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Enfant, déjà, je préférais,

À l’affable clairière,
Le rouvre et l’ambre des forêts.

Et loin de l’azur en verrière,


Au sable des sous-bois,
Je lissais mon âme guerrière.

Je louais la lune aux abois


Plus que l’aube ou la brise,
L’ombre avait un étrange poids.

Le ruisseau n’avait pas d’emprise


Sur mon pas transparent,
Ni l’herbe où la brume se brise.

Entre les grelots du torrent


Je priais la mésange
Sans les vertiges du cadran.

À chaque jour une louange


Et j’ai lieu, sans regrets,
De remercier en songe l’Ange
Pour la bruyère et les guérets,
Pour l’arbre de l’enfance
Tout bourgeonnant de vains secrets.

***

Comme l’automne et le solstice


Habillent d’un cercle d’osier
Le tronc de l’arbousier,
Autour de mon âme se tisse
Chaque jour impassiblement
Un anneau de diamant.

Chaque siècle, arbres de Soulange,


Ceint de sillons vertigineux
Votre cœur résineux,
Pour que s’élude le mélange
Entre son aubier d’aujourd’hui
Et le liège éconduit.

De cette insondable enveloppe


La maille, en méandres distants,
Décompose le temps.
À l’image de Pénélope,
Saurai-je jamais, point par point,
Défaire ce pourpoint ?

Toujours plus large l’interstice


Qui désagrège l’horizon
De ma prime saison.
Faut-il que l’horloge sertisse
En d’inlassables serpentins
Les jardins enfantins ?

Respirer le bois de l’enfance,


Humer, sous l’écorce de l’an,
L’élixir indolent ;
Et vers la sève de jouvence
Ensorceler chaque cerceau
Pour humer l’arbrisseau…

***

J’ai dans le cœur maintes comptines,


Que tissent des mots de couleurs,
Chacune borde mes douleurs
Ainsi que vêpres et matines.

Je vois dans mes nuits enfantines


Lutins et lucioles en fleurs,
Dont les feux irisent mes pleurs
En leurs étoiles palatines.

J’entends au faîte du sommeil


Comme une berceuse indolente,
Une ronde limpide et lente.

Et je sens un baume pareil


Au svelte zéphyr du rivage
caresser ma peine sauvage.

***

L’averse valse sur les tuiles


Et sur le carreau de la nuit
Mille sanglots avec ennui
Ont assombri la terre d’huiles

Une brise berce la ville


À coups de sables et de suie
Un souffle de sommeil essuie
Les bruits de la chambre servile

Sur quelle rive gisent-ils


Ces enfants mêlant à la pluie
Leur vaine larme évanouie
Insensible au dessin des cils ?

Et dans le lit de leur exil


Ils tissent, le cœur enfoui
Sous une enfance qui s’enfuit
Une âme marchant sur un fil

***

Fillette, sous les volets clos,


Devant un regard en voyage
Tu veux apaiser le sillage
Du drap qui pèse en son enclos.

Du dernier lit de son sommeil


Tu lisses les plis, d’une paume
Maternelle, et tes doigts de môme
Ajustent son habit vermeil.

L’œil assoupi, le front de lait


De celle qui bordait tes rêves,
Qui sculptait ton pas sur les grèves,
À présent ne sont que reflet.
Un portrait au mur malicieux,
Et sous la bougie, une bible,
(La sienne, pauvre âme intangible)
Pour tout bagage vers les cieux.

L’église ? Un clocher de jardin,


Et le jardin mouillé pour messe,
Quatre voisins de cortège : « Est-ce
Qu’elle a souffert, l’autre matin ? »

Et dans ma main, le talisman


De tes menottes orphelines,
Ces feuilles aux lignes câlines,
Fillette, petite maman...

***

L’un sautille sur l’herbe, l’autre


Poursuit un ballon de papier.
On danse, on marche à cloche-pied,
Et parmi le sable on se vautre.

Arthur, pour la route des billes,


Soigneusement compte ses pas.
Quand maman ne regarde pas
On pousse Jean dans les jonquilles.

Combien sont-ils autour du chêne,


Combien sur la table de jeu,
Dans ce jardin de ville où je
Suis cet essaim qui se déchaîne ?

Éphémères enfantillages
Qui font sourdre de nos pavés
Des rires et des bras levés
Pris dans les mailles des grillages.

Petit garçon en soliloque


Sur la balançoire en bois blanc,
Tu prends le large, tout tremblant
De rêves battant la breloque.

***

À la maison il n’y avait pas d’horloge


Le temps fut créé pour nous
Le matin où nos jeux sortirent du cadran
de l’Enfance
Nous n’avions jusque-là
Pour égrener les heures
Que l’ombre et le dessin de la voix de ma
mère
Le battement de ses mains sur les lits
Les fragments d’images
Qu’elle déposait chaque soir sur nos cils
Et que je recomptais dans mes songes
Tel un collectionneur d’étoiles
En ce temps-là
La nuit n’était qu’un rideau bleu pendu au
mur
Le réveil
N’était que le prolongement du rêve
Et pour tic-tac
Nous n’avions que le crépitement de l’âtre
Ou les pas des oiseaux sur les ardoises
Pas d’avenir que nous ne pouvions
toucher des yeux
Et nos tristesses se laissaient cueillir
Sans peine
Par une main dans nos cheveux
La journée d’un enfant est une éternité
Après les hautes herbes et les abeilles
inquiétantes
Il y avait la balançoire de bois
Extrémité du monde
Car le paysage de l’enfance ne s’aventure
pas
Au-delà d’une clôture de jardin
Et le cercle d’une toupie contient souvent
Les rêves les plus intrépides
Dans ce monde dont les frontières
Tenait entre des doigts mystérieux
Nous grandissions
En traversant sans le savoir les murailles
du temps
Comme des fantômes de drap
Si nous marchions
L’épine effleurait notre âme craintive
Sans en effaroucher la faune imaginaire
Ah ! Retrouver les larmes limpides de
l’enfance

Pourtant
Malgré la fixité de l’univers
Malgré l’azur immuable de notre chambre
Et le paisible flot de nos lits
Montait parfois en nous
Une indicible douleur
D’où nous venait ce visage grave
Alors qu’en promenade nous écoutions
Chuchoter les feuilles mortes
Par quelle porte dérobée
Se glissaient dans nos regards
Le chagrin du crépuscule
Et la mélancolie du clair de lune
Portions-nous déjà dans nos silences
Un petit sablier
Qui saupoudrait nos pas des peines à
venir
Quel invisible balancier
Pesait sur notre solitude

Je connais à présent ces battements


impitoyables
Ce vieil engrenage toujours plus juste
Qui semble toujours mieux remonté
À mesure qu’il se déroule
Le passé
Sous chaque pierre du jardin
Aura semé une clef sournoise
Pour sans cesse donner un tour
À ces rouages endoloris
La nuit
Jadis si cristalline
Arbore ses masques
Jusqu’aux vains refuges de l’âme
Que sculptent jour après jour
Les ongles aveugles
Du temps

***

Je m’endors dans un manteau bleu


Menottes au menton.
Mes doigts pétrissent du coton,
J’ai caché sous ma jambe le
Mirliton

À la fenêtre, le jour plat


Dessine une marelle.
Mes rêves ont un goût d’airelle,
Puis la lune dissipe la
Tourterelle

La flaque du lit polisson


Roule comme une lame.
Mon enfance y trempe un calame,
Enlumine la nuit de son
Vague à l’âme.
La brume, les rayons follets
Ont des aiguilles blanches.
Des pas font pépier les planches,
Quand de l’aube s’affolent les
Avalanches.

Vient l’aurore où pardonne au merle


Le matou belluaire,
Nous quittons le songe insulaire,
Et voici des bras de ma mère
L’estuaire.

***

Si, blonde mansarde,


Frêles que soient tes branches, garde
Contre Dryades et Lutins
Les deux indomptables
Solitaires de sous les tables
Et leurs silences argentins.

Sous un ciel en paille,


Tissé par un Sylphe qui baille
En ce dimanche forestier,
Pour une escapade,
Offre ton refuge de jade
Aux ivres batteurs du sentier.

Dans l’antre de mousses,


Épave dont ils se font mousses
Au gré des sommets haletants,
Ils bordent la voile
De leur enfance qui dévoile
Quelques Robinsons de sept ans.

Ces vaines envies


D’aventures inassouvies
Parmi les rires buissonniers,
Une arborescente
Chambre sur la brume passante
sLes consume dans ses greniers.