".

JO ,1.\.01'0 .....
ÜJAS 'asO\pu
e
  OLIVIER IHL, professeur à l'Institut d'études politiques de Grenoble
Si la dimension symbolique de ce bâtiment est moins présente aujourd'hui, elle incarne toujours
la prépondérance du pouvoir politique sur les pouvoirs spirituels et économiques
« La mairie reste le lieu emblématique de la République »
• La mairie est-elle indissociable
de l'idée de République?
Olivier Ihl : La mairie est avant tout un
lieu symbolique. Avec son monogramme
« R.F. » gravé sur sa façade, la présence
d'une devise - Liberté, Égalité, Fraternité
-l'omniprésence du buste de Marianne,
ce bâtiment est devenu, notamment à
partir de la fin du XIX" siècle, un élément
essentiel pour mettre en
scène la République. Elle tire
aussi sa force évocatrice de
sa fonction. C'est un lieu où
s'affirme à la fois l'identité
d'un territoire, l'apparte-
nance à une communauté
et la puissance de l'État cen-
tral dont le maire est le re-
présentant administratif.
C'est également un lieu de
sociabilité: on s'y marie, on
y consigne les événements familiaux à
l'état civil, on y proclame les résultats
électoraux, on y dépose des gerbes pour
célébrer les grands événements de l'his-
toire nationale. Comme l'école est sou-
vent, dans les petites communes, adossée
à la mairie, elle représente aussi la foi
dans l'instruction publique et la marche
du progrès.
Les institutions communales
ont pourtant précédé la République ?
O. 1. : Les deux histoires se sont mêlées.
C'est vrai que les institutions communales
existaient depuis le Moyen Âge. Le maior
est apparu au XIIe siècle. Il y avait une sorte
de maillage territorial mais qui était éclaté
entre l'échevinage, les seigneuries ou la
paroisse. Avec la Révolution française, vont
se mettre en place des principes communs
qui assurent une uniformité sur tout le
territoiI:e. Apparaissent alors pour repré-
senter cette organisation municipale toute
une série de symboles qui varient selon les
époques et les régimes: aigle impérial sous
l'Empire, fleurs de lys lors la Monarchie de
Juillet, ou coq gaulois. C'est cependant avec
la Ille République qu'on va entrervérita-
blement dans un usage moderne de la
mairie. Chaque commune doit se doter
d'un bâtiment spécifique et de vastes pro-
grammes architecturaux redéfinissent
l'aspect extérieur des bâtiments publics.
Au fond, la mairie est-elle davantage
un symbole qu'un lieu réel de pouvoir?
O. 1.: Le maire exerce des compétences
particulières qui lui ont été conférées en
1789 puis surtout par la loi d'avril 1884.
C'est vrai que jusqu'en 1871, le maire
nommé par le préfet ou l'autorité centrale
est avant tout un représentant de l'État. Il
a déjà beaucoup moins de pouvoir que ses
homologues dans d'autres pays européens,
notamment ceux de tradition fédérale.
Jusqu'aux lois de décentralisation de 1982,
le maire n'a guère eu d'autonomie de dé-
cision.Il joue essentiellement un rôle d'in-
terface entre deux figures de la souverai-
neté : la commune et l'État.
On a souvent opposé le maire
et le curé. La mairie est-elle le symbole
de la transmission du pouvoir spirituel
au pouvoir temporel?
O. 1.: civil qui passe des paroisses
aux communes lors de la Révolution illustre
à elle seule ce transfert. Un mouvement de
sécularisation puis de laïcisation va s'affir-
mer tout au long du XIX" siècle avec le dé-
veloppement d'une bureaucratie territo-
rialisée. C'est au moment de la
Ille République que les conflits entre le
maire et le curé vont s'intensifier, autour
de l'école mais aussi - on l'a oublié - autour
de l'utilisation des cloches. Celles-ci sont
le vecteur de la dimension publique et fes-
tive de la communauté. TIntement, carillon,
volée: elles sonnent les vêpres, l'angélus,
le glas ou le tocsin en cas de danger. Résul- .
tat: l'accès au clocher qui représente la
maîtrise du temps mais aussi l'accès à la
chose publique, constituera la source de
conflit la plus importante du XIX" siècle.
D'où l'expression « querelle de clochers»
puis « Clochemerle » pour évoquer, souvent
avec dédain, les conflits villageois.
La mairie ne s'est-elle pas banalisée
au ru du temps et représente-t-elle
encore un symbole aux yeux
des Français ?
O. C'est vrai que les mairies se sont
fonctionnalisées du fait de la croissance de
leurs services techniques et du nombre
d'employés. Elles gardent toutefois leur
valeur symbolique. Ne serait-ce qu'en rai-
son de la place qu'occupe le politique, en
France, par rapport aux pouvoirs spirituels
ou économiques, en raison aussi des codes
architecturaux et ornementaux qui sont le
propre d'un grand nombre de bâtiments.
La République y a gravé son histoire. Une
dimension qui peut sembler lointaine sauf
lorsqu'un événement grave, crise ou guerre,
surgit: elle retrouve alors toute sa vigueur.
RECUEILLI PAR CÉLINE ROUDEN

Sign up to vote on this title
UsefulNot useful