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Le Grand Jeu

René Daumal

Les Scients
– Jeune homme, déclara avec une condescendance aimable la barbe
blanche du Professeur Mumu, jeune homme, vous tombez bien.
Vous voulez visiter les Explicateurs, à ce qu’il paraît ?
- Oui mentis-je, car je songeais que deux litres de rouge auraient bien
mieux fait mon affaire.
- Eh bien, je commençais justement ma tournée parmi eux; suivez-moi,
vous vous instruirez. Mais je dois vous donner d'abord quelques
explications.
(« Ça y est, lui aussi » me dis-je, mais je fis semblant de tendre une
oreille avide.)
- Les Explicateurs se rangent entre deux types extrêmes, les Scients et
les Sophes. Les premiers cherchent à expliquer les choses, les seconds
expliquent tout ce que les premiers ne parviennent pas à expliquer.
« Les Scients prétendent que leur nom vient du latin scire, sciens, de
même que le mot science, et qu'il est synonyme de savants. En réalité, il
s'apparente à scier, les Scients s'occupant principalement à tout scier,
hacher, pulvériser et dissoudre. Les Sophes font venir leur nom de celui
de Sophie, qui est leur déesse, célèbre par ses malheurs et ses avatars.
On a prouvé qu'en fait le mot n'était qu'une corruption de « sauf »,
surnom que les sages leur donnaient jadis pour résumer certaines
devises qu'on leur attribuait par dérision, telles que : «je sais tout, sauf
que je ne sais rien », «je connais tout, sauf moi-même », « tout est
périssable, sauf moi », «tout est dans tout, sauf moi », et ainsi de suite.

- Un lapin et de l'encre rouge! Cria soudain le Professeur en se tournant


vers ses assistants. L'un d'eux ouvrit sa valise et en sortit par les oreilles
un magnifique lapin russe qui gigotait et grinçait des dents. Un autre
apporta un petit baquet de tôle et y mélangea de l'eau avec une poudre
rouge.
On immergea le lapin et on le sortit écarlate du bain. On l'égoutta, et le
Professeur le souleva à bout de bras par les oreilles.
Qu'est-ce que je tiens là ? me demanda-t- il.
Un lapin teint en rouge.
Non, jeune homme, non. Ce sont au moins deux cents lapins rouges,
comme vous allez voir si vous suivez la bête dans toutes les
aventures qui vont lui arriver. Nous allons bientôt pénétrer dans un
établissement que j'ai fait aménager pour mes études, sous un
prétexte de philanthropie. Des Scients de toute espèce y travaillent à
la chaîne. Nous allons leur livrer ce lapin rouge. Vous verrez que
chacun aura son lapin et qu'il restera peut-être encore de quoi faire
un civet.
Je me laissai conduire. Nous entrâmes dans une galerie qui allongeait
devant nous à perte de vue une enfilade de tables de laboratoires.
Tous les dix ou douze pas, un Scient vêtu de blanc attendait, armé ou
d'un scalpel, ou d'une balance, ou d'un chalumeau, ou d'un calorimètre,
ou d'un microscope, chacun enfin avec son instrument particulier qu'il
ne m'était pas toujours possible de nommer.
- Ils sont à jeun, me dit le savant vieillard.
Ils n'ont encore rien eu à se mettre sous l'entendement de toute la
journée. Vous allez les voir à la fête.
Il monta sur un petit socle de marbre établi près de l'entrée et, d'une
voix claironnante, il annonça :
- Messieurs, la chasse de Pan est ouverte !
On entendit un roulement de murmures de satisfaction s'enfuir à perte
d'oreille, refluer doucement, s'éloigner encore, onduler, s'étaler,
s'apaiser et s'éteindre.
Dans la gravité du silence Mane, le Professeur Mumu jeta le lapin rouge
sur la première table.
Le premier Scient bondit sur la proie et fit entendre un sifflement
admiratif. Il mit l'animal au centre d'un petit labyrinthe aménagé sur le
sol avec des planches, disposa sur son passage un brin d'herbe, un fil
électrisé, une tasse de lait, un miroir et encore d'autres objets, et se mit à
chronométrer les faits et gestes du lapin rouge. Puis il le passa à son
voisin et se plongea dans l'étude de ses chronométrages.
Le deuxième Scient photographia le lapin sous tous les angles possibles.
Le troisième l'égorgea et enregistra ses cris au phonographe.
Le quatrième le ressuscita et nota sa tension artérielle.
Le cinquième le retua et recueillit une goutte de sang qu'il déposa dans
un verre.
Le sixième le radioscopa.
Le septième lui coupa une tranche de poil qu'il plaça sous son
microscope.
Le huitième le pesa et lui prit un fragment de cervelle.
Le neuvième le mesura dans toutes ses dimensions.

– Le quarante-sixième lui enleva le cœur qu'il fit revivre sur une


soucoupe.
Le quarante-septième l'interrogea sur son histoire et sur ses ascendants
et, n'ayant pas de réponse, il en improvisa lui-même. …………………
……………………………………………

Le cent unième lui arracha les dents.


Le cent deuxième lui donna un nom abracadabrant.
Le cent troisième se mit à étudier l'étymologie et la sémantique de ce
nom.
Le cent quatrième entreprit de compter les poils.
Le cent cinquième, impatienté, inventa une machine à compter les poils
et la passa au cent sixième.
Le cent sixième démonta la machine et en transmit les pièces au
suivant.
Le suivant remonta les pièces dans un autre ordre et chercha à quoi cette
nouvelle machine pourrait servir.
Je n'eus pas le courage d'en voir plus long.
J'étais surtout en rogne contre le Professeur Mumn.
- Il s'est moqué de moi. II m'avait promis un civet. Maintenant, allez
donc retrouver le lapin ! " Mais je me fis entendre raison en me disant
que je n'aimais pas beaucoup le lapin, surtout sans boire.

Le Professeur Mumu me rejoignit.


- Eh bien, me dit-il, ils l'ont eu, leur lapin rouge! Mais il faut surtout les
voir quand on leur donne un homme,· à ces faillis cannibales. D'un seul
homme ils en font mille :
homo œconomieus, homo politieus, homo physico-ehimicus, homo
endoerinus, homo squelettieus, homo emotivus, homo percipiens, homo
libidinosus, homo peregrinans, homo ridens, homo ratioeinans, homo
artifex, homo aesthetieus, homo religiosus, homo sapiens, homo
historieus, homo ethnographiecus et encore bien d'autres. Mais au bout
de la chaîne de mon laboratoire est installé un Scient unique en son
genre. Trois mille cerveaux en un seul. Sa fonction est de rassembler
toutes les observations et toutes les explications couchées par écrit par
les Scients spécialisés. En ayant fait la somme, il est persuadé qu'il tient
dans son entendement le lapin rouge ou l'homme total et essentiel.
D'ailleurs, vous pouvez le voir d'ici », acheva-t-il en faisant signe à un
de ses assistants qui m'apporta une paire de jumelles.
Par la lorgnette, je vis en effet, à l'extrême bout de la galerie,
l'Omniscient. C'était un globe crânien énorme avec un petit visage
amorphe et chiffonné, qui me parut accroché par les oreilles aux deux
boules d'ébène surmontant le dossier d'un trône élevé. Pendeloquant
sous la tête, un petit pantin d'étoffe laissait traîner des pantalons vides
sur le velours cramoisi du siège. Le petit bras droit était maintenu levé
par un fil de fer et l'index s'appuyait sur la tempe dans le signe du
savoir.
Au-dessus du trône courait une banderole portant cette inscription :

JE SAIS TOUT, MAIS JE N'Y COMPRENDS RIEN

Saisi de respect et d'effroi, je posai vite les jumelles et demandai au


Professeur :
- Mais l'homme lui-même, que devient-il après cet examen ?
- L'homme lui-même, comme le lapin rouge tout à l'heure, est
toujours, « en cours de route, oublié dans une boîte à ordures. »

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