distinction, c’est se existantes. Toutefois, il se méfie d’un Rorty
LE RAISONNEMENT DE L’OURS rendre capable de concevoir une foule – jeune hégélien à sa manière – héritier de
ET AUTRES ESSAIS d’enjeux tout à fait concrets. En d’autres Whitman, qui conçoit l’Amérique comme le
DE PHILOSOPHIE PRATIQUE termes, quand un Breton ou un Berbère récla- territoire incarné de la religion civique. Cet
Seuil éd., 458 p., 24 euros me le droit « individuel » de s’exprimer dans ancrage-là, certes généreux, se condamne à ne
la langue de son choix, il faut entendre – par voir que son propre reflet dans les autres
delà la rhétorique des options, des droits de pays...
l’homme qui, on le sait, ne font pas une poli- Décaper Platon, Aristote, réfléchir – à

D
tique – la voix de l’homme collectif. Par cont- partir de Castoriadis – sur l’auto-institution
ans ce Raisonnement de l’ours – cette re, à l’autre extrême de l’arc politique, le pur des lois, c’est savoir que pour être équitable,
allusion au pavé dont le plantigrade de La libertaire, l’adepte du particulier absolu, le le juge doit dépasser la lettre de la loi, se mett-
Fontaine se sert pour tuer une mouche posée stirnerien contemporain, oublie trop, tout à re à la place du législateur. Pour qu’existe une
sur le visage d’un malheureux – il démêle, son abstraction individualiste, que le lien justice, il est nécessaire de forger un code et
avec jubilation, les erreurs de réflexion, si social ne peut se passer du socle d’une cultu- une jurisprudence, ce mètre de plomb souple.
répandues parmi les sophistiques philoso- re commune. En ce sens, tous doivent pouvoir participer à
phiques contemporaines. Toutefois, notre Descombes nous propose, avec l’institution, à l’interprétation des lois.
érudit, pince-sans-rire, ne renonce aucune- Wittgenstein, de moins chercher les significa- Néanmoins, demander à l’individu de se
ment aux enjeux pratiques. Au fond, il s’agit tions que les usages des termes (don’t ask for placer lui-même à son propre chevet – comme
de nous rendre capables d’établir des ordres the meaning, ask for the use). Quand il le ferait un bon médecin – ce n’est pas, naïve-
de priorité, de hiérarchiser nos choix, nos conteste Rorty, le philosophe américain ment, ordonner à chacun de se dédoubler,
conduites, de retrouver le tranchant d’une récemment disparu, il note que celui-ci repro- d’être un autre ; il s’agit, plutôt, de nous invi-
sagesse pratique. che à la gauche des campus états-uniens de ter à cultiver la vertu de « phronésis », ce
Dans cette série d’essais historiques, dénoncer abstraitement un pouvoir présent jugement sain, créateur, trop banalisé par
moraux, politiques, juridiques, notre auteur partout, soulignant que lutter contre le notre traduction, latine, de prudence.
ne se contente pas de reprendre la vieille Système ne permet guère de modifier les lois Thérapeutique – dans la lignée d’un Locke
opposition wéberienne entre éthique de qui entendait s’embaucher comme manœuvre
conviction et éthique de responsabilité ; méti- capable de déblayer les détritus bloquant la
culeux, il construit ses démonstrations, ses connaissance – cet ouvrage nous convie à
démontages, brique par brique, comme on sait nous détacher des évidences. Dans cette
le faire à Oxford. Mordant, chipoteur diront veine, il ne cesse de ferrailler contre la tiédeur
ses adversaires, il examine les notions reçues courante du relativisme mou, soft.
au laser grammatical. Un exemple. Selon Du reste, si, depuis la Réforme, chaque
qu’on définira le capitalisme par individu est appelé à atteindre une perfection
l’exploitation (Marx), par la rationalisation religieuse supérieure, comment ne pas voir
(Weber) ou par la désimbrication de que ce même mouvement conduit à désen-
l’économie (Polanyi), nos jugements diverge- chanter le religieux lui-même ? Notre temps
ront. Tout bien pesé, il s’agit de s’emparer des aime les pseudo-authenticités. Exprimez-
armes du comparatisme, de réfléchir, avec vous, même si vous n’avez rien à dire ! Soyez
David Wiggins, aux conséquences « d’un artiste, même si vous ne faites pas d’œuvre !
marché qui s’étendant hors de sa sphère Mais, par-delà cet individualisme de paco-
subvertit, en pratique, l’éducation, la forma- tille, qui voudrait visiter un musée dans lequel
tion du caractère (ethical formation), l’esprit chaque citoyen devrait s’exprimer par un
public et le souci de l’environnement ». tableau, à peu près aussi ennuyeux qu’un
A cet égard, prendre au sérieux l’œuvre de diaporama rapporté de vacances ? En d’au-
Louis Dumont, c’est comprendre comment tres termes, l’idéal « expressiviste », pour
l’étude d’autrui, est aussi, et nécessairement, parler comme Descombes, ne reflète, bien
un examen de soi. Loin du relativisme post- souvent, que la stérilité du subjectivisme. En
moderne et de ses paresseux guillemets large- fait, créer une œuvre, c’est, en un sens, renon-
ment saupoudrés, notre philosophe soupèse cer à être un « soi ». Michel-Ange disait : «
les notions, une à une. En fait, ce sont les Pour atteindre l’art, je dois me déprendre de
sociétés qui sont individualistes et non pas moi-même ». Ainsi, chez Proust (1), la diffi-
simplement les braves subjectivités indivi- culté consiste, très précisément, à sortir de la
duelles ! Dans cette perspective – celle de pure sensation esthétique, pour inventer une
Dumont – se faire comparatiste, c’est penser forme, pour « traduire » les magmas dans
avec soin le holisme et son contraire absolu, lesquels nous sommes plongés. L’esthète
l’individualisme. En effet, l’auteur d’Homo pense, benoîtement, qu’être soi dispense du
hierarchicus avance que dans les sociétés travail. A ce stade, l’on sait, trop, qu’être soi-
traditionnelles – holistes – l’accent est mis sur même n’est que banalité. Devant les chefs-
la société dans son ensemble (comme homme d’œuvre, je puis, bien entendu, crier
collectif), alors que pour nous, individualistes « bravo ! » ou « génial ! », comme disent les
modernes, l’être humain, représente
l’humanité et se veut la mesure de toute chose. VINCENT DESCOMBES SUITE

17
PHILOSOPHIE SUITE DESCOMBES/DESCAMPS

jeunes gens. En revanche, La Recherche du est décisif de savoir marquer de véritables circonstances, mais, vous croiserez, là, des
temps perdu consiste, elle, à donner un style, distinctions. raisonnements caustiques. Ainsi, quand le
une force et une forme personnelle à Derrière les questions techniquement philo- généreux programme d’un Bauhaus, mal
l’admiration du grand art ! sophiques, se profile un projet de clarification compris, se dégrade en une entreprise focali-
Méfiant à l’égard du contrat social des enjeux effectifs de la morale, de sée sur un seul principe (gagner beaucoup
d’Habermas, le Raisonnement de l’ours est l’éducation, de la politique. Réduite au mora- d’argent, produire le maximum de grands
réservé à l’égard de ceux qui réclament des lisme, la morale ne vaut rien ; elle n’est alors ensembles au moindre coût), cette caricature
justifications critiques illimitées. Après tout, que prêchi-prêcha, « buonisme », comme devient catastrophique. Pourtant, seul un sujet
sous prétexte que l’erreur est possible, on en aiment dire les Italiens. Par contre, ancrée, susceptible de juger est en mesure de parler
induit, trop rapidement, des généralisations articulée à l’éducation, à la paidéïa grecque – de catastrophe ; sans éducation véritable, un
abusives. Du : « il arrive que je me trompe », cette institution du citoyen cultivé capable citoyen ne pourra jamais établir, en connais-
on infère bien souvent : « je puis me tromper d’agir dans la cité – elle reprend des couleurs. sance de cause, des ordres de priorité. Il
toujours ». Bien sûr, certains ordres ne sont Il en va, ici, d’une justice substantielle ; s’avèrera incapable de formuler des liaisons
pas exécutés ; néanmoins, il est illégitime d’ailleurs, je ne puis être juste sans me préoc- entre l’architecture, l’urbanisme, les modes
d’en déduire qu’aucun commandement ne cuper du bien d’autrui, en tant qu’il dépend de de vie.
l’est jamais ! Ces paresses – cousines de moi. En conséquence, nous nous retrouvons Au fil de cette lecture exigeante, nous
l’attitude de l’âne de Buridan – ces fautes devant des décisions pratiques, politiques. rencontrerons moins des grosses notions que
logiques, si répandues chez les partisans de L’étude de la langue, de la logique, cet art des jeux de langage, incarnés, situés, définis.
l’hyper-réalité, des logiques floues (fuzzy) de raisonner correctement, sont mobilisées Informé, Descombes se souvient du Russell,
sont ici traquées avec ironie. Car, notre contre le monde comme il va. Pour l’heure, il féru de métaphysique, amateur de Leibniz,
monde est inondé de graisse sans graisse, de s’agit toujours de ne pas confondre les faits et qui avançait malicieusement : « de nos jours,
mode anti-mode, de consommation anti- les jugements de valeur. Dans cette perspecti- l’accusation de faire de la métaphysique est
consommation, de marketing vert ! ve, le « que puis-je faire ? » n’est jamais un devenue une accusation du genre de celle que
Aujourd’hui, le manque de différence entre mot d’ordre abstrait : il est appliqué, en situa- l’on porte contre un fonctionnaire dangereux
l’information et le commerce (infomercial), tion, à l’homme, à la femme, à l’enfant... pour la sécurité de son pays ».
entre la culture et le divertissement (infotain- Dans ce livre, vous ne trouverez aucune recet-
ment) entre la participation et la publicité te pour mieux réussir votre vie, développer 1. Descombes lui a consacré un livre : Proust,
(interactive advertising) est si fréquent qu’il votre personne ou demeurer serein en toutes philosophie du roman.

PSYCHANALYSE

C’était au temps où...


MICHEL PLON

PATRICK FAUGERAS guerre mondiale : les conditions qui furent rouerie dont il savait user avec talent dans ses
L’OMBRE PORTÉE alors celles des hôpitaux psychiatriques rapports avec les institutions et les autorités
DE FRANÇOIS TOSQUELLES français durant cette sinistre période et qui se administratives et politiques et aussi d’une
Érès éd., 384 p., 28 euros soldèrent par la mort de près de quarante culture qui dépassait de loin les frontières de
mille malades (Cf. La Quinzaine n° 950) la seule psychiatrie.
participèrent d’un premier sursaut de la part Le livre construit par Patrick Faugeras ne
d’un certain nombre de psychiatres et le se veut pas une biographie de Tosquelles
mouvement trouva rapidement sa place dans mais bien une mosaïque de témoignages qui,

Jd’Almeida
le frayage ouvert par le souffle réformateur et de par leurs contrastes, de par les récits et les
ean Ayme, Jean-Pierre Boulhol, Maurice progressiste qui, prenant le relai de la anecdotes auxquels ils donnent lieu, nous
Capul, Hélène Chaigneau, Bràulio Résistance, se déployât à partir de 1945. font pénétrer dans le quotidien de la pratique
e Sousa, Monique Davie, Pierre Psychiatre catalan né en 1912, François de celui dont Roger Gentis dit qu’il savait
Delion, Maurice Despinoy, Jean-Claude Tosquelles prend son premier poste dans « déconner » avec talent et dont d’autres
Forestier, Roger Gentis, Antonio Labad l’hôpital psychiatrique de sa ville natale, soulignent que plus qu’un maître, position
Alquezar, Josée Manenti, Ginette Michaud, Reus, en 1935, l’année de la création du qu’il refusait, il était un révélateur de talents,
Michel Minard, Jean Oury, Jacques Pineau, POUM (Parti ouvrier d’unification marxiste) quelqu’un qui, en créditant ses interlocuteurs
Jean-Claude Polack, Danielle Roulot, auquel il adhère pour bientôt participer à la de capacités égales aux siennes, libérait les
Enrique Serrano, Huguette et Pierre Souchon, guerre civile espagnole et être contraint de initiatives et apprenait à ses collaborateurs,
Mireille Tosquelas, Fernando Vicente. quitter l’Espagne en 1939. Il se retrouve alors quels qu’ils soient, l’art d’oser.
Pardon ! Pardon pour cette énumération de interné au camp de Septfonds où il créera un Plus d’un des interlocuteurs de Patrick
noms dont certains ne vous diront peut-être service psychiatrique avant de gagner Faugeras le souligne, la psychothérapie insti-
rien. Mais il fallait impérativement tous les l’hôpital de Saint Alban en Lozère avec... la tutionnelle, une praxis bien plus qu’une
nommer, leur rendre hommage, les remercier thèse de Lacan sous le bras ! théorie, une praxis qui mit en avant ces prio-
d’avoir répondu avec passion et émotion aux Hôpital de Saint Alban ! Sorte de citadelle rités dont on aurait tort de croire qu’elles sont
questions que leur posait Patrick Faugeras au cœur d’un des départements les plus aujourd’hui un bien définitivement acquis, à
soucieux de faire revivre avec eux, à travers pauvres de France, qui va devenir d’une part savoir l’écoute des sujets souffrants et la
leurs témoignages, le profil de celui qui un lieu d’accueil et de cachette pour nombre création de conditions à même de leur donner
donna avec d’autres, mais mieux et avant de résistants – Georges Canguilhem y la parole et de les insérer dans la vie
d’autres, sa fougue, sa rage et son âme à ce séjournera mais aussi Paul Eluard – et d’autre de l’établissement où ils vivent, cette
courant de pensée, à cette pratique de la part le berceau, plus ou moins légendaire, de psychothérapie institutionnelle marchait
psychiatrie qui prit le nom de psychothérapie cette psychothérapie institutionnelle qui « sur deux jambes » à l’instar de Tosquelles
institutionnelle. bénéficiera de la présence de Tosquelles, de lui-même, à savoir le marxisme d’une part, la
En réalité, c’est en 1952 que le terme appa- son expérience et de son tempérament de psychanalyse de l’autre. Impossible tout au
raît pour la première fois mais la pratique lutteur tout à la fois bourru, voire coléreux long de cette lecture d’oublier aussi bien les
qu’il désigne lui préexiste depuis la seconde mais aussi porteur d’un humour rare, d’une luttes politiques et sociales des quelques

18
PSYCHANALYSE

trente années qui suivirent la Libération, que considérer l’homme Tosquelles et ce courant
la place tenue, pour Tosquelles et pour tous de la psychiatrie comme autant de « vieilles
ceux qui travaillèrent avec lui, par la psy- lunes » qui auraient fait leur temps : pour
chanalyse et par Lacan, l’homme et l’œuvre Faugeras il n’y a pas lieu là de tergiverser ; il
qui s’élaborait alors. faut souligner sans la moindre hésitation que
Le parcours de Tosquelles et celui, intrin- de telles positions ne sont rien moins que
sèquement mêlé, de la psychothérapie institu- « ridicules », ignorantes du fait que l’on ne
tionnelle, participent désormais de ce que peut confondre l’histoire de la pensée et les
l’on peut bien appeler le patrimoine des accidents de l’histoire, ignorantes plus encore
communautés psychiatrique et psychanaly- de ce que l’impasse faite sur le sujet, par trop
tique contemporaines, ils devraient aujour- facilement remplacé par l’individu quand ce
d’hui, alors que l’idée même de sujet est mise n’est pas par « l’usager », repose sur une
en cause, constituer une référence incon- conception instrumentaliste inéluctablement
tournable. Cela pourtant ne va pas de soi. porteuse de perspectives intolérantes, de
Freud et la grille de lecture marxiste plus visées hégémoniques conduisant à des
encore ne sont pas en odeur de sainteté. Si ce pratiques d’exclusion. Tosquelles était aux
bel ouvrage peut donner à plus d’un antipodes de telles conceptions et tous ceux
l’occasion de découvrir aussi bien Tosquelles qui ont contribué à cet exceptionnel
que la psychothérapie institutionnelle, il est hommage ne mangent pas de ce pain là, ils
aussi l’occasion pour Patrick Faugeras de continuent le combat, il faut s’en réjouir.
répliquer avec justesse à ceux qui tendent à FRANÇOIS TOSQUELLES

HISTOIRE

L’Allemagne tombe la chemise


Une question sur le monde germanique, besoin de clarifier un terme, découvrir dont Jan-Holger Kirsch (Humanities. Sozial-
und Kulturgeschichte, juin 2001) ont
des lieux de mémoire d’outre-Rhin sous un autre jour, voici deux ouvrages qui souligné que certains thèmes relèvent plutôt
devraient vous aider à trouver réponses à vos questions : d’un côté les Mémoires alle- de l’histoire culturelle que de l’histoire des
identités.
mandes, de l’autre le Dictionnaire du monde germanique. Destinées au néophyte L’édition française présente un choix de 33
comme au spécialiste, les deux sommes sont le fruit de recherches françaises et articles sur les 121 de l’édition allemande.
Pour le lecteur français, le sommaire relève
allemandes. d’un subtil mélange entre présentation de
sujets identifiés comme « allemands », de
thèmes populaires allemands inconnus et de
regards extérieurs tout en laissant de côté les
DAGMAR SOLEYMANI
Heinrich Heine, Rhin et autres Bayreuth
MÉMOIRES ALLEMANDES connotations changeantes selon les époques estampillés comme allemands dans
Sous la dir. d’Étienne François et Hagen Schulze et les spectateurs. l’Hexagone. La découverte des lieux de
trad. de l’allemand par Bernard Lortholary et L’édition allemande parue en 2001 a été mémoire aurait cependant gagné à être
Jeanne Étoré saluée par la critique, même si le choix des appuyée par une carte de l’Allemagne plus
coll. Bibliothèque illustrée des histoires
Gallimard éd., 796 p., 65 euros

L es Mémoires allemandes s’inscrivent


dans la lignée des « Lieux de mémoire »
français, dirigés par Pierre Nora et publiés
par Gallimard (coll. « Bibliothèque illustrée
des histoires », 1984-1992). Transposer cette
approche à l’Allemagne était cependant un
pari osé sachant qu’outre-Rhin le concept
d’État-nation est à la fois historiquement
récent et très malmené par la rupture de
civilisation que représente le IIIe Reich. Les
auteurs – historiens, linguistes, journalistes –
européens, israéliens et américains, sous la
direction d’Étienne François et Hagen
Schulze, grands spécialistes de l’histoire
comparative européenne, mettent à profit le
jeu des miroirs en croisant les approches HANS ET SOPHIE SCHOLL ET CHRISTOPH PROBST
– pluridisciplinaires – et les regards – compa- AVANT LEUR EXÉCUTION COMME RÉSISTANTS DE « LA ROSE BLANCHE »
ratifs. Le miroir, subterfuge des contes de
Grimm pour refléter à la fois contenant et thèmes a pu être critiqué pour être notam- précise pour le lectorat français.
contenu, réalité et interprétation, s’avère être ment le miroir du monde bourgeois occiden- Le chapitre « L’Allemagne à la recherche
un excellent outil dans l’analyse des lieux de tal voire berlinois depuis la création de la d’elle-même » présente au lecteur une
mémoire qui revêtent tantôt une valeur nation allemande (Klaus Grosse Kracht,
matérielle tantôt une valeur immatérielle aux IASL, mai 2002) au XIXe siècle. D’autres SUITE

19
HISTOIRE SUITE MÉMOIRES ALLEMANDES/SOLEYMANI

analyse de la réception du texte de Tacite « 1919. Le monde économique y tient égale- terminer par le premier geste de pardon d’un
La Germanie », en passant par la chanson des ment sa place avec les explications sur le chancelier allemand dans le contexte de la
Niebelungen jusqu’à la Réformation et la terme « Made in Germany », qualifiant au réconciliation entre l’Est et l’Ouest dans les
redécouverte de la Wartburg par Goethe départ les marchandises (contenant) alleman- années 1970.
enjambant ainsi plus de 1 700 ans d’histoire « des importées en Angleterre pour devenir La partie « Division et unité » détaille le
allemande ». Fidèle au jeu des miroirs, le ensuite un gage de qualité du contenu. Ou rôle important de Berlin dans la construction
encore de la Volkswagen, symbole de la réus- de l’identité allemande. La porte de
site allemande à l’intérieur comme à Brandebourg, le Reichstag, architectures de
Pars pro toto, l’extérieur de l’Allemagne.
« La petite patrie et les royaumes
la monarchie prussienne, côtoient le mur et le
palais de la République, vestiges disparus de
totum pro parte intérieurs » découvrent des textes et des lieux
populaires, expliquent les éléments fédéra-
la RDA, ainsi que le mark et l’État social,
symboles de l’empire allemand, mais aussi
teurs nationaux comme le football et présente de la République de Weimar et de la RFA.
Bach là où l’on s’attendait à Wagner. Le Berlin, comme creuset de l’État social, joue
regard extérieur sur un territoire « La château « Neuschwanstein » de Louis II tient alors un rôle précurseur au sein des Etats alle-
Germanie » se confond avec la réappropria- ici une place bien particulière car construit mands et de l’Europe.
tion d’un château médiéval, haut lieu de la par un roi démuni de ses pouvoirs depuis la Force est de constater que nommer les
Réformation, par un auteur allemand. création du Reich en 1871 et véhiculant des mémoires allemandes – lieux, événements,
Au chapitre de « La puissance et de la valeurs médiévales chères à la nation alle- objets, textes –, inscrire leur évolution dans le
gloire », les lieux de mémoire sont définitive- mande, mises en scène par Wagner et depuis temps, découvrir leur caractère symbolique
ment ceux des temps modernes avec comme identifiées et réappropriées comme telles par sont quelques-uns des miroirs utilisés pour
« père fondateur » Napoléon qui remodèle les touristes du monde entier. faire émerger des lieux de mémoire, inscrits
l’échiquier géopolitique des Etats allemands La politique et sa symbolique dominent le dans la conscience collective allemande et
contribuant à long terme à leur unification. chapitre intitulé « Crime et châtiment » allant interprétés à l’aide de l’histoire comparative.
Pour preuve « la ville de Weimar » qui est le de la perception de la fin de la Première Et c’est là l’intérêt principal de cet ouvrage
symbole de la nation culturelle allemande Guerre mondiale en passant par le troisième collectif qui évite tout nombrilisme. Au
avec ses écrivains Goethe et Schiller mais Reich avec le culte du Führer, le génocide, la contraire, il sollicite la complémentarité des
aussi de la première République allemande, résistance allemande et l’exode des interprétations et analyse systématiquement
au destin tragique, fondée dans ses murs en Allemands des régions orientales pour contenant et contenu.

DICTIONNAIRE » à l’aide d’abstracts et de biographies, tatives du triptyque « Kultur », « Zivilisation »


DU MONDE GERMANIQUE complétés par une quarantaine de cartes. et « Bildung » éclairent le concept de l’ouvrage.
Cependant le dictionnaire sait aussi surprendre Pour la « Kultur », citant Michel Espagne et son
Sous la dir. d’Élisabeth Décultot, avec (en s’intéressant à des thèmes aussi variés
Michel Espagne et Jacques Le Rider abstract sur l’histoire de la Galerie de peintures
que) l’influence de la littérature américaine en de Dresde, depuis sa fondation en 1722. Cette
Bayard éd., 1308 p., 149 e (en librairie le 27 sept.) Allemagne, Pierre l’ébouriffé (Struwwelpeter),
(129 a jusqu’au 31/01/08) collection a été « progressivement érigée au
les Allemands en France, l’être-en-soi de Kant, rang d’un mythe », et ceci grâce aux récits de
le calcul différentiel et intégral, la civilisation ses visiteurs dont Goethe, les frères Schlegel,
française dans la pensée allemande, les Stendhal ou Dostoïevski. L’écrit forme un
ébénistes allemands en France, le néerlandais, vecteur faisant de la Galerie, sa collection et

5savoir
le théâtre radiophonique, Hollywood, le jardin, son bâtiment, un lieu de mémoire du monde
00 entrées pour apporter une réponse à la spectroscopie. germanique. Relatif à la « Zivilisation », même
« Tout ce que vous avez toujours voulu Trois chercheurs français du « monde si elle n’est surtout pas que géographique,
sur le monde germanique sans jamais germanique » sont à l’origine de cet ouvrage : Jacques Le Rider s’interroge sur la notion de
oser le demander », pour paraphraser Woody Élisabeth Décultot, spécialiste de l’esthétique « Mitteleuropa », qui, du Saint Empire romain
Allen. Voici le fil conducteur de ce dictionnaire allemande, Michel Espagne, spécialiste des germanique à aujourd’hui, forme « une carte
qui touche à tout : les arts, le droit, l’économie, transferts culturels franco-allemands, et mentale » aux contours mouvants. Force est de
la géographie, l’histoire, la littérature, la Jacques Le Rider, spécialiste de la culture vien- constater que la sémantique est alors révé-
philosophie, la politique, la religion, les noise. Ils ont dirigé, ensemble avec le comité de latrice et des évolutions politique, religieuse,
sciences et la société. Comme l’expliquent dans rédaction, plus de 300 auteurs d’ici et d’outre- économique et culturelle qui se chevauchent et
leur préambule Élisabeth Décultot, Michel Rhin, et ceci pendant dix ans. Plusieurs généra- de la position géopolitique de l’observateur.
Espagne et Jacques Le Rider, le cœur de tions de spécialistes du monde germanique, Pour la « Bildung » prenant l’analyse
l’ouvrage est la culture qui dans le monde historiens, juristes, linguistes, germanistes, se d’Élisabeth Décultot concernant les études alle-
germanique revêt divers aspects sous les termes sont prêtés au jeu et livrent là une somme mandes (« Germanistik ») en Allemagne qui
désignés de « Kultur » , « Zivilisation » et destinée au public français. Il y a la jeune garde comprennent les études littéraires et
« Bildung ». Les directeurs de l’ouvrage notent avec Johanna Faerber (géographie), Hervé Joly philologiques et y sont « considérées comme
que « ces termes,..., possèdent en outre une (histoire), Anne-Marie Pailhès (littérature), une pièce maîtresse des sciences humaines ».
histoire franco-allemande ». Cette dernière Frédéric Patras (mathématiques), des historiens Car en l’absence d’État-nation jusqu’en 1871,
constitue par ailleurs la colonne vertébrale du de l’Institut historique allemand à Paris comme la langue allemande était l’élément fédérateur
dictionnaire, en ce sens que chacun des thèmes Stephan Martens, Horst Möller, Andreas pour créer une identité nationale. Depuis
bénéficie d’une analyse multiregard, français et Wirsching, des chercheurs aguerris comme quelques années, elle tend vers de nouveaux
allemand, prenant en compte les besoins Michel Hau (histoire), Jean-Loup Bourget objectifs, les sciences des médias et de la
d’informations annexes du lectorat français. (cinéma), Mathias Kaufmann (éthique), culture. En France, les études allemandes, avec
D’un côté la culture comme fil d’Ariane, de Christine Mengin (histoire de l’art), Günter une première chaire en 1901, sont consacrées à
l’autre le « monde germanique » qui comprend Oesterle (germaniste), Philippe Fritsch (socio- la littérature et la culture allemandes. Après un
ici l’Allemagne, l’Autriche et la Suisse logue), Thomas Würtenberger (juriste), tous premier âge d’or pendant l’entre-deux-guerres,
alémanique, un espace linguistique mouvant responsables d’une ou plusieurs entrées. les germanistes français jouent à nouveau un
qui a reçu et donné à ses voisins. L’exhaustivité Francophone ou germanophone, leur regard est rôle très important dans les relations intel-
étant impossible pour une telle entreprise, systématiquement double pour analyser le lectuelles franco-allemandes depuis 1990.
l’accent a été mis sur une approche ency- contexte allemand et pour expliciter la percep- Le Dictionnaire du monde germanique est
clopédique pour chacune des entrées, abordées tion française (voire européenne) en terminant unique en son genre en France. Les regards
au long cours (souvent sur plus d’une page) et par quelques mots sur l’évolution future et par croisés qu’il propose incitent à prolonger la
signées par le contributeur. En intitulant leur un choix de références bibliographiques lecture et forcent à une découverte plurielle du
ouvrage dictionnaire, les auteurs font preuve majeures, souvent françaises et allemandes. monde germanique.
d’une grande modestie. De la langue gothique Cependant ces dernières datent dans leur D. S.
(IVe siècle) à Christa Wolf, du mysticisme majorité des années 1990 ou avant et ne tien-
rhénan à Benoît XVI, de Charlemagne à Angela nent pas compte des productions ultérieures. Dagmar Soleymani, spécialiste des relations
Merkel, pour ne citer que ces quelques trames, Les directeurs du dictionnaire ayant signé économiques franco-allemandes au XIXe siècle,
le dictionnaire analyse la « culture germanique chacun plusieurs contributions, celles représen- travaille pour la presse sociale et d’entreprise.

20
ÉCONOMIE POLITIQUE

Un intellectuel indien cosmopolite


face à l’Inde et au monde
Amartya Sen est probablement, de tous les intellectuels indiens contemporains,
celui qui est le plus connu à l’étranger. Indien cosmopolite, il a gardé un lien profond
avec son pays d’origine. Prix Nobel d’économie en 1998, ce savant est loin d’avoir
limité ses recherches à la discipline économique.

CLAUDE MARKOVITS

AMARTYA SEN interrogation, qui ne diminue en rien la valeur et entend démontrer que l’Occident est loin
L’INDE du livre d’Amartya Sen, dont je recommande d’avoir eu un monopole de la libre discussion
Histoire, culture et identité la lecture à nos dirigeants, tant il met en des idées. Dans un raccourci saisissant, il
trad. de l’anglais par Christian Cler pièces les pseudo-évidences dont s’inspire rappelle qu’à l’heure même où Giordano
Odile Jacob éd., 418 p., 39 euros hélas trop souvent le discours politique quand Bruno était brûlé à Rome comme hérétique
il évoque la question de l’identité. pour ses idées hétérodoxes, l’empereur
IDENTITÉ ET VIOLENCE
Dans le second ouvrage, intitulé en anglais Moghol Akbar organisait à sa cour un grand
trad. de l’anglais par Sylvie Kleiman-Lafon
The Argumentative Indian (l’Indien raison- débat entre les tenants de toutes les religions
Odile Jacob éd., 300 p., 23,90 euros
neur), bien platement traduit en français par de son Empire, musulmans sunnites et
l’Inde : Histoire, Culture et Identité, Sen chiites, hindous, jains, chrétiens (des pères
présente sa vision de l’Inde d’aujourd’hui Jésuites portugais), zoroastriens, juifs, et
confrontée aux défis de la globalisation. Son même tenants de l’athéisme ! Événement qui

C
grand mérite est de replacer la situation fait écho à celui qui s’était déroulé quelques
ertains de ces ouvrages avaient déjà fait contemporaine dans le cadre d’une histoire vingt siècles plus tôt, quand l’Empereur
l’objet de traductions françaises, mais la intellectuelle de l’Inde envisagée sur la Maurya Asoka, converti au bouddhisme,
parution presque simultanée chez Odile longue durée. En effet, pour Sen, ce qui fait avait organisé un concile bouddhiste au cours
Jacob des traductions de deux de ses livres l’originalité de l’Inde, c’est l’existence d’une duquel les tenants de différentes écoles de
les plus récents, Identité et Violence, et l’Inde tradition millénaire de débat et de contro- pensée avaient pu confronter leurs points de
: Histoire, Culture et Identité, est une bonne verse, qui ne le cède en rien à celle de vue en toute liberté.
occasion, pour le lecteur français, l’Occident, qu’on crédite trop souvent Face aux tenants d’un nationalisme hindou
d’approfondir sa connaissance d’une pensée d’avoir été le lieu unique de la genèse de la agressif (qui furent au pouvoir en Inde entre
féconde et originale. liberté de pensée. Sen s’élève à juste titre 1998 et 2004 avec le parti BJP) et d’un fonda-
Dans le premier de ces livres, Sen nous contre cette vision réductrice, fondée sur une mentalisme islamique non moins intran-
livre une réflexion de fond sur l’un des pro- ignorance souvent profonde de l’histoire sigeant, il défend l’idée d’une Inde
blèmes majeurs de notre planète « mondia- intellectuelle des cultures non-occidentales, historiquement multiculturelle, riche même
lisée », le rapport entre identité et violence. de sa diversité et que la réduction au statut de
Prenant le contre-pied de la thèse de Samuel « nation hindoue » appauvrit et caricature. Il
Huntington sur le « choc des civilisations », il décèle une lignée d’esprits libres courant
s’attache à déconstruire la notion d’une iden- depuis des figures historiques d’empereurs
tité unique fondée sur la prééminence exclu- comme Asoka et Akbar jusqu’au grand poète
sive d’une affiliation religieuse, favorisée par bengali Rabindranath Tagore, qui ont
le politologue américain, pour mettre l’accent profondément marqué l’Inde de leur
sur la diversité des appartenances de tout empreinte.
individu. Mais, outre Huntington, ses cibles Bien qu’on sympathise avec cette vision
sont également les tenants du communau- large du passé de l’Inde, on ne peut cacher
tarisme, les hérauts d’un certain multicultu- qu’elle pose quelques problèmes à un histo-
ralisme, ainsi que les altermondialistes. rien, car Sen, qui n’est pas historien, ne peut
On suit avec délectation ses brillantes éviter parfois de tomber dans un certain
démonstrations qui mêlent la rigueur anachronisme quand, par exemple, il qualifie
théorique de l’économiste et l’humour d’un de « laïque » la vision d’Akbar. Or tout
observateur qui se meut avec aisance dans le indique que la tolérance pratiquée par ce
monde divers d’aujourd’hui. Bien qu’il fonde souverain remarquable à l’égard de ses sujets
avant tout son propos sur une puissance de non-musulmans, relevait plus d’un calcul
raisonnement elle-même appuyée sur une politique astucieux que d’une vision « laï-
érudition souvent prodigieuse, Sen mobilise ciste » au sens moderne du terme. Bien qu’on
aussi son expérience personnelle de Bengali perçoive l’Inde en Occident, depuis la pério-
hindou marqué par les massacres intercom- de romantique, avant tout comme une source
munautaires du temps de la Partition de 1947 de haute spiritualité, Sen nous rappelle que la
entre Inde et Pakistan. On est facilement contribution de l’Inde à la civilisation
convaincu, voire conquis, par l’exercice, universelle, ne se réduit pas à des spécula-
mais reste une question lancinante à laquelle tions religieuses, aussi sublimes fussent-elles,
le prix Nobel n’a pas de véritable réponse à mais s’étend au domaine « laïc » de la
apporter : pourquoi ces identités exclusives connaissance scientifique. Rappel utile s’il en
mortifères (musulman, hindou, Hutu, Tutsi, est.
etc.) peuvent-elles, dans certains moments Il est difficile de rendre compte d’un
cruciaux, s’imposer à des foules d’hommes ouvrage aussi foisonnant, qui aborde de
comme des évidences et dicter des actions nombreux aspects de l’histoire et de la
dont la violence devient facilement barbare, culture indiennes. On apprécie particulière-
débouchant sur des formes de génocide ? ment les articles qui tentent de dresser un
Question qui se posait déjà bien entendu à
propos de la Shoah. On en restera à cette AMARTYA SEN SUITE

21
ÉCONOMIE POLITIQUE SUITE SEN/MARKOVITS

bilan de l’Inde depuis son indépendance dans attire bien l’attention sur les immenses pro- l’une des pensées fortes de notre temps,
le domaine politique, économique et social. blèmes qui demeurent et qui risquent de faire marquée par un humanisme de bon aloi, et un
Car ils fournissent un contrepoint utile aux obstacle au progrès de l’Inde dans les optimisme raisonné quant à l’avenir commun
contributions journalistiques parfois un peu prochaines années. de notre humanité.
hâtives sur « l’Inde qui décolle », qui se Au total ces deux livres forment un ensem-
multiplient depuis un ou deux ans dans nos ble passionnant qui permet au lecteur Claude Markovits, historien de l’Inde, est
gazettes. Sen, tout en reconnaissant les français, souvent mal informé sur l’Inde, de l’auteur de la dernière biographie à ce jour sur
progrès économiques réalisés par l’Inde, combler une lacune et de découvrir aussi Gandhi.

J.K. Galbraith de l’économie et de la finance, et même du


bon sens, avaient radicalement et définitive-
ment changé. La bulle internet et, tout récem-
ment, la débâcle du marché hypothécaire «
subprime » ont confirmé depuis que « plus ça
NICK VANSTON change, plus c’est pareil ».
Dans La République des satisfaits,
J.K. GALBRAITH lecteur n’est guère plus avancé qu’au départ pamphlet socio-économique d’un style
ÉCONOMIE HÉTÉRODOXE et ne tire de sa lecture aucune indication sur inusité, Galbraith explique que la plupart des
Seuil éd., 1024 p., 35 euros la façon dont les relations de pouvoir pour- citoyens des États-Unis (et d’ailleurs) sont
raient évoluer dans l’avenir. dans l’ensemble satisfaits de l’ordre existant,
L’Économie en perspective est un où les programmes sociaux s’occupent des

T
historique impressionnant des idées et poli- malades et des chômeurs, où des individus
out au long de sa carrière, des années 30 tiques économiques de l’époque romaine à la incroyablement riches sont convaincus de
jusque dans les débuts du XXIe siècle, fin du XXe siècle. Moins détaillé que la volu- mériter leur bonne fortune, où les moins
J .K. Galbraith a multiplié les activités. Ce mineuse Histoire de l’analyse économique de fortunés n’aspirent qu’à devenir riches eux
grand (2m05) et élégant Canadien, auteur de Schumpeter, et beaucoup plus facile à lire, il aussi et résistent à toute tentative d’augmenter
plus de 30 ouvrages, a pris part à plusieurs couvre à peu près le même terrain, mais dans les impôts pour aider les plus démunis, tout en
Commissions gouvernementales américaines, une perspective idéologique radicalement soutenant avec enthousiasme toute nouvelle
représenté l’administration Kennedy comme différente. Il souligne le rôle de la révolution dépense consacrée à la défense.
ambassadeur en Inde, enseigné les sciences industrielle dans l’avènement d’une période Précis d’histoire économique du XXe
économiques à Harvard et présidé l’American continue de croissance économique, met en siècle, Voyage dans le temps économique
Economic Society. Sa connaissance ency- avant l’analyse marginale élaborée par expose tour à tour la catastrophe politique et
clopédique de l’histoire de la pensée et des Marshall pour expliquer la formation des humaine que fut la Première Guerre mondia-
politiques économiques, son intérêt pour les prix, et explique que la révolution keyné- le, la folie des réparations de guerre où
questions sociales, son expérience pratique de sienne est à l’origine de la nouvelle discipline l’Allemagne n’a pu honorer ses obligations
l’interface entre la théorie économique et son qu’est la macro-économie. Chose étrange, financières qu’en sapant l’économie des
application au monde réel et, surtout, son style bien qu’écrit en 1987, il fait à peine mention nations victorieuses, la désastreuse dépres-
attrayant ont fait apprécier ses livres bien au- du phénomène déjà émergeant de la « globa- sion aux États-Unis dans les années 30 (et
delà de la sphère des économistes. Il n’a lisation », et en particulier de l’entrée fracas- avant cela au Royaume-Uni), l’extraordinaire
jamais hésité à mettre en cause la « sagesse sante sur la scène mondiale des industries en relance de la production industrielle dans ces
conventionnelle » (l’expression est de lui) rapide expansion de la Chine et des autres deux pays durant les années 40, et les accords
notamment l’idée que toute politique ou insti- « Tigres asiatiques ». d’après-guerre, où l’on s’est retenu
tution favorables aux riches et aux puissants La Brève histoire de l’euphorie financière d’accabler économiquement les puissances
serait bonne par nature et que toute tentative est un récit réjouissant de l’histoire de la bulle de l’Axe, ouvrant la voie dans la plupart des
pour les changer mènerait au chaos. Les à travers les âges, des tulipes néerlandaises du pays du monde à la période de croissance la
modèles de marché des économistes néo-clas- XVIIe siècle au crash de la bourse de Tokyo plus rapide et la plus longue de l’histoire
siques établis lui paraissaient trop axés sur la en 1990. A chaque nouvel épisode, les documentée - et ce, grâce, au moins en partie,
mathématique, à cent lieues des préoccupa- contemporains étaient persuadés que les lois aux bons conseils d’économistes comme
tions économiques et sociales du citoyen Galbraith.
moyen. De leur côté, ses collègues Enfin, Pour une société meilleure est un
l’accusaient de mal appréhender le fonction- manifeste personnel sur la façon dont on
nement du secteur privé au sein d’une pourrait et on devrait changer les politiques
économie moderne, et de privilégier dans ses économiques et sociales pour faire naître une
écrits la forme au détriment du fond. La sélec- société libérée de la pauvreté, des inégalités
tion d’essais présentée ici illustre bien la criantes et des crises économiques. Il
diversité de ses centres d’intérêt et les thèmes s’appuie sur la conviction que la politique
qui lui tenaient à cœur. budgétaire et les programmes sociaux
Le titre de l’ouvrage, Économie hétéro- peuvent stabiliser la demande et promouvoir
doxe, annonce son positionnement. Les écrits la croissance, les politiques monétaires ne
qu’il rassemble datent des années 80 et 90, jouant à cet égard qu’un rôle secondaire.
sont probablement moins connus, et ont sans Mais la plupart des pays européens s’y sont
doute eu moins d’influence, que ses livres essayés, et beaucoup s’en sont mordu les
précédents – La crise économique de 1929 doigts, se trouvant confrontés à une crois-
(1954), L’ère de l’opulence (The affluent sance faible, une inflation galopante et à de
society, 1958) et Le nouvel État industriel graves crises des paiements, et accumulant
(1967). des déficits budgétaires insoutenables. Ces
Dans L’anatomie du pouvoir, Galbraith politiques inspirées par la pensée de Keynes,
distingue trois types de pouvoir – celui de mais appliquées naïvement, ont dû être aban-
dissuader, celui de rétribuer et celui de données, non pour des raisons idéologiques
persuader – illustrant sa thèse de nombreux mais parce qu’elles ne fonctionnaient pas.
exemples tirés d’époques et de sociétés très Galbraith semble ne pas l’avoir remarqué.
diverses. Chacun de ces pouvoirs est façonné (trad. de l’anglais par Sylvie Vanston)
par les institutions et les personnalités qui
l’exercent. La taxonomie élaborée par Économiste anglais, Nick Vanston a enseigné à
Galbraith s’avère utile et difficile à remettre l’Université d’Oxford et exercé des focntions de
en question. Au bout du compte, toutefois, et responsabilité au sein du Département
mis à part l’intérêt des exemples cités, le J. K. GALBRAITH économique de l’OCDE à Paris.

22
CINÉMA

Vivement l’automne Que reste-t-il


de nos amours ?
La rentrée est donc bien là, après cette anti-canicule qui a permis aux ELI LOTAR
Parisiens, loin de « ces pays imbéciles où jamais il ne pleut » qu’agonisait Brassens, UNE PARTIE DE CAMPAGNE
PHOTOGRAPHIES DU TOURNAGE
de compléter leurs manques en assaillant les salles de cinéma, les musées et les cabi- sous la dir. de Guy Cavagnac
L’Œil éd., 128 p., 30 euros
nets de lecture. Excepté les rétrospectives que nous annoncions en juillet dernier
(Mizoguchi, Oshima), la récolte fut maigre : les programmes d’été et leurs films sacri- « Je connais peu de films qui imposent
fiés recèlent d’habitude quelques pépites à destination des orpailleurs patients. Mais avec une évidence aussi déchirante ce sens de la
peu de trouvailles cette année, sinon, secteur français, En souvenir de nous, de Michel beauté de l’univers, de tout ce qui s’ébroue et
frémit à son contact, beauté grossière en
Leviant, variation subtile et fragile autour de la disparition (les mêmes actrices, moins apparence, en réalité subtilement décantée, et
une, filmées à douze ans d’écart), qui a de quoi ravir les admirateurs de feue Helène provoquant chez le spectateur une émotion
exquise : la beauté même de la source vitale
Lapiower – mais sont-ils suffisamment nombreux ? captée dans son plus intime surgissement. »

C’
LUCIEN LOGETTE
est Claude Beylie qui signe ce dithyram-

C
be, en 1962, dans la présentation d’Une
ette programmation molle n’a fait redoutons la sortie proche d’Un baiser, s’il vous partie de campagne dans L’Avant-Scène du
qu’accentuer le sentiment de perte irrémédi- plaît, d’Emmanuel Mouret, dernier en date des cinéma. Si nous l’avons choisi, parmi la ving-
able créé par la disparition simultanée de clones exsangues de Rohmer. taine d’extraits tout aussi élogieux reproduits
Bergman et d’Antonioni. Même si, pour l’un et La sortie, en parallèle, de 4 mois, 3 semaines dans l’ouvrage, c’est parce qu’il cerne en
l’autre, l’essentiel de leur œuvre appartient à et 2 jours, heureusement sortie de ses tribula- quelques lignes ce qui fait le caractère quasi
l’avant-1980, leurs ombres portées couvrent tions ministérielles (cf. Q. L. 950) – les lycéens unique du film de Renoir. Celui-ci a été plus
encore une bonne part du cinéma moderne. y auront accès, merci pour eux –, peut servir ambitieux, plus brillant, plus accompli ; jamais
L’Avventura, inoubliable coup de cymbale qui d’antidote, en forme de gifle du réel, à cette il n’a reproduit le miracle, cette capture d’ins-
ouvre les années 60, vient d’être réédité en plongée dans le monde enchanté des bergères. tants suspendus, comme il n’en existe que peu
DVD. Un coffret présentant dix-huit films de Depuis sa Palme d’or cannoise, le film de d’exemples dans tout ce qui a été tourné depuis
Bergman, de Tourments (1944) à De la vie des Cristian Mungiu n’a rien perdu de sa puissance 1895. Combien d’épiphanies dans les 41
marionnettes (1980) sortira dans quelques jours. ni de son intolérable actualité. Si certaines minutes d’un des plus courts chefs-d’œuvre de
On trouvera là de quoi vitupérer l’époque – scènes sont peu soutenables, c’est parce que le l’histoire, avec Nuit et Brouillard et La Jetée ?
nous avons vu trop de chefs-d’œuvre en leur réalisateur ne file pas les métaphores et dit ce Chacun les garde au plus profond, après
temps pour avaler aujourd’hui n’importe quoi qu’il a à dire – que le monde n’est pas le palais cinquante visions : le sourire de Sylvia Bataille
sans broncher. de dame Tartine, que les rapports amoureux ne sur la balançoire, la danse de Brunius dans le
Ainsi en est-il de quelques récentes produc- sont pas des œufs de mouche pesés dans des pré, le rire chatouillé de Jane Marken, la pluie
tions nationales. Est-ce le ciel morose, capable balances en toiles d’araignée, et qu’un avorte- sur la rivière avec la musique de Kosma – la
de faire tout accepter, qui a rendu si indulgent ment sauvage est un spectacle à vomir. On larme qui coule le long de la joue de Sylvia et
l’accueil critique offert, début août, au dernier aimerait que le cinéma hexagonal se trempe son regard éperdu lorsqu’elle accepte le baiser
Chabrol ? Ou simplement parce que sa produc- ainsi de temps en temps les mains dans le de Darnoux, sans doute un des plus beaux gros
tion biennale fait désormais partie du paysage cambouis, histoire de nous redonner des raisons plans du monde...
culturel, aussi inévitable que le beaujolais d’y croire. Peut-être La Graine et le Mulet, On croyait tout connaître d’un des films de
nouveau, et qu’on la salue sans trop y penser ? d’Abdellatif Kechiche, salué au Festival de Renoir les plus explorés : les témoignages sur le
On n’aurait d’ailleurs pas grand-chose à Venise, nous offrira-t-il une bouffée d’air moins tournage ont été recueillis, les plans de travail
reprocher à cette Fille coupée en deux, si elle raréfié. Affaire à suivre. examinés, les différentes versions du scénario
était venue il y a vingt ans, avant Betty ou La Par bonheur, l’actualité patrimoniale des scrutées à la loupe (qui a écrit quoi ?) et parfois
Cérémonie ; en l’état, c’est du cinéma de semaines à venir nous ramène sur des rives plus éditées (la version longue demandée à Jacques
confection made in France, avec des person- excitantes à arpenter. Ainsi, l’Institut Lumière Prévert pour donner au film un métrage
nages caractérisés à la truelle, des dialogues de Lyon vient d’entamer un substantiel cycle commercialisable). On savait à la fois la
habiles, des situations émoustillantes, des John Ford, en plusieurs mois et plusieurs légende et le réel – une météo de juillet 36
acteurs bulldozers, qu’on oubliera sans peine dizaines de titres, presque tous admirables, pour digne de nos étés modernes, l’équipe restant
avant de le retrouver en début de soirée à la accompagner la sortie de la traduction française bloquée en attendant le soleil, un tournage à
télévision. de l’énorme biographie du vieux maître due à éclipses quasi improvisé, la trahison du maître
Le battage déclenché autour des Amours Joseph McBride. De son côté, la Cinémathèque d’œuvre abandonnant le film pour aller tourner
d’Astrée et de Céladon, d’Éric Rohmer (encore française annonce un programme d’automne Les Bas-Fonds, l’impossibilité de monter le
un intouchable), n’est guère plus étonnant. Nous fort fréquentable – de vieux pots, certes, mais matériel inachevé, le mythe du chef-d’œuvre
ne nous doutions pas que la profession compre- quelle soupe ! Avant que l’année ne s’achève malade. En vrai, Une partie de campagne était
nait autant de dix-septièmistes, connaissant leur avec les débuts de la rétrospective Howard prévu dès l’origine comme un moyen métrage,
Honoré d’Urfé sur le bout des doigts – après Hawks (la première depuis 1965), nous auront le tournage a été, quand le ciel le permettait,
tout, pourquoi pas ? Dans ce chef-d’œuvre salué été proposés un panorama du cinéma de parfaitement maîtrisé et pas du tout improvisé
par tant de buccins (restons dans la pastorale), Shangai des années 30 et 40, un hommage à par Renoir (comme les quatre heures et demie
nous n’avons vu, plutôt qu’une vertigineuse l’animation française de la première moitié du de précieuses chutes du film, projetées jadis à la
succession de « jeu de miroirs et d’illusions » à siècle dernier, une exposition et une intégrale Cinémathèque, certaines utilisées depuis
« la grande beauté merveilleuse et cocasse », Sacha Guitry, une rétrospective Gus Van Sant comme bonus dans le coffret DVD (1) nous
qu’une insupportable enfilade de saynètes et, enfin !, l’intégrale Humphrey Jennings, ce l’ont montré).
figées, ânonnées par des acteurs méritants, un « génial réalisateur anglais » (Serge Toubiana Tout était balisé, à défaut d’être accessible
film à peu près contemporain de l’écriture de son scripsit – nous n’en attendions pas tant d’un – si le scénario de Prévert est connu, les trois
modèle. Comme l’admet gentiment le conserva- ancien rédacteur en chef des Cahiers du cinéma, versions de Brunius indiquées par Guy
teur de la BnF interrogé par Le Monde, revue selon laquelle le cinéma n’aurait jamais Cavagnac demeurent inédites, tout comme les
l’adaptation est d’« une fidélité archéologique ». traversé la Manche), que nous espérions si ajouts dûs à Jacques Becker et Brunius que
On ne saurait mieux dire. Par ailleurs, quelques ardemment... Toutes choses dignes de nous nous avions donnés à Claude Beylie il y a 25
signatures que l’on respecte (1) ont trouvé là réconcilier avec l’écran et sur lesquelles nous ans – et on pouvait penser que les sources
matière à développements. Laissons aux specta- reviendrons à mesure. étaient taries. Et voilà que surgissent cent
teurs la découverte de l’objet, effectivement peu photographies du tournage, signées Eli Lotar,
habituel pour qui n’a pas suivi les travaux sur le 1. Voir le dossier du dernier numéro de
baroque, écrits et filmés, d’Eugène Green. Et Positif (559, septembre 2007). SUITE P. 31

23
THÉÂTRE

Le solitaire intempestif
En juillet s’est ouvert le troisième acte de l’« Année (...) Lagarce », organisée
par la compagnie les Intempestifs et François Berreur pour le cinquantième anniver-
saire de la naissance de Jean-Luc Lagarce mort en 1995. Cette série de manifestations,
sous la direction de Jacques Peigné, célèbre un homme de théâtre méconnu de son
vivant en tant qu’auteur, par comparaison avec la place de premier plan occupée par
son œuvre en ce début de XXIe siècle.

« J
MONIQUE LE ROUX
ean-Luc Lagarce aurait eu 50 ans » : passage obligé par une préface convenue et les que la pluie vienne, Le Pays lointain. Créées
sous ce titre France Culture a consacré exercices imposés, bref par les lois du genre, toutes trois après la disparition de leur auteur,
une de ses rencontres magiques du Musée elle réserve plutôt de bonnes surprises. Elle ne dans une décennie encore marquée par les rava-
Calvet, pendant le Festival d’Avignon, à se limite pas aux titres étudiés, mais permet ges du sida, elles ont été reçues – à tort ou à
l’auteur de Juste la fin du monde. Précédé d’inscrire deux des dernières pièces dans un raison – dans une perspective autobiogra-
d’extraits du Journal par Laurent Poitrenaux, le parcours, ce qui a le plus manqué à la réception phique, malgré l’absence de référence explicite
texte était lu, sous la direction de François d’une œuvre en évolution. Elle propose de à la maladie, la présence obsédante de la mort
Berreur, par Danièle Lebrun, Elizabeth Mazev, longs extraits significatifs de l’élaboration bien antérieure. Et cette empathie a manifeste-
Clotilde Mollet, Bruno Wolkowitch. Malgré progressive d’une écriture, des portraits, des ment favorisé l’écoute d’une écriture qui
l’absence d’Hervé Pierre, retenu à la Comédie- articles de presse. A retenir dans le compte- s’affirmait dans toute sa singularité et la décou-
Française par ses rôles d’Amalric dans Partage rendu de L’Humanité (12 février 2001) sur Le verte rétrospective d’un langage nouveau qui se
de midi et d’Oronte dans Le Misanthrope, Pays lointain, mis en scène par François manifestait dès les premiers textes. Ainsi, à reli-
c’était une très belle préfiguration de la mise en Rancillac, cette phrase de Jean-Pierre re aujourd’hui par exemple Les Orphelins
scène programmée en octobre prochain à la MC Léonardini : « J’avoue, à ma grande honte, (1984), se révèlent à la fois des prémices
2 de Grenoble avant une tournée de plusieurs n’avoir vraiment découvert Lagarce poète naguère méconnues et subsiste en mineur
mois. Ainsi la pièce achevée à Berlin en 1990, dramatique qu’à titre posthume », aveu parta- l’impression alors dominante de l’influence
refusée même par Théâtre ouvert, le plus fidèle geable par l’ensemble de la critique, à quelques durassienne : imitation d’un style qui parfois se
soutien depuis les débuts, au point de détourner exceptions près : Raymonde Temkine ou pastichait lui-même, reconstitution d’une «
deux ans Jean-Luc Lagarce de l’écriture drama- Dominique Nores. histoire avec beaucoup d’argent », jeunes diplo-
tique, créée seulement par Joël Jouanneau en A tort Jean-Pierre Thibaudat, responsable de mates, domestiques, ventilateur, chaleur étouf-
1999 à Vidy-Lausanne, bénéficie cette saison la rubrique « théâtre » à Libération à partir de fante d’ancienne colonie, très éloignée de la
d’un traitement privilégié. Reçue à l’unanimité 1978, semblerait s’exempter de cet aveugle- thématique personnelle du transfuge de classe.
par le comité de lecture à la Comédie- ment par son ton volontiers condescendant Par la richesse et la diversité de sa program-
Française, elle sera montée salle Richelieu par envers la confrérie et son adresse familière à mation, cette « Année (...) Lagarce » contribue
Michel Raskine. son « héros » dans Le Roman de Jean-Luc à un élargissement au-delà du triptyque à réso-
Cette entrée au répertoire se double d’une Lagarce (3). Mais il fait état de l’intérêt mani- nance autobiographique. Ainsi, après Le pays
autre reconnaissance institutionnelle, celle de festé auprès de François Berreur pour les textes lointain à l’automne dernier, Rodolphe Dana
l’Université. L’« Année (...) Lagarce » est ryth- inédits dès la mort de Jean-Luc Lagarce, preu- met en scène Derniers remords avant l’oubli.
mée par quatre colloques avec publication des ve d’une clairvoyance certaine. Conscient de la François Berreur va accompagner la création de
actes par « les Solitaires intempestifs », la gageure de toute biographie, plus encore d’une son spectacle à Grenoble de deux reprises : Les
maison d’édition fondée par Jean-Luc Lagarce biographie écrite après une mort prématurée, du Règles du savoir-vivre dans la société moderne
et dirigée par François Berreur. Le premier vivant de presque tous les témoins, il a choisi et Le Voyage à La Haye. François Rancillac
volume Problématiques d’une œuvre est déjà d’écrire le roman d’une vie : « le premier qui monte Retour à la citadelle, pièce jouée début
paru, qui rend compte de l’ouverture à prétendra démêler le faux du vrai, la vie vécue 2007 par Jean-Charles Mouveaux au Théâtre du
Strasbourg. Vont suivre Regards lointains après et la vie imaginaire, l’ici d’avec l’ailleurs dans Marais qui présentait aussi les derniers récits.
le colloque de Paris-Sorbonne consacré, sous la l’écriture et la vie de Jean-Luc aura tout faux ». Josane Rousseau a même pris le beau risque de
direction de Denis Guénoun, à la dernière Il n’en propose pas moins un travail très docu- revenir à un montage de textes en apparence
pièce, Le Pays lointain, puis Traduire Lagarce menté à partir de rencontres et d’archives, à indissociable de la participation de son auteur :
et Jean-Luc Lagarce dans le mouvement l’exception des vingt-trois carnets du Journal Les Solitaires intempestifs, tandis que François
dramatique, actes des colloques prévus à (1977-1995), à paraître en décembre : les Berreur reconstituait un grand succès de mise
Besançon et au Théâtre de la Colline par années de formation dans une famille ouvrière en scène de la compagnie : La Cantatrice chau-
Paris III, sous la direction de Jean-Pierre protestante du Doubs, les études de philoso- ve d’Eugène Ionesco. Il revenait à Théâtre
Sarrazac (1). L’œuvre de l’écrivain français phie et d’art dramatique à Besançon, la fonda- ouvert de présenter l’émouvante « ébauche
contemporain la plus représentée dans les théâ- tion du Théâtre de la Roulotte devenu profes- d’un portrait », Une Vie de théâtre, collage et
tres publics les premières années du siècle justi- sionnel grâce à Jacques Fornier et Guislaine mise en espace de François Berreur d’après le
fie pleinement l’ampleur de ces travaux. Elle Lenoir, le rôle toujours décisif de Lucien et Journal. Mais une mention spéciale doit être
acquiert ainsi un statut littéraire refusé du Micheline Attoun dans les étapes parisiennes, la réservée à la Scène nationale de Belfort, le
vivant de son auteur et bénéficie de l’approche reconnaissance progressive d’un jeune artiste Granit, qui accueille plusieurs de ces specta-
critique complexe permise par les conditions de indissociable de sa famille d’élection : Mireille cles. Son directeur Henri Taquet avait suscité
la recherche. Mais elle risque parfois d’être Herbstmeyer, François Berreur, la séropositivi- pour les plaquettes de saison de très beaux
privée de sa singularité par des problématiques té et les années de maladie, le succés grandis- textes de Jean-Luc Lagarce, dont il restait un
artificiellement plaquées et instrumentalisée sant du metteur en scène de répertoire, la mort indéfectible soutien. Il a continué de confier ces
par les besoins de l’actuelle production univer- le 30 septembre 1995, quinze jours après la fin éditoriaux à des metteurs en scène ou des philo-
sitaire. d’un autre roman destiné au théâtre : Le Pays sophes, ce qui lui vaut aujourd’hui les remon-
Le jeune écrivain méconnu n’en plaisantait lointain. trances politiques d’une ministre de la culture
pas moins dans sa correspondance sur « les Dans sa communication au colloque de bien mal inspirée.
futurs chercheurs de l’Université de l’Idaho » Strasbourg, Jean-Pierre Han rappelle la briève-
aux prises avec son œuvre. Mais pouvait-il té de ce parcours théâtral, relativise la notion de
imaginer un titre tel que Lire un classique du « rendez-vous raté » avec la profession, 1. Problématiques d’une œuvre, colloque de
Strasbourg, Les Solitaires intempestifs, 2007.
XXe siècle : Jean-Luc Lagarce ? (2) Cette publi- l’explique par le contraste avec « l’engouement 2. Lire un classique du XXe siècle : Jean-Luc
cation, destinée aux enseignants du secondaire, » actuel. Malgré la publication du Théâtre Lagarce, CRDP Franche-Comté/Les solitaires
s’explique par l’inscription au programme du complet en quatre volumes, celui-ci semble intempestifs, 2007.
baccalauréat option théâtre de Nous, les héros provenir surtout de trois pièces : Juste la fin du 3. Jean-Pierre Thibaudat, Le roman de Jean-Luc
et Juste la fin du monde. Une fois surmonté le monde, J’étais dans ma maison et j’attendais Lagarce, Les Solitaires intempestifs, 2007.

24
LA QUINZAINE LITTÉRAIRE

PETITS FORMATS
EVELYNE PIEILLER
ROBERT l’exotisme, ni le larmoiement, ni le vie n’aurait pu se dérouler ainsi dans tragédie selon Sénèque, elle déploie,
matériau dramatique, c’est sans doute aucun autre siècle. Hosbawn nait en en cinq actes où seul le récit fait
McLIAM WILSON, de Patrick Declerck qu’il est le plus 1917 en Égypte, d’un père anglais et action, la douleur du peuple juif en
DONOVAN WYLIE proche, ce psychiatre-psychanalyste d’une mère autrichienne, il grandit à exil, et la vengeance du roi qui l’a
LES DÉPOSSÉDÉS qui, avec Les Naufragés, à la fois Vienne, « société multinationale mais vaincu, le choeur scande sa déplora-
donnait la parole aux malheureux, une non multiculturelle », et orphelin très tion, et elle devient incantation, à
trad. et postface de Brice parole folle et trouée, et rendait compte jeune est accueilli par des proches à l’alexandrin succèdent l’octosyllabe
Matthieussent de ses propres sentiments, impuissan- Berlin, où il est lycéen dans les années ou le vers de quatre pieds, tout
Préface inédite ce, rage, effroi. McLiam Wilson, au trente. C’est là qu’il se choisit s’entretisse, se fait écho, aucun
de Robert McLiam Wilson début des années quatre-vingt dix, sous « communiste »... pour la vie, et c’est suspense, mais la tension du chant,
le règne haineux de Madame Thatcher, ce qui fait la singularité de cette auto- inoubliable « Pleurons doncques,
trad. par Brice Matthieussent rencontre des gens coincés par les biographie, car toute son existence pleurons sur ces moiteuses rives, Puis
Points-Seuil, 339 p., 7 euros transformations économiques et insti- sera mue, et émue, par ce choix-là, et que nous n’avons plus que nos larmes,
tutionnelles du pays, et ne sait pas trop ses amitiés, ses activités, ses travaux, captives : Ne cessons de pleurer, ne
quoi faire, sinon raconter leurs condi- ses voyages, sa carrière, lui seront liés. cessons, ne cessons (...) Pleurons
tions de vie, démolir les idées reçues, C’est ainsi qu’il invite, pour Jérusalem, Jérusalem détruite,
Depuis qu’on est rentré dans l’ère et, d’une certaine façon, se taire devant l’essentiel, à accompagner l’itinéraire Jérusalem en flammes... » L’édition de
du libéralisme triomphant, ce ne sont « un sujet beaucoup trop vaste », d’un communiste de moins en moins Michel Jeanneret est impeccablement
pas les livres sur les « pauvres » qui ont des « existences beaucoup trop com- orthodoxe, ses débats, ses questions, éclairante qui dissipe les ombres de
manqué. « L’indignation vertueuse », plexes ». Il démonte le système qui le pacte de non-agression, la « scien- l’ignorance, et permet d’accompagner
pour reprendre les termes de l’auteur, piège et « dépossède » des pauvres ce » stalinienne, ses déchirements Garnier et d’« en trembler dans le
se porte on ne peut mieux, et le regis- pour en faire des misérables, il salue – en 1956 – c’est là l’histoire d’un cœur ».
tre « compassionnel » puisqu’il semble leur dignité, leur incroyable force, il se homme, mais aussi celle des marxistes
que désormais on s’exprime ainsi, est refuse à tous les aimer, jolie petite britanniques, des réflexions sur
aussi politiquement correct que le souci sentimentalité bourgeoise, il rappelle l’évolution du Labour et des syndi-
« environnemental ». C’est dire si on de façon impitoyable que ce sont là des cats, c’est là une traversée des tragé- VICTOR PASKOV
avait quelque crainte en abordant ce êtres humains, non réductibles à la dies du siècle, et de ses espérances, et
qui est ici présenté, horribile dictu, seule catégorisation sociologique, et si parfois on regrette que trop de noms BALLADE
comme un « documentaire littéraire. c’est dénué de pathos, et c’est célèbres soient cités sans grande POUR GEORG HENIG
Or, merveille, McLiam Wilson, poignant, et c’est, très exactement, nécessité, si parfois on aimerait trad. du bulgare par Marie Vrinat
Irlandais de Belfast, auteur de romans insupportable: c’est d’ailleurs là la davantage de développements, sur les L’Aube (Regards croisés)
secouants, Ripley Bogle, Eureka Street, question qui obsède l’auteur, et qui conséquences de la proclamation de la
La Douleur de Manfred (tous aux obsèdera le lecteur -comment pouvons déstalinisation, sur les gauchismes... 286 p., 16,80 euros
éditions C. Bourgois), ne recherche ni nous le supporter ? on est néanmoins fortement intéressé
par l’évocation des grands enjeux,
joutes et conflits, chez les historiens et Dans ce qui se présente comme un
MARX féodalisme se retournent contre elle et philosophes marxistes, on est frappé récit autobiographique, Victor Paskov
LE DIX-HUIT BRUMAIRE DE sont alors considérées comme autant par toutes sortes de détails, de la créa- évoque son enfance à la fin des années
LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE de dangers « socialistes », jusques et tion du carnaval de Notting Hill aux cinquante à Sofia, entre un père musi-
y compris le parlementarisme : c’est précisions sur le fameux Club des cien et une mère obsédée par son
trad., prés., notes, chronologie, ainsi non seulement le prolétariat apôtres de Cambridge, des travaux des déclassement social, une enfance sans
bibliographie et index révolutionnaire qui devra être mis à revues d’histoire en Grande-Bretagne joie qui va être bouleversée, grandie,
par Grégoire Chamayou l’écart (il y aura trois mille morts en au climat idéologique pendant la guer- embellie par la rencontre avec un
GF Flammarion, 218 p., 6,80 euros juin 48, et quinze mille déportés sans re froide, on est sensible à la dignité vieux luthier tchèque, maitre en son
jugement), mais même les petits- d’un intellectuel qui se refuse à effacer art, simple comme un innocent, igno-
bourgeois démocrates devront être le souvenir de la révolution d’octobre. rant tout du monde, sinon la tendresse
réduits au silence, pour que puisse Juste un petit détail, pour que la lectu- et la musique. C’est un récit limpide et
prospérer la « sécurité publique », re demeure fluide, il serait bon de retournant, ouvert aux ombres et aux
En 1852, à Londres, Marx écrit celle de la « propriété de la famille, de rappeler que « l’intelligence » désigne miracles ordinaires, une petite histoire
pour un journal new-yorkais une la religion, de l’ordre ». L’homme les services secrets, ce qui éviterait au modeste et vaste, qui ne confond
analyse positivement survoltante de providentiel peut alors jouer le peuple lecteur d’avoir à rectifier de lui- jamais enfance et enfantillage, gran-
ce qui s’est passé quasiment la veille, contre la bourgeoisie, en s’appuyant même... deur et grandiloquence, pour, mine de
en France, c’est à dire le coup d’état sur le « lumpen » et la paysannerie. rien, célébrer, malgré tout, ce qui nous
du 2 décembre 1851. Or, il s’agit là Cet ouvrage, riche de surcroît des empêche de renoncer totalement à ce
d’un épisode capital, puisqu’on passe précisions et mises en perspective très qui nous a permis d’inventer l’inutile
alors d’une Révolution au triomphe stimulantes de Grégoire Chamayou, ROBERT GARNIER beauté.
de la « réaction », d’une république est un pur plaisir, et un merveilleux LES JUIVES
au retour de l’empire même si, quand instrument de compréhension, muta-
Marx écrit, l’Empire n’est pas encore Éd. présentée, établlie et annotée par
tis mutandis, de nos temps maréca-
proclamé, il est évident que c’est geux Michel Jeanneret JORN RIEL
inéluctable. Ce que Marx analyse Gallimard (Folio-Théâtre)
avec une intelligence remarquable- LES BALLADES DE HALDUR
194 p., 6,60 euros ET AUTRES RACONTARS
ment éclairante et une drôlerie formi-
dable, c’est « comment la lutte des ÉRIC HOBSBAWN trad. du danois par Susanne Juul
classes en France créa des circons- FRANC-TIREUR et Bernard Saint Bonnet
tances et des conditions qui rendirent Autobiographie C’est là une splendeur. En 1583, 10/18, 182 p., 6,40 euros
possible le fait qu’un personnage Robert Garnier a trente-huit ans, il lui
médiocre et grotesque joue le rôle de trad. de l’anglais par Dominique reste sept ans à vivre. Il est magistrat,
héros », comment l’Histoire put Peters et Yves Coleman catholique en un temps, celui des
sembler se rembobiner, effacer les Hachette Littératures (Pluriel), guerres de religion, où la justice Au Groenland, contrairement à ce
avancées révolutionnaires, pour 515 p., 10,80 euros
terrestre et céleste semble bien silen- qu’on pourrait croire, la vie est trépi-
régresser et miner pathétiquement ce cieuse. Il a déjà écrit six tragédies qui dante. Il faut dire que les hommes qui
qui s’était déjà produit avec le général lui ont valu l’estime des lettrés. Le y séjournent, non seulement connais-
Bonaparte, devenant consul, puis théâtre alors se lit davantage qu’il ne sent des aventures épatantes qui leur
Empereur. Ce qu’il met cruellement A quatre-vingt cinq ans, l’historien se joue, et Les juives ne seront, permettent de rencontrer le corbeau
en lumière, c’est comment la révolu- Eric Hobsbawn, auteur notamment de jusqu’à aujourd’hui inclus, que fort qui sera un ami pour la vie, ou d’avoir
tion « bourgeoise » de février 48, qui L’Age des extrêmes: le court XXe siècle peu représentées à la notable excep- des hallucinations très fréquentables,
succède à la monarchie bourgeoise, (Complexe éd.), entreprend d’écrire tion de la mise en scène, en 2001, mais surtout savent raconter leurs
est mise en péril par l’insurrection de ce qui n’est ni une confession, ni une d’E. Génovese. Pourtant, cette pièce histoires avec une vitalité proprement
juin, où le prolétariat parisien se plaidoirie, mais « une introduction au « désolée », toute en larmes et cen- roborative. C’est gai, c’est gaillard,
soulève pour la république sociale, siècle le plus extraordinaire de dres, fait entendre un chant magni- une réjouissance tout gracieuse pour
comment toutes les armes que la l’histoire du monde à travers fique, tout d’ardeur et de transe. les amoureux de héros simples et de
bourgeoisie s’est forgées contre le l’itinéraire d’un être humain dont la Imprégnée du récit biblique et de la hérauts fastueux.

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BIBLIOGRAPHIE
Hitler et Wittgenstein Poème... » Séquelles ordinaires L’armée des chenilles
L’Esprit du temps, Gallimard, 160 p., 14,50 e Gallimard, 160 p., 13,90 e
160 p., 18 e Christophe lléon « A force de se voir on ne Une fiction sur la bâtardise.
Hitler et Wittgenstein ont Journal d’un étudiant japon- se voit plus. » Par un auteur
été camarades de classe à ais à Paris de scénarios pour Catherine Weinzaepflen
de nombreuses femmes l’école en 1904 et ne se sont Le Serpent à plumes, l’audiovisuel. Am See
ÉCRIVAINS l’image « idéale et toujours plus rencontrés. L’auteur 126 p., 14 e Des Femmes, 96 p., 9 e
DE LANGUE FRANÇAISE fuyante » de sa mère. imagine pourtant une Un étudiant qui aime les Florence Pazzottu Réédition d’un roman
Pierre Albert-Birot rencontre en juillet 1942 femmes et rêve de canniba- La place du sujet publié en 1985.
Catherine Clément dans le nid d’aigle d’Hitler. lisme. L’Amourier, 54 p., 19 e
Grabinoulor La princesse mendiante
Les six Livres Textes poétiques (vers et Martin Winckler
Panama, 320 p., 18 e Denis Guedj Raphaël Meltz proses) inspirés de la Le Numéro 7
Jean-Michel Place, Dans l’Inde du XVIe siècle,
1004 p., 35 e Villa des hommes Meltzland rencontre d’un lieu avec Le Cherche midi,
l’épopée d’une fille de Robert Laffont, 320 p. Panama, 256 p., 20 e l’auteur et le quartier du 348 p., 18 e
Commencée en 1918, cette l’aristocratie qui se rebella
oeuvre maîtresse de Pierre Sur le thème de la folie, une « Il sera question d’argent, Panier à Marseille. Illustrés Après Touche pas à mes
contre sa condition et devint fiction de l’auteur de Le de pouvoirs, de secrets et, de photos de Giney Ayme. deux seins, Mort in vitro,
Albert-Birot (une épopée en une figure de légende.
prose écrite sans ponctua- Thème du perroquet, Les surtout, du sens de un nouveau thriller
tion dont le héros parcourt Cheveux de Bérénice... la vie. » Chantal Pelletier médical.
Maurice G. Dantec Paradis andalou
le temps et l’espace) dont Artefact
les deux premiers cahiers Christian Guillet Alizé Meurisse Joëlle Losfeld, Laurence Zordan
Machine à écrire 1.0 Pièces à conviction Pâle sang bleu 136 p., 13,90 e A l’horizon d’un amour
furent publiés en 1933 par Albin Michel, 576 p., 23 e
Denoël (après avoir été L’Age d’Homme, Allia, 144 p., 9 e Sur la côte est des États- infini
Trois fictions qui n’en font 276 p., 20 e Un premier roman et un Unis, un couple dans une Des Femmes, 128 p., 10 e
refusés par de nombreux qu’une dans les hurluments
éditeurs) ne fut achevée que Né en 1934, Christian roman d’initiation où les grande maison vit heureux. Un seul thème pour ces
des catastrophes et Guillet a publié en trois personnages parlent à la Un ouragan va bouleverser trois récits à la première
quarante ans plus tard et l’irruption du Diable.
éditée en un seul volume, volumes son autobiographie première personne en une leur vie. personne : celui de la
en 1992, par Jean-Michel écrite sur plus de quarante suite de brefs chapitres. déchéance « ou plutôt du
Chloé Delaume ans et tenue pour une Pierre Pelot désir de déchoir ».
Place. La nuit je suis Buffy oeuvre singulière par Philippe Mezescaze Les Normales saisonnières
Summers Jouhandeau. Ceci est une De l’eau glacée contre les Hélène d’Ormesson,
Vassilis Alexakis èRe, 128p., 13 e
Ap. J.-C. anthologie des meilleures miroirs 224 p., 19 e
Quel rapport entre Buffy pages. Rocher, 224 p., 18 e Pierre Pelot est l’auteur ÉCRIVAINS
Stock, 398 p., 20,99 e Summers Aka la Tueuse,
Une enquête sur les moines Entre le Caire, La Rochelle d’une centaine de livres, du
héroine d’une série
TRADUITS DE
du Mont Athos qui ramène Yannick Haenel et Paris, le lauréat d’une polar à la science fiction.
télévisée et la décapitation Cercle bourse de voyage séjourne Mexico, chroniques
mille ans en arrière quand de l’infimière en chef d’un
le christianisme succède à L’Infini en Égypte et au lieu d’écrire Grégoire Polet littéraires
service d’un hôpital Gallimard, 516 p., 21 e sur ce pays se souvient des Leurs vies éclatantes d’une mégalopole baroque
l’Antiquité. psychiatrique ? Voir ce numéro. gens qu’il a connus. Gallimard, 474 p., 21 e trad. de l’espagnol
Pierre Assouline Une vingtaine de person- par Sveflana Doubin
Chloé Delaume Hugues Jallon Alain Mabanckou nages se croisent au cours Autrement, 280 p., 19 e
Le portrait Transhumances
Gallimard, 320 p., 18,90 e Zone de combat Lettre à Jimmy d’une semaine caniculaire à Une anthologie de
èRe, 128p., 13 e Verticales, 144 p., 13,90 e Fayard, 194 p., 17 e Paris au mois d’août. chroniques de Ruben
Si le portrait de la baronne Une pièce de théâtre à
Betty de Rothschild peint « Un seul mot nous rassem- Dans cette lettre à James Gallon sur les sujets les
quatre personnages. ble : la peur ». Par l’auteur Baldwin et pour les vingt Benoît Rayski plus quotidiens de Mexico.
par Ingres en 1848 pouvait
parler, il raconterait tout ce de La Base. Rapport ans de sa mort, Alain Là où vont les cigognes Textes écrits par des
Ananda Devi d’enquête sur un point de Mabanckou rend hommage Ramsay, 232 p., 20 e écrivains mexicains depuis
qu’il a vu pendant un siècle Indian Tango
et demi. déséquilibre en haute mer. « à son esprit libre en Souvenirs d’une vie liée à trente ans.
Gallimard, 210 p., 15,90 e littérature comme en poli- l’Histoire « avec des bouts
Un chassé-croisé amoureux Dorothée Janin tique ». de France, des morceaux de Bienvenue à Z
Sophie Avon dans l’Inde en campagne
Ce que dit Lili La vie sur terre Pologne, des tranches et autres nouvelles de l’Est
électorale (2004). Par Denoël, 288 p., 19 e Eric Neuhoff d’Israël ». trad. du polonais, du russe,
Arléa, 160 p., 15 e Ananda Devi, Mauricienne,
Une jeune enfant vit l’exil Un avocat mondain Pension alimentaire du letton, du serbo-craote et
auteur de plusieurs romans. « cherche à fuir ses Albin Michel, Benoît Rayski du tchèque
de sa famille pied- noire en
Gironde. fantômes familiers » dans 146 p., 12,50 e Là où vont les cigognes Noir sur Blanc, 250 p., 18 e
Jacques Durand les procès d’assises. Les problèmes du divorce Ramsay, 240 p., 20 e De Saint-Pétersbourg à
Rafael le Chauve Premier roman d’une jour- vécus par un couple racon- Une dénonciation des bour- Belgrade, cette anthologie
Jacques A. Bertrand Verdier, 96 p., 10 e
J’aime pas les autres naliste. tés par Eric Neuhoff, reaux, nombreux, dans le regroupe des textes
L’Andalousie au début du critique littéraire à Madame temps et dans l’espace, qui d’écrivains d’Europe de
Julliard, 126 p., 15 e XXe siècle et le portrait
Roman de formation et récit Frédéric-Yves Jeannet Figaro. assassinèrent les enfants au l’Est, de Sologoub (symbo-
d’un torero. Recouvrance siècle dernier. lisme russe) à Stasiuk
autobiographique d’un
poète qui aime les femmes. Flammarion, 450 p., 23 e Valère Novarina (auteur contemporain).
Nicole Fabre Après Cyclone (1997) et L’Acte inconnu François Rosset
Il est mort celui que j’aime Charité (2000), Frédéric- P.O.L., 190 p., 14 e A ma décharge Henry Adams
Marie Billetdoux L’Esprit du temps,
C’est fou, une fille... Yves Jeannet poursuit une Une pièce de théâtre où on Michalon, 126 p., 12 e L’éducation de Henry
80 p., 7,50 e « même exploration du retrouve les personnages Se mettant dans la peau du Adams
Albin Michel, 130 p., 12 e Ces textes écrits au fil des
Variations sur l’amour. même temps collectif et qui hantent le théâtre de chef de l’état, l’auteur Ed. de Pierre-Yves Pétillon
jours ont précédé et suivi le familial ». Novarina. montre comment l’écart trad. révisée
mort de son compagnon. se creuse entre le réel par Régis Michaud et
Belinda Cannone
La bêtise s’améliore Pomme Jouffroy Cécile Oumhani et l’exercice du pouvoir. Franck L. Schoell
Colette Fellous Res nullius Plus loin que la nuit Imprimerie nationale,
Stock, 220 p., 18,50 e Plein été
Trois personnages Des Femmes, 256 p., 18 e L’Aube, 192 p., 14,90 e Didier da Silva 424 p., 28 e
Gallimard, 166 p., 16,90 e « Les bras le long du corps, Née au Maghreb, une Hoffmann à Tôkyô Une chronique de
dialoguent autour de grands De Carthage à la Toscane
thèmes : l’amour, la poli- les mains molles, un grand femme, après son divorce, Naïve, 112 p., 12 e l’Amérique « en dégénéren-
revient à l’auteur « une machin désoeuvré, du genre va vivre dans une ville Pour guérir ses névroses un sce » à travers une pseudo-
tique, l’économie, l’art, la mémoire qui ne cherche pas
morale... inutile, la tête à l’envers ». du nord où elle veut jeune musicien part à autobiographie. Ce clas-
à réveiller le passé mais à Pomme Jouffroy est reconstruire sa vie dans le Tôkyô, ville qui sique de la littérature
magnétiser le présent ». chirurgienne et l’auteur de domaine de l’art. l’enchantera. Un premier américaine du début du
Philippe Claudel
deux romans et d’un essai roman. XXe siècle, aujourd’hui
Le rapport de Brodeck Libar M. Fofana sur l’hôpital. Pierre d’Ovidio introuvable en français, a
Stock, 420 p., 21,50 e Le cri des feuilles qui Les Enfants de Van Gogh Amanda Sthers été publié en français en
Brodeck qui écrit des meurent Catherine Klein Phébus, 208 p., 14,90 e Madeleine 1931.
notices pour son administra- Continents noirs Sa fille Des post soixante-huitards Stock, 164 p., 15,50 e
tion, reçoit la consigne de Gallimard, 210 p., 15,90 e Bernard Pascuito, se retrouvent vingt ans plus Un premier roman sur un Ahmad Al-Malik
s’en tenir à ce qu’il a vu et à Ce troisième roman se 160 p., 16 e tard pour comprendre les amour impossible. Safa ou la saison des pluies
dire la vérité, « même si elle déroule en Guinée fin 1970, Un triangle amoureux diffi- raisons de l’échec de leur (Al-Kharif ya’ti ma’a Safâ’)
n’est pas bonne à enten- au coeur « d’une humanité Camille de Toledo
cile. communauté utopiste. trad. de l’arabe (soudan)
dre ». Pourtant il fait le souffrante ». Vies et mort par Xavier Luffin
contraire, cherchant ce qui Patrick Laupin Frédéric Pagès d’un terroriste américain Actes Sud, 304 p., 23 e
n’existe pas ou n’existe Hélène Frappat L’Homme imprononçable L’idiot de la Sorbonne Verticales/Phase deux, Une critique des régimes
plus. L’agent de liaison La rumeur libre, Libella/Maren Sell, 330 p., 22 e dictatoriaux successifs et de
Allia, 144 p., 9 e 224 p., 18 e 230 p., 18 e Fils de l’Amérique la guerre civile qui ont
Jean Clavreul Née en 1960, Hélène Dans « ces chroniques Un « road movie profonde ou enfant dominé l’histoire du Soudan
Cherche mère désespéré- Frappat publie ce second d’une âme... celui qui parle, philosophique » par un mythomane, le héros depuis son indépendance.
ment roman en forme de courts dans la nécessité, ne journaliste du Canard s’invente un destin de Sebastia Alzamora
Rocher, 416 p., 19,50 e récits. cherche pas à écrire de la enchaîné. martyr.
L’auteur poursuit à travers Norbert Gualde Poésie, mais est devenu Eric Paradisi Pierre Vinclair SUITE P. 28 

26
LA QUINZAINE LITTÉRAIRE

JOURNAL EN PUBLIC
MAURICE NADEAU

Jpareseptembre
regrette que dans notre numéro du 1er
ne figure pas le compte rendu
nos collaborateurs de leurs lectures de
Ces Entretiens, c’est « le corps éternel du
roi », qui les tient. J’en avais lu en effet
Trente entretiens dont aucun ne ressemble à
l’autre, Michon répond à toutes les questions,
satisfait les curiosités des universitaires
quelques-uns et pour cause : deux au moins
vacances, du moins celles qu’ils se promet- ont paru dans La Quinzaine. Parmi les autres, comme des courriéristes, et disant tous, ces
taient publiquement de faire. On aurait eu des nombreux, l’un à propos de Flaubert m’avait entretiens, la même chose, présentant tous le
surprises, si j’en juge par moi-même. bouleversé, je n’en finissais pas de le relire. même individu littéraire : un enragé d’écri-
J’avais emporté les cinq tomes des Essais Michon disait, de Flaubert : « C’est un roman- ture en attente d’une « apparition » toujours
et lettres de George Orwell, que je voulais tique qui attend l’éblouissement, qui le trouve durement gagnée. Son œuvre n’atteint pas, en
relire. En dépit des jours de pluie, je n’en ai et qui nous le donne ! Je viens de relire Saint- volume, le cinquantième, le centième des
rien fait. Non par paresse, Orwell est un commentaires qui lui sont consacrés.

Y
Julien l’Hospitalier et le début de Madame
modèle de lucidité pour le temps qui fut le Bovary. J’étais pantelant de larmes... » Vous
sien, de prémonition pour l’avenir, notre avez bien lu : « J’étais pantelant de larmes ». ves Bonnefoy publie chez Galilée un petit
présent. Plutôt : je n’ai pas eu une envie pres- Je pense à Gide, à propos de Madame Bovary livre qui me touche de près : Ce qui alar-
sante de me replonger dans ces cinq gros : « Un chef-d’œuvre, hélas ! » ma Paul Celan. Parce que je n’oublierai
volumes, ayant sous la main, emportées au Larmes d’admiration pour Flaubert, jamais Celan devant moi en larmes. Il était
dernier moment, les épreuves des Entretiens l’écrivain impeccable, l’un des modèles. venu me voir chez Julliard dans mon bureau
de Pierre Michon. Larmes de désespoir pour le fils de des Lettres Nouvelles et je ne comprenais pas
Non que le genre ne fût déguisé. C’était l’institutrice qui, pendant des années, à travers ce qu’il voulait dire en m’assurant qu’il
tout de même comme un de ces recueils errances nomades, fainéantises, crises de n’était pas un plagiaire. J’avais publié
auquels se laissent aller à publier critiques ou rage, j’m’enfoutisme, séjours hospitaliers et quelques-uns de ses poèmes, je ne doutais pas
journalistes. Ce genre, je l’ai pratiqué. Peu bitures, attendait « l’éblouissement ». En fait qu’ils fussent de lui.
importe: j’avais envie de mieux connaître il ne l’a connu, ne le connaît encore, aujour- Il faut reprendre les choses de plus loin. Je
Pierre Michon, même si je peux me vanter d’hui qu’il est glorieux, aujourd’hui qu’à son connaissais Yvan Goll. J’avais publié dans
d’avoir été de ceux qui ont couronné Vies tour on l’admire, qu’en de rares occasions. Combat un article sur son dernier recueil avec
minuscules. De l’histoire ancienne : 1984, et « Le roi vient quand il veut ». des gravures de Picasso. Une amitié était née
depuis, l’eau a coulé sous les ponts. Depuis il Le roi, autrement dit la grâce d’écrire. Sous qui dura jusqu’à sa mort à l’Hôpital américain
y a eu Vie de Joeph Roulin, Maîtres et servi- ses airs nonchalants, Michon l’a passionné- de Neuilly où il m’avait fait promettre de
teurs, La Grande Beune, Rimbaud le fils et ment cherchée, la cherche encore, acharné. A veiller sur son œuvre. Malheureusement, il
j’en passe. Depuis, Pierre Michon est consi- travers des lectures, une érudition qui avait une femme, Claire Goll, qui s’introduisit
déré comme un écrivain majeur de notre surprend : il cite à tout bout de champ Grecs, chez moi et qui atteint une celébrité de
temps. A preuve ces entretiens, une trentaine, Latins, Pères de L’Église. Un temps la Bible mauvais aloi en publiant des mémoires
choisis ; à preuve ce nouveau colloque à son fut son livre de lecture. Il a été le blanc-bec cancaniers, notamment sur Rilke, son préten-
propos qui va se tenir dans sa patrie, à Guéret, de 16 ans qui se prend pour Rimbaud. Les du amant ou sur Joyce qu’elle accusait
les 20, 21, 22, et 23 septembre. Avant-gardes, Tel Quel et Debord, les d’imposture. Paul Celan venait me voir parce
En vacances je n’avais pas tous ses Surréalistes et Bataille, il les a pratiqués, en a qu’elle répandait le bruit qu’il avait plagié son
ouvrages sous la main, mais ces Propos sur la fait son profit. Ce qu’il reconnaît dans ce mari, Yvan Goll.
littérature au titre mystérieux : Le roi vient premier entretien (Q. L. n° 532, 16 -31 mai Yves Bonnefoy reprend l’histoire quelques
quand il veut. Quel roi ? Je ne me posais pas 1989) : « Je suis sûr que les avant-gardes ont années plus tard, en 1960 alors que Paul Celan
trop la question ayant retrouvé dans ma tenu pour moi le rôle exigeant et inquiet d’un a atteint la notoriété et que Claire Goll est
bibliothèque de campagne Corps du roi de surmoi littéraire et que cette autocensure revenue à la charge. « Non seulement les
mon auteur, où il est question entre autres, de demeure; elles m’ont formé, dans un sens... Si meilleurs esprits se mobilisèrent pour démon-
deux de ces corps : Samuel Beckett et je relis aujourd’hui les textes avant-gardistes, trer l’inanité des accusations portées contre
William Faulkner. La 4e de couverture de ce ils ne m’interdisent plus grand-chose, ils lui et même leur caractère délibérément
petit livre, publié en 2002, est explicite. Je la n’exigent plus rien. Mais la leçon de Bataille mensonger... mais l’Académie de langue et
recopie pour la beauté de la chose : subsiste, et elle m’est venue par ce biais. » littérature allemande lui décerne son prix
« Le roi, on le sait, a deux corps : un corps Ce qui lui permet de regarder, sans Büchner, une des plus hautes distinctions
éternel, dynastique, que le texte intronise et méchanceté, les romanciers à la centaine, les concevables dans l’Allemagne contempo-
sacre, et qu’on appelle arbitrairement « voyez comme je suis beau, intelligent, raine. » Celan continue de souffrir. « En
Shakespeare, Joyce, Beckett, ou Bruno, passionné, tragique », les « postures publici- décembre 1962, la hantise tourne au délire.
Dante, Vico, Joyce, Beckett, mais qui est le taires, l’ignorance revendiquée, la producti- Paul a maintenant devant lui des années de
même corps immortel vêtu de défroques pri- vité »... « Le consensus, dit-il, reprend en trouble psychique, avec des périodes
visoires ; et il a un autre corps mortel, fonc- main la littérature... il envahit ce champ qui d’hospitalisation, et toujours l’affaire Goll y
tionnel, relatif, la défroque, qui va à la est sa négation même et y fait des affaires »... aura un rôle majeur ». On lui en veut en tant
charogne, qui s’appelle et s’appelle seule- etc. que « poète de langue allemande, et qui est
ment Dante et porte un petit bonnet sur un nez Tel un « horrible travailleur », il avoue la juif ».
camus, seulement Joyce et alors il a des tenue d’environ deux cents carnets, voués à Pour Yves Bonnefoy non seulement Paul
bagues et l’œil myope, ahuri, seulement des usages précis et différents, avec notes, Celan n’a pas plagié Yvan Goll, ce que tout le
Shakespeare et c’est un bon gros rentier à remarques, citations, propos en l’air, où il monde reconnaît, mais « en poésie, la ques-
fraise élisabéthaine. » puise à l’occasion, sans volonté délibérée, tion du plagiat ne se pose pas, cette question
Il y a Pierre Michon, « que le texte intro- dans l’instant, le moment, quand vient la n’y garde même aucun sens... » On lit la
nise et sacre », et il y a le Pierre Michon que grâce, pour évoquer des « vies », Van Gogh, démonstration. Parce que la poésie n’a rien
je rencontre au Café Beaubourg, avant d’avoir Rimbaud, Jojo ou Thomas, l’illettré qu’on d’une « formulation conceptuelle » et qu’elle
emporté le livre, son air ahuri d’enfant de appelle à l’asile le père Foucault, l’abbé s’ouvre à « des notations qui montent des
choeur surpris à chahuter les burettes et à qui Bandy, Yvonne la patronne du bistrot de La profondeurs de la personne », parce qu’elle
on dit : « Vous aussi, des entretiens... je les Grande Beune « grande et blanche comme du vit l’écriture comme « une poussée du dedans
connais, je les ai tous lus... ici et là » (ce n’est lait », son « visage royal nu comme aussi continuelle qu’irrésistible, et assure au
pas tout à fait vrai), et qui acquiesce, qui un ventre », quand il se met lui-même en tour qu’elle prend dans le poème quelque
s’excuse presque, qui est prêt à dire qu’il scène, Michon, l’écrivain en panne qui se chose d’irréductiblement singulier ».
s’agit d’un coup d’édition. Le Pierre Michon ronge les sangs, en proie à ce qu’il n’osera Pourquoi alors Celan continue-t-il de se
venu du fin fond de sa campagne, le fils de jamais appeler, ça ferait prétentieux, ses
l’institutrice. « démons ». SUITE 

27
LA QUINZAINE LITTÉRAIRE SUITE JOURNAL EN PUBLIC/MAURICE NADEAU

désespérer au point de côtoyer la folie ? Parce Coligny-Chatillon, dite Lou par ses amants et feuilles sous emballage, avec introduction
que ses défenseurs s’en tiennent aux faits, à par l’artilleur-poète qui fut le sien après qu’ils d’André Rouveyre. Ce recueil, c’est là que je
l’inanité de la calomnie, en somme à des argu- se sont rencontrés à Nice en septembre 1914. voulais en venir, est publié aujourd’hui à Paris
ments raisonnables, parce qu’en fait ils ne Encaserné à Nîmes, puis parti pour le front, avec fac-similés des lettres et des poèmes qui
savent pas eux-mêmes ce qu’est la poésie. Apollinaire envoie à sa maîtresse,– qui ne le les accompagnaient. Une édition de luxe à 50
« Paul Celan ne fut ainsi, à Paris, en France, fut pas longtemps, et lui-même rencontre en euros, dont le titre exact est Je pense à toi mon
sa vie durant, poète que par ouï-dire ». 1915 au cours d’une permission Madeleine Lou, « nouvelle édition revue et commentée

M
Pagès – des lettres souvent prosaïques mais par Laurence Campa ».
e vient à l’esprit une autre rencontre à parfois très lestes et contenant de nombreux
propos d’un autre poète dont la célébrité poèmes. Je vais voir André Rouveyre, rue de Pierre Michon, Le roi vient quand il veut,
n’attendit pas d’être posthume. Gallimard Seine. Il me confirme ce que pensait Pia : ces Propos sur la littérature, Albin Michel
venait de publier d’Apollinaire Lettres à Lou ont été censurées. Il garde pour Yves Bonnefoy, Ce qui alarma Paul Celan,
Poèmes à Lou. Pascal Pia me dit : « Va donc lui les pages omises. Galilée
voir Rouveyre, tâche de l’interroger sur la L’édition complète des Lettres à Lou ne Apollinaire, Je pense à toi mon Lou,
comtesse ». La comtesse c’était Louise de paraîtra qu’en 1956 à Genève sous forme de Ed.Textuel

son père que ce dernier était trad. de l’américain Billy Milligan Dans la Roumanie postcom-
BIBLIOGRAPHIE un tortionnaire pendant la par Patrice Carrer (The Minds od Billy muniste une nouvelle
guerre civile des années 80- Série noire Milligan) société cherche des repères.
90 au Chili. Gallimard, 350 p., 22,50 e trad. de l’anglais
La Fleur de peau Fayard, 396 p., 20,90 e par Jean-Pierre Carasso Jamal Mahjoub
(La pell i la princesa) Un homme à la vie tran- Kathryn Davis Denise Hamilton Calmann-Lévy, Latitudes à la dérive
trad. du catalan quille et rangée cache un A la lisière du monde Trafic d’anges 466 p., 19,90 e (The Drift Latitudes)
par Cathy Ytak terrible secret. Le sixième (The Thin Place) (Last Lullaby) Le récit du cas Billy trad. de l’anglais (Soudan)
Métailié, 194 p., 17 e roman et le premier traduit trad. de l’anglais trad. de l’anglais Milligan en proie à des par Charlotte Woillez
Ce roman fantastique se en français d’un professeur (États-Unis (États-Unis) troubles de la personnalité, Actes Sud, 304 p., 21 e
déroule à la cour de Prague de littérature. par Alice Seelow par Estelle Roudet passionna l’Amérique. Confrontée à des difficultés
pendant la guerre de Trente Stock, 310 p., 19,50 e Seuil/Policiers, professionnelles, à Londres
ans. Sarat Chandra Chatterjee Quels sentiments, quelles 370 p., 22 e Moustafa Khalifé où elle vit, une jeune archi-
La femme mariée angoisses se cachent La Coquille tecte métisse n’a jamais
Vassili Axionov trad. du bengali derrière ces personnages Peter Hoeg (Al-Qawqa’a) voulu se pencher sur ses
Les Hauts de Moscou par Armanath Dutta somme toute bien La Petite Fille silencieuse trad. de l’arabe (Syrie) origines. C’est à travers sa
(Moskva kva-kva) Les Belles Lettres, ordinaires ? (Den Stille Pige) par Stéphanie Dujols correspondance avec une
trad. du russe 142 p., 14 e trad. de l’allemand Actes Sud, 272 p., 21,80 e demi-sœur retrouvée
par Lily Denis Un roman d’amour à Hans Magnus Enzensberger par Anne-Charlotte Struve Raconté sous forme d’un qu’elles lui sont révélées.
Actes Sud, 320 p., 22,50 e Calcutta, en 1912, par Sarat Joséphine et moi Actes Sud, 470 p., 23 e journal, le recit par l’auteur
A travers une fable Vassili Chandra Chatterjee (1876- (Josefine und ich) Un roman picaresque de sa captivité dans les Pedro Mairal
Axionov donne en appli- 1938), auteur de Desdar trad. de l’allemand « entre engrenage absurde prisons syriennes. L’intempérie
quant « le mentir-vrai » un adpaté à l’écran. par Daniel Mirsky kafkaïen et mauvais rêve ». (El ano del desierto)
tableau des années précé- Gallimard, 160 p., 15,50 e Mark Kharitonov trad. de l’espagnol
dant la mort de Staline. Mikhaïl Chichkine Une relation incongrue lie Peter Stephan Junck Amores novi (Argentine)
Le cheveu de Vénus un jeune homme, chercheur La Traversée de l’Hudson trad. du russe par Denise Laroutis
Szusza Bank trad. du russe en sciences économiques et (Die reise über den Hudson) par Régis Gayraud Rivages, 304 p., 22 e
L’eté le plus chaud par Laure Troubetzkoy une vieille dame, ancienne trad. de l’allemand Fayard, 130 p., 12 e Des intempéries ravagent
(Heissester Sommer) Fayard, 456 p., 23 e cantatrice lyrique qui fit (Autriche) Trois thèmes composent l’Argentine et le monde
trad. de l’allemand Rapports de police où carrière sous le IIIe Reich par Bernard Lortholary Amores novi dans le dévasté redevient primitif.
par Olivier Mannoni figurent des kyrielles de et eu nombre de maris et Jacqueline Chambon, prolongement moderne de
Christian Bourgois, jeunes fugitifs en quête d’amants. 256 p., 21 e la poésie érotique antique. Joseph O’Connor
196 p., 17 e d’asile, journal intime d’une Une hallucination trans- Par un maître de la prose Redemption Falls
Les personnages les plus cantatrice émigrée, épîtres Paula Fox forme la vie d’un homme et russe contemporaine. trad. de l’anglais (Irlande)
divers défilent à travers ces envoyées par le narrateur au Côte ouest lui permet de résoudre des par Carine Chichereau
douze récits de l’auteur du roi d’une île imaginaire. (The Western Coast) problèmes qui surgissent de Elias Khoury Phébus, 576 p., 23,50 e
Nageur traduit en France en Préf. de Frederick Bush l’enfance. Comme si elle dormait A New York, avant la
2004. Karen Connelly trad; de l’anglais (Etats- (Ka’annahâ nâ ima) guerre de Sécession, James
La cage aux lézards Unis) Ismail Kadaré trad. de l’arabe (Liban) O’Keefe, Irlandais exilé,
Rick Bass (The Lizard Cage) par Marie-Hélène Dumas Hamlet par Rania Samara rencontre Julia avec qui il
Le livre de Yaak trad. de l’anglais (Canada) Joëlle Losfeld, 454 p., 24 e le prince impossible Actes Sud, 396 p., 23 e s’installe à Redemption
(The Book of Yaak) par Sylviane Lamoine La dérive d’une jeune fille, (Hamleti, princi i vështirë) Né à Beyrouth en 1948, Falls, île imaginaire. Nous
trad. de l’américain Buchet Chastel, 600 p., 25 e abandonnée, seule et dému- trad. de l’albanais Elias Khoury est crtitique assistons à la désagrégation
par Camille Fort-Cantori La solitude et le combat nie dans la Californie des par Artan Kotro littéraire, essayiste, du couple. Cent person-
Gallmeister, 188 p., 20,90 e d’un jeune chanteur enfer- années qui précèdent la Fayard, 180 p., 16 e chroniqueur et romancier. nages traversent ce roman
La nature sauvage et mé dans la prison de Seconde Guerre mondiale. Ismail Kadaré se souvient considéré comme le plus
enchantée de la vallée de Rangoon en Birmanie. Publié en 1972 aux États- d’avoir corrigé le Hamlet de Stieg Larsson grand de l’auteur.
Yaak racontée à travers ces Unis un troisième roman de Shakespeare quand il avait La reine dans le palais des
récits par Rick Bass qui Andrew Cowan l’auteur du Dieu des treize ans. Un autre person- courants d’air Carlos de Oliveira
habite dans le Montana. Ce que je sais cauchemars. nage apparaît, une autre (Luftslottett som sprängdes) La maison sur la dune
(What I Know) histoire. trad. du suédois trad. du portugais
Piotr Bednarski trad. de l’anglais Arnaldo Ginna par Lena Grumbach et Marc par François Laye
Un goût de sel par Lazare Bitoun Les locomotives avec des Richard Kennedy de Gouvenain José Corti, 176 p., 16 e
(Rejsy po drcydzieto) Joëlle Losfeld, chaussettes J’avais peur de Virginia Actes Sud, 720 p., 23 e Le destin tragique d’une
trad. du polonais 280 p., 22,50 e (Le Locomotive con le Woolf Dernier volet de la trilogie famille de petits proprié-
par Jacques Burko Immobilisé, un homme épie calze) (A Boy at the Hogarth Millenium remis à son taires et de la famille
Autrement, 126 p., 13 e par sa fenêtre sa famille, ses Préf. de Bruno Corra Press) éditeur avant sa mort en paysanne. Le premier
Écrivain et poète polonais, voisins et comprend bien trad. de l’italien trad. de l’anglais 2004 par Stig Larsson, jour- roman de Carlos de Oliveira
né en 1934, Piotr Bednarski des choses sur sa propre par Monique Baccelli par Béatrice Vierne naliste et rédacteur en chef écrit à 22 ans.
après Les Neiges bleues vie. Allia, 112 p., 6,10 e Anatolia, 128 p., 16 e de la revue Expo, observa-
poursuit son roman autobio- Recueil de compositions Ecrits cinquante ans plus toire des manifestations sur Marisha Pessl
graphique. Alonso Cueto « franchissant tous les tard les souvenirs de le fascisme. La physique
Avant l’aube cadres préétablis des genres Richard Kennedy alors qu’il des catastrophes
Russell Celyn Jones trad. de l’espagnol littéraires passés ». était grouillot, en 1926, à la Florin Lazarescu (Special Topics in Calamity
Une vie d’emprunt (péruvien) Hogarth Press, la maison Notre envoyé spécial Physics)
(Ten Seconds From the par Isabelle Gugnon Norman Green d’édition dirigée par (Trimisul nostru special) trad. de l’anglais
Sun) Michalon, 256 p., 20 e L’ange de Montague Street Léonard et Virginia Woolf. trad. du roumain (États-Unis)
trad. de l’anglais, par Un homme découvre (The Angel of Montague Daniel Keyes par Olimpia Bogdan-Verger par Laetitia Devaux
Jacques Chabert longtemps après la mort de Street) Les mille et une vies de Syrtes, 224 p., 21 e Gallimard, 620 p., 24,50 e

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Roman d’initiation et solitude qui l’accompagne portrait d’une femme Les femmes
énigme policière, le premier par l’auteur de nouvelles et amoureuse de Stephen de Virginia Woolf BIBLIOGRAPHIE
roman d’une jeune de romans dont cerains ont Crane, grand écrivain (Virginia Woolf’s Women)
Américaine de l’âge de été traduits en France. américain, qui se meurt trad. de l’anglais
vingt-sept ans. d’une tuberculose en par Karine Laléchère Une réinterprétation des Nicolas Sarkozy suivi pas à
Ivan Vazov Angleterre, en 1900, à l’âge Payot, 290 p., 21,50 e analyses de Marx à partir pas pendant la campagne
Aiberto Sanchez Pinol Sous le joug de 28 ans, et lui dicte un Portraits des femmes qui de l’existence et de présidentielle.
Pandore au Congo (Pod Igoto) nouveau roman. influencèrent la vie et la l’inconscient.
(Pandora al Congo) trad. du bulgare pensée de Virginia Woolf et Pierre Tevanian
trad. du catalan par Marie Vrinat-Nikolov Shuichi Yoshida lui servirent d’héroines dans Michela Marzano La République du mépris
par Marianne Million Fayard, 490 p., 25 e Park Life ses romans. La mort spectacle La Découverte, 126 p., 10 e
Actes Sud, 448 p., 23 e Les aventures d’un héros trad. du japonais Enquête sur l’« horreur- Les « vertus républicaines »
Le premier roman, La Peau imaginaire dans la Bulgarie par Gérard Siary Ingrid Galster réalité ». célébrées dans les discours
froide, d’Albert Sanchez des années 1875-76 Philippe Picquier, Beauvoir dans tous ses états Gallimard, 80 p., 5,50 e républicains cachent un
Pinol, anthropologue, a été dominée par les Ottomans. 102 p., 12,50 e Tallandier, 348 p., 25 e La violence et la mort mises racisme qui n’ose pas dire
best seller en Espagne. Par Ivan Vazov (1850- Le parc de Hibiya à Tôkyô Essais sur l’itinéraire de en images anesthésie ceux son nom.
Pandore au Congo est 1921), homme politique et est à lui seul un univers clos Simone de Beauvoir par qui la regardent.
l’histoire d’un gitan accusé écrivain. et protégé. Prix Akutagawa Ingrid Galster, spécialiste Ainsi la mort spectacle
d’avoir assassiné au Congo (Prix Goncourt) en 2002. de l’œuvre de Sartre. provoque une nouvelle
les fils du duc qu’il servait. Simona Vinci forme de barbarie : la HISTOIRE
Chambre 411 Aldo Zargani Jean de Guardia barbarie de l’indifférence.
Sergio Gonzalez Rodriguez (Stanza 411) Pour violon seul Poétique de Molière Félix Baffière
Des os dans le désert trad. de l’italien Souvenirs dans l’En-Deçà Comédie et répétition Jean-Luc Nancy Eros adolescent: la
trad. de l’espagnol par Vincent Raynaud 1938-1945 Droz, 524 p. A plus d’un titre pédérastie dans la Grèce
(Mexique) Robert Laffont, 144p . (Per violino solo) Les techniques de composi- Jacques Derrida antique
par Isabelle Gugnon Une femme écrit à un trad. de l’italien tion et les grands modes de Galilée, 110 p., 18 e Les Belles Lettres,
Passage du Nord-Ouest, homme qu’elle n’aime plus par Olivier Favier fonctionnement des comé- A travers un portrait 704 p., 69 e
384 p., 23 e pour lui dire ce que sont L’Eclat, 320 p., 18 e dies de Molière. de Derrida par Valerio Réédition d’un essai publié
Enquête sur un fait divers « les variations du cœur, Lorsque le père de l’auteur, Adami, le philosophe en 1980.
(le meurtre de femmes à la entre fusion et rejet ». du fait des lois raciales anti- Boutros Hallaq et Heidi Jean-Luc Nancy cherche
frontière mexicaine) large- juives, est renvoyé de Toelle (sous la dir.) du mort « cette non- Jean-Marc Berlière,
ment connu mais volon- William T. Vollmann l’Orchestre de la Radio Histoire de la littérature image qu’est pour nous Franck Liaigre
tairement irrésolu. Central Europe Diffusion italienne, arabe moderne la présence des Liquider les traîtres
(Europe Central) l’auteur se souvient de son T. I 1800-1945 vivants ». la face cachée du PCF
Joel Rose trad. de l’américain enfance dans l’Italie Sindbad/Actes Sud, 1941-1943
Noir corbeau par Claro fasciste. 784 p., 38 e Michel Onfray Robert Laffont, 512 p., 22 e
trad. de l’anglais Actes Sud, 924 p., 29,80 e La Pensée de midi Des archives inédites des
(États-Unis) En s’attachant à quelques Annick Jauer Archéologie d’une gauche RG ont révélé l’existence
par Marie de Prémonville destins singuliers et à L’Allemagne d’Aragon libertaire d’une police politique
Anne Carrère, 550 p., 23 e travers une trentaine de POÉSIE Presses univ; Provence, Galilée, 130 p., 18 e chargée d’exécuter, pendant
En 1841, à New York, un récits entremêlés, une 324 p., 35 e Un hommage à Georges l’Occupation, les traîtres
fait divers traumatise la analyse des mécanismes Mahmoud Darwich Les présences de la culture Palante, Jean Grenier et ainsi que la chasse menée
société new-yorkaise et totalitaires qui ravagèrent Comme des fleurs allemande dans l’œuvre Albert Camus, « porte- par les RG à leur encontre.
inspire à Poe une nouvelle. l’Europe. d’amandier ou plus loin d’Aragon sont le catalyseur paroles de la gauche liber-
(Ka-zabr al-lawz aw ab’ad) et le révélateur de la posi- taire au XXe siècle ». Lucian Boia
Norma Rush Stephan Wackwitz trad. de l’arabe (Palestine) tion d’Aragon face à L’Occident
De simples mortels Un pays invisible par Elias Sanbar l’Allemagne. Alain Renaut Une interprétation
(Mortals) (Ein unsichtharer land Actes Sud, 146 p., 18 e Égalité et discriminations historique
trad. de l’anglais Familienroman) Aux frontières de la poésie Pierre Michon Un essai de philosophie Les Belles Lettres,
(États-Unis) trad. de l’allemand et de la prose, un recueil Le roi quand il vient appliquée 250 p., 19 e
par Robert Davreu par Barbara Fontaine publié en Palestine Propos sur la littérature Seuil, 220 p., 19 e Pour comprendre comment
Fayard, 880 p., 28 e Laurence Teper, en 2005. Albin Michel, 398 p., 22 e La dynamique démocra- l’Occident peu développé
Affaires politiques et senti- 328 p., 18,50 e Voir ce numéro. tique ne peut plus se par rapport à Byzance et à
mentales au Botswana par A partir d’un appareil photo Raymond Federman contenter d’exclure les la Chine est devenu aujour-
l’auteur de Accouplement, miraculeusement retrouvé, Chair jaune Marie Parmentier différences, elle doit les d’hui l’une des sociétés
lauréat du National Book le narrateur raconte une traduction de Pierre Le Stendhal stratège reconnaître et, à partir de technologiques les plus
Award. histoire familiale liée à Pillouër Pour une poétique de la cette reconnaissance, recon- avancées, Lucian Boia
l’histoire de l’Allemagne du Le Bleu du ciel, 66 p., 10 e lecture figurer les politiques étudie son évolution depuis
Vita Sackville-West XXe siècle. Prenant à la fois littérale- Droz, 342 p. sociales. l’antiquité.
Plus jamais d’invités! ment et
(Easter Party) Alan Warner (psych)analytiquement les Olivier Penot-Lacassagne François Wahl Jesse Byock
trad. de l’anglais Le dernier paradis de poèmes de Federman, Vies et morts d’Antonin Le perçu L’Islande des Vikings
par Micha Venaille Manolo Pierre Pillouêr passe à la Artaud Fayard, 830 p., 32 e trad. de l’anglais
Autrement, 168 p., 17 e (The Worms Can Carry Me fois « dans une même Christian Pirot, 256 p., 20 e Le grand œuvre de François (États-Unis)
Une réédition. to Heaven) traduction sens et son ». En « Recomposition mythi- Wahl longtemps éditeur au par Béatrice Bonne
trad. de l’anglais édition bilingue. que » d’une biographie. Seuil de Barthes, Lacan et Aubier, 498 p., 29 e
Mark Slouka par Brice Matthieussent des structuralistes. La vie quotidienne dans la
Le monde visible Christian Bourgois, Jean Schuster Fernando Pessoa société islandaise fondée
(The Visible World) 518 p., 28 e Une île à trois coups d’aile Dialogues sur la tyrannie par les Vikings à partir du
trad. de l’anglais Agé de quarante ans un Le Cherche-midi, Anatolia/Rocher, IXe siècle.
par Dominique Letellier Espagnol se voit annoncer 240 p., 18 e 126 p., 17 e
Grasset, 342 p., 20,90 e sa mort prochaine. Des L’oeuvre poétique de Jean Recueil de trois essais
PSYCHANALYSE Béatrice Delaurenti
En Tchécoslovaquie, en souvenirs le submergent et Schuster (1929-1995), publié en 1996 : Défense PSYCHIATRIE La puissance des mots
1942, l’un des meurtriers du arrive chez lui un immigré surréaliste d’après-guerre à de la franc-maçonnerie, « Virtus verborum »
« boucher de Prague » clandestin qui le métamor- qui André Breton confia, L’Opinion publique,
MÉDECINE Cerf, 590 p., 59 e
tombe passionnément phosera. par testament, la tâche de Dialogues sur la tyrannie. Débats doctrinaux sur le
Daniel Sibony pouvoir des incantations au
amoureux d’une femme. gérer l’héritage surréaliste.
L’enjeu d’exister Moyen Age.
Herbjorg Wassmo Mouvement auquel Jean Elénonore Reverzy
Seuil, 398 p., 22,50 e
Edward St Aubyn Un verre de lait, Schuster mit fin. La chair de l’idée
Une analyse des Vladimir Fédorowski
Le goût de la mère s’il vous plaît Poétique de l’allégorie dans
psychothérapies qui toutes Le fantôme de Staline
(Mother’s Milk) (Et glass melk takk) François Zénone Les Rougon-Macquart
« révèlent une dépendance Rocher, 290 p., 19,90 e
trad. de l’anglais trad. du norvégien Une phrase Droz, 264 p.
à Freud ». Écrivain et diplomate,
par Anne Damour par Luce Hinsch Préf. de Jacques Dupin
Christian Bourgois, Gaïa, 436 p., 24 e Fissile, 122 p., 10 e proche de Gorbatchev,
308 p., 25 e L’univers de la traite des Vladimir Fedorovski natu-
Les rapports difficiles entre Blanches aujourd’hui dans PHILOSOPHIE ralisé français en 1998,
les différents membres les pays nordiques. POLITIQUE donne une nouvelle version
d’une famille. ESSAIS LITTÉRAIRES Nicolas Grimaldi de la vie de Staline.
Edmund White HISTOIRE LITTÉRAIRE Préjugés et paradoxes Jean-Claude Michéa
Olga Tokarczuk Hotel de Dream P.U.F., 354p., 24 e L’Empire du moindre mal Yves Gagneux
Récits ultimes (Hotel de Dream) Eric Benoit Carnets intimes écrits au Climats, 216 p., 19 e Reliques et reliquaires à
(Ostatnie Historie) trad. de l’anglais Néant sonore jour le jour sur la cinéma, la Essai sur la civilisation Paris
trad. du polonais (États-Unis) Mallarmé ou la traversée littérature ou la télévision. libérale. (XIXe-XXe siècles)
par Grazyna Erhard par André Zavriew des paradoxes Alain Juranville Yasmina Reza Cerf, 338 p., 34 e
Noir sur Blanc, 240 p., 18 e Plon, 250 p., 21 e Droz, 224 p. L’événement L’aube le soir ou la nuit L’apogée et la désaffection
Trois récits sur la mort et la Roman en abyme et Vanessa Curtis P.U.F., 768 p., 29 e Flammarion, 192 p., 18 e de l’intérêt pour les reliques

29
La Quinzaine
Touzot Olivier Philiponnat &
BIBLIOGRAPHIE Gallimard, 720 p., 59 e Patrick Lienhardt

littéraire
560 lettres, cartes postales La vie d’Irène Némirovsky
ou billets qui jalonnent la Grasset/Denoël,
vie de Jean Cocteau dont 502 p., 23,60 e
des saints, dans une grande 224 p., 22,50 e la confidente fut sa mère. Une troisième biographie
ville, depuis le début du Réflexions d’un sociologue de l’auteur de Le Bal,
XIXe à la fin du XXe. sur l’époque contempo- FridaKahlo par David Golder. Elle eut du 40 000 chroniques indexées
depuis 1966 à nos jours
raine, ce qu’il en retient et Frida Kahlo succès avant la guerre mais
Jacques Gernet sur les grands engagements trad. de l’espagnol devint best seller ces
Société et pensée chinoises qui comptent. (Mexique) dernières années avec sur www.quinzaine-litteraire.presse.fr
(site en accès libre)
aux XVIe et XVIIe siècles par Christilla Vasserot Suite française (un roman
Collège de France/Fayard, Alain Finkielkraut Christian Bourgois, sur l’exode retrouvé dans
204 p., 20 e
Résumés des cours et
(sous la dir.)
La querelle de l’école
462 p., 28 e
Voir ce numéro.
ses tiroirs).
et www.quinzaine-litteraire.net
séminaires au Collège de Stock, 236 p., 17,50 e Catherine Sauvat (archives)
France de 1975 à 1992 par Débats sur l’école diffusés Jean Lorrain Arthur Schnitzler
l’un des grands sinologues dans l’émission Lettres Fayard, 306 p., 22 e
français. « Répliques » animée par à Gustave Coquiot Catherine Sauvat a publié Une semaine
de consultation gratuite
Alain Finkielkraut et Ed. de Eric Walbecq des biographies de Robert
Olivier Guez diffusés sur France Honoré Champion, Walzer, Stefan Zweig.
L’impossible retour Culture. 250 p., 50 e des 16 000 articles disponibles
en ligne offerte
Flammarion, 244 p., 22 e Jean Lorrain et le critique
Alors que l’Allemagne est Francis Lec / d’art Gustave Coquiot
aujourd’hui la première Claude Lelièvre (1865-1926) écrivirent en SOUVENIRS aux étudiants et aux abonnés
de la revue
terre d’émigration juive, Histoires vraies des collaboration quatre pièces
Olivier Guez a enquêté sur violences à l’école de théâtre. Lettres à ce Marc Augé
les raisons qui ont poussé Fayard, 324 p., 20 e propos. Casablanca
les Juifs à ce retour après Pour aider les victimes des Seuil, 124 p., 12 e
l’Holocauste. violences à l’école qui Les souvenirs de jeunesse Achat des articles à l'unité :
3 euros
auraient toujours existé, de Marc Augé, ethnologue,
Alexnder Yakovlev c’est vers une prise en sont liés aux images du
Le cimetière des Innocents charge collective et prodes- BIOGRAPHIES film Casablanca.
Victimes et bourreaux en sionnelle qu’il faut se
Russie soviétique (1917- diriger. AUTOBIOGRAPHIES Kinta Beevor Abonnement :
– particuliers : 75 euros
1989) Une enfance en Toscane
trad. de l’anglais Michel Leroux André Bleikasten (A Tuscan Childhood)
par Johan Frédérick Hel De l’élève à l’apprenant William Faulkner
Une vie en romans
trad. de l’anglais – étudiants et abonnés
journal : 40 euros
Guedj et autres pamphlets par Jean-Noël Liaut
Calmann-Lévy, 280 p., 20 Fallois, 166 p., 18 e Aden, 736 p., 38 e Payot, 304 p., 20 e
e Pour quelles raisons S’il y a « une énigme Née en Angleterre dans – abonnement groupé
Faulkner », André
Inventaire des crimes du
système soviétique, de
l’enseignement des
lettres en milieu scolaire Bleikasten, l’un des
une famille d’intellectuels,
l’auteur a cinq ans en 1916 (archives et journal) : 105 euros
Lénine jusqu’à la pere- connaît- il une telle dégra- responsables de la publica- lorsqu’elle découvre la – institutions :
ql@quinzaine-litteraire.net
stroïka, avec la liste des dation ? tion des œuvres roma- Toscane où elle va vivre
victimes. nesques dans la Pléiadede jusqu’à la Seconde Guerre
l’auteur de Le Bruit et la mondiale.
Fureur, l’a sûrement
résolue. Michel Cardoze
ÉCONOMIE L’armoire rouge
SOCIÉTÉS Carolyn Burke Ed. Sud-Ouest, Copernic et les révolutions
POLITIQUE Lee Miller 262 p., 15 e des sphères célestes ESSAIS
Michel Surya dans l’oeil de l’Histoire, Mémoires d’un journaliste (Uncentering the Earth :
Karl Marx
Portrait de l’intermittent du une photographe de l’Humanité également à Copernicus and The Alain de Botton
Critique de l’économie
spectacle en supplétif de la trad. de l’anglais la radio et la télé, militant Revolutions of the L’architecture
politique
domination (américain) au PCF... Heavenly Spheres) du bonheur
trad. de l’allemand et
Nouvelles Éd. Lignes, par Marie-Claude Rideau trad. de l’anglais (The Architecture of
précédé De la critique du
64 p., 10 e Autrement, 504 p., 25 e par Bernard Hoepffner Happiness)
ciel et de la terre
Une critique de la défense Américaine vivant à Paris, Tristram, 320 p., 23 e trad. de l’anglais
par Kostas Papaioannou
par « les travailleurs de Lee Miller (1907-1977), Pour rendre accessible par Jean-Pierre Aoustin
Allia, 256 p., 15 e
l’industrie du spectacle et photographe célèbre a été l’œuvre de Copernic, Mercure de France,
Resté inédite du vivant de TÉMOIGNAGES
du divertissement de l’élève et l’amie de Man William T. Vollmann, le 354 p., 22 e
Marx et connu également
masse, de leur statut Ray. Elle a côtoyé Breton, Wassyla Tamzali grand romancier américain S’intéressant aux moyens
sous le nom de
d’exception ». Foujita, Chanel, Cocteau, Une éducation algérienne et essayiste, commente, pour nous rendre
« Manuscrits de 1844 »,
Picasso... puis est devenue De la révolution à la étape par étape, son œuvre. heureux, Alain de Botton
cette oeuvre de jeunesse
reporter de guerre, a rejoint décennie noire maintenant (après la
ne fut publiée en
Londres en 1939, s’est Gallimard, 266 p., 19 e lecture de Proust, l’art
Allemagne qu’en 1932.
mariée à Roland Penrose, Issue d’une célèbre famille de mieux voyager...) se
Elle dénonce l’exploitation
SOCIOLOGIE collectionneur et artiste de notables algériens qui penche sur notre cadre de
economique et l’aliénation
surréaliste. Elle laisse à sa tiendra une grande place vie: l’architecture des lieux
de l’homme générée par la
Ludivine Bantigny mort 60 000 négatifs. dans la guerre de libération ESTHÉTIQUE où nous vivons et traval-
société capitaliste.
Le plus bel âge ? de l’Algérie, l’auteur deve- lons.
Une réédition.
Jeunes et jeunesse en Hildegard Möller nue avocate milite pour Neil Mc William
France Thomas Mann l’égalité des femmes, la Rêves de bonheur Julia Kristeva
de l’aube des « Trente une affaire de famille laicité et la démocratie. L’art social et la gauche Cet incroyable besoin de
Glorieuses » à la guerre trad. de l’allemand française croire
d’Algérie CORRESPONDANCES par Denis-Armand Canal Les Presses du réel, Bayard, 192 p., 18 e
Fayard, 506 p., 28 e Tallandier, 384 p., 29 e 496 p., 28 e Dans ce recueil de textes
Je pense à toi mon Lou Une réflexion sur la vie de Cette première traduction précédé d’un entretien,
Alain Bentolila Textuel, 216 p., 50 e Thomas Mann abordée SCIENCES française d’une étude sur le Julia Kristeva, psychanalys-
Urgence école En fac-similé et dans une sous l’angle des femmes. romantisme social analyse te, linguiste et écrivain,
Odile Jacob, édition de Laurence George Szpiro les répercussions de la analyse, d’un point de
226 p., 21,90 e Campa, des poèmes et Slawomir Mrozek La conjecture de Poincaré philosophe radicale sur vue laïc notre besoin de
Quelles solutions apporter lettres dont certaines Balthazar, (Poincaré’s Prize) l’esthétique et la critique croire.
à une école qui ne remplit inédites, d’Apollinaire à autobiographie trad. de l’anglais d’art de l’époque et retrace
plus ses objectifs et en Lou. trad. du polonais par Bernard Sigaud les tentatives pour mener Daniel Mendelsohn
particulier « le fossé par Maryla Laurent J.C. Lattès, 270 p., 20 e l’art au service de la Les Disparus
linguistique et culturel » Napoléon Bonaparte Noir sur Blanc, Perelman, mathématicien, doctrine. Neil Mc William trad. de l’anglais
qui prive certains des Correspondance générale 260 p., 18 e a mis à bas la Conjecture est spécialiste de l’art, la (États-Unis)
enfants d’espoir de réussite T. 4 Ruptures et fondation Tombé gravement malade de Poincaré et éclaire critique d’art et de la par Pierre Guglielmina
scolaire. 1803-1804 en 1996, Mrozek sous un d’une lumière nouvelle la sculpture du XIXe siècle Flammarion,
Michel Crozier Fayard, 1190 p., 52 e nom d’emprunt géométrie dans les dimen- français. 656 p., 26 e
avec Bruno Tilliette Jean Cocteau « Balthazar » entreprend sions supérieures. Enquête sur la disparition
Nouveau regard sur la Lettres à sa mère; T. II son autobiographie jusqu’à des membres de la famille
société française 1919-1938 son exil en 1963. William T. Vollmann de l’auteur restés en
Odile Jacob, une édition établie par Jean Décentrer la terre Pologne en 1941.

30
LA QUINZAINE LITTÉRAIRE

Une forme
plastique
MAÏTÉ BOUYSSY

Il en est de modestes, locaux, associatifs et vérité finale de trajets nourris d’annonces, de


familiaux. C’est « la foire à tout » dit un promotions, de ouï-dire, d’amitié et de lubies.
obscur village du Gers le jour même de la Livres machines à faire rêver pour vies
prestigieuse foire aux Antiquités de Samatan. étrangères à toute notion d’écriture,
Ici, on parle et on échange ; on en fait sa reli- bastringue de tous les soucis si ce n’est de
gion à quelques lieues de Toulouse : l’un vide, toutes les curiosités possibles. A preuve, le
l’autre s’engage dans un « effet citation » de livre à 0,50, et pour la dizaine d’Harlequin
mise en scène de ce qui fut voulu puis rejeté, douze livres, si vous y arrivez.
relégué et parfois récusé. La philanthropie En vrac, au plus noble rang, des policiers
prend aussi facilement une allure de toboggan et des récits de vies de personnalités people,
des horreurs non désirées que de pêche à la puis des manuels en tous genres, curiosités
ligne de bonnes volontés à saisir. En d’autres spiritualistes et scientistes jouxtant le besoin
lieux, même sous la canicule, s’exhalent les d’autodidaxie. Ces aveux de bagages inégaux
effluves d’une misère noire et sèche qui se font se frôler quelque bibliothèque de très
borne à tirer là quelques heures en faisant vieil instit’ et les restes d’une préparation
mine de garder une apparence de sociabilité. d’agrégation (lettres, années 70). Cet ordi-
De ces amoncellements de plastiques et de naire de la différence implique tous les trop,
débris de vie offerts avec une bonne volonté le trop plein, la surabondance mal calculée
déconcertante surgit une statistique du vrai, soumise à l’économie de la dégradation mais
car ces panières d’osier et ces fonds de chaque installation confesse parfaitement ce
camions régurgitent une masse de livres que de dépit en regret chacun n’a jamais
achetés et convoités. C’est l’épreuve de voulu s’avouer. x

Suite Lucien Logette étudiants en cinéma pour un ouvrage à usage


des esprits simplement curieux –, publier un
livre aussi peu branché sur l’actualité immédi-
ate est une folie qui mérite qu’on la soutienne.
Les fanatiques du film de Renoir, c’est-à-dire La Quinzaine littéraire est de nouveau
totalement inédites, somptueusement repro- tous ceux qui l’ont vu (sauf Éric Rohmer qui le
duites sur papier couché, format à l’italienne, juge « trop fameux et grimaçant »), y retrou- en deuil.
évidemment absentes de l’exposition consacrée veront un peu de bonheur. Ce qui, en période de Ce 9 septembre, nous apprenons, par sa
en 1993 par le Centre Pompidou à cet intrigant vaches peu grasses, n’est pas rien. sœur, le suicide d’Anne Thébaud. Elle
touche-à-tout. Lotar mériterait plus que le cata- LUCIEN LOGETTE avait quarante et un ans.
logue publié à l’époque (et sans doute épuisé) : Anne collaborait à La Quinzaine depuis
à la fois photographe (majeur, digne de Kertesz 1. 2 DVD, Studio Canal, 2005. les années quatre-vingt-dix. Elle fit rapide-
et de Germaine Krull), chef-opérateur et réa- ment partie de notre comité de rédaction.
lisateur, il fut un des membres les plus solides Nos lecteurs appréciaient ses articles,
de la bande des Prévert, Jacques et Pierre. Son Collection « Voyager avec... » lucides et sensibles.
travail sur Une partie de campagne est un La Quinzaine/Louis Vuitton Elle souffrait depuis quelques mois
travail de plateau exemplaire : quelques plans
du film, mais surtout des plans des techniciens d’une crise de dépression qui nécessita
et des acteurs, au repos ou en récréation. Ainsi, plusieurs hospitalisations. Elle assista le 29
la photo montrant Visconti (alors jeune assis- août à notre comité, prit deux ouvrages
tant), Cartier-Bresson, Renoir, Marguerite pour en faire la recension, nous la pensions
Renoir et Becker posant, ornés d’attributs guérie.
sexuels dessinés à la craie sur leurs vêtements, Elle avait publié en 2001 Reliquaire que
laisse penser que la météo détestable nous avions caractérisé comme « inclas-
n’empêchait pas la rigolade. Ainsi, Georges sable, insolite, monstrueux » et à propos
Bataille en soutane – on le distingue à peine duquel nous avions retrouvé dans nos notes
dans le film. Ainsi, Becker et Cartier-Bresson, d’édition : « Un vade mecum pour le
séminaristes lubriques lutinant Sylvia dans sa lecteur pris du désir insensé de se sentir
belle robe du dimanche.
Pour tous les amoureux du film, l’émotion vivant. Peu de chances de succès. En aver-
renaît, intacte, accentuée par la beauté des tir l’auteur ». Prévision réalisée : au 31 août
tirages argentiques, devant cette galerie désor- 2007, 232 exemplaires vendus depuis la
mais sans survivants (à l’exception d’Alain, fils parution.
Renoir, 15 ans à l’époque). Profils perdus, Ouvrant au hasard Reliquaire : « “Jetez-
dimanches enfuis, le « cabinet de verdure » et vous dans l’écriture à corps perdu !” lui
ses instants inoubliables, tout est là. La présen- ordonne l’ogre bienveillant. Elle obéit,
tation de Guy Cavagnac est impeccable, les lâche prise, écrit comme on s’enfonce dans
propos de Jacques Rozier établissent clairement la mer, lentement, inexorablement, un pied
sa filiation avec cette période « plus-que- devant l’autre, le corps plombé ». (p. 59)
Renoir », les souvenirs de Sylvia Bataille et de
l’oublié Paul Temps recueillis cinquante ans Ce 9 septembre Anne s’est jetée dans la
après par Jean-Pierre Pagliano, autre expert sur Seine, son sac à dos lesté de trois pavés. Il
le sujet, prouvent combien les sept semaines de est difficile à « l’ogre bienveillant » de ne
tournage avaient marqué ses artisans. pas se sentir coupable.
L’édition de cinéma étant ce qu’elle est -
– dix ouvrages à destination exclusive des 268 p. 20 e MAURICE NADEAU

31
LA QUINZAINE RECOMMANDE
Les Lettres Nouvelles
MAURICE NADEAU
Littérature
Éric Reinhardt Cendrillon QL 952
Jean Hatzfeld La stratégie des antilopes QL 952
Philippe Forest Le nouvel amour QL 952
Éric Chevillard Sans l’orang-outan QL 952
Pierre Michon Le roi vient quand il veut Ce N°
Pierre Bergounioux Carnet de notes 1991-2000 QL 952
Juan Jose Saer Grande fugue QL 952

Biographies, Journaux, Essais


André Bleikasten William Faulkner. Aden
Une vie en romans. Biographie
Jean Lacoste Goethe, la nostalgie de la lumière QL 952
Daniel Mendelsohn Les disparus Flammarion
Michel Cardoze L’armoire rouge Sud-Ouest
William Hazlitt Du goût et du dégoût Circé
Lucian Boia L’Occident, Belles Lettres
une interprétation historique
Catherine Malabou Les nouveaux blessés. Bayard
De Freud à la neurologie...
Fred Deux Entrée de secours Le temps qu’il fait
Fred Deux Traits d’union. L’Atelier des Brisants
Peintures et poèmes

Œuvres rassemblées
Thomas Bernhard Récits 1971-1982 Quarto, Gallimard
Michel Jeanneret La muse lascive Corti
T. Cave/M. Jeanneret La muse sacrée Corti

Rééditions
« Si cette histoire était la mienne, je serais cette fille qui, à
23 ans, avait quitté sa mère, sa province, son pays, pour aller
Thomas Pynchon L’arc-en-ciel de la gravité Seuil vers les îles. Peindre-voyager, voyager-peindre, c’est tout ce
Umberto Eco De la littérature Livre de Poche qui l’intéressait. Gouaches éclatantes, couleurs passées au
René de Obaldia Fugue à Waterloo Grasset peyotl, costumes, plumes et parures, elle en rapporterait
Karl Marx Critique de l’économie politique Allia d’immenses et riches toiles. Gustave Moreau ! Raoul Dufy !
Marc Chagall ! (Déferlement de couleurs, bouffées
d’imaginaire.) »

Albums HARMONIA MUNDI

Apollinaire Je pense à toi mon Lou Ce N° 268 p. 20 e

JE M’ABONNE À LA QUINZAINE
J’ABONNE UN AMI
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ÉTRANGER 86 euros
NOM :
PAR AVION 114 euros
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6 MOIS 35 euros
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MIEUX ENCORE : SOUSCRIVEZ UN ABONNEMENT DE SOUTIEN PAR AVION 64 euros
UN AN : 152 t
135, RUE SAINT-MARTIN, 75194 PARIS CEDEX 04 RÈGLEMENT PAR :
CCP 15551-53 P. PARIS
IBAN : FR 74 30041 00001 1555 153 PO 20 68 – MANDAT POSTAL
BIC PSSTFR PPPAR – CHÈQUE POSTAL
La Quinzaine littéraire bimensuel paraît le 1er et le 15 de chaque mois – Le numéro : 3,80 t – Commission paritaire : – CHÈQUE BANCAIRE
Certificat n° 1010 K 79994 – Directeur de la publication : Maurice Nadeau. Imprimé par SIEP, « Les Marchais », 77590 Bois-le-Roi
Diffusé par les NMPP – Septembre 2007

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