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OCTAVE, CÔTÉ JARDIN (suite

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Aux jardins de l’ima inaire mir!ellien
Les facéties de jardiniers que Mirbeau aime nous raconter et l’exubérance florale exprimée aussi bien à propos du jardin de Monet que dans son Jardin des supplices, nous entraînent, progressivement mais inéluctablement vers ses rapports affectifs conjugaux. Le jardin mirbellien est à la fois reflet du Moi intérieur, mais aussi source d’inspiration. Nourrie par son expérience sensible et l’autodérision, sa création littéraire autour et alentour de ses jardins impressionnistes se singularise par son art inégalé de la composition florale ! savamment m"lé à l’expression de son mal#"tre. $e paradigme de la création mirbellienne peut "tre assimilé à une des figures du %écadentisme. &el est le fil conducteur que nous allons suivre au long de cette t'ématique. La lecture et l’étude des contes fantaisistes Le $oncombre fugitif ! et (xplosif et baladeur !, parus dans Le Journal en )*+,, nous apportent, un condensé -non ex'austif. des regards que porte Mirbeau sur le jardin, l’univers floral et de son imaginaire. Une suite de contes qui expriment la conception mirbellienne des jardins /u delà de l’aspect facétieux de la série de contes qu’initie Mirbeau avec le $oncombre ! ont peut 0 lire un véritable manifeste de l’amour de Mirbeau pour les fleurs et les jardins. 1resque toute sa pensée florale 0 est contenue 2 les fleurs lui sont des amies silencieuses et violentes !, et fid3les. Mirbeau affirme 'aut et fort qu’il déteste les fleurs b"tes ou, plus exactement, les fleurs à qui les 'orticulteurs ont communiqué leur b"tise contagieuse, tel le bégonia, pour simple exemple. %ans l’ordre des esp3ces sur terre, Mirbeau accorde aux végétaux, tout comme aux animaux, un statut qui n’est pas inférieur à celui de l’'omme) 4 il peut recourir pour cela à des métap'ores ant'ropomorp'es, et dans ce sens, comme les individus, les fleurs peuvent "tre aussi bien intelligentes que stupides par l’usage qu’on veut bien leur attribuer. (lles ont en elles une personnalité mystérieuse ! ric'e de symboles émouvants et de délicieuses analogies !. Les fleurs que Mirbeau aime ne sont ni asservies par un sécateur ravageur, ni sujettes à de détestables et vulgaires modes bourgeoises 2 ce sont par exemple les fleurs qui ont été peintes par son ami Monet dans les environs de 5et'euil -les c'amps de coquelicots. ou de 6ivern0 2 Les fleurs que j'aime sont les fleurs de nos prairies, de nos forêts, de nos montagnes !, qu7elles soient de l7/mérique septentrionale, du 8apon ou de 9uisse:. 9on ami Maurice Maeterlinc;, à la notoriété littéraire duquel il a fortement contribué, donnera également sa préférence aux Fleurs des champs< !, mal'eureusement de plus en plus pourc'assées 2 Le paysan les craint, la charrue les poursuit ; le jardinier les hait et s'est armé contre elles d'armes retentissantes la bêche et le r!teau, la houe et le racloir, le sarcloir, la binette" Le long des chemins, leur suprême refuge, le passant les écrase et le chariot les broie" =...> #'importe, elles sont l$ permanentes, assurées, pullulantes, tranquilles, et pas une ne manque $ l'appel du soleil" Le sol leur
%ans une lettre à $laude Monet, Mirbeau utilise la métap'ore d’une douce personne à propos d’un veau né dans la petite bergerie d’/lice ?egnault. L’abbé 8ules préconisait, pour sa part, de s’éloigner le plus possible des hommes ! et de se rapproc'er des bêtes, des plantes, des fleurs !. : @ctave Mirbeau, probablement sur les conseils d’/lexandre 6odefro0#Lebeuf et d’Aenri $orrevon, aménage au $los 9aint#Blaise, entre les printemps )*+C et )*+D, un jardin alpestre avec des rocailles -cf. lettres )<,<, )<,,, ),E:#),E,, @. Mirbeau, %orrespondance générale, tome FFF.. < Maurice Maeterlinc;, Gleurs sauvages !, Le Figaro, )) septembre )+H: -paru ensuite dans &ouble jardin et L'(ntelligence des fleurs. -téléc'argeable sur 6allica et, en version texte, sur 2 'ttp2IIJJJ.jardinsduloriot.frIjoomlaIindex.p'pKoptionLcomMcontentNvieJLarticleNidLC,,2maurice# maeterlinc;#fleurs#des#c'ampsNcatidL):E2langage#des#fleursNlangLfrNFtemidL::+..
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appartient depuis son origine" )lles représentent, en somme, une pensée invariable, un désir obstiné, un sourire essentiel de la *erre" ! 9i on les interroge, elles ont quelque c'ose à nous dire et + elles apprirent $ nos p,res qu'il y a sur ce globe des choses inutiles et belles""" ! $ette vision s0mboliste de Maeterlinc; s7inscrit dans le prolongement de la pensée agreste impressionniste développée et mise en Ouvre par Monet et Mirbeau. @n peut voir aussi dans ce c'oix un mouvement de pensée anarc'ique et écologique 2 comme les gouvernants, les jardiniers doivent limiter leur action dans leur territoire au minimum de nuisance possible, car les fleurs sont bonnes et généreuses pour qui sait les chérir !. $ette forme de jardinage a été diffusée, à l’époque de Mirbeau, par Pilliam ?obinson, qui prQne le jardin sauvage ou naturel 4 ils sont l’éc'o fin de si3cle des jardins anglo#c'inois initiés et pratiqués par les /nglais, tel Pilliam &emple à Moor#1ar;, au R5FF e et au R5FFFe si3cle . (lles tournent le dos aux formes arc'itecturales et s0métriques des jardins franSais de Le NQtre. 1lus récemment, l’arc'itecte pa0sagiste et écrivain engagé 6illes $lément, avec ses formes pa0sag3res de jardins en , mouvement ! et de jardin planétaire ! est asseT proc'e de celle du jardiniste Mirbeau. &outefois, l’écrivain normand, plus que le pa0sagiste#écrivain limousin, apprécie le métissage ou la co'abitation de la flore exotique avec la flore endémique Figure 1 – &ans &'e par;s and et indig3ne de grand espaces naturels 2 -uel plaisir de gardens of 1aris, le + 5ild gardener 6 rassembler, en un jardin, tous ces êtres de miracle et de leur 7illiam 8obinson en 9:;: est particuli,rement séduit par les formes donner la terre qu'ils aiment, l'air dont se vivifient leurs libres des sc,nes paysag,res du <arc délicats organes, l'abri dont ils ont besoin, et de les laisser se =onceau" développer librement, s'épanouir selon leur fantaisie admirable et dans la norme de leur bonté ; car les fleurs sont bonnes pour qui sait les chérirC" ! /insi, lors de son séjour à Menton au printemps *+, dans une lettre à son ami 6ustave 6effro0 l’invitant à venir le rejoindre sur la $Qte d’/Tur, Mirbeau lui donne une description enc'anteresse d’un immense parc existant à Mortola, prés de sa résidence, et qui a été aménagé en )*DE, par &'omas Aanbur0, un /nglais a0ant fait fortune aux Fndes 2 L$, il a réuni tout ce que la flore e.otique poss,de de merveilles, et de beautés étranges / arbres et fleurs / arrangé avec un go0t étonnant et une !me de grand artiste1 ! Fl va jusqu’à imaginer, en prenant à témoin 6effro0, que le grand artiste, créateur de ce coin édénique oU c'aque couleur ou forme s’'armonise avec celle d’à cQté, doit entrer dans le temple des deux dieux de son cOur, ?odin et Monet 2 #e croye23vous pas même qu'il soit plus grand qu'eu. tous D 4 ! Vn mois plus tard, Mirbeau publiera dans Le Figaro un article intitulé (mbellissement !, en contre exemple des jardins d’Aanbur0, dans lequel il stigmatise l'horticulture moderne ! et toutes les formes d’embellissement qui s’ac'arnent, au nom d’un soi#disant progr3s, contre la beauté des fleurs sauvages, les jeunes arbustes et les vieux arbres. Vn olivier, macrobite vénérable, instruit par l'e.périence de si. si,cles ! et s0mbole de la paix, est la victime de l’aménagement d’un grand espace végétal du $ap Martin, à l’initiative d’un autre /nglais, qui a l’idée, en quelques mois, de le raser, niveler, peigner, encasinoter, débarrasser de sa
, Le concept de jardin en mouvement, développé et pratiqué par 6illes $lément, prend appui sur l’idée que le jardinier peut faire confiance aux lois de la nature en laissant aux plantes la liberté de mouvement. /insi les plantes vont s’essaimer selon des facteurs contingents naturels, combinant des facteurs pédologiques et p'0tosociologiques. Les contours des jardins naturels ! se redessinent au fil des années en de'ors des limites cadastrales dans le tiers#pa0sage, Tones libres oU la flore et la faune s7organisent selon des lois qui ne subissent pas l’influence directe de l’'omme. C @ctave Mirbeau, Le $oncombre fugitif !, <e paragrap'e. D Lettre D:,, à 6ustave 6effro0, Menton :E mars )**+, %orrespondance générale, tome FF, p. DD.

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végétation glorieuse, fantasque et libre !. @n peut sans 'ésiter rapproc'er la vision qu’a Mirbeau de la nature, de celle de la vision poétique et écologique du grand géograp'e (lisée ?eclus -L'>istoire d'un ruisseau, L'>istoire d'une montagne1. ou de celle d’Wmile 5er'aeren -Les ?illes tentaculaires.. La dénonciation qu’il fait de cet aménagement destructeur est, certes, rela0ée aujourd’'ui dans toute l’(urope par des mouvements de défense de la nature, et de faSon minimaliste par des textes de lois tels que la Loi littoral. Fl est toutefois important de souligner le radicalisme de la critique de Mirbeau, en son temps, à l’ égard d’un progr3s moderne et de l’aménagement du territoire soutenu par les spéculateurs et créateurs de plaisirs stupides !, et qui se fait au détriment de la beauté vierge ! du silence de la nature !. Mirbeau, avec un je ne sais rien de sauvage ! -6auguin., nous propose, comme le fera un si3cle plus tard 6illes $lément, d’ensauvager nos jardins et de redonner à la nature sa liberté, pour que les gens tranquilles, les po3tes, puissent en jouir calmement. Une suite humoristique de contes marquée par la dérision et la loufoquerie $es contes témoignent aussi de la proximité de pensée entre le cél3bre 'umoriste /lp'onse /llais et @ctave Mirbeau, son fr,re spirituel !. ?ous me comprendre2, vous, pour qui le rire n'est qu'un masque cachant la plus e.quise sensibilité qui, jamais, ait habité l'!me d'un artiste !, écrit Mirbeau à /llais dans une lettre ouverte publiée dans Le JournalE. (n effet, celui qui grimace plus qu'il ne rit * ! partage avec l’'umoriste le go0t de la loufoquerie et de la mystification, le plaisirs des jeu. de mots+ !. &ous deux ont vilipendé, "i ure # $ Alphonse Allais par son c'acun à sa mani3re, le 6B9 -6ros Bon 9ens. autoproclamé ami Bacha Cuitry + (l écrivait hebdomadairement dans Le journal par l’inénarrable Grancisque 9arce0 X (n l’espace de six mois, sur le t'3me des végétaux fugitifs, Mirbeau et /llais ont et Le sourire 6" dialogué sur le ton de la franc'e rigolade, dans un genre qui préfigure des scénettes d’un ?a0mond %evos)H. Le ton est donné d3s l’automne )*+, 2 Y @ctave Mirbeau, Le $oncombre fugitif !, Le Journal, )D septembre )*+,)) 4 Y /lp'onse /llais, 1our faire plaisir à Mirbeau !, Le Journal, : octobre )*+, 4 Y /lp'onse /llais, 1'énom3ne naturel des plus curieux !, Le Journal, )H octobre ): )*+, 4 Y /lp'onse /llais, (ncore les végétaux baladeurs !, Le Journal, :D octobre )*+, 4 Y @ctave Mirbeau, (xplosif et baladeur !, Le Journal, :C novembre )*+, 4
@ctave Mirbeau Lettre ouverte à /lp'onse /llais !, Le Journal, )+ avril )*+D. 9ur les rapports de Mirbeau avec l’'umour et le comique, cf. $'ristop'er Llo0d, Mirbeau auteur comique !, )urope, nZ *<+, mars )+++, pp. DC#E). 9ur les rapports entre Mirbeau et /. /llais, cf. 1ierre Mic'el, /lp'onse /llais ! -notice., in &ictionnaire @ctave =irbeau, :H)H#:H)) 4 GranSois $aradec, Mirbeau et /lp'onse /llais !, %ahiers @ctave =irbeau, nZ <, )++D, pp. )E,#)ED 4 1ierre Mic'el, @ctave Mirbeau [ 8ean 9alt !, %ahiers @ctave =irbeau, nZ <, )++D, pp. ),C#)E<. + /lp'onse /llais ! -notice., loc" cit. )H %ans le registre animal, le parall3le entre le 'érisson de Mirbeau, demandant une nouvelle rasade de fine c'ampagne, et le c'ien -digne de %ingo. de %evos, qui demande à c'anger de c'aîne, est saisissant. Le conte du 'érisson se trouve aussi dans le c'apitre FFF des ?ingt et un jours d'un neurasthénique. )) Les contes Le $oncombre fugitif ! et (xplosif et baladeur ! ont été publiés dans La ?ache tachetée, Glammarion, 1aris, )+)C, :)H pages. Fls sont téléc'argeables sur Pi;isource et sur le site de la Bibliot'3que électronique de Lisieux. ): &ous les articles de l’'umoriste parus dans Le Journal ont été publiés, à l’exception de 1our faire plaisir à Mirbeau !, dans /lp'onse /llais, &eu. et deu. font cinq , 1. @llendorff, 1aris, )*+C, <,< pages. Fl est téléc'argeable sur 6allica.
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Y /lp'onse /llais Lettre à Aortus, jardinier à 6ranville -aux bons soins de M. @ctave Mirbeau, 'omme de lettres. !, Le Journal,+ novembre )*+,, et Y Les arbres qui ont peur des moutons !, /lp'onse /llais [ Le Journal, :+ novembre )*+, -'ttp2IIfr.Ji;isource.orgIJi;iILesM/rbresMquiMontMpeurMdesMmoutons.. Le $oncombre fugitif ! est composé de deux parties 2 la premi3re, que nous avons qualifiée de manifeste, résume un grand nombre d’idées de Mirbeau sur le jardin 2 sa conception pa0sag3re marquée par la liberté des plantes et la joie que les fleurs peuvent lui apporter. La deuxi3me partie constitue le début du conte à proprement parler. Le narrateur, qui est le double de Mirbeau, rec'erc'e un Bilphium albiflorum)< introuvable en Grance, en /ngleterre, en /mérique, en Belgique et en 9uisse. Fl ne figure m"me pas dans les jardins du cél3bre botaniste suisse Aenri $orrevon, c’est dire X), (' e' X alors que faire K %irection 6ranville, oU réside un bon'omme, Aortus, au nom prédestiné et qui poss3de des fleurs que personne ne poss3de. Mais cet original qui n'aime que les plantes qui font des blagues !, ne poss3de pas la perle rare rec'erc'ée\ Fl est facétieux avec une pointe un tantinet "i ure % $ >enri %orrevon, perverse 2 le grandvilain vient de féconder un 'ibiscus en lui + passionné et charmant 6 faisant subir une séquence de Pagner interprétée par lui#m"me spécialiste de la flore alpestre est tr,s apprécié de son ami =irbeau& au cornet à pistons. ?ésultat 2 la pauvre plante va engendrer rien moins qu’un monstre cocasse !\ 9ous couvert d’une franc'e rigolade, Mirbeau nous am3ne dans le jardin d’Aortus dominé par le désordre et la décadence. Les plantes sont tellement emm"lées entre elles qu’il est impossible de les reconnaître. $’est c'aos. Fl se passe bien des c'oses dans le jardin d’Aortus, qui 'abite 6ranville, ne l’oublions pas 2 Ah D vous alle2 rire" =\> Ah D c'est un concombre impayable que le concombre fugitif D 1 A le voir, il n'a rien de particulier1 =ais d,s qu'on veut le prendre1 il fiche le camp1 il s'en va au diable1 impossible de le manier1 !. 9elon (vang'élia 9tead)C, Mirbeau emprunte, sans doute, l’idée d’un végétal capable de mouvement à la sc3ne finale de la *entation de saint Antoine" %ans la troisi3me version de cette Ouvre de Glaubert, les B"tes de la mer invitent le saint à un vo0age dans les pa0s de l’@céan oU toutes sortes de plantes s'étendent en rameau., se tordent en vrilles, s'allongent en pointes, s'arrondissent en éventail" &es courges ont l'air de seins, des lianes s'enlacent comme des serpents" Les &edaEms de Fabylone, qui sont des arbres, ont pour fruits des têtes
Le Bilphium albiflorum, appelé J'ite rosinJeed !, est une variété de couleur blanc'e asseT rare. (lle a été décrite par le botaniste américain darJiniste /sa 6ra0 en )**<. $’est une plante c'amp"tre indig3ne du &exas. 1resque tous les silp'ium, originaires d’/mérique du nord, sont de couleur jaune. (n dernier recours, c’est Aenri $orrevon, botaniste suisse qui est sollicité, mais en vain. $e botaniste suisse, passionné et charmant !, connu pour sa scientifique et l0rique description de la flore /lpine, était aussi sollicité pour aménager des jardins alpestres tels ceux qui jouxtent le vieil 'Qtel Peiss'orn, so british, dans le 5alais ou encore la station d’essai du 8ardin /lpin à 6en3ve. %ans + Le $oncombre fugitif 6, Mirbeau parle en effet de =" >" %orrevon, qui cultive, dans ses curieu. jardins de <lainpalais, tout ce que la Flore universelle peut donner de plantes révélatrices de beauté" ! L’espace vert de 1lainpalais, situé en plein centre de 6en3ve, existe toujours. ), Aenri $orrevon, botaniste suisse passionné et charmant !, connu pour sa scientifique et l0rique description de la flore /lpine, était aussi sollicité pour aménager des jardins alpestres tels ceux qui jouxtent le vieil 'Qtel Peiss'orn, so british, dans le 5alais ou encore la station d’essai du 8ardin /lpin à 6en3ve. %ans + Le $oncombre fugitif 6, Mirbeau parle en effet de =" >" %orrevon, qui cultive, dans ses curieu. jardins de <lainpalais, tout ce que la Flore universelle peut donner de plantes révélatrices de beauté" ! L’espace vert de 1lainpalais, situé en plein centre de 6en3ve, existe toujours. @ctave Mirbeau disposait, dans sa propriété de $arri3res#sous#1oiss0, d’ un jardin alpestre peu )C (vang'elia 9tead, Le =onstre, le singe et le fGtus" *ératogonie et &écadence dans l')urope fin3de3 si,cle. 6en3ve, %roT, :HH,, DH, pages.
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humaines ; des =andragores chantent, la racine Faaras court dans l'herbe )D" Les végétau. maintenant ne se distinguent plus des animau." &es polypiers, qui ont l'air de sycomores, portent des bras sur leurs branches" Antoine croit voir une chenille entre deu. feuilles ; c'est un papillon qui s'envole" (l va pour marcher sur un galet ; une sauterelle grise bondit" &es insectes pareils $ des pétales de roses, garnissent un arbuste; des débris d'éphémérides font sur le sol une couche neigeuse" )t puis les plantes se confondent avec les pierres" &es caillou. ressemblent $ des cerveau., des stalactites $ des mamelles, des fleurs de fer $ des tapisseries ornées de ligures)E" ! $ette sc3ne apocal0ptique de la fusion des r3gnes bascule vers la $'ute, la %écadence. 6ustave Glaubert)* parac'3ve de faSon ironique l’ultime tentation du saint 2 Antoine délirant H bonheur D bonheur D j'ai vu naItre la vie, j'ai vu le mouvement commencer" Le sang de mes veines bat si fort qu'il va les rompre" J'ai envie de voler, de nager, d'aboyer, de beugler, de hurler" Je voudrais avoir des ailes, une carapace, une écorce, souffler de la fumée, porter une trompe, tordre mon corps, me diviser partout, être eu tout, m'émaner avec les odeurs, me développer comme les plantes, couler comme l'eau, vibrer comme le son, briller comme la lumi,re, me blottir sur toutes les formes, pénétrer chaque atonie, "i ure ' ( )l Fosco, détail d'une descendre jusqu'au fond de la mati,re, / être la de ses tentations de 9aint# /ntoine, =usée du <rado" mati,re)+ D !. L’'0pot'3se d’(vang'élia 9tead d’une correspondance entre le concombre fugitif avec la racine de Baaras est intéressante à plus d’un titre. Nous avons déjà évoqué le rapproc'ement qu’établit Mirbeau entre les différents r3gnes 2 'umain, animal, végétal. %3s lors, on ne peut "tre surpris de constater qu’une plante peut devenir un monstre dans un jardin, à moins qu’elle n’ait acquis tout simplement la mobilité des animaux ou des "tre 'umains 2 )t je vis sa main noueuse =celle d’Aortus> cherchant $ étreindre quelque chose qui fuyait devant elle, quelque chose de long, de rond et de vert, qui ressemblait, en effet, $ un concombre, et qui, sautant $ petits bonds, insaisissable et diabolique, disparut, soudain derri,re une touffe1 ! Fl est possible aussi d’établir, au passage, un parall3le, sur lequel nous reviendrons, entre
9elon 8ean $éard, au regard des connaissances botaniques de la ?enaissance, le plus souvent, c'est $ la mandragore que la racine fait songer ! -8ean $éard, &e la racine de Faara et de quelques autres plantes merveilleuses $ la 8enaissance, 'ttp2IIJJJ.curiositas.orgIdocument.p'pKidL)C<E.. %ans son >istoire des Juifs, Glavius 8os3p'e rapporte, au livre 5F relatif au si3ge et à la prise de Mac'aeron, parmi les singularités du lieu nommé Baaras -source t'ermale., la présence d’une plante qui produit une racine du m"me nom 2 %ette plante est d'une couleur qui ressemble $ celle du feu" ?ers le soir, les rayons qu'elle émet sur ceu. qui s'avancent pour la saisir en rendent la cueillaison difficile ; elle se dérobe d'ailleurs au. prises et ne s'arrête de remuer que si l'on répand sur elle de l'urine de femme ou du sang menstruel" =ême alors, celui qui la touche risque la mort immédiate, $ moins qu'il ne porte suspendu $ sa main un morceau de cette racine" @n la prend encore sans danger par un autre procédé que voici" @n creuse le sol tout autour de la plante, en sorte qu'une tr,s faible portion reste encore enfouie ; puis on y attache un chien, et tandis que celui3ci s'élance pour suivre l'homme qui l'a attaché, cette partie de la racine est facilement e.traite ; mais le chien meurt aussitJt, comme s'il donnait sa vie $ la place de celui qui devait enlever la plante" )n effet, quand on la saisit apr,s cette opération, on n'a rien $ craindre" =algré tant de périls, on la recherche pour une propriété qui la rend précieuse les êtres appelés démons / esprits des méchants hommes qui entrent dans le corps des vivants et peuvent les tuer quand ceu.3ci manquent de secours / sont rapidement e.pulsés par cette racine, même si on se contente de l'approcher des malades" ! )E 6ustave Glaubert, La *entation de saint Antoine, $'arpentier, 1aris, )*E, -<e version., pp. :+,#:+C. )* /lbert &'ibaudet, Custave Flaubert, 6allimard, 1aris, )+<C 4 cf. sur Pi;isource 2 La &entation de taint /ntoine, c'est l'Guvre de toute ma vie puisque la premi,re idée est venue en 9:KL, $ Cênes, devant le tableau de Freughel et depuis ce temps3l$, je n'ai cessé d'y songer et de faire des lectures afférentes ! -%orrespondance, t. 5F, p. <*C.. La version de )*E,, la < e, est influencée par la lecture nouvelle de la l7 >istoire de la création naturelle -#atMrliche BchNpfungsgeschichte., de Aaec;el, publiée en )*D*. )+ 6ustave Glaubert, op" cit., p. :+D.
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1age CIC

l’exubérance poétique de la fin de Baint Antoine avec l’imaginaire débridé d’@ctave Mirbeau dans Le Jardin des supplices:H. 1our (vang'élia 9tead, Mirbeau n’aurait pas c'oisi au 'asard de faire résider Aortus à 6ranville. @n aurait pu "tre tenté d’attribuer ce c'oix en terres vi;ing, à proximité du lieu de naissance d’@ctave. ]ue nenni X Mais, bien s^r, 6ranville est l’'omon0me du précurseur de %aumier X Mirbeau avoue aussi sa dette au dessinateur Crandville et $ ses Gleurs animées O9:KP.:) !. $e parall3le apporte un éclairage intéressant sur les facéties du concombre fugitif. Vn survol de l’Ouvre :: de ce grand dessinateur caricaturiste:< nous a permis de préciser le lien qui peut "tre fait avec la série tricotée ! par @. Mirbeau et /. /llais. Le concombre fugitif pourrait, selon nous, s’"tre éc'appé d’ Qn autre monde X %ans cette Ouvre tr3s originale, mais dérangeante, au point qu’elle est mal accueillie par son public, contrairement à ses Ouvres précédentes :,, 6randville s’est assuré la
1our une étude sur l’'0bridation dans les romans monstres ! de Mirbeau, cf. Marie# GranSoise Melmoux#Montaubin, @ctave Mirbeau 2 &ératogonie et '0bridations ou la naissance d’un intellectuel !, paru dans Lo.ias, nZ *, mis en ligne le )C mars :HHC 2 'ttp2IIrevel.unice.frIloxiasIindex.'tmlK idL)HH . :) (vang'élia 9tead, op" cit., p. :D:. :: 8ean 6érard -)*H< # )*,E. est un dessinateur et caricaturiste franSais, plus connu sous le pseudon0me de 8.#8. 6randville. Fl est né à Nanc0, dans une famille d’artistes et de comédiens et a appris les bases du dessin avec son p3re, peintre miniaturiste. _ l7`ge de vingt et un ans, il s7installe à 1aris comme dessinateur, ses débuts sont pénibles sur le plan financier. (n )*:E, il publie Les -uatre saisons de la vie , recueil de dix planc'es oU il dépeint la médiocrité d7une vie larvaire 2 le 'éros commence d3s l7`ge de deux ans à mart0riser un c'at et finit sa vie à EH ans d7une mani3re sinistre en lisant Le %onstitutionnel aupr3s de son po"le. %ans ?oyage pour l'éternité -)*:E., 6ranville force le trait pour montrer l7irrésistible pouvoir d7attraction de la Mort aupr3s des 'umains dominés par la b"tise 2 une planc'e, par exemple, représente tout un régiment de pauvres gens affublés d7un énorme bonnet à poil et suivant aveuglément le tambour#major pour le grand vo0age. Fl se fait connaître par Les =étamorphoses du jour -)*:*#)*:+., une série de soixante#dix sc3nes dans lesquelles il met à la mode des personnages burlesques, 'ommes par le corps, animaux par la t"te, et sur leur dos 6randville se plaît à fustiger le ridicule des 'umains en transposant avec finesse, des sentiments 'umains sur des représentations animales. Les principaux 'ommes politiques 0 sont représentés également avec des t"tes d7animaux. Le succ3s rencontré par ces Ouvres incite plusieurs périodiques, tels que La Bilhouette, L'Artiste, La %aricature, Le %harivari , à l’engager comme collaborateur et dessinateur. 9es caricatures politiques caractérisées par une merveilleuse fécondité d’inspiration satirique ont bientQt suscité un engouement général et il est rapidement devenu tr3s populaire 2 Bes planches satiriques sont des charges contre les contemporains ou des attaques contre la =onarchie de Juillet" Bes dessins déplaisaient $ Adolphe *hiers, qui fit promulguer, en 9:RL, sous le r,gne de Louis3<hilippe, une loi e.igeant une autorisation préalable pour la publication de dessins et de caricatures" Apr,s ce rétablissement de la censure, Crandville s'est tourné presque e.clusivement vers l'illustration de livres ! -notice de Pi;ipedia.. 9on Toomorp'isme se retrouve également dans Les Fables de La Fontaine ! -)*<*. et Les Animau. peints par eu.3mêmes. Bc,nes de la vie privée et publique des animau. est son ouvrage le plus cél3bre, dont les textes sont dus à la contribution de cél3bres écrivains de son époque, BalTac, 6eorge 9and, Nodier, 1aul et /lfred de Musset, etc. Fl illustre les Ouvres telles que &on -uichotte de $ervant3s, Les ?oyages de Culliver de 9Jift, 8obinson %rusoé de %aniel %efoe. Le cQté satirique, fantasmagorique et fantastique culmine avec Qn autre monde -)*,<.. (lle est appréciée par 6eorge Bataille et l’ensemble de son Ouvre est revendiquée par les 9urréalistes. %ans Les Fleurs animées -)*,C., volume préfacé par /lp'onse aarr, avec un texte de &axile %elord, 6randville, en personnifiant ses fleurs, s’adonne plus à de l’ant'ropomorp'isme qu’à des transposition Toomorp'iques. Malgré le succ3s de cette publication, l’Ouvre n’a pas la fougue créatrice d’ Qn autre monde. Le talent de 6randville n’a jamais été récompensé du début à la fin de sa courte carri3re. Fl meurt de désespoir 2 la fatalité s’est ac'arnée sur lui, à l’injustice de sa rétribution s’est ajoutée celle de la vie 2 ses trois enfants sont successivement morts subitement à l’`ge de , ans et il perd sa femme à la m"me époque. $f. /nnie ?enonciat, La ?ie et les Guvres de J"3J" Crandville, /$? éditions 5ilo, 1aris, )+*C 4 et 1'ilippe aaenel, Le Buffon de l7'umanité, La Toologie politique de 8.#8. 6randville -)*H<#)*,E. !, 8evue de l'Art, nZ E,, )+*D, pp. :)#:*. :< Baudelaire, en tant que critique d’art, éreinte avec ac'arnement 6randville, parfois injustement. $’est un esprit maladivement littéraire !, écrit#il pour dénoncer un procédé de dialogues qui annonce la bande dessinée. L'artiste Crandville voulait, oui, il voulait que le crayon e.pliqu!t la loi d'association d'idées" Crandville est tr,s comique ; mais il est souvent un comique sans le savoir ! -Baudelaire, Suvres compl,tes, t. FF, Nrf, 6allimard, La 1léiade, 1aris, )+ED, pp. CC*#CC+.. :, 1ierre Mac @rlan, en célébrant cette prodigieuse fête cérébrale =\> de forces créatrices nées dans le
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1age DID

collaboration d’un écrivain tr3s complice qui a c'erc'é à garder l7anon0mat. Fl s’agit en réalité de l’écrivain &axile %elord, journaliste et écrivain, rédacteur en c'ef du %harivari pendant quelques années, connu pour une >istoire du Becond )mpire. &ous deux plongent le lecteur dans le monde d’un futur immédiat dominé par le néo#paganisme, nouvelle religion proc'e du saint#simonisme et du fouriérisme, créée par 1uff, un ancien éditeur. 1uff transformé en néo#dieu, crée à son image deux disciples qui décident de se partager le monde 2 arac;q, ancien maître#nageur, est destiné à un vo0age dans les fonds Figure 5 – Autoportrait de J"3 marins, tandis qu’Aabile, ancien compositeur, va devenir J" Crandville O9:RUV aéronaute, avec pour mission d’explorer l’espace interplanétaire. Fls décident de vo0ager partout, et de collecter des documents qui, une fois réunis, pourront "tre vendus sous forme de livre à un libraire. L’'étérotopie du monde imaginé par 6randville est le double d7une société aux prises avec toutes ses faiblesses 2 les gouvernants -de la Monarc'ie constitutionnelle., tiraillés entre l’esprit progressif et les aspirations les plus conservatrices, ne sont en mesure de promettre au peuple que des décorations, leur efficacité n’est pas faible, elle est nulle X (t, pour le peuple, tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes 2 gr`ce à la p'rénologie et la p'ilant'ropie, tous les vices seront abolis, l’'oméopat'ie viendra apporter au monde le signe de la santé universelle ! et c'aque "tre 'umain sera doté d’une queue géante. %3s lors le peuple avancera à grand pas vers l’omniarc'ie X %ans ce nouveau monde, imperceptiblement, les r3gnes 'umains et animaux se rapproc'ent au point de se confondre, les plantes n7éc'appent pas non plus à l’imaginaire, tout comme les animaux cantonnés dans les ménageries du 8ardin des plantes se métissent pour donner naissance à des monstres... %e nombreuses formes et st0les de la tératogonie et de la décadence se retrouvent dans ses créations grap'iques associées à des textes d’écrivains réputés. La plume 'umoristique, sarcastique, corrosive, républicaine, agnostique de &axile %elord annonce par bien des traits les c'roniques et contes d7/lp'onse /llais. ]uelques exemples extraits du c'apitre Vne révolution végétale ! peuvent illustrer notre propos. 1uff, en réponse au sublime manuscrit envo0é dans une bouteille à la mer par Arac;q, l’informe d’une affreuse nouvelle 2 un r3gne tout entier de la nature se révolte. + *u connais mon amour pour l'horticulture, délassement de toutes les grandes !mes j'ai sur ma fenêtre deu. rosiers du Fengale et un basilic" Cr!ce $ mes études approfondies sur les po,tes orientau., le langage des fleurs et des plantes m'est familier" %omme je m'approchais de mon jardin suspendu pour observer les effets du printemps qui s'annonce, j'ai surpris le secret d'une conspiration dont le 2éphyr colporte le mot d'ordre d'un calice $ l'autre ; les fleurs ne pouvaient choisir un complice plus 2élé" (l s'agit d'une levée de corolles et de pétales contre l'homme" Le parterre et le potager se donnent la main, le vase et la cloche sonneront bientJt l'alarme ; l'esprit de révolte s'est glissé au milieu de toutes les étamines ; le soleil et la vengeance animent tous les pistils" L'artichaut prépare ses pointes en silence ; le melon se fabrique une armure $ l'épreuve du couteau ; j'ai entendu un chGur de concombres qui conspiraient en chantant l'hymne révolutionnaire #ous entrerons dans la carri,re T, -uand nos aInés n'y seront plus:C" ! _ ce stade du rapproc'ement entre le concombre de Mirbeau et ceux de 6randville, on peut noter le fait que les mouvements de la plante d’Aortus sont la manifestation d’un seul individu, alors que, dans la révolution végétale, il s’agit bien d’un
subconscient !, reconnaît, en )+<,, l’aspect novateur d’ Qn autre monde et trouve dans l'Guvre de Crandville le précurseur, =\> une sorte de surréalisme qui l'apparente $ ceu. que nous connaissons ! -cité par /nnie ?enonciat, op" cit., p. :C,.. $ette Ouvre pourrait avoir influencé Alice au pays des merveilles -bien s^r, l’Ouvre de LeJis $arol, et non le sous#titre g0nécop'obico#satirique du Jardin des supplices X.. :C 8.#8 6randville, &axile %elord, Qn autre monde, A. Gournier, 1aris, )*,,, p. C*. L’ouvrage est consultable sur 6allica et 9cribd.

1age EIE

mouvement collectif, dont la contestation semble plus nettement marquée. %ans son article 1our faire plaisir à Mirbeau !, /lp'onse /llais identifie le concombre fugitif 2 il pourrait s’agir d’un %ucumis fuge., à moins que ce ne soit un %ucumis nivellensis, aperSu c'eT Maurice @’?eill0 et appelé en référence à la c'anson populaire %e chien de Jean #ivelle, qui fuit quand on l'appelle :D !. %ans <hénom,ne naturel des plus curieu., l’'umoriste, avouait que ses premiers commentaires relatifs à la saisissante c'ronique de Mirbeau lui avaient valu mille communications diverses et des plus intéressantes, émanant d'horticulteurs et de grands propriétaires !. Le cas du concombre insaisissable et de l’'ibiscus musicop'obe ne sont pas isolés. Vn de ses plus anciens camarades du quartier latin, (dmond %esc'aumes -écrivain, dramaturge, '0dropat'e fugitif du %hat #oir et fondateur d’une revue littéraire qui abritait les jeunes écrits d’/llais. lui a demandé de venir à sa palatiale résidence de Marl0#le#?o0 pour observer dans son jardin un magnifique antirrhinum ou muflier couvert de fleurs. /u cours de la soirée, %esc'aumes se livre à l’expérience des plus loufoques que l’on puisse imaginer 2 l’antirrhinum est associé aux libations dînatoires des deux comp3res. /u lendemain de l’arrosage avec moult apéritifs, bouteilles de vins, digestif et bi3re, d3s l’aube Ochef3lieu *royesV !, /llais et %esc'aumes constatent, J miracle D que les gueules de loup étaient devenues des gueules de bois 6" _ propos de cet incro0able =iracle des loups, /. /llais termine sa c'ronique végétale en remarquant 2 W telle enseigne que =" Jules Fois lui3même s'y serait trompé :E ! et en annotant 2 délicate plaisanterie dont la subtilité échappera / hélas D / $ bien des lecteurs" ! /u delà d’un 'umour fondé sur des jeux de mots et boutades, il n’est pas facile de décr0pter le sens littéraire sous#jacent de cette c'ronique. (vang'élia 9tead, perSoit l’esprit de %écadence dans ce mélange de jardinage bien particulier et de littérature. Fl est possible d’imaginer que, sur la pointe des pieds, l’insaisissable p'énom3ne du %écadentisme, qui éc'apperait m"me à toute tentative de définition générale:*, se soit immiscé dans les Ouvres des deux auteurs à leur insu K Le conte du 'érisson, inséré par @ctave Mirbeau dans sa Lettre ouverte à /lp'onse /llais ! publiée dans Le Journal en )*+D, rappelle la triste expérience subie par le muflier de %esc'aumes. Les deux fantaisies ne manquent pas d’exprimer et de communiquer un certain malaise, et d’annoncer d’autres avatars précurseurs de La c'ute !. %ans le conte intitulé Le &ronc !, paru initialement dans Le Journal, également en )*+D, Mirbeau imagine un banquet de jardiniers. $es 'orticulteurs, enclins $ l'enthousiasme et $ l'e.agération, se regroupent autour d'un petit bonhomme:+ ! qui ne manque pas de capter l’attention de son public en enc'aînant des récits oU la fantaisie cQtoie l’'orreur. %’une 'istoire d’amputation d’un blessé avec un sabre de dragon qui se déroule dans une c'arrette de meunier, on passe à
Aistoriquement, le c'ien de Nivelle était une métap'ore pour exprimer la fuite et la l`c'eté de celui qui avait osé insulter son p3re -Montmorenc0#Nivelle.. %epuis l’expression s’est transformée, populairement, en un animal qui ne cesse de fausser compagnie à son propriétaire et qui fuit encore lors qu’on émet le vOu de l’approc'er tel le concombre du p3re Aortus X :E 8ules Bois -)*D*#)+,<. po3te, romancier, dramaturge, essa0iste et journaliste. _ l’époque des c'roniques d’/llais et de Mirbeau, il était le secrétaire particulier de $atulle Mend3s et fréquentait déjà les nouvelles mouvances occultistes de la Belle Wpoque. :* (l3ve de 8ean de 1alacio, auteur notamment de Btyles et formes de la &écadence, (vang'élia 9tead, dans sa t'3se sur Le =onstre, le singe et le fGtus , a tenté, avec clarté, de caractériser, plutQt que de définir, tout l’éventail de l’esprit de %écadence, car le p'énom3ne de %écadence est réfractaire $ la définition, $ l'esprit d'école !, c’est#à#dire à toute catégorisation, toute 'iérarc'isation, qui l’enfermerait dans un mouvement virtuel et dans lequel tous les auteurs ne se retrouveraient pas. Le hareng classique ne devrait insinuer qu'il est moralement supérieur au hareng saur décadent !, annonce avec 'umour Aaveloc; Aellis dans >uysmans en )*+* X -(vang'élia 9tead, op" cit., pp. )E#<).. :+ Fl est possible que ce petit bon'omme, qui est une des lumi,res de l'horticulture franXaise !, soit la personnification à peine déguisée de 5ictor Lemoine, cél3bre 'orticulteur de Nanc0 et ami de Mirbeau. L’admiration de Mirbeau pour Lemoine n’est pas inconditionnelle. 9ans concession, on peut suppose qu’il brocarde dans ce conte celui qui a b`ti, en partie, sa réputation internationale et celle de la ville de Nanc0 -6loire de Nanc0. en obtenant, de )*DH à )+)H, )CH '0brides de Bégonias.
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1age *I*

l’'0bridation de bégonias. L’'0brideur doit notamment patiemment sélectionner des semis et s’armer d’un pinceau, de pinces fines, d’une aiguille et de petits ciseaux pour ajouter à la laideur naturelle une laideur artificielle. 1uis le conteur revient à la guerre de EH 2 J'étais, $ ce moment horticulteur $ ?endJme1 et je n'avais pas obtenu mon fameu. bégonia le &euil de =" *hiers1 pour une bonne raison que =" *hiers n'était pas mort !\ @n apprend que cette rude série d’expériences du vieux bégoniacole ! a permis d’obtenir + *riomphe du <résident Faure<H !, puis *riomphe du mutilé &elard !. L’escalade dans l’'orreur n’a d’égal aujourd’'ui que le film de %alton &rumbo, Johnny s'en va3t3en guerre -)+E)., et les dessins de ?eiser ou de Polins;i 2 en pleine guerre de EH, 8osep' %elard, un emplo0é de l’'orticulteur, est ramené à la pépini3re dans un état inimaginable 2 (l n'en a plus de lard, le pauvre diable !, il a été amputé des quatre membres, il n’est plus qu’un tronc et, comble de l’absurde, il demande, quelques 'eures avant d’"tre emporté par une septicémie, comment il va faire désormais pour arroser les semis. Les facéties et douces plaisanteries de notre écrivain nous conduisent inéluctablement sur le lieu des drames 'umains les plus monstrueux. Fls se déroulent souvent dans un jardin, espace qui, a priori, est propice à la r"verie et à la douceur de vivre. 1our mieux montrer l’injustice des drames vécus notamment par les jardiniers, Mirbeau recourt à la dérision en soulignant leur inébranlable conscience professionnelle poussée jusqu’à l’absurde. L’ultime geste de l’ouvrier jardinier qui, dans Les affaires sont les affaires ou dans la nouvelle %recite !, redresse un tuteur au moment de quitter le jardin, c'assé par son patron, rejoint l’ultime réflexe de 8osep' %elard. %ans )ncore des végétau. baladeurs, /. /llais revient une nouvelle fois sur cette étrange question des plants qui marc'ent, question magistralement soulevée par son ami @ctave Mirbeau, car ses c'ronique lui valent un monstrueu. courrier !. Le docteur Margulier lui signale que le %ucumis fuge. ne le surprend "i ure ) ( Affiche lithographiée pas, car il a pu constater qu’en Fnde des for"ts enti3res de pour la parution d’Vn autre monde de J" J" Crandville pandanus furvatus peuvent se déplacer lorsque le sol oU ils se O9:KRV trouvent est épuisé, et ils peuvent aussi se déplacer dans le cas oU l’on a abattu quelques#uns d’entre eux. $ela fait penser à l’organisation des végétaux dans Qn autre monde de 6randville et %elord pour éc'apper au danger. %ans la deuxi3me partie de sa c'ronique, /. /llais relate d’autres communications qui lui ont été faites sur les traitements des plantes à l’aide de composition animale -sang des b"tes ou bouillons de culture à base de mati3res Tobques.. ?ésultat 2 un drosera -plante carnivore. arrosé de sang d’antilope file à la rapidité du T3bre, tandis qu’une autre plante, arrosée à la soupe de tortue, se prom3ne dans le jardin, mais plus lentement, comme de juste, alors que les arbres arrosés au court#bouillon d’écrevisses se mettent à marc'er à reculons. &outes ces observations seront consignées par son correspondant, le %r Baillon, dans un ouvrage à paraître proc'ainement c'eT $'arpentier et Gasquelle, qui aura pour titre 2 Les >orticoles" La référence à l’ouvrage de Léon %audet Les =orticoles, paru en juin )*+,<), semble asseT évidente et souligne bien le Toomorp'isme, une
@n notera que ces deux nouveaux taxons sont cités trois ans plus tard dans Le Jardin des supplices" La désignation *riomphe de Féli. Faure faite par Mirbeau ne manqua s^rement pas de faire sourire, voire grimacer, son auteur et /llais, quand on sait que Gélix Gaure fut le destinataire du manifeste de cola 8’accuse ! et les circonstances possibles de sa disparition dans les bras d’une Marguerite, occasion r"vée pour les c'ansonniers et ses ennemis politiques de décroc'er d’autres petites p'rases assassines telles que 2 )n entrant dans le néant, il a d0 se sentir che2 lui ! -attribuée à 6. $lemenceau.. <) Léon %audet n’a pas voulu soutenir sa t'3se de médecine et a publié Les =orticoles, beau et terrible pamphlet 6 -@. M., Les Ycrivains [ Léon %audet !. sur le s0st3me 'ospitalier franSais et celui, si imbriqué, des facultés de médecine.
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1age +I+

des nombreuses formes de la %écadence, qui s’immisce et anime l’ordre végétal c'eT Mirbeau et /llais, ce comique mangé de mélancolie ! -(. de 6oncourt.. %epuis le <H septembre jusqu’au )* novembre Mirbeau est occupé à la publication dans Le Journal d’ une longue nouvelle, quasi autobiograp'ique, =émoire pour un avocat. %3s le :C novembre, il donne à la fois la suite du $oncombre fugitif ! et la réplique à /llais avec (xplosif et baladeur !. Auit jours apr3s (ncore des végétaux baladeurs ! d’/lp'onse /llais, @ctave Mirbeau lui dédie (xplosif et baladeur !. L’écrivain 0 donne lecture d’une lettre du p3re Aortus, bien navrante, botaniquement parlant !. Le jardinier de 6ranville s’0 plaint des déconvenues de son jardin 2 les graines d’'ibiscus ont coulé. $ette fleur tardive -elle fleurit effectivement en juillet#ao^t., et qui est considérée appartenir, pour cette raison, au genre imaginaire des Badernobdes, ne semble pas avoir apprécié Lohengrin de Pagner. Aortus, aurait d^ lui jouer, sur son cornet à pistons, un air plus patriotique, du genre >ymne russe ou <,re la ?ictoire<:" Aortus est également inquiet, non pas parce que son concombre volage ait franc'i les 'autes clQtures faites en barbelés, mais parce qu’il n’est pas revenu, alors qu’il est du genre affectueux. 9cientifiquement parlant, le %ucume. fuge., décrit par /. /llais -abréviation /. /l.. n’a pu "tre volé car il est tr3s méfiant et crac'e ses graines à la figure de celui qui voudrait s’en saisir<<. Fl semble qu’ici Mirbeau, comme son ami /llais, se livre à une critique en r3gle des exc3s de certitudes scientifiques et du détournement politique et social qui peut en "tre fait. Bien que rallié au darJinisme, il rejette en effet la référence au darJinisme social<,. Fl n’est pas à écarter également l’'0pot'3se que Mirbeau ait fait une discr3te allusion, avec les termes mitraille et e.plosion, aux lois scélérates ! -)*+<#)*+,. et aux exécutions capitales des anarc'istes Wmile Aenri et 9anto 6eronimo $aserio, qui ont eu lieu peu de mois auparavant. )t de penser qu'il =le diable de concombre> appartient $ la famille, si placidement bourgeoise, si fortement sédentaire, des cornichons, voil$ qui déconcerte les imaginations les plus hardies" ! Mirbeau joue aussi sur les oppositions, les contraires, lorsqu’il soupSonne son ami /llais d’avoir des + ramifications ténébreuses 6 à 6ranville. $es provocations à son adresse -+ ?ous ne me fere2 pas accroire qu'un homme qui passe son temps $ boire, dans les bars, avec le %aptain %ap, $ faire, dans les fiacres, avec des demoiselles de rencontre, toutes sortes de saloperies inconvenantes et poivrées1 !. sont là pour mieux témoigner de la proximité et la grande amitié entre les deux 'ommes. Mirbeau énonce clairement les grandes qualités qu’il voit en /llais 2 + =algré l'énormité de sa fantaisie, il a de la précision dans l'esprit, même de l'élégance =\>, il sait rester littéraire et artiste" ! &out le contraire d’un comique de commis vo0ageurs. Fl faut voir aussi, dans (xplosif et baladeur !, une nouvelle critique des politiques d’embellissement du territoire, à propos d’un projet de création d’un cucumodrome. L’exc3s de scientisme et la démocratie de faSade sont mis en dérision avec l’idée d’un prix pour récompenser les végétaux sportifs qui permettrait de lancer la botanique dans une voie réformatrice et absolument nouvelle !.
Le <,re la ?ictoire est une musique militaire qui évoque la guerre de )*EH. (lle a été créée en )*** par Louis 6anne, avec des paroles Lucien %elornel et Léon 6arnier. Vn centenaire, 'éros des guerres napoléoniennes, 0 évoque sa jeunesse, et surtout son passé militaire en /llemagne, ses victoires, sa légion d7'onneur. /pr3s le désastre de )*EH, les jeunes générations doivent trouver, dans l7évocation d’un glorieux passé, la certitude d7une victoire à venir 2 %omme autrefois, Boldats, je revois %arnot décrétant la victoire" =arche2 $ la gloire D =es chers enfants, 8evene2 triomphants D ! << Les facéties du concombre e.plosif et baladeur ! sont inspirées par l’autoc'orie d’un concombre asseT courant en (urope, appelé communément concombre d7`ne, cornic'on d7`ne, cornic'on sauteur, concombre du diable, concombre explosif\ Les graines de l')cballium elaterium sont projetées hors du fruit par une sorte d'e.plosion provoquée par le détachement de son pédoncule" Le fruit semble littéralement Zsous pression[, de telle sorte que l'ouverture provoquée par le détachement du pédoncule permet la projection des graines $ quelques m,tres ! -Pi;ipedia.. <, $f. note suivante.
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1age )HI)H

1our clore la série, /. /llais, dans Les /rbres qui ont peur des moutons !, fournit d’autres témoignages de plus en plus fantaisistes sur l'ambulativité des plantes !. Vn lieutenant d’infanterie de &ulle affirme que, dans les environs de sa garnison, à &ulle, poussent de modestes violettes qui, lorsqu’on les cueille, s’enroulent pour faire un bouquet. Vn aimable professeur de droit administratif de la faculté de 1aris témoigne aussi de la mobilité des arbres lorsqu’il prof3re ces paroles 2 W cette époque, messieurs Overs 9:;\3 9:;RV, les forêts nationales se sont promenées de minist,re en minist,re, de l'Agriculture au. Finances, des Finances $ l'Agriculture, etc", etc" !. _ propos d’arbres qui ont peur de se faire écorcer lorsque les moutons les approc'ent, /lp'onse /llais, tout en se sentant impuissant à éclairer les masses botanisantes ! sur cette question, tout comme le grand botaniste suisse M. de $andolle -/ugustin 10rame de $andolle, )EE*#)*,). conclut avec esprit 2 Beulement, je pense que si le roseau apprenait la frousse énorme qu'un simple mouton peut infliger $ %elui de qui la tête au ciel était voisine )t dont les pieds touchaient $ l'empire des morts, il rirait bien, le souple et charmant roseau" ! Une transition humoristique vers l’imaginaire décadent Le $oncombre fugitif ! et sa suite correspondent à une étape, entre appropriation de la t'éorie darJinienne, facétie et imaginaire décadent, vers Le Jardin des supplices, écrit également au $los 9aint#Blaise en )*+*#)*++. $es contes fantaisistes se démarquent asseT nettement du récit Mon jardinier !. /vec l’'istoire du bon $lément qui rec'erc'e les causes de la mortalité de ses glabeuls, Mirbeau reste dans les limites d’un grotesque burlesque de foire. (lle n’est aucunement contaminée ! par des p'énom3nes de transformation, de Toomorp'ie, de mélange des esp3ces végétales, d’anormalité... 1ar un simple détournement de langage on apprend que la plante est victime d’un contact d’origine uniquement 'umaine. La triviale 'istoire se termine par des clapotis sur une jardini3re lorsque la cantini3re satisfait ses besoins organiques X (n revanc'e, on peut voir dans la suite végétale des contes fantaisistes une transition vers l’Ouvre dite décadente de Mirbeau 2 la suite végétale du concombre annonce les folies florales orc'estrées, non plus par Aortus qui ne pense qu’à la blague, mais par $lara, qui se sert de la beauté des fleurs pour attirer son petit bébé !, son imposteur d’embr0ologiste vers le spectacles des supplices et le faire c'uter. La transition est progressive, l’auteur se sert, non seulement du végétal, mais encore de plusieurs effets comiques grand#guignolesques, au moins jusqu’au moment de nous faire véritablement entrer dans le jardin des supplices 2 le savant anglais 9ir @scar &erJic; brocardant, avec la complicité du narrateur, trois t"tes de pl`tre couronnées de lotus artificiels et posées sur console de bambou 2 =aster &ar5in, tr,s grand nat'raliste1 !<C\ =aster >aec]el, tr,s grnd nat'raliste1 <as si que loui, non D1 =ais tr,s grand !<D \ 1uis, pointant son doigt vers la troisi3me t"te 2 =aster %oqueline D tr,s grand nat'raliste1 du miouseum\ ! L’amalgame entre le musée 6révin et probablement le Muséum d’'istoire naturelle montre bien une nouvelle fois, s’il en est besoin, que la farce est aux portes de l’enfer. (t comme le jardin cantonnais est tr3s ouvert à toutes formes d’intrusion, l’'umour mirbellien 0 est encore présent là oU on ne s’0 attend pas. L’écrivain, à la mani3re d’/lp'onse /llais, pr"te au t0rannique juge du bagne l’expéditive formule à l’adresse d’un 'omme accusé d’avoir volé un
$'. 1ierre Mic'el, notice %arJin, dans le &ictionnaire @ctave =irbeau. L’'umour de Mirbeau est ici distancié, c0nique, voire visionnaire. 9a reconnaissance de la contribution de Aaec;el au développement des t'éories darJinistes n’est pas inconditionnelle. $e génie de la science !, ce libre penseur pacifiste, s’est aussi engagé dans des voies aux conséquences dramatiques 2 darJinisme social, eugénisme, nationalisme. Mirbeau n’a peut#"tre pas été surpris en octobre )+),, mais s^rement attristé, de voir figurer le nom de Aaec;el dans la liste des signataires du =anifeste des ^R légitimant l’invasion la Belgique par l’armée allemande..
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1age ))I))

poisson 2 (l ne faut pas toujours dire d'un homme qui porte un poisson $ la main, c'est un pêcheur D ! (ntre la vision finale du narrateur dans le jardin c'inois, la derni3re tentation de saint /ntoine de Glaubert, la révolution végétale de 6randville et %elord, les facéties du %ucumi. fuge. -/. /l., celles du c'asseur de poules et les plaisanteries du savant, il existe autant de jalons et de passerelles qui nous aident à comprendre comment Mirbeau est passé des jardins impressionnistes au jardin des supplices. Nous nous proposons d’aborder avec plus de précisions la signification de l’exubérance florale dans l’Ouvre de Mirbeau. L’exubérance florale Fl est possible de percevoir la composition du Jardin des supplices comme une réplique inversée des contes fantaisistes du concombre et des jardins impressionnistes de Mirbeau et de Monet. Le drame et l’épouvante ont pris le pas sur la facétie [ il subsiste certes encore quelques soubresauts d’'umour noir, mais ils donnent à rire jaune <E 4 le concombre et autres p'énom3nes isolés de fugitivité végétale se sont transmutés en orgie florale [ le drQle d’animal qui se trottait ! dans les rues du 6ranville s’est transformé en un monstrueux grand3guignol3sadomasochiste<* ! 4 des toiles du jardin de 6ivern0 crevées ! et balancées d’un coup de pied colérique par Monet ont fini par éc'ouer dans le jardin cantonnais, à l’autre bout du monde\ %ans ce jardin imaginaire et 'étérotopique, Mirbeau compose, $ la mani,re d'un habit d'arlequin !, un tableau extravagant, en "i ure *( Avec La 8ardini3re de Baint Jean O9:R;,V ab0me<+, qui met en sc3ne l’étrange monstruosité 'umaine, Bimon l'e.ubérance florale sera désormais faite de délices et de supplices, sous les regards croisés de associée $ la vie sociale par les $lara, du narrateur, et du lecteur que nous sommes, attirés par peintres modernes O&elacroi., =anet, =onetV , de même l’'orreur malsaine sous le prétexte, de la beauté des fleurs et %ourbet, pour les écrivains naturalistes `ola et de l’exubérance végétale qui caractérisent les jardins c'inois. =irbeau" L’ambigubté qui domine à l’évidence cette création nous fait entrer plus aisément dans ce jardin extraordinaire !. $ertes, comme le précise 1ierre Mic'el, on aurait pu s’attendre $ ce que le récit =\> nous présente, dans une perspective rousseauiste,H, une esp,ce d'Yden, libéré de toutes les oppressions et de tous les mensonges propres au. sociétés occidentales, o_ les individus pourraient s'épanouir librement !. La représentation du jardin dans l’imaginaire est souvent marquée par l’idée d’un espace végétal clos, intime et à l’abri des intrusions extérieures, il est propice à la sérénité et à l’apaisement de nos angoisses et de nos peurs. %ans la littérature c'inoise, les plantes expriment toutes les vertus 'umaines. Le moine#citrouille 9'itao, qui a vécu dans son enfance toutes les turpitudes des luttes de pouvoir et tous les affres d’une société violente, voit, par exemple, dans le bambou des vertus qui peuvent guider l’'omme tout au long de sa vie 2 la droiture,
%ans sa préface au Jardin des supplices, Golio $lassique, )++), p. <D, Mic'el %elon parle d’un rire gêné par le mélange d'(mmanuelle et de guerre du ?iet3nam !. <* (xpression de Mic'el %elon, op" cit., complétée par 1ierre Mic'el - Le Jardin des supplices ou du cauc'emar d’un juste à la monstruosité littéraire !, préface à l’édition électronique du Jardin des supplices -Wditions du Bouc'er, 'ttp2IIJJJ.lebouc'er.comIpdfImirbeauIjardin.pdf.. <+ Nous pensons notamment au procédé utilisé par %iego 5eldTqueT dans Les =énines, le peintre crée un trouble en fixant l’observateur que nous sommes. &outefois, en suivant $lara et le narrateur dans les jardins cantonnais, nous sommes impliqués dans leurs pulsions scopiques et le décor floral n’occulte aucunement le motif principal du tableau, bien au contraire. ,H 9ur le rousseauisme de Mirbeau, voir l’article de 9amuel Lair, 8ean#8acques et le petit 8ousseau 6, %ahiers @ctave =irbeau, nZ )H, :HH<, pp. <H#,*.
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1age ):I):

l’élévation, la jeunesse, la fraîc'eur d’esprit, le dépassement de soi, la vacuité -esprit dénué de vanité et de suffisance, c’est#à#dire l’'umilité, la gr`ce du recueillement \permettant une élévation vers les nuages.,). 1ar aporie, Mirbeau aux prises avec son mal#"tre nous fait, bien au contraire, descendre dans un enfer oU les plantes sont complices de toutes les formes de supplices. L’ordre naturel réel selon Mirbeau est éloigné de l’état de nature ! selon ?ousseau 2 + a *u vois, cher amour, professa %lara""" ces fleurs ne sont point la création d'un cerveau malade, d'un génie délirant""" c'est de la nature""" -uand je te dis que la nature aime la mort D""" a La nature aussi crée les monstres D !, rétorque le soi#disant embr0ologiste et anon0me narrateur. Fl 0 a bien là, comme le note Mic'el %elon, subversion des catégories traditionnelles du beau et du laid, du bien et du mal,: !" _ la mani3re d’un ?odin -précisément illustrateur du frontispice du Jardin des supplices., qui assemble arbitrairement des morceaux de statues pour obtenir des effets inattendus, Mirbeau compose son roman patc'Jor; en associant des éléments 'étérotopiques 2 'umour, érotisme, beauté, supplices\ pour obtenir des arabesques d’une est'étique inattendue. Fl est possible ainsi d’apprécier Le Jardin des supplices rien que pour la beauté des descriptions florales. $’est ce que nous sugg3re Mic'el %elon 2 &ans les meilleurs moments du te.te, l'intrigue disparaIt sous le foisonnement végétal et verbal, $ la faXon dont Les N0mp'éas ne gardent du jardin de =onet que des couleurs, des jeu. de lumi,res" =irbeau atteint alors au pur lu.e des mots" &ans cet e.c,s floral se dressent des statues barbares, telles que Cauguin les collectionnait, bientJt suivi par de nombreu. artistes, et des corps qui ne sont plus que des nGuds de muscles, des corps o_ 8odin a reconnu son propre modelé,<" ! _ l’est'étique de l’exubérance florale créée par Mirbeau, il est possible d’associer un st0le et des figures de l’esprit de %écadence, sans sous#estimer pour autant le go^t spontané de l’écrivain pour les jardins floraux. La composition florale des jardins mirbelliens La premi3re description florale du Jardin des supplices, associée à une sc3ne d’un érotisme aussi distancié que celle imaginée par /lberto Moravia dans Le =épris, est faite dans le jardin c'inois. _ la question posée par la lascive $lara à son cher petit voyou ! 2 )st3ce que mes seins vous plaisent toujours 4 1 )st3ce que vous me trouve2 toujours belle 4 !, le narrateur, abasourdi par l'effrayant climat !, n’est plus en mesure de répondre. 9on regard se fixe, comme pour éc'apper momentanément aux desseins de $lara, sur la beauté végétale des lieux 2 #ous étions dans le jardin, sous le ]iosque doré, o_ des glycines retombaient en grappes bleues, en grappe blanches ; et nous finissions de prendre le thé""" &'étincelants scarabées bourdonnaient dans les feuilles, des cétoines vibraient et mouraient au cGur p!mé des roses, et, par la porte ouverte, du cJté du nord, nous voyions se lever d'un bassin autour duquel dormaient des cigognes, dans une ombre molle et toute mauve, les longues tiges des iris jaunes flammés de pourpre,," ! L’enc'antement végétal qui permet au narrateur d’entrer dans les spectacles des supplices ne repose pas sur une fiction. Fl est évident qu’@ctave Mirbeau connaît de nombreuses variétés de fleurs et d’arbres vendues par les meilleurs pépiniéristes, soit pour les avoir cultivées dans ses jardins, soit pour les avoir observées c'eT ses amis $aillebotte et Monet 4 il maîtrise bien aussi la connaissance des périodes de floraison, n’ignore ni leur pa0s
GranSois $'eng, %iscours sur la vertu, 9éance à l’/cadémie franSaise du jeudi :+ novembre :HHE !. $onsulter le lien 'ttp2IIJJJ.academie#francaise.frIimmortelsIdiscoursM91/I5ertuIc'engM:HHE.'tml. 5oir également, du m"me auteur, Bhitao ou la saveur du monde, Wditions 1'ébus, 1aris, :HH:, )DH pages. ,: Mic'el %elon, loc" cit., p. <D. ,< Mic'el %elon, ibid. ,, @ctave Mirbeau, Le Jardin des supplices, Wditions du Bouc'er, p. ):,.
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1age )<I)<

d’origine ni leur biotope. (nfin son go^t de l’'armonie des associations, à la mani3re de Monet, apporte de la beauté à son roman 2
Bentes et allées étaient sablées de brique pulvérisée qui donne au vert des pelouses et des feuillages une e.traordinaire intensité et comme une transparence d'émeraude sous la lumi,re d'un lustre" W droite, des pelouses fleuries; $ gauche, des arbustes encore" Acers roses, frottés d'argent p!le, d'or vif, de bron2e ou de cuivre rouge ; mahonias dont les feuilles de cuir mordoré ont la largeur des palmes du cocotier ; éleagnus qui semblent avoir été enduits de laques polychromes ; pyrus, poudrés de mica ; lauriers sur lesquels miroitent et papillotent les mille facettes d'un cristal irisé ; caladiums dont les nervures de vieil or sertissent des soies brodées et des dentelles roses ; thuyas bleus, mauves, argentés, panachés de jaunes malades, d'orangés vénéneu. ; tamari. blonds, tamari. verts, tamari. rouges, dont les branche flottent et ondulent dans l'air, pareilles $ de menues algues dans la mer ; cotonniers dont les houppes s'envolent et voyagent sans cesse $ travers l'atmosph,re ; sali. et l'essaim joyeu. de leurs graines ailées ; clérodendrons étalant ainsi que des parasols leurs larges ombrelles incarnadines1 )ntre ces arbustes, dans les parties ensoleillées, des anémones, des renoncules, des heucheras se mêlaient au ga2on; dans les parties ombrées se montraient d'étranges cryptogames, des mousses couvertes de minuscules fleurettes blanches, et des lichens semblables $ des agglomérations de polypes, $ des masses madréporiques" %'était un enchantement perpétuel"

L’influence de

onet et d’!iroshige La troisi3me station florale fait implicitement référence au jardin de 6ivern0, puis à des Ouvres de Airos'ige, notamment les %ent vues de )do 2

Qn vaste bassin que traverse l'arc d'un pont de bois, peint en vert vif, marque le milieu du jardin au creu. d'un vallonnement o_ aboutissent quantité d'allées sinueuses et de sentes fleuries d'un dessin souple et d'une harmonieuse ondulation" &es nymphéas, des nélumbiums animent l'eau de leurs feuilles processionnelles et de leurs corolles errantes jaunes, mauves, blanches, roses, pourprées ; des touffes d'iris dressent leurs hampes fines, au haut desquelles semblent percher d'étranges oiseau. symboliques, des butomes "i ure + (<ont et glycine $ panachés, des cypérus, pareils $ des chevelures, des bameido par Qtaga5a lu2ules géantes, mêlent leurs feuillages disparates au. >iroshige / Les cents vues de inflorescences phalliformes et vulvoEdes des plus )do O9:LP39:L:V stupéfiantes aroEdées" <ar une combinaison géniale, sur les bords du bassin, entre les scolopendres godronnés, les trolles et les inules, des glycines artistement taillées s'él,vent et se penchent, en vo0te, au3dessus de l'eau qui refl,te le bleu de leurs grappes retombantes et balancées" )t des grues, en manteau gris perle, au. aigrettes soyeuses, au. caroncules écarlates, des hérons blancs, des cigognes blanches $ nuque bleue de la =andchourie, prom,nent parmi l'herbe haute leur gr!ce indolente et leur majesté sacerdotale" -p. )CD..

Le crescendo dans l’expression de l’'armonie des couleurs finit par devenir un tableau impressionniste qui exprime ce qui est indicible 2 )t tout autour des ]iosques, entre des fuites de pelouses, dans des perspectives frissonnantes, c'est comme une pluie rose, mauve, blanche, un fourmillement nuancé, une palpitation nacrée, carnée, lactée, et si tendre et si changeante qu'il est impossible d'en rendre avec des mots la douceur infinie, la poésie

1age ),I),

ine.primablement édénique" ! Le narrateur, entre le r"ve et la réalité, ne pr"tant plus attention à $lara, se demande comment ils ont été transportés ici 2 Je regardais, ébloui; ébloui de la lumi,re plus douce, du ciel plus clément, ébloui même des grandes ombres bleues que les arbres, mollement, allongeaient sur l'herbe, ainsi que de paresseu. tapis ; ébloui de la féerie mouvante des fleurs, des planches de pivoines que de légers abris de roseau. préservaient de l'ardeur mortelle du soleil1 #on loin de nous, sur l'une de ces pelouses, un appareil d'arrosage pulvérisait de l'eau dans laquelle se jouaient toutes les couleurs de l'arc3en3ciel, $ travers laquelle les ga2ons et les fleurs prenaient des translucidités de pierres précieuses ! -p. )CE.. $omme le fait remarquer $laire Margat, ce jardin cél,bre une esthétique impressionniste, o_, au fur et $ mesure que les impressions ressenties se confondent, les spectacles des supplices viennent se superposer au. fleurs ,C" ! Fl 0 a parfaite cobncidence entre la publication du Jardin des supplices et le point de démarrage des séries de #ymphéas de Monet,D 2 Les nymphéas et les nélumbiums étalaient sur l'eau dorée leurs grosses fleurs épanouies qui me firent l'effet de têtes coupées et flottantes1 #ous rest!mes quelques minutes penchés sur la balustrade du pont $ regarder l'eau, silencieusement" Qne carpe énorme, dont on ne voyait que le mufle d'or, dormait sous une feuille, et les cyprins, entre les typhas et les joncs, passaient, pareils $ des pensées rouges dans le cerveau d'une femme ! -p. :HC.. Vne autre association existe entre le n0mp'éa et la mort qui rQde dans l’eau peut "tre faite au passage. Les nénup'ars endémiques d’(urope, dont les fleurs, jaunes ou blanc'es, sont beaucoup plus petites que les florif3res n0mp'éas de Monet '0bridés par Bor0 Latour# Marliac, sont souvent, dans l’imaginaire et la littérature, associés à la mort. %ans Le Jardin des supplices, les n0mp'éas, associés aux lotus -nélumbiums., n’ont pas perdu leur caract3re morbide, bien au contraire. L’art de la composition florale" (nfin, une autre précision significative est apportée à propos de l’exubérance florale rec'erc'ée par Monet à 6ivern0 et exprimée par Mirbeau dans son jardin oriental et qu’on ne saurait assimiler, malgré la formule de Mic'el %elon, à un catalogue de ?ilmorin,E 6 X &ous deux ressentent le besoin d’une anarc'ie discr3tement orc'estrée dans leurs jardins, pour produire l’effet d’une 'armonie naturelle et irréguli3re 2 L'emplacement de chaque végétal avait été, au contraire, laborieusement étudié et choisi, soit pour que les couleurs et les formes se complétassent, se fissent mieu. valoir l'une par l'autre, soit pour ménager des plans, des fuites aériennes, des perspectives florales et multiplier les sensations en combinant les décors ! -p. )D,.. $et effet correspond en partie à l’expression Bhara5adgi rapportée par Pilliam &emple,*. L’influence des jardins #oliens

$laire Margat, (nsauvager nos jardins, septembre :HHC !, à consulter sur le site $'inese &orture I 9upplice $'inois 2 approc'e iconograp'ique, 'istorique et littéraire d7une représentation exotique -'ttp2IIturandot.is'#l0on.cnrs.frI(ssa0.p'pKF%L<E.. ,D 8acques $'aplain, 6ivern0 ! -notice., &ictionnaire @ctave =irbeau, :H)H#:H)). ,E 8acques $'aplain, Gleur ! -notice., &ictionnaire @ctave =irbeau, :H)H#:H)). ,* %ans le vocabulaire des jardins anglo#c'inois, Bhara5adgi a deux acceptions. La premi3re fait référence à la mani3re c'inoise de planter sans ordre apparent évoquée par 9ir Pilliam &emple -)D:*#)D++., dans Qpon the Cardens of )picurus -)D*C.. $e gracieux désordre discr3tement organisé a pour but de produire une effet d’'eureux spectacle des 0eux. $e terme a été tr3s utilisé au milieu du RFR e si3cle en /ngleterre. La seconde est utilisée de faSon quelque peu détournée pour caractériser des jardins as0métriques et informels dans les courants urbanistes des années )+,H.

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1age )CI)C

/u#delà de toute vision manic'éenne, la présence simultanée du beau et de la souffrance, de l’exubérant paradis floral et de l’enfer des 'ommes dans les jardins imaginaires de Mirbeau, ainsi que toute une foultitude de contradictions qui expriment à la fois son profond désenchantement qui résulte du déclin de l'idée de progr,s ! et ses propres déceptions affectives, rév3lent le t0pe du jardin mirbellien, sensible, naturel, sauvage, singulier, anti#cartésien\(n d’autres termes, c’est la personnalité tout enti3re de Mirbeau qui s’0 refl3te. 1our $laire Margat, les jardins mirbelliens pourraient avoir pour mod3le les jardins Toliens. Fl est possible, par exemple, d’établir un parall3le entre les $apucins, oU s’installe l’abbé 8ules, et le 1aradou, dans La Faute de l'abbé =ouret" c Les $apucins 2 On appelait ainsi une propriété située à deux cents mètres du bourg, et tout le monde ignorait l’origine de cette dénomination : les Capucins. […] Les jardins, depuis longtemps incultes, étaient pleins d’oiseaux que l’homme n’e arouchait plus. L’herbe, les leurs sau!ages s’" multipliaient, libres, olles, i!res de leurs par ums, cou!rant les plates#bandes de antaisies édéniques, les !ieux murs d’exquises "i ure , ( Les $apucins par )dy Legrand O9^RKV3 L'Abbé Jules" décorations qui se m$laient aux mosa%ques délicates des pierres, aux broderies balancées des !ignes & reliés, l’un à l’autre, par des guirlandes de !olubilis sil!estres [sic], les arbres ruitiers, autre ois dé ormés par le sécateur, étendaient sans crainte leurs branches noueuses, couleur de bron'e, chargées de ramilles nou!elles, toutes roses, o( nichaient les oiseaux. )t une paix était en ce lieu, si grande, qu’on e*t dit que les siècles n’a!aient point osé ranchir la porte de ce paradis. +i près de l’homme et pourtant si loin de lui, on n’" sentait !i!re que la nature di!ine, l’éternelle jeunesse, l’immémoriale beauté des choses que ne salit plus le regard humain. ,ans un coin de ce silence, un cadran solaire marquait, de son mince trait d’ombre, la uite ralentie des heures49. » Dans les Capucins, comme dans le Paradou, on retrouve l’idée d’un jardin clos qui est revenu l’état de nature, o! peuvent se ré"u#ier, temporairement, la "ois les peurs des prota#onistes et de leur créateurs vis$ $vis d’une société %umaine et de sa c%ute & ' (e Paradou & ) Qne mer de verdure, en face, $ droite, $ gauche, partout" Qne mer roulant sa houle de feuilles jusqu'$ l'hori2on, sans l'obstacle d'une maison, d'un pan de muraille, d'une route poudreuse" Qne mer déserte, vierge, sacrée, étalant sa douceur sauvage dans l'innocence de la solitude" Le soleil seul entrait l$, se vautrait en nappe d'or sur les prés, enfilait les allées de la course échappée de ses rayons, laissait pendre $ travers les arbres ses fins cheveu. flambants, buvait au. sources d'une l,vre blonde qui trempait l'eau d'un frisson" Bous ce poudroiement de flammes, le grand jardin vivait avec une e.travagance de bête heureuse, l!chée au bout du monde, loin de tout, libre de tout" %'était une débauche telle de feuillages, une marée d'herbes si débordante, qu'il était comme dérobé d'un bout $ l'autre, inondé, noyé" 8ien que des pentes vertes, des tiges ayant des jaillissements de fontaine, des masses moutonnantes, des rideau. de forêts
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@ctave Mirbeau, L'Abbé Jules, Wditions du Bouc'er, pp. )D)#)D:.

1age )DI)D

hermétiquement tirés, des manteau. de plantes grimpantes traInant $ terre, des volées de rameau. gigantesques s'abattant de tous cJtés" W peine pouvait3on, $ la longue, reconnaItre sous cet envahissement formidable de la s,ve l'ancien dessin du <aradou" )n face, dans une sorte de cirque immense, devait se trouver le parterre, avec des bassins effondrés, ses rampes rompues, ses escaliers déjetés, ses statues renversées dont on apercevait les blancheurs au fond des ga2ons noirs" <lus loin, derri,re la ligne bleue d'une nappe d'eau, s'étalait un fouillis d'arbres fruitiers ; plus loin encore, une haute futaie enfonXait ses dessous viol!tres, rayés de lumi,re, une forêt redevenue vierge, dont les cimes se mamelonnaient sans fin, tachées du vert3jaune, du vert p!le, du vert puissant de toutes les essences" W droite, la forêt escaladait des hauteurs, plantait des petits bois de pins, se mourait en broussailles maigres, tandis que des roches nues entassaient une rampe énorme, un écroulement de montagne barrant l'hori2on ; des végétations ardentes y fendaient le sol, plantes monstrueuses immobiles dans la chaleur comme des reptiles assoupis ; un filet d'argent, un éclaboussement qui ressemblait de loin $ une poussi,re de perles, y indiquait une chute d'eau, la source de ces eau. calmes qui longeaient si indolemment le parterre" W gauche enfin, la rivi,re coulait au milieu d'une vaste prairie, o_ elle se séparait en quatre ruisseau., dont on suivait les caprices sous les roseau., entre les saules, derri,re les grands arbres ; $ perte de vue, des pi,ces d'herbage élargissaient la fraIcheur des terrains bas, un paysage lavé d'une buée bleu!tre, une éclaircie de jour se fondant peu $ peu dans le bleu verdi du couchant" Le <aradou, le parterre, la forêt, les roches, les eau., les prés, tenaient toute la largeur du cielCH" ! _ la différence des jardins de L'Abbé Jules et du Jardin des supplices, dans le 1aradou $ peine sorti de l'hiver, curieusement il y a tout !, comme le fait justement remarquer $'iJa;i 9'inoda. Apr,s les fleurs, les amants de <aradou entrent dans le verger, et ils s'amusent $ cueillir des fruits Zdéfendus[" =\> (l y a même des past,ques ; seules les poires sont encore Zun peu vertes[" Les cerises, les abricots, les melons, les fraises tous m0rs ensembleC)" ! cola a bien cultivé son jardin à Médan, mais il est loin d’égaler les connaissances 'orticoles de Mirbeau. L’exubérance végétale, nous l’avons vu, n’est pas s0non0me de l’artifice X &andis qu’Wmilie 1iton#GoucaultC: voit, dans la logorrhée verbale des esp,ces végétales =\> dans le Zjardin édénique[ ! de La Faute de l'abbé =ouret un rappel de la $réation par le verbe, $laire Margat entrevoit plutQt la $'ute, cette liberté absolue, e.trême et sauvage et inévitablement cruelle 6. 9erge et /lbine s’aiment d’un amour tendre, bucolique dans le 1aradou comme /dam et eve, mais c’est la nature exubérante et généreuse qui est responsable de la transgression 2 %'était le jardin qui avait voulu la fauteC<. 6 (t les les bêtes, elles aussi, leur criaient de s'aimer C, 6. Malgré cela, 9erge sera c'assé du 1aradou par le p3re /rc'andias comme /dam et eve par le %ivin X Vn rapproc'ement entre les jardins imaginaires de Mirbeau peut "tre également établi avec La %urée de colaCC, mais aussi avec Au jardin de l'infante, d’/lbert 9amain et Les Berres
Wmile cola, La Faute de l'abbé =ouret , Les 8ougon3=aquart, $'arpentier, 1aris, )*EC, c'apitre F5, téléc'argeable sur 6allica. C) $'iJa;i 9'inoda, (xubérance végétale c'eT Mirbeau et cola !, %ahiers @ctave =irbeau, nZ *, mars :HH), pp. C*#E<.&éléc'argeable sur 'ttp2IImembres.multimania.frIfabiensoldaIdarticlesf:HfrancaisI9'inoda# vegetal.pdf. C: Wmilie 1iton#Goucault, Vn rempart contre le c'aos du réel K 8ardin et intériorité ps0c'ique dans les 8ougon3=acquart d’Wmile cola !, pp. <<C#<,D, in Jardins et intimité dans la littérature européenne -)ECH# )+:H., études réunies et présentées par 9imone Bernard#6riffit's, GranSoise Le Borgne et %aniel Madélenat, 1resses Vniversitaires Blaise 1ascal, $lermont#Gerrand, :HH*, CC: pages. C< Wmile cola, op" cit., p. :H,. C, Wmile cola, op" cit., p. :HC. CC Wmile cola, La %urée, Wd. /. Lacroix, 5erboec;'oven, )*E), <DH pages. Les citations de cet ouvrage seront suivies de la référence à la page dans cette édition. $ette édition est téléc'argeable sur 6allica.
CH

1age )EI)E

chaudes, de Maeterlinc;. $es serres, apanages des bourgeois, sont l’expression de l’'aussmanisation des cités et de son double, le jardin décadent. Le jardin décadent 1our Marie Baudet, le jardin décadent est instable, $ la fois jardin des délices et jardin des supplices, $ l'image du =oi instable et névrosé de l'homme qui y pén,tre" Le jardin décadent délimite un espace obsessionnel, plus effrayant que rassurant, soumis $ une triple loi, selon Jean de <alacio, de clJture, de fi.ation et de descente loin d'être ouvert, il est enclavé ; loin d'être dépouillé, il est surchargé et saturé ; loin d'être naturel, il est dénaturé" ! Bien évidemment le jardin des supplices de Mirbeau n’est pas un >ortus conclusus, loin s’en faut, ils ont pour trait commun cependant d’"tre un jardin -6arten. [ bien gardé contre les évasions et les intrusions. Le Jardin des supplices occupe, au centre de la <rison, un immense espace en quadrilat,re, fermé par des murs dont on ne voit plus la pierre, que couvre un épais revêtement d'arbustes sarmenteu. et de plantes grimpantes ! -p. )C<.. Fl est aussi, pour reprendre une expression de Mic'el Goucault, une 'étérotopie, un espace oU se concentrent le naturel et l’artificiel 2 L'hétérotopie a le pouvoir de ju.taposer en un seul lieu réel plusieurs espaces, plusieurs emplacements qui sont en eu.3mêmes incompatibles" ! 1our lui l7exemple le plus ancien des 'étérotopies, en forme d7emplacements contradictoires, c7est peut#"tre le jardin 2 (l ne faut oublier que le jardin, étonnante création maintenant millénaire, avait en @rient des significations tr,s profondes et comme superposées" Le jardin traditionnel des <ersans était un espace sacré qui devait réunir $ l'intérieur de son rectangle quatre parties représentant les quatre parties du monde, avec un espace plus sacré encore que les autres qui était comme l'ombilic, le nombril du monde en son milieu Oc'est l$ qu'étaient la vasque et le jet d'eauV ; et toute la végétation du jardin devait se répartir dans cet espace, dans cette sorte de microcosme" -uant au. tapis, ils étaient, $ l'origine, des reproductions de jardins" Le jardin, c'est un tapis o_ le monde tout entier vient accomplir sa perfection symbolique, et le tapis, c'est une sorte de jardin mobile $ travers l'espace" Le jardin, c'est la plus petite parcelle du monde et puis c'est la totalité du monde" Le jardin, c'est, depuis le fond de l'Antiquité, une sorte d'hétérotopie heureuse et universalisante Ode l$ nos jardins 2oologiquesV" ! (nfin, dans cet espace imaginaire de Mirbeau, comme dans les jardins Toliens, l’exubérance du vocabulaire végétal et botanique et la forme langagi3re excessive, poétique et jubilatoire qu’elle rev"t, est un procédé décadent CD qui trouble, voire pervertit à la fois l’intimité et l’image traditionnelle d’un paradis sur terre, source de paix et de sérénité. (lle est l’expression d’un mal#"tre, d’un mal de vivre, qui trouvent leur parox0sme dans les serres c'audes, jardin dans le jardin !, de cola et de Maeterlinc;. /vec Berres chaudes, l’ami de Mirbeau, qui 'abitait pr3s de 6and, ville de floriculture oU abondent les serres froides, tempérées et c'audes, donne l'image d'un monde clos, immobile et lu.uriant $ la fois !. (lles traduisent un sentiment de malaise lié à l’enfermement. (nfermé dans la serre, le po3te entrevoit à travers la buée de la serre c'aude une nature et une société qui dissonent en cette fin de si3cle. 1our les po3tes belges s0mbolistes, de 5er'aeren à ?odenbac', l’'éritage de Baudelaire et de Au0smans se confond avec les visions insolites de Frueghel ou les images fantastiques des dévoiements, des folles anomalies peintes par JérJme Fosch dans les &entations de saint /ntoine, tant admirées par =aeterlinc]CE ! 2 .
$f. 8ean de 1alacio, Figures et formes de la &écadence , 1aris, 9éguier, 1remi3re série, )++,, p. )HC -le jardin., et Figures et formes de la &écadence, 1aris, 9éguier, %euxi3me série, :HHH, p. ::E sq., -le pa0sage.. 5oir (vang'élia 9tead, op" cit., p. :D<. CE Les deux citations de ce paragrap'e sont faites par 1aul 6orceix, dans sa préface à Maurice Maeterlinc;, Les Berres chaudes, -uin2e chansons, La <rincesse =aleine , 6allimard, $ollection 1oésie, 1aris, )++C, p. )).
CD

1age )*I)*

H serre au milieu des forêts D )t vos portes $ jamais closes D )t tout ce qu'il y a sous votre coupole D )t sous mon !me en vos analogies D
1"

Alle2 au. angles les plus ti,des D @n dirait une femme évanouie un jour de moisson ;"
1

=on &ieu D =on &ieu D quand aurons3nous la pluie, )t la neige et le vent dans la serre" $’est dans la serre c'aude adossée au flanc de l’'Qtel que, dans La %urée O9:;\V, ?enée, à la vue de Maxime [ le fils que son mari a eu de son premier mariage [ et de Louise qu’elle ressent le désir de commettre l’inceste avec son beau#fils 2 W cette heure de vision nette, toutes ses bonnes résolutions s'évanouissaient $ jamais, l'ivresse du dIner remontait $ sa tête, impérieuse, victorieuse, doublée par les flammes de la serre" )lle ne songeait plus au. fraIcheurs de la nuit qui l'avaient calmée, $ ces ombres murmurantes du parc, dont les voi. lui avaient conseillé la pai. heureuse" Bes sens de femme "i ure -. ( %ans la serre par )douard ardente, ses caprices de femme blasée s'éveillaient ! =anet O9:;^V" La belle américaine n'a rien -p. CD.. Le désir de ?enée, dans son c'eminement d'une =essaline et monsieur Cuillemin inéluctable vers la c'ute, est attisé par plusieurs ressemble étrangement au peintre D figures végétales, animales et aquatiques de la décadence de la serre. Les fleurs sont les premiers stimulus de l’érotisme. cola c'oisit, par exemple, parmi elles, le grand Aibiscus à floraison ép'ém3re 2 @n e0t dit des bouches sensuelles de femmes qui s'ouvraient, les l,vres rouges, molles et humides, de quelque =essaline géante, que des baisers meurtrissaient, et qui toujours renaissaient avec leur sourire avide et saignant ! -p. C,.. La métap'ore devient réalité lorsqu’il arrive ce qui est inéluctable 2 Ba bouche s'ouvrait alors avec l'éclat avide et saignant de l'>ibiscus de la %hine, dont la nappe couvrait le flanc de l'hJtel" )lle n'était plus qu'une fille br0lante de la serre" Bes baisers fleurissaient et se fanaient, comme les fleurs rouges de la grande mauve, qui durent $ peine quelques heures, et qui renaissent sans cesse, pareilles au. l,vres meurtries et insatiables d'une =essaline géante ! -p. :::.. 1uis vient l’appel donné par les forces aquatiques et sulfureuses 2 &ans l'eau épaisse et dormante du bassin, d'étranges rayons se jouaient, éclairant des formes vagues, des masses glauques, pareilles $ des ébauches de monstres ! -p. C,.. $ette eau est c'aude, comme les tu0aux de la serre. Le désir de ?enée est à son parox0sme 2 un amour immense, un besoin de volupté, flottait dans cette nef close, o_ bouillait la s,ve ardente des tropiques" =\> W ses pieds, le bassin, la masse d'eau chaude, épaissie par les sucs des racines flottantes, fumait, mettait $ ses épaules un manteau de vapeurs lourdes, une buée qui lui chauffait la peau, comme l'attouchement d'une main moite de volupté ! -p. CC.. $omme c'eT Mirbeau, le beau a rendeT#vous avec les monstres 2 dans un bassin ovale sourdent des fleurs d’eau Toomorp'es, elles sont aussi des fleurs du mal 2 )t, $ fleur d'eau, dans la tiédeur de la nappe dormante doucement chauffée, des #ymphéas ouvraient leurs étoiles roses, tandis que des Furyal laissaient traIner leurs feuilles rondes, leurs feuilles lépreuses, nageant $ plat comme des dos de crapauds monstrueu. couverts de pustules ! -p. C:.. %ans Le Jardin des supplices, les n0mp'éas sont les témoins de crimes de sang 4 dans La %urée, la protagoniste, dont la vision est doublée

1age )+I)+

des flammes de la serre !, ressemble à un n0mp'éa, rose et vert. La confusion du r3gne 'umain et végétal, dans l’esprit de la %écadence, montre comment une fleur d’eau, attribut de la séduction -métap'ore du n0mp'éa qui s’ouvre comme un corsage de vierge. peut devenir complice de l’inceste. $omme le remarque Marion Baudet, la serre et le jardins décadents sont ici tr,s clairement des métaphores de l')nferC* !. 1our 9amuel Lair, le phénom,ne de dédoublement d'une nature offrant la beauté parado.ale d'e.tériorités resplendissantes pour mieu. cacher un ensemble de forces délét,res travaillant $ la perte de l'hommeC+ !, est l’une des t'ématiques les plus notables c'eT Mirbeau, qui trouve son point culminant dans Le Jardin des supplices. Mirbeau apporte, par rapport à cola, une composante personnelle en utilisant des outils st0listiques t0piquement décadents. 1our mieux accentuer la nature double !, la duplicité des décors attra0ants et la d0namique de l’exubérance végétale à des fins funestes, Mirbeau recourt, d’une part, à l’usage de termes scientifiques rares, en les détournant de leur vocation botanique, et, d’autre part, à une exubérance lexicale. Nous partageons avec 9amuel Lair l’idée que le déferlement des perles lexicales dans la c'ronique de Mirbeau sur $laude Monet en son jardin de 6ivern0 n’a pas le m"me but que celui qui enva'it Le Jardin des supplices. L’étrangeté et la poétique, dans le jardin de 6ivern0, sont en effet à la gloire du peintre, tandis que, dans Le Jardin des supplices, la m"me st0listique contribue à la descente vers 1andémonium et à la $'ute. $’est essentiellement le contexte qui donne son sens à un m"me procédé littéraire. Le jardin$ reflet des rapports conjugaux Fl existe c'eT @ctave Mirbeau un dilemme aporétique entre sa sensibilité pour les femmes, laissées# pour#compte de la société, notamment les prostituées, et sa g0nécop'obie, pour reprendre l7expression créée par son ami Léon %audet à son adresse. @ctave Mirbeau, que l7on pourrait croire un instant un des précurseurs du féminisme à la Belle Wpoque, comme l7est incontestablement son ami 6ustave 6effro0DH, voit, c'eT la femme réduite à la négritude ! sexuelle, des germes de vie. %ans =émoire pour un avocat, le narrateur, se souvenant que sa m3re avait recueilli une prostituée et son enfant, graine de hasard qui germa dans cette terre pourtant si infertile de la ribote et de la débauche !, affirme 2 %'est dans la pourriture que la vie s'élabore, pullule et bouillonne ; c'est dans le fumier qu'éclosent les splendides "i ure -- ( Alice 8egnault, + soyeuse $ fleurs et les plantes les plus généreusesD). ! souhait et le regard dur 6, par Ciovanni %ans un courrier écrit aux %amps à son ami Foldini O9::UV" Monet, Mirbeau se réjouit de le retrouver proc'ainement avec $aillebotte 2 =oi, j'en arrive

Marion Baudet, op" cit., p. <DH. 9amuel Lair, =irbeau et le mythe de la nature , 1resses Vniversitaires de ?ennes, $ollection Fnterférence, :HH<, pp. ,)#,<. DH %ans son roman Le %Gur et l'esprit, qui prend naissance dans les jeux d7ombres et de lumi3res de son jardin de Belleville, mais aussi dans %écile <ommier et >ermine Cilcquin, 6ustave 6effro0 se rév3le "tre à l7avant garde de la défense de la dignité féminine, dans une société oU la place de la femme est cantonnée à la sainte trinité 2 la cuisine, l7église et la maternité, ainsi que dans des emplois subalternes !.. D) @ctave Mirbeau, =émoire pour un avocat, Wditions du Bouc'er, c'apitre F5, p. <,. -'ttp2IIJJJ.lebouc'er.comIpdfImirbeauIavocat.pdf..
C+

C*

1age :HI:H

$ trouver une motte de terre admirable et je reste des heures enti,res en contemplation devant elle" )t le terreau D J'aime le terreau comme on aime une femmeD:. ! Le fumier comme motif ouvre la perspective de son élévation au rang d7Ouvre d7art. %ans le roman &ans le ciel, le peintre Lucien se souvient de la difficulté à illustrer le m0st3re du fumier 2 + )h bienD =on garXon, quand j'ai peint Xa1 je me rappelle1 Ah D nom d'un chien D1 As3tu quelquefois regardé du fumier 41 %'est d'un myst,re D Figure3toi1 un tas d'ordures, d'abord, avec des machines1 et puis, quand on cligne de l'Gil, voil$ que le tas s'anime, grandit, se soul,ve, grouille, devient vivant1 et de combien de vies 41 &es formes apparaissent, des formes de fleurs, d'êtres, qui brisent la coque de leur embryon1 %'est une folie de germination merveilleuse, une féerie de flores, de faunes, de chevelures, un éclatement de vie splendideD1 J'ai essayé de rendre Xa, dans le sentiment1 mais va te faire ficheD< X.. ! %ans Le Jardin des supplices, le t'3me récurrent de la fertile pourriture ! acquiert, pour (. 9tead, $ la fois la forme poétique et valeur esthétique !, précisément dans la strop'e de la troisi3me amie récitée avec une froide perversité par $lara à la face de son auteur, une ancienne connaissance, embastillé et réduit à l7état animal 2
*oujours elle gronde et grogne1 Bes seins et son ventre e.halent l'odeur de poisson, )t son lit est plus répugnant que le nid de la huppe" %'est celle3l$ que j'aime" )t celle3l$, je l'aime parce qu'il est quelque chose de plus mystérieusement attirant que la beauté c'est la pourriture" La pourriture en qui réside la chaleur éternelle de vie, )n qui s'élabora l'éternel renouvellement des métamorphoses D1 J'ai trois amies"

Le po3te, supplicié pour le simple motif d7avoir écrit une satire admirable contre un prince qui avait volé un trésor et de détester les /nglais, ne connaIt plus la parole des hommes ! et ne cesse d'aboyer durant la récitation de la troisi,me strophe !, qui glorifie la pourriture. 9ur le c'emin du supplice de la cloc'e, la fée des charniers, ange des décompositions et des pourritures !, transmute la pourriture en divine pourriture !. La femme#monstre prive ainsi froidement le po3te de sa parole, en l7assaillant par sa propre poésie et finit de l7avilir en lui jetant au visage de la c'arogne, avatar réel de l'imaginaire pourriture ! que sa bouc'e avait c'antéeD,. %nfer&mement dans le jardin de son 'me

Lettre E+) [ _ $laude Monet, vers le :E septembre )*+H, %orrespondance générale d’@ctave Mirbeau, tome deuxi3me, p. :*,. D< @ctave Mirbeau, &ans le ciel, Wditions du Bouc'er, c'apitre 5FF, p. +E. -'ttp2IIJJJ.lebouc'er.comIpdfImirbeauIciel.pdf.. D, $ette double contrainte ! en cascade peut expliquer en partie le mal#"tre, voire la névrose, que subit Mirbeau dans ses relations conjugales 2 au#delà de l7incommunicabilité entre l7'omme et la femme souvent exprimée par l7auteur, l7'omme sensible subit des injonctions paradoxales destructrices et inextricables 2 non seulement il est prisonnier de sa parole, mais il est b`illonné au risque de ne plus pouvoir s7exprimer. $omme le narrateur de =émoire pour un avocat, celui du Jardin des supplices ne peut sortir des rets de sa prédatrice car il souffre de ce que l7on appelle aujourd7'ui le s0ndrome de 9toc;'olm X

D:

1age :)I:)

"i ure -# ( @ctave =irbeau dans son jardin du %los Baint Flaise $ %arri,res3sous3<oissy" %liché de Custave Ceffroy&

1our (. 9tead, le dilemme entre insensibilité détestable et décomposition inéluctable ! résume, pour la littérature de la %écadence, l7expérience et la rec'erc'e des artistes. $ela est particuli3rement vrai pour le roman &ans le ciel. Fl est possible d7aller plus loin en osant affirmer que ce dilemme éclaire la g0nécop'obie de Mirbeau qui transparaît dans =émoire pour un avocat, ?ers le bonheur, et Le Jardin des supplices. $7est l7époque oU Mirbeau crée avec rage ses jardins à l7image de son idéal sensible et s70 réfugie pour atténuer les affres du parfait enfer conjugal dans lequel il s7est replongé, malgré l7écriture rédemptrice du %alvaire. $7est aussi la période pendant laquelle ce refuge fertilise son imaginaire 2 les t'3mes du jardin et des fleurs permettent à l7auteur de se libérer passag3rement de ses peurs g0nécop'obesDC et de ses attirances désenc'antées pour les belles mais monstrueuses femmes. $e désenc'antement prend, dans =émoire pour un avocat, la forme d7une plainte itérative qui assombrit elle#m"me la vision qu7il a de ses

jardins 2
Qn soir d'automne, au crépuscule, je marchais dans le jardin" Qn vent aigre soufflait de l'ouest ; le ciel, chargé de nuages cuivreu., avait des regards mauvais" &e la fi,vre passait dans l'air" Bur les plates3bandes abandonnées, pas une fleur, sinon quelques tiges mortes, et quelques mornes chrysanth,mes de hasard, X$ et l$ brisés, X$ et l$ couchés sur la terre nue" )t les feuilles, jaunies, roussies, desséchées, s'envolaient des arbres, tombaient sur les pelouses, tombaient sur les allées, décharnant les branches, plus noires que le ciel" Je ne sais pourquoi, ce soir3l$, je marchais dans le jardin" &epuis le départ de mon jardinier, et la mort de mes fleurs, je m'étais, pour ainsi dire, claquemuré dans mon cabinet de travail, et j'évitais de sortir au dehors, ne voulant plus revoir ces coins si vivants de mon jardin, o_ tant de petites !mes me faisaient fête jadis, o_ j'aimais $ m'enchanter l'esprit de la présence toujours renouvelée de ces amies charmantes, maintenant disparues et mortes" =...> Je me sentais infiniment triste, plus triste encore que ce ciel, que cette terre, dont je résumais, dont je décuplais en moi, $ cette heure angoissante de la fin du jour, l'immense tristesse et l'immense découragement" )t je songeais que pas une fleur, non plus, n'était demeurée dans les jardins de mon !me, et que, tous les jours, $ toutes les minutes, $ chaque pulsation de mes veines, $ chaque battement de mon cGur, il se détachait, il tombait quelque chose de moi, de mes pensées, de mes amours, de mes espoirs, quelque chose de mort $ jamais et qui jamais plus ne renaItrait1DD

Le douloureux enfer#mement conjugal que subit @ctave Mirbeau, est pareil à un grand jardin dans lequel il essaierait de se fra0er un c'emin. %ans ce dédale de c'emins inextricables, Mirbeau va de $'ar0bde en 9c0lla, de calvaire en calvaire... et cette rec'erc'e sans issue peut expliquer, en partie, l7impossibilité de l7auteur à entrevoir son jardin de faSon édénique et à exprimer l7indicible douceur que de nombreux jardiniers po3tes éprouvent. $omme 9is0p'e, condamné à rouler sans cesse son roc'er, Mirbeau, écorché vif !, semble destiné à supporter le despotisme de ses femmes fatales jusque dans ses jardins entrem"lés de
1our une approc'e approfondie de la g0nécop'obie de Mirbeau, cf. 8ean#Luc 1lanc'ais, 60nop'obia 2 le cas Mirbeau !, %ahiers @ctave =irbeau, nZ ,, )++E, pp. )+H#)+D. 1our un parall3le entre le couple Mirbeau et =émoire pour un avocat, cf. la préface rédigée par 1ierre Mic'el dans l7édition électronique donnée par les Wditions du Bouc'er. DD @ctave Mirbeau, =émoire pour un avocat, c'apitre F5, p. <*.
DC

1age ::I::

beautés et de monstres. Bien s^r, ce n7est pas la seule explication du dévoiement du jardin des délices en jardin de supplices, mais elle est toutefois centrale, voire primordiale. %ans le proc'ain article, pour mieux éclairer les liens entre le jardin mirbellien et le Moi intérieur de notre auteur, nous anal0serons, dans un premier temps, les cobncidences entre Jardin des supplices et Jardin des délices, puis, avec le m0stérieux créateur des jardins de BomarTo, en guise de transition vers le t'3me Monstres et %écadence. 8acques $A/1L/FN

1age :<I:<

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