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Ne libérez pas les animaux !

leurs textes, la majorité de ces auteurs n'ont somme toute pas


grand-chose de nouveau à dire. Et qu'ils le disent de façon réitérée
dans des médias dont les lignes éditoriales peuvent être pourtant
Plaidoyer contre un conformisme « analphabête » fort éloignées rend d'autant plus évidente la faiblesse de leurs
discours. Prenez quelques mots clés : domestication, exploitation,
« élevage intensif », viande, souffrance, droit, émotions, cerveau...
Ajoutez-y quelques références massives : Descartes, Malebranche,
Montaigne, Rousseau, Darwin, Hegel, Heidegger... Saupoudrez de
Paru dans La Revue du MAUSS n°29, premier semestre 2007, 352- modernité cosmopolite : Singer, Derrida, Agamben, Sloterdijk...
362 Vous obtiendrez sans effort une prose politiquement correcte,
appuyée sur la raison raisonnante, qui vise tout uniment – et d'une
par Jocelyne Porcher manière que seul un cœur de pierre pourrait délibérément contester
– à « libérer » les animaux. Le problème est que « libérer les
animaux », cela ne veut rien dire, ou, plutôt, cela signifie tout autre
Il est très difficile aujourd'hui d'échapper à l'engouement chose que ce qui est annoncé. « Libérer les animaux », cela signifie
opportun que manifestent de nombreux intellectuels1 de tout poil et rompre avec eux alors même que l'enjeu vital de nos relations avec
de tous pays – occidentaux – pour les animaux, ou plutôt pour la les animaux domestiques est au contraire de nous attacher mieux et
« libération » des animaux. Parmi les intellectuels qui s'intéressent de faire de nos attachements une œuvre partagée d'émancipation.
de près ou de loin aux bêtes, certes, tous ne s'abandonnent pas au Ces courageux « libérateurs » s'inscrivent dans un registre
courant libérateur, en dépit de l'attraction intellectuelle essentiellement éthique et font porter leurs arguments sur la valeur
apparemment irrésistible qu'exerce la cause animale. Néanmoins, de la vie animale en soi (voir l’encadré ci-contre). Ils omettent, avec
de nombreux philosophes et juristes, parmi les plus prolixes, surfent une constance et une unanimité que nous ne pouvons qu'admirer,
avec entrain sur une vague animale médiatique dont on ne sait trop de s'intéresser à la relation entre les humains et les animaux,
quel vent l'a générée ni sur quelle grève elle risque de finalement particulièrement à sa dimension affective, en réduisant
s'échouer. systématiquement nos liens avec les animaux à des rapports
Cette passion soudaine pour « la cause » est très d'exploitation ; ce qui nous empêche de comprendre quelle est la
surprenante. Elle est lucrative, on s'en doute, compte tenu de la place des animaux domestiques dans le lien social. C'est pourquoi,
place que tiennent les animaux dans le cœur et le porte-monnaie de en dépit de l'abondance de leurs discours, ils ne nous aident en rien
nos concitoyens. Elle est commode : les intéressés ne viendront à appréhender ce qui est en jeu aujourd'hui dans nos relations aux
contredire personne. Mais, constatons-le froidement à la lecture de animaux domestiques ni pourquoi, par exemple, les pouvoirs
publics financent le « bien-être animal2 » et collaborent avec ardeur,
1 Par « intellectuels », j'entends les travailleurs intellectuels. Ce serait un contresens que
de lire dans ce qui suit une diatribe contre les intellectuels au profit d'autres masses 2La problématique scientifique du « bien-être animal » participe du processus
laborieuses. La critique porte sur les conditions et le contexte de production des d'industrialisation en le rendant socialement acceptable. Lire à ce sujet : Jocelyne Porcher,
« libérateurs » et sur l'intérêt collectif du travail qu'ils réalisent. 2004, Bien-être animal et travail en élevage, INRA Éditions-Éducagri Éditions, Versailles-

1Jocelyne Porcher – Ne libérez pas les animaux ! Revue du MAUSS n°29, 1er semestre 2007 1
au nom de la raison économico-sanitaire, à la destruction des arguments essentiels des « libérateurs », « l'élevage intensif »
animaux d'élevage. constituant, paradoxalement, le cœur de la démonstration contre
L'un des paradoxes, et non des moindres, de ces discours l'« exploitation » immémoriale des animaux. Pourquoi
est leur affichage politique à gauche, voire à l'extrême gauche paradoxalement ? Parce que les diverses théories de la libération
anarchiste. C'est au nom de la lutte générale contre l'oppression animale conduisent à une rupture du lien avec les animaux
qu'il s'agit de s'opposer au spécisme. Or, d'un point de vue domestiques, ce à quoi mènent également les orientations
conséquentialiste, dont se réclament pourtant de nombreux industrielles des « productions animales ». Qu'on les libère ou qu'on
libérateurs, le mouvement de libération animale est au contraire s'en libère, le résultat serait le même : un monde humain sans
clairement situé à droite, du côté des oppresseurs et des partisans animaux, autrement dit l'enfer.
du néolibéralisme, du côté de l'agro-alimentaire industriel Le propre des animaux d'élevage est qu'ils sont
international et des biotechnologies. Cela sans doute à l'insu de historiquement impliqués avec les humains dans le monde du
nombre de ces prosélytes anonymes qui distribuent avec une travail. Selon qu'il s'agit du ver à soie ou du cochon, l'implication, on
ardeur dévouée sur les places et les marchés moult tracts, le conçoit, est fort différente. Considérons, pour éviter les arguties
fascicules, livrets et vidéo sans s'interroger outre mesure sur les cognitivo-hiérarchiques sur l'intelligence des bêtes, les animaux
sources de financement de leurs actions et les objectifs réels de ces d'élevage les plus proches de nous, à savoir les mammifères :
campagnes désintéressées. vaches, moutons, chevaux, dromadaires, buffles, éléphants,
Ces « libérateurs » – dont le droit de parler pour et au nom cochons... Depuis les premiers temps des processus
des animaux n'est, semble-t-il, contesté par personne – sont-ils domesticatoires, il y a de cela une dizaine de millénaires, ces
innocents ? Pourquoi leur rhétorique animalière est-elle si pauvre ? animaux vivent, travaillent et meurent avec nous. Ils ont construit
Pourquoi leurs analyses sont-elles si simplistes ? J'y vois très avec nous les sociétés humaines. Ils sont constitutifs de notre
crûment une raison fort simple : ils sont « analphabêtes ». On peut identité collective et de notre identité subjective. Nous avons besoin
gloser sans fin sur l'homme lorsque l'on est philosophe ou juriste – d'eux pour être ce que nous sommes, c'est-à-dire des êtres
bien qu'il semble qu'on puisse s'en lasser et choisir d'aller pâturer humains. Ils représentent à leur façon, selon le terme des
des herbes moins rases –, car, enfin, on est humain et rien de ce anthropologues mais dans un autre contexte, une altérité
qui est humain ne nous est étranger ; mais les animaux ? Suffit-il de constituante. Ainsi que l'expriment de façon plus incarnée de
ronger jusqu'à l'os deux ou trois concepts au noyau dur pour nombreux éleveurs, ils font partie de notre famille, ils sont notre
comprendre quelque chose à leur monde ? Suffit-il de mots pour les corps et notre âme même.
comprendre ? Peut-on faire l'impasse sur le corps vivant, peut-on On remarquera à l'inverse combien, à l'heure des épizooties
faire l'économie de la rencontre et notamment de celle qui fonde les avicoles, et dans l'expectative d'autres crises liées à
liens entre humains, à savoir celle que permet le travail ? l'industrialisation de l'élevage, les décisions des pouvoirs publics de
Les animaux dont il est ici essentiellement question sont les tous les pays concernés consacrent au contraire la rupture entre les
animaux d'élevage. Ce sont eux en effet qui fournissent les animaux et nous. Les animaux sont dangereux, et coupables, ils
périront par millions dans les incinérateurs et les charniers. Nous
Dijon. sommes innocents et, entre restructuration internationale des

2Jocelyne Porcher – Ne libérez pas les animaux ! Revue du MAUSS n°29, 1er semestre 2007 2
filières, poursuite de l'industrialisation de l'élevage – et plus fréquenter au quotidien. Cela veut dire accepter de les transformer,
largement du vivant –, « libération animale » et risque sanitaire réel, mais accepter également d'être transformé par eux.
notre in-humanité nous sert de guide. Telle qu'elle est traitée, la À partir du milieu du XIXe siècle, les premiers zootechniciens
question des frontières entre « humanité » et « animalité » qui ont entrepris de faire de l'élevage une activité économique comme
mobilise intellectuels et médias est aporétique. Elle occulte une les autres, réductible à des critères de rendement, de productivité,
autre question, beaucoup plus pressante et moins rhétorique, qui de profit, en excluant les autres rationalités du travail avec les
est celle des liens entre humains et animaux, celle de la animaux. Les animaux d'élevage sont ainsi devenus des
construction de la subjectivité humaine par la relation aux animaux. « machines animales » au service d'un projet industriel
Les processus domesticatoires sont systématiquement d'exploitation de la « matière animale ». Comme le soulignait
présentés par les libérateurs comme une manœuvre originelle toutefois au début du siècle dernier l'un de ces pionniers, André
d'exploitation, une « monstrueuse cohabitation ». Les êtres humains Sanson, ce n'est pas par nature que les animaux sont des machines
du néolithique, par la ruse et la force, se seraient appropriés les mais du fait de leur fonction, et cela en attendant plus amples
animaux pour les utiliser à leur gré. Nous, leurs dignes informés scientifiques à leur sujet. Depuis, plus amples informés
descendants, perpétuerions cette prise de pouvoir en usant sans scientifiques sur les animaux ont été obtenus sans pourtant que les
restriction du corps des animaux pour un ensemble d'entreprises choix industriels ne soient en rien remis en question. André Sanson
aussi violentes qu'inutiles – dont, notamment « l'élevage intensif ». doutait que les animaux fussent réellement des machines, et nous
Il faut le préciser clairement, l’expression « élevage savons, y compris les défenseurs les plus acharnés des systèmes
intensif », utilisée pour désigner les systèmes industriels de industriels, qu'ils n'en sont pas ; et, pourtant, les « productions
production animale, renvoie de façon approximative non pas à un animales » persistent à asseoir leur légitimité sur une rationalité
système de production particulier, mais au fait que certains facteurs économique qui exclut toute réflexion sur le sens de la relation de
du système de production sont intensifiés. Le plus souvent, il s'agit travail avec les animaux3.
de l'espace, ce qui explique la confusion avec les systèmes Il faut comprendre que les théoriciens de la défense des
industriels. Ce n'est pas « l'élevage intensif » qui pose problème, ce animaux font également l'impasse sur cette relation de travail. En
sont les systèmes industriels de production animale, lesquels confondant « élevage » et « production animale », « travail » et
malheureusement servent de repoussoir à l'élevage alors pourtant « exploitation », en ignorant la spécificité des animaux d'élevage, en
qu'ils n'ont sur le fond rien à voir avec lui. niant nos liens, en rejetant l'amour dans les limbes – car ce n'est
L'élevage est un rapport historique de production avec les pas par amour des animaux que les libérateurs s'intéressent à eux,
animaux. Travailler avec les animaux, cela veut dire produire, mais ce serait sans doute trop bêta, trop sentimental, c'est au nom
cela veut dire aussi vivre ensemble, se construire, s'épanouir. Le « désaffecté » de la morale et de la justice –, ils jettent
travail a des rationalités économiques, mais il a aussi des malencontreusement le bébé avec l'eau du bain. Les animaux
rationalités relationnelles et identitaires. Les enquêtes auprès d'élevage ne sont pas des esclaves, ce sont des partenaires de
d'éleveurs montrent combien la part relationnelle du travail avec les travail. L'analogie récurrente avec l'esclavage, avec la libération des
animaux est prépondérante dans le choix de ce métier. Travailler
avec les animaux, cela veut dire vivre avec des animaux, les 3 Cf. Jocelyne Porcher, 2003, La mort n’est pas notre métier. Editions de l’Aube

3Jocelyne Porcher – Ne libérez pas les animaux ! Revue du MAUSS n°29, 1er semestre 2007 3
femmes est séduisante, un peu trop sans doute. Les sociétés relation. Et cela d'autant plus que leurs éleveurs, en dépit des
humaines se sont construites avec des humains, en esclavage ou injonctions réitérées de leur encadrement depuis cent
pas, et avec des animaux. Penser que cette insertion des animaux cinquante ans, s'obstinent encore à les voir comme tels.
dans les sociétés humaines est par essence fondée sur En première analyse, nous pourrions, avec les végétariens,
l'exploitation et la mise en esclavage occulte le fait que les animaux, nous réjouir de ces perspectives biotechnologiques. Plus d'animaux,
différentes espèces animales, peuvent avoir un intérêt puissant à plus de morts d'animaux, place au lait de soja transgénique et à la
vivre avec des humains. Rappelons en effet que les animaux viande de synthèse ! Le tout étant très délocalisable, tout serait pour
domestiques ont en majorité un statut de proie. Quand vous êtes le mieux dans le meilleur des mondes marchand. En y regardant de
une brebis, la liberté qui vous apparaît le plus clairement est celle plus près, les choses sont moins simples évidemment, et beaucoup
du loup et non pas la vôtre. Les bergers n'ont pas réduit les brebis plus inquiétantes : artificialisation de l'alimentation, dépendance
en esclavage, ils ont construit une alliance capable de rassurer les alimentaire envers les marchés internationaux, abandon de pans
animaux et à même de leur permettre de vivre sans la peur du entiers de territoires, destruction des paysages, disparition
prédateur. C'est cette alliance qui est mise à mal par la d'espèces animales, disparition des éleveurs...
réintroduction de prédateurs dans les montagnes ; les humains, L'élevage n'a pas pour vocation de maltraiter les animaux et,
collectivement, renoncent à leurs engagements millénaires envers contre les systèmes industriels et les « productions animales », il
les brebis au profit du loup. Ce renoncement, précisons-le, constitue faut le défendre et non pas le condamner. L'élevage, et plus
un refus indigne du paiement de nos dettes et qui souligne pour le largement le travail avec les animaux, permet d'abord,
moins, en référence à la théorie du don, que nous ne sommes pas à collectivement, de vivre avec des animaux, c'est-à-dire de jouir de
la hauteur des animaux domestiques. leur présence et de leur offrir la nôtre, d'intégrer leurs modes d'être
Avant de vouer l'élevage aux gémonies, peut-être faudrait-il au monde et, en tant qu'êtres humains, d'être ainsi moins ignorants,
penser à deux fois aux enjeux de nos liens avec les animaux de partager leur joie d'exister. Car l'élevage, contrairement aux
domestiques. assertions des libérateurs, est un mode d'être au monde joyeux. Il
En réfléchissant tout d'abord aux conséquences concrètes réduit la peur et accroît la puissance des animaux et des humains à
d'une rupture avec les animaux d'élevage. Si les animaux d'élevage éprouver la vie. À l'éprouver ensemble, dans la relation, dans la
ne participent plus du processus productif de notre alimentation, si relation à la nature, dans la relation à l'autre et à la vie. L'élevage
tout un territoire, par exemple la France, prétend se passer des est un espace de liberté, pour les animaux comme pour les
animaux, qu'arrivera-t-il ? Au lieu de consommer des produits humains. Il permet aux éleveurs, mais également à tous ceux
animaux, nous consommerons des produits végétaux et industriels, d'entre nous qui ont la chance de croiser des animaux dans les
de la viande de culture par exemple. Car la logique industrielle des champs, de contempler le monde et de le trouver beau, car « la
« productions animales » aboutit inéluctablement à produire de la vache qui broute surpasse toutes les statues4 ». De le contempler
viande sans animaux. En effet, les animaux gênent les industriels ; avec les animaux, par leur regard confondu avec le nôtre au-delà de
la relation aux animaux freine la compétitivité. Parce qu'ils sont la ligne des champs ou de l'horizon d'un massif montagneux.
vivants, traités comme de la matière, méprisés, usés, broyés mais
entêtés à rester des animaux néanmoins, entêtés à rester en 4Walt Whitman, 1972, Feuilles d’herbe, édition bilingue, Aubier-Flammarion, Paris, p. 123.

4Jocelyne Porcher – Ne libérez pas les animaux ! Revue du MAUSS n°29, 1er semestre 2007 4
Travailler avec les animaux, c'est comprendre ce que c'est vous atteignent et vous enveloppent, senteur capiteuse tellurique et
que vivre et mourir. Car, et c'est bien sûr ce pour quoi l'élevage est végétale à la fois. Votre cerveau, votre peau et vos nerfs s'y
condamné par les libérateurs, le prix de la relation, c'est in fine la baignent avec allégresse et un profond bien-être vous envahit, un
mort des animaux. Que la mort des bêtes close notre relation avec trop de bonheur où votre cœur se vautre. Une chèvre vous appelle
elles n'implique aucunement que la relation était un leurre, un de sa voix hésitante, puis deux et trois de façon plus impérieuse, et
artifice à notre entier bénéfice. Parce que la mort existe. Ce que, il vous leur répondez de loin avant même de les voir : « Eh quoi alors,
est vrai, certains philosophes ont encore du mal à croire. Ce que il n'y a plus rien à manger ? » Non, bien sûr, il n'y a plus rien à
nous pouvons aujourd'hui interroger par contre, prenant en compte manger. Vous le saviez en leur imposant ce pré ce matin et c'est de
les transformations du statut des animaux dans nos sociétés et justesse que la meneuse a accepté d'y conduire le troupeau. Elle
l'évolution de nos sensibilités à leur égard, c'est la place de la mort est là, la Vieille Corne, tout contre la barrière, prête à rentrer son
dans le travail avec les animaux et les conditions de cette mort. monde à la bergerie. Elle vous regarde. Elle n'est pas tendre avec
Le problème – et il se pose dans les mêmes termes pour vous, ni avec personne. Elle n'a plus l'âge. Mais elle fait son boulot
nous-mêmes – n'est pas de « libérer » les animaux du travail, mais comme il se doit. La troupe s'ébranle. Le chien rappelle en quelques
de transformer le travail en lui rendant sa dimension émancipatrice. enjambées à de jeunes audacieuses que les incursions dans le
Le travail participe de la construction de notre identité, de notre champ voisin sont formellement interdites. Ces intrépides, pour
subjectivité et du lien social. Le travail crée entre humains et témoigner combien les réprimandes leur importent peu, profitant de
animaux un lien inattendu, surprenant et, comme le dit un éleveur, la pente forte du chemin, se lancent dans une chorégraphie de
fabuleux. Ce n'est pas seulement la raison qui peut permettre de cabrioles et de bagarres joyeuses. Une chèvre téméraire emportée
comprendre le sens de cette rencontre, c'est le corps. C'est notre par son élan fait un double saut ébouriffant. Vous riez de ses
corps vivant en relation avec celui des animaux, ce sont nos sens pirouettes et votre rire se mêle aux bêlements et au bruit des
qui nous disent ce qu'il en est de ce lien et pourquoi il est important. sabots. Une chevrette fatiguée, depuis peu sevrée, vient se blottir
Pour le saisir, il faut accepter de regarder les animaux, de les contre vos jambes. Vous la prenez dans vos bras et vous lui parlez
toucher, de les sentir, de les entendre. Nulle nécessité pour cela doucement. Au village, Mathilde, l'ancienne, et la voisine qui habite
d’être un tantinet zoophile ; juste se hisser à leur niveau, prendre ici mais travaille en ville vous saluent : « Elles ont bien mangé ? »
acte de notre petitesse, de nos incapacités, de notre manque Elles regardent passer le troupeau soudain assagi et le plaisir
d'intelligence affective et intuitive. Il faut reconnaître la grandeur des évident qu'elles témoignent de la présence des animaux vous
animaux domestiques, leur générosité, leur patience, mais aussi touche. « Mon dieu, qu'il est petit celui-là, vous les sortez trop tôt ! »
leur lassitude, leur violence ou leur bêtise. dit Mathilde en caressant l'animal dans vos bras. En guise de
Allez, généreux libérateurs, au moins une fois dans votre réponse, vous lui souriez : « À demain ! »
existence raisonnable, rentrer les chèvres, les vaches ou les brebis Il faut le dire, il y a chez certains de nos contemporains une
pour la traite ou la tétée des jeunes. Soyez amoureux. Le jour terrible présomption à prétendre vivre sans les animaux
tombe doucement dans l'odeur appétissante et sensuelle du foin. domestiques. La revendication de « libération » ne fait que
Les derniers rayons du soleil rosissent les prés. L'air est doux et renforcer, en prétendant la réduire, la distance entre les humains et
tiède. Alors que vous approchez du troupeau, des effluves animaux les animaux. Nous si forts humains, mâles, blancs, occidentaux, si

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généreux qu'après avoir libéré nos propres autrui malmenés, les
Noirs et les femmes, portons notre magnanime attention à nos
autrui à quatre pattes et prétendons leur accorder notre grâce et
une liberté qu'ils n'ont pas demandée, comme si nous-mêmes,
humains, savions définitivement ce qu'il en est de la liberté et de la
domestication de l'homme par lui-même et par les animaux. Car les
animaux nous domestiquent. Là est le mystère. Car les animaux
nous éduquent. Là est leur grande faute. Parce que nous ne
voulons pas être domestiqués ni éduqués par eux. Nous ne voulons
rien leur devoir. Notre grandeur se suffit à elle-même. Hélas !

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BREF ÉCLAIRAGE SUR LES THÉORIES DE LA LIBÉRATION ANIMALE seuil de sensibilité selon les espèces au-delà duquel la notion
même de sensibilité n'a plus de sens ; ce qui fait la différence entre
Le mouvement de libération animale trouve ses racines chez le une paramécie et un cochon. La question du niveau de conscience
philosophe Peter Singer, auteur d’Animal Liberation paru en 1975 est articulée avec celle de la sensibilité ; ce qui fait la différence
(traduit en français en 1993). De nombreux théoriciens, issus de entre un être humain, dont les capacités de penser et de jouir de la
différentes disciplines, marchent depuis dans les pas de Singer, vie sont altérées, et un cochon en pleine possession de ses
notamment des philosophes et des juristes. Morale et justice moyens. Les positions de Singer ont progressivement évolué et il
constituent le socle théorique de leurs arguments. apporte aujourd'hui son soutien à des entreprises industrielles
Outre les théories de Peter Singer, nous retiendrons dans ce prétendant améliorer le sort des animaux5.
bref éclairage, celles de deux auteurs rattachés à ce courant, Gary
L. Francione et Florence Burgat, parce qu’ils sont représentatifs Gary L. Francione est juriste, la question centrale est pour lui
des évolutions récentes du mouvement de libération animale et celle de la propriété. Tant que les animaux auront un statut de
qu’ils bénéficient de la faveur des médias en France. propriété, i.e. qu'ils seront considérés comme des marchandises,
Peter Singer considère qu’il faut élargir l'horizon moral aux et même s'il existe des limites à l'exercice de cette propriété, les
animaux. En effet, les animaux sont sensibles, notamment à la animaux ne pourront bénéficier d'une égalité de considération. À
souffrance, il est donc immoral de les faire sciemment souffrir. l'instar de Singer, Francione attaque « l'esclavagisme animal » et
Singer, qui se réclame de l'utilitarisme, s'appuie particulièrement met l'accent sur leurs capacités cognitives, mais surtout sur la
sur Jeremy Bentham, dont on retrouve un extrait d'ouvrage cité de souffrance vécue par les animaux pour notre bon plaisir. Toutefois,
façon récurrente dans toute la littérature « animal lib » : « [...] la contrairement à Singer dont il critique l'utilitarisme, Francione
question n'est pas “peuvent-ils raisonner ?” Ni “peuvent-ils rejette toute possibilité d'amélioration de nos relations avec les
parler ?” Mais “peuvent-ils souffrir ?” ». Pour Singer, nous devons animaux domestiques, via notamment le « bien-être animal », et
être guidés par la pitié et non par nos intérêts particuliers. Les prône l'abolitionnisme. L'animal doit être considéré comme une
animaux sont tout comme nous des êtres vivants dotés d'une personne pour devenir membre de la communauté morale. C'est
conscience. Ils justifient donc d'une égalité de considération. C'est pourquoi Gary Francione préconise en tout premier lieu les
par abus de pouvoir que nous les privons de liberté, que nous les conduites alimentaires « vegan6 ». Francione place son combat
exploitons, que nous les tuons. L'appropriation des animaux sous le signe de la non-violence comme modèle de relations
domestiques relève d'un archaïsme au même titre que l'esclavage humaines pacifiées7.
et que la domination des femmes par les hommes, et c'est aller
assurément dans le sens du progrès humain que de libérer, aussi 5 Peter Singer, 1993. La libération animale. Grasset
6 Le terme « vegan » est repris de l’anglo-saxon et désigne un mode d’alimentation
et enfin, les animaux de leurs chaînes. Tuer les animaux et les excluant tout produit alimentaire d’origine animale (viandes, produits laitiers, poissons,
manger est criminel, c'est pourquoi Singer prône le végétarisme. oeufs…) mais également tout usage de produits issus d’animaux (fourrure, soie, laine, cuir…).
Pour Singer, la différence des espèces n'est pas un critère moral De même que l’anti-spécisme, le « vegenanisme » se propose comme option politique de lutte
distinctif acceptable ; ce qui importe, c'est la sensibilité. Il existe un contre le capitalisme et l’agro-industrie.
7 Gary L. Francione, 1995, Animals, property and the law. Temple University Press (USA)

7Jocelyne Porcher – Ne libérez pas les animaux ! Revue du MAUSS n°29, 1er semestre 2007 7
Florence Burgat, qui est philosophe et se réclame de la
phénoménologie, s'intéresse pour sa part au concept
d'animalité, construit comme envers négatif de celui d'humanité
et constituant de ce fait un impensé philosophique. La définition
de l'animal comme être dépourvu de raison le prive d'accéder
aux catégories morales et juridiques. Contre les courants
philosophiques qui considèrent que les animaux ne sauraient
faire l'objet d'un devoir moral, l'auteur souligne que, du fait
notamment de sa capacité à souffrir, l'animal ne peut être
considéré comme un moyen au service des fins humaines.
C'est dans la pitié et la compassion que doivent s'enraciner nos
relations morales aux animaux. L'animal est un être en soi,
singulier, un sujet doté d'un monde propre empli de
significations. Plus récemment, Florence Burgat s'est attachée
à souligner la condition existentielle de l'animal, qui le distingue
du végétal. Contrairement aux plantes, les animaux sont des
êtres de mouvement pris entre liberté et effroi. De même que
Singer et Francione, l'auteur considère que l'appropriation de
l'animal par la domestication et l'élevage est du même ordre
que l'esclavage ; les animaux doivent être libérés de toute
sujétion humaine8.

8 Florence Burgat, 1997, Animal, mon prochain. Odile Jacob

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