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Crise du lait: Colruyt ouvre une brèche

Le distributeur flamand vend désormais du lait dont le prix a été négocié directement avec des
fermiers wallons. Une première en Belgique. Et un geste symbolique alors que le cours du lait
est au plus bas.

Toutes les crises ont leurs belles histoires. Celle du lait n'échappe pas à la règle. Le 18 juin
dernier, une quinzaine de fermiers wallons reviennent de Bruxelles, où ils ont été manifester
leur colère. En remontant la E429, ils décident de s'arrêter à Halle, au siège de Colruyt et de
bloquer les dépôts avec leurs tracteurs. Après une heure de blocus, Luc Rogge, directeur
général de la firme flamande, descend discuter avec les manifestants. Lui-même est fils de
fermier. Il demande aux agriculteurs ce qu'il peut faire pour eux.

L'un d'eux, Bernard Bartholomé, à la tête d'une exploitation de 150 bêtes à Rebecq, lui répond
tout de go: "Montrez-nous les factures d'achat de vos produits laitiers des six derniers mois,
ensuite on ira voir les prix dans les rayons de votre magasin". Le Rebecquois, qui touche alors à
peine 19,5 cents par litre de lait vendu, espère ainsi découvrir la marge pratiquée par le
distributeur. Un espoir qui s'avèrera vain.

Depuis la chute vertigineuse du prix du lait, le débat sur les marges est houleux: sur un litre
acheté à 19,5 cents (20,5 cents aujourd'hui) aux producteurs et vendu trois fois plus cher dans
les rayons des grandes surfaces, qui s'en met plein les poches? Le distributeur ou la laiterie qui
pasteurise et emballe le lait? En s'engageant à verser quelques cents pour chaque litre de lait
de consommation, début juillet, la Fedis (fédération des distributeurs) a sans doute donné un
début de réponse... Mais le sujet reste tabou. Secret défense! Pas étonnant donc que, même
face à un fermier déterminé, Luc Rogge refuse de montrer ses factures.

Un contrat d'un an

Bernard Bartholomé demande alors au n°2 de Colruyt s'il est prêt à acheter un produit fini à
quelques producteurs. "Pourquoi pas?", répond Rogge. Le siège de Halle est aussitôt levé.

Le lendemain, le fermier rappelle le directeur général pour voir s'il parlait sérieusement. Si sa
proposition tenait toujours. Rendez-vous est pris. Bartholomé rameute deux producteurs amis,
Pierre Scolas, d'Ophain, et Etienne Allard, de Petit-Enghien. L'idée est de produire et de vendre
un lait en pasteurisation haute, c'est-à-dire chauffé à une température moindre que l'UHT
classique et donc au goût plus proche de celui du lait cru, mais conservable 24 jours en frigo au
lieu de six mois à l'air libre pour les briques d'UHT. Du lait comme on en buvait chez nos grand-
mères.

Des employés de la firme sont invités à une dégustation comparative. Devant eux: un verre du
lait des trois fermes wallonnes et deux verres de briques de lait vendues chez Colruyt. Un panel
de consommateurs fera le même genre d'exercice. Les résultats des tests ne seront pas
divulgués, pour éviter sans doute de donner aux agriculteurs un argument de poids dans les
tractations commerciales. Mais les patrons de Colruyt se montrent enthousiastes. Un contrat est
vite conclu. Pour une première période d'un an.

Au prix de revient

A combien s'est négocié le prix d'achat du lait? Les fermiers ont dû signer une clause de
confidentialité. On peut néanmoins deviner que cela se situe au-delà de 33 cents par litre, soit
leur prix de revient, à savoir: les crédits bancaires pour le matériel (machines à traire,
tracteurs, etc.), mais aussi l'électricité, l'eau, les honoraires de vétérinaire, les factures des
fournisseurs, pour le fourrage par exemple. "J'ai une solide ardoise", avoue Bernard Bartholomé
qui produit 880.000 litres de lait par an. "Pour l'instant, les fournisseurs me font confiance."
Quant aux créances bancaires, les producteurs doivent sans cesse demander des reports de
remboursement, avec, bien entendu, des intérêts à payer en plus.

Pour le trio, négocier le prix directement avec le distributeur Colruyt et la laiterie Vermeersch
de Sint-Pieters-Leeuw, qui s'occupera du traitement de leur lait, est exceptionnel. Cela
constitue même une première en Belgique. "Habituellement, je livre du lait pendant un mois et
je découvre le prix auquel il me sera payé seulement vers le 24 du mois suivant", explique
Pierre Scolas. "Aucun autre métier au monde ne fonctionne comme ça."

Ce nouveau lait est désormais vendu dans la plupart des magasins Colruyt du pays, dans une
version demi-écrémée, à 1,09 euro le litre. "C'est beaucoup plus cher que le lait Everyday à 57
cents", admet Luc Rogge. "Mais, ici, nous offrons un produit haut de gamme. Pour nous, c'est
une occasion d'aider les fermiers et, bien sûr, une opportunité de nous distinguer de
concurrents comme Aldi ou Lidl." En outre, plusieurs sondages montrent qu'actuellement 60%
de la population est prête à payer le lait plus cher pour soutenir les producteurs en crise. "En
Belgique, la qualité de notre lait est un atout, c'est le top mondial", soutient Etienne Allard. "Si
les fermiers belges font faillite, on dépendra d'autres pays. Aux Etats-Unis, les agriculteurs
piquent leurs bêtes à la BST, l'hormone somatotropine, pour augmenter leur production. Il faut
savoir ce qu'on veut..."

Bousculer les habitudes

L'initiative ne risque-t-elle pas d'irriter les gros industriels laitiers, comme Danone, fort présent
en Belgique? D'autant que le leader européen profite de la baisse du prix du lait pour engranger
davantage de bénéfices (en hausse de 7,6% pour les six premiers mois de l'année!). Luc Rogge
se dit serein. Ce premier contrat, qu'on pourrait qualifier de projet pilote, ne porte pas sur une
quantité énorme. Colruyt espère toutefois faire évoluer les habitudes de consommation. Des
dégustations seront offertes dans les magasins. En Belgique, plus de 90% du lait consommé est
du lait UHT. La proportion est inverse aux Pays-Bas où le lait frais se boit même lors des
réunions d'affaires.

L'idée pourrait même faire des émules. L'avenir des fermiers passe aussi par la diversification.
Aux Pays-Bas encore, certains se sont même lancés dans la... pisciculture. Et ça marche!
"Toutes les idées novatrices sont intéressantes et il faut les encourager", convient Alain Masure,
conseiller pour le secteur laitier à la Fédération wallonne de l'agriculture (FWA). "Mais ce ne
sont que des gouttes dans un océan. Chaque année, les fermiers belges produisent 3,3 milliards
de litres de lait. Tout le monde ne peut pas se diversifier. Le problème reste celui des marges
pratiquées par les industriels et les distributeurs."

Colruyt a, en tout cas, ouvert une brèche sans précédent. Un petit ruisseau qui pourrait devenir
une grande rivière...