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ou Ir,rÊun AUTEUR

Du Mod.e d'existence des objas techniqur-r, Paris, Aubier, l9y8 (réimpr. 1989, zoor). L'Indiuidu et sa genèse physico-biologique, Paris, PUF, ry6+ (rééd. Grenoble, Millon,

rs9).

L'Indiuiduation

Deux leçons sur I'animal et l'homme,Paris, Ellipses, zoo4.

L'Inuention dans les techniques, Cours et conférences, Paris, Le Seuil, zoo5.

L'Indiuiduation à la lumière des notions dz forme et d'informatioz, Grenoble, Millon,

psychique et collectiue, Paris, Aubier, 1989.

2OO5.

Cours

sur la Perception Gg6+-rç6), Chatou, La Transparence, zoo6.

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GILBERT SIMONDON

IMAGINATION ET INVENTION

(t965-r966)

Edition établie par Nathalie Simondon

et présentée par Jean-Yues Chateau

LES EDITIONS DE r-A TRANSPARENc'

*

I nHrlos""Jr?à

rsBN 978-2-3to5r-q7-8

Dépôt légal : zoo8, octobre @ Les Éditions de La Transparence, zooS 8, avenue des Pommerots, 784oo Chatou

www. latrans parence. fr

Assistante éditoriab :

Nathalie David

,

PRESENTATION

Une théorie de l'image

à la lumière de k notion d'inuention et dr I'inuention à Ia lumière de k notion d'image

r. srTUATroN DU COURS nr. 1961-1966 OÂNS L'ENSETGNEMENT ET

t'c,uvnn DE GILBERT sIMoNDoN

Imagination et Inuention ' est un cours professé en 196;-1966, à Ia

Sorbonne I'Institut de Psychologie de la rue Serpente), dans le cadre du certificat de psychologie générale qui, dans I'organisation des études

alors en vigueur, constituait la base des licences de psychologie et l'un

des quatre certificats obligatoires de la licence d'enseignement de philo- sophie. Ce système, dont nous avons eu la chance de bénéficier juste

avant sa suppression à la fin de I'année suivante, ry66-r967, fut remplacé, en philosophie, par une licence en trois années, dont tout enseignement

de psychologie fut supprimé. Ce cours est donc un ultime témoignage

de ce qui, vers la fin de cette époque, pouvait se faire dans cet enseigne-

t. Le cours sv Imagination et Inuention a été publié sous forme de polycopié distri-

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s

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bué aux étudiants, puis dans le Bulletin dz Psychologie entre novembre 1965 et mai ry66. Nous en avons édité certains passages, qui correspondaient à l'invention dans le domaine

des techniques, dans : Gilbert Simondon, L'Inuention dans les techniques, Cours et confé-

rences, Paris, Le Seuil, zoo5, édition établie et présentée par Jean-Yves Chateau. Pour ce qui est d'une présentation simple de I'ensemble de la pensée de Simondon, on pourra consulter none Vocabulaire dz Simondoz (Paris, Ellipses, zoo8 ; première édition dans

Le Vocabukire d.es philosophes, vol. V, Paris, Ellipses, zoo6). Dans la suite de cette présentation, quand nous nous réftrerons au Cours sur Imagination et Inuention, nous

donnerons seulement I'indication de la page sans rappeler le titre.

VIII IMAGINATION ET IN

ment de psychologie générale, qui constituait une part importante de la

formation des philosophes, du moins de ce que Gilbert Simondon y

faisait, car il ne faut pas méconnaître la force de sa personnalité et son originalité.

porte sur l'imagination et I'invention. D'un

certain point de vue, cela limitait par principe I'ampleur du dévelop-

Le Cours de ry65-r966

pement et le degré de détail des analyses qu'il était possible de consacrer

à chacune des deux notions, même si, on le verra, c'est une théorie réunissant organiquement les deux qui est présentée ici, et oir, par principe, aucune des deux ne peut pâtir de la place consacrée à I'autre.

Mais, de plus, divers éléments Peuvent être considérés en complément

de ce cours, tant en ce qui concerne I'imagination que I'invention, qui

étaient disponibles à l'époque pour les étudiants, outre ceux qui nous sont accessibles aujourd'hui dans les cours ultérieurs de Simondon.

a) En ce qui concerne I'irnagination, Simondon avait donné I'année

précédente (1964-196), à la Sorbonne, un cours sur la perception', dans

lequel il abordait les relations entre perception et imagination, d'une

façon qui anticipe, nous y reviendrons, la perspective et les thèses du

.o.rrc d. ry65-t966, en ce qu'elles ont de plus novateur et de plus

radical. Dans la deuxième partie proPos de n I'image intra-perceptive dans la percepdon des formes ) et du ( contour subjectif o, p' 8z), il se réftre explicitement à ce passage de son cours sur la perception.

D'autre part, dans son cours sur lrnagination et Inaention (notam-

ment dans les n lectures conseillées ) et dans la troisième Partie, p- r27 et

r3o), Simondon renvoie à un cours sur I'imagination qui avait été fait en

par un autre professeur de psychologie, Juliette Favez'

ry62-r961

Boutonier, et publié au CDU (en 1965). Ce cours présentait les princi-

pales théories classiques de I'imagination que l'on trouve chez des

philosophes ou des psychologues proches de la philosophie' notamment

depuis Taine (comme Ribot, Bergson, Sartre, Husserl, Freud, Jung,

Eliade, Lacan, Ortigues, Bachelard, Piaget). Simondon considère comme

acquise, grâce à ce cours récent, la connaissance de base de ces doctrines,

atrxquelles il se réftre sans les réexposer dans leurs éléments et leurs

détails, et il caractérise son proPre cours, à la première phrase de son Préambule, comme la présentation d'une < théorie " (p. l). Ce cours, en

r. Ce cours, qui avait été distribué aux étudiants sous forme de polycopié, puis avait

été publié dans le Bulletin d.e Prychologie (de janvier à mai 1965), a été édité en z0o6 aux

éditions de La Transparence, avec une préface de Renaud Barbaras, sous le titre : Cazrrs

sur la Perception Q964-ry6).

pnÉspNrettoN rx

effet, si on le compare à celui qui avait été proposé aux étudiants trois ans auparavant, à la fois est nourri de réftrences internationales très

nombreuses à des travaux spécialisés de psychologie scientifique et présente une conception d'une grande originalité, oir les autres doc-

trines, notamment philosophiques, interviennent non pas tant pour être

exposées, mais examinées, discutées, analysées, situées. Ce coprs est

ainsi, en même temps, plus scientifique et technique par I'information qu'il expose, et plus théorique et philosophique par la conception d'en- semble qu'il propose. Des diverses doctrines étudiées, scientifiques ou

philosophiques, c'est la portée philosophique qui est avant tout et

constamment recherchée, la manière dont elles permettent de construire

non pas une théorie au sens d'une doctrine exclusive des autres, mais

une perspective d'ensemble qui, sans chercher à discuter le détail des

autres doctrines si ce n'est pas utile au propos essendel, les présente

surtout pour faire apparaître par leur moyen les problèmes qu'on ne peut manquer de se poser à propos de I'imagination. Simondon ne fait pas une grande confiance à la dialectique ou à la discussion réfutative

pour avancer vers la vérité, ni même pour I'exposer. Bien sûr tout ne se

vaut pas, et sa ( théorie , disqualifie un certain nombre de thèses, mais il

cherche toujours avant tout ce qui peut être positif en elles et, chaque

fois que cela est possible, un point de vue suscepdble de faire apparaître

les thèses en conflit comme des positions qui ont quelque chose de juste

mais qui sont partielles, et qui se complètent lorsque I'on trouve le point

neutre par rapport auquel elles se répartissent. La théorie recherchée est celle qui permet de prendre les choses de façon suffisamment globale

pour que les diverses réalités et les divers niveaux d'analyse, qu'il faut savoir distinguer sans nécessairement les séparer, puissent être mis en

relation. C'est ce que I'on peut rapporter à la méthode < génétique, de Simondon.

Or ce cours se caractérise précisément par l'ampleur de la conception

proposée, qui se fonde sur la psychologie scientifique, telle qu'on I'entend ordinairement, la psychanalyse, la psychologie génétique, la psychologie animale, mais aussi la biologie, la zoologie, l'éthologie, la

littérature, I'esthétique, la sociologie, autant que sur la philosophie.

Dans la perspective retenue, la connaissance des travaux scientifiques

d'actualité exposés n'empêche pas Simondon de reprendre et de justifier certaines des analyses des psychologues anciens, tels que Taine ou Ribot,

loin du mépris oir certains, pourtant moins savants, avaient tendance à

les tenir en les déclarant o dépassés o (attitude fréquente de Sartre).

L'ampleur de la conception se manifeste aussi par le fait qu'elle se pré-

X IMAGINATION ET INVE

sente, ainsi qu'il est habituel chez Simondon, comme rendant compte

de manière homogène, bien que sans éviter de souligner les différences,

des vivants animrux aussi bien qu'humains, enfants ou adultes, de la

psychologie individuelle autant que des comportements de grouPes,

d.r faits de culture et de civilisation, des divers niveaux biolo-

"olr.

giques et psychologiques d'analyse du vivant, des fonctions psychiques q.tè I'o.r isole d'ordinaire, comme la motricité, la sensorialité, la percep-

tion, I'imagination, et les fonctions intellectuelles (qu'on appelle parfois

n

u

supérieures

invention

,). Notamment, il ne s'agit ni de tenir n imagination > et

) pour des termes à peu près synonymes' ni I'imagination

pour une faculté intervenanr de I'extérieur dans le domaine de I'inven- iion, ni, généralement, d'étudier les rapports entre elles par la voic d'une

simple

des notions, mais d'établir leurs relations efFectives

"n"lyr.

comme déterminées dans le cycle d'une genèse.

b) En ce qai concerne l'inuention, notamment dans les techniques,

outre les couis qui seront réalisés les années suivantes et dont la lecture peut compléter àujourd'hui celle du cours de ry65-r966 ', les étudiants

po.t'rraient lire Du Modz dbxistence des objets techniques', publiédepuis

i958, et auquel Simondon se réftre brièvement dans son cours. Cet ou-

vrage (sa thèse secondaire) présente une rhéorie de I'invention des objets

techniques et précisément aussi des relations entre I'invention et I'ima-

gination. Le premier

du objex

tisation )

chapitre de la première parrie Du Mode d'existence

techniques étudie (c'est son titre) le ( processus de concré-

caractéristique de Ia genèse de I'objet technique: il est ce qui

exisre au terme d'une u genèse spécifique procédant de I'abstrait au concrer > ,. Le second chapitre, étudiant n l'évolution de la réalité tech-

nique n dont le mode d'existence a été ainsi caractérisé, monrre les rela-

tions entre processus de concrétisation (point de vue technologique

objectif) et invention (point de vue de I'inventeur, relevant, en un sens'

de la psychologie), qui sont deux points de vue en quelque sorre solidai-

res ei même èquivalents

gique, de

-ôd.

: u I'invention est l'aspect mental' psycholo-

propre d'existence > n. Les S II et III de ce second

r. ce sont ces coufs dont nous avons publié et présenté les principaux dans:

(1. Simondon, L'Inuention dans les techniques, op. cit.

z, Publié chez Aubier-Montaigne (Paris, 1958, rééditions en ry69, 1989 et zoor)'

t, (i. Simondon, Du Modz d'existence des objets tecbniques, P- 23, 4c.

4, L'lnucntion dans les techniques, cours de 1968 intitulé : L'Inuention et le déueloppe-

mrnt da uchniqucs, p.84. Telle est, de manière brève, la justification de cette insertion, tpri pcut paraîti" éronnanre d'abord, dans un cours de psychologie, de considérations de

pnÉsBxrerroN xr

chapitre, plus précisément, présentent de façon très synthétique les rela-

tions entre imagination et invention dans une perspective qui corres-

pond à celle que développe le cours de ry61-r966: unité génétique fondée sur un dynamisme transductif de I'image.

Ainsi, des compléments utiles et éclairants pouvaient être trouvés, au moment même oir ce cours fut donné, dans d'autres textes concernant

aussi bien I'imagination que I'invention et leurs relations. Mais surtout,

on le voit, pour des raisons de principe, I'association de ces detx notions

dans le cours ne constitue en rien un alourdissement ni même une

extension véritable de son objet, et il n'aurait pas été possible pour

Simondon de séparer les deux, même si l'intitulé de son cours ne s'était

rapporté qu'à I'une ou à l'autre : il présente une théorie qui, de manière décisive, sans les confondre, les rend solidaires comme des moments

successifs dans le développement d'un même organisme.

z. L'uNlrÉ cÉNÉrrque DE L'IMAGINATIoN

ET DE L'ItnrENTIoN

Le but du cours n'est pas d'analyser les relations entre ces notions,

mais d'étudier chacune à la lumière de l'étude de I'autre, car c'est la

seule voie pour découvrir la nature de chacune d'elles, toutes deux pou- vant être considérées comme phases d'un même processus cyclique de genèse, celui de I'image. Il s'agit de faire aussi bien une vraie théorie de

I'imagination suscepdble de rendre compte de l'invention (de la pos- sibilité et du fait de I'invention), qu'une vraie théorie de I'invention

apportant une lumière sur la nature de I'imagination et de I'image men- tale ; non pas une théorie de I'imagination et de I'image dont on pour- rait tirer secondairement des conséquences à propos de la création, voire

de l'invention, ni une théorie de la création et de I'invention qui

envelopperait ou supposerait sans examen suffisant une représentation

de l'imagination et de I'image. Or ce risque de partialité est bien réel :

< imagination ) est un terme qui présente une certaine ambiguïté (Simon- don note que son usage possède pour cela avantages et inconvénients), car on peut, pour en faire la théorie, soit considérer surtout l'imaginé et construire la représentation de I'activité imageante ou imaginante qui

est censée y correspondre, soit considérer surtout I'activité imageante ou

imaginante et ( tirer quelques conclusions, sur Ia nature et le statut de I'objet imaginé. La théorie que présente Simondon ne joue pas de cette

technologie. De manière générale, sur les rapports de la psychologie et de la technologie

chez Simondon, on pourra consulter la présentation que nous avons faite de l'ouvrage cité.

XII IMAGINATION ET INVENTION

ambiguité, elle est de part en part théorie de I'imagination et de I'image

rà.,

même dans la quatrième partie, qui porte selon son titre sur

-

l'inuention', et théorie du -ouvement et de I'activité conduisant à la

création et à I'invention, même dans les trois premières parries, qui por-

tent explicitemenr sur I'image selon des points de vue différents cor- ,.rpotJ"rrt à trois stades de son dévelopPement. Simondon note en

conclusion que, s'il ne s'agit évidemment pas de confondre une chose

inventée et une image, p"t

pour se réaliser dans le milieu (difftrence de

q,r. I'invention fait sortir fimage de

I'intérieur de l'être vivant

nature ontologique cependant cetie <

: elles n'ont pas le même u mode d'existence

'),

tendance à dépasser l'individu sujet qui s'actualise

dJns I'invention est (

)

virtuellement contenue dans les trois stades an-

térieurs du cycle de l'image o (p. 186). Pour le dire rapidement avant de

I'expliquer dans la suite, l'image sous toutes ses formes tend, indépen-

dam*int et en dehors du moment de I'invention, à se dépasser et à sortir d'elle-même comme dans I'invention, et l'invention proprement

dite prolonge ce mouvement essentiel de I'image, toujours possible dans

même la plus statique, révélant ainsi ce qui est porentiel dans image et ce qui esi le régime général du développement de

I'image

toutJ

I'image.

Llnvention, dans les differents domaines oir elle est éildiée, et sur-

tout dans celui des techniques, n'est pas une conséquence, une applica-

tion dans des conditions parriculières,

et sans prêter attention à ces diÊ

de I'activité d'imagination que

I'on aurait pu considérer èn général

révèle er permer de comprendre dans sa réalité

génétique, concrète, la nature de I'imagination et de

I'image. L'imaginaiion et I'image mentale ne sonr pas non plus étudiées

sans tenir compte du fait qu'elles ne se rapportent pas toujours à un objet déjà p.tçn, dont on se souvient et que I'on " reproduit u de façon

effective, vivante,

ftrences ; son

"nalyse

plus ou -àitt

àe façon

déformée et recomposée, ni à un objet que I'on imagine

créative (u productrice D' et non plus o reproductrice >), mais

parfois

qui,

à un objet que I'on va réaliser matériellement dans l'extériorité et parfois la difference d'un objet ou d'une æuvre d'art), est

zusceptible de fonctionner techniquemenr : comment penser I'image

tale, pour què cela soit possible ? L'imagination reproductrice et I'ima-

gination

fimagin"iio.r productrice ou créatrice en général et I'imagination qui

pràductrice ne sont ni opposées ni confondues, de même que

.men-

r. un titre (ou un sous-titre) envisagé pour ce coufs paf Simondon, sur un ma- nuscrit, est : n Images mentales et inventions ,.

pn-É,srNtetroN xrrr

inyente des réalités techniques effectives : il s'agit de penser l'image de telle manière que I'on puisse comprendre sa possibilité dans ces divers cas, mais sans non plus confondre ses différents régimes.

Ainsi peut-on caractériser de la façon la plus générale la probléma-

tique du cours de ry61-r966, mais aussi, on le verra, de la façon la plus

décisive : il traite de la nature de l'imagination en relation avec celle de I'invention : c'est tenir compte, dans la position du problème qu'il se

donne, de la nécessité pour la théorie de l'imagination et de I'image de

pouvoir rendre compte de I'imagination créatrice, productrice d'æuvres. En cela, il reprend, à certains égards, la manière dont les psychologues classiques français, en général, à partir de la seconde moitié du XIX.

siècle ', ont posé le problème de I'imagination en liant l'étude de sa nature à celle de la création, voire de I'invention, même si Ia réponse

qu'il apporte, toujours soucieuse de comprendre ce qui peut être inté- ressant chez les auteurs les plus anciens, est cependant d'une grande

r. Taine (De l'intelligence,Il) étudie l'imagination des artistes; Ribot, dans son.6sraz

sur limagination créanice (Alcan, rgoo), également celle des invenreurs, dans le domaine des sciences et des techniques ; Bergson se réfère à cet ouvrage dans son article sur

o L'effort intellectuel, (r9oz, recueilli dans L'Énergie spirituelle, édition du Centenaire, Paris, PUF, r9j9, p.9+6), au cours de son analyse du rapporr du schéma dynamique à l'image dans I'effort d'invendon, oir il prend l'exemple de la construction d'une

machine. Sartre dira de façon un peu cavalière er sans avoir vraiment cherché peut-être à comprendre Bergson, que ce dernier ne dit pas u clairement ) ce que c'est que ce schéma

dynamique et comment il fonctionne (L'Imaginaire. Psychologie phénoménolagique dz

l'irnagination, Paris, Gallimard, ry4o, tz1 et L'Imagination, Paris, PUF,

1936, z" éd,.,r948, notammenr p.6z-g). Or, il est

rééd. coll. u Idées o, r97r, p. tzz; voir aussi p. rzo-

notable que Sartre construit une théorie de l'imagination sans prendre vraimenr en considération la création artistique, sinon dans ses résultats (d'un point de vue de la

réception), encore moins I'invention rechnique, et peut-être cela fait-il partie des condi-

tions de son incompréhension,

voire de son injustice à l'égard de Bergson. Si l'on peut

dire que Bergson ne développe pas I'analyse de I'imagination dans I'invention technique

de façon suffisamment détaillée et précise pour qu'elle se monrre justifiée, explicative, convaincante, elle n'est pas sans intérêt, même si elle est simplement esquissée. Simon- don va, d'une certaine manière, la reprendre, la développer, lui apporter de Ia précision et, ce faisant, lui apporter une justification qui n'était pas jusque-là aussi apparente ou effective. On peut bien sûr considérer que Simondon, comme souvenr, rectifie profon-

dément la doctrine b'ergsonienne par un tel apport de précision et que c'en est une

contestation ; mais on peut aussi considérer que, moyennant les précisions apportées, il en âit apparaître I'intérêt et la profondeur, en tout cas la capacité de trouver des renforts

dans la science la plus instruite et la plus inventive et de résister à des critiques rapides. Telle est toujours l'ambiguité de l'apport de précision en philosophie, mais, quand la critique prend cette forme, c'est une manière éminemment bergsonienne de critiquer et de philosopher (voir la première page de La Pensée et le mouaant: u Ce qui a le plus

manqué à la philosophie, c'est la précision n).

XIV IMAGINATION ET INT

originalité par rapport à eux. D'une part, plus que tout autre, il accorde une place éminente et une attention excePtionnellement détaillée et instruite à l'invention technique, prenant ainsi en comPte des contrain-

tes très exigeantes pour la théorie de l'imagination, qui doit pouvoir valoir pour elle aussi bien. D'autre part, les relations de l'imagination et

de I'invention ne sont pas seulement plus équilibrées, leur liaison est intime, radicale, décisive, ne relevant de façon dernière ni de I'identité

ni de la difference, mais d'une unité organique, génétique, transductive.

3. L'IMAGE MENTALE ET L'ltllAGINATIoN : PRoBLÈMES

Le souci d'étudier I'imagination et I'invention comme une totalité organique génétique et cyclique ne détourne donc pas Simondon de

traiter, à sa manière et dans le cadre de son ample conception, mais de façon détaillée et comme pour eux-mêmes, Peut-il sembler au moins dans un premier temps, des problèmes de l'image et de I'imagination', et notamment celui, qu'affrontent et sur lequel s'affrontent les psycho- logues et les philosophes, surtout depuis la fin du xIX" siècle, de leurs rapports, difficiles à déterminer de façon juste, avec la perception.

Notons qu'il ne s'agit pas, pour Simondon, de donner à ce traite-

ment, comme tâche prioritaire, la forme d'une discussion de définitions

possibles conduisant à l'élaboration de celle qui permettrait de rendre

compte de ce que I'expérience semble nous aPprendre. Ici, on suit d'abord ce que l'expérience la plus large, telle qu'en témoignent les uns et les autres de manière multiple et pas toujours cohérente, prétend nous apprendre ; on revendique, par méthode, de s'instruire avant tout de I'expérience elle-même, avant toute construction systématique et

toute définition préalable qui serait censée garantir une fois pour toutes

de I'errance. C'est par une auscultation fine de I'expérience, de toutes les

ramifications que suggère d'abord I'expérience, que la nature de I'image

peut être déterminée sans exclure des variations qui lui seraient propres'

ni la possibilité de son évolution, car une définition de I'image qui

interdirait I'hypothèse d'une évolutivité génétique qui lui serait essen-

tielle relèverait, sans même y songer peut-être, du préjugé métaphysique

aussi bien qu'une définition de son essence qui en exclurait une variété

r. Il n'est pas possible, on le voit, de considérer que ce qui intéresserait surtout Simondon serait la question technologique de l'invention, les considérations sur I'image

n'étant que prétexte de psychologie pour les aborder: les trois substantielles premières parties traitent de l'image, et, redisons-le, l'image, telle qu'elle y est analysée, donne un

fondement génétique et transductif à la compréhension de I'invention.

pnÉsnNterroN xv

possible ou qui ramènerait de force à I'unité une forme hétérogène. Les problèmes de définition des notions ne paraissent pas, pour Simondon,

ge qu'il y a de plus importanr, en tour cas pas ce qui peut se régler et se

fixer d'abord. Pour des raisons de principe, il ne comm

chercher à établir une définition, qu'on pourrait utiliser ensuite .o--. un instrument sans revenir sur sa valeur, mais il commence (dès le

Préambule et l'Introduction) en soulignant les problèmes que posenr er

que risquent de cacher les définitions er les simples significations arra-

r

p", p",

chées aux mots comme < image o,

u symbole ,, n perception ), (( désir o,

etc. (p. 4) ou u imagination , (p.ù. Certaines définitions peuvent correspondre à des consrructions habi-

les et cohérenres mais qui barrent I'accès au réel dans sa complexité

effective au lieu de le favoriser, parce qu'elles ne suivenr pas, malgié une

apparence er une argumenration parfois très élaborée, les articulations du réel (comme on pourrait dire de façon platonicienne), er surtour son dynamisme génédque (or, c'esr seulemenr ainsi que ces articulations se

révèlent réellement). Le grand risque est que les définitions les plus

rigoureuses et les plus serrées détournent par narure de suivre

q,ri .rt

le plus caractéristique et le plus essentiel de la réalité: son évolurivité,

son caractère génétique (sur ce point, quelque critique qu'il puisse être amené parfois à formuler à l'égard de Bergson, il y a chez Simondon une position de principe et ce qu'on serait tenté d'appeler un o narurel ,

profondément bergsonien). Cela ne dispense en rien évidemment de la

tâche d'élaboration des définitions, cela accroît sa difficulté : il faut détnir en tenant compre de la possibilité que ce que I'on définit de

façon peut-être juste à tel momenr comprenne en soi des potentiels

propres qui le feront échapper à cette définition. Le risque est aussi bien de tout ramener (par exemple tout ce que I'on nomme u image u dans la langue commune) à une seule déûnition, à un seul modèle, I une ,eule

essence, à quoi I'on cherche alors de force à réduire toute la diversité,

que de multiplier inutilement les entités (par exemple , juger absolument hétérogènes les images menrales et les images matérialisees, les images

perceptives et les images mentales, etc.). En somme, le n rasoir d'Occam u

doit être manié avec délicatesse er surtout de façon récurrenre, ou plutôt

transductive. Ce qui caraoérise la recherche de Simondon, ici càmme

souvent' en sorte d'échapper autant que faire se peut à cette difficulté de

principe, esr de reconnaître la plus grande quanriré de differences dans la réalité telle que la propose I'expérience et de lui faire son droit en Ia

recueillant non pas (seulement) dans I'unité du concept et de la

définition, mais dans I'unité transductive (c'est-à-dire qui opère de place

XVI IMAGINATION ET INVENTION

en place) de ce dont on suit finement la genèse, l'évolution, voire la dis-

paàtion : on a sans doute intérêt à appeler-n images o des réalités assez

car on cacherait sinon un air de famille réel entre elles et une

àiffér.rr, ,

continuité génétique

de fixer la riotion

effèctive, mais dont il serait difficile ou stérilisant

à"r, ,rn genre commun (il serait rrès pauvre du fait de

sa généralité) ; il faut donà suivre les differences entre elles tout en fai-

sani apparaître leur liaison, non Pas comme de genre à espèce ou d'es-

pèce à espèce d,un même genre, mais comme des phases d'un processus

de développement quasi organique.

simondon avait abordé la question des rapports de l'imagination et

de la perception dans son cours de I'année précédente sur la percep-

tion', avec lequel le cours sur lrnagination et Inuen'tion présente une

grande

,r, même si on ne les confond pas, il faut les Penser ensemble'

conrinuité. C'est que I'on ne peut séparer percePtion et imagina'

"tior,

C'est une thèse importante de ce cours, qui avait déjà été exposée dans

celui de I'année précédente sur la perception.

cette thèse contredit frontalemenr noramment I'idée principale que Sartre (auteur encore très en vue à l'époque de ce cours' notamment pour sa théorie de I'imagination) soutient comme un des fondements de

sa doctrine : n I'image et la perception, loin d'être deux facteurs psy-

élémentaires de qualiié semblable er qui entreraient simplement

chiques

da.rs

des combinaisons diftrentes, représenrent les deux grandes atti-

tudes irréductibles de la conscience. Il s'ensuit qu'elles s'excluent I'une I'autre o'. C'est qu'o exister en image, s'oppose absolument à < exister