Vous êtes sur la page 1sur 32

Lettres de Heidegger à sa femme

Une femme exemplaire


Germaine Tillion
Jorge Luis Borges
au jour le jour

Russie-URSS et retour
la tragédie d’un peuple

Changer l’école
Entretien avec Alain Bentolila

Exposition
Courbet
956. Du 1er au 15 Novembre 2007/PRIX : 3,80 t (F. S. : 8,00 - CDN : 7,75) ISSN 0048-6493
D’UNE QUINZAINE À L’AUTRE

Le « Dit du Genji » et le Rappelons les faits : après 1956 et le Premier


Congrès des Écrivains et Artistes noirs qui vit le
d’archives supplémentaires. Il y a en effet une véri-
table prise de conscience actuelle en faveur d’« une
« Dit des Heike » jour à La Sorbonne, René Depestre retourna en histoire de l’audiovisuel éducatif (1950-2007) ».
Haïti. Là, très vite conscient de la compromission Tel est d’ailleurs le titre d’une grande journée
Ces deux dits sont des classiques de la littéra- qu’il y avait à accepter l’offre de François de projections et de débats que la BnF organise
ture nippone médiévale. Dans le premier, une Duvalier d’occuper un poste au ministère des sur son site François-Mitterrand. Elle vise à sensi-
femme délaissée se venge, dans le second un clan Affaires Étrangères, il fila à La Havane pour, à la biliser chacun à toute cette archéologie du savoir
connaît son apogée puis son déclin. Le maître de demande du « Che », participer au développement audiovisuel antérieure à la création de La
nô Miichishige Udaka de l’école Kongô de Kyôto culturel. Il y vécut un exil de plus de dix ans, se Cinquième, quand on est passé du support
vient donner à Paris une adaptation scénique de partageant entre son œuvre et des missions offi- filmique des Trente Glorieuses aux vidéos éduca-
l’une et l’autre de ces tragédies domestiques. cielles en Chine, en Russie et au Vietnam. Petite tives mises en ligne sur le site : tv.com.
Le premier dit, Aoi no Ue, est joué le mercredi précision utile que les lecteurs de la biographie de Mercredi 14 novembre de 9 h 30 à 21 h, Quai
7 nov. à 20 h et le second, Funa Benkei, le lende- Jean Cormier, Che Guevara, ne trouveront pas, François-Mauriac, Paris 13ème, petit auditorium,
main à la même heure. Pareillement à ce que ces même dans sa 5ème éd. augmentée (éd. du Rocher, Hall Est, Entrée libre. Rens. & Rés. : 01 53 79 55
représentations donnent lieu au Japon dans un 2007, 548 p., 22 e). D’autres renseignements 55.
cadre traditionnel, la soirée s’achèvera, après une sur le fonds René Depestre ainsi que la vie et
heure et demie de grande tension, par une petite l’œuvre de ce poète sont consultables sur www.
bouffonnerie en un acte empruntée au répertoire bm.limoges La Cartoucherie fait
dit « kyôgen » (dont la forme fut codifiée vers le
XIVe s. simultanément au nô) afin d’apaiser
mouche
l’atmosphère. Des compagnies de théâtre viennent monter ce
Ces deux spectacles interprétés par Michishige Breton, Dhainaut, Raynal mois de novembre à la Cartoucherie de Vincennes
et sa Compagnie sont donnés dans la grande salle trois grands textes littéraires.
(niv. -3) de la Maison de la Culture du Japon (101 André Ughetto vient de piloter pour le compte
des Cahiers trimestriels Autre Sud (sept. 2007, n° Il y a pour commencer une création construite
bis, quai Branly, Paris 15e) au tarif de 20 e (rés. au à partir de différents entretiens accordés par
01 44 37 95 95 de 12 h à 18 h 30 du mardi au 38, 160 p., 15 e) un dossier consacré à Henri
Raynal. On y apprend in fine sous la plume de Louis-Ferdinand Céline à des chaînes radiopho-
samedi). Signalons qu’il se tient dans les mêmes niques durant la décennie 1950 où il s’écartait
lieux, les après-midi précédant ces deux représen- François Bordes que l’IMEC va prochainement
accueillir dans son Abbaye d’Ardenne un fonds volontiers du consensus qui faisait loi dans le
tations, des conférences-démonstrations sur le microcosme des gens de lettres. Ce montage et
théâtre nô : signification des masques, symbo- Henri Raynal avec « des manuscrits de l’œuvre,
des documents biobibliographiques ainsi que des son adaptation scénique sont dus à Ludovic
lique des gestes, techniques du souffle et de la Longelin qui a intitulé son spectacle :
voix,...(entrée libre sur réservation au même n°). correspondances de l’auteur avec, par exemple,
André Breton, Roger Caillois, Pierre Dhainaut, Dieu qu’ils étaient lourds ! Entretien théâtral
(...), ou Pierre Oster ». En attendant, le lecteur et littéraire avec Louis-Ferdinand Céline. C’est au
doit se contenter avec la présente livraison de comédien Marc-Henri Lamande qu’incombe la
Vernissage ubuesque cette revue d’un article de Pierre Dhainaut où il difficile gageure d’incarner Céline seul sur scène
pendant une heure. Deux représentations sont
raconte comment « il y a juste cinquante ans »
Le 8 novembre à 18 heures, faites votre Père – c’était, se souvient-il, au printemps de 1957 – la données le samedi 3 nov. à 21 h et le 4 nov. à 17 h
Ubu (« Excellent ! excellent ! », ou alors : « Vous revue de Breton, Le surréalisme, même, publia en par le théâtre de l’Épée de Bois.
vous fichez de moi ») à la Galerie Lara Vincy (47 avant première les plus flamboyantes pages d’Aux Jorge Lavelli vient de mettre en scène à la
rue de Seine, Paris 6e). Le dessinateur Ricardo pieds d’Omphale d’Henri Raynal, œuvre rééditée Cartoucherie pour le compte du Théâtre de la
Mosner y expose jusqu’au 8 décembre prochain il y a peu par Fata Morgana (2004). Commentaire Tempête Himmelweg (traduit en français par
certaines des planches originales qu’il vient de de Dhainaut : « Sans doute avait-il écrit ce qu’il Chemin du ciel) de l’Espagnol Juan Mayorga.
donner à Gallimard pour illustrer son édition est convenu d’appeler un roman érotique, mais il L’auteur avoue se demander pourquoi « les nazis
d’Ubu Roi donnée à l’occasion du centenaire de la s’avisa, une dizaine d’années plus tard, en lisant sont arrivés au pouvoir dans le pays de Goethe »
disparition d’Alfred Jarry. Mosner n’en est pas à certains mystiques du soufisme, que la voie et « comment un être humain se transforme en
son coup d’essai puisqu’il avait en 1968 intitulé sa d’amour est l’émergence du divin, et que l’être assassin d’innocents ». Cette sorte d’adaptation
première expérience théatrale : Ubu Roi Ahora aimé, dans son apparence même, glorieuse, reçoit d’Antigone à nos âges totalitaires nous présente la
Mismo. Rappelons que Pierre Bonnard fut le sa lumière d’une source infinie ». jeune Rebecca s’insurger seule contre le
premier à s’illustrer à ce petit jeu avec son Commandant. Du 9 nov. au 16 déc., du mardi au
Almanach du Père Ubu (1899), un an après avoir samedi à 20 h 30 et le dimanche à 16 h 30. Le
confectionné les marionnettes de l’Ubu roi repré- mercredi, tarif unique : 10 euros. Le mardi
senté sur le châtelet du Théâtre des Pantins. La Butor adapté au théâtre 13 nov., rencontre-débat avec l’auteur et l’équipe
dernière réalisation en date (2004) est de de création après la représentation. Réservation au
Véronique Sala-Vidal : il s’agit d’une reliure À l’occasion du thème sur les trains adopté par 01 43 28 36 36.
originale pour Ubu roi le représentant sur le plat les 4èmes Rencontres des Théâtres du Réel, qui se Le même théâtre de la Tempête présente
extérieur comme une simple spirale. tiennent à Vitry-sur-Seine jusqu’au 11 novembre, Othello, dans la nouvelle traduction d’André
Butor revient en scène. Son premier texte, La Markowicz, qui vient d’être monté en création à
modification (1957), qui fut aussi le premier texte Tours le mois dernier et finira sa tournée en mars
dont le lecteur était le héros, a été adapté pour la 2002 à Bourges. Les représentations à la
Francophonie scène par Aurélia Stammbach à travers un chœur Cartoucherie sont données du 13 nov. au 16 déc.
et patrimoine parlé à plusieurs voix. Cette création est donnée le
samedi 10 nov. à 20 h 45 et le dimanche 11 à 15 h
dans les mêmes conditions que la pièce précéden-
te. La rencontre-débat se fait, elle, le jeudi 15
Question patrimoine, les noces du théâtre et de à Gare au théâtre 13 rue Pierre Sémard 94 400 novembre. La traduction d’André Markowicz
la poésie dans le domaine de la francophonie Vitry-sur-Seine (réserv. : 01 55 53 22 26 au mêlant, savant travail sur le rythme, la prose au
semblent bien se porter. Ces deux domaines sont tarif plein de 12 euros). Accès depuis Paris par le décasyllabe, vient de paraître sous le titre La
regroupés autour d’un pôle appelé « bibliothèque RER C. Tragédie d’Othello, le Maure de Venise (Les soli-
francophone multi-média » (BFM) dont les fonds La représentation de samedi suivra une confé- taires Intempestifs éd., 240 p., 10 e).
appartiennent à la ville de Limoges. Ils comp- rence donnée à 19 h par le psychanalyste Jean-
taient déjà dans leurs murs des dons d’Alain Jacques Barreau.
Bosquet, or voilà que la Ville vient d’acquérir
pour presque 50 000 euros, 800 documents appe- La traduction littéraire
lés, du nom du poète haïtien auxquels ils apparte-
Aron, Bourdieu, Rohmer en Arles
naient, le fonds René Depestre. La cession offi-
cielle s’est faite le 5 octobre. Le philosophe, le sociologue et le cinéaste ont Les 9-10-11 novembre prochains se tiennent,
Le bibliophile n’y compte plus les ouvrages pour point commun que leur talent fit les riches comme chaque année, en Arles les Assises de la
dédicacés par Adonis, Éluard, Guillevic, ou enco- heures de l’audiovisuel éducatif : Rohmer à la traduction littéraire. Ateliers des langues. Tra-
re des revues devenues introuvables. C’est le cas réalisation, Bourdieu à l’imprécation ou encore duire le texte historique. Situation du traducteur
de Conjonction, qui fut fondée par André Breton, Aron en duo avec Alain Badiou. C’était dans les en Europe (Olivier Mannoni). Rencontre avec les
ou encore du troisième n° de La Ruche qui fut années soixante, l’âge d’or du service public, et jeunes traducteurs. Remise du prix Halpérine-
saisi en 1945 sous prétexte qu’il fut dédié à ce dans le cadre des productions du Centre National Kaminsky par la Société des Gens de Lettres.
même André Breton. Grâce à ce lot, quatre cahiers de Documentation Pédagogique (CNDP).
manuscrits de René Depestre sont devenus la À la Bibliothèque nationale de France (BnF),
propriété de la ville de Limoges, qui peut aussi 10 000 titres du CNDP sont d’ors et déjà disponi- Pascal Quignard signera La nuit sexuelle le 14
s’enorgueillir d’une rareté : L’anthologie de bles sur les écrans mis à la disposition des cher- novembre à partir de 18 h à la librairie Les Temps
poésie cubaine (1955-1966) de ce dernier dans cheurs. Le travail de numérisation se poursuit et modernes d’Orléans. 57, rue N.-D. de
une édition haïtienne. permettra d’ajouter d’ici peu des milliers d’heures Recouvrance (02.38.53.94.35).

2
SOMMAIRE DE LA QUINZAINE 956

EN PREMIER 4 LE SIÈCLE DE GERMAINE TILLION PAR GILBERT GRANDGUILLAUME


GERMAINE TILLION COMBATS DE GUERRE ET DE PAIX

ROMANS, RÉCITS PIERRE GUYOTAT 6 FORMATION PAR MAURICE MOURIER


ROBERT HASZ 7 LE PRINCE ET LE MOINE PAR PHILIPPE BARROT
TOM BISSELL 8 DIEU VIT À SAINT-PÉTERSBOURG PAR ÉRIC PHALIPPOU
NORMAN RUSH 9 DE SIMPLES MORTELS PAR LILIANE KERJAN
JOSEPH O’CONNOR 10 REDEMPTION FALLS PAR CLAUDE FIEROBE
ZADIE SMITH 11 DE LA BEAUTÉ PAR CATHERINE BERNARD
GIUSEPPE BONAVIRI 12 HISTOIRE INCROYABLE D’UN CRÂNE PAR MONIQUE BACCELLI

HISTOIRE LITTÉRAIRE RAYMOND LULLE 13 BLAQUERNE PAR MARC AUDI


HÉLÈNE MAUREL-INDART 14 PLAGIATS : PAR JEAN JOSÉ MARCHAND
LES COULISSES DE L’ÉCRITURE
ADOLFO BIOY CASARES 14 BORGES/ADOLFO BIOY CASARES PAR MARIO MAURIN

ARTS EXPOSITION 16 GUSTAVE COURBET PAR GILBERT LASCAULT


PIERRE GEORGEL COURBET (LE POÈME DE LA NATURE)
CORRESPONDANCE DE COURBET
EXPOSITION 17 TANGUY PAR PATRICK MAYOUX

PHILOSOPHIE MARTIN HEIDEGGER 19 MA CHÈRE PETITE ÂME PAR JEAN LACOSTE

HISTOIRE GEORGES NIVAT 20 LES SITES DE LA MÉMOIRE RUSSE PAR DANY SAVELLI
ORLANDO FIGES 21 LA RÉVOLUTION RUSSE ; PAR JEAN-JACQUES MARIE
1891-1924 LA TRAGÉDIE D’UN PEUPLE

SOCIÉTÉS ALAIN BENTOLILA 23 URGENCE ÉCOLE PROPOS RECUEILLIS


PAR OMAR MERZOUG

SCIENCES PIERRE CASSOUS-NOGUÈS 25 LES DÉMONS DE GÖDEL PAR JEAN-MICHEL KANTOR

SPECTACLES PIERRE CORNEILLE 26 LE CID PAR MONIQUE LE ROUX


BEAUMARCHAIS LA FOLLE JOURNÉE
OU LE MARIAGE DE FIGARO
AGNÈS VARDA 27 VARDA TOUS COURTS PAR LUCIEN LOGETTE

LA QUINZAINE LITTÉRAIRE 28 BIBLIOGRAPHIE PAR ANNE SARRAUTE

Crédits photographiques Direction : Maurice Nadeau.


Secrétaire de la rédaction : Anne Sarraute. Réception des articles : (e.mail : asarraute@wanadoo.fr)
Comité de rédaction : André-Marcel d’Ans, Philippe Barrot, Maïté Bouyssy, Nicole Casanova, Bernard Cazes, Norbert Czarny,
P. 5 Louis Monier Christian Descamps, Marie Étienne, Serge Fauchereau, Lucette Finas, Jacques Fressard, Georges-Arthur Goldschmidt, Dominique
P. 6 Catherine Hélie, Gallimard Goy-Blanquet, Jean-Michel Kantor, Jean Lacoste, Gilles Lapouge, Vincent Milliot, Maurice Mourier, Gérard Noiret, Pierre Pachet,
P. 7 Gaillard, Seuil Éric Phalippou, Michel Plon, Hugo Pradelle, Tiphaine Samoyault, Christine Spianti, Agnès Vaquin.
P. 8 Albin MIchel, D. R. In Memoriam : Louis Arénilla (2003), Julia Tardy-Marcus (2002), Jean Chesneaux (2007), Anne Thébaud (2007)
P. 9 Fayard, D. R. Arts : Georges Raillard, Gilbert Lascault. Théâtre : Monique Le Roux. Cinéma : Louis Seguin, Lucien Logette.
P. 11 Jacques Sassier, Gallimard Musique : Claude Glayman.
P. 12 Seuil, D. R. Publicité littéraire : Au journal, 01 48 87 48 58.
P. 13 D. R. Rédaction : Tél. : 01 48 87 48 58 - Fax : 01 48 87 13 01.
P. 15 D. R. 135, rue Saint-Martin - 75194 Paris Cedex 04.
P. 16 D. R. Site Internet : www.quinzaine-litteraire.net
P. 17 D. R. Informations littéraires : Éric Phalippou 01 48 87 75 41 e.mail : selis@wanadoo.fr

Un an : 65 t vingt-trois numéros — Six mois : 35 t douze numéros.


P. 18 D. R. Administration. Abonnements, Petites Annonces : Marguerite Nowak 01 48 87 75 87.

Étranger : Un an : 86 t par avion : 114 t


P. 21 D. R.

Six mois : 50 t par avion : 64 t


P. 23 drfp, Odile Jacob

Pour tout changement d’adresse : envoyer 1 timbre à 0,54 t avec la dernière bande reçue.
Prix du numéro au Canada : $ 7,75.

Pour l’étranger : envoyer 3 coupons-réponses internationaux.


Règlement par mandat, chèque bancaire, chèque postal : CCP Paris 15-551-53. P Paris.
IBAN : FR74 3004 1000 0115 5515 3PO2 068
Éditions Maurice Nadeau. Service manuscrits : Marguerite Nowak 01 48 87 75 87.
Catalogue via le Site Internet : www.quinzaine-litteraire.net
Conception graphique : Hilka Le Carvennec. Maquette PAO : Philippe Barrot; e-mail : philippe.barrot@wanadoo.fr
Publié avec le concours du Centre National du Livre. Imprimé en France

3
EN PREMIER

Germaine
une femme face
Le siècle de Germaine Tillion Centenaire depuis le 30 mai 2007, Germaine Tillion aura traversé un siècle
textes réunis par Tzvetan Todorov
Seuil éd., 828 p., 30 euros
marqué par la barbarie et participé à tous ses combats. Deux livres viennent marquer
cette date et rendre hommage à celle qui demeure une figure emblématique du XXe
GERMAINE TILLION
COMBATS DE GUERRE ET DE PAIX siècle.
Seuil éd., 384 p., 21 euros

GILBERT GRANDGUILLAUME

e premier ouvrage rassemble des textes de publications, Ravensbrück et l’Algérie en titre « Anciens SS en Algérie » le récit de
L proches de Germaine Tillion, des articles
écrits par elle-même et des interviews
1957, ont fait l’objet de plusieurs rééditions
toujours complétées et remaniées. Le Harem
Nelly Forget, employée dans les Centres so-
ciaux en Algérie, arrêtée et torturée par les
auxquelles elle a répondu. Le second, intitulé et les cousins paru en 1966 représente sa parachutistes français : des Français exerçant
Combats de guerre et de paix, réédite en les principale contribution à l’ethnographie contre les Algériens les mêmes brutalités que
complétant trois ouvrages parus, A la méditerranéenne et à la cause de la femme et les Allemands avaient infligées dans les
recherche du vrai et du juste, L’Afrique bascule elle fut prolongée par Il était une fois camps et parfois avec les mêmes mots. Dans
vers l’avenir, et Les ennemis complémentaires. l’ethnographie (2), qui rassemble des ce récit, le seul à avoir manifesté un peu
La personne et l’œuvre de Germaine éléments de sa thèse de doctorat disparue à d’humanité à la victime était un légionnaire
Tillion sont maintenant célèbres tant du fait Ravensbrück. allemand, ancien SS (Combat, p.195 et Siècle
de ses propres publications que des biogra- p.162)... Ce constat, renouvelé à l’occasion
phies de Jean Lacouture, Tzvetan Todorov, de maintes exactions, Germaine Tillion le
Nancy Wood, des nombreux articles de ressentit comme une honte et comme une
presse, et tout récemment d’un remarquable
site internet (1). Elles sont largement recon-
Deux tragédies : abomination. Dès 1954, elle avait revisité sa
région d’enquête dans les Aurès pour y
nues, comme l’attestent les multiples décora- Ravensbrück, l’Algérie constater un net effondrement économique et
tions qui lui furent attribuées : comme si, tout social qu’elle nommera « clochardisation ».
en lui rendant justice, celles-ci tentaient Bientôt s’y ajoutera le spectre de la brutalité
d’exorciser la culpabilité surgie des catastro- et de la torture. Là encore elle ne se
phes dont elle témoigne. Le séjour dans ce camp de la mort fut une décourage pas mais se dépense sans compter
Sans tenter d’être exhaustif, rappelons terrible épreuve qui la marqua profondément. jusqu’à la fin de la guerre d’Algérie en faveur
seulement que Germaine Tillion, après des Elle ne sait comme elle y survécut, disant des victimes. Elle ne le fait pas au nom
études d’ethnologie, a effectué plusieurs elle-même : « Si j’ai survécu, je le dois, d’appartenances politiques, de choix idéolo-
séjours dans les Aurès en Algérie entre 1934 d’abord et à coup sûr, au hasard, ensuite à la giques, mais par humanité et soif de justice.
et 1940. De retour à Paris au Musée de colère, à la volonté de dévoiler ces crimes et, Cette attitude ne sera pas toujours
l’Homme, elle organise un réseau de résis- enfin, à une coalition de l’amitié – car j’avais comprise, loin de là.
tance qui aboutit à son arrestation par la perdu le désir viscéral de vivre. » (Siècle
Gestapo le 13 août 1942 (en même temps que p.105)
sa mère) : elle est internée en France et Elle tient par son énergie, par son attention
déportée le 21 octobre 1943, au camp de aux autres, par sa volonté de comprendre, de
Ravensbrück dont elle sera sauvée le 23 avril prendre de la distance, par sa capacité à en- L’incompréhension
1945. Elle réintègre le CNRS, tout en se trer en relation, par son humour. De ce long des « bien pensants »
consacrant à la mémoire et au sort des cheminement avec l’horreur et la mort,
déportés. Elle ne tarde pas à s’associer aux Germaine Tillion témoigne dans un livre,
enquêtes sur les camps de concentration, y Ravensbrück, dans un souci de justice et de
compris ceux de l’URSS. A la demande de vérité. De cette tragédie, elle passe à une
Louis Massignon, elle revient en Algérie en autre : celle des camps de déportation en Elle écrit à propos de David Rousset qui
1954 pour une enquête sur les populations, URSS. Elle en avait appris l’existence avant avait enquêté sur le goulag stalinien : « Pour
puis, chargée de mission auprès de Jacques bien d’autres, à Ravensbrück, par son amie défendre le Juste et le Vrai, il faut parfois
Soustelle, elle crée les Centres sociaux. Margarete Buber-Neumann (3) (Siècle, affronter de grandes souffrances pouvant
Durant la guerre d’Algérie, elle multiplie les p. 262), venue d’un camp stalinien à celui-ci. aller jusqu’à la mort (mais avec le soutien
démarches et interventions pour sauver des Elle apprendra à Moscou en 1992 qu’une continuel et profond de rester ainsi les
victimes de la répression et tenter de mettre autre de ses compagnes de détention, comme proches de nos proches). Un autre courage
un terme à la violence, comme ce fut le cas bien d’autres semble-t-il, ne connut que est exigé quand Vérité et Justice exigent que
dans sa célèbre rencontre clandestine le 4 vingt-quatre jours de liberté après sa libéra- nous affrontions aussi nos proches, nos
juillet 1957 avec Yacef Saadi, responsable du tion de Ravensbrück, avant d’être envoyée au camarades, nos amis... » (Combats, p.223)
FLN à Alger. Publications, enseignement, goulag pour dix ans. L’enquête qu’elle mène avec David
colloques, missions se succèderont jusqu’à sa Dans la réédition de Ravensbrück en 1973 Rousset sur le goulag lui vaut l’hostilité
retraite en 1977 et au-delà. Ses principales Germaine Tillion inséra en annexe, sous le déterminée des communistes, acharnés à en

4
EN PREMIER

Tillion,
à la barbarie
nier l’existence. Sa position lui vaut aussi les savant ou l’objectivité de la recherche pour
critiques d’une ancienne compagne de camp, se retirer du monde et taire ses convictions »
Hilda Synkova, députée communiste en (Siècle p. 260). Si elle connaît les théories,
Tchécoslovaquie (Combats p.210). elle ne cherche pas à les plaquer sur la réalité.
Elle sera encore plus blessée des attaques Elle part de l’observation concrète, situe bien
visant les positions courageuses qu’elle prend l’observateur et l’observé, tout en instaurant
en Algérie. La droite lui reproche de défendre une relation de proximité fondée sur
le FLN, la gauche de ne pas l’aider. Bien l’empathie. L’ethnographie, c’est cela :
caractéristique à ce sujet est la position de d’abord connaître l’autre, puis chercher à
Simone de Beauvoir, à laquelle Germaine comprendre, tout en sachant que l’explication
Tillion répondra tardivement (Combats n’est pas définitive. C’est cette attitude intel-
p 723, Siècle p. 221), qui écrit dans La Force lectuelle de base qu’elle transposera plus tard
des choses (4) : « Nous avons tous dîné chez dans le contexte de Ravensbrück et qui lui
Marie-Claire en mettant en pièces l’article de permettra d’y survivre. Avec son ouvrage Le
Germaine Tillon (sic) que nous tenons, Bost, Harem et les cousins, elle passera à la théori-
Lanzmann et moi, pour une saloperie. » sation sur le thème de l’endogamie. Même
L’article en question, publié dans l’Express en dans ce cas elle a quand même un objectif
septembre 1958, était le récit par Germaine concret : car ce qu’elle a observé derrière les
Tillion de sa rencontre secrète avec Yacef concepts, c’est l’avilissement des femmes, un
Saadi, réalisée au péril de sa vie, en vue de avilissement dont toute la société est respon-
mettre un terme à la violence à Alger : arrêt sable, aussi bien les femmes que les hommes.
des attentats du FLN contre les civils en C’est le thème central de ses interrogations.
échange de la suspension de l’exécution des Pour un tel objectif l’action concrète a sans
militants condamnés à mort par les tribunaux doute beaucoup plus d’importance que
français, obtenant ainsi une trêve civile l’affinement des concepts, thème sur lequel
passagère. bien des interviewers viennent l’importuner.
Heureusement, dans ce cas comme dans les
situations dramatiques qu’elle a traversées,
elle dispose d’une arme souveraine : GERMAINE TILLION

L’empathie comme mode l’humour, cette force qui permet de prendre


du recul par rapport au réel et à soi-même. les plus divers selon les lieux et les temps, se
de connaissance Des multiples exemples qui en sont fournis profile toutefois cette question lancinante :
dans les deux livres, citons celui-ci : au pourquoi la barbarie et comment y faire face,
moment de son arrestation à Paris en 1942, une barbarie qui semble faire retour dans un
dans le bureau de l’officier de la Gestapo qui monde qui se considérait comme civilisé, et
A cette « intelligentsia parisienne aux qui s’est présentée à elle sous la forme
propos théoriques et souvent déma- hideuse des camps d’extermination. Dans sa
gogiques », à ces intellectuels « encravatés », première version de Ravensbrück, elle a
elle exprime les mobiles qui la font agir hors d’abord cru que c’était une exception alle-
de l’esprit partisan : « Il se trouve que j’ai Pourquoi la barbarie ? mande, que ce serait impossible en France.
connu le peuple algérien, et que je l’aime ; Puis est venue la guerre d’Algérie et dans la
“il se trouve” que ses souffrances, je les ai seconde version de Ravensbrück l’illusion
vues, avec mes propres yeux, et “il se trouve” s’est dissipée : « J’ai cédé comme beaucoup
qu’elles correspondaient en moi à des s’apprête à l’interroger, elle se souvient de à la tentation de formuler des différences... :
blessures ; “il se trouve”, enfin, que mon cette histoire : « Une petite histoire m’est ils ont fait ceci, nous ne le ferions pas...
attachement à notre pays a été, lui aussi, revenue en tête. Deux Africains sont assis au Aujourd’hui, je n’en pense plus un mot, et je
renforcé par des années de passion. C’est bord du Niger. Ils n’osent pas traverser à suis convaincue au contraire qu’il n’existe
parce que toutes ces cordes tiraient en même cause des crocodiles. L’un dit : “Ne t’en fais pas un peuple qui soit à l’abri d’un désastre
temps, et qu’aucune n’a cassé, que je n’ai ni pas. Dieu est bon.” L’autre répond : “Et si moral collectif. » (Siècle, p. 162)
rompu avec la justice pour l’amour de la Dieu est bon pour le crocodile ?” Ça a Derrière cette personnalité souriante, affa-
France, ni rompu avec la France pour achevé de me structurer, car j’ai pensé : ble, c’est tout le tragique de ce XXe siècle qui
l’amour de la justice. C’est aussi pour aujourd’hui, Dieu a été bon pour le croco- est évoqué, une barbarie qui ne cesse de se
cela, précisément pour cela (je veux dire : dile. » (Siècle p.178). L’épisode le plus connu prolonger jusqu’à nous et à laquelle nous
parce que je ne parle pas par ouï-dire), que est toutefois le Verfügbar aux Enfers qu’elle n’avons toujours ni réponse ni remède.
je déteste donner des leçons de morale. composa à Ravensbrück pour tourner son
J’ai dû, par contre, en subir beaucoup enfer en dérision. 1. www.germaine-tillion.org
2. Voir La Quinzaine littéraire, N° 780 du 1er
trop. » (Combats, p.725) Germaine Tillion, même et surtout dans les mars 2000.
Germaine Tillion est différente de situations les plus critiques, a toujours cher- 3. Margarete Buber-Neumann, Prisonnière de
l’intellectuel universitaire typique. Comme le ché à comprendre et cette volonté est l’acte Staline et d’Hitler, Seuil, 1988.
dit Olivier Mongin, « elle ne s’est jamais humain par excellence, qui lui garantit sa 4. Simone de Beauvoir, La Force des choses,
cachée derrière les contraintes du travail nature voire son existence. Derrière ses vécus Gallimard, 1963, p. 462

5
ROMANS, RÉCITS

Une enfance en guerre


Un écrivain sulfureux, et de surcroît difficile, hermétique parfois, étranger
toujours à l’univers de la « communication » banale où nous baignons tous plus ou
moins, décide néanmoins de surprendre par une manière de récit en forme d’autobio-
graphie certes trouée mais néanmoins reconnaissable pour telle et par là même
inattendue.

MAURICE MOURIER

PIERRE GUYOTAT croyance absolue dans la grandeur et la néces- cinq ans en 1945 : ces années-là, pour les
FORMATION saire servitude militaires, une foi en la vertu de natures sensibles, comptent au moins double.
Gallimard éd., 236 p., 17,50 euros l’effort individuel, de l’éducation chrétienne et Or le bambin qui grandit vite à Bourg-
de la culture ouverte. Argental, un coin semi-montagnard assez rude,
Il n’est pas indifférent que le petit Pierre possède, lui, une nature hypersensible. Les
Guyotat qui, malgré son bégaiement originel, « détails » objectifs que je viens de résumer
montre en toute étude, au moins littéraire, une grossièrement, n’occupent qu’une faible partie
précocité inhabituelle, ait pour père un médecin du livre, bien que dans l’ensemble la narration
a première surprise du lecteur tient à de campagne se dévouant sans compter sous
L l’inhabituelle précision des détails fournis
par l’auteur : dates, généalogies, noms de lieux,
l’éteignoir de l’Occupation, ni que sa tante et
son oncle aient été déportés pour faits de
ne se tienne jamais bien loin de la réalité
historique et y revienne sans cesse. Mais
l’essentiel du texte est consacré à l’évolution
éléments factuels qui font du début du livre un « terrorisme » anti-nazi : Suzanne survit à la d’une âme dans un corps, évolution particulière
rapport de police sur un individu ( Pierre Gestapo puis à Ravensbrück, Hubert, frère et fascinante dont le compte rendu, éminem-
Guyotat ), sa famille – comportant un certain cadet et préféré de la mère de l’auteur, meurt ment lacunaire, s’affranchit de la chronologie
nombre de gens connus par le rôle qu’ils ont assassiné d’une piqûre de phénol au camp stricte et ne retient pour critère d’exactitude que
joué dans l’histoire de la Résistance française –, d’Oranienburg-Sachsenhausen.Pas indifférent la vérité intime des sensations et des senti-
son éducation catholique, la personnalité ou le qu’un autre oncle, Pierre, officier d’active, ments.
métier de ses géniteurs. évadé, passé en Afrique du Nord, ait été blessé Exactitude ancrée en esthétique sincérité
Pourquoi éprouver le besoin de livrer de tels grièvement « à la tête de sa section de la 2e DB d’abord littéraire : l’impression très forte de vie
faits, apparemment sans relation directe avec la fin 1944 au cours de la bataille des Vosges ». et d’authenticité que revêtent les curieux
genèse d’une oeuvre entre toutes singulière et Quant à un troisième oncle, Philippe Viannay, « mémoires » d’un enfant dont les souvenirs,
rare, commencée en 1967 par ce coup de un des fondateurs de la publication clandestine anormalement nets, sont censés remonter aussi
tonnerre, Tombeau pour cinq cent mille Défense de la France, c’est lui qui crée le loin que la première année, repose tout entière
soldats ? Est-ce seulement parce que, en abor- maquis de Seine-et-Oise (lié pour moi – qui ai sur la beauté d’une prose nerveuse mais jamais
dant la vieillesse (Guyotat est né en 1940 ), il quatre ans de plus que Guyotat et vivais alors sèche, tendue et frémissante, qui excelle à
devient insupportable à l’écrivain qui se sait dans ce département encore très rural – aux traduire l’impact exercé, sur une personnalité
grand de demeurer relativement méconnu en combats de la forêt de Ronquerolles, un minus- neuve, par les mille visages gracieux ou angois-
dehors du cercle de ses admirateurs ou, ce qui cule village peu distant du mien). sants de l’expérience.
est sans doute plus douloureux encore, vague- Oui, les enfants de la guerre, quand ils l’ont Une place importante est réservée ici,
ment connu pour de mauvaises raisons de scan- traversée en pleine conscience de ses épaisseurs comme il fallait s’y attendre, à l’éducation
dale (« Prince, ô très haut Marquis de Sade... ») funèbres, en demeurent marqués à jamais, familiale et à l’enseignement religieux, les deux
du côté du public ordinaire, celui (d’ailleurs lui même si, comme Guyotat, ils n’avaient que souvent interchangeables. La mère, intouchable
aussi restreint) qui simplement lit ? idole, le père, plus à l’écart, le grand-père, les
Il nous semble – et ce n’est nullement oncles, cousins et cousines constituent une
illégitime – qu’il y a tout de même un peu de solide fratrie qui partage même foi et mêmes
cela, un besoin de justification (je ne suis pas idéaux, même si la politique au sens trivial
seulement un pornographe, un illisible, tout oppose parfois entre eux ces bourgeois de
mon passé témoigne de mon honorabilité, de droite inconditionnellement fidèles à
mon sérieux, et je sais être clair comme l’Évangile mais plus ou moins « sociaux ».
Boileau) dans l’étrange Formation, et ce Quant aux représentants officiels du culte, tant
d’autant que, parmi les diverses qualités de les Frères des Écoles Chrétiennes (pour le
l’écrivain Guyotat, une s’affirme éminente (la primaire) que les professeurs de l’École cléri-
lucidité et la sincérité à l’égard de soi-même) cale Notre-Dame de Joubert (où l’enfant sera
tandis qu’une autre manque (le sens de pensionnaire dans des conditions spartiates) et
l’humour et de l’autodérision) . plus tard les Jésuites de Saint-Michel à Saint-
Mais à l’évidence ce texte, qui est pour une Étienne ou les Maristes du Collège de Saint-
part un procès-verbal, dépasse infiniment le Chamond, sont des figures capitales et
plaidoyer pro domo. Et d’abord il offre réelle- globalement positives du livre. Non seulement
ment des clés pour entrer dans le grand œuvre ils brillent par leurs éminentes capacités péda-
romanesque qui le précède et va le suivre. Il gogiques et humaines, mais ce sont eux les
n’est pas indifférent d’apprendre que le garçon introducteurs à la latinité et à l’hellénisme dont
qui, à vingt ans, va vivre la guerre d’Algérie le futur écrivain, plus réticent longtemps à
comme une initiation brutale à la fois à l’endroit des sciences, nourrira une vocation tôt
l’horreur de la condition humaine et à la jouis- révélée.
sance sado-masochiste de l’enfermement dans Reste à savoir, dans ce contexte à la fois
des fantasmes enfin libérés, sort d’une famille conservateur et clérical qui semble déboucher
en profondeur marquée par une triple et lourde sur une mise à distance du « siècle » ou au
tradition : un catholicisme commandant toute moins sur un type d’engagement programmé
l’existence (surtout celle de la mère, qui a passé par l’enfance pieuse, quelles raisons profondes
sa propre adolescence dans la mystique conduisent un jeune homme dévot, plus ou
Pologne), un patriotisme fondé sur une certaine moins promis à l’état ecclésiastique au moins
idée de la France et conséquemment sur une PIERRE GUYOTAT rêvé pour son élève chéri par le Père Vallas,

6
ROMANS, RÉCITS

directeur de l’École de Joubert, à renoncer un lyriques enthousiasmants pour le lecteur ayant A mesure que le dénouement provisoire et
jour violemment à ce qu’on attend de lui. La vie vécu, comme Guyotat, une enfance rurale, et paradoxal de cette destinée approche, loin de se
communautaire de l’internat ne le rebute pas, il pour le lecteur citadin aussi, on l’espère) faire plus explicite ou même d’en rester aux
va devenir à quatorze ans moniteur d’un patro- constitue une pièce maîtresse de ce retourne- faits dans les pages précédentes, le texte prend
nage, se faire plus tard membre des Confé- ment fondamental. Les réminiscences baude- son vol, haletant, entrecoupé comme celui
rences Saint-Vincent-de-Paul, et le voilà qui lairiennes du parfum maternel enivrant, les d’Eden, Eden, Eden de scandaleuse mémoire
pourtant sent peu à peu s’éteindre sous ses yeux portraits fugaces mais sexualisés de fillettes ou (1970). Il précipite son rythme, multiplie les
la lueur rouge du Saint-Sacrement, cette de jeunes filles, l’érotisation des jeux dans les lacunes et finit par passer délibérément sous
lumière de l’Eglise qui exerçait sur son âme via vieilles demeures de famille, tout cela ne silence des années entières, alors qu’auparavant
le corps un effet si magique au moment de la trompe pas. il pouvait s’attarder, durant la petite enfance
communion solennelle de ses sept ans ! Il convient d’y ajouter, au fil de ces terribles notamment, à caresser une seule image, une
Que s’est-il passé au juste ? Une des forces années – qui furent à son âge des années de obsession, un plaisir furtif.
de cette confession magnifique, si parcellaire et bonheur et d’extase – la conscience de plus en C’est que Formation, comme les autres livres
par moments mutique qu’elle se refuse à en être plus lancinante que le dieu qui couvre les abomi- de Guyotat, n’est informatif qu’en apparence et
une, c’est de laisser au processus interne de nations, le dieu qui a laissé massacrer les Juifs, que tout ici se joue, une fois de plus, en écri-
cette conversion à rebours tout son mystère. On n’est, à la lettre, pas crédible, ou bien créateur du ture. L’auteur de Coma n’a en somme jamais
sent bien que l’éclosion d’une sensualité torren- Mal. Puis c’est la découverte de Rimbaud, l’aveu parlé que de lui, comme Chateaubriand, comme
tielle, qui plonge ses racines très profond dans à la mère qu’on a perdu la foi, enfin – Guyotat a Proust. Ses mots n’ont jamais tendu qu’à
l’humus d’un animisme campagnard (la nature, dix-neuf ans – la rupture avec les siens, la fuite effleurer, faute de le restituer complètement, cet
la pêche aux écrevisses, les couchers de soleil, anonyme à Paris, et bientôt la guerre réellement essentiel mystère qui est chacun de nous, qui est
l’eau qui court : autant de courts tableaux subie en Algérie. Tout est consommé. moi.

La fiction
des mythes fondateurs
Écrivain hongrois, Robert Hasz a publié plusieurs romans chez le même éditeur
dont La Forteresse qui avait une tonalité rappelant Le Désert des Tartares. Le Prince
et le Moine s’inscrit dans un autre registre : c’est un roman historique, du moins en
apparence.

PHILIPPE BARROT

ROBERT HASZ et trahisons multiples, jouvencelles complai-


LE PRINCE ET LE MOINE santes, il se dit autre chose.
A Kunde D’abord dans la manière de construire ce
trad. du hongrois par Chantal Philippe roman qui met en œuvre une lente mais certai-
Viviane Hamy éd., 420 p., 22 euros ne perversion du roman lui-même. Constitué
de trois niveaux narratifs imbriqués, le roman
se déconstruit au fur et à mesure qu’il se
raconte : la version officielle, hagiographique,
exigée par les autorités est en vis-à-vis du
ituons le cadre. Le roman se déroule au Xe journal de l’historiographe et de la vie du
S siècle dans l’abbaye de Saint-Gall. Un
moine, Alberich de Langres, est chargé par
héros Stephanus raconté par lui-même.
Ces trois niveaux ne se contredisent pas, ils
l’autorité écclésiastique de narrer l’histoire fabriquent des contre-points, des distorsions
édifiante de frère Stephanus de Pannonie entre autres ironiques, montrant que le narra-
parti en terre païenne et mort en martyr. teur historiographe découvre surtout le plaisir
Émissaire papal, Stephanus avait pour de recréer la vie d’un homme en donnant
mission de sceller une alliance avec les Turcs libre cours à son imagination « et si en écri-
contre l’empereur Othon. Ledit messager, fait vant il me prend l’envie de modifier le fil de
prisonnier sur les terres magyares, n’est pas l’histoire, je ferme alors un œil et dévie
tout de suite éliminé puisqu’il porte une quelque peu le récit afin qu’il s’adapte à ce ROBERT HASZ
médaille, donnée lors de son départ, un que je souhaite, mais cela ne se fait qu’au
symbole ancestral du pouvoir pour les tribus prix d’un mensonge ».
magyars. Notre messager à son insu devient Nous voilà prévenus. importe quelle histoire est vraie pourvu
le message lui-même. Stephanus de Pannonie Le Prince et le Moine entretient un jeu de qu’elle tienne debout ».
représente dans une division bicéphale du miroir entre une vie de saint et martyr mise Ces trois points de vue s’entrecroisent et
pouvoir, la puissance spirituelle, le Künde, en scène pour les Annales de l’abbaye de s’annihilent, jouant sur la narration de
face à la puisance temporelle – l’armée, Saint-Gall et une pseudo-réalité qui rétablit l’Histoire, comme mythologie fondatrice.
incarnée par le Gyula. Est-ce si simple ? Que un autre aspect de l’histoire. Est-ce la vérité Robert Hasz met en abîme un contenu suppo-
cache l’antagonisme de deux moines, l’un historique pour autant ? « Je n’ai que faire du sé (l’histoire de l’unification de tribus qui
devenu abbé et l’autre missionnaire du pape ? passé, c’est un puits sans fond, à force d’y deviendront une identité nationale, la
Sous le pittoresque d’une aventure moye- regarder, on finit par y être précipité, pris de Hongrie à travers un mythe fondateur des
nageuse convoquant les stéréotypes du vertige » avoue Stephanus. Le scribe, origines) avec son récit imaginaire. La fiction
genre : jeu sur l’identité, fausses pistes Alberich de Langres chargé du récit, est pris d’un roman historique se plaît, ici, à nous dire
savamment tissées, batailles épiques, courses par cette aspiration romanesque : « Peu que l’histoire est une fiction.

7
ROMANS, RÉCITS

Ethnographie de l’Américain
en Asie centrale
Il n’y a de bon observateur que celui qui observe des choses auxquelles sa
société ne l’a pas préparé. Sous ce rapport, Tom Bissell ne pouvait trouver de terrain
lui seyant mieux que l’Asie centrale. Autant cette région, devenue sa société
d’adoption, se complait en plis montagneux, autant la région où il est né, le Michigan,
est d’un plat vertigineux.

ÉRIC PHALIPPOU

TOM BISSELL hommes d’affaires qui couchent avec nos connaît plus que sous son surnom de Donk
DIEU VIT À SAINT-PÉTERSBOURG femmes comme s’il s’agissait de putains à trois (Âne) qui date, tout gosse, de ses difficultés – le
God Lives in St Petersbourg sous, de vos entreprises qui exploitent nos souffle court et la bedaine rebondie – à gravir
nouvelles trad. de l’américain par Michel Lederer ouvriers en nous croyant trop stupides pour les rares cols du Michigan. Ce surnom,
Albin Michel éd., 214 p., 17,50 euros nous en apercevoir, de vos volontaires des d’emblée repris à la cantonade, le piqua au vif
Peace Corps qui nous traitent de paresseux et et décida de sa vocation. Appareil photo en
de mal lavés ». mains, il arpente le monde dans ce qu’il offre
Avant que Tom Bissell ne devienne à son de plus dur. Les psychologues qui l’ont ausculté
tour un observateur aussi distancié, il lui aura parlent de « tendance suicidaire chronique » à
ette platitude se poursuit jusque dans la fallu surmonter ce premier échec et partir y propos de sa course folle à vouloir couvrir tous
C composition du tissu social, triste à en
mourir d’uniformité, alors que l’Asie centrale
vivre d’autres expériences. Cinq ans plus tard,
en 2001, il regagna l’Asie centrale comme
les conflits de la Palestine en Bosnie et, main-
tenant, l’Afghanistan. Il les laisse dire et préfère
enchâsse un grand foisonnement de peuples. reporter de guerre en Afghanistan puis comme fuir. Il voit dans la fuite de l’être humain vers la
Ses modes de vie s’y interpénètrent avec si peu journaliste scientifique enquêtant sur mort la seule constante dans l’histoire de
de heurts qu’elle en accueille même de l’assèchement de la mer d’Aral. On peut dire l’homme, la seule philosophia perennis qui
nouveaux. C’est à Tachkent et nulle part qu’il passa quasiment par toutes les panoplies vaille qu’on s’y appesantisse. La clef qui
ailleurs que Bissell initia son palais aux joies du des types les plus divers de baroudeurs améri- permet de se poser les bonnes questions, du
sushi. Il y vit aussi des musulmans attablés cains que l’on croise dans cette partie du type :
autour de charcuteries et de verres de vodka, monde, outre qu’il fut amené à croiser tout ce « Comment ces gens, les Afghans, avaient-ils
lever les mains leur repas fini en actions de personnel d’ambassade qui s’y reconstruit des pu échapper des siècles durant à la domination
grâce. paradis artificiels : « l’alcool, les femmes, les des empires les plus ambitieux du monde et être
Cette expérience à contre-courant confère un boîtes ». Lesquels remuent le plus de mal être ? incapables de paver correctement une putain de
point de vue distancié aux portraits que Tom Répondre à cette question, c’est s’écarter du route ? » N’auraient-ils pas la prescience
Bissell nous livre d’Américains venus en Asie dilettantisme de l’écrivain voyageur et creuser à qu’une route, au détour de son tracé, peut
centrale y confronter leur vide à celui d’un fond, cas par cas, l’ethnographie de cette tribu mener à de mauvaises rencontres, hâter le choc
espace déserté par l’Empire soviétique. Plein d’individus que l’inconscient pousse si ce n’est avec son destin? Donk a été payé pour le savoir.
d’empathie aussi pour qui sait tout le chemin au suicide, du moins à une remise en cause Le cliché grâce auquel il doit sa réputation de
parcouru par l’auteur avant qu’il ne se révèle, radicale d’eux-mêmes. photographe de guerre est né du hasard que
par ce recueil de nouvelles, un mémorialiste à Cas n°1 : le photographe engagé. On ne le favorisent les routes. Il représente une femme
la limite du documentaire et du fantastique, un tadjike, le crâne éclaté dans un combat de rue :
écrivain des grands espaces doublé d’un « Elle savait qu’on se battait dans cette rue,
psychologue des profondeurs. mais elle était sortie malgré tout. Ce qui n’est
1974 : naissance de Tom Bissell à une pas rare au cours des combats urbains.
époque où même le Middelwest s’ouvrait à une Tendance suicidaire chronique ». Le photo-
nouvelle ère, ou du moins ce qui semblait tel. graphe engagé périra lui-même sur la seule
C’était l’après Vietnam et l’heure venue pour le route qui serpente une vallée désolée de
journalisme d’investigation de pouvoir faire l’Afghanistan, victime des dégâts collatéraux
tomber un président. Ce pacifisme et cette occasionnés par les siens.
haine méthodique de l’arbitraire ont imprégné Cas n° 2 : le travailleur humanitaire appar-
Tom Bissell jusqu’à être cause de ses premiers tenant à ces « bonnes âmes » originaires de
séjours en Asie centrale. Il avait tout juste « l’Iowa, le Nebraska ou le Michigan »,
vingt-deux ans quand il s’engagea volontaire proprettes et aux convictions religieuses
dans les Peace Corps basés en Ouzbekistan. affichées. Elles travaillent pour une ONG sous
L’impitoyable sélection naturelle qui sévit dans le sigle de laquelle, CARA (Central Asian
ses pays se débarrassa de lui au bout d’un petit Relief Agency), se cache une activité illégale :
trimestre : rapatriement sanitaire. prêcher les paroles du christ en terre musul-
Sans doute Bissell prit alors conscience que mane. Les évangélistes recrutés par cette filière
ce rejet lui incombait beaucoup plus à lui, relèvent de deux types (l’un et l’autre pareille-
Américain immature, qu’à ce pays ment exploités), d’où le choix de Bissell de leur
complaisamment réputé pathogène. On le consacrer deux nouvelles.
devine à une réplique que notre auteur met dans Il y a le type à la Ryan, du nom d’un idéa-
la bouche d’un habitant du Turkestan qui, lassé liste sobre et puritain parti faire partager ses
de son interlocutrice pleine de cette complai- convictions et sa croisade aux petits Ouzbeks.
sance de gendarmette du Moyen-Orient et de Ravalé à des conditions de vie auxquelles il
donatrice de leçons en matière de démocratie, n’était pas préparé – les sanitaires n’ouvrent
finit par lui lâcher : « J’en sais davantage sur pas sur le tout-à-l’égout et le régime alimen-
vous – et les basses complaisances des taire se réduit à de la vieille carne –, il
Américains – que vous ne pouvez espérer en commence par boire comme un trou, continue
savoir sur vous-même. Je sais tout de vos TOM BISSELL par copuler comme un bouc et finit par ne plus

8
ROMANS, RÉCITS

s’aimer. Timothy représente le second type de tentation et le besoin de faillir, ces deux cas qui nourriture dont une de ses nouvelles s’inspire).
missionnaire de Tachkent. Camouflé en veulent boire jusqu’à la lie leurs « illusions Ce paradoxe au vu du tableau qu’il donne de
enseignant d’anglais, il se voit réduit à faire perdues » conjuguent finalement la même ces pays se lève dès qu’on en comprend le titre :
ânonner de l’Hemingway ou du London : « les « tendance suicidaire chronique ». Ryan ira Dieu vit à Saint-Pétersbourg. Autrement dit : la
bons Américains selon l’idéal soviétique ». jusqu’au bout d’une orgie et d’une rixe, histoire religion renaît dans la Sainte Russie, la religion
Devant cette population écolière qui, quoique d’acculer putes et mafieux à lui faire la peau. sous sa forme la plus intransigeante, cette
désoviétisée, a conservé une distance critique Timothy se fera mettre la bague au doigt par croyance qu’un peuple peut jouir du monopole
extrême envers les superstructures, Timothy une petite dinde, la seule Russe blanche (pas de la parole divine. Cette même croyance,
s’effondre. Psychiquement, cela se concrétise assez riche pour, la colonisation finie, être éradiquée par la Russie soviétique de l’Asie
par une reconnaissance de la pédophilie qui retournée chez elle) à fréquenter sa classe. Et centrale, n’y repousse encore pas. Pour qui est
l’habite, mais le passage à l’acte ouvre sur une Tom Bissell là-dedans, quel est son cas ? passé à travers tous les déguisements et a su
jouissance si contraire à sa morale que Timothy Comme Hemingway dynamisé par l’Espa- s’en débarrasser, il y fait donc bon vivre. Une
n’a de cesse de maudire sa faiblesse. gne, Bissell vit de l’Asie centrale. C’est sa seule ombre au tableau : l’Amérique a fait
Torturés comme ils le sont par l’appel de la drogue pour ne pas sombrer (et Hemingway la revivre Dieu en Afghanistan.

Châteaux de sable
Le second roman de Norman Rush, qui a connu un très large succès avec
Accouplements (2006), pose la question de l’utopie, tant dans la sphère privée que
dans les franges arrière de l’action politique. Reprenant la tradition philosophique du
voyage à l’étranger, Rush écrit un roman ample, ambitieux et intense, situé dans le
Botswana des années 1990, où un simple mortel traverse tour à tour le jardin des
délices et celui des supplices.

LILIANE KERJAN

NORMAN RUSH vie : « Il n’avait jamais voulu être une seule


DE SIMPLES MORTELS chose, un professeur. Pour cette raison,
Mortals l’Agence lui avait procuré un réceptacle, une
trad. de l’anglais (États-Unis) chambre, une chambre secrète où ce qui se
par Robert Davreu
Fayard éd., 850 p., 28 euros
passait n’était pas ennuyeux ». C’est ainsi
qu’il a des contacts, qu’il veut écrire des Vies
et non des fiches, qu’il dispose d’un chapelet
d’informateurs à l’aéroport et qu’on lui
confie des missions. Toute l’intrigue est
posée, qui passera de la progression des effets
à la poésie fantastique, grâce à l’habileté de
oici un beau livre qui propose de quitter Norman Rush dans cette fiction de l’agent de
V une capitale pour une traversée du désert.
La capitale est celle du Botswana, Gaborone,
la CIA, plein d’« aversion pour le mystère et
de curiosité pour la façon dont les choses
au sud-est du pays, en bordure de l’Afrique marchaient ici-bas ». Rien d’humain ne lui
du Sud, le désert celui du Kalahari qui, traver- sera étranger, car Finch campe à la fois au
sé en diagonale, mène chez les rebelles du cœur d’un adultère classique et aux prémis-
nord-ouest, sur les bosses de Pieter proches ses de la révolution proche des communistes
de la Namibie et de l’Angola. et des partisans de Mandela.
Une capitale avec son pesant de nuits aux La sphère privée se joue dans le quartier
rues désertes, de soirées chez l’ambassadeur, des résidences où vient s’installer le docteur
d’invitations à des conférences engagées et Davis Morel, diplômé de Cambridge,
de petits drames entre expatriés. Les Massachussetts, excentrique éduqué, « anté-
« expat » de tout poil retrouveront avec christ à temps partiel », venu pour dynamiter
délices leur univers étrange dans ce roman où les églises et combattre les idoles. Son voisin,
les femmes s’ennuient, comme chez Kipling, Ray Finch, Américain de 48 ans, se considère
où la domesticité furtive s’affaire au portail, à lui tout seul comme « une panoplie, un
dans la cuisine et dans les cours, où le luxe ensemble » : bon amant, érudit, « agent de
d’une belle voiture demeure précaire, où la Milton, membre d’un service secret, contrac-
NORMAN RUSH
peur d’être malade obsède jusqu’à l’angoisse tuel et patriote », qui a coutume de jouer les
et où le ventilateur vétuste force à hausser le naïfs dans sa recherche du renseignement.
ton. Iris Finch n’échappe pas au trouble d’une C’est alors qu’intervient le tout premier mission de surveiller Kerekang, docteur en
culpabilité diffuse lorsqu’elle soupire : renversement : l’histoire d’Othello se joue à génie rural de retour au pays, 40 ans et
« Nous aurions dû rester en Amérique et les rebours lorsque la belle Iris s’éprend du nou- gauchiste, Kerekang, « un monde purgé du
aimer juste, les aimer beaucoup ». vel arrivant et conquiert le médecin noir. Dès fictif, un paradis de la raison », Kerekang
Aimer qui ? Ellen, sa sœur déjantée ; Rex, ce moment, pour Ray, la certitude d’un amour l’incendiaire. C’est le début de l’épopée qui
le frère de Ray, auteur de longues lettres et absolu s’écroule comme un château de sable. emporte Finch dans le désert au cours de la
d’un manuscrit fragmenté dont le titre, L’agent Finch souhaiterait, on s’en doute, puissante seconde partie du roman habitée
Étranges nouvelles, tient lieu de testament enquêter sur Morel, ce diable boiteux qui par la nuit africaine. Faune hostile, albâtre
symbolique. Si Ray Finch s’épanouit, c’est envahit son espace amoureux, comme chez des termitières blanches et molles, cabanes
qu’il est fou amoureux d’Iris, qu’il enseigne à Milton où « Satan est secrètement le héros du
St James College et qu’il a aussi une autre Paradis Perdu », mais on lui donne pour SUITE

9
ROMANS, RÉCITS SUITE RUSH/KERJAN

en feu et bétail mort, ruine et chaleur démen- de réformes agraires, Finch s’interroge sur jour », car ses héros aimeraient, chacun à sa
tielle, tel est l’enfer du Kalahari où Finch l’Agence : « Appartenir à l’Agence signifiait manière, voir partout la beauté sur une terre
s’accroche aux Étranges nouvelles de son effectuer des jugements impossibles, mettre en splendide. Le roman livre ainsi le témoignage
frère, lit Madame Bovary pour l’adultère et balance des actes justifiables et vertueux et d’un auteur passionné de littérature anglaise
Les fourmis blanches de Kerekang, manifeste d’autres inexcusables parce que tant de choses pour avoir été libraire en livres anciens
au style quasi biblique, pour l’idéologie. Avec des deux côtés de l’équation demeuraient pendant quinze ans, doublé de la profession
l’arrivée au Ngami Bird Lodge, dit le secrètes ». Pour les trois hommes, Noirs et de foi d’un enseignant aux États-Unis et au
Château de Sable, hôtel grandiose et vide au Blanc, Américains et Africain, confrontés aux Botswana, où il a servi dans les Peace Corps
bord d’un bassin asséché, s’opère l’épreuve affres des trahisons d’un idéal, c’est la mise à pendant cinq ans. Au-delà des faits et de
ultime d’un homme devenu bête mourante. l’épreuve des idées chimériques et l’éboulis l’expérience vécue en Afrique, Norman Rush
Dans l’affrontement des Boers et des de leur château de sable. met en scène les vanités et les hypocrisies, les
rebelles, la confusion et le carnage, les inter- Le Botswana, cadre et décor des trois dérapages des pouvoirs, la violence, mais
rogatoires et les sévices, le bruit des livres de Rush – deux romans et le recueil de aussi et surtout la déclaration d’indépendance
mitrailleuses et des mortiers, fume le théâtre nouvelles Les Blancs (1988) – devient ici le d’expatriés renseignés sur le quotidien de
du chaos qui se termine en bain de sang, au paysage d’une désintégration, le terrain l’Amérique par un frère et une sœur aux
cœur de l’embrasement des somptueux bois d’analyse à la fois microscopique et intercon- abois. L’ici et l’ailleurs se répondent, la chair
exotiques de Ngami Bird Lodge. Là-haut, sur tinental des divergences, qu’elles soient et l’extraordinaire font alliance dans la pous-
le bastion du « groupe de gens déboussolés », conjugales ou géopolitiques. De simples sière et dans le vent du domaine des sables.
paysans, étudiants, mercenaires rassemblés mortels peut se lire comme un parcours Au travers de cette représentation de « la vie
par Kerekang, dans cette « opération débous- initiatique, un roman de mœurs, une aventure sous forme de panneaux », comme chez
solée » qui tourne au sauve-qui-peut, va politique ou une intrigue sociale. A la vérité Jérôme Bosch, les jardins de feu sont délices
naître l’identité avec la nudité. son mérite est d’être un roman héroïque de et supplices, l’homme devient « un engin
Roman de l’explosion, De simples mortels notre temps, écrit dans une belle langue, épuisé, une farce, comme un bouffon » pour
mêle littéralement poésie et action violente nourri de la méditation d’un septuagénaire mieux renaître de ses cendres. Pour les
comme il mêle utopie et réflexion politique en sur l’Enfer, les activités en enfer et la fabrica- lecteurs de Norman Rush, de la rébellion à la
un temps où « les cités radieuses tion de petits enfers, sans pour de bon tuer libération, tout se passe comme si le monde
s’assombrissent ». Dans le monde de Norman toute promesse d’une vie nouvelle et d’un des Blancs devenait un monde de fourmis, un
Rush, les héros s’abreuvent de complots : commencement. hôtel fastueux qui s’embrase et s’écroule,
Morel veut brûler les églises, Kerekang rêve Avec Norman Rush, « c’est aujourd’hui le comme un château de sable.

Un désordre volontaire
Le premier chapitre donne le ton. Le 17 janvier 1865, au lendemain de la guer- à la ballade populaire, pour évoquer, à travers la
trame romanesque, l’histoire de son pays (USA,
re de Sécession, Eliza quitte Baton Rouge pour une marche interminable vers l’Ouest : 1937, trilogie formée de 42e Parallèle, 1919 et
« Elle est sortie du cadre où tout était connu, pour entrer sur des terres où presque tout la Grosse Galette).
Redemption Falls est d’abord une histoire de
lui est étranger. » En traversant une frontière invisible qui paraît reculer sans cesse, guerre, une guerre du passé, avec une immigra-
elle plonge pour une quête mystérieuse, dans un inconnu que le livre va s’efforcer de tion irlandaise souvent mal acceptée, mais qui
se trouve liée au présent par la pérénnité de la
décrire. violence et de la douleur : dans une « Note sur
Redemption Falls », l’auteur parle de l’Ulster,
de l’Irak, de l’Afghanistan, et cite Faulkner :
CLAUDE FIEROBE « Le passé n’est pas terminé. » Exécutions
sommaires et massacres, tortures et viols,
incendies et pillages : O’Connor ne nous laisse
JOSEPH O’CONNOR Sea, 2002) où, de la même façon, il convoquait rien ignorer des terribles séquelles d’un conflit
REDEMPTION FALLS l’Histoire – celle de la Grande Famine – à meurtrier – 600 000 morts – où s’opère la nais-
trad. de l’anglais (Irlande) par Carine Chichereau travers la fiction. Mêmes titres programma- sance d’une nation ; conflit d’autant plus horri-
Phébus éd., 572 p., 23,50 euros tiques également, mais avec une différence ble qu’en est témoin le petit Jeremiah Mooney :
sensible : dans Redemption Falls ils renseignent « Quelles horreurs vit-il... ? Quelles obscénités
mal sur le contenu réel des chapitres qui torturèrent son enfance ? » La réponse est
semblent garder une large autonomie. Joseph donnée dans une litanie terrifiante que clôt
O’Connor s’ explique sur la nature de ce désor- l’image d’un major à cheval « chargeant un
dre volontaire : « Je voulais écrire un livre esclave en fuite et lui balafrant les yeux d’un
efforcer seulement, car la multiplicité des bruyant, aux facettes multiples, qui parfois se revers de coutelas ».
S’ points de vue témoigne d’une véritable
fébrilité narrative, entièrement assumée par
querellerait avec lui-même, voire se contredi-
rait dans ses propres conclusions... Cette idée
Ville imaginaire dans les Territoires des
Montagnes (inspirés du Montana), Redemption
l’auteur, comme si le réel demeurait insaisissa- m’est venue qu’un livre sur la guerre devait se Falls est le creuset où se forge une nouvelle
ble, malgré tous les efforts déployés pour en lire comme s’il était composé de morceaux identité, un « vide écrasant » pour lequel
faire un objet identifié. Les événements, raboutés ensemble d’une manière quelconque à Nordistes et Sudistes se sont entretués, où la
comme les personnages, leurs sentiments et partir de fragments déchirés, épars, venant de plupart des lieux n’ont même pas de nom à
leurs motivations, sont évoqués par un arsenal nombreux autres livres. Un album, peut-être, l’arrivée des immigrants. Espace immense,
documentaire vertigineux qui donne au roman composé par une personne accrochée à l’espoir insensé. Espace du western ? Oui, avec ses
l’allure d’un collage méticuleux, savamment que de ce processus puisse naître du sens, que chevauchées et ses vengeances, ses hors-la-loi
ordonné : encadrés par le récit d’un narrateur de la compassion émerge de la narration d’une et ses shérifs, ses traîne-savates alcooliques et
dont il serait dommage de révéler l’identité, on histoire. » Il veut « engager » le lecteur. Il y a ses prostituées, mais un western noir, comme il
trouve carnets et journaux, ballades et poèmes, des précédents : en Irlande, la méthode y a des romans noirs, où personne n’est vrai-
affiches et tracts, notes de bas de page et « progressive et digressive » de Sterne dans ment bon, où rien n’est jamais certain ; western
croquis énigmatiques, cartes et photographies, Tristram Shandy, les jeux linguistiques et les où plane l’ombre du romancier Cormac
lettres et rapports de commissions d’enquête... agencements textuels complexes de Joyce dans McCarthy, prodigieux metteur en scène d’une
Le procédé n’est pas nouveau : O’Connor Ulysse et Finnegans Wake ; ou encore, aux violence incontrôlable qui semble émaner du
l’avait déjà utilisé à une moindre échelle dans États-Unis, la méthode panoramique de Dos sol américain lui-même (Blood Meridian, 1985
L’Étoile des Mers (trad. 2003 ; The Star of the Passos qui emprunte au cinéma, à la publicité et ; Méridien de Sang, 1988).

10
ROMANS, RÉCITS

Redemption Falls est aussi une histoire et de fureur, une zone d’ombre et de silence où New York, le dialecte africano-américain, le
d’amour qui emporte l’adhésion par sa démesu- une voix ne se fera entendre que dans la derniè- gaélique, le discours littéraire érudit, les vers
re même. Amour fait de furieuses querelles et re page : « La fin d’une histoire fait tout », dit de mirliton et la poésie raffinée. Au terme du
de retrouvailles passionnées entre Lucia encore O’Connor. Et puis il y a Johnny livre, les Territoires des Montagnes n’ont été
l’aristocrate, artiste et poète, et James O’Keefe, Thunders le hors-la-loi, Winterton, espion et que partiellement cartographiés et leur histoire
mais nous sommes loin d’Autant en emporte le cartographe, Joe Duggan, autre rebelle irlan- demeure encore bien obscure, comme celle de
vent. Ce « Heathcliff irlandais », révolutionnai- dais, qui s’est échappé de prison « à coups de la diaspora irlandaise qui en fait partie. De la
re échappé des geôles britanniques de bombe », un des « durs » comme O’Leary et même façon, l’énigme de la nature humaine
Tasmanie, voyageur infatigable, devenu général Mc Bride, et tous ont la parole dans ce livre n’a été que partiellement résolue, même s’il ne
des armées de l’Union puis gouverneur des polyphonique. peut échapper au lecteur que chaque individu
Territoires, incarne à lui seul tous les déchire- Redemption Falls est sans doute le roman le cherche une forme de rédemption. Sachons
ments du monde américain. Dans son ombre, plus ambitieux de Joseph O’Connor, une reconnaître à Joseph O’Connor le mérite
Jeremiah, un garçonnet chante souvent des épopée passionnante, savante et forte, écrite d’avoir fait voir « la beauté froide d’un monde,
ballades irlandaises mais parle peu ; il est dans une langue protéiforme, toujours précise, rachetée par le sacrement d’un regard
comme la face cachée de ce livre plein de bruit rarement précieuse, où se côtoient l’argot de dessillé ». x

Petits arrangements
avec la mémoire
Zadie Smith poursuit son anatomie du déracinement amorcée, avec distance et
légèreté, dans ses deux premiers romans Sourires de loup et L’homme à l’autographe.
La veine est ici délibérément plus grave, plus ouvertement ambitieuse.

CATHERINE BERNARD

ZADIE SMITH penser que dans un mouvement de relecture


DE LA BEAUTÉ contraint, borné par la loi des genres et des
On Beauty intrigues, et par une injonction
trad. de l’anglais par Philippe Aronson d’identification. La réussite du roman réside
Gallimard éd., 556 p., 23,50 euros précisément dans cette méditation sur la loi et
son rapport à la mémoire. Comme dans
Sourires de loup, l’identité des personnages
est une identité à risques, fragile, soumise à
des impératifs souvent irréconciliables : celui
e titre l’indique d’entrée: ce troisième
L roman tente de jouer et de se jouer de la
forme du roman à thèse, se veut sérieux. Les
entre autres de l’allégeance à une mémoire
familiale, celui parallèlement de l’amnésie
qui seule pourrait garantir la liberté indivi-
remerciements abondants et circonstanciés duelle. La contradiction est comme réverbé-
qui ouvrent l’ouvrage le confirme : il sera rée par la structure en abyme ou en écho de
question ici rien moins que de la fonction l’intrigue directement inspirée du Howards
collective de l’art et de l’éthique de la beauté, End de E. M. Forster. Comme dans le roman
de la dette littéraire qui est celle de Smith de Forster, deux familles s’affrontent, se
envers E. M. Forster, de l’humanisme de défient de chaque côté d’un gouffre culturel,
Rembrandt et de l’art de voir. Le programme deux familles dominées par deux figures
est vaste, voire ardu à mettre en œuvre. trompeusement tutélaires, deux universitaires
L’heure n’est guère à une littérature à thèse tous deux spécialistes d’esthétique et que tout
que ni l’humour, ni l’ironie spéculaire ne oppose : Howard Belsey, l’universitaire raté
viendraient déborder et Zadie Smith n’est exilé aux États-Unis, dont l’athéisme n’a
sans doute pas George Eliot. d’égal que son iconoclasme et Monty Kipps,
L’ambition est pourtant ici de celle qui son ennemi de toujours, dont les convictions
devrait engager l’empathie et séduire l’esprit. religieuses n’ont d’égal que sa foi dans la
Se glissant dans l’ombre du E. M. Forster de force humaniste de l’art figuratif. Comme
Howards End le roman de Smith aspire à dans Howards End l’impératif central pour-
embrasser en un seul geste la question de la rait se résumer en deux mots « Only connect
fidélité – fidélité à soi et à une identité ». Plus encore que la société moderne de
collective –, des déterminismes sociaux, de la Forster, la société décrite par Smith est traver-
fonction mimétique et moral de la peinture, sée toutefois par des clivages, des lignes de
de la responsabilité de l’intellectuel. Tout ZADIE SMITH tension qui laissent peu d’espoir à cette ambi-
lecteur du roman britannique de ces trente tion de réconciliation.
dernières années y reconnaîtra aussi, dans la L’espoir repose un temps sur les femmes:
peinture du microcosme universitaire, l’om- partage avec Hanif Kureishi, Ali Smith ou, Kiki Belsey et Carlene Kipps, qui par-delà
bre de David Lodge, mais aussi, dans celle cela va sans dire, Salman Rushdie. leurs différences parviennent à établir un
d’une société confrontée aux contradictions Tout est ici question de mémoire, comme
du multiculturalisme, les doutes que Smith si le roman ne pouvait plus désormais se SUITE

11
ROMANS, RÉCITS SUITE SMITH/BERNARD

fragile dialogue. Mais rien ou si peu ne contestée, sur les paradoxes de l’identité consolider en se contentant à nouveau de
susbiste finalement de cette harmonie des parvienne elle-même à déplacer les lignes de jouer sur un simple principe d’inversion qui
âmes. Irrémédiablement, les liens déjà fragi- force du débat. ne devient jamais tout à fait subversif. Il n’est
les se défont, sont coupés, reniés, voués à Ancien et nouveau mondes, colonisateurs jusqu’à la célébration du principe féminin,
l’oubli. L’héritage de la désunion et de la et colonisés, blancs et noirs, élites et marges, incarné par les deux figures complémentaires
discorde semble toujours prévaloir sur les humanisme et poststructuralisme, Renais- de Kiki et Carlene, qui ne semble convenu.
leçons du consensus. Le différend triomphe. sance et modernité, figuration et abstraction, Le pari de Zadie Smith tenait de la gageure
Sans doute l’effet contraint de clôture est-il autant de paires conceptuelles qui, tout en qui visait à mettre au jour les connexions
d’autant plus puissant que la structure symé- structurant le texte, menacent de le corseter multiples entre politique identitaire, mémoire
trique, fondée sur une série de doubles qui se trop étroitement. Faire de Monty Kipps, collective, mémoire littéraire, multi-cultura-
réfractent à l’infini est elle-même contrainte, l’intellectuel noir conservateur, le tenant de la lisme, esthétique et guerre des sexes. Le silen-
voire mécanique, tout comme le sont les tradition et de Howard Belsey, le Blanc radi- ce sur lequel se clôt le texte, loin d’être
échos à l’œuvre matricielle de Forster. Sans cal, celui de l’iconoclasme ne saurait suffire épiphanique, loin d’être l’hommage à l’amour
doute la structure manque-t-elle un peu de jeu à déplacer les lignes de partage et à ébranler qu’il prétend figurer, pourrait bien en fait être
pour que cette méditation sur la mémoire le binarisme. L’ironie apparente ne fait que le un aveu d’impuissance face à un tel défi.

La science poétisée
Les admirateurs inconditionnels de Bonaviri, dont je suis, s’alarment un peu en
découvrant le titre de son dernier roman : Histoire incroyable d’un crâne. Le scienti-
fique (Bonaviri était cardiologue) a-t- il tué le poète et nous livre-t-il quelque austère
traité de paléontologie ou de phrénologie ? L’adjectif « incroyable » nous rassure.
L’auteur du Fleuve de pierre n’a pas changé.

MONIQUE BACCELLI

GIUSEPPE BONAVIRI mystérieuses. Une toile de fond qui fait Bonaviri) accepte avec enthousiasme que les
HISTOIRE INCROYABLE D’UN CRÂNE l’unité des romans et des poèmes et qui, cette chercheurs introduisent dans son utérus
L’incredibile storia di un cranio fois, semble être la même de la Sicile à quelques cellules (toujours vivantes) d’une
trad. de l’italien par René de Ceccatty l’Angleterre, de la Libye à la Crète et à mèche de cheveux restée attachée au crâne de
Seuil éd., 194 p., 18 euros l’Amérique. Les trois héros, de jeunes et « Toto ». Neuf mois plus tard elle met au
brillants « savants » sont eux aussi d’origines monde un bébé prodigieux : « Ses cheveux
diverses : Jehova, crétois, réussit à mettre au scintillaient à cause de la présence d’infimes
point la « transférase anti-rejet », Porporina la particules d’or et de saphir. Les petites touffes
n effet, dès le premier chapitre le ton est
E donné : d’emblée nous retrouvons
l’univers enchanté de la Divine forêt : toute la
rousse est sicilienne et cosmologue, Iside
(presque Isis), personnage numéro un par le
rôle qui lui sera confié, est égyptienne et fait
sur sa nuque et ses tempes étaient mêlées de
gentianelles (...) sur les parties latérales des
omoplates poussaient de petits ailes de chair
flore méditerranéenne, euphorbes, azéroles, des recherches sur la flore. On retrouve tous tendre , très tendres même avec, vers la poin-
millepertuis et agaves, mais aussi des oiseaux les ingrédients de ce que l’on peut appeler la te, des plumes vert clair, comme celles des
plein le ciel (dont un immortel oiseau bleu), « science-fiction-poésie » de l’auteur de geais, un peu rêches au toucher ». Le profes-
de petits démons bien païens dans les buis- Martedina. seur Filacaia fait le bilan de l’opération :
sons, des zéphyrs qui parlent, des grottes Comment peut-on poétiser la science ? En « Nous devons au génie de Jehova d’avoir
ne la prenant pas au sérieux et en se permet- réussi, grâce à la transférase anti-rejet », ce
tant de la transformer en magie. Les trois clonage de plusieurs œufs qui contient la
chercheurs sont plus souvent dans la forêt terre, le firmament et le souffle de Dieu. Une
que devant leurs éprouvettes et leurs expé- petite créature qui concrétise la pensée
riences sont parfois surprenantes. Mais cette profondément cosmogonique de Bonaviri.
pseudo-science, car c’est bien de cela qu’il Le récit contient aussi de très sérieux aver-
s’agit, donne des résultats beaucoup plus tissements, sur les limites de la science, sur
merveilleux que la science authentique. Il les conséquences catastrophiques du non-
faut évidemment entrer dans le jeu, et respect de l’harmonie universelle. La science
admettre toutes les aberrations de départ. est nécessaire au progrès et au bonheur des
Iside, séjournant dans une oasis libyenne a hommes, mais le savant doit, comme Iside
découvert le crâne d’un des soldats italiens l’Égyptienne « être hanté par la peur de trou-
morts en 1943 dans un combat qui les oppo- bler la volonté d’Allah le miséricordieux,
sait aux Anglais de Montgomery. Et elle en le Clairvoyant, qui a créé l’harmonie de la
tombe amoureuse : oui amoureuse du crâne, nature ».
qu’elle caresse et embrasse passionnément. Tout en révélant les menaces qui pèsent sur
Notons en passant que chez Bonaviri la mort notre monde, les livres de Bonairi débordent
n’est que l’un des stades de la vie, et de joie : la joie qui éclate et éclatera toujours
n’inspire ni crainte ni répulsion Les enfants dans la nature pour qui sait la regarder et
de l’oasis jouent avec les crânes des soldats l’écouter.
déterrés par le torrent en crue comme avec C’est peut-être à cause de cette sagesse
des ballons et transforment les fémurs en ancestrale et de sa vision panoramique de
fifres. l’espace et du temps que Bonaviri retrouve
Iside, en accord avec ses amis Jéhovah et les accents de lointains prophètes. Laissons-
Porporina, avec qui elle forme désormais un nous bercer par sa poésie mais prêtons
GIUSEPPE BONAVIRI « ménage à trois » (aucun interdit sexuel chez l’oreille à ses avertissements.

12
HISTOIRE LITTÉRAIRE

Les jongleries mystiques


de Raymond Lulle
Composée en catalan vers 1283 à Montpellier, la somme mystique du
Blaquerne est l’un des livres majeurs de Raymond Lulle. Philosophe, théologien, poète
et romancier, Lulle est surtout connu en France des lecteurs d’éditions savantes de
philosophie médiévale. La publication de la première traduction intégrale du
Blaquerne dans la toute nouvelle collection « Trésors de la Littérature – Grandes
Traductions » des Éditions du Rocher, due à Patrick Gifreu, vise un public plus étendu
et remet le texte lullien dans le corpus proprement littéraire, dans lequel il est lu et
étudié en Catalogne.

MARC AUDI

RAYMOND LULLE Natane devenant novice, religieuse et enfin publiée. L’office du jongleur, « créé à une
BLAQUERNE abbesse –, mais il renonce à la mission apos- bonne fin, à savoir, pour louer Dieu et pour
trad. du catalan par Patrick Gifreu tolique pour sa chère solitude. C’est donner soulagement et consolation à ceux
Rocher éd., 570 p., 25 euros l’occasion de montrer et d’expliquer les qui sont peinés et tourmentés » rassemble
vertus propres à chacun de ces états. Sur son captatio, pénitence, narration et prédication.
chemin, Blaquerne rencontre seigneurs et Les critiques ont souvent insisté sur cette
paysans qui lui posent des problèmes de primauté du sens sur la beauté littéraire, mais
casuistique liés à leur vie quotidienne. cette figure du jongleur est quelque peu
n effet, Lulle est considéré comme le L’ermite y répond en théologien de terrain. ambiguë, puisque Lulle convertit la jonglerie
E fondateur de la langue littéraire catalane,
le premier en Europe à avoir écrit sur les
Le récit s’interrompt donc souvent pour
laisser la place à la parole, au dialogue,
sciences, la philosophie et la théologie en comme par exemple lors de l’arrivée de
langue vernaculaire. Le Blaquerne, par la Natane à l’abbaye, occasion d’exposer les
variété des procédés littéraires et leur utilisa- principes de vie dans le monde et en commu-
tion dans l’argumentation et l’exposition de nauté. Car l’essentiel du Blaquerne réside
la doctrine mystique, est non seulement l’une dans les discours – prêche, explication,
des œuvres majeures de Lulle, mais l’une des introspection, réprimande, ou prière – et dans
sommes littéraires du Moyen Âge. tous les recours littéraires mis en œuvre pour
Lulle (1232-1316) est né dans une famille faire entendre la sainte parole au lecteur. Les
noble de Majorque. Père de famille, « servi- discours de consolation, par exemple, sont
teur des sept péchés capitaux » selon lui- d’un lyrisme et d’un raffinement psycholo-
même, à l’âge de trente et un ans apparaît cinq gique extrême.
fois devant lui l’image du Christ crucifié. Il Chez Lulle, alors que l’unité et la solidité
abandonne famille et biens pour servir Dieu, de la parole doctrinale sont inébranlables, les
non dans une communauté mais par son acti- manières de la divulguer sont multiples :
vité théorique. Après des années d’étude et de variété des points de vue, alternance entre
vie d’ermite, tous ses efforts visent la conver- prose et poésie – certaines formes de la
sion des païens : voyageur infatigable, il poésie des troubadours comme l’aubade sont
invente une machine à démontrer la vérité de « converties » à la prédication –, description
la foi, ancêtre de la calculatrice de poche, quasi cinématographique – comme le souli-
compose traités et magnifiques romans gne Gifreu dans ses notes – de scènes de rue
comme le Félix ou le Livre des Merveilles. coexistant avec l’éloge des vertus... Mais
Le Blaquerne décrit le parcours du mysti- aussi l’extraordinaire traité et poème
cisme accompli, théorique mais non désin- mystique en versets du Livre de l’Ami et de
carné, donné donc en exemple à tout homme. l’Aimé, inspiré d’une forme littéraire arabe et
Blaquerne est le fils unique d’Evast et dont l’incantation doit accompagner la médi-
Alome, qui voulant entrer dans la voie tation journalière pendant un an.
mystique désirent lui céder toute leur fortune, On aura compris que pour Lulle la littéra-
servir Dieu et se mettre au service des pau- ture n’avait pas de valeur en elle-même, elle
vres. Trop tard : Blaquerne a déjà résolu de permettait uniquement d’écrire et exposer la
quitter le monde pour devenir ermite. Malgré vérité éternelle. Le Blaquerne est une illus- RAYMOND LULLE
les supplications maternelles et les machina- tration exemplaire de cette conception.
tions pour marier Blaquerne avec la voisine Fiction, poésie, dialogues, etc., sont autant de
Natane – que Blaquerne convertit immédiate- formes d’exemplification et de mise en en prédication, inversement celle-ci doit
ment –, celui-ci tient bon. Le texte narre les pratique de la doctrine et de la voie mystique. recourir à tous les styles, jeux et artifices.
successives épreuves de ces quatre personna- Le dernier personnage qui apparaît est le Faisant de la prédication un creuset de toutes
ges. Blaquerne se laisse convaincre de deve- jongleur repentant, à qui Blaquerne confie la les formes, il invente ce qu’un jour on appel-
nir moine, abbé, prélat et même Pape – vérité de son expérience pour qu’elle soit lera le roman.

13
HISTOIRE LITTÉRAIRE

Le mystère du plagiat
Sous un titre ambitieux, Hélène Maurel-Indart, qui avait déjà publié Du plagiat
en 1999, se plonge dans les mystères de la psychologie de ceux qui font « sauter les
guillemets » des textes d’écrivains, leurs prédécesseurs qu’ils ne citent pas.

JEAN JOSÉ MARCHAND

HÉLÈNE MAUREL-INDART François Cérésa en 2004, lui interdisant de roman du plagiaire -– La mort saisit le vif –,
PLAGIATS : reprendre les personnages des Misérables, car avant de démarquer lui-même plusieurs
LES COULISSES DE L’ÉCRITURE cela peut se discuter. Le XIXe siècle était autres auteurs !), et surtout d’Alain Minc qui
La Différence éd., 276 p., 25 euros moins pudibond. Dumas (dont les plus défraye la chronique pour d’autres raisons,
célèbres romans sont surtout l’œuvre meilleures espérons-le, que de copier un livre
d’Auguste Maquet, l’ami de Nerval et de sur Spinoza.
Théophile Gautier) a engendré Jetons le manteau de Noé sur les simili-
d’innombrables suiveurs : Paul Mahalin, tudes entre Marc Lévy et une romancière
l y a un mystère du plagiat. Car, après tout, Emile Watin, Paul Féval, Jules Lermina,
Iauteur
rien n’empêche, quand on trouve chez un
une vérité, de ne pas la signaler
jusqu’en 2000 avec le Retour de Monte-
Cristo de Michèle Lepage-Chabriais, (vingt-
russe, Régine Deforges et Margaret Mitchell
(dont les héritiers ont vendu les héros !), John
Le Carré, pour passer à l’analyse lexicale
ouvertement pour illustrer son propos. neuf suites pour les Trois Mousquetaires nous intertextuelle (sic) qui attribuerait à Corneille
Prenons l’exemple de quelqu’un qui fut dit Maurel-Indart !). On lira avec grand les œuvres de son ami Molière, et aux aspects
plagié de nombreuses fois : Washington intérêt ce chapitre sur les « suites » tout en se purement juridiques de la question, qui nous
Irving. Les copieurs n’étaient pas n’importe demandant s’il s’agit de plagiats. alourdiraient, pour nous élever avec Hélène
qui : Pétrus Borel, Henri de Latouche, Débordant encore plus de son sujet, notre Maurel-Indart jusqu’aux mystères du Texte,
Charles Baudelaire. Dans le cas de commentatrice constate que Pasteur s’est qui serait transcendant à ses « auteurs ».
Baudelaire, la cause, c’est le manque attribué des découvertes qui ne sont pas les On en est d’autant plus surpris que notre
d’argent et la paresse : un directeur de journal siennes, acclamé par des thuriféraires qui se érudite essayiste ne parle pas de deux illus-
attendait la copie promise. Celui de Borel sont bien gardés de vérifier. En si bonne voie, tres et éhontés plagiaires : Molière copiant
doit être nuancé : il s’agit d’une re-création elle aurait pu citer alors les pages célèbres de une scène entière du Pédant joué de Cyrano
stylistique, la vigueur du Français contrastant Koestler dans Les Somnambules, où il de Bergerac et Victor Hugo (une des admira-
avec le ton égal de l’Américain ; pour démontre irréfutablement que les ennemis de tions de notre « autoresse ») qui a complète-
Latouche, il y a flottement, le poète français l’Église ont « gonflé » l’apport de Galilée ment copié la très belle et fort longue descrip-
se donnant la peine de traduire en vers l’ori- (auquel ils ont attribué le génie de Kepler) tion du cheval dans la Légende du beau
ginal (mais c’est tout de même un plagiat pour étoffer (un peu) le scandale de sa mise Pécopin et de la belle Bauldour.
dans la mesure où le nom d’Irving n’est pas en résidence par l’Inquisition, etc. On sort Ce livre nous intéresse vivement et surtout
mis en évidence). dans ce cas du plagiat pour en arriver à la nous fait rêver ; il rappelle l’enseignement de
Hélène Maurel-Indart ne nuance d’ailleurs méthode de la recherche, ce qui est tout autre ce modèle que fut pour toute la critique
pas assez la différence entre le plagiat et la chose. littéraire Pascal Pia : « Toute admiration des
suite. On a beaucoup parlé du procès de On y revient avec l’examen des livres chefs-d’œuvre endort l’esprit critique ».
l’arrière petit-fils de Hugo, Pierre, contre d’Irène Frain, d’Henri Troyat (qui écrivit le Veillons-y.

Borges au jour le jour


Volume : jamais le mot n’a été plus approprié. 1600 pages sous une seule
couverture. Un vrai Bottin. Ce sont les propos tenus par Borges et enregistrés par Bioy
Casares au cours d’une trentaine d’années d’amitié et de collaboration.

MARIO MAURIN

autres recueils de ses conversations fois par semaine. Le samedi, un autre écrivain
ADOLFO BIOY CASARES D’ avec divers interlocuteurs ont déjà été
publiés, mais elles s’inscrivaient dans un
ami des Bioy, Peyrou, les rejoignait à table.
Bioy Casares, plus jeune que Borges de
BORGES/ADOLFO BIOY CASARES
edición al cuidado de Daniel Marino
format prévu, préparé, celui de l’entrevue quinze ans, l’avait connu au début des années
Destino éd.,
avec un journaliste de la presse ou de la radio. 30, à l’époque de ses propres débuts
Buenos Aires, 2006 Ici, nous avons affaire à Borges au jour le d’écrivain. Leurs relations semblent s’être
jour, dans l’intimité pour ainsi dire. cimentées vers la fin des années 40. Bioy
Longtemps il a dîné chez les Bioy plusieurs avait épousé Silvina Ocampo, écrivain elle

14
HISTOIRE LITTÉRAIRE

aussi et soeur de Victoria Ocampo, qui parlons pas; les œuvres secondaires de mesure que les années passent, Borges
régnait sur la revue Sur, l’équivalent sud- Cervantes ne valent rien, son Quichotte ne se devient de plus en plus célèbre. Il est trop
américain de la NRF. Famille ultra-littéraire, libère de la formule que dans la deuxième conservateur – peut-être trop classique aussi -
donc, et on ne s’étonne pas que les conversa- partie. Seul Lope semble rester debout (mais pour recevoir le Nobel, mais il accumule les
tions roulent surtout sur les écrivains, clas- pas par ses pièces). La poésie, au XIXe ? Oui, hommages et les prix. Il voyage, il enseigne
siques ou modernes, européens ou argentins. un peu de Becquer, sans doute. Le reste, fréquemment à l’étranger. Il vieillit aussi. Il
Borges et Bioy avaient tous deux une superbe immondice. Et au XXe ? Juan Ramon oublie, il se répète, il met les pieds dans le
mémoire, naviguaient avec aisance dans la Jimenez, rien, zéro. Machado, ouais; son plat alors qu’on lui a demandé la discrétion
littérature anglaise ou française aussi bien frère Manuel lui est préférable. Lorca aurait sur telle ou telle confidence. Et surtout il
qu’espagnole. Tantôt ils écrivent ensemble dû s’en tenir au genre andalou ; son Poète à parle, il parle, il n’écoute pas les autres, les
des prière d’insérer pour une maison New York est abominable. interrompt, reprend la parole, pérore, conti-
d’édition, les contes parodiques réunis sous Même feu roulant pour les littératures de nue interminablement ses discours. La
le nom de H. Bustos Domecq (et dont deux langues anglaise et française. Dans la conséquence paradoxale de ce travers, c’est
volumes ont été publiés en France par Les première, Borges prise surtout Johnson, qu’à mesure que ce journal se prolonge, les
Lettres Nouvelles) ou traduisent Macbeth, Rossetti, Stevenson, Butler, les contes de « entrées » s’y s’amincissent, aboutissent à
tantôt ils lisent et commentent des poèmes Henry James, pas ses romans. Et Shakes- un simple « Borges mange à la maison »,
pré-raphaélites, Quevedo, Góngora, Verlaine peare ? Que de rhétorique, que de sottises ! comme si Bioy avait fini par jeter l’éponge.
et tutti quanti. En bons Argentins, ils ont Macbeth est la seule pièce qui tienne debout. Et puis, il y a les femmes. Nous
aussi à leur disposition un grand répertoire de Chez les Français, il n’aime pas plus Rabelais apprenons, sans autre explication, que vient
tangos. Je dis: ils lisent. Mais Borges est que Baudelaire (trop attentifs à la chair l’un une période où Silvina met le holà aux invi-
presque aveugle. Quand Bioy écrit : « Nous et l’autre ?), n’admire chez Rimbaud que tations. En aurait-elle assez de cet éternel
lisons », il s’agit donc certainement de l’élan du « Bateau ivre », préfère de beau- convive qui ne fait attention qu’à ce qu’il dit
lectures à haute voix, ponctuées par les obser- et qui salit les salles de bains ? Les dîners
vations de Borges. reprendront au bout de plusieurs mois, mais
Chaque entrée du journal, longue ou brève, le cœur y est peut-être moins. Quand Borges
commence par une formule rituelle : se marie sur le tard, après avoir songé avec
« Borges mange à la maison » Ces repas sont persévérance mais sans conviction à diverses
des dîners, car Borges, après la chute de possibilités (il ne semble pas manquer
Perón, a été nommé Directeur de la d’admiratrices, tout en continuant à vivre
Bibliothèque Nationale et a des fonctions à auprès de sa mère) ses amis s’étonnent de
remplir. Plus tard il enseignera à l’université. son choix. Elsa a déjà la soixantaine, elle n’a
Souvent Bioy ou Borges sont gagnés par le pas de culture, elle est jalouse, autoritaire,
sommeil au cours de leurs séances de intéressée. Il faut qu’on s’occupe d’elle
« travail ». Il faut supposer que c’est le lende-

Borges se marie,
Le jeu de massacre
hélas !
des deux compères

autant que de son mari. En Amérique, où


main que Bioy reconstitue la teneur des Borges fait un cours, elle en viendra, de
propos tenus par son ami. Longtemps, il se dépit, à boucler la porte de leur appartement
borne à ceux-ci et fait peu de place à ses et obliger son mari à aller coucher chez un
propres commentaires, encore moins à ceux collègue. Le réseau d’amis conspire : « Il
de Silvina. faut absolument le séparer de cette femme ».
Borges apparaît comme un homme dont Borges sait qu’ils ont raison, mais il est
les intérêts se concentrent presque exclusive- faible, il se fait tirer l’oreille. Quand il se
ment sur la littérature et la politique décidera finalement à rompre, ce sera en
(l’Argentine, en ces années-là, est en crise faisant semblant d’aller donner une
permanente). Il dispose d’un vaste savoir, conférence dans une ville voisine en se
d’une mémoire étonnante, d’un esprit cachant dans une propriété d’amis. Les
ironique dont la modération transparaît mal séances chez Bioy recommencent, mais la
derrière des boutades à l’emporte-pièce. Ce période touche à sa fin. Les dernières années
qui frappe le plus, en effet, c’est le caractère et dernières randonnées de Borges se
tranchant et expéditif des jugements qu’il JORGE LUIS BORGES déroulent sous la tutelle d’une ancienne
formule. Chacun, même ceux qui furent ses élève, Marie Kodama, aussi peu encline
amis, en prend pour son grade. L’expression qu’Elsa à favoriser les vieilles amitiés.
la plus fréquente appliquée aux œuvres, coup Verlaine à Mallarmé, et même le range Une lettre virulente adressée au TLS de
surtout au cours des premières années, est : parmi les grands poètes avec Dante et Hugo. Londres, à la suite d’un compte rendu de cet
« C’est un immondice » et aux écrivains : Valéry est intelligent, mais comme écrivain, ouvrage, a accusé Bioy Casares de n’avoir eu
« c’est un sot ». Aucun écrivain du cru, sauf hum ! Vers la dernière époque de cette longue d’autre talent que d’être un coureur de jupons
l’œuvre-mère de la littérature argentine, amitié, Borges se fait lire par Bioy l’Essai sur émérite – riche par surcroît. Que dire à cela,
Martin Fierro, ne s’en tire sans égratignures. les Mœurs de Voltaire, chapitre par chapitre, sinon : « Tant mieux pour lui ! » Le temps que
Bioy approuve comme les interlocuteurs des et s’en délecte. Voilà un écrivain ! Très Bioy a consacré à Borges, tous deux riant
dialogues platoniciens : « Par Zeus, cela est supérieur à ce charlatan sentimental de souvent comme larrons en foire ou admirant
vrai, Socrate. » S’il a des réserves, il faudra Rousseau, voire à Diderot. Et en Allemagne, de concert, montre qu’il savait du moins
des années pour qu’il s’enhardisse à les Goethe ? Les Conversations avec Eckermann réserver de longs moments à la littérature et
exprimer. Les deux compères se réjouissent sont bien médiocres, ses romans sont illisi- l’amitié. « La gloire est une forme de
aussi des cuirs qu’ils recueillent dans leur bles, et son Faust est un vaisseau qui finit en l’oubli », a écrit Borges. Ce pavé dans la mare
milieu et se rapportent l’un à l’autre. queue de poisson . littéraire ne fera peut-être rien pour sa gloire,
Le jeu de massacre laisse à la longue peu Et Bioy, dans tout ça ? Heureux, bien sûr, mais il humanise l’écrivain, et la voix de
de victimes debout: il n’y a plus de littérature de recevoir régulièrement chez lui un écrivain Borges ainsi reproduite jour après jour, un
espagnole après le XVIIe siècle, et même alors qu’il admire et bientôt de collaborer avec lui, peu terne mais tranchante, répétitive et
Góngora et Quevedo ne se sauvent que par de discuter avec lui les ouvrages qu’il lui lit, magnétique, fait remblai à ses meilleurs
quelques sonnets; Gracián, un rhéteur, n’en d’enregistrer fidèlement ses propos. A poèmes et à ses contes les plus séduisants.

15
ARTS

Gustave Courbet

De loin et de t
Cette exposition événement de Gustave Courbet (1819-1877) rassemble, sur un
parcours de 1500 m2, 120 peintures, une trentaine d’œuvres graphiques et environ 60
photographies.

GILBERT LASCAULT

GUSTAVE COURBET écumeux, sa marée qui vient du fond des Tableau de figures humaines, historique d’un
Galeries nationales du Grand Palais, Paris âges, tout son ciel loqueteux et son âpreté enterrement à Ornans. Il peint une pluralité,
13octobre 2007 – 28 janvier 2008 livide ». Les « paysages de mer » de Courbet un ensemble de quarante-six « figures
appartiennent, dans l’histoire de la peinture humaines », la frise des habitants d’Ornans
GUSTAVE COURBET française, plus à l’avenir qu’au passé. Et (là où il est né et a souvent travaillé). Pour ce
aussi, il peint l’étendue de la neige, où se gigantesque « tableau », il devient un peintre
RMN éd., 472 p., 500 ill. coul., 49 euros
CATALOGUE DE L’EXPOSITION
dessinent les braconniers ou une biche. d’histoire, qui refuserait tout héros, toute
PIERRE GEORGEL « Regardez (dit-il) l’ombre de la neige divinité, toute bataille, tout triomphe. Il
comme elle est bleue ! ». Il a pu séduire les choisirait de représenter une communauté en
Gallimard/RMN, Découvertes, 176 p., nb ill., 14 e
COURBET (LE POÈME DE LA NATURE)
Impressionnistes... L’espace est, alors, sans un moment essentiel ; il évoque la mort d’un
mesure. inconnu et la terre. Il célèbre, alors, à la fois
Correspondance de Courbet Parfois, il impose la perception du nombre. le quotidien et le permanent.
Éd. critique par Petra Ten Doesschate Chu (réédité) Il précise le titre complet de l’œuvre (1850) : Lorsqu’il peint Départ des pompiers
Flammarion éd., 640 p., 26,68 euros

ustave Courbet examine parfois de loin,


G parfois de très près, le réel indé-
chiffrable, toujours inconnu : les vagues,
l’immensité de la mer et de la montagne,
l’ombre bleutée de la neige, les sources des
rivières, les grottes et les fentes obscures des
paysages comtois, le voile et le dévoilement
des femmes, leurs sommeils et leurs éveils,
les autoportraits instables, le nombre des
humains rassemblés, les groupes, les particu-
larités des ensembles et des détails exacts et
le tombeau d’une truite.
Gustave Courbet donne à percevoir et à
méditer la complexité du réel énigmatique
qui serait impossible à définir et à délimiter.
Il propose les figures du réel qui se dérobe,
s’esquive.
Dans ses Séminaires (par exemple, en
1967), Jacques Lacan affirme de manière
abrupte : « L’impossible, c’est le Réel, tout
simplement, le Réel pur » (1). Alors, Gustave
Courbet pourrait peindre, en quelque sorte,
l’impossible, l’indescriptible, le contradic-
toire, le réel insensé. Si Courbet a été consi-
déré, en 1850, avec Un enterrement à Ornans,
comme un « champion du réalisme », il
agence divers aspects du réel impossible, il
invente de nouveaux dispositifs.
Vu de loin, l’immense impensable de la
mer vous trouble. Selon les propos de
Cézanne, une Vague de Courbet serait
« palpitante », et « d’un vert baveux », « d’un
orange sale », « avec son échevellement LE ROCHER À BAYARD, À DINANT, VERS 1857-1858

16
ARTS

rès près, le réel

FEMME NUE COUCHÉE, 1862

courant à un incendie (1850-1851, 388- Comme Rembrandt, plus tard comme Van est fasciné par Courbet : « C’est un immense
580 cms), il représente une compagnie Gogh, Gustave Courbet propose de bonhomme... Immense parce que sans esthé-
casquée, le nombre (sombre) des sauveteurs. nombreux autoportraits. « J’ai, (dit-il) fait tique, sans pompiérisme... Cézanne est un
L’œuvre reprend le clair-obscur et la compo- dans ma vie bien des portraits de moi, au fur gamin à côté... Il y a une logique chez
sition de la Ronde de nuit de Rembrandt. Et et à mesure que je changeais de situation Courbet qui supporte tous les illogismes...
Courbet s’inspire aussi des figures urbaines d’esprit. » Tour à tour, il est mélancolique, ou J’en suis encore tout bouleversé et il peint
de Daumier (2). « assyrien », ou bien « l’homme assuré dans presque toujours différemment d’un tableau à
En 1855, Courbet énonce le sous-titre de son principe »... Il se peint en amoureux, en l’autre. Toujours inattendu... Il est génial de
L’Atelier du peintre : Allégorie réelle déter- blessé, en désespéré, en sculpteur, en musi- pouvoir faire à ce point de la peinture d’idiot,
minant une phase de sept années de ma vie cien, en prisonnier... Il se perd et se retrouve ; génial, miraculeux, avec les biches dans la
artistique. S’il s’agit d’une « allégorie il joue, il se moque de lui-même. Et il y croit neige et le bonheur qui coule de tout cela qui
réelle », le tangible serait paradoxalement « pour de vrai » ou « pour rire ». L’identité est coule comme cela sans arrêt ». Il peint
métaphysique, il exprimerait le sens « autre » ondoyante et déguisée. Le « moi » serait toujours l’impossible diversifié et imprévu.
de l’art, ou plusieurs interprétations. incertain, douteux, vulnérable.
L’immense tableau (359 x 598 cms) multi- Parfois, Courbet s’approche du réel, de la 1. Jacques Lacan a acheté, vers 1955,
plierait donc des fables de la création artis- nature, de la chair de l’autre. De très près, il L’Origine du monde de Courbet. Aurait-il pensé,
tique, des fictions manifestes, des emblèmes observe les détails exacts du troublant. Il avant cette date ou après, au Réel impossible ?
ambigus. Courbet réunit les pauvres et les peint L’origine du monde (1866) (4). Il 2. Le départ des pompiers... n’est pas exposé
riches, les amis et les autres, de nombreux contemple le paysage du sexe, l’orée du désir, dans l’exposition du Grand Palais. On l’a vu en
humains et quelques animaux. Metteur en l’orifice d’Éros, la bordure, l’orle, les rives 1977.
scène subtil, organisateur judicieux, il des rêves. Dans d’autres tableaux, il 3. Dans son Journal, le 3 août 1855, Delacroix
combine les portraits, les paysages, les représente des fragments de son pays natal, est gêné par le ciel central dans L’Atelier et il est
natures mortes, l’architecture suggérée, le autour d’Ornans : La Source de la Loue, La admiratif.
Grotte de la Loue, Dame verte, Le Puits noir, 4. Cf. entre autres textes sur cette œuvre,
modèle nu. Il concerte une cérémonie incer- Bernard Teyssèdre, Le Roman de l’Origine,
taine, un hommage (peut-être ironique) à lui- Le Gour de Conches, La Source du Lison. En nouvelle édition revue et augmentée, Gallimard,
même. Au centre de l’œuvre, se creuse le ciel ce « poème de la nature » (5), Courbet figure 2007, 540p.
lumineux du Paysage qu’il peint (3). Au cœur les commencements insensés de l’Amour qui 5. Publiée par Gallimard/RMN (Découvertes),
de l’Atelier, ce ciel inconcevable et la nudité crée... la monographie de Pierre Georgel est judicieuse
d’une femme éblouissent, rayonnent. En 1954, dans une lettre, Nicolas de Staël et originale.

17
ARTS

Tanguy,
de Quimper à Barcelone
Une grande exposition Tanguy vient de se tenir à Quimper, et elle permet à quelque immunité par un montjoie d’images
(cf. le poème La Maison d’Yves Tanguy,
nouveau de tenter, bien après Beaubourg 1982, une vue d’ensemble quant aux carac- ingénieusement donné à lire par stations
tères et à l’évolution de cette peinture, et de revenir vers ce peintre, et son personnage. successives au fil de l’exposition), Éluard a fait
entendre une tonalité d’un tragique croissant au
cours du poème baptisé Yves Tanguy, recueilli
PATRICK MAYOUX en 1932 dans La Vie Immédiate. Par analogies,
par allusions, sans descriptions, on dirait
qu’Éluard préfigure le destin et de la peinture et
es caractéristiques des tableaux, dès 1926, Qu’est-il arrivé à Tanguy vers 1930-31, du peintre. Les deux derniers vers sont fasci-
L sont assez connues, encore qu’aptes à
intriguer définitivement : des espaces
pourquoi l’étoile de la surprise a-t-elle subi
l’occultation amère ? A quelques-uns, nous
nants : Nous avions décidé que rien ne se
définirait / Que selon le doigt posé par hasard
singuliers, où cohabitent des éléments sans n’avons pu que sentir un froid, aussitôt franchie sur les commandes d’un appareil brisé. Car si
identité préalable, les uns très distincts, les la porte de la salle qui montrait quelques l’affinité avec le hasard se défait, restera le rôle
autres évanescents. Ces éléments jouent entre travaux rangés dans la période dite des d’un ordonnateur de désastre. Ce lâchez-tout
eux comme des caractères, assemblés en « mots « coulées ». Ainsi, sur petit format La Tour de minutieux, Tanguy avait pu l’opérer en captant
d’une langue qu’on n’entend pas encore, mais l’Ouest, un peu plus grands Le Col de sur les toiles, les premières grandes années, le
que bientôt on va lire, on va parler[...] » (André l’Hirondelle et Globe de Glaces arrêtent-ils le chant ténu des éléments mutants. Mais ensuite,
Breton, 1939). Suggestion forte, et en effet on regard sur des formes et des fonds qui auraient ce qui est venu ce sont ces tableaux ouvrés
se sent en présence d’une pictographie comme subi l’injonction de se poser là et de ne asphyxiants, la mise s’était durcie, la surprise
d’espaces, formulant des lieux et des relations. plus bouger, et voilà stoppés les élans n’est plus venue.
Pour autant, et précisément devant cette exposi- d’interrogation qui parcouraient l’observateur. Je ne prends rien dans ces filets [...]/ Du
tion, nous avons été plusieurs à sentir, après la Cette peinture avait libéré des sites sans précé- bout du monde au crépuscule d’aujourd’hui /
période vibrante 1926/1930, un figement des dents ; et la voilà qui semble maintenant tenir Rien ne résiste à mes images désolées avait
signes, et cela assez tôt, d’où un empêtrement en laisse des éléments et espaces hyper- encore écrit Éluard dans le même poème, et
du médium proposé. distincts, lesquels de plus en plus adviendront c’est comme si ces vers avaient envoûté la pein-
Mais d’abord, quelle émotion, de se retrou- comme variantes des précédents, au lieu de ture de Tanguy, au lieu de lui servir
ver en présence d’une véritable matrice survenir. Le bras durci s’est mis à entraîner, à d’exorcisme, ce qui après tout aurait pu être.
d’apparitions sortant, toutes vives, de la enchaîner des images ; or on pourrait ici se Pourtant, si une exposition exhaustive
décharge électrique donnée à Tanguy par la vue souvenir de Rimbaud : « je veux que ce bras montrait tous les tableaux des années 30, peut-
inopinée du Cerveau de l’enfant de Chirico. durci ne traîne plus une chère image. » A être devrait-on tempérer cette opposition, à son
Comme il va vite, en 25-26, passant du Barcelone sera exposé le Palais Promontoire, tour durcie, entre les deux phases. Il y a sûre-
Testament de Jacques Prévert avec sa bordée de de 1930 – absent de l’exposition de Quimper –, ment eu combat chez Tanguy pour conjurer ce
personnages et d’objets au dynamisme en mais alors que Rimbaud avait tenu ouvertes « figement, qu’il a dû pressentir.
obliques, (où – comme l’a vu Y. Clerget – les fenêtres et les terrasses [...] qui permettent Pendant la période américaine (1939-1955),
Bosch pointe sous le traitement à la Grosz), au aux heures du jour [...] de décorer [...] les les quinze années qui allaient être finales,
Fantômas, entêtante frise où figures et objets façades du Palais-Promontoire » (Promontoire, l’évolution est manifeste, et apocalyptique : des
apparaissent selon une saisissante diversité de in Illumina-tions), Tanguy n’a pu soustraire ce espaces le plus souvent saturés de grands
modes : contours, silhouettes, pointillés, tableau au gel qui paraît l’avoir cerné. conglomérats, sur des fonds post-Bombe A.
grattages, filigranes, distribués en espacements A la différence d’André Breton, qui, ayant Une inextinguible passion d’ordonnancement
et plans aléatoires mais très sûrs. C’est peut- inséré la figure de Tanguy dans sa constellation, paraît s’appliquer maintenant à
être L’anneau d’invi-sibilité (1926) qui signe semble, dans sa poésie, avoir voulu lui conférer l’encombrement et aux débris recyclés d’une
l’entrée du médium, avec le 1er « objêtre » : casse universelle. Quelque soixante ans après,
une manière d’osselet surdimensionné, un nous savons trop de quoi il s’agit, nous avons
paquet aérolithique qui serait aussi le chef les pieds dessus, ou dessous. Et l’on voudrait
décollé d’un fantôme hagard. La zone intrig- bien être saisi par la vision du peintre fixant le
ante est née. L’enthou-siasme appliqué du pein- cauchemar révélateur : Et ego, et tu in infernis.
tre-prospecteur (« et je travaille tous les jours », Or là encore et davantage, on ressent une
lettre à Breton, 1927), on en est saisi, jusqu’en asphyxie : l’œil frappé mais d’emblée désolé ne
1930 et un certain tableau non-titré, où des peut empêcher l’esprit de se détourner de ces
éléments discrets projettent leurs ombres indis- terribles dénombrements, à cause d’une sorte
crètes, d’un noir de goudron, sur un grand pan de satiété immédiate. Tanguy hanté et enfermé
vert de sulfure, révélant une perspective ondu- « derrière la grille de ses yeux bleus », selon la
lante qui égare dans une alternative indécidable formule de Breton- et non pas préservé par elle.
entre surface solide et surface liquide (ici Qui aura été Tanguy ? Peut-être est-ce
encore, observation d’Yves Clerget). Jacques Hérold qui en a le mieux parlé : ...pas
Contraste incessant entre la netteté des d’attaches, pas de trajectoire, tout était une
formes proposées au regard, et le va-et vient des dérision...Il aurait voulu flotter, habiter la mer...
hypothèses chez l’observateur. Ce qui est beau, Hérold encore : « Un Breton anti-Breton ». On
c’est que dans cette période tout ce que l’on dirait plutôt : un Breton non-Breton, et en cela
voit donne l’impression d’avoir surgi là, et Breton, car cette déprise du milieu et de soi-
d’avoir surgi sans bruit ; de sorte qu’éléments même signale bien le Breton des profondeurs
inédits et espaces subtils créent dans l’instant incommodes. Avec autour du cou sa médaille à
de la découverte leur propre antécédence : ah, deux faces : l’une, pour conjurer tout agent ou
ils étaient donc déjà là, seulement on regardait complice de bêtise, de pose, et autres courants
ailleurs, ou on ne regardait pas bien. Cette d’air vicié. L’autre, le côté noyade, saut depuis
discrétion dans la manifestation fait naître une le pont. Et dans la lutte contre les vents
évidence en amont, un « déjà là », qui est pour- contraires, pour que la médaille ne se retourne
tant l’inverse du « déjà vu », puisque ce « déjà pas du mauvais côté, souvent la tête trahissant
là » se joint à un « jamais vu encore ». Donner le corps, ou le corps trahissant la tête.
à voir sans frime, « intégrité » de Tanguy, Tanguy aura lutté, et il avait démarré d’une
Breton dixit. Jour de Lenteur, titre d’un tableau main en alerte, laissant émerger ces étrangetés
de cette époque, lenteur, légèreté, silence. TANGUY qui ouvrent des horizons.

18
PHILOSOPHIE

Frau Heidegger
Un document, sans doute, mais de quelle nature ? Peut-on attendre des lettres travaille dans les années vingt à Être et temps,
Todtauenberg, le chalet de la Forêt-Noire, le
familières de Heidegger à sa femme Elfride des éclaircissements nouveaux sur une refuge, où Celan lui rendra visite, l’abbaye de
pensée qui demeure pleinement exposée dans les œuvres ? Et qu’importe, en définitive, Beuron sur le Danube où il fait parfois retraite,
méditant sur un sacré étranger à toute théologie.
le misérable tas de secrets de l’homme Heidegger, sa complaisance envers les illusions La correspondance avec sa femme montre
du régime nazi (1), ses innombrables conquêtes féminines, les failles de son caractère, que Heidegger a eu très tôt une idée très exacte
de la « tâche » qu’il voulait accomplir, du
l’enrobage pompeux de ses défaillances ? Le cas Heidegger nous lasse. « chemin de pensée » qu’il souhaitait par-
courir : « je sais aujourd’hui qu’une philoso-
phie de la vie vivante a le droit d’exister – que
j’ai le droit de déclarer au rationalisme une
JEAN LACOSTE guerre à couteaux tirés – sans subir l’anathème
de la non-scientificité » ; une philosophie de la
vie nourrie de Bergson, qu’il admire, et de la
lecture du prophétique Hölderlin : « nous ne
MARTIN HEIDEGGER 45, quand son mari est suspendu, non sans devons pas donner à nos jeunes héros écrit-il
MA CHÈRE PETITE ÂME. éprouver de la souffrance, de « l’amertume » et dans cette même lettre de mars 1916 – qui re-
Lettres de Martin Heidegger finalement du désespoir de se voir sans cesse viennent affamés du champ de bataille des pier-
à sa femme Elfride 1915-1970 trahie. La lettre que le philosophe lui envoie en res au lieu de pain, nous ne pouvons leur
trad. de l’allemand par Marie-Ange Maillet mars 53 pour lui expliquer que « demeure la proposer des catégories irréelles et mortes, des
Seuil éd., 524 p., 25 euros patrie » fondée par leur mariage, malgré sa liai- formes qui ne sont que des ombres, des fonds de
son passionnée avec Sophie Dorothee von tiroir exsangues où (...) laisser moisir une vie
Podewils, est un chef d’œuvre de papelardise usée par le rationalisme. » Et le fait d’être
domestique. Et que dire de l’admirable protégé, au début de sa carrière à Fribourg, par
formule : « La confiance est la force de dire oui Husserl ne l’empêche nullement de vouloir
à ce qui est voilé » ? dépasser la phénoménologie, comme la
Mais ces aperçus intimes, assez poignants, philosophie des valeurs. Oui, par ces lettres, on
ourtant, la lecture des lettres que ce sur la vie d’un couple ne sont pas là pour satis-
P philosophe de génie peu sympathique a
adressées à sa « chère petite âme (Seelchen) »
faire une dérisoire curiosité, ou pour nourrir
encore le dossier à charge. Ils nous rapprochent
comprend mieux comment Heidegger a pu
sembler répondre, dans la jeunesse allemande, à
une « faim » de « vie authentique » qu’il
est passionnante, et pas seulement pour les de ce point où la pensée se nourrit de partageait, à un désir de créer, fût-ce dans la
révélations que cette correspondance éditée en l’existence, la transfigure en problématique radicalité de la destruction. Mais la révolution
allemand par Gertrud Heidegger, la propre proprement philosophique. Par exemple, ainsi annoncée – humaine, trop humaine – ne va
petite-fille du philosophe, peut apporter : par Heidegger, qui est, jusque vers 1919, fortement pas sans terribles ambiguïtés : l’enracinement
exemple, que Heidegger n’est pas le vrai père imprégné par le catholicisme très traditionnel dans la vie pure et rude de la montagne
de son second fils, Hermann, et qu’Hannah qui domine le milieu familial assez « étriqué » couverte de neige va de pair avec la déploration
Arendt n’est pas, de loin, la seule conquête du de Messkirch, rompt avec lui assez brutalement de voir « tout submergé de juifs et de
philosophe, qui avait une prédilection pour les et engage un rapport critique avec la tradition ; margoulins » et, quand, en 1950, il révèle très
jeunes aristocrates allemandes. il découvre l’importance de la « décision », de tardivement à Elfride sa liaison avec Hannah
Ce recueil, d’une certaine manière, rend la « responsabilité », des « possibilités de vie », Arendt, il invoque, pour justifier ses multiples
justice à la femme de ce couple étrange lié par et nul doute que la rencontre avec la « petite infidélités « Éros, le plus ancien des dieux
un « douloureux bonheur » jusqu’à leurs morts, âme » de Wiesbaden a joué son rôle dans cette selon Parménide »...
Martin en 1976, Elfride en 1992. Pourtant, cette libération. Dans une très belle lettre de décem- Le mariage a tenu, Elfride – jusqu’à la
correspondance n’est qu’un monologue : les bre 1915, Heidegger, qui signe « le gamin », dépression – se résignant aux aventures de son
lettres d’Elfride ne sont pas reproduites, à revient sur ses années d’écolier animé par « le mari, qui présente celles-ci comme la condition
l’exception d’une seule, un cri de souffrance de sombre idéal du savant », incompris par ses érotique de sa créativité « pensante ». Il serait à
la femme trompée une nouvelle fois, une fois parents. « Qu’est-ce que la philosophie ? » lui cet égard passionnant de mettre en regard de ce
de trop. En fait, avouons-le, ce portrait en creux demande sa mère sans qu’il puisse lui donner Don Juan heureux en ménage, le destin assez
rend presque attachante cette femme silen- une réponse ... différent d’un autre philosophe de la création
cieuse que l’on présente souvent comme une Autre expérience fondatrice : la guerre, que héroïque, le pauvre Nietzsche, solitaire affamé
virago admiratrice du Führer. Heidegger (vers la fin) approche comme de disciples, célibataire longtemps obsédé par
Née en 1893, elle semble avoir été une météorologue (tel Sartre en 39-40 !), avec la vie le mariage ou la vie en commun, rejeté par Lou
femme moderne et active, « émancipée » dit sa collective des soldats dans un baraquement près von Salomé – ce « génie de la vie », comme il
petite-fille : après ses études secondaires, elle de Montmédy en Lorraine, mais aussi, à cette est dit dans un essai intéressant sur cette figure
s’inscrit pendant la guerre à l’université et occasion, la visite de Berlin, Friedrichstrasse : « insoumise » (2) –, étranger à toute sexualité et
travaillera comme institutrice ; à ce titre elle « Qu’une telle atmosphère de sexualité poussée probablement victime d’une syphilis para-
s’intéresse aux idées de Gustave Wyneken et au artificiellement jusqu’à un tel degré de vulga- lysante après une brève rencontre avec une
mouvement du Wandervogel (comme Walter rité et de raffinement puisse être possible, je ne prostituée de Leipzig (3). Heidegger, lui, est
Benjamin avant guerre !) ainsi qu’à la péda- l’aurais pas pensé (...) il manque la grandeur frappé en 1971 d’une attaque à Augsbourg « où
gogie Montessori ; c’est en suivant à Fribourg le simple du divin ». Plus tard, en 1930, refusant il a rendez-vous avec une femme ».
séminaire sur Kant qu’elle rencontre en décem- un poste à Berlin, cette ville « sans fonde-
bre 1915, fascinée, le jeune et brillant Dozent ment », il écrira : « les racines de mon travail
Heidegger, qu’elle épouse en mars 1917, résident en quelque chose que le citadin 1. Voir, pour compléter le dossier, le chapitre
malgré la sourde hostilité des familles : car elle moderne n’a plus. » D’où cette installation dans « Fausses routes vers le Führer » dans le livre
est protestante, et lui catholique. Dans le la vie provinciale presque paysanne, plus Marx-Heidegger de Heinz Dieter Kittsteiner,
mariage, c’est elle qui assume toutes les tâches « authentique », qui ne fut possible que grâce à coll. « Passages », Éd. du Cerf, 2007.
matérielles, qui assure l’éducation des deux Elfride. Une géographie heideggérienne se 2. François Guery, Lou Salomé, Génie de la
garçons, Jörg et Hermann, qui apprend très tôt dessine, au fil de ces lettres, avec Messkirch, la vie, Des femmes/Antoinette Fouque, 2007.
à conduire une voiture, qui fait construire en « patrie », la ville natale, près de Sigmaringen, 3. Paul-Louis Landsberg, « Essai
quelques mois le rustique chalet de l’île de Reichenau sur le lac de Constance, d’interprétation de la maladie mentale de
Todtnauberg dans la Forêt-Noire et, plus tard, la associée aux fiançailles avec Elfride, Fribourg, Nietzsche » (1934), in Pierres blanches, utile
maison de Fribourg. Elle fait face, dans les où il enseigne comme Dozent, puis, à partir de réédition des Problèmes du personnalisme, éd.
conditions difficiles des années vingt, ou, après 1928, comme professeur, Marbourg, où il du Félin, p. 230.

19
HISTOIRE

De la Russie à
Comment espérer saisir le rapport que les Russes entretiennent à leur passé
alors qu’eux-mêmes le qualifient volontiers d’imprévisible ? En Russie, où, à plusieurs
reprises, des événements prétendirent remettre à zéro le compteur des années, la
mémoire collective n’aurait-elle pas été malmenée au point de faire sérieusement pro-
blème ?

DANY SAVELLI

GEORGES NIVAT Ivan le Terrible), l’instauration du régime chapitre à part intitulé précisément “ Sibérie,
LES SITES DE LA MÉMOIRE RUSSE bolchevique ou l’effondrement du commu- lieu de mémoire à part), ensuite et surtout d’une
Tome I, Géographie de la mémoire russe nisme apparaissent ainsi in situ révélant les incapacité flagrante à dire le caractère multieth-
Fayard éd., 849 p., 45 euros développements inattendus qu’ils ont connus nique et multiconfessionnel de la Russie. On
dans la mémoire individuelle et collective. A s’en étonne d’autant plus qu’un des mérites de
charge pour les historiens et les critiques d’en ce recueil est précisément de porter attention
déceler les rémanences et les effacements, aux théories des régionalistes (souvent
autrement dit d’interpréter le présent à travers condamnés à l’époque tsariste) et au travail des
les traces multiformes du passé ou de son oubli, ethnologues (violemment persécutés dans les
ans les Sites de la mémoire russe dont seul
D le premier tome vient de paraître, Georges
Nivat, traducteur et fin connaisseur de la littéra-
tout en partant de ce même présent pour
décrypter ce passé. Pour l’historien Timofeï
Jivotovski qui contribue à ce volume, les
premières décennies de l’époque soviétique)
rappelant ainsi que la cohésion du seul espace
russo-russe n’a pas toujours été de soi dans cet
ture russe, s’est entouré de quarante collabora- édifices laissés par la République novgoro- Etat extrêmement centralisé.
teurs – pour une large majorité partie prenante dienne – églises, monastères, fortifications – Comme l’inventaire des lieux de mémoire
de cette mémoire collective (1) – afin s’érigent aujourd’hui contre « le mythe selon établi ici se réfère exclusivement à la Russie
d’interroger, suivant la méthode inaugurée par lequel, en Russie, l’autocratie prendrait sa russe et orthodoxe (ou pré-orthodoxe par le
Pierre Nora, une soixantaine de « lieux » russ- source dans la mentalité de la population ». biais d’une contribution sur les rémanences des
es où la mémoire trouve à s’incarner : hameaux, Pour Sergueï Bytchkov, autre contributeur du rites païens), la question impériale se trouve de
villes, monastères mais aussi jardins, théâtres, volume, les écoles ecclésiastiques russes envi- ce fait évacuée. Or, ne serait-ce pas précisément
année liturgique, etc. Déjouant les périodisa- sagées aujourd’hui comme « lieu de mémoire » la mémoire de l’empire qui travaille aujour-
tions intempestives à force d’être schématiques, révèlent moins un renouveau religieux d’hui en profondeur la Fédération russe ?
cet imposant recueil n’énonce pas une énième (phénomène perceptible à l’observateur L’apparente cohésion de la « Russie » (qui,
histoire de la Russie mais scrute les persis- extérieur) qu’une grave crise interne de stagna- tsariste, soviétique ou post-soviétique, présente
tances, les obstinations, les fluctuations, les tion traversée par l’Église orthodoxe russe : la particularité d’avoir ses colonies agglutinées
déformations et les troubles mémoriels tels celle-ci demeure récalcitrante à adopter les à son propre espace) est trompeuse, nul besoin
qu’ils se manifestent dans ce pays. Face aux réformes élaborées à la veille de 1917. Pour d’insister, la déflagration soudaine de l’URSS
grossières contaminations idéologiques dont fut Tatiana Kalouguina, qui se penche sur les et certains événements actuels témoignent de la
victime l’historiographie, force est de constater musées de Russie, l’élimination du passé sovié- fragilité de ces « assimilations » territoriales.
que la mémoire opère un jeu subtil, souvent tique dans la conscience culturelle trahit « une Si la mémoire collective est un objet d’étude
imprévisible, générateur de contournements, de répétition obtuse du modèle bolchevique » de la difficile à cerner, la géographie russe l’est tout
détournements et de métamorphoses qui débor- part d’un peuple envers son propre passé. autant. Taire ce problématique « fait géo-
dent les notions de continuité et de rupture. Voilà pour la mémoire et les tours de passe- graphique » sur lequel déjà en 1837 s’attardait
L’appropriation par le pouvoir soviétique de passe engagés avec l’histoire. Mais quelle le penseur Piotr Tchaadaev, passer sous silence
la figure de Pouchkine en fournit sûrement l’un Russie découvre-t-on à la lecture de ce recueil ? la présence de peuples dont le destin est intime-
des exemples les plus éloquents. Ainsi le A vrai dire, la transposition du concept élaboré ment lié à la Russie comme le sien l’est aux
domaine d’Ostafievo, propriété des princes par Pierre Nora pour le cadre national français leurs, c’est s’engager dans des malentendus
Viazemski aux abords de Moscou, est-il sauvé est ici mise à profit pour proposer une concep- regrettables et cautionner, même involontaire-
de la destruction en 1922 parce que, rapporte tion de la Russie comme entité culturelle et non ment, une position nationaliste russe pour le
Ekatérina Dmitriéva, son conservateur imagine pas nationale. Pour parvenir à cela, il a fallu soit moins dérangeante.
de baptiser une des allées du parc « Parnasse refuser, soit taire le double phénomène auquel a On aurait aimé que ce premier tome original,
russe » et d’en attribuer la paternité à été soumis l’espace russe : sa fragmentation et érudit et foisonnant, intitulé Géographie de la
Pouchkine. Procédé dérisoire, mais dont le sa dilatation. mémoire russe, propose une mise au point sur le
temps ne fera que vérifier l’efficacité : les Dans le premier cas, c’est une tentative sens accordé à l’adjectif « russe », autrement dit
commémorations soviétiques du centenaire de intéressante qui se traduit par la juxtaposition précise les délimitations de son champ d’étude
la mort du poète en 1937, explique Iakov dans un même chapitre de textes sur l’Ermitage comme sa visée afin d’être apprécié sans
Gordine, seront en effet l’occasion de proposer à Saint-Pétersbourg et le Musée des Cosaques à réserve comme il le mérite.
un nouvel objet de vénération à tous ceux que Courbevoie, ou encore sur les Académies spiri-
le culte de Marx, Engels, Lénine et Staline tuelles de Kiev et de Moscou et sur l’Institut 1. Il convient ici de saluer les éditions Fayard
laisse insatisfaits. Or, la sacralisation de Saint-Serge à Paris dont, d’ailleurs, les ardents pour assumer – fait plutôt rare dans l’édition – la
l’ensemble de l’espace lié au poète et la sancti- débats théologiques des années 1930 repren- charge engendrée par la publication d’un ouvrage
fication même de son nom (qui aujourd’hui nent aujourd’hui à Moscou (notons toutefois collectif de sciences humaines constitué de
nombreux inédits traduits d’une langue étrangère.
encore surprend les étrangers en voyage en que le parti pris de ne pas considérer à part la
Russie) ont paradoxalement constitué une aile Russie de l’émigration n’est pas entièrement
protectrice inattendue : les lieux pouchkiniens, tenu et qu’un dernier chapitre est réservé à « la Dany Savelli. Maître de conférences à Toulouse
II. A dirigé l’ouvrage collectif Présence du boud-
propices aux réunions et discussions, devinrent Russie de l’étranger »). Dans le second cas, dhisme en Russie (Slavica Occitania, 2005) et, en
autant d’abris pour les dissidents. l’entreprise témoigne d’un embarras évident à collaboration avec J.-L. Lambert, Confins et
Les cataclysmes que constituent, entre penser l’immense espace sibérien au sein de la profondeurs d’une Russie plurielle (à paraître dans
autres, la chute de la République de Novgorod Russie (un seul article sur cette région qui se Études mongoles et sibériennes, centrasiatiques et
(suivie d’un effroyable massacre ordonné par trouve relégué, on ne sait pourquoi, dans un tibétaines).

20
HISTOIRE

l’URSS et retour
L’histoire monumentale de la révolution russe d’Orlando Figes se distingue
avantageusement de la production courante sur ce thème dont le niveau moyen ne
dépasse pas les grossières élucubrations du Livre noir du communisme.

JEAN-JACQUES MARIE

ORLANDO FIGES son service, rappelle Orlando Figes, n’avait évidence l’aspiration profonde des masses :
LA RÉVOLUTION RUSSE, 1891-1924 : LA aucun droit (interdit de monter dans un tram, que tout le pouvoir soit assumé par les
TRAGÉDIE D’UN PEUPLE d’aller au restaurant... etc). A l’entrée des soviets. Aspiration reprise par Lénine et les
Préface de Marc Ferro parcs on pouvait lire : « Entrée interdite aux bolcheviks dans leur slogan : « Tout le
trad. de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat chiens et aux soldats »). Au lendemain de la pouvoir aux soviets ». Il souligne : « à
Denoël éd., 1108 p., 39 euros révolution de février, plus encore de celle plusieurs reprises (février, avril, juillet et
d’octobre, la vengeance des paysans-soldats septembre) les dirigeants du soviet auraient
sera terrible... et terrifiante. Figes s’attache pu prendre le pouvoir, alors que la foule était
avec beaucoup de bonheur à reconstituer la dans la rue et lui demandait expressément de
vie, les moeurs et les coutumes de cette le faire, mais à chaque fois ils se dérobèrent
paysannerie à travers les différentes périodes, aux responsabilités du gouvernement. Ainsi
on qu’Orlando Figes manifeste une vive laissèrent-ils passer leur chance de donner à
N sympathie pour les bolcheviks, mais le
tableau qu’il dresse de la Russie tsariste, de la
de 1891 à 1924. Il raconte à cet effet
l’existence de deux d’entre eux (Semenov et
Oskine).
la révolution une issue démocratique et
socialiste. Et ce sont les bolcheviks qui en
Russie en guerre, de l’époque du gouverne- L’un des clichés de l’histoire officielle de recueillirent les bénéfices. »
ment provisoire de Kerenski et de la guerre
civile, de la politique des bolcheviks et des
divers groupes de blancs, est suffisamment
riche de faits – parfois peu connus – pour
permettre à chacun de se faire une idée – et
même son idée – de la complexité et de
l’ampleur des problèmes posés par l’histoire
de la Russie à cette époque. Le récit
d’Orlando Figes embrasse une longue pério-
de, de la fin du règne d’Alexandre III et de la
famine de 1891 qui ravage les campagnes
(suivie de plusieurs autres jusqu’à la guerre)
à la mort de Lénine.
Il nous montre une Russie tsariste reposant
sur ce qu’il appelle des « piliers instables » et
dirigée sous Nicolas II (à partir de la mort
d’Alexandre III, ce « colosse aviné » en
1894) par un tsar à la fois incapable et dési-
reux d’exercer un pouvoir absolu. « S’il y eut
vacance du pouvoir au cœur du système de
gouvernement, Nicolas fut ce vide. En un sens
la Russie eut avec lui le pire des deux
penchants ; un tsar déterminé à régner
depuis son trône mais bien incapable
d’exercer le pouvoir. » et qui n’en est que
plus brutal...
Les piliers instables ce sont l’énorme UN GROUPE DE SOLDATS ET GARDES ROUGES
bureaucratie de l’État, la noblesse terrienne,
(en pleine décadence économique et à laquel- la révolution d’Octobre : un coup d’état de Ces dirigeants firent tout pour dresser
le la bureaucratie est subordonnée, sans prise type militaire qui aurait renversé un gouver- cette foule, c’est-à-dire les masses, contre
réelle sur le pays), rétive à toute réforme, et nement démocratique et donc légitime. Or eux. Alors que les soldats ne veulent plus de
qui fournit l’encadrement des « vestiges Figes constate « Le gouvernement provisoire la guerre, ce gouvernement provisoire, répon-
d’une armée féodale », une église orthodoxe n’était pas un gouvernement démocratique dant aux exigences de l’état-major allié, les
étroitement soumise aux intérêts de la monar- (...) Jamais il n’eut la légitimité qui ne peut lance en juin dans une offensive catastro-
chie. Les rapports de l’aristocratie terrienne venir que des urnes. » Il n’avait été élu par phique en Galicie. Qu’apporta-telle ? Selon
avec la masse des paysans qui fournissent la personne, par aucune instance législative. Il Orlando Figes, dont les chiffres sont – pour
chair à canon de l’armée sont illustrés par la émanait d’un groupe de membres de la une fois – nettement exagérés : « Des centai-
brutalité des châtiments corporels infligés quatrième Douma d’Empiré élue en 1912, nes de milliers de soldats étaient tombés. Des
aux paysans – soldats à ce double titre : par le dont le mandat était arrivé à échéance. Elle millions de kilomètres carrés étaient
propriétaire terrien en tant que tel lorsqu’ils disparut au cours des événements sans que perdus. » Et il ajoute « Plus que toute autre
empiètent sur les bois ou parties jadis personne s’en aperçoive. chose l’offensive d’été poussa les soldats vers
communes qu’il a confisqués et par l’officier Dans sa description des sept mois les bolcheviks, le seul grand parti qui se
(propriétaire sous l’uniforme) pour la moin- d’activité du gouvernement provisoire, prési-
dre incartade. Le soldat, même en dehors de dé par Alexandre Kerenski, Figes met en SUITE

21
HISTOIRE SUITE FIGES/MARIE

prononçait sans compromis pour l’arrêt « La croyance en l ‘imminence d’une révolu-


immédiat des hostilités. » tion mondiale était au centre des réflexions
Une journée Gorki se plaindra quelques mois plus tard
de la sauvagerie des paysans-soldats. Le
des bolcheviks à l’automne 1917. En bons
marxistes, il était pour eux inconcevable que
hommage carnage de la guerre et de l’offensive de juin la révolution socialiste pût survivre long-
n’était vraiment pas fait pour les civiliser ! Ils temps dans un pays arriéré de paysans
à Jean Chesneaux en avaient assez de servir de chair à canon comme la Russie sans le soutien du proléta-
aura lieu le pour une guerre dont les buts leur étaient
étrangers.
riat des pays industriels avancés de
l’Ouest. »
Orlando Figes le souligne fort bien. Aussi Si l’objectif de Lénine était la révolution
samedi 10 novembre 2007 peut-on s’étonner qu’il reproche à Lénine et mondiale, comme le dit ici Figes, il ne
de 14 h à 19 h à l’Université aux bolcheviks d’avoir refusé un gouverne- pouvait être d’instaurer sa dictature person-
Pierre et Marie Curie ment de coalition avec les autres partis socia- nelle. Ensuite l’affirmation que la révolution
dans l’amphi Farabeuf listes, (dont le plus important les Socialistes- mondiale était une illusion naïve repose sur le
Site des Cordeliers Révolutionnaires (S-R) de droite). Les seul constat de son échec. A l’époque les diri-
15 rue de l’école de médecine, bolcheviks étaient pour la paix immédiate, les geants des grands pays du monde la crai-
75006 Paris SR pour la poursuite de la guerre aux côtés de gnaient
métro Odéon Londres et Paris, continuant ainsi à plonger Le 16 janvier 1919, le président des États-
le pays dans la ruine. Les menchéviks étaient Unis, Wilson explique ainsi au Conseil supé-
Ce sera l’occasion d’évoquer ses idées, son partagés entre les partisans de la guerre rieur de guerre allié à Paris : le bolchevisme
action et entendre les témoignages de (Plekhanov) et ses adversaires (Martov, est un mouvement de protestation et de colè-
quelques « alliés substantiels » (René Char) l’homme que Trotsky appelait, vu ses valses- re dû à la misère excessive et à l’inconscience
qui ont partagé ses divers engagements et hésitations permanentes « le Hamlet du des classes dirigeantes. Chaque pays, même
sujets d’intérêt dont socialisme démocratique »). Comment l’Amérique, peut être menacé par le bolche-
rassembler dans un même gouvernement les visme. Ce même jour, Conrad Adenauer,
– la Chine partisans de deux politiques aussi contradic- bourgmestre de Cologne et futur chancelier
avec Marianne Bastid-Bruguière, membre toires ? La contradiction se poursuivra long- de l’Allemagne, déclare à l’envoyé du Matin
de l’Institut, sinologue, temps. Les S-R de droite constitueront à : « L’Allemagne ne présente plus qu’un
– le Pacifique Samara au cours de l’été 1918 un gouverne- danger, mais grave, le bolchevisme. » Henry
avec Alain Bensa, directeur de recherche ment intitulé le Komoutch, dont Figes rappel- Wilson, chef de l’État-major général de
au CNRS, anthropologue, le qu’il voulait la reprise de la guerre avec l’Empire britannique, note dans son Journal
– l’Histoire l’Allemagne au mépris des intérêts vitaux en date du 17 janvier : « Nous sommes assis
avec François Dosse, professeur à d’un pays incapable de soutenir le choc de sur une mine qui peut sauter d’une minute à
l’Université de Créteil, historien l’armée allemande. l’autre ». Clemenceau, déclare le 21 janvier :
Il est impossible d’évoquer ici tous les « Le bolchevisme s’étend (...) L’Italie aussi
– l’Écologie aspects du livre foisonnant de Figes. Ici et là est en danger (...). Si le bolchevisme après
avec Gert Leipold, directeur exécutif de quelques points décisifs. Ainsi quand l’auteur avoir gagné l’Allemagne, allait traverser
Greenpeace International évoque les pertes de la guerre civile il rappel- l’Autriche et la Hongrie et atteindre ainsi
– l’Engagement le une évidence trop aisément oubliée. l’Italie, l’Europe serait mise en face d’un
avec Jean-Marc Levy-Leblond, professeur « Dans l’Armée rouge (et aussi d’ailleurs grand danger ». Quelques semaines plus tard,
émérite à l’université de Nice, physicien et dans l’armée blanche) plus de soldats furent Henry Wilson, face aux grèves à répétition
essayiste, emportés par la maladie qu’il n’en tomba au qui agitent son pays et aux troubles qui
– la Modernité combat dans la guerre civile. Le typhus, la secouent l’Empire britannique écrit à l’amiral
avec Philippe Merlant, rédacteur en chef grippe, la petite vérole, le choléra, la typhoï- Touan, commandant de la flotte anglaise de la
de la revue Transversales, de et les maladies vénériennes furent les prin- Baltique : il faudrait « retirer nos troupes
– la Chronique littéraire cipaux tueurs, mais bien d’autres hommes d’Europe (continentale) et de Russie et
avec Maurice Nadeau, éditeur, écrivain et souffraient de poux, de virus intestinaux, de concentrer nos forces sur les cen-tres d’où
critique littéraire, directeur de La Quinzaine dysenterie et de rages de dents ». Outre les partent contre nous des tempêtes, c’est-à-dire
littéraire problèmes d’hygiène (manque d’eau et de l’Angleterre, l’Irlande, l’Égypte, les Indes ».
savon) « la pénurie chronique de médecins et L’Angleterre est ravagée par une tempête
– l’Université d’infirmières, d’alcools chirurgicaux, de sociale, l’Irlande, l’Égypte, les Indes aspirent
avec Michelle Perrot, professeur émérite à bandages et de médicaments rendait la situa- à l’indépendance nationale, chargée d’un
l’Université Paris VII, historienne, tion bien pire. » La Russie tsariste n’avait profond contenu social. Tous ces gens
– le Temps quasiment pas créé d’industrie pharmaceu- étaient-ils eux aussi des naïfs ?
avec Jean-Jacques Ramos, maître de tique et achetait ses médicaments à Se révèle la principale faiblesse du livre de
conférences en sociologie à l’Université de l’Allemagne... approvisionnement que la Figes, malgré sa richesse documentaire et le
Montpellier III, rédacteur de la revue guerre évidemment suspendit. Enfin en talent narratif de l’auteur. Elle n’est pas dans
Temporalités janvier 1919 l’Angleterre et la France décrè- le caractère contestable de telle ou telle affir-
– Jules Verne tent le blocus de la Russie soviétique : inter- mation, mais dans le fait qu’il étudie la révo-
avec Christian Robin, directeur de la dit de lui acheter et vendre quelques lution russe à peu près uniquement comme un
bibliothèque Verne aux éditions du Cherche- marchandises que ce soit, y compris des phénomène russe, comme un épisode de
Midi, médicaments. Ces gouvernements (dont l’histoire de la Russie. Or elle n’est pas seule-
et avec aussi l’aide militaire aux armées blanches a été en ment, et peut-être pas d’abord, le produit
– Geneviève Azam, professeur d’économie grande partie paralysée par le refus des de l’histoire propre de la Russie, mais le
à l’Université de Toulouse II, membre du ouvriers et des soldats de leurs pays d’aller se produit de la première guerre mondiale qui
Conseil d’Administration d’ATTAC battre contre les « rouges »), portent ainsi a disloqué outre la Russie, l’Autriche-
– Jean-Pierre Pagé, président du cercle leur part de responsabilité dans l’effroyable Hongire et plus ou moins profondément
Condorcet de Paris nombre de morts de la guerre civile. ébranlé l’Allemagne, l’Italie, la France,
La journée sera animée par Thierry Paquot, Les analyses politiques de Figes sont l’Angleterre...
professeur de philosophie à l’Université Paris moins incontestables que le tableau qu’il Aujourd’hui il est très à la mode de présen-
XII et éditeur de la revue Urbanisme. brosse. Il écrit ainsi : « Dans tout ce qu’il fit, ter le régime soviétique, dès avant sa dégéné-
le dessein ultime de Lénine était la conquête rescence stalinienne, comme un carcan impo-
Confirmer votre présence auprès de du pouvoir. Pour lui le pouvoir n’était pas un sé par la terreur à un peuple rétif. Orlando
Jean-Marie Chesneaux, 47 rue Esquirol, moyen, mais une fin en soi. Pour paraphraser Figes cite à la fin de son ouvrage les propos
75013 Paris, tél. 01 44 23 84 57 Georges Orwell, il n’instaura pas une dicta- que tint en novembre 1925 le prince Lvov,
jean-marie.chesneaux@upmc.fr ture pour sauvegarder la révolution, mais il noble propriétaire terrien, monarchiste cons-
fit la révolution pour instaurer la dictature. » titutionnel, le premier président du gouverne-
Il affirme pourtant quelques pages plus loin : ment provisoire : « Le peuple et le pouvoir

22
HISTOIRE

sont comme d’habitude, deux choses différen- n’est obligé de prendre ces lignes, certes soixante dix années suivantes en dix pages
tes. Mais, plus que jamais auparavant, la discutables, comme une vérité évidente. Elles aboutit à la phrase finale : « Les spectres de
Russie appartient au peuple. (...) Certes le devraient néanmoins pousser à réfléchir sur 1917 n’ont pas trouvé le repos. » Orlando
gouvernement est hostile au peuple et à ses les racines réelles du système. Figes n’a guère la possibilité réelle
sentiments nationaux pour autant qu’il incar- Après une longue analyse du communisme d’expliquer pourquoi , mais on ne peut
ne des objectifs internationaux, abuse le de guerre, de la politique paysanne du qu’approuver ce constat.
peuple et en fait des esclaves, mais il n’en gouvernement bolchevique, Orlando Figes
reçoit pas moins le soutien de ce peuple évoque le dernier combat de Lénine engagé
opprimé et asservi. Le peuple soutient le contre : « Si la dernière attaque de Lénine ne NDLR. Envoyé à Petrograd en juillet 1917 par
pouvoir soviétique, ce qui ne veut pas dire l’avait pas empêché de prendre la parole au son journal Le Petit Parisien, Claude Anet donne
qu’il en est satisfait. Mais tout en se sentant congrès de 1923 le nom de Staline ne figure- impressions et analyses des événements, portraits
opprimé il voit aussi que ce sont les siens qui rait plus que dans les notes en bas de page des acteurs, dans ses articles, aujourd’hui rassem-
entrent dans l’appareil et cela lui donne le des livres d’histoire de la Russie. » blés par Éric Dussert aux éditions Phébus, La
sentiment que le régime est le sien. » Nul En guise de conclusion un survol des Révolution russe, Chroniques 1917-1920.

SOCIÉTÉS

Entretien

« Changer l’école
de fond en comble... »
ALAIN BENTOLILA linguiste que je suis, tout ça passe par la exigences qu’on peut accorder et comment ?
URGENCE ÉCOLE langue. Pour moi, la défaite de la langue,
Le droit d’apprendre c’est la défaite de la pensée. Si je veux avoir A. B. : Bien entendu. Je pense que l’école,
le devoir de transmettre une pensée originale, singulière, bienveil- en mettant en œuvre une juste maîtrise de la
Odile Jacob éd., 226 p., 21,90 euros lante et pacifique, il faut que j’apprenne ce langue, doit être capable, non pas d’annihiler
que c’est que parler. les différences, mais de les rendre audibles
les unes aux autres. Vivre ensemble, ce n’est
O. M. : Vous demandez à l’école de former pas être semblables, c’est être capables de
des individus capables de s’adapter à une s’entendre quand on est différents et, à la
Omar Merzoug : Alain Bentolila, à chaque réalité culturelle et sociale polymorphe et en rigueur, vivre ensemble quand on ne s’aime
rentrée scolaire depuis une vingtaine même temps de se montrer intransigeante sur pas. La langue est beaucoup plus faite pour
d’années, nous assistons à la publication les valeurs et les convictions, sont-ce là des parler à quelqu’un qu’on n’aime pas que pour
d’ouvrages qui dressent un constat alarmant parler à un interlocuteur qu’on aime. Parler à
de la situation de l’école. Le vôtre Urgence une personne qu’on aime, c’est facile et, à la
école, le droit d’apprendre, le devoir de trans- rigueur, on n’a pas besoin des mots. Autre
mettre (Éd. Odile Jacob) frappe par son ton chose est de parler à un interlocuteur qu’on
serein et didactique, la question scolaire ne n’aime pas, qui est différent, qui ne nous plaît
vous donne pas d’urticaire ? pas, avec lequel on ne partage ni culture, ni
culte, rien pour ainsi dire. Là vous avez
Alain Bentolila : C’est vrai, je refuse d’être intérêt à prendre tous vos mots, les moins
logé dans un pré carré à la fois pédagogique fréquents, les plus précis, les plus justes et à
et idéologique, parce qu’en fait les deux bien les organiser. Pourquoi je dis qu’il faut
choses vont de pair. Il n’y a pas une école de être très exigeant sur les valeurs et être très
droite et une école de gauche, il n’y a pas une ouvert, c’est parce que dès l’école mater-
pédagogie de droite et une pédagogie de nelle, et même dès la naissance de l’enfant, il
gauche. Il y a une compréhension des enjeux faut lui apprendre que l’autre est celui qui
qui peut se résumer d’une façon assez importe le plus. Et plus l’autre est différent,
simple : l’école doit former intellectuelle- plus il est aimable, il est aimable si on lui
ment nos enfants à résister aux discours parle, on lui parle pour avoir une chance de
dangereux et aux textes spécieux qui leur moins le détester qu’avant. On m’interrogeait
donnent une vision dichotomique du monde, récemment sur le conflit israélo-palestinien.
qui refusent l’analyse et prônent l’anathème, Comme je suis juif, on m’interroge là-dessus
qui, au lieu d’apprendre à vivre ensemble, et, sachant que je ne suis pas sioniste, je
incitent à l’exclusion et à la partition. L’école réponds que la première initiative à prendre
doit donner aux enfants cette capacité effec- serait que, dans toutes les écoles israéliennes,
tive de questionner tout discours et tout texte, on apprenne à égalité l’hébreu et l’arabe et
d’avoir vis-à-vis de ces discours et de ces que, dans toutes les écoles palestiniennes, on
textes, non pas une volonté de refus, mais du apprenne l’hébreu comme langue étrangère.
discernement. Et ça, il faut le rappeler, car Cela permettrait de mettre au moins en place
nous vivons des temps compliqués et un instrument et que sur cette base le
dangereux, des temps où on a tendance à dialogue puisse éventuellement s’instaurer.
simplifier les choses alors que la réalité Voilà pourquoi la question de la langue est
devient de plus en plus complexe. Nos tellement centrale à l’école. Ce n’est pas une
enfants ont besoin, non pas d’une accumula- question de fautes d’orthographe, de normes
tion de connaissances, mais d’une intelli-
gence du monde. Evidemment pour le ALAIN BENTOLILA SUITE 

23
SOCIÉTÉS SUITE ENTRETIEN AVEC ALAIN BENTOLILA PAR OMAR MERZOUG

ou de purisme, la langue, c’est l’instrument je vis uniquement avec des gens qui sont d’accorder l’autonomie aux universités. »
qui me permet d’aller chercher l’autre au plus comme moi, qui ont les mêmes soucis que
loin de moi-même. moi, la même absence de perspectives que O. M. : Serait -ce le résultat de la massifi-
moi ; j’aurai besoin de peu de mots et nous cation, vous dites dans votre livre que l’école
O. M. : Ce culte de la différence, notamment vivrons ensemble à la fois en nous disant peu a réussi la massification et manqué la
dans les quartiers dits difficiles, a abouti à la de choses, en sachant beaucoup de choses et démocratisation, est-ce qu’une génération
création de véritables ghettos avec un langage en ayant une langue extrêmement pauvre, ce n’a pas été sacrifiée au motif qu’il fallait
codé, vernaculaire, très pauvre, vous dites que je veux dire par là, c’est que dans le ghet- lutter contre la culture bourgeoise et instau-
vous même que la notion de classe ghetto to, – le ghetto entraîne l’école ghetto, au pied rer un certain égalitarisme ?
pervertit l’idée même de l’école, est-ce que des tours, on a des écoles-poubelles, c’est la
vous pourriez développer cette idée ? réalité. Les tours se vident de ceux qui A. B. : En 1970, on décide que l’école
avaient encore un peu d’argent. N’y restent qu’on juge avoir été un terrible instrument de
A. B. : L’ennemi le plus radical de la que ceux qui ne peuvent pas aller ailleurs. La reproduction sociale doit devenir au contraire
maîtrise de la langue, c’est la connivence. Si question du ghetto est là, et voilà pourquoi la un lieu de démocratisation et de mixité. On se
langue des cités est une langue tellement rend compte que la mixité n’a jamais été
pauvre. Ce que je dis là ne relève pas du moins vraie qu’aujourd’hui à cause de la
mépris, mais d’un sentiment de révolte, je ghettoïsation, et on réalise que la démocrati-
pense qu’il est scandaleux qu’en France sation est une démocratisation de façade,
certains jeunes disposent pour s’exprimer parce que les politiques ont cru que l’on
d’un capital de 600 mots alors que d’autres pouvait décréter la démocratisation. Ils ont
en ont 3500, parce que c’est l’inégalité la plus donné à la démocratisation une définition
grave qui soit. Or ces jeunes ont 600 mots, particulière : à leurs yeux, une école démo-
non pas parce qu’ils sont moins intelligents cratique est une école qui garde le plus
que les autres, mais parce qu’on les a d’enfants possibles le plus longtemps possi-
ble.
C’est aussi le fameux 80% de réussite au
bac. Et ça les politiques l’ont décrété. Ah vous
L’inégalité voulez 80% de réussite au bac alors qu’on en a
la plus grave qui soit vingt, alors on va prendre essentiellement deux
mesures ; on dilue le bac dans une infinité de
baccalauréats auxquels personne ne comprend
rien ; mais les candidats sont presque tous
confinés dans certains endroits où pour bacheliers ; et globalement on diminue les
communiquer il n’est guère besoin de plus de exigences. On a confondu démocratisation et
600 mots. massification. Et l’école s’est retrouvée à ce
moment-là devant une population beaucoup
O. M. : Vous mettez le doigt sur quelque plus nombreuse. Si l’école voulait démocratis-
chose de relativement récent, la médiocrité er c’est-à-dire donner les moyens de citoyen-
de l’élite. Vous vous plaignez que le tiers de neté et d’espoir à tous, il fallait changer l’école
vos étudiants manque de la précision du de fond en comble, changer la formation,
vocabulaire et méconnait la propriété des changer les programmes, il fallait tout changer.
termes, serait-on en train de produire une Or l’école n’a pas changé, l’école
élite inculte ? d’aujourd’hui, c’est l’école d’il y a quarante
ans, on a fait un peu d’ésotérisme pédagogique,
MAURICE NADEAU A. B. : Bien entendu, c’est quelque chose on a créé ces IUFM qui ne servent à rien, voilà
18 e
qui est vraiment très intéressant et important, ce qu’on a fait.
192 p. je le dis dans la première partie de mon livre.
Nous avons un système scolaire qui est à la O. M. : Vous dites quelque part que si
fois complaisant et cruel ; il est complaisant l’école veut assumer sa fonction civilisatrice,
par cette facilité que nous octroyons à tous les il faut agir sans tarder, mais la lutte sera
élèves de passer au niveau supérieur sans se coûteuse, impopulaire et longue et il faudra
poser la question de savoir s’ils ont les des hommes politiques oublieux de leur
connaissances et les savoir-faire qui leur carrière et se vouant à l’intérêt général, ce
permettront d’avoir une chance au niveau n’est pas de l’utopie ?
supérieur, on les massacre, sauf que
l’hécatombe est de plus en plus différée. En A. B. : C’est toute la différence entre un
tant que professeur d’université, je suis celui homme politique et un homme d’État ; un
qui massacre. J’ai un amphi de 150 étudiants homme d’Etat, c’est un homme qui sait dire :
en licence et sur 150 étudiants, français de « je vais planter un arbre dont je ne mangerai
souche, j’ai attribué la note de 2/20 à vingt pas les olives » pour moi, c’est la définition
d’entre eux. J’ai réuni les étudiants concernés de l’homme d’Etat et je suis content de
et je leur ai dit : « Écoutez, vos copies sont planter l’arbre. Un homme politique c’est
inintelligibles, ce n’est pas une question de l’homme qui veut manger les olives avant
fautes d’orthographe, mais je ne comprends d’avoir planté l’arbre. Pour qu’une décision
tout simplement pas ce que vous voulez me en matière d’éducation soit une vraie déci-
dire ». Je leur ai dit « On ne vous a jamais dit sion, pour qu’elle soit fructueuse, il faut
que vous n’aviez pas la capacité d’exprimer qu’elle touche les générations qui viennent. Il
clairement votre pensée, on aurait dû vous le faut du temps. La réflexion sur le temps est
dire au seuil du collège, on ne vous l’a pas extrêmement intéressante : on se rend compte
HARMONIA MUNDI

dit, vous avez été reçu bachelier difficile- que le temps de l’éducation est un temps
ment, mais enfin vous l’avez été. Mais à un historique et qu’entre le mandat et l’histoire,
moment donné, on vous dit ça ne peut plus il y a une incompatibilité absolue. Plus on va,
aller. Et plus ça tarde, plus c’est cruel. Il plus on voit des politiques qui ne vivent que
aurait fallu mettre au collège un Sas pour le temps de leurs fonctions, et que l’évolution
Collection « Voyager avec... » s’assurer que tous ceux qui vont au collège ne des choses se fait au rythme de leurs propres
La Quinzaine/Louis Vuitton seraient pas promis à la catastrophe, et c’est ambitions ; ce qui est terrifiant.
20 e
pour ça que je dis l’université est malade de Propos recueillis
268 p. son école. Dans ces conditions, rien ne sert par Omar Merzoug

24
SCIENCES

Gödel et le tambour de Dada


L’« Institute for Advanced Study »,à quelques kilomètres de la petite bourgade
de Princeton,est un bâtiment austère, au centre d’une forêt épaisse à l’écart des bruits
de la ville.

JEAN-MICHEL KANTOR

PIERRE CASSOUS-NOGUÈS Gödel » dans les archives de Princeton.


LES DÉMONS DE GÖDEL La question principale qu’il se pose :
LOGIQUE ET FOLIE Comment s’articulent les idées de Gödel le
Seuil éd., 279 p., 21 euros logicien (sans doute le plus grand depuis
Aristote), celles du philosophe et ses délires
fous ?
n ces années quarante un verre d’alcool
E ou toute autre distraction nécessite un
voyage de quelques heures de train à New
Il faut en préalable remarquer – ce n’est
peut-être pas assez souligné – que les résultats
de Gödel n’ont pas d’implication nécessaire ni
York. en philosophie des mathématiques ni
Pour Einstein la seule distraction qui vaille d’ailleurs en aucun autre champ de la
c’est la promenade quotidienne, chaque connaissance. Contrairement aux divers
matin jusqu’à sa mort en 1955, avec un jeune contresens largement diffusés, l’incomplétude
collègue à l’allure étrange, une ombre chétive de Gödel n’implique aucunement la justesse
engoncée dans un strict costume de laine : du platonisme, ni la limitation de tout savoir,
Gödel. ni d’ailleurs l’existence de Dieu !
Né à Brno en Moldavie en 1906, Kurt Par contre, en partant de présupposés
Gödel a fait des études de physique puis de supplémentaires, Gödel a construit (après
logique à Vienne. Il participa aux séminaires avoir marqué quelques hésitations dans sa
de Karl Menger et de Moritz Schlick (ce période viennoise) un système philosophique
séminaire deviendra ensuite le Cercle de inspiré à la fois d’un hyperrationalisme
Vienne). Schlick disparut en 1936 sous les cartésien et de la Monadologie leibnizienne
balles de son ancien étudiant Hans Nelböck, réalisée. Oui, Dieu ne joue pas aux dés, toute
à l’entrée de l’Université de Vienne et le chose a une place et un rôle, à chaque objet
Cercle de Vienne avec lui. est associé une monade, il y a une monadolo-
En 1930 lors d’un colloque à Königsberg gie universelle dont la monade centrale
(devenu plus tard Kaliningrad) Gödel, jeune s’identifie à Dieu. Gödel en vient ainsi à
doctorant de 25 ans, bouleverse le champ de affirmer qu’« un électron ou un morceau de
la logique mathématique en annonçant son pierre ont aussi des experiences, peuvent
théorème d’incomplétude qui brise tous les souffrir », qu’anges et démons existent parmi KURT GÖDEL
espoirs de Bertrand Russell et de David nous... Des signes de folie ?
Hilbert de fonder toutes les mathématiques L’auteur se demande : « Gödel est-il fou ou Emil Post, 1897-1954, juif polonais émigré
de manière solide. Sur le moment, seul John leibnizien ? » (J’ajoute : ou les deux à la aux USA, précurseur de la théorie moderne
Von Neumann (élève de David Hilbert) fois ?) On peut peut-être rapprocher des du calcul).
comprend l’importance du résultat. réflexions actuelles de sciences cognitives le Il y a donc un risque que ce livre soit
Schémati-quement exprimé, Gödel démontre point de vue de Gödel sur la nature des objets détourné à des fins discutables, car la folie de
que dans tout système formalisable, il existe mathématiques : pour lui ils existent bien, Gödel est indéniable, et ici elle avance
des vérités non-démontrables. c’est un organe particulier, l’« œil pinéal » masquée derrière un semblant de philoso-
Pourtant, dès cette époque, malgré les qui les voit ! phie.
succès, Gödel souffre de troubles graves : il Enfin autre délire que Gödel ne commu- Mais le risque valait d’être pris, car c’est
fait des séjours plus ou moins longs dans des nique qu’à sa mère, il donne une démonstra- une expérience unique que Cassou-Noguès
institutions psychiatriques. tion mathématique de l’existence de Dieu essaie de reconstruire. Qui aujourd’hui ne
Plus tard, après une première visite aux (inspirée de l’argument ontologique de saint s’intéresse au cheminement des idées et au
USA et un retour à Vienne, malgré la décla- Anselme), qu’il ne publie pas, par crainte des fonctionnement du cerveau, même s’il s’agit
ration de guerre le couple Gödel part en exil sarcasmes. ici d’un cas unique ?
à travers la Sibérie et la Chine pour se retrou- En janvier 2006 le centenaire de la nais- Gödel, prétend Cassou-Noguès, a été
ver aux USA. Il abandonne définitivement la sance de Gödel a été marqué par un colloque inspiré par son psychanalyste.
logique, s’intéresse à la relativité, puis il se prestigieux à Vienne, qui a réuni un millier de Peut-être ce livre étrange a-t-il lui aussi été
consacre à la philosophie, en particulier la participants. inspiré par les mânes du psychanalyste de
philosophie mathématique, mais son travail On a pu constater que ses travaux n’ont pas Gödel, cet étrange Monsieur Hulbeck, qui
est perturbé par l’aggravation de sa paranoïa eu d’influence directe sur le corpus central recevait Gödel à New York dans les années 60
qui le conduit à la mort par anorexie en 1978. des mathématiques. Par contre leur influence et venait régulièrement aussi le dimanche
Pierre Cassou -Noguès avait déja écrit une indirecte sur la vision des mathématiques, et déjeuner chez les Gödel, évoquer le passé
courte biographie de Gödel, logicien. Ici il sur l’épistémologie des mathématiques ont viennois, où son patient était un jeune logi-
s’attache au Nachlass (1), aux manuscrits, provoqué un réel bouleversement qui dure cien brillant à Vienne et lui, en Allemagne,
notes dessins, des milliers de pages et aux toujours. s’appelait Huelsenbeck et était un des porte-
nombreuses lettres à sa mère, dont des Les résultats de Gödel ont été mis à toutes parole du mouvement Dada, s’appelant lui-
extraits sont publiés ici pour la première fois les sauces. Les reconstructions auxquels même « le tambour de Dada ».
en français. s’essaie Pierre Cassou-Noguès sont
L’auteur cherche à se mettre « dans la complètement conjecturales, mais elles 1. Ce qu’un auteur laisse à sa mort
peau » de Gödel pour déconstruire ses idées , éclairent de manière originale le rapport du
sa philosophie et sa folie au point même de génie et de la folie (qu’on a aussi analysé On trouvera des références bibliographiques
nous prendre à témoin de son parcours et des chez Cantor, Boltzmann, Nash, Turing et complémentaires sur www.institut.math.jus-
rêves fantasmatiques de son « dialogue avec qu’on retrouve avec le chapitre consacré ici à sieu.fr/~kantor/QL

25
SPECTACLES

Passage de relais
à Saint-Denis
C’est un très grand artiste, Alain Ollivier, qui quitte à la fin de l’année la tête
du Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis : Le Cid de Corneille, tel qu’il le met en
scène, en donne une nouvelle fois la preuve. Début 2008, la succession sera assurée
par Christophe Rauck, ancien directeur du Théâtre du peuple à Bussang, qui présente
actuellement La folle journée ou le mariage de Figaro de Beaumarchais à la Comédie-
Française.

MONIQUE LE ROUX

PIERRE CORNEILLE écarte toute tentative de « reconstructions metteurs en scène : l’un est parvenu à la
LE CID archéologiques » ; mais il situe bien la pièce plénitude de son art, l’autre dispose à peine
Mise en scène d’Alain Ollivier dans son contexte de création. Ainsi la scéno- d’une décennie de pratique. Mais le futur
Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis graphie de Daniel Jeanneteau ne reconstitue directeur de Théâtre Gérard Philipe ne
Jusqu’au 15 novembre pas un décor à compartiments, avec trois présente cette saison qu’un seul spectacle et
Tournée nationale jusqu’en février 2008 lieux ; une place, la maison de Chimène, la lui aussi monte, à la salle Richelieu, une
salle du trône, dans l’unité préservée de grande pièce du répertoire, célébrée et
BEAUMARCHAIS Séville. Mais à travers un mur de palissades, contestée à sa création, située, quant au lieu
LA FOLLE JOURNÉE elle ménage trois ouvertures pour de l’action, dans la même ville de Séville ou
OU LE MARIAGE DE FIGARO l’ordonnancement des entrées et des sorties,
Mise en scène de Christophe Rauck le cérémonial des parcours sur un plancher à
Comédie-Française, salle Richelieu deux niveaux. L’époque Louis XIII est
En alternance jusqu’en février 2008 évoquée, ni par des meubles, ni par des acces-
soires, ni par des perruques, mais par les La folle journée de
seuls costumes de Florence Sadaune. Les
étoffes magnifiées par les superbes éclairages Beaumarchais
es générations d’élèves ont appris par de Marie-Christine Soma, les postures
D cœur les stances de Rodrigue et autres
morceaux choisis dans l’œuvre la plus
subtilement inspirées de l’art baroque,
donnent à de nombreuses scènes la beauté de
fameuse de Corneille, célébrée et contestée tableaux vivants, inscrits sur la matérialité du à quelque distance, au château d’Aguas-
dés sa création. L’interprétation du rôle à bois, animés par la célébration de la langue et Frescas. Du titre de Beaumarchais il a
partir de 1951 par Gérard Philipe, éternel Cid la parfaite maîtrise de l’alexandrin. surtout retenu La folle journée, privilégiant
jusque sur son lit de mort, a fait oublier la « Le Cid devenait une dernière fête que se une théâtralité atemporelle. Son sens du
hardiesse de Jean Vilar à programmer au donnent, à corps perdu, de grands enfants, divertissement fait merveille dans l’épisode
Festival d’Avignon 1949 un texte alors tombé juste avant d’accéder à l’âge d’homme » : tel « sous les grands marronniers », avec « toro
dans la routine scolaire. Il y a une audace était le souvenir d’Avignon en 1951 conservé de fuego » et trophées de chasse naturalisés,
comparable de la part d’Alain Ollivier à par Bernard Dort (2). Gérard Philipe avait dans le chassé-croisé du travestissement
terminer son mandat à la tête du Théâtre déjà atteint la trentaine et la célébrité. Thibaut entre la comtesse (Elsa Lepoivre) et Suzanne
Gérard Philipe, dans une ville telle que Saint- Corrion (Rodrigue) et Claire Sermonne (Anne Kessler), du stratagème entre le comte
Denis, avec Le Cid, spectacle créé en juin (Chimène) apparaissent, eux, véritablement (Michel Vuillermoz) et Figaro (Laurent
dernier au Festival lyonnais des « Nuits de comme de « grands enfants », récemment Stocker). Mais d’entrée de jeu la surenchère
Fourvière », à mettre en scène la pièce avec sortis, l’un du Cours Florent, l’autre de du comique ne semble pas faire assez
une radicalité artistique exempte de toute l’École du Théâtre d’Art de Moscou. Une confiance à la « franche gaieté » de Beau-
démagogie. impression première de fragilité dans le jeu marchais, dans une tendance de plus en plus
se dissipe, à mesure que leur personnage fait répandue, soit à susciter le rire par des effets
en quelques heures un apprentissage accéléré parasites aux textes, soit au contraire à
de la vie : émouvante avancée parallèle de assombrir les comédies en quête d’un
l’interprète et du rôle. Leur juvénilité surcroît de profondeur. Ainsi Christophe
A travers un mur contraste avec l’ordre ancien qui les enferme Rauck a réussi un spectacle plaisant qui
de palissades dans son inéluctable logique, qui s’incarne
jusqu’à la caricature en Don Diègue (Bruno
connaît un grand succès. Il ne permet pas de
prendre la pleine mesure d’un chef-d’œuvre,
Sermonne) et Don Gomès (Philippe Girard), qui n’aurait rien perdu de sa résonance
qui trouve son dépassement dans l’exercice actuelle à rester situé dans le contexte de ses
ambigu du pouvoir par le roi (John Arnold). enjeux historiques.
Présenter le répertoire ancien sans effet Mais ce dernier mot laissé à la justice ne
d’actualisation, en préserver l’éloignement, résonne peut-être pas aussi fort que l’appel à 1. Bernard Dort, « Nos Avignon », in Laure
constitue une pratique de moins en moins la vengeance au nom de l’honneur, pour les Adler et Alain Veinstein, Avignon, 40 ans de festi-
fréquente, depuis le temps où Roland Barthes collégiens et lycéens venus du département, val, Hachette/ Festival d’Avignon,1987.
en faisait la théorie, où Antoine Vitez la qui assistent au spectacle avec une rare qua- 2. « Entretien entre Alain Ollivier et Manuel
mettait en œuvre. Dans un entretien avec lité d’écoute et lui font un triomphe. Piolat Soleymat », in La Terrasse, n°151, octobre
Manuel Piolat Soleymat (1), Alain Ollivier Il serait mal venu de comparer les deux 2007.

26
SPECTACLES

Small is beautiful
Dans les guides de Paris pour cinéphiles, la rue Daguerre ne figure pas. Elle l’entraînement des militants, les manifesta-
tions, la musique, sans intervention apparente
fut pourtant le sujet d’un bien curieux film, qu’Agnès Varda y tourna, en voisine, en : c’est le seul des seize titres qui semble
1975. Trente-deux ans après, Daguerréotypes demeure le parangon des films pour tourné dans l’urgence, comme un reportage.
Une même urgence, question d’époque
amoureux d’une ville perdue : portrait de plain-pied d’un monde parisien disparu, (1962), animait Salut les Cubains !, réalisé
petit peuple d’artisans et d’ouvriers, gommé par le cours des choses, chassé par la dans la liesse des débuts de la Révolution,
lorsque le voyage s’imposait à tous les
spéculation, aussi éloigné de nous sur l’écran aujourd’hui que les prolétaires de La cinéastes concernés. Mais plutôt que de
Belle Équipe. Tout n’est pas tout à fait effacé, un brin de magie subsiste : Varda a filmer, comme Marker et Ivens l’avaient fait
l’année précédente, Varda photographie, et à
installé sa caverne, Ciné-Tamaris, dans l’inoubliable quincaillerie de partir du gros millier d’épreuves prises à
Daguerréotypes, et elle y tient boutique, montant là ses films, qu’une fois transmués Cuba, compose au banc-titre ce réjouissant
hommage au socialisme tropical. Sur ces
en DVD, elle débite aux chalands qui passent devant sa vitrine. lointains caraïbes, elle porte le même regard
qu’elle portera sur ses voisins de la rue
Daguerre : celui d’une proximité connivente.
LUCIEN LOGETTE Passent là un souffle enfui, une flamme
oubliée, qu’elle a classés dans la catégorie
« Cinévardaphoto », titre du programme
exploité en 2004, mais qui auraient aussi
AGNÈS VARDA ton bien à elle, sans beaucoup d’équivalents bien pu figurer dans la partie « contes-
VARDA TOUS COURTS dans le cinéma de la fin des années 50. tataires ».
2 DVD, Ciné-Tamaris, 29 euros Mais pendant quinze ans de longs Car tout est dans tout, et ce ne sont pas
métrages, de Cléo (1961) à L’une chante, seize courts métrages que l’on redécouvre,
l’autre pas (1976), nous avions perdu de vue mais une œuvre en seize chapitres qui
la court-métragiste. Non qu’elle ait cessé de n’obéissent à aucune norme de rangement :
est là, qu’entre autres produits maison
C’ – Cléo de 5 à 7, Les Glaneurs et la
glaneuse, ou Peau d’âne de Jacques Demy –,
filmer court ; mais lorsque les petits films se
glissaient dans les grands (Les Fiancés du
pont Macdonald inséré dans Cléo) ou les
Ydessa, les ours et etc... (2004) est à la fois un
tableau d’une exposition, un reportage sur la
grande prêtresse du culte de l’ours, une
on peut découvrir ce coffret fraîchement accompagnaient (Black Panthers, sorti avec plongée feutrée dans les à-côtés du nazisme,
pressé. Seize titres, l’intégrale des courts Lions Love, 1970, Plaisir d’amour en Iran, 7 p., cuis., s.de b. (1984) un documentaire
métrages réalisés entre Ô saisons, ô châteaux avec L’une chante..., 1976), le gros mangeait durassien sur un appartement vide, une narra-
(1957) et Le Lion volatil (2003). Seize titres le maigre : ce dernier n’apparaissait que tion imaginaire sur ses habitants virtuels, une
à la durée peu formatée, allant de 3 à 43 comme un complément, placé là pour étayer mise en concordance de phases de différents
minutes. Pour boucler la boucle jubilaire des le programme. Et le couplage avec un film plans temporels, une succesion de collages
cinquante années de production courte, il ne trop fort pouvait provoquer l’effacement : si visuels. Le terme le plus adéquat pour quali-
manque que les vidéos installées dans le livret de DVD nous affirme que Les Dites fier le travail court de Varda est bien l’essai,
l’exposition (L’Île et Elle) présentée l’an Cariatides (1984) est sorti avec L’Amour à comme pour Chris Marker, avec ces
dernier à la Fondation Cartier. Mais celles-ci, mort de Resnais, nous devons le croire, sans passerelles qui volent d’un film à l’autre, ces
Les Veuves de Noirmoutier, Le Tombeau de en avoir gardé le souvenir. Revu ici, le film clins d’œil qui signent l’image. Elle recon-
Zgougou, étaient conçues comme éléments s’envole, offrant en 13 minutes un guide naît, dans l’entretien qui conclut l’ensemble,
d’un ensemble, ne fonctionnant pleinement précieux, Baudelaire en main, des rêves de que « le film court représente vraiment une
que dans le cadre de l’exposition ; les repren- pierre qui parsèment les façades parisiennes, forme d’écriture complètement libre,
dre ici, hors contexte, n’aurait pas eu grand et la cohorte de nettoyeurs brossant littéraire, pas littéraire, court, pas trop court,
sens. l’immense Ange du bizarre de la rue Turbigo (qui autorise) les coq-à-l’âne, les associa-
Car ces six heures de films émiettés ont un demeure une invention joliment drôle. tions libres, les facéties de l’imagination ».
sens, un sens que l’on n’avait pas perçu au fil La drôlerie est d’ailleurs toujours présente, Ce dont elle profite largement. Son statut
des ans et des visions parcellaires. Dans nos même lorsque le sujet est grave. Les courts d’artisan d’un cinéma autoproduit lui permet
souvenirs, il y avait d’abord un bloc, celui des regroupés sous la bannière « contestaires » de ne tourner que ce qu’elle veut, selon un
trois Varda fondateurs de 1957-1958, Ô – plutôt qu’une présentation chronologique, format et une durée choisis, de signer des
saisons, ô châteaux, Du côté de la Côte, Varda a choisi des assemblages thématiques, boni qui sont de vrais films (Deux ans après
L’Opéra-Mouffe, découverts dans les années courts « touristiques » ou « parisiens » –, qui vient compléter Les Glaneurs et la
60, lorsque les programmes de courts Uncle Yanco (1967) et Réponse de femmes glaneuse). Elle semble depuis quelques
métrages trouvaient des salles pour les (1975) échappent à leur dimension immé- temps trouver dans l’« installation » (galerie
accueillir (1) et des spectateurs pour les diate (leurs titres disent tout) par les déra- Aboucaya 2005, Biennale de Venise 2005,
regarder. Films inclassables, échappant à pages que la cinéaste effectue, dans ses Cartier 2006) une forme qui lui convient. Est-
toute règle, tout en pointes et en fusées, images ou ses commentaires. Les retrou- ce pour conjurer sa crainte (« J’ai la terreur
comme ceux de ses acolytes du Groupe des vailles avec l’oncle d’Amérique sont rejouées que les spectateurs s’ennuient ») ou parce
Trente, Resnais ou Marker, et dont les projec- plusieurs fois, démasquant l’émotion par le que l’éclatement de la présentation vidéo
tions renouvelées ne diminuaient pas rire, la femme enceinte nue et hilare évoluant permet de multipier les surprises ? En tout
l’impact : les ruines folles du général Siffait devant la caméra (et qui causa quelque émoi cas, souhaitons qu’elle n’oublie pas les
prenaient rang parmi nos châteaux de rêve, chez les téléspectateurs du temps) permet spectateurs des salles, afin que le prochain
Fonthill Abbey ou désert de Retz, Nice se d’élargir de façon ludique le discours un peu coffret, en 2057, soit aussi jouissif que celui-
retrouvait aussi grinçante que sous l’œil de raide du ciné-tract – « qu’est-ce qu’être ci.
Vigo, le couple d’amants nus transfiguraient femme ? ». Seul Black Panthers (1968) traite
une rue Mouffetard alors vouée à la pauvreté. son sujet littéralement : la situation n’avait
Même si Varda assure que « très peu de rien de plaisant, et les troupes d’Eldridge 1. Ne reste guère aujourd’hui que le cinéma
choses de sa vie personnelle passent dans ses Cleaver ne cultivaient pas le second degré. Denfert pour programmer hebdomadairement une
films », on sentait qu’il y avait là un œil et un Varda filme straight les discours, séance de films courts.

27
1933 et raconte une certaine Chabon mêle une enquête petits enfants curieux ce par Julie Davigneau
BIBLIOGRAPHIE jeunesse à la fin de la
Grande Guerre dans une
policière au drame des
enfants exilés pendant le
qu’eux, les survivants, ont
enduré en Europe, pendant
L’Aube, 200 p., 16,80 e
Onirique, satirique et
ville d’Auvergne. deuxième guerre mondiale. la Shoah. mystique, le seul roman de
ÉCRIVAINS Alexandre Dumas
Chroniques napolitaines Michèle Villanueva Pietro Citati Imane Humaydane-Younes
Bahrâm Sâdeghi (1966-
1984), nouvelliste.
DE LANGUE FRANÇAISE d’hier et d’aujourd’hui La dernière La mort du papillon Mûriers sauvages
Pygmalion, 384 p., 21,90 e représentation Zelda et Scott Fitzgerald (Tût barrî) Juana Salabert
Jean Anouilh Une anthologie de textes et Un Autre Reg’Art, trad. de l’italien trad. de l’arabe (Liban) Le Vélodrome d’Hiver
Théâtre d’articles publiés par 164p., 14 e par Brigitte Pérol par Valérie Creusot (Velodromo de invierno)
T. I et II Alexandre Dumas entre Une mère déchirée par la L’Arpenteur, 140 p., 12,50 e Verticales/Phase deux, trad. de l’espagnol
Ed. établie, prés. et annotée 1860 et 1864, alors unique mort volontaire de sa fille, Le destin du couple célèbre 160 p., 17,50 e par Nelly Lhermillier
par Bernard Beugnot rédacteur d’un journal de actrice au chômage, laisse par Pietro Citati, auteur de Une femme druze élevée Buchet Chastel, 278 p., 19 e
La Pléiade combat politique, éclater sa colère contre livres consacrés à Goethe, dans une magnanerie de la Une enfant juive internée
Gallimard, (62,50 e l’Indipendente, fondé par l’institution psychiatrique. Tolstoï, Kafka, Katherine montagne libanaise raconte avec sa famille au Vel
jusqu’au 31/1/08) 69 lui alors qu’il était directeur Mansfield... son enfance et sa vie d’Hiv. s’en échappe...
ensuite (chaque vol.) honoraire des musées et des d’adulte dans le Liban
fouilles à Naples. Collectif déchiré entre tradition et Alawiya Sobh
Franz Bartelt
Pleut-il ?
ÉCRIVAINS Last & Lost modernité. Maryam ou le passé
Petru Dumitriu TRADUITS DE trad. de 13 langues décomposé
Gallimard, 236 p., 15,90 e Incognito différentes Miljenko Jergovic trad. de l’arabe (Liban)
Textes courts sous forme de Seuil, 528 p., 22,80 e Le Désir Noir sur Blanc, 320 p., 25 e Le Palais en noyer par R. D. Haidoux
« dialogues “philoso- Petru Dumitriu (Roumanie Anthologie de nouvelles Cette anthologie de textes (Dvori od oraha) et B. J. Wellnitz
phiques” », considérations 1924-Metz 2002) est japonaises T. 2 sur des « lieux ultimes et trad.du croate/bosniaque Gallimard, 456 p., 23 e
sur la littérature, la poésie, l’auteur de romans, essais, trad. du japonais perdus d’Europe », par A. Grijicic et R. Balmès Journaliste dans une revue
l’art de la nouvelle, l’espèce théâtre, écrits en roumain, par P. Simon regroupe quinze écrivains Actes Sud, 464 p., 25 e libanaise, Alawiya Sobh
humaine... en français et en allemand. et J.-J. Tschudin venus de l’Europe Utilisant la construction « à raconte, à travers cette
Incognito est une réédition. Rocher, 256p., 14,90 e d’aujourd’hui (comprenant rebours » et inversant fiction, la condition des
Michel Butor
Ce second volume regroupe la Russie, la Turquie et les l’ordre chronologique, femmes arabes.
T. V Le Génie du lieu 1 Bernard Frank des nouvelles inédites Balkans) et treize Miljenko Jergovic raconte
T. VI Le Génie du lieu 2 5, rue des Italiens d’écrivains connus. Ils abor- photographes. l’histoire d’une famille de Juan Valera
La Différence, 930 p., Préf. de J.-P. Kauffmann, dent le problème de la Dubrovnik et celle d’un Pepite Jimenez
1034 p., 49 e chaque vol. E. Neuhoff, Cl. Vernier- sexualité aujourd’hui au Will Cuppy pays déchiré tout au long du trad. de l’espagnol
La suite des Oeuvres Palliez Japon. Comment cesser d’exister XXe siècle. et avant-propos de Grégoire
complètes de Michel Butor, Grasset, 720 p., 24,50 e (How to Become Extinct) Polet
publiées sous la direction de Chroniques diverses Jorge Amado trad. de l’anglais Samuel Johnson Zoé, 212 p., 18,50 e
Mireille Calle-Gruber. publiées dans Le Monde Tieta d’Agreste (Etats-Unis) L’Art de l’insulte et autres Essayiste, critique et diplo-
par Bernard Frank (1929- (Tieta do,Agreste) par Béatrice Vierne effronteries mate Juan Valera (Cordoue,
René de Ceccatty 2006). trad. du brésilien Anatolia, 128 p., 13 e (The Sayings of Dr. 1824-Madrid, 1905) publie,
L’Hôte invisible
par Alice Raillard Une quarantaine de textes Johnson) à 50 ans, ce premier roman
Gallimard, 190 p., 14,50 e Jean-Yves Loude Stock, 770 p., 23 e facétieux sur l’extinction trad. de l’anglais qui lui vaut une renommée
L’histoire d’Olga G. la fille Coup de théâtre à Sâo Une énième réédition. des animaux d’un autre âge par Béatrice Vierne internationale.
de l’ami du narrateur. René Tomé et plus près de nous. Will Anatolia, 160 p., 13 e
de Ceccatty est traducteur et Actes Sud, 352 p., 23 e Bruce Benderson Cuppy (1884-1949) fit Ce choix de maximes Michal Witkowski
l’auteur de romans, essais, Récit de voyage dans des Pacific agony partie de la première équipe provient en grande partie de Lubiewo
biographies, pièces de îles oubliées au large de la trad. de l’anglais de rédacteurs du New la Vie de Samuel Johnson trad. du polonais
théâtre, récits et d’un cycle Guinée. Charlemagne y (Etats-Unis) Yorker. de Boswell. par Madeleine Nasalik
autobiographique. aurait fait une retraite clan- par Josée Kamoun L’Olivier, 350 p., 21 e
destine. Rivages, 160 p., 17 e Philip K. Dick Norman Manea Ce premier roman d’un
Jean-Yves Cendrey
Un homme reçoit la Les voix de l’asphalte L’heure exacte critique littéraire a connu
Corps ensaignant Georges Oberlé commande d’un récit (Voices from the Street) (Octombrie ora opt) dans son pays un grand
Préf. de Jean-Marie La vie est ainsi fête « branché et décalé » sur la trad. de l’anglais trad. du roumain par succès. Mélangeant
Laclavetine Grasset, 340 p., 17,90 e côte Nord-Ouest des États- (États-Unis) A. Paruit, A. Vornic, portraits, anecdotes, scènes
Gallimard, 128 p., 11,50 e Chroniques consacrées à la Unis. Prétexte à un voyage par Nicolas Richard M.-F. Ionesco, O. Serre sexuelles et souvenirs de
Après le récit d’un institu- musique, prétexte aux dans l’Amérique profonde Le Cherche Midi, Seuil, 288 p., 21 e débauche, il se déroule sur
teur pédophile en souvenirs et aux rêves. contemporaine. 486 p., 22 e Quelques nouvelles inédites une plage de la Baltique où
Normandie, Jean-Yves
Retrouvé aujourd’hui par ont été rajoutées à ce ne se rencontrent que les
Cendrey reçoit une lettre Patricia Parry Karen Blixen ses enfants, un roman inédit recueil publié en 1990 sous homosexuels.
d’une mère racontant la vie Petits arrangements Les Contes écrit en 1953, le premier le titre Le thé de Proust.
et le suicide de sa fille qui avec l’infâme Préf. de Geneviève Brisac qui ne soit pas de science Norman Manea vit aujour- Alissa York
avait connu un instituteur Seuil, 384 p., 19 e trad. du danois fiction. d’hui à New York et son Amours défendues
semblable. Premier volume du cycle et de l’anglais oeuvre a été couronnée de (Mercy)
des aventures noires du Quarto Renate Dorrestein nombreux prix dont le trad. de l’anglais (Canada)
Patrick Chamoiseau psychiatre Le Tellier. Gallimard, 1260 p., 27,50 e Tant qu’il y a de la vie Médicis étranger pour Le par Florence Lévy-Paoloni
Un dimanche au cachot
L’intégrale des contes (Zolang er leven is) retour du hooligan. Joëlle Losfeld, 348 p., 24 e
Gallimard, 330 p., 17,90 e David Serge publiés par Karen Blixen de trad. du néerlandais Pour ce premier roman,
Patrick Chamoiseau a Gründlich son vivant et un choix de par Spiros Macris Carmen Posadas Alissa York, canadienne, a
publié une quinzaine Stock, 306 p., 18 e contes posthumes. Belfond, 384 p., 20,50 e La dame de cœurs reçu plusieurs prix littéraire
d’ouvrages parmi lesquels Un second roman de Après plusieurs étés passés (La Bella Otero) dans son pays.
Texaco (prix Goncourt l’auteur de Les langues Gianni Celati ensemble dans une ferme, trad. de l’espagnol
1992), Chronique des paternelles. La Sarabande des soupirs trois amies voient leur situ- par Isabelle Gugnon
sept misères, A bout
(La Banda dei sospiri) ation changer et l’équilibre Seuil, 320 p., 21 e
d’enfance... Valère Staraselski trad. de l’italien fragile de leur clan Entre roman et biographie POÉSIE
Vivre intensément repose par Pascaline Nicou bouleversé. l’histoire de la Belle Otero
Jean-Michel Delacomptée La Passe du vent, Le Serpent à plumes, demeurée à jamais fasci- Adonis
Ambroise Paré 116 p., 10 e 256 p., 20 e Günter Grass nante. Le livre (al-Kitâb)
la main savante Nouvelles où les femmes Racontée par le dernier fils, Pelures d’oignon trad. de l’arabe
L’Un et l’autre sont les personnages princi- « la chronique d’une famille (Beim Haüten der Zwiebel) Leon Rooke par Houria Abdelouahed
Gallimard, 274 p., 19,90 e paux. de tarés » par Gianni Celati, trad. de l’allemand Le mieux est l’ennemi Seuil, 406 p., 25 e
« C’était la main qui romancier et traducteur par Claude Porcell du chien Un voyage qui renouvelle la
amputait, celle qui fixait François Vergne italien vivant aux États-Unis Seuil, 416 p., 22,80 e (Painting the Dog) traversée de Dante dans La
les prothèses, et la main La piscine naturelle et surnommé par La De 1939 à Dantzig et trad. de l’anglais (Canada) Divine Comédie.
qui tenait la plume pour Gallimard, 140 p., 13,50 e Républicca « le Chatwin l’entrée en guerr,e à 1959, par Judith Roze
enregistrer en français Récits d’une vie en famille italien ». Paris et le succès avec Le Phébus, 308 p., 20 e Jacques Donguy
l’immense savoir accumulé à la campagne. tambour. Voir l’article de Nouvelliste, Leon Rooke Poésies expérimentales
grâce à la même main Michael Chabon Laurent Margantin, dépeint les petites tragédies Zones numériques
guidée par cet œil Alexandre Vialatte La solution finale Q. L. n° 954. quotidiennes.Très apprécié (1953-2007)
même. » Fred et Bérénice (The Final Solution) de la critique anglo- Les Presses du réel,
Préf. de Pierre Jourde trad. de l’anglais Amir Gutfreund saxonne, il est aussi l’ami 402 p., 30 e
Michèle Dujardin Rocher, 156 p., 14,90 e (Etats-Unis) Les gens indispensables ne de Russell Banks et de Suivie d’une bibliographie
Abadôn Cet ensemble de textes par Isabelle D. Philippe meurent jamais Michael Ondaatje. internationale, cette antho-
Seuil, 112 p., 14 e manuscrits dont des para- Robert Laffont, 164 p., 16 e (Shoah Shelanou) logie de la poésie concrète
Une réflexion poétique sur graphes entiers se trouvent Michael Chabon auteur de trad. de l’hébreu Bahrâm Sâdeghi depuis 1953 dresse le
Abadôn qui, dans le livre de dans Les Fruits du Congo, Les extraordinaires aven- par Katherine Werchowski Le pays du Non-Où premier panorama de cet art
Job, est la perdition, Badonce et les créatures et tures de Kavalier & Clay Gallimard, 514 p., 24 e (Malakout) de l’expérimentation
l’égarement. Salomé, a été écrit en 1930- (prix Pulitzer)... Michael Comment expliquer à leurs trad. du persan textuelle, sonore et visuelle.

28
Anne Parian François Coadou Frédéric Thomas barbares dans la pensée
Monospace L’inquiétude la matière Rimbaud et Marx : une occidentale. BIBLIOGRAPHIE
P.O.L., 128p., 16 e Bruno Schulz rencontre surréaliste
Semiose éd. 96 p., 15 e Préf. de Michael Löwy François Gachoud
Claude Royet-Journoud Approche philosophique et L’Harmattan, 296 p., 32 e Par-delà l’athéisme carrefour du psychique et Francine-Dominique
La poésie entière est historique de l’homme et de « Ce qui fait l’originalité de Préf. de Luc Ferry du corporel, difficile à Liechtenhan
préposition l’œuvre. cette recherche c’est la Le Cerf, 180 p., 25 e cerner et à traiter. Elisabeth Ière de Russie
Eric Pesty, 54 p., 12 e tentative, jamais tentée Luc Ferry avait proposé la l’autre impératrice
Composé sous forme de Pierre Dac auparavant, de rapprocher conception d’une transcen- Fayard, 528 p., 28 e
Francine-Dominique
notes, ce recueil réunit
la totalité des deux
L’Os à moelle
Organe officiel des
Marx et Rimbaud, du point
de vue de leurs affinités
dance dans l’immanence.
L’auteur en dégage une POLITIQUE Liechtenhan, historienne,
carnets tenus par Claude loufoques électives, telles que les éthique fondée sur la recon- est spécialiste de la Russie.
Royet-Journoud en contre- Omnibus, 1216 p., 28 e surréalistes les ont inven- naissance de l’autre. Mohammed Abed al-Jabri
point de son travail Une anthologie des tées et découvertes. » La raison politique Vicomte de Mirabeau
d’écriture. meilleurs articles publiés Pascale Gillot en Islam Mes repas ou la vérité en
dans le journal humoris- Laurent Turcot L’esprit. Figures classiques La découverte, 336 p., 26 e riant
W.G. Sebald tique de Pierre Dac, créé le Le promeneur à Paris au et contemporaines Professeur de philosophie à et autres facéties
D’après nature 13 mai 1938, avec un énor- XVIIIe siècle CNRS éd, 320 p., 30 e Rabat et auteur de Critique éd. établie
(Nach der Natur) me succès, pour prendre fin Le Promeneur, Face à la vie mentale et au de la raison arabe, par Antoine de Baecque
trad. de l’allemand le 7 juin 1940. 440 p., 26,50 e rapport de l’esprit au corps, Mohammed Abed al-Jabri Le Temps retrouvé
par Sybille Muller et La pratique de la promena- deux traditions s’affrontent. propose une analyse Mercure de France,
Patrick Charbonneau Michel Deguy de au XVIIIe siècle est D’un côté l’hexagone, de critique du patrimoine poli- 350 p., 18,50 e
Actes Sud, 96 p., 15 e Réouverture après « rendue possible par un l’autre, les mondes anglo- tique islamique qui éclaire Jounaliste, satiriste, bon
Ce triptyque de poèmes travaux espace urbain qui facilite la saxons. d’un jour nouveau les mani- vivant et député à
en prose raconte la vie Galilée, 280 p., 34 e déambulation, mais égale- festations de l’Islam poli- l’Assemblée nationale, le
de trois hommes: Mathias Les mésaventures de la ment par des transforma- Christian Godin tique moderne (fondamen- frère cadet de Mirabeau
Grünewald, peintre du poétique. tions sociales au sein de la Le triomphe de la volonté talisme, extrémisme mène contre les valeurs de
XVIe s., auteur du Retable société française ». Champ Vallon, 320 p., 22 e religieux...). 89 « une sorte de guérilla
d’Issenheim, Georg Jean-Paul Engélibert Comment cette exaltation comique ». Ses bons mots
Wilhelm Steller (1709- (sous la dir.) de la volonté a-t-elle pu Eric Hazan et ses réparties sont repro-
1746), naturaliste et J. M. Coetzee et s’imposer contre des millé- Changement duits dans un organe contre-
explorateur, Sebald lui- la littérature européenne PHILOSOPHIE naires de traditions de propriétaire
La guerre civile continue
révolutionnaire Actes des
Apôtres et dans ses propres
même. Écrire contre la barbarie adverses ? Pourra-t-elle
Presses univ. Rennes, Raymond Aron/ durer ? Car une volonté illi- Seuil, 180 p., 15 e opuscules.
José Angel Valente 208 p., 15 e Michel Foucault mitée se heurte à des Les Cent premiers Jours de
Poèmes à Lazare Actes d’un colloque inter- Dialogue problèmes insolubles. Sarkozy à l’Élysée : une Michaël Prazan
trad. de l’espagnol et prés. national « M. Coetzee et les Lignes, 64 p., 10 e vraie catastrophe. Le massacre
par Laurence Viguié classiques » qui s’est dérou- Diffusé le 8 mai 1967 cet Gilles Hanus de Nankin 1937
La Différence, 192 p., 20 e lé à l’université de Limoges entretien porte sur les L’un et l’universel Bernard-Henri Lévy Entre mémoire, oubli et
José Angel Valente, l’un des en juin 2005. problèmes philosophiques Lire Lévinas Ce grand cadavre à la négation
plus grands poètes espa- et historiques posés par avec Benny Lévy renverse Denoël, 304 p., 20 e
gnols contemporains. Véronique Le Ru Michel Foucault. Verdier, 96 p., 14 e Grasset, 430 p., 19,90 e En 1937, les Japonais
Subversives Lumières Une lecture de Visage conti- Devant l’état de crise du lancés dans une guerre
L’Encyclopédie comme Alain Badiou nu écrit par Benny Lévy progressisme contemporain, d’expansion coloniale en
machine de guerre De quoi Sarkozy avant Etre juif. Gilles Hanus Bernard-Henri Lévy se Chine, investissent Nankin
CNRS, 272 p., 20 e est-il le nom ? montre comment Benny demande si la gauche n’a (capitale du régime natio-
ESSAIS LITTÉRAIRES Un essai de décryptage de Lignes, 160 p., 14 e Lévy pensa toujours « avec triomphé de sa première naliste de Guomindang) et
HISTOIRE LITTÉRAIRE L’Encyclopédie. « Je pose alors que Sarkozy Lévinas, en dépit de tentation totalitaire (le
communisme) que pour
se livrent à un massacre
dont l’estimation du nombre
à lui seul ne saurait vous Lévinas ».
Marc Auchet (sous la dir.) Jérôme Meizoz déprimer, quand même! verser dans une autre dont des victimes est évalué de
(re)lire Andersen Postures littéraires Donc, ce qui vous déprime, François Jullien les sources seraient à 90 000 à 300 000.
Modernité de l’œuvre Slatkine, 210 p., 33 e c’est ce dont Sarkozy est le La pensée chinoise l’extrême-droite.
Klincksieck, 360 p., 26 e La figure de l’écrivain inté- nom... » dans le miroir Frédéric Régent
Une approche du corpus ressant de plus en plus son de la philosophie La France et ses esclaves
des Contes et histoires et de la colonisation aux
des analyses sur les parties
public, il doit assurer une
présentation de soi qui
Jean-Marie Brohm, Roger
Dadoun, Fabien Ollier
Seuil/Opus, 1896 p., 39 e
Une introduction à la HISTOIRE abolitions
ignorées de l’œuvre : constitue sa posture. Une Heidegger, pensée chinoise à travers les Grasset, 364 p., 19,50 e
romans récits de voyage, réflexion écrite à partir le berger du néant oeuvres déjà connues de Christopher R. Browning Frédéric Régent tente de
poèmes, théâtre... par des d’exemples pris dans la critique d’une pensée François Jullien. Les origines répondre aux questions que
spécialistes danois, alle- littérature. politique de la Solution finale pose l’histoire de
mands, français et franco- Homnisphères, 192 p., 13 e Henri Meschonnic trad. de l’anglais l’esclavage français, dans
phones. Per Ohrgaard Les auteurs dénoncent la Heidegger par J. Carnaud et B. Frumer l’ensemble des colonies
Günter Grass pensée politique de Sein ou le national- Les Belles Lettres, pendant la période colo-
Roland Barthes L’homme et l’œuvre und Zeit, en raison de la essentialisme 640 p., 35 e niale, de 1620 à 1848.
Le discours amoureux trad. de l’allemand duplicité philosophico-poli- Laurence Teper, 200 p., 14 e Comment entre septembre
suivi de Fragments d’un par Claude Porcell tique de cette oeuvre, appel Après Le langage 1939, date de la conquête Bernard Ribémont
discours amoureux Seuil, 220 p., 19,80 e souvent explicite à la néga- Heidegger (1990), Henri de la Pologne et septembre Sexe et amour
Seuil, 760 p., 29 e tion de l’être et de l’autre. Meschonnic développe une 1942, date des déportations au Moyen Age
Le séminaire sur « le Nathalie Piégay-Gros théorie du langage qui est au printemps 1942, la poli- Klincksieck, 240 p., 15 e
discours amoureux » Aragon et la chanson Joseph Cohen aussi une politique de la tique nazie est passée de de L’amour et ses pratiques
tenu à l’École pratique Textuel, 272 p., 100 doc., Le Sacrifice de Hegel société. l’expulsion massive à la dans le monde médiéval.
des Hautes Études (1975- 2 vol. sous coffre, 49 e Préf. de Georges Bensussan destruction massive.
1975) et (1975-1976), 150 poèmes d’Aragon Galilée, 220 p., 26 e Stéphane Vial Elisabeth Roudinesco
suivi de nombreux furent adaptés en chansons. « Au nom de quelle loi et Kierkegaard Franck Collard La part obscure
fragments inédits Dans ces deux volumes de quel droit le sacrifice a- écrire ou mourir Pouvoir et poison de nous-mêmes
complets des Fragments photos, correspondance, t-il habité et travaillé le P.U.F., 160 p., 16 e Seuil 380 p., 22 e Albin Michel, 238 p., 18 e
d’un discours amoureux petits formats, fac similés penser spéculatif ? » « Un jour, non seulement De Néron à Staline, une Une histoire des pervers en
(1977). illustrent les liens qui unis- on étudiera mes œuvres, histoire de Occident à travers quelques-
saient l’écrivain à la chan- Collectif mais aussi on étudiera et on l’empoisonnement comme unes de ses grandes figures
Maurice Blanchot son. Oser construire réétudiera ma vie, et tout crime politique. et une étude de la perver-
Chroniques littéraires Pour François Jullien son intrigant secret. » sion « phénomène sexuel,
du Journal des Débats Stendhal Les Empêcheurs de penser François Hartog politique, social, psychique,
(avril 1941-août 1944) Histoire d’Espagne en rond, 170 p., 16 e Vidal-Naquet, historien en transhistorique, structural,
Gallimard, 688 p., 30 e Ed. de Cécile Meynard Sinologues, philosophes, personne présent dans toutes les
Chaque semaine, Maurice Kimé, 152 p., 17 e psychanalystes se sont unis La Découverte, 144 p., 12 e sociétés humaines ».
Blanchot recensait un ou Cette Histoire d’Espagne pour prendre la défense de PSYCHANALYSE Une interrogation sur
Ysé Tardan-Masquelier
l’historien et sur plus d’un
plusieurs livres récemment
parus : Dante, Rabelais,
depuis la révolte du
28 avril 1699 jusqu’au
François Jullien dont la
pensée dérange.
PSYCHIATRIE demi-siècle d’histoire qu’il Un milliard d’hindous
Descartes, Montesquieu, testament du 2 octobre MÉDECINE a traversée, de la torture en Albin Michel, 350 p., 23 e
Blake, Hoffmann, Jarry, 1700, cahier inédit Roger-Pol Droit Algérie au négationnisme, Histoire, croyances, muta-
Joyce, les surréalistes... datant de 1808, est un Généalogie des barbares Julien Mendlewicz en passant par le conflit tions, le tableau d’un monde
Tout ce qui ne figurait pas manuscrit de travail aban- Odile Jacob, 368 p., 27,50 e La dépression israélo-palestinien. qui ne cesse d’évoluer.
dans Faux Pas, en 1943, est donné pour des raisons Cette enquête historique, un mal de vivre
publié dans cette édition inconnues. Il devait complé- philosophique et littérairaire Des solutions Jacques Jouanna Germaine Tillion
établie par Christophe ter L’Histoire de la Guerre montre comment furent Seuil, 270 p., 21 e Sophocle Combats de guerre
Bident. de succession. représentés la barbarie et les Un trouble situé au Fayard, 914 p., 30 e et de paix

29
Albin Michel, 1284 p., 75 e Cinémathèque française (51
BIBLIOGRAPHIE Ce premier volume d’une rue de Bercy), du 17 janvier PETITES ANNONCES
série de quatre offre une au 18 février 2008.

Tarif : 8 r la ligne de 27
histoire comparée des
Seuil, 830 p., 30 e Désormais nous sommes pratiques intellectuelles, David Haziot Ordres aux bureaux du
Voir ce numéro. tous fichés, filmés et réper- des tablettes mésopota- Van Gogh signes. Nos abonnés journal : seuls les ordres
toriés (carte bancaire, télé- miennes à Internet et un Folio bénéficient d’une annon- passés par écrit sont
ce gratuite de 4 lignes. acceptés.
Tzvetan Todorov phone portable, dossier panorama des manières Gallimard,
(sous la dir.) médical, caméras de video- dont les hommes ont 496 p., 8,20 e
Le siècle de Germaine surveillance...) Qui nous produit, validé et transmis Un inédit. A vendre prix intéressant gran- marqueté avec rallonges. Tél.
Tillion protégera ? des savoirs. de table en chêne massif 0671 65 16 25
Seuil, 384 p., 21 e Stéphane Koechlin
Voir ce numéro. James Brown
Folio, 400 p., 7,70 e
Carsten L. Wilke
SOCIOLOGIE JOURNAUX La vie de James Brown
Histoire des Juifs (1933-2006), l’un des son histoire. La photographie
portugais Marcel Sembat grands musiciens du Giovanni Filoramo est interminable
Nathalie Heinich
Chandeigne, 272 p., 19 e
Pourquoi Bourdieu Les cahiers noirs XXe siècle. Qu’est-ce que la religion ? Entretien avec
Cette histoire débute en Journal 1905-1922 Thèmes méthodes Gilles Mora
Gallimard, 194 p., 15 e
1497 lorsque les juifs portu- Viviane Hamy, 834 p., 29 e Yvonne Pierron problèmes Seuil, 128 p., 15 e
Une ex-disciple cherche à
gais sont placés face à Marcel Sembat, une figure Missionnaire P.U.F., 354 p., 44 e A travers cet entretien
comprendre les raisons du
l’alternative: se convertir au presque oubliée du mouve- sous la dictature Une synthèse et une mise Denis Roche revient
succès international de
christianisme et rester soit ment ouvrier, disparu en Seuil, 202 p., 16 e au point critique sur l’état sur 35 ans de pratique
Bourdieu.
quitter le royaume. 1922. Missionnaire pour combat- de la recherche en sciences photographique (images
Olivier Ihl tre la misère et l’injustice, des religions. et textes). Illustré de
Le Mérite et la Yvonne Pierron travaille quelques photos de
comme infirmière l’auteur.
SOCIÉTÉS République
Essai sur la société des CORRESPONDANCES dans les bdonvilles ESTHÉTIQUE
émules d’Argentine. Les militaires
Yves Bertrand
Gallimard, 510 p., 25 e Heidegger l’ obligént à fuir au Hans Belting ESSAIS
Je ne sais rien... mais je « Ma chère petite âme » Nicaragua mais elle retour- La vraie image
De l’Ancien Régime à
dirai Lettres à sa femme Elfride ne en Argentine où elle Croire aux images Gaêtane Lamarche-Vadel
aujourd’hui, un historique
(presque) tout 1911-1970 poursuit son combat dans trad. de l’allemad La Gifle au goût public...
des décorations attribuées
Conversations avec Eric trad. de l’allemand un village perdu. par Jean Torrent et après ?
par l’État monarchique,
Branca par Marie-Ange Maillet Gallimard, 288 p., 35 e La Différence, 304 p., 22 e
révolutionnaire, impérial et
Plon,228 p., 18,50 e Seuil, 528p., 25 e Philippe Sollers Poursuivant son étude sur la Comment les mouvements
républicain.
Ancien directeur central des Voir ce numéro. Un vrai roman signification de l’image artistiques du XXe siècle se
R.G., Yves Bertrand ayant Mémoires dans la culture occidentale, sont succédé dans une
Gilles Lipovetsky
longtemps refusé de Plon, 360 p., 21 e Hans Belting, après Image entreprise de déconstruction
et Jean Serroy
s’exprimer, répond aux Philippe Sollers ne nous et culte et Pour une anthro- et de conception du public.
L’Écran global
questions portant sur le
renseignement intérieur et
Seuil, 370 p., 22 e BIOGRAPHIES épargne rien. pologie des images, de
l’aube des temps nouveaux Daniel Pennac
sa logique profonde.
Loin de signer la mort du
7e art, l’époque du tout-
AUTOBIOGRAPHIES Wole Soyinka à nos jours tisse des Écrire
écran enregistre une grande Il te faut partir à l’aube rapports entre l’histoire de Hoëbeke, 66 p., 15 e
Anne Giudicelli Olivier Barrot (You Must Set Forth at la religion, des images et Daniel Pennac, qui aime
mutation jamais connue au
Le risque anti-terroriste et Raymond Chirat Dawn; a Memoir) des idées. dessiner les plumes (pour
cinéma.
Seuil, 140 p., 13 e Sacha Guitry trad. de l’anglais (Nigeria) écrire) a « toujours fui
Les stratèges et les idéo- L’homme-orchestre par Etienne Galle Denis Roche l’écriture dans le dessin ».
Edgar Morin
logues d’Al Qaïda ont Découvertes Gallimard, Actes Sud, 660 p., 28 e
Vers l’abîme
compris les fonction- 128 p., 13,50 e Après un premier volume
L’Herne, 194 p., 11,90 e
nements des structures Texte et images pour nous (Aké les années d’enfance),
« L’humanité évitera-t-elle
antiterroristes européennes raconter Sacha Guitry. Il te faut partir à l’aube
et en exploitent les failles.

Jacqueline Rémy
le désastre ou redémarrera-
t-elle à partir du désastre?...
dans la crise planétaire, la
seule perspective de salut
Ariane Bendavid
Haïm Nahman Bialik
raconte la vie d’adulte au
Nigeria et en exil de Wole
Soyinka, prix Nobel de
La Quinzaine
Comment je suis devenu
Français
Seuil, 260 p., 17,50 e
est dans ce qui apporterait à
la fois conservation et trans-
formation, une métamor-
Le prère égarée
Aden, 464 p., 20 e
Né en Ukraine en 1873,
littérature 1986 et militant
politique très actif. littéraire
Alors qu’il est question Haïm Nahman Bialik,
phose. »
d’identité nationale,
d’intégration et
poète, nouvelliste, essayiste,
traducteur « a été et demeu- SCIENCES 40 000 chroniques indexées
Louis Pinto
d’immigration, une journal-
iste a enquêté auprès d’une
La vocation et le métier de
re la référence incontourna-
ble de la littérature
depuis 1966 à nos jours
Jean Deutsch
vingtaine de personnalités
philosophe
Seuil, 318 p., 22 e
hébraïque moderne, sur Le ver qui prenait sur www.quinzaine-
pour connaître leur laquelle il a régné sans l’escargot comme taxi
parcours.
De l’existence d’une socio-
logie de la philosophie en
conteste pendant quarante et autres histoires litteraire.presse.fr
Christian Salmon
France, ces dernières
ans ». naturelles
Seuil, 288 p., 20 e
(site en accès libre)
années, illustrée, entre
Storytelling
La Découverte, 240 p., 18 e
autres, par Pierre Bourdieu.
Huguette Bouchardeau
Simone de Beauvoir
Les histoires racontées ici
prennent leur origine dans
et www.quinzaine-
L’art de raconter des
histoires a été récemment
Maurice Winnykamen
Flammarion, 400 p., 22 e le métier de biologiste de litteraire.net (archives)
Grandeur et misère de Jean Deutsch, dans ses
récupéré aux États-Unis et Jean Cormier recherches ou dans ses
l’antiracisme
en Europe par la communi-
cation, la communication
Le M.R.A.P. est-il dépassé
Che Guevara
Rocher, 550 p., 22 e
lectures. Une semaine de consultation
politique, le marketing et le
Tribord (Bruxelles),
256 p., 15 e
Une nouvelle édition gratuite des 16 000 articles
management, pour mieux
Après avoir retracé
augmentée. disponibles en ligne offerte
formater les esprits.
l’historique et les luttes du
Marie Dollé RELIGIONS aux étudiants et aux
M.R.A.P depuis 1941,
Roberto Saviano Victor Segalen
Gomorra
Maurice Winnykamen, mili-
tant depuis l’âge de 17 ans,
Le voyageur incertain
Aden, 362 p., 25 e
Mohammad Ali
Amir-Moezzi
abonnés de la revue
Dans l’empire

Achat des articles à l'unité : 3 e


dénonce la direction
de la camorra Marie Dollé, professeur de Dictionnaire du Coran
actuelle qui « glisse insi-
trad. de l’italien littérature française du XXe Bouquins
dieusement vers le commu-
par Vincent Raynaud siècle a consacré plusieurs Robert Laffont,
nautarisme »...

Abonnement : – particuliers : 75 e
Gallimard, 364 p., 21 e ouvrages à Victor Segalen. 1024 p., 30 e

– étudiants et abonnés journal : 40 e


Écrivain et journaliste, né à A travers plus de 500
Naples, Roberto Savinio a Noëlle Giret et Noël Herpe entrées, références
enquêté dans la région sur
SCIENCES (sous la dir.) bibliographiques, un

(archives et journal) : 105 e


les dessous du crime organ- Sacha Guitry, une vie index, des cartes, sont ici – abonnement groupé
isé, son système, ses HUMAINES d’artiste examinés tous les grands
trafics… Gallimard/Bibli. nat./ La thèmes coraniques, la
Christian Jacob (sous la Cinémathèque française, géographie des lieux saints – institutions :
Claude-Marie Vadrot dir.) 240 p., 250 ill. 39 e de l’islam, ses sciences ql@quinzaine-litteraire.net
La Grande Surveillance Lieux de savoir Le catalogue de l’exposition traditionnelles et les person-
Seuil, 256 p., 19 e Espaces et Communautés « Sacha Guitry » à la nages du livre sacré et de

30
LA QUINZAINE RECOMMANDE

Littérature Georges Nivat (dir.)


François Dosse
Les sites de la mémoire russe
GIlles Deleuze et Félix Guattari
Ce N°
QL 954
Adonis Le livre (al-Kitab) Seuil Catherine Malabou Les nouveaux blessés. QL 955
Marina Tsvetaïeva Octobre en wagon Anatolia De Freud à la neurologie...
José Angel Valente Poèmes à Lazare, bilingue La Différence O. Besancenot/M. Löwy Che Guevara Mille et une nuits
Gilles Lapouge L’encre du voyageur QL 955
William T. Vollmann Central Europe QL 954 Œuvres rassemblées
Michel Ondaatje Divisadero QL 954 William Faulkner Œuvres romanesques IV Pléiade
Marina Pessl La physique des catastrophes QL 955 D. H. Lawrence Poèmes (trad. Sylvain Floc’h) L’Age d’homme
Tom Bissell Dieu vit à Saint-Pétersbourg Ce N° Jullien La pensée chinoise Opus Seuil
Günter Grass Pelures d’oignon QL 955 Michel Butor Le génie du lieu (2 vol.) La Différence
Isaac Bashevis Singer Au tribunal de mon père, souvenirs Mercure
Rééditions
Biographies, Journaux, Essais Karl Marx Critique de l’économie politique Allia
André Bleikasten Wiliam Faulkner. QL 954 Henri Bergson Le rire PUF
Une vie en romans, Biographie Henri Bergson L’évolution créatrice PUF
Paul-Henri Bourrelier La Revue Blanche (1890-1905) Fayard Henri Bergson Essai sur les données immédiates PUF
C. von Barloven Le livre des savoirs Grasset de la conscicence
Carolyn Burke Lee Miller QL 955
Wole Soyinka Il te faut partir à l’aube, mémoires Actes Sud Albums
René Wellek De la critique Klincksieck Apollinaire Je pense à toi mon Lou Textuel
Alain Rey L’amour du français Denoël Pascal Quignard La nuit sexuelle Flammarion
Daniel Mendelsohn Les disparus QL 954 Michel Delon Les vies de Sade (2 vol. emboït.) Textuel

MAURICE NADEAU
Loin de Paris Les Lettres Nouvelles

PIERRE PACHET

n 1933, Arnold Schoenberg quitte Ainsi est ouvert un accès direct et trou-
E Vienne et le monde allemand pour fuir
la menace nazie, et s’établit à Los Angeles,
blant à l’intimité de cet artiste et créateur
dont l’ambition et l’œuvre sont si impres-
où il vivra assez pauvrement, composant sionnantes. Ainsi quand, au milieu d’une
un certain nombre d’œuvres qu’on rattache réflexion sur ce qu’il entend par le terme de
au dodécaphonisme « classique », et des « progrès » dans l’histoire de la musique, on
morceaux témoignant d’un certain retour à entend Schoenberg interpeller son épouse
la tonalité, en particulier des œuvres dans un anglais coloré d’accent viennois :
vocales d’inspiration juive (lors de son « Trude, ne fais pas de bruit, sinon tu seras
passage à Paris en 1933 il s’était re-conver- enregistrée ! » (dur, d’être l’épouse d’un
ti au judaïsme à la synagogue de la rue génie ; d’être une épouse en général).
Copernic). Il meurt en 1951. Mais Schoenberg apparaît aussi avec le
Un article d’Irene Grüter dans la tranchant et l’orgueil que lui donnait la
Tageszeitung du 22 septembre salue avec conscience de son génie, du combat qu’il
émotion, sous le titre « Le siècle grésille », avait eu à mener. On l’entend dire,
la parution d’un Hörbuch (« livre résumant son itinéraire d’artiste : « Ne
sonore » ?) comportant des enregistrements croyez pas que ce soit par fausse modestie
origi-naux de Schoenberg datant de cette que je le dise : Il se peut que j’aie fait une
période américaine. On y trouve, outre des œuvre, mais ce n’est pas moi qu’il faut en
allocutions et interviews radiodiffusées, des remercier. Il faut en remercier mes adver-
« prises » faites par le musicien lui-même saires. Ce sont eux qui m’ont aidé le plus. »
20 e
sur le magnétophone que son assistante lui Dear Miss Silver, tel est le titre du
avait offert en 1948 pour ses 72 ans, et dont disque. Car on y entend Schoenberg 268 p.
il avait utilisé les bobines pour dicter des s’adresser ainsi à celle qui lui avait fait le
lettres, noter des idées ou de petites cadeau : « Chère Miss Silver, après « Si cette histoire était la mienne, je serais cette
histoires satiriques qu’il destinait à ses quelques essais encore moins réussis, je fille qui, à 23 ans, avait quitté sa mère, sa province,
enfants, ou pour s’expliquer. Ce « livre » est fais ici la sixième ou septième tentative son pays, pour aller vers les îles. Peindre-voyager,
en réalité un CD de 156 minutes (paru chez pour vous parler ». Le musicien était alors voyager-peindre, c’est tout ce qui l’intéressait. »
Une jeune artiste peintre débarque en Nouvelle-
Suppose Verlag à Berlin), accompa-gné inexpérimenté dans l’utilisation d’un Calédonie en 1984. Elle veut être artiste, rien d’au-
d’un livret de 60 pages, qui fournit des appareil qui allait lui devenir si cher au tre, et voir le monde avec d’autres yeux. Mais à
commentaires, ou des transcriptions de cours des années suivantes. Bruits de peine le pinceau est-il en main que la toile se met à
certaines prises, ainsi que des traductions halètements et de froissements, comme si bouger : l’île gronde, les autochtones se révoltent,
en allemand des moments où Schoenberg l’inventeur de la musique dodécaphonique des gens se battent, d’autres s’enfuient.
s’exprime en anglais. À travers ces traduc- s’était agité et avait gesticulé avec son En six volets, elle raconte son itinéraire :
l’expérience du déracinement, les violences de la
tions s’opère une sorte de retour poignant, micro. Mais sa voix nous parvient aujour- guerre civile, le chassé-croisé de vies, la passion, la
de rapatriement. d’hui très clairement. peinture, et surtout l’histoire d’une vocation.
L’existence et les îles au bout du pinceau.

31
Une remise exceptionnelle de 25 %
pour les nouveaux abonnés
vous connaissez

lecteur au numéro vous payez l’année : 87,40 euros


en vous abonnant elle vous coûtera seulement : 48 euros (France)
ou 64 euros (Étranger).
fidèle abonné, nous vous remercions et vous demandons de faire
bénéficier un ami de notre proposition.
pour un abonnement de votre part, le vôtre sera prolongé de
4 numéros gratuits

vous ne connaissez pas

abonnez-vous
avant le 30.11.2007 Tarif France Étranger par avion
vous bénéficierez normal promotion normal promotion normal promotion

de notre promotion 1 an 65 euros 48 euros 86 euros 64 euros 114 euros 91 euros

avec remise 6 mois 35 euros 26 euros 50 euros 37 euros 64 euros 50 euros

de 25 %

la force et l’indépendance d’un journal

abonnez-vous...
ce sont ses abonnés qui les lui donnent :

135, RUE SAINT-MARTIN, 75194 PARIS CEDEX 04


CCP 15551-53 P PARIS
IBAN : FR74 3004 1000 0115 5515 3P02 068
BIC PSSTFRPPPAR

Bulletin d’abonnement Nom : Prénom :

Je souscris un abonnement de Adresse :

Code : Ville :

1 an  au prix de

6 mois au prix de Je joins mon règlement :

par chèque bancaire par mandat-lettre par chèque postal

Nouvel abonnement de la part de M. adresse


abonné à la Quinzaine dont l’abonnement sera prolongé de 4 numéros gratuits

La Quinzaine littéraire bimensuel paraît le 1er et le 15 de chaque mois – Le numéro : 3,80 t – Commission paritaire : Certificat n° 1005 I 79994 -
Directeur de la publication : Maurice Nadeau. Imprimé par SIEP, « Les Marchais », 77590 Bois-le-Roi Diffusé par les NMPP – Novembre 2007

Centres d'intérêt liés