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« Comment trouvez-vous ces terres, mes frères ?

- Conviennent-elles ?

- Nous ne voyons que sable à l’horizon. Et la mer que nous avons traversée.

- Pas de bois. Pas de forêt. Pas de buisson. Rien. Il n’en est pas d’assez grand pour
accueillir la porte. Pour nous accueillir.

- Comment trouvez-vous ces terres, alors, mes frères ?

- Il nous faut partir. Encore.

- La petite est fatiguée. Laissons-la reprendre des forces.

- Bonne idée. Nous pourrons ainsi avoir le temps de la former.

- Rendormons-nous, mes frères. Le jour point. »

Beth s’éveilla avec un mal de crâne à hurler de douleur, mais comme c’était une brave
fille, et que Dawn devait dormir encore, elle se réfréna. Son regard balaya les alentours, et une
fois de plus, elle se demanda si personne ne leur avait rendu visite durant la nuit. Le feu avait
été entretenu, et sa vigueur était celle de la veille, et des traces, légères, mais étranges,
parsemaient le sable, comme si une sarabande s’était déroulée-la. Elle secoua la tête pour
chasser les cauchemars, but une gorgée de leur maigre ressource en eau douce, et se fit un
devoir de veiller sur Dawn.

La jeune fille dormait encore. La très jeune et frêle fille. Si innocente dans son
sommeil. Si douce, si charmante. Si étrange aussi. Qui aurait pu croire qu’elle avait tué ses
parents et fuit le royaume familial voila à peine une semaine. Une semaine folle. S’échapper
des grilles du château n’avait été chose facile, non plus qu’éviter les gardes. Quant au voyage
en mer… Elle frissonnait rien que d’y penser. Malade. Malade et encore malade. Peut-être son
mal de crâne en était un résidu ? Elle fit rapidement l’inventaire des vivres restant, et décida
de motiver Dawn à s’enfoncer dans le continent. Elles n’avaient plus le choix. Il s’agissait de
survivre dès à présent.

« Maman ? Où es-tu maman ? Demanda Dawn en s’étirant.

- Ici, répondit Beth, en sursautant un peu, toujours aussi peu habitué à être appelé ainsi
par la fillette. Comment vas-tu ?

- Serre-moi fort, maman. Ordonna la gamine. Et Beth obtempéra. Une fois de plus. Il
faut partir. La plage ne nous veut plus. Pas vrai maman ?

- Pardon ? La plage ne nous veut plus ? Fit Beth en relâchant son étreinte.

- Elle nous chasse. Regarde les vagues. Elles sont agressives aujourd’hui. Et puis…
Nous allons manquer de nourriture, n’est-ce pas maman ?
- Oui… Murmura Beth, sidérée une fois de plus par l’acuité de la fillette. Bien sûr…
Euh… Nous allons y aller ? Je veux dire. Il nous faut aller vers l’intérieur des terres.
Peut-être trouverons-nous des gens pour nous aider.

- Allons-y alors maman. Ne traînons pas. Le temps se fait à l’orage. Et j’ai froid. Porte-
moi maman. Je veux rentrer… »

La journée s’écoula à l’image de cet improbable dialogue. Et les autres encore. Et ainsi
de suite pendant un temps étrange d’étrangeté. Dawn, petit à petit, changea. Elle se fit plus
maigre encore, mais plus élancée aussi, si cela était dieu possible. Plus agile, plus rapide. Et
quand elles faisaient la course, Beth ne la rattrapait plus. Ses mots prirent une tournure
incisive qu’ils n’avaient pas avant, et puis, ses yeux changèrent. Ils prirent une teinte étrange,
leurs pupilles se modifièrent et finalement, Beth ne pu plus les comparer qu’à ceux d’un loup
sauvage et fier.

Fière. Dawn l’était sans hésitation. Elle prit, de plus en plus, une attention renforcée à
toujours être droite, toujours égale, sans jamais montrer ses émotions. Elle avançait jusqu’à la
nuit, jusqu’à l’épuisement. Non le sien, mais celui de Beth, qui s’affalait sur le sol, criant
grâce.

« Maman ! Il faut continuer à avancer ! lui criait la gamine.

- Dawn… Dawn, je n’en puis plus. Je suis trop fatiguée. Reposons-nous. La nuit est là.
Dormons Dawn, je t’en conjure. »

Après quelques échanges de cette teneur, Dawn allait chercher de quoi faire un feu, tandis
que Beth restait là, étonnée toujours plus par la vitalité de l’enfant dont elle avait la charge,
abasourdie par la capacité qu’avait la fillette à porter tout le jour plus de poids qu’elle-même.
Les griffes, bon sang, les griffes ! Elles pesaient facilement trois à cinq kilo chacune ! Et
Dawn qui gambadait tout le temps avec elles aux poignets, sans même s’en séparer pour
dormir, comme si elles n’existaient pas. Comme si elles devenaient une part de son être…

« Nous approchons d’un endroit propice mes frères.

- Je suis d’accord. Et l’enfant est presque formée.

- Bientôt. Bientôt nous rouvrirons la porte.

- Reposons-nous à notre tour. La puissance sera lourde à fournir. »

« Dawn… Haleta Beth. Dawn…

- Oui Maman ? Fit l’enfant, sans se retourner.

- Faisons une halte, s’il te plaît.

- Déjà ! Geignit-elle en réponse.

- Regarde, ce cours d’eau est parfait, je meurs de soif… Murmura Beth.


- Bon… D’accord. Mais vite alors ! Il faut avancer ! Tout droit ! Tout droit ! »

Dawn se rapprocha de sa mère d’adoption, et la regarda de ses prunelles changées, sans


ciller, avec toujours le même air de fillette innocente, si trompeur. Beth se noya dans ce regard
un instant, puis posa les mains sur les griffes.

« Dawn… J’aimerai que tu poses ces griffes. »

Elle se recula juste à temps pour éviter le coup de coude que la gamine lui décochait.

« Jamais ! Elles sont à moi maman ! A moi ! Et personne ne me les enlèvera !

- Dawn ! S’il te plaît ! Répéta Beth.

- Non ! Non ! Et non ! Et bois ! Il faut partir. Vite ! Tout droit ! Tout droit ! »

Dawn se releva, et bondit en avant. Beth la regarda fixement, avant de se dresser avec
lassitude, et se remit à marcher à la suite de l’enfant qui lui échappait peu à peu. Jamais, dans
le temps d’avant, jamais Dawn n’aurait eut un tel geste. Il fallait lui enlever les griffes… Il le
fallait, c’était la bonne décision, oui…

« Nous y sommes mes frères.

- Oui. L’endroit est bon. Le nœud est fort. Nous en serons d’autant moins affaiblis pour
la traversée.

- Tout ira bien alors.

- C’est clair et sûr. Nous agirons. »

Beth se réveilla avant Dawn, pour la première fois depuis longtemps. Encore une fois, des
traces parsemaient l’alentour du feu, mais il n’y prêta pas garde, à force d’habitude. Elle
regarda Dawn, et se demanda si… Elle s’approcha lentement, sans bruit, et posa une main sur
la griffe gauche qui ornait le bras menu de l’enfant. Dawn se retourna et se mit en position
fœtale. Beth soupira. Elle ne pourrait donc jamais lui enlever ?

Le temps passa, et le soleil faisait sa course. Dawn ne bougeait pas. Beth n’osait la
réveiller. Depuis quelque temps, elle avait peur. Peur de la sauvagerie qui dansait dans les
yeux de l’enfant. Peur de l’enfant. Peur… Et la journée passa, ce qui arrangea la bonne
d’enfant, fatiguée de trop marcher, et lui permit de récupérer un peu plus. Aussi, alors qu’elle
étendait une couverture de plus sur Dawn, elle fut surprise de la voir s’éveiller. Ainsi, sa
vitalité n’était pas entamée. Le répit avait été calculé. Pourquoi ?

« Ce n’est pas la peine de ranger le camp Beth. Nous n’allons pas beaucoup bouger cette
nuit. »

La voix de Dawn choqua la nurse. Et dans un premier temps, elle ne fit pas attention
au changement de vocabulaire.
« Suis moi. »

La petit enserra la grosse patte de paysanne de Beth dans sa menue menotte d’acier, et
avança, sans hésiter. Beth entr’aperçu son regard, et comprit qu’elle avait raison d’avoir peur.
La poigne sur sa main se fit plus forte, étreinte irrémédiable.

« Où allons-nous ? Couina-t-elle, paniquée.

- Là où je vais m’enlever les griffes, Beth. » Répondit la mutine enfant.

Et elles marchèrent peu, en effet. Bientôt, des brumes se formèrent autour d’elles.
Finalement, dans ce qui sembla le cœur du brouillard où dansaient des formes exotiques, elles
s’arrêtèrent.

« Ne bouge plus, Beth, s’il te plaît. Demanda Dawn. Tu vas être très utile. Plus que tu ne le
crois…

- En quoi ? Eut à peine le temps de dire Beth avant de cracher un peu de sang.

- En cela. » Lui répondit l’enfant, avant de lui montrer ses mains libres.

Les griffes étaient plantées dans le ventre de la bonne d’enfant, et le coup était mortel. Le
sang partait à gros bouillon, et Dawn, après en avoir lancé quelques gouttes dans les brumes,
où, nota Beth dans un semi coma, elles semblaient flotter et donner vie à des créatures
horribles, de loups de brumes ?, le répandit sur le sol, en murmurant des paroles.

« C’est bien fillette.

- Bravo. Continue comme cela.

- Ne t’arrête surtout pas.

- Ne crains rien. » Murmuraient les brumes.

Beth s’effondra sur le sol, laissant du sang s’échapper de sa bouche en un flot de moins en
moins puissant. De son regard mourrant, elle vit une porte, magnifique, sublime, s’ouvrir, et
Dawn hésiter sur son seuil.

« Nous n’avons plus besoin des griffes. Fit une brume, en rentrant dans Dawn.

- C’est exact. Dit une autre, en la suivant.

- Nous avons l’enfant. » Reprit une troisième.

Toutes les brumes s’engouffrèrent en Dawn, qui ne broncha pas un seul instant.

« Dawn… » Murmura Beth en mourrant.

L’enfant, rassurée par la présence des êtres en elle, passa la porte sans se retourner. Qui
était Dawn ?