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D’AMOUR ET DE FOLIE

D’AMOUR ET DE FOLIE

Joanne Therrien

D’AMOUR ET DE FOLIE D’AMOUR ET DE FOLIE J o a n n e Therrien 1

D’AMOUR ET DE FOLIE

© 2009 Droits d’auteur Joanne Therrien ISBN : 978-2-923653-07-5

2 e édition : D’Amour et de folie / Joanne Therrien / Vidacom Éditeur 1 ère édition publiée aux Éditions Trafford en 2007 Version anglaise intitulée : The Cost of Silence (ISBN 978-2-923653-06-8) Conception de la couverture : Dave Maddocks, Senior Designer, MF1

Dépôt légal : 4 e trimestre 2009 Bibliothèque nationale du Canada Bibliothèque provinciale du Manitoba Bibliothèque nationale du Québec

Avis aux bibliothécaires : un dossier de catalogage pour ce livre est disponible à Bibliothèque et Archives Canada au : www.collectionscanada.ca/amicus

Pour commander :

Boutique du Livre 315, rue Kenny Saint-Boniface MB R2H 3E7 Téléphone : (204) 237-3395 bdulivre@mts.net www.boutiquedulivre.com

Afin de contribuer à l’avancement de la santé mentale, l’auteur rend l’ouvrage disponible sans frais en version électronique (e-book) sur Amazon et d’autres sites internet. D’Amour et de folie est disponible en version papier au prix de détail 19,99$ Can. La reproduction intégrale ou partielle est toutefois interdite sans l’autorisation écrite de l’auteur.

Site Web de l’auteur : www.joannetherrien.com

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À ma famille, à mes amies Annie, Andrée, Francine et Lisa, vous avez été des oasis de repos dans le désert de ces années difficiles. Merci de votre grande amitié et de votre amour.

Ce livre est dédié à tous les parents et amis des personnes vivant avec une affection mentale, ainsi qu’à ceux-là mêmes qui en sont atteints. Plus intimement, je dédie ce livre à mes trois enfants Estée, André et Josée. 1

1 Veuillez noter que le nom de plusieurs personnes a été changé dans le livre afin de respecter la vie privée de celles-ci.

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TABLES DES MATIÈRES

Préambule

1. D’Amour

8

2. Le fond du baril

28

3. Escapade dans l’inconnu

39

4. La chasse aux démons

53

5. Le retour au travail

78

6. Le diagnostic

94

7. La vie seule avec les enfants

119

8. Départ vers l’Ouest canadien

136

9. La tragédie de la maladie

166

10. Raviver la flamme de l’espoir

183

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Préambule

A u début de la vingtaine, j’anticipais mon futur déjà prometteur d’une réussite familiale, professionnelle et sociale.

J’avais grandi avec mes parents et sœurs cadettes dans un foyer chaleureux rempli de joie, de musique et d’amour, et je m’étais épanouie au sein d’une grande famille étendue et unie. Je venais de marier Michel, un beau jeune homme aux multiples talents, réalisateur à la télévision, qui semblait lui aussi assuré d’un bel avenir.

En tant que jeune adulte, je m’affairais à ma carrière de gestionnaire de la formation dans une des principales sociétés financières canadiennes. J’étais membre de plusieurs conseils d’administration, chroniqueuse financière et d’affaires dans la presse écrite et à la télévision, et je complétai le tout par une vie sociale bien comblée. Malgré cette vie faste, et après la naissance de nos deux premiers enfants, notre relation de couple subissait après sept ans de vie commune le stress du burn-out et de la dépression qui s’était installé chez mon conjoint. Michel sombra dans l’anxiété, la tristesse, l’épuisement, la dévalorisation de soi, la mélancolie, l’irritabilité, le désespoir et les pensées suicidaires.

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Au début, je n’en chuchotais mot à personne, et plus tard, à mes proches seulement. J’avais compris que dans la société, on gardait généralement ce genre de propos en privé. Il était important de se relever d’une dépression et de conserver une image de couple heureux, de réussite professionnelle, sociale et matérielle, de porter en silence le fardeau des sentiments de culpabilité et d’échec. Un jour, tout bascula lorsque Michel tomba en état de psychose, phénomène qui m’était complètement inconnu. S’ensuivirent des années de détresse… une descente aux confins du désespoir. Toutes les facettes de notre vie en furent profondément bouleversées : relation conjugale, vie familiale et professionnelle, crises financière et émotionnelle. Le présent récit est le témoignage d’une lutte personnelle et familiale contre la maladie mentale, combat qui se répète partout sous diverses formes dans tous les pays du monde, dans nos villes et nos villages, dans presque toutes les familles, avec des conséquences souvent malheureuses. Une personne sur quatre sera atteinte d’une affection mentale au cours de sa vie 2 . C’est pleinement vingt-cinq pour cent de la population, et ces derniers et leur famille vivront le plus souvent leur drame dans la souffrance du silence. Dans l’espoir de contribuer à l’affaissement des tabous liés à la maladie mentale et à l’amélioration des services pour les personnes affectées et leurs proches, je me suis résolu à mettre à nu

2 Organisation mondiale de la santé; Rapport sur la santé dans le monde 2001 : La santé mentale : Nouvelle conception, nouveaux espoirs, Genève, 2001, p.9

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de nombreux détails de nos vies dans ce livre. La nôtre est une histoire parmi tant d’autres qui se reproduit vraisemblablement dans le foyer d’un voisin, d’un collègue ou d’un parent. Je souhaite que cet ouvrage puisse concourir à mettre en lumière l’impact négatif qu’ont ces drames qui se déroulent dans l’ombre de nos sociétés. Que ce récit puisse encourager les personnes atteintes et leurs proches aux prises avec une telle situation à chercher de l’aide et du renfort. Il est essentiel pour nos sociétés de voir à la réforme des lois, à la recherche, et à l’avancement du dialogue pour la mise en œuvre de solutions à long terme en santé mentale pour tous nos citoyens.

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1

D’Amour

Le 3 mars 1994

ODE 20! CODE 20! » Ces mots retentirent des haut- parleurs et mon cœur cessa de battre pendant un instant.

J’accélérai le pas vers les ascenseurs et dès que les portes s’ouvrirent, l’infirmière qui en sortit jeta un regard inquiet sur mes trois jeunes enfants et m’avertit : « Attention, il y aura peut-être une altercation en bas », faisant référence au rez-de-chaussée de l’hôpital, où nous nous dirigions tous les quatre. Sachant bien ce que l’infirmière voulait dire, je m’adressai à mon conjoint Michel resté dans l'embrasure de la porte, hospitalisé depuis peu dans cet hôpital psychiatrique de Québec, et qui venait tout juste de nous dire au revoir. Je lui dis d'un ton de panique :

« Michel, accompagne-nous jusqu’en bas, juste au cas où… ». Dans l’ascenseur, tandis que je serrais bien fort la main de deux de mes enfants, et que Michel tenait l'autre dans ses bras, mon estomac se noua nerveusement et je sentis une boule se former dans ma gorge. Lorsque les portes s’ouvrirent enfin au rez-de-chaussée, je lançai un regard nerveux dans toutes les directions. À mon grand soulagement, je vis seulement deux policiers accompagnés d’un gardien de sécurité et d’un préposé. La lutte était finie.

« C

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Ce n’était pas surtout la crainte de voir la crise qui m’avait effrayée, mais plutôt toutes les émotions que cela avait suscité en moi. C’est que Michel avait fait l’objet du même code quelques années auparavant. Je pensai au fait que l’une des choses les plus difficiles dans la vie était de voir un être cher perdre la raison au point tel qu’il fallait six ou sept hommes pour parvenir à le maîtriser physiquement, l’attacher à un lit et lui administrer de force une injection contenant une dose massive de médicaments antipsychotiques. C’est un peu comme si l’être aimé s’était éteint, mais était toujours là physiquement, dans un état de folie effroyable. C’est ça le Code 20. Mais revenons en arrière, douze ans plus tôt.

Au pays de Louis Riel, Gabrielle Roy et Daniel Lavoie

Ce fut le plus beau jour de ma vie! Nous étions le 11 décembre 1981, dans les prairies canadiennes, au pays du légendaire Métis Louis Riel, de l’auteur Gabrielle Roy et du chanteur Daniel Lavoie. Nous célébrions notre mariage en la Cathédrale de Saint- Boniface au Manitoba. Ce fut très spécial. J’épousais l’amour de ma vie, Michel, un beau jeune homme de vingt-trois ans. Même si je n’avais que dix-neuf ans, je me sentais prête pour le mariage et ce fut une journée dense en joies et en émotions de toutes sortes. Ensemble, nous nous engagions dans une relation sérieuse; nous avions discuté de nos projets de vie individuels et communs, nous projetions fonder une famille, et plusieurs sujets nous unissaient au cœur de notre intimité profonde. Il faut dire que j’avais un beau modèle sous les yeux, celui de mes parents, un couple uni et toujours

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très amoureux après vingt et un ans de mariage; ils m'avaient transmis une grande confiance en la solidité des liens d'un couple qui s'aime. Et je me sentis particulièrement en beauté, ce jour-là. Depuis ma tendre enfance, j’avais rêvé de porter la robe de mariée de ma mère. Aujourd’hui, mon vœu fut exaucé. J’étais radieuse dans ma robe de soie blanche avec une longue traîne, mon bouquet de roses rouges soigneusement disposé sur un mouflon blanc que je portais à la main droite en ce doux après-midi d’hiver. Après la cérémonie, une limousine nous conduisit à une merveilleuse réception où nous attendaient trois cents parents et amis. Ce fut la fête. Mon oncle, traiteur, nous concocta un buffet tout à fait délectable. Un ami commun, réalisateur à la télévision et collègue de Michel, prononça une allocution révélatrice de nos petits caprices à en faire rire à corps tordu la salle entière. Puis, la troupe de danseurs folkloriques dont j’avais fait partie et avec laquelle j’avais voyagé pendant quatre ans nous offrit un spectacle entraînant, donnant le goût aux invités de continuer à danser jusqu’aux petites heures du matin. En cette soirée, rien au monde ne laissait présager ce qui nous attendait. Après une adolescence plutôt difficile et belliqueuse, je m’étais transformée, à dix-huit ans, en une jeune femme épanouie, dynamique et active. J’étais engagée dans mille et un projets. Les comités, la présidence de l’association étudiante de l’université que je fréquentais et les nombreux voyages d’un bout à l’autre du pays comme présidente d’une association nationale jeunesse comptaient parmi les activités qui occupaient une grande partie de mon temps.

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C'est d’ailleurs par le biais d'une de ces activités que je fis la rencontre de Michel. C’était un homme attrayant aux cheveux blonds et aux yeux bleus, séduisant et très populaire auprès des femmes. Je l'avais déjà aperçu au cours des années précédentes. Michel était alors l’animateur principal d’une entreprise de disco mobile qui se produisait lors de soirées dansantes, de noces et d'autres occasions. Je l’avais vu à quelques reprises animer ces bals, lorsque j’étais encore jeune adolescente. Je n’aurais jamais imaginé que je l’épouserais quelques années plus tard. Lorsque je siégeais à un comité, j’avais de nouveau remarqué Michel, mais à l'époque, je fréquentais le chanteur d’un groupe contemporain. Cette relation, hélas, se terminerait quelque temps après.

Quelques semaines après avoir fait plus ample connaissance, Michel m'invita à sortir. Nous étions en novembre 1980. Ce fut là une soirée mémorable. Michel était d’une tendresse et d’un charme exceptionnels et, en prime, il était comique. Il riait en se moquant de lui-même allègrement. Il possédait cette qualité qui lui permettait de vivre sa vie sans trop la prendre au sérieux. C’était rafraîchissant pour moi qui étais plus conservatrice et plus sérieuse de nature. L’année des fréquentations précédant notre mariage se poursuivit agréablement. Nous avions d’ailleurs su très tôt que nous voulions nous marier. Michel me fit une surprise en me demandant en mariage lors d’un voyage à Québec où nous participions à un congrès national que je présidais. La grande demande se fit dans un cadre aussi romantique que l’on puisse l’imaginer. Michel me lut un poème qu'il avait lui-même rédigé sur du papier parchemin, et sortit une

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bouteille de champagne et deux jolies coupes. Michel avait dessiné la bague de fiançailles qu’un bijoutier avait montée selon ses spécifications. Puis nous nous rendîmes dans un charmant restaurant du Vieux-Québec. Le soir même, nous fêtions nos fiançailles en compagnie du Secrétaire d’État et sa conjointe avec qui nous étions assis au banquet de notre association. J’étais en amour. Même les défauts de Michel passaient quasi inaperçus et sans doute était-ce la même situation pour lui à mon égard. Ce n’est que plus tard que certains des « petits défauts » de Michel s’amplifieraient. Par exemple, je ne savais pas, lorsqu’il gardait les yeux fermés et ne prononçait aucun mot pendant deux heures après quelques-unes de nos disputes, qu’il s’agissait là d'un comportement anormal outre mesure. Même si j’essayais par tous les moyens soit de lui parler tendrement, lui poser des questions, le secouer, me fâcher ou le laisser tout simplement tranquille, il n’ouvrait les yeux que lorsqu’il se décidait à le faire. Et tout redevenait comme avant. Mais je me disais après tout que cela ne s'était produit qu’à six ou sept reprises pendant l'année de nos fréquentations. Le reste du temps, tout allait pour le mieux. Je m'étais aussi vite aperçue que le désordre régnait dans son appartement. La vaisselle sale restait sur le comptoir pendant plusieurs jours, et ses vêtements étaient éparpillés dans toutes les pièces. Il gérait ses finances personnelles de la même manière. Les factures de toutes sortes comptaient toujours un retard, des enveloppes encore cachetées s’amoncelaient parmi tout le reste. Mais après tout, je pensais qu’il représentait l’homme célibataire typique. De bonne foi, j’entrepris donc de régler ses factures avec mon argent personnel, laver sa vaisselle et nettoyer son appartement.

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Il avait aussi l’habitude de garder les rideaux de son appartement fermés durant la journée, même si le logis était déjà sombre puisque situé dans un sous-sol. Lorsque j’entrais dans l’appartement, j’ouvrais tout simplement les rideaux pour permettre à un peu de lumière naturelle de s’infiltrer afin d’égayer les lieux. Michel était un peu excentrique, mais cela ajoutait à son charme et mettait du piquant dans notre vie. Quant à ses petits défauts que j’appréciais moins, je me disais : « Donne-toi du temps! Avec le mariage, tu réussiras à le changer. » Évidemment, les caprices de Michel du point de vue de son comportement n'étaient jamais visibles au grand jour. En public, il était toujours le bon vivant charmeur, doux, perspicace, enjôleur, bref, il était socialement très habile dans toutes les situations. La première année de mariage fut particulièrement pénible. L’adaptation était difficile, laborieuse même. Michel, lui, n’avait jamais imaginé que le mariage pourrait être un conte de fée et il n'arrêtait pas de me dire que je m’étais fait des illusions. Il avait bien raison. On était très loin de l'histoire de la princesse et son prince charmant. J’avais cru que tout se déroulerait naturellement dans l’amour, la passion et le romantisme. Maintenant que nous étions mariés, Michel voulait de moins en moins m’accompagner, surtout lorsque nous avions des sorties prévues avec mes amis. Je ne comprenais pas pourquoi il refusait de sortir maintenant; je me disais que s’il m’aimait réellement, il devrait faire des efforts. Son comportement me blessait d'autant plus que je l’accompagnais régulièrement lors de sorties avec ses amis. Mais rien à y faire lorsqu’il s’agissait de rencontrer les miens. Plutôt que de sortir sans lui, je renonçai peu à peu à mes activités et je perdis éventuellement contact avec mes amis.

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Parallèlement, Michel m’encourageait vivement dans la poursuite de ma carrière au sein du secteur financier. De son côté, Michel occupait son poste à la télévision comme assistant à la production; son côté artistique et créatif le prédisposait naturellement à cet emploi passionnant. Après cette première année de mariage, les années qui suivirent furent plus agréables. Je m’étais enfin adaptée à notre relation et j’avais repris certaines activités en m’engageant dans le mouvement des scouts et guides ainsi que dans quelques autres comités.

Le temps filait. Ma carrière se poursuivait au-delà de toutes mes espérances. J’étais chroniqueuse financière à la télévision et dans la presse écrite. Et, comble de bonheur, j'étais devenue gestionnaire de la formation nationale pour une des principales institutions financières canadiennes. Michel fut lui aussi catapulté. Il passa bientôt d'assistant à la production à réalisateur et il contribua à plusieurs émissions diffusées sur le réseau national. Grâce à son travail, il eut l’occasion de rencontrer des personnalités publiques comme des chefs d’état et des vedettes de la télévision, de la chanson et du cinéma. Durant ces années qui se sont avérées les plus belles, nous formions un couple heureux et nous nous aimions. Nous étions comblés autant sur le plan amoureux que monétaire. Nous avions pu faire l'acquisition d'une maison confortable et de voitures neuves, voyager à notre goût et surtout, nous pouvions nous permettre de vivre notre passion commune, la voile. Après l’achat de petites embarcations, nous possédions maintenant un yacht de dix mètres comprenant six couchettes, une cuisinette et un coin salon, et nous

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opérions à temps partiel une compagnie de vente de voiliers d’occasion. L’hiver, nous fouinions dans les revues et les livres sur les voiliers, nous achetions des accessoires pour le bateau et nous planifiions nos sorties pour l’été suivant. Dès que la glace avait fondu

sur le lac Winnipeg une immense nappe d’eau de la superficie de la Belgique, nous mettions notre quillard à l’eau et nous y passions les fins de semaine ainsi que la majeure partie des vacances. Ces sorties représentaient pour nous des moments privilégiés, un véritable paradis pour la détente. Cette passion, nous la partagions intensément tous les deux et, lors de ces moments passés sur le bateau, nous étions plus amoureux que jamais. Je ne sais comment décrire ce que je ressentais lors de ces sorties à bord, si ce n’est qu’une paix profonde m’habitait. Je vivais une harmonie parfaite qui me liait à toute la nature, et à mon beau Michel. Notre vie sociale se portait aussi beaucoup mieux. Nous nous étions fait de nouveaux amis, des couples pour la plupart, et plusieurs d’entre eux nous accompagnaient lors de nos fins de semaine de voile. Nous participions à des banquets et des soirées dansantes, et nous avions des soupers intimes entre amis. Quant aux défauts de Michel, je m’en étais bien occupée! Étant donné que nous détestions tous les deux faire le ménage, j’avais alors embauché quelqu’un pour le faire. Je m'occupais des finances du couple. Je m’étais aussi assurée que la maison que nous avions choisie était bien éclairée et gaie. Une seule ombre au tableau durant ces belles années : nos beaux moments vécus passionnément étaient entrecoupés de disputes qui devenaient de plus en plus fréquentes et intenses. Le plus souvent, le tout prenait fin lorsque Michel claquait la porte pour s'enfermer

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dans la chambre à coucher, sans mot dire. Et moi, je pleurais en le suppliant désespérément d'ouvrir la porte et de me pardonner. Devant une porte froide qui ne s’ouvrait pas, je m’éloignais frustrée, démunie et me sentant terriblement malheureuse. Je finissais habituellement par me juger sévèrement et me sentir coupable. La plupart du temps, une fois la tempête passée et Michel sorti de son mutisme, nous discutions longuement et franchement du sujet à l’origine de nos différends; nous finissions par nous réconcilier dans l'amour et le respect. À trois ou quatre reprises, lors de ces disputes, Michel menaça de s’enlever la vie. Peu familière avec ce genre de discours, je prenais ces menaces à la légère, croyant qu’il voulait simplement attirer mon attention. Mais un jour, lorsqu’il sortit de la maison en claquant la porte et en disant qu’il allait se jeter en bas d'un pont, je le pris au sérieux. Quelques minutes plus tard, je partis à sa recherche et, ne l’ayant pas trouvé sur un des ponts que j’avais investigués, je décidai de revenir à la maison. Michel rentra plus tard, très calme mais vexé d’apprendre que j'étais allée à sa recherche. « Voyons donc, me dit-il, comme si j’avais pu faire une chose pareille! » C’est donc moi qui avais paniqué! J’avais honte et je me sentais coupable d’avoir cru Michel sérieux dans ses propos. Car Michel, face aux autres, était toujours calme et serein. Même au travail, dans le stress de l’urgence et le chaos total qui pouvaient régner dans un studio de télévision pendant une émission de nouvelles, il était, en apparence, le plus calme de l’équipe. J’avais toujours peine à croire à quel point il gérait bien le stress pendant ses émissions, ayant pu le voir à l’œuvre dans le studio à maintes reprises.

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J’admirais, et enviais même sa maîtrise presque parfaite de situations extrêmement stressantes. À part ces quelques disputes, la vie était particulièrement belle. C’est ainsi que vers la fin de 1985, nous nous sentions tous les deux prêts à fonder une famille. Au début de 1986, j’appris que j’étais enceinte. Quelle joie pour nous deux! Emballés, nous fêtâmes la venue prochaine de notre bébé. Après quelques mois de grossesse, le comportement de Michel prit abruptement un virage. Il se sentait soudainement anxieux outre mesure. La cause était-elle le stress de son travail ou la pression qu’il ressentait de devenir père de famille, ou les deux? Quoi qu’il en soit, ses paroles virulentes se succédèrent à un rythme effréné et elles s’envenimaient de plus en plus. Pendant que Michel m’abreuvait d’injures de plus en plus blessantes, j’adoptai plutôt une attitude passive, car je n’avais pas l’énergie nécessaire pour me débattre. Au début, je ne faisais que pleurer, j'étais extrêmement malheureuse et très vite, je n’arrivai même plus à pleurer. Je me recroquevillais sur moi-même, m’enfermant dans une coquille protectrice, me sentant seule au monde. J’exprimais mon mutisme en faisant comme l’autruche, en m’enfouissant la tête dans le sable. Je souhaitais tout simplement me cacher, tellement je me sentais laide, inutile et mal aimée. Même si j'étouffais en entendant les paroles violentes que m'adressait Michel, jamais je ne glissais mot à personne de ce qui se passait derrière les portes de la maison. Lorsque le fardeau devenait trop lourd à porter, je me consacrais davantage à mon travail, cumulant des heures supplémentaires au travail en soirée. C’était une planche de salut, ma façon de survivre.

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Physiquement, je m’épuisais. Je développai une infection cutanée qui mit trois mois à guérir. Je cessai avec grande tristesse mes activités auprès des comités dont je faisais encore partie. Ma confiance en moi diminuait et je connus régulièrement des jours de néant, des jours où je ne sentais plus rien. J’attribuais la majeure partie de ma tristesse et de mon épuisement à ma grossesse. Je me disais que tout cela disparaîtrait à la naissance du bébé, que je retrouverais mon énergie.

Une belle fille que nous nommâmes Estée vit le jour le 10 octobre 1986. Quel grand bonheur pour nous deux et du répit pour les semaines subséquentes! Dieu seul sait combien j’en avais besoin. Cette petite boule blonde mit de la vie et de la joie dans notre foyer. Et Michel, en tant que père, exaltait de bonheur. Retournement miracle : Michel avait été plein d'attention et de tendresse lors de l’accouchement; il fut une aide précieuse au cours des semaines suivantes. Après trois mois, avec une bonne dose d’énergie, je repris le travail et un rythme normal. Mais des difficultés insoupçonnées surgirent bientôt. Michel relevait maintenant d’une nouvelle direction au travail, qui gérait de manière autoritaire; cela provoqua chez lui de l’anxiété aiguë. Quelque temps avant la naissance d’Estée, nous avions acheté une maison à la campagne, sur un beau terrain en bordure de la rivière Rouge; nous faisions du co-voiturage pour nous rendre au bureau. À la fin de la journée, je passais quérir Michel au travail et chaque soir, dans un bombardement de paroles qui me martelaient la tête, je subissais l'expression de son anxiété. Dès qu’il entrait dans

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l’auto, il me disait sur un ton qui frisait la panique : « Il faut que tu me sortes d’ici; il faut que tu me trouves un commerce à acheter qui va me délivrer de cette situation. » Me laissant entraîner avec lui dans sa panique, je me mis à parcourir tous les jours les petites annonces sous la rubrique « Commerces »; dès lors, nous nous mîmes à visiter des commerces à vendre. Nous avons failli en acheter un à maintes reprises. À ce moment-là, gérer sa propre entreprise était la seule solution que Michel envisageait comme formule de rechange s'il devait quitter son emploi. À notre grand désarroi, aucun achat ne se matérialisa. Tantôt le prix était trop élevé pour nos moyens, un autre jour le commerce était vendu avant même que nous ne songions à l’acheter. Et alors, nos querelles reprirent de plus belle. Malheureuse et n'en pouvant plus, je proposai à Michel l'idée de consulter conjointement un conseiller matrimonial. La réponse fut un « non » catégorique. Selon lui, j’étais celle qui avait besoin d’aide, et lorsque je « changerais », tout irait mieux entre nous. De mon côté, je croyais que c’était plutôt un problème de communication entre nous deux, un problème de couple. Devant son refus de m’accompagner, j'abandonnai l'idée. Et évidemment, les disputes se multiplièrent. Dans un effort désespéré de réconciliation, nous décidâmes de faire un voyage de trois semaines en France, voyage auquel nous rêvions depuis des années. Nous laissâmes Estée chez mes parents. Ce fut une expérience mémorable. Aucune dispute ne vint assombrir notre paradis empreint de romantisme et de plaisir en abondance.

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Voici quelques extraits du journal que je tenais à ce moment-là :

Le dimanche 19 avril 1987

Après notre départ de Montréal samedi soir et un vol d’une durée de sept heures, nous sommes arrivés à l’aéroport Charles-De-Gaulle ce matin du dimanche de Pâques. Après avoir déposé nos bagages à l’hôtel, nous nous sommes dirigés vers l’Opéra de Paris et nous sommes arrêtés nous régaler sur la terrasse d’un bistrot qui fait face à la Comédie française. Après le déjeuner, nous nous sommes rendus sur le terrain du Louvre. Ce dernier étant fermé en raison de la construction de la nouvelle pyramide de verre, nous nous sommes promenés dans les jardins des Tuileries pour ensuite nous endormir sur le gazon pendant deux heures.

Le vendredi 1 er mai 1987

Après nous être rendus à La Rochelle et à Bordeaux, nous nous sommes installés dans un petit hôtel à Aix- les-Thermes, une station thermale située dans les Pyrénées. Nous avons pris un bain de pieds dans l’eau chaude naturelle qui s’élevait à 77 o C, sur la place centrale du village, près de l’hôpital Saint-Louis; nous avons ensuite choisi un restaurant où le canard à l’orange était délicieux. On ne pouvait pas quitter cet endroit enchanteur sans profiter de la baignade à l’eau

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chaude en compagnie de personnes âgées atteintes de rhumatismes. Michel « cadrait » bien avec eux, me suis-je dit avec un sourire!

Nous avons joui de notre voyage; nous nous sommes reposés; nous nous sommes aimés. Réfléchissant à ce voyage qui s’était si bien déroulé, nous constations tous les deux que lorsque le stress habituel de nos vies était écarté, nos problèmes de couple disparaissaient. Donc, pour favoriser de nouveau l’harmonie entre nous deux, nous avions convenu d’éliminer autant que possible les facteurs de stress les plus contraignants, en commençant par l’environnement de travail de Michel. De retour à la maison, nous redoublâmes d’efforts à la recherche d’un commerce ou d’un nouveau travail pour Michel. Dans le feu du romantisme parisien, nous avions convenu d’avoir un autre enfant. C’est ainsi que quelques semaines après notre retour au Manitoba, j’appris que j’étais enceinte de notre deuxième enfant.

Incapable de se soustraire à la situation stressante de son travail, Michel recommença à déverser son anxiété sur moi et à me bombarder d’injures violentes. De plus, j’étais devant un autre dilemme. Notre maison était devenue trop petite pour notre famille qui allait bientôt s'agrandir. Je proposai alors à Michel de faire construire une modeste annexe à l’arrière de la maison pour l’ajout d’une chambre à coucher. Et le projet l’emballa. Avec ses idées grandioses, il élabora des plans impressionnants pour la maison. Deux annexes, dont une qui comporterait un salon et une salle à dîner et l’autre, un solarium

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quatre-saisons qui servirait au petit-déjeuner et à la détente. L’ancien salon serait converti en chambre des maîtres. Au début, je refusai catégoriquement d'avancer avec lui dans son dessein car j’estimais que nous n’avions pas les moyens. D’autant plus que je ne voulais d'aucune façon avoir la responsabilité de l’entretien d’une plus grande maison. Mais Michel ne lâcha pas et son enthousiasme grandissait jour après jour. Au fil des mois, il investit la plupart de son temps libre à l’élaboration des plans d’agrandissement et il revenait régulièrement à la charge pour que j’acquiesce à son projet.

Il me supplia de consentir à cela, et demeura persévérant pendant plusieurs mois; il fut si déterminé à faire construire ces nouvelles pièces. Il concocta enfin un plan qui prévoyait le bâtiment de la coquille extérieure par un entrepreneur en construction tandis qu'il se chargerait lui-même d’achever petit à petit la finition intérieure, ce qui aurait pour résultat de réduire considérablement la facture.

Je me sentis finalement incapable de résister à son pouvoir de persuasion. Je me souviens du jour où je succombai, où je baissai tout simplement les bras en signe de défaite. Je ne pouvais plus lutter, je voulais qu’il me fiche la paix. Ce jour-là, je me le rappelle bien, une importante partie de moi mourut et j’en ressentis une profonde tristesse.

Mais parallèlement à tout ce que je vivais sur le plan personnel, un événement merveilleux se produisit cette année-là. Je me liai d’amitié avec une collègue, Ingrid. Enfin quelqu’un à qui je pouvais me confier! Chaque jour, nous prenions une pause tisane ensemble pendant laquelle je lui partageais ma tristesse et mon désespoir. Elle m’écoutait, me soutenait et se montrait tout

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simplement disponible. Je sortais de temps à autre le soir avec elle, et j’appréciais énormément le temps que nous passions ensemble. Puis l’infection dont j’avais subi lors de ma première grossesse réapparut. L’épuisement s’ajouta cette fois-ci et mon apparence s’en ressentit. J’étais souvent fatiguée, j’avais les yeux cernés et tristes, sans vie. Mon visage s’amaigrissait et je n’avais pas le goût de faire grand-chose. Il m'arrivait souvent de fermer la porte de mon bureau pour travailler sur un document quelconque et je me retrouvais figée. Il m’était impossible de soulever même un stylo. Parfois, pendant quelques heures, je fixais le mur devant moi, perdue dans le néant, immobile comme une statue, paralysée. Suivant les conseils de mon médecin, je réduisis ma semaine de travail de cinq à quatre jours. Me voyant décliner physiquement et moralement, des membres de ma famille se mirent à me questionner sur ma relation avec Michel. Depuis un certain temps, ils se doutaient que le problème était sérieux entre Michel et moi; je n’en avais jamais parlé, sinon que de dire pour les rassurer que nous nous disputions comme tous les autres couples. Mais je n’en pouvais plus. La colère réprimée que je ressentais envers Michel était trop difficile à contenir. Le vase déborda et je commençai à me confier à ma famille. Entre-temps, Michel avait découvert un ancien escalier caché derrière un mur intérieur de notre maison et avait encore modifié les plans pour y ajouter un deuxième étage, en plus des deux annexes. Une fois les rénovations terminées, les ajouts équivaudraient aux deux tiers de la superficie totale de la maison. Compte tenu d’un tel agrandissement, toutes les fenêtres de la maison devraient être changées et l’intérieur rénové pour correspondre aux nouvelles annexes. La partie extérieure ainsi que le toit devraient être refaits à neuf pour que l’ancien style s'agence au nouveau. Ayant maintenant

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obtenu le prêt hypothécaire nécessaire pour réaliser les travaux, la construction devait débuter bientôt. Ce projet démesuré de Michel me rendait à bout de forces. Affaiblie par ma grossesse, et ne pouvant plus encaisser les coups de la violence verbale, j’évitais de plus en plus la maison. Je passais donc le plus clair de mon temps chez mes parents et chez mes sœurs pour éviter les tensions. À quelques reprises, je le menaçai même de divorcer et, quelquefois, il me répliqua que si je le quittais, il se suiciderait ou partirait avec Estée et que je ne la reverrais plus jamais. Déjà, depuis quelques mois, il était devenu très possessif avec elle et il m’empêchait fréquemment de l’emmener avec moi visiter ma famille. Il était jaloux de tous ceux qui aimaient Estée. Un jour, il tint parole. Je venais de menacer de le quitter; il s’empara de la petite et décampa de la maison en me disant qu’il disparaissait avec elle. Je courus derrière eux, mais il verrouilla les portières de l'auto. J’eus beau crier, pleurer et frapper sur l'auto, rien n’y fit. Il partit comme un éclair. Je pris alors mon auto et le suivis. Il emprunta une route de gravier et accéléra afin de me distancer. J’accélérai à mon tour. Lorsqu’il atteignit une vitesse dangereuse, je ralentis, inquiète pour la vie de ma fille. Il continua à une vitesse effrénée et je le perdis de vue très rapidement. Ne sachant plus trop quoi faire, je rebroussai chemin et j'attendis chez nous, angoissée, dans l’espoir qu’ils reviennent tous les deux. Les heures passèrent et toujours aucun signe d’eux. Je me décidai à appeler Ingrid car j’avais un grand besoin de réconfort et d’espoir. Puis pouvant à peine tenir debout, de plus en plus désespérée, je me rendis chez mes parents et exposai la situation à ma mère. J’essayai d’évaluer avec elle la possibilité que Michel mette sa

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menace à exécution. J’appelai chez nous à maintes reprises mais en vain; personne ne répondait. Téléphoner à la police à ce moment-ci semblait extrême; je ne croyais pas que Michel pouvait faire du mal à Estée car il l’aimait tant. Tout en réfléchissant aux actions que je pourrais entreprendre, je confiai à ma mère que Michel était probablement quelque part en ville, dans une chambre d’hôtel avec Estée. J’évoquai la possibilité d’appeler tous les hôtels de la ville et demander à parler à Michel Caron. Mais dans une ville de 600 000 habitants, comptant des centaines d’hôtels, par où commencer? La providence était avec nous ce jour-là. Ma mère avait le don de l'intuition bien développée. Elle me dit soudainement :

« Appelle l'hôtel Westerley Inn. Ce nom-là me vient à l’esprit. » Je n’ai rien à perdre, pensai-je. Avant d’appeler, je pris le temps de réfléchir sur l’attitude à adopter, les mots à dire. Même si les chances que Michel et la petite soient là étaient minces, je ne voulais certainement pas demander à parler à Michel, au cas où il serait bel et bien à cet hôtel. Si on l'informait de mon appel, il pourrait bien repartir aussitôt et se cacher ailleurs. Alors, je téléphonai à l’établissement en question et je dis en essayant de rester calme :

« Mon conjoint, Michel Caron, doit s’inscrire à l’hôtel et je voudrais savoir s’il est déjà arrivé. » Le maître d’hôtel vérifia et il me répondit par l’affirmative en me confirmant qu’il était arrivé en début d’après- midi. Incrédule et surprise, j’eus peine à contenir ma nervosité, mais je trouvai le moyen de poursuivre calmement et lui demandai de me donner le numéro de sa chambre. Ce qu'il fit gentiment. Ma mère s’inquiétait pour nous, mais je partis tout de même seule pour retrouver Michel et Estée dans cet hôtel à l’autre bout de la ville. J’estimais pouvoir arriver à lui faire entendre raison. S’il résistait,

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j’étais prête à téléphoner à la police pour l’enlèvement d’Estée. La colère de Michel pouvait être dangereuse si je faisais appel à d’autres pour intervenir. Je préférais de loin régler le conflit moi-même. À l’hôtel, je constatai que la porte de sa chambre donnait directement sur le stationnement extérieur. Quoique très anxieuse, je pris soin de me promener dans les corridors du complexe pour vérifier la possibilité qu’il puisse s’échapper de l’intérieur, mais non… J’aperçus une cabine téléphonique à l’extrémité du stationnement d’où la porte de sa chambre était bien visible. J’optai d'abord pour communiquer avec lui par téléphone, car si je me présentais directement, il pourrait très bien piquer une colère, me fermer la porte au nez, et surtout traumatiser Estée. Il fut étonné d’entendre ma voix. Je lui dis que j’étais tout près. Il commença alors par m’injurier. Je gardai mon sang-froid. Je lui dis que j’étais prête à parler de nos problèmes, tout en prenant garde d’ajouter que nous n’avions pas à mêler Estée à nos querelles. Cela dut prendre une bonne vingtaine de minutes avant qu’il retrouve son calme; il éclata aussitôt en sanglots. Sachant d'expérience qu’il n’était plus alors sujet à la colère, je lui demandai de me laisser entrer. Il ouvrit la porte en me suppliant de ne pas demander le divorce. Il était désespéré et ne savait plus où donner de la tête. J’arrivai à le convaincre de ma volonté de régler nos différends et lui fis promettre de ne plus impliquer Estée dans nos histoires, sinon le divorce serait inévitable. Après un long moment, je ramenai Estée dans l’auto avec moi tandis que Michel nous suivit dans la sienne. Comme nous l’avions convenu, je laissai Estée chez mes parents et nous allâmes poursuivre notre conversation dans un restaurant. Au cours des jours

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suivants, nous évaluâmes notre situation sérieusement et nous prîmes rendez-vous chez un thérapeute pour couple. Michel, qui vouait un grand amour à Estée et qui voulait son plus grand bien, renouvela plusieurs fois sa promesse de ne plus l’utiliser comme otage dans le règlement de nos conflits, et il tint parole.

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2

Le fond du baril

D ans mon journal, j'écrivais au mois de décembre 1987 :

En ce temps de Noël, je suis en congé de maternité. J’attends la naissance de notre bébé prévue pour la dernière semaine de janvier. Les travaux de la maison vont bon train depuis quelques semaines. À travers le vacarme de la construction, je passe mon temps à m’inquiéter de plus en plus de notre situation financière. En comptabilisant nos deux généreux revenus, le montant élevé de l’hypothèque en combinaison avec les autres prêts nous oblige à restreindre sérieusement nos dépenses. Même si nous arrivons à rencontrer nos paiements mensuels, je songe aux plaisirs que nous ne pourrons plus nous permettre. Je me reproche d’avoir consenti à cette addition substantielle à notre maison. Je suis envahie par la poussière, je suis fatiguée et je commence à haïr cette maison. Comment ai-je pu me laisser entraîner dans de si beaux draps?

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À Noël, je n’avais pas le goût à la fête. Dire que cette période de l'année avait représenté tant pour moi autrefois : les rencontres avec les cousins, les cousines, les tantes et oncles, les chants que j'accompagnais à la guitare. Non, je n’avais plus le goût de tout cela. J'étais déprimée et malheureuse. Malgré tout, je me rendis chez un oncle en compagnie de ma sœur Jocelyne et mon beau-frère Paul fêter le jour de l’An. Michel ne voulut pas m’accompagner. Il se terrait en solitaire chez nous. Une situation qui se répétait d’ailleurs de plus en plus lorsque je visitais ma famille. La fête battait son plein et, tradition oblige, trois de mes oncles et mon père formèrent leur orchestre annuel : un au piano, l’autre au violon, un autre à la guitare hawaïenne et un dernier à la guitare acoustique. Les cousins, les cousines et même les tout-petits se mirent à danser avec beaucoup d’entrain. Malgré toute la joie qui régnait autour de moi, je n’arrivais pas à sourire. Mon cœur était trop déchiré.

Un autre oncle vint s'asseoir près de moi et passa son bras autour de mes épaules. Comme il était spécial! C’est mon parrain et on aurait dit que lorsque j'étais triste, il savait toujours le ressentir. Assis côte à côte, nous regardâmes la famille danser. Au bout d’un moment, il me dit : « Ton Michel n’a pas voulu venir? » Je restai muette et n’en pouvant plus, j’éclatai en sanglots. Il me serra plus fort dans ses bras pour me consoler. « Ma belle, je n’aime pas te voir malheureuse. Qu’est-ce qui ne va pas ? » Je continuai de pleurer et il prit le temps de m’étreindre sur son cœur. Comme c’était bon de se sentir aimée par quelqu’un, mais combien j’aurais voulu que ce quelqu’un soit Michel. Ne savait-il pas que je l’aimais? Nos visites chez le thérapeute furent de courte durée. À chaque séance, cela allait de mal en pis, jusqu’à ce que Michel refuse

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de continuer. Mes supplications fréquentes pour l’encourager à aller chercher de l’aide furent également freinées par des réponses négatives et catégoriques. C’était moi, selon lui, qui avais besoin d’une thérapie; j’étais la cause de nos problèmes. Nous n'arrivions même plus à discuter. C’est à partir de ce moment-là que je me laissai emporter au fil des jours sentant que je perdais le peu qui me restait de la maîtrise de ma vie. Le 6 janvier 1988, je me rendis chez l’obstétricien. Celui-ci m’avait appelé la veille pour me demander de le rencontrer à l’hôpital et d’apporter ma valise. Mes tests sanguins démontraient une anomalie. J’appris alors que mon sang développait des anticorps. Il n’y avait à cela aucune logique. Michel et moi étions tous les deux du même type sanguin, mais des examens plus poussés confirmèrent les résultats des tests : j’étais en train de rejeter mon bébé. Le médecin décida de provoquer l'accouchement, pour éviter que le bébé ait des séquelles. Michel était à mes côtés, mais j’aurais préféré qu’il soit disparu de ma vie à cet instant même. Si j’avais le malheur de l’envisager, ce fut comme si des lames de rasoir s’éjectaient de mes yeux tellement je lui en voulais d’être insensible. André vit le jour quelques heures plus tard. Je me reprochai sévèrement d'avoir mis au monde un bébé innocent dans cette situation d'abîme. Michel m'injuria même dans la chambre d'hôpital. Pendant plusieurs jours, je ne cessai de pleurer. Comment pouvait-il me causer tant de peine? Je me rendis bientôt à l’évidence que j’étais devenue la cible de la violence verbale de mon conjoint, et je ne savais plus quoi faire pour m’en sortir. Je ne pouvais surtout pas envisager la possibilité de laisser Michel, avec deux bambins qui venaient à peine de commencer leur vie. De plus, je croyais que c’était ma responsabilité en tant que

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femme de voir à ce que notre mariage réussisse, coûte que coûte. J’étais rongée par la culpabilité parce que j’avais échoué. De retour à la maison, mon calvaire se poursuivit. J’évitais Michel à tout prix, cela me faisait trop mal d’entendre ses bordées de jurons. Nous ne nous adressions plus la parole, c’était mieux ainsi. Nous évitions alors les disputes. Il passait de longues heures au bureau, et cela m’arrangeait. J’occupais mes journées, soit figée comme pour l’éternité dans ma berceuse, soit couchée avec André, pendant qu’Estée prenait sa sieste. J’existais à peine, complètement vidée et déprimée. Seuls mon Estée et mon petit André m’apportaient la chaleur humaine dont j'avais tant besoin. Il y avait aussi mon cousin Jacques, qui travaillait à la rénovation de notre maison. Il venait prendre ses pauses-café avec moi pendant que je mangeais des nouilles chinoises. Faciles à préparer en trois minutes, elles constituèrent à peu près ma seule nourriture durant un mois. J'ajoutai quelques légumes frais à cette diète même si j'avais perdu l’appétit, par souci pour mon fils que je nourrissais au sein.

Au mois de mars, quelque chose se passa dans mon for intérieur. J’avais atteint le fond du baril. J’en eus assez de mourir à petit feu. Je voulais vivre! Il était apparent que toutes mes tentatives pour essayer d’améliorer notre relation au cours des deux dernières années avaient été infructueuses. Je me rendis bien compte que Michel n’allait vraiment pas bien et que j’avais mis du temps à comprendre la gravité de la situation. Je décidai alors de diriger mes efforts autrement. J’abandonnai l’idée de concentrer mes énergies pour sauver notre mariage. Je n’avais plus rien à perdre. Le temps était enfin venu de prendre soin de moi-même. C’était assez de blâmer Michel pour ma

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vie de souffrances. En fait, je pris soudainement conscience que je possédais tout pour faire mon bonheur et cela ne dépendait pas de lui, mais de moi seule. Décidée, je téléphonai à la travailleuse sociale que Michel et moi avions consultée auparavant, afin de prendre rendez-vous avec elle. J’entrepris une thérapie hebdomadaire individuelle et déjà, après les premières rencontres, je commençai à me sentir mieux. Grâce à son aide, je me centrai sur moi et, lentement mais sûrement, j’acceptai d’être responsable de ma vie, de mes pensées, de mes actions, de mon bonheur. Quelle belle découverte! Depuis longtemps, très longtemps, je n’étais pas arrivée à voir clair en moi; je voyais maintenant une lueur au bout du tunnel. L’espoir renaissait. Michel dut ressentir mon lâcher-prise face à lui. À mon grand étonnement, il prit rendez-vous avec un conseiller. Les événements prirent alors une tournure dramatique pour lui. Un soir, il se rendit à son bureau à la Société Radio-Canada, prit ses effets personnels et laissa une note annonçant qu’il quittait pour un congé de maladie. Le conseiller qu’il rencontrait depuis deux semaines lui avait fait voir qu’il faisait face à une dépression et un burn-out sérieux. Quel soulagement pour nous deux d'apprendre enfin qu’il y avait un diagnostic, et une solution. Quelques mois de repos, une thérapie intensive et il pourrait enfin reprendre une vie normale et retourner au travail. De mon côté, je poursuivis ma thérapie avec d'heureux résultats. Michel, lui, suivait une thérapie individuelle deux fois par semaine et une séance de groupe hebdomadaire. Au fil des semaines, je m’attendais à ce que Michel aille mieux. Il ne travaillait pas mais il continuait de se déplacer pour sa thérapie intensive. Contre toute logique, son état empirait. Il criait de plus en plus à la maison, ses injures s’intensifièrent, son regard devint vitreux et distant.

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Que se passait-il? Je n’en savais rien, mais je ne pouvais plus vivre pareil enfer. Plus outillée par mes rencontres avec la travailleuse sociale, j’étais maintenant décidée à ne plus tolérer cet environnement malsain et à me défaire de la culpabilité qui m’habitait. C’est ainsi qu’une journée de printemps, au début de mai, je pris la décision de le quitter, du moins jusqu’à ce qu’il reprenne du mieux. Une nuit, alors que nous étions couchés mais incapables de trouver le sommeil, je dis à Michel, calmement mais d’un ton décidé, que je le quittais pour me reprendre en main, pour me retrouver, pour que les enfants vivent dans un milieu plus paisible et sain. « J’espère que ce sera temporaire, lui dis-je, car je t’aime. Je sais que je prends un risque en te quittant, le risque qu’on ne reprenne jamais la vie commune. Mais je ne peux plus vivre ainsi. » Il hocha la tête et je sentis qu’il était soulagé lui aussi, que

son fardeau personnel le burn-out et la dépression était déjà suffisamment lourd à porter. Ce fut une décision pénible. Notre situation financière était devenue accablante. Le coût de la thérapie s’ajoutait aux autres obligations. L’été s’annonçait difficile car nous avions dû cesser les activités de notre compagnie de vente de bateaux étant donné que Michel ne pouvait plus l’opérer. Par surcroît, Michel n'avait pas d'assurance salaire au travail. De mon côté, n’ayant pas les revenus nécessaires pour me payer un loyer en plus, je dus solliciter l’aide de mes parents. Le lendemain, alors que Michel était sorti, et tandis que ma mère veillait sur les petits, je déménageai mes effets personnels et quelques meubles dans un nouvel appartement, avec l’aide d’autres membres de ma famille. Comme je ne voulais pas être un fardeau en vivant à proximité de mes parents, j’avais choisi d'aller habiter dans un petit village près de Winnipeg.

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Cette période fut une véritable planche de salut. Je continuai mes sessions avec la thérapeute et je redoublai d’efforts pour me reprendre en mains tant sur le plan physique qu’émotionnel et spirituel.

Presque immédiatement, je décidai d'aller passer une fin de semaine de repos chez les Sœurs Oblates qui opéraient un centre de retraite moderne. C’est dans leur bibliothèque que je découvris les livres sur l’Ennéagramme, un processus de connaissance de soi à travers les différentes personnalités; ce fut là une aide précieuse dans mon processus de croissance personnelle, un outil salutaire pour me remettre sur pied. Je m’empressai d’acheter des livres sur le développement personnel et sur la pensée positive, une bible et une cassette de visualisation. J’entrepris également de soigner mon corps, voulant mettre toutes les chances de mon côté pour pouvoir retrouver mes énergies et mon dynamisme naturel. Je faisais maintenant chaque matin vingt minutes de jogging avant de partir pour le travail que j'avais repris depuis peu, et je changeai mon alimentation en optant pour un régime santé. Le soir, lorsque les enfants étaient couchés, je lisais mes livres, je répétais des affirmations positives et j’écoutais ma cassette de visualisation avant d’aller au lit. J’imaginais le bonheur, je me voyais entourée de lumière, resplendissante, avec un sentiment de bien-être, réunie avec Michel et nos enfants. Je ne vis pas Michel ni ne lui téléphonai durant le premier mois de notre séparation. Le mois suivant, à quelques reprises, il rendit visite aux enfants. Comme j’évitais de parler de notre situation conjugale, les sujets de conversation, si brèves furent-elles, se limitaient uniquement aux enfants.

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Michel semblait mieux se porter. Un jour, il m’informa de son intention d’aller une dizaine de jours chez des proches qui habitaient en Colombie-Britannique. Il me demanda mon accord pour qu’Estée, âgée de deux ans et demi, puisse l’accompagner. Ils iraient en train. Confiante qu’il aille suffisamment mieux, j’acquiesçai. C’est dans la plus grande indifférence qu’il me salua sur le quai de la gare lors de leur départ quelques jours plus tard. Cette scène m’attrista profondément car, au fond de moi, j’entretenais toujours l'espoir de pouvoir reprendre la vie commune. Michel, lui, ne semblait éprouver aucun sentiment envers moi, aucune affection, aucune colère, seulement une parfaite indifférence. Était-ce possible que je l’aie perdu à jamais? C’était ce à quoi je songeais en regardant le train quitter la gare, retenant mes larmes. Un beau jour de juillet, j’étais assise dans mon bureau avec Ingrid. Au moment d’une pause, je lui fis part que je sentais que la fin de ma relation avec Michel était proche. Je n’avais jamais envisagé auparavant cette éventualité à haute voix. Mais maintenant, je me sentais prête à cheminer dans cette direction. Soudainement, quelqu’un frappa à la porte de mon bureau. Surprise! Michel était là. Mes yeux rencontrèrent les siens pour la première fois depuis des semaines. Ingrid s’esquiva doucement. Michel s’assit et laissa parler son cœur. Il me déclara son amour et m’exprima son désir de reprendre la vie de couple. Il ajouta qu’il s’était soudainement retrouvé, qu'il avait repris contact avec ses émotions et des sentiments absents de sa vie depuis quelques mois. C'était perturbant et j’étais stupéfaite; je ne savais plus quoi dire, j’étais comme perdue. Sa volte-face si soudaine m’insécurisait. Je trouvai enfin les mots pour lui dire que je voulais du temps pour réfléchir car

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ce qu'il venait de me dire me bouleversait et je me sentais incapable de prendre une décision hâtive. Au cours des semaines suivantes, il vint nous visiter régulièrement. Plus aucune trace d’indifférence. Il était d’une tendresse et d’une bonté exceptionnelles envers nous. Cependant, je n’étais pas prête à reprendre la vie commune même si Michel me le demandait à chacune de ses visites. En fait, j’appréhendais, une fois de retour à la maison, que ses cris et ses injures reprennent de plus bel. J’avais appris à jouir de mon autonomie, d’une nouvelle indépendance affective, et je n’avais pas du tout envie de renoncer à ce bien-être. Vers la fin août, avec une plus grande confiance en moi, je décidai de retourner vivre avec Michel, d’autant plus que nous avions longuement discuté de nos problèmes et que nous étions prêts tous les deux à tout faire pour entretenir une relation harmonieuse. Mes appréhensions se dissipèrent au fil des mois. Notre vie de couple allait de mieux en mieux. Nous avions réappris à vivre ensemble et nos quelques discussions plus sérieuses se déroulèrent dans le respect. Nous avions appris à nous aimer sans nous faire mal et Michel ne me dirigea plus de propos blessants. Et pourtant, nous n’étions pas au bout de nos peines. Nos difficultés financières représentaient un lourd fardeau. Nous savions maintenant que Michel ne retournerait pas au travail de sitôt. Il était suivi par son médecin et avait consulté un psychiatre qui confirma son état d’invalidité pour une période indéfinie. Ces trois derniers mois d’invalidité se transformaient donc en une absence prolongée. Même si Michel allait mieux sur le plan affectif, il était encore très angoissé et ne pouvait d’aucune façon envisager le stress qu'occasionnerait son retour éventuel au travail.

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Nous dûmes nous préparer à affronter le pire. Les fins de mois étaient particulièrement difficiles car les prestations d'invalidité de Michel provenant d’une assurance privée étaient nettement insuffisantes par rapport aux revenus qu’il avait gagnés en tant que réalisateur. De plus, les recettes de notre compagnie de bateau étaient maintenant choses du passé, Michel ne pouvant s'occuper des affaires dans son état. Pour combler la différence entre son salaire et les prestations d’assurance, il fut nécessaire d’utiliser l’argent accumulé dans nos REER. Le temps jouait contre nous, et nous dûmes nous résoudre à vendre le bateau et la maison. Hélas, cela arrivait à un bien mauvais moment. Le marché immobilier était à la baisse. Nous nous retrouvions alors dans un marché d’acheteurs et non de vendeurs. De plus, les rénovations de la maison étaient inachevées. Les travaux de construction que nous avions entrepris constituaient seulement l’enveloppe extérieure et nous avions obtenu une hypothèque en fonction de ces coûts seulement. Michel avait prévu finir petit à petit l’intérieur; maintenant, nous étions privés de moyens financiers et il n'avait plus la santé pour entreprendre pareil chantier. Les agents immobiliers nous avaient prévenus que ce serait difficile de trouver un acheteur pour notre maison dans sa condition actuelle. Ils nous conseillèrent donc de réduire le prix demandé. De même, ce fut toute une histoire pour vendre notre bateau. Il était ardu de trouver un acheteur sérieux pour un voilier dans un contexte économique au ralenti. Avec un peu de bonne fortune, il se vendrait en quelques mois, et si nous n'étions pas chanceux, cela pourrait prendre un an et plus. La voile étant un sport encore peu pratiqué à l'époque au Manitoba, il fallait être réalistes et patients et

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nous dire que l’embarcation ne se vendrait probablement pas avant deux ou trois ans. Aucun acheteur ne présenta d’offre pour notre maison. Quant au bateau, on ne reçut aucun appel. Notre voiture est le seul bien que nous avons réussi à vendre, et ce à prix escompté. Malgré cela, nous avions encore des dettes qui s'élevaient à quelques dizaines de milliers de dollars en plus de l’hypothèque. Je savais que nous nous dirigions tout droit vers la catastrophe financière si la situation persistait encore quelques mois. Compte tenu du manque à gagner substantiel du salaire à Michel, ainsi que l’absence de revenus de notre compagnie nautique, nous ne pouvions plus rencontrer nos obligations financières et vivre de façon adéquate. Le printemps 1989 arriva et nous n’avions encore vendu ni la maison ni le bateau. Plus d’un an s’était écoulé depuis le début de l’invalidité de Michel et nous ressentions vivement ce manque d’argent. J’étais découragée. Qu’allait-il nous arriver? Je me résignai à prendre rendez-vous avec les institutions prêteuses pour prendre arrangement. Puis nous dûmes baisser encore une fois le prix de vente de notre maison pour réussir à éveiller l'intérêt d’acheteurs potentiels pour une maison dont la finition intérieure était inachevée.

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Escapade dans l’inconnu

L e parfum des pins et des fleurs sauvages se faufilait par les fenêtres entrouvertes en ce beau jour printanier de 1989. Michel

et moi étions assis dans l’ancien salon de notre maison et nous songions à ce que l’avenir nous réservait. Comme tout semblait voué à l’échec, nous envisagions une alternative financière. Je connaissais le directeur d’une des succursales de la compagnie pour laquelle je travaillais et dont les conseillers se taillaient un énorme succès dans la ville de Québec. Bon nombre d’entre eux étaient parmi les meilleurs au pays. Puis, Michel et moi avions souvent parlé de partir à l'aventure et de nous installer dans cette ville romantique. Michel avait déjà habité deux ans en Alberta et il avait joui de son expérience. Je fis remarquer à Michel : « Si je réussissais dans la vente-conseil, nous pourrions tout sauver. Au bureau de Québec, avec l’appui du directeur, j’augmenterais considérablement mes chances de succès et il faut faire quelque chose. Nous sommes en train de couler à pic, avec seulement mon revenu. »

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« De toute façon, ajouta Michel, nous n’avons rien à perdre. Je ne peux plus reprendre mon ancien travail. Si je devais me recycler en vue d’une autre carrière, je trouverais cela plus encourageant de recommencer ailleurs. » C'était donc réglé. La famille partirait pour le Québec. Je pris contact avec le directeur de la succursale de Québec le lendemain matin et il accepta de m’embaucher sur le champ. Des cours pour les nouveaux conseillers seraient offerts dans deux semaines. Michel et moi convînmes donc d’utiliser ce délai pour préparer le déménagement. Le directeur de la succursale ayant accepté d’avancer les fonds pour le déménagement et la location d’une maison, je décidai de partir seule en auto pour suivre ma formation de trois semaines et trouver pour le 1 er juillet un logement pour la famille. Pendant ce temps, Michel s’occuperait des enfants, procéderait à une vente bric-à- brac pour tenter d’alléger le déménagement et emballerait nos effets personnels. Je partis pour Québec à la fin mai. Je mis trois jours pour faire le trajet de 2 700 kilomètres et cela me permit de jouir pleinement de cette nouvelle liberté, de ce nouvel espoir. J'étais partie sans inquiétude, sachant Michel sorti de la dépression qui l’avait accablé jusqu'à quelques mois auparavant. Je songeai à mon beau Michel qui avait repris des couleurs, gagné quelques kilos et retrouvé son sourire. Il avait l’air en bonne santé, ses yeux scintillaient et son visage était rayonnant. Peut-être était-il sorti de son calvaire pour de bon? Le vent vivifiant des Grands Lacs rafraîchissait mon visage lorsque je parcourais l’Ontario en route pour le Québec, et j’espérais ardemment que cette aventure était le présage d'un nouveau départ.

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Une fois rendue à Québec, j'étais motivée, bien entourée par les conseillers du bureau qui me transmettaient leur optimisme. Ils m'encourageaient. Je connaissais déjà la plupart d’entre eux, ayant eu le bonheur de les rencontrer lors de sessions de formation que j’avais coordonnées à Winnipeg et au Québec. D’ailleurs, certains d’entre eux étaient devenus de bons amis. Je n’étais pas totalement en terrain inconnu. Un des représentants m'avait proposé d'aller habiter chez ses beaux-parents pendant les trois semaines de formation. Une offre qui me tombait du ciel. L’accueil chez ce couple à la retraite fut merveilleux. Leur demeure était vaste et chaleureuse; elle était située sur le haut d’une falaise avec une vue saisissante sur Québec. Parfois, profitant d'un peu de temps libre, je partais seule me balader au cœur du Vieux-Québec; j'aimais admirer le Château Frontenac dans toute sa splendeur et sa magnificence. Qu’il faisait bon vivre dans ce lieu enchanteur. Je tombai rapidement amoureuse de la région qui allait devenir mon chez-moi. La session de formation était intéressante et dynamisante. Je goûtais pleinement cette nouvelle chance qui m’était donnée. Le soir, je parcourais les banlieues à la recherche d’un logis et je trouvai bientôt une jolie maison de style cottage à prix modique. Une fois ma formation terminée, je m’envolai vers Winnipeg et je revins au Québec avec Michel, notre petite famille et une jeune gardienne qui demeurerait avec nous l’été. Puis un soir, l’agent immobilier nous appela pour nous annoncer la bonne nouvelle : notre maison à Winnipeg était enfin vendue. Quel soulagement! La vente n’apporta tout de même pas les résultats escomptés. Le montant de la vente couvrait à peine

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l’hypothèque et les frais de courtage immobiliers. Il n’y avait aucun surplus pour régler d’autres dettes comme nous l’avions tant espéré. Avant le déménagement, Michel s’était engagé auprès de son groupe de thérapie à participer au voyage annuel organisé sur un bateau ponton. Ce voyage lui tenait vraiment à cœur. Ce serait pour lui une façon de mettre un point final à sa participation aux séances de groupe. Un des amis du groupe s'offrit de défrayer les coûts du voyage. Michel prit donc l’autobus pour Winnipeg au mois d’août. Michel revint au Québec et mes inquiétudes reprirent de plus belle lorsqu’il me fit part d’un incident survenu sur le bateau au Manitoba. Ils étaient treize hommes sur l'embarcation. Un soir, Michel s'était imaginé être Jésus avec ses douze apôtres, en train de les guider dans une tempête, le groupe de thérapie ayant bel et bien été pris dans une tornade; heureusement personne ne fut blessé. Il entretenait maintenant l’idée qu’il était peut-être Jésus revenu sur terre et, bien qu’il ait ri en me racontant son histoire, cela m'inquiéta car il semblait vraiment y croire. Peu de temps après, un ami de Michel, sa conjointe et leurs deux enfants vinrent de Montréal nous rendre visite pendant une fin de semaine. Michel me confia sa crainte qui prenait des allures de véritable paranoïa. Il me prévint que la conjointe de son ami était sorcière et qu’elle pratiquait des rites dangereux. Son ancien conjoint faisait partie de la mafia montréalaise, disait-il. Il insistait à tout prix que je ne laisse pas notre petite Estée seule en compagnie de cette femme car elle cherchait sûrement à l’ensorceler. Michel en avait la certitude et il était tellement convaincant qu’il commença à semer le doute chez moi. Durant la fin de semaine, Estée sortit sur la galerie et mangea quelques graines d’oiseau. Michel conclut alors au mauvais sort de la

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« sorcière ». Avec son attitude paranoïaque et mon énervement, les amis ne se sentirent sans doute pas à l’aise, bien que ni l'un ni l'autre n’ait pu savoir réellement ce qui se passait. Ce n’est qu’après leur départ que je repris le contrôle de mes émotions. Peu après, Michel sombra de nouveau dans un état dépressif et menaça encore une fois de se suicider. Je l’encourageai à chercher de l’aide, ce qu’il fit. Il prit rendez-vous avec une psychologue qu'il rencontra par la suite de façon hebdomadaire. En septembre, Michel allait de mal en pis et sa dépression m’affectait profondément. Il présentait des symptômes de lassitude, de tristesse, d’anxiété, de mélancolie et de ralentissement de ses facultés motrices. Mes revenus d’emploi, quoique supérieurs à mon salaire antérieur, ne suffisaient toujours pas à rembourser l’important retard dans nos dettes accumulées depuis près de deux ans et couvrir à la fois nos dépenses courantes. Je continuais tant bien que mal à travailler mais je sentais que j'avais moins d'énergie et que ma santé morale déclinait. Un jour, lasse, je m’arrêtai pour contempler la situation dans mon salon vide de tout meuble et je regardai par la fenêtre dépourvue de rideaux. Nous ne pouvions rencontrer toutes nos obligations. Comment allions-nous nous en sortir? Je perdis alors tout espoir. Certains jours, je ne répondais même plus au téléphone. J’avais une peur bleue des personnes qui téléphonaient pour demander le paiement des factures en souffrance. D’ailleurs, cette appréhension, je ne pouvais m’en libérer, elle demeura gravée dans mes veilles pendant des années. Ma sœur Dominique se mariait au Manitoba au mois d’octobre. Mes parents nous passèrent l’argent nécessaire pour

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effectuer le voyage en auto. Je voulais aussi profiter de ce voyage pour consulter comptables, conseillers financiers et syndics. Ce que je fis. Et tous étaient catégoriques. Nous avions assez retardé la décision finale; nous devions déclarer faillite. Selon eux, la situation était incontournable. De retour au Québec, je consultai de nouveau des experts conseils et la réponse fut la même. On nous informa qu’une faillite causée par une invalidité était chose fréquente et que de nous en sortir s’avérerait un coup de force. Nous prîmes alors la décision tant redoutée. Nous dresserions une liste complète de nos dettes et la soumettrions au syndic et dès lors, nous déclarerions faillite. Les nuits qui suivirent notre décision furent très longues. Je songeais à ces institutions et ces gens qui nous avaient prêté de l’argent en toute confiance. Je n'arrivais pas à me le pardonner, j'étais en train de commettre un crime honteux envers des personnes que je connaissais bien. La vie me semblait finie. C’est à ce moment-là que je pris la décision de quitter mon travail. Il me semblait impossible de poursuivre ma carrière dans le monde financier puisque je déclarais faillite. C’était un non-sens. Qui plus est, j’avais un secret. J’attendais un enfant. Seul Michel le savait. Je ne pouvais croire que j’étais devenue enceinte dans ces conditions. C’était si imprévu! Enceinte de cinq mois et dix kilos en moins que d’habitude, ma grossesse fut non apparente. Je me sentais tellement faible physiquement et mentalement. Je me levais le matin avec un creux dans l’estomac et un manque d’appétit aigu. Je sentais pourtant que le temps était venu de lâcher prise, de me reposer et d’en finir avec cette crise financière qui s'éternisait.

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Enfin vint le jour où Michel et moi devions signer la déclaration de faillite chez le syndic. Nous savions que cela entraînerait des conséquences par rapport à notre crédit pendant plusieurs années. Puisque la faillite était due à une invalidité, ni Michel ni moi n'avions à comparaître, rendant cette étape tant appréhendée un peu moins onéreuse. Je remis ma démission à mon employeur à la fin octobre 1989. Avec ma grossesse avancée, j’étais sous l’épuisement. Dorénavant, Michel et moi serions tous les deux sans emploi. Nous n'aurions que les prestations d’assurance invalidité privées de Michel pour assumer notre coût de vie, ce qui représentait des revenus bien en dessous du seuil de pauvreté pour une famille de quatre personnes, bientôt cinq. Mais cela était suffisant pour couvrir les dépenses essentielles. Entre-temps, pour réduire davantage le loyer, nous avions déniché en région une maison bicentenaire entièrement meublée, sur un terrain de plusieurs acres pour une somme mensuelle très abordable. La famille pourrait maintenant se reposer, reprendre des forces, réapprendre à vivre en pleine nature. Je me sentis alors revivre peu à peu. Nous n'avions pas beaucoup d’argent, mais en contrepartie, nous n’avions plus de dettes ni de préoccupations ou d’appels des créditeurs. Je pouvais enfin en profiter jusqu’au terme de ma grossesse. Puis, je m’inscrivis à une activité qui portait sur les exercices spirituels de la vie courante. Cet accompagnement me permettrait d’approfondir ma spiritualité, de trouver un sens à ma vie durant cette période d’accalmie. Les rencontres se tenaient aux deux semaines et j’avais l’occasion d’échanger avec d'autres personnes. De plus, dans le cadre de cette démarche, je m’exerçais chaque jour à la méditation, à

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l’écriture, à la lecture et enfin, à la contemplation de la vie quotidienne sous tous ses aspects. Je notais mes réflexions dans un journal et je prenais de plus en plus goût à cet exercice. C’était devenu une sorte de thérapie qui m’aidait à formuler mes pensées, à exprimer mes joies et mes frustrations. De son côté, Michel allait mieux. Il semblait sorti de sa deuxième dépression et profitait pleinement de notre refuge dans la nature. Un voisin plus âgé, M. Théberge, possédait une grande terre à bois et Michel allait l’aider occasionnellement pour la coupe. M. Théberge trouva en Michel un bon ami, un fils, et Michel trouva en lui un mentor, un père. M me Théberge, qui n’avait pas encore connu la joie d’être grand-mère, prenait plaisir à nous inviter chez elle; les enfants adoraient ses gâteaux servis encore tout chauds, ses petites gâteries, de même que l’attention qu’ils recevaient de cette femme, en toute simplicité. Les Jogues, nos voisins d’en face, étaient tout aussi accueillants. Ils avaient trois enfants, possédaient des terres agricoles, une ferme laitière ainsi qu’une cabane à sucre. Bientôt, nous commençâmes à les côtoyer régulièrement. Je faisais de longues promenades avec Doris Jogues et elle était devenue une confidente. Elle-même en congé de maladie à cause d’un burn-out, comprenait très bien le calvaire que Michel avait dû traverser et par conséquent, il trouvait en elle une amie très compréhensive. Notre budget ne nous permettait pas de faire des sorties auxquelles un coût était rattaché; nous nous visitions donc entre voisins, nous faisions des promenades en auto à proximité avec les enfants, pique-niquions dans un parc. Nous recevions parfois la visite

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de mes parents qui prenaient plaisir à inviter toute la famille au restaurant. Quel bonheur! Cette année-là, nous passâmes Noël entre nous quatre, un moment à la fois tranquille et précieux. Le bois brûlait dans la cheminée et l’odeur du pin de Noël fraîchement coupé, gracieusement offert par notre bon M. Théberge, ajoutait à l'atmosphère déjà chaleureuse de notre salon au style ancien. Les tourtières et la dinde que j’avais préparées nous firent un réveillon délectable et inoubliable. Ce décembre-là en fut un des plus mémorables. Enfin, je pouvais respirer pleinement l’air de la campagne, profiter de la neige nouvellement tombée et prendre un plaisir fou à observer mes enfants se rouler dans la neige en riant aux éclats. Ma relation avec Michel se portait à merveille. Dans ma chaise berceuse, devant le poêle qui dégageait sa chaleur parfumée du bois d’érable, je regardais amoureusement Michel lorsqu’il entrait dans le portique, les bras chargés de bûches pour nous garder au chaud. Il les empilait soigneusement dans un vieux coffre en bois et en conservait une ou deux afin d'alimenter le feu. Il me souriait avec ses yeux taquins et plaçait fièrement sa main sur mon ventre gonflé. Nous attendions avec bonheur notre petit trésor qui naîtrait dans deux mois.

Je sentis le mois de janvier plus préoccupant. Notre bébé naîtrait bientôt et chaque matin, j’anticipais le moment où le facteur déposerait le courrier dans la boîte aux lettres. Nous n’avions toujours pas les moyens d'acheter un lit de bébé, des vêtements, une poussette et le nécessaire pour compléter le trousseau. Acculés au pied du mur, nous demanderions bien sûr de l’aide. Mais j’espérais contre toute attente que le facteur apporte un jour un chèque, comme par miracle.

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Plus la date de la naissance approchait, plus j'avais hâte de voir arriver le facteur. Un matin la manne se produisit! Environ trois semaines avant la date prévue pour l’accouchement, le facteur déposa dans notre boîte aux lettres un chèque inattendu qui m’était adressé, représentant des prestations rétroactives du ministère de l’emploi. Nous pouvions enfin effectuer nos achats pour le bébé, acheter des vêtements pour nos deux autres enfants, remplir le garde-manger et le congélateur et faire faire des réparations urgentes sur notre auto. Le 25 février 1990, notre petite Josée vit le jour. L’accouchement s’était bien déroulé et Josée combla de bonheur ses parents amoureux. Quel merveilleux cadeau d’anniversaire pour nous deux; Michel venait tout juste d'avoir trente-deux ans, et moi vingt- huit ans.

Étant en grande forme, je rentrai à la maison trois jours après l’accouchement. Débordante d’énergie, je pus vaquer à mes activités normales sans de nouvelles baisses d’énergie. Je débutai alors ma recherche d’emploi. Je trouvais cela difficile car je n’envisageais plus retourner travailler dans le secteur financier depuis notre faillite. La culpabilité mêlée à une perte de confiance en moi relativement aux questions financières me bloquaient. Comment pourrais-je donner de la formation aux gens du milieu financier lorsque j’avais personnellement échoué dans ce domaine? D’un autre côté, où pouvais-je travailler maintenant? Je ne connaissais que ce milieu. Je scrutai alors les petites annonces à la recherche d’un autre type d’emploi. Michel continuait de rencontrer son psychologue, et malgré le fait qu’il se portait mieux au point de vue physique et psychologique, il appréhendait nerveusement l’éventualité d’un retour au travail. Il

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était évident qu’il ne pourrait plus retourner à la réalisation d’émissions de télévision car le stress y était trop élevé depuis que sa santé mentale était devenue fragile et instable. Ceci l’angoissait énormément; mais avec l'aide du psychologue, il apprenait tant bien que mal à apprivoiser ses émotions. Quant à moi, je m’impliquai davantage dans les activités bénévoles de notre région, la Beauce. Ayant souffert du manque de ressources financières, je désirais maintenant apporter mon aide à d’autres personnes, comme certains l’avaient fait pour moi auparavant. Je m’engageai alors dans un organisme d’entraide. Une fois par semaine, je faisais le trajet d'une quarantaine de kilomètres pour me rendre à Moisson-Québec faire le plein de nourriture que je ramenais dans ma petite voiture. À mon retour, je livrais des sacs d’aliments à des familles dans le besoin. J’utilisais également mon expérience financière pour assister quelques ménages à établir leurs budgets ou en les aidant à s'inscrire à des programmes gouvernementaux ou d’autres organismes de charité susceptibles de leur venir en aide. Cette activité me valorisait et me permettait en même temps de redonner à la vie ce que j’avais déjà reçu.

Le 28 avril 1990, j’écrivis dans mon journal :

Je dois me rappeler de vivre pleinement le moment présent. C’est à recommencer à chaque jour :

m’arrêter, regarder les arbres, sourire à un inconnu, apprécier un petit geste, aider quelqu’un dans le besoin, profiter d'un moment de tendresse avec mon conjoint, prêter une oreille attentive à mon

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enfant. Aujourd’hui, je m’attarde devant la nature. Merci pour le beau soleil!

La saison se transforma et bientôt, les premières fleurs sauvages du printemps apparurent sur le flanc des montagnes en face de notre maison. Chaque soir, après le souper, je m'installais dans ma chaise berceuse sur la galerie. Tout en sirotant ma tisane, j’admirais le panorama qui se dressait devant mes yeux; chaque soir, il se modifiait. Certains jours, l’herbe sauvage des champs tout autour se pliait de bon gré, le vent serpentant les contours de la montagne. Un troupeau de vaches tachetées de noir broutaient paisiblement sous un soleil brillant et un ciel bleu dépourvu de nuages. Une sérénité profonde m’envahissait et la lumière qui s’était éteinte en moi au cours des années difficiles resurgissait. Je me laissais aller à la rêverie : Que j’aime le calme et les sons de la campagne, pensai-je. Au loin, je peux voir le toit rouge d’une maison. Cette tranquillité qui apaise, cette beauté qui se contemple tandis que je suis assise sur mon balcon. À ma droite, je vois des érables et à l’avant, un talus de sapins au fond d’un champ vierge. À ma gauche se profile une colline avec ses érables et son ruisseau, des arbres en fleurs, des oiseaux, tant d’oiseaux qui gazouillent. Michel et moi entreprîmes de faire un grand jardin. Le rotoculteur emprunté à M. Théberge permit à Michel de retourner la terre du jardin, sur laquelle M. Théberge étendit du fumier. Je profitais durant ce temps-là des conseils de mes voisines à propos des pousses et des semences. Nous avions réservé deux carrés pour les enfants qui semèrent soigneusement leurs propres graines. Josée profitait du soleil et de l’air frais dans sa poussette pendant que nous vaquions à nos tâches, satisfaits et en rêvant déjà à la récolte.

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Ce que j'écrivis dans mon journal le 1 er juin 1990 résume bien mon bonheur :

Ça va tellement bien aujourd’hui! Comme je suis heureuse et en paix! J’ai rayonné toute la journée et je continue de le faire encore ce soir. J’ai tellement d’énergie et même si nous n’avons pas beaucoup d’argent, j’y songe à peine, étant trop occupée à vivre le moment présent.

Oui, l’argent se faisait parfois rare. La compagnie d’assurance qui versait à Michel les prestations d’invalidité cessa abruptement de payer à deux reprises, en demandant de soumettre de nouveaux rapports médicaux. Nous nous empressâmes alors de les fournir, mais les délais occasionnés par les visites chez le médecin, la rédaction et l’expédition des rapports nous causaient une grande anxiété. Notre budget était tellement serré que la réception d'un chèque en retard de quelques jours affectait grandement nos liquidités. Le mois de juillet arrivait à grands pas et nous l’attendions impatiemment. Ce serait un mois occupé. Jocelyne et Paul nous visiteraient avec leurs enfants. Puis, à notre tour, nous partirions pour le Manitoba en auto, afin d'assister au mariage de ma sœur Caroline. L'harmonie régnait au sein de notre famille.

Le 12 juin 1990, je couchais notre bonheur sur papier :

Ce soir, je pense à Michel. Je me sens tellement près de lui que je ne parviens pas à décrire l’amour que j’éprouve à son égard. Il est d’une bonté et d’une

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douceur exceptionnelles; je le trouve brillant et rempli de sagesse. Il est doué comme parent et je ne peux imaginer un meilleur père pour nos enfants. Il est attentionné, plein d’amour pour eux et respecte profondément leur liberté et leur être. Merci!

Hélas, ce bonheur devait être de courte durée. Avec l’arrivée de ma sœur et sa famille, de mauvaises surprises nous attendaient.

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4

La chasse aux démons

Le 30 juin 1990

N os visiteurs arriveront aujourd’hui. Michel est angoissé. Je crois qu’il éprouve de fortes

émotions à l'idée de revoir son bon ami Paul – notre beau-frère – qu’il n’a pas revu depuis un certain temps. Michel est encore parfois très fragile. Il m'affirme avoir reçu la nuit passée des révélations divines. Il dit que l’on commencerait une communauté qui vivrait de la terre et que des millions de personnes viendraient sur la montagne derrière notre maison pour voir les merveilles qui s’y produiraient. Il semble tellement y croire.

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Le 4 juillet 1990

Notre belle visite est repartie. Ils sont restés cinq jours. Je m'inquiète pour Michel. Il est devenu très sinistre. Sa mémoire est presque nulle; il prononce des paroles incohérentes. Il a parlé de mysticisme – de façon étrange – à nos invités. Il s’est mis à pleurer en commentant la beauté de la statue de la Vierge dans la petite grotte qu’il venait d’ériger de toutes pièces. Un soir pendant le souper, il a plongé dans la nostalgie et ses larmes se sont mises à couler en évoquant ses anciens collègues du bureau de Winnipeg. Aujourd'hui, il s'est recroquevillé sur lui-même et s'est assis en prenant des positions bizarres. Il tient un langage incompréhensible et quand je lui demande ce qui se passe, il se contente de me répondre que « quelque chose de merveilleux est en train de se produire». Pourtant, il était si bien depuis presque un an et cette semaine, en quelques jours, son état s’est détérioré dangereusement. Je m’inquiète terriblement pour lui.

Le 5 juillet 1990

J'attends Michel qui devait rentrer à 17 h. Je viens de recevoir l'appel d’une voisine que je ne connais pas, me disant que Michel est chez elle et qu'il semble perdu, il est mouillé et il aurait lancé son portefeuille dans le champ. Qu'est-ce qui lui arrive? Est-il devenu

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fou? Est-ce qu'il ne guérira jamais? J'ai peur. Cette voisine est infirmière et elle évoque la possibilité que Michel soit drogué ou saoul. Pourtant, il ne prend aucune drogue et il est rare qu'il boive, surtout au point de perdre la raison. Je soupçonne qu'il n'est pas sous l’influence de la drogue ou de l’alcool mais que c'est encore une autre dépression qui le met dans cet état.

Finalement la dame et son mari vinrent reconduire Michel. Quelle journée troublante!

Le 6 juillet 1990

Une autre journée très pénible. L’état de Michel semble empirer. Nous projetions partir pour le Manitoba vers 14 h car Michel paraissait aller mieux ce matin. Mais, pendant que je préparais les valises, il a décidé de procéder au grand ménage de la maison. Il s'est mis à nettoyer les garde-robes, à trier les photos et souvenirs de toutes sortes. Cela lui a pris la journée entière. Michel allait tellement mieux ces derniers temps. Se pourrait-il qu'il fasse une rechute? Je regrette d'avoir été aussi nerveuse et hostile envers lui aujourd'hui. Il dit qu'il n'est pas encore prêt à partir en voyage et que je dois patienter jusqu'au moment où il se sentira disposé. Je crois qu’il est angoissé par la pression de retourner au Manitoba.

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Les événements de ces jours-là – je m'en rendis compte plus tard lorsque Michel me les raconta – étaient beaucoup plus sérieux que je l'avais cru à l'époque. Voici la façon dont s'est déroulé le jour où Michel est revenu avec le couple de voisins, après de longues heures d’absence. Lorsque cette voisine m'avait appelée à 22 h pour me dire qu’il était chez elle, dans un état euphorique, cela faisait déjà huit heures que Michel était absent. Il avait quitté la maison vers 14 h pour faire une promenade près de la montagne. Comme il avait pris l'habitude de marcher pendant une ou deux heures, je ne m'en étais pas trop inquiétée. En fait, au lieu de se rendre à la montagne, il s'était dirigé vers le village voisin, à quelques kilomètres de notre demeure. Sur le chemin du retour, il s’était arrêté longuement pour admirer une vieille tasse brisée. Ensuite, il avait traversé des prés, à la recherche de son identité, m'a-t-il dit alors… Dans son état euphorique, il s'était complètement dévêtu dans un champ pendant qu'un agriculteur, au loin, sur son tracteur, l'avait observé. Michel avait ensuite pris son portefeuille, en avait extrait toutes ses cartes d'identité et les avait lancées en l'air, les éparpillant dans le but de se défaire de son ancienne identité et d’en adopter une nouvelle. Puis, il s'était étendu et roulé dans les marres d’eau, ici et là. Il s’était alors rhabillé, avait continué sa promenade en laissant son portefeuille dans le champ, et s'était retrouvé ainsi dans la cour arrière de voisins. Les propriétaires, ayant aperçu Michel, lui posèrent quelques questions. Michel leur parla alors avec tristesse et des sanglots dans la voix de son grand-père décédé. Il tenait dans ses mains un objet qui lui rappelait son grand-père. Inquiets, les voisins invitèrent Michel à entrer dans la maison. Accueillants et bienveillants,

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ils lui servirent un morceau de gâteau et un café. À leur insistance, Michel leur donna enfin son adresse et son numéro de téléphone. Lorsque le téléphone sonna à 22 h ce soir-là, et que cette voisine m'expliqua la situation, je me doutais bien que Michel était de nouveau victime d'un état dépressif. Le lendemain, j'espérais toujours partir en voyage comme prévu. Toutefois, Michel prit encore tout son temps et me déclara qu'il ne se sentait pas prêt à partir pour l’Ouest. La journée suivante, la situation s'aggrava à tel point que je le retrouvai à l'étage, recroquevillé dans la position de fœtus, tétant un biberon rempli de lait. J’étais muette de choc. Avait-il perdu la raison? Était-il devenu fou? Je ne savais vraiment plus quoi faire ni quoi penser. Après réflexion, je reconnus que c’était plus qu’une dépression, qu'il était malade, très malade et qu'il avait besoin d'aide. Je l'implorai alors de se rendre à l'hôpital, ce qu'il refusa sèchement en prétextant qu'il allait parfaitement bien. J’insistai maintes fois au cours de la journée, ne serait-ce que pour parler avec un médecin, mais ce fut peine perdue. À un certain moment, il sortit à mon insu. Il prit une échelle et grimpa sur le toit de la maison. Il criait vouloir chasser le démon car, disait-il, le diable habitait dans la maison et la seule façon de l'éloigner était de devenir un oiseau plus puissant que lui. Michel mangea alors de la créosote croûtée qu'il retrouva sur le rebord de la cheminée. Selon lui, cette substance chimique pouvait lui donner la force de lutter contre les forces du mal et chasser le diable. Malgré mes supplications, qu'il ne semblait pas entendre d'ailleurs, il continuait à délirer. Je fus soulagée lorsqu’il se mit enfin à redescendre.

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À bout de force et ne sachant quoi faire, je me rendis chez M me Jogues avec nos enfants. Je pleurais à chaudes larmes en lui racontant les derniers événements. Elle s'offrit de prendre charge des enfants pendant que je tenterais de convaincre Michel de se rendre à l'hôpital. Pour compliquer davantage la situation, le psychologue était en voyage au Mexique pour un mois. Cela signifiait que je ne pourrais profiter de ses précieux conseils. Avant de rentrer seule à la maison, je téléphonai à Jocelyne qui était arrivée avec sa famille chez notre tante, près de Montréal. Nous avions prévu les rejoindre pour poursuivre ensemble notre voyage vers l’Ouest. Si Michel persistait toujours à refuser d’aller à l'hôpital, je dis à Jocelyne que je tenterais de le convaincre de se rendre chez notre tante comme convenu. Là-bas, je pourrais bénéficier de l'aide de ma famille. Faute de mieux, je croyais que Paul arriverait à le convaincre de se faire hospitaliser. Se trouvaient aussi chez ma tante mes cousins que Michel aimait bien. Ce n’est que le lendemain que Michel accepta mes douces invitations à partir. En compagnie des enfants, je pris le volant, nous prîmes la route et ce fut là le plus long et le plus difficile des voyages que je n'eusse jamais entrepris. À quelques occasions, Michel prit un ton affolé et exigea sans équivoque que j'immobilise l'auto. Ne voulant pas exacerber ses sensibilités, je nous arrêtai sur l’accotement de l’autoroute pour qu’il évacue ses émotions. Nerveuse et incrédule devant ce Michel inconnu, je me sentais complètement démunie. Une fois, il entreprit même d’attraper des mouches, pendant que nous attendions patiemment qu’il remonte dans l'auto. Nous filions sur l'autoroute depuis un bon moment et nous dûmes nous arrêter pour faire le plein d'essence. Michel conversa longuement avec le garagiste à propos des problèmes imaginaires de

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moteur de notre auto. Le garagiste fit preuve d’une patience d'ange et s'il se douta de l'état d'esprit de Michel, il sut bien le dissimuler car il répondit à toutes ses questions. Désirant éviter un épisode d’agressivité et ayant comme seul but de nous rendre à bon port, j'acquiesçai lorsque Michel voulut s'acheter de la nourriture dans un casse-croûte. Il s'amusa au moins une heure en jouant au vidéo poker pendant que j'attendais dans l'auto, épuisée, rongée par l’anxiété. Heureusement, les enfants dormaient depuis longtemps sur la banquette arrière. Enfin, nous n’avions plus qu’une demi-heure de route à faire. Michel exigea encore une fois que nous nous arrêtions. Il sortit de l'auto, et je fis de même car je craignais qu'il s'éloigne et disparaisse dans la nuit. Je ne m'attendais aucunement à ce qui se produisit par la suite. Il sortit ses clés, prit la place du conducteur que j'avais occupée depuis le départ, et, craignant soudainement qu'il démarre sans moi, avec les enfants encore dans l'auto, je me précipitai sur le siège du passager. Il ne voulait absolument plus entendre raison et me laisser le volant. Et il démarra. J’eus la peur de ma vie. En pleine nuit, il éteignit et ralluma les phares à répétition. Il riait diaboliquement, disant que cela chasserait les démons qui étaient de nouveau à ses trousses. Enfin, dans un geste désespéré, je l'enjoignis en hurlant d’immobiliser immédiatement l'auto pour que les enfants et moi puissions sortir. S'il voulait se tuer, qu'il se tue seul, sans nous entraîner avec lui! Il cessa finalement son manège, qui avait duré quelques longues minutes, et me laissa reprendre le volant. Le voyage, qui prenait normalement moins de quatre heures, s'était transformé en un calvaire de onze heures.

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Arrivés enfin à notre destination, je pris mes clés d'auto et celles de Michel, je rassemblai les enfants et me précipitai à l'intérieur de la maison pour retrouver ma tante Philomène, mon oncle Georges et les autres. Je n'en pouvais plus et je laissai Michel derrière nous. Pendant que Jocelyne veillait aux enfants, je m'effondrai en sanglots dans les bras de ma tante. Mon corps se convulsait de douleurs tant j'étais mal en point. Mon beau-frère et mes cousins se hâtèrent pour rencontrer Michel à l’extérieur. Quelques minutes plus tard, je sortis rejoindre Michel. Hélas, il était parti faire un tour dans les bois sous prétexte qu'il désirait être seul. Anxieuse, je demandai à mes proches de partir avec moi à sa recherche car il avait entretenu des propos suicidaires au cours des derniers jours. Je retrouvai Michel dans les bois à proximité de la route, les yeux rivés sur une herbe sauvage. À partir de cet instant, plus personne ne le quitta, chacun se relayant pour assurer une surveillance étroite. Dès les premières lueurs du jour, Michel se mit à sautiller dans le jardin, déterra un oignon espagnol et fit remarquer à mon oncle Georges comment cet oignon était splendide et fascinant. Mon oncle se tourna vers moi avec une grande tristesse dans les yeux face à ce Michel que l’on ne reconnaissait pas. Devant l'absurdité de la situation, je pouffai de rire et mon oncle éclata à son tour. Cet instant aigre-doux fut pour moi un soulagement énorme quant au stress ressenti depuis plusieurs jours, et cela me fit du bien. J’étais plus détendue et confiante au sein de ma famille; nous causâmes tranquillement pour évaluer les options. Tous étaient unanimes : coûte que coûte, il fallait faire entrer Michel à l'hôpital. Encore fallait-il trouver le moyen de l’y conduire. Mon cousin Jean- Pierre avait une certaine connaissance de la maladie mentale et cela

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me fut d’un grand réconfort. Tout ce que je connaissais sur les affections mentales se limitait à la dépression, et ce que Michel vivait maintenant m'était complètement inconnu. Jean-Pierre nous indiqua qu'il fallait envisager la possibilité que Michel soit dans un état psychotique. Je m'empressai de chercher dans le dictionnaire la définition du terme « psychose » car à lui seul ce mot me donnait la chair de poule. Selon le Petit Robert : « Maladie mentale dont le malade ne reconnaît pas le caractère morbide… [Voir] : démence, manie,

Hélas, la définition semblait

correspondre à l'état de Michel. Je me sentais toujours incapable de prendre la décision de reconduire Michel à l’hôpital sans son accord. Chacun avait tenté de le convaincre, mais en vain. Par moments, il semblait retrouver ses esprits et agissait de façon plutôt normale. En d'autres temps, il avait l'allure d'un enfant innocent, libre de tout souci, dans son monde à lui. Quelqu'un me suggéra d’appeler l'organisme Suicide Action. Je conversai près d'une heure avec une intervenante compatissante. Elle m'écouta attentivement, me posa des questions et me conseilla judicieusement. Ma description du comportement de Michel représentait selon elle tous les symptômes critiques du suicidaire. S'il refusait toujours de se rendre à l'hôpital, il faudrait appeler une ambulance et l'hospitaliser contre son gré. Notre médecin de famille, que je finis par joindre dans la Beauce, me confirma également que Michel devait absolument aller à l'hôpital; il demeurait disponible pour m'assister au besoin. Je pris alors la décision de reconduire Michel à l'hôpital avec ou sans son approbation. Lors d'une ultime tentative, mes cousins

mélancolie, paranoïa, schizophrénie. » 3

3 Robert, Paul : Le Petit Robert 1, Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, Dictionnaires Le Robert, Paris, 1988, p. 1562.

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l'encerclèrent devant la maison et le mirent devant sa réalité : « Michel, tu es malade, tu t'en viens à l'hôpital. » Il refusa catégoriquement et leur répondit qu'ils étaient tous en train de l'étouffer, qu'ils étaient un obstacle à sa liberté, qu'ils devaient le laisser tranquille et en paix. Paul lui demanda s'il savait qui il était. Michel cria alors à tue-tête : « JE SUIS MICHEL PIERRE JOSEPH de LACHENIÈRE », le nom de famille de ses ancêtres de voilà plus de cinq cents ans, mais inutilisé aujourd’hui. Voyant que Michel était visiblement secoué et qu'il se sentait suffoqué par tout ce monde qui l'entourait, Jean-Pierre trancha : « On le laisse tranquille, les gars, je prends une marche seul avec lui. » Jean- Pierre ajouta, pour moi, que s'il ne réussissait pas à convaincre Michel de nous accompagner de son gré à l’hôpital, il me ferait signe pour que je fasse venir l’ambulance. Après avoir marché une trentaine de minutes, Jean-Pierre me fit signe. Je téléphonai aux ambulanciers qui arrivèrent rapidement. Ils étaient sept. « Pourquoi un si grand nombre? », leur demandai-je. Ils me répondirent que dans une situation comme celle-ci, ils devaient mobiliser toute l'équipe au cas où il y aurait de la résistance physique de la part du malade. Malheureusement, nous n'étions pas au bout de nos peines. Les ambulanciers m'informèrent qu'ils ne pouvaient amener Michel contre son gré. Pour ce faire, il faudrait l'intervention de la police. Une autre demi-heure s'écoula avant qu’arrivent des policiers d’un village éloigné. Plusieurs personnes étaient maintenant réunies sur ce petit chemin de campagne : la famille, les ambulanciers, les policiers et quelques voisins curieux. Un policier me posa un certain nombre de questions pendant que l'autre s'entretint avec Michel. Lorsque je lui racontai les derniers incidents, il me demanda d'un air réprobateur pourquoi je n'avais pas

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téléphoné à la police plus tôt. Je lui répondis que j’étais abasourdie devant le comportement inconséquent de Michel. J'avouai avoir cru que tout ceci n'était que passager et que Michel aurait vite repris ses esprits.

Les deux policiers entreprirent de confronter Michel. La situation commença à s'améliorer à partir de ce moment-là. Les policiers, évidemment bien formés pour affronter de telles situations, entamèrent la conversation avec Michel d'une main de maître. Ils n'étaient aucunement menaçants et Michel accepta de leur parler. À chacune des questions que les agents lui posèrent, ils revenaient constamment à la charge en lui demandant : « Est-ce que ce sont là des choses que tu fais régulièrement? » Michel dut leur répondre à répétition par la négative, sans toutefois manquer d'ajouter une explication souvent caractérisée par une pointe d'humour en tentant de se justifier chaque fois. Mais devant l'incohérence de son jugement, les policiers l'informèrent qu'il devait absolument voir un médecin à l'hôpital. Michel leur demanda ce qu'ils feraient s'il persistait à refuser de les y accompagner. Les policiers répondirent qu'ils utiliseraient la force pour le faire monter dans l'ambulance. « Bien si c’est le cas, j’entre moi-même dans l’ambulance », ce qu’il fit au grand soulagement de tous. Une fois couché sur la civière, selon les instructions des policiers, les ambulanciers l'attachèrent pour éviter qu'il ne s'évade. Les ambulanciers me confièrent plus tard, qu’en route vers l’hôpital Michel avait conversé librement et joyeusement avec eux. Il leur avait posé mille et une questions sur leur travail de même que sur leur équipement. L'un d'eux esquissa un sourire moqueur en me mentionnant que mon conjoint en connaissait maintenant tout autant sinon plus qu’eux sur les ambulances.

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Dès son arrivée à l'hôpital, les choses se passèrent différemment. Son humeur s’était complètement transformée en une attitude agressive envers moi. J'avais suivi l'ambulance dans la fourgonnette de mon oncle, en compagnie de Paul. La médecin de garde me rencontra d'abord, pendant qu'un infirmier fut assigné à la surveillance de Michel dans l'unité d'urgence. La médecin me demanda de lui énumérer en détail tous les incidents des derniers jours, ainsi que les antécédents familiaux de Michel. Elle rencontra ensuite Michel pendant une bonne demi-heure, au bout de laquelle elle m'invita à me joindre à eux. Elle nous informa que Michel était en phase psychotique. Elle lui apprit qu'il était très malade et lui demanda d'accepter de signer son entrée à l'hôpital. Devant son refus, elle lui expliqua qu'elle devrait alors la signer elle- même, étant donné qu'il était à un stade où il pouvait être dangereux pour lui-même et pour les autres. Malgré la rage évidente chez Michel, la médecin continua de nous expliquer qu'il serait placé en cure fermée, surveillé 24 heures sur 24, et que des médicaments appropriés lui seraient administrés. Lorsque la médecin sortit du bureau pour entamer les procédures pour le faire admettre à l’hôpital, Michel déversa toute sa rage sur moi en m’injuriant grossièrement et en me faisant porter la responsabilité de sa maladie et de son internement. Il prétendait que je faisais tout pour lui nuire, que j'étais une traîtresse, une hypocrite. Malgré ma peine, la très grande culpabilité qui me rongeait et mon incertitude quant à son hospitalisation forcée, je réussis à prendre mon courage à deux mains et à garder mon calme. Michel m'ordonna de quitter la pièce, de sortir de sa vie; il déclara ne plus jamais vouloir me voir. Mais je lui fis la réponse que j'allais lui répéter pendant plusieurs jours : « Moi, je reste ici. Je t'aime

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et je ne te laisserai pas. Par contre, si toi tu veux quitter la pièce, tu peux le faire. » Étant aussi obstiné que moi, Michel refusa de bouger. Le silence d'enfer qui s’installa entre nous pendant quelques minutes me parut une éternité. La médecin acheva de donner ses instructions à l'infirmier affecté à la garde et à la surveillance de Michel. Pendant que Michel enfilait des vêtements d'hôpital, elle me demanda de rencontrer le lendemain le psychiatre de l'établissement. Celui-ci pourrait me dire où nous en étions actuellement puisqu'il aurait eu l'occasion d'évaluer l’état de Michel de façon plus approfondie. Michel se retrouvait maintenant confiné dans un coin exigu de l'urgence. Je restai encore un long moment dans la pièce. Mais dès que je m'assoyais près de lui, il se déplaçait. Après quelques tentatives infructueuses pour lui parler, je décidai de m'asseoir seule pour lire. L'infirmier de Michel m'inspirait confiance. Il l'avait toujours à l’œil, lui servait café, jus et collations. Bref, il s’assurait de son bien- être. « Ne vous inquiétez pas, me rassura-t-il, vous avez l'air fatiguée. Allez donc vous reposer chez vous. Je m'occupe de lui et je ne le perdrai pas de vue. Il sera transféré bientôt à l'unité psychiatrique et je continuerai d’assurer sa garde à l'étage. Vous pourrez revenir demain plus reposée. » Je le remerciai, et, soulagée, je rejoignis Paul qui m'attendait patiemment dans la salle d'attente de l'urgence. Le lendemain 9 juillet 1990, je pris le temps d'écrire quelques notes dans mon journal :

Hier, on a admis Michel à l'hôpital contre son gré. Cette décision a été difficile à prendre car je ne savais pas si c'était la bonne chose à faire. Je suis retournée le visiter aujourd'hui et le psychiatre juge sa condition

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grave. Qu'est-ce qui lui arrive? Ce qui est le plus difficile à accepter, c'est qu'il change d'humeur rapidement. Même si notre relation a été harmonieuse depuis deux ans, Michel dit ne plus vouloir me voir et qu'il veut divorcer. Mais après quelques minutes d’un tel discours, il change tout à coup de propos, me déclare son amour, ajoute que nous sommes faits pour être ensemble. Ce qui m'inquiète, ce sont les enfants. Michel sera transféré à Québec car cet hôpital-ci ne se trouve pas sur notre territoire de résidence. Je pourrai difficilement concilier m'occuper du bébé que j'allaite, veiller sur mes deux autres bambins et visiter Michel. Je devrai partir chaque jour de la Beauce, traverser la ville de Québec et revenir, ce qui représente à peu près trois heures de route, sans compter le temps de visite à l’hôpital. On ne permet pas la visite des enfants à l'hôpital psychiatrique. Sans le lui mentionner, j'ai décidé d'envoyer mes deux aînés au Manitoba avec Jocelyne et Paul. Je crois qu'ils seront davantage en sécurité puisqu'ils seront entourés de la famille là-bas. Michel s'opposerait sûrement à ma décision. J'ai besoin d’un maximum de liberté pour soutenir Michel et protéger ma propre santé mentale. Je ne pourrais d'ailleurs pas être pleinement dévouée aux enfants ces jours-ci. Je suis trop préoccupée et bouleversée par les incidents. Je garderai Josée avec moi afin de continuer de l’allaiter à court terme. Julie, ma plus jeune sœur, est

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présentement en expédition de canotage dans le parc La Vérendrye au nord de Montréal. Elle viendra me rejoindre à la maison dans deux jours et prendra soin du bébé pendant que je rendrai visite à Michel à l'hôpital. Elle amènera Josée avec elle en avion au Manitoba dans une semaine. Je dois donc la sevrer rapidement.

Le 11 juillet 1990

Quelle journée! Quelle horreur de voir Michel dans un établissement aussi déprimant! Ce matin, il a été transféré dans une institution psychiatrique à Québec. Ce soir, il se fâche contre moi et pourtant, son état me semble normal. Je suis confuse et déprimée et je me demande comment cela est possible qu'il souffre de maladie mentale. Je n'arrive pas à y croire. Il y a une semaine encore, il me paraissait normal et aussi conscient que n'importe qui. Mais ce soir, il dit entendre des voix. Cet après-midi, il a fait l'objet de ce que l'hôpital appelle un Code 20. Il refusait de prendre ses doses de médicaments et plusieurs hommes ont dû le maîtriser et l'attacher à son lit pour que l'infirmière lui injecte ses médicaments dans une fesse, pendant qu'il se débattait violemment. Je suis si déprimée d’entendre tout cela. Je suis allée prendre un café ce soir avec ma bonne amie Andrée; elle a bien su me réconforter.

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Entrer dans cet hôpital psychiatrique, c’est la désolation. Les portes principales sont verrouillées en permanence et des portes de métal empêchent la sortie de l'étage où Michel est confiné. Je me demande bien ce que j'ai fait en décidant de faire admettre Michel à l'hôpital. Il ne méritait pas d'être enfermé dans cette prison infernale.

Michel était en cure fermée, ce qui signifiait que tous ses privilèges lui étaient retirés jusqu'à ce qu'il présente des signes visibles d’un meilleur état et qu’il puisse suivre les consignes de l'établissement. On me dit que cela pouvait prendre plusieurs semaines. Il avait le droit de circuler librement dans son pavillon, aller au grand salon, regarder la télévision et prendre ses repas avec les autres. Mais il ne pouvait pas sortir ou avoir accès à ses vêtements de rue, à son argent ou à d'autres privilèges. La porte de sa chambre devait demeurer constamment ouverte afin d’assurer sa surveillance; il devait se tenir propre, faire son lit et respecter la routine toute simple qu'on lui imposait. Il recevrait ses médicaments par injection jusqu'à ce qu'il accepte de son plein gré de les prendre par voie orale. Je devenais claustrophobe en observant tout ça. Je me demandais comment Michel arriverait à supporter, pendant des semaines, pareille atteinte à sa liberté, lui qui la chérissait tant. Et le grand air de l'extérieur dont il était privé? Qu'avais-je fait? Le lendemain matin, je téléphonai à notre médecin de famille qui avait pris les mesures pour assurer à Michel un lit dans cet établissement psychiatrique. Je lui dis qu’il fallait sortir Michel de là, que c’était sinistre et cruel, qu’il était entouré de gens schizophrènes et

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très déprimés, bref, que ce n’était pas un endroit pour lui. Je voulais que Michel se fasse soigner dans un hôpital « régulier ». Le médecin m’expliqua calmement et avec grande compassion que Michel serait bien traité dans cet établissement, qu’il serait mieux servi dans une institution spécialisée que dans un hôpital régulier, que la cure fermée était très efficace pour encadrer les personnes aux prises avec ce type de souffrance parce que cela les aidait à reprendre rapidement une routine normale. Il ajouta que les gens fuyant la réalité doivent apprendre que les privilèges de la vie normale comportent aussi des responsabilités à assumer, ce que Michel ne faisait plus. J'étais quelque peu rassurée. Le médecin m’enjoignit de laisser passer quelques jours afin de donner à Michel la chance de se rétablir. Il m'assura que ma première impression d’un établissement psychiatrique était parfaitement normale et compréhensible. Ces deux jours furent particulièrement pénibles car je jonglai avec toute la gamme des émotions. D’ailleurs, mon journal, cette journée-là, témoigne bien de ma détresse :

Le 12 juillet 1990

Comme c’est difficile! Je pleure quand je commence à parler avec quelqu’un. Je pleure dans l’auto. Je pleure seule dans mon lit. J’ai l’impression de vivre le décès de mon époux. J'ai l'impression de l’avoir perdu. Il est vraiment très malade. Parfois, je vis l’espoir et d’autres fois, l’enfer. Je crains que Michel ne devienne schizophrène ou qu’il ne soit plus jamais lui-même. Même s’il revenait à lui, j’ai peur qu’il soit sujet aux rechutes. Et le cocktail

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de médicaments qu’il prend, ça rend les gens légumes. Et la petite Josée qui est très tranquille à mes côtés… J’ai l’impression qu’elle sait que j’ai besoin de sa paix.

Mes défenses vis-à-vis de l’hôpital psychiatrique s’estompèrent peu à peu. Les infirmières et les préposés faisaient preuve d’une grande gentillesse et Michel était traité de façon respectueuse malgré son état. Sa tenue vestimentaire et son hygiène personnelle, négligées depuis une semaine, s’améliorèrent graduellement. Il reprit l'habitude de se raser, se laver et se peigner. Je me mêlais maintenant aux patients et je les voyais d'un autre oeil, non plus comme des suicidaires, des personnes dérangées ou des gens anormaux, mais comme mes semblables qui avaient besoin de se sentir importants et aimés peu importe leur état de santé physique ou mentale. Je me disais que puisque j'étais là, autant en faire une expérience d'apprentissage. Je décidai de leur dire bonjour, de ne pas ménager mes beaux sourires, et de discuter avec eux comme avec n’importe qui. Je me disais qu'ils étaient tout simplement là pour se reposer, reprendre des forces et se faire aider. Sous cette perspective, la peur que j'avais face à des gens en soins de psychiatrie se dissipa petit à petit.

Le 13 juillet 1990

Avec Michel, ça a été comme d’habitude. Au début, il m’a demandé de partir, mais je suis restée là sans rien dire. Après vingt minutes, tout a changé. On a passé deux belles heures ensemble, on a eu une belle conversation et il était très bien. Il m’a confié qu’il

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avait décidé de vivre et qu’il m’aimait. Je me doute bien que demain, tout sera à recommencer, et ainsi tous les jours à venir, mais je préfère profiter du moment présent, et demain s’occupera de Michel.

Le lendemain, je rencontrai le D r Cyr, son psychiatre traitant. Il m'expliqua que Michel vivait un épisode de névrose aiguë et que les possibilités d’une rechute étaient minimes, que c’était une réaction aux événements difficiles vécus au cours des dernières années, c'est-à-dire le stress au travail, le burn-out, la perte de son emploi pour cause d’invalidité, la faillite. Je fus soulagée d’entendre que c’était passager.

Le 15 juillet 1990

Ce matin, je suis allée à Montréal rencontrer Aline, une amie qui arrive du Manitoba. Ça m'a fait tellement de bien de lui parler pendant quelques heures et de souper avec elle. Aline a su me prêter son épaule et me prodiguer ses précieux encouragements. Ensuite, je suis venue ici coucher chez mes cousins, Jérôme et Jean-Guy. J’ai pu me défouler avec eux et prendre un petit verre de rhum. Demain, sur le chemin du retour, je m’arrêterai avec Julie et Josée au sanctuaire Notre-Dame-du-Cap, avant qu’elles ne repartent pour le Manitoba toutes les deux. Nous allumerons des lampions pour Michel. Même si je vis des moments difficiles, je me sens mieux, entourée de mes amis et de ma famille.

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Le 16 juillet 1990

Aujourd’hui, à mon retour du Cap-de-la-Madeleine, et comme je m’apprêtais à partir pour rendre visite à Michel, le téléphone a sonné. À ma grande surprise, c'était Michel. Il m'a dit que les enfants et moi lui manquions beaucoup et il s'est mis à pleurer. Quelle joie de l’entendre s'exprimer de façon si lucide! Je suis partie tout de suite pour l’hôpital et cette visite m'a comblée de joie. Je retrouvais mon vrai mari! Comme il était bon de le voir exprimer ses sentiments! Il m’a même remis une carte dans laquelle il me déclarait son amour. Il reconnaissait qu'il était malade et qu'il avait besoin d'aide. Je me suis retrouvée avec un Michel plus conscient. Aujourd’hui, je me suis réveillée d’humeur maussade et c’est lui qui m’a remonté le moral. C’est incroyable, on dirait qu'il s’est soudainement réveillé.

Le psychiatre précisa bientôt son diagnostic : névrose passagère à base non psychotique. Ce fut, selon lui, un genre de crise de croissance. Le D r Cyr nous expliqua que c’était la fin d’une étape de vie, marquée par une crise passagère. Inutile de décrire mon euphorie. Jamais je ne m'étais attendue à de si bonnes nouvelles. Le D r Cyr m’informa qu’il prescrirait à Michel des remèdes antidépressifs à faible dose pour trois à six mois, et qu'il n’en aurait plus besoin par la suite. Il estimait peu probable une rechute, et Michel pourrait obtenir son congé de l’hôpital d’ici quelques jours.

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À la toute fin de notre rencontre, j'indiquai au psychiatre mon intention de partir pour le Manitoba la semaine suivante pour assister aux noces de ma sœur Caroline et je m’enquérais à savoir si Michel pouvait venir avec moi. Vu le progrès de son état clinique, le médecin donna son accord. Il précisa qu’à notre retour, Michel devait passer quelques jours à l’hôpital pour un suivi et une réévaluation de son état. Le D r Cyr ajouta qu’il avait rarement rencontré un couple si amoureux et si heureux au cours de ses nombreuses années de pratique. Ces paroles me firent l’effet d’un baume au cœur. Au fil des jours, je relaxai un peu plus, j’eus l’occasion de causer avec les autres patients. J’aurais aimé en inviter quelques-uns chez nous; ils étaient vrais et intéressants et pourtant si seuls…

Le 22 juillet 1990

Hier, j’ai eu peur. Michel était dans un état d'hyperactivité et ça m’inquiète. Je ne veux pas que ça recommence. Je me suis présentée à l'hôpital, en soirée, en cherchant seulement à « être » avec lui. Je vis cela un jour à la fois. L'important, ce n’est pas ce qu’il fait, mais bien ce que je fais dans tout cela. Je veux maintenir mon calme et ma paix intérieure. Aujourd’hui il va bien et demain, on verra.

Le 25 juillet nous étions en route vers le Manitoba et la journée se déroula bien. En arrivant à North Bay vers minuit, nous prîmes une chambre d’hôtel. Aux petites heures du matin, la situation commença à se détériorer : Michel avait tous ses esprits,

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mais il alla se promener à plusieurs reprises, car il ne pouvait pas dormir. J’étais inquiète à cause de son état hyperactif, ce qui m’empêchait aussi de dormir. Je sentais mes nerfs devenir à vif. Et le lendemain? Quelle journée accablante! J’étais découragée, frustrée et j’avais hâte d’arriver à Winnipeg pour retrouver les enfants. Michel m’avait informé dans la matinée qu’il avait l’intention de diminuer sa dose de médicaments, et je sentis un fardeau de plus sur mes épaules. J’étais affolée à l’idée qu’il arrête de prendre ses médicaments et qu’il rechute. En même temps, je voulais lui faire confiance. À Winnipeg depuis quelque temps déjà, j’écrivais dans mon journal le 31 juillet 1990 :

Depuis notre arrivée, Michel ne va pas très bien. Au mariage de Caroline et Jean-François, Michel semblait être dans son monde à lui, même s’il a conversé avec la plupart des invités. Il est content d’être au Manitoba. Il demeure dans son état « rêveur » et à mon grand soulagement, il a pris ses pilules sans que j’aie eu à insister ou le lui rappeler. Hier, un moment de répit : il est soudainement redevenu lui-même et nous avons joui d’une belle soirée, à la campagne, avec des proches.

Ce matin, je suis encore un peu mélancolique, mais la joie de la vie me revient. Je dois continuer à me dire que j’accepte Michel tel qu’il est, au jour le jour. Je crois y être arrivée durant le voyage. Je suis

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surtout reconnaissante que notre famille soit de nouveau réunie.

Le voyage du retour fut agréable, sauf pour de rares occasions où Michel se comporta anormalement. Il devait retourner à l’hôpital psychiatrique à Québec le lendemain de notre arrivée. Au souper, je pleurai à chaudes larmes, car cela me faisait peine à imaginer le revoir dans cette institution. Aussi difficile que c’était par moments, je préférais être avec Michel plutôt que d’en être séparée.

Ce séjour de Michel à l’hôpital fut bref et se déroula bien. Toutefois, la seule pensée de son retour à la maison me troublait; il était encore fragile et son comportement était étrange par moments. Je ne savais pas comment j'allais en venir à bout. Je consultai un conseiller qui me suggéra fortement de me créer un environnement confortable et sain pour pouvoir mieux traverser cette période; personne n’est à l’abri de « craquer » et cela valait pour moi aussi. Par le passé, j’avais vécu en fonction des besoins de Michel et non en fonction des miens et je m’étais retrouvée presque détruite. Je ne voulais pas de nouveau vivre une telle situation.

Le 13 août 1990

Je suis vidée. Je ne peux plus compter sur Michel pour m’aider avec les enfants. Le ménage s’accumule et je manque d’énergie. Je trouve les circonstances très difficiles, surtout lorsque Michel est hyperactif et agit de façon étrange comme ce matin. Est-ce qu'elles ne cesseront jamais toutes ces

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épreuves? J’aurais peut-être besoin d’un bon livre pour mieux comprendre la maladie mentale. Peut- être pourrais-je faire partie d'un groupe d’entraide de conjoints de ceux et celles aux prises avec ce genre de maladie? Je me sens faible et j’aurais besoin d’être portée.

Le 17 septembre 1990

Je ne suis ni en désolation ni en consolation. La vie continue malgré moi. Elle ne me contrôle pas mais je ne la prends pas en charge non plus. Michel va de mieux en mieux. Hier, j’ai fait un dépôt sur une auto usagée pour notre famille. Je suis bien contente et j’en prendrai possession lorsque mon remboursement d’impôts arrivera. L’argent se fait rare. C’est le temps de me trouver du travail.

Michel est allé voir son psychiatre pour la première fois depuis sa sortie de l’hôpital. Le D r Cyr le trouvait si bien qu’il a diminué de soixante-quinze pour cent la dose de ses trois médicaments. Il a dit à Michel que dans un mois, si tout va bien, il en aura terminé avec la médication.

Le D r Cyr m’a aussi demandé depuis quand j’avais pris deux ou trois jours pour me reposer, seule. En y réfléchissant, je me suis rendu compte que cela fait deux ans que je ne me suis pas accordé un temps de

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répit. Oui, j’ai besoin de repos. Je roule à cent milles à l’heure et je ne me suis même pas reposée. Depuis ce temps-là, bien des événements se sont produits :

la naissance d'André, le burn-out de Michel, une séparation et notre retour à la maison, mon retrait du travail puis un changement de carrière, les difficultés financières, la vente de notre maison, le déménagement au Québec, la grossesse, l’accouchement de Josée, la charge des trois enfants âgés de moins de quatre ans, l’hospitalisation de Michel… C’est beaucoup! Je n’ai pas à me demander pourquoi mon système est à plat. Je suis vidée!

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5

Le retour au travail

A u mois de novembre, je commençai à donner des cours d’anglais langue seconde quelques heures par semaine,

question de réintégrer le marché du travail. Je réussis à trouver une bonne garderie pour les enfants. Quant à Michel, il n’allait pas bien, ayant été très déprimé dernièrement. Il était en formation depuis trois semaines, et recevrait au bout de six mois un certificat de technicien en imprimerie. Ceci lui permettrait de se recycler pour un éventuel retour sur le marché du travail.

Le 9 novembre 1990

Michel n’aime pas vraiment son cours à l’école d’imprimerie; je crois que c’est dû surtout au fait qu’il est « rouillé » et fait beaucoup d’erreurs. Il a encore répété qu’il s’enlèverait la vie, mais il l’a déclaré 11tellement de fois au cours des dernières années, qu’on ne peut pas toujours courir chez le médecin quand il en parle. Je crois qu’il tiendra bon pour le moment…

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Hier, nous sommes allés au cimetière pour l’enterrement d’un voisin. Cela m’a fait réfléchir sur le sens de la vie et de la mort. Et j’ai demandé à Dieu que s’Il voulait venir chercher Michel, qu’Il le laisse au moins mourir dans la dignité, par accident ou par maladie, non pas par suicide. Ça serait néfaste, surtout pour les enfants, car cela les marquerait pour toute leur vie. Mon grand souhait est que Michel vive, qu’il soit heureux.

Le 2 décembre 1990

Michel est de plus en plus déprimé. Il voit tout en noir et n’espère plus rien de la vie. Je crains toujours le laisser seul lorsqu’il est si mal en point, mais je sais que je ne peux pas toujours être là, et les médecins font ce qu’ils peuvent. Je porte souvent dans l’angoisse que j’arriverai chez nous un jour, pour le retrouver mort. Cela me fait mal, très mal de le voir dans ce désespoir total, sans qu’il soit capable de trouver en lui l’envie de vivre.

C’est donc avec beaucoup de tristesse que j’accueillis l’année 1991. La dépression de Michel était toujours présente. Un jour, je reçus un appel d’une des filiales du Mouvement des Caisses Desjardins; on m’invitait à me présenter à une entrevue, à la fin janvier, à la suite de la réception de mon curriculum vitae. On aurait peut-être un contrat intéressant, soit pour l’implantation d’un service dans les caisses et les filiales. Alors, à l’issue heureuse

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de nos rencontres, on m’offrit un très beau contrat de six mois débutant au mois de mars. Celui-ci m’amènerait à travailler régulièrement au siège social de Lévis. Pour l’instant, je poursuivrais également l’enseignement de mes cours d’anglais langue seconde.

Le 20 février 1991

Pour Michel, cela va de mal en pis… très mal même! Il déteste ses cours et depuis le début, il est complètement renfermé sur lui-même. Pas de hauts, pas de bas… il semble mourir à petit feu. Il existe à peine et ne rit jamais. Je souffre tellement de le voir si malheureux! J’ai beaucoup de difficulté avec les malheurs dans le monde présentement. Je ne peux pas lire les journaux sans être triste, même au point parfois d’en pleurer. Tout m’affecte : cette guerre du Golfe, des morts qui semblent insensées, les accidents de la route mortels, les situations difficiles que vivent certains de mes amis ou des membres de ma famille. Je me sens si impuissante devant toute cette détresse. Pourquoi existe-t-il tant de misère, tant de mal et autant de souffrance?

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Le 8 avril 1991

Que j’ai du mal à venir à bout des sautes d’humeur de Michel! Il vient de vider le compte de banque pour s’acheter une motocyclette! Dire que je viens enfin de nous procurer une auto usagée de 1 500 $ avec de l’argent mis de côté à la sueur de mon front! On n'a tellement pas d’argent et l’auto ne pourra pas durer longtemps car c’est un vieux bolide! J’ai dû emprunter d’Andrée parce que l’argent du compte était destiné au loyer et à l’épicerie. De plus, Michel m’a annoncé qu’il accepterait un contrat de travail d’un mois et demi dans une commission scolaire de la région de la Beauce, ceci en plus de son cours à temps plein. Il travaillera les soirs et le samedi et il continuera ses cours durant la journée. Il dit avoir accepté ce contrat pour s’offrir une lentille pour son appareil photo. Il se relance dans les dépenses futiles, non pas par milliers de dollars, mais tout de même, je le vois reprendre ses vieilles habitudes de dépenser sans trop tenir compte des dettes, des factures à payer et encore moins, de l’épargne pour l’achat d’un meilleur véhicule. On n’a même pas encore pris le dessus et il dépense tant. Et je crois qu’il n'est pas encore prêt à assumer la surcharge de travail qu’il s’impose. Il va rechuter s’il continue comme cela! D’autant plus qu’il n’est pas

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au meilleur de sa forme. Notre vie de couple s’est détériorée, ce n’est pas le grand amour, présentement – nous sommes plutôt distants l’un de l’autre.

Le 10 juin 1991

Michel n’est pas rentré de la nuit. Je n’étais pas inquiète, car dernièrement, cela se produit souvent. Aujourd’hui, à mon retour du travail, je l’ai trouvé à la maison dans un état pitoyable. Cela faisait quelques semaines que je m’attendais à le trouver dans cette condition, c’est-à-dire dans un état psychotique. Et aujourd’hui, c’est arrivé. Je crois qu’il se rend compte qu’il a détruit son propre bonheur ces deux derniers mois. Je n’ai pas envie de décrire les comportements destructeurs qu’il a fait subir aux autres en les tourmentant psychologiquement. Il est très malade. À mon avis, ces jeux de harcèlement psychologique, il les joue avec d’autres parce qu’il sait qu’il ne peut plus les jouer avec moi.

Ce matin, j’étais prête et décidée à faire ses valises et lui dire de s’en aller, car j’en ai marre de ses escapades. Mais là, c’est comme s’il vient de recevoir un violent coup sur la tête ou qu’il est tombé brusquement, et il veut se suicider. Il avait déjà appelé son psychiatre pour une consultation lorsque

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je suis arrivée, s’étant soudainement rendu compte

Malgré son cri à l’aide, le D r

Cyr n’a pas voulu l’hospitaliser car il ne le juge pas assez malade.

de son état anormal.

Le 21 juin 1991

Le jugement de Michel est altéré; il n’est pas bien et ne veut pas aller à l’hôpital. Il dort très peu. Hier, il est parti vers 22 h et est revenu à 8 h 30 ce matin. Je suis rendue à bout. Michel veut demeurer en couple, mais il ne veut rien changer de ses habitudes. Il s’est lié d’amitié avec une femme et il la voit assez souvent. Il dit que ça n’ira jamais plus loin, qu’il m’a toujours été fidèle, et je le crois. Mais en même temps, je trouve cela dangereux. Il me reproche de ne plus faire de choses spéciales pour lui. Il est vrai qu’après ces deux mois « d’absence », je ne me sens pas du tout près de lui. Il m’a fait beaucoup de peine et j’ai tellement mal en dedans. Je me sens si seule à concilier mon nouveau travail avec la responsabilité de nos deux bambins et le bébé. Je suis figée dans ma désolation et j’ai peine à m’en sortir. Mais il y a aussi de l’espoir : j’ai pris rendez-vous avec une psychologue. Il y a bien longtemps que je voulais m’accorder ce cadeau. J’espère trouver une façon de m’outiller afin de mieux vivre cette situation.

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Le 1 er juillet 1991

Encore toute une journée! On devait partir ce matin pour nos vacances estivales au Manitoba mais Michel a quitté à 17 h hier et n’est revenu qu’à 10 h 30 ce matin. Il est depuis deux mois dans un état que les psychiatres nomment manie. Ce que je constate chez Michel correspond exactement à la définition du Petit Robert : « Manie… : Syndrome mental caractérisé par… exaltation euphorique,

expansivité, incohérence des idées et de l’activité

4 Il est hyperactif, surexcité, en mode

accéléré. Je n’ai presque pas dormi de la nuit et j’ai beaucoup pleuré aujourd’hui. Nous avons pris le temps de dialoguer. Il concède qu’il est très malade. Il dit être depuis quelque temps dans un état compulsif qui le pousse à veiller et boire, lui qui n’est pas un grand buveur. Il a augmenté sa dose de médicaments pour tenter de stabiliser son état et il insiste pour qu’on fasse notre voyage. Je veux demander l’avis de son psychiatre et par la suite, on décidera si on part ou non.

motrice. »

L’état de Michel se stabilisa à la suite de l’ajustement des médicaments selon les instructions de son psychiatre et l’on se mit

4 Robert, Paul : Le Nouveau Petit Robert, Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française. Dictionnaires le Robert, Paris, 1991, p. 1144.

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en route pour le Manitoba. Le voyage se passa merveilleusement bien et Dieu seul sait à quel point j’avais besoin de ce répit. Les mois subséquents se passèrent mieux mais la rengaine recommença à la mi-automne.

Le 6 novembre 1991

Michel n’est pas rentré cette nuit. Après m’avoir promis à 22 h qu’il viendrait me rejoindre pour regarder un film, il est finalement arrivé à midi aujourd’hui. Je n’ai pas voulu entendre ce qu’il avait à dire. Je sais que ce n’est pas une autre relation qui le retient la nuit. Ce comportement se produit lorsqu’il est dans cet état de surexcitation, de manie, où il perd sa capacité de juger et son rapport avec le temps et que sa médication n’arrive pas à le stabiliser. Je ne sais pas ce que je vais faire. Michel ne voit pas le mal qu’il se fait à lui-même, à notre relation et à notre famille. Je sais qu’il est malade, et c’est ce qui est le plus difficile… Me séparer de mon conjoint malade serait l’abandonner. Je l’aime, il est le père de mes enfants et je crois en l’intégrité de notre famille. Mais à quel prix? Sans parler des nuits d’insomnie à m’inquiéter et à me poser des questions, je sens que je n’ai plus de mari. Je me sens vraiment démunie devant cette situation. Michel a déjà consulté deux professionnels, et pourtant ils n’ont pas réussi à l’aider. Je peux seulement lui dire de poursuivre ses

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efforts et d’aller se chercher une assistance professionnelle plus spécialisée. J’ai seulement vingt-neuf ans et j’ai parfois l’impression d’avoir autant de vécu qu’une personne de soixante ans, tant je suis alourdie par les événements. Je ne veux pas regretter mes expériences. Elles m’ont permis, et me permettent toujours, d'apprendre et de croître. C’est cela qui me pousse à continuer.

Le 25 novembre 1991

C'est une journée de grande remise en question aujourd’hui. Je suis comme une enfant perdue ou une adulte en période de grande réflexion, contemplant les questions face au sens de la vie. Je veux accomplir beaucoup de choses mais ma tête va plus vite que mon corps et je suis fatiguée physiquement. De nombreuses idées me trottent dans la tête, et je les envisage. Plusieurs sont très intéressantes. Ce qui est clair, c’est que je veux écrire des livres. Mon désir est si vif, si puissant, même très troublant, au point où je suis profondément frustrée, car je n’ai pas de sujet.

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L’année 1992 s’avéra mouvementée comme les années précédentes. Je n’envisageais pas de sitôt une vie stable et exempte de changements majeurs. Nous avions acheté une maison à l’automne et la prise de possession devait avoir lieu trois mois plus tard. C'était notre premier achat important depuis quelques années. Nous débutâmes la nouvelle année avec le déménagement dans cette chaleureuse demeure de style chalet à Vallée-Jonction. C'était la propriété de mes rêves. J’étais fière et ravie de cette belle maison rustique et paisible derrière laquelle coulait une petite rivière. L'achat fut possible grâce à mon embauche en tant que permanente chez Desjardins, après une année à leur emploi. Cette année-là, très enrichissante et motivante, me permit de me surpasser, de travailler à de nouveaux projets, d’être responsable de nombreux dossiers, de rencontrer une foule de gens et de m’épanouir. J’avais été appelée à voyager et cela me permit de découvrir des gens et plusieurs régions du Québec. Comme la relation était déjà difficile avec Michel et que les événements survenus l’année précédente contribuèrent à l’aggraver, nous avions convenu que Michel aille vivre en appartement même si nous poursuivions notre engagement conjugal. Je n’en pouvais plus de supporter le changement continuel dans son comportement, c’est-à-dire les hauts et les bas, les menaces de suicide, les dépressions, les dépenses frivoles, le fouillis parfois indescriptible de ses effets personnels et celui de notre demeure, les périodes d’hyperactivité et les nuits blanches. Tout en maintenant une communication régulière avec Michel, qui venait à la maison nous voir, je poursuivis un petit train de vie moins turbulent, et notre aînée Estée fit son entrée scolaire.

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Mes parents déménagèrent également dans l’est du pays, et ce rapprochement était le bienvenu compte tenu de notre situation familiale. Cette année-là, Michel fut admis de nouveau à l’hôpital psychiatrique à Québec à la suite d'une autre psychose et y demeura trois mois. Peu après son entrée, mon amie Annie et moi nous rendîmes dans l'appartement de Michel, dans un village de la Beauce, pour le nettoyer. C’était un désastre, ce qui m’attrista profondément : dans tous les coins et sur les meubles se trouvaient de la nourriture putréfiée et nauséabonde, des déchets. Des vêtements s’empilaient partout et des articles d’artiste pêle-mêle avec les tentatives échouées de créations visuelles s’amoncelaient dans ce misérable taudis. Il y avait aussi des objets m’appartenant, que Michel avait piqués lorsqu’il était venu à la maison. Bref, c'était un environnement profondément morose qui présentait le visage d’une personne aux prises avec une maladie mentale grave. Par le passé, à chaque sortie de l’hôpital, Michel s’était rendu compte de tout ce qu’il avait fait pendant sa psychose. Il avait alors sombré dans une dépression profonde, dans la honte. Vu son état fragile, et anticipant la situation, je l’accueillis pendant un certain temps à la maison, le temps de son rétablissement. Peu de temps après, et ayant complété son cours d’imprimerie, la commission scolaire lui offrit un poste à temps plein.

Le 26 janvier 1993

Michel me semble aller assez bien… Même si l’avenir de notre relation est incertain, je me sens

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extrêmement soulagée de vivre seule. Je suis moins fatiguée, moins stressée et plus en paix même si je dois assumer toute la responsabilité des enfants. Je sens que j’émerge d’une longue période de désolation. Je suis assise dans la salle à manger de l’Auberge Cheribourg près du Mont Orford en Estrie. Je profite de ma dernière session de formation avec les Caisses de Sherbrooke pour m’accorder un jour de plus dans cet établissement afin de me reposer. Me détendre dans un chalet à l’Auberge, devant le foyer avec la vue sur le Mont Orford entouré de la nature sauvage, c'est tout à fait ce qu'il me faut. Je viens de terminer un élégant souper absolument délicieux, servi par les mains habiles d’un restaurateur au visage gracieux et souriant. Quel beau cadeau que cet endroit. J’envisage, en ce moment, l’avenir avec un cœur reconnaissant et serein. Les enfants vont bien, ils sont heureux. J’ai l’intention de prendre quatre jours de vacances avec eux la fin de semaine qui vient et de rendre visite à mes parents.

Le 21 février 1993

Le mois s’est passé de façon fabuleuse. J’ai donné une conférence devant deux cents gestionnaires à Québec dans le cadre de mon travail. La conférence

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s’est bien déroulée et a été un succès au-delà de toutes mes espérances, si bien que les organisateurs ont mis la vidéocassette en vente, et les copies s’envolent comme des petits pains chauds. Au restaurant, je viens de dire bonjour à un groupe d’animateurs des scouts et guides de la Beauce. Je me suis engagée en tant qu’animatrice scouts et guides l’an passé et j’aime bien le groupe. Que cela donne un sentiment d’appartenance! C’était semaine de relâche pour Estée et j’en ai profité pour passer quelques jours de congé avec elle et les deux plus jeunes. Nous avons visité l’Aquarium de Québec, et nous avons joué aux quilles à Sainte-Marie. Nous avons passé une belle semaine!

Le 21 juillet 1993

Nous sommes revenus d’un court voyage hier soir. Michel nous y a accompagnés. Nous avons pris la route de Tobermory et à bord du traversier, nous avons rejoint les berges de la Baie Georgienne. Nous nous sommes rendus ensuite aux chutes Niagara. Nous nous sommes arrêtés à plusieurs reprises pour marcher sur les quais et admirer les voiliers, les îles, les herbes sauvages et le paysage. Du bon temps!

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Ottawa, le 6 janvier 1994

Je me rétablis chez mes parents à Ottawa pendant quelques jours. Ma mère est partie depuis quelques semaines dans l’Ouest et c’est mon père et ma sœur Julie qui me dorlotent. Je suis ébranlée et encore sous l'effet du choc. Il y a deux jours, j’étais partie de chez moi à Vallée- Jonction en route vers Ottawa pour diriger des sessions de formation auprès d’une société partenaire de mon employeur. Une tempête faisait rage et s’est amplifiée sur l’autoroute 20, entre Québec et Montréal. Et c’est arrivé… Le vent s'est levé et une bourrasque de neige a frappé de plein fouet l’auto. On n’y voyait plus rien, et comme tous les autres, j’ai frappé l’auto qui me précédait, et laquelle s’était immobilisée à la suite d'un freinage lorsqu’elle avait happé l’auto devant elle. J’ai alors été prise dans cet énorme carambolage, qui s’était formé d’autos et de gros véhicules de toutes sortes devant moi, et lequel, j’apprendrais plus tard, serait mortel pour certains, y compris pour une religieuse dans la fourgonnette immédiatement à ma droite. C’était un tel fouillis de véhicules et de mastodontes pêle-mêle, les uns écrasés sur les autres. Mon auto a été une perte totale, ayant été frappée et enfoncée de tous côtés, par un effet de dominos des véhicules arrivant par derrière, les uns après les autres. Je m’en suis tirée indemne, à part un torticolis et une vive

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douleur au genou gauche. Le destin m’a épargnée. Oui, je suis en vie, et combien heureuse de l’être.

Les deux directions est et ouest de l’autoroute 20 furent fermées ce jour-là, à environ quinze minutes d’intervalle, après deux carambolages. Quelques milliers de personnes furent accueillies dans les gymnases et dans des résidences privées de la petite paroisse Sainte-Hélène. Pour ma part, je fus hébergée avec quelque cinq cents autres personnes dans l’hôtel de la place. Dans cette situation d’urgence, les voyageurs se partagèrent leur chambre; je me retrouvai donc dans celle d’un ingénieur et sa conjointe ainsi que leurs jeunes enfants. J'appris plus tard que le carambolage, ce jour- là, celui en direction ouest vers Montréal, avait compté une trentaine de véhicules, et que l'accident avait fait trois morts et quinze blessés graves. Dans la direction est, sur la route, à peu près à la même hauteur, un autre carambolage avait entraîné la mort d’une personne, tandis qu'un chauffeur d’autobus fut grièvement blessé. La une des journaux du lendemain titrait « TEMPÊTE MORTELLE », et tel avait été le cas.

Le 8 janvier 1994

Je suis arrivée chez moi à Vallée-Jonction hier soir. Michel s'occupe des enfants pendant que je me rétablis, mais il est resté complètement de marbre devant mon accident. J’ai des soupçons. Il commence peut-être à manifester des symptômes de manie, qui ont tendance à apparaître en cette période de l’année. Je suis sûre qu’il y a des causes

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physiologiques qui déclenchent cette récurrence. Quand Michel entre dans cette phase, il devient plus froid, critique, il se met rapidement en colère, et les relations familiales le laissent indifférent. Je suis restée au lit ce matin; j’avais très mal au ventre, mal partout. Je fais peut-être une gastro- entérite. Annie est arrivée, puis j’ai pleuré à gros sanglots pendant un long moment et elle m’a consolée. Je me suis sentie raffermie car elle m’a remonté le moral. Je n’ai pas d’auto, n’ayant pas encore reçu l’argent de la compagnie d’assurances pour m’en procurer une autre. Annie m’a donc prêté la sienne pour aller faire mon épicerie et prendre un bon café. Quelle perle! Ce n'est pas la peine de m'apitoyer sur mon sort. Mon désir est grand de me réveiller de ce cauchemar des derniers jours.

Au fil des semaines, je sortis peu à peu de cet état de choc et je me sentis mieux physiquement. L’état de Michel devint instable dès les premiers jours de février, puis se dégrada rapidement. À mon grand désarroi, le calvaire recommença.

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6

Le diagnostic

T el que prévu il y avait quelque temps de cela, Michel prit un jour l’avion pour le Manitoba pour se rendre à une fête.

Lorsque j'entrai au travail ce même matin-là, un message d’urgence m’attendait de la part de notre médecin de famille. Il m’informa que le patron de Michel l’avait appelé pour l’aviser que Michel avait agi bizarrement au cours des deux semaines précédentes. De même, quelques jours avant son départ pour le Manitoba, Michel avait posé des gestes plus sérieux. Entre autres, il avait appelé des membres du personnel de la commission scolaire au beau milieu de la nuit, et il avait apporté une caisse de bière au travail pour fêter durant la journée. À un moment donné, il s'était mis à crier à tue- tête durant la pause-café et avait envoyé chez le diable les gens qui avaient tenté de le calmer. Le directeur avait réussi à asseoir Michel pour lui faire entendre raison : ou Michel lui expliquait son problème ou il se faisait mettre à la porte. Alors Michel lui avoua qu’il prenait des médicaments et lui donna le nom de son médecin. Le directeur avertit promptement notre médecin, qui, à son tour,

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parla à Michel et le convainquit de venir le consulter dans son cabinet le soir même. Comme Michel ne s’était pas présenté à son rendez-vous, le médecin, inquiet, voulut m’en avertir. Quelques minutes suivant cette conversation avec le médecin, lorsque j’étais encore stupéfaite après avoir encaissé ce premier coup de marteau, un représentant chez un concessionnaire automobile de Saint-Georges m’appela pour obtenir mon numéro d’assurance sociale. Je lui demandai la raison et il m’informa que Michel venait d’acheter une camionnette 1994 toute neuve et qu’il avait soumis une demande de financement en mon nom, représentant un paiement de six cents dollars par mois. Je dis poliment au vendeur que je n’avais rien à voir avec cela et que je refusais une telle transaction. C’était évident que Michel était tombé dans un nouvel état psychotique. J’appris plus tard par un ami commun que Michel était allé passer du temps chez lui au Manitoba. Michel lui avait confié qu’avant de partir du Québec pour Winnipeg, il avait fait des offres d’achat sur trois maisons. Le soir de son arrivée à Winnipeg, en quittant l’aéroport, il avait eu un accident avec la voiture de location. En quelques jours, il avait dépensé follement des dizaines de milliers de dollars avec ses cartes de crédit qu’il laissa un peu partout derrière lui dans les établissements où il était passé. Je communiquai avec une agente immobilière de la Beauce que Michel et moi connaissions, et effectivement, Michel avait fait une offre d’achat sur une maison. Mais elle me rassura : « Ne t’inquiète pas. Je me suis rendu compte que ce n’était pas le même Michel que je connaissais, que son état me semblait anormal. Je n’ai même pas présenté l’offre d’achat à l’autre agent. » Elle savait

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d’ailleurs que Michel avait eu des problèmes de santé mentale par le passé.

J’appris au fur et à mesure que les jours se succédaient au Manitoba, que l’état psychotique avancé dans lequel se trouvait Michel était de plus en plus manifeste et qu’il avait effectivement perdu le sens de la réalité. Même si le psychiatre avait demandé à l’entourage de Michel de l’hospitaliser là-bas, ce fut des efforts en vain; Michel savait déjouer les personnes qui tentaient de le faire admettre dans un hôpital. Le pire était que dans cet état de folie complète, Michel représentait un danger non seulement pour lui- même, mais aussi pour les autres.

Le 12 février 1994

Cher journal, laisse-moi te raconter la tournure des

événements. Je viens de rendre visite à Michel à l’hôpital. Eh oui, il est de retour au Québec. Michel

a réussi à prendre l’avion malgré sa disposition

psychotique, en direction de Québec. Dans cet état de folie effroyable, il ne savait pas ce qu’il faisait, on ne savait pas comment il se comporterait dans

l’avion ni où il pourrait aboutir. Le psychiatre avait indiqué qu’il tenterait d’hospitaliser Michel dès son arrivée à Québec. Mais encore fallait-il que Michel

se rende à Québec en transférant à l’aéroport de la

région de Montréal. Pour ne pas le perdre en transit, j’avais demandé à mon cousin Jérôme qui habite la région de Montréal, de rencontrer Michel dès son arrivée à

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l’aéroport de Dorval pour veiller à ce qu’il prenne bel et bien l’avion pour Québec. Michel était content de voir Jérôme. Celui-ci avait constaté que Michel avait une apparence douteuse, que ses vêtements étaient froissés, ses cheveux en broussaille et son comportement plutôt étrange. D'un simple coup d’œil, Jérôme avait reconnu que Michel n’était vraiment pas bien. D’ailleurs, certains passagers, en descendant de l’avion, lui avaient jeté un regard inquiet et Jérôme a su immédiatement que Michel avait dû les déranger durant le vol. Jérôme avait été présent lors de la première période de psychose de Michel en 1991. Son comportement ne lui était donc pas étranger. Jérôme l’a accompagné pendant deux heures et a dû le dissuader à maintes reprises d’acheter un billet d’avion en direction du Texas, destination qu’il avait choisie au hasard et sans aucune raison. Et il a finalement pris l’avion pour Québec. Son psychiatre traitant a quitté son poste à la Clinique Roy-Rousseau, mais Michel continue quand même de le voir à sa nouvelle clinique privée. J’ai convenu avec le psychiatre que je tenterais d’amener Michel à son cabinet où il m’attendrait en compagnie d’un confrère. À 16 h, Michel était au rendez-vous à l’aéroport de Québec. Il était vêtu bizarrement mais était de bonne humeur. Moi, j’ai adopté un air nonchalant et lui ai proposé d’aller prendre un café, sachant très

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bien qu’il refuserait d’aller à l’hôpital ou chez son psychiatre. Mais il insistait pour se rendre à un bar. Je lui ai alors proposé d’aller jouer au billard dans un établissement situé près du bureau du psychiatre. C’était évident que Michel était en pleine crise psychotique. Il tenait un langage décousu; il a enlevé ses bas et ses souliers pour jouer au billard, pieds nus, et il buvait sans arrêt, lui qui n’est pas buveur. Je lui ai alors proposé d’arrêter au bureau du médecin, mais il s’est fâché, l’a injurié et a refusé catégoriquement d’aller le rencontrer. J’ai alors demandé à la serveuse de lui faire la conversation pendant que je téléphonerais au médecin, car, de toute évidence, le personnel de l’établissement avait constaté que Michel était dans un état étrange. J’avais déjà appelé la police quelques minutes auparavant, mais ils ne pouvaient rien faire pour l’instant car, selon la loi, Michel ne pouvait être amené de force à moins que je puisse prouver qu’il soit un danger pour lui-même et pour les autres. Hélas, je ne pouvais pas témoigner de ses agissements au cours des dernières semaines puisqu’il était au Manitoba. Je ne pouvais pas démontrer, avec preuve à l’appui, que Michel avait besoin d’être hospitalisé. J’ai convenu avec le psychiatre que j’immobiliserais l’auto devant son cabinet; il nous attendrait devant la porte pour tenter de convaincre Michel de le suivre à l’hôpital. Michel et moi avons quitté le

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billard, et comme convenu, je me suis arrêtée devant le cabinet du médecin à deux rues de là, sans en glisser un mot à Michel. En voyant son psychiatre debout, nous attendant devant la porte de la clinique, Michel s’est mis à blasphémer, a claqué la portière et s’est dirigé, en colère, à pleine course vers son médecin. Le D r Cyr, très calme, lui a posé une série de questions sans hausser la voix. Michel a riposté que c’étaient les autres qui étaient psychotiques, et de fil en aiguille, ses réponses étaient absurdes. Le médecin, devant son autre collègue psychiatre et moi-même, lui a déclaré sans hésiter : « Michel, tu es malade, tu dois aller à l’hôpital. » Michel, en nous regardant, nous a demandé de confirmer son état, et nous avons acquiescé. Devant trois personnes qui lui attestaient son état psychotique, il a baissé les bras et a dit :

« OK, amenez-moi à l’hôpital comme vous voulez. » Le D r Cyr l'a invité à monter dans sa fourgonnette et je les ai suivis dans mon auto. On l'a hospitalisé au Centre hospitalier de l’Université Laval, qui est tout près de la clinique. Les psychiatres de cet établissement, que Michel voyait pour la première fois, ont entériné son état de psychose avancée. Après avoir pris connaissance de tout son dossier, ces psychiatres posent enfin un diagnostic formel : le trouble bipolaire. Cela fait presque quatre ans depuis sa première psychose, et

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ce n’est que maintenant qu’on appose un nom sur sa maladie. Michel est maniaco-dépressif.

Le 17 février 1994

Je me sens vulnérable et fatiguée aujourd’hui. J’ai pleuré dans l’auto en m’en allant au travail et dans le bureau de mon patron. C’était plus fort que moi. Il comprend, qu’il me dit. Son frère est maniaco- dépressif, et a provoqué l’écroulement de l’entreprise de son père et a obligé la famille à relever des défis surhumains pendant bien des années. Les nombreuses entrées de Michel à l’hôpital m’ont traumatisée et en ce moment, je me sens incapable, une fois de plus, de relever mes manches pour l’assister. Je suis comme figée.

Quelques jours plus tard, Michel se fit de nouveau transférer à la Clinique Roy-Rousseau, son établissement régulier. Il demanda à rencontrer un avocat pour qu’on le sorte de l'hôpital. Il voulait poursuivre en justice son ancien psychiatre. Sa mémoire était déficiente; il oubliait où il se trouvait, se fourvoyait à propos des jours, rêvait de projets grandioses et ridicules. On lui administra des doses massives de médicaments antipsychotiques, mais son état ne semblait pas s’améliorer. Malgré la maladie et tous les problèmes qu’elle engendrait, je me rendis compte que je l’aimais encore; je souhaitais toujours, au fin fond, retrouver celui que j’avais épousé.

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« Qu’attendent–ils tous pour agir, pour lui prescrire du lithium? », criai-je intérieurement. Plusieurs personnes arrivaient à vivre une vie normale lorsqu’elles prenaient du lithium.

Le 23 février 1994

J’ai repris depuis deux ou trois jours une vie plus productive au travail. Avec le carambolage et puis la psychose de Michel, je me suis absentée à maintes reprises du travail. Je me suis remise à l’œuvre et j’ai présenté de beaux documents aujourd’hui. Demain matin, à la première heure, je fais une présentation au comité des vice-présidents. La prochaine semaine s’annonce bien remplie avec des réunions et des sessions à donner au Complexe Desjardins à Montréal.

Et alors je veillai au bien-être des enfants, je travaillai et rendis régulièrement visite à Michel. À l’école, notre belle Estée s’épanouissait et avait de plus en plus confiance en elle. J’étais reconnaissante envers mes amis qui s’occupaient souvent des enfants en mon absence. Leur garderie en milieu familial était devenue un deuxième chez eux. À la garderie de Janine, nos enfants y étaient aimés. Le conjoint de Janine se comportait comme un père à leur égard, conscient que leur père était souvent absent. Ils devinrent des amis précieux pour notre famille et parfois, en échange, je prenais leurs jeunes enfants chez moi afin de leur permettre de passer une fin de semaine en amoureux…

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Michel fut maintenu en cure fermée pendant quelques semaines. Il ne pouvait pas sortir de l’aile où il était et il n’avait pas droit à ses propres vêtements; il devait porter la tenue de patient. Il demeura ensuite encore trois mois à l’hôpital avec certains privilèges de sortie et on lui prescrivit enfin du lithium. J’avais peur de me retrouver responsable des dettes qu’il avait contractées si rapidement pendant sa dernière psychose. Déjà Michel ne respectait pas les deux cents dollars par mois pour les frais de garde des enfants qui relevaient de sa responsabilité. Compte tenu de son assurance-invalidité et de son salaire combinés, son revenu net était le même que le mien. Il flambait continuellement son argent. Je portais donc seule les responsabilités financières de notre petite famille, et j’en sentais l’énorme poids. Je vivais constamment serrée et c’était frustrant.

le 2 mai 1994

Michel est sorti de l’hôpital et je ne l’ai pas vu en aussi grande forme depuis au moins quatre ans, à l’époque où on habitait Saint-Sylvestre-de- Beaurivage, avant sa première psychose. C’est comme dans un rêve; il est comme je l’avais connu autrefois, mais je ne me fais plus d’illusions. Je connais maintenant les effets de la maladie bipolaire. Cette période de stabilité fera place à des hauts et des bas consécutifs, les sautes d’humeurs recommenceront, les menaces de suicide se répéteront, les dépressions profondes qui étouffent notre vie de famille s’installeront pendant des

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semaines, voire des mois. Il y aura des achats exorbitants imprévus, et les créditeurs appelleront pour tenter de récupérer leur argent. Les psychoses réapparaîtront, et ma crainte face à Michel envisageant des actes dangereux envers les enfants, moi-même et d’autres personnes pendant ces périodes continuera de me hanter. Il y aura sans doute d’autres hospitalisations. Il était très pensif hier après-midi. Il se sent si démuni et impuissant devant cette maladie si accablante. Il m’a fait part de sa grande tristesse quant au fait que nous ne tenons plus maison commune. Je l’ai écouté avec beaucoup de compassion et je lui ai rappelé à quel point nos douze ans de mariage ont connu de bons et beaux moments. Ces années feraient à jamais partie de notre expérience de vie… Mais je lui ai fait entendre que je suis trop épuisée. Je ne peux pas vivre sous le même toit que lui avec les manifestations de sa maladie. Michel a toujours été et sera toujours un de mes meilleurs amis, je serai là quand il voudra un appui. Et il sera le bienvenu chez nous, afin qu’il puisse venir s’y reposer, bénéficier de notre amitié et jouir de la présence des enfants.

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le 7 mai 1994

Depuis sa sortie de l’hôpital, Michel continue de rencontrer son nouveau psychiatre traitant, le D r Mirabo. La semaine dernière, celui-ci lui a signalé qu’il souhaitait me rencontrer pour en savoir plus sur le passé de Michel, et en connaître ma version. Cela l’aidera à être mieux renseigné sur l’historique de la maladie bipolaire chez Michel. Alors j’ai pris rendez-vous pour aujourd’hui. Malgré la tempête de

neige qui sévit 15 cm sont déjà tombés j’ai bravé le temps pour m’y rendre. La rencontre s'est très bien déroulée. J’ai pu clarifier au médecin plusieurs éléments et il a également répondu à mes questions. Selon lui, Michel subit les impacts sérieux de la maniaco-dépression depuis quelques années, et il est évident que des signes précurseurs d’une maladie mentale sérieuse étaient manifestes avant cela. Michel l’a informé que nous avons discuté de la possibilité d’une séparation légale. Le D r Mirabo m’a alors demandé mon opinion sur la disposition actuelle de Michel, et je lui ai répondu : « Merveilleusement bien. » Il m'a demandé de lui rappeler les derniers moments où Michel était dans un tel état. C'était à Saint- Sylvestre, il y a quatre ans, et cela s'était maintenu pendant près d’un an. J'ai ajouté que la situation semblait trop belle pour être vraie, trop belle pour durer.

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Il m’a donc rassurée en m’affirmant que cela allait durer à partir de maintenant, dû à la prescription du lithium à Michel durant son hospitalisation. C’est un médicament très efficace pour le traitement de la maladie. Le D r Mirabo m’a expliqué que le Michel en face de moi aujourd’hui est le vrai Michel, celui avec qui j’avais vécu lorsqu’il était en périodes de rémission au cours de nos douze années de mariage. Il a ajouté que le reste du temps, Michel a été en état maniaque ou dépressif, soit les deux polarités extrêmes de ce trouble de l’humeur aigu, la maladie bipolaire, plus communément appelée la maniaco- dépression. Il m'a fait la remarque suivante : si nos problèmes étaient, en réalité, redevables à la maladie de Michel, et que maintenant la maladie est traitée, peut-être le temps démontrera-t-il que ces problèmes n'existent plus. Et peut-être devrait-on attendre avant de prendre des décisions sérieuses au sujet d’une rupture éventuelle de notre union. Après tout, cela fonctionne pour bien d’autres, après l’administration du lithium.

Prenant en considération cette discussion avec le médecin traitant de Michel, je réfléchis à toute la situation. Le plus important, c'était de cesser de nous attarder sur les drames du passé, nous donner une nouvelle chance grâce à ce nouveau médicament, nous concentrer sur le moment présent et saisir l’occasion de nous réapprivoiser.

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Je recommençai à rêver de toutes sortes de possibilités avec Michel. Nous pouvions avoir une relation normale, ce qui fut comme un cadeau tombé du ciel, de même que vivre des activités en famille. Je profitai pleinement de ces moments d’agrément que je n’avais pas vécus depuis bon nombre d’années. Même si Michel avait toujours son appartement, il revint habiter à la maison la majeure partie du temps. Réapprenant à vivre la vie au quotidien, Michel s’occupait des enfants, les conduisait à l’école et les assistait dans leurs devoirs, pendant que moi, je vaquais à mon travail. Je l’aimais et il profitait bien de cette occasion qui lui était offerte pour se rapprocher de nos jeunes enfants qu’il aimait et dont il était si fier. De même, il était très tendre avec moi. Les enfants avaient retrouvé leur père et j’avais retrouvé mon mari! La commission scolaire lui avait trouvé un remplaçant durant son hospitalisation. On refusait de le reprendre et le syndicat s’esquiva, ne venant pas à sa défense. Après avoir consulté un avocat en droit du travail, nous savions qu’il y avait matière à discrimination à cause de sa maladie. Mais ni Michel ni moi n'avions l’énergie ou les ressources financières pour défendre notre cause, et nous laissâmes tomber. La vie se poursuivit dans une légèreté et une fraîcheur grandissantes. Je recommençai même à rire, à retrouver des instants d’éclat qui n'avaient été que trop rares dans ma vie au cours des années précédentes. Soulagée des lourdeurs familiales, je pouvais désormais m'épanouir professionnellement. J’acceptai de plus en plus de faire des présentations à l’extérieur, on m’invita à prononcer des conférences un peu partout, et je m’y plaisais beaucoup.

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Le 14 juillet 1994

Nous sommes au Manitoba. Je suis au restaurant avec ma petite Josée. Le moral est bon et je jouis de mes rencontres avec mes sœurs et mes parents. Nous sommes à deux jours du mariage de Julie et Alain. Michel et moi avons fait toutes sortes d'activités avec les enfants. C’est la première fois que je m’amuse et me repose autant en voyage. Michel continue à bien se porter. Nous nous sommes rendus à la piscine, aux écluses de Lockport, à la plage au lac Manitoba dans la communauté métisse de Saint-Laurent et au Musée des enfants à la Fourche à Winnipeg. Ah oui, on en profite bien!

Le 9 août 1994

Nous sommes de retour à Vallée-Jonction. Je crois bien avoir fait l’un de mes plus beaux voyages au Manitoba. Nous sommes revenus avec notre nièce Karine, et nous avons profité de ma dernière semaine de vacances de façon merveilleuse en sa compagnie. Nous avons fait le tour de l’Île d’Orléans, avons mangé des framboises fraîches et nous sommes baladés dans le Vieux-Québec. Nous avons emmené les enfants sur les manèges aux Galeries de la Capitale pour ensuite faire un tour aux chutes Montmorency et à Sainte-Anne-de-

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Beaupré. Lors d’un voyage de deux jours à Tadoussac, sur le bateau de la famille Dufour, nous avons pu apercevoir une trentaine de baleines. La région de Charlevoix, c’est de toute beauté. Pour clore le tout, un méchoui nous attendait en fin de semaine chez tante Philomène et oncle Georges à la campagne au sud de Montréal avec un p’tit tour au Parc Safari près de chez eux.

Le 15 septembre 1994

Avant-hier, j’étais dans un petit avion de huit passagers qui transportait le courrier des Caisses populaires de la Gaspésie, des Îles-de-la-Madeleine et de la Côte-Nord. C’est un vol qui fait la navette entre plusieurs petites villes. Mais quelle belle expérience! C’est comme si j'étais sur une autre planète, tellement c’était enchanteur. Nous avons atterri à Mont-Joli, puis à Baie-Comeau, et enfin à Bonaventure. Un responsable du congrès qui m’attendait à l’aéroport s’est improvisé guide touristique, pour mon plus grand bonheur. J’ai donné ma conférence comme prévu. Après un déjeuner et des échanges intéressants avec les gens, j'ai repris le même avion en direction de Québec. Les Gaspésiens sont des gens très chaleureux et accueillants.

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Vers la mi-octobre, je me sentis déprimée. Tout d’un coup Michel allait moins bien. Il dormait peu, laissa tomber sa participation aux activités familiales et ne cherchait pas de travail. Nos finances étaient toujours très serrées. Michel avait encore vidé le compte de banque à mon insu. Je devenais de plus en plus frustrée et j'éprouvais une envie de le secouer afin de le réveiller pour qu’il décide de faire quelque chose de sa vie, pour qu’il continue de partager les responsabilités familiales. Tout reposait de nouveau sur moi. La situation s’aggrava, et même si Michel respectait les doses prescrites de lithium, son état continuait de se détériorer. Ma santé physique et mentale en souffrait; je perdis les espoirs tant nourris par les propos du psychiatre. Les années précédentes avaient laissé de profondes empreintes chez moi et mon énergie tomba rapidement en chute libre. C'était comme si je ne pouvais plus encaisser les coups; je n’avais plus l’adrénaline nécessaire pour affronter un autre épisode aigu de la maladie chez Michel. Après deux mois à endurer cette situation, j’étais à bout de forces. Très fatiguée, je dus prendre, vers la mi-décembre, quatre semaines de congé pour épuisement physique. Je repris ensuite le travail, mais je restais fragile. À peu près au même moment, mon ancien employeur revint à la charge pour m’offrir un poste de direction. On m'avait déjà fait plusieurs offres au cours des dernières années, mais étant heureuse dans l’emploi que j’occupais, je me contentai de les remercier tout simplement. Mais maintenant, avec la flexibilité dont j’avais besoin compte tenu de ma situation familiale, l’offre de ce poste supérieur avec, en prime, éventuellement le double de mon salaire actuel, était fort alléchante. De plus, chez mon ancien

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employeur, on connaissait ma situation et celle de Michel, de même que les répercussions que cela pouvait avoir sur moi et ma capacité de travail. On me faisait cette proposition en toute connaissance de cause et c’était très rassurant pour moi. J’acceptai donc de rencontrer le vice-président du Québec dans son bureau à Montréal pour discuter de possibilités qui pouvaient m’être offertes. Toutefois, vu ma situation, je lui mentionnai que je prendrais le temps de réfléchir. Je n'étais pas prête à prendre une décision à ce moment-ci. Trois mois plus tard, j’étais dans les Laurentides, au nord de Joliette, pour la réunion régionale annuelle de deux jours de mon employeur. Michel, n’étant pas entré en psychose vers la fin 1994 malgré sa fragilité, assurait comme prévu sa garde parentale légale des enfants, tout comme il le faisait dans ses périodes de stabilité. Plutôt que d’assurer la garde dans son petit appartement pendant que j’étais partie, il était chez nous avec les enfants. J’appelais régulièrement à la maison lorsque j'étais à l’extérieur et cette fois-ci, personne ne répondait au téléphone même si j’avais appelé à plusieurs reprises. Très tard en soirée, Michel m’appela pour me raconter toutes les activités qu’il avait faites avec les enfants, et qu’il était rentré tard à cause du bris de son silencieux sur la route. Malgré ses explications, j’étais inquiète. À la première heure le lendemain matin, j’appelai à la maison et Michel ne semblait pas dans un état normal. Je téléphonai quelques minutes plus tard et c’est Estée qui répondit. Elle me fit part qu’elle était seule à la maison avec les tout-petits. Elle avait seulement neuf ans et Michel l’avait laissée seule avec eux! Je communiquai alors avec Janine, la responsable de la garderie, pour l'informer que je venais d’appeler le taxi du village qui lui amènerait

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les enfants, et que je la rappellerais dans quelques minutes pour m’assurer qu’ils étaient arrivés sains et saufs. Je la priai de ne pas permettre aux enfants de quitter la garderie avec leur père, s’il s’y présentait. Je craignais qu’il ne subisse à nouveau les effets aigus de sa maladie. Lorsque je les savais en sécurité, j’avisai mon patron de la situation. Je quittai aussitôt la réunion pour me diriger vers chez nous dans la Beauce; j’avais environ trois heures de route à faire. À mon arrivée, je trouvai la maison dans un désordre indescriptible. J’étais mise devant l’évidence d’une autre psychose :

un nouveau tableau en cours, des photos du passé étalées pêle-mêle partout, des cadres et d’autres objets déplacés de leur endroit habituel… Je fis face au même comportement que lors des périodes précédentes de manie aiguë, mais cette fois-ci, je n’avais rien vu venir. C’était arrivé si soudainement! Je nettoyai la maison tant bien que mal avant d’aller chercher les enfants. J’informai Michel, au téléphone, que j’étais de retour. J’étais à peu près certaine qu’il rentrerait tard; c’était le comportement qu’il adoptait quand il se retrouvait dans un tel état. En conduisant les enfants à la garderie et à l’école le lendemain matin, je croisai Michel sur la route. Je m’arrêtai un instant et on se donna rendez-vous dans un bistrot à Sainte-Marie-de-Beauce. Au café, je dis à Michel qu’il faisait une psychose et que s’il ne m’accompagnait pas à l’hôpital, je devrais appeler la police qui serait là dans les cinq minutes. Pendant une heure et demie jaillirent en lui toute la gamme des émotions : il passa du calme à la colère, de la tristesse à la surexcitation, à l’hostilité, à la mélancolie, et cela à n’importe quel moment et sans préavis. Il accepta finalement de venir avec moi et monta dans mon auto en direction de l’hôpital psychiatrique à Québec. Le D r Mirabo, qui avait déjà été prévenu,

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nous rejoignit immédiatement à notre arrivée, et après une heure de discussion, Michel accepta de signer lui-même son entrée à l’hôpital. Le médecin nous informa que les effets bénéfiques du lithium furent annulés par la décision de Michel, il y avait plus d’un mois, de réduire à mon insu sa dose du médicament. C’est ce qui l’avait amené à l’hôpital, en ce jour. Les semaines s’écoulèrent et l’état de Michel empira, le temps que le dosage du lithium et des autres médicaments fassent effet. Il devint hostile, et cela me sembla un état permanent. Le vrai Michel, que je croyais avoir retrouvé depuis le traitement au lithium, me manquait beaucoup ainsi qu'aux enfants qui, eux aussi, avaient été si proches de lui au cours de la dernière année. Durant le mois qui suivit, des amies m’apportèrent leur aide en me soulageant d’une grande partie des tâches ménagères et ma mère vint passer quelques jours pour s’occuper des enfants et me donner du répit. Même l’agente immobilière, qui avait appris que Michel était à l’hôpital, arriva un jour à l’improviste et voulut se rendre utile. Je me trouvais bien chanceuse d’avoir la présence de si bonnes personnes dans mon entourage. Les moments de tendresse avec mes enfants étaient une source d’équilibre dans ma vie. Un soir, par exemple, nous nous rendîmes à la vieille gare de Vallée-Jonction, transformée en musée, car Estée se voyait décerner un prix pour son dessin d’une scène à la cabane à sucre. L’année suivante, André recevait le même prix pour son propre dessin. Ils avaient hérité tous les deux du talent de leur père. Michel passa trois mois à l’hôpital et en sortit au début de juin. Durant cette période, je décidai enfin d’accepter le poste de direction que mon ancien employeur, le Groupe Investors, m’offrait

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à Rimouski. J’y passerais un an avant de revenir à Québec. Même si,

à toutes fins pratiques, notre relation de couple était terminée, l’état de Michel était si fragile qu’il proposa de vivre sa convalescence avec nous à Rimouski. Michel n’avait pas d’amis. Soit il les repoussait lorsqu’ils se rapprochaient trop, soit les amis s’étaient enfuis aux premières lueurs de psychose. Dès que Michel prit du mieux, nous déménageâmes à Rimouski dans une superbe maison de style canadien récemment construite. Je la louai d’un couple d’universitaires qui bénéficiaient d’un congé sabbatique d’une année et qui partaient pour la France effectuer leurs travaux de recherche. Avant de nous installer dans cette nouvelle demeure le l er août, nous décidâmes d’aller nous reposer quelques jours au camping de Carleton en Gaspésie avec les enfants.

Le 29 juillet 1995

Après quatre jours de camping, je crois qu’on va abandonner. Michel traverse ce qu’il appelle la période la plus noire qu’il n'ait jamais connue. Il est habité par des pensées suicidaires continues, de dégoût pour la vie, « de décrissage de la vie », comme il dit. Il en a assez des hospitalisations, ne veut pas retourner au Manitoba car cela ne lui servirait à rien, dit-il; il affirme que se tuer serait le mieux. Lorsque je lui demande ce que je peux faire pour l’aider, il me dit que personne ne peut rien pour lui. J’essaie de lui soutirer un semblant de sourire… et je lui fais promettre de ne commettre

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aucun geste contre sa vie, mais plutôt de concentrer ses énergies pour traverser cette période noire.

Le 21 août 1995

J’adore notre nouvelle maison mais une atmosphère de tristesse plane dans toutes les pièces. Je suis démoralisée, je n’appelle plus personne. Je ne suis pas allée au travail aujourd’hui. Michel est en dépression, mais j’ignore à quel point; on ne se parle même pas. Nous sommes tous les deux très maussades et chacun se réfugie dans les confins de sa détresse. En ce jour, je regrette mon mariage avec Michel, mais plus précisément, d’avoir accepté qu’il revienne vivre avec nous, alors que j’étais si bien toute seule avec les enfants. Il n’y a pas de lumière au bout du tunnel. Son humeur changeante, elle stagne, elle chute, elle se stabilise, elle remonte, elle descend. Elle oscille dans tous les sens, tant de hauts et de bas, comme des montagnes russes et rien en bout de ligne ne s’améliore.

Le 18 septembre 1995

Côté positif, les enfants vont merveilleusement bien. Ils semblent heureux; ils ont beaucoup profité de la piscine creusée dans notre cour arrière, ils ont déjà plusieurs amis tout autour, une école de qualité, de bons professeurs.

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Je les ai amenés au Mont Comi voir les clowns et se faire maquiller. Michel, lui, n’est pas venu. Il reste enfermé dans sa chambre depuis deux semaines. Mauvais signe.

Au fur et à mesure que le temps passait, Michel ne reprit pas de mieux après sa dernière hospitalisation. Il s’enferma dans son monde intérieur, de façon quasi permanente, était plutôt déprimé, se montrait hostile, et utilisait un langage violent dans notre demeure. Cela se produisait même s’il respectait le dosage exact de ses médicaments, y compris son lithium. Leur effet ne réussissait plus à contrer la dégradation de son état et l’aggravation de sa maladie bipolaire. Cela ne servirait à rien de le faire hospitaliser. Il était très malade, et il ne voulait pas y être admis. La loi exigeait qu’il présente un danger pour lui-même ou pour les autres avant de l'hospitaliser contre son vouloir. Pour l’instant, Michel n’avait posé aucun geste évident qui puisse être considéré comme menaçant pour lui ou son entourage. Le système était carrément déficient. Faute d’y avoir assez de lits d’hôpitaux en psychiatrie, on se hâtait parfois de laisser sortir les patients pour faire place aux cas les plus graves, et Michel, comme tant d’autres, vivait « le syndrome de la porte tournante ». Michel avait besoin d’aide et nous étions tous désemparés, même ceux qui lui administraient les soins hospitaliers. On le laissait sortir alors qu’il avait besoin d’y demeurer ou, du moins, de passer dans une résidence spécialisée avec des soins dans un environnement encadré. Jamais on ne lui avait donné accès à de tels soins. Je savais que beaucoup de gens comme lui se retrouvaient dans les rues des grandes villes avec les autres sans-abri. Et j’avais

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souvent craint cette éventualité pour Michel. Vu l’état pitoyable dans lequel il se trouvait, je ne pouvais pas me résoudre à lui demander de partir, il n’avait aucun endroit où aller vivre. Ma culpabilité était trop grande de l’abandonner et de le voir se suicider s’il en arrivait là. Quelque peu perturbée par les dernières années, et voulant tourner la page sur la noirceur de la maladie et le nuage qu’elle avait projeté sur notre vie familiale, je m’affairai à mon travail de directrice, je me concentrai sur les éléments positifs de notre vie de famille et, par conséquent, je fis beaucoup d’activités seule avec les enfants. Cet hiver-là, nous profitâmes des cours de natation, du ski au Mont Comi ou des descentes en traîneau, et nous nous rendîmes dans différents parcs que nous voulions découvrir. Vers la fin novembre 1995, alors que Michel était de plus en plus agressif et incohérent, et étant toujours impuissante à le faire hospitaliser, je dus me résigner à le laisser seul. En effet, je devais me rendre à Québec chez une amie avec les enfants. Estée avait des problèmes à la vessie et une anomalie à la jambe. Elle devait être hospitalisée pendant une semaine au Centre hospitalier de l’Université Laval où les spécialistes en génétique et en urologie l’examineraient. Belle Estée, elle fut gâtée à l’hôpital et reçut d’excellents soins. On découvrit que sa jambe présentait une anomalie congénitale tellement rare que la spécialiste de longue expérience n’avait jamais vu de ses propres yeux un tel cas. Elle me demanda la permission pour que les étudiants en médecine qui se spécialisaient en génétique puissent constater ce fait exceptionnel. Depuis sa naissance, on avait dirigé Estée tantôt en cardiologie, tantôt en neurologie, tantôt en dermatologie pour tenter d’élucider ce mystère, mais tous demeuraient perplexes et on n’avait

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pas de diagnostic. Des tests antérieurs n’avaient pas révélé de complications. Heureusement, depuis quelques années, cette condition rare devint plus connue, surtout en Europe, et la médecin spécialiste au CHUL nous l’identifia enfin : cutis marmorata telangiectatica congenita. En termes clairs, c’est un état caractérisé par des zones de peau décolorées là où les vaisseaux sanguins superficiels se dilatent. On nous confirma après une nouvelle batterie de tests que cela n’affectait aucun organe ni aucune fonction importante de sa jambe. Nous apprendrions plus tard que la plupart des personnes atteintes de cette affection auraient subi des conséquences graves sous forme de difformités ou de lésions aux organes, présentes dès la naissance. Estée avait la chance d’en être épargnée. Pendant l’hospitalisation d’Estée à Québec, Michel fut lui aussi hospitalisé de nouveau, à la suite d'un autre épisode psychotique. Il s’était rendu à Drummondville pour je ne sais quelle raison. À la suite d’un appel aux autorités de la part de résidents de l’endroit inquiets de ses gestnes incongrus, la police le conduisit à l’hôpital régional qui devait le transférer par ambulance à Rimouski. Le plus inquiétant, au-delà des idées de suicide avec lesquelles il jonglait durant cette escapade, il avait imaginé et planifié dans sa folie nous entraîner, moi et les enfants, avec lui, dans les ténèbres. Lorsqu'il reprit ses esprits après l’administration de médicaments antipsychotiques, Michel se souvint de ce qui s’était passé durant cette psychose et il me raconta tout cela. Je réalisai avec horreur que dans ses phases psychotiques, nous étions à risque. C’était loin d’être rassurant pour nous ses proches. Il obtint son congé de l’hôpital à la fin février 1996. Cette fois, nous ne reprîmes pas la vie commune, et ce, de façon définitive. La vie était

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devenue trop sinistre, instable, stressante et bouleversante en sa présence. Il s’installa dans un coquet appartement à deux rues de chez nous, où il pouvait tout de même être à proximité des enfants qui passaient le voir quotidiennement après l’école, dans les périodes où il était plus stable.

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7

La vie seule avec les enfants

D ans mon journal de 1996, je n’écrivis que quelques faits saillants sur la maladie de Michel. J’avais entrepris les

premières démarches légales pour le divorce avec le dernier épisode psychotique, mais nous entretenions toujours des relations amicales. La majeure partie de mes annotations portaient plutôt sur les joies que la vie me procurait avec mes enfants, les randonnées en famille, les défis et opportunités reliés à ma carrière. C’est un peu comme si, au cours des années précédentes, mon journal avait été une

échappatoire et une thérapie pour traverser les moments difficiles et les crises avec Michel. Maintenant, j’avais suffisamment déchargé mon cœur; j'avais besoin de consacrer mes énergies à d’autres aspects de la vie. Tout de même, je me sentais très mal de demander le divorce. Ma culpabilité et mon anxiété face à cette décision dut avoir un impact plus important que je le réalisais. En l'espace de quelques mois seulement, je pris trente kilos.

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le 20 juillet 1996

Je suis au restaurant avec Estée pendant qu’André et Josée sont chez des amis. Elle prend une boisson gazeuse, moi un café. Je viens de lui acheter un journal intime avec une serrure. Ça faisait un bout de temps qu’elle m’en faisait la demande. Elle griffonne ses premières notes de journal pendant que moi, je note mes réflexions. Je viens de vivre avec les enfants trois merveilleuses semaines de vacances, lesquelles ont été remplies d’activités de toutes sortes. Nous avons voyagé avec mes parents au Village acadien au Nouveau- Brunswick et en Gaspésie, avec un arrêt à Percé. Ensuite, c'était une visite à la foire de Matane avec son régal de crevettes, et une visite du Centre d’interprétation du saumon à Sainte-Luce. De retour dans le Bas-du-Fleuve, nous avons participé aux pique-niques musicaux au Parc Beauséjour et au spectacle en plein air de Daniel Lavoie à Rimouski, dégusté des repas au restaurant, et enfin, fait des baignades dans notre piscine et à la plage. Oui, ces vacances ont été des plus agréables. Les enfants grandissent à vue d'œil. Ils ont l’air heureux. Souvent je m’inquiète pour eux. Avec tout ce qu’ils ont vécu en raison de nos difficultés familiales, avec la maladie de Michel, je songe aux séquelles, aux répercussions possibles. Je ne peux

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rien changer au passé, je ne peux que donner aux enfants davantage de sécurité, de stabilité, d’encouragement, mais surtout de l’amour. Je crois que j’y arrive assez bien malgré tous les événements de notre vie. Peut-être eux aussi ressentent-ils le bonheur et le soulagement que j’éprouve moi-même en déliant les nœuds de ma fidélité à Michel qui m’attachent et qui m’étouffent depuis longtemps… Ils sont beaux, animés d’une grande curiosité envers la vie. Ils bougent et s’éclatent de rire facilement. J’ai des enfants épanouis. Estée veut composer des chansons et je l’encourage dans son projet. Elle est intriguée, depuis sa petite enfance, par tout ce qui est mystérieux : les trucs de magie, le tarot, l’au-delà. Je l’aide donc à combler sa soif de curiosité. André, par-dessus tout, aime lire et est très habile en lecture ainsi qu'en écriture. Il est un assidu de la bibliothèque. Il dévore des bouquins de toutes sortes et lit exceptionnellement bien. Il s’intéresse aux sciences, aux moyens de transport, aux langues. Quant à Josée, elle est sociable, est entourée d’amis, ne cesse de charmer la parenté, et son sourire radieux peut à lui seul illuminer une salle entière. Elle est intéressée par les jeux interactifs et tout ce qui bouge.

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Le 26 juillet 1996

Je retourne à Québec pour assumer un autre poste de direction. J’ai beaucoup aimé Rimouski, le paysage, l’air frais salin du fleuve, les gens si sympathiques et élégants. Mais Québec, c’est où vivent aussi la plupart de mes amis. Je suis maintenant mère monoparentale. Notre divorce sera prononcé bientôt et je sens le besoin de me rapprocher de mes amis. Michel a l’intention de se réinstaller à Québec, mais pour l’instant, il préfère rester à Rimouski. Il s’est trouvé un emploi qu’il aime beaucoup durant la période estivale. Je déménagerai avec les enfants dans quelques jours, soit le 1 er août. J’ai loué une superbe maison, avec option d’achat, à Saint-Romuald en banlieue de Québec. On a une vue magnifique sur le fleuve, et une falaise derrière la maison, ce qui veut dire que la cour est tout en verdure et à l’état sauvage. Bref, c'est une petite place de rêve.

Le 23 septembre 1996

Une journée splendide. C’est le bonheur! Que je suis heureuse et sereine. Les enfants se sont adaptés facilement à Saint-Romuald et adorent la place. C’est la meilleure école, disent-ils. Aujourd’hui, je me laisse imprégner par la chaleur du soleil d’automne. Je suis au bord du fleuve, devant le

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spectacle des arbres multicolores. J’aimerais beaucoup acheter cette maison. Une petite vie vient de faire son apparition dans la maison : Froupette, une petite chienne que j’ai offerte à Estée pour sa fête vendredi. Les enfants sont très contents. Au boulot, j’ai retrouvé la joie et la passion de travailler et je reprends peu à peu confiance en moi depuis le divorce.

Cet été-là, la police avait interpellé Michel. Il avait volé 5 000 $ de marchandises au magasin où il avait été embauché pour l’été. La police découvrit le matériel chez lui, mais vu que les gestes de Michel avaient été posés de façon incohérente dans le cadre de sa condition mentale précaire, on ne le poursuivit pas en justice. Michel fut congédié. L’entente de divorce, nous la fîmes à l’amiable et en douceur tout en consultant chacun notre avocat. Nos avocats prévoyaient que Michel prendrait les enfants toutes les deux fins de semaine avec quelques modalités de visite pendant la semaine. Michel tenait sans équivoque à avoir la garde partagée. Déjà, je vivais dans la peur que les enfants aillent chez lui sans surveillance, car je ne savais jamais quand il pourrait se retrouver dans une phase psychotique. Malgré son dossier médical accablant, et tout ce qui avait été noté dans le passé, nos deux avocats confirmèrent que je ne pouvais pas exiger de visites surveillées sans motif valable, c’est- à-dire qu'il fallait qu’il y ait des preuves de manquements graves de la part de Michel concernant spécifiquement la garde des enfants.

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Nous nous retrouvions donc dans une situation potentiellement dangereuse pour les enfants, et la société ne pouvait les protéger à moins que survienne un événement prouvant la dangerosité de Michel. Ces lois, c’était à n’y rien comprendre. Je constatais par des discussions avec d’autres familles que celles-ci vivaient le même dilemme, que la société ne leur venait pas en aide d’aucune façon. Mais surtout, elle ne les protégeait pas convenablement. Je reconnaissais, par les expériences de ces dernières années, que les droits de la personne atteinte de maladie mentale étaient plus respectés que ceux de la famille. En fin de compte, tout le monde était perdant dans cette histoire, car ces mêmes lois empêchaient de prodiguer adéquatement les soins appropriés à la personne malade. C’est donc avec le cœur déchiré que je dus laisser partir les enfants, non accompagnés, chez Michel pour ses fins de semaine de garde, sans aucun recours légal.

Le 2 janvier 1997

Dans le cadre de l'entente de garde des enfants, ceux-ci ont passé quelques jours avec leur père, pour le réveillon et jusqu’au matin de Noël. Puis, à mon tour, je suis partie pour le souper de Noël chez tante Philomène et oncle Georges avec les enfants. Cela a été un beau séjour des Fêtes. Le 30 décembre, j’ai parlé à Michel au téléphone. Il semblait plus émotif qu’à l’habitude. Je l’ai donc invité à nous visiter pour quelques jours pour reprendre du mieux. Il était content car la solitude

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lui pesait ces derniers jours. Je soupçonnais toutefois en entendant sa voix, qu’il n’allait pas très bien. Après avoir raccroché, j’ai questionné d’un peu plus près les enfants sur les quatre jours qu’ils venaient de passer avec leur père. Estée m’a alors confié que Michel avait laissé André et Josée seuls dans l'appartement à trois reprises. Même lorsqu’Estée avait insisté pour rester avec eux, il n'avait pas voulu qu’elle demeure avec eux. Il lui avait dit qu’elle devait venir avec lui. J’ai demandé à Estée pourquoi elle ne me l’avait pas dit lorsque je l’avais questionnée à leur retour, et elle m’a indiqué qu’elle avait oublié.

Dire que selon les apparences, Michel semblait aller relativement bien. Il était vraiment capable de bluffer, de simuler le bien-être, même envers moi, et surtout depuis que je le voyais moins souvent et moins longtemps. Ce fut une grande chance qu’Estée, alors âgée de onze ans, de même que les deux autres, assez vieux maintenant, purent me raconter ce qui se passait. Bien que je ne veuille pas empêcher les enfants de voir leur père, je ne les laissai jamais plus aller dormir seuls chez lui pendant qu’ils étaient encore tout jeunes. Une consultation auprès de mon avocate confirma que c’était là un manquement grave à l’entente de garde et cela l’empêcherait dorénavant de prendre les enfants chez lui. Une option possible était qu’il puisse les voir sous supervision dans un établissement des services à l’enfance. Étant donné que nous étions en bons termes, je décidai qu’à l’avenir, je le laisserais voir les

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enfants chez nous, pendant que j’y étais, une option que j’estimais plus agréable pour lui et les enfants.

Le 3 janvier 1997

Lorsque Michel est arrivé chez nous très tard le soir du 30 décembre, et bien qu’il soit visiblement dans un état fragile, cela a été un soulagement pour lui d’être parmi nous. Nous avons passé un bel après- midi avec les enfants au cinéma IMAX le jour de l’An. Mais c’est la journée d’hier qui m'a peinée. Michel était extrêmement angoissé en me parlant de ses souffrances mentales et émotives qui ne cessent de le tourmenter; il s'est mis à pleurer à fendre l’âme, ce qui m'a fait à mon tour pleurer à chaudes larmes… Il souffrait tellement et je ne pouvais rien faire pour l’aider. Il disait vouloir mourir, qu’il dépérissait et que son plus grand regret serait de laisser un vide pour ses proches après sa mort… Je ne pouvais rien pour lui, alors je l’ai tout simplement écouté se vider le cœur pendant de longues heures, ce qu’il n’a pas fait depuis longtemps. Hier soir, il m'a demandé de le reconduire à l’hôpital à Québec. C'était la première fois depuis le début de sa maladie, et si tôt avant qu’une psychose se déclare, qu’il décidait de son propre gré de se faire amener à l’hôpital. Alors, c'est ce que j'ai fait.

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Le 5 janvier 1997

Oui, je pleure depuis deux jours car je suis en quelque sorte replongée dans le passé. Dire que Michel, dans son essence profonde, est un homme doux, tendre et attentionné, profond et à l’écoute des gens, un bon père et un époux aimant et aimé. C’est ce qu’il aurait été, si la maladie bipolaire l’avait épargnée. Sa vie a été perturbée à cause de sa maniaco- dépression, caractérisée par de l’anxiété, des dépressions, des manies, des angoisses, des souffrances; c’est un trouble de l’humeur très sérieux. Je pleure parce que je l’ai vu pleurer chez moi, le 2 janvier, à chaudes larmes. Mon cœur s’alourdit. Qui peut aider cet homme qui souffre si profondément? Qui peut l’aider? Quelqu’un, faites quelque chose!!! Il crie de désespoir.

Le 18 janvier 1997

J’ai reçu un appel de Sébastien, un ami de Michel qui vit à Montréal. Michel a abouti chez lui il y a deux jours. Les psychiatres ont laissé Michel sortir de l’hôpital après moins de trois semaines, sans avertir personne. Sébastien m’a alors informé que Michel est en pleine psychose et qu'il l’a incité à rentrer chez moi. Sébastien lui a fait promettre de retourner directement chez moi et Michel s’y est

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engagé. Sébastien m’a téléphoné pour s’assurer que Michel s’était bien rendu. Oui, il s'est rendu, mais avant d’arriver chez moi, bien des événements se sont produits : il a eu un accident d’auto, a pris une surdose de pilules, a égaré son permis de conduire, a déliré, s’est échappé dans ses culottes et s'est fait arrêter par la police parce qu’il zigzaguait d’une voie à l’autre sur la route, mais on l’a laissé repartir.

J’étais aussi furieuse d’apprendre par Michel qu’une infirmière de l’établissement avait pris avantage de lui durant son séjour et avait eu des relations sexuelles avec lui pendant ses sorties autorisées le jour. Je ne l’aurais pas cru s’il ne m’avait pas montré plusieurs photos prises en amoureux ainsi que les lettres d’amour de l’infirmière bien signées de sa main et que j’avais pris soin de conserver. Cette infirmière, je la reconnus immédiatement de l’étage de Michel. Pire, Michel m’informa plus tard – je n’avais pas cherché à vérifier ces faits – que plusieurs membres du personnel de l’hôpital ainsi que son spécialiste soignant étaient au courant de l'affaire. J’étais divorcée de Michel, bien sûr, mais je trouvais immoral et contre toute éthique d’abuser de la fragilité d’une personne en soins hospitaliers, dans un état d’instabilité mentale. Mais j’en avais plein les mains, et ne confrontai pas l’établissement. Toutefois, j’appris plus tard que l’infirmière en question avait été mutée discrètement peu après vers un établissement pour personnes âgées. On avait tiré le rideau sur l’affaire.

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Le 21 janvier 1997

J’ai réussi enfin à convaincre Michel de retourner à l’hôpital et je l’y ai reconduit. Après l’y avoir amené, les médecins l'ont laissé partir, car, comble du ridicule, Michel paraissait normal, et il ne voulait pas rester. Et Michel qui se vantait encore il y a quelques jours de les avoir bien eus, ces médecins, en les laissant supposer qu’il était revenu à son état normal. En pleine phase psychotique, ils le laissent repartir en soirée. En tout cas, je leur ai bien laissé savoir ce que j’en pensais de leur système stupide. Fallait-il qu’il tente de se tuer ou qu’il tue quelqu’un pour qu’ils s’en occupent? Le reste était réservé au destin. J’ai dit à Michel ce matin, lorsqu’il m’a appelé de chez une amie, que s’il ne veut pas se faire traiter, qu’il s’arrange avec ses affaires.

Le 25 janvier 1997

Je n’ai pas entendu parler de Michel depuis quelques jours. Je vis simplement des beaux moments avec mes enfants qui ont besoin de mon attention. Je les accompagne aux cours de natation qu’ils adorent. Juste à voir leur grand sourire lorsqu’ils réussissent un « exploit » à la nage, lorsqu’ils dirigent leur regard dans ma direction pour un signe ou un sourire approbateur, ce sont là des moments précieux. Les cours de ski du dimanche sont aussi une belle sortie.

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Toutes ces activités augmentent leur confiance en eux tout en développant leurs habiletés physiques. Josée, qui avait peur de l’eau l’an passé et qui a pleuré la première fois qu’elle a chaussé des skis, est devenue un vrai petit poisson et une skieuse audacieuse. Elle est toujours la première sur le plongeon et la première à vouloir descendre la pente de ski. André, le cérébral et lecteur vorace, était, par le passé, moins habile dans les sports. Mais il a fait beaucoup de progrès depuis en natation et au ski. Je n’en revenais pas dimanche de le voir descendre en skis. Deux descentes parfaites, sans osciller, comme un vrai pro; il en était bien fier. Pour Estée, c’est la natation son sport préféré. Elle excelle et est toujours la meilleure de son groupe. Très compétitive, elle ira loin dans les sports. Elle aime moins le ski, mais elle finira ses cours, et cela lui donnera une bonne base. Et que dire de tous nos précieux moments passés ensemble à la maison, à lire, à converser, à bricoler, à jouer. Que je les aime.

Je sus quelques jours plus tard que Michel était retourné vivre chez lui à Rimouski. Il avait mis le feu à son appartement, et tous les résidents de l'immeuble avaient été évacués sans blessures, heureusement. Michel avait allumé, me dit-on, plusieurs dizaines de chandelles dans son appartement, et étant dans un état de psychose, et plutôt inconscient de ses gestes, avait quitté son appartement

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sans éteindre les chandelles. Les pompiers estimèrent qu’une des chandelles avait été placée sous les rideaux car le feu avait pris à cet endroit. Michel était si mal en point à son retour à l’appartement que les gens se rendirent vite à l’évidence qu’il était très malade. Par conséquent, la police le fit admettre à l’hôpital de Rimouski. Il va sans dire que Michel avait à peu près tout perdu dans l'incendie. Je devais quitter Québec pour quelques jours pour affaires. J’étais inquiète, car Michel était à l'hôpital et on lui avait permis d'en faire le va-et-vient librement. À n’y rien comprendre. Il était malade, potentiellement dangereux, et l’hôpital le laissait aller et venir comme cela. Il affirmait à tous et chacun qu’il sortirait de l’hôpital dans une semaine et qu’il irait chercher les enfants. J’avisai tous mes amis et la gardienne de ne jamais laisser partir les enfants avec leur père s’il venait les chercher. Pour ce qui était de mon absence, cette fois-ci, je ne lui en avais rien dit et il ne savait pas l’endroit où étaient les enfants, par mesure de précaution. C’est ainsi que je devais vivre dorénavant, souvent dans la peur et l’appréhension de ce que Michel pouvait faire pendant ses périodes de manie ou de profonde dépression. Je déplorais que le système juridique, les lois, les institutions, bref, les systèmes en place, ne permettent souvent pas aux proches d’une personne malade de se faire entendre. Dans un état de psychose aiguë, il y avait un risque que la personne tue son conjoint ou sa conjointe, son ex ou ses enfants, pour se suicider par la suite. Ce sont des conséquences extrêmement troublantes souvent associées à la maladie mentale. On n’a qu’à lire les journaux pour se rendre compte de l’ampleur et de la régularité de ces drames. Sauf dans de rares exceptions, j’avais constaté que l’avis de la famille immédiate comptait peu dans la balance et maintenant que

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nous étions divorcés, c’était moins évident encore. Comme Michel était seul, que j’étais la mère de ses enfants et encore son amie, il m’incombait souvent par défaut de le faire hospitaliser, à la fois pour notre sécurité et par amitié, pour qu’il puisse se faire soigner. Mais ce système déficient ne nous appuyait pas et, en bout de ligne, il servait à quoi de toute façon? Tout était toujours à recommencer. En 1997, pour la première fois, les enfants profitèrent pleinement d’activités que je pus leur offrir en raison d’une plus grande capacité financière : les cours de natation, les cours d’informatique, les scouts, la ligue de quilles junior, les cours de ski alpin, un abonnement à des revues pour jeunes, le camp des Débrouillards, de nombreux livres et bandes dessinées. Ensuite, il y eut le voyage d’été au Manitoba, des voyages chez ma tante et mon oncle, d’autres en Beauce, à Montréal et à Ottawa. Le temps n’était pas si loin où j’avais eu de la difficulté à vêtir les enfants convenablement. Ce fut pour eux une année où enfin ils profitèrent des effets de la paix qui régnait à la maison et de mon bonheur retrouvé, ce qui eut des répercussions heureuses sur eux. J’obtins, en début d’année, mon diplôme de planificateur financier. Au travail et en tant que directrice, 1997 fut une année de bonnes amitiés avec les membres de mon groupe. Nous formions une équipe dynamique, veillions à nous occuper soigneusement de notre clientèle et vivions dans l’abondance dans ses sens multiples. Je fis le tour de l’est du Québec et de la Gaspésie à maintes reprises. Cette région est l’une des plus belles fresques grandeur nature au Canada.

Je m'appropriai de la réalisation de plusieurs objectifs de vie en participant à de nombreuses sessions de programmation neurolinguistique (PNL). Je pouvais maintenant viser plus haut, car

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mes projets furent tout aussi grands, mes revenus encore meilleurs. Ce n’était pas encore fini, j’avais du rattrapage à faire pour les maigres années passées, mais c’était un bon début. Une grande réalisation au travail fut la position de notre division dans le premier quartile de la compagnie, alors qu’en 1995, la division avait occupé le tout dernier rang au pays. Enfin, ce fut une année pendant laquelle je me découvris plein de talents cachés, je me reconnus moi-même, je m'épanouissais et j’étais fière de la femme que j’étais devenue.

Le 23 mai 1997

Je me sens si fortunée d’avoir ces gens qui

m’accompagnent : Ronald

Bernice qui s’occupe de mon corporel par la massothérapie pour mon mieux-être et la relaxation, Pierre Lessard, le bien connu naturopathe, qui me garde en pleine forme avec ses thérapies énergétiques et les soins par les plantes, puis Aline avec qui je travaille ma spiritualité et ma croissance personnelle par l’Ennéagramme. Et je suis comblée par mes amis et des gens sympathiques au travail. Il n’y a pas de mots pour exprimer ma gratitude pour tant d’abondance.

qui m’aide en PNL,

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Le 30 juin 1997

Rocher Percé est droit devant moi ce soir; j’ai été exposée à cette vue spectaculaire et majestueuse toute la journée. Je suis avec les enfants au motel Le Mirage à Percé, et heureusement que nous sommes arrivés juste avant la haute saison. Même si je suis en Gaspésie pour le travail, je me sens en vacances car les enfants m’accompagnent. Je respire le grand air de la mer. Je louerai un chalet pour quelques jours lors de mon voyage pour affaires à Carleton. Que la mer me va bien. Ici, les odeurs, les parfums de la nature et de la mer sont tellement invitants, une vraie aromathérapie du matin au soir. Toute cette beauté devant mes yeux – je suis privilégiée de me retrouver dans cet endroit de méditation qui m’inspire tant.

Le 13 juillet 1997

André part pour le camp des Débrouillards ce soir. Depuis deux semaines, je vis une paix, une sérénité. Je suis rendue à une sphère de mon âme plus profonde que je n’en ai jamais vécue. Je suis passée à une nouvelle dimension et ce que je vis est merveilleux. Mais je sentais venir tout ceci depuis des mois. Un profond changement s’est effectué en moi, comme si toutes mes années de difficultés, de misère, de

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questionnement, de croissance ont abouti à ce que je vis aujourd’hui, pour baigner dans cette lumière resplendissante qu’autrefois, je ne faisais qu’apercevoir au bout du tunnel proverbial. Mes activités publiques ont repris, c’est-à-dire mes conférences, ma participation à des projets communautaires. Tout à coup, je sors de l’ombre et toutes mes connaissances, surtout mon expérience et ma sagesse acquises durant mes années sombres, concourent aujourd’hui à un succès croissant dans tout ce que j’entreprends. Mes trois dernières conférences ont été bien réussies. Ma confiance en moi a pris un élan et ça transpire dans ce que j’accomplis. Mes talents se manifestent et j’en découvre de nouveaux. Je n’ai pas peur de demander de l’aide, de montrer mes faiblesses. En fait, je suis devenue transparente et les gens me voient comme je suis – forte et courageuse parfois, faible et fragile d’autres fois. Et ça va comme ça. Je suis devenue VRAIE.

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Départ vers l’Ouest canadien

A près avoir passé deux mois dans l’Ouest canadien, Michel était venu chez moi voir les enfants. Durant sa visite de

quelques heures, il réussit à semer le bruit, il tenta de prendre contrôle de la maison et me lança toutes sortes d’injures. Je lui dis fermement que cela suffisait, qu’il ne pouvait plus remettre les pieds chez moi avec ce comportement, que dorénavant, il faudrait qu'il aille voir les enfants ailleurs, comme à la Maison de la famille. Il cria, essaya de m’intimider, mais je tins à mes propos. Pas facile à faire cependant, car chaque fois que je le revoyais, j'étais encore attirée par lui, et tous les beaux souvenirs du passé refaisaient surface. Les quelques fois où il revint à la maison, son comportement était plus civilisé. De mon côté, je me tenais plus à l’écart dans la maison, en gardant toujours un oeil vigilant sur les enfants.

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Au bureau, le travail lié à mon poste de direction se porta à merveille. Le directeur régional était devenu un bon ami; il possédait cette qualité qui le rendait très humain. Il était une grande inspiration pour moi, un ami proche, un confident, un mentor malgré le fait qu’il avait mon âge. Je partageais avec lui mes joies, mes peines, mes succès et mes défis. Il m’épaulait. C’était un homme humain, honnête, intègre, solide, bref, un leader idéal et un visionnaire. Lorsque je lui parlais de mes rêves de devenir auteur et conférencière, de mes projets éventuels à l'international, il ne bronchait jamais. Plutôt que de me ridiculiser ou d’écarter ces aspirations comme étant difficiles, trop grandioses ou impossibles, il m’encourageait, ne voyait aucune limite à ce que les gens pouvaient accomplir, bien sûr avec une discipline, de bons outils et un plan d’action réfléchi. Je compris vite que cet homme irait loin dans la vie. Il avait eu un impact positif dans ma vie au moment où j’en avais eu besoin.

Le 30 décembre 1997

Plusieurs heures de méditation se sont écoulées. Je contemple mon paradoxe : vouloir m’enfermer dans le silence pendant de longs jours ou de longs mois, surtout dans le creux de l’hiver, la saison où j'aime méditer; et le désir de me présenter en public, de prononcer des discours, présenter des conférences et des témoignages sur la maladie mentale, donner des cours animés et vivants dans mes domaines d’expertise, soit en relations humaines et en

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communication. Ces deux vœux sont ardents et je brûle de pouvoir les vivre. Au fait, peut-être ne sont-ils pas si paradoxaux que ça? Pour pouvoir bien transmettre des propos profonds et recherchés en public, un temps de silence est essentiel. Pour écrire aussi, des périodes de tranquillité prolongées sont nécessaires. Voilà pourquoi, à travers mon travail exigeant et passionnant, mes enfants, nos loisirs, les obligations quotidiennes et mes amis, il ne me reste que peu de temps pour méditer et écrire. Si j’en avais davantage l’occasion, je me retrouverais dans des endroits de profonde inspiration comme sur le quai devant le Rocher Percé dans la saison basse. J’apprivoiserais la solitude pendant de longs moments, en descendant au cœur de mon âme, là où je retrouve ma plus grande créativité.

Le 17 janvier 1998

Je viens de passer une semaine singulière, pas très agréable à bien des points de vue. C'est Michel qui revient dans ma vie, et pas en forme non plus. Je l’ai aidé à vider sa chambre à Rivière-du-Loup, où il avait emménagé il y a quelques semaines pour suivre un cours. Il reçoit toujours ses prestations d’invalidité; toutefois, il était retourné aux études en arts graphiques là-bas. Les gens le trouvaient bizarre, aucune équipe ne voulait

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travailler avec lui. C’est sûr qu'il est dans une phase qui semble annoncer le début d’une autre psychose. Finalement, le cégep lui a demandé de quitter le cours. De toute façon, il voulait repartir dans l’Ouest alors il a aussitôt repris le chemin du retour.

Le 19 janvier 1998

C’est l’enfer à Montréal depuis deux semaines. Les tempêtes de verglas ont causé une catastrophe pour le réseau des tours à haute tension dont bon nombre se sont écroulées. Par conséquent, des millions de gens ont été privés d’électricité, des centaines de milliers le sont encore et ça fait les manchettes mondialement. Le sud de Montréal et la Montérégie sont des zones sinistrées. Une chance qu’Estée est revenue de Winnipeg le 5 janvier, avant que tout cela se produise. Le lendemain, les avions n’atterrissaient plus en raison de la glace. Je suis partie de Québec pour aller la chercher à l’aéroport Dorval à Montréal. Elle avait passé les Fêtes dans ma famille à Saint-Boniface. Elle était accompagnée lors du vol par un de mes amis anciennement du Manitoba qui revenait aussi chez lui au Québec. Ce soir là, en revenant de Montréal, la tempête venait tout juste de commencer. Ça m’a pris huit heures plutôt que les trois heures habituelles pour faire le trajet Montréal-Québec à cause de l'état des

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routes glacées. À l'heure actuelle, les conditions d’urgence sont toujours présentes et l’armée est en grand déploiement. À Québec, on a été peu affectés, mais la propriété boisée de tante Philomène et oncle Georges au sud de Montréal a été ravagée.

le 17 février 1998

J’ai reçu des appels de l’Ouest; ils sont au désespoir. Michel est là, et est en période de manie. Il a été mis en prison deux fois au cours des dernières semaines. Ses proches ont eu de la difficulté à le faire hospitaliser, puisqu'il leur faut tant de preuves en cour à cause des lois, du système et des services inadéquats pour traiter avec les gens atteints de maladie mentale en état de psychose. J’ai plus d’expérience maintenant avec le système, mais même à ça, il faut toujours me débattre, essayer de convaincre du danger. L’entourage de Michel est aux prises avec cette situation de crise et ne sait plus quoi faire. Michel sait comment « redevenir normal » devant la présence d’un juge ou d’un psychiatre. C’est son manège à Michel et la ruse qu'il emploie, probablement à demi-conscient. C’est un comportement qu’adoptent souvent les personnes atteintes d’une psychose.

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Voici comment le tout se déroule : le malade se présente en semblant tout à fait normal. La famille tente de démontrer que son parent affecté est psychotique et potentiellement dangereux. Mais devant le comportement « normal » du malade, souvent les tribunaux ne peuvent entrevoir la maladie. On nous dit qu’il faut que la personne agisse de façon à mettre sa vie ou celle des autres en danger pour qu’on puisse l'hospitaliser. Pourtant, comme on peut le constater dans le monde d’aujourd’hui, il arrive fréquemment qu'il soit trop tard pour les proches : vies brisées, suicide, tentative de meurtres sinon des meurtres, conjoint ou famille entière tués par un parent en état de psychose ou de rage folle, qui ne se rend même pas compte de ce qu'il fait. Dans le but de respecter les droits de la personne, et afin de réduire à court terme les coûts du système de santé, on a procédé à la réinsertion massive des personnes atteintes d’un trouble mental dans la communauté. C’est un effort louable qui permet à beaucoup de personnes de vivre dans un environnement plus normal. Cependant, on est maintenant rendus à l’autre extrême et on subit l’envers de la médaille. La loi protège les droits des individus malades, plus que ceux de leur environnement familial et de la société en général. De plus, on n'a pas veillé à encadrer les personnes

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malades et outiller les familles. Bref, tout le monde est perdant. Ce que j’ai trouvé toutefois, même avec toutes ces lois largement défectueuses, c’est que les corps policiers sont bien outillés, expérimentés et habiles à traiter avec des personnes en psychose. J’admire leur savoir-faire et leurs talents qu'ils appliquent dans des circonstances potentiellement compliquées et dangereuses, lorsqu'ils ont à intervenir avec des individus qui ont perdu la raison. Ils sont sans doute eux aussi frustrés par ce système qui ne leur permet pas de bien encadrer ou de placer dans des services appropriés et contre leur gré ces personnes visiblement en état d'instabilité mentale grave. La recherche sur les affections mentales a depuis trop longtemps été reléguée presque aux oubliettes malgré que ces troubles soient à peu près partout, et touchent un segment important de la société. Je ne possède pas les connaissances médicales ou scientifiques sur ces troubles psychiques, mais d'après ce que j'ai appris au cours des années, ce sont des déséquilibres chimiques dans le cerveau, qui ont une base physiologique et qui entraînent dans leur sillage des conséquences psychiques. Est-ce que certains événements de la vie ou des facteurs externes comme l'environnement, des toxines, des bactéries ou l'alimentation ou encore des traumatismes pourraient causer des déséquilibres chimiques dans le cerveau qui, à leur

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tour, déclencheraient la maladie? Il y a des recherches qui s’effectuent pour ces troubles, mais les projets de recherche sont nettement sous- financés par rapport à d’autres maladies. On sait que la génétique y compte pour beaucoup. Dans la généalogie de Michel, il y en a quelques-uns qui ont eu des affections diverses telles la maniaco- dépression et la dépression clinique. Quel rôle les gènes jouent-ils dans la transmission de ces affections? Y a-t-il des personnes porteuses qui ne développeront jamais la maladie et si oui, pourquoi? Quels sont les éléments déclencheurs? Il y a tant de choses à découvrir, à mieux comprendre, tant de recherches scientifiques et médicales à entamer ou approfondir. Et pourtant, ce sont des maladies taboues, que les familles continuent de cacher, que la société trouve honteuses. La société cherche à trouver des causes uniquement psychologiques. Elles demeurent donc des maladies de peur et de honte, et par conséquent, on y investit peu de ressources financières. Beaucoup plus facile de donner à des causes comme le cancer ou les maladies du cœur. On comprend mieux ces affections, et celles-ci ne causent pas de crises épeurantes comme la psychose. Sans minimiser le fléau de ces deux maladies – j’en suis

une donatrice on laisse pour compte tant de personnes affectées par la maladie mentale, sans parler des familles brisées qui en sont trop souvent

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le résultat. Nous pourrions tous, de l'individu à la famille, et jusqu'à la société en général, bénéficier de la recherche et de la guérison éventuelle des troubles de l'humeur et de la maladie mentale en général.

Le 8 mars 1998

Josée est au camp scout d’hiver depuis hier et elle revient cet après-midi alors je suis installée au resto Chez Ulysse et Pénéloppe avec André et Estée. Ils jouent au Nintendo pendant que j’écris et sirote mon café. C’était le camp scout à André aussi la semaine dernière, donc j’ai fait des desserts à la tonne pour les deux camps. La semaine de relâche se termine. Les enfants ont fait plein d’activités et on est allés au Mont Tourbillon sur les glissades sur chambre à air avec mon amie Janine et ses enfants. Tout le monde semble bien s’épanouir. J’ai su il y a environ deux semaines que Michel est finalement rentré à l’hôpital à Kelowna après avoir été examiné par un psychiatre avant sa deuxième parution devant un juge pour méfaits publics. Ils l’ont ensuite transféré à Vancouver tellement ils jugeaient son état sérieux. Michel m’a appelé il y a une semaine et il semblait de bonne humeur même s’il était enfermé dans une aile psychiatrique; il était sur un high. Ils vont essayer de lui administrer de nouveaux médicaments qui viennent d'être mis sur le marché car le lithium a

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peu ou pas d’effets sur lui. Qui sait? Rien n’est impossible. Et si ça marchait? Je ne peux pas l’oublier, je l’aime toujours. Malgré sa maladie et notre divorce, je sais qu’il est mon âme sœur, que nous partageons la même grandeur d’amour l’un pour l’autre, au-delà des dépendances affectives mutuelles que nous avons pu entretenir à certaines périodes au cours de notre mariage. De la perspective passionnelle, je n’ai jamais autant aimé quelqu’un de toute ma vie. Je ne me fais pas d’illusions. Dans sa maladie, je ne me rapprocherais pas, mais s’il venait à guérir, qui sait? Je connais aussi son amour pour moi, et il est grand. Ça, je le sais du plus profond de mon âme. Michel, puisses-tu un jour guérir.

À l’été 1998, je me rendis au Manitoba pour trois semaines de vacances dans ma famille. Tantôt je devins la tante gardienne pour mes neveux et nièces plus jeunes que mes enfants et tantôt je fis la grasse matinée ou de la lecture, pris un café avec une amie de jadis et fis de la voile sur le lac Winnipeg. Je laissai ensuite les enfants avec mes parents afin de me rendre à Calgary en Alberta où, pendant quatre jours, j’assisterais à une conférence organisée par mon employeur et dont le conférencier principal serait l’ancien président américain George Bush, père. J’en profiterais pour saluer une dernière fois les collègues à l’extérieur de mon bureau régional, car il y avait quelques mois, j’avais avisé mon supérieur que je quitterais bientôt pour démarrer mon entreprise en formation. Malgré le fait que cette grande société

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préparait pour moi des opportunités de carrière importantes, je voulais absolument lancer ma propre entreprise et réaliser un rêve de longue date. Michel était maintenant malade la plupart du temps et incapable de s’occuper des enfants. J’étais chef de famille monoparentale sans assises financières, et j'avais toujours le poids de mes dettes et toutes celles de Michel, que j’avais volontairement assumées après notre divorce. Et je n’avais aucune garantie pour obtenir du financement pour cette nouvelle entreprise. Néanmoins, la vie me disait qu'il était temps de passer à l’action. Je ne voulais pas atteindre l’âge de retraite et avoir des regrets. J’étais prête à prendre un risque calculé. Calculé, dans le sens que je faisais plutôt du travail contractuel depuis la dernière année chez mon employeur, afin de me permettre en parallèle de monter ma compagnie. Je donnais aussi à l’extérieur des cours de formation en gestion et en Ennéagramme depuis quelque temps. Afin de vérifier que mes cours étaient bien rodés, j’en offris plusieurs durant cette période, et cela me permit en même temps de me bâtir une clientèle. Je commençai aussi à écrire un livre sur la typologie des personnalités inspirée de l’Ennéagramme. Les pages, je les rédigeais une à une aussitôt les enfants couchés le soir. Compte tenu de tout cela, je volerais de mes propres ailes au moment propice, probablement le printemps prochain. Michel était encore sous la garde de l'hôpital psychiatrique à Vancouver. Cependant, il avait été transféré dans une résidence spécialisée et avait des droits de sortie prolongée. Puisqu’il n’avait pas vu les enfants depuis son départ du Québec pour l’Ouest six mois plus tôt, il vint par avion les voir au Manitoba pendant quelques jours avant que nous devions repartir pour l’Est. Il avait

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beaucoup maigri. Nous en profitâmes pour faire prendre une dernière photo de famille, car même si Michel et moi étions divorcés, les enfants avaient souhaité avoir une photo avec leurs deux parents. Durant son séjour à Winnipeg, il se rendit à bicyclette à Gimli, une petite municipalité située à une centaine de kilomètres de Winnipeg. Il arriva vers 21 h, sans avertissement, au bateau de Paul et Jocelyne. Ils étaient craintifs car Michel semblait anormalement hyperactif. Faute d’espace, ils lui offrirent de dormir dans leur familiale et lui prêtèrent une couverture et un oreiller afin qu’il puisse s’y installer plus ou moins confortablement pour la nuit. Pas de problème, il était content, mais les autres se sont couchés dans le bateau, inquiets. Le matin vers 6 h, un membre du club de voile le trouva endormi, étendu sur le gazon devant les toilettes. Il avait visiblement perturbé les habitués du club ce matin-là, mais tout de même, ma sœur et mon beau-frère l'emmenèrent faire une petite croisière sur leur bateau. Michel était bien content de se retrouver sur l'eau, mais agissait de façon étrange aux yeux des autres. Le soir venu, pas question de le laisser repartir seul en vélo. On attacha sa bicyclette à l'auto, et on le reconduisit en ville.

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Le 23 juillet 1998

Depuis longtemps, les prairies m’inspirent. La grandeur des espaces, la présence imposante du ciel et du soleil et la majesté du lac Winnipeg m’ont façonnée, ont sculpté en grande partie la personne que je suis aujourd’hui. Je partais souvent à la campagne dans le temps. J’ai même retracé les chemins qu’empruntait Gabrielle Roy dans son roman La Route d’Altamont. Je croyais être à la recherche de la liberté, mais je me rends compte maintenant combien c’est le vent des prairies, la pureté de l’air dont j’avais besoin pour grandir, pour faire un retour aux sources, pour retrouver mon essence profonde. Vent, cieux, air si pur, vous me comprenez, vous captez mes vibrations et me les retournez purifiées. Plus je regarde en arrière, plus je vois combien j’ai toujours recherché le vent dans ma vie : le vent m’a donné de l'énergie, m’a effrayée, a propulsé les voiles de mon voilier, m’a inspirée, m’a endormie, m’a rebranchée, m’a apaisée, m’a relaxée, m’a rappelé la grandeur et la puissance de la nature.

Le 30 août 1998

Je suis assise au paradis. Le ciel est bleu clair, le soleil est radieux, pas la moindre trace de nuages dans le ciel. Je suis bien installée sur un banc faisant

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face à la mer, avec mon café à saveur de noisettes. Les enfants jouent dans le parc à proximité et je regarde les canards s’amuser sur l’eau. Ils nagent, dansent, courent sur la berge, boivent, se taquinent. L’eau scintille : des petits cristaux apparaissent à la surface puis disparaissent aussitôt. Nous sommes à Camden Harbor dans le Maine et l’endroit est pittoresque. Le soleil plombe et réchauffe mon cœur, le vent léger éveille mon inspiration et j’entends les bruits familiers des voiliers : les mâts qui craquent, les pneus de défense qui frottent contre les quais dans le port de plaisance, les cordes qui sifflent dans le vent, le cognement des fils de métal contre les mâts d’aluminium. Des bateaux de pêche aux homards sont accostés devant moi dans la petite baie, des voiliers modernes côtoient sept grands vaisseaux d’autrefois qui rappellent le Marie-Clarisse. Un bel été.

Le 14 octobre 1998

J’avance dans l’écriture de mon livre sur l’Ennéagramme. Je travaille les soirs et les fins de semaine avec Annie et Andrée. En fait, l’automne me ramène dans mes souvenirs de matins paresseux avec mon amoureux. Dire que j’aimerais passer toutes mes journées confortablement installée dans mes divans douillets avec Michel, à parler de tout et

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de rien, comme on faisait autrefois dans nos meilleurs moments. Ma carrière et mes projets me gardent très occupée. Avant, je consacrais beaucoup de temps à épauler Michel. Maintenant, je ne pense pas constamment à lui. Mais cela me manque lorsqu’on parle longuement au téléphone. Il va beaucoup mieux. Il existe un programme complet en Colombie- Britannique pour les personnes atteintes de maladie mentale. Lorsque le patient sort de l’hôpital, il est suivi et se retrouve en résidence spécialisée pendant au moins trois mois afin de faciliter une réintégration plus harmonieuse dans la société. Je vois une grande différence chez Michel, qu’il est bien encadré dans cette approche. Peut-être que je me fais des illusions, mais je crois aux miracles. Y aurait-il une chance qu'il s’en produise un? Ce serait une belle fin d'histoire pour mon deuxième livre, D’Amour et de folie, que j’écris depuis maintenant huit ans, et dont l'histoire n'est toujours pas terminée. En tout cas, il vient à Noël, du 8 décembre au 8 janvier, une histoire à suivre…

Le 10 décembre 1998

Michel est arrivé avant-hier soir. Je ne l’ai pas vu si bien depuis des années. Ils ont changé sa médication et cela semble avoir un bon effet sur lui. Wow! C’est si bon de le voir comme ça.

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La fin décembre arriva et passa. Ces semaines avec Michel et nos enfants furent tellement bonnes et belles. Il fit de bons progrès chaque semaine avec ses visites chez le naturopathe à Québec. Je retrouvai peu à peu le vrai Michel que j’avais connu autrefois. Nos amis étaient épatés du changement très visible dans son apparence et son comportement. Il avait retrouvé son bonheur. Michel aurait aimé rester après son mois passé chez nous. Mais nous étions divorcés depuis déjà deux ans et je ne voulais plus avoir de faux espoirs.

Le 1 er mars 1999

Je suis allée chercher Michel à la gare d’autobus; il arrivait de la Colombie-Britannique. Il s’intéresse à tous mes projets et s’informe au sujet de mon livre D’Amour et de folie qu’il sait que j’écris depuis quelques années. Il voudrait que je l’interviewe et que j’écrive un livre à propos de lui, sur ce qu’il a vécu dans la maniaco-dépression parallèlement à mon histoire. Imaginez, moi qui écris sur mon vécu par rapport aux conséquences de sa maladie sur notre vie familiale et mes propres luttes à travers tout ça, et qui transcris en même temps sur ce que lui, il a dû affronter dans la détresse de sa maladie. Le rêve de tout psychologue. Il a commencé à lire ce que j’ai rédigé jusqu'à maintenant; il n’avait rien lu avant ça. J’espère que ce ne sera pas trop dur pour lui. De toute façon, je lui ai toujours dit que je ne publierais pas le livre

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sans son accord. Il restera sans être publié s’il ne le veut pas. Mais nous voulions ouvrir les esprits et provoquer les discussions sur la maladie mentale.

le 14 juin 1999

Incroyable! Plus de deux mois se sont écoulés depuis la dernière entrée dans mon journal de réflexions. C’est que je n’ai pas arrêté. J’ai dû rencontrer des délais serrés pour la publication de mon premier livre qui est enfin chez l’imprimeur. Le lancement officiel aura lieu au Musée du Québec. Je suis tellement occupée à faire des contrats, donner des cours et publier mon livre que j'ai à peine le temps de respirer. Je me suis enfin lancée à temps plein dans mon entreprise le mois passé et c’est le grand début. Michel est au Québec depuis le mois de mars. Il s’est trouvé un bel appartement à proximité de notre demeure. La vie est paisible. Je suis si fière qu’il puisse être présent au lancement de mon premier livre. C’est émouvant.

Le 13 juillet 1999

Depuis une semaine et demie je vis sur mon bateau. Je profite de la tranquillité pour me ressourcer, vivre dans la nature et réfléchir. Le soleil est rayonnant ce

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matin. Je suis assise dans le cockpit du voilier et j’essaie d’écrire avec cette lumière, presque aveuglante, tout autour de moi. Chaque jour, un nouveau panorama s’offre à nous. Le ciel du Manitoba est constamment changeant, les nuages dessinent des formes gigantesques et disparaissent parfois pour découvrir un ciel bleu clair qui se laisse voir jusqu’à l’horizon. Une tribu de pélicans vient d'atterrir au bout du quai. Ils sont si beaux en vol et au repos. Vivre dans la nature avec le vent, le soleil, l’eau, les insectes, les oiseaux, la pluie, les orages – finalement vivre avec soi-même et face à ses peurs, ça ramène à l’essentiel. Bon, je fais une sieste sous ce soleil éclatant.

Le 23 septembre 1999

Cher petit cahier : à présent, Michel fait des progrès. Il est stable et sain d’esprit depuis un long moment maintenant. L’année 1999, c’est la seule année où il n’a pas été admis à l’hôpital. Les nouveaux médicaments, la naturopathie et l’encadrement suite à sa sortie de l’hôpital l’an dernier semblent avoir été une combinaison efficace. Le temps est venu de publier D’Amour et de folie car la fin de l’histoire me semble être enfin écrite.

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Il ne me reste qu’à la coucher sur papier, préparer le livre et le faire publier. Mais Michel doit être consentant. Ce n’est pas facile de voir sa vie étalée au grand jour. Il a tellement souffert après avoir traversé tout cet enfer.

Le 1 er janvier 2000

En ce premier jour du nouveau millénaire, nous sommes au Manitoba pour célébrer l’arrivée de l’an 2000 avec toute la famille, parents et grands-parents, frères et sœurs, oncles et tantes, cousins et cousines, neveux et nièces. On m'avait désigné maître de cérémonie pour la soirée de la veille du jour de l’An. Les enfants sont bien contents car ils sont entourés de cent vingt de leurs siens, et on a réservé tout un hôtel juste pour la famille pour deux jours. Les enfants s’amusent sans cesse dans la piscine intérieure avec leurs glissades d’eau. Bon nouveau millénaire. Bonne année 2000, ma petite famille!

Aussitôt de retour au Québec, dans ma maison avec les enfants, Michel dans son appartement, tout à coup plus rien n’allait. Une descente rapide, une douche glacée après une année et demie stable et paisible. Bien que Michel ne soit pas en pleine psychose, son humeur devint de nouveau instable. Il s’enfonça avec zèle dans le fondamentalisme chrétien. Cette situation fit en sorte de le propulser encore plus rapidement dans un état de précarité mentale pendant la période de l’année qui, par le passé, n'avait jamais été

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favorable à son équilibre chimique. J’étais mal à l’aise d’apprendre qu’il avait adhéré à cette église. Toutefois, je respectais son choix. Il disait trouver là un certain appui, une communauté qui l’acceptait à bras ouverts et qui lui apportait du réconfort. Sans dire que les membres de l’église étaient mal intentionnés – bien au contraire – leurs pratiques nuisirent néanmoins à la santé mentale de Michel. À titre d'exemple, il m’informa qu’on l'avait découragé de continuer à voir le naturopathe qui l'avait tant aidé au cours de l’année précédente. Sa thérapie énergétique était contraire à leur religion, car il s’agissait selon eux une pratique « ésotérique malveillante ». De plus, Michel croyait que Jésus-Christ l’avait guéri lorsque l’assemblée avait prié et posé les mains sur lui en rituel de guérison dans l’église. Par conséquent, il décida – j’ignorais à l’époque ce fait – de réduire la dose de ses médicaments antipsychotiques et son lithium. Il crut dès lors que la guérison de sa maladie serait assurée par Jésus, donc, dorénavant, il aurait de moins en moins besoin de ses médicaments. Je ne sais pas si Michel avait pris cette décision seul ou s’il avait été influencé par d’autres. Ce qui est clair c’est que ce groupe ne se rendait pas compte de la sévérité de la maladie de Michel et des impacts potentiellement néfastes de tels rituels sur des personnes aux prises avec la maladie mentale. La conjonction de deux conditions – celle de la réduction du dosage de médicaments et celle de la venue de la période de l’année où sa maladie se manifestait de façon plus prononcée – fit en sorte que la situation se dégrada rapidement. Et moi, j’en avais assez. C’était la goutte qui fit déborder le vase; je vis que rien ne changerait, et au contraire que Michel, qui avait bénéficié, au cours des quelque dix-huit derniers mois, de bons soins psychiatriques, de meilleurs médicaments et de médecine complémentaire naturelle,

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était en train de tout flanquer à la poubelle. Tous mes plaidoyers pour qu’il entende raison ne firent rien. Je traversais aussi une période financière difficile après les débuts réussis de ma compagnie. J’avais certes une clientèle institutionnelle régulière et des références abondantes pour mes sessions de formation. J’étais passionnée en tant que formatrice et les retombées positives s’accumulaient au sein des sociétés qui retenaient mes services de perfectionnement professionnel pour leurs gestionnaires ou pour l’ensemble de leur personnel. Il y avait toutefois des périodes de l’année qui me causaient des soucis. Les cours de formation cessaient pendant environ trois mois à l’été et un mois durant les Fêtes, puisque les entreprises ne tenaient pas, pour la plupart, de sessions de formation durant ces temps de l’année. Je vivais déjà avec une marge de manœuvre très mince entre les revenus et les dépenses dans les périodes plus fastes et donc ce fut encore plus problématique lorsque je ne donnais pas de sessions de formation; je ne tirais aucun revenu d’entreprise mais j'encourais toujours les dépenses opérationnelles, et je devais toujours subvenir aux besoins de ma famille. N’ayant aucune réserve financière personnelle, je dus donc emprunter de mes amis durant ces périodes. Il n’était pas question pour moi de faire marche arrière. J’étais sûre que je voulais poursuivre ce travail, mais je réalisais que je devais mieux planifier et diversifier mes services aux entreprises afin de générer des activités durant les périodes creuses. Je m’attelai à la tâche et je fis appel aux services conseils de la Banque de développement du Canada (BDC) à Québec. Des conseillers hautement compétents m’assistèrent pour la mise en place d’une nouvelle structure pour ma compagnie en y intégrant des

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actionnaires partenaires. Cette restructuration aurait pour effet d’élargir l’équipe, de permettre une planification stratégique efficace et diversifiée en trois champs d’activités connexes et enfin d’assurer le succès de l’entreprise et une meilleure stabilité. Depuis au moins deux ans, les enfants tentaient de me persuader de retourner habiter au Manitoba près de ma famille. Au début, j’avais dit un non catégorique. Nous avions refait notre vie au Québec, mes bons amis étaient tous là, comme le boulot, d’ailleurs. Mais maintenant que j’avais des actionnaires partenaires et une nouvelle structure solide, j'étais en mesure de faire affaires n’importe où. Mes partenaires pouvaient s’occuper des affaires sur place au Québec. Je commençai à considérer la requête de mes enfants. Estée avait déjà treize ans, André en avait douze et Josée, dix. Par ailleurs, je m’inquiétais du fait qu’André n’avait pas réellement de modèle masculin auquel s’identifier. Il était entièrement entouré de femmes – sa mère, ses sœurs et mes amies. Il voyait son père de temps à autre, mais n’avait pu bénéficier de sa présence bienveillante qu’en de rares périodes durant une bonne partie de sa vie. Le fait qu’il soit près de ses grands-parents et de ses oncles lui permettrait de profiter d’une présence masculine. Je sentais aussi que j’avais besoin d'appui familial pour mes enfants au stade de l’adolescence. Étant donné l’état à nouveau déclinant de Michel et ses illusions d’être guéri, il retomberait bientôt. Ce n’était qu’une question de temps. Après quelques mois de réflexion, je décidai de préparer notre départ. J’encourageai Michel à venir habiter près des enfants au Manitoba. Il avait habité dans l’Ouest l’année précédente et recevait toujours ses prestations d’invalidité. Il n’y avait rien qui le

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retenait au Québec. Bien qu’il appréhende ce déménagement, je lui dis que les enfants insistaient d’être près de la famille étendue et qu’ils en ressentaient un grand besoin à ce moment de leur vie. Néanmoins, il déclina, du moins pour l’instant. Je mis la maison à vendre et, à l’été 2000, nous emménagions dans l’Ouest. J’avertis bien ma mère que j’avais l’intention de vivre temporairement au Manitoba, pour les enfants. Plus tard, lorsqu’ils auraient atteint l’âge adulte, je repartirais de nouveau pour vivre dans l’Est, car je chérissais tant mon deuxième chez nous, le Québec. Compte tenu de toutes les activités reliées à ma compagnie au Québec, j'avais l'intention d’y retourner aux six semaines, surtout au début, pour remplir mes engagements contractuels. Au Manitoba, je signai un contrat de neuf mois, un mandat très intéressant, qui m’assurerait un revenu stable et qui serait un bon départ pour mon entreprise dans l’Ouest.

Le 27 août 2000

Je sais que le retour au Manitoba est positif pour les enfants sur plusieurs plans, en particulier pour André qui a besoin d’être près de la famille pour augmenter sa confiance en lui. Chers enfants, Estée, André et Josée, que je vous aime. Je vous regarde aujourd’hui, et je suis tellement fière de vous, ce que vous êtes devenus, chacun à votre façon, unique et spécial.

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Le 20 septembre 2000

J’ai eu des papillons dans l’estomac hier lorsque j’ai rencontré un monsieur sur le quai au lac Winnipeg. Il visitait Jocelyne et Paul sur leur bateau, car Jocelyne lui enseigne le français. Il est scientifique de renommée internationale. Je l’ai trouvé à mon goût, mais je n’ai pas envie d’entreprendre une autre relation. Je suis bien, seule, depuis plus de trois ans maintenant. J’ai juré que je ne me remarierais pas, que si jamais j’avais une relation, ce serait pour des sorties quelques fois par mois, sans plus. J’ai donc fait mine de rien, échangé des politesses. Mais il a réveillé quelque chose en moi que je n’ai pas ressenti depuis très, très longtemps.

Le 16 décembre 2000

Enfin, l’année 2000 tire à sa fin. Ça a été une rude année, mais combien formatrice, comme le sont toutes les périodes difficiles. Je sens que j’ai atteint un seuil critique, pour me retrouver dans l’équilibre et la stabilité, sans toutefois perdre de vue mes rêves et objectifs. C’est peut-être seulement maintenant, à trente-huit ans, avec une vie moins houleuse et un bagage rempli d'expériences que j'atteindrai et réaliserai ces rêves et objectifs dans l’harmonie et la constance.

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Mon entreprise est sur les rails, avec des bons partenaires en formation, des associés et des actionnaires engagés et compétents. Nous avons diversifié nos activités en ressources humaines et en communication pour assurer des contrats à longueur d'année. J’ai des amis d’autrefois ici au Manitoba, je ne ressens pas le besoin de chercher de nouvelles amitiés, surtout du fait que j’ai tellement d’amis merveilleux au Québec et mon amie Ingrid à Toronto. Ma famille est si grande par ici, et les membres tellement proches, que ce sont eux mes amis. De toute façon, Jocelyne est mon amie la plus intime, et je la retrouve enfin plus près de moi en revenant au Manitoba.

Le 26 décembre 2000

Michel est parti avec les enfants pour la journée. Il est au Manitoba depuis un certain temps et il est assez stable pour pouvoir les prendre seul. J’en ai donc profité pour aller faire une randonnée à Kenora au lac des Bois. Ça fait du bien de « disparaître » dans la nature sauvage. La veille de Noël et le jour de Noël ont été exquis, passés en bonne compagnie, avec les cadeaux et les mets traditionnels : tourtière, ci-pâte, ragoût de pattes de cochon, salades, vins, fromages et desserts. Les enfants sont allés dans la famille de Michel pour

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célébrer et le temps des Fêtes l'agrément.

Le 25 février 2001

se déroule dans

Un autre beau contrat en ressources humaines que je viens de signer pour le secteur de la santé et peut- être un autre à l’horizon avec l’hôpital pour le développement de la formation. Les affaires roulent déjà bien. Ça bouillonne dans le sens positif, mais je garde les pieds bien sur terre, n’oubliant pas que la période de consolidation des nouvelles activités de mon entreprise n’est pas encore terminée. J’aime aussi beaucoup animer ma nouvelle émission hebdomadaire à la radio communautaire. Le mois de février est pour moi, en fait, enchanteur. Je fréquente David, le scientifique que j’avais rencontré sur le voilier de Jocelyne et Paul l’automne dernier, depuis qu’il m’a invité à un banquet à l’université. Hier soir, cela adonnait qu’on prenne tous les deux l’avion vers l’est du pays, lui en direction d’Ottawa et moi en direction de Québec, nos vols étant à une trentaine de minutes d’intervalle. On s’est donc rencontrés à l’aéroport et il m’a invitée à prendre un verre avec lui au Salon Feuille d’érable… un tout nouveau monde qui me donne des papillons. Ma nouvelle vie amoureuse défile à une allure ahurissante depuis les dernières semaines, malgré moi.

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À la maison, les enfants sont plus heureux et plus actifs. À la fin mars, c'est la semaine de relâche et je pars avec les enfants pour le Québec. Je dois y aller pour un contrat de travail, tandis qu'ils pourront passer du temps avec leur père et leurs amis.

Le 1 er avril 2001

David parle déjà de nous bâtir la maison de nos rêves. On parle de se marier un jour; je suis tombée si vite en amour. Il est si gentil à mon égard, élégant, un gentleman, généreux, patient, attentionné, tendre. Il voyage partout dans le monde pour donner et présider des conférences scientifiques. Nous partageons la même passion de découvrir le monde, quoique je n’aie pas, contrairement à lui, parcouru le globe. Nous avons des conversations fascinantes. Il parle quatre langues et est natif du Moyen-Orient. Il est venu au Canada pour poursuivre ses études doctorales il y a trente-cinq ans, et il a adopté ce pays comme le sien.

Michel vint passer l’été au Manitoba pour être avec les enfants et je l’enjoignis encore de déménager au Manitoba pour être près des enfants en permanence. De son propre aveu, il n’y avait rien qui le retenait au Québec, et j'étais prête à défrayer les coûts du déménagement. Nous étions divorcés depuis maintenant cinq ans, et nous étions toujours de bons amis et en bons termes. J'avais pensé qu’il pourrait rétablir des liens plus étroits avec les enfants à

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ce stade de leur adolescence. Michel y songeait sérieusement et m’indiqua qu’il envisagerait déménager au cours des prochains

mois. Entre-temps, il fit aussi brièvement la connaissance de David,

et le tout se passa bien. Lors d’une sortie au patinodrome avec les enfants durant ce

séjour, Michel bascula et se fractura une cheville. On lui posa un plâtre, ce qui limita ses mouvements pendant plusieurs mois. Il ne put même pas conduire lui-même son auto jusqu’à Québec lorsqu'il

y retourna au bout de deux mois. Cet incident fâcheux retarda le déménagement de Michel au Manitoba.

Le 9 juillet 2001

Je suis dans le quartier historique de Boston, sur une terrasse dans le port Boston Harbor. Je suis en vacances; David et moi sommes aussi allés faire un saut à Rhode Island et à Cape Cod. David est en congrès ici à Boston et m’a demandé de l’accompagner. Il est intéressant, le monde scientifique, complètement mystérieux pour moi. J’ai l’occasion de rencontrer des scientifiques de la NASA, ceux qui travaillent sur le Mars Pathfinder, d’autres qui viennent du Japon, enfin d'un peu partout dans le monde. Moi qui appréhendais leur parler, je ne savais pas ce que je pourrais bien leur dire! Bien au contraire, ils sont tous intéressés à ce que je leur parle de l’Ennéagramme et des personnalités humaines et ont hâte que le livre soit disponible en anglais!

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Drôle, la vie – on aurait tendance à penser que les scientifiques de renommée internationale sont inaccessibles ou trop savants pour qu’on puisse converser de façon terre-à-terre avec eux. Malgré que leur langage soit très pointu dans leur domaine de spécialisation, je suis émerveillée de voir à quel point la plupart d’entre eux sont des personnes approchables et humbles, incluant, bien sûr, mon David. Je pense justement à David qui est en conférence pendant que moi, je me balade en ville, et je prends le temps d’écrire sur le quai. Je l’aime tellement, je n’avais pas imaginé devenir amoureuse de lui à ce point, surtout dans un amour aussi bon, aussi constant, aussi sain. Notre relation évolue si bien que nous avons décidé de nous marier, mais ce sera pour plus tard.

Le 12 septembre 2001 Il y a eu une grande tragédie hier. Les deux tours du World Trade Center et une partie de l’édifice du Pentagone ont été détruites. Quelle horreur! Qu’arrivera-t-il de ce monde? Tant de personnes disparues… C’est difficile d’imaginer un monde avec des terroristes remplis d'une si grande haine et d'autant de colère. Notre monde a tant besoin de s'harmoniser.

L’année finit gracieusement dans notre vie familiale malgré les tristes événements extérieurs. Comme la plupart des gens en

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Amérique du Nord, nous étions plus enclins à rester près des nôtres après la tragédie du 11 septembre et je profitai de ma vie avec les enfants et David. Michel revint aussi en décembre. Il était si engagé dans des projets de Noël au sein de son église qu’il préféra passer du temps avec les enfants juste avant la période des Fêtes. Il viendrait donc passer une semaine avec eux avant Noël pour ensuite retourner à Québec pour préparer des grands repas des Fêtes pour les moins bien nantis et les sans-abri. À son arrivée à Winnipeg, j'estimai que son état de santé était assez bon pour qu’il puisse passer la semaine entière seul avec les enfants. Je lui prêtai mon auto et mon bureau qui servait aussi d'appartement afin qu'ils soient tous ensemble. De toute façon, Estée avait maintenant quinze ans, André en avait treize et Josée, douze. Estée, de nature responsable et déjà très indépendante, connaissait les symptômes d’une psychose et savait reconnaître les signes précurseurs chez son père, ayant été souvent témoin des débuts d’une manie. Sachant aussi que la phase préliminaire d’une manie aiguë prenait quelques jours à s’installer chez Michel, il y aurait suffisamment de temps pour qu’elle m’avise si quelque chose commençait à se développer. Au terme de la semaine, les enfants affirmèrent qu’ils n’avaient jamais passé d’aussi bons moments en compagnie de leur père. Ils avaient rempli leur semaine d’activités, et Michel les avait bien gâtés. Michel me laissa une note de remerciement pour le prêt de l’auto et du logis, et je trouvai sur le comptoir une théière et une variété de tisanes à l’intention de David et moi. Il repartit pour le Québec préparer ses repas des Fêtes.

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La tragédie de la maladie

Le 13 janvier 2002

J ’ai reçu un coup de téléphone hier soir, celui que j’avais redouté pendant des années, mais que je

n'attendais plus. Michel a été retrouvé mort dans son appartement. On dit qu’il se serait suicidé en se poignardant. Dès que j’ai raccroché, je me suis mise à pleurer. J’étais complètement atterrée. David était à mes ĉotés dans le salon. Je n’arrivais pas à lui dire ce qui se passait, les sanglots m’en empêchaient. J’ai enfin réussi à reprendre mon souffle pour lui dire ce qui s’était produit, et je devais maintenant apprendre la terrible nouvelle aux enfants.

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Après m'être reprise, je suis descendue au sous-sol trouver André qui était à l'ordinateur. Estée et Josée gardaient les enfants de Julie et Alain chez mes parents. Aussitôt que j’ai eu annoncé à André que son père était mort, il a dit : « Tu fais des farces. » J'ai répliqué que non, c’était vrai, que des policiers l’avaient retrouvé mort dans son appartement à Québec. Il est tombé dans mes bras et a sangloté pendant un long moment. André et moi étions tous les deux sous l'effet du choc. C'est donc David qui nous a reconduit chez mes parents retrouver Estée et Josée. Quand nous sommes arrivés, David a pris le bébé et André a occupé les deux autres enfants pendant que j'ai réuni Josée et Estée pour leur annoncer la triste nouvelle. À leur tour, elles ont éclaté en sanglots, et nous avons tous pleuré ensemble. Dire que pendant tant d’années, j’avais craint que Michel mette ses multiples menaces de suicide à exécution. Mais dernièrement, on s’y en attendait moins, puisqu'il venait de passer une si belle semaine avec les enfants au début de décembre. Il avait aussi téléphoné aux enfants durant la période des Fêtes et après Noël. La dernière fois que quelqu’un de la famille lui avait parlé, c’était le 7 janvier au soir. Il s'était entretenu avec André qui fêtait ses quatorze ans cette journée-là, et j’avais,

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moi aussi, pris un moment pour partager quelques mots avec Michel. Les policiers croient qu’il est mort le 9 ou le 10 janvier. Ils l’ont trouvé hier, dans son appartement, lorsqu’un ami, ayant été témoin de son comportement bizarre et n’ayant pas eu de ses nouvelles depuis quelques jours, avait alerté la police après avoir frappé à sa porte en vain. Au téléphone la dernière fois, en raccrochant, j’avais dit à Estée, qui était assise à côté de moi : « Ton père est sur un high », en voulant dire qu'il était agité. « Je crois qu’il n’est pas bien. » Pourtant, il avait été dans un état de surexcitation maintes fois par le passé, sans pour autant entrer en pleine psychose. Et ce 7 janvier, il semblait hyperactif, sans avoir perdu de vue la réalité, puisqu'il avait pris la peine d’appeler André pour son anniversaire. Et voilà que mes enfants sont dans le deuil, et moi de même. Nous nous sommes tous rassemblés dans ma famille étendue pour nous réconforter les uns les autres dans les heures qui ont suivi. Mes parents sont en vacances dans le sud des États-Unis mais ils reviennent en toute urgence pour être avec nous et pour les funérailles. J'en ai tellement besoin à mes côtés, ainsi que Jocelyne qui vit maintenant à Vancouver, et Annie de la Beauce, qui viendront aussi nous rejoindre.

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Le 6 février 2002

Je suis dans l’avion avec Estée en direction de Winnipeg. Après avoir passé deux semaines très difficiles à Winnipeg dans le cadre des funérailles, de tous ces souvenirs de ma vie avec Michel et la perte de leur père pour mes enfants, nous avons pu, Estée et moi, faire un deuil et un au revoir à Michel à Québec. Même si cela fait à peine dix-huit mois que nous sommes de retour au Manitoba, j’ai été étonnée de tout l’appui et l’amour de ma famille étendue et de la communauté. La plupart de mes cousins ont assisté aux funérailles. Un ancien professeur de Michel, prêtre, a dit la messe tandis que deux autres prêtres amis de la famille se sont offerts pour la célébrer avec lui. Il y avait là des amis d’enfance, des connaissances et des collègues que je n’avais pas vus depuis des années. Nous avons reçu des cartes et des mots de sympathie des anciens collègues de travail de Michel, des personnes avec qui je travaille présentement, et bien sûr de mes bons amis du Québec et d’ailleurs. Les deux écoles de mes enfants ont offert immédiatement de leur venir en aide et les conseillers se sont mobilisés pour les appuyer et les écouter. Bref, j’ai été surprise qu’il y ait aujourd’hui autant de compassion et de compréhension dans le cadre d’un décès par suicide.

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Tout cela m'est d'un grand soutien, car je sens tant le besoin d’être portée, et j'ai à mon tour à supporter ce poids pour les enfants. David fait preuve d’une patience et d’une douceur réconfortantes. Cela a dû être difficile pour lui de me voir en si grande peine évidente pour mon premier mari. Je vois son grand amour pour moi par sa douceur et son appui tranquilles, et j’en suis entièrement reconnaissante dans cette période où je marche et fonctionne comme un zombie. J’ai été profondément attristée par la mort de Michel, bien plus que je ne l’aurais pensé, puisque nous ne formions plus un couple. Mais il a été mon époux, mon ami, mon amour, le père de mes enfants, et nous avons traversé tant de choses ensemble, toutes ces joies, et toutes ces peines. Et soudain, il est disparu, et avec lui, ses souffrances sur terre. Michel a été et restera toujours une partie importante de moi, et malgré les ravages sur notre vie causés par sa maladie, je l’ai beaucoup aimé. Maintenant, l’appartement de Michel doit être vidé. On nous a informé que l’on doit donner un avis de trois mois, donc Estée et moi sommes allées faire un premier tri dans ses affaires afin d’en rapporter pour les enfants, et, en même temps, faire notre deuil sur place. Estée a passé à travers les effets personnels de Michel, et les a rangés dans des boîtes que les enfants conserveront.

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J’ai des cours à donner dans quelques semaines à Québec, donc je reviendrai finir de nettoyer l'appartement avec André à ce moment-là. Josée ne veut pas venir. Elle préfère faire son deuil autrement et ne veut pas voir l’appartement, là où son père a trouvé la mort. Après avoir parlé à plusieurs voisins et à des amis de Michel, j’ai pu retracer en grande partie les circonstances qui ont marqué ses derniers jours. Michel était de toute évidence en pleine psychose lorsqu’il a commis son geste désespéré. Mais il y avait aussi chez lui une conscience qui lui permettait d’entrevoir encore une autre descente aux enfers qui le ramènerait à l’hôpital, qu’il subirait encore une fois le syndrome de la porte tournante, qu’il serait engouffré dans une spirale sans fin. Finalement, je crois qu’il ne ressentait plus la force de supporter la tragédie de sa maladie. Hélas, c’est l'épisode qui termine cette partie de notre vie d'antan. Bien que ce ne soit pas fini pour nos enfants qui ne reverront plus jamais leur père, ils peuvent au moins clore eux-mêmes ce chapitre et faire leur deuil à Québec.

Le 22 février 2002

Il y a deux jours, cela aurait été la fête de Michel. Aujourd’hui, André est entré à l'hôpital. Je suis à la cafétéria de l’Hôpital pour enfants de Winnipeg et

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André est dans la salle d’opération pour une chirurgie mineure. Je dois attendre au moins deux heures avant qu’il ne sorte. La vie a été pénible dernièrement. Je suis en déprime. C'est que la mort de Michel m’a vraiment secouée, et j’ai du mal à me sortir de cette stupeur… J’ai tant envie de me reposer, de dormir à travers tout ceci. Les enfants réagissent chacun à leur façon à la mort de leur papa. Je les emmène partout avec moi, je les surprotège, je les garde près de moi, je suis sur les nerfs. Je suis maintenant leur seul parent. Même si Michel était malade et pas en mesure de s’occuper des enfants, ceux-ci avaient encore leur père. Lorsqu’il était dans un état assez stable, il était quand même présent et aimait ses enfants. Hélas, ils n’ont plus leur père. Quand je vais dans sa chambre lui dire bonne nuit, André me répète que son père « est toujours dans

ma tête », qu'il ne réussit pas à se débarrasser de son image. Estée, qui parle peu habituellement, a pleuré et a parlé presque sans arrêt pendant la semaine qui

a suivi le décès de Michel. Elle a regardé des photos,

a parlé de ses souvenirs, s’est attardé sur les cadeaux

que Michel lui avait faits. Elle a réussi à évacuer le trop plein d’émotions au fur et à mesure. Pour ce qui est de Josée, je suis plus inquiète. À part les premières journées où elle a manifesté davantage sa tristesse, elle semble tout refouler et montre plutôt un air de grande joie. Je crains que cela

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explose mais elle ne veut pas en parler. Je sais qu’elle se sent coupable. Elle qui tentait toujours de mettre du soleil dans la vie de son père, surtout quand il allait moins bien, c’est elle qui lui remontait le moral. Alors, avec son décès, elle a peut-être l'impression d’avoir échoué? Je prends cela un jour à la fois. C’est une période lourde, très lourde, et noire. Ce n’est pas facile pour notre famille et je passe mes journées plutôt de façon robotique. J’évite les tâches qui demandent réflexion et me tourne plutôt du côté des activités des plus routinières ou mécaniques. Je suis dans la brume, et il m'est impossible de penser normalement. Mon travail laisse à désirer depuis quelques semaines, j'ai oublié des tâches importantes à certains moments, et je décide donc de rester tranquillement chez moi avec les enfants, à l’écart, afin de soigner nos blessures dans l'intimité familiale.

Le 23 mars 2002

Le train Via Rail sillonne la vallée entre les majestueuses montagnes Rocheuses. Je suis assise dans le car avec Estée, André et Josée, à deux portes de Jasper. C’est la semaine de relâche pour les enfants et on est en voyage pour douze jours. Cela fait deux mois et demi que Michel est décédé; il était temps de remettre un peu de gaieté dans nos vies.

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Nos vacances chez Jocelyne et Paul à Vancouver, en présence de leurs quatre enfants à peu près du même âge que les miens, feront sûrement des merveilles pour notre moral. Nous avons d’abord pris l’avion de Winnipeg à Edmonton où nous avons passé une journée au Edmonton Mall, avant de prendre le train – première fois pour les enfants – en route pour Vancouver. David nous rejoindra plus tard à Vancouver. Nous partirons ensuite tous les deux pour l’Australie où il doit prononcer une conférence. Les enfants célébreront Pâques avec Jocelyne et sa famille. Pour l’instant, Estée et moi avons somptueusement dîné dans le wagon-car où on nous a servi des mets raffinés. Josée et André ont préféré rester dans leur siège pour déguster des plats qui leur paraissaient moins exotiques, disons!

Ce voyage fut pour nous un véritable baume sur nos blessures. Le fait de partir, rire ensemble une fois de plus, voir de nouveaux paysages, découvrir les montagnes Rocheuses, faire une escapade en train que les enfants adorèrent, et passer du temps avec leurs cousins à Vancouver – c’était exactement ce dont nous avions besoin pour refaire nos forces physiques et morales. Le voyage avec David par la suite fut également merveilleux. Nous visitâmes Sydney, Brisbane, Cairns et de magnifiques forêts pluviales et nous fîmes du schnorkel dans les récifs de la Grande Barrière, une des sept merveilles naturelles du monde. Effectivement, je n’avais jamais rien vu de pareil. Ces

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scènes de poissons multicolores dans les paysages sous l’eau qu'on aurait dit sortaient directement d’un film de fantaisie, bref, c'était à en couper le souffle. Je n’oublierai jamais ces tableaux vivants qui défilaient devant mes yeux. J’étais à l’autre bout du monde, en Australie. Je n’aurais même vraiment jamais osé rêver voir cela un jour. Quel privilège! Je laissai dorénavant aller les enfants un peu plus, car ils avaient besoin, eux aussi, de respirer. Cette courte séparation fit en sorte que les retrouvailles furent d’autant plus précieuses. À notre retour, nous vaquâmes à nos occupations, et même si nous parlions de souvenirs de Michel entre nous, la vie reprit son cours le plus normalement possible. André et moi fîmes le voyage à Québec et il put, lui aussi, faire ses derniers adieux à son père. Sur ce, nous fermions la porte de son appartement pour la dernière fois. Puis, c’était le camp scolaire de Josée, et j’y participai comme aide- parent. Nous commencions aussi à préparer un grand voyage de famille en Europe, prévu pour l'été suivant, que je n’aurais pu me permettre financièrement d’offrir à mes enfants à ce point-ci de ma vie. Mais c’est que Michel avait laissé le fruit d’une petite police d’assurance vie à l’intention des enfants, et parce qu’il n’avait pas la stabilité de se souvenir de toujours payer les primes, c’est moi qui en avais assuré les paiements durant toutes ces années. Après son décès, on avait investi la plus grande partie dans des comptes pour les études post-secondaires des trois enfants; le reste servit à défrayer une partie de leur voyage en Europe. David en assuma aussi une partie.

Le 22 novembre 2002

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Je suis au Québec avec Josée depuis trois jours. C'était enfin son tour de m’accompagner; elle me l’avait demandé récemment et l'occasion s’est présentée lorsqu’une entreprise m’a demandé de donner une session de formation en gestion à Montréal. Même si Josée désirait revenir au Québec pour faire son deuil à son tour, elle ne veut pas aller près de l’ancien immeuble où vivait son père. Elle se contente de revoir ses amis d'école et notre ancien voisinage, et puis de passer devant nos anciennes demeures, de respirer l’air de la province où elle est née et où elle a passé dix des douze années de sa vie. Josée, c’est notre petite Québécoise.

Plus tard cette année-là, David et moi nous sommes mariés et ce fut un événement joyeux pour nos familles étendues. Mon entreprise prospéra et je collaborais maintenant avec plusieurs consultants associés. J’installai mes bureaux au cœur de Saint- Boniface, et je me mis à écrire mes livres à un rythme plus accéléré. J’assumai la présidence de deux associations, siégeai à quelques conseils d’administration et comités, dont celui de la maison de l’auteur Gabrielle Roy. Cette maison, convertie en musée qui lui est dédié, est située rue Deschambault, du même nom que ce roman rendu célèbre. Gabrielle Roy, dont la lecture de son roman intitulé La Route d’Altamont m’avait particulièrement inspirée au secondaire, était une petite cousine lointaine; nos deux grands- mères étaient parentes. Durant mon adolescence, je passai des heures dans le grenier dont elle avait tant parlé dans Rue Deschambault, car à cette époque, la maison appartenait aux parents

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d’une amie d’école. Nous passions de longs moments à nous imaginer dans la peau de Gabrielle Roy qui relata tant de ses souvenirs d’enfance dans cette pièce. En 2002, cette superbe maison avait été achetée et depuis, avait été restaurée en tant que musée, et je participai à son rayonnement. La vie en 2004 continua d’être belle, douce, stable, mais aussi trépidante par tous ces voyages, la voile sur le lac Winnipeg et les nouvelles expériences de toutes sortes. Estée, maintenant âgée de dix-sept ans, entrait à l’université et voulait se diriger en psychologie. André, à seize ans, savait depuis des années qu’il s’orienterait du côté de l’informatique et de la production virtuelle, et Josée, à quatorze ans, avait encore le temps de décider, mais elle parlait souvent d’une carrière en enseignement ou en santé. De toute façon, aujourd’hui, on peut changer plusieurs fois sa carrière dans sa vie, et la seule chose que je puisse leur souhaiter, c’est de faire des choix qui les passionnent. Les enfants et moi parlions régulièrement de leur père. Certains événements spéciaux étaient particulièrement marqués par son absence, notamment lors de la remise des diplômes d’Estée, Noël, l'anniversaire des enfants. Estée me fit remarquer un jour que lorsqu’elle aurait des enfants, ceux-ci ne connaîtraient jamais leur grand-père… et elle se mit à pleurer. Josée vécut enfin le deuil de son père environ huit mois après son décès, mais de façon si troublante que je dus l’amener en thérapie. En regardant les photos de famille, elle disait regretter une vie de famille qu’elle aurait souhaité meilleure. La commission scolaire avait offert, l’année suivant le décès de Michel, les services d’un psychologue pour André, dans le cadre d’un projet pilote pour les enfants ayant perdu un parent par

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suicide. J’étais reconnaissante de l’appui précieux des écoles et de la commission scolaire depuis notre arrivée au Manitoba en l’an 2000. Les conseillers et la direction, les travailleurs sociaux et une psychologue hautement compétente, avaient tout fait, malgré leur charge évidente de travail, pour aider notre famille. Josée désirait tant une famille avec deux parents. David assurait une présence bienveillante. Mis à part Josée qui était encore assez jeune lorsque nous avons recomposé notre famille, les autres ne cherchaient pas nécessairement à avoir un beau-père. Par conséquent, la relation demeura cordiale et respectueuse. Une stabilité s’installa chez les enfants, situation qu’ils n’avaient pas vraiment connue en raison de la maladie bipolaire présente pendant si longtemps dans leur vie. Les psychologues qui avaient reçu les enfants en consultation par le passé notèrent eux aussi le changement après le départ de Michel. Les séquelles émotives négatives laissées sur les enfants s’estompèrent peu à peu pour faire place à une santé mentale plus saine. De mon côté, je sentais que mon esprit était plus libre et que j’avais par le fait même plus de temps à consacrer aux enfants. Cela arrivait à point pour les aider à vivre leur adolescence le plus pleinement possible avant qu’ils soient en âge de voler de leurs propres ailes.

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Le 14 mai 2004

Je vois mes enfants grandir avec un soupir de soulagement et une grande fierté. Je dis bien soulagement parce que je craignais que nos années difficiles, à Michel et moi, que la maladie de Michel, les marquent de façon permanente. Je suis consciente que leurs enfants pourraient un jour être atteints de maladie bipolaire, puisque la génétique joue un rôle dans le développement de l'affection. Peu importe ce qu'il adviendra, ils ont reçu de l’amour, ont bénéficié de bons amis, de bonnes gardiennes, d'une grande famille et de thérapeutes qui les ont accompagnés en cours de route. Et ils savent à quel point leur père les a aimés. Ce que je désire le plus pour eux, c’est qu’ils trouvent leur bonheur, leur voie propre dans cette vie, et qu’ils découvrent eux-mêmes à quel point ils sont chacun si merveilleux. Je vous aime, Estée, André et Josée. Soyez enveloppés de l’Amour universel.

Le 20 août 2004

Une toile semi-transparente semble recouvrir le spectacle enchanteur des montagnes devant moi. Du balcon de ma chambre d’hôtel, j'admire ce paysage inconnu et je sais que je suis en Orient.

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La densité démographique, le brouhaha du trafic, le toit retroussé des temples bouddhistes, une verdure intense et vierge à flanc de montagnes que les habitants considèrent sacrées, les petites dames élégantes aux kimonos somptueux qui se baladent tranquillement dans la rue à quelques étages plus bas. Tout m'éblouit. C'est dans ce décor exotique que j'ai le bonheur de siroter un thé vert dans une tasse minuscule décorée de fleurs à l’orientale. Et ces jeunes filles en kimono qui ont aperçu le grand André plus tôt ce matin, et qui lui ont esquissé des sourires intéressés… Il est plutôt rare de voir de jeunes hommes occidentaux dans cette région au nord du Japon, et malgré qu'il soit de nature plutôt timide, André semble aimer cette attention dont il est l’objet. Découvrir le Japon, c’est découvrir un monde moderne, avec toutes les technologies les plus avancées, qui croise un monde traditionnel avec sa spiritualité et ses traditions. Un pays de contrastes mystérieux, rangé le jour, décontracté la nuit; moderne, et ancien; brillant de néons, à la fois subtile et privé. Je ne sais quel oiseau pépie, près du temple au loin, au pied du roc. Différent, ce pays, que je garderai parmi de très bons souvenirs. Je te dis au revoir pour le moment, ô magnifique Japon. Merci de miroiter l’essence de la vie par tes pagodes paradisiaques au loin qui invitent à inspirer la vie, et puis à la rayonner. Merci à la vie de me donner

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l'occasion de voir à quel point la paix est présente partout, dans les différents coins du monde. Il suffit de la chercher un peu… et de la laisser pénétrer dans l’âme.

Le

16

avril

2005,

Petite-Rivière-Saint-François,

Charlevoix (Québec)

Assise devant la grande fenêtre donnant sur le fleuve, je contemple les paysages que Gabrielle Roy observait d’ici, de sa maison d’été où elle a écrit pendant les trente dernières années de sa vie. Au loin, un paquebot glisse sur le fleuve calme. Sans doute ressentait-elle la même liberté, respirait-elle le même air frais en contemplant cette nature impressionnante? Je sens que je suis en lien avec elle, nous qui avons le même sang norvégien, le même sang Viking qui coule dans nos veines. Cet attrait de l’eau, des côtes accidentées, nous vient de nos ancêtres qui sont passés par l’Écosse avant de s’installer au Québec, puis au Manitoba. Dire que toutes deux, nous sommes si passionnées de la langue française. Je sens que je porte cette même ardeur pour la vie, l’écriture, la contemplation, l’eau et la nature. Pourtant, nous sommes tellement différentes, elle et moi. Alors qu'elle était intensément privée et artiste et vivait pour son oeuvre, moi, je suis active politiquement et engagée dans des causes sociales.

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Une chose cependant nous a marquées profondément toutes les deux : le Manitoba français et les défis de vivre dans une situation de langue minoritaire. Par ailleurs, me retrouver aujourd’hui engagée auprès de son musée est un grand honneur. Il y a des gens, comme Gabrielle Roy, qui se démarquent publiquement, qui brillent par leurs accomplissements et leurs talents. Toujours est-il que tous sur terre sont aussi importants les uns comme les autres, que tous et chacun représentent les maillons individuels dans une toile qui tisse l’humanité. Chaque maillon que l’on laisse briser fait en sorte de briser peu à peu l’humanité. Chaque maillon que l’on édifie, que l’on soulève, que l’on célèbre, contribue à restituer et élever l’humanité. Ces maillons de la riche tapisserie représentent l'arc- en-ciel humain – les jeunes comme les vieux, les riches comme les pauvres, les femmes et les hommes, les peuples du Nord, et ceux du Sud, les personnes en santé, et celles qui sont malades. Le temps est arrivé de s'occuper de nos concitoyens du monde entier aux prises avec la maladie mentale ainsi que leurs proches. Nous ne pouvons plus les laisser souffrir ainsi.

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Raviver la flamme de l’espoir

« C'est la mort qui console, hélas, et qui fait vivre » (Baudelaire).

L’effet papillon : se mobiliser pour enrayer ce fléau

S ’il y a dans ma vie une cause à laquelle j’ai tant désiré contribuer, c’est bien celle de la démystification et

l’affaissement des tabous envers les affections mentales. Le moment est venu pour que l’ensemble des enjeux à l’égard de la santé mentale se concrétise par la matérialisation d’un projet de société pour l’humanité. C’est pourquoi mon engagement personnel commence par la publication de ce livre sur ma vie avec Michel, au moyen duquel je me suis résolue à mettre à nu de nombreux détails de nos vies. À dessein de thérapie personnelle, j’ai témoigné avec assiduité dans mon journal de mes joies et de mes peines pendant toutes ces années. Mon journal représentait pour moi une

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échappatoire saine, le meilleur endroit où évacuer mes émotions. Les entrées dans mon journal se sont glissées dans les pages de ce livre pour permettre d’entrevoir les défis, les pensées et les émotions du moment. Afin de raviver la flamme de l’espoir dans les périodes les plus sombres de ma vie, je réussissais à me convaincre que nous ne traversions pas cet enfer en vain. Il ne pouvait faire autrement que toute cette souffrance serve un jour à contrer la maladie. Je me disais que l’écriture éventuelle d’un livre témoignant de l’expérience de ma famille contribuerait à démontrer jusqu’à quel point les affections mentales brisent des vies, que tout le monde est perdant… et que nous pouvons, ensemble, reprendre ce portrait si triste qui se répète partout dans le monde et le repeindre. Ainsi, chacun de nous dispose de moyens lui permettant de contribuer à sa façon à l’avancement d’une nouvelle ère de conscientisation qui s’amorce à l’échelle mondiale. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) et quelques régions avant-gardistes l’ont bien compris et leurs actions les positionnent en peloton de tête dans ce domaine. Nous n’avons qu’à appliquer l’analogie de l’effet papillon à la mobilisation, à l’action concertée pour la santé mentale.

Ce phénomène mathématique baptisé ainsi par le météorologue Edward Lorenz du Massachusetts Institute of Technology (MIT), démontre comment une variation anodine tel le battement d’aile d’un papillon à Montréal peut entraîner une série de mouvements qui provoqueront une tempête à Paris ou à Dakar.

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Dans un discours prononcé en 2002 concernant l’humanité et l’environnement, le secrétaire général des Nations Unies, Kofi Annan, affirma :

« Les scientifiques nous disent que le monde de la nature est si petit et interdépendant qu’un papillon battant des ailes en Amazonie peut provoquer un violent orage à l’autre bout du monde. Ce principe, on l’appelle l’effet papillon. Aujourd’hui, nous nous rendons compte, peut-être plus que jamais, du fait que l‘ensemble des activités humaines a lui aussi son propre effet papillon – pour le mieux ou le pire. Voilà pourquoi nous avons besoin d’action collective. Nous sommes conscients également que le « nous » comprend non seulement les gouvernements qui s’engagent à faire des contributions, mais aussi tous ceux qui peuvent faire la différence. Les gouvernements doivent s’entendre sur un plan d’action commun et ensuite l’adopter. Pour faire en sorte de le solidifier, le plan doit être fondé sur la collaboration volontaire de la part de nombreux intervenants : les gouvernements, le secteur des affaires, les organismes non gouvernementaux, les communautés locales, la communauté académique et les individus intéressés à l’échelle de la planète ». 5

C’est dire que nous sommes en mesure d’entamer des actions pour la santé mentale qui peuvent sembler lilliputiens au début, mais qui, de fil en aiguille, changeront le cours des événements, et qui auront pour résultat de déclencher des retombées importantes à grande échelle. Dans l’esprit de l’effet papillon, il est important de faire notre part en posant des gestes et ouvrir la voie au changement :

5 Communiqué de presse des Nations Unies, 03/09/2002, SG/SM/8363, AFR/473, ENV/DEV/698, www.un.org/News/Press/docs/2002/sgsm8363.doc.htm, Johannesburg, 2002.

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nous renseigner sur la maladie mentale, appuyer un individu ou une famille dans notre entourage, faire des dons auprès d’organisations ou pour la recherche, dénoncer les services inégaux, faire preuve de tolérance envers ces personnes souvent déjà marginalisées, inciter nos gouvernements à agir. Nous pouvons faire un effort de compréhension et de compassion envers les individus atteints d’une affection mentale et contribuer à restituer leur dignité.

Les pays doivent s’empresser d’emboîter le pas pour faire en sorte que les lois et les systèmes de santé encadrent, informent et appuient les personnes souffrant d’un trouble, ainsi que leur famille. Depuis trop longtemps, l’accès inadéquat aux soins de santé pour les individus aux prises avec la maladie mentale transgresse les droits fondamentaux de la personne. Ils représentent les grands oubliés de nos sociétés; ils sombrent souvent dans l’indigence, la maladie, la pauvreté ou l’isolement. On sait aujourd’hui que la maladie mentale se manifestera

chez une personne sur quatre au cours de sa vie. 6

peu près toutes les familles du monde entier verront au moins l’un de leurs proches atteint de maladie mentale, que ce soit sous forme de dépression, de trouble de l’anxiété ou de l’humeur, ou de détresse psychologique. C’est dû aux facteurs sociaux et peut-être physiologiques que les femmes subissent un taux plus élevé de dépression et de certaines autres affections mentales. Pour une maladie dite universelle, pour celle qui est sans doute la plus présente aux quatre coins du globe, la maladie mentale est pourtant si négligée et étouffée sous un silence inavoué.

C’est dire qu’à

6 Organisation mondiale de la santé; Rapport sur la santé dans le monde 2001 : La santé mentale : Nouvelle conception, nouveaux espoirs, Genève, 2001, p. 9.

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Combien de Michel ont vécu et vivront encore des dépressions débilitantes, un trouble du comportement ou de la personnalité, un dysfonctionnement psychique? On parle de centaines de millions de personnes provenant de tous les pays du monde, de toute société, de tout métier, qu’ils soient hommes, femmes, enfants, riches ou pauvres. Ces individus et leur famille ont besoin de notre appui, notre bienveillance et notre action concertée pour traverser avec courage les aléas de leur maladie. On ne peut parler de pauvreté, de violence, d’itinérance, d’alcoolisme, de faillite, de familles brisées ou de suicide sans parler de maladie mentale. On sait que 90 pour cent des victimes de suicide souffraient de maladie mentale. 7 Souvent, le recours à l’alcool ou la drogue par des personnes atteintes de maladie mentale est une tentative subconsciente d’automédication. D’ailleurs, selon une étude effectuée à Edmonton en Alberta, près d’un tiers des personnes de 18 à 55 ans souffrant de toxicomanie ou d’alcoolisme seraient atteintes de maladie mentale 8 , condition sous-jacente à la consommation des drogues. La désinstitutionalisation des années 1960 et 1970 n’a pas rendu service aux personnes ayant la maladie mentale grave ni aux familles confrontées à une problématique sérieuse ni à la société en général. Ce n’est pas dire que la désinstitutionalisation est mauvaise en soi. Mais elle a déposé brusquement les difficultés dans les mains des familles mal équipées, des hôpitaux et des services sociaux

7 Payeur, Sophie, Découvrir : Équilibre et santé mentale des Québécois, Volume 23, n o 1, janv.-fév. 2002, Acfas, Montréal, 2003.

8 The Concurrent Disorders Task Force of the Public Policy Committee, Association canadienne pour la santé mentale, Division de l’Ontario, Concurrent Disorders Policy Consultation Document, fév. 1997, www.ontario.cmha.ca/admin_ver2/maps/97%SF03%2Epdf, p. 10.

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insuffisamment financés pour assurer les services reliés à la maladie mentale.

À la suite de la désinstitutionalisation, on a omis de transférer les ressources financières auprès d’associations de soutien et de centres spécialisés. On a négligé d’assurer une planification bien songée et graduée pour une intégration des services au sein des communautés qui, en fait, n’étaient pas financées ou prêtes à appuyer ces personnes. Nous sommes témoins aujourd’hui des nombreux échecs de cette opération. Par ailleurs, certaines lois proposant de veiller aux droits des personnes atteintes de maladie mentale avaient une intention initiale louable, mais elles ont malheureusement engendré l’effet inverse. En réalité, elles privent bon nombre d’individus de traitement acceptable. La nature morbide de certaines maladies fait en sorte qu’une personne atteinte d’une affection comme le trouble bipolaire pourrait se retrouver dans une période où elle ne se rend pas compte de son état devenu anormal. S’il est impossible de prouver que cette personne présente un danger pour elle-même ou pour les autres, on ne peut l’obliger de se faire soigner contre son gré. Les familles sont donc fréquemment les témoins et les cibles malheureuses de la descente et l’isolement de leur proche pour qui ils ne peuvent plus rien. Ce sont souvent ces personnes malades qui se retrouvent seules et mal nourries, baignant dans la noirceur de leur monde d’abîmes ou aboutissant dans la rue, sans abri. Dans certains cas, comme en témoigne les journaux et les bulletins de nouvelles, le malade s’enlève la vie ou enlève celle des autres dans un acte désespéré.

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Les psychiatres et les professionnels de la santé décrient depuis longtemps ces lacunes évidentes. En général, les lits d’hôpitaux ne sont rendus disponibles qu’aux patients les plus mal en point. Dû à l’ensemble des défaillances du système de santé, on est obligé de donner congé aux patients plus ou moins stabilisés qui ne pourront profiter de services ou d’appui adéquats servant au maintien de leur santé à leur sortie de l’établissement. Bien des gens, à cause de leur maladie et des préjugés qui les talonnent, auront perdu leur emploi. D’autres encore se retrouveront délaissés, à défaut de moyens, de ressources financières ou d’un environnement familial qui, autrement, leur permettraient de reprendre « leur place » dans la société. Même la plupart de ceux qui ont la chance de retourner dans leur famille vivront à répétition le syndrome de la porte tournante. En d’autres mots, ils vivront des entrées subséquentes répétées à l’hôpital, parce qu’ils n’ont accès qu’à peu de – parfois aucun – services professionnels ou d’appui soutenus conçus pour se réintégrer après leur séjour dans une institution. Manifestement, une fois leur état stabilisé dans un milieu hospitalier, les patients bénéficieraient d’un programme avec suivi dans la collectivité. Il est essentiel d’étaler au grand jour les interdits mentionnés précédemment, puis de promouvoir le dialogue et le partage d’information. Car il existe des modèles de réussite et des communautés qui offrent des programmes avec d’heureux résultats. Un certain nombre d’organisations et de pays ont réalisé des études exhaustives et éclairantes sur le sujet, des pistes de solution et des recommandations précises. Cela ouvrira la voie pour unir usagers, familles, thérapeutes, psychiatres, chercheurs, fondations, professionnels de la santé

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conventionnelle et alternative, associations, politiciens et parlementaires provenant de tous les continents. Il faut identifier davantage et appliquer des solutions, et mettre en place des lois progressives pour contrer cette tragédie humaine qui ne cesse de faire ravage sur nos familles et qui implique un énorme coût social et économique pour la collectivité. Il est grand temps d’agir.

La stigmatisation : éliminer les tabous et la honte

Il existe un besoin urgent d’assurer la mise en place de programmes de sensibilisation pour estomper la honte et le silence qui sont devenus modus operandi, cette complicité collective inconsciente de taire ces « problèmes » qui nous semblent si complexes et inexplicables. Nous avons tous eu l’expérience de croiser des personnes dans la rue, qui sont de toute évidence aux prises avec la maladie mentale. Quelle est notre réaction? On détourne peut-être le regard ou on s’en éloigne, car ces gens nous inspirent de l’inconfort ou de la crainte. Peut-être considère-t-on qu’ils adoptent des schèmes de fonctionnement différents ou étranges. On ne sait pas ce qu’ils vont faire, on a peut-être peur de ce qui les anime, de ce qui ne se comprend pas. Certains d’entre nous voudrions peut-être même les « secouer » pour qu’ils s’en sortent. La maladie mentale n'est pas honteuse. C’est une maladie, comme la polio, le diabète et la lèpre qui faisaient autrefois bien des victimes. Jadis, la lèpre était honteuse. Aujourd’hui, on la soigne, tout simplement. Les maladies de l’esprit sont moins acceptées que les maladies dites purement « physiques » car elles sont intangibles et

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souvent imprévisibles. Rappelons-nous que la maladie mentale représente un dysfonctionnement neurologique dans le cerveau, qui pourrait provenir des liens génétiques, de facteurs externes ou d’une anomalie au niveau de l’ADN. Finalement, c’est un déséquilibre chimique déclenché par des facteurs qui n’ont toujours pas été découverts. Pourtant, la maladie mentale a accédé au rang de tabou dans notre monde moderne qui se dit plus éclairé et avancé sur les questions de santé. Qu’on se l’avoue : la maladie mentale dans notre société d’aujourd’hui, c’est la lèpre d’autrefois. Il est primordial d’ouvrir grand le dialogue au sujet de ces affections. Cacher la maladie ne fait qu’aggraver cette aberration. Comme la majorité, je ne connais pas les réponses à l’ensemble des questions touchant l’aspect médical des affections mentales, pour ce qu’il en est des causes, de la recherche et des traitements médicaux. Toutefois, en tant que membre de famille, j’ai bel et bien vécu les défis que présente un système inadéquat. Les familles sont au front et deviennent trop souvent les deuxièmes « victimes » en raison de la stigmatisation dont elles font aussi l’objet et du déclin de leur vie familiale. Elles ont un rôle déterminant à jouer dans la recherche des solutions et la mise en œuvre de stratégies d’actions qui pourront réellement fonctionner, y compris la refonte des lois pour la santé mentale. Nous devons favoriser le précepte d’un environnement plus sain, un dialogue ouvert entre tous les acteurs, un appui soutenu de la société, le développement de stratégies efficaces par les gouvernements, et un regard collectif tourné vers l’apport de solutions concrètes qui contribueront à une amélioration certaine des conditions de vie, voire même la prévention ou la guérison éventuelle.

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Un drame humain lourd de conséquences

Après le décès de Michel, il n’y avait plus de fin heureuse possible à cet ouvrage, comme je m’étais plu à l’imaginer, comme je l’avais tant espéré lorsqu’il vivait. Il me restera toujours le douloureux souvenir que notre couple et notre famille ont été brisés par la maladie. Certes, ma vie est combien heureuse et douce avec mon nouveau conjoint, mais il demeure néanmoins qu’un père de famille s’est éteint pour toujours. Le père de mes enfants. Michel ne reviendra plus jamais auprès de ceux qui l’ont aimé, du moins pas dans cette vie. C’est avec tristesse que je me rappelle sa vie, si misérable, si accablante et si triste par moments, et lui, tourmenté par mille et un démons. Il avait tant de talents, d’amour et de cadeaux à offrir à la vie. Au fil des ans, j’ai réussi à émerger de la noirceur. Maintenant heureuse, radieuse et épanouie, j’ai la chance d’avoir une famille unie et comblée malgré les défis lourds de conséquences que nous avons rencontrés. Plusieurs personnes dont un de leurs proches est atteint de maladie mentale m’ont affirmé que le fait que j’écris ce récit les inspire, et que ma détermination à vouloir faire ma part « d’effet papillon » leur donne de l’espoir. Si nos sociétés peuvent placer la problématique de la maladie mentale parmi leurs priorités, elles seront récompensées par la découverte de solutions innovantes et proches de l’humain.

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Cela signifiera aussi que Michel n’aura pas connu une mort si triste et prématurée en vain. Nous ne l’aurons pas enterré, avec notre vie de famille, pour tout laisser tomber dans l’oubli.

La Toussaint, le 1 er novembre 2005

Je suis à la tombe de Michel, aujourd’hui la fête de la Toussaint. Je viens ici régulièrement, lui parler, parler à la vie, déposer des fleurs. Parfois je suis seule, quelquefois avec mes enfants.

Sur sa tombe conçue par une artiste, amie de Michel, est gravée l'image d'un homme qui regarde un voilier naviguer au loin, comme Michel l'a si souvent fait durant sa vie avec nous.

Michel, va en paix. Tes enfants sont bien, nous sommes heureux. Nous ferons jaillir les fleurs de ton jardin.

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Remerciements

La publication de ce livre est le résultat d’un effort collectif. Je tiens à remercier Annie, Lynne, Andrée et Pierrette qui ont collaboré sans relâche à la révision du livre.

J’aimerais exprimer ma profonde reconnaissance à ma famille pour leur soutien au fil des ans. Un merci spécial à mes amis Colette, Sr. Thérèse, Annie, Andrée, Francine, Luc, Claude, Pierre, Lisa, Mariette, François, Michelle, Julie, Éliette, Martine, Patrice, Bernard, Colombe, Michèle, Réjean, Nicole, Serge, Pierrette, Hervé, Claude, André, Johanne, Mario, Donald, Denis-André, Jean et Guylaine. Vous avez été des phares lumineux dans les nuits de brouillard.

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Quelques adresses utiles:

Au Canada :

L'Association québécoise des parents et amis de la personne atteinte de maladie mentale (A.Q.P.A.M.M.) 1260, rue Ste-Catherine est, bureau 202A Montréal (Québec) H2L 2H2 Téléphone : (514) 524-7131 Télécopieur : (514) 524-1728 aqpamm@bellnet.ca

Association canadienne pour la santé mentale 8, rue King est, suite 810 Toronto (Ontario) M5C 1B5 Téléphone : (416) 484-7750 Télécopieur : (416) 484-4617 info@acsm.ca www.cmha.ca

En France

Union nationale des amis et familles de malades psychiques (Unafam) 12, Villa Compoint, 75017 PARIS Teléphone : 33.(0)1.53.06.30.43 Télécopieur : 33.(0)1.42.63.44.00 infos@unafam.org www.unafam.org

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Fédération Nationale des Associations d’(ex) Patients en Psychiatrie (F.N.A.P. Psy) 33, rue Daviel, 75013 PARIS Téléphone : 33.(0)1.43.64.85.42 Télécopieur : 33.(0)1.42.82.14.17 contact@fnappsy.org www.fnappsy.org

Site Web de l’auteur :

Du même auteur :

Les Profils humains aux Éditions Quebecor, 2 e édition, 2006 Gabrielle Roy, Paysages et Lieux, 2007 Mani Saint-Boniface, Manitoba, Édition centenaire, 2008

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