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Mai 2013
Mai 2013
Mai 2013

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El Watan Week-end Supplément mai 2013

sommaire

4 - 5 GRAND ENTRETIEN
4 - 5
GRAND ENTRETIEN
14 - 17 DOUBLE CULTURE
14 - 17
DOUBLE CULTURE
23 - 24 LANGUE
23 - 24
LANGUE
6 - 10 MOMENT DU CHOIX
6 - 10
MOMENT DU CHOIX
18 - 19 TRAJECTOIRES
18 - 19
TRAJECTOIRES
25 - 30 DÉMYTHIFICATION
25 - 30
DÉMYTHIFICATION
11 - 13 HÉRITAGE
11 - 13
HÉRITAGE
20 - 22 VOIX ALTERNATIVES
20 - 22
VOIX ALTERNATIVES
30 - 31 ALLER PLUS LOIN
30 - 31
ALLER PLUS LOIN
20 - 22 VOIX ALTERNATIVES 30 - 31 ALLER PLUS LOIN C e supplément d’ El

C e supplément d’El Watan Week-end est né d’une ren-

contre à Lille à la fin de l’année 2012, entre les étudiants de l’ESJ

Lille et Omar Belhouchet, journaliste, fondateur et direc- teur d’El Watan.

Belle et riche rencontre, beaux et riches échanges autour du journalisme, de son exercice, «ici et là-bas».

De cette rencontre est née l’idée de consacrer le magazine de fin d’année de la 88 e promo- tion des étudiants lillois à ces histoires franco-algériennes. Cette idée a grandi jusqu’à la décision de transformer la forme du traditionnel magazine de la collection “Latitudes“ pour en faire ce supplément d’El Watan qu’accompagne égale- ment le site www.icietlabas.com

Merci à Omar Belhouchet, Mourad Hachid, Mélanie Matarese et Adlène Meddi de nous avoir permis de réaliser ce travail d’école “grandeur nature”, merci de nous permet- tre de nous adresser aux lec- teurs d’El Watan. Ils trouveront dans ces pages, sur ce site, le fruit des rencontres –elles aussi belles et riches– de soixante jeunes futurs journalistes de l’ESJ.

Voici leurs reportages, leur œil, leur regard sur tous ceux qui ont la France et l’Algérie dans le cœur.

PIERRE SAVARY, DIRECTEUR DE L’ESJ LILLE

la rédaction

Rédacteurs en chef : Anaïs Brosseau, Sarah Farjot, Quentin Fichet, Adrien Morat Rédacteurs en chef techniques : Baptiste Garcin, Hortense Gérard, Christelle Pire Iconos : François Geffrier, Philippe Gomont, Carole Mistral, Garance Pardigon, Maria Pasquet Éditeurs en chef : Marie Belot, Etienne Goetz, Thomas Lecomte, Mélinée Le Priol Correcteurs : Rémi Banet, Maud Guillet, Sylvain Moreau, Poly Muzalia Chefs de séquence: Grand entretien (Claire Digiacomi), Moment du choix (Ariane Riou), Héritage (Aude Villiers-Moriamé), Double culture (Philippe Gomont), Tra- jectoires (Jeanne Lefèvre), Voix alternatives (Marie Jolly), Langue (Anaïs Bouitcha), Démythification (Angélique Forget) et Aller plus loin (Marie Belot et Wenyan Hu).

Et tous les rédacteurs de la 88 e promotion : Ekaterina Agafonova, Yahya Ali Ahmed, Catherine Allard, Louis Belenfant, Axelle Beraud, Louis Boy, Philippine Clogenson, Juliette Deborde, Gaëtan Delafolie, Aude Deraedt, Julia Dumont, Meng Cheng, Sa- rata Diaby, Elise Godeau, Paul Guyonnet, Alix Hardy, Magali Judith, Meryem Driouch, Ksenia Gulia, Anne Lec’hvien, Anne Levasseur, Pauline Maingaud, Marine Messina, Henji Milius, Julien Molla, Yohav Oremiatzki, Mathieu Perisse, Alix Pi- chon, Romain Reverdy, Leïla Salhi, Yannick Sanchez, Marie-Ève Trudel, Lucas Val- denaire, Antoine Védeilhé, Timothée Vilars, Laurie Warman et Valérie Xandry.

Remerciements :

à Adlène Meddi, Mélanie Matarese, Yves Sécher, Pierre Savary, Corinne Vanmerris, Charlotte Ménégaux, Patrice Acheré, Philippe Caplette, Christophe de Mattéis, Mohamed Chlaouchi et à El Watan. Aux étudiants de l’école E-artsup pour Paris vs Alger : Leïla Tahabik, Céline Ta- bary, Sarah Lemaire, Gaëtan Vanlauwe, Vinciane Sion et Capucine Théry.

Leïla Tahabik, Céline Ta- bary, Sarah Lemaire, Gaëtan Vanlauwe, Vinciane Sion et Capucine Théry. ©THAMEEN AL-KHEETAN

©THAMEEN AL-KHEETAN

El Watan Week-end Supplément mai 2013

reportages

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Une famille ici, une famille là- bas. Quand les ressortissants algé- riens rentrent au pays,
Une famille ici, une famille là-
bas. Quand les ressortissants algé-
riens rentrent au pays, ils racontent
leur vie d’immigrés en France.

Tourcoing

Lille

Déracinés, les ouvriers algériens ont trouvé à l’usine une nouvelle famille. Jusqu’à la fermeture.
Déracinés, les ouvriers algériens ont
trouvé à l’usine une nouvelle famille.
Jusqu’à la fermeture. Aujourd’hui, La
Tossée est en ruine. Les liens, intacts.

Quintin

Deux femmes pendant la guerre d'Algérie. L'une, bretonne, mariée à un soldat français, l'autre, kabyle,
Deux femmes pendant la guerre d'Algérie.
L'une, bretonne, mariée à un soldat français,
l'autre, kabyle, épouse d'un combattant du FLN.

Tours

Paris

Enquête sur les “beurgeois” al- gériens, ces hommes et femmes d’origine algérienne qui ont em-
Enquête sur les “beurgeois” al-
gériens, ces hommes et femmes
d’origine algérienne qui ont em-
prunté l'ascenseur social français.

Sochaux

Ryad Boudebouz: des Bleus aux Verts. Interview du meilleur joueur algérien du championnat de France.
Ryad Boudebouz: des
Bleus aux Verts. Interview
du meilleur joueur algérien
du championnat de France.
Garder sa dignité quand on n'a pas de statut, c'est le combat quotidien des sans-papiers.
Garder sa dignité quand on n'a pas de statut,
c'est le combat quotidien des sans-papiers. à
Tours, Kahla cherche sa place dans un pays qui
ne veut pas d'elle.

Clermont-Ferrand

Fille d’un Algérien et d’une Fran- çaise, Leïla Sebbar a grandi outre-mer sans connaître l’arabe.
Fille d’un Algérien et d’une Fran-
çaise, Leïla Sebbar a grandi outre-mer
sans connaître l’arabe. Une absence à
l’origine de son destin d’écrivain.

Montchamp

Dans sa ferme de Montchamp, Pierre Rabhi cultive avec passion un amour sans frontières pour
Dans sa ferme de Montchamp,
Pierre Rabhi cultive avec passion
un amour sans frontières pour la
terre et les hommes.
édito El Watan mène à tout: à taper la discut’ avec un salafiste en jogging
édito
El Watan mène à tout:
à taper la discut’ avec un salafiste en jogging dans les couloirs cirés d’une fac pari-
sienne;
à s’acheter une cravate pour rencontrer Madame la sénatrice;
à s’inventer une identité sur inchallah.com: Nadia117, la killeuse du love, la sulfa-
teuse de l’amour, pour finalement recevoir des messages aguicheurs de jeunes
poètes à crête déjà libidineux;
à traverser la France en TGV pour rencontrer une écrivaine qui fait la gueule sur
les photos;
à devoir vouvoyer par écrit un footeux qu’on a tutoyé pendant deux heures;
à confier deux pages à des graphistes Homo macintochus;
à ne pas limiter l’Algérie au trio Abdelaziz-couscous-chicha, ni la France aux
croissants beurre et burqas proscrites;
à se mouiller la couenne sur un ferry pimpant pour vous offrir une dernière page
du top gosto ;
à vous expliquer qu’on est une soixantaine d’apprentis de l’École supérieure de
journalisme de Lille à bosser sur ce supplément;
à vous dire en un mot qu’on s’est intéressé à ceux qui ont les pieds en France mais
parfois la tête en Algérie;
à écrire finalement un édito comme pour vous dire, la plume dans les yeux, que ce
journal est plus rigoureux qu’un joyeux bordel, plus vivant qu’un livre d’histoire.
Avec des vrais morceaux de présent à l’intérieur et du reportage frais qui fait du
bien là où il passe.
Et au fond, tout au fond, notre rencontre avec El Watan mène à cet épique numéro
spécial et au site www.icietlabas.com.
On n’a pas de visas mais on a des idées. Soyons inventifs. Et tant qu’à faire, ayya,
bonne lecture !
LA 88 e PROMO DE L’ESJ LILLE.

Carnoux-en-Provence

Reportage dans la ville des Pieds-noirs, près de Marseille, où les traditions se transmettent aux
Reportage dans la ville des Pieds-noirs, près
de Marseille, où les traditions se transmettent
aux nouvelles générations.
24 heures de traversée pour rejoindre l’Algérie en ferry. 300 véhicules et des bagages pleins
24 heures de traversée pour rejoindre l’Algérie
en ferry. 300 véhicules et des bagages pleins à
craquer, c’est l’heure des vacances pour les pas-
sagers euphoriques et nostalgiques.
ICI ET LÀ-BAS 2.0 Nos reportages se déclinent sur internet. www.icietlabas.com est le jumeau numérique
ICI ET LÀ-BAS 2.0
Nos reportages se déclinent sur internet.
www.icietlabas.com est le jumeau numérique du supplé-
ment que vous tenez entre vos mains. Une façon de faire la
part belle aux photos, aux sons, à la vidéo, et de mettre en
forme ce que l’on ne peut pas toujours mettre en mots.

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grand entretien

El Watan Week-end Supplément mai 2013

BARIZA KHIARI. Vice-présidente du Sénat français

Farouchement républicaine, sereinement musulmane © ANNE LEVASSEUR
Farouchement républicaine,
sereinement musulmane
© ANNE LEVASSEUR

De nationalité française et algérienne, Bariza Khiari a été la première femme issue de l’immi- gration post-coloniale à

siéger au Sénat français.

à

66 ans, elle en est au-

jourd’hui la vice-prési-

dente. Dans son bureau

du palais du Luxembourg

à Paris, elle revient sur

son parcours et sa conception de l’identité.

La rédaction a choisi de consacrer ce numéro spécial à l’identité. Comment définissez- vous ce concept et quelle est la vôtre? Je n’ai pas de définition très litté- raire. Il n’y a pas d’identité pure. Une personne est une composition d’identités plurielles, de différentes strates. Ce sont des éléments qui for- gent une identité au fil des ans et au fil de l’apprentissage. Quand on est d’une double culture, comme moi, certaines choses sont acquises –à l’école grâce aux profs, aux lec-

De Ksar Sbahi à Paris

1946 : Bariza Khiari naît à Ksar Sbahi (Algérie)

1990 : elle adhère au Parti socialiste (PS)

2001 : élue conseillère d’arrondis- sement (XVI e ) à Paris

2004 : élue sénatrice de Paris,

la première à être issue de l'immigration post-coloniale

2011 : élue vice-présidente du Sénat

tures– mais la transmission se fait

aussi à travers la famille. On est sur un double rivage, à la recherche d’un point d’équilibre, entre l’Orient et l’Occident, le Nord et le Sud. Enfin, il y a l’engagement citoyen : voter ou faire des choix plus politiques, plus déterminés. Personnellement, je me reven- dique farouchement républicaine et sereinement musulmane. C’est construit, c’est réfléchi. Tout au long de ma vie, j’ai es-

sayé de ne pas dé- battre des ques- tions religieuses parce que je me considère laïque et républicaine. Mais arrive un moment

où l’on est obligé d’entrer dans l’arène, parce que l’islam est devenu un sujet politique, de géostratégie mondiale et de vivre- ensemble. Ça ne serait pas normal que quelqu’un comme moi ne réa- gisse pas. J’étais plutôt dans la dis- crétion, je suis aujourd’hui dans l’af- firmation.

de marquant. Mais je préfère quand même parler de double culture. L’identité franco-algérienne fait sur- tout référence à la nationalité. La double culture, elle, fait référence à la réalité culturelle d’une personne.

Pourquoi avoir choisi de vous engager dans la vie politique fran- çaise et non algérienne? J’ai toujours vécu en France, même si je suis le produit d’une his- toire commune.

Née en Algérie, je suis arrivée en France nourrisson. Ma conscience politique s’est construite dans le sillon de celle de

mes parents mili- tants. J’ai constaté très jeune qu’il y avait des citoyens et des sous- citoyens: ça forge une identité de gauche, forcément.

«J’étais plutôt dans la discrétion, je suis aujourd’hui dans l’affirmation»

Vous disiez que vous restiez assez discrète sur la religion J’étais discrète. Je ne le suis plus.

Pensez-vous qu’il y ait une identité française et une identité algérienne? Il y a une identité franco-algé- rienne. Jean-Pierre Chevènement se définit lui-même comme franco-al- gérien. Il est né en France, il n’a au- cune filiation particulière avec l’Al- gérie. Mais c’est en tant que soldat, pendant la guerre d’Algérie, que sa conscience politique s’est éveillée. Il considère que son tempérament po- litique s’est forgé à ce moment-là. Quant à moi, mes choix d’au- jourd’hui ont été déterminés par le courage de mes parents, militants de la lutte anticoloniale. Ils vivaient en France, ils ont été arrêtés, ont fait de la prison à cause de leurs idées. Mon père a été torturé puis exilé et empri- sonné en Algérie, ce qui est relative- ment rare. Quand il est rentré, ils sont venus chercher ma mère pour qu’elle aille à son tour en prison. Pour un enfant, c’est quelque chose

Vous êtes effectivement entrée dans le débat sur la religion par la laïcité. Croyez-vous qu’elle permette d’apaiser les formes de radicalisation ? Tout dépend de la manière dont on aborde la laïcité. Si c’est une laï- cité sans adjectif [française, chré- tienne, judéo-chrétienne], il n’y a pas de problèmes. Mais de plus en plus de gens cachent leur islamo- phobie derrière la laïcité. Je la défendais il y a trente ans déjà, c’est pour moi un concept émancipateur. Aujourd’hui, Marine Le Pen se proclame le chantre de la laïcité et personne ne déconstruit ses propos! Il n’y a pas si longtemps, Jean-Marie Le Pen manifestait avec les inté- gristes de M gr Lefebvre. Il ne tenait pas un discours antimusulman, mais anti-immigrés. Sa fille a compris l’enjeu: elle a remplacé la figure de l’immigré par celle du musulman. Tant que Jean-Marie Le Pen dési-

gnait l’immigré comme bouc émis- saire, il ne visait qu’un petit nombre de personnes, entrées très récem- ment en France. En passant de l’im- migré au musulman, sa fille vise un spectre plus large: elle atteint aussi les musulmans qui vivent en France depuis cinquante ans, voire un siè- cle. De la même manière, j’accuse Nicolas Sarkozy d’islamophobie d’État: il a demandé à des préfets d’organiser des réunions sur la ques- tion de l’identité nationale alors qu’on sait parfaitement que l’identité nationale est une conception chré- tienne de l’identité. Encore une fois, dans ce débat, qui rejette-t-on? Les musulmans.

Mais ce genre de discours po- litique projette sur les personnes visées une identité qu’elles finis- sent par intégrer Oui, par effet de miroir! Avant François Hollande, on avait un pré- sident qui opposait les Français entre eux. Il ne faut pas s’étonner de voir certains jeunes se radicaliser. Dix années de Sarkozy, ministre de l’Intérieur et Président, ça ne s’ef- face pas comme ça!

Quel rapport entretenez-vous avec la langue?

Je ne peux pas lire l’arabe dans le texte –et c’est un de mes grands regrets– mais je le parle,

et la maîtrise que j’en ai me permet d’aborder un certain nombre de textes traduits de manière tout

à fait différente: la poé- sie, les arts. C’est très important pour moi parce que grâce à ma culture, mon algérianité, ma spiritualité, je peux sentir des nuances.

que je peux, compte tenu de ma fonction, régler leurs problèmes. J’essaye de mettre en pratique les propos de l’émir Abd el-Kader: « La politique c’est porter sur soi le des- tin d’autrui », alors quand je peux

Et comment réagissez-vous? Au début, je trouvais cela bizarre. Ensuite, quand on m’a dit « On s’est adressé à tout le monde mais il n’y a que vous qui puissiez nous compren- dre », j’ai essayé de gérer les demandes au mieux. Un proverbe algérien dit qu’une main seule ne peut applaudir. Il y a des sujets que je perçois différemment de mes col- lègues. Ceci dit, je suis un peu seule sur certaines questions, comme celle des chibanis ou des emplois fermés.

Cette double culture est-elle représentée au Sénat? Non, le Sénat est un monde uniforme: il n’y a que des hommes sexagénaires, blancs. J’ajoute sou- vent pour faire rire “hétérosexuels”,

mais cela bien sûr, je n’en sais rien. La République vit à l’ombre de ses réseaux, elle reproduit ses élites. De la même manière, sur la ques- tion de l’émancipation des femmes dans les pays du Sud, nous n’avons pas de leçons à donner puisque sur la parité hommes-femmes dans nos institutions, j’ai honte de dire que nous sommes à 22%

de femmes au Sénat alors que c’est parfois beaucoup plus dans certains pays du Sud.

«L’identité est une composi- tion plurielle»

Justement, comment avez- vous fait pour percer dans ce monde d’hommes? Vous savez, quand vous entrez en politique, il y a des gens qui vous séduisent, vous les suivez. Moi, j’ai toujours suivi Laurent Fabius. Et j’ai beaucoup travaillé, évidemment. La règle est valable pour tous, quand on arrive à ce niveau en politique, c’est qu’on bosse énormément. Mon par- cours n’est pas différent de celui de mes collègues. Je n’ai pas vu la

Êtes-vous le porte-voix d’une communauté en France ? Pas du tout. Je suis l’élue de ma circonscription, de tous les gens de ma circonscription, je ne suis pas l’élue d’une communauté. Mais cela ne m’empêche pas d’être sollicitée par certaines personnes qui pensent

El Watan Week-end Supplément mai 2013

grand entretien

5

lumière un jour en me disant :

«Tiens, la diversité est à la mode, j’ai un taux de mélanine qui corres- pond à ce qu’on recherche, je vais y aller». Je construis ce parcours depuis vingt-cinq ans!

Vous avez récemment accompagné François Hollande en Algérie. En dehors des voyages officiels, y allez-vous souvent? Depuis que je suis en politique, j’y vais moins. Mais j’y suis allée longtemps, tous les ans, pour que mes enfants passent leurs vacances chez leur grand-mère, qu’ils voient leurs cousins. Il fait beau, il y a la mer, c’est extra.

Vos enfants sont nés en France. Quelle histoire de l’Algé- rie souhaitez-vous leur transmet- tre? Ils ont d’abord l’histoire qu’ils apprennent en dehors de nous, puis celle qu’ils héritent de leurs grands- parents. Ils font la part des choses. Ils ont des prénoms très marqués, ils savent d’où ils viennent.

Que pensez-vous du discours politique français sur l’histoire franco-algérienne? Il existe une marge de progres- sion possible. François Hollande n’a pas dit des choses si différentes de Nicolas Sarkozy, mais la grande dif- férence c’est que lui avait un accent de sincérité évident. Il a parlé de la torture. Il y a une expression en arabe qui veut dire « Je me rassem- ble, je me réunis ». Ce jour-là, les deux morceaux de moi-même étaient rassemblés.

Pensez-vous que l’État doit encadrer la mémoire? Non. C’est aux historiens de faire l’histoire et pas aux législateurs, parce que dès qu’on découvre un carton avec des archives, les choses peuvent changer. La question tou- jours sous-jacente à la colonisation, c’est celle de la repentance. Je ne pense pas que les Algériens soient dans leur majorité demandeurs de repentance. En revanche, ils deman- dent une reconnaissance des faits par les historiens, pas par les poli- tiques. Qu’on soit capable d’ensei- gner à nos enfants en Algérie et en France une histoire commune, avec ce qui s’est passé de bien et de mal.

Quelle est votre position sur le droit de vote des étrangers? Je suis pour. Et je trouve que le gouvernement tergiverse beaucoup sur cette question. J’ai l’impression que mes camarades socialistes ont intégré l’échec avant même d’avoir essayé. Je le leur reproche beau- coup. Oui, je leur en veux. Il est quand même dommage que les gens qui vivent ici depuis tant d’années n’aient pas le droit de voter, de pré- tendre à une citoyenneté de rési-

Bariza Khiari montre la une d’ El Watan, où elle figurait aux côtés de François
Bariza Khiari montre la une d’ El Watan, où elle figurait aux côtés de François Hollande, encore Premier secrétaire du Parti socialiste.
© ANNE LEVASSEUR

«Je n’ai pas vu la lumière un jour en me disant : “Tiens, la diversité est à la mode, j’ai un taux de mélanine qui correspond à ce qu’on recherche, je vais y aller! ”»

dence : j’habite dans une commune où je paie mes impôts locaux, je peux avoir mon mot à dire sur la gestion de la municipalité.

Vous dites que la diaspora algérienne doit s’organiser. Comment? Elle ne s’est pas organisée jusqu’à présent parce qu’elle est diverse, et qu’elle n’en a pas encore compris l’importance, alors que toutes les au- tres diasporas se sont organisées. Aujourd’hui, il y a une maturité pour cela et on voit émerger un embryon d’organisation. Il faut continuer dans ce sens. C’est une nécessité, il n’y a rien de mieux que des gens d’une double identité pour unir les deux rives dont les intérêts sont alignés. Il faut aussi aborder le problème gravissime de l’intégrisme. On le voit au Mali: la sécurité en France tient à la sécurité du Maghreb. La question de la sécurité est liée à la question sociale. En donnant un emploi à quelqu’un, on procure du respect de soi et on fait reculer l’obscurantisme.

Pensez-vous qu’une coopéra- tion économique est possible? Elle est demandée, elle est possi- ble et elle serait gagnante. On n’est plus dans le schéma “eux ne savent rien, nous on sait tout”. On doit re- garder l’Algérie comme un

partenaire. Les relations politiques sont désormais apaisées, mais au- jourd’hui, la coopération doit aussi être de nature culturelle et écono- mique. Si on veut qu’existe cette entité méditerranéenne, notre avenir à tous, il faut par exemple que le pro- blème des visas soit réglé. On ne peut pas se limiter à faire du Nord- Nord. De même, les artistes doivent pouvoir venir plus facilement pour des échanges culturels et qu’on cesse de les voir en permanence comme des clandestins en puissance.

Quelles sont les perspectives d’avenir pour les jeunes Français d’origine algérienne? De quels jeunes parle-t-on? Si on parle de ceux qui ont fait des études, qui sont bien intégrés, c’est une chose. Mais si on parle des jeunes des quartiers, souvent en échec

scolaire, ils sont en train de se forger une identité qui pourrait poser pro- blème. Leurs pa-

rents vivent dans le déni de ce qu’ils sont, y compris culturellement. Ils n’ont fait que

balayer la France, travailler et encore travailler. Leurs enfants se disent : «Il n’y a pas de raison d’être dans le déni, je vais af- firmer ma culture». Mais en fait, ils affirment une culture qu’ils connais- sent mal. Ils veulent s’affirmer diffé- remment parce qu’ils sont discrimi- nés, stigmatisés et ghettoïsés. Ce n’est pas de la radicalisation, ils se construisent leur propre identité. De toute façon, ils sont déchirés: ici, perçus comme étant de là-bas, et là- bas, perçus comme étant d’ici. Il faudra bien un jour qu’ils posent leurs valises. Visiblement, ils les ont posées en France. Ils vont devoir s’engager davantage, essayer de croire en la République.

DeSloISReStéeS lettRemoRte Bariza Khiari s’est engagée sur de multiples causes touchant les per- sonnes issues
DeSloISReStéeS
lettRemoRte
Bariza Khiari s’est engagée sur de
multiples causes touchant les per-
sonnes issues de l’immigration,
sans que son travail législatif
n’aboutisse toujours.
Tour d’horizon des lois soutenues
par la sénatrice, votées, mais ja-
mais appliquées.
Les chibanis. Bariza Khiari,
avec le député de
centre-droit Jean-
Louis Borloo
(photo), voulait
permettre à ces
émigrés retraités
de toucher une
retraite de 750€
minimum, même s’ils quittent le
territoire français. La loi a été
votée en 2007 à l’unanimité par les
deux assemblées, mais, faute de
décret, elle n’est toujours pas
appliquée.
Les CV anonymes. En 2006,
une loi votée et
soutenue par la
sénatrice rend
obligatoire l’utili-
sation de CV
anonymes aux
entreprises de
plus de cinquante
salariés. Quelques expérimenta-
tions locales ont eu lieu, mais
aucun décret n’a forcé une
application généralisée.
Les emplois fermés. Bariza
Khiari et Hervé
Novelli (centre-
droit, photo) ont
tenté de mettre fin
aux emplois
fermés aux étran-
gers datant de
l’entre-deux-
guerres. Grâce à quelques
ministres de droite, certaines
professions comme les médecins
ou les experts-comptables ont
finalement été ouvertes par le
biais de lois plus spécifiques.
Pruneau CC )© © JEAN(
-
AUBERT ( CC )LOUIS

trouvent aujourd’hui dans les cités. Ces jeunes qui ont fait des études, à qui la porte des entreprises reste fer- mée pour des questions de discrimi-

nation, ont la niaque. Ils sont créatifs et comme nous vivons dans une ère de créativité, le

futur patron de Google peut se trouver dans les quartiers. Les trucs qui se bricolent

dans un garage comme dans la Silicon Valley, ça peut réussir. Je les vois, ils ont telle- ment envie de réussir. Le besoin de reconnaissance est si fort qu’ils se donnent à fond. Nos quartiers ont du talent. Quand on a la confiance des gens, quand ils savent que vous bossez bien, les compétences effacent l’appartenance. C’est ce qui m’est arrivé: je me suis présentée à la vice-présidence du Sénat en 2008 et j’ai perdu d’une seule voix. C’était incroyable déjà, j’y étais allée pour le jeu démocratique. En 2011, j’étais la seule femme à se présenter, et ce fut un raz-de-marée en ma faveur. On a peut-être besoin plus que d’au- tres d’être observés, et une fois la confiance acquise, elle l’est définiti- vement. C’est possible. La Répu- blique rend les choses possibles, il faut aussi le dire

PROPOS RECUEILLIS PAR AXELLE BÉRAUD, CLAIRE DIGIACOMI, ÉTIENNE GOETZ, ANNE LEVASSEUR ET ANTOINE VÉDEILHÉ

«Les compétences effacent l’appartenance»

ANNE LEVASSEUR©
ANNE LEVASSEUR©

Pensez-vous que la société française, elle, croit en ces jeunes? Ils ont en tout cas un avenir dans la société française. Quand il y a de vraies réussites, elles sont spectacu- laires. Je parraine le programme Talent des cités, et je suis persuadée que les futurs patrons du CAC40 se

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El Watan Week-end Supplément mai 2013

moment du choix

A LGÉRIE OU FRANCE ? PARFOIS, LE CHOIX EST INÉVITABLE. POUR CES FRANCO-ALGÉRIENS, LA DOUBLE
A LGÉRIE OU FRANCE ?
PARFOIS, LE CHOIX
EST INÉVITABLE. POUR
CES FRANCO-ALGÉRIENS,
LA DOUBLE CULTURE
BASCULE UN JOUR D’UN
CÔTÉ OU DE L’AUTRE DE
LA MÉDITERRANÉE.
MÛREMENT RÉFLÉCHI,
PARFOIS INCONSCIENT OU
SIMPLEMENT
NÉCESSAIRE, CE
MOMENT-LÀ, C’EST CELUI
DU CHOIX.
©AFP

les binationaux boudent le service militaire

à l’heure du recensement, les Franco-Algériens doivent choisir entre l’accomplissement du service militaire algérien ou la Journée défense et citoyenneté en France. Pour la majorité, il s’agit plus d’une formalité administrative que d’un réel choix patriotique.

e ne me voyais pas faire dix- huit mois de service militaire en Algérie, à l’époque, alors

qu’en France la contrainte était d’une seule journée. Surtout que l’Algérie n’était pas en guerre !», affirme Sofiane Agouni, un Franco- Algérien de 24 ans, lorsqu’il évoque son choix de faire la Journée défense et citoyenneté (JDC), anciennement appelée Journée d’appel à la défense (JAPD). Ils sont franco-algériens, ils ont entre 16 et 25 ans, et pour eux vient le moment de l’engagement citoyen pour une de leurs patries. Une jour- née en France contre douze mois – depuis mars 2011 – de service mili- taire enAlgérie. D’après le ministère des Affaires étrangères français, ils sont 99% à opter pour la journée dé- fense et citoyenneté. Un choix pragmatique partagé aussi bien par ces jeunes que par leurs familles, pour qui la JDC n'est pas un réel engagement. «Pour mon père c’était évident de faire la JAPD! Il n’allait pas nous envoyer en Algérie pendant dix-huit mois, poursuit Sofiane, qui a toujours vécu en France. Il s’agit simplement d’une formalité administrative.»

« J

PREFERENCE POUR LA JDC

Le facteur de risque est souvent pris en compte au moment du choix:

«On m’a dit que le service militaire se déroulait dans des conditions la- mentables et il y a toujours un risque de terrorisme en Algérie», confie

Sofiane Taoug, 27 ans, de père algé- rien et de mère binationale. Né à

Arles, il a grandi enAlgérie et vit au- jourd’hui à Blida. C’est lors d’un court séjour en

France qu’il a décidé de faire sa JAPD en

2005.

L'accord algéro- français du 11 octo- bre 1983, toujours en vigueur au- jourd’hui, laisse le choix aux citoyens binationaux. Si cette jour- née citoyenne est réalisée, ils sont automatiquement dispensés de ser- vice militaire algérien et vice versa. Pour autant, la préférence pour la JDC ne remet pas en cause l’attache- ment à la nation algérienne. «S’il y avait eu un service militaire de même durée en France, j’aurais choisi l’Algérie», affirme Sofiane Agouni. Mais aujourd’hui le patrio- tisme n’est plus la seule motivation d’engagement pour les jeunes bina- tionaux. Pour les générations ac-

tuelles, celles qui n'ont pas connu la guerre d’indépendance, l'engage- ment national n'a pas le même sens que pour leurs parents. «Prendre la nationalité française

était un acte symbo- lique dans les an- nées 70-80, car la

guerre d’Algérie était relativement récente», confirme Elyamine Set- toul, chercheur en sociologie mili- taire à Sciences Po Paris. «Beaucoup de Franco-Algériens, environ 2000 ou 3000 jeunes, fai- saient leur service militaire en Algé- rie jusqu’à la fin des années 80. Et ça s’est tassé car ils se sont rendus compte qu’ils étaient plus Français qu’Algériens», poursuit-il. La question du service national al- gérien fait débat à cause de son coût, de sa durée et de son manque de pro- fessionnalisation. Elyamine Settoul y voit une remise en question qui s’ins- crit dans la tendance mondiale : «La

«Je ne suis pas très patriote»

notion de conflit est sur le déclin, ce n’est plus très à la mode de faire la guerre aujourd’hui», assure-t-il.

PAS BESOIN D’ARMÉE

Une observation partagée par Sofiane Taoug, qui ne considère pas l’engagement militaire comme un acte patriotique : «Si j’avais dû choi- sir entre deux services militaires équivalents en France et en Algérie, je n’en aurais choisi aucun: je ne suis pas très patriote. Et puis on n’est pas en guerre, on n’a pas be- soin d’avoir une armée.» Pour les jeunes binationaux, le sentiment pa- triotique ne se cantonne pas à un seul État: «On est dans un contexte de pluri-appartenance, souligne Elya- mine Settoul. On a des apparte- nances multiples, et beaucoup de jeunes vont dire qu’ils sont à la fois Français et Algériens. C’est une conséquence de la globalisation.»

MAGALI JUDITH ET LEÏLA SALHI

■ ■ M AGALI J UDITH ET L EÏLA S ALHI Sofiane agouni, 24 ans, a

Sofiane agouni, 24 ans, a préféré faire la JDC plutôt que dix-huit mois de service militaire en algérie. ©MAGALI JUDITH

PRénomS

DIntégRAtIon

Chaque prénom raconte une his- toire. L’histoire d’Ahmed, 28 ans, est celle d’un départ de l’Algérie pour la France il y a six ans. Et depuis un mois, Ahmed s’appelle Adam. «C’est un deuxième prénom pour moi. Tout le monde m’appelle comme ça ici.» En France, il existe, sur le formulaire de naturalisation, une case «francisation: oui / non». Un dossier déposé auprès du tribu- nal de grande instance permet aussi de changer aisément un pré- nom «à consonance étrangère». S’il a pris sa décision avant tout pour des raisons professionnelles, Adam a aussi voulu «atténuer le racisme» qu’il ressent indirecte- ment. Les Algériens sont très peu à changer de prénom. Ils le font pour contourner les discriminations, rompre avec une histoire familiale, ou simplement consacrer une iden- tité française. «Changer de prénom peut être une mise en conformité avec une histoire personnelle», ex- plique Baptiste Coulmont, socio- logue et auteur d’un rapport sur la question. Adam considère ainsi qu’il a «un côté francophone dans sa vie, sa culture». Et qu’il en va aussi d’un héritage, celui de son grand-père qui a combattu pour la France. Si le récit du jeune homme est apaisé, ça n’est pas le cas de tous. «C'est une procédure difficile psy- chologiquement. Les changements se font souvent en cachette, pour des raisons très personnelles», dé- taille Ali Hammoutene, avocat au barreau de Paris et de Tizi Ouzou. Après coup, la francisation se ré- vèle parfois être une souffrance. Les regrets mènent alors à une pro- cédure de «défrancisation», plus longue. Difficile de revenir sur un choix aux yeux de la justice fran- çaise… et de l’administration algé- rienne, auprès de qui la retrans- cription du prénom français est complexe. Avec un prénom français sur ses papiers, Adam redoute par- fois d’avoir à demander un visa pour son propre pays. Il confie:

«J’ai peur d'avoir fait le mauvais choix».

ANNE LECHVIEN

El Watan Week-end Supplément mai 2013

moment du choix

7

Un rencard si Dieu le veut

Ils ont entre 20 et 50 ans et sont d’origine algérienne. Encore célibataires, ils cherchent à tout prix un conjoint algérien. Pour trouver l’amour, ils se sont tournés vers les sites de rencontre maghrébins qui permettent de choisir le pays d’origine de son interlocuteur.

alam J’aime bien ton pro- fil et je désire faire ta connaissance Si c'est le

cas pour toi aussi, merci de donner

suite à ce message. Au plaisir de te

lire alors

une jeune Algérienne, Zidansson mise sur le chat d’Inchallah.com. Comme lui, ils sont plus de 5000 in- ternautes en France à se connecter chaque jour à la recherche de l’âme sœur. Se retrouver entre Algériens et partager les mêmes valeurs, c’est ce qui attire tant les utilisateurs d’Inchallah.com, Monbled.com ou encore Mektoub.fr. Zyneb a 27 ans. Elle est inscrite sur le site depuis plusieurs mois et cherche un homme algérien par res- pect pour ses parents. «Ma mère est malade, je ne peux pas la décevoir. Moi je m’en fiche, je souhaite juste qu’il soit musulman.» Zyneb aime- rait satisfaire sa mère, mais elle n’es- père pas grand chose des sites de rencontre. Il y a quelque temps, elle y a rencontré un jeune Algérien mais leur relation s’est vite terminée parce qu’il lui a demandé de choisir entre son travail et lui. «Je n’ai pas été jusqu’à bac +6 pour ne pas tra- vailler !», lance la jeune femme, ré- voltée.

MA VIE, MA PATRIE

Lol.» Pour rencontrer

« S

Aïcha, alias Manip2024 sur Inchallah.com, habite Montpellier et désire rencontrer un Algérien. Selon elle, il n’y aurait «presque que des Marocains» dans sa ville. «On est peut-être tous musulmans, mais par rapport à l’origine, les mentalités ne sont pas les mêmes.» Aïcha tient également compte de l’avenir dans son choix. Quand elle sera à la re-

traite, elle voudrait rentrer dans son pays de naissance. Alors, comment faire si son mari n’est pas algérien ? De toute façon, pour elle, la question ne se pose pas : «Un Algérien c’est moi, ma vie, mes odeurs, mes plats, ma mentalité, ma langue, ma patrie, mon passé…» Pour Beate Collet et Emmanuelle Santelli, sociologues, les sites de rencontre maghrébins rassurent parce que les utilisateurs peuvent y choisir le pays d’origine de leurs conquêtes. Dans Couples d’ici, pa- rents d’ailleurs, elles expliquent ce choix en soulignant la «socialisa- tion scolaire, amicale et média- tique» française de ces enfants d’immigrés. En même temps, elles rappellent que «leur éducation fa- miliale a été marquée par l’univers culturel et religieux de leurs pa- rents». La culture héritée de ses pa- rents, Aïcha souhaite désormais la partager avec son conjoint. Pourtant la jeune femme n’est pas dupe. Ses chances de trouver l’élu de son cœur sur le site sont faibles. «Il n’y a pas tant d’Algériens que ça, ils habitent tous dans le Nord.» Alors, cachée derrière son écran, elle surfe sur In- challah.com pour «passer le temps». Depuis qu’elle s’est ins- crite, elle a pris de la distance et perdu ses illusions. Pour Aïcha, les Algériens qu’elle contacte «cherchent tous des “plans cul”». Mais les parties de jambes en l’air sans lendemain, ça ne l’intéresse pas. La jeune femme préfère s’amuser «des poèmes ou demandes en mariage» que les usagers lui envoient.

LES PLUS BELLES

«Salam, ça va mademoiselle ? On peut discuter en tête à tête, front à front, yeux dans les yeux, nez à nez, bouche à bouche et c'est l'amour fou pour nous deux. In- challah mdr je suis dingue lol ! C'était juste un délire pour te ren- dre folle lol.» Certes Sami n’est pas Cyrano, mais il a compris que les femmes apprécient les bons mots. Omar, inscrit sur Monbled.com, préfère jouer la carte de l’humour. Pour une première approche, il se présente comme originaire de Ghazaouet, «là où les mecs sont chouettes». Moyen infaillible de briser la glace. Nabil, Sunnitetonique sur In- challah.com, n’est pas moins fa- rouche. Interrogé sur ses critères de

pas moins fa- rouche. Interrogé sur ses critères de choix, il ré- pond en toute honnêteté
pas moins fa- rouche. Interrogé sur ses critères de choix, il ré- pond en toute honnêteté

choix, il ré- pond en toute honnêteté : «Je cherche des Algé- riennes parce que c’est les plus belles». Pourtant, Nabil n’a pas une très haute opinion des sites de rencontre. «Ce genre de site est fait pour les complexés», affirme-t-il, même si lui ne se considère pas comme tel. «Dans mon cas, les femmes s’attachent trop vite, veulent le mariage trop tôt et c’est assez décevant.» À destination de la communauté maghrébine et musulmane, Inchallah.com, Mektoub.fr ou Monbled.com promettent à tous “Un mariage, si Dieu le veut”. En proposant de choisir le pays d’ori- gine des internautes, ils ont com- pris comment créer un cocon d’en-

tre soi au sein même du site, quitte

à rassembler la communauté ma-

ghrébine autour de l’islam. Et à ce jeu-là, rien n’est plus efficace que des émoticônes évocatrices. Reste

à savoir comment utiliser efficace- ment smileys en burqa, mini-mos- quée et chicha

JULIA DUMONT ET HORTENSE GÉRARD

mAKIng oF

Nadia-117 et Karim-0018 sont deux profils de jeunes franco-algériens que nous avons créés à l’oc- casion de ce reportage. Loin de mentir sur notre iden- tité, les messages que nous adressions aux profils d’Algériens révélaient notre projet : entrer en contact avec des Algériens souhaitant rencontrer des per- sonnes de même origine. Nous avons envoyé plus de 80 messages sur les deux profils. Mais, revers de la médaille, le profil de Nadia recevait plus de 60 visites et 30 messages par jour !

Pour le reportage, beaucoup de réponses à demi-mot :

«Mon intention première n'est pas de trouver une femme mais plus de tuer le temps à mes heures de bureau». Quelques insultes : «Tu joues la journaliste mais t’as peur. C’est moi qui joue avec toi. Tu es coincée surtout.» Et beau- coup de soupçons : «J’aime le journal El Watan, mais je doute que tu travailles chez eux. J’ai 33 ans, je suis d Alger». D’autres, et souvent par amitié pour El Watan, ont répondu avec sincérité. Merci à eux.

J. D ET H. G

répondu avec sincérité. Merci à eux. J. D ET H. G Parce que l’histoire, avant tout

Parce que l’histoire, avant tout celle de plusieurs destins, ne se lit pas, mais se vit. En donnant des visages à la schi- zophrénie infiltrée dans les rapports entre les deux rives, le

duo franco-algérien esquisse différentes trajectoires du choix de vie. Un itinéraire psychologique qui pousse à penser la rela- tion entre les deux pays en terme d’identité, de singularité, et pas seu- lement en terme de faits.

4 raisons de lire “Algersansmozart”

Alger sans Mozart est un roman à plusieurs voix. Louise, éternelle partisane de l’Algérie française, se laisse mourir depuis le départ de son mari. Autour d’elle, son jeune voisin Sofiane et son neveu Marc lui of- frent deux images radicalement différentes de la jeunesse de l’après- guerre. Quatre raisons de lire ce roman.

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Parce qu’à travers les trois voix principales, c’est un pays que l’on voit souffrir. Il y a d’ailleurs un “quatrième per-

sonnage” qui s’exprime, selon Jamil Rahmani: la ville d’Alger, qui crie la violence des changements qu’elle subit. La capitale souffre et c’est sur le visage de Louise, enfant de l’Algérie française, que les ravages s’écrivent.

Parce qu’il peut (et doit) se lire des deux côtés de la Mé- diterranée. Les parcours croisés des personnages forment

une peinture presque salvatrice pour nos deux pays, compte tenu de l’histoire qu’elle remue. La toile est complète et juste : d’un côté, l’Algérie contemporaine, tiraillée entre son passé et le besoin de se reconstruire. De l’autre, un Occident désireux de jouir pleinement de toutes ses libertés. Entre les deux, une Méditerranée qui peine à lier.

Parce que ce roman est un itinéraire, un voyage sur la route de l’apprentissage de la vie pour le jeune Sofiane, de l’ap-

préhension de la mort pour Louise, et de la (re)découverte, teintée de déception, de ses origines pour Marc, son neveu occidental. En ouvrant Alger sans Mozart, on accompagne les personnages sur le parcours sinueux de la découverte de soi. En fermant le livre, on lâche leurs mains avec le sentiment d’avoir avancé avec eux

CLAIRE DIGIACOMI

Alger sans Mozart, de Michel Canesi et Jamil Rahmani, Edition Naïve, 2012.

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moment du choix

El Watan Week-end Supplément mai 2013

Pierre Rabhi, la terre pour pays

Agriculteur, essayiste, philosophe, Pierre Rabhi est l’un des pionniers de l’agro-écologie. Né en Algérie,
Agriculteur, essayiste, philosophe,
Pierre Rabhi est l’un des pionniers
de l’agro-écologie.
Né en Algérie, c’est en France
qu’il s’est engagé en f aveur d’une terre
nourricière, à l’origine d’un nouveau
modèle de société. Itinéraire d’un sage devenu
pape de la décroissance, du Sahara à l’Ardèche.
Interview.
Pierre rabhi dans son verger de Montchamp en ardèche.
C hapeau de paille vissé sur la tête
et pantalon à bretelles, Pierre
Rabhi pousse sa brouette à tra-
vers le verger de sa ferme de
Montchamp, dans l’Ardèche. « Si
j’arrête de travailler mon jardin, je
meurs », confie l’homme de 75 ans
au regard toujours vif. La séquence
est extraite d’Au nom de la terre (1),
le documentaire qui vient de lui être
consacré. Le film retrace le parcours
de sa vie d’écologiste et d’huma-
niste, précurseur de l’agriculture bio-
logique et affranchi de toutes fron-
tières. « Je ne nie pas mes racines
algériennes, mais aujourd’hui je ne
me sens d’aucun pays. » C’est dans
les années quatre-vingt que Pierre
Rabhi, dont les traits du visage trans-
pirent un profond amour de la terre,
s’est construit une identité dans le
sérail de l’écologie. Son credo ?
L’agro-écologie. Le principe est sim-
ple : mieux se nourrir en améliorant
la fertilité du sol et faire du paysan
l’artisan du renouvellement de son
milieu naturel. Régénérer plutôt que
détruire, tel est le message de celui
qui est devenu le chantre d’une agri-
culture qui « prend en compte les cri-
tères de la nature ».
Son premier combat, c’est en
Ardèche qu’il décide de l’opérer. Ar-
rivé en France au début de la guerre
d’Algérie, il se retrouve d’abord en
errance à Paris et devient ouvrier
spécialisé. «J’ai pris connaissance
du microcosme de la société mo-
derne et ça ne m’intéressait pas », se
rappelle cet amoureux de la vie. Une
prise de conscience et une rencontre
avec sa femme Michèle, suffisent à
lui faire sauter le pas. Le pas vers la
terre, «peut-être grâce à la provi-
dence ». À son arrivée en pays ardé-
chois en 1961, Pierre Rabhi n’a pas
tous les outils en main. Vierge de
tout savoir agricole, il se lance dans
une formation pour acquérir les
rouages du métier et monter sa pro-
pre ferme. Elle sera l’origine de son
engagement. « J’ai été terrifié de
voir le nombre d’engrais et de pesti-
cides utilisés dans l’agriculture. On
était en train de déclarer la guerre à
la vie. »
AVOCAT DE LA TERRE
La vie avant tout. Celle de la terre
avant la sienne. «Mon itinéraire m’a
amené à une espèce
d’humanisme dans
qu’il décide de quitter son pays natal
en 1954.
Pierre Rabhi n’a pas pour autant
abandonné le continent africain. En
1981, au Burkina Faso, il expéri-
mente pour la première fois ses mé-
thodes d’agriculture biologique.
Dans la bande sahélienne, il lutte, à
l’aide de l’agro-écologie, contre le
phénomène d’hyperdésertification.
Le président du pays, Thomas San-
kara, lui propose même de devenir le
ministre du Développement durable
au Burkina Faso. Le paysan sans
frontières refuse mais
reste une dizaine
laquelle je m’im-
plique au travers
d’actions pour la
nature.» C’est pour-
tant bien l’Algérie,
sa première terre. Né
en 1938 à Kenadsa
d’une famille oa-
sienne, il découvre
la simplicité de la
vie, encore bien loin
de sa lutte agricole.
«À l’époque, la
seule chose qui
m’intéressait, c’était
«Je ne nie
pas mes
racines
algériennes,
mais
aujourd’hui,
je ne me sens
d’aucun
pays»
d’années à œuvrer sur
le sol burkinabé,
avant des initiatives
en Tunisie, au Maroc
ou en Palestine. L’Al-
gérie, il n’y retournera
que rarement: « Je
m’étais intéressé à la
zone kabyle pour y
lancer un programme
mais, à cause de l’in-
stabilité politique, ça
qu’il s’adresse à la conscience col-
lective. Ses amis, qui voient en lui
« un inspirateur qui réveille ce
qu’il y a de meilleur en
vous », ont pris le relais
au sein du Mouvement
Colibris.
Né en
2007 sous
l’impulsion
de Pierre
Rabhi, l’asso-
ciation souhaite
«inspirer, relier
et soutenir tous
ceux qui aspirent
à un nouveau
modèle de so-
ciété ». Le mou-
vement tient son
nom d’une lé-
gende que le pay-
san-philosophe
aime à relater et qui
semble, à elle seule,
résumer le combat
d’un homme. Un
jour, un immense in-
a
été avorté », té-
moigne le septuagé-
naire. En Afrique,
d’aller chaparder
des dattes dans les champs »,
s’amuse l’avocat de la terre. Le
monde occidental, celui contre le-
quel il luttera plus tard, le submerge
alors très vite. Pierre Rabhi est
confié par son père, un forgeron
aguerri, à un couple de Français
«pour acquérir les connaissances
du monde ».
De la religion musulmane à la re-
ligion chrétienne, de la tradition à la
modernité, le changement est radi-
cal. Et c’est sur un désaccord poli-
tique avec sa famille d’adoption
Pierre Rabhi transmet
son message : il faut être fier des
paysans car ils nourrissent la terre et
les hommes. « Même si on doit me
fusiller, je dis en conscience que
l’Afrique n’est pas pauvre. Son
continent est immensément riche de
réserves naturelles mais on les
souille avec les OGM», s’insurge
l’homme, devenu militant de la
cause altermondialiste.
cendie détruisit une
forêt devant des ani-
maux terrifiés et im-
puissants. Seul le petit coli-
bri s’activait, allant chercher
quelques gouttes d’eau dans son
bec pour les jeter sur le feu. Le
tatou, agacé par cette agitation déri-
soire, lui lança: « Colibri, tu es fou!
Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau
que tu vas éteindre le feu! » Et le co-
libri de lui répondre: « Je le sais,
mais je fais ma part. » ■■
ARIANE RIOU
ET ANTOINE VÉDEILHÉ
rassembler les hommes pour le
travail de la terre, le combat de
Pierre rabhi.
« JE FAIS MA PART »
Quand il ne laboure pas la terre,
c’est dans des cycles de conférences
(1) Sorti le 27 mars dans les
cinémas en France [voir page 30].
©NOUR FILMS
©NOUR FILMS

El Watan Week-end Supplément mai 2013

moment du choix

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Foot : d'espoirs en France à stars en Algérie

Ces dernières années, beaucoup de jeunes footballeurs nés en France ont préféré défendre les couleurs de l’Algérie. Une décision qui sonne avant tout comme un choix de carrière.

R yad Boudebouz est né à Colmar, Sofiane Feghouli à Levallois-Perret, Foued Kadir

à Martigues. Autant de joueurs sélectionnables en équipe de France et qui ont pourtant décidé de porter le maillot de l'Algérie. Choix du cœur? Choix sportif? «On ne peut pas le nier, les professionnels réfléchissent d'abord en termes d'opportunité, ex- plique Chérif Ghemmour, journaliste au magazine français So Foot. C'est toujours la possibilité d'embrasser une carrière internationale qui prime chez eux au moment de choisir.» Souvent soupçonnés d'opter pour l'Algérie à défaut d'avoir leurs chances en équipe de France, les joueurs concernés mettent en avant leur attachement au pays de leurs pa- rents. «C'était naturel pour moi de rejoindre les Verts, confiait Sofiane Feghouli au site Algérie360. C'est un rêve de gosse, l'Algérie a toujours été quelque chose de fort dans ma tête et dans mon cœur. Je l'ai dans le

sang.» Une ferveur nuancée par Mansour Loum, rédacteur en chef du site Afrik-foot : «Ceux qui met- tent en avant le choix du cœur jouent aussi sur la fibre patriotique du peu- ple algérien. On assiste parfois à de véritables opérations séduction.»

IMPATIENCE

Bien sûr, l’Algérie n'est pas le seul pays d'Afrique concerné par cette question des joueurs bi-nationaux : la Tunisie, le Maroc ou encore le Séné- gal sélectionnent eux aussi des joueurs qui ont grandi loin de chez eux. Passés par les centres de forma- tion français, retenus en équipes de France Jeunes, beaucoup n'ont pas la patience de voir s'ouvrir à eux les portes de l'équipe A. «Je les appelle la génération “tout, tout de suite”, dépeint Chérif Ghemmour. Il y a par- fois une part d'irrationnel dans leur choix. Il ne faut pas oublier qu'ils res- tent de très jeunes adultes.» Bien souvent, ce sont les instances natio-

nales elles-mêmes qui démarchent avec insistance les meilleurs foot- balleurs étrangers susceptibles de rejoindre leurs rangs. Comme le reconnaît un membre de la Fédéra- tion algérienne de football, «l'Algé- rie ne met pas assez l'accent sur la formation et préfère faire son mar- ché dans le championnat de France. C'est un peu la solution de facilité.» Dernier départ en date, celui de Ya- cine Brahimi. Après avoir longtemps soutenu qu'il souhaitait porter les couleurs de l'équipe de France, le jeune joueur de 23 ans, formé au Stade rennais, a honoré en mars der- nier sa première sélection avec l’Algérie. Dans un pays où le foot- ball est plus qu'une passion, les jeunes athlètes qui choisissent fina- lement de rejoindre les “Fennecs” sont traités comme des vedettes avant même d'avoir foulé le moindre carré de pelouse algérienne

THOMAS LECOMTE ET ANTOINE VÉDEILHÉ

Lors de ce match de coupe d’afrique des nations 2013, huit des onze joueurs titulaires
Lors de ce match de coupe d’afrique des nations 2013, huit des onze joueurs titulaires étaient nés en France.
©AFP
©AFP
©AFP

rachid Mekhloufi a été joueur professionnel de 1954 à 1970.

Rachidmekhloufi, footballeur de la libération nationale

Entre 1958 et 1962, l'équipe du Front de libération nationale (FLN) parcourait le monde pour promouvoir la cause de l'indépendance algérienne. Dans ses rangs, Rachid Mekhloufi, vedette de l'AS Saint-Étienne, attaquant de l’équipe de France et rebelle du football.

Quatorze avril 1958. À deux mois de la Coupe du monde en Suède, Rachid Mekhloufi, 22 ans, quitte

clandestinement la France, direction l'Italie. De là, le

jeune buteur de Saint-Étienne re- joint la Tunisie où d'autres foot- balleurs algériens se sont donné rendez-vous pour

former ce qui de- viendra plus tard le «onze de l'indépendance». Depuis quatre ans, l'Algérie est en guerre. Profondément politique, ce départ massif de joueurs profession- nels –internationaux français pour certains– provoque un véritable tollé dans l'Hexagone. «J'aurais pu jouer le Mondial avec l'équipe de France mais je n'ai pas hésité une seule seconde à partir, ne cesse d'ex- pliquer Rachid Mekhloufi, 76 ans aujourd'hui. On voulait faire réagir l'opinion publique.» Loin des pelouses européennes, l'ex-espoir du football français court la planète avec ses camarades révo- lutionnaires. URSS, Tchécoslova- quie, Nord Viêtnam et bon nombre des régimes en croisade contre le bloc occidental leur ouvrent grand les portes de leurs stades. À chaque

déplacement, les leaders des pays non-alignés se pressent pour ac-

cueillir les joueurs du FLN : le ma- réchal Tito les reçoit comme des am- bassadeurs, le

président Hô Chi Minh, lui, leur offre le petit-dé- jeuner. «Mais la rencontre qui m'a le plus marqué, c'est celle avec le

général vietna- mien Giap, confie Rachid Mekhloufi. Il m'a dit : “Vous venez de nous battre sur le terrain alors que nous avons battu l'armée française à Dien-Bien-Phu. C'est bon signe pour votre combat.”» Quatre-vingt-trois matches et 256 buts plus tard, la France et l'Algérie signent les accords d'Évian et met- tent fin à huit années de guerre. L'an- cien attaquant de Saint-Étienne de- mande alors personnellement la permission au président Ben Bella de rentrer en France, le sentiment du devoir accompli. «Je me souviens

d'une déclaration de Ferhat Abbas

qui affirmait que l'équipe du FLN

avait fait avancer la révolution de

dix ans», aime à rappeler Rachid

Mekhloufi le footballeur fellagha

THOMAS LECOMTE ET ANTOINE VÉDEILHÉ

«J’aurais pu jouer le Mondial avec l’équipe de France»

pu jouer le Mondial avec l’équipe de France» RYAD BOUDEBOUZ. Footballeur à Sochaux Je savais que

RYAD BOUDEBOUZ. Footballeur à Sochaux

Je savais que si un jour les Fennecs m’appelaient, j’irais sans hésiter

rêver. Quand j’ai intégré l’équipe de France des moins de 16 ans, j’ai même dit à un ami qui jouait avec moi que si un jour l’Algérie m’appe- lait, j’irais sans hésiter.

Mais c’était quand même une fierté de porter le maillot de l’équipe de France? Oui bien sûr, je ne dois pas le re- nier. Je suis franco-algérien donc j’étais content de jouer pour la France. D’ailleurs, c’était aussi une fierté pour mes parents.

Vous n’en avez pas assez que l’on vous dise que vous avez choisi l’équipe d’Algérie pour disputer la Coupe du monde en Afrique du Sud? Non, même pas. C’est normal de penser ça quand on est extérieur à la situation. Mais vous savez, quand on a 19 ans et que l’on choi- sit l’Algérie alors que l’entraîneur de l’équipe de France espoirs sou- haite nous sélectionner, c’est que que l’on rêve du maillot vert et de rien d’autre.

Comment les gens en Algérie ont réagi à votre choix? Il y a eu un emballement média- tique mais surtout une très forte réaction de la part des supporters. Quand un footballeur comme moi, qui a fait partie de l’équipe de France chez les Jeunes, choisit l’Algérie, la réaction là-bas est tout simplement extraordinaire. Tout le peuple est derrière toi et les gens t’aiment pour cette décision.

Comment s’est passée votre intégration chez les Fennecs? C’était facile! Des joueurs ont aidé à mon adaptation comme Karim Ziani que j’avais fréquenté lorsqu’il jouait à Sochaux. Je connaissais beaucoup de mecs de l’équipe à force de les avoir affron- tés: en France, quand on joue contre un autre Algérien, il y a forcément des affinités qui se créent.

Il n’y a pas d’animosité de la part des joueurs qui ont toujours vécu en Algérie? Non. Dans l’équipe d’Algérie, il

vécu en Algérie? Non. Dans l’équipe d’Algérie, il ryad Boudebouz ©THOMAS LECOMTE existe une super entente

ryad Boudebouz ©THOMAS LECOMTE

existe une super entente entre les lo- caux et ceux qui viennent d’Europe. Dans le vestiaire, personne ne cherche à savoir d’où tu viens. Nous les Algériens de France, on grandit avec la culture des pays du Maghreb qui reste très forte dans les familles

qui ont émigré. On a cette chance-là, les Arabes, d’avoir une forte identité.

Quels rapports entreteniez- vous chez vous avec l’Algérie? La culture algérienne était-elle très présente? Mes parents me parlaient souvent du pays. D’ailleurs, ma mère et ma grand-mère s’adressaient à nous en arabe. J’avais de l’Algérie l’image que m’en donnait ma famille. C’est souvent comme ça dans les quar- tiers, on grandit avec la culture de là- bas, du “bled” comme on dit.

Être algérien, qu’est-ce que cela représente pour vous au- jourd’hui? L’Algérie, c’est mes racines, le pays où mes parents ont grandi, la culture dans laquelle j’ai été élevé. Je ne perdrai jamais cette identité algé- rienne inculquée par mes parents car ils m’ont élevé comme eux l’ont été en Algérie

PROPOS RECUEILLIS PAR THOMAS LECOMTE ET ANTOINE VÉDEILHÉ

Né en France de parents originaires de Khenchela, Ryad Boudebouz est le meilleur footballeur al- gérien du championnat français. Après avoir porté à plusieurs reprises le maillot de l’équipe de France Jeunes, le ballon d’Or algérien 2011 a fait un choix: l’Algérie.

En février 2010, vous avez annoncé vouloir rejoindre la sélec- tion algérienne. Pourquoi ce choix? Je suis né en France mais j’ai tou- jours voulu jouer pour l’Algérie. Chacun grandit avec sa mentalité. Petit, j’avais des cassettes vidéo de Zidane et de Maradona, mais c’étaient celles des stars algériennes que je préférais regarder. Belloumi, Madjer, ces joueurs me faisaient

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moment du choix

El Watan Week-end Supplément mai 2013

Français à lavie, Algériens à la

Supplément mai 2013 Français à la vie , Algériens à la Plus de deux tiers des

Plus de deux tiers des Algériens de France se font rapatrier en Algérie au moment de leur mort. Les autres, de plus en plus nombreux, choisis- sent de se faire enterrer en France. Un choix souvent mûri de longue date, entre famille, religion et tradition.

A u cimetière de Roubaix, de lourdes croix en granite cou- rent le long de l’allée centrale.

À deux pas de là, des stèles frappées de l’étoile et du croissant rappellent que la commune compte aussi, de- puis 1994, ses carrés musulmans. Car en France, de plus en plus de Franco-Algériens font le choix de se faire inhumer sur place, même si la majorité privilégie encore le rapa- triement. « La génération des années cin- quante était celle des hommes venus seuls. Ils voulaient systématique- ment se faire enterrer en Algérie », explique Abdellah Hadid, directeur des pompes funèbres El Ouadjib, à Lille. Dans un premier temps, ce sont les harkis qui – par contrainte – se sont fait inhumer en France. Puis, à partir des années quatre-vingt, la tendance s’est confirmée avec le regroupement familial.

PRAGMATISME

Les raisons sont multiples. L’ar- gument religieux peut tenir. Pour Atmane Aggoun, sociologue et au- teur des Musulmans face à la mort en France, « l’islam recommande au

face à la mort en France , « l’islam recommande au Le cimetière de roubaix compte

Le cimetière de roubaix compte quatre carrés musulmans ©RÉMI BANET

défunt d’être enterré sur place et le plus rapidement possible ». Dans les

faits, les motivations sont plus prag- matiques. «Les gens choisissent la France parce qu’ils ont peur que personne en Algé-

rie ne vienne se re-

cueillir

Algérie coûte le même prix. Sauf à compter les billets d’avion des proches pour l’enterrement. «Mais en France, souligne Reda Ouahmed, il faut renouveler les concessions tous les trente

ans, et ça coûte

Ce qui en

rebute certains. «Les gens ont l’impression de laisser une dette derrière eux, et puis, en cas d’im-

cher. »

« Pour se mettre d’accord sur le pays d’inhumation, j’ai dû les faire voter à main levée»

sur

leur

tombe», estime

Reda

gérant des pompes funèbres Sounna à Roubaix. D’autres

font

dessein, comme une volonté de prendre racine en France, pour eux et leurs enfants. L’aspect financier est secondaire:

se faire inhumer en France ou en

à

Ouahmed,

ce

choix

payés, le corps peut finir par être sorti de terre», explique Abdellah Hadid. Conjugué au manque de place dans certains carrés musulmans, le

choix du rapatriement reste ancré dans la tradition. «Mon père est enterré là-bas, ma mère est enterrée là-bas, je serai enterré là-bas», tranche Mohammed Miloudi, prési- dent d’une “association de décès de Roubaix, qui s’occupe des dé- marches post-mortem. Comme lui, les premières générations d’immi- grés continuent d’entretenir le “mythe du retour”. Une façon, pour ceux qui ne sont pas rentrés en Algérie de leur vivant, de tenir leur promesse lors d’un dernier voyage.

RÉSISTER PAR LE CORPS

Pourtant, Reda Ouahmed assure que le rapatriement des corps est voué à disparaître « quand on

arrivera à la génération de ceux dont les grands-parents sont nés en France, d’ici vingt ans ou plus. » Un avis que ne partage pas Atmane Aggoun: «Nos enquêtes montrent que de plus en plus de gens entre 25 et 45 ans souhaitent se faire enter- rer en Algérie pour renier la France, terre qui ne les a pas res- pectés de leur vivant. C’est une ré- sistance par le corps.» Certains jeunes souhaitent aussi renouer avec un pays d’origine parfois mé- connu ou simplement se faire en- terrer avec leurs aïeux. Dans d’autres cas – mariages mixtes en première ligne – le mo- ment du choix résonne comme un puissant dilemme. «Il arrive par- fois qu’un conjoint français veuille que son époux algérien soit enterré en France mais que sa famille s’y oppose, ce qui complique le choix», explique Kaddour Zeggagh, à la tête d’une “associa- tion de décès” à Roubaix. Ces his- toires-là sont rares, mais sont symptomatiques de l’évolution de la société. «Une fois, j’ai facilité les démarches pour une Française qui voulait être enterrée en Algérie au côté de son mari», se souvient le Roubaisien. Pour éviter le conflit, des asso- ciations comme celle de Kaddour Zeggagh demandent dès le bulletin d’inscription de trancher entre la France et l’Algérie. La démarche s’est révélée utile. «J’ai déjà dû faire voter à main levée les mem- bres de la famille du défunt. Ils n’arrivaient pas à se mettre d’ac- cord sur le pays d’inhumation», raconte l’homme. Cette fois-là, pour une voix, la dépouille avait été envoyée en Algérie

RÉMI BANET ET ARIANE RIOU

traverser la mer pour continuer la lutte

Djamila Loukil, journaliste de 54 ans au quotidien Liberté à Oran et militante des droits de l’homme, a grandi entre la France et l’Algérie. Sa volonté de mener un combat pour plus de justice sociale l’a conduite à s’engager totalement pour le pays de ses parents.

«J’ai toujours été radicale dans mes choix.» La décision qui change sa vie, Djamila Loukil la prend à 25ans. Elle quitte cette France qui l’a vue grandir, partir, puis revenir. Désormais ce sera l’Algérie, rien que l’Algérie. Ballottée toute sa jeunesse entre ses deux origines, Djamila vit le dé- racinement, les questionnements et les va-et-vient des deux côtés de la Méditerranée. Elle peine à se posi- tionner. Mais dès l’adolescence, sa fibre militante commence à se déve- lopper. Et avec elle, l’amour pour l’Algérie. Il suffit d’échanger quelques mots avec cette quinquagénaire pour saisir ce qui l’anime. «Je suis devenue journaliste pour être un porte-voix des opprimés et je sentais que je de- vais mener ce combat ici, en Algé- rie.» Justice sociale, militantisme, droits de l’homme: derrière les sou- rires chaleureux, cette battante pèse avec gravité ces mots qui reviennent sans cesse, obsédants. Djamila passe une enfance paisi- ble à Mulhouse, où elle naît et gran- dit avec ses deux frères. Ses parents, tous deux Algériens et installés en France très jeunes, tiennent un ma-

gasin d’alimentation générale. Ils élèvent leurs enfants dans la culture française, mais Djamila se souvient de leur «nostalgie de l’Algérie et de l’idée omniprésente d’un retour au pays».

« EN LARMES »

Ce retour tant attendu se réalise l’année de ses 9ans. Idéalisé par ses parents, il est brutal pour Djamila. «J’étais en larmes. Je ne connaissais pas l’arabe, je n’avais aucun lien

avec ce pays. C’était très dur.» Après neuf ans à Oran,

la famille doit l’admettre: ce re- nouement avec leurs origines est un échec. La fa- mille éclate. Les frères partent d’abord, Djamila

les rejoint à Tou- louse à 18 ans. Cette découverte douloureuse de l’Algérie ne la rebute pourtant pas. Au contraire. «Ce premier contact m’a permis de nouer des liens avec la société algérienne et de me sentir concernée par tout ce qu’il y avait à faire dans ce pays.» La graine est

semée, il ne reste plus qu’à la cultiver. En fac d’histoire à Toulouse, Djamila baigne dans le milieu militant. Entre manifestations contre la répression du printemps berbère et distributions de tracts anti-FN, la jeune femme se nourrit d’auteurs révolutionnaires comme Antonio Gramsci et côtoie d’autres militants algériens. «Au fur et à mesure que je me construisais dans une démarche militante, mon côté algérien s’épanouissait.» Mais Djamila peine à se sentir acceptée en France avec ses deux histoires. «J’étais pourtant

bien intégrée, mais je ne me sentais en phase ni avec les jeunes Beurs ni avec les Français.» Dans les milieux engagés, elle a l’impression de devoir « jouer

l’immigrée de ser- vice bien intégrée » et regrette que sa «part algérienne ne soit jamais mise en avant». Djamila a 19 ans. Elle se défait de sa nationalité française et devient Al- gérienne. Elle prend conscience que son militantisme ne prendra tout son sens qu’en vivant en Algérie.

« Au fur et à mesure de ma démarche militante, mon côté algérien s’épanouissait »

©INSTITUT PANOS
©INSTITUT PANOS

Parmi les luttes de Djamila Loukil, celles pour les droits des femmes et des migrants .

«J’avais l’impression que la France ne pouvait pas me donner l’espace pour ça. L’Algérie était à recons- truire, alors que la France était déjà un pays en marche.»

« À LA MAISON »

Il ne reste plus qu’à sauter le pas. «C’est en rencontrant mon futur mari Kaddour, à 24 ans, que j’ai trouvé le courage de trancher défini- tivement.» Un an plus tard, elle quitte la France pour s’installer à Oran, où elle entame une carrière de journa- liste. Une forme d’engagement «par

le choix des articles et la manière de décrire une réalité sociale». Elle mi- lite en parallèle aux côtés de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme. Djamila a mis vingt-deux ans pour retourner quelques jours en France. Elle s’y est sentie «à la maison» mais n’a jamais regretté son choix. «Je suis Algérienne. Ma place est en Algérie.» Entre deux histoires, Dja- mila a tranché: ses convictions ont germé sur le sol français, elle s’épa- nouiront en terre algérienne

LAURIE WARMAN

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Regardez le documentaire l’Algérie, la France et nous sur icietlabas.com/bled

El Watan Week-end Supplément mai 2013

icietlabas.com/bled El Watan Week-end Supplément mai 2013 11 héritage Q UE RESTE-T-IL DE L’ALGÉRIE D’HIER ?

11

héritage

El Watan Week-end Supplément mai 2013 11 héritage Q UE RESTE-T-IL DE L’ALGÉRIE D’HIER ? SOUVENIRS
Q UE RESTE-T-IL DE L’ALGÉRIE D’HIER ? SOUVENIRS DE TRADITIONS, DE CULTURES, DE GUERRES. CES
Q UE RESTE-T-IL DE
L’ALGÉRIE D’HIER ?
SOUVENIRS DE
TRADITIONS, DE
CULTURES, DE GUERRES.
CES RÉCITS DE VIES,
TRANSMIS PAR UNE
GÉNÉRATION À LA
SUIVANTE, NOUS
OFFRENT UN REGARD
NOUVEAU SUR LE PASSÉ
ALGÉRIEN.
© MARIE BELOT

Documentaire en quête

Cinq ans après avoir réalisé deux documentaires sur l’Algérie, Allons enfants ! et L’Algérie, la France et nous, Hélène Kuhnmunch revient sur son expérience avec Inas, qui a participé aux deux projets.

H élène Kuhnmunch pose son sac, ôte sa veste, la dépose sur le dossier du siège. A l’autre

bout de la table, Inas. Cinq ans après leur première rencontre, les deux femmes se retrouvent dans la biblio- thèque d’un lycée de Colombes, en banlieue parisienne. C’est ici qu’Hé- lène Kuhnmunch, 38 ans, enseigne l’histoire et le français. C’est dans cette ville qu’Inas a étudié. Au- jourd’hui, elle a 18 ans, a arrêté ses études et recherche un emploi. Les deux femmes se sont rencontrées en 2008. L’enseignante voulait réaliser Allons enfants ! un documentaire sur le rapport des adolescents d’origine algérienne à leur identité. Inas est l’une des huit jeunes protagonistes. Elle est née en France, de père algé- rien et de mère marocaine. Hélène a grandi en Île-de-France, n’a aucun lien avec l’Algérie, n’y a jamais mis les pieds. L’enseignante voulait un film qui «ne raconte pas l’histoire de la guerre d’Algérie, mais plutôt celle des jeunes d’origine algé- rienne.» Quelques mois plus tard, Inas et certains de ses camarades passent de l’autre côté de la caméra pour tourner leur propre film: L’Al- gérie, la France et nous. En 1999, quand elle enseignait dans un autre établissement, Hélène a constaté un vif intérêt de ses élèves

pour la guerre d’Algérie. Au mo- ment d’aborder la question de l’inté- gration, ces derniers ont établi un classement ethnique des difficultés d’assimilation. «Au premier rang de cet anti-palmarès, on trouverait les élèves d’origine algérienne.»

«ILLÉGITIMES»

Elle sent alors quelque chose de «confusément conflictuel». «Ils avaient une vision très stigmatisée d’eux-mêmes.» Pour elle, le tabou colonial a induit chez les jeunes Al- gériens le sentiment d’être «illégi- times». Sept ans plus tard, à Co- lombes, Hélène franchit un nouveau pas et se lance dans la réalisation du documentaire. Pour Inas, le chemi- nement a été moins long. Elle a en- tendu parler du film au centre cultu- rel et social des Fossés-Jean à Colombes, partenaire du projet. «Une personne du centre m’a parlé du documentaire. J’ai entendu le mot “Algérie”, et j’ai dit oui, sans hésiter.» Pour Hélène Kuhnmunch, la guerre d’Algérie, son enseigne- ment en France et le rapport des Al- gériens à la France n’est «pas [son] cheval de bataille». Elle a déjà d’au- tres documentaires en préparation. Ce qu’elle souhaitait, c’était «éveil- ler des interrogations chez ces jeunes d’origine algérienne, favori-

chez ces jeunes d’origine algérienne, favori- Inas se rend en algérie avec sa famille tous les

Inas se rend en algérie avec sa famille tous les deux ans. Hélène n’y a jamais mis les

pieds. © WENYAN HU

ser le dialogue entre les généra- tions.» Leurs retrouvailles dans cette bibliothèque sont l’occasion de re- venir sur ce que cette expérience leur a apporté. Pour Inas, tourner dans Allons enfants! et réaliser L’Algérie, la France et nous ont été l’occasion de briser un tabou. «Cela m’a pous- sée à poser des questions à mon père. Avant de faire le film, je ne connaissais pas vraiment l’histoire de la décolonisation, je l’ai décou- verte pendant le tournage.» Hélène Kuhnmunch tend l’oreille, pose ses coudes sur la table et son menton dans ses mains. Comme dans le do- cumentaire, on assiste à un échange entre l’enseignante et la jeune femme.

ÉCHANGE

«— Qu’est-ce que cela t’a fait de découvrir cette histoire ?

— Je suis énervée de ce qui a été

fait, mais s’excuser ne changera

rien. Les générations d’aujourd’hui ne sont pas responsables.

— Et dans ta relation à l’identité

française, comment ça se passe ?

— Pour ce qui est des papiers, je

suis plus Française qu’Algérienne, mais dans mon cœur, c’est l’Algérie que je préfère. Ça ne me dérangerait pas de m’installer en Algérie. Ici, je ne trouve pas ma place.» Hélène Kuhnmunch se redresse sur sa chaise, elle arbore un sourire de satisfaction, l’échange lui permet d’ouvrir sur une considération plus générale. «C’est une réaction nor- male, face à une société qui rejette les jeunes d’origine algérienne comme Inas. Ils rejouent le conflit franco-algérien. Leur situation dans les cités leur donne le sentiment que les Français les rejettent.» Quand Inas rentrait du tournage le soir, elle prenait le temps de discuter de l’Algérie avec son père. Elle l’in- terrogeait. Sur la guerre, son départ, sa vie sur place. «Une fois, il n’a pas su répondre à l’une de mes questions. Alors il a pris le téléphone, et a appelé son père, qui vit toujours en Algérie.»

Hélène s’en réjouit, pari réussi

ANGÉLIQUE FORGET ET WENYAN HU

Le pont Saint-Michel, à Paris, lieu de mémoire du 17 octobre 1961. © SYLVAIN MOREAU

Le pont Saint-Michel, à Paris, lieu de mémoire du 17 octobre 1961. © SYLVAIN MOREAU

massacre de 1961 : la douleur s’atténue mais ne s’efface pas

Longtemps oublié des manuels scolaires français, le 17 octobre 1961 est commémoré chaque année par la communauté algérienne. Une manière d’entretenir le souvenir pour définitivement tourner la page.

«Je suis allée à Paris avec des amis pour les manifestations du 17 octobre. On avait été avertis de la tenue de cette manifestation par le FLN, se souvient Zora, une immigrée algérienne. Ce ne sont pas de bons

souvenirs, avec tous les coups de crosse que l’on a reçus. Les femmes étaient devant et les hommes derrière. Je ne sais pas pourquoi, peut-être

pour éviter que la police ne frappe » Sous la pluie, la marche pacifique se

termine en carnage. Les différents cortèges sont stoppés. Des coups pleuvent, des corps sont jetés dans la Seine. Le lendemain, le préfet de Paris, Maurice Papon, fait état d’un bilan de trois morts. Bien en deçà d’un chiffre sur lequel les historiens ne sont toujours pas d’accordn, vraiant de 30 à 393 victimes.

MÉMOIRE FAMILIALE

«Avec mes enfants, je n’en parle pas. Avec mes neveux, oui, un peu. Quand ils demandent, on leur ex- plique, mais on ne s’étale pas sur le sujet», indique Zora. Son amie Fa- tima, 65 années passées dans la ban- lieue lilloise, confirme. Elle, qui a « beaucoup discuté avec son père», transmet aujourd’hui cette mémoire à ses enfants avec parcimonie. «Avec ma fille de 25 ans, on en a parlé sans plus. Je crois que les jeunes de la troi- sième génération se disent: “C’est bon, on en a assez entendu parler”. Pour eux, c’est de l’histoire.» Ne pas oublier, c’est justement le travail de la journaliste Samia Mes-

saoudi. Avec son association Au nom de la Mémoire, elle s’applique à lever le voile sur ce jour tragique. «Ce n’est pas que l’affaire de l’Algérie. C’est une affaire commune. Il faut dire les choses, dire la vérité. Le sa- voir est important, la repentance, non.» Sa détermination a eu raison du silence de la classe politique fran- çaise. Le déplacement de son asso- ciation à Bordeaux, en 1998, lors du procès de Maurice Papon, a permis d’obtenir la publication de nouvelles informations. Une première étape. «Ce procès a permis d’ouvrir tous les tiroirs, de compléter lepuzzle, ex- plique Fatima. On avance, bien sûr qu’on avance.» Le combat de Samia Messaoudi ne s’est pas arrêté là. Après la pose d’une plaque commé- morative sur le pont Saint-Michel, en 2001 à Paris, elle a obtenu de Fran- çois Hollande le 17 octobre dernier, avec l’aide de trois autres associa- tions, qu’il reconnaisse l’implication de la France dans cette répression. Une reconnaissance qui ne fait pas tout, mais qui annonce une progres- sion dans les relations franco-algé- riennes. «La reconnaissance, c’est déjà un petit pas. Pour se tourner vers l’avenir, il faut d’abord crever l’abcès, indique Aliane, fille d’immi- grés algériens. L’Allemagne et la France ont tourné la page et tout se passe bien entre eux aujourd’hui; on veut la même chose entre l’Algérie et la France.»

SYLVAIN MOREAU ET MARIA PASQUET

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héritage

El Watan Week-end Supplément

mai 2013

Danslesbagagesdesartistesalgériens

Raconter ou se souvenir ? Des artistes algériens, d’Alger, de Marseille ou de Londres, s’inscrivent dans la mémoire et le moment présent pour dire l’Algérie, et surtout, leur rapport au pays.

«E n dessinant Alger, je fais

ressurgir ce qui n’est plus

cette dernière, il établit un parallèle entre un village français tourné vers

l’agriculture bio et la protection de la nature, et un site du désert algérien irradié à vie par les essais nucléaires français de 1962. Peintures, photo- graphies et vidéos se mêlent sur fond d’archives poignantes pour montrer la réalité politique des rapports entre France et Algérie. Objectif: faire émerger un autre lan-

gage, «comme une thérapie.» Replonger dans l’histoire pour ra- conter des histoires, c’est aussi ce qu’expé- rimente l’artiste Zineb Sedira, qui a long- temps partagé sa vie entre la France et l’Al- gérie, et réside désor- mais à Londres. Dans

Transmettre en abyme, exposé dans le cadre de Marseille capitale de la culture 2013, l’artiste algérienne présente des archives de Marcel Baudelaire, photographe marseillais obsédé par les entrées et sorties de bateaux du port de la cité phocéenne, dont les clichés ont été pris entre 1935 et 1986. Dans Gar- dienne d’images (2010), elle avait opéré le même travail avec Moha- med Kouaci, un résistant qui a pho- tographié la guerre d’Algérie. Zineb fixe des images et des paroles sur ses pellicules. Elle tient à la transmis- sion orale: «Cela renvoie à ma pro- pre expérience en tant qu’artiste

là, ce qui est en moi. Je re-

crée ma mémoire par le dessin. Le dessin, c’est ce qui reste quand on a tout oublié.» À travers cette quête de mémoire individuelle, le dessinateur Kamel Khelif ancre son récit dans

une histoire collective, celle de l’Al- gérie. En utilisant d’autres médiums que les mots, les ar-

tistes algériens prennent part à la transmission d’un héritage culturel, presque incons- ciemment. Ammar

Bouras est plasti-

cien

Alger:«Je ne parle- rai jamais au nom des Algériens ou de

l’Algérie. Beaucoup de critiques d’art disent que je suis impliqué dans mon quotidien et dans ma société. Ce dont parle forcément mon travail. Mais je suis avant tout un artiste situé dans un espace et un temps.»

«UNETHÉRAPIE»

Contrairement à Kamel Khelif, cet artiste ne se cherche pas dans les méandres d’Alger mais livre son in- terprétation de la guerre d’Algérie en travaillant de vieilles images dans des vidéos très contemporaines comme Serment (2007) et 24°3’55’’N, 5°3’23’’E (2012). Dans

«Je pense qu’il faut faire avec son passé pour mieux savoir où on met les pieds aujourd’hui et demain»

et

vit

à

où on met les pieds aujourd’hui et demain» et vit à Zineb Sedira a travaillé avec

Zineb Sedira a travaillé avec la galerie Detaille pour l’oeuvre Transmettre en abyme

© MARIE BELOT

les

vies

de

mina

Parents résistants au sein du FLN, naissance sous une fausse identité, exil forcé en France. Si Mina écrivait ses mémoires, on pourrait croire qu’il s’agit d’un roman. à 52 ans, cette Algérienne de Marseille revient sur son parcours atypique.

Algérienne de Marseille revient sur son parcours atypique. Kamel Khelif : «Parfois je ne sais plus

Kamel Khelif : «Parfois je ne sais plus si ce que je rêve et ce que je vis sont une même chose» © MARIE BELOT

mais aussi en tant que fille et petite- fille d’Algériens qui, à défaut de sa- voir lire et écrire, racontaient des histoires.»

TRANSMISSION

C’est en devenant mère que Zineb Sedira a pris conscience de son rôle d’artiste dans la transmission de la mémoire de son pays: « Je me suis demandée comment j’allais trans- mettre mes origines algériennes et mon identité française à mes enfants nés en Angleterre. L’histoire, la pré- servation du souvenir, la fragilité de la conservation, sont des thèmes ré- currents dans mes œuvres.» Kamel Khelif partage cette volonté de trans- mettre le passé pour mieux vivre son présent. Débarqué au port de Mar- seille à l’hiver 1964, il connaît alors la misère et la boue dans le bidon- ville de Sainte-Marthe, au nord de la cité phocéenne. Dans son album Premier Hiver (2012), il montre une réalité oubliée de l’histoire de France: «Le bidonville est une des rares constructions qui n’a pas de fondation, de mémoire. De plus, il représente une partie honteuse de

«Mes parents étaient terroristes de guerre, comme on le disait avant.» En versant son thé face au port de Marseille, Mina revient se- reinement sur l’épisode du 25 août 1958. Celui de l’attentat contre la raffinerie de Mourepiane à Mar- seille. Parmi les organisateurs, ses parents, membres de laWilaya7. Aujourd’hui, Mina vit dans la cité phocéenne, non loin de là où ses pa- rents ont tout fait pour que l’on parle du combat des Algériens pour l’in- dépendance. Elle n’a pas hérité de cette même fibre militante au quotidien mais a bel et bien le cœur de l’autre côté de la Méditerranée:«Je ne suis pas dans la même situation, mais si l’Al- gérie était colonisée de nouveau, je

l’histoire difficile à raconter. Je pense qu’il faut faire avec son passé pour mieux savoir où on met les pieds aujourd’hui et demain.»

IDENTITÉ REFUSÉE

Un point de vue que ne partage pas l’artiste contemporaine Amina Menia. La jeune Algéroise préfère raconter son présent plutôt que son passé. «Contrairement à Zineb, la mémoire et l’histoire ne sont pas des préoccupations fondamentales pour moi.» Actuellement en résidence dans la galerie Art-Cade à Marseille, la jeune designer travaille sur les tra- vaux de l’architecte Fernand Pouillon, et sa contribution au patri- moine commun de Marseille et d’Alger, entre convergences et rup- tures. Alger est la ville qui l’a vue naître et dans laquelle elle réside en- core aujourd’hui, en plein quartier mythique de Bab El Oued: «Cette ville est une métaphore de moi- même, c’est quelqu’un que j’aime comme un ami.» Mais si elle cherche à raconter sa ville à travers l’architecture, Amina Menia se dé- fend de porter la parole d’un peuple

ferais comme eux, je prendrais les armes.»

GUERRE

«Mon père a été condamné à mort avec ordre de tirer à vue.» Mina le dit sans broncher, fière de l’engagement de son père pendant la guerre d’Algérie. Des anecdotes, elle en connaît des dizaines sur l’histoire de ses parents. Lui mineur en Moselle. Elle, athlète de haut niveau. Lui, né en Kabylie. Elle à Blida. Ils s’engagent ensem- ble à Paris pour la libération de leur pays dans l’organisation spéciale de la Fédération de France du FLN qui alimente le maquis en armes et faux papiers, organise des actions d’éclat et des sabotages.

à travers ses créations: «J’ai envie

qu’on soit indifférent à mes identités

de femme, musulmane, africaine, al- gérienne. J’ai envie d’être regardée comme une artiste qui ramène son imaginaire, son univers dans ses œu- vres.»

MARIE BELOT ET ANAÏS BOUITCHA

Leur actu:

Ammar Bouras: installation 24°3’55’’N, 5°3’23’’E, actuelle- ment à l’espace culturel de l’université de Lille 1.

Amina Menia : en résidence à la galerie Art-cade, Galerie des Grands Bains Douches de la Plaine à Marseille.

Kamel Khelif: l’album Pre- mier hiver (septembre 2012)

Zineb Sedira : Transmettre en abyme, exposition Ici, ailleurs, Marseille-Provence 2013.

«Mes parents se cachaient dans les beaux quartiers de Paris pour ne pas être repérés», relate Mina. Ils ont eu leur premier fils est né en Al- lemagne. «Moi, je suis née en Suisse sous une fausse identité en 1961. J’ai été mise en pouponnière pen- dant que mes parents continuaient à bouger. Mais je ne m’en souviens pas», raconte Mina en souriant.

EXIL

En 1962, la famille rentre à Alger

où la petite fille grandit et fait ses études en “bibliothéconomie” Mais

à 32 ans, la jeune femme doit quitter

l’Algérie. À contrecœur. «J’ai reçu des menaces de mort. J’étais res- ponsable des archives à la télévision algérienne dans les années 1990, à

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Les deux petites filles discutent de leurs grands-mères sur icietlabas.com/bled

héritage 13

El Watan Week-end Supplément mai 2013

héritage 1 3 El Watan Week-end Supplément mai 2013 Deux grands-mères, un pays, deux récits Il

Deux grands-mères, un pays, deux récits

Il y a cinquante ans, Kakou et Annie vivaient en Algérie. L’une mariée à un membre du FLN, l’autre à un militaire français. Deux mondes sans contact. Leurs histoires ne se croisent que deux générations plus tard par l’amitié qui lie Aude et Leïla, leurs petites-filles.

A ude et Leïla ont 21 ans. Amies depuis l’école primaire, elles étudient dans de

grandes écoles en France. Aude est française, Leïla a la double nationalité. Les jeunes

femmes partagent un lien fort avec l’Algérie :

à leur âge, leurs grands-mères y vi-

vaient. Même cinquante ans après, la guerre d’Algérie trouve une ré- sonance particulière dans leurs fa- milles. Pour Leïla, « il suffit d’entendre “Algérie” à la radio pour qu’on entame des discussions passion- nées. Ma famille est très attachée

au pays, ils veulent que l’on re- connaisse la valeur de leur sacri- fice.» Aude, elle, ne connaît pas vraiment ce pays, «parce que [son] grand-père n’en parle pas. Il y a peut-être une part d’amertume vis-à-vis de l’action de la France.» En 1960, Annie, la grand-mère d’Aude, ar- rive en Algérie. Cette Bretonne originaire de Corlay vient d’épouser son amour de jeunesse, l’officier Claude Morin. Et elle le suit à Tiaret, où il est affecté. Kakou Benbouriche, la grand- mère de Leïla, vient de perdre son mari, fusillé par l’armée française. Mohand Amokrane Be- narab était militant du Front de Libération Na- tional (FLN) depuis 1956. Cet engagement coûte à Kakou un an de prison, à Bordem, en Kabylie. La jeune femme de 19 ans vit alors confinée en cellule avec une vingtaine de com- pagnes de maquisards.

Elle débute sa vie de femme dans la peur, au

son des mitraillettes et des cris d’hommes que l’on torture. Loin de ces drames, Annie décou- vre avec émerveillement l’Algérie, ses cou- tumes, sa culture. «C’était comme sa lune de miel!», sourit Aude. Ses

souvenirs sont sensoriels :

le goût des poivrons, l’odeur de la cuisine Lorsqu’Annie évoque cette époque, elle parle d’exotisme car elle ignore tout de la guerre : « mon grand-père n’a jamais parlé de ce qu’il se pas- sait», indique Aude. Annie se balade dans les

rues de Tiaret avec des femmes de militaires, fréquente les bonnes maisons pieds-noirs, va

«Une vie insou-

au restaurant avec son mari ciante, elle le dit elle-même.»

ÉPOUSES

En évoquant la vie de leurs grands-mères à 21 ans, Leïla et Aude réalisent le gouffre qui les sépare de leurs aînées. «À leur époque, on ne se fréquentait pas si l’on ne venait pas du même milieu», analyse la Franco-Algérienne. Elles estiment aussi avoir été traitées sur un pied d’égalité à l’école et dans la société. «Les seuls Français que ma grand-mère avait vus étaient les soldats, pendant des rafles ou des exécutions», précise de son côté Leïla. Quand Kakou quitte la prison en 1960, elle part se ca- cher à Bougaa, puis à Sétif. C’est là qu’elle aperçoit pour la première fois un couple de co- lons, chez le médecin. «Ils s’embrassaient en public. Elle a été choquée par la tenue de la femme, “toute maigre” comme elle dit, avec une robe cintrée et des talons hauts !», s’amuse Leïla. Cette femme, c’était peut-être Annie Morin. Malgré des vies différentes, Annie et Kakou ont toutes deux passé une jeunesse empreinte de traditions, sans s’éloigner de leur rôle de femme mariée. «Elles ne se seraient jamais autorisé une opinion personnelle sur la guerre», précise Aude. À Sétif, Kakou ne sort jamais de la maison. Annie est plus libre et ob- tient même un emploi de secrétaire à la sous- préfecture de Biskra en 1961. Mais elle dé- chante rapidement: son mari la dissuade de continuer à travailler en France.

«À leur époque, on ne se fréquentait pas

si l’on ne venait pas du même

milieu»

fréquentait pas si l’on ne venait pas du même milieu» Kakou Benbouriche, 1956. © PHOTO D’ARCHIVE

Kakou Benbouriche, 1956. © PHOTO D’ARCHIVE

INDÉPENDANTES

Le couple rentre en Bretagne en mai 1962, après la guerre. Rapidement, Claude Morin est affecté à Dinan et Annie tombe enceinte. Ce bébé, c’est Anne-Laure, la mère d’Aude. Pour Kakou aussi, la fin de la guerre marque un tournant. Elle se remarie avec un Algérien qui travaille en France, accouche de sa première fille, Nasséra, la mère de Leïla. En 1964, la fa-

fille, Nasséra, la mère de Leïla. En 1964, la fa- annie Morin et son mari Claude

annie Morin et son mari Claude en 1960 près de Tiaret ©PHOTO D’ARCHIVE

mille Benbouriche s’installe à Paris. «Mes grands-parents ont eu le trajet classique des Algériens qui arrivent en France, extrêmement pauvres pendant leurs 10-15 premières an- nées», explique Leïla. «S’il y avait une guerre, on s’engagerait personnellement, pas en tant que femme de combattant», expliquent les jeunes femmes. Car au fond, la différence entre elles et leurs grands-mères, c’est l’indé- pendance. Plus dévouées à leurs études qu’à la recherche d’un mari, plus détachées des tradi- tions. Plus ambitieuses? Sans doute. Leïla confirme : «En Algérie, je suis perçue comme

Française:c’est beaucoup plus difficile pour mes cousines de continuer leurs études et de sortir librement de la maison.» L’expérience de la guerre a changé Kakou et Annie. Aujourd’hui, les deux familles s’af- franchissent pas à pas de l’histoire, se rappro- chent grâce à l’amitié de Leïla et Aude. Les deux amies concluent en chœur: «Nos familles nous ont acceptées et accueillies l’une l’autre malgré des passés très différents»

PAUL GUYONNET ET AUDE VILLIERS-MORIAMÉ

cette période où les islamistes ciblaient les intellectuels. En 1993, quand des collègues et mon directeur ont été as- sassinés, j’ai quitté le pays.» Elle part alors, comme en vacances, pour quelques jours, sans bagages. Une fois à Paris, un comité de soutien aux intellectuels algériens lui déconseille de rentrer. Plusieurs fois. Mina restera trois ans.

NOSTALGIE

Elle n’a qu’un regret:celui d’avoir eu plus de difficultés à régulariser sa si- tuation que les islamistes au statut de réfugiés politiques. «Heureusement, je n’étais pas seule, on était des milliers à être partis». En 1997, elle quitte la capitale pour Marseille où elle retrouve un peu de sa mer et de soleil.

Après avoir été salariée plusieurs années, Mina reprend Le son d’Orient. Un salon de thé et magasin d’instru- ments. Elle y replonge dans sa langue, sa musique. Mina a l’air heureuse quand elle nous parle de sa madeleine de Proust:

«L’Algérie me manque comme l’en- fance peut manquer à partir d’un cer- tain âge. J’ai surtout la nostalgie des fêtes familiales dans notre maison d’Alger avec toute la tribu.» Les sirènes des ferries retentissent pendant l’entretien et rappellent à Mina ses départs annuels pour son pays. Elle retourne voir sa mère et observe les évolutions de sa terre d’origine: «L’Al- gérie a changé. Ou bien c’est moi. Je crois que ma façon de vivre ne cadre plus avec le pays. J’ai loupé vingt ans.

Je me demande parfois si je pourrais rentrer mais j’ai l’impression de ne plus parler la même langue.» Aujourd’hui, elle se sent quand même algérienne avant tout. Et plus marseillaise que française: «Cette ville est en miroir avec Alger. On retrouve Alger dans Marseille et Marseille dans Alger. C’est vivant, et puis il y a la mer, la même que celle que je voyais depuis ma maison», dit-elle les yeux tournés vers la Méditerranée. Perte de repères, d’identité parfois. Vingt ans en France et Mina n’est pas Française malgré sa récente demande. Son combat est différent de celui de ses parents, mais elle espère obtenir bientôt son arme à elle : son droit de vote

MARIE BELOT

arme à elle : son droit de vote ■ ■ M ARIE B ELOT Mina, 5

Mina, 5 ans, à Hydra, un quartier d’alger © PHOTO D’ARCHIVE

sur le net
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sur le net 14 Découvrez en infographie comment la langue se transmet dans la famille d’Hadra

Découvrez en infographie comment la langue se transmet dans la famille d’Hadra sur icietlabas.com/2pays

El Watan Week-end Supplément mai 2013

double culture

S I HIER, LA DOUBLE CULTURE POUVAIT ÊTRE CONSIDÉRÉE COMME UN HANDICAP, ELLE EST DÉSORMAIS
S I HIER, LA DOUBLE CULTURE
POUVAIT ÊTRE CONSIDÉRÉE COMME
UN HANDICAP, ELLE EST DÉSORMAIS
ASSUMÉE PAR BEAUCOUP DE FRANÇAIS
D’ORIGINE ALGÉRIENNE. REVENDIQUÉE
OU MISE DE CÔTÉ, ELLE RESTE UN PONT
ENTRE DEUX PAYS, DEUX IDENTITÉS.
AU MARCHÉ DE WAZEMMES À LILLE. © GARANCE PARDIGON

le dilemme amoureux des musulmanes

En France, rares sont les femmes algériennes, ou d’origine, qui épousent un Fran- çais non-musulman. En plus de l’interdit religieux, la pression familiale pèse sur ces couples.

Q uand je lui ai annoncé, à 20 ans, que j’étais en cou- ple avec un Français, ma

mère a réagi très violemment. À cause de la colonisation, elle rejetait totalement les Français.» Nadia*, 57 ans, a grandi en France dans une famille algérienne immigrée. Sa re- lation avec ses parents s’est amélio- rée quand son couple s’est brisé, même si son père ne le lui a jamais vraiment pardonné. À Roubaix (Nord), où elle vit, la pression de la communauté algérienne est forte. Si une femme musulmane veut se ma- rier avec un Français, «elle ferait mieux de quitter la ville».

INTERDIT

«

Karima, éducatrice spécialisée de 47 ans, n’a pas connu toutes ces diffi- cultés. Arrivée en France encore bébé pour recevoir des soins, elle a tou- jours vécu loin de sa famille, restée en Algérie. «Depuis quatre ans, je suis en couple avec un Français. Mais comme mes parents vivent à distance, je ne ressens pas le poids du regard social.» Nadia, comme Karima, n’avait pas vraiment envisagé d’épouser un maghrébin:«Petite fille, je me voyais plutôt tomber amoureuse d’un Français.» De nombreuses femmes font le choix de ne pas se marier, comme Nadia et Karima. Mariage ou concu- binage, ces couples mixtes constituent quand même pour la famille algé- rienne une “trahison sociale” (3). Bruno Laffort, sociologue, explique cette expression: «En quittant leur pays, les familles immigrées estiment avoir déjà beaucoup perdu; elles vou- draient au moins sauver leur culture.»

TRANSMISSION

Dans la société algérienne, patriar- cale, le père transmet la religion. En laissant leur fille épouser un non-mu- sulman, les parents acceptent donc implicitement que leurs petits-enfants ne soient pas eux aussi musulmans. D’après la sociologue Amélie Puze- nat, qu’ils soient français ou algé- riens, les parents acceptent plus faci- lement l’union mixte de leur fils que de leur fille: «Les femmes sont per- çues comme les gardiennes de la continuité sociale, surtout en situa-

tion migratoire.» Une Algérienne musulmane qui désire épouser un Français d’une autre confession doit donc faire un choix: renoncer au ma- riage religieux ou inviter son conjoint à se convertir. Dans sa mosquée de Saint-Fons (Lyon), le recteur Laid Bendidi dénombre de plus en plus de conversions en vue d’un mariage mixte. «Pour épouser une musul- mane, se convertir n’est pas une obli- gation légale mais morale.»

ÉVOLUTIONS

Nadia observe qu’à Roubaix les 15-25 ans d’origine maghrébine se sont radicalisés sur la question de l’union mixte. «J’ai l’impression qu’on acceptait mieux ces couples dans les années 1970 à 2000. » L’in- transigeance des frères et sœurs rem- place aujourd’hui celle des parents, alors qu’en Algérie les textes peu- vent s’adapter aux évolutions de la société. En 2005, le Code de la fa- mille a limité la polygamie et ré- formé la garde des enfants. Moussa Abou Ramadan, professeur de droit musulman à l’université de Stras- bourg, estime que «rien n’empêche le pouvoir politique de revenir sur l’interprétation des textes sacrés». En Tunisie, par exemple, le mariage d’une musulmane avec un non-mu- sulman n’est pas interdit. Dans les années à venir, on peut s’attendre à voir de plus en plus de couples unissant des Algériennes à des Français. Pour Bruno Laffort, la cause serait avant tout migra- toire:«Aujourd’hui, plus de la moitié des migrants algériens sont des mi- grantes ! Elles ont majoritairement moins de 30 ans, sont célibataires et en quête d’émancipation.»

ANAÏS BROSSEAU, MARIE JOLLY, ET MÉLINÉE LE PRIOL

Le droit musulman classique (ou Fiqh) interdit aux femmes d’épouser un non-musulman, tandis que l’homme peut épouser une femme juive ou chrétienne. En Algérie, le Code de la famille respecte cette règle, qui ne s’applique pas dans les États laïques comme la France. La so- ciologue Beate Collet (1) remarque que l’interdit religieux pèse parfois lourd dans les esprits:«Les Algé- riennes musulmanes ne veulent pas commencer leur vie dans le péché ni couper les ponts avec leur famille. Or en épousant un catholique ou un athée, elles se savent dans la trans- gression.» Les chiffres traduisent ses réticences: 43% des hommes algé- riens immigrés s’unissent à des Fran- çaises; cela ne concerne que 26% des femmes (2).

des Fran- çaises; cela ne concerne que 26% des femmes (2). 26% des algériennes en France

26% des algériennes en France s’unissent à des Français ©FRANÇOIS GEFFRIER

*Le prénom a été modifié 1 Beate Collet, Emmanuelle Santelli,

Couples d’ici, parents d’ailleurs, PUF,

2012

2 Enquête de l’INED-INSEE, 2008 3 Cité dans : Bruno Laffort, Les couples

mixtes chez les enfants de l’immigration algérienne, l’Harmattan, 2003

enfants de l’immigration algérienne , l’Harmattan, 2003 Les enfants d’Hadra Bouzid ont toujours préféré le

Les enfants d’Hadra Bouzid ont toujours préféré le français © LUCAS VALDENAIRE

Le français pour s’intégrer, l’arabe pour le Coran

Hadra Bouzid est franco- algérienne. Mère au foyer, elle n’a qu’un souhait:

transmettre à ses enfants la langue française et l’arabe.

Tous les mercredis matins, Abdel- Jalil et Nasrine se rendent à l’école pour des cours d’arabe. Les deux écoliers de 8 et 10 ans le font avant tout pour leurs parents. «Le mer- credi, mon garçon préfère rester au lit plutôt que d'aller en cours d'arabe, mais pour moi c'est vrai- ment important», confie Hadra sous son voile blanc. Hadra Bouzid est née en France d'un père algérien et d'une mère française. Avec son grand frère, elle a grandi entre deux langues et deux pays. Son père par- lait uniquement arabe et sa mère français. Aujourd’hui bilingue, cette mère au foyer veut avant tout trans- mettre à ses enfants les deux langues, comme l’ont fait ses propres parents. Le mari de Hadra, né en Algérie, ne parlait que l'arabe à la naissance de leur fille Nasrine. Mais un matin, dans la rue, une vieille dame s'étonne que la petite ne comprenne pas en- core un seul mot de français. Le père se tait. Désormais, il apprendra le français pour lui enseigner à son tour. Mais Hadra prévient: «Pour mon mari, il n’est pas question d’abandonner l’arabe.» L’année prochaine, le père de fa- mille inscrira ses deux enfants à la mosquée. «Mon mari a toujours dit qu’à 10 ans, nos enfants devraient

aller à la mosquée», explique Hadra acceptant la décision de son mari. «Là, ils suivront des cours d'arabe et de religion».

APPRENDRE LA RELIGION

Dans la famille Bouzid, les deux facteurs d’identité, langue et religion, ont toujours été liés. Selon Hadra, l’islam ne peut pas être enseigné dans une autre langue que celle de son livre sacré. «Et puis, le Coran en français, c’est moins fort», résume- t-elle. Pendant le Ramadhan, les ta- rawihs étaient l'occasion d’enseigner un peu plus l’arabe aux enfants. Au début, Abdel-Jalil et Nasrine ne com- prenaient pas un mot de ces prières du soir. Au fil du temps, ils ont com- mencé à les connaître par cœur. Mais ce n'est pas avec les prières que les deux enfants apprennent le mieux la langue de leur père. «C'est pendant les vacances en Algérie, dans la rue avec les copains, qu'ils apprennent le mieux», raconte la mère de famille. Aujourd'hui, les deux enfants com- prennent très bien l'arabe mais ré- pondent presque toujours en français. En présence de la famille algérienne, le père ne l’accepte pas encore. «Pendant les dîners de famille, si Nasrine parle en français, ça embête toujours un peu mon mari, souffle Hadra. Pour lui, quand la famille est là, on doit se forcer à parler arabe.» À bientôt 9 ans, le benjamin Abdel- Jalil ne comprend pas encore l’im- portance de devenir bilingue. Délais- sant un peu les cours de langue, il dit préférer les maths, cette langue uni- verselle des chiffres arabes

LUCAS VALDENAIRE

El Watan Week-end Supplément mai 2013

double culture

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Lahouari addi ©EL WATAN

Pourles“beurgeois”,

l’ascenseursocial afonctionné

Notion apparue dans les années 2000 pour désigner une nouvelle catégorie sociale en France, la “beurgeoisie” regroupe les immigrés ma- ghrébins de deuxième génération qui occupent le haut de l'échelle sociale. Un néologisme «péjoratif» et «réducteur», selon les intéressés.

I mène Maharzi fait tinter les gla- çons de son diabolo menthe à la très chic terrasse du Tourville, une brasserie parisienne à deux pas de la tour Eiffel. À 35 ans, cette ancienne élève du lycée Louis-le-Grand (un des plus prestigieux lycées français) et diplômée de HEC Paris est consultante. Elle trouve la notion de beurgeoisie «blessante et péjora- tive». «Je suis française et algé- rienne. Je ne suis pas beure, pas beurette », précise-t-elle. Membre du club du XXI e Siècle, un lobby sé- lect qui défend les intérêts des Ma- ghrébins en France, cette Française d’origine algérienne est un modèle de réussite républicain. Le terme “beurgeois” est rejeté

pour différentes raisons. Si Imène re- jette le “beur”, c’est le côté “bour- geois” qui dé-

range Yacine Djellal, avocat pa- risien de 38 ans. «Les “beur- geois”? Ce n’est pas moi, ce sont

les autres. Je me qualifierais de beurgeois lorsqu’on m’aura expli- qué ce qu’est un bourgeois.» Jouant sur les mots, volontiers ironique, il reconnaît pourtant que cette notion est une réalité sociale. Assis à son imposant bureau recouvert de dos- siers, dans le coquet quartier du Marais, il estime qu’ «il y a bien des bourgeois français d’origine algé- rienne.» S’il refuse d’appartenir à cette catégorie, c’est avant tout un choix personnel. «Je suis indépen- dant, j’ai toujours travaillé seul et je n’appartiens pas aux clubs comme

le XXI e siècle ou AverroèsCes deux parcours ne représen-

tent pas la majorité de l’immigration algérienne en France. Chacun de leur côté, Imène et Yacine ont constaté que la réussite ne tenait pas uniquement au travail personnel.

RÉSEAUX

Ils dénoncent un réel déficit d’in- formation au sujet de l’orientation des jeunes. Dans quelles écoles pla- cer ses enfants? Quelles sont les fi- lières d’avenir? Les réseaux tentent entre autres d’apporter les réponses

à ces questions. «Il faut dire que les grandes écoles existent», martèle Imène. Dans son entourage, per- sonne ne savait ce qu’était HEC avant qu’elle ne mette les pieds à Louis-le-Grand. «Si tu ne fais pas HEC, l’Essec ou l’ESCP, tu n’as pas les clés pour comprendre notre époque» renchérit

Yacine Djellal. Spécialisé dans le droit des entre- prises, il aurait préféré faire une école de com-

merce… Mais il n’en connaissait pas l’existence et n’avait pas les moyens. Plus tard, il a rejoint le Cer- cle des entrepreneurs et industriels algériens en France(Ceinaf) pour se constituer un réseau. Aujourd’hui, plus de la moitié de sa clientèle est composée d’entreprises appartenant à des Algériens. Dans ces groupes, les Français d’origine algérienne re- créent un entre-soi et s’unissent pour prospérer. C’est une chercheuse française spécialiste des questions migratoires qui est à l’origine de la diffusion du néologisme. Catherine de Wenden publie en 2007 avec Rémy Leveau

« Les “beurgeois”? Ce n'est pas moi, ce sont les autres»

“beurgeois”? Ce n'est pas moi, ce sont les autres» Yacine Djellal, avocat à Paris, considère que

Yacine Djellal, avocat à Paris, considère que la “beurgeoisie”est une réalité sociale mais qu’il n’en fait pas partie ©PHILIPPE GOMONT

La beurgeoisie. Les auteurs ont en- quêté auprès de 150 associations et ils en arrivent à une conclusion: elles servent de programmes d’éducation populaire, mais aussi de rampes de lancement pour des carrières person- nelles. «Je n’ai d’ailleurs fait que reprendre le terme de “beurgeoisie” utilisé dans ces associations pour définir l’arrivisme de certains», se défend Catherine de Wenden. Cette réalité existe et la plupart des “beur- geois” sont entrepreneurs. «La ma- jeure partie des “beurgeois” sont des patrons qui ont créé leur so- ciété», explique-t-elle.

ABSENCE POLITIQUE

Le monde politique leur semble

encore fermé. «Il y a un vrai pro- blème de représentation politique, poursuit la chercheuse. Les patrons français d’origine algérienne ne sont pas représentés à l’Assemblée natio- nale ou au Sénat.» Lorsqu’Imène Maharzi étudiait à HEC, elle ne com- prenait pas l’intérêt de préparer l’ENA. «Je croyais que c’était pour intégrer la haute fonction publique.» En France, l’ENA reste le meilleur moyen de s’engager dans une car- rière politique. Se constituer en clubs et se créer un réseau est une démarche ci- toyenne, un moyen de faire entendre sa voix. Que ce soit pour Imène Maharzi, Yacine Djellal ou Catherine de Wenden, ces réunions

ne sont pas le fruit du communauta- risme. «On adopte le pacte républi- cain. , affirme Imène Maharzi. Pour les “beurgeois”, qui restent une minorité, “réseauter” est presque vital, car, seuls, ils ont peu de chance de se faire une place au soleil. «Les loups chassent en meute!», grince Yacine Djellal. Lui s’est mis à son compte après avoir envoyé trois cents CV à des cabinets d’avocats sans recevoir une seule ré- ponse. Lorsqu’on l’interroge sur une éventuelle discrimination, sa voix se teinte d’ironie: «Je ne veux pas le croire. Et pourtant, on peut dire que j’avais un profil recherché…»

ALIX HARDY ET PHILIPPE GOMONT

le drapeau algérien comme symbole des origines

G OMONT le drapeau algérien comme symbole des origines Ghalem et ses amis sont fiers de

Ghalem et ses amis sont fiers de leurs origines algériennes ©ELISE GODEAU

Symbole mais aussi objet commercial, le drapeau de l'Algérie touche les Franco-Algériens en quête d'identité.

En juin 2010, les murs rouge bor- deaux de la pizzeria de Ghalem Bouguelmouna se sont aussi parés de vert et de blanc. C’était la Coupe du monde de football. Les soirs où l’Algérie jouait, les clients dé- ployaient le drapeau algérien et s’époumonaient en regardant les Fennecs à la télévision. «À Saint- Pierre-des-Corps [près de Tours], nous sommes environ 2000 Français d’origine algérienne sur 15000 habitants», indique Ghalem.

Alors, les jours de match, les dra- peaux sont de sortie. Ghalem est né en France mais il a la double nationalité. «Quand j’avais 12 ou 13 ans, dans les an- nées quatre-vingt-dix, si quelqu’un me qualifiait de français, je le pre- nais comme une insulte. Je ne me sentais pas chez moi ici.» Depuis, son rapport à son pays de naissance s’est apaisé: «On s’apprivoise l’un l’autre, c’est ma terre à moi aussi.» Mais il se définit toujours comme un Algérien qui vit en France. Il a beau regarder les matches de football des Bleus, il n’irait pas jusqu’à s’offrir un drapeau français. En revanche, il a acheté il y a quelque temps une ca- nette de boisson énergisante juste parce qu’elle était recouverte du dra- peau algérien. «C’était une série li- mitée. Je la garde chez moi. Je reste sensible à tout ce qui concerne l’Algérie, que ce soit un objet ou un reportage à la télé.» Farid Farah, auto-entrepreneur installé à Lyon, vend des écharpes, des tee-shirts et des portefeuilles aux couleurs de l’Algérie sur internet. Ses clients sont surtout des jeunes de 15 à 30 ans qui revendiquent un sen- timent d’appartenance à leur pays d’origine. «Il faut bien qu’ils aient une identité. Ceux qui ne la trouvent pas en France vont la chercher ail- leurs, dans leurs racines.» Il les comprend, lui aussi est né en France de parents algériens. Selon lui, au-

delà du sport, brandir un drapeau al- gérien c’est faire un geste libérateur après cent trente-deux ans de colo- nisation. Il s’est lancé dans ce commerce qui touche au patriotisme parce qu’il a compris qu’il y avait beaucoup de clients potentiels: «Il y a un vrai bu- siness dans ce domaine». Ce grand fan de l’équipe de foot d’Algérie – et ancien président des “Fennec’s Boys”, une association de suppor- ters basée en France– a réalisé un chiffre d’affaires d’environ 50000 euros en 2012. «Quand il y a un match, mes produits s’arrachent, il y a un engouement incroyable», ex- plique Farid, qui se félicite d’avoir

trouvé le filon. Les produits qu’il vend sont fa- briqués en Chine. Mais il tient à s’impliquer dans leur conception:

«J’ai développé moi-même le des- ign, et les entreprises chinoises qui réalisent doivent respecter un cahier des charges assez strict. Je veux de la qualité.» D’après lui, c’est ce qui explique que le bouche à oreille fonctionne et que la clientèle soit au rendez-vous. Il a vendu environ 3000 articles en 2012 contre 10000 en 2010, année de Coupe du monde. Il croise les doigts pour que l’Algé- rie se qualifie pour la prochaine édi- tion qui aura lieu au Brésil

ÉLISE GODEAU

LAHOUARI ADDI. Enseignant-chercheur à Sciences Po Lyon

«lesjeunesontbesoin de se forger une identité »

«Les jeunes Français d’origine algérienne sont atta- chés à l’Algérie au point d'acheter un drapeau ou un tee-shirt aux couleurs du pays. La revendication des origines passe souvent par le football, mais ses raisons sont plus profondes. Quand ils sont enfants, ils idéalisent le pays de leurs parents. Et puis à l'adolescence, ils comprennent que la réalité est plus contrastée. Mais même si leur image d'une Algérie idéale disparaît, les jeunes ont besoin de se forger une identité. à l'âge rebelle, beaucoup se tournent vers la terre de leurs parents. Ils affirment leurs racines. Les filles par contre n'ont pas le même rapport au drapeau que les garçons : elles ne cachent pas d’où elles viennent mais sont plus discrètes. Elles ne brandis- sent pas leurs origines à travers le football ni à travers le drapeau.»

E. G.

sont plus discrètes. Elles ne brandis- sent pas leurs origines à travers le football ni à

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El Watan Week-end Supplément mai 2013

1 6 El Watan Week-end Supplément mai 2013 Vous avez raté Paris vs New Yor Muratyan
1 6 El Watan Week-end Supplément mai 2013 Vous avez raté Paris vs New Yor Muratyan
1 6 El Watan Week-end Supplément mai 2013 Vous avez raté Paris vs New Yor Muratyan

Vous avez raté Paris vs New Yor Muratyan (1) ? Les étudiants de l’Écol et de l’école multimédia E-ar méditerranéenne : Paris/Alger jouent sur les clichés

(1): Vahram Muratyan, Paris vs New York, http://parisvsn

E-ar méditerranéenne : Paris/Alger jouent sur les clichés (1): Vahram Muratyan, Paris vs New York, http://parisvsn
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icietlabas.com/2pays El Watan Week-end Supplément mai 2013 17 k , l’ambitieux projet de Vahram e supérieure

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El Watan Week-end Supplément mai 2013 17 k , l’ambitieux projet de Vahram e supérieure de
El Watan Week-end Supplément mai 2013 17 k , l’ambitieux projet de Vahram e supérieure de

k, l’ambitieux projet de Vahram e supérieure de journalisme de Lille tsup’ ont imaginé une version . Ces dessins épurés et colorés parisiens et

l’intégrale, broché, 10/18, novembre 2012. yc.blogspot.fr/

une version . Ces dessins épurés et colorés parisiens et l’intégrale, broché, 10/18, novembre 2012. yc.blogspot.fr/
une version . Ces dessins épurés et colorés parisiens et l’intégrale, broché, 10/18, novembre 2012. yc.blogspot.fr/
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sur le net 18 Écoutez des extraits audios de l’interview de Mohammed Aïssaoui sur icietlabas.com/rattrape El

Écoutez des extraits audios de l’interview de Mohammed Aïssaoui sur icietlabas.com/rattrape

El Watan Week-end Supplément mai 2013

trajectoires

N AÎTRE EN ALGÉRIE ET VIVRE EN FRANCE : LE DÉRACINEMENT, PARFOIS DOULOUREUX, PEUT AUSSI ÊTRE À LORIGINE DUNE CRÉATION CULTU-

RELLE SINGULIÈRE. PORTRAITS DE CINQ ARTISTES AUX CHEMINS ATYPIQUES.

. P ORTRAITS DE CINQ ARTISTES AUX CHEMINS ATYPIQUES . 50%français, 50%immigré Né en Algérie, Mehdi

50%français, 50%immigré

Né en Algérie, Mehdi Charef est arrivé en France à l’âge de 10 ans. Des bidonvilles de Nanterre aux salles de cinéma, voilà des années qu’il parle des Algériens.

M ehdi Charef n’est pas du genre à se mettre en avant. Quand il

parle de l’Algérie de son enfance, il emploie volontiers le “nous”. Sa vie

est une histoire collective. Il la par- tage avec eux, désignant aussi bien sa famille, les immigrés algériens en France ou les héros de ses œuvres. Lui-même l’avoue, il y a du Mehdi derrière Madjid, l’adolescent du Thé au harem d’Archi

Ahmed, ou Ali, le petit Algérien de Car- touches gauloises. À 61 ans, Mehdi Charef souffre de deux addictions: les

cigarettes, des roulées sans filtre, et l’Algé- rie, quittée à dix ans pour la France. «Là-bas, je me sentais comme un prince, on était torse nu, heureux et libres.» Lorsqu’il évoque l’Algérie, les yeux humides et la voix hésitant entre la fierté et la gêne, il prend du temps pour raconter ses bonheurs

d’enfant. À l’époque de la colonisa- tion, il était heureux de courir à tra- vers les vignes avec ses camarades. Mais il n’a rien oublié des horreurs de cette période. Il évoque notam- ment cette femme tuée sous ses yeux, sa tante par alliance. La scène est présente dans Cartouches gau- loises. En voyant le film, sa mère s’est étonnée que son fils se sou- vienne de tous ces détails. «Com- ment pourrais-je l’oublier ? Je la re- vois encore laver le sang sur le mur», explique-t-il calmement.

DÉPART

En 1962, les Algériens ont faim depuis des années. «C’est ce que les Français n’ont pas vu en Algérie», confie Mehdi Charef, le ton grave.

«Mais de toute façon, jamais je n’au- rais osé l’avouer à

mes amis Pieds- noirs.» Dans la famille Charef, ils étaient trois frères mais ne possédaient pas

assez de terres pour nourrir tout le monde. Le père de Mehdi choisit donc de venir travailler en France. Six ans plus tard, sa famille le rejoint dans le bidonville de Nanterre. «Je ne comprenais pas pourquoi mon père s’était installé ici. Les Français me faisaient peur et lui m’emmenait

«J’avais envie de connaître autre chose que le milieu immigré»

chez eux.» Les conditions de vie sont extrê- mement rudes. Pourtant Mehdi Cha- ref raconte que les jeunes s’y sen- taient bien : «On pouvait y parler arabe, les femmes chantaient.» Après plus de dix ans dans le bidon- ville, ils sont relogés dans les pre- miers HLM. Mehdi quitte le lycée de Nanterre pour celui de Courbe- voie. «J’avais envie de connaître autre chose que le milieu immigré.»

CONTE DE FÉE

La littérature lui permet de

s’échapper de la banlieue. À 17 ans, il commence à écrire «des histoires

où il y avaient des héros qui faisaient

des choses bien, qui sauvaient les autres». En 1983, Simone Gallimard ac- cepte de publier son livre, Le Thé au harem d’Archi Ahmed, inspiré du quotidien et de sa cité. La même année, Michèle et Costa Gavras tombent sur un article du Nouvel Observateur relatant le succès de cette première œuvre. Le couple achète les droits et décide de porter

l’histoire à l’écran. «Dans l’esprit de Costa, c’était moi qui devais réali- ser le film parce que j’étais celui qui

le connaissait le mieux.»

Amusé, Mehdi Charef avoue qu’à l’époque, encore ouvrier mécani- cien, il ne savait pas comment on faisait un film. De lui, les journa-

savait pas comment on faisait un film. De lui, les journa- Comme un “juif errant” Algérien

Comme un “juif errant”

Algérien et «juif dans l’âme», tel est Mohammed Aïs- saoui. Ce journaliste et écrivain humaniste s’identifie à une culture restée taboue dans son héritage arabo- musulman.

©YOHAV OREMIATZKI
©YOHAV OREMIATZKI

« C

e n’est pas un hasard si j’habite dans un quartier juif

séfarade. Les commerçants me par- lent arabe comme mon père et les

pâtisseries sont celles de ma mère. Il

y a juste l’étoile de David qui

change un peu», remarque Moham- med Aïssaoui, entre deux boucheries casher de la rue Richer, dans le IX e arrondissement parisien. Rien ne prédisposait pourtant ce descendant de combattants du FLN, né en 1964 à Hammam Bou Hadjar, dans l’Ora- nie, à se rapprocher à ce point d’un monde juif effacé du paysage de l’après-indépendance. «Mon histoire est un classique de l’immigration», raconte le journa- liste du Figaro Littéraire. Un père absent, ouvrier en banlieue pari- sienne, puis le regroupement fami- lial en 1973. «Ça a été un choc ther- mique, social et culturel. Dans mon village, on n’allait pas à l’école et

on marchait pieds nus», sourit-il. «Mais par miracle, j’ai mis six mois pour maîtriser le français.»

SÉMANTIQUE

Déraciné, il s’identifie très tôt au personnage mythique et maudit du “juif errant”, à défaut d’autres mo- dèles. «Aujourd’hui, le “juif errant” aurait tout d’un arabe», avance l’initiateur de l’anthologie littéraire Le goût d’Alger (1). «Vouloir son indépendance, l’obtenir dans le sang, venir vivre dans le pays du co- lonisateur et perdre sa langue ma- ternelle, c’est l’image que j’ai de l’Algérien.» Selon Mohammed Aïs- saoui, l’immigration rend le par- cours des Maghrébins similaire à

©JULIA DUMONT
©JULIA DUMONT

listes disaient qu’il vivait un conte de fée et l’idée lui a plu. Alors, Mehdi Charef a quitté son travail pour de- venir réalisateur. En 1986, il reçoit le

César de la meilleure première œuvre. Depuis, il explore dans ses films toutes sortes de rencontres. Entre un immigré clandestin et un vieux travesti dans Miss Mona, entre

des femmes françaises et immigrées dans Marie-Line. C’est encore des femmes qu’il souhaite parler dans son prochain film. «Des femmes d’aujourd’hui, arabes et françaises, qui doivent se débrouiller seules pour élever leurs enfants»

JULIA DUMONT

celui des juifs. Partager la même sé- mantique est donc naturel. Cela ne l’empêche pas de conclure : «Je mi- literai quand même pour que les Arabes créent leurs propres mots-

clefs.» «S’il y a ne serait-ce que 10% d’Arabes philosémites, il faut le dire», insiste celui qui a dans ses

cartons un documentaire sur les liens entre juifs et

arabes au Ma- ghreb pendant la Seconde Guerre mondiale. «En France, c’est d’abord l’antisé- mitisme ambiant qui m’a fait m’in- téresser à la cul- ture juive. Je suis

écœuré par ce discours raciste avec lequel j’ai vécu. Quand un Arabe s’en rend coupable, c’est du suicide!», soutient Aïssaoui. Jeune homme, il se rebelle donc contre les préjugés antisémites et s’émancipe d’une condition familiale précaire. Ses sœurs et lui misent tout sur le travail, la culture et l’élévation so- ciale, comme beaucoup de “juifs après-guerre”. Le journalisme, la banque, la médecine et le commerce international sont pour eux autant de leviers d’intégration.

REVANCHE PERSONNELLE?

«Laïc à 100000%», Aïssaoui admet du bout des lèvres: «Je me demande si mon attitude n’est pas une revanche personnelle, principa- lement sur mon père.» De ses ancê-

tres, il sait très peu de choses:

«J’avais juste une photo de mon grand-père, borgne. On parlait de lui en héros. Et mon père aurait même menti sur son âge pour pou- voir combattre.» Vraie ou fausse, cette légende reste le “mur porteur” de la maison Aïssaoui. Il y a autant de «trous de mé- moire» dans cette famille que dans les archives de la

Grande mosquée de Paris pendant la Se- conde Guerre mon- diale, laisse entendre l’auteur dans son dernier livre L’Étoile jaune et le croissant (2). Il a passé deux ans et demi entre Paris, Alger, Oran et

Jérusalem, sur les traces de l’Algérien Si Kaddour Benghabrit, premier recteur de la Grande mosquée de Paris entre 1926 et 1954. Il rêve que cet ancien ministre plénipotentiaire du roi du Maroc MohammedV soit un jour reconnu comme “Juste” pour avoir notamment dissimulé aux nazis les origines juives du chanteur algérien Salim Halali. Alors que Halali, né Simon Al- louche, s’était choisi un patronyme arabe pour survivre et faire carrière, Mohammed Aïssaoui a donné par goût (et provocation?) des prénoms hébraïques à ses enfants : Léa et Noé

YOHAV OREMIATZKI

«Venir vivre dans le pays du coloni- sateur et perdre sa langue maternelle, c’est l’image que j’ai de l’Algérien»

(1) Mercure de France 2005 (2) Gallimard 2012

DERAET © JULIEN MOLLA©AUDE

sur le net
sur le net

Écoutez le portrait de Mustapha Boutadjine en diaporama sonore sur icietlabas.com/realite

El Watan Week-end Supplément mai 2013

El Watan Week-end Supplément mai 2013 trajectoires 19 Bled, bourgeoisie et handicap Comique

trajectoires

19

El Watan Week-end Supplément mai 2013 trajectoires 19 Bled, bourgeoisie et handicap Comique bavard, Adda Abdelli,

Bled, bourgeoisie et handicap

Comique bavard, Adda Abdelli, 45 ans, a nagé dans tous les milieux sociaux. Son parcours extraordinaire lui a inspiré le personnage de Rachid Benbbouzik, héros de la série Vestaires diffusée sur France2.

héros de la série Vestaires diffusée sur France2. « M a mère pense que c’est à

« M a mère pense que c’est à cause d’un mauvais ange.»

Vacciné trop tard, Adda Abdelli contracte la polio à l’âge d’1 an. Né d’un père manœuvre et d’une mère femme de ménage, il grandit à Oran. Là-bas, tout est tenté pour le soi- gner: hôpital, remèdes de grand- mère, prières, rien n’y fait. Son en- fance, il la passe de bras en bras, ou en rampant. «Tu souffres, mais il y a une grande compensation.» Enfant choyé par le quartier, il sort souvent avec ses quatre frères et sœurs:

«J’étais un passe-partout, cinéma, parc d’attractions, toutes les portes m’étaient ouvertes.» Mais son état ne s’améliore pas. Comme il ne peut pas être scolarisé, ses parents cher- chent une solution. Par hasard, sa mère découvre qu’il existe un proto- cole permettant aux enfants handica- pés algériens d’être accueillis en France: «Ils vont te “réparer” là- bas.» Aéroport d’Oran. Les autres en- fants pleurent. Pas Adda, 9 ans, qui a l’impression de «partir en pique- nique». Arrivé à Hyères, il reste

bouche bée: «Le soleil, les palmiers, je me croyais à Miami. L’hôpital? Un “Club Med”.» Un peu perdu, ne parlant pas français, il s’imagine ren- trer très vite. La première nuit, il lance à ses collègues : «On prend l’ascenseur, en bas à gauche, c’est Oran.» L’évasion échoue. Les trois gamins sont rattrapés par une infir- mière. Le lendemain, Adda tente de se suicider. Avec des bretelles : «J’ai fini par lâcher. Ne vous suicidez ja- mais avec des bretelles!» Résultat, un œil au beurre noir. «Ce n’était pas un bon jour pour mourir.» Après des mois de soins, Adda se lève pour la première fois : «un truc extraordinaire» qui lui fait croire à un retour en Algérie. Mais le méde- cin est formel : «S’il retourne là-bas, il va régresser. L’idéal serait qu’il reste en France.»

FILS D’UN ÉMIR

Direction Marseille, chez sa tante analphabète, dans les quartiers «al- géro-algériens». Envoyé dans une école pour handicapés, il fait une ren- contre qui change tout. «Des jeunes ont créé une troupe de scouts handi- capés. Je me suis inscrit.» Humour et énergie en bandoulière, il passe ra- pidement chez les valides. Adda y

découvre la bourgeoisie marseillaise. Il est accueilli par les parents d’un ami scout : «En parallèle de mon éducation musulmane, j’en ai eu une judéo-chrétienne.» Ils l’inscrivent dans un établissement prestigieux où il côtoie des fils d’élus ou de bijou- tiers. «Ils n’avaient jamais vu un Arabe de si près, ils pensaient que j’étais le fils d’un émir !». Arrêt des études. Il rencontre sa femme, tente un one man show. Échec. Puis premier enfant. Adda commence à pantoufler. Boulot à la mairie de Marseille. Prise de poids. La trentaine approche, Adda se jette à l’eau. Ce sera la natation handisport. Au club, il rencontre Fabrice Chanut. «Très vite, notre duo a fonctionné à fond.» Les compères font la tournée des mariages. Puis se lancent dans le grand bain avec la série Vestiaires. Diffusé sur France2, le programme comique de 2 minutes met en scène des nageurs handicapés. Acteur et auteur, Adda écrit désormais la sai- son 3: «Je suis comme un coq en pâte. Faire le con, ça m’a toujours plu, et en plus on me paye pour ça.»

MARIE JOLLY JULIEN MOLLA ET ADRIEN MORAT

■ ■ M ARIE J OLLY J ULIEN M OLLA ET A DRIEN M ORAT Désorientaliser

Désorientaliser l’art du maghreb

Enfant de la Casbah, Kamel Yahiaoui s’est fait l’ambassadeur de l’art contemporain algérien en France en explorant l’histoire et la mémoire par les mots et la peinture.

V alises, frigos, cartes téléphoniques,

Dans cet inventaire

à la Prévert revu et corrigé par Kamel Yahiaoui, les objets du quotidien rempla- cent la traditionnelle toile du peintre. «J’ai une histoire personnelle avec ces objets, ils ne sont jamais choisis au hasard», confie l’artiste. Dans Les femmes d’Alger, une de ses dernières œuvres qui sera bientôt ex- posée à Bilbao, c’est même un obus de la Première Guerre mondiale qu’il a sculpté de l’intérieur et réinventé en rétro- projecteur. La violence sous toutes ses formes l’indigne et l’inspire, de la guerre au terrorisme en passant par l’esclavage. «Je vais chercher tout ce qui touche à l’humain, à la condition humaine, dans ce qu’elle a de beau ou de moins beau», ex- plique l’artiste. Face à une Algérie qui a tendance à taire les pages sombres de son histoire, la dé- cennie noire en tête, Kamel Yahiaoui dit

pompes à essence

«lutter contre l’oubli». Dans l’exposition Rideau d’interrogation (2006), il exhumait notamment la déportation de 1871 des Al- gériens en Nouvelle-Calédonie, un événe- ment tragique méconnu. «Ma mission en tant qu’artiste, c’est de rendre visible ce qu’on a oublié», confirme Kamel Yahiaoui, qui adopte volontiers le label d’«artiste politique».

ART MÉTISSÉ

Débarqué de l’autre côté de la Méditer- ranée pour rendre visite à un ami, il s’y ins- talle pour étudier aux Beaux-Arts de Nantes qu’il ne terminera jamais, comme ceux d’Alger quelques mois auparavant. «J’ai toujours eu du mal avec l’autorité», s’amuse-t-il. Lui qui baragouinait à son ar- rivée se jure parvenir un jour à «parler français mieux que les Français». Ses poèmes, dans lesquels il ressuscite sa pro- pre histoire, il les écrit désormais dans la

langue de Molière, perpétuant un héritage kabyle séculaire, issu d’une tradition orale. Avec ses peintures et ses installations, il donne à voir autre chose que «les cha- meaux, les cruches et les gazelles» de la production artistique algérienne qu’il juge «trop exotique». «Je veux désorientaliser l’art du Maghreb !», lance-t-il. Pas ques- tion de tomber dans «le fantasme et la nos- talgie». «Avec mon vécu, mes origines, je travaille la société d’aujourd’hui, mon époque à moi». C’est pour dénoncer le communauta- risme de l’art algérien en France, qu’il a en partie boycotté l’année de l’Algérie (2003). «Je ne supporte pas de rester dans l’entre soi», proteste-t-il. Son obsession :

sonder les cultures qui ne sont pas les siennes et les mélanger. «C’est cette fusion des cultures, ce métissage, qui fait que l’art est universel !»

JULIETTE DEBORDE

©JULIETTE DEBORDE
©JULIETTE DEBORDE
■ ■ J ULIETTE D E B O R D E ©JULIETTE DEBORDE Intermédiairedesicônesoubliées Des magazines

Intermédiairedesicônesoubliées

Des magazines people empilés le long des murs. Des portraits d’insurgés et de révolutionnaires. Et la Déclaration universelle des droits de l’homme enfer- mée dans une cage. L’atelier de Mustapha Boutadjine est un appel à la révolte. Et à l’expression.

est un appel à la révolte. Et à l’expression. M ustapha Boutadjine a «horreur de se

M ustapha Boutadjine a «horreur de se faire cataloguer». Ni

plasticien, ni peintre, il tient à se distinguer des autres. Alors comme Van Gogh, il a décidé «de faire son truc à lui», de transformer celle qu’il surnomme «la presse bour- geoise» en œuvre d’art. Maquettiste pour le quotidien L’Humanité la journée, l’artiste ori- ginaire d’Alger glane autour de lui des centaines de magazines people. Quand le soir tombe, il déchire pu- blicités et photos de femmes nues. Sa palette à lui. À travers ses col- lages, il veut laisser s’exprimer «les gens qui sont méprisés ou ignorés». De Django Reinhardt à Angela Davis, en passant par Djamila Bou- hired et Fidel Castro, tous ont eu l’honneur d’être représentés à force de déchirures. Une technique qu’il veut aussi engagée que les portraits qu’il dessine. Mustapha Boutadjine refuse de mettre son nom en avant. Ni même une toile. «Mes expositions n’ont pas pour objet un tableau, mais un

ensemble de portraits qui représen- tent une idée», explique-t-il. Lors du cinquantième anniversaire de l’indépendance algérienne, il tient l’exposition Femmes d’Alger. L’an- cien professeur des Beaux Arts veut honorer la mémoire de celles qui se sont battues pour leurs liber- tés, pour leurs droits. Parmi elles, des Françaises, dont Simone de Beauvoir. «Elles ont soutenu les Al- gériennes dans leur combat», sou- ligne-t-il. Mais cette fois-ci, il n’a pas été invité à exposer en Algérie. Encore aujourd’hui, celles qu’il ap- pelle des «icônes» sont «mises à l’écart». L’artiste se considère comme leur «intermédiaire». Au point qu’il n’a confié la réalisation du catalogue de l’exposition qu’à des femmes.

CITOYEN DU MONDE

À 60 ans, Mustapha Boutadjine se sent chez lui partout. Sa patrie ? Le monde. «Je ne différencie pas la France de l’Algérie», explique-t-il. «Je vois le globe comme un village

et j’expose où je veux.» Une philo- sophie tzigane qu’il a adoptée alors qu’il se consacrait à une série de collages leur étant dédiée: Les Gi- tans. Mustapha Boutadjine puise son inspiration dans son histoire, «tel un coup de pied au cul du colonia- lisme». Quand il quitte les Arts Déco de Paris, l’Algérie connaît sa période la plus sombre. Menacé par les islamistes à la fin des années quatre-vingt, impossible pour lui d’y retourner. «L’époque n’était pas propice aux artistes», se sou- vient-il. «Il y avait des gens qui lut- taient. Je les aidais.» Aujourd’hui, la situation a beau- coup changé. «Il y a plus d’exposi- tions, de concerts, de filles en jupe.» Dans son atelier-galerie, en- touré de livres et de portraits, Mus- tapha Boutadjine se souvient de sa jeunesse dans la Ville blanche. Des Algériennes révoltées. De leur beauté. Plus décidé que jamais à «appuyer là où ça fait mal»

AUDE DERAEDT

20

El Watan Week-end Supplément mai 2013

voix alternatives

K ABYLE, PIED-NOIR, SALAFISTE, DES ÉTIQUETTES QUI COLLENT PARFOIS À LA PEAU. GUERRE D’ALGÉRIE, ISLAM,
K ABYLE, PIED-NOIR,
SALAFISTE, DES
ÉTIQUETTES QUI COLLENT
PARFOIS À LA PEAU.
GUERRE D’ALGÉRIE,
ISLAM, INTÉGRATION, DES
DÉBATS QUI N’EN
FINISSENT PAS. ET IL Y A
CES VOIX, QUI S’ÉLÈVENT
OU SE TAISENT, POUR
S’AFFRANCHIR DES
PRÉJUGÉS.
© CREATIVE COMMONS. GWENAEL PISSER

les“Indigènesface aux Fils de France

Camel Bechikh © É.GODEAU
Camel Bechikh © É.GODEAU
Houria Bouteldja ©EG
Houria Bouteldja ©EG

Houria Bouteldja mène un combat décolonial avec les

Indigènes de la République. Camel Bechikh prône un islam de France au sein de son club de réflexion Fils de France. Entretien croisé avec deux figures de l’immigration aux points de vue divergents.

En quoi êtes-vous liés à l'Algé- rie et d'où vient votre envie de vous engager? Houria Bouteldja: Je suis née à Constantine de parents algériens. C'est l'offensive extraordinaire, nationale et internationale, qui s'est abattue sur les musulmans après le 11septembre2001 qui a déterminé mon engagement poli- tique. J'ai d’abord milité contre la loi interdisant le port du voile dans les éta- blissements scolaires, en 2003-2004. Camel Bechikh: Je suis né en France, mais mes parents sont Algé- riens. Mon engagement a d'abord été religieux. À 19 ans j'ai commencé à aller à la mosquée. J'ai découvert l'Union des organisations islamiques de France (UOIF) à ce moment-là, et j'en suis devenu membre. Ma grande question a toujours été de savoir ce que la foi musulmane peut apporter à la France pour lui permettre de rester un grand pays.

Quelle est la place des immi-

grés issus de la colonisation dans la société française?

H. B.: Ils forment un groupe de do-

minés, auquel j'appartiens. Il y a un ra- cisme structurel en France. Ce n'est pas une histoire de sentiment person- nel, c'est l’État qui discrimine et crée ainsi de la pauvreté. Pour avoir du pouvoir, il faut être un homme riche et blanc. Plus on s'éloigne de ce profil et

moins on a de chance d'avoir du poids. Les Indigènes de la République mè- nent un combat décolonial, contre ce racisme structurel.

C. B.: Je ne suis pas d'accord avec

cette idée d'un racisme étatique. Oui il y a des strates de dominés, mais la Ré- publique nous offre la possibilité d’une certaine ascension dans la société. En faisant des études supérieures, on peut s'élever socialement. Il y a trente ans, nous, enfants de l'immigration, étions un groupe homogène. Aujourd'hui, il y a une disparité incroyable au sein de la communauté musulmane de France. Que pensez-vous de l'idée d'un

islam de France? Est-il possible,

selon vous, d'en construire un au- jourd'hui?

H. B.: Je suis d’accord avec l’idée

d’installer l’islam en France. Des mu-

sulmans vivent en France, c’est donc tout à fait normal. Mon problème est de savoir comment échapper à “l’is- lam McDonald”? C’est-à-dire à un islam intégré au système capitaliste, impérialiste et au républicanisme. À cette rencontre annuelle des musul- mans de France, plein de gens nous parlent de champagne hallal, de

voyages hallal. L’islam perd là tout son contenu de résistance et adopte les normes d’une société consumériste et individualiste. Il y a donc un combat décolonial à mener pour sauver l'is- lam.

C. B.: L’État français a la main-

mise sur le culte musulman. Tout comme il y a une mainmise marocaine et algérienne à travers la Mosquée de Paris et le mouvement des musulmans de France. Malgré ces pressions, nous devons construire un islam français comme il existe un islam malien, in- donésien… La religion est une foi et aussi une pratique qui se décline dans un environnement donné. En France, il y a eu trois étapes: l’islam en France avec les primo-migrants, l’islam de France où l’on commence à se poser des questions sur la laïcité, la séculari- sation, et enfin l’islam français.

Quelle est votre position sur la

laïcité telle qu’elle est appliquée en France? Notamment sur la question du port du voile et de la législation qui l’accompagne?

C. B.: La loi sur le port du voile da-

tant de 2004 est une atteinte claire, nette et précise à la liberté. On doit pouvoir permettre à une jeune fille de couvrir ses cheveux si elle le souhaite. En France, il y a une laïcité juridique et une militante. C’est toujours la mili- tante qui, par une importante force de frappe en termes de productions intel- lectuelle, médiatique et politique, va

entretenir la polémique. En réalité, cette loi est symptomatique d’une ma- jorité de Blancs, non-musulmans, de

culture chrétienne face à un fait reli- gieux extra-européen et extra-chrétien.

H. B.: La laïcité, c’est l’idée d’une

neutralité de l’État. Il n’a pas de croyances, il n’est ni athée, ni croyant. Par ailleurs, cet État permet la croyance de chacun au travers des li- bertés. La loi de 2004, elle, introduit le devoir de laïcité de la part du peuple. C'est l'individu qui a un devoir de neu- tralité et non plus les institutions. En cela, la loi de 1905 a été profondément transformée. Encore une fois, les argu- ments des défenseurs de la laïcité et des féministes sont instrumentalisés pour exclure les musulmans de la ci- toyenneté. Avec de telles lois, ils vien- nent consolider l’idée que l’on n’est pas chez nous.

Dans quelle mesure le passé

est-il un obstacle à un apaisement des rapports entre immigrés et Français de souche?

C. B.: Le cas des Algériens est dif-

férent de celui des Marocains et des Tunisiens. Encore maintenant, leur rapport à la France est plus compliqué

à cause de la guerre de libération qui a coûté tant de vies.

H. B.: Je suis d'accord. Mais je

crois que le passé et la question de la mémoire peuvent aussi être un moyen de rapprocher les immigrés issus de la colonisation et les Français de souche. Par exemple, si la bataille de Dien Bien Phu [parfois considérée comme la fin du colonialisme français, ndlr] était vue par la population française non comme une défaite de l’État, mais comme une victoire de tous les Fran- çais, cette mémoire constituerait un héritage commun. Cela serait un pre- mier pas vers un apaisement entre les “sujets coloniaux” –c'est-à-dire les immigrés issus des colonies fran- çaises– et les Français de souche

ELISE GODEAU ET MARIA PASQUET

de souche ■ ■ E LISE G ODEAU ET M ARIA P ASQUET MOHAMED BOUROKBA. Rappeur

MOHAMED BOUROKBA. Rappeur

On parle d’intégration pour éviter de parler de discrimination

Hamé est mem- bre du groupe La Rumeur, fer de lance du rap conscient*. Né de parents al- gériens, il est très critique vis-à-vis de la France, du dis- cours intégra- tionniste et de sa politique africaine.

Mohamed Bourokba dit Hamé © GAËTAN DELAFOLIE
Mohamed Bourokba dit Hamé
© GAËTAN DELAFOLIE

Vous avez dit ne pas faire du rap français mais du «rap d’enfant d’immigré». Pourquoi? Avec La Rumeur, on voulait valoriser la figure de nos parents et s’inscrire en faux contre l’idéologie intégrationniste qui disait: «Vous êtes de potentiels candidats à la francité, oubliez vos parents et tout ce qu’il y a de l’autre côté de la Méditerranée». Comme s’il fallait se défaire d’un handicap. On vou- lait revendiquer un parti pris qui était absent dans le rap français à l’époque.

Vous êtes très critique vis-à-vis du modèle d’intégration français, mais vous en avez bénéficié, non? Mes parents sont immigrés, certes, mais quand on est né en France, on va à l’école en France, on pense français, on est français. Qu’est-ce qu’il faut montrer de plus? Que tu es prêt à mourir pour le drapeau? Pourquoi l’impé- ratif de s’intégrer ne se pose que quand tu es arabe ou noir ? Je me sens légi- time de penser et de créer là où je suis sans avoir à prouver que je suis Fran- çais. On parle d’intégration pour éviter de parler de discrimination, de

pauvreté, d’inégalité des droits. Ce sont ces mots-là qui, moi, me préoccupent.

Vous sentez-vous plus algérien que français? Je n’ai ni algérité ni francité à revendiquer. Je ne me pense pas en termes raciaux ou identitaires. Les barrières qui se dressent entre les uns et les au- tres ne sont pas raciales mais d’ordre socio-économique. Que je mange du couscous ou que je porte une djellaba, quelle importance? Je paye des im- pôts, je m’acquitte de mes devoirs, je veux qu’on respecte mes droits, point.

Que pensez-vous de la politique de François Hollande en direction de l’Algérie? Il a notamment reconnu le rôle de l’État français dans la répression du 17 octobre 1961. Dans l’absolu, c’est une bonne chose. Mais rien n’est dû au hasard. Ça s’inscrit dans la préparation de l’intervention française au Mali. Ça fait par- tie des deals obscurs qui ont certainement été passés pour pouvoir survoler le territoire algérien. La géopolitique, c’est une science de monstres froids.

La “Françafrique”, toujours d’actualité? Plus que jamais. On est dans une guerre néocoloniale. Quand le Président dit: « Il est temps d’en finir avec la “Françafrique”, il faut comprendre : « On va moderniser les liens de dépendance des pays africains à l’égard de la France ». On a appris à interpréter ce blabla officiel

RÉMI BANET ET GAËTAN DELAFOLIE

* Comprendre “rap politique”

El Watan Week-end Supplément mai 2013

voix alternatives

21

Week-end Supplément mai 2013 voix alternatives 21 es Pieds-noirs estiment qu’il faut avoir souffert pour

es Pieds-noirs estiment qu’il faut avoir souffert pour faire partie de la communauté, c’est un peu un ticket d’entrée.» Cette souffrance, Stéphane Calandra, fils de Français d’Algérie, ne l’a pas connue. «Mes parents auraient pu me la transmettre mais ça leur a fait tellement mal qu’ils n’avaient pas envie d’en parler.» La cicatrice du déracinement est difficile à supporter pour les générations sui- vantes. «Mon fils a du mal à me de- mander. Ça lui fout la trouille de de- voir porter cette souffrance», reconnaît Pierre Barrau, responsable du Fonds mémoire Pieds-noirs à Carnoux. Ne pas en parler apparaît comme une règle d’or. Pour André Bouland, arrivé en France à 17 ans, cela ne peut avoir qu’un résultat destructeur: «Je n’ai pas d’idée sur la finalité du sort des Pieds-noirs mais je pense que d’ici une vingtaine d’années on aura tous disparu. On le voit avec l’accent pied-noir qui est déjà en train de se

perdre.» À Carnoux, deux associations cher- chent à faire perdurer cette culture. Carnoux Racines, fondée en 1984 par Melchior Calandra, organise chaque année le pèlerinage du 15 août. L’oc- casion pour les Pieds-noirs de toute la France de se rassembler. En créant Racine Pieds-noirs en 1999, Christian Fenech cherche à rassembler les jeunes générations. Et à leur transmet- tre des valeurs car «la culture pied- noire, ce n’est pas seulement l’anisette et les merguez.» Des valeurs qui renvoient au sou- venir de la vie en Algérie. «C’est plus que des souvenirs. C’était mon pays, ma maison, ma vie», témoigne Mi- chel Ambrosino. Ce 26 mars, le conseiller municipal de 65 ans a rejoint une cinquantaine de Pieds- noirs sur la place de Carnoux. Tous sont venus commémorer la fusillade de la rue d’Isly survenue à Alger en 1962. «Nous le peuple pied-noir, on n’a rien à se reprocher. On a été des victimes et on se bat pour la recon- naissance des choses telles qu’on les a vécues.»

NOSTALGÉRIQUE

Nicolas Bouland, 35 ans, n’a ja- mais vécu en Algérie mais baigne de- puis sa naissance dans l’ambiance pied-noire. «Je ne suis pas d’une fa- mille très “nostalgérique”. Mes parents ne sont pas “Algérie Française avec drapeau”. Ils m’ont transmis le souvenir d’une Algérie heureuse. Je suis donc optimiste pour une future ré- conciliation. Je pense qu’il y a la place pour une autre mémoire, plus apaisée et moins rancunière.» Mais pour bon nombre de ceux qui ont vécu la guerre, l’amertume est toujours pré-

La Vierge noire trône dans l’église notre-Dame d’afrique © J U L I E N

La Vierge noire trône dans l’église notre-Dame d’afrique ©JULIEN MOLLA

Carnoux commémore la fusillade de la rue d’Isly, autour de Melchior Calandra le 26 mars

Carnoux commémore la fusillade de la rue d’Isly, autour de Melchior Calandra le 26 mars 2013 ©ADRIEN MORAT

Pied-noirj’étais, Pied-noir tu seras

Carnoux-en-Provence accueille depuis cinquante ans une communauté de Français d’Algérie. Ils cherchent à faire perdurer leur identité et à transmettre leurs valeurs aux générations suivantes.

sente. «On a été coupés de nos ra-

cines du jour au lendemain. Bien sûr qu’on a du ressentiment», reconnaît André Moyo. Cet ancien artisan en ferronnerie, né à Souk Ahras, évoque

le jour où des Algé- riens se sont instal- lés chez lui en lui demandant de quit- ter le pays. «En

1962, c’était la va- lise ou le cercueil.» De l’autre côté de la Méditerranée, l’accueil est tout aussi rude. «À notre arrivée à Mar- seille, une banderole “Les Pieds-noirs à la mer” nous attendait», se souvient Marcelle Magron, débarquée en France à l’âge de 22 ans. «Pour nous, la métropole c’était l’Amérique, mais

on a été reçus comme des chiens, ap- puie son ami Michel Ambrosino. On

n’avait pas le droit à la cellule psy- chologique.» Leur mal-être, ils l’ont combattu en se rassemblant. Au cours des années soixante,

environ 2000 Pieds- noirs se sont instal- lés à Carnoux. Prin- cipalement grâce au

bouche à oreille. «Ils ont retrouvé un endroit où ils se sentaient en famille», explique Sté- phane Calandra. «On a essayé de re- constituer notre mode de vie d’Algé- rie avec les fêtes, les bals», se souvient André Moyo. «C’est dans ce

sens que la ville est emblématique», s’amuse Pierre Barrau. «Se tenir

«La société entre- tient la vision du Pied-noir raciste»

chaud, se rassembler, ça c’est Car- noux.» Stéphane Calandra, qui a étu- dié l’identité pied-noire, tente une ex- plication sur ce regroupement: «Il y a eu des Pieds-noirs, notamment de gauche, qui se sont intégrés très vite dans la société française. Ils ont pour- tant le même sentiment de déchirure. Mais ceux qui se sont installés à Car- noux étaient sûrement plus nostal- giques.» L’identité de ces Français d’Algé- rie s’est structurée autour de sym- boles forts. L’église Notre-Dame d’Afrique a été le premier monument construit. «Cela prouve que fonda- mentalement, le Pied-noir est croyant. Ça fait aussi partie de son esprit pion- nier car chaque village d’Algérie

avait son église», explique Anne- Marie Bouland. À l’intérieur, une ré- plique de la Vierge noire d’Alger veille sur les fidèles. Les cloches, elles, proviennent de Saint-Denis-du- Sig, près d’Oran.

MÉMOIRE

Pour Nicolas Bouland, qui a réa- lisé un mémoire sur les rapatriés d’Algérie à Carnoux, l’identité pied-

noire s’est plus construite au retour en métropole qu’en Algérie: «Cette communauté n’existe que parce qu’il

y a l’exode. Avant 1962, il n’y avait pas de cohésion et c’est à l’indépendance que les Pieds-noirs

ne vont faire qu’un. Ils s’en font alors une gloire. Mais il est vrai que cette mémoire va se diluer, admet-il. Les gens qui ont vécu en Algérie dispa- raissent. Le problème, c’est que la société entretient la vision du Pied- noir nostalgique et raciste. Ma géné- ration veut s’affranchir de cette image fabriquée et regarder devant.» En 2006, il part en Algérie, à l’ini- tiative de l’association Racines Pieds-noirs. Un voyage que beau- coup ont refusé de faire, par peur d’être déçus. «Quand vous partez, vous avez une image. Si vous revenez cinquante ans après, c’est plus pa- reil. Moi, parfois, j’y retourne, mais dans mes rêves», raconte Alain Ma- gron. Avec sa femme, ils vivent en- tourés de photos de leur ville natale Bône (Annaba), de tableaux et de li- vres évoquant l’Algérie française. Un vrai petit musée. André Moyo, lui aussi, préfère se contenter des images qu’il a gardées en mémoire: «Je me souviens des champs de blé plus hauts que nous, du zéphyr qui don- nait l’impression que c’était la mer. Des images que je n’ai jamais revues en France.» Pour expliquer son refus d’y retourner, il évoque l’insécurité qui existe encore dans le pays. Mais pour Stéphane Calandra, le problème est ailleurs. «Ils ont idéa- lisé leur vie là-bas. Ils affirment que lorsqu’ils étaient en Algérie, tout se passait bien mais sur le papier, il n’y

a par exemple aucun mariage entre

Français et autochtones. Mais tout ça leur paraissait normal et ils ne s’en rendaient même pas compte.» Anne-Marie Bouland et son mari, eux, n’ont pas hésité à faire le voyage. «Quand on est arrivés, on a eu le sentiment que la terre s’accro- chait à nos chevilles, on avait l’im- pression que les racines nous appe- laient. On s’est dit: “On est chez nous”», se souvient-elle. Pour son mari, André, ce voyage a été une sorte de thérapie. «Je rêvais souvent d’Oran et depuis que j’y suis re- tourné, je souffre moins, j’ai comblé un manque.»

MARIE JOLLY, JULIEN MOLLA ET ADRIEN MORAT

Carnoux, villesymbole

Ne cherchez pas le Vieux Carnoux, il n’existe pas. Cette com- mune de 7000 habitants, près de Marseille, a été créée en 1966. L’histoire commence en 1957 lorsque Emilien Prophète, un Fran- çais du Maroc, achète des terrains de garrigue pour un prix dérisoire. Les investissements sont colossaux mais les logements ne trouvent pas acquéreur. Seuls quelques Français du Maroc et de Tunisie s’installent. En 1962, l’afflux des rapatriés d’Algérie dynamise l’essor de la ville. La population passe de 260 à près de 1000 habitants en deux ans. « Carnoux est une création ex ni- hilo, c’était un vallon perdu, un ter- ritoire de chasse. Il y a eu tout à ins- taller », raconte Christian Fenech, président de l’association Racines

Pieds-noirs. Au sommet de la col- line, les habitants dressent une croix face à la presqu’île de Sidi-Fredj, lieu du débarquement des Français le 14 juin 1830. L’église Notre- Dame d’Afrique sera le premier monument. Tout un symbole. Débu- tée en 1963, la construction de l’édi- fice est achevée en 1966. « Carnoux est unique en France :

il y a une église avant d’avoir une commune, Notre-Dame d’Afrique a été entièrement financée par les croyants et la création de la ville ne résulte pas d’une volonté étatique », explique Nicolas Bouland, adjoint au maire. Pour Christian Fenech, «Carnoux reste le village symbole de l’esprit pionnier des Pieds- noirs.»

M. J., J. M. ET A. M.

nI VAlISe, nI CeRCUeIl de Pierre Daum Le journaliste démontre que fin 1962, environ 200000
nI VAlISe,
nI CeRCUeIl
de Pierre Daum
Le journaliste démontre que fin
1962, environ 200000 Pieds-
noirs sont restés en Algérie.
Selon ses recherches, ceux qui
avaient choisi de rester
affirment qu’ils ne risquaient
rien, les violences s’étant
rapidement arrêtées.
*Éditions Actes Sud 2012
(France) et Médias Plus (Al-
gérie)

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voix alternatives

El Watan Week-end Supplément mai 2013

Amar, “nationalité

Watan Week-end Supplément mai 2013 Amar, “nationalité ” Jeune étudiant franco-algérien, Amar* s’est plongé

Jeune étudiant franco-algérien, Amar* s’est plongé tardivement dans l’islam. être musulman, pour lui, c’est un choix réfléchi mais surtout une posture poli- tique.

e me définis fondamentale- ment et prioritairement comme musulman avant

d’être français, algérien ou quoi que ce soit d’autre.» Amar fait tourner son smartphone dans sa main, machi- nalement. Casquette “NY City”, sur- vêtement, cheveux courts. Seule sa barbe, plutôt fournie, pourrait trahir une pratique assidue de la religion. Après une licence en sciences po- litiques à Saint-Denis, Amar entre à 24 ans en master à l’université Paris Dauphine, prestigieux établissement parisien. Le Franco-Algérien «a trouvé sa voie» après s’être réorienté. Les premières années dans l’ensei- gnement supérieur, en maths-infor- matique, se sont soldées par un échec. Peu d’intérêt pour les matières proposées, Amar sèche les cours et lit le Coran. «J’ai commencé à lâcher. J’avais besoin d’une porte de sortie. En France, la réussite est essentiel- lement sociale. La religion m’a per- mis de me poser les bonnes ques- tions, de ne plus faire des études le but essentiel de ma vie.»

RAMADAN “À L’AMÉRICAINE”

Pour enrichir la lecture des ver-

« J

sets, le jeune homme surfe sur inter- net. Penseurs musulmans, écrits bi- bliques, ouvrages sur le judaïsme, théorie athéïste de Richard Daw-

En diversifiant ses lectures, le

jeune homme « veut être sûr de son choix». Amar n’a pas suivi d’enseigne- ment religieux. Sa famille est musul- mane mais peu pratiquante. Sa mère et ses cinq sœurs ne portent pas le voile. «Des “muslims light”. On n’allait pas à la mosquée, on faisait le ramadan “à l’Américaine”, sans prier», s’amuse-t-il. Son père, origi- naire de Sétif, opère un retour à la re-

kins

ligion au même moment que son fils. Ils discutent de leur foi à la maison, mais ne vont pas à la mosquée en- semble. C’est avec son meilleur ami Hicham, lui aussi en sciences poli- tiques, qu’Amar échange le plus. «On a opéré le même retour à l’is- lam. Ça nous a permis de question- ner cette religion par rapport aux doctrines modernes, comme la dé- mocratie, le communisme.» Pour ces deux étudiants, religion et politique ne sont pas dissociables : l’islam est une religion qui recouvre la politique. «La nationalité du musulman, c’est sa foi.» Avec cette citation du leader des Frères musulmans, Sayyid Qutb (exécuté par la justice égyp- tienne en 1966), Amar introduit l’idée d’un califat musulman. Il dé- fend l’instauration de la charia comme norme suprême dans les so- ciétés musulmanes. «Mais avant d’établir un califat, il faut sensibili- ser la population par l’éducation, préparer les mentalités au retour à l’islam», explique le jeune homme. Cette théorie s’applique au Maghreb, mais pas à la France : «Ici, il faudrait juste que la pratique religieuse soit facilitée, qu’on arrête de nous mettre des bâtons dans les roues.» À la fac, Amar s’isole dans les salles de cours en travaux pour faire sa prière. Une application smart- phone lui indique la qibla, la direc- tion de La Mecque. « Je me cache, j’ai pas enviede revendiquer», lâche- t-il. Une attitude qui contraste avec celle qu’il adopte sur les réseaux so- ciaux. En première page Facebook, Jérusalem entourée de barbelés, dé- fendue par un homme armé. En photo de profil, le drapeau salafiste, la chahada sur fond noir

GARANCE PARDIGON

*Le prénom a été modifié

■ ■ G ARANCE P ARDIGON *Le prénom a été modifié abdelhakim ne laisse paraître que

abdelhakim ne laisse paraître que son ombre ©BAPTISTE GARCIN

Cherche salafistes désespérément

Nous sommes deux reporters : un athée, un musulman. Et nous voulons rencontrer les salafistes de France. Sujet complexe ici. Un sondage commandé par Le Monde en janvier 2013 montre que 74 % des sondés pensent que l’islam est une religion intolérante et que 80 % estiment que les musulmans cherchent à imposer leurs normes. Les salafistes sont considérés comme des terroristes et les barbus comme des salafistes. Même si Yahya est musulman, nous ne sommes pas en odeur de sainteté. Pour commencer, c’est vers un imam que nous nous di- rigeons. Ahmed Miktar est modéré et dès qu’il apprend le sujet de notre enquête, il nous fixe rapidement un ren- dez-vous. «Le salafisme est un sujet un peu sensible», dit-il d’emblée. C’est sans doute pour ça qu’il nous re- çoit aussi vite. Il définit le salafisme comme un courant rigoriste, ses adeptes cherchant à retourner à “l’islam des anciens”. Durant cette rencontre, il détruit les idées reçues. «Le salafisme n’est pas qu’une idéologie poli- tique tournée vers l’extérieur et qui vise à la conver- sion des masses, c’est aussi un courant philoso- phique.» Nous sortons de son bureau et comprenons les difficultés à venir mais nous avons une liste des mosquées réputées salafistes de la région. Aucun autre imam ne nous recevra plus. Celui d’une mosquée de Pellevoisin refuse de parler directement à Baptiste. À Yahya, il demande: «Et ton copain là, il est fran- çais ?». Il accepte quand même un rendez-vous qui res-

tera sans suite. À ce moment, la piste de l’imam inté- griste refroidit et c’est directement aux fidèles que nous allons nous adresser.

DELIT DE FACIÈS

Retour à Pellevoisin et au délit de faciès. Nous interro- geons tous les barbus qui sortent de la mosquée et plus encore ceux qui portent le kamis (habit traditionnel adopté par les salafistes). C’est comme ça que nous ren- controns celui que nous pensons être notre premier sala- fiste. Abdelhakim*, 24 ans, barbe juvénile et d’origine algérienne. Déception, il ne se considère pas comme sa- lafiste. «Ce n’est pas apprécié des oulémas, c’est se pré-

tendre l’égal des compagnons du Prophète

et puis pour

les médias, le salafisme c’est le terrorisme.» Il essaie de rester discret sur sa foi. Il a déjà perdu un emploi parce qu’il a refusé de serrer la main d’une collègue. Des musulmans qui restent discrets mais toujours pas d’intégristes. En désespoir de cause, nous nous tournons vers Samir Amghar, sociologue et auteur de L’islam mi-

litant en Europe. «Le salafisme est hétéroclite, pluriel et contradictoire.» Nous voilà bien avancés. En deux se- maines, nous n’avons pas rencontré de fous d’Allah, seu- lement des musulmans pratiquants qui font profil bas,

usés par les amalgames politique

et médiatiques

YAHYA ALI AHMED ET BAPTISTE GARCIN

*Le prénom a été modifié

Identitéberbère: itinéraired’unengagementradical

La création du Gouvernement provisoire kabyle en 2010 a déclenché des polémiques en Algérie et même en Kabylie. Taxé d’illégitime, le président du GPK, Ferhat Mehenni demande désormais l’indépendance de la région. Une revendication qui fait débat.

©AXELLE BERAUD
©AXELLE BERAUD

Ferhat Mehenni ne croit plus en «la possibilité d’im- poser aux autres algériens la question berbère»

Exilé en France depuis 1995, Ferhat Mehenni, 62 ans, incarne le versant radical de la question kabyle. Enseignant, chanteur puis homme politique, il lutte depuis cinquante ans pour la reconnaissance de l’identité amazigh. Son combat a pour origine un sentiment de ré- volte qu’il expérimente à l’âge de 12 ans, lorsque les éducateurs de son école recom- mandent aux enfants de ne plus parler kabyle. «Je ne savais ni le français, ni l’arabe et ne comprenais pas pourquoi je devais être hon- teux de ma langue natale», confie-t-il. Dans les années soixante-dix, il entame un combat identitaire pour la reconnaissance des droits culturels et linguistiques berbères ainsi que la défense de la démocratie. «Nous étions

prêts à affronter le régime en se servant de la prison comme tribune. De 1976 à 1985, j’ai été arrêté douze fois pour “berbérisme”. Pen- dant cette période, il y a eu scission entre ceux qui n’étaient pas en prison et nous. À notre sortie, ils ont rejoint le FFS et nous avons créé le RCD.» Très actif sur la scène politique, Ferhat Mehenni est l’un des principaux artisans du Printemps berbère en 1980 et lance le boycott scolaire en Kabylie en 1994. Mais du MCB au RCD, ses revendications sont restées les mêmes. Il faut attendre le Printemps noir de 2001 et une centaine de morts en Kabylie pour voir son discours évoluer. À cette époque germe dans les esprits l’idée de régionalisation, de fédéralisme et même «d’autonomie linguistique et culturelle», comme le prônait l’universitaire Salem Chaker, spécialiste de linguistique berbère. C’est dans ce climat tendu que Ferhat Mehenni appelle pour la première fois à l’autonomie de la Kabylie. «En 2001, nous sommes passés de la question berbère à la question kabyle; d’une revendication culturelle à une revendi- cation politique. J’ai donc demandé l’autono- mie parce que je ne croyais plus en la possibi- lité d’imposer aux autres Algériens la question berbère.»

AUTODÉTERMINATION

S’ensuivent deux phases de radicalisation :

la naissance du Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie (MAK) dans la foulée du Prin- temps noir et la création, en France, du Gou-

vernement provisoire kabyle en 2010. «Après dix ans de vaines revendications d’une autonomie régionale, nous avons estimé que notre lutte devait passer à un autre stade, celui de l’autodétermination.», indique Ferhat Mehenni qui souhaite «porter la question ka- byle devant l’ONU» et refuse désormais «de se dire Algérien». «Nous avons été Kabyles et Algériens. Nous ne pouvons plus l’être. Dans l’ensemble des pays issus de la colonisation, on a mis des peuples ensemble, d’où ces cli- vages identitaires.» Aujourd’hui, le MAK est le seul mouvement à réclamer l’autonomie de la Kabylie.

ANCRAGE ?

Mais en Algérie comme en France, il est difficile d’évaluer la représentativité d’une structure non élue installée à l’étranger. Selon un journaliste basé à Tizi Ouzou, sa création n’a pas eu d’impact réel sur la population, bien que l’autonomie «en tant qu’espoir» soit pré- sente dans tous les esprits. «Il y a des attentes immenses de la population mais les personnes qui les portent ont perdu de leur crédibilité, il n’y a pas de débats internes aux partis poli- tiques. De plus, le MAK n’est pas structuré, il n’est perceptible qu’à travers la section estu- diantine à Tizi Ouzou. Les jeunes sont les plus sensibles à cette question.» Car l’autonomie en tant que statut fait aussi débat au sein de la jeunesse. En France, les jeunes Kabyles sont favorables à l’ouverture d’un dialogue public. «Les jeunes ne sont pas contre un débat sur l’autonomie de la

Kabylie», indique le président de l’association des jeunes Kabyles de France. «Beaucoup sont pour la création d’un État fédéral. Mais ce qui est primordial pour eux est l’officialisa- tion de la langue berbère en Algérie. Dans le cas où notre parole n’était pas officialisée, cer- tains seraient tentés de rejoindre le mouvement autonomiste, voire indépendantiste.» Pour d’autres, l’enjeu identitaire n’est même plus au centre du débat. C’est le cas pour Sofiane, Aghiles et Mokrane qui étudient depuis peu à Paris. Ils sont kabyles mais «plei- nement algériens» et reprochent à Ferhat Mehenni son «approche raciale de la ques- tion». «Il y a bien un problème identitaire mais c’est un phénomène généralisé en Algérie qui ne touche pas seulement les Kabyles. Cela concerne tous les Berbères», affirme Aghiles. La question aurait été instrumentalisée par l’État pour détourner les Algériens des enjeux du pays. «La donne identitaire devient de plus en plus marginale», précise Sofiane. «Ce qui est important chez les jeunes aujourd’hui n’est pas l’identité mais le marasme social, le chô- mage qui les touche. Le vrai problème est le manque de démocratie et la mauvaise distri- bution des richesses.» Tous trois sont contre l’autonomie mais ne sont pas défavorables à un statut particulier. Sofiane parle de «décentralisation», Aghiles évoque le «fédéralisme». Mais d’une voix commune, ils défendent le sentiment national algérien et voient dans les revendications in- dépendantistes «une menace» pour le pays

AXELLE BERAUD

El Watan Week-end Supplément mai 2013

sur le net
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El Watan Week-end Supplément mai 2013 sur le net Découvrez les témoignages d’élèves d’un cours d’arabe

Découvrez les témoignages d’élèves d’un cours d’arabe sur icietlabas.com/bled

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langue

d’un cours d’arabe sur icietlabas.com/bled 23 langue L E FRANÇAIS ET L'ARABE, FRUITS DE DEUX CULTURES,
L E FRANÇAIS ET L'ARABE, FRUITS DE DEUX CULTURES, PARTAGENT UNE MÊME HISTOIRE. ELLES SE
L E FRANÇAIS ET
L'ARABE, FRUITS
DE DEUX CULTURES,
PARTAGENT UNE
MÊME HISTOIRE.
ELLES SE COMPLÈ-
TENT ET FUSIONNENT
NATURELLEMENT,
MALGRÉ CERTAINES
DIFFICULTÉS QUE
SEMBLENT POSER
L'APPRENTISSAGE DE
LA LANGUE ARABE EN
FRANCE.
©AFP

Coursd’arabe:

les familles préfèrent lamosquéeàl’école

Dans le département du Nord, les élèves sont un peu plus de 3700 à suivre des cours d'arabe dans le système public. C'est trois fois moins que dans les mosquées et les asso- ciations arabo- musulmanes.

I ls ont entre 8 et 11 ans, se pré- nomment Malek, Ismaël, Ahmed… Ils habitent dans le département du Nord et ont des ori- gines algériennes, marocaines ou syriennes. Assis sur leur chaise, ils lèvent le bras le plus haut possible pour attirer l’attention de la maî- tresse. Ils désirent tous montrer qu’ils sont capables de lire les diffé- rentes sonorités de l’alphabet arabe. Au premier étage de la grande mosquée de Villeneuve d’Ascq, sept classes pleines d’enfants bourdon- nent d’activité, comme tous les sa- medis matin. Rien ne laisse croire que cette “école” se trouve dans un lieu de culte, si ce n’est la salle de

se trouve dans un lieu de culte, si ce n’est la salle de Cours d’arabe à

Cours d’arabe à la mosquée de roubaix ©DR

prière de l’autre côté du couloir. Tout à coup, l’enseignante entonne un air en arabe. Les enfants le reconnaissent aussitôt et s’em- pressent de chanter, la main sur le cœur. «C’est une chanson sacrée sur Allah et sur le Coran», explique une élève de 10 ans. Ce chant marque la fin du cours de langue et le début de la récréation. Une pause significative puisqu’elle est suppo- sée marquer la séparation entre le cours d’arabe et le cours de religion. Les élèves ont ainsi la possibilité de

n’assister qu’au cours de langue. Ils reprennent cependant leur place un quart d’heure plus tard, de- vant la même maîtresse, afin d’en apprendre davantage sur l’islam. «On ne s’en cache pas. Quand on vient à la mosquée, on apprend arabe et religion. L’arabe est le vec- teur de la religion islamique», dé- clare Moustafa Mabsout, directeur de l’enseignement à la grande mos- quée de Villeneuve-d’Ascq. La dimension religieuse reste la grande différence entre les cours

Aujourd’hui, l’arabité est moins honteuse

Aujourd’hui, l’arabité est moins honteuse

Aujourd’hui, l’arabité est moins honteuse

Le rapport à la langue arabe a connu une évolution manifeste en France ces cinquante dernières années. Abdelhafid Hammouche, professeur de sociologie à l’univer- sité de Lille 1, observe aujourd’hui une évolution du contexte social, autrefois tendu et controversé. «Je remarque un changement au niveau de toute la société française, avec un intérêt plus marqué pour la langue et la littérature arabe». Abdelhafid Hammouche explique d’abord cette évolution par «l’inter- nationalisation»: désormais, la langue arabe n’est plus le seul mar- queur des migrants. Si le sociologue constate que l’intérêt pour la langue arabe a augmenté en France, il est difficile de le mesurer précisément. «Avec le développement des études

universitaires, de plus en plus de personnes s’intéressent à ces ré- gions du monde. Ils apprennent la langue pour pouvoir mieux les étu- dier.» Les échanges qui se sont dé- veloppés entre la France, l’Afrique du Nord et le Proche-Orient, qu’ils soient culturels ou économiques, ont également contribué à cet «élargis- sement» de la langue arabe, note Abdelhafid Hammouche. Autre signe de cette évolution: l’accepta- tion sociale de la langue arabe. «Au- jourd’hui, la présence de l’arabité est moins réservée, moins honteuse, parfois revendiquée», affirme le sociologue. Dans les années soixante, au contraire, les migrants arabophones «étaient marqués par la guerre et par la nécessité d’être dans des positions en retrait».

migrants arabophones «étaient marqués par la guerre et par la nécessité d’être dans des positions en

abdelhafid Hammouche ©MET

Selon Abdelhafid Hammouche, le rapport à la langue est aujourd’hui marqué par une affirmation grandis- sante de l’islam en France. Cette plus grande visibilité pourrait ac- croître l’attractivité de la langue.

MARIEVE TRUDEL

dans la mosquée et l’enseignement laïc offert par le ministère de l'Édu- cation nationale, dans le cadre du programme Enseignement des langues et cultures d’origines (Elco). Marie-Line Delaire, en charge de l’Elco dans le Nord, s’inquiète que la formation dans les mosquées, où les enseignants sont pour la plupart bénévoles, ne soit pas au même ni- veau que celle proposée par le pro- gramme. «Les enfants peuvent très bien suivre le programme Elco et fréquenter la mosquée. C’est dom- mage de restreindre l’enseignement de la langue au fait religieux.»

LAÏCITÉ DANS LA MOSQUÉE

La laïcité dans l’enseignement reste toutefois un principe important pour certaines associations musul- manes. Dans la mosquée de Saint- Maurice à Lille, des cours d’arabe sont dispensés chaque week-end. Des cours durant lesquels la religion n’est pas évoquée, même s’ils se dé- roulent dans un lieu de culte et sous la supervision de la Grande mosquée de Paris. Cela fait trois ans que Bezzaz, un père de famille d’origine algérienne, amène ses filles à la mosquée de Lille pour les cours. «Il y a cinq heures de cours hebdomadaires. Mes deux filles s’améliorent beau- coup. Le cadre de la mosquée est intéressant.» Selon le président pour le Nord- Pas de Calais de la Mosquée de Paris, un tel cadre est «convenable selon les valeurs arabo-musul- manes». «Suivre les cours à la mos- quée habitue les enfants à cet envi- ronnement et qui dit mosquée dit bonne éducation. Ici, on ne parle pas de choses qui ne sont pas bien», af- firme-t-il. À Villeneuve-d’Ascq comme à Lille, ces cours sont de plus en plus sollicités et les établissements ont des difficultés à répondre à la de- mande. Deux nouvelles classes sont d’ailleurs en construction dans la mosquée de Saint-Maurice à Lille, afin d’accueillir encore plus d’élèves l’an prochain

CATHERINE ALLARD ET CAROLE MISTRAL

qUel

enSeIgnement?

Minoritaire dans le milieu scolaire, l’enseignement de l’arabe connaît aujourd’hui une forte demande. Pourtant, de 2011 à 2013, les effectifs n’ont pas progressé. État des lieux en quelques chiffres.

Ecoles primaires: 50 000

enfants (moins de 1% des effectifs) inscrits au programme Enseigne- ment de la langue et de la culture d’origines (Elco). L’ Éducation natio- nale ne prend pas en charge l’ap- prentissage de cette langue pour les enfants de 6 à 10 ans. Le dispositif Elco permet donc la mise en place de cours d’arabe hebdomadaires au sein des écoles primaires. Créé en 1975, il repose sur un accord entre le ministère des Affaires étrangères français, l’Éducation nationale et certains gouvernements étrangers, dont les trois pays du Maghreb. Les professeurs sont payés par le consu- lat de leur pays d’origine et des locaux sont mis à disposition par l’État français. Autrefois réservé aux élèves natifs du pays d’origine du professeur, le dispositif Elco est au- jourd’hui ouvert à tous afin de diver- sifier l’offre de langues.

Collèges et lycées: 9100

élèves sur 5 millions (établisse- ments privés compris). à titre com- paratif, la même année, près de 24000 élèves du secondaire ont ap- pris le chinois. La France ne compte que 200 professeurs d’arabe. En 2011, le concours de recrutement de ces derniers a même été fermé. Depuis, un à deux postes sont ou- verts chaque année. Avec si peu de professeurs, rien d’étonnant qu’il y ait si peu d’élèves.

Universités: 3500 étudiants

sur 1,4 million dans vingt universités publiques françaises. Les parcours Langues étrangères appliquées (LEA) et Langues, littératures et civi- lisations étrangères en arabe (LLCE) sont les plus prisés parmi les six proposant de l’arabe. Si le premier regroupe des cours d’économie, de gestion ou de droit, le second est consacré entièrement à l’étude de la langue

ANAÏS BROSSEAU

24 langue

sur le net
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24 langue sur le net Plongez dans l’ambiance de Radio Orient sur icietlabas.com/2pays langue El Watan

Plongez dans l’ambiance de Radio Orient sur icietlabas.com/2pays

langue

El Watan Week-end Supplément

mai 2013

Radioorient:

lesondesbilingues

Dans les studios de Radio Orient, près de Paris, on parle indifféremment arabe ou français. La station a plus de trente ans d’existence, et un public bien ins- tallé: environ 100000 auditeurs par jour, rien qu’en région parisienne. Pour ses animateurs, mélanger les deux langues n’est pas un problème.

O n traverse un couloir et la Mé-