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E. MARTIN SAINT-LÉON

LE

COMPAGNONNAGE

Son histoire

Ses coutumes Ses règlements

et ses rites

PARIS

LIBRAIRIE ARMAND COLIN

5, RUE DE MÉZIÈRES, 5

1901

Tous droits réservés.

INTRODUCTION

Le compagnonnage est aujourd'hui presque ignoré du public, et son nom même s'efîacc peu à peu du souvenir du peuple. Sauf dans trois ou quatre corporations où,

sous l'influence de causes diverses, il a pu se perpétuer

jusqu'à nos jours et conserver quelques vestiges de son

ancienne influence, le compagnonnage est mort ou se

meurt. Il ne groupe plus qu'un nombre presque insigni-

fiant d'adhérents. Les sources de son recrutement sont taries. Ses coutumes, jadis si invariablement gardées, ses

règlements, véritable code de la vie professionnelle d'au-

trefois, ses rites qui furent entourés d'un si religieux res-

pect, tout cela se dissout peu à peu, se fond lentement et

s'évanouit di'jà plus qu'à demi dans la nuit du passé. C'est

à peine si quelques rameaux verdoient encore au sommet de l'arbre antique dont la sève se retire et dont le tronc

creux et desséché ne résistera plus longtemps aux orages.

Et cependant le compagnonnage a été, pendant plus de

cinq siècles, et jusqu'à une époque relativement récente, l'une des institutions les plus puissantes de notre pays.

Contre la corporation de métier devenue, dès le xv®, mais

surtout au xvir et au xviii" siècle, au lieu de la libre et

fraternelle association du temps de saint Louis, l'instru- ment d'une oligarchie marchande égoïste et jalouse, au

lieu d'une coopération, un monopole, au lieu d'un vaste

édifice largement ouvert à tous les travailleurs, une petite

LE COMPAGNONNAGE.

VI

INTRODUCTION

chapelle sombre et fermée, le compagnonnage a (li''fendu

avec un zèle infatigable et souvent avec succès, la cause

des artisans. C'était à son école que l'ouvrier s'instruisait

dans la pratique de son art et qu'il acquérait ces connais-

attestées par tant de

sances et cette habileté de main

chefs-d'œuvre. C'était encore le compagnonnage qui diri-

geait ses pas à travers ce

Toin' de France dont il devait,

pour achever son éducation professionnelle, parcourir les

longues étapes; qui lui assurait en tous lieux du pain, un

gîte et du travail; qui le protégeait, s'il le

fallait, contre

la rapacité du

maître, au besoin par la menace d'une

grève, et contre l'insécurité des routes, en lui donnant,

dans tout compagnon de son rite, un défenseur et un ami;

qui le secourait en cas de maladie; qui, enfin, l'assistait à

son heure dei'nière et l'accompagnait jusqu'au champ de l'epos. Toutes ces attributions, échues de nos jours en

partage à de multiples institutions (syndicats, sociétés de

secours mutuels ou d'enseignement, bureaux de place-

ment, etc.), étaient alors dévolues en [ail à ce compagnon-

nage, société secrète dont, en dépit des prohibitions, des

édits et des persécutions policières, l'action s'étendait sur

toute la classe ouvrière. Cette mission sociale du compagnonnage ne devait pas, au surplus, prendre fin à la Révolution. La loi du 2 mars 1791

qui supprima la corporation officielle et celle du 14 juin 1791

qui interdit « à tous citoyens de môme état ou profession,

aux ouvriers et compagnons d'un art quelconque, de former des règlements sur leurs prétendus intérêts communs »,

furent impuissantes à dissoudre cette étrange et si vivace

association. Sous l'Empire, sous la Jlestauration et même

sous la monarchie de Juillet, l'initiative et la direction delà

presque totalité des mouvements ouvriers ont encore appar-

tenu au compagnonnage, demeuré jusqu'en 1848 le prin-

cipal, sinon l'unique champion de la cause et des reven-

dications du travail. Cette institution si forte et si originale fixait aussi l'at-

tention de nos pères par ses coutumes, ses cérémonies et

ses rites extérieurs qui constituaient un des aspects les

plus curieux de la vie publique d'autrefois. Il suffit encore

aujourd'hui d'interroger les vieillards, ceux d'entre eux tout au moins qui ont dépassé l'âge de soixante-dix ans,

pour éveiller dans leur esprit des

impressions et des

IXTRODUCTION

VII

souvenirs où revit rima£;e d'un compagnonnage ignoré

de la génération nouvelle. Il faut les avoir entendus décrire les processions tout enrubannées de ces compa-

gnons qui promenaient leurs chefs-d'œuvre par les villes,

ces conduites passant les barrières et s'arrêtant en pleins

champs pour accomplir des rites compliqués et bizarres,

d'enterrement, ces topages; il faut avoir

ces parades

prêté l'oreille

épiques le

au

récit de

ces batailles

sang coulait à flots ; il faut avoir écouté ces refrains de

guerre où s'avivait le fanatisme des compagnons rivaux,

ou ces chansons de réconciliation, filles des rêves huma-

nitaires de 1848; il faut avoir recueilli

tous ces témoi-

gnages et s'être imprégné de toutes ces visions pour

se rendre un compte exact de l'ascendant qu'exerçait

jadis cette association sur la classe ouvrière, pour com-

prendre à quel point ses usages et ses traditions éiaient

liés aux mœurs et aux habitudes de vie de l'ancienne

Finance.

Le but c[ue nous nous sommes proposé dans eut ouvrage

est de retracer l'histoire du compagnonnage et de fixer

les traits généraux de cette association dont la forme

paraît si archaïque alors que le but, l'idée dont elle s'ins-

pirait, apparaît, au contraire, comme si moderne. Il nous

a semblé que l'heure était particulièrement favorable à

une telle tentative. D'une part, en effet, si déchu qu'il soit

de son ancienne splendeur, le compagnonnage n'a pas

encore définitivement disparu. Non seulement on ren-

contre encore des hommes qui l'ont connu au temps de

sa prospérité, avant 1848, et il est possible d'enregistrer

ainsi de précieuses dépositions, mais il existe encore plu-

sieurs associations de compagnons dont le fonctionne-

les règlements et les rites

ment peut être étudié, dont

ouvrent toujours un champ à l'investigation. Il est donc

encore temps de procéder à une enquête dont chaque

année qui s'écoule augmentera les difficultés et qui, dans

un quart de siècle, sinon plus tôt, sera devenue impos-

sible.

Il n'y a peut-être pas lieu, d'autre part,

de regretter

qu'une pareille étude n'ait pas été plus tôt entreprise. Il y

a soixante ans, lorsqu'Agricol Perdiguier publia la pre- mière édition de son Livre du Compa'jnonnage , si substan-

tiel et si coloré, les sociétés de compagnons étaient encore

VIII

INTRODUCTION'

trop intimement engagées dans la lutte des classes pour

qu'il fût aisé d'apprécier leur rôle en toute impartialité.

Le seul nom de compagnon éveillait alors dans l'esprit

des chefs d'industrie et de toute une fraction de la bour- geoisie les mêmes défiances instinctives qu'inspire encore

à beaucoup de gens le seul mot de syndicat ouvrier. Une

autre partie du public, moins directement intéressée à la solution des conflits industriels, plus accessible aux

influences littéraires, plus aisément séduite par le décor

poétique du compagonnage, s'éprenait, au contraire, pour

cette association mise à la mode par un roman de George

Sand, d'un engouement trop peu réfléchi pour être durable.

Le Compagnon du Tour de Finance n'était-il pas alors le type

supérieur de l'ouvrier, et l'ouvrier n'était-il pas, h la fin

du règne de Louis-Philippe, comme au xviii^ siècle,

l'homme de la nature, le bon sauvage, le personnage sympathique par excellence, le héros élevé sur un pavois

par la littérature contemporaine? Défiance et parti pris

d'un côté, enthousiasme sentimental de l'autre : l'image

que le public se formait du compagnonnage était, dans les

deux cas, fort différente de la réalité.

Malgré la chaleur de ses convictions, malgré son dévoue-

ment d'apôtre, malgré la clairvoyance de la plupart de ses

vues, Agricol Perdiguier lui-même était trop compagnon,

et même trop gavot, pour qu'il lui fût possible d'écrire une histoire vraiment complète et impartiale de l'association

à laquelle il avait voué sa vie. Compagnon, il ne pouvait, sans manquer à des serm.ents sacrés, divulguer à ses lec-

teurs les mystères de l'association dont il était membre,

initier des profanes à son enseignement secret, à ses

rites, à ses symboles. Gavot, il ne connaissait qu'imparfai-

tement comme le prouvent les nombreuses erreurs

relevées dans son livre par Moreau et Ciiovin (de Die)

les règlements et l'organisation des sociétés du Devoir.

Quant à la partie historique de son ouvrage, sa valeur est

presque nulle. Le lecteur s'aperçoit trop vile que l'auteur,

si digne d'attention lorsqu'il relate des faits dont il a été

le témoin, avait été insuffisamment piéparé par une ins- truction primaire à entreprendre une élude aussi délicate

que celle des origines du compagnonnage. De tous les

écrivains compagnons aucun ne peut cependant être com-

paré à Perdiguier au point de vue du style et de l'intérêt

INTRODUCTION

IX

du récit. Si ses ouvrages, et surtout son Licre du Com- pagno)tnagc et ses Mémoires d'un Compagnon, présentent

d'assez nombreuses lacunes et certaines inexactitudes, ils

n'en constituent pas moins des documents d'une haute

valeur : à côté de ses récits si animés et si attachants, les

œuvres de polémique ou les narrations de ses contradic-

teurs ou de ses disciples semblent bien pâles. Perdiguier

n'est comme eux, à vrai dire,

qu'un témoin dans l'en-

quête ouverte sur le compagnonnage et sur sa mission dans le passé. Mais l'intérêt se concentre presque unique-

ment sur sa déposition. S'il ne

dit pas tout, il en dit assez

pour nous permettre de nous former une idée précise

des êtres et des choses au milieu desquels il a vécu.

II nous trace du compagnonnage sous la monarchie de

Juillet, sinon un portrait achevé, du moins une esquisse

qui demeure, dans ses grandes lignes, une saisissante

évocation.

Mais plus de

soixante

ans se

sont

écoulés depuis la

publication (1840) de ce Livre du Compagnonnage, dont

deux éditions nouvelles (1841-1857) n'ont guère développé

que la partie anecdotique et liltéiairc. Or, depuis soixante

ans, une évolution continue a profondément modifié le régime économique et social de notre pays : le machi-

nisme, encore à ses débuts en 1840, a poursuivi victorieu-

sement ses conquêtes. La construction des chemins de fer a brisé le vieux cadre des mœurs et des habitudes locales en concentrant dans les grandes villes des industries aupa- ravant disséminées sur toute l'étendue du territoire, en

réduisant des contrées entières à un véritable vasselage

économique. Un changement non moins radical s'est

opéré dans les sentiments, les opinions et les croyances

de la classe ouvrière. Quel abîme entre l'ouvrier de 1840 ou de 1848, spiritualiste autant que démocrate, amoureux

des symboles, passionné pour la liberté et la gloire mili-

taire, plus prompt à s'enflammer pour des idées que pour

des intérêts, et l'ouvrier de

1901, animé, lui aussi, dans

l'intimité de sa conscience et par un incoercible instinct de race, de sentiments nobles et généreux, mais scepti- que, railleur, pessimiste, se défendant de l'émotion comme

d'un ridicule, confondant trop aisément le respect avec la

servilité, trop enclin surtout à se laisser séduire par des

théories dont les prédicateurs s'efforcent d'éveiller en lui

X

l.NïnODUCTION

des convoitises au lieu de parler à sa raison et à son

cœur.

Le compagnonnage lui-même, qui constituait encore

en 1840 une force sociale de

premier ordre, n'est plus

aujourd'hui qu'une institution décrrpite dont la fin paraît

inévitable et prochaine. Le tableau qu'Agricol Perdiguier

nous a laissé de cette association, tel qu'il avait pu l'ob-

server en 18i0, ne ressemble donc pas plus au compagnon-

nage actuel que le portrait d'un homme de trente ans ne l'eprôsente fidèlement la physionomie de ce même homme

devenu octogénaire.

des écri-

Si, laissant quant à présent de côté les livres

vains compagnons dont aucun, sauf Perdiguier, n'a tenté de tracer un tableau d'ensemble de notre institution, nous

nous demandons quels ouvrages ont été publiés depuis

soi.\ante ans sur ce sujet, nous n'en pouvons découvrir qu'un nombre très restreint.

Il est à peine besoin de rappeler la remarquable étude

sur le Charpentier de Paris, Compagnon du Devoir, publiée

en IS'ôO par MM. Le Play et Focillon {Ouvriers des deux

Mondes, t. I", no i). Cette enquête a été reprise, remise au courant et complétée en ISyi par M. du Maroussem dans

son livre : La Question ouvrière, tome I", Charpentiers de

Paris, Compagnons et Indépendants (Paris, Rousseau, in-8).

Mais il ne s'agit là que de monographies ayant trait à une

seule corporation : celle des charpentiers, et nullement

d'études générales sur l'institution du compagnonnage.

Deux auteurs seulement ont entrepris, depuis Perdi-

guier, de composer une histoire générale du compagnon-

nage. Le premier en date, M. SiMOx(de Nantes), (( membre

de la Société académique de cette ville, associé correspon-

dant de la Société industrielle de Muliiouse », a publié,

en

morale sur le compagnonnage, qui n'ajoute, pour ainsi dire,

aucun détail nouveau aux révélations de Perdiguier. Le

second, M. Alfred KiRCii, a fait paraître, tout récemment,

sous ce titre : Le Compagnonnage en France (thèse pour le

doctorat en droit; Paris, Pedone, 1901), un travail dont la

documentation, entièrement de seconde main, est surtout puisée dans le livre de M. Simon quelque peu rajeuni par

des emprunts aux ouvrages de M. du Maroussem et de

manifeste que l'auteur a

1853 (Paris, Capelle, in-8°), une Étude

historique et

VOfficc du

travail. Il

est trop

INTRODUCTION

XI

reculé devant les difriculti's et les lenteurs forcées d'une

enquête personnelle.

VOffice du travail a consacré au compagnonnage tout un

chapitre du tome F'' de son enquête sur les Associattoyis

professionnelles ouvrières à Paris (Imprimerie Nationale,

1899, in-4°). Comme toutes les publications de VOffice du

travail, cette œuvre a un caractère purement documentaire.

C'est presque uniquement un recueil de textes et un exposé

de faits sans commentaires ni conclusion. L'intérêt des

documents mis en lumière est fort inégal. Les Règles du

enfants de Maître Jacques (p. 96 à 113) et

Devoir des C

les extraits du rituel cités p. 118 et 119, pièces d'archives

qui datent de 1814 et 1842, sont des textes d'une haute

valeur dont l'authenticité nous paraît indiscutable, bien

que l'on omette de nous indiquer quelle corporation ils

se rapportent. Par contre, la dernière partie du chapitre

(p. 148 à 187) n'est guère qu'une reproduction de docu-

ments déjà publiés dans des brochures imprimées et tirées

à nombre d'exemplaires : Les ComjJtes rendus des Congrès de

VTJnion compagnonnique et la Notice historique sur la fonda- tion de la Société de l'Union des travailleurs du Tour de France,

Tours, Bousrez (1882-1889). D'autre part, les rédacteurs de

ce travail ne donnent, pour ainsi dire, aucun renseigne-

ment sur l'organisation et la réglementation actuelles des sociétés professionnelles de compagnons dits restés fidèles

au Devoir, sociétés qui constituent encore, cependant, la

principale force du compagnonnage actuel. On se borne,

dans cet ordre d'idées, à analyser très brièvement les

qui se

statuts d'une société de retraites : le Ralliement,

recrute parmi ces compagnons, età mentionner en quelques

lignes, dans les autres chapitres du tome I*^"" et du tome II

de l'ouvrage, l'existence de telle ou telle société profession-

nelle de compagnons, sans entreprendre d'étudier son

fonctionnement et son œuvre. C'est une grave lacune

dans une enquête à d'autres égards très substantielle.

Deux autres publications de ['Office du travail renfer-

ment certains documents ou renseignements concernant

le compagnonnage (voir les enquêtes intitulées : Le Pla-

cement des employés, ouvriers et domestiques en France,

Paris, 1893, p. 12 à 29, et les Associations ouvrières de pro- duction, p. 173 à 191).

Aucun des ouvrages précédents ne présentait donc, quel

XII

INTRODUCTION

que fût le mrrite de certains d'entre eux, le

cnraclère

d'une t'tude conipir-te sur le compaynonnaye, son histoire,

ses coutumes, ses rèylemcnts et ses rites. Tel est par suite le sujet que nous avons entrepris de traiter.

Le choix d'une méthode de travail était, ici, particuliè-

rement délicat; il s'agissait, en effet, d'étudier des associa-

tions encore très imparfaitement connues et dont la con-

stitution est très complexe. Il nous a paru, après mûre

réflexion, que la méthode synthétique était la plus propre à assurer le succès de notre tentative. Si irrémédiable que

soit sa décadence, le compagnonnage compte encore des

fidèles; il existe encore, comme il a été dit, des témoins qui l'ont connu au temps de sa prospérité et de sa puis- sance. Avant de demander son secret au passé, avant de

fouiller dans les archives, avant d'interroger les recueils judiciaires et les annalistes, nous avons donc jugé néces- saire d'ouvrir une vaste enquête, de relever toutes les traces

encore visibles du compagnonnage pour remonter ensuite

à travers les âges en suivant la voie que cette société a

parcourue jusqu'à ce que tout s'effaçât dans le lointain des

siècles. Nos recherches historiques seraient ainsi, en cas

de réussite , grandement facilitées . Tel document du

xviu'^ siècle, écrit dans un langage conventionnel et de

prime abord inintelligible, s'expliquerait peut-être aisé-

ment si nous retrouvions chez les compagnons de 1901 la clef qui a pu leur servir depuis des siècles à chiflrer leur

correspondance. Le sens véritable de telle coutume, de tel symbole longtemps impénétrable serait peut-être fixé par

un simple compagnon dépositaire de la tradition.

ici à la partie la plus délicate de cet

Nous touchons

exposé. Il est évident que l'étude approfondie du compa- gnonnage impliquait non seulement l'examen de la vie publique des compagnons, mais encore la connaissance

de leurs rites cachés, de leurs cérémonies mystiques, de

tout ce qui constitue les arcanes de leur association. Sans doute ces secrets n'étaient déjà plus tout à fait intacts. Dès 185S, la brochure intitulée : Le Secret des CompiKjnons

C'i'donniers dévoilé (Paris, Payrard) avait dévoilé le rituel

de cette

société. En 1891, M. du Maroussem a jjublié la

curieuse relation d'un transfuge décrivant la réception des

compagnons charj)enliers du Devoir. Lnlin VOffkc du tra- vail a reproduit, comme il a été dit, un rituel et un règle-

INTRODUCTION

XIII

ment fort inléiessants bien qu'anonymes. Mais ces révéla-

lions étaient loin d'épuiser un si vaste sujet. 11 nous a été

donné, à notre tour, de recueillir nombre de documents

inédits qui complètent, à bien des égards, les données

antérieurement acquises. Nous citerons notamment : le

rituel de réception de l'Union compagnonnique, la recon- naissance des compagnons vitriers, le règlement intérieur

des compagnons boulangers, l'Instruction compagnonnique

se trouve formulé l'enseignement secret donné aux

nouveaux initiés, etc. On comprendra aisément que nous

ne puissions indiquer la voie par laquelle nous sont par-

venus ces renseignements. Il n'eût pas suffi au surplus

d'être instruit des rites et des formules du compagnonnage

pour se rendre véritablement maître du sujet. Le compa-

gnonnage n'est pas seulement une société secrète, une sorte

de religion, dont les symboles, le cérémonial, la liturgie

peuvent à juste titre éveiller l'intérêt du lecteur ou tout

au moins exciter sa curiosité; c'est encore une société ouvrière dont le rôle social a été jadis fort important et

dont l'inlluence a survécu dans quelques corporations, alors que dans quelques autres elle groupe encore un

petit nombre d'adhérents. Ces sociétés ont leurs statuts

particuliers, leurs usages propres, leur hiérarchie. Elles

ont organisé et elles gèrent des institutions de mutualité,

de prévoyance ou d'enseignement. Elles s'occupent avec

zèle du placement de leurs membres. Une enquête s'impo-

sait à l'etîet d'étudier, à tous ces points de vue, l'organisa-

tion et le fonctionnement des compagnonnages encore

existants. Nous avons donc adressé à toutes les sociétés de

compagnons une lettre exposant le but que nous poursui-

vions et sollicitant un rendez-vous. Il nous faut rendre

compte, brièvement, de ces démarches et citer les noms

de nos témoins.

UUnion compagnonnique nous a réservé le plus aimable

accueil et nous a libéralement communiqué les renseigne-

ments les plus complets sur son histoire, ses règlements,

ses coutumes (à l'exception, bien entendu, des rites réser- vés qui nous ont été divulgués d'autre part). Nous remer-

cions ici tout spécialement M. Lucien Blanc, chevalier de

la Légion d'honneur, maire de Grézieu-la-Varenne (Rhône),

ancien compagnon bourrelier et président de l'Union com-

pagnonnique; M. Pichard (Parisien la Bonne Conduite),

XIV

INTRODUCTION

secrétaire de l'Union compagnonnique de Paris (10, cité

Riverin); MM. Proudhom et Pradelle (de Toulouse), M. Gabo- riau (de Surgères), président de la Caisse de retraites.

Merci également à l'un des doyens du compagnonnage,

au bon chansonnier octogénaire Escolle (Joli Cœur de Salernes), qui a bien voulu, à notre prière, laisser parler

ses souvenirs de jeunesse et nous retracer ses impressions

de compagnon du Tour de France.

M. Rouleaud, premier en ville des compagnons charpen-

tiers du Devoir de liberté (siège social : 10, rue Mabillon,

Paris), nous a très obligeamment remis un exemplaire des

maints détails

statuts de cette société et nous a fourni intéressants.

Quelques-unes des sociétés du Devoir n'ont pas cru

devoir répondre favorablement à notre appel; beaucoup

plus nombreuses sont celles qui se sont appliquées à faci-

liter notre tâche. Il nous a été possible, au surplus, de

réunir indirectement sur les premières de ces sociétés des informations tout aussi sûres et détaillées que celles dont

les secondes nous avaient spontanément accordé le béné- iice. Nous adressons l'expression de notre reconnaissance

aux personnes suivantes qui nous ont fourni des rensei-

gnements très précieux : M. Favaron, ancien compagnon

charpentier, bon drille, directeur de la société les Char-

pentiers de Paris, officier de la Légion d'honneur, membre du Conseil supérieur du travail;

M. Lamy, compagnon maréchal ferrant; M. Moreau,

compagnon passant serrurier. MM. Lamy et Moreau nous

ont rendu les plus grands services : le premier, en s'em-

ployant avec un zèle infatigable à nous concilier des cor-

porations mal disposées ou hésitantes; le second, en nous

prêtant les collections complètes des deux journaux

organes des compagnons du Devoir : le Ralliement (de Tours), et VOfficiel du Ralliement (de Nantes);

M. Bardon, secrétaire de la société des compagnons bou-

langers de Paris (siège social : 4, rue de la Réale); M. Bou-

din, compagnon, tisseur ferrandinier, directeur du Rallie-

ment de Tours; M. Bonvoust, compagnon couvreur, auteur

d'une brochure intitulée : i^tiide sociale sur les corporations

compagnonniques de Maitre Jacques et du Père Soubise. Anrjoulhne, Boitaud, 190 1.

M. lîiis, premier en ville des compagnons forgerons

INTRODUCTION

XV

de

Paris (siège

social

:

29, rue de la

Forge-Royale);

MM. Flouret, pi'ésident de la société de secours mutuels

des compagnons charrons, et Bachelier, premier en ville des compagnons charrons de Paris (siège social : 52, rue

de Bretagne).

Nous arrêtons ici cette liste déjà longue, mais forcément

incomplète. Tous ceux : premiers en ville, pères ou mères,

anciens compagnons ou compagnons en activité qui pen-

dant les trois années au cours desquelles s'est poursuivie notre enquête, nous ont donné, sans compter, leur con-

cours, voudront bien trouver ici l'assurance de notre gra-

titude '.

Après avoir clos notre enquête sur le compagnonnage

contemporain, nous avons abordé l'étude des destinées de

l'institution au xix" siècle. Nous avons alors lu ou relu les

ouvrages de Perdiguier : Livre du compagnonnage (1840 et

1837); les Mémoires d'un compagnon, Genève, Duchamp

(1854-53); VHistoire d'une scissio7i dans le compagnonnage

(1846) ; La Question vitale sur le compagnonnage , Paris, Dentu

(18G3), in-16; Aj)pel aux compagnons (1873), etc.

Nous avons lié connaissance avec la pléiade des écri-

vains compagnons : Moreau, Un mot sur le compagnonnage, Auxerre (1841); De la réforme des abus du compagnonnage,

in-lG (1843); Capus : Conseils d'un vieux compagnon. Tours,

(1844j; SciANOno : Le compagnonnage. Ce qu'il a été. Ce quil

est. Ce qu'il devrait être, Marseille (1850); Guillaumou. Con-

fessions d'un compagnon (1858); Chûvin (de Die), Le Con-

seiller des comjmgnons, Paris, Dutertre (18(30), in-12.

Nous avons encore consulté nombre d'autres documents :

Les Chansonniers du Tour de France de Perdiguier (1857, in-

10) et de Vendôme la Clef des Cœurs (1846); la collection

de la Gazette des Tribunaux depuis sa fondation jusqu'en

1850 (nombreux récits de rixes et de batailles entre com-

pagnons); La Grève des charpentiers, par Blaxg (1845) ; l'his-

torique qui précède le Règlement intérieur des compagnons

1. Diverses personnes étrangères au compagnonnage ont bien

voulu également nous seconder. Nous citerons, en les remer-

ciant : M. Blanchet, président de la société libre : VUnion des travailleurs du Tour de France, M. Pillet (de Tours), M. l'abbé Rabicr (de Blois), notre collègue et ami, M. Léon de Seilhac, délégué au service industriel et ouvrier du Musée social.

XVI

INTRODUCTION

boulanr/ers; VAlmanach du Tour de France, pour 1887, publié

par la Fédération compagnonnique, 13, rue des Archers, à

Lyon; la Notice historique sur la fondation de

r Union des Travailleurs du Tour de France, Tours, Bousrez

(1S89). Nous avons également trouvé des indications très

utiles sur les progrès du machinisme et de la concentration

industrielle cause principale de la décadence du com-

pagnonnage dans les rapports des Expositions natio-

nales de Tsig, 1823, 1827, 1839, 1844, 1849 et des Exposi-

tions internationales de 185d et 1807.

la société

No