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'A'TRAVERS ÎJIiJSTOIRE

^depuis l'Antiquité jusqu'à l830)

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DES ZOUAOUA

(GSANDE KABYLIE)

Avec une carte laors te-scte

S;A. BOULIFA V

CHARGÉ DU COURS DE LANGUE BERBÈRE


A LA FACULTÉ DES LETTRES D'ALGER
ET A L'ÉCOLE NORMALE DE BOÙZARËA

À. 3Li& E!ï&

). BRINGAD, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
7, BOULEVARDÏ>E FRANCE, 7 - TÉL. 12-73

4t"©si;s<.
LE DJURDJURA
A TRAVERS L'HISTOIRE

(depuis l'Antiquité jusqu'à IÔ3Q)


DU MEME AUTEUR

OUVRAGES
Méthode de langue kabyle :
1° Cours de première année (2e édition) ; Grammaire, Exercices
et Dialogues.A, JOUBDAK, Alger.
2° Cours de deuxièmeannée: Etude linguistique et sociologique
sur la Kabyiie du Djurdjura (texte, zouaoua avec glos-
saire). A. JounDiVN,Alger.
Lexique Icabyle-irançais (extrait; A. JOJJBDAK, Alger. „,-,
Recueil cle Poésies fcafoyles, précédé d'une élude sur la femme
berbère cl d'une notice sur le chant kabyle (airs en musique).
A- JOUKDAK, Alger, (épuisé)
Texte J3erï3ûï"s 3« ï'At'as marocain, élude languislique cl
sociologiquedes ChL-nfimarocaine, ;:v;,c tradiiciion et observa-
tions gri'iinma'ikaies,Glissaiic. K: LKROUX,Paris.

ÎSSMOIFvES
Mémoire KEÎTl'EnseigneErent des Indigènes en Algérie
(réponse à une critique .parlementaire)paru clans le Bulletin de.
VEnseignementdes Indigènes: Editeur. Adolphe JOUHDAN. 1897,
A'iger.
Katioun d'Adni, texte et traduction avecnotice historique, publié
dans le Recueil de Mémoirescl de Textesde l'Ecole des Lettre s et
des Médersas, édité en l'honneur du XIV0 Congrès international
des Orientalistes, tenu à Alger en 1905.
Notice sur les Manuscrits berbers du Maroc (Mission,
Maroc), parue dans le Journal Asiatique, 1905, Paris.
Notice sur l'Inscription iibyque d'Ifïr'a (Mission, Haut-Se-
baou).,RevueArchéologique,de Perrot et S. Reidach. Paris, 1909.
NouvevUix. documents archéologiques : Stèlcxet inscriptions
libuqiie(Mission, Haut-Sebaou}, Revue Africaine (1ertrimestre
1911).
Nouvelle Sïlssion archéologique en Kabyiie : Rapport
adressé à M.le Ministre de l'Instruction publique et des Beaux-
Arts, pufaiié dans le Bulletin afcliéologiqucdu Comité des tra-
vaux historiques et scientifiques.,eu 1912,Paris.
Trésors magiques de Kabyiie.. prochainement dans Revue
Africaine.
À'^RAVERS L'HISTOIRE

\ ] I (dfepuis l'Antiquité jusqu'à i830)

ORGANISATION ET INDÉPERDARCE

DES ZOUAOUA

(G R A.7ST
DE KABYLIE)

Avec tin© oarte liors texte

S. A. BOULIFA
CHARGÉ DU COURS DE LANGUE BERBÈRE
A LA FACULTÉ DES LETTRES D'ALGER
ET A L'ÉCOLE NORMALE DE BOUZARÊA

.A.I_iO E3R,
J. BRINGAD, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
DE FRANCE,7 - TÉL. 12-73
7, BOULEVARD

19S5
Aux Maîtres

et à la Jeunesse

de nos Écoles Kabyles


P'RRATA

Page Ligne Au lieu de. Lire

32 (le noie) Zouaour Zouaoua


3S 17 n'oabiioiis -que n'oublions pas que
b'5 lo voyaient dans vivaient dans les
~ji) 15 iii(iênil>wle indéniable
0.: Il .\ |JU:,~;!";I:-.\I:SOUIJAbou-H'ainniou
Î'J 7 po>i;ii?-.idu petit possession du petit
port port
80 '.) c'était In sécurise c'était la sécurité
o'î -M guerre de cotir;e guerre de course oùsur
sur terre mer comme sur terre
« 29 Zouaoui se fit Zouuoui se l'ait
82 12 Mout-Ferratus Mons-Ferratus
« Il m
'lc.os.stti Icosium
119 1(5 EMVoubri El-R'oubrini
128 ii d'an e.ôié; l'estime d'un cot>', l'estime
« 15-16 (Î'OLigine à î'exerei- d'origine grâce à la
ce et à la noblesse noblesse de leur ascen-
etc. (lance, à l'exercice du
pouvoir.
« 2(5 une grande îluenee une grande, influence
128 il soit-i! -fut-il
146 21 des Bel-Kadhir des B.el-K'adhi
163 10 l'armés turque l'armée turque
167 2 (noie) du roi KonKou du roi de Koukou
172 23 Kàïn-Eddin Khaïr-Eddln
207 15 (note) Imazirien Imaziren,
« 17 (note) imoh'h'ar imohhar,
230 1 la tyranie la tyrannie
« 12 qu'elle aime qu'il aime
« 27 volontiers, mais le volontiers, le moindre
moindre abus abus
233 31 leurs brèches et à leurs brèches, à con-
consolider solider
334 1 prolifique et active prolifiques et actives
« 1 (note) Garlamanics Garamaiites
249 14 * Souama'a Souama'
276 21 de voir le; Zouaoua de voir des Zouaoua
277 19 conte ll'amouda contre H'amouda
291 15 Zemouls Zemonl
294 11 l'on peut plier l'on peut piller
« 18 le Zouaoua le Zouaoui
308 1 d'arriver se dégager d'arriver à se dégager
309 27 à Thamga à Thamda
310 9 les Guetchoula les Guechtoula
313 9 et 28 des Bibans des Biban
« 23 devant Bougie oé- devant Bougie ; cé-
dant dant
SI4- 4 qu'elle ne s'étendit qu'elle ne s'étendît
328 5 de Irathen des Aith-Irathen
« 1 (note) recuil recueil
340 2 pertubations perturbations
356 35 qu'il fait de l'appli- qu'il fait dé l'usage de
cation de la liberté la liberté
371 21 rapelle rappelle
373 8 (en blanc) Autant la prise d'arme
de 1857, inspirée par...
396 32 l'iman El-Mahdi l'imam El-Mahdi
403 35 âgées âgés
406 3 (note) dourate sourate
« 4 « qu'elle seule . qui, à elle seule
AVERTISSEMENT

A la suite de l'importante découverte de l'ins-


cription libyque d'Ifir'a (1), inscription que j'ai eu
l'honneur de faire connaître dès 1909, je sollicitai
et obtins une mission d'exploration.

En quête d'autres inscriptions rupestres inté-


ressant la Kabyiie ancienne, je fus trois fois de
suite' chargé officiellement de faire dans ce but
de nouvelles recherches dans le Haut-Sebaou.
Rayonnant autour d'Azazga, je fus amené à pous-
ser mes investigations jusqu'aux extrêmes limites
de la commune.

Portant mes efforts d'investigations sur le mas-


sif de Thamgout', je visitai les territoires d'un bon
nombre de tribus situées sur les deux versants de
la chaîne. Je parvins ainsi, de Makouda jusqu'à
Kebbouch, de Koukou jusqu'au col d'Akfadou,, à
explorer une vaste région où les traces de civili-
sations anciennes se rencontrent encore à chaque
pas.

(-1)La communicationen fut faite à l'Académiedes Inscrip-


tions et des Belles-Lettres par M. Gagnât dans la séance du
mois dé Décembre 1910.
(Voir sur l'importance de cette inscription la notice parue
dans la Revue archéologique, Paris, 1909).
Mes enquêtes sur les « dessins et écrits rupes-
tres » se faisant surtout auprès des habitants du
territoire où le hasard me conduisait, il m'arri-
vait la plupart du temps, usant de l'hospitalité
des habitants, de coucher en tribu. Dans une de
mes pérégrinations à travers les territoires de la
tribu des Aïth-Djennad, je me vis un jour obligé
de demander l'hospitalité à la Zaouia de Sidi-Man-
çour de Thimizar, où je fus très aimablement reçu
par le personnel et surfont par son honorable et
distingué directeur, le chikh Daoui Sid Ah'med
ben Moh'ammeà.

Agé d'une cinquantaine d'années au plus, le


Chikh Sid''Ah'med a la physionomie 1res ouverte
et sympathique ; il est d'un commerce très agréa-
ble. Esprit large, affable, et serviable, instruit et
tolérant, il me fit très aimablement les honneurs
de son établissement que je ne comnaissais que
de nom. Apprenant ma qualité d'universitaire,
il s'empressa de me faire visiter son école corani-
que ; il me permit même de photographier un
groupe de ses élèves composé de jeunes gens de
12 à 25 ans.
Cette Zaouïa qui n'a plus la prospérité d'an-
tan, ne se maintient que par les sacrifices que
s'impose la famille maraboutique de Thimizar
qui, .depuis l'origine, est chargé d'assurer son
existence morale et matérielle.
Avec un personnel fort réduit (le Chikh et l'Ou-
k-il) elle.arrive à peine à recruter une vingtaine
d'élèves, tous originaires du pays.
— III —

Me voyant intéressé au fonctionnement de son


établissement, il me donna tous les renseigne-
ments que je lui demandais ; et, pour me- permet-
tre de mieux fixer particulièrement mes idées sur
le fonctionnement et l'organisation de sa zaouïa-
école, il rédigea' pour me le communiquer ensuite
un petit, mémoire où sont relatés avec une'notice
sur la vie du saint fondateur Sidi-Mançour, les
principaux articles du règlement intérieur de la
zaouïa.
Faire connaître ce k'anoun scolaire et détermi-
ner avec précision l'époque de la venue de Sidi-
Mançour, en Kabyiie, telles sont les causes initia-
les de ce travail. Outre l'intérêt particulier que
présente un k'anoun inédit, des faits historiques
relatifs à la zaouïa aussi bien qu'à la tribu étant
aussi mentionnés dans ce manuscrit, je ne crois
pas devoir mieux faire que d'essayer de jeter un
coup d'oeil sur le passé de la tribu des Aïth-Djen-
nad, qui occupe un territoire où le3 anciennes
civilisations (phénicienne et surtout romaine) ont
laissé des traces que ni le temps, ni les hommes
n'ont pu effacer.

Dellys, Azeffoun et Djema'a-Sahridj, sont des


centres connus dès l'antiquité, et qui se trouvent
précisément sur les limites extrêmes de la tribu
Aïth-Djennad. Le territoire de cette tribu se trou-
vant au milieu de ces trois centres, il s'ensuit que
le passé historique des Aïth-Djennad eux-mêmes
ne peut être relaté sans passer en revue l'histori-
que de chacune de ces contrées.
— IV —

Or, Dellys, Azefl'oun et Djema'a-Sahridj, ne peu-


vent être utilement, étudiés et examinés dans leur
passé qu'en parcourant- l'histoire générale de la
Kabyiie duvDjurdjura. Quoique celle-ci limitée à
quelques épisodes militaires à peine connus ne
facilite guère l'élude particulière d'une tribu Ka-
byle, nous allons essayer, selon les faibles
moyens dont nous disposons, de chercher à déga-.
ger de cet ensemble ce qu'ont pu être les Beni-
Djennad qui de nos jours occupent la partie mari-
time de la Kabyiie.

Malgré la particularité de sa situation géogra-


phique et. de son régime social, cette Kabyiie a un
passé qui la. lie intimement à la vie politique el.
militaire du Moghrcb Centrai que les anciens
appelaient M-aurtîlauie Césarienne. Les fameux
Quinqucgentiens qui avaient glorieusement résis-
té à la domination romaine étaient les « cinq tri-
bus 11légendaires du Djurdjura.

Les renseignements que nous possédons sur


les premiers temps de celte Kabyiie sont, plutôt
vagues et nous n'en parlons que pour mémoire.
Quant aux faits relatifs à l'histoire moderne et
môme du moyen âge, certains documents d'au-
teurs arabes et européens nous permettent de
constater que la Kabyiie du Djurdjura loin d'avoir
vécu dans l'isolement et l'oubli, a été intimement
mêlée aux principaux événements qui se sont dé-
roulés dans ce Moghreb central. Aussi nous esti-
mons que c'est dans les annales de Bougie et
d'Alger qu'il faut particulièrement glaner pour
retrouver les traces de l'activité déployée par les
Montagnards contre la domination étrangère.
De l'Est comme de l'Ouest, des tentatives de
conquête ont été, certes maintes fois exercées con-
tre le Djurdjura, mais la résistance opiniâtre de
ses habitants empêcha l'étranger envahisseur d'y
prendre pied et d'y imposer ses volontés et ses
lois. Jusqu'à 1857, ce Djurdjura a vécu libre et
indépendant.
Préciser les luttes que les Zouaoua soutinrent
pour défendre leurs libertés sociales et politiques,
dégager et fixer les principaux faits historiques
relatifs à l'indépendance kabyle toujours animée
eL maintenue par un idéal démocratique, tel est le
but de nos recherches.

Quant à la tribu des Aïth-Djennad sur laquelle


est basée notre esquisse historique, le manque de
documents précis ne nous permet d'émettre que
des hypothèses et sur son âge et sur ses origines.

Limitrophe des Aïth-Fraoussen et des Aïth-R'ou-


bri qui l'empêchent de s'étendre vers le sud, la
tribu des Aïth-Djennad reste accrochée aux flancs
de Thamgout', pilon auréolé de mille légendes et
au pied duquel se remarquent encore les ruines de
l'antique Rus-Uzus. Ayant souvent servi d'intermé-
diaire entre la; mer et le Haut-Sebaou, la tribu a
joué un certain rôle dans les relations que cette
partie de la Kabyiie a eues avec l'extérieur. Et
aussi le passé militaire et politique des Aïth-Djen-
nad reste-t-il intimement lié à la vie politique et
administrative de Dellys et de Koukou,
VI—

Dès le XII* siècle, sans parler du passage des


Romains en Kabyiie, l'influence exercée sur le
Djurdjura par- les princes H'emmadiles, H'afsides
et Abd-El-Ouadites mérite d'être notée et fixée par
l'Histoire des peuples luttant pour leur indépen-
dance. Plus résistant que leurs frères les San-
hadja refoulés, les Zouaoua ont empêché les
Beni-Hélal de s'étendre vers le Nord et de s'em-
parer des deux Kabylies.

Le Djurdjura du moyen-âge luttant toujours


pour sa liberté, après avoir pris fait et. cause pour
Bougie contre Tiemcen, ne manquera pas de dé-
fendre également Koukou contre les visées et ten-
tatives de la domination turque.
Noter les faits et en dégager les conséquences
politiques aussi bien pour la Kabyiie que pour les
conquérants de Bougie ou d'Alger, est une tâche
qui n'est pas souvent aisée, car les quelques faits
historiques cités par les auteurs ne sont pas tou-
jours explicites quant au sens du rôle joué en la
circonslance par les montagnards.

Quoi qu'il en soit, notre documentation sur la


•matière nous paraît assez solidement étayée, car
la source de nos renseignements est basée sur les
meilleurs auteurs de l'Histoire de l'Afrique du
Nord.

Parmi les ouvrages ou travaux consultés pour


les périodes ancienne et moderne de l'Histoire Ka-
byle, nous citerons, entre autres, ceux des au-
teurs suivants :
— VII—=

1' IBN-KHALDOUN ABD-ERRAH'MÀN.


Histoire des Berbères et des dynasties musul-
manes de l'Afrique Septentrionale. Traduction
par de Slane, 4 vol. gd in-8, Alger 1852-1886.
2" 1»N-KHALDOUNABOU-ZAKARIA
(frère du précé-
dent).
Histoire des Béni Abd-El-Wad, Rois de Tlemcen.
Traduction par A. Bel, 1 vol. in-8, Alger 4913.

3° FOURNEL.
Etude sur la Conquête de l'Afrique par les Ara-
bes et. recherches sur les tribus berbères qui
ont occupé le Moghreb Central. In-4, Paris 1854.

4° G. BOISSIER.
Afrique romaine, Paris.

5° A. BEL.
Les Benou-Ghania, derniers représentants de
l'Empire Almoravide. (Bulletin de correspon-
dance africaine, in-8, Alger 1903).
6" P. CLANSOLLES.
L'Algérie pittoresque (partie ancienne), Paris
1843.
7° L. GALIBERT.
L'Algérie ancienne -et moderne, Paris 1844.
8° CARETTE.
1° Ebude sur la Kabyiie proprement dite, 2 vol.
in-4, Paris 1848.
2° Recherches sur i'origine et les migrations
des principales tribus de l'Afrique septentrio-
nale, in-4, Paris 1853 (très intéressante).
VHI—•

9° MAC-CARTY.
La Kabyiie et les Kabyles. Alger 1847-48.
10° E. MERCIER.
Histoire de l'Afrique septentrionale (Berbérie),
in-8, 4 vol., Alger 1888-1891.

*l/i°BERBRUGGER.
Les époques militaires de ïa Grande-Kainjlie,
in-8, Paris 1850.
(Ouvrage intéressant traitant spécialement des
événements militaires de la Kabyiie).
12° HAËDO (Prêtre espagnol).
Histoiredes rois d'Alger, traduction par de
Grammont, Alger 1881.
13° DE GRAMMONT.
Relations entre la France et la Régence d'Alger .'
Correspondance des consuls d'Alger de 1G0G-
1742. Alger.

J4" LE GÉNÉRALDAUMAS.
La Grande Kabyiie', in-8, Paris 1847.

15° E. MASQUERAY.
Formation des Cités chez les populations séden-
taires de l'Algérie. (Kabyiie, Aouras et Mzab),
Paris 1886.
2° Chronique d'Abov Zakaria, Alger, 1878.
16.° HANOTEAUET LETOURNEUX.
1° La Kabyiie et les coutumes Kabyles, 3 vol.
gr. in-8,, Alger 1872-1873.
2° Chants populaires de la Grande-Kdbylie,
Alger.
—: ïx —

(Intéressantes notes biographiques sur quelques


personnages Kabyles).
17° DEYÀUX.
Les Kebaïls du Djurdjura, in-12, Paris 1853.
18° HEKRIBASSET.
Essai sur la LUléralure berbère, Alger 1920.
19° S. GSELL.
1° Histoire ancienne de l'Afrique du Nord, 4 vol.
Paris 1913.
2° L'Algérie dans l'Antiquité. Alger 1903.
20' BERNARDLUC.
Le Droit kabyle, Paris 1917.
21° DEVAULX.
Enlèvement d'un pacha d'Alger par les Kabyles.
Rev. Air. XVII.
22° CARREY.
Récib de Kabyiie (campagne de 1857). Paris
1857.
..28" RïNN.
Marabouts et Khouan, in-8, Alger 1884.
24° COPOLLANIET DUPONT.
Confréries musulmanes dans l'Afrique du Nord.
25° Revue Africaine et Encyclopédie Musulmane,
Alger.
De nombreux articles ou mémoires dans Revue
Africaine sur la Kabyiie, entre autres ceux de :
MM. .
BERRRUGGER.— Un. Chérif kabyle en 1804 [Bel
H'arch).
AiiCAPiTAiNE.— 1* Djema'-a-Sahrhlj et Beni-Raten,
1859.
2° Notice sur la tribu des Aïth-Fraoucen (1860)
et Colonies noires en Kabyiie, etc..

^<ROBIN. — Organisation militaire des Turcs en Ka-


byiie. Notes sur Agha-Yahia.
BOUHFA. — Notices : 1° Inscription d'Ifir'a (Re-
vue Archéologique, Paris 1909).
2* Nouveaux documents archéologiques décou-
verts dans le Haut-Sébaou (Revue Africaine
n° 280, Alger, 1911).

3° Kanoun d'Adni (Travaux du XIVe Congrès des


Orientalistes, Alger 1904).
4° Etude sur la Femme kabyle, servant d'introduc-
tion au Recueil de Poésies kabyles, Alger
1904, etc., etc. -
Nous devons rappeler que de tous les -auteurs
cités ci-dessus, M. Berbrugger est le seul écrivain
qui ait eu l'heureuse idée de réunir et de publier
en un petit volume, édition aujourd'hui épuisée,
les principaux événements militaires relatifs à la
Grande-Kabylie.

Conçu et présenté sous un plan différent, notre


travail, qui traite surtout.de l'Histoire sociologi-
que, n'a rien de commun avec celui de M. Ber-
brugger qui s'est limité, lui, à noter et fixer les
efforts de domination tentés contre le Djurdjura
par les différents conquérants maîtres de Bougée
^T XI

et d'Alger. Dans ce sens, l'ouvrage de l'éminent


archéologue nous a été d'une grande utilité dans
la détermination de Ja plupart de nos sources.
A la suite de longues et patientes recherches,
nous avons noté et relevé les principaux faits his-
toriques intéressant directement ou indirectement
les Kabyles du Djurjura. De cette documentation
choisie, complétée par nos connaissances person-
nelles sur l'esprit et le caractère du Berbère en
général et en particulier des Zouaoua du Djur-
djura, nous avons essayé, de tous les renseigne-
ments ainsi disséminés, d'établir un lien commun
et d'élaborer une espèce de synthèse historique
expliquant clairement l'esprit et le caractère de
l'organisation sociale de nos montagnards actuels.
Nos commentaires sur le sens des luttes soute-
nues par les Zouaoua ne sont-ils pas la confirma-
tion même de l'histoire et du caractère du Kabyle?
Aussi, espérons-nous que le lecteur suffisamment-
documenté sur le passé e{, l'esprit de la race ber-
bère ne peut que nous savoir gré d'avoir, par
cette esquisse historique, donné un portrait fidèle
du farouche et indomptable Djurdjura.
Devenu français, il y a plus d'un demi-sièc!.3,
ce Djurdjura, doué des qualités les plus remar-
quables, ne peut plus vivre de cette vie d'antan ;
aujourd'hui, trouvant plus d'espace et surtout
plus de liberté, ses fils donnant libre élan à toute
leur intelligence, ne manquent pas de se faire re-
marquer par leur activité que d'aucuns, par un
-esprit d'égoïsme bien borné, trouvent déjà un peu
débordante. Cependant, c'est une loi dans l'évolution
— xii —

de l'être humain que le travail et l'intelligence


sont les conditions essentielles à tout homme qui
aspire au mieux-être, au Progrès.
Les efforts dépensés pour la réalisation d'une
vie meilleure sont les beautés mêmes de l'huma-
nité. Admirablement doué par la nature, le Ka-
byle, comme tous les êtres humains, a le droit et
le.devoir de chercher à perfectionner sa vie et de
tendre tous ses efforts vers la réalisation de son
idéal. Aujourd'hui, comme autrefois, les bien-
faits de la civilisation ne le laissent pas insen-
sible.
Engagée dans cette voie, et sous l'égide de la
France émancipatrice, la Kabylie, consciente de la
force de ses ailes, avide d'espace et de liberté,
peut en toute sécurité quitter sa cage séculaire et
s'envoler vers des horizons meilleurs. Son amour
inné pour la liberté, ses luttes pour son indépen-
dance, ses aptitudes de travail et d'ordre, ses qua-
lités de prévoyance et d'organisation sociales per-
mettent de lui prédire, dans son évolution rapide
et certaine, un avenir brillant. La Civilisation, qui
lui sourit et l'attire., la comblera bientôt de ses
bienfaits.
L'oeuvre de progrès et d'émancipation entre-
prise par la grande et généreuse France
en Algérie ne donne, particulièrement en Kabylie,
que d'excellents résultats. Les efforts qu'on y dé-
pense ne seront pas faits en pure perte : une ré-
colte fructueuse et abondante en sera bientôt la
récompense. L'activité fébrile qui anime actuelle-
ment toute cette Kabylie, trop longtemps confinée
— X»! —

dans ses rochers, est une indication, des plus en-


courageantes pour tous ceux qui l'aiment et tra-
vaillent pour elle, pour sa. prospérité et son ave-
nir. Le principal facteur de ce réveil est dû cer-
tes à l'Ecole de tribu qui, en détruisant les vieux
préjugés et l'ignorance, permet aux masses, aux
jeunes intelligences de s'épanouir et de produire.
Etant nous-même fils de Lalla-Khedidja, nous
serions flatté et largement récompensé de nos
efforts si la lecture de notre modeste étude, que
nous dédions à la Jeunesse de nos Ecoles 'kabyles,
pouvait être de quelque utilité à tous ceux qui
s'intéressent à l'avenir, au développement intellec-
tuel, moral et matériel de notre « Suisse » algé-
rienne.

Alger, le 22 février 1920. (1)


BOULIFA.

(1) La Guerre et la cherté de la main d'oeuvre qui en est


résulté ont été la cause principale qui a retardé la publica-
tion de ce travail.
Les éditeurs d'oeuvre modeste comme la nôtre étant de
nos jours de plus en plus rares, nous avons décidé, au bout
de cinq ans d'attente et de démarches inutiles, de faire, avec
nos propres moyens, les sacrifices nécessaires pour assurer
l'impression de l'ouvrage que nous sommes heureux de pou-
voir livrer aujourd'hui au public. — Notre entreprise n*a
d'autre but que djêtre utile à tous ceux qui s'intéressent à
''histoire et à l'avenir du peuple berbère.
L'ouvrage intitulé « Aperçu historique sur l'Organisation
et l'Indépendance des Zouaoua », travail de vulgarisation
est complété par une carte en couleur de la Grande Kabylie-
Outre le relief caractéristique qui délimite et protège la
Kabylie du Djurdjura, tous les noms propres des lieux et delà
plupart des tribus-et des villages cités dans le texte y sont por-
— XIV—

tés avec toutes les précisions voulues. — Tracée avec soin


et beaucoup de clarté par M. Jourdan, employé au service
cartographique du Gouvernement général, cette carte ren-
dra bien des services au lecteur
Que M. De Flottede Roquevaire, Chef du Service carto-
graphique au GouvernementGénéral de l'Algérie et M. Jour"
dan reçoivent ici, pour leur extrême obligeance, nos remer-
ciements les plus sincères.
Qu'il nous soit permis d'exprimer également tous nos sen-
timents de profonde reconnaissance et de gratitude à M. Iîor-
luc, inspecteur général de l'Enseignement des Indigènes, îi
M. René Basset, doyen de la Faculté des Lettres, et à M.
Mirante, directeur des Affaires indigènes, pour l'intérêt qu'ils
nous portent en accordant à notre ouvrage une souscription
du Gouvernementgénéral de l'Algérie et de l'Académie d'Al-
ger. C'est là pour nous une aide, en même temps-qu'un
précieux encouragement. Que Monsieur le GouverneurGéné-
ral et Monsieur le Recteur en reçoivent avec l'assurance de
notre respect et de notre dévouement, notre reconnaissance
la plus vive.
Le 8 Février 1925.
B.
APERÇU HISTORIQUE

1° DftNS L'ftNTl&tUTE

SOMMAIRE

La Kabylie maritime et. ses relations extérieures avec les


premières civilisations. — Toponymie et industrie kabyles
ont conservé les traces des Civilisations phénicienne et
romaine : Les Ruines de Rus-Uccurus, de Rus-Uzus et de
Bida.li, etc.. — Révolte de Firmus et les colonies romai-
nes. — Organisation d'une grande expédition contre le
Mons-Ferratus, — Répression de l'insurection par le comte
Théodose ; refoulement et translation des tribus quinqué-
aenUennes. — Identification de Us us, de Faraxen et des
Iflensés avec les lazouzen, les Fraoussen et lés Iflissen de
nos jours. — Les tribus transplantées sont remplacées par
quelques autres tribus ? — Sans doute d'autres .tribus ber-
bères amies des Romains sont venues de l'Est (Numidie)
prendre possession de la Kabylie maritime. — Traces de
leur passage : inscriptions et dessins rupestres découverts
dansla Kabylie romaine semblent confirmer cette hypothèse
Décadence et. chute de la domination romaine. — L'élé-
ment autochtone reprenant sa prépondérance dans tout le
Djurdjura, de nouvelles tribus se reforment au détriment
des populations berbéro-romaines.

.Quand on se rend par mer d'Alger à Bougie, on


côtoie, dès le Gap Matifou, un littoral assez élevé, très
accidenté et presque sans plage ; à part quelques
_ 2 _

anfractuosités pouvant à peine servir d'abri, par un


temps calme, à un petit côtier, bateau de faible tonnage,
il n'existe sur cette côte inhospitalière de la Kabylie.
aucun refuge sérieux contre une grosse mer ou une.
tempête. Ceci est dû en partie au système orographique
du pays kabyle. La chaîne du Djurdjura, qui décrit un
arc de cercle, se termine à l'Ouest au cap Djinet près
du col des Beni-Aïcha et à l'Est, au piton de Lalla-Gou-
raya qui domine Bougie. D'un accès difficile, cette
chaîne isole la Kabylie du reste de l'Algérie : par un
système de ramifications continues et régulières, elle
protège ainsi contre toutes les incursions possibles du
dehors le pays et ses habitants appelés Zouaoua.
Du côté du Nord, une série de chaînons parallèles au
littoral complète cette protection ; quoique d'une
altitude moins élevée que la chaîhe-mère, leur masse,
également peu accessible, se présente comme une mu-
raille, un rempart qui s'oppose aux moindres tentatives
d'empiétements extérieurs aussi bien des hommes que
des éléments.
Cette conformation géographique fait de la Kabylie,
comme une île inabordable, une région qui restera long-
temps fermée à la curiosité et aux ambitions de l'étran-
ger ou du conquérant.
Vue de la mer, la Kabylie présente avec ses hautes
montagnes un aspect peu attrayant et peu hospitalier.
Les chaînons qui la ferment et la détendent du côté du
Nord sont généralement dénudés ou couverts de brous-
sailles, mais rarement de bois, de haute futaie ; ailleurs,
ce sont des falaises inaccessibles ou des ravins escarpés
et sans issue. Si ture petite vallée se présente, elle est
étroite et sans profondeur ; d'immenses rochers la
—3—

dominent, de hautes crêtes la cachent et la ferment à


tout regard indiscret.
Ainsi protégé par ses montagnes, l'habitant de ces
liantes régions eut la bonne fortune de se préserver
du joug de l'étranger. La Kabylie du Djurdjura, jalouse i
sans doute de ses intérêts et de son indépendance, ,
résistant à toute pénétration d'allure même pacifique,
vécut de sa vie libre ; et pendant des siècles elle
échappa à la violence et à. la domination des diverse
conquérants de l'Afrique du Nord.
De toutes les influences extérieures qui se sont mani-;
lestées, de toutes les civilisations qui se sont succédé >
en Berbérie, seule, la civilisation française a pu, grâce !
à son génie et à la force de ses armes, pénétrer au;
coeur même de cette Kabylie, forteresse naturelle que
les Romains, un moment les maîtres du monde, dési-
gnaient sous le nom caractéristique de « MONS FER-i
RATUS ».
Si cette Kabylie s'est longtemps préservée contre une
domination' étrangère, est-ce à dire qu'elle a vécu indif-
férente aux influences du dehors ? — S'est-elle, renfer-
mée dans sa coquille, refusée à toutes -iations exté-
rieures et. rendue impénétrable au progrès, aliment
nécessaire, indispensable même à la vie humaine ?
Cela ne lui était guère possible tant par l'exiguité de
son territoire que par la pauvreté de son sol. La den-
sité de sa population, qui semble avoir été de tout
temps assez élevée, lui défendait la politique de cloison
étanche.
Manquant donc de moyens suffisants pour assurer
son existence, la Kabylie -ne put à aucun moment de son

2
histoire se permettre de vivre de son isolement absolu.
Bien souvent, elle fut, soit par voie diplomatique ou
par des concessions onéreuses, soit par la force des
armes, obligée de se donner de l'air et de s'ouvrir un
passage vers le dehors. Les nécessités de l'existence
la forçaient donc à ouvrir les portes de sa prison.
« Nécessité oblige », c'est une loi que nul ne peut
enfreindre sans péril. Nombreux sont les cas où, pous-
sée par cette nécessité, elle ne put mieux faire, dans
son désir de sociabilité et de vie, que de rompre elle-
même son isolement et de chercher, par des relations
avec l'extérieur, à assurer son existence.
Selon l'histoire, la Kabylie 'fut, dès l'antiquité, con-
nue pour avoir participé précisément à l'une des pre-
mières manifestations de l'intelilgence humaine. On
sait que le « lac intérieur », la Méditerranée, a été,
pour l'Orient d'abord et pour l'Occident ensuite, le
foyer de grandes civilisations dont l'action s'est étendue
à tous les rivages baignés par ses eaux.
Se trouvant sur une des rives du lac et à proximité
du rayonnement du foyer, la Kabylie ne put qu'être
une des premières régions éclairées.
En effet, la civilisation carthaginoise qui avait régné
sur tout le bassin méditerranéen ne semble pas avoir
négligé de comprendre le Djurdjura dans son champ
d'action. Formant une bonne clientèle, les nombreuses
populations du « Mons Ferratus » durent, dès l'anti-
quité, être recherchées par le trafic carthaginois : par
mer ou par terre, la Kabylie devait, en échange de ses
fruits, de ses essences et peut-être aussi de ses riches-
ses minérales, recevoir aisément de Carthage ce qui lui
—5—

manquait : armes, étoffes et outils de toutes sortes.


En commerçants habiles et pacifiques, en trafiquants
aux moeurs douces et affables, les Carthaginois ne
durent pas y rencontrer de grosses difficultés pour se
l'aire accepter par les montagnards ; ceux-ci, heureux
sans doute de tirer profit des produits de leur sol, ne
pouvaient que se féliciter de pouvoir se procurer en
échange des objets aussi précieux qu'utiles.
Les avantages que de pareilles relations procuraient
aux uns comme aux autres, étant reconnus des plus
appréciables, l'installation de lieux d'échanges orga-
nisés et fixes devint bientôt une nécessité.
L'établissement de comptoirs phéniciens sur la côte
kabyle permit ainsi au Djurdjura de s'initier aux bien-
faits d'une des premières civilisations de l'>antiquilé.
Située sur la route d'Occident et à proximité de Car-
tilage, la Kabylie put donc de bonne heure être pour-
vue de ports dont, les plus importants furent Chullu,
Djeldjel, Salclëa et Rus-Gunëa,
Entre Bougie et Matifou, des comptoirs de second
ordre furent créés ; Rus-Uccurus, Rus-Upicir et Rus-
IJzus étaient particulièrement chargés d'approvisionner
le Djurdjura proprement dit.
Le système d'échange organisé par les Phéniciens
procura donc de réelles ressources au pays. Mais
comme de ces relations commerciales aux relations
amicales il n'y. avait qu'un pas, l'intérêt- créant des
sympathies, il arriva que l'influence carthaginoise ne
tarda pas à s'infiltrer et à s'implanter pacifiquement
jusque dans l'intérieur du pays. Le Djurdjura, éclairé
par les lumières de la resplendissante Garthage, eut
_ 6 —

donc, dès son premier âge, le bonheur de connaître et


d'apprécier les bienfaits d'une des plus grandes civili-
sations du monde.
Les traces que cette civilisation a laissées dans le
Djurdjura sont faciles à relever dans les annales de la
vie domestique, sociale et religieuse de nos Kabyles. —
Les aptitudes industrielles, agricoles et artistiques du
montagnard datent, pensons-nous, de la Cartilage anti-
que (1).
Bientôt adoptée et appréciée dans tous ses avantages
par les aborigènes, cette civilisation n'eut pas de meil-
leurs défenseurs pour la propager. Grâce à la main-
d'oeuvre indigène, Carthage ne tarda pas à donner à
son trafic commercial et à son domaine colonial toute
la consistance voulue. Sa prospérité a fait sa force et
sa grandeur ; sa politique de collaboration à l'égard de
ses sujets n'a pu que lui assurer le beau rôle de civili-
satrice à travers l'histoire de l'humanité.
De cette civilisation africaine qui rayonna dans tout le
bassin méditerranéen, les Berbères en furent les pre-
miers partisans ; sous les noms de Numides ou de
Libyens, ils eurent l'honneur d'avoir été les premiers
soldats appelés à soutenir et à défendre le génie et les
armes de Carthage.
Nous disons donc que la Kabylie, si fermée fût-elle,
était connue dès l'antiquité par les marins et les com-
merçants carthaginois. Si les historiens anciens sont
plutôt sobres en ce qui concerne la vie et le passé des
habitants du Djurdjura, la mention faite par eux de

(1) Voir Van Gennep, dans:la Revue d'Ethnographie et de Socio-


logie de nov,-décembre 1912,
quelques termes topographiques nous rappelle que ce
pays ne fut pas inconnu dans l'antiquité.
Nous trouvons, en effet, dans la toponymie de la côte
kabyle, un certain nombre de caps à l'abri desquels se
trouvaient sans doute des pêcheries ou même de petites
villes désignées par des termes phéniciens souvent com-
plétées de mots berbères ; tels sont entre autres : Rus-
gunéa, Rusuccurus, Ruspicir, Rusizus, etc.
A part « Rusgunéa » (1), nom ancien du cap Matifou,
qui est plus à l'ouest et presque en dehors de la chaîne
du Djurdjura, on sait d'une façon certaine que les au-
tres termes désignaient tous des pointes, des caps ou
des centres situés sur le littoral kabyle.
Outre les renseignements géographiques donnés par
les anciens écrivains, la découverte d'inscriptions lati-
nes, sur les différents points de la côte, ne fait que
confirmer l'identification des lieux ainsi nommés.
D'autre part, les noms désignant les particularités
géographiques transmis à travers les siècles jusqu'à
nous sont là un indice notable des relations intimes qui
existaient entre Phéniciens et aborigènes. La composi-
tion de ces termes est elle-même un témoignage linguis-
tique qui confirme nos convictions sur l'infiltration de
cette civilisation en Kabylie.
Voici un exemple frappant de l'influence des Phéni-
ciens en Kabylie et que la linguistique éclairée par les

(1) Nom conservé jusqu'à nos jours sous la forme de Rache-


goun :=: agouni (berbère) plateau, plaine élevée, mot qui dérive de
la racine GNqu'a donné gen, dormir d'où asgoun, gite ; quant â la
partie initiale, elle est purement d'origine
— phénicienne et dont la
forme s'est légèrement altérée : Rous Rach = tête ; Rus = Rach
= sar (arabe), cap. Rachegoun signifie donc « cap du Plateau »,
- 8.-

lumières de l'épigraphie explique de la façon suivante :


aq'arou = q'ar = car, tête en berbère, correspond
exactement au sens du mot phénicien rus = ras en
arabe et à celui du mot latin capui.
En berbère, aq'arou, mis au génitif, devient ou-
q'arou — ucuru ; d'où Rus ucuru = cap d'Ucuru,
signifiant exactement : tête de la tète, cap du cap (1).
Quant à Rus Upicir et Rus Uzus, les déterminatifs
Upicir et Uzus = Apicir et Azous qui devaient être des
noms propres de personnes, probablement des noms de
chefs de tribus, sont des termes conservés, jusqu'à nos
jours, sous les formes de Abizar et Ia'zouzen, pour
désigner le premier un village important des Aïth-
Djennad et l'autre le nom actuel d'un des douars
situés sur la côte, non loin du village d'Aze'ffoun (2).

(1) CÀBETTE. — D'aucuns prétendent que le mot Car est'lui-même


d'origine phénicienne et que les Carthaginois l'ont employé comme
préfixe dans les noms de quelques villes créées par eux : Carthage
Garthagène, etc. — Etudes sur la Kabylieproprement dite. Tome II,
p. 19.
(2) De toutes ces étymologiesgénéralement admises par tous les
écrivains modernes, celle dé Rus-TJccuru, que l'on avait tout
d'abord traduite par Cap de Poisson, vient d'être contestée par
M. G. Mercier.
Par une ingénieuse conjecture, l'auteur, dans une note parue
dans le Recueil de Notices et Mémoiresde la Société Archéologi-
que de Constantine, T. XLVII, 1915, p. 94 et 95, prétend que le
Rus-Uccurus des auteurs latins est une forme altérée de Rus-Usek-
kour.= Rous-Ousekkour, le dernier terme étant berbère et au géni-
tif, la forme Ousekkour mise pour Asekkour = perdrix ; Rus-Uccuru
signifierait donc cap de la Perdrix. (Voir Revue Africaine n° 229, 2e
trimestre 1919. Rapport de R. Basset).
En fait d'étymologie des termes anciens, tout est possible, même
les hypothèses les plus fantaisistes. Ne disposant pas de ses moyens
en pareille matière de contrôle, la critique n'y peut rien.
Quant au vocable Azus = A'zouz, plur. Ia'zouzen; avec le z = d
et le z = c, permutations admises et expliquéespar la phonétique
berbère, ce vocable est nettement donné par une inscription latine
de Thamgout' sous la forme dé Rusadicani désignant les habitants
— 9—

Nous disons que le nom antique Abizar, autrefois


employé pour désigner la cité sur les ruines de laquelle
se trouve actuellement le village kabyle de Thaqsebfh
des Illissen, s'est conservé jusqu'à nos jours chez les
Aïih-Djennad. Avec les Illissen, cette grande et puis-
sante tribu est celle qui occupe précisément une bonne
partie de la chaîne maritime de la grande Kabylie.
Nous venons de voir que c'est par cette voie que la
civilisation phénicienne s'est infiltrée en pays kabyle ;
ce fut par là aussi que, quelques siècles plus tard,
. l'arrogante et insatiable Rome chercha à entamer, pour
le dompter, le bloc du « Mons Ferratus ».

Si 3a civilisation carthaginoise arriva par les procédés


les plus pacifiques à n'exercer qu'une certaine influence
et toute morale sur les populations primitives du Djurd-
jura, il n'en l'ut pas de même de la conquête romaine
qui fut plus brutale et dont les vestiges d'une domina-
tion matérielle se constatent, cette fois, au coeur même
de la Kabylie.

Contrairement à la politique de Carthage, Rome


n'employa pas, en effet, d'autre politique que celle de
la force ; aussi, n'est-il pas douteux que les légions de

de Rusazus qui avaient participé à la réédification de la tour démo-


lie, sans doute, à la suite d'une révolte de Quinquégentiens.
Le poste de Daouark sur la l'hamgout' admirablement bien
situé comme poste-vigie était un point d'observation qui permet-
tait, en cas de révolte dans le Sébaou, de donner le signal d'alarme
aux villes du littoral.
Quoique cette intéressante inscription figure déjà au Corpus,
deux estampages, pris par nous, ont permis à M. Gsell de la com-
pléter, et ainsi rectifiée, de la publier à nouveau. (Voir Bulletin
Archéologique du Comité des Travaux historiques et scientifiques,
juin 1911,Paris.)
— 10 -

Rome ont dû livrer de véritables combats avant de


prendre pied sur le sol kabyle ; la. lutte a dû être
longue et pénible pour les envahisseurs dont la domi-
nation ne semble être définitivement assise dans la val-
lée du Sebaou qu'après la défaite et la mort du fameux
Fi.1>mus et de ses frères, c'est-à-dire vers le IIP siècle
après J. C.
Mais, de cette conquête, l'Histoire en garde un
silence complet.ou n'en donne que de vagues renseigne-
ments. Même l'époque florissante du règne de Juba 11
ne semble pas avoir conservé un souvenir du Djurd-
jura.
C'est ainsi que nous ne savons rien des moyens poli-
tiques et militaires employés par les Romains pour
pénétrer et s'établir en Kabylie.
Venus par mer et débarqués sur la côte, quel temps
ont-ils mis pour imposer leur autorité à des tribus
aussi belliqueuses que celles du Djurdjura ?
Quelles devaient être ces tribus conquises ? Quels
noms avaient-elles ?

Quinquégentiens, nous disent quelques auteurs, sur-


nom ou épithète qui pouvait être appliqué à n'importe
quel groupe de « cinq peuplades » ; ce n'était là qu'un
vocable ordinaire .exprimant l'idée de collectivité, l'idée
de nombre, mais nullement un terme ethnique, un nom
particulier propre à une famille, une tribu, une confé-
dération dont les membres descendraient du même
ancêtre.
La tradition kabyle assure que le premier habitant
du Djurdjura étaiti un géant qui avait laissé « cinq »
enfants, tous garçons. Devenus grands et mariés, ils
"*- 11 --

devinrent bientôt pères et chefs de famille. Chaque


l'amitié, vivant séparément, prit ie nom du fondateur.
Bientôt, à ces cinq familles en pleine prospérité vinrent
s'ajutiter de nouveaux groupements de familles moins
importants. >Ce lut ainsi que chacune des cinq familles
primitives donna, avec son nom, naissance .à une tribu
et les. cinq tribus réunies formèrent plus tard la confé-
dërai'ion des Zouaoua. C'est cette collectivité formée
par les « cinq tribus » qui, pour défendre sa liberté,
lutta longtemps contre la domination des Romains.

Le vocable « quinquégentiens » ne serait donc qu'un


emprunt fait à ia légende des montagnards.

Les « Isallensès » ou « illensès », qu'on identifie avec


les lf lis en de nos jours, se trouvent être le seul nom de
famille, de tribu kabyle, que l'histoire ait pu nous trans-
mettre. En dehors de ce terme, nous n'avons aucune
autre mention de noms propres relative aux tribus qui
se révoltaient contre les empiétements des Romains.

Cependant, nous savons qu'avec « Firmus et Gildon »,


les deux frères qui, à la tête des terribles Quinquégen-
tiens, avaient causé tant d'inquiétudes au gouverne-
ment romain, ces tribus récalcitrantes étaient nom-
breuses et portaient des noms patronymiques diffé-
rents.

Nous n'avons, à l'occasion des divers mouvements


insurrectionnels du Djurdjura, trouvé chez les auteurs
aucun autre nom d'individu, ni de tribu. Cependant,
faisant appel à une autre source, nous constatons que
l'épigraphie latine semble avoir fixé et conservé le sou-
venir de ces époques agitées.
- 12-

Line inscription recueillie par M. Renier mentionne


les tribus « fraxinensiennes » qui, par de fréquentes
razzias, ravageaient ta Numidie et les deux Mauritanies.
Une autre inscription, tracée en l'an 261 de J. C. et
trouvée à Aumale, parie d'un chef également « Quinqué-
gentien » qui s'appelait « Faraxen » et qui l'ut pris et
tué avec ses partisans.
'
On peut supposer, avec M. Berbrugger, que les mots
« Fraxen » et « Fraouçen » sont identiques et que ce
nom est celui que porte de nos jours une des principales
tribus de la Grande Kabylie.
Avec des tribus aussi nombreuses que belliqueuses,
le séjour des Romains dans le Djurdjura ne fut pas des
plus calmes. L'agitation débordante des « Quinquégen-
tiens » se fit sentir jusqu'en Numidie.
En l'an 297 après J. C, à la suite d'une grande
révolte des mêmes Quinquégentiens, l'empereur Maxi-
milien Hercule fut obligé lui-même d'intervenir pour
réprimer le soulèvement des montagnards qui, descen-
dus dans les basses régions occupées par la colonisa-
tion romaine, commirent tant de ravages ; après avoir
pillé Rusgunéa, Icossium et Tipaza, ils menacèrent
Césaréa (Gherchell), la capitale de la Mauritanie cen-
trale (1).

D'après les récits de certains auteurs, il semble que


le général Comte Théodose, envoyé contre les insurgés,
infligea un dur châtiment aux peuplades du Djurdjura.
Outre les contributions de guerre et les séquestres

(1) Voir L'Algérie dans l'Antiquité — et Guide archéologique


des Environs d'Alger (Cherchell-Tipaza et Tombeau de la Chré-
tienne), par M. Gsell.
- 13 —

imposés aux insurgés, un certain nombre de leurs tri-


bus furent, dit-on, saisies et « transplantées ».
Si les tribus ainsi refoulées ou enlevées dé force de
leur pays d'origine étaient de la Grande Kabylie, on se
demande ce qu'elles devinrent et par qui elles furent
remplacées ?
Il est permis de supposer que si le fait cité est réel, le
territoire vidé de ses premiers habitants ne resta pas
longtemps vide et inoccupé.
Devenu domaine de l'Etat, il a dû, aussitôt acqui3,
être donné, en récompense de leurs services, à d'autres
tribus berbères, amies ou alliées des Romains, et que
ces nouvelles tribus ne pouvaient évidemment être de la
grande famille des « Quinquégentiens » que, de nos
jours, nous appelons tribus Zouaoua.
Cette hypothèse admise, les nouveaux venus dans le
Djurdjura occupèrent, donc les . territoires qui leur
avaient été assignés et formèrent la base de la colonie
romaine en Kabylie.
Quoique limitée dans ses territoires aux crêtes de la
chaîne des Aïth-Djennad et d'une partie de la vallée du
Sébaou, cette colonie ne manqua pas de se développer
et, dans sa prospérité, de tracer des routes, de créer
de nouvelles cités et d'embellir sa nouvelle capitale
Djema'a-Sahridj (Sida ou Bida).
En résumé, à part les vagues termes de « Inflenses »
et de « Faraxen », Illissen et Âïth-Fraoussen, identifi-
cation possible, ni l'histoire, ni l'épigraphie ne donnent
un renseignement précis sur les noms et le passé des
tribus « Quinquégentiennes » réfraetàires ou soumises
à la domination romaine,
,_ 14 _-

Quant aux puissantes et grandes tribus des Àïth-


Ouagnoun et des Aïth-Djennad qui occupent actuelle-
ment la partie septentrionale de la Kabylie, région
située précisément entre l'antique Bida municipia (Dje-
ma'a^Sahridj) et Rusupicir (Thaq'seMh g Illissen n Le-
bh'er), elles paraissent être de formation relativement
récente, c'est-à-dire dix à douze siècles environ après
la chute de la domination romaine.
Sur les « Quinquégentiens », ia conjecture possible
que l'histoire nous autorise à émettre est que les À'ith-
Fraoussen et les Illissen semblent être les seules tribus
identifiées comme faisant partie des « cinq peuplades »
du Djurdjura.
En vérité, le manque de documents rend l'étude histo-
rique de la Kabylie antique des plus malaisées. Les Ro-
mains y ont passé, et, en leur, lieu et place, nous avons
de nos jours des tribus dont il est difficile de détermi-
ner l'origine et l'âge.
La formation en tribus des Aïth-Djennad et des Àïth-
Ouaguenoun, dont certaines familles se reconnaissent
descendre des Romains, ne s'est réalisée que fort tard,
vers la fin du moyen âge. Dans tous les cas, ces deux
tribus occupent actuellement des territoires où les
traces de civilisation ancienne se rencontrent un peu
partout.
Depuis ThamgouV jusqu'à Dellys, les vestiges des
« Djouhala » clans l'intérieur du pays sont assez abon-
dants ; sans parler des ruines du littoral en partie con-
nues ; nous en avons rencontré sur les crêtes et sur les
flancs des montagnes, nous en avons vu sur des cols
et dans d'étroites vallées.
— 15 — • '

Le piton de Thamgout' et le rocher de Makouda


étaient pourvus de solides fortins romains présentant
d'excellents observatoires d'où l'on dominait et surveil-
lait non seulement la région soumise du littoral, mais
aussi toute la Kabylie du Djurdjura.
Malgré cette pénétration' certaine de l'influence
romaine en Kabylie, le passé, l'existence et le nombre
des tribus anciennes restent obscurs. Sur les Àïth-Djen-
nad, eux-mêmes, nous ne connaissons ni l'origine de
leur ancêtre, ni la date approximative de leur formation
en tribu.
L'origine et la composition des tribus kabyles sont,
nous le répétons, par suite de l'absence de documents
historiques, des questions trop complexes pour être
résolues par données de légendes ou par simples con-
jectures (1).

(1) Voir pour plus de détails les travaux de Çarette : Recherches


sur l'origine et les migrations des principales tribus: de l'Afrique
septentrionale et particulièrement de l'Algérie, in-4, Paris, 1853.
II. PERIODE &RftBE

SOMMAIRE

La première invasion arabe comme celle des Vandales


n'a guère exercé d'influence sur l'indépendance du Djur-
djura. — Au XI» siècle, l'arrivée des Benou-Hîlal a seule
provoqué un grand bouleversement parmi les berbères.
Beaucoup de familles quittent leurs pays d'origine et èmi-
grent vers l'Ouest. ; d'autres sont refoulées vers le sud.
Résistance de l'élément berbère dans le Tell. Le Djur-
djura inquiet se prépare à la lutte en s'organisant. Les
principales tribus Zouaoua, selon les généalogistes berbères
et arabes. — Puissance et indépendance des Aïth-Iratlien
et des Aîth-Fraoussen d'après Ibn-Khaldoun.
Origine de la tribu Aïth-Djennad de nos jours. — Sa pré-
sence en Kabylie dès le XIe siècle sur le littoral à l'est de
Mers-Eddjadj, selon El-Béhri. — L'âge de la tribu des Aïth-
Djennad de nos jours ne remonte donc pas au delà du XIV»
siècle.

Le grand historien berbère Iben-Khaldoun qui écri-


vait vers la fin du XIV° siècle et qui avait habité Bougie
ne mentionne, dans son ouvrage ni les Àïth-Djennacl,
ni les Aîth-Ouaguenoun.

Parlant du, pays Zouaoua, il dit :


— 17 —

« Selon les généalogistes berbères, les Zouaoua se


« partagent en plusieurs branches telles que les Med-
« jesta, les Melikech, les Beni-Koufi, les Mecheddala,
« les Beni-Zericof, les Beni-Gouzit, les Keresfina, les
« Ouzelda, les Moudja, les Zeglaoua et les Beni-Mra?-
« na... (1) » (,

Et il ajoute :
« De nos jours, les tribus zouaviennes les plus mar-
« quantes sont : les Beni-Idjer, les Beni-Manguellat, les
<( Beni-Itroum, les Beni-Yanni, les Beni-Boughardan,
« les Beni-Itouregh, les Beni-Bou-Youçaf, les Beni-
« Chaïeb, les Beni-Eïci, les Beni-Sadca, les Beni-
« Guechtoula, les Beni-Ghobrin. » (2)

Dans cette nomenclature, qui est certes incomplète,


nous ne trouvons ni les Beni-Djennad, ni les Iflissen ;
toutes les tribus du littoral sont passées sous' silence
par le célèbre historien berbère.

(1) Ibn-Khaldoun. Hist. des Berbères, traduction de Slane, Tome


I, page 256.
Remarquons que certains noms de ces tribu» sont inconnus de
nos jours.
(2) Il est généralement admis que les Zouaoua comprennentKa- in-
distinctement toutes les tribus du Djurdjura ou de,la grande
bylie. Les écrivains arabes ne se sont pas servis, pour désigner
collectivementles habitants de cette région, d'autre terme que du
mot « Zouaoua ».
Or, la liste des tribus donnée par Ibn-Khaldoun netoutes
renferme
même pas les Aith-Frabussen et les Iflisseu, qui étaient des
tribus aussi anciennes que celles dont il est question. L'argument
tendant à faire supposer que ces tribus non citées n'existaient pas
à l'époque où l'historien berbère écrivait, reste sans valeur. Nous
pensons q ue les Iflissen, les Aïth-Djennad,ainsi que les Zerekhfa-
oua et les Ia'zouzen vivaient en groupe formant tribus tout comme
leurs frères du Sud, les Aïth-R'oubri, les Aïtb-Fraoussen et les
Aïth-Irathen.
— 18 —

Est-ce par ignorance de l'auteur ou par le manque


d'importance qu'avaient les groupes de berbères qui
vivaient alors entre la mer et la. rive droite du Sebaou ?
H est difficile de donner une réponse plausible à la
question, mais nous inclinons pour la seconde conjec-
ture. 11est probable que la région maritime de la Kaby-
lie, qui fut des plus prospères dans l'antiquité, devint,
à un moment donné, un pays désolé et abandonné. La
richesse du pays à l'époque phénicienne et romaine sur-
tout est indéniable ; les vestiges qui en témoignent sont
nombreux.

Ayant eu l'occasion de parcourir en fous sens cette


région, nous fûmes plus d'une fois frappé de rencontrer
sous nos pas les traces de cités anciennes. Sur les
flancs dès collines ou sur les crêtes dénudées, formés
de rochers calcaires ou d'épaisses couches schisteuses
sur lesquelles rien ne pousse, on remarque sur plus
d'un point de vastes ruines de gros villages berbères
qui devaient abriter de sérieuses agglomérations d'in-
dividus. Une population assez dense et policée y avait
sûrement vécu et prospéré.

Jouissant des bienfaits des civilisations nouvelles et


favorisées par un climat tempéré et une fertilité du sol
remarquable, ces générations, à. en juger par l'étendue
et la multiplicité de leurs cités, paraissent avoir eu une
grande prospérité.

Ce sol, que les érosiens ont aujourd'hui dégradé au


point de le rendre inculte, pauvre, et rocailleux, devait
sûrement avoir un autre aspect : des cultures de toutes
sortes devaient couvrir cette terre alors plus fertile ;
- 19 —

celle des arbres fruitiers semble particulièrement y être


des plus développées. L'olivier, entre autres, croissait
en abondance ; les moulins à huile, les emplacements
de pressoirs, taillés à même sur le roc que l'on ren-
contre dans la forêt de la Mizrana et dans les bois ou
maquis du massif de Thamgout', sont des vestiges qui
témoignent de la prospérité et de la fertilité de cette
région que nous voyons actuellement si pauvre et si
triste. Malgré les siècles et malgré cette désolation du
sol, la Kabylie maritime porte sur ses flancs les mar-
ques d'une époque où l'habitant jouissait d'une civili-
sation assez avancée.
Ce changement d'aspect, cet appauvrissement du sol,
la destruction de belles et florissantes cités, l'anéantis-
sement de tant de richesses sont en partie l'oeuvre de
l'homme, car tout cela ne peut être attribué qu'aux
révolutions innombrables et aux guerres sans fin qui
se sont succédé dans cette Afrique du Nord.

Sans parler des luttes sanglantes du début de la con-


quête, luttes que les Romains durent engager et soute-
nir contre les Montagnards du Djurdjura, les soulève-
ments inévitables de l'époqile décadente de l'Empire
Romain, les guerres intestines entre tribus, les soubre-
sauts causés par l'arrivée des Vandales et, plus tard,
les secousses produites par celle des Arabes, tout cela
fut en partie la cause principale du fléau qui désola
pour longtemps cette partie de la Kabylie.
Se trouvant sur la voie naturelle des incursions étran-
gères tant par mer que par terre, cette région ainsi
ouverte et exposée aux influences extérieures ne pour
vait échapper aux atteintes et appétits néfastes des
— 20-,

conquérants et des envahisseurs de tous les temps et


de toutes les civilisations.

D'ailleurs, au moment de la chute de l'Empire Ro-


main, suivant l'exemple des Vandales, les habitants du
haut Djurdjura, longtemps confinés dans leurs rochers,
profitant de la débâcle générale, ne durent-ils pas se
ruer sur les riches et fertiles régions occupées par les
Romains, leurs ennemis séculaires ?
La politique orgueilleuse, l'administration fyrannique
des proconsuls romains ne firent de leur immense em-
pire colonial, on le sait, qu'un vaste champ d'exploita-
tion dont les habitants furent maintenus dans l'escla-
vage. 11 est assez reconnu que les Romains ne s'impo-
sèrent aux peuplades que par la force.

Aussi, le jour où l'insolente et brutale Rome n'eut plus


les moyens d'imposer ses volontés, les empires d'Occi-
dent et d'Orient s'écroulèrent dans le sang et dans la
cendre : malgré le contact de cinq siècles de domina-
tion en Afrique, le moment de la débâcle sonné, les Ro-
mains furent balayés et anéantis par leurs sujets trop
longtemps tenus sous le joug de l'oppression et de la
tyrannie.
Les forts détruits, les garnisons chassées ou massa-
crées, lés riches propriétés, les fermes opulentes, les
luxueuses villas, tout fut saccagé et razzié par la colère
et la haine des opprimés qui firent dans l'oeuvre
d'anéantissement, peut-être autant, sinon plus, que les
Vandales et leurs partisans.
Ceci explique la destruction complète de tout ce qui
avait été aux Romains dans la Grande Kabylie où ni les
Vandales, ni les HilaUens (Arabes) n'avaient jamais pu
— 21 —

pénétrer. En cette circonstance, la Kabylie s'était char-


gée avec ses propres moyens de châtier ses oppres-
seurs et de reprendre avec ses libertés, ses terres
envahies.
Les Kabyles du Djurdjura, aidés sans doute dans
cette oeuvre d'anéantissement par tous les mécontents
du gouvernement romain, se chargèrent de réduire en
poussière par le feu et par le fer tout ce qui touchait
de loin ou de près les Romains exécrés.
11 n'est pas douteux que les tribus fidèles, en partie
j'omanisées ou seulement soumises à i'influence de la
domination romaine, durent subir le même sort de la
part de leurs voisins indépendants.
Ainsi dispersés, quelques débris des populations de
la chaîne septentrionale du massif de Thamgout' furent
sans doute refoulés sur l'arrière et obligés d'abandon-
ner pour toujours leurs territoires. Les territoires
ainsi repris aux partisans des Romains restèrent donc
entre les mains des nouveaux conquérants. Après avoir
tout razzié, la plupart des tribus victorieuses durent se
retirer avec de riches butins sur leurs cantonnements
primitifs, c'est-à-dire sur les massifs du centre de la
Kabylie, mais sans abandonner pour cela leurs droits
de conquête sur les régions du nord de la Kabylie qui,
après de pareils bouleversements, furent sans doute
laissées longtemps inoccupées.

Cet abandon du pays ravagé par le pillage et l'incen-


die permit à la nature réparatrice d'effectuer en partie
les outrages des temps passés : en couvrant toutes lés
régions dévastées d'une flore nouvelle et en attirant
ainsi pour y vivre des familles nouvelles.
— 23 —

D'ailleurs, ces transplantation» de tribus, leur chan-


gement continu d'habitat n'a rien qui puisse nous éton-
ner. Nous avons vu qu'à une époque, le Comte Théodose
a vidé de ses premiers habitants le territoire situé sur
la rive-droite du Sebaou et que le général romain l'a
fait aussitôt occuper par d'autres.
11 semble que les Berbères lettrés, qui ont laissé de
nombreuses traces de leur civilisation dans la vallée
des Isser et sur toute la rive droite du Sebaou (1), ne
sont que ces transfuges, amenés sans doute par les Ro-
mains, de la Numidie ou des environs, région où l'usage
de l'écriture libyque était le mieux pratiqué.
Sans parler des découvertes que l'on fait chaque jour
sur cette épigraphie antique et intéressante, l'histoire
de Cirta nous apprend que cette écriture était très en
honneur parmi tous les sujets de Massinissa. Bien plus,
la grande bibliothèque de Carthage, détruite par les
Romains, renfermait, dit-on, de nombreux ouvrages en
langue libyque. L'historien Salluste a eu connaissance
de quelques-uns de ces documents trouvés chez des
princes berbères.
La prise de Carthage, l'élévation et la décadence de
Rome ne purent certes s'effectuer sans provoquer de
grands bouleversements parmi les grandes familles ber-
bères (2).

(1) ROULIFA.— Inscriptions libyques, Revue Africaine, T. IV,


p. 153 et 237 ; Bulletin de correspondance africaine, 1882, fascicule
1, p. 39 ; iîeuue archéologique, 1909, p. 388-414 ; Revue Africaine
n° 280, 1911 ; Bulletin Archéologique du Ministère de l'Instruction
publique et Beàùx-Arts, juin 1912.
8£(2) Voir, sur les émigrations des tribus berbères, les travaux de
Garette, déjà cités, intitulés : Recherches sur l'Origine et lès Migra-
tions des principales tribus de l'Algérie », et ceux de Mercier,
principalement I', « Histoire de l'établissement des Arabes dans
l'Afrique-septentrionale ».
-33 -

Quelques siècles après la chute de l'empire romain,


ne voyons^nous pas que certaines tribus de ces grandes
familles ont été refoulés ou même anéanties, alors que
d'autres groupes berbères ont survécu et prospéré en
leurs lieu et place ?

Malgré ce flux et reflux, le fond berbère résiste et ne


change guère. Entre le libyen d'Hérodote et le kabyle
de Masqueray, il n'y a pas de différence, quant à l'allure
el au caractère. Le maintien de ses moeurs et de son
parler jusqu'à nos jours nous montre que le berbère se
dénature difficilement.
Ibn-K.hatdoun, parlant des Kabyles du Djurdjura, dit
que le ierritoire des Zouaoua, à l'époque arabe, faisait
partie de la province de Bougie et que ses habitants
vivant indépendants résistaient à tout contrôle de l'ad-
ministration et même au pouvoir du fisc ; grâce à leurs
montagnes inaccessibles, ils restaient inabordables et
échappaient ainsi au joug de l'étranger.
» Ils habitent, dit-il, au "milieu des précipices formés
« par des montagnes tellement élevées que la vue en
« était éblouie, et tellement boisées qu'un voyageur ne
« saurait y trouver son chemin (1). »

Les Aïlh-R'oubri, qui sont de nos jours au sud de


Thamgout', sont signalés par le même écrivain comme
habitant le Ziri ou le « DjebeLEzzan », tandis que les
Beni-Fraoussen occupaient la région située entre Bougie
et Tedelles, c'est-à-dire qu'au XIV* siècle tout le terri-
toire du littoral depuis Bougie jusqu'à Dellys était,
• d'après l'auteur, entre les mains des deux grandes
tribus Aibh-Irathen et ÂithrFraoussen.

(1) Ibn-Khaldoun, traduction de Slane, Tome I, pag« 256.


-24 —

Est-ce à dire que cette vaste région côtière n'était


0
pas, au XIV siècle, aussi peuplée que de nos jours,,
pour ne pas y abriter quelques tribus autonomes, et
indépendantes des Àïth-Iraten et des Aïth-Fraoussen ?
Pareille hypothèse ne saurait être admise, car les
Iflissen et les la'zouzen sont de vieilles tribus sur l'âge
desquelles nous avons déjà donné, notre avis ; avec
• leurs noms antiques, qu'elles ont conservé jusqu'à nos
jours, elles se retrouvent à la place où elles étaient déjà
reconnues dès l'antiquité.
Sans doute moins puissants que leurs frères de l'inté-
rieur, et ne jouissant d'aucune influence politique, les
Iflissen et les la'zouzen ont dû être placés par le vxakh-
zen de Bougie sous l'égide et le contrôle des Aïth-Irathen
et des Àïth-Fraoussen. Ce qui se dégage de tout cela
est que, dès cette époque (XIV* s.), la suprématie de .
ces dernières tribus sur toute la Kabylie étaient donc
nettement marquée.
.Cette extension d'hégémonie donnée arbitrairement
à ces deux tribus ne s'arrêta pas là. Les Àïth-Djennad
et les Àïth-Ouaguenoun, situés actuellement au milieu
des quatre groupes Irathen et Fraoussen d'une part,
et Iflissen et la'zouzen de l'autre, durent, englobés et
submergés, subir sans doute le même sort que les Iflis-
sen et les la'zouzen ; à moins qu'à cette époque, ce qui
est encore fort probable, ils fussent encore inconnus
comme tribus dans les régions où nous les voyons de
. nos jours.
L'admission de cette dernière hypothèse expliquerait
le silence d'Ibn-Khaldoun sur les Beni-Djennad, dont le
territoire fut, à cette époque, reconnu comme faisant
— 25 —

partie du domaine exclusif de la confédération des Aïth-


lraten et des Àïth-Fraoussen.
Dès lors, la question relative à l'existence des Beni-
Djennad comme tribu importante de la Kabylie paraît
résolue puisque sa formation et son autonomie ne sem-
blent pas remonter au delà du XIVe siècle de J.-C; mais
n'exagérons rien. Le silence d'Ibn-Khaldoun ne signifie
pas inexistence, au XIVa siècle, de cette tribu en pays
zouaoua. On n'ignore pas que l'élément autochtone,
ainsi qu'il a été déjà dit précédemment, a subi au XI"
siècle de rudes poussées de la part des Arabes qui,
pour rester les seuls maîtres des basses et riches ter-
res des plaines, refoulèrent les tribus berbères vers les
hautes régions du Tell ou les sables brûlante du Désert.
De tout temps, l'Atlas, avec ses ramifications, et le

Sahara, avec ses plaines désertiques, ont été le refuge


par excellence des familles berbères, dont certaines,
fuyant devant l'envahisseur, subirent des émigrations
forcées et passèrent successivement aux quatre points
cardinaux de l'Afrique du Nord : de la Tripolitain'e au
grand Atlas, des rives de la Méditerranée aux Bords
du Sénégal ; tel est, d'une façon générale, l'immense
parcours d'habitat clans lequel la race berbère s'est,
malgré tout, confinée et développée, à travers les siè-
cles, dans tous ses éléments.
Dans cette immense arène, les tribus berbères, pour
des raisons multiples, ont été souvent poussées à che-
vaucher les unes sur les autres, et parfois, par esprit
de conquête, à s'anéantir.

Dégagées de la mêlée, des fractions s'échappaient et


allaient se reformer ailleurs où, aidées par les circons-
— 26 —

tances et surtout par leur valeur numérique et guer-


rière, elles arrivaient à former de nouvelles tribus.
Que les Beni-Djennad soient, à l'origine, une de ces
épaves qui, à une époque lointaine et à la suite d'une
de ces tourmentes, ait pu venir s'échouer sur un coin
du Djurdjura, cela ne parait guère impossible (i).
Dès lors, favorablement accueillis par leurs frères de
race et de langue communes, les nouveaux transfuges
reçurent, avec l'hospitalité et la protection, des terri-
toires où, avec le temps, ils purent, dans leur prospé-
rité, se développer et former une tribu autonome suffi-
samment armée pour vivre de ses propres moyens.

Emancipée, organisée, devenue aussi forte que ses


aînées, elle dût bientôt se passer de l'aide et de la tutelle
de ses protectrices ; selon l'esprit et le caractère de la
race, les Àïth-Irathen et les Àïth-Fraoussen durent, être
les premiers à vouloir cette séparation par la recon-
naissance pure et simple d'une autonomie complète

(1) La linguistique semble confirmer l'hypothèse par laquelle les


Aïth-Djénnad et autres tribus de.la rive droite du Sebaou seraient
étrangères au Djurdjura. Le principal phénomène phonétique à
signaler dans le parler des Aïth-Djennad. Aïth-R'oubri et Aïth-
Idjer est le remplacement du L Zouaoua en Z, phénomène spécial
aux dialectes de la Zenatia ; Ex. : Tala-Gala (Fontaine de Gala),
près d'Ifir'a, est prononcé par les femmes et les enfants Taza-Gaza
(voir note donnée plus loin sur l'étymologie du Djennad et Zenat
= Zénata.
Quant au nom donné à cette source, il est à remarquer que le
second terme Gala (Goula) se trouve être le nom propre même du
père de Massiriissa, chef des Numides Massyliens et adversaire de
Syphax. qui, poursuivi après la bataille de Zama (19 oct. 302 av-
J. C.), fut fait prisonnier par Scipion et emmené à Albe, où il mou-
rut dans les tortures et les fers de l'esclavage.
Ce nom qu'on se trouve étonné de rencontrer dans le Djurdjura,
n'a pu être introduit que par ceux-là mêmes que nous supposons
venus de l'Est, car les habitants du Djurdjura confinés dans leurs
montagnes ne connaissant pas le personnage ne pouvaient donner
à une de leurs sources le nom de Gala, dont ils ignoraient peut-
tre même l'existence.
— 27 —

accordée à leurs protégés. Après l'adoption à la majo-


rité, l'émancipation et l'autonomie étaient de droit.

Dès lors, le Djurdjura se trouva enrichi d'une tribu


de plus. Entrée dans la grande famille, celle-ci vécut,
comme ses aînées, libre et indépendante.

Malgré ce droit de cité, la tradition locale ne. paraît


pas admettre les Aïth-Djennad parmi les Zouaoua. En
cela, elle a peut-être raison, car il n'est pas difficile,
pour un observateur, de constater, en effet, une diffé-
rence notable de caractère et d'esprit entre le vrai
montagnard et l'habitant des régions maritimes de la
Kabylie. Les Beni-Djennad de nos jours, qui ne sont
géographiquement séparés des Aïth-Fraoussen que par
la vallée du Sébaou, ne ressemblent en rien, tant au
physique qu'au moral.,à leurs voisins du sud,les Igaou-
ouen, avec lesquels la tradition n'accepte aucun lien
de parenté. Bien plus, il n'est pas difficile de constater,
dans les annales de la Kabylie, qu'un certain antago-
nisme a, de tous temps, existé entre les habitants des
deux rives du Sebaou. Les excès de la conquête, les
abus de la force ne peuvent laisser dans le coeur des
générations futures que haine et mépris. — Le conquis
ou le réfugié ne peut faire partie de la famille du pro-
tecteur où du conquérant.

C'est sans doute là, une raison pour laquelle Ibn-


Khaldoun, énumêrant les tribus les plus marquantes du
Djurdjura, ne mentionne parmi celles-ci ni les Aïth-
Djennad, ni les Azth-Ouaguenoun, ni les Iflissen.
Après ces longues observations à la suite desquelles
nous essayons péniblement, faute de documents, de
fixer quelques, données pouvant servir de base à la
— 28-

détermination des origines de la tribu des Àïth-Djennad,


nous arrivons aux conclusions suivantes :
1° Que le Djurdjura, connu depuis les temps les plus
reculés, n'avait jamais été profané par les envahisseurs
de la Berbérie, et que ses hautes régions inabordables
servirent, au contraire, de lieu de refuge à tous les
opprimés de ces conquérants.
2° La colonisation romaine, dont nous trouvons les
traces dans la basse Kabylie, particulièrement dans les
régions maritimes, n'avait pu, en aucun moment, domp-
ter la farouche indépendance de la « Montagne de Fer »,
dont les premiers habitants et défenseurs formaient
« les einq tribus » des auteurs latins.
3* Si une partie des fameux « Quinquégentiens » fut
réellement « transplantée », châtiment qui ne pouvait
évidemment s'exercer que sur des habitants d'une région
conquise, les remplaçants, les nouveaux venus, ber-
bères d'origine et de moeurs et amis des Romains,
furent des gens lettrés à demi-civilisés et originaires
sans doute de la Numidie.
Les dessins mpestres et les inscriptions libyquefj
découverts seulement dans la Kabylie romaine ne sem-
blent pas avoir d'autres auteurs que ceux-là mêmes
que nous supposons venir d'une région éloignée du
Djurdjura. La "technique de leurs dessins rupestres,
glorifiant leurs guerriers (1), indique une imitation
directe, inspirée par les procédés des artistes gréco-
latins.

(1) Voir au Musée des Antiquités d'Alger-Mustapha, sur les


stèles d'Àbizar, de Souama et de Cherfa, des cavaliers berbères
munis de boucliers et de javelots. — Reproduits et publiés par la
Revue Africaine, T. IV, 1882, et le n» 280, année 1911..
— 29 —

4* Plus tard, en partie latinisées, les tribus lcabyles


qui vivaient sous l'égide du gouvernement romain subi-
rent le même sort que leurs maîtres, qui ne purent sur-
vivre au choc des Vandales et au soulèvement général
des Berbères.

Après bien des secousses, les débris réunis des an-


ciennes tribus finirent cependant par s'organiser sur de
nouvelles bases ; sur les territoires reconquis par le fer
et le feu, de nouvelles tribus se formèrent, les unes
vers la même époque, les autres quelques siècles plus
tard.
Dans ce dernier cas, si on se base sur les seuls faits
précédemment relatés, l'âge de la formation en tribu
des Aïth-Djennad devient, faute de documents, difficile
à déterminer, d'autant plus que leur territoire, au
XIV 6 siècle, était officiellement, selon Ibn-Khaldoun,
attribué aux Aïth-Fraoussen et aux Aïth-Irathen.
Soumise aux fluctuations des multiples événements
survenus en Kabylie, on serait porté à supposer que la
tribu des Aïth-Djennad ne semble avoir pris de la con-
sistance et obtenu son émancipation complète que dans
le courant du XV' siècle.
Toutefois, il nous semble que l'assertion d'Ibn-Khal-
doun, relative à l'étendue des territoires attribués aux
Aïth-Irathen et aux Aïth-Fraoussen, ne doit pas être
prise à la lettre ; ces deux tribus ne purent qu'exercer
une influence politique sur leurs voisins.
Que: les Aïth-Djennad et autres tribus du littoral trop
petites et peu connues fussent, par l'autorité du gou-
vernement de Bougie, placées sous l'égide des deux
puissantes tribus Irathen et Fraoussen, cela n'avait
— 30 —

rien d'impossible et notre opinion, sur ce point, est


déjà connue ; mais, à part cette suprématie officielle-
ment reconnue, il n'y a aucune raison suffisamment
6
probante pour supposer à priori l'inexistence au XIV
siècle de quelques tribus qui pouvaient alors se trouver
sur le versant maritime de la Kabylie.
Si forts, si puissants fussent-ils, les Aïth-Irathen et
les Aïth-Fraoussen n'auraient jamais eu assez d'auto-
rité et de moyens pour s'étendre du côté de l'est, au-
delà du massif de Thamgout', et exercer une domination
effective sur une région aussi éloignée du centre de
leurs propres territoires.
Au point de vue économique, la possession d'une
région aussi accidentée que pauvre ne pouvait présenter
aucun intérêt pour ces puissantes tribus. Outre cette
opposition économique à toute extension possible des
territoires des deux tribus, leurs influences politiques
et leurs forces militaires étaient nettement limitées,
concentrées dans la vallée du Sébaou, leur centre d'ac-
tion.
Pour ne rappeler que des faits récents, en 1854 et
1856, quand les Français, débarqués à Dellys, attaquè-
rent les Iflassen et les Aïth-Djennad, ni les Aïth-Irathen,
ni les Aïth-Fraoussen ne crurent nécessaire de prendre
les armes pour aller au secours de leurs voisins du
nord, dont la soumission présentait cependant pour eux
une réelle menace.
Il est donc permis de supposer que la formation de
la tribu actuelle des Aïth-Djennad remonte, en tant que
famille installée en Kabylie, à une époque plus ancienne;
si elle >n'a pas eu autant de renommés que la fameuse
— 31 —

tribu des Aïth-Irathen, son rôle politique et militaire


dans le règlement des événements locaux a dû, de par
sa position géographique même, être assez important
pour être noté et transmis à la postérité historique de
la Kabylie, dont le passé est si peu connu.
De tout ce qui précède on peut dire que les premières
époques de l'histoire des tribus du Djurdjura se perdent
dans la nuit des temps.

Toutefois, avec la venue des Arabes de la deuxième


invasion, le voile commence à se dissiper. Si Ibn-Khal-
doun a, pour une raison quelconque, négligé de citer et
de comprendre les Aïth-Djennad parmi les tribus zoua-
oua, le géographe et historien El-Bekri, dans son ou-
vrage « Description de l'Afrique septentrionale », men-
tionne le terme « Djennad », vocable dont il s'est servi
pour désigner une certaine cité berbère non loin de la
mer, à quelques milles à l'est de Mers-Eddedjadj.
A la suite des renseignements qu'il nous donne sur
ce dernier port, habité par des Andalous et des Kabyles,
il dit :
« Beni-Djenad, ville située à l'orient de Mers-Eddad-
« jadj et plus petite que celle-ci {!). »

(1( Description de l'Afrique septentrionale, de El-Bekri, traduc-


tion de Slane, page 135.
Dans Je texte arabe, l'ortographe du nom porté « noun mech-
doud ».,Djennad, C'est le même terme qui s'est conservé, quoique
légèrement altéré pour désigner de nos jours le cap qui est à l'Est
de Mersa-Èddedjadj (Port^aux-Poùles),sous le vocable«cap Djinet»
Au point de vue linguistique, l'étymologie de Djennad semble
être apparemment une altération de Zenat ou Zenata, nom .généri-
que d'une grande famille berbère dont une fideaction a joué'Le
un rôle
important dans la fondation du royaume Tlemcen. petit
massif situé à l'Est de l'embouchure de l'Isser et de ÎSordj-Ménaïël
porte encore le nom. de montagne Djennad, L'ancêtre de Aïth-
Djennad de nos jours aurait-il séjourné sur ce mont ayant d'aller
— 32 —

« C'est une petite ville, ajoute-t-il plus bas, située


-« sur une colline, à un mille de la mer. »
Cette « petite ville », placée sur le bord de la mer,
était sans doute Tedelles, alors simple bourgade qui ne
devait probablement être occupée à l'époque que par
les fils ou descendants de l'ancêtre nommé « Djennad »
ou simplement placée sous leur influence et leur pro-
tection.
D'une façon ou de l'autre, l'informateur, dont El-Be-
kri tenait le renseignement, ne connaissant pas sans
doute le nom particulier de cette cité, se contenta, com-
me cela se passe en pareille circonstance, de la dési-
gner sous la rubrique de « bourgade des fils de Djenr
nad »., '
Que ceux-ci en fussent les fondateurs, les premiers
habitants ou simplement les protecteurs de la cité qui
en.portait le nom, il est à remarquer que, dès le V° siè-
cle de l'hégire (XI0 siècle de J.-C), la postérité des Djen-
nad jouissait déjà en Kabylie d'une certaine réputation.
Vers cette époque, le personnage Djennad existait
donc et était assez honorablement connu, puisque son
nom de chef fut, dès lors, conservé pour être transmis

s'installer sur le Thamgou't'?•— Cette hypothèse est celle qui est


admise par nous. —
Ce qu'il y a de certain est que, selon le témoignaged'El-Bekri
le nom de Djeunad existe en Kabylie des le XIe siècle et que cette
date ne manque pas d'importance dans l'âge de la tribu qui nous
intéresse.
L'ancêtre de la tribu est donc un berbère descendant de la gran-
de famille Zénète dont il porté le nom. Cette descendance détermi-
née, on peut dire que Djennad devenu chef et ancêtre de la tribu
du même nom, n'a, par conséquent, aucun lien de parenté avec les
Zouagha, branche berbère à laquelle les généalogistesrattachent
nos Zouaour. (Voir Ibn-Khaldoun dans notre appendice I : Notice
sur les Zouaôua.)
—m —

à la famille, puis à ia cité, et de la cité à la tribu. C'est


incontestablement le même nom qui s'est conservé pou;'
désigner la tribu qui nous intéresse. Dès lors, l'âge de
la tribu se trouve nettement marqué.
La famille Djennad, arrivant par l'Ouest, ne pénétra
en Kabylie qu'après des séjours successifs à Mers-
Eddedjadj, puis sur la monlagne à l'Est de l'embou-
chure de Tisser et enfin au-delà du Sébaou, à Tedelles,
avant d'aller définitivement se fixer au pied de Tham-
gout'.
11faut croire qu'une grande poussée a dû s'exercer
fortement sur la Kabylie de l'Ouest, dont la plupart des
habitants ont été alors obligés, pour plus de sécurité,
de se retirer vers l'intérieur du pays sur les hautes
régions. Comme par le passé, le Djurdjura restait le
refuge béni et assuré pour tous les déshérités.
N'oublions que nous sommes au XI* siècle, c'est-à-
dire à l'époque la plus agitée que la Berbérie ait jamais
connue.
111. PERIODE BERBERE

SOMMAIRE

A) Dynastie h'emmadite et son royaume ; Guela'a et Bou-


gie leurs capitales. — Relation intime de l'histoire du
Djurdjura avec celle de Bougie et d'Alger. — Influence re-
lative des princes de Bougie sur le Djurdjura. Témoignage
d'Ibn-Khaldoun : Passage d'Ibn- Thoumerlh à Bougie et à
Mellila dans l'oued Sahel. — Les montagnards accordent ai-
de et protection au futur Mahdi. — Les deux frères Almo-
rawides Ibnou-R'ania en Kabylie. — Anarchie dans le Mo-
ghreb central. Tlemcen et Bougie.
B) Dynastie des Abd-Eî-Ouadites en concurrence avec
celle àesH'afsîdes de Tunis. — Sympathie des Zouaoua pour
l'Emir H'afside Abou-Zakaria. — Bougie menacée par les
Àbd-El-Ouadites. — Bataille du Djebel-Ezzan (699 de l'hé-
gire).
En 1312-13,les princes de Tlemcen s'emparent d'Alger et
de Teddelis. Les basses régions de Kabylie, le « BaSrSebaou
et la plaine des Isser » reçoivent dès lors des colonies ara-
bo-berbères,
Les Zouaoua résistent et défendent leur indépendance.
— Episode de la femme Chenisi avec le sultan mérinide
Abou-El-H'assan, Inviolabilité de l'Anaïa et de l'indêpen-
dence Kabyles.
Enl336\ nouvelle expédition et échec d'Abou-Hammou,
roi de Tlemcen, contre; Bougie. — Tedellis surprise,retom-
ba entre les mains des Abd-El-Ouadites, — Tlemcen célè-
— 35 —

bre la chute du petit port Zouaoua comme une grande vic-


toire. Dès lors l'élément arabe prend racine dans les basses
régions de la kabylie. — Toutes ces luttes répétées épuisent
Bougie et Tlemcen. — Nouvelles menaces de la Chrétienté
contre le Moghreb central. — Visées espagnoles.
Arrivée des Andalous en Afrique. -Anarchie.-Le Djurdjura
se réorganise et défend son indépendance. — Jusqu'au com-
mencement, du XVI* siècle, les Zouaoua confinés dans leurs
montagnes vivent, leur propre vie et s'organisent en peti-
tes républiques sans trop oublier les progrès inquiétants
des Chrétiens en Afrique. — Guerre de course acharnée
entre musulmans et chrétiens.

Nous sommes donc à l'époque où l'invasion arabe


ébranlait le Tell. Les turbulentes tribus hilaliennes. re-
foulant les tribus berbères, poussèrent leurs incursions
vers le Nord et forcèrent les innombrables familles
canhadjiennes et autres qui occupaient l'Algérie et
voyaient dans les Hauts-Plateaux, à s'éparpiller dans
fous les sens de la Berbérie.
Ce fut ainsi que les princes M'emmadiles descendants
des Zirides se virent eux-mêmes obligés de quitter le
Hodna et même la plaine de. la M-edjana. Pour se mettre
à l'abri d'un coup de main possible de leurs terribles
ennemis, ils s'installèrent d'abord dans leur forteresse
d'El-Guela'a des Beni-Abbas ; mais, se sentant trop à
l'étroit et encore peu en sécurité dans leur citadelle où
ils risquaient à chaque instant d'être surpris et blo-
qués, ils décidèrent dé se créer une nouvelle résidence,
car le séjour même de leur château de Guela'a d'Àbi-
Taouil (lj devenait, à cause de son voisinage avec l'en-

(1) La Guela'a d'Abi-Taouil, qu'il ne faut pas confondre avec la


Guela'a des jBëni-A'bbis,était une ancienne forteresse qui se trou-
vait au sud du Bordj-bou-Araridj et à une vingtaine de kilomètres
- 36 —

nemi, des plus dangereux. S'infiltrant par les vallées


et plaines, le flot hilalien approchait et menaçait de
déborder bientôt dans le Hamza et la Metidja.
A la suite de ces événements, l'antique Bougie fut
choisie pour en faire un lieu de refuge et même la capi-
tale du nouveau royaume (2).
Fondée en 1067-1068 par le prince Ennaçeur, Bougie
fut bientôt agrandie et embellie ;• pourvue de beaux pa-
lais, le principal d'entre eux surnommé « Ennaçeria >>.
fut réservé à la famille royale.
En 1090, El-Mançour, succédant à son père, vient
avec sa cour y résider définivement. Ce fut à ce moment
que la dynastie h'emmadife atteignit dans sa seconde
phase, avec foule sa splendeur, le faîte de sa puis-
sance. La proximité de la capitale installée sur ses
au nord-est de Msila. — Celte forteresse de par sa position com-
mandait sur toute la région du Hodna. Comme place forte, elle
défendait non seulement le couloir de Bordj-bou-Ararid^ et les
plaines de Sélif, mais elle surveillait aussi toutes les tentatives
d'incursions qui pourraient venir du Zab. province de l'Est. — Son
rôle dans l'histoire des princes h'emmadites fut des plus impor-
tants. — Le prince JTcmmad, fils' de Boulogguin, le.Fondateur de
la dynastie qui porte son nom. fit de la forteresse et de h< ville
qui en dépendait sa capitale (XT°siècle). — Restaurée et fortifiée
par H'emmad lui-même, la capitale qui eut une grande renommée
de prospérité et de gloire fut, pendant longtemps, une barrière
infranchissable aux assauts répétés des Benou-Hilal. Ce n'est que.
vers la fin du XI0 siècle que les descendants de H'emmad débordés
par les cohortes arabes furent obligés, pour plus de sécurité, de se
retirer sur l'arrière et d'aller se réfugier d'abord dans leur château
de la Medjana et ensuite dans la Guela'a des Beni-A'bbas où nous
les retrouvons entrain de s'organiser. —Voir El-Bekri : Descrip-
tion de l'Afrique septentrionale, pages 105-114-123,Trad. de Slane.
Et Ibn Khaldoun : Histoire des Berbères, Tome III, Trad. de Slane).
(2) Voir sur Bougie Ibn-Khaldoun : Histoire des Berbères, tra-
duction de Slane, Tome II, pages 51-442,Tome III, pages 392-403-
449, Tome IV, page 269.
Encyclopédie de l'Islam, T. I. p 745-746; Féraud : Histoire de
Bougie-Constantine, 1869.
Ibn-Khaldoun Abou-Zakaria: Histoire des Abd-el-Ouad, traduc-
tion de Bel, pages 151, 162, 164, 166. et 327.
Bel : Histoire des Benou-Ghania p. 49-54, etc., etc.
— 37 — '

flancs, le Djurdjura ne pouvait plus se flatter de vivre


longtemps encore dans l'insoumission et l'indépen-
dance.
Quoique la Kabylie fut loin d'être effectivement sou-
mise, la plupart de ses tribus, les historiens l'affirment,
étaient portées sur les registres du fisc du gouverne-
ment de Bougie pour l'impôt, kharadj.

Pour maintenir des relations directes et constantes


avec les tribus des hautes régions du Djurdjura, un
représentant du gouvernement de Bougie fut installé à
Tedelles.

Eh l'an 496 (1102-03 de J.-C.) un prince iïAlméria


chassé de son royaume par les Almoravides vint cher-
cher asile et protection auprès d'El-Mançour. Pour atté-
nuer les malheurs du réfugié, le monarque de Bougie
lui concéda l'administration de Tedelles, où il l'établit
comme gouverneur.
A partir de cette époque, c'est-à-dire dès le début du
XIIe siècle, l'ancienne « chaumière », bourgade des
Djennad, désignée sous le nom de «' Tedelles » (1), prit
donc de l'importance et resta dès lors intimement liée
à la vie politique et militaire de Bougie.
Sa proximité avec le pays Zouaoua et l'abri que pré-
sentait pour les voiliers, la petite crique située à l'est
du cap Rous-oukarou, la profondeur des eaux de ce

(1) Tedelles ou Tadellis. orthographe des auteurs arabes mis


pour thadellasth ou thadellisth, chaume diss par extension <(chau- •
mière », expression employée par nous pour traduire la Tadellis
dès Arabes, locution devenue de nos jours, Deltys.
(Voir sur Dellys : Histoire des Berbères, traduction de Slane,
Tome III. p. 49. 65. 68, 70, 445. 449,451 et667, Tome IV p. 229 —
Histoire des Abd-El-Ouad' de Bel, p.. 19, 123, 187, et 198. — His-
toire des Benou-Ghania, de Bel, p. 49 et 54.)
— 38 —

petit mouillage assez bien protégé contre les vents du


Nord-Ouest ; enfin, la position géographique qui place
cette ville juste à égale distance d'Alger et de Bougie
et sur le chemin des Baléares, tout cela ne tardera pas
à redonner de la prospérité à l'antique petit port phé-
nicien qui, renaissant des cendres de son passé, va
probablement servir encore de porte d'entrée à la nou-
velle civilisation dans le Djurdjura.
Avant l'arrivée des H'emmadites, Tedelles n'était
qu'une petite bourgade à peine connue, mais sa proxi-
mité, avec Bougie d'un côté et d'Alger de l'autre, voulut
que son rôle d'intermédiaire avec le Djurdjura né res-
tât point inactif. Son action sur la Kabylie fut telle que
le nom de Dellys enregistré par l'histoire ne put passer
inaperçu et tomber dans l'oubli.
Nous avons déjà dit qu'El-Bekri qui écrivait vers 460
de l'hégire, parlant des ports et des villes de la côte
barbaresque, nous donne dans son ouvrage d'amples
détails sur Mers-Eddedjadj ; mais il ne dit rien de Tedel-
les, dont le nom n'est même pas mentionné.
Après avoir décrit Alger et Mers-Eddedjadj, il nous
conduit directement à Bougie.
La raison de cette omission provenait sans doute de
ce que le littoral de la Kabylie du Djurdjura ne devait
guère être alors une côte réellement hospitalière, et
que, par suite du manque de sécurité pour les étran-
gers, les abris naturels de Dellys, de Thigzirth,
â'Azeffoun ou de Sidi-Khelifa, restaient sans aucun
doute ignorés aussi bien des marins que des commer-
çants' arabes.
Mais dès que la capitale du royaume fut portée à
— 39 —

Bougie, ia côte kabyle depuis ionglemps délaissée re-


trouva son activité d'antan. Située au milieu des terri-
toires soumis à l'influence directe de l'Administration
h'emmadite, Tedelles, soutenue par Bougie, ne tarda
pas à acquérir de l'importance et à devenir un peut
centre politique, militaire et commercial. Servant do
débouché immédiat à la Grande-Kabylie, son port, dont
les eaux étaient profondes, prospéra et éclipsa bientôt
Mers-Eddedjadj, qui ne put survivre à celte concur-
rence qui lui enleva la bonne clientèle du Djurdjura.

Mais avant d'atteindre cet état de prospérité, Tedel-


les a dû être fortement disputée aux nouveaux conqué-
rants par les tribus avoisinantes, particulièrement les
Aïth-Djennad, dont elle aurait, selon El-Bekri, porté dé-
finitivement le nom (1).

Quoi qu'il en soit, la prise de possession de Tedelles


par le monarque de Bougie, ne reste pas moins une
menace directe pour la liberté du Djurdjura.
Si le gouvernement de Bougie put, par mer, prendre
pied sur le littoral du pays Zouaoua, son influence ne
semble guère s'être exercée sur les habitants de l'inté-
rieur. De l'aveu même des historiens, nous savons que
le Djurdjura inabordable dans son insoumission ne
voulut jamais connaître d'autres lois que celles de ses
tribus,vivant en petites républiques. Jaloux de sa liber-
té, craignant de se voir imposer un autre régime que
celui de ses kanouns, les avances d'amitié des princes
de Bougie le laissèrent insensible ; bien plus, toute

(1) Selon notre conjecture, à l'origine, ce nom a pu être : « Ta-


dellesth n Aïth-Djennad», chaumière des Aïth-Djennad, devenue
déjà à l'époque d'El-Bekri, un petit village assez important méri-
tant le nom de « bourgade, petite ville s>. •
— 40 —

cette diplomatie de la part de Bougie le rendit méfiant


et farouche. Quiconque touchait à ses frontières devait
être impitoyablement repoussé et châtié.
Aguerris par l'adversité et habitués aux excès de la
liberté, ses habitants ne pouvaient que difficilement
arriver à se faire à l'ordre et au calme de gens policés.
Les tentatives d'organisation de la part du gouver-
nement de Bougie dans les affaires intérieures du
Djurdjura furent, comme on le verra, sans résultats.
Bien plus, par son voisinage avec la Capitale, la tur-
bulence de ses habitants trop belliqueux aie manqua pas
de susciter toutes sortes d'ennuis aux gouverneurs de
Délits et même de Bougie.
Pour faire respecter leur autorité et protéger
leurs représentants, les H'emmadites furent souvent
amenés à prendre les armes et à diriger contre les mou-
Kigiiiii-ds des expéditions militaires. Mais dès que les
tribus de la rive gauche du Sah'el et même du Sebaou
se voyaient menacées d'une répression quelconque, se
sentant trop faibles, elles reculaient, mais ne se sou-
mettaient point à leurs ennemis.
Cependant, malgré toutes ces difficultés qui gênaient
sérieusement l'administration pour asseoir son autorité
sur des tribus récalcitrantes, Tedelles ne resta pas
moins la proie facile des maîtres de Bougie ou d'Alger.
Pendant ce temps l'indépendance kabyle restait iné-
branlable. Sa fermeté et sa ténacité dans la résistance
ne faisaient qu'épuiser les forces de ceux qui cher-
chaient à la dompter.
Ibn-Khaldoun rapporte que vers la fin du XIe siècle,
le chef almoravide Yousef ben Tichefin devenu maître
— 41 —

de tout le Maroc, chercha à déborder sur le Moghreb


central qu'il voulait comprendre dans son royaume ; un
de ses officiers, le nommé Moh'ammcd Ibn-Tinamer
gouverneur de Tlemcen, tenta d'étendre au-delà du Ché-
lif, les territoires de sa province.
En 1081 après J.-C, il poussa ses incursions jusqu'à
Alger, qu'il tint assiégée pendant deux jours. Si Alger
fut délivrée, la ville d'A'chir, qui faisait partie du royau-
me de Bougie, fut prise par les partisans de l'Àlmora-
vide. Les princes de Guela'a, outragés par la prise de
cette ville, gloire de leurs ancêtres, préparèrent leur
vengeance.
En l'an 49ii <ir l'hégire, le sultan h'eimnadite El-
Mançour voulant châtier l'auteur de cette insulte, lova
une armée de 20.000 hommes, qu'il dirigea contre ses
ennemis. Son adversaire Tinamar rencontré et défait,
El-Mançour poursuivant ses avantages s'empara sans
coup férir de Tlemcen (1102-03).
Pendant ce temps, une insurrection kabyle éclata
et par sa gravité causa de grandes inquiétudes à Bou-
gie.
Profitant de ce que les armées h'emmadiles étaient
occupées du côté de l'Ouest à repousser les Almoravi-
des, le Djurdjura, sans doute mécontent du gouverne-
ment de Bougie, s'agita et bientôt toutes les tribus kaby-
les soumises à l'influence du pouvoir h'emmadite, pri-
rent les armes et essayèrent de recouvrer leur indépen-
dance ; à la suite de ce soulèvement général des mon-
tagnards, rOued-Sah'el fut envahi et Bougie fut même
menacée.
C'est à la répression de celle insurrection qu'Ibn-
Khaldoun fait allusion quand il dit :
« Rentré à Bougie, il (Èl-Mançour) attaqua les tribus
« qui occupaient les environs et leur lit éprouver tant
« de perles qu'elles se jetèrent dans le Beni-A'mran, le
« Beni-Tazrout, le Moemouria, le Sehridj, le Nudor, ie
« Uad:jr-El-Maez et d'autres montagnes presque ina-
« bordables. Jusqu'alors, les souverains hemmadlies
« avaient attaqué ces tribus sans pouvoir les sou-
« mettre. » (1).

À l'occasion de cette révolte qui fut, comme on le


voit des plus sérieuses, retenons en passant l'aveu de
l'historien sur l'impuissance des souverains de Bougie
contre l'indépendance kabyle. Les tribus châtiées et re-
foulées par El-Mançour étaient en partie celles qui
occupaient les environs de Bougie. Repoussés par les
troupes d'El-Mançour, tous les contingents qui menacè-
rent la capitale se retirèrent sur les hautes régions où
se retrouvent, encore de nos jours, tous les noms de
lieux et de tribus cités par Ibn-Khaldoun.
Les <( montagnes inabordables » sont ici les crêtes
orientales du Djurdjura, depuis les Mellikech jusqu'à
la mer, au rocher de Lalla-Gouraya. Seule, la ce mon-
tagne Sahridj » semble être ailleurs que clans le bassin
de l'oued-Sah'el (2).

(1) Ibn-Khaldoun, traduction de Slane, T. H, p. 55.


(2) Nous n'ignorons pas qu'il existe, sur la rive gauche du Ilhaut
Sah'el. un village kabyle qui porte encore le nom de Sahridj. est
situé sur le versant sud du Piton de Lalla-Khelidja et à trois ou
quatre kilomètres au-dessus du village de Maillot. Il est plus celui
pro-
bable que le Sahridj cité dans ce passage n'est nullement
qu'on trouve chez les Aïth-Fraoussen et que la répression d'El-
Mançour ne s'est pas exercée au delà des crêtes du Djurdjura, au
— 431—

Aujourd'hui, comme au XIIe siècle, le nom de cette


montagne qui est, en effet, en plein pays Zouaoua et
sur la rive gauche du Sebaou, est sans doute celui dont
on se sert encore de nos jours pour désigner l'antique
village « Djema'a-Sahridj », la capitale de la tribu des
Aïth-Fraoussen. Cette tribu, de par sa position géogra-
phique, n'est donc abordable que par la vallée du
moyen Sebaou ou par la crête des Aïth-Djennad.
La. répression s'élant donc exercée dans cette partie
de la Kabylie, il n'est pas douteux que les tribus de ia
circonscription de Dellys dont les Aïth-Djennad faisaient
partie ne durent pas rester inactifs lors de cet événe-
ment. Quoi qu'il en soif, il n'en est pas moins vrai que
le châtiment,qui a été infligé aux révollés,n'a pu se réa-
liser qu'avec de grands sacrifices en argent et en hom-
mes. Les conséquences de leur défaite dans cette affai-
re durent être pour les montagnards des plus dures.
Vaincus et chassés de leurs terres, la reprise de leur
territoire n'a sans doute, pu s'effectuer qu'après
avoir accepté toutes les exigences du vainqueur, entre
autres une contribution de guerre et la promesse de
payer l'impôt annuel « Kharaclj » au représentant du
gouvernement.
Mais nous savons que cette promesse, comme toutes
celles qui pouvaient être faites pour le même motif par
les tribus kabyles, ne furent jamais suivies d'effet et

Nord desquelles se trouve notre Djema'* -Sahridj. Qu'il s'agisse


de l'une ou de l'autre localité, le fond de notre thème ne change
pas ; et l'insoumission, la résistance des Zouaoua au gouvernement
de Bougie reste constante ; notre doute, sinon notre étonneraient
sur cette incursion, se trouve donc plus que justifié. Avec Él-Man-
çour, comme avec n'importe quel autre prince, le Djurdjura reste
inviolable et indomptable.,
— 44 —

que de tout temps, ni Je gouvernement de Bougie, ni


celui d'Alger ne réussirent à faire accepter le paiement
régulier d'un impôt quelconque par les Kabyles, parti-
culièrement les Zouaoua.
Le fisc, qui est à son origine une forme d'esclavage,
répugne aux montagnards dont l'esprit démocratique
ne connaît pas d'autres caisses à alimenter que celles
de leurs cités ou de leurs tribus.
Dans tous les cas, celte malheureuse campagne ter-
minée, quelques années après, nous retrouvons les tri-
bus, soi-disant châtiées et refoulées, dans leurs pro-
pres territoires aussi fortes et aussi indépendantes
qu'auparavant.
En l'an 1118-19, sous le règne d'El-Aziz, fils et suc-
cesseur d'El-Mançour, un réformateur, le futur Mahdi
Ibn-Toumert, venant d'Orient, arriva à Bougie. Comme
il jouissait déjà d'une certaine réputation, sa venue ne
passa certes pas inaperçue ; et les Kabyles, qui eurent
vite connaissance et de sa science et des principes de
sa doctrine, s'empressèrent-de le venir visiter et de lui
accorder toute leur sympathie.
Ami du peuple, Ibn-Toumert se déclarait contre tout
pouvoir autocratique ; ses critiques.contre les riches et
les puissants du jour étaient des plus acerbes. Ses
attaques contre le relâchement des moeurs et l'autorité
locale ne purent que plaire aux montagnards.
Des plaintes contre ce réformateur sévère qui cau-
sait du scandale en pleine voie publique furent dépo-
sées et le sultan El-Aziz qui projetait de le faire arrê-
ter, se vit impuissant devant Va'naia kabyle, car, averti
— 45 —

à temps par ses partisans, Ibn-Toumert, sentant venir


le danger, s'empressa de quitter la ville pour aller se
mettre sous la protection d'une tribu voisine, les Aïlh-
Ouriar'oul.
Installé au village Mellala (1), le propagateur de la
nouvelle doctrine put en toute sécurité développer et
enseigner ses nouvelles théories relatives aussi bien à
la religion qu'à la morale.
La police du sultan fui donc mise en échec par cette
fuite qui l'empêcha de se saisir du perturbateur dont la
destinée voulut, qu'il devînt un des plus grands réfor-
mateurs de l'Islam africain et le fondateur d'une grande
dynastie, les « Almohades ».
Nous notons le passage d'Ibn-Toumert en Kabylie
parce qu'il nous semble marquer l'un des premiers
mouvements islamiques qui se sont répandus et déve-
loppés dans le Djurdjura. Le germe du prosélytisme
islamique qui prit plus tard une grande extension en
Kabylie par l'intermédiaire des marabouts locaux ou
venus de loin, pourrait bien être daté de cette époque.
Il est certain que les leçons d'Ibn-Toumert à Mellala
ne furent pas faites en pure perte. Vu le genre d'audi-
teurs auquel le savant orateur s'adressait, les théories
du rénovateur dans l'ordre moral, social et religieux,

(1) Ibn-Khaldoun, traduction de Slane, Tome I, page 252.


Mellala était un village kabyle situé sur la rive gauche de la
Soummam et à une lieue au Sud-Ouest de Bougie, non loin de
Toudja (Beni-A'mran). C'est à Mellala, selon Ibn-Khaldoun, que
le jeune étudiant Abd-.El-Maum.en,venu de Tlemcen, retrouve le
savant Ibn-Toumert qui lui dit un jour : « Je reconnais aux traits
de ta figure que tu deviendras mon lieutenant ». L'histoire nous
apprend la réalisation de cette .prédiction en faveur du jeune étu»
diant qui devint, non seulement le lieutenant du mahdi, mais le
monarque puissant, le maître de tout le Moghrcb et de l'Espagne.
— 46 —

devaient trouver un terrain des plus propices dans le


caractère frondeur et révolutionnaire du monta-
gnard (1).
Dans les idées subversives exprimées par le futur
fondateur de la dynastie des Unitaires, le simple mon-
tagnard ne voyait qu'un beau prétexte d'assurer ses
libertés et de fortifier son indépendance ; l'anaïa accor-
dée au Mahdi Ibn-Toumerl par les Beni-Ouriagoul (2)
dont leterritoire était à quelques kilomètres seulement
des remparts de la capitale h'emmadite, nous démontre
que le souvenir de la répression d'El-Mançour était vite
oublié et que le prestige de l'autorité royale des H'em-
madites sur la Kabylie touchait à sa fin, cependant que
les tribus voisines de leur capitale, un moment terro-
risées, commençaient à se ressaisir et à se reconstituei
plus fortes que jamais. Animées par le souffle de la
liberté, la pression, la contrainte même de l'autorité,
ne faisait, que les exciter et les pousser à la révolte. Or,
la révolte contre l'oppression, c'était là précisément
l'état d'âme de toutes les tribus. Aussi voulant vivre
en petites républiques libres et indépendantes, elles ne
trouvaient rien de mieux que de cultiver l'insoumission;
la révolte contre le pouvoir central étant leur unique

(1) Une étude détaillée sur la toponymie kabyle révélerait que


le mot toumert est fréquemment employé dans la composition des
noms de lieux. Ce fait marque le souvenir vivace et très sympathi-
que laissé auprès des montagnards par le Réformateur.
A Adni, village situé dans la vallée Sebaou, il existe un petit
ravin en une région où le saint personnage n'a certes jamais mis
les pieds, ravin qui porte le nom de : Ir'zer Toumerth. — C'est là
un phénomène linguistique que l'onomastique constate dans tous
les parlers de tous les temps et de toutes les civilisations.
(2)Beni-Ouriagolest l'ortographe du nom telle que l'a donnée M.
de Slane ; il convient ce nous semble de la rectifier en Beni-Ou-
riar'oul (ie g étant mis pour gh égale r').
— 47 —

moyen de résistance, les tribus se liguèrent et menè-


rent le bon combat contre tout ce qui pouvait s'opposer
à leur prospérité ou menacer leur sécurité.
Ainsi qu'il sera dit dans un de nos prochains chapi-
tres, l'islamisation du Djurdjura n'a donc fait que pré-
ciser et fortifier, dans l'esprit du montagnard, les idées
de liberté et d'indépendance. Les « Mrabtin », qui en
furent les propagateurs intelligents et dévoués, conser-
vèrent, en souvenir de leurs premiers efforts dans ce
sens, le respect et la reconnaissance générale de toute
la Kabylie (1).
Les sentiments des montagnards à l'égard des « Mrab-
tin » datent de cette époque de réaction de l'Islam con-
tre le sectarisme et contre l'autocratie religieuse.
En Afrique et plus tard en Espagne avec un sens
plus localisé, le martyr des derniers AlmoraVides, tra-
qués par les Almôhades et les Chrétiens, ne fut pas
sans écho dans le Djurdjura, car le montagnard, libre
penseur, sinon très libéral dans ses croyances, ne pou-
vait admettre une religion d'oppresseurs et de fana-
tiques.
Les atteintes portées à la liberté de conscience ne
purent que révolter les sentiments du montagnard ama-
teur sincère de toutes libertés. Les victimes de la tyran-
nie religieuse, quelles qu'elles soient et en tous temps,
ne trouvent chez lui que sympathie et protection.

(1) Nous signalons cefait pour montrer que les Kabyles du Djur-
djura furent intimement mêlés aux événements politiques et reli-
gieux qui agitèrent, dès le XIIe siècle, toute l'Afrique du Nord.
Notons également le passage des « Mrabtin » en Kabylie avec les
Benou-R'ania, dont quelques partisans ont dû trouver refuge et
protection dans le Djurdjura après leur expulsion de Bougie et
d'Alger,
— 48 —

En 1185, l'Almoravide AU Ibn-R'ania, prince de Ma-


jorque, se présenta avec sa flotte devant Bougie dont il
s'empara sans coup férir. De là, il alla vers l'Ouest pour
attaquer Alger. Dellys, se trouvant sur le chemin, dut
être une conquête facile pour ses intrépides marins.
Mais le séjour des Almoravides dans ces régions ne
fut pas de longue durée.

Lorsque Bougie surprise tomba entre les mains de


l'audacieux Almoravide, le sultan Almoh'ade El-Man-
çour s'empressa d'intervenir. Levant une armée, il
chargea son neveu Abou-Zid de reprendre la ville et
de dégager la province en pourchassant l'aventurier,
qui fut, en effet, mis dans l'obligation d'abandonner
le siège de Constantine et de prendre la fuite pour se
réfugier dans le Djerid tunisien. Durant ces événe-
ments, la Kabylie n'a pas eu l'occasion d'intervenir
pour marquer ses préférences pour l'un ou l'autre des
partis ; mais elle a vu de près les « Mrabtin » et a pu
discerner tous les profits qu'elle pourrait éventuelle-
ment tirer de leur intervention contre ses oppresseurs.
Quelque temps après Ali mourut en confiant la cause
à un frère qui était aussi audacieux que lui.
Yahia Ibn-R'ania, suivant la politique d'agitation com-
mencée par son frère défunt, se mit aussitôt en mou-
vement et causa beaucoup de tourments aux gouver^-
neurs almoh'ades de l'Ifrika, province dont il faillit
même se rendre maître. Finalement, battu et dompté
par Abou-Mohammed, gouverneur de Tunis, il fut
chassé du royaume et refoulé vers le Sud où, pendant
longtemps dans les régions sahariennes, il vécut sans
nom ni ressources.
— 49 —

En 1226, profitant du désordre qui régnait alors- dans


l'Administration des Ifrikias, l'infatigable Yahia Ibn-
R'ania reparut et, remontant par le département de
Constantine vers le Tell, il tomba à l'improviste sur
Bougie, qu'il prit de vive force. Dellys sans résistance
lui fui bientôt livrée.
Continuant sa marche triomphale vers l'Ouest, sa. ca-
valerie fil. bientôt irruption dans la fertile et riche
Métidja, qui fui. ravagée. Effrayée et démoralisée, Alger
ne put résister aux succès rapides et imprévus d'Ibn-
R'ania ; elle se rendit et son gouverneur Mendil, arrêté,
Fut aussitôt jugé et crucifié par le terrible Almoravide.
Ce coup de main sur Bougie, Dellys et Alger qui eut
lieu en l'an 622-23 de l'hégire (1), mérite à plus d'un
litre d'être noté. î
Dans la relation de ces événements, tous puisés dans
Ibîi-Khakloun (2). nous constatons sans étonnement
que l'arrivée des iroupes de l'Almoravide dans la plaine
de la Méfie!|a <îl.à Alger n?a rien d'anormal.
De Bougie, des escadrons de cavalerie remontant
l'oued Sah'el peuvent en effet facilement atteindre les
plaines de H'amza ou les plateaux de Sour-El-Our'zal
(Aumale). De là, de nombreux cols, tous d'accès facile,
donnent libre passage sur la Métidja. Ce fut là, sans
doute, la voie que suivirent, pour arriver à Alger, les
troupes de l'intrépide Ibn-R'ania, troupes composées
en partie de cavaliers arabes. Suivant les vallées, Ibn-

('!) La date de 623-28que donne Ibn-Khaldoun et que nous repro-


duisons ici. M. Bel la fixe au début de 624 de l'hégire, correspon-
dant^-L226 ou 1327 de J.-C. "^
(Histoire des Ibnou-Ghania, trad. de Bel, page 174),
2. — Ibn-Khaldoun, Histoire des Berbères, traduction de Slane,
Tome III, page 313.
— 50 —

R'ania manoeuvra et arriva donc sans difficulté dans


la plaine de la Métidja, d'où il lui était facile de mena-
cer Alger.
Mais la prise de Dellys par les soldats de l'Almoravide
sans l'intermédiaire d'une flotte ou la participation des
montagnards resterait une énigme, si on n'admettait
pas d\v, ance le concours effectif prêté dans cette cir-
constance par la Kabylie. Car la topographie de la ré-
gion et les tribus aussi nombreuses que belliqueuses
qu'il fallait traverser avant d'atteindre Dellys étaient
certes un obstacle assez sérieux pour empêcher les ca-
valiers arabes partis de Bougie de surprendre et de
mettre « à sac » le petit port du pays Zouaoua.

Cependant « la mise à sac » de Dellys restant indé-


niable, il est aussi indénibale que cette surprise ne put
évidemment être effectuée que par mer ou par terre.
Par mer, il fallait une flotte, par terre, un passage.

Dans le premier cas, il peut se faire qu'Ibn-R'ania,


maître de Bougie, ait pu également entrer en posses-
sion d'une flottille trouvée dans le port. Armée et diri-
gée aussitôt sur Tedelles, il est possible que cette flotte
ait accosté et barque de nuit des hommes, qui purent
ainsi surprendre et saccager la petite ville sans garni-
son.
Dans le deuxième cas, l'attaque et la prise de Dellys
. par le continent ne semble être possible qu'avec la com-
plicité et l'aide des gens du pays.
A ce sujet rappelons qu'Ibn-R'ania était nom seule-
ment un prince, mais un chérif, un grand chef de Mou-
djahiddin, titre qui déjà à cette époque, pouvait suffire
— 51 —

pour lui assurer sans doute, toutes les sympathies des


montagnards kabyles.
D'ailleurs la venue d'Ibn-R'ania dans le Tell ne sem-
bie-f-eile pas avoir été favorablement accueillie par
toutes les tribus traversées ? — Depuis son apparition
dans le département de Constantine, nous ne voyons
nulle part Ibn-R'ania éprouver la moindre contrariété
dans sa marche foudroyante.

i Sans difficultés, sans opposition, il passe et se mon-


i tre partout ; aucune tribu arabe ou kabyle ne tente de
i lui barrer le passage ; les obstacles de la nature eux-
mêmes semblent disparaître devant lui. Pour faciliter
ses mouvements nous voyons la nature devenir plus
hospitalière et plus clémente, les coeurs plus doux et
plus accueillants. Plus d'hommes farouches, intraita-
bles, plus de chemins inaccessibles, plus de crêtes,
plus de gorges inabordables ! !
La raison plausible de ce miracle est que Ibn-R'ania
symbolisait ce que tous les montagnards attendaient
avec impatience : la liberté, avec l'espoir de la recon-
quérir pour la redonner ensuite à tous les opprimés.
Ibn-R'ania gagnait des coeurs et des bras, qui lui per-
mettaient ainsi, avec le dévouement de ses partisans,
de surmonter toutes les difficultés et de lui assurer
partout la victoire.
Le libre accès donné à sa cavalerie indiquerait que
sa venue passait aux yeux des habitants comme l'an-
nonce d'une délivrance : aussi le passage de ses trou-
pes semblait être accepté et même facilité aussi bien
par les tribus des Babour que par celles du Djurdjura.
C'est pourquoi nous pensons que les Zouaoua, parti-
— 52 —

culièrement les Aïth-Djennad et leurs voisins, les Iflis-


sen et les Aïth-Ouaguenoun ont dû être de connivence
avec les émissaires de l'Almoravide dans la prise dans
« le sac » de Dellys.
Le pillage auquel fut livrée la malheureuse petite
ville reste un indice de la participation des montagnards
qui avaient sans doute à se plaindre du régime almo-
h'ade ou tout au moins de ses gouverneurs.
D'ailleurs les guerres fraticides et acharnées qui s'é-
ternisaient entre princes de la même famille aussi bien
en'Afrique qu'em Espagne finirent par lasser les peu-
ples et désagréger le pouvoir. Outre les intrigues de
cour et les ambitions individuelles qui désorganisaient
le royaume, l'intransigeance des théories religieuses
des Unitaires dut finir par indisposer contre ces der-
niers plus d'un groupe berbère.
En Espagne, la compromission de la politique Àl-
moh'ade avec les Chrétiens achevait d'ébranler l'unité
de l'empire dont le gâchis administratif provoquait les
plaintes les plus justifiées tant de la part du peuple
que des gouverneurs des provinces.
Dans ce mécontentement général qui régnait dans
tout le royaume, le Moghreb central se trouvait livré à
ses propres moyens, c'est-à-dire à l'anarchie.
Pendant que les princes africains et andalous se dis-
putaient la suprématie et les prérogatives du Gouverne-
ment, nous avons vu que les Bnou-R'ania survinrent et
menacèrent de s'emparer de l'Ifrikia et des provinces
du centre. La prise de Bougie et d'Alger par Yahia Ibn-
R'ania né laissa aucun doute sur le danger qui mena-
çait les princes almoh'ades, gouverneurs de cette par-
tie de l'Afrique.
— 53 —

Si grave qu'elle fut, une intervention énergique et im-


médiate s'imposait ; et, les circonstances aidant, la cour
de Tunis prit à cet effet ses responsabilités et décida
aussitôt de se dégager du gouvernement, central de Fez.
Cette scission ne put certes qu'affaiblir la puissance
des Almoh'ades, mais poussée par les événements, la
famille des Il'afsides qui commandait, la partie orientale
du vaste empire almoh'ade, ne tarda pas, en effet, à
annoncer bientôt son indépendance ; elle déclara ouver-
tement qu'elle entendait gouverner librement clans ses
états et que l'administration de la cour de Fez n'avait
plus à s'immiscer dans les affaires du Moghreb central
et de ITfrikia. L'annonce de cette décision fut le signal
dans l'empire d'un soulèvement général/ C'était inévi-
table, le régime politique des Almoh'ades ne pouvait
amener d'autre résultat ; mais la création de la nou-
velle dynastie fut une chose décidée et bientôt réalisée.
/ Pendant que le Maroc et l'Espagne s'agitaient, la fa-
I mille régnante en Ifrikia pensa, elle, aux moyens de
; s'organiser en mettant de l'ordre dans son administra-
i tion.
s
Dès son arrivée au pouvoir, un prince H'afside, l'émir
Abou-Zakaria, mettant à exécution les projets arrêtés
de commun accord avec les membres de sa famille, se
déclara le premier indépendant, en se faisant publique-
ment reconnaître comme souverain de toute l'Ifrikia.
A la suite de cet événement qui eut. lieu en 1226, les
bases de la dynastie des H'afsides avec Tunis comme
capitale, furent dès lors nettement posées et acceptées
par le peuple. La"souveraineté de la dynastie procla-
mée, il ne restait aux princes qui étaient chargés du
— 54 -

pouvoir qu'à rétablir la sécurité dans leur royaume,


que les incursions des Ibnou-R'ania avaient un moment
livré, sinon à l'anarchie, du moins au plus grave
désordre. Les Arabes, occupant les riches terres des
plaines, agitaient le pays.
Livrées à leurs propres moyens de défense les tribus
suivant les moeurs des nouveaux venus, guidés par l'a-
mour du butin, se razziaient et s'entretuaient sans répit,
ni pitié. — Mais ces moeurs de rapine et de brigandage,
ce régime de l'arbitraire et de la force ne pouvait du-
rer sans compromettre la vie même des tribus et du
royaume.
L'avènement de l'émir Àbou-Zakaria fut précisément
marqué du côté de la Kabylie par la reprise de Bougie.

; Ibn-R'ania, traqué et refoulé vers le Sud, le prince


h'afside fit de Bougie le centre politique et administra-
tif d'une province qui comprenait les territoires d'Alger,
du Zab, de Constantine et de Bône.

f Mais la grande Kabylie bien qu'englobée dans le vaste


; territoire de la province de Bougie, continua, comme
'. par le passé, de rester aussi indépendante qu'invio-
; lable.

Quoique vivant toujours insoumise, la Kabylie n'ou-


bliera pas cependant que Bougie est sur son terri-
toire et qu'à ce titre, elle ne peut se 'désintéresser du
sort qui pourrait lui être réservé par les événements.

Nous venons de voir que dès le commencement du


XIII' siècle la déchéance de la dynastie Almoh'ade a mis
en état d'anarchie toute l'Afrique du Nord. Durant cette
période d'agitation politique et religieuse, des princes
— 55 —

africains et andalous essayaient d'usurper le pouvoir;


des gouverneurs de provinces se déclaraient indépen-
dants, des familles Cheurfa ou de simples guerriers
s'arrogeaient le droit de commandement et soumet-
taient par les armes des familles ou des tribus qui
n'avaient pas les moyens de leur opposer la force.
Pendant touie cette longue et pénible période d'anar-
chie dans les tribus des Hauts-Plateaux et du Grand
Atlas, il est probable que tout le bruit de ce grand
désordre ne fut pas sans écho dans les montagnes du
des d'Ibn-Ghania et le :
Djurdjura. L'expulsion Arabes
retour en Kabylie des H'afsides de Tunis, princes déjà
connus et appréciés depuis longtemps des monta-
gnards, ne purent être interprétés par les Zouaoua
que comme des événements heureux,car avec les H'af-:
sides à Bougie, le Djurdjura n'ignorait pas qu'il pou-
vait vivre sans inquiétude sur le sort de ses libertés
présentes et futures.
Grâce à cette influence politique et aussi à la sym-
pathie de la plupart des montagnards, nous verrons
plus d'une fois, ceux-ci ralliés sincèrement à la cause
des H'afsides, prendre les armes pour aider à repous-
ser les agressions des princes du Maroc ou d'Espa-
gne, adversaires des princes tunisiens.
Pendant que les H'afsides s'organisaient dans leur
royaume de Tunis, il arriva qu'un gouverneur de
Tlemcen se déclarant également indépendant chercha,
lui aussi, à l'aide de quelques tribus arabes, à se
tailler, dans le Moghreb central, un autre domaine.
Comme toujours, en pareilles circonstances, la
décadence et la chute d'une dynastie procurent à cer-
— 56 —

tains ambitieux politiques, l'occasion de s'agiter et


d'essayer par ce moyen de s'approprier une part du
pouvoir; lorsque ces audacieux se sentent tant soit
peu favorisés par les circonstances, faisant prévaloir
leurs titres plus ou moins authentiques, leurs qualités
plus ou moins réelles, ils ne manquent pas, en agita-
teurs, de tout risquer pour que leurs projets de domi-
nation se réalisent.
Etant donné l'état de désorganisation, dans lequel
les Almoh'ades laissaient leur vaste empire, toutes les
tentatives d'usurpation du pouvoir restaient possibles
et pouvaient permettre à un prétendant audacieux
d'arriver à ses fins.
Ce fut, en effet, au commencement de l'avènement
de la dynastie mêrinide qu'une tribu berbère de Tlem-
cen, les Benou-Zaïan, trouva le moyen de déclarer, elle
aussi, son indépendance.
Une famille Zaïanile, les Abd-el-Ouad, ayant déjà-.
exercé le pouvoir dans le Moghreb central, soutenue
par des tribus araoes, en prit le commandement et fil
de Tlemcen la capitale de son royaume (1).
Dès.lors, Tunis, mise en concurrence par sa voisine,
ne pouvait espérer vivre longtemps en paix avec une
rivale aussi ambitieuse que belliqueuse.
Tlemcen voulait avoir non seulement sa part dans
le Moghreb central, mais surtout Bougie, qui était
depuis longtemps une capitale fort enviée. Ces préten-
tions furent difficiles à réaliser, parce que la Kabylie,
la première intéressée, s'opposa au retour, dans ses
parages, d'une domination étrangère.

(11 Voir Histoire des Rois de Tlemcen les Abd-el-Ouadites,par


Ibn-Khaldoun-Abou-Zakaria, traduction de Bel.
— 57 -

Les princes zaïanites Abou-ITammou et ses succès- i


seurs, dès leur- avènement, commencèrent donc la lutte
et disputèrent longtemps aux H'afsides cette belle et
riche province de Bougie.
Aussi la Kabylie fut-elle souvent le théâtre des luttes
acharnées que les H'afsides eurent à soutenir pour
défendre et garder Bougie contre les incursions des
princes de Tlemcen souvent soutenus par ceux de Fez.
Sans parler de Dellys, qui subissait le même sort que
Bougie, le Djebel-Ezzan, massif boisé, situé à l'Est de
Thamgout' des Aïth-Djennad, entre l'assif El-H'emmam
et le col d'Akfadou, fut souvent l'arène où les assail-
lants et les défenseurs de Bougie se rencontraient et
réglaient à coups de lances et de yataghans leurs que-
relles suscitées et animées par la Haine et la cupidité.
Mis en présence de conflits aussi graves se dérou-
lant sur leurs territoires, les Zouaoua ne pouvaient,
certes, rester témoins indifférents et inactifs de pareil-
les scènes; leur participation à tous ces événements
fut au contraire des plus sérieuses.
Quand, en l'an 683 de l'hégire, Abou-Zakaria se
déclara indépendant, le sultan mérinide Abou-Yaq'oub-
Yovssej lui déclara la guerre; et, après s'être emparé
de Tlemcen, il envoya pour châtier de son audace
l'émir Abou-Zakaria,une armée à la conquête des villes
du Moghreb central, particulièrement d'Alger et de.
Bougie. La situation devint des plus critiques pour les
princes h'afsides, qui ressentirent, dit Ibn-Khaldoun,
une certaine inquiétude même pour leur propre vie.
Ce fut alors que l'émir Abou-Zakaria, directement
menacé, alla-se réfugier en Kabylie et prendre, pour
— 58 —

plus de sûreté, position aux environs d'Azeffoun.


Bientôt après, les troupes mérinides arrivèrent et en-
trèrent en conflit avec les partisans des H'afsides, près
du Djebel-Ezzan. La bataille, qui fut terrible, donna
la victoire aux troupes du gouverneur de Tlemcen.
Dans cette mémorable rencontre, qui eut lieu en
l'an 699 de l'hégire, l'armée du prince de Bougie fut
taillée en pièces et « pendant plusieurs années les
ossements des morts continuèrent à blanchir le champ
de bataille » (1).
? Abou-Zakaria, battu, se réfugia dans Bougie, où
'
malgré tout, il tint tête aux assauts multiples des
; partisans des Mérinides. Fatigués par des efforts inu-
\ tiles, les TIemcenniens se retirèrent et Bougie fut
sauvée.
Mais, dans cette affaire, il faut rappeler que les
troupes h'afsides prirent d'abord position en avant de
Dellys, c'est-à-dire sur l'un des contreforts de Tham-
gout'; le chemin suivi pour se rendre aux postes assi-
gnés dans cette région, ne pouvait être ailleurs qu'en
passant sur les territoires d'un grand nombre dé tri-
bus, entre autres Aïth-Djennad 1, Aïth-R'oubri et Iâ-
zouzen (2).
Pour que cette manoeuvre ait pu se réaliser, il faut
croire que la plupart de ces tribus et leurs alliés du
(1) Voir Ibn-Khaldoun, traduction de Slane, Tome IV, p. 149,
et Tome II, p. 408
(2) Ces trois tribus sont celles qui, de nos jours, cadrent le pic
de Thamgout sur les quatre points cardinaux. Azeffoun, l'antique
Rus-Uzus, est au pied et au Nord de Thamgout ; c'est aux environs
de ce point que la concentration des troupes d'Abou-Zakaria a dû
être faite pour attendre que l'armée dès Mérinidesdécide et marque
la direction de ses attaques, mouvement qui ne pouvait s'effectuer
que;,par l'Ouest ou par le Sud de la Kabylie, ayant pour objectif
soit Dellys soit Bougie.
— 59 —

Haut-Sebaou étaient alors sincèrement gagnées à la


cause d'Abou-Zakaria, le h'afside.
Se sentant ainsi soutenu par l'arrière, l'émir jugea
sans doute plus prudent de quitter la région d'Azeffoun
et de se porter sur le Djebel-Ezzan, d'où il lui était
facile de surveiller en même temps et Dellys et Bougie.
L'amitié des Zouaoua lui ayant été assurée, il alla
donc prendre cette position stratégique, d'où, en cas
d'un échec éventuel de ses troupes, il aurait ainsi une
retraite solide et sûre, sur l'arriére, soit chez les
Zouaoua, dans le Djurdjura, soit à Bougie, ville forti-
fiée.

Nous avons également à noter un autre fait, non


moins important. Il s'agit du progrès de pénétration
réalisé en pays kabyle par le gouvernement de Bougie;
grâce à une sage et patiente politique, il est à remar-
quer en faveur de ce dernier, que.son action se fait
sentir de plus en plus sur les Zouaoua, particulière-
ment sur les tribus maritimes du Djurjura.
Dès le vu" siècle de l'hégire, une alliance morale des
Zouaoua avec les princes de Tunis, semble être un
fait acquis. La suite des événements relatifs à la ,
défense de Bougie ou d'Alger nous fixera sur la sin- ;
cérité et la portée des sentiments des montagnards à
cet égard.
Placée entre ces deux centres, maintenant pleins de
vie et d'activité, la Kabylie ne peut mieux faire que de
s'intéresser plus intimement à la vie politique, mili-
taire et administrative des deux villes qui, dans l'ordre
et dans la paix, vont retrouver toutes les deux leur
prospérité et leur splendeur d'an tan. La fine et belle
— 60 —

civilisation andalouse introduite en Afrique, fera bien-


tôt d'Alger et de Bougie les deux plus beaux bijoux des
côtes barbaresques.

Les heureux effets sur les montagnards d'un pareil


voisinage étaient inévitables. En s'adonnant au pro-
grès, cii s'ouvrant à la civilisation, la Kabylie dans!
son évolution ne pouvait aller vers le progrès sansj
naturellement, perdre quelque chose de sa personna-;
lité, et ce fut là une des circonstances qui amena le
vieux Djurdjura, devenu maintenant plus abordable et
plus sociable, à se laisser humaniser, et l'obliger ainsi
•à se dépouiller, chaque jour un peu, de son cachet
national et de son caractère primitif.

Quoique son indépendance territoriale ne souffrit


pas le moindre empiétement de la part de l'étranger,
il ne put s'empêcher cependant de s'arabiser, tant
dans son parler que dans ses institutions sociales et
religieuses.
En fait d'influence religieuse, nous verrons que
par le maraboutisme cette influence ne sera efficace
dans ces effets qu'à partir du xviie siècle. Mais d'après
les faits réellement historiques, nous pouvons dire que
cette arabisation de la Kabylie a eu des causes mul-
tiples, dont la principale semble être, tout au moins
dans ses débuts, d'ordre purement politique et mili-
taire.

Nous avons vu qu'un nouveau royaume avait été


formé à Tlemcen par les Zaianites Abed-el-Ouadites.
Par leurs ambitions, ces princes ne tarderont pas à
provoquer de nouvelles agitations dans les groupes
berbères du Moghreb central.
— 61 —

Leurs interminables guerres avec, les H'afsides,


leurs voisins de l'Est, achèveront la ruine et l'anéan-
tissement des peuplades autochtones déjà ébranlées
par l'oeuvre de destruction des Beni-Hilal et plus
récemment par les multiples incursions des Beni-Gha-
nia; lé Zab, le Hodhma, le Chélif et la Mitidja seront
définitivement envahis et occupés par l'élément arabe.
Dans leurs luttes iratricides et sanguinaires, il
arriva, en effet, que les uns et les autres se servirent
souvent d'éléments arabes pour se combattre ou pour
asseoir leurs conquêtes, aussi bien dans les Hauts-
Plateaux que dans le Tell. A ce point de vue, Tlemcen,
aveuglée par l'ambition, fut particulièrement coupable
d'avoir encouragé l'introduction des Arabes dans des
régions où ils n'avaient que faire, surtout en ce qui
concerne la Kabylie.
Dès leur avènement, le premier soin des Abd-el-
Ouadil.es, l'ut évidemment de chercher à consolider par
les armes leur autorité et agrandir leur royaume nais-
sant.
Dans ce dernier cas, il n'y avait d'extension possible
pour les princes de Tlemcen que du côté de FEst,
partie du Moghreb où, dès leur avènement, la pro-
vince de Bougie attirait leurs regards et excitait leurs
cupidités.
Pour réaliser ses projets, l'un d'eux, le nommé
Abou-lïammou, déclara la guerre aux H'afsides et
organisa aussitôt une expédition ayant pour but prin-
cipal l'attaque et la prise de possession du territoire
de Bougie.
Voici à CP eujet ce que dit Ibn-Khaldoun :
« Vers J'vua 707 (1307-08), Abou-H'ammou étendit
— 62-—

son royaume jusqu'au delà du Chélif. Encouragé par


ses succès et voulant aussi profiler de l'appel de quel-
ques chefs de tribus, mécontents des H'afsides, Abou-
H'ammou orgainsa une expédition contre Bougie.
Après s'être emparé de la Mitidja et d'Alger, en l'an
712 (1312-13), il'se rendit maître de Tedelles » (1).
Ici, j'attaque et la prise du petit, port de la Kabylie
s'étant effectuée par l'ouest, il n'est pas douteux qu'a-
près ce coup de main, la plaine des Isser et le bas-
Sebaou durent, par la suite tomber sous le pouvoir
d'Abou-H'ammou; la cavalerie arabe "du roi de Tlem-
cen ne dut y avoir rencontré aucune difficulté pour
s'emparer et rester maîtresse des basses terres de ces
légions que les montagnards n'avaient d'ailleurs
jamais pu mettre à l'abri d'une surprise de ce genre.
Quant au corps expéditionnaire envoyé contre Bou-
gie, après avoir mis à feu et à sang toute la région de
Conslantine, il revint vers le Nord-Ouest et tenta de
s'emparer de Bougie. Mais les troupes fatiguées et
éprouvées par de rudes combats soutenus en cours de
route, ne purent guère approcher et assiéger la Aille.
Cette tentative ayant échoué, les colonnes se reti-
rèrent pour aller, dans la vallée de l'Oued-Sahel, pren-
dre position et se fortifier en un point situé près de
Tiklat (2).
(lj Ibn-Khaldoun, Histoire des Berbères, traduction de Slane,
Tome IV, p. 207.
(2) Tiklat, située près d'El-Kseur, dans l'Oued-Sah'el, a été, à
l'époque romaine, un poste important, dans la vallée de la Soum-
mam. qui communiquait par Kebbouchet Chebel avec Bida, Dje-
ma'a-Sahridj dans le Sebaou.
Le nom de Thimzizd'egth,filtre, qui lui est donné de nos jours,
semble être une épithète qui lui aurait été attribuée à cause de
ses pressoirs avec lesquels on obtenait une huile bien pure. — Le
nom ancien Tubusuptusque portait ce centre y est complètement
oublié. Cependant dans la toponymie kabyle, nous trouvons dési-
— 63 —

Pour rendre une autre attaque contre Bougie plus


efficace, la ligne de l'Ouest, celle de Dellys fut, dit-on,
avancée de plus de cinquante kilomètres vers l'Est. La
défense e.i le ravitaillement des 'premières lignes furent
assurés par an château-fort que les trouves Abd-el-
Ouadites élevèrent à Azeffoun. Gelte forteresse, où
furent entassés de grands approvisionnements, servit
en même temps de résidence au nommé Ibn-Berhoum,
général et représentant d'Abou-H'ammou (2).
Ces renseignements que nous tenons du grand histo-
rien berbère, ne manquent pas d'intérêt; ces faits nous
obligent à reconnaître que dès le commencement du
xiv° siècle de J.-C. (1300-1) les tribus maritimes de la
Kabylie, les Iflissen, les Aïth-Djennad et autres furent
effectivement amenées à se soumettre successivement
aux princes des différentes dynasties qui dominèrent,
soit à Dellys, soit à Bougie.
Dès cette époque, on voit donc que ces deux centres
du littoral kabyle étaient sûrement reliés entre eux- par
une voie terrestre, dont le poste d'Azeffoun devint dès
lors l'étape intermédiaire, un relai où le voyageur

gnant des lieux, le terme Bouzoufcnfréquemment employé (région


d'Adni et d'Abizar). Ce mot, qui nous paraît avoir la même origine
berbère que le terme Tubusuptus des latins, peut se décomposer
en deux parties : Bou + zoufeu ; la désinence finale en est. en
berbère, la marque du pluriel et peut, par conséquent, être élimi-
née sans difficulté; il reste donc zouf = souf = assif = rivière ;
quant au préfixe Bou = abou, il nous donne un terme au sens —
assez
connu ; il signifie le père de, le possesseur de, le pourvu de. Bou-
zouf (en) signifie donc le pourvu de rivière, le lieu baigné daine
rivière. — Tabouzouft serait la forme du diminutif dont les Ro-
mains avait fait Tubusuptus.
A propos du mot berbère sif = souf, les Romains en ont fait
Sévus, nom donné par eux à la rivière du Sebaou — mais qui n'est
lui-même qu'une forme altérée de assif = assouf souf, rivière.
Cf. Oued Seybouse,Oued Sebbon, et blad Souf, ete
(2) Ibn-Khaldoun, Histoire des Berbères, traduction de Slane,
Tome II, page 443; et Tome III, page 394,
— 64 —

allant dans un sens ou dans l'autre, trouvait refuge et


protection. Malgré cette main-mise sur la côté, le coeur
de la Kabylie, le Djurdjura, pays réellement Zouaoua
conservant ses libertés et son indépendance, reste
indiscutablement inabordable.
Outre les témoignages d'ibn-Khaldoun signalés dès
le début de ce chapitre, d'autres faits rapportés par le
même historien vont confirmer et appuyer notre opi-
nion sur la force et l'inviolabilité de la liberté kabyle.
Se faisant les champions de cette liberté, les Aïth-
Irathen, entre autres, eurent mainLes fois l'occasion
de la faire respecter, même auprès de grands et puis-
sants monarques.
Voici, à ce sujet, une histoire assez édifiante :
« Les Beni-lrathen reconnaissent, dit Ibn-Khaldoun,
« aux Beni-Abd-es-Samed, une de leurs familles, le
« droit de leur fournir des chefs. A l'époque où le sultan
« (méridine) Abou-el-Haçen conquit le Moghreb cen-
<( tral, ils eurent pour « Chikh » une femme appelée
(( Chimci. — Elle appartenait à la famille Abd-es-
« Samed; elle s'était assuré l'autorité avec l'aide de
' « ses
enfants qui étaient au nombre de dix.
<c En l'an 739 ou 740 (1338-39) Abou-Abd-er-Rah'-
« man-Yacoub s'enfuit de Milidja, où son père était
« campé; mais il fut ramené bientôt par des cavaliers
<( envoyés à sa poursuite. Son père le mit aux arrêts,
(( et, quelque temps après, il le fit mourir.
« Ce fut alors qu'un boucher, officier de la cuisine du
« Sultan, passa chez les Beni-lrathen et se fit passer
<( pour Àbou-Abd-Errah'man auquel il ressemblait
« beaucoup. Chimci s'empressa de lui accorder sa
« protection et engagea toute la. tribu à reconnaître
— 65 —

<(•l'autorité du prétendant et à le seconder contre le


« Sultan.
« Alors, ce dernier offrit des sommes considérables
« aux fils de Chimci et aux gens de la tribu, afin de
« se faire livrer l'aventurier. Chimci rejeta tout
« d'abord. cette proposition:. Mais ayant découvert
« ensuite qu'elle avait donné son appui à un impos-
ai leur, elle lui retira sa protection et le renvoya dans
« le pays qu'occupaient les Arabes-» (i).
Sans commentaire : toutefois, il est à remarquer ici
qu'Ibn-Hidour (c'était le nom de l'aventurier) couvert
par l'A'naïa. deChimsi, fut chassé de la tribu et con-
duit hors du territoire zouaoua, mais non livré au
Sultan Abou-el-H'assan, qui n'aurait certes pas man-
qué de lui ôter la vie. Livrer le malheureux serviteur
au Sultan, aurait été une lâcheté de la part de Chimsi,
Or, si YAnaïa repoussait l'imposteur, Chimsi ne
pouvait, devant sa responsabilité engagée à l'égard de
l'individu, se dédire sans faillir; aussi, en retirant sa
protection au faux prince, Chimsi, dans sa grande
sagesse ne continua pas moins à protéger l'homme
pour qui l'a'naïa kabyle demeurait avec tous ses effets
clans toute la zone d'influence, irrévocable et sacrée.
Durant les longues guerres que les H'afsides eurent
à soutenir pour la défense du Moghreb central, qui
fut un certain temps, l'apanage glorieux des Abd-el-
Ouadites de Tlemcen, la Kabylie ne cessa donc pas un
seul instant de maintenir son indépendance intacte.
Aux nombreuses preuves historiques citées et qui
toutes confirment l'inviolabilité du sol zouaoua, nous

(1) Voir Ibn-Khaldoun, traduction de Slane, Tome I, page 257,


— 66 —

ajoutons une autre, où, avec l'esprit d'indépendance,


se manifeste la force de résistance que les monta-
gnards opposèrent de tous temps aux régimes auto-
craies auxquels de nombreux sultans et autres sei-
gneurs laïcs ou religieux, essayèrent de les soumettre.
Leur aversion pour les institutions du fisc était
légendaire. L'opposition catégorique de la part des
Zouaoua de se soumettre à la moindre imposition
demandée au profit du trésor des princes de Bougie ou
d'Alger, se remarque particulièrement dans le témoi-
gnage suivant :
« En 1352, le Sultan mérinide Abou-Inan, ayant
bousculé quelques partisans d'Abd-el-Ouadites, -qui
essayaient de lui barrer la vallée du Chélif, arriva à
Médéa où il eut le plaisir de voir venir au devant de
lui le prince de Bougie.
Dans cette entrevue qui eut lieu, dit Ibn-Khaldoun,
dans le mois de Chàban 753 (septembre-octobre 1352),
Abou-Abd-Allah Moh'ammed, fils de l'émir Abou-Zaka-
ria et seigneur de Bougie, trouva auprès d'Àbou-Inan
l'accueil le plus empressé.
Il lui exposa ensuite, dans un entretien secret « la\
grande difficulté qu'il éprouva à gouverner un Etat]
dont les habitants, toujours portés au désordre, refu-\
soient d'acquitter les impôts » (1).
Cet aveu montre que les tribus, soi-disant soumises,
ne continuaient pas moins à vivre selon leurs tradi-
tions dans l'indépendance la plus complète et que les
collecteurs du Makhsen qui se hasardaient dans leurs
territoires pour faire rentrer les impôts, risquaient

(1) Voir Ibn-Khaldoun, traduction de Slane, Tome IV, page 295.


— 67 —

d'être gardés prisonniers ou chassés les armes à la


main par les montagnards.
Telle fut la réalité des choses en cette Kabylie du !
XÏV°siècle. Cependant, des faits cités, il se dégage que ;
cette Kabylie n'a pas échappé à la violence et que son ;
sol avec ses libertés a été profané parfois, dans ce '
même siècle.

En effet, que penser du passage en plein territoire


kabyle des troupes d'Abou-Zakaria, parties de Dellys
ou de Bougie et de l'installation du général Ab'd-el-
Ouadite Berhoum au pied de Tamgout' à Azeffoun,
où il se serait fait construire un palais avec une forte-
resse ? — Ces quelques faits qui pourraient, en «"au-
tres lieux, être considérés comme des indices de main-
mise sur le pays, ne pouvaient être pris pour tels avec
les Zouaoua.
Si certains princes Almoh'ades venus de l'Est ou de
l'Ouest avaient réellement suivi le chemin terrestre de
Dellys à Bougie et vice-versa, ceci ne put se réaliser,
comme cela a été déjà dit, qu'avec l'assentiment et la
protection des habitants.
Autrefois, comme aujourd'hui, il n'était pas possible
de supposer que l'a'naïa pouvait se refuser. Les nou-
veaux venus se présentaient dans le pays, non en con-
quérants, mais en amis et alliés et comme tels ils pou-
vaient sans difficulté suivre la voie terrestre et circu-
ler entre Dellys et Bougie.
D'autre part, si les tribus de la banlieue de Bougie
se refusaient de payer le moindre impôt, à plus forte
raison celle des environs de Dellys, où l'influence poli-
— 68 —

tique et administrative du gouverneur ne devait guère,


surtout au début, s'étendre au delà des remparts.
Or, la partie principale de la chaîne qu'atteignirent
les troupes d'Abou-Zakaria ou celles de Berhoum, est
à 30 ou 40 kilomètres de la ville de Dellys. Cette dis-
tance ajoutée à la difficulté de viabilité pour atteindre
le territoire des Aïth-Djennad, protégé du côté de
l'Ouest par les Iflissen et les Aïth-Ouagenoun, nous
permet de supposer que ces Aïth-Djennad ne furent
pas plus soumis au joug des gouverneurs H'afsides
ou Àbd-el-Ouadites que leurs voisins du Sud', les Àïth-
R'oubri, les Aïth-Irathen.
D'ailleurs, la leçon donnée par Chimsi au Sultan
mérinide Abou-el-H'assen rappelait suffisamment, à
tous ceux qui feignaient de l'oublier, le respect qu'il
fallait avoir pour l'indépendance des montagnards.
La soumission effective des tribus Iflissen, Aïth-
Ouagenoun, Aïth-Djennad et Ia'zouzen, situées toutes
sur la chaîne de Thamgout', reste donc douteuse.
De Bougie ou d'Alger, les gouverneurs n'ont exercé
sur cette partie de la Kabylie qu'une influence passa-
gère et bien superficielle. Leur administration en pays
kabyle ne pouvait avoir d'autorité que celle que les
montagnards eux-mêmes voulaient lui reconnaître.
Mais, entraînés par les événements extérieurs, obli-
gés de subir le contact de l'étranger, les Kabyles ne
purent s'empêcher d'en subir les influences directes.
Ce M ainsi que, durant toutes les guerres fratricides
que les différentes branches almoh'ades' se livrèrent
entre elles, les Zouaoua ne restèrent pas sans entrer
dans l'arène des combats ; selon leurs intérêts et leurs
— 69 —

sympathies, nous les voyons accorder volontiers leur


concours à l'un ou à l'autre des compétiteurs.
Sans parler de l'appoint moral qu'ils donnaient au
parti du gouvernement, qui avait l'heur de plaire, il
arrivait de voir que, dans maints combats, leur inter-
vention changeait souvent le résultat de la bataille.
Agiles et infatigables, surtout en terrains accidentés,
courageux et braves, ils devenaient de terribles adver-
saires quand ils se voyaient attaqués dans leurs liber-
tés ou menacés dans leurs foyers.
On rapporte qu'en l'an 767 (1336), l'émir Abou-Abd-
Allah, seigneur de Bougie, fut tué par son cousin Àbou-
El-A'bbas, gouverneur de Constantine.
Voulant venger son beau-père, Abou-H'ammoun, le
sultan de Tlemcen, prépara une expédition et se pré-
senta devant Bougie avec une forte armée (1).
L'assaut allait être donné contre la ville qu'Abbou-
H'ammou voulait châtier, lorsque, dès les premières
escarmouches de l'attaque, devant une résistance éner-
gique des Bougiot.es, il se produisit un certain flotte-
ment dans les rangs des assaillants. Le moral des
troupes du Sultan de Tlemcen, ébranlé, quelques défec-
tions se produisirent aussitôt; à la. suite du désordjre
qui en résulta, un certain nombre de mécontents pas-
sèrent dans le camp des adversaires. Craignant une
catastrophe, Abou-H'ammou chercha à faire donner la
cavalerie, la meilleure troupe de son armée, mais les
chefs des cavaliers arabes démoralisés refusèrent
d'avancer ; ce refus, qui produisit un certain désordre
dans leurs rangs, encouragea les assiégés ; et, par

(1) Voir Ibn-Khaldoun, traduction de Slane, Tome III, page 450


— 70 —

une poussée des plus vigoureuses, ceux-ci refoulèrent


aisément l'ennemi, non sans lui infliger de sérieuses .
pertes.
Devant cet échec, les Arabes, pris de panique, don-
nèrent alors le signal, du sauve-qui-peut; dans une
débandade générale, les cavaliers arabes, affolés,
entraînèrent le reste de l'armée. Grâce à la bravoure
et au courage de ses défenseurs, la ville fut ainsi
sauvée.
Profitant de ce désarroi, tous les assiégés sortirent
et se lancèrent à la. poursuite des fuyards. Dans cette
affaire, les Bougiotes rappelant et montrant ironique-
ment le « Djebel Ezzan », infligèrent aux Tlemcéniens
un échec des plus humiliants. Dans la débâcle, la pani-
que fut telle, dit-on, qu'Ahou-H'ammou lui-même ne
put sauver sa tète que grâce à la vitesse de son cour-
sier. Ses tentes et ses bagages restèrent entre les
mains de ses ennemis.
Son armée disloquée et coupée par les montagnards,
« les démons et les singes » du Djurjura, fut pillée et
massacrée (1). Ce fut là un désastre des plus terribles
que put subir une armée en déroute. Cet échec fut un
souvenir bien amer que Tlemcen et ses Arabes ne
purent de longtemps oublier.
Le grand Ibn-Khaldoun, parlant de cette journée
mémorable,' nous en fait connaître le désastre par les
termes suivants :
« Tout à coup, la garnison fit une sortie, chassa la

(1) « Démonset singes » désignant les Zouaoua sont les pro-


pres termes employés par l'historiographe des Princes Abd-et-
Ouadites. Voir Histoire des Abd-el-Ouad, rois de Tlemcen, par
Abou-Zakaria Ibn-Khaldoun, frère du grand écrivain, page 228,
traduetipn de Bel.
— 71 —

garde de ses tentes et les abattit à coup d'épée. Les


Arabes, voyant de loin ce qui se passait, tournèrent
bride et entraînèrent dans leur fuite les restes de l'ar-
mée.
« Le Sultan se hâta de faire charger ses bagages,
mais il dut les abandonner à l'ennemi avec son h'arem.
Pendant que son armée s'éloignait dans le plus grand
désordre, des bandes de montagnards se précipitèrent
sur elle de chaque vallée : attaquée de tous côtés, elle
ne put ni avancer ni reculer et bientôt la route fut obs-
truée par la foule et encombrée de cadavres.
« Ce fut là un événement si extraordinaire que l'on
en paria pendant longtemps. » (i) .
Ce fut là, certes, une leçon bien dure pour les ambi-
tieux et vaniteux Àbd-el-Ouadites, dont le seul mérite
était d'avoir livré, par leurs guerres incessantes, les
plaines et vallées du Moghreb central aux tribus ara-
bes du Sud.
Si les razzias d'Ibnou-Ghania avaient déjà montré
aux nomades de leur cavalerie les riches butins du
Tell, les troupes d'Abou-Iï'ammou, en partie composées
d'Arabes nomades commirent dans leurs multiples
incursions les ravages les plus irréparables dans les
pays envahis.
Par leur pillage et leur système de destruction, il ne
restait derrière elles ni habitation, ni récolte, ni arbre;
leur passage ne laissait que la désolation à la suite de
laquelle les habitants sédentaires se virent souvent
obligés d'abandonner les basses et riches terres des

(1) Ibn-Khaldoun, Histoire des Berbères, traduction de Slane,


Tome III, page 452. «
- n —

plaines où leur vie et leurs biens étaient constamment


en danger.
Débordés par le nombre et partout battues et refou-
lées, les tribus agricoles, toutes généralement d'origine
berbère, ne purent que fuir pour aller se réfugier sur
les hautes régions moins accessibles : les unes sur le
massif de l'Ouarsenis ou sur celui du Zakar, les autres
sur les chaînes du Babor ou du Djurdjura.
Ce fut particulièrement à cette époque que: les pla-
teaux fertiles du Titri (Sersou), les plaines de la Melidju
et du li'amza, les vallées du CliéliJT, de lisser, du
Sebaou et même de l'oued Sah'el furent envahis el,
occupés par l'élément arabe, laissé derrière elles par
les troupes Abd-el-Ouadites.
Toutes ces vastes régions reçurent définitivement,
au détriment des tribus berbères refoulées, des colonies
arabes destinées à soutenir l'influence et le prestige
des gouverneurs de Tlemcen.
Dans ces bouleversements profonds, comme autre-
fois, le Djurdjura se montra inflexible et inabordable;
et, pendant toutes les guerres des dynasties rivales, ni
les Mérinides, ni les Àbd-el-Ouadites, ni les H'afsides
ne purent subjuguer le montagnard. Toutes les tenta-
tives faites dans ce sens n'aboutirent à aucun résultat.
La Kabylie, depuis longtemps le point de mire de
leurs convoitises et de leurs vains efforts, restait
indomptable et indépendante. Les luttes que le Djurd-
jura dut livrer en ces différentes circonstances ne
firent que fortifier et raffermir les tribus dans leur
organisation en petites républiques.
Le fameux, Abou-H'ammou, depuis son échec de
— 73 —

Bougie, pensa avec raison que le souvenir du désastre


infligé à son prestige lui défendait à tout jamais d'avoir
quelques velléités de conquête sur le pays des Zouaoua.
Àùssi,; lorsque, dix ans après les événements de Bou-
gie, on vint un beau jour annoncer à Abou-R'ammou
lui-même, que le 30 janvier 1375, Tadellès avait été
prise d'assaut par ses partisans, et que toute la popu-
lation l'y avait reconnu comme roi, le Sultan, joyeux
de cette nouvelle inespérée, se réjouit et ordonna
d'illuminer.
Pour fêler cet heureux événement, toute la cour <:n
liesse organisa aussitôt des réjouissances à l'occasion
desquelles furent débitées, selon l'usage, de nombreu-
ses pièces de poésie chantant la victoire remportée.
Dans ce jeu d'esprit et de congratulation, les minis-
tres et les courtisans ne manquèrent pas, en cette
circonstance, d'adresser en vers leurs compliments à
leur maître.
Voici, à titre de curiosité, un des poèmes, composé
et récité par le nommé Abou-El-Fadhel, juriste et
secrétaire d'Etat à la cour de Tlemeen (1) :
« Une heureuse nouvelle pareille à l'aurore du matin, '
« ou encore au vent d'Est, a apporté (avec'elle) une
« odeur d'ambre.
« Le parfum qu'elle répand te salue. On dirait que
« c'est (la ville de) Darin qui offre le parfum pénétrant
« du musc. Noble (nouvelle) qui est venue t'informer
<( (ô roi) de la conquête, ennoblissant celui qui vient et
« qui l'apporte. Elle a annoncé la prise de Tedellis en

(1) Voir les détails dans l'Histoire des Abd^el-Ouad ou Histoire


des Rois de Tlemeen, page 381, par Abou-Zakaria Ibn-Khaldoùri,
traduction de Bel.
- 74 —

« ton nom, ô maître. Sois félicité de ta royauté qui


« favorise la victoire. -

(La prise de) Tedellis assure la conquête de Bougie;


« marche (contre cette ville) soit avec La puissance,
« soit avec ta chance, tu réussiras.
« Désaltère-toi à l'eau du fleuve; (à Bougie) promène-
« toi dans ses jardins magnifiques qui s'étaient en ces
« lieux pittoresques.
(< Monte à ses citadelles, fouiile-les à l'intérieur.
« Allah te donnera un heureux succès. »

Cette fête, ces réjouissances accompagnées des com-


pliments les plus élogieux et les plus flatteurs adressés
à cette occasion à Àbou-H'ammou, touL cela semblerait
exagéré et hors de proportion avec l'objet qui les avait
provoquées, si les visées intimes des Abd-el-Ouadites
ne s'étendaient pas au delà de Dellys.
En effet, la prise du petit port kabyle avait aux yeux
des Abd-Ël-Ouadites, outre la satisfaction morale qu'elle
leur procurait, une grande portée politique et militaire
en même temps. Pour eux, le sens de l'événement était
que :
1° L'entrée des partisans d'Àbou-H'ammou à Dellys
réparait en partie l'humiliant échec de Bougie (en
1336-37);
2°'Sa proclamation comme roi par les habitants de
Dellys eux-mêmes signifiait que son prestige allait être
rehaussé auprès des Zouaoua qui, dix ans auparavant,
avaient si affreusement maltraité son armée et sa
majesté;
- 75 —

3" Enfin, la grande importance de la prise de Dellys


résidait surtout dans la position militaire du point
occupé, position stratégique que le poète définit de la
façon suivante : « La prise de Dellys assure la conquête
de Bougie. »
Laissant les flatteries de côté, il convient cependant
de rappeler que la position du petit port kabyle ne pou-
vait devenir réellement menaçante et dangereuse pour
Bougie qu'à condition de disposer librement de l'une
des voies, ou de celle de la mer avec une forte flotte,
ou de celle du continent avec l'assentiment et la pro-
tection des Zouaoua, ces .« singes et démons » du
Djurjura.
Or, les Abd-El-Ouadites n'avaient aucun de ces
moyens à leur portée. Le passage à travers le Djurd-
jura était particulièrement impossible à réaliser..'
La joie exubérante, manifestée à J'annonce de la
chute de Dellys, par les courtisans d'Abou-lî'ammou
nous paraît sinon déplacée, du moins exagérée. Les
ambitions des Abd-El-Ouadil.es lurent bien éphémères
et leurs projets, des chimères.

D'ailleurs, les visées de conquêLe des princes de


Tlemeen n'eurent d'autres suites que celles d'user leurs
auteurs et de provoquer en l'activant la déchéance de
leur dynastie déjà fort ébranlée dans, ses fondements.
Dans l'administration de leur royaume, nous ne
voyons que désordre et anarchie. Déjà, certaines famil-
les arabes, appelées par eux pour les soutenir dans
leur cause, commencent à les trahir ; pendant que
les unes, se déclarant indépendantes, sèment le désor-
dre dans le royaume, d'autres, habituées à ne vivre
— 76 —

que de rapines, n'acceptent à servir le trône qu'en


vidant à leur profit le trésor public (1).
Dès lors, Tlemeen bientôt épuisée et sans ressources
ne pouvait devenir que la proie facile des désorganisa-
teurs professionnels et traditionnels, les Arabes, qui,
avec leurs appétits déchaînés, n'attendaient qu'une
occasion pour se jeter sur elle et se partager sa
dépouille.
Tlemeen, aveuglée par son ambition, paya chèrement
son imprudence et sa cupidité!
Si elles avaient été prévoyantes, Tlemeen comme
Bougie, ces deux villes berbères, auraient pu, suivant
l'exemple de leurs aînées, Fez et Marrakech, vivre et
prospérer sans se détruire. Unissant leurs efforts pour
le bien commun, elles auraient dû, dès leur naissance,
combattre et refouler les turbulentes tribus arabes vers
le Sud Algérien d'où elles avaient été amenées.
Débarrassées de ces cohortes de désordre et de
. rapine, les deux villes, avec leurs propres • moyens,
auraient peut-être pu arriver à organiser et asseoir
dans le Tell du Moghreb central un second royaume
berbère plus stable et plus prospère.
L'élément berbère,, jusque-là en partie maintenu
dans les riches vallées du Tell, aurait été mieux con-
servé, aussi bien dans son sang que dans ses moeurs
et dans son langage; cet élément autochtone, de par
ses qualités laborieuses, aurait surtout contribué à
développer les richesses naturelles du pays et à res-
taurer les ruines qu'avaient laissées derrière eux les
premiers flots des Benou-Hilal (2).
(1) Voir Histoire de l'établissement des Arabes dans l'Afrique
Septentrionale par E. Mercier.
(2) Voir, pour plus de détails sur les désastres de l'invasion
- 77 —

Tandis qu'avant le xive siècle, l'Algérie et la Tunisie


n'élaieiiL encore peuplées en partie que de Berbères,
de nos jours, nous n'en voyons que quelques groupes
épars dans les hautes régions où ils vivent isolés et
sans ressources sur leurs rochers souvent stériles
comme de pauvres épaves refoulées et abandonnées là
par la vague arabe.
Si ce malheur irréparable est dû dans ses débuts au
Khalil'a d'Egypte, El-Moustancer, qui a provoqué l'in-
vasion du xr siècle, les princes berbères Almoh'ades
(H'afsides et Abd-El-Ouadites) qui ont commis l'impru-
dence, pour satisfaire leurs ambitions personnelles,
d'appeler les arabes et de les lancer dans les régions
du Tell, sont, vis-à-vis de l'Histoire et de leurs frères
de race, disparus de l'Algérie et de la Tunisie, les seuls
coupables ; toutefois, nous estimons que cette culpa-
bilité doit aussi s'étendre à tout le peuple berbère,
dont le premier défaut est de n'avoir jamais su rien
organiser de durable par lui-même.
D'un caractère trop indiscipliné, le berbère n'a pas
compris dans sa vie sociale que l'abus de la liberté
conduit à l'oligarchie, et que cette l'orme de gouverne-
ment ne fait, s'il ne la détruit pas, que rapetisser en
lui l'idée de patrie et de nation, deux mots sur lesquels
il n'a d'ailleurs conservé que le sens primitif.

Manquant de cet esprit national, qui. embrasse dans


sa conception un horizon plus vaste de sympathie et
de solidarité, le berbère a de tout temps travaillé à sa
perLe, car encerclé dans son amour borné du 'foyer,
arabe du XIe siècle, un aperçu donné par G. Marçais dans son
remai-quable ouvrage intitulé : « Les Arabes en Berbèrie ». Cf.
Histoire de Vétablissementdes Arabes dans l'Afrique Septentrionale
de Mercier.
— 78 -

il n'a jamais su, dans son idéal social, s'organiser


définitivement pour composer par l'union et la solida-
rité une force susceptible d'être éventuellement oppo-
sée à l'envahisseur du patrimoine commun.
Avec les Arabes comme avec les Romains, nous ïe
voyons, à l'heure du danger, n'opposer qu'une faible
force; ici comme là, la tribu seule a cherché à pré-
senter quelque résistance à la domination étrangère; et
si le Djurdjura comme le grand Atlas ont échappé au
joug des conquérants, ils le doivent, en partie, à ia
configuration de leur sol dont les difficultés d'accès
renforcées par la bravoure innée de leurs habitants,
rendaient inabordables les flancs abrupts de ces hautes
régions.
*
-te *
Après ces réflexions suggérées par l'état de déca-
dence de Tlemeen, nous reprenons l'examen des évé-
nements ou faits historiques intéressant directement
la Kabylie.
Nous sommes vers la fin du xive siècle, époque où
le secours du grand historien berbère pour notre docu-
mentation nous abandonne (783 = 1381-2).
Dès lors,, privés des- lumières du remarqualhe érudit
et savant Ibn-Khaldoun, nous retombons encore dans
les ténèbres et durant tout le xv 6 siècle, la Kabylie
nous reste ainsi fermée et inconnue. Mais la postérité,
ne pouvant la laisser plus longtemps dans l'oubli, de
nouvelles lumières l'éclairent et nous la font voir
vivante et active.
La sachant intimement liée au sort d'Alger et de
Bougie, l'arrivée des Espagnols dans ces parages la
- 79 —

ranime ; et, son activité nous permet de la retrouver


telle que nous l'avons vue et connue dans les siècles
précédents, c'est-à-dire toujours palpitante de patrio-
tisme et d'indépendance.
En nous quittant, Ibn-Khaldoun ne manque pas de
nous laisser l'impression que la déchéance complète de
l'empire d'Occident approchait à grands pas et que
l'anarchie qui régnait dans toute la Berbérie allait per-
mettre aux Chrétiens, non seulement de libérer l'Espa-
gne de la domination des Musulmans, mais aussi d'es-
sayer de porter la guerre en Afrique même, particu-
lièrement sur les côtes barbaresques.
Dès lors, menacés directement dans leurs propres
Etats, certains princes africains, feignant de faire
trêve à leurs querelles intestines, essayèrent de tourner
leurs efforts contre la Chrétienté qui les menaçait d'une
nouvelle invasion. Mais le manque, d'union dans leurs
moyens de défense, ajouté à la mauvaise organisation
de leurs gouvernements et l'absence de discipline' clans
les rangs de leurs armées, tout cela laissa beau jeu
aux Chrétiens qui, pendant plus de cinq siècles (de
1380 à 1830) allaient sans répitfaire une guerre achar-
née aux Musulmans d'Afrique.

L'Europe chrétienne n'ayant, pas réussi dans sesf\


Croisades précédentes contre l'Orient, tourna sa colère
et ses visées, de conquête sur la Berbérie, région depuis
longtemps déclarée pays d'infidèles par la Papauté et /
tous ses monarques.
Dans cette guerre de religion que la Chrétienté a
déclanchée dès le XIe siècle, la très catholique et apos-
tolique Espagne, animée d'une haine féroce, fut de
— 80 —

toutes les nations de l'Europe du Moyen-Age, celle qui


mit le plus d'acharnement dans ses multiples agres-
sions contre les Infidèles d'Afrique.
Secondée par l'Autriche, le Portugal, la République
de Gênes et le royaume de Naples, elle employa tous
ses efforts pour essayer de débarquer et de s'implan-
ter en un point de l'Afrique, où depuis longtemps elle
voulait mener Ja guerre. Le seul obstacle qui parais-
sait retarder l'entreprise de ses projets, c'étati la sécu-
rité de traversée dans la Méditerranée.
A cet effet, la maîtrise de la mer qui s'imposait fut
par elle et ses alliés chaudement disputée aux souve-
rains de Tunis et de Fez, princes dont les moyens de
défense maritime étaient alors bien limités.

Ceux-ci, obligés cependant de se défendre, armèrent


non sans difficultés quelques vaisseaux et essayèrent
ainsi de répondre aux agressions des nombreuses ot
puissantes flottes chrétiennes. Quelques succès rem-
portés par les marins musulmans, encouragèrent
ceux-ci dans leur résistance et leur donnèrent le temps
de mieux s'organiser.

Tunis et Tripoli, d'un côté, Salé, Tanger et Ceuta de


l'autre, furent, dès le xive sièlce, les principaux ports
d'où partaient les flottilles qui permirent aux Musul-
mans d'Afrique de résister aux attaques répétées des
armadas espagnoles, portugaises et génoises. En pré-
sence d'une coalition aussi formidable, les Africains,
menacés clans leurs foyers, luttèrent avec achar-
nement.
La lutte fut longue et pénible. Dans cette guerre de
course sur mer, la sécurité des royaumes de Fez et de
.*- 81 —

Tunis, qui jouissaient encore d'un certain prestige


d'organisation et de force, était relativement protégée
contre une agression directe de la part des Chrétiens.
Seules, les côtes du Moghreb central, qui allaient
être le théâtre de nouveaux événements, restaient sans
défense. Dans cette partie de l'Afrique, les querelles
intestines, le manque d'entente entre Musulmans (H'af-
sides et Mérinides) livraient Bougie et Tlemeen. à l'a
désorganisation la plus complète - ; et, leurs deux
royaumes livrés à l'anarchie devenaient, dès lors, une
proie facile.
Au courant de cet état de choses, la Chrétienté pen-
sait, avec juste raison, qu'un coup de main de la part
des flottes européennes sur un point quelconque de 5a
côte barbaresque restait des plus aisées.
La guerre sérieusement portée en Afrique, les côtes
algériennes, qui en furent souvent le théâtre, subirent
de nombreux assauts. Des principaux événements, qui
s'y déroulèrent, nous ne retenons que ceux relatifs à
la Kabylie, pays dont le passé est aussi difficile à
démêler que le sol à conquérir.
Nous verrons que ses habitants, les « Azuagues » (D
dirigeant leurs coups sur les nouveaux agresseurs
seront en partie les auteurs directs des différents désas-
tres infligés aux Espagnols sur les côtes kabyles; avec
leur concours, qui commence, dès le xvf siècle, à être
des plus actifs, Alger prend du relief et s'illustre dans
les guerres de course sur terre comme sur mer, le
Zouaoui se fit redoutable.

(I) Les habitants du Djurdjura, les « Igaouaouen », que les


Arabes appellent Zouaouasont désignés par les écrivains espagnols
sous le terme d « Azuagues».
— 82 —

Nous avons déjà vu que la Kabylie, malgré son indé-


pendance, liberté qu'elle a su se donner et conserver
intacte à travers les siècles, a été souvent obligée,
contrainte par les événements, à s'intéresser directe-
ment ou indirectement aux mouvements politiques ou
militaires, qui se manifestaient autour d'elle, soit à
propos de Bougie, soit au sujet d'Alger, deux cités au
sort desquelles le Djurdjura restait intimement lié.
Nous avons également fait constater que son point
de contact avec les civilisations étrangères (phéni-
cienne, romaine et arabe) a été, de tous temps, Dellys,
porte du « Mont Ferratus » point stratégique admira-
blement situé entre les antiques cités de Saldea et
d'Icossium. Si les Arabes des Abd-El-Ouadites ont
essayé de mettre la main sur la Kabylie et de s'y infil-
trer par cette porte, nous verrons également que c'est
par la même voie que les Turcs, après les Espagnols,
tenteront d'attaquer le Djurdjura et d'étouffer la liberté
kabyle; et comme le futur n'est que le renouvellement
du passé, les événements se répétant, nous constatons,
, que c'est, par Dellys enfin, que le maréchal Randon, en
1857, a lancé ses colonnes d'attaque à la.conquête du
Djurdjura, conquête d'autant plus glorieuse qu'elle est
la première que l'histoire ait, jusqu'à ce jour, à enre-
gistrer dans les fastes de l'indépendance kabyle.
Quant aux tentatives espagnoles du xvi* siècle, • elles
furent sans résultats. L'occupation momentanée de
Bougie ne fit, ainsi qu'il sera dit plus loin, que réveil-
ler et exciter le sentiment national des montagnards
auprès desquels des aventuriers turcs, Aroudj et ses
frères, trouvèrent l'aide la plus sérieuse pour se créer
et asseoir leur autorité en Algérie pendant trois siè-
cles.
_83-

Lorsque, débarrassés des Espagnols de Bougie et


d'Alger, les Turcs, se croyant assez forts pour impo-
ser leur hégémonie, en Kabylie, essayeront de toucher
aux libertés du Djurdjura, ils seront plus que désillu-
sionnés.
Durant les trois siècles de leur règne, ils vont se
trouver aux prises avec l'esprit d'indépendance des
montagnards prôné par Koukou et Guela'a, deux cita-
delles qui étaient, alors le refuge inviolable de cette
liberté kabyle. Dans ces luttes, le montagnard sera
épuisé, mais non vaincu; sa ténacité clans sa résistance
au joug du Turc mérite, pour la mieux définir et la
bien asseoir dans l'histoire de l'Indépendance des peu-
ples, non seulement une plume mieux autorisée et plus
fine, mais une érudition plus étendue que la nôtre ;
l'histoire de la Kabylie reste l'image en miniature du
passé de ce grand peuple, le Berbère, que les grands
écrivains arabes mettent au rang des Grecs et des
Romains.
IV. PERIODE TURQUE

SOMMAIRE

Bougie et Alger tombées en décadence, les Zouaoua étaient


directement intéressés à l'existence de ces deux villes.
— L'arrivée des Espagnole inquiéta toute la Kabylie et la
prise de Bougie en 1510poussa tout le Djurdjura à prendre
les armes pour aller se mettre sous les ordres du gouver-
neur Abou-Belier chassé de sa ville. — Demande de secours
aux derniers princes li'afsides de Tunis. — Les espagnols
assiégés résistent aux assauts multiples des Kabyles.
En 1512, des pirates turcs dont A'roudj et Khaïr-Eddin
déjà réputés parleurs exploits de marins arrivent devant
Bougie.
Dans une attaque combinée par terre et par mer, A'roudj
blessé suspend les hostilités et se retire à Tunis. — Les
Espagnols inquiets recherchent l'alliance des Beni-Abbas.
— Le secours de Guela'a empêche la garnison de; Bougie de
succomber par la famine. — Pendant ce temps, Gênes se
met de la partie ; et en 1513, André Doria s'empare de Dji-
• djelli. — Gette nouvelle conquête des Chrétiens irrita forte-
ment les Montagnards qui firent, de nouveau, appel au gou-
vernement dé Tunis. — Retour de A'roudj et de Khaïr-Eddin
avec leurs cheq'efs munis de pièces d'artillerie. — Soulève-
ment général de toute la Kabylie orientale. — Le gouverneur
tunisien de la province de Bône, le nommé Sidï Alïmed ou
El-K'adJii, fut officieusement chargé de prètter main-forte
aux « Raïes » turcs. — Djidjelli repris aux Génois devint,
une base d'opérations pour les Barberousse; mais une
deuxième attaque contre Bougie n'eut pas plus de succès
— 86 —

que la précédente. — Cet échec lia d'amitié les deux chefs


turc et kabyle. — Sidi-Ah'med ou El-K'adM, rentré dans
son pays d'origine les Aïlh-R'oubri, encouragea A'roudj à
ne pas quitter la côte kabyle. — Suivant les conseils du chef
kabyle, A'roudj se décida à faire diversion sur Alger où sa
présence était réclamée.
Bel-K'addhi leur ayant préparé le terrain, les Turcs
entrèrent triomphalement dans Alger où ils ne tardèrent
pas à s'emparer du gouvernement de la ville. — Placé à la
tète du pouvoir, A'roudj eut le bonheur d'écraser les Espa.
gnols dans une de leurs tentatives de débarquement à Bab-
el-Oued. — Profitant de son succès, il organisa son nouveau
royaume et le divisa en deux provinces, dont celle de
l'Est fut attribuée à son compagnon et ami Bel-K'adlii. —
Fidélité du Djurdjura aux triomphes des Turcs, qui firent
d'Alger la capitale de leur royaume naissant.

Reprenant le cours des événements historiques rela-


tifs à la Kabylie, nous constatons qu'à partir du xv°
siècle, les deux villes Alger et Bougie, si longuement
disputées par les différents souverains de Tunis, de
Tlemeen et de Fez, vont être délaissées et abandonnées
à leurs propres malheurs, c'est-à-dire à l'anarchie, à
la déchéance de leur grandeur des temps passés.

•De cet abandon, Bougie sera la ville qui en souffrira


le plus, car, la sachant sans influence ni force, les
ronces du Djurdjura, débordant par dessus ses rem-
parts, s'étaleront sur elle et l'étoufferont. Quant aux
autres cités tombées également en décadence et livrées
à elles-mêmes, ces villes au passé glorieux vont tou-
tefois essayer de vivre encore, en formant des princi-
pautés indépendantes, mais bien appauvries, car leur
— 87 —

indépendance, née du désordre et de l'anarchie qui


rongeaient d'ailleurs tout le Moghreb central, ne pré-
paraît, que leur perte prochaine. Affaiblies, réduites
à leurs propres moyens de défense, elles devenaient
une proie facile à saisir, et pour s'en rendre maître,
un simple coup de main, une attaque par mer bien
menée, suffirait pour en assurer le succès aux agres-
seurs.

De cet état de choses, toute la Chrétienté en était


depuis longtemps informée ; seule, la crainte de com-
plications diplomatiques entre certaines nations euro-
péennes, retardait la réalisation de ses visées. D'ail-
leurs, si la force de l'Islam, brisée en Espagne, com-
mençait à être également disloquée en Afrique, l'Orient
restait encore solide et menaçant., L'influence de Cons-
tantinople se faisait sentir jusqu'en Pologne.
La Papauté qui ne pouvait se consoler des échecs
subis durant ses précédentes croisades, exploitant en-
core la crédulité de l'Europe chrétienne, ne restait
pas moins inquiète devant les progrès inquiétants de
Constantinople, qui débordaient sur les Etats balkani-
ques et sur le Danube.
En Occident, de la presqu'île ibérique jusqu'aux Iles
Britanniques, la haine chrétienne, dans sa réaction
'
encouragée par ses succès de refoulement des musul-
mans d'Espagne déborde et menace l'Afrique isla-
mique.
En attendant, la guerre de course en Méditerranée
y rendait la sécurité de la navigation fort précaire
pour tout le monde. Pendant que les Portugais s'atta-
quaient par l'Océan au Moghreb occidental, les Espa-
— 88 —

gnols, dans la Méditerranée , portaient la guerre sur


les côtes barbaresques. Oran, Bougie et Tripoli tom-
bèrent successivement en leur pouvoir (1509-10)'.

Alger menacée d'un bombardement déposa les armes


et fut obligée de se dépouiller des Iles, derrière les-
quelles se trouvait son port. A la suite de cet auda-
cieux coup de main, Alger, l'antique cité des « Mezr'a-
na «, resta, dès lors, à la merci du conquérant de
Bougie.
Le victorieux Pierre de Navarro représentant de
l'autorité espagnole, la prise de possession des « Iles »
assurée, s'abstint pour le moment d'exercer la moindre
pression sur les Algérois ; ne voulant pas sans doute
brusquer les choses, il se contenta donc de s'emparer
des Iles où les Espagnols élevèrent aussitôt une forte-
resse (le Pefion) à laquelle la destinée réserva le rôle
le plus fameux dans l'histoire d'Alger.
Pendant que la marine espagnole prenait possession
de ces différents points de la côte, les petits ports de
Ténès et de Dellys, craignant sans doute l'arrivée et le
châtiment des Chrétiens, s'empressèrent, eux aussi,
d'adresser leur soumission aux nouveaux venus.
La dextérité avec laquelle cette expédition fut me-
née, permit donc aux Espagnols d'oBtenir des résul-
tats aussi inattendus que précieux.
En moins de deux ans, les armées de Ferdinand le
Catholique, transportées et débarquées par une flotte
imposante, purent obtenir sur lès Africains ces bril-
lants succès. Mais, par suite de la mauvaise politique
du gouvernement et l'incapacité ou l'incurie de la plu-
part de ses ministres, les gouverneurs espagnols aban-
— 89 —

donnés à eux-mêmes, ne purent pas conserver long-


temps leurs nouvelles conquêtes. (1)
Revenus de la stupeur que leur avait causé l'audace
des Chrétiens, qu'ils ne croyaient pas capables de ve-
nir les attaquer chez eux, les Africains se ressaisirent,
et, devant le danger commun qui les menaçait, ils pen-
sèrent aux moyens d'y remédier en repoussant l'enva-
hisseur.
Tous les musulmans de l'Afrique finirent donc par
se rendre compte de la gravité de leur situation. La
réalité des faits fit frémir d'horreur toute la Berbérie ;
et, bientôt la menace d'un danger aussi imminent
qu'effroyable secoua les populations qui coururent
aux armes.
Ne serait-ce que par le souvenir -des récits atroces
rapportés par ceux-là mêmes qui avaient échappé par
leur fuite, lors de la prise de Grenade, en 1492, aux
tortures de l'Inquisition (2), bientôt les vieilles haines
réveillées se développèrent et les cris de vengeance se

(1) Voir Histoire des Abd-el-Ouadites,traduction de Bel; Epo-


(7UB militaire de la grande, Kabylie, par Berbrugger, et aussi His-
toire de l'Afriqueseptentrionale, par E. Mereier, et Les Rois d'Alger,
d'après Haëdq, par Gvammont, etc...
Ce sont là les principaux auteurs consultés par nous pour essayer
d'arriver, à travers les obscurs événements de l'époque (XVesiècle),
à dégager tout ce qui se rapporte à la Kabylie. Comme il s'agit
d'histoire, nous ne relevons, à ce sujet, que les faits oui nous pa-
raissent authentiques ou reconnus comme tels par d'autres écri-
vains.
(21 Les persécutions, les horreurs commises par l'Inquisition en
Andalousie, et ailleurs, restent unetâcbeineffaçable dansl'Histoire
de la Chrétienté et de l'Humanité. Il est certain que les échos de
gémissements des milliers de victimes musulmanes, martyrs du
plus abominable fanatisme ne purent être empêchés de se réper-
cuter en Afrique et jusqu'en Orient. Ce qui en résulta, l'Histoire le
connaît. L'eclosion du fanatisme papal qui a existé et soulevé le
peuple musulman contre lui, a replongé tout le monde occidental
dans l'ignorance et lebarbarisme.
Si l'Europe latine, avec'ses guerres de religion du MoyenAge, a
- 90 —

propagèrent jusqu'aux tribus les plus reculées. Déjà


les habitants, Berbères et Arabes du Tell et des Hauts-
Plateaux, faisant momentanément trêve de leurs que-
relles personnelles, cherchaient à se concerter et à
s'unir dans leurs efforts pour se défendre et repousser
l'ennemi commun.

Mais les Espagnols se sachant mieux organisés et


mieux armés, ne s'inquiétèrent pas outre mesure de
toutes ces menaces : l'artillerie de leur flotte et clés
positions acquises sur terre leur semblait suffisante
pour maintenir en respect les cohortes des tribus sou-
levées.

Cependant depuis l'Atlantique jusqu'aux Syrtes, une


grande agitation s'emparait de toute la Berbérie. Les
menaces, suivies d'effets, de la Chrétienté provoquèrent
la proclamation du « Djihad », cri d'alarme qui ne pou-
vait manquer d'être entendu. Comme la « Croisade ».
le djihad enrôla et arma des masses de fidèles.

Dans ce mouvement de réaction générale et inévita-


ble, les Zouaoua ne restèrent pas indifférents.
Sans doute, informés par leurs marabouts et même
par les quelques exilés andalous réfugiés dans leurs
montagnes, des atrocités commises par les Chrétiens
contre la foi, les personnes et les biens des Musulmans
d'Espagne, les Zouaoua, directement menacés par la
main mise sur. Dellys et Bougie, durent être les pre-
miers à vouloir prendre les armes et à marcher contre

retardé de plusieurs siècles l'éclosion d'une nouvelle et vraie civili-


sation, les Torquemadà torsionnaires. qui maniaient le fer rouge
et dressaient les bûchers, infernaux au nom de .T.-Christ, ont terni
et sali devant l'Univers entier et devant la Morale Universelle, les
belles et saintes paroles de l'Evangile.
— 91 —

les Infidèles, particulièrement contre les Espagnols,


qui osèrent débarquer et prendre pied dans leur pays..
Mais ici plus qu'ailleurs, il manquait aux monta-
gnards, comme aux Algériens en général, une tête, un
homme, un chef capable de prendre avec le comman-
dement des contingents, la direction générale du mou-
vement. Si des ambitions personnelles, guidées par
l'égoïsme, empêchaient le peuple d'exprimer ses pré-
férences et de,fixer son choix sur un chef déterminé,
le manque d'organisation et de discipline mettait
l'Africain dans l'impossibilité de prendre ses respon-
sabilités et d'entreprendre quoi que ce fut avec ses
propres moyens.
Dans cette circontance, l'initiative des Zouaoua fut
cependant assez prompte, et donna les résultats les
moins attendus. Pendant que les Arabo-Berbères des
villes, les Maures, se livraient, à ce sujet, à des dis-
cussions interminables et stériles, les Zouaoua, sans
palabre, se mirent en mouvement et allèrent droit au
but.
Accourus au premier signal d'alarme, ils avaient
déjà bravement donné de leur personne, en essayant
de s'opposer au débarquement des Espagnols. Après
avoir disputé chaudement la prise de Bougie, ils s'en-
tendirent, sous la direction d'un prince h'afside, nom-
mé Abou-Bekr, pour organiser le siège de cette ville;
mais, tous les efforts tentés dans ce sens furent vains,
car le front de mer n'étant pas également fermé aux
Chrétiens:,; le siège restait inefficace. D'ailleurs, même
du côté du continent, quelques batteries espagnoles,
installées à l'intérieur des remparts, rendaient l'ap-
proche de la ville fort difficile.
— 92 —

Aussi, pour que les futures tentatives d'assauts


eussent quelque chance de réussite, le gouverneur
Abou-Bekr sollicita de son souverain de Tunis l'envoi
d'urgence de quelques navires qui inquiéteraient
Bougie par mer. Tunis, inquiète sans doute, mais
soucieuse dé" sa propre sécurité, fit la sourde oreille.
Les secours demandés n'arrivant pas, les Espagnols,
enfermés dans la ville, eurent alors largement le
temps d'améliorer leurs fortifications et d'augmenter
leurs approvisionnements.
Pour défendre la place, les deux ans d'occupation
permirent dès lors aux Espagnols de s'armer solide-
ment en y amenant de l'artillerie et des munitions en
quantité. Ce laps de temps, pendant lequel il n'y eut
que quelques escarmouches sans importance, permit
encore aux occupants cle Bougie d'organiser solide-
ment leur défense. Ce ne fut seulement qu'en 151%
que les Espagnols commencèrent à être sérieusement
inquiétés dans leur forteresse.
Les deux plus fameux corsaires cle l'époque dans
la Méditerranée, les nommés A'roudj et Khair-Eddin,
venant de la région de Tripoli, se présentèrent brus-
quement devant Bougie qu'ils attaquèrent aussitôt ;
après avoir capturé deux navires chrétiens qui se
trouvaient dans le port, ils jetèrent l'ancre et débar-
quèrent vers la partie orientale de la rade. Combi-
nant leurs efforts avec ceux de quelques montagnards
laissés de garde autour de la ville assiégée, ils repous-
sèrent les Espagnols qui avaient tenté une sortie.
Leurs attaques se poursuivant par la plage, per-
mirent à A'roudj et Khair-Eddin de s'approcher de la
ville. Après quelques travaux d'approche, ils tentè-
rent le coup suprême; placés à la tête de quelques
— 93 -

janissaires soutenus par des contingents Kabyles, ils


essayèrent de pénétrer clans la place par le port. Mais
ce point dominé par l'artillerie cle la citadelle, permit
aux Espagnols cle repousser aisément leurs ennemis.
Devant la résistance héroïque des assiégés, les
assaillants se virent obligés de suspendre leurs as-
sauts, dont certains furent des plus meurtriers. L'at-
taque cessa en laissant aux Espagnols toutes les ap-
parences d'une victoire due au courage et à la ténacité
dans la résistance de toute la garnison dont le com-
mandant fit preuve de sang-froid et d'intelligence
remarquables.
Toutefois, il est à remarquer que si cette première
tentative pour reprendre Bougie aux Espagnols échoua,
cet échec est dû en partie à l'artillerie cle la place,
qui, tirant à bout portant, causa cle grands ravages
clans les rangs des assaillants ; clans ces différents
engagements la valeur guerrière des janissaires ne
fut pas sans étonner les montagnards. Ayant pour la
première fois l'occasion d'admirer le courage et la
bravoure des Turcs, dont le chef A'roudj eut un bras
fracassé dans un des assauts, les kabyles ne purent
s'empêcher cle leur accorder toutes leurs sympathies.
Le combat arrêté à la suite de cette grave blessure,
reçue- par leur chef, les Turcs très peines de leur
échec reprirent la mer ; et, Khair-Eddin, voulant aller
soigner son frère blessé, le ramena à Tunis. Ce dé-
part qui laissa Bougie encore esclave des Espagnols,
chagrina beaucoup la Kabylie, mais ne la désarma
pas.
Ce succès encouragea les Espagnols h persister
dans leur résistance, et la perspective d'une nou-
— 94 —

velle attaque l'es incita à développer tous les moyens


de défense pour assurer entre leurs mains le main-
tien de leur conquête.
Débarrassés des Turcs, les Espagnols cle Bougie,
toujours inquiétés et assiégés par les Kabyles, cher-
chèrent alors, par l'intermédiaire d'émissaires, à ré-
tablir quelques relations avec certains chefs cle tribus
de l'intérieur, particulièrement avec l'« amr'ar » des
Beni-Abbas, chef dont l'origine nobiliaire et même
princière était très connue d'eux.
Etant donné les sentiments de sympathie que cette
tribu professait depuis longtemps à l'égard des Espa-
gnols, la démarche donna des résultats les plus satis-
faisants. Secrètement, la diplomatie espagnole s'était
déjà employée par des insinuations répétées à laisser
entendre aux derniers descendants des princes hem-
madites de Guela'a que l'Espagne pourrait, le cas
échéant, les aider à reconstituer le royaume de leurs
ancêtres, et que son arrivée à Bougie ne serait que
le commencement cle la mise en pratique du projet.
En attendant, la réalisation d'une promesse aussi
aléatoire que chimérique, Guelaa' alléchée par l'or
espagnol promit une aide immédiate à Bougie, qui
commençait à avoir grand besoin de renouveler ses
approvisionnements. En réalité, suivant le vieux prin-
cipe de tous les conquérants, pour qui la loyauté est
un vain mot, les Espagnols ne cherchaient qu'à trom-
per et diviser la Kabylie pour mieux y régner.
Au sujet de Bougie assiégée, malgré la vigilance
des Zouaoua, des provisions de toutes sortes y arri-
vaient eh abondance de Guela'a ; les communications
_ A5 -

ainsi rétablies avec les Beni-Abbas, Bougie, rassurée


sur les moyens de son existence, respira ; ce nouvel
état de choses enleva bientôt toute inquiétude au com-
mandement de la place. En effet, grâce aux secours
cle ravitaillement fournis par les Beni-Abbas, le dan-
ger de mourir de faim devenait, pour le moment,
moins menaçant pour les assiégés sur le sort des-
quels le Gouvernement cle la Métropole semblait se
désintéresser. À ce titre, l'aide cle Guela'a était donc
pour la garnison espagnole des plus appréciables.
Désormais, Bougie, vivant tranquille et se sachant
ainsi protégée, n'avait plus d'inquiétude à éprouver
sur le sort de son avenir. L'extension de son Influence
directe sur toute la vallée de l'Oued-Sahel lui parais-
sait même possible et prochainement réalisable.
Sur ces entrefaites, encouragés sans doute par les
succès des Espagnols en Afrique, les Génois, sous la
direction d'André Doria, vinrent à leur tour en 1513
insulter les côtes barbaresques et cherchèrent eux
aussi à y prendre pied. Par un coup de main habile-
ment mené, ils arrivèrent à quelques milles à l'Est
de Bougie, à s'emparer de Djidjelli où une garnison
fut aussitôt installée.
Les habitants, chassés de leurs demeures et refou-
lés sur les montagnes environnantes, firent appel
contre ce nouvel empiétement à leurs frères de l'inté-
rieur. Il n'en- fallait pas davantage pour rallumer
l'incendie et ranimer la haine et la colère des deux
Kabylies.
Se souvenant de A'roudj et de son frère, les monta-
gnards réunis leur envoyèrent, après délibération, des
délégations pour les supplier de revenir les aider à
se débarrasser des Chrétiens dont les entreprises de
~ 96 —

Conquête devenaient trop évidentes. L'appel adressé


aux Turcs l'ut entendu et A'roudj rétabli, prépara en
secret une nouvelle expédition contre Bougie.
Ce fut alors qu'un certain chef d'origine kabyle,
serviteur du gouvernement h'afside de Tunis, nommé
« Sidi Ah'med ou El-K'adhi » l'ut, en même temps et
officieusement, autorisé par le sullan de Tunis à inter-
venir pour aider à délivrer Bougie.
D'une famille connue et estimée dans les deux Kaby-
lies, Sidi-Ah'med parLiL de la Région de Borne où il
exerçait les fonctions de gouverneur de province.
Arrivé dans les Babor, les contingents des différentes
tribus s'empressèrent de venir en masse se mettre
sous sa bannière.
Grâce à son influence» et surtout au vif désir des
montagnards de combattre contre les chrétiens, il leva
une armée forte de 20.000 hommes qu'il mena parti-
ciper avec les Turcs, d'abord à la reprise de Djidjelli.
La petite garnison génoise chargée d'assurer la dé-
fense du port, essaya bien de se défendre; mais atta-
quée par mer et par terre à la fois, prise entre deux
feux et débordée par le nombre, elle ne put guère
'
résister plus longtemps. Sans approvisionnements et
sans défense, Djidjelli se rendit aux Turcs qui en
prirent possession.
Débarrassé des Génois, le petit port kabyle retrouva,
avec sa liberté, son activité d'antan; bien plus, dégagé
et armé par A'roudj, il devint, dès lors, tant par sa
position géographique que par la richesse de ses
essences, une base d'opérations de première impor-
tance pour la guerre de course que Chrétiens et Mu-
sulmans se livraient avec acharnement dans toute la
Méditerranée.
— §1 —
s
Mais le but d'A'roudj ne devait pas s'arrêter à cet
heureux succès; voulant profiter du précieux appoint
que lui donnaient les contingents de Sidi-Ah'med ou
El-Iv adhi, une nouvelle attaque contre Bougie fut
décidée.
Les Espagnols que la reprise de Djidjelli ne pou-'
vait laisser indifférents , s'inquiétèrent de leur propre
sort ; avisés par leurs espions de la décision prise
contre eux, sans perdre de temps, ils doublèrent leurs
efforts pour augmenter leurs approvisionnements et
assurer la défense de la place du côté de la mer.

Aussi, quand les Turcs arrivèrent, ils trouvèrent la


ville solidement fortifiée et bien armée.

Après les manoeuvres d'approche nécessaires devant


une place forte, les Turcs commencèrent l'attaque.
Des tentatives d'abordage, par nier ou par terre main-
tes fois engagées par les assaillants, restèrent sans
résultats. Tous les assauts, aussi intrépides les uns
que les autres, furent régulièrement repoussés. Les
Espagnols luttant à la mort se firent inabordables.
Finalement, se voyant sans artillerie de siège, les
Turcs pensèrent, avec juste raison, que Bougie, par
son armement, était pour le moment imprenable.
En attendant, ils ne purent s'empêcher de constater,
non sans amertume, que leur tentative de reprendre
Bougie avait piteusement échoué. Les pertes en hom-
mes avaient été sérieuses ; et, ce qui était encore plus
grave pour les Turcs clans cette malheureuse expédi-
tion, ce'fut la perte de leurs principaux « eheqefs »,
vaisseaux, qui, enlisés dans l'embouchure de la Soum-
mam, furent criblés et^î-geJiësNpar l'artillerie espa-
' ' " -'X\
gnole. /V>
— 98 —

Ce second échec subi devant Bougie leur parut plus


qu'un désastre. Privés de leurs vaisseaux, les turcs se
crurent donc perdus pour toujours.
Mais la destinée voulut que l'étoile des Barberousse
ne s'éteignit pas de sitôt. La sainte matronne de Bougie
LaUa Gouraya, témoin du courage et de la bravoure
des défenseurs de sa liberté, ne pouvait se désintéres-
ser du malheureux sort de ces étrangers .musulmans
sans se montrer ingrate ! Sa bonté était grande et ses
miracles nombreux !

Malgré l'acharnement de la fatalité contre


leurs entreprises, qui aurait pu répondre de ce
que l'avenir réservait aux deux guerriers turcs ? L'en-
lisement de leurs vaisseaux dans les eaux du Djur-
djura, était peut-être un signe des temps qui indiquait
que leurs maîtres ne devaient pas, eux non plus, quit-
ter le confinent Kabyle avant qu'ils ne fussent large-
ment dédommagés de leurs pertes et de leurs revers.
Aussi, malgré ses échecs successifs devant Bougie,
ville maudite où il était venu perdre inutilement son
sang et sa renommée, A'roudj ne désespéra pas de ré-i
lablir sa fortune et son prestige quoique fortement
ébranlés. Dieu est grand et les Kabyles, puissants ! !;

Ayant pour la première fois approché la Kabylie


d'assez près, le turc A'roudj fut émerveillé des qualités
guerrières du montagnard ; l'ayant vu à l'oeuvre, il.
sut, en connaisseur, en apprécier l'intelligence, la/
bravoure et la ténacité.
Les sentiments de dévouement et de reconnaissance
que le montagnard lui manifesta en maintes occasions,
le charmèrent ; d'ailleurs, il n'ignorait pas que, dès
— 99 —

ses premiers malheurs, les sympathies des Zouaoua


lui étaient largement acquises. L'ensemble de tous ces
sentiments était pour son coeur uni réconfort.
D'ailleurs Sidi-Ah'med ou El-K'adhi, tout le premier,
devenu leur chef, ne cessa pas dès lors de l'entourer
de son amitié et de sa protection. Cette amitié, née à
la suite d'un malheur commun, fut de la part du monta-
gnard, sincère et durable. On peut dire que ce senti-
ment de sympathie si bien partagé fut pour le turc
éprouvé par les revers de la Fortune, une consolation
pour le présent et un gage pour l'avenir.
« Après s'être juré amitié réciproque », dit M. Ber-
brugger, ils lèvent le siège de Bougie (1514) et vont se
réfugier à Gigelli » (1), non sans promettre aux monta-
gnards de revenir sous peu avec des moyens plus for-
midables pour les aider à libérer leur ville de ses mau-
dits espagnols. Le séjour de Djidjelli ne fit que consoli-
der cette (( amitié jurée ».
C'était donc un pacte d'alliance signé entre les deux
chefs. Le Turc, secondé par le Kabyle, allait être l'au-
teur de grandes choses qui durant trois siècles allaient
se dérouler sur la scène de la petite ville d'Alger.
L'aide des Zouaoua lui étant ainsi assurée, A'roudj,
doué par la nature et admirablement favorisé par les
circonstances, ne tarda pas à revoir son étoile briller
d'un nouvel éclat. Les prouesses du raies turc, devant
Bougie bientôt embellies et propagées par les gens de
Bel-K'adhi, sa réputation de grand capitaine ne tarda

(]) Berbrugger, Epoques militaires de la Grande Kàbylie, page


59, et Mercier, Histoire de l'Afrique septentrionale, Tome II, page
426 et suivantes, avec de nombreuses références relatives aux deux
frères Barberousse et aux Bel-K'adhi.
Voir aussi Féraud, Histoire de Bougie, et de Grammont, Rois
d'Alger,
S
— îoo —.
ÎKJI

pas à se répandre dans tout le Tell, à tel point qu'A'-


roudj devint bientôt, tant dans les villes que d'ans les
campagnes, l'homme du jour, le «moul essa'a » qui,
envoyé eu Afrique, devrait délivrer l'Islam de la me-
nace chrétienne.
La victoire de Djidjelli et les. manoeuvres d'attaque
contre Bougie qu'il tenait encore assiégée, donnaient,
déjà au raies A'roudj, la réputation d'un grand chef
militaire. Bel-K'adhi l'ut le premier à reconnaître en
lui, outre l'énergie et l'intrépidité, toutes les qualités
voulues pour un organisateur de mérile.
Mai;; les Espagnols, don! ia garnison résistai!. a\ec
succès à Bougie, parlaient de l'aire une diversion sur
Alger. D'ailleurs, cette menace pesait sur celte ville
depuis leur installation sur le Potion. Cherchant depuis
- longtemps à. mettre un terme à une situation aussi
inquiétante, les Algérois s'agitaient et demandaient à
leur gouverneur les moyens d'assurer leur sécurité.
Profitant de cet état d'esprit, les Kabyles qui étaient,
parmi, les habitants, ceux qui faisaient, sans cloute,
une propagande des plus actives en faveur d'une inter-
vention immédiate, décidèrent la population algéroise à
abonder dans leur sens. Dans des réunions publiques,
le voeu présenté aux notables fut partout adopté.
Devant cette opinion publique, l'autorité locale ne put
qu'approuver et soutenir les desiderata du peuple.
A la suite de cette décision, le roi d'Alger, le nommé
Salim. Elloumi se décida à'dépêcher lui-même une dépu-
tation chargée d'obtenir le concours immédiat d'A'roudj
contre les Espagnos du Penon, dont les menaces deve-
naient des plus inquiétantes pour la ville comme pour
ses habitants.
Ceci se passait en l'an 1516.
- ioi -

Les projets de Bel-K'adhi en faveur de son protégé


turc allaient se réaliser, car A'roudj, supplié, ne put
s'empêcher de promettre aux Algérois soin prochain
concours.

Après avoir sans doute discuté et-arrêté en commun


leur plan d'action dans le présent comme dans l'avenir,
les deux amis doublèrent les postes de surveillance
autour de Bougie et prirent la direction d'Alger, A'roudj
par mer et Bel-K'adhi par terre.
Dès lors, l'histoire d'Alger commence à prendre un
nouvel aspect avec la fortune des Barberousse, fils
d'un potier levantin, qui parviendront sous la protec-
tion de la Providence et des Zouaoua aux plus hautes
dignités. De simples aventuriers, les Barberousse de-
viendront les plus fameux rois d'Alger !

*
*#

À propos du voyage qu'A'roudj effectua de Djidjelli


à Alger, nous ne pouvons nous empêcher d'émettre
quelques réflexions sur le sens politique d'un pareil
déplacement, qui se fit, nous l'avons dit, par mer.
En répondant à l'appel des Algérois, A'roudj n'igno-
rait pas que la non réussite de sa nouvelle mission
serait sa perle définitive et qu'il lui fallait, en consé-
quence dans cette entreprise où son avenir était
engagé, faire jouer tous les ressorts de son intelligence
pour atteindre le but désiré. — Son sort placé entre
les mains de la Kabylie, A'roudj, fin diplomate, ne put
mieux faire que dé manifester à celle-ci, la premère,
les honneurs de ses cajoleries.
Nous avons vu qu'en 1510, Dellys avait adressé à
l'espagnol Navarro, dès son arrivée à Bougie, une sou-
— 102 —

mission appuyée sans doute de quelques cadeaux


offerts par les citadins et commerçants. A'roudj qui
n'ignorait pas l'estime que les Zouaoua avaient pour
lui, et aux yeux desquels il ne voulait pas paraître
autre chose qu'un défenseur de ta cause nationale, ne
manqua sans doute pas, en passant, de faire, avec sa
petite flotte, une démonstration de sympathie devant
les côtes du Djurdjura et d'inviter les habitants de Del-
lys, si cela n'était déjà fait, à se dégager de leur enga-
gement de soumission envers les Chrétiens. Pareille
démarche ne pouvait d'ailleurs qu'augmenter et for-
tifier son prestige auprès des montagnards, dont la
plus grande partie, à commencer par les Aïth-Djennad,
Échappait encore à l'influence effective du nouveau
chef kabyle Sidi-Ah'med ou El-Kadhi.
De sorte qu'en se montrant à Dellys, A'roudj accom-
plissait là une démarche nécessaire et politique assez
adroite et dont le moindre résultat ne pouvait que lui
rallier les hésitants ou indifférents du Djurdjura.
D'autre part, son passage à Dellys était le meilleur
moyen de faire connaître officiellement le but de sa
croisière ; la nouvelle d'une prochaine attaque contre
le Pcîïon, déjà lancée dans la montagne par les émis-
saires de Bel-K'adhi, se confirmant, ne pouvait donc
que réjouir le coeur de tous les musulmans ; dans cet
enthousiasme général, il ne restait plus de doute pour
Ile Kabyle que l'intervention; d'A'roudj allait sûrement
s débarrasser Alger de la présence des Chrétiens que la
; réputation de sectaires et de tortionnaires avait rendus
exécrables à tout le Djurdjura, comme à tout le monde
I islamique.
Dans ce cas, ne pas assister, ne pas participer à la
réalisation de cette entreprise pieuse et patriotique
serait pour tout bon musulman un vrai sacrilège.
— 103 -

Tel était le langage que les marabouts et autres {


émissaires devaient tenir, en cette circonstance aux
montagnards, qui jaccoururenit en masse, se mettre
sous les bannières de Bel-K'adhi et des Turcs, deve-
nus champions de l'Islam, dont Alger, par le hasard
des événements, allait devenir pour les Algériens un
des loyers de patriotisme des plus ardents.
L'intervention de Lalla-Khedidja, dans cette entre-
prise, porta bonheur aux Baberousse qui, avant d'en-
trer à Alger, allèrent s'emparer d'abord de Cherchell
dont ils s'assurèrent la possession en supprimant le
nommé Kara H'assan, son gouverneur.
Toujours soutenu par les Zouaoua, A'roudj revint
sur ses pas et fit une entrée triomphale à Alger, où il
ne tarda pas à s'emparer également du pouvoir et à se
faire proclamer roi, en lieu et place du malheureux
Salem-Ettoumi dont il s'était débarrassé, dit-on, en l'é-
tranglant dans son bain. Voulant la fin, le Turc sans
scrupule n'hésita pas d'employer tous les moyens,
même criminels pour se faire la situation nette.
Devenu maître et roi d'Alger, A'roudj pensa immé-
diatement après son installation aux moyens d'assurer
la défense de la ville ; ses premiers soins furent pour
la marine où des services spéciaux devaient particuliè-
rement s'occuper de la sécurité de sa flotte naissante.
Après avoir nettoyé et déterminé le port, il entreprit
et acheva des travaux de première nécessité ; sous sa
surveillance des ouvrages offensifs et défensifs s'éle-
vaient chaque jour.
Grâce à son esprit d'organisation et à son énergie,
A'roudj parvint à rétablir l'ordre dans la rue et à don-
ner à la ville, avec la sécurité, l'aspect fli'une floris-
sante cité. Sous l'impulsion du Turc, l'antique cité des
Mezr'ana rajeunissait et reprenait de la vigueur et de
l'activité.
— 104 —

L'importance de son port naissant, qui croissait à


vue d'oeil, l'incita plus que jamais à activer les moyens
nécessaires pour mettre en sécurité ses « cheq'efs.» et
les embarcations de ceux jqui y venaient demander
l'hospitalité à. Alger, sa capitale.
Sans perdre de temps, la défense du port commença
bientôt ; sur des bastions solidement bâtis des batte-
ries dominant la mer furent installées, d'autres tra-
vaux défensifs contre une attaque éventuelle venant
des « Iles », furent également effectués et achevés sans
tarder. Fortifiée et armée, Alger ne larda pas à se
montrer arrogante et même agressive.
Dès lors, les Espagnols du Penon, vivant isolés dans
leur forteresse, commencèrent, à leur tour, à éprouver
de réelles inquiétudes. Le danger pour leur sécurité
devenait chaque jour plus -menaçant. De nombreux
appels de secours furent adressés à la Métropole; mais
les ministres, absorbés par des difficultés intérieures,
. faisaient la sourde oreille; les rapports des gouver-
neurs, aussi bien de Bougie cpie du Penon, qui sollici-
taient des secours immédiats, restaient sans réponse.
Depuis longtemps mis au courant de leur situation
critique, le gouvernement espagnol, vers la fin de l'an-
née 1516, se décida enfin à envoyer des renforts à ses
compatriotes, menacés. Une flotte, avec de l'artillerie et
3.000 hommes d'infanterie, arriva bientôt devant Alger.
Voulant tout de suite châtier les Turcs, les Espagnols
décidèrent d'attaquer sans délai ; sous le commande-
ment de Diego de Vera, des troupes furent aussitôt
débarquées sur la plage de Bab-el-Oued ; sous la pro-
tection des feux de leurs vaisseaux, les Espagnols de-
vaient, par des manoeuvres d'approché, prendre posi-
tion sur des points déterminés, et puis, en colonnes ser-
rées, s'élancer à l'assaut général des remparts. La pre-
— 105 —

mière partie de leur plan d'attaque ayant réussi, les


Espagnols commençaient à se réjouir de leur succès.
Mais, à la suite d'une tempête qui survint brusque-
ment, il arriva que toute cette flotte, qui avait jeté l'an-
cre trop près de la côte, se brisa contre les rochers du
rivage et- fut anéantie ; ni vaisseaux, ni hommes ne
furent épargnés par la fureur des flots. Quant à la
colonne expéditionnaire débarquée à Bab-el-Oued, elle
fut cernée et massacrée par les Algériens ; le désastre
fut compôt. La nouvelle de ce malheur désola l'arro-
gante Espagne, qui, nous le verrons, n'était pas à la fin
de ses misères dans ses entreprises d'Afrique (1).
Au point de vue moral, les conséquences de ce désas-
tre furent pour elle des plus néfastes ; on pourrait dire
qu'à partir de cette.époque, la politique espagnole en
Afrique était irrémédiablement condamnée ; la défaite
de Diego de Vera fut le point de départ qui permit à
A'roudj d'acquérir, aux yeux des Algériens, son pre-

(1) Haëdo, qui fait allusion au désastre des Espagnols à Bab-


el-Oued, dit textuellement : «Quand l'Armée fut arrivée à Alger,
elle fut en butte à la mauvaise forlune qui frappa plus l'Empereur
Charles-Quint de glorieuse mémoire ; une tempête subite jeta pres-
que toute la flotte à la côte, lit périr la plupart des vaisseaux et
des équipages, dont le reste gagna la rive à la nage. Ceux-ci furent
pris ou tués par Aroudj qui était sorti de la ville à la tête de ses
Turcs ; son poiivoir et sa réputation s'en accrurent d'autant... etc.»
M. de Grammont ajoute, en note, que, selon les documents consul-
tés par lui, l'armada envoyée à Alger se composait d'une trentaine
de bâtiments, montés par trois mille hommes et que l'insuccès
fut dû, non JHXS à la tempête, mais aux mauvaises dispositions du
général commandant Diego de Véra ; qu'il y ait eu tempête ou non,
l'échec ne fut pas moins terrible pour les Espagnols, surtout pour la
garnison du Pènon, qui assistait impuissante à l'anéantissement
des moyens de délivrance envoyés à son secours. (Histoire des Rois
d Alger, -par Frey Diego de Haëdo, trad. de Grammont, page 25.
notes 1, 2 et 3.)
— 106 —

mier titre de gloire ; s'attribuanl sans doute les lauriers


d'une victoire sur terre brillamment remportée sur les
Chrétiens, il ne put que s'en servir pour raffermir son
prestige et asseoir définitivement son autorité, non seu-
lement sur les Algérois, mais sur toute la côte de la
Berbérie centrale, dont Alger allait devenir le point de
ralliement, la. capitale d'un nouvel Etat turc.
Si l'homme se juge par ses oeuvres, on peut dire que
le fils du potier de Mitylène a été le premier à poser
les bases d'un bloc africain contre lequel les visées
ambitieuses de certaines puissances européennes vont,
dès lors, se briser pour "toujours, car ni les Espagnols,
ni les Génois, ni les Portugais ne pouvaient, avec leur
politique de race et de religion, se maintenir plus long-;
temps en Afrique. D'ailleurs, le fanatisme, de quelque
religion qu'il soit, ne conduit qu'à des résultats néfas-
tes ; les tyrannies religieuses du Moyen-Age ne menèrent
les peuples, tant en Europe qu'en Afrique, qu'à la
barbarie, dont les effets n'ont pu qu'être néfastes au
progrès et à la civilisation.
J Le fanatisme, qui est une folie, religieuse incurable, \
conduit le peuple qui en est atteint à une déchéance
certaine. Si l'histoire des Religions nous confirme par
ses conclusions dans cette idée, cette science, par son
esprit critique, nous conduit à conclure, à notre tour,
que la Foi n'est pas toujours vérité et qu'une croyance
aveugle ne mène qu'à l'intolérance et au sectarisme,
signes précurseurs de la décrépitude et de l'avilisse-
ment de la pensée ; moralement et intellectuellement,
une pensée enchaînée ne peut se développer, ni s'épa-
nouir. Un peuple qui era serait animé ne pourrait sur-*
/ vivre à sa dégénérescence inévitable.
— 107 —

L'Espagne, fanatique et décadente du XVI* siècle, ne


pouvait donc, sans prestige ni influence, se maintenir
plus longtemps en Afrique où la volonté morale de la
majorité des habitants était plus forte et plus saine que
la sienne.
V. EVENEMENT ET PUISSANCE

DES BEUODH1

KZo-u.fe.OTJ. et Giiela/a,

SOMMAIRE

Relations et. liens des Bel-K'adhi avec les Zouaoua.


— Leur avènement et leur puissance en Kabylie. — Leurs
résidences successives dans le Haut-Sebaou. — Aourir et
Koukou. — Origine de la famille et de son nom patrony-
mique. — Passage d'Ibn-Khatdoun relatant l'assassinat du
cadi Abou-Bl-Âbbas El-Glvoibrini (XIV0 siècle). — Influence
des Bel-K'adhi en Kabylie au XVIe siècle.
Expédition de Tlemcen et mort d'A'roudj. — Intrigue de
Guela'a contre Kouliou. —. Bel-K'adhi se brouille avec
Khaïr-Eddin, qui prend la succession de son frère défunt
et déclare la guerre aux Zouaoua.
En 1520, Khir-Eddin organise une expédition contre Sidi-
Ah'med ou El-Kadlii. — Défait dans une rencontre dans la
plaine des Isser, Khaïr-Eddin n'eut la vie sauve que par
la fuite.
Bel-K'aclM victorieux s'installa à Alger, où il garda le
pouvoir pendant sept ans : 1520-1527.— Les Zouaoua,.
maîtres d'Alger, indisposèrent tes citadins algérois ; ;les.
Maures: et les Turcs intriguèrent pour ramener Khaïr-Eddin
de l'Est où, après sôït échec des Isser, il alla se réfugier,
— 110 —

A Pimproviste, un beau jour Khaïr-Eddin débarque à l'em-


bouchure du Sebaovi, remonte la vallée, refoule quelques
contingents kabyles qu'il attaque et défait à Bougdoura,
près de Dra'-ben-Khedda (Mirabeau).
Bel-K'adhi apprenant le retour de son ennemi arrive avec
une forte armée et se prépare à la bataille. — Campé au
col de Beni-Aïcha (Mênerville), Bel-K'adhi tenant toutes les
hauteurs environnâmes mettait son adversaire dans une
mauvaise position ; cernés dans la plaine des Isser, Khaïr-
Eddin et ses partisants allaient être anéantis ; mais une
main criminelle soudoyée par l'or turc vint délivrer le
Barberousse de la terrible menace des Zouaoua. — La veille
du combat, Sidi-Ah'med ou El-K'adhi fut, la nuit, assassiné
dans son propre camp. — Cette effroyable nouvelle désor-
ganisa l'ennemi et le Barberousse, profitant de la panique
et du découragement des Zouaoua, rentra triomphalement
à Alger.
Ce succès inattendu disposa cependant les Turcs à traiter
avec les Zouaoua. — Les Turcs reprenant le pouvoir dans
Alger s'y organisèrent. — La prise du Penon augmenta
leur prestige aux yeux de tous les Algériens. — Les Espa-
gnols de Bougie fort inquiets de ce succès intriguèrent pour
maintenir leur alliance avec les Beni-Abbas et semèrent
leur or pour entretenir la division entre Koukou et Guela'a.
— Extension de la guerre de course à l'Orient où les marins
algérois ne tardèrent pas à se faire remarquer.
Khaïr-Eddin devient la terreur de la Méditerranée. —
Bougie, isolée, se sent de plus en plus menacée. — Aban-
donnés à leurs propres moyens, les Espagnols de Bougie
sollicitent tour à tour ou la protection de Koukou ou celle
de Guela'a. — En 1540, Charles-Quint prépara une grande
expédition pour châtier les pirates algérois. — Le concours
des Bel-K'adhi était dit-on, assuré aux Espagnols. —
Tempête et désastre d'octobre 1541. — Le Bel-K'adhi Sidi-
El-H'aoussin un peu confus prit le parti de se retirer dans
ses montagnes.
En 1542, Hassan Agha, voulant punir les Zouaoua qui
s'étaient compromis avec les Espagnols, organisa une co-
lonne et s'attaqua à la Kabylie, mais le sultan de Koukou
demanda l'aman et signa un traité de paix avec les
- lil — .

Turcs. — Importance de ce traité tant au point de vue


économique que politique et militaire. — Les Zouaoua
fidèles à leurs engagements devinrent pour les Turcs de
précieux auxiliaires aussi bien dans les expéditions loin
taines que dans les entreprises locales.
Alger jouit dès lors d'une grande prospérité, SalalV Raïes
revenu du Maroc pensa aux moyens de déloger les Espa- '
gnols de Bougie. Secondé par les Zouaoua, le chef Turc
s'empara de Bougie et permit aux Bel-K'adhi d'étendre leur
royaume vers l'Est. Inquiétudes de Guela'a. — Sidi-El-
JFaoussin et AM-El-A'ziz ou bassesse et noblesse. Le
vénérable Abd-El-A'ziz resta l'ennemi irréconciliable des
Turcs. — Siège de Guela'a par les Turcs (1560).
La bravoure et la résistance des Beni-Abbas eurent
raison de l'artillerie et des arquebuses des Turcs qui furent
— Diplomatie des
obligés de se retirer sans aucun résultat.
Turcs avec les Zouaoua ; H'assan Khaïr-Eddin pour réparer
son échec se rabat sur les Bel-K'ahdi par l'intermédiaire
desquels ils voulaient s'attacher définitivement l'amitié des
Zouaoua. 11demanda et obtint en mariage une princesse de
Koukou (1561).
Calomnies des Maures algérois et agitations des Janis-
saires. — H'assan Khaïr-Eddin se montrantferme et éner-
gique dans ses décisions eut vite raison desagitateurs. —
L'ordre et la paix régnant dans les services publics comme
dans les rues de la capitale, Alger devint une cité de premier
choix. Bienfait du contact des montagnards avec les Maures.
— Aptitudes d'assimilation du Kabyle. Son activité et son.
intelligence font d'Alger une ville forte et riche. Marine et
infanterie. — Ere de prospérité qui dure jusque vers la fin
du XVIe siècle.
Mais le désordre reparait bientôt et le départ du dernier
des Barberousse va livrer le gouvernement de la Régence
à la rapacité des Aglias et des Raïes. H'assan dès 1567
quittant définitivement l'Algérie, les Zouaoua commencent
à déserter Alger. —Haédo nous apprend que la princesse de
Koukou n'est pas allée en Orient avec son mari. Dès lors,
que devient cette épouse, mère d'un garçon encore au sein ?
Est-elle rentrée comme l'exigent les hanouns kabyles dans
son pays d'origine? Quel sort est-il réservé au jeune Bar-
barousse parmi ses oncles et ses cousins Koukou ? — N'est-
— 112 — „

il pas la cause et le personnage, d'une des légendes de Tham-


gout? — Confusion de la tradition avec les Tunisiens, fils et.
arrière petit-fils du cadi Abou-El-Abbas El-Ghobrini du xive
siècle dont Sidi-Ah'med ou El-Kadhi se trouve être un des
descendants. — h'Atlwunsi du commencement du xvn° siècle
en Kabylie. Point d'histoire généalogique difficile à éclaircir.
Malgré leur réserve les Zouaoua ne semblent pas avoir
définitivement rompu tout contact avec les Pachas d'Alger.
— En 1575, Koukou offrit aux Turcs mille hommes pour
une expédition à Fez où ils furent d'ailleurs gardés pour
servir de garde de corps au nouveau Sultan. — En
1590, Koukou usant de son influence auprès du Pacha fit
de nouveau attaquer Guela'a par les Turcs qui n'arrêtèrent
les hostilités que grâce à l'intervention d'un Marabout.
— Importance de cette intervention, événement notable dans
l'histoire de la vie sociale et politique de la Kabylie.

Après ces quelques événements, dont Alger fut le


théâtre, un nouveau régime administratif, tant pour la
ville que pour les territoires qui en dépendaient, s'im-
posa au nouveau Conquérant d'Alger. Maître de la si-
tuation que son activité lui assura, A'roudj, sans perdre
de temps, chercha les moyens d'organiser son nouveau
royaume, qu'il étendit, avec le prise de Telles, jusqu'à
la vallée du Chélif.
Cet empire naissant fut, dès le début, divisé en deux
provinces : celle de l'Est et celle de l'Ouest. L'adminis-
tration de chacune d'elles fut confiée aux personnages
influents et les mieux acquis à la cause turque.
Ce fut ainsi que la province orientale, y compris la
Grande Kabylie, fut, en récompense des services ren-
dus, confiée à Si-Ah'med ou El-K'adhi, qu'il ne cessa,
— 113 —

par sympathie et reconnaissance, de-combler d'hon-


neurs ; après l'avoir traité en prince, durant tout son
séjour à Alger, A'roudj le ramena pompeusement en
Kabylie, où le chef zouaoui, rentrant dans son pays
d'origine, fixa désormais sa résidence. Cette manifes-
tation flatta beaucoup la Kabylie et surtout Bel-K'adhi.
Sa tribu d'origine, les Aïlh-Roubri, reçut celui-ci avec
enthousiasme et l'installa à Aourir, berceau de ses an-
cêtres (1).
La visite de Dellys par la flotte de Khair-Ecldin, Visite
qui eut lieu en juin 1517, ne fit que confirmer cette -
nomination et décida certaines tribus kabyles à recon-
naître officiellement l'autorité du « chikh Bel-K'adhi,
amr'ar des Aïlh-R'oubri ». La soumission nominale des
Aïlh-Djennad et des tribus voisines du littoral à son
activité et à son influence' date probablement de cette
époque.
L'influence de Bel-K'adhi prenant ainsi de l'extension,
lui donna aussitôt une grande force politique et mili-
taire, qui mit sous son autorité directe toute la Kabylie
maritime, depuis Djidjelli jusqu'à Alger.
Usant de son prestige maraboutique et de son passé
administratif, Sidi Ah'med ou El-K'adhi raffermit sa

(1) Aourir est un petit village de la tribu des Aïlh-R'oubri, situé


sur une crête dominant toute la vallée du Sebaou. Aourir n'a pu
être choisi comme résidence par les Bel-K'adhi qu'à cause de sa
position stratégique. Protégé sur l'arrière par le gros massif de
l'Altfadou, le petit village n'est abordable que par la vallée ; et le
chemin qui y conduit devient, à partir du village d'Ifira, dés plus
difficiles.!— Cependant, malgré cette grande difficulté d'accès, la
piste romaine qui reliait les centres de Djemâa-Sahridj et de Che-
bel ne suivait d'autréjvoie pour atteindre les villages de Moq'niâa
et de Chebelque le passage d'Aourir.
Le village d'Aourir n'est connu qu'avec les Bel-K'adhi du XVI0
siècle. Noiis n'avons aucun renseignement pouvant nous permettre
de supposer que l'ancêtre, le cadi Abou-La'bbas du XIVesiècle, dont
il sera question plus loin, était du même village, ou plutôt, si le
village de ce dernier portait le même nom.
— 114 —

puissance militaire en se mettant particulièrement sous


la protection directe des Zouaoua. Ceux-ci, pour pou-
voir, sans doute, rendre leur protection plus effective,
l'autorisèrent à se fixer au sein de leur territoire et à
se construire une nouvelle résidence qui pourrait, le
cas échéant, lui servir de refuge. Suivant leur avis et
peut-être avec leur concours matériel, une bâtisse
cligne de loger sa seigneurie fut alors édifiée et instal-
lée non loin d'Aourir sur le piton de « Koukou », petit
village situé sur la rive gauche du Boubhir (Haut-Se-
baou) au milieu des puissantes tribus : Aïth-llsourer',
Àïth-Yah'ia et AïLh-Bou-Cha'ïeb.

Cette protection ne fut naturellement accordée et


maintenue que sous rengagement formel cle Bel-K'adhi
de respecter les traditions et les « Kanouns » des tribus
qui lui donnaient l'hospitalité ; les Zouaoua lui défen-
dant de s'immiscer dans leurs affaires intérieures ou
extérieures, se réservèrent donc tous les droits et pré-
rogatives de leur indépendance ; en un mot, il lui était
défendu en toute circonstance d'exercer la moindre
pression politique sur l'organisation et l'administration
des populations situées sur la rive gauche.du Sebaou.
Telles sont les conventions probables établies entre Sicli
Ah'med ou El-K'adhi et les Zouaoua.

D'ailleurs, sans l'assentiment des Zouaoua et l'accep-


tation formelle des conditions imposées, il n'est guère
possible d'expliquer les voies et moyens employés par
les Bel-K'adhi pour atteindre et prendre position sur
le rocher de Koukou, situé sur le territoire d'une tribu
étrangère à la leur.

Originaires des Aïth-R'oubri, les nouveaux seigneurs


dé Koukou, suivant leur engagement, durent respecter
scrupuleusement tout ce qui était sur la rive gauche du
— 115 —i

Sebaou ; ainsi que nous le verrons, leur zone d'action


restera donc limitée à la région: orientale de la Kabylie.
Durant des siècles, nous ne verrons jamais la famille
soulever la moindre prétention à vouloir exercer une
influence administrative quelconque sur les tribus
zouaoua du centre de la Kabylie." L'autorité des Bel-
K'adhi, coïncidence bizarre, restera limitée aux seuies
tribus assujetties par les Romains et par quelques
princes de Bougie.

Outre le droit d'asile qui lui était accordé, le seigneur


de Koukou fut assez heureux d'obtenir, en même temps,
un traité d'alliance par lequel les Zouaoua couvraient
sa famille et ses descendants de leur « a'na'ia ».

Mais, la protection accordée, la faire respecter est le


premier devoir du protecteur ; en engageant sa respon-
sabilité, celui-ci n'ignore pas les nouvelles obligations
qu'il s'impose et nous verrons plus lard que ces devoirs
de l'Anaïa entraîneront forcément les Zouaoua à épou-
ser la cause des Bel-K'adhi, leurs protégés, et les obli-
geront à devenir avec les Aïth-Ilsourer', les Aïth-Bou-
Cha'ïb, les Aïth-Klielili et les Aïlh-Fraoussen, les sou-
tiens directs de l'honneur et de la gloire de cette fa-
mille.

Les seigneurs de Koukou, usant d'une situation aussi


privilégiée, s'en serviront soit pour dompter certaines
tribus réfractaires à leur prépondérance ou hégémonie,
soit pour lutter contre les étrangers, surtout contre les
Turcs dans leurs tentatives de conquête en Kabylie.

Le rôle joué par Bel-K'adhi dans le passé est peu


connu même des Zouaoua ; c'est dans la chronique
générale de la Kabylie du Djurdjura qu'il faut glaner
pour relever et noter les faits historiques relatifs aux
9
— 116 —

seigneurs de Koukou, dont la puissance sera plus d'une


lois contrariée par ceux de Guela'a, leurs adversaires,
gens aussi ambitieux et intraitables qu'eux.
L'influence effective de la domination des Bel-K'adhi,
dont les traditions locales ont encore conservé le sou-
venir, 'était donc limitée, dès le XVI" siècle, aux régions
montagneuses comprises entre, d'une part, le Sebaou
et l'Oued-Sah'el, d'autre part le Sebaou et la mer. Pour
assurer des communications directes avec Alger, la
plaine des Isser devait leur être également ouverte.
Dellys, Azefl'oun, Bougie et Djidjelli étaient les ports
compris dans leur zone d'influence.
Outre Koukou, en Kabylie, les mêmes traditions nous
présentent, comme résidences successives des Bel-
K'adhi, la Tunisie el le Ziban. D'autres, qui nous parais-
sent très vraisemblables, affirment, au contraire, que
l'origine des. Bel-K'adhi a été purement Kabyle et que le
pays natal de leurs ancêtres a été le village d'Aourir
des Aïlh-R'oubri, près cl'lfir'a, dans la commune
d'Azazga.
Le pic,de Thamgout' des Aïth-Djennad, lui-môme sou-
vent mêlé à l'histoire cle cette famille, aurait abrité, à
une certaine époque et pendant un certain temps, un
des membres des Bel-K'adhi surnommé « Athounsi » le
Tunisien.
L'exercice du pouvoir el des question d'héritage qui,
à un moment donné, provoquèrent entre eux des divi-
sions et des haines fratricides, furent, sans doute, une
des causes cle la dispersion de là famille.
Si, de nos jours, la trace des Bel-K'adhi se retrouve
encore à Tunis, clans le Zab et dans la Kabylie, nous
n'avons sur cette famille aucun document, aucun ren-
seignement précis. La raison même du nom patrony-
mique que porte la famille n'a pu jusqu'à présent être
expliquée.
— ut —

Quelle pouvait donc être l'origine exacte de cette


famille qu'on.dit Kabyle et dont l'ancêtre avait dû exer-
cer sûrement la fonction de cadi ?
S'il faut en croire les renseignements qui nous ont
été fournis à Aourir même, l'ancêtre serait un habitant
d'origine maraboutique, du village des Aïth-R'oubri.
Comme ce personnage, ajoute-t-on, était un savant
juriste, justement apprécié par le public et remarqué
par un sultan de son temps, il parvint aux plus hautes
fonctions dans l'administration du gouvernement cle
l'époque.

Intelligent et actif, sa grande science juridique lui


permit d'atteindre à la haute dignité de cadi. Depuis
celte époque, la renommée du père rejaillissant sur sa
descendance, celle-ci ne fut désignée que par le nom
patronymique de « fils du cadi » ou Aïlh-EI-K'adhi.
Celte information prise sur place et qui nous paraît
des plus plausibles, nous incite à établir quelque ana-
logie d'identité entre l'aïeul ou le grand-père de cet
Ah'med ou El-K'adhi, qui, au XVIe siècle, profite de
l'arrivée des Turcs pour rentrer dans son pays d'ori-
gine, chez les Aïth-R'oubri, et uia certain autre cadi,
également kabyle, savant et diplomate, le nommé
Abou-El-Abbas El R'oubrini, personnage qui vivait à
Bougie au commencement du XIVe siècle, et au sujet
duquel Ibn-Khaldoun nous donne, entre autres, les ren-
seignements suivants (1).
c< Ces deux envoyés (Abou Zakaria le h'afside et le
«. cadi El R'oubrini) revinrent à Bougie après avoir
« accompli leur mission, mais, pendant leur absence,
« les courtisans avaient réussi à indisposer le sultan

(1) Voir Mission et mort du Cadi El-Ghobrini, Ibn-Khaldoun,


traduction de Slane, Tome II, pages 418 et 419.
— 118 —

« Abou-el-Baca contre El-Ghobrini; ils firent même


c< répandre le bruit que ce cadi avait concerté un pro-
« jet avec le sultan de Tunis, afin de renverser l'auto-
« rite du souverain de Bougie. Djafer, grand officier
<( de la cour, fut le principal agent de cette intrigue.
« Il récapitula au Sultan les débits du cadi et lui
« donna à entendre que la trahison des Beni-Gho-,
« brin (1) envers le sultan Abou-Ishac, avait été our-
« dis par ce même personnage. Le sultan ajouta foi
« à ces accusations et ressentit une telle méfiance
« qu'en l'an 104 (1304-5) il le fit arrêter. Dans le cours
« cle la même année, il céda aux instances de son
« entourage et permit à El-Mançour le turc de se ren-
« dre à la prison, el cle lui ôler la vie. »

Voilà une notice relative à la mort tragique du Cadi


Abou-El-Abbas des plus instructives. Abou-El-Abbas
était incontestablement Zouaoui dt originaire de la
tribu dont il portait le nom, c'est-à-dire de la tribu dès
Aïth-R'oubri. L'accusation dont il est fait ici mention,
est relative à l'arrestation par cette tribu d'Abou-
Ish'aq' qui, fuyant de Bougie avec son fils, commit
l'imprudence cle vouloir traverser sans « A'naïa » le
pays des Zouaoua. Arrêté par les montagnards, le
malheureux sultan fut ramené à Bougie où le gouver-
neur h'afside le fit aussitôt mettre en prison, puis
juger et condamner à mort (fin juin 1283). C'est de ce
meurtre qu'El-R'oubrini fut rendu responsable.

(1) Tribu Zouaoua,située au Sud-Est de Thamgout, entre la tribu


des Aïtn-Djennad et celle des Aïth-Idjer. A noter, d'après ce pas-
sage, toute, l'influence des tribus Zouaouasur les intrigues de cour
et de dynasties qui se tramaient alors à Bougie et à Tlemcen. Les
sympathies des Zouaoua pour les H'afsides semblent avoir été la
cause réelle de l'accusation portée contre le cadi kabyle.
(Voirsur la trahison des Aïth-R'oubri, dont le cadi Abou-el-Ahbas
est rendu responsable, l'Histoire des Berbères,par Ibn-Khaldoun,
trad. de Slane, Tome II, page 394).
— 119 —

Ce grief, invoqué par ses adversaires, était donc la


preuve même de la grande influence dont jouissait
déjà le Cadi Abou-El-A'bbas auprès de ses compatrio-
tes, les Aïlh-R'oubri; ce grief nous prouve également
que si la tribu Aïth-R'oubri avait refusé de prendre
sous sa protection le malheureux sultan détrôné et
chassé de Bougie, cela ne put être fait qu'à l'instiga-
tion de son vénérable compatriote, le cadi Abou-El-
A'bbas, dont les sentiments politiques étaient notoire-
ment connus comme des plus favorables au sultan de
Tunis. Ce seul chef d'accusation contre le Cadi suffisait
pour rendre vraisemblables les autres .calomnies et
soulever contre lui les colères du sultan cle Bougie,
Abou-el-Baka, qui se décida non sans regret, à se pri-
ver d'un homme aussi savant qu'influent.
El R'oubri mort, Ibn-Khaldoun nous apprend que
sa malheureuse femme, mère d'un jeww garçon n'a
pu trouver de refuge qu'à Tunis. Reçue par le prince
'h'afside, la pauvre veuve trouva auprès cle la famille
royale, aide et protection.
Quant au jeune Bel-Kadhi, il fut confié aux person-
nes chargées de l'éducation des jeunes princes avec
lesquels il fut élevé, entouré des sympathies de tout le
monde.

Rappelons-nous que ceci se passait vers l'année


1304-5, c'est-à-dire au commencement du XIV" siècle.
La lâcheté du sultan Abou-EI-Baka, qui livra au
bourreau la tête d'Abou-El-A'bbas, ne manqua pas de
soulever d'horreur le coeur de tous les honnêtes gens.
La cour de Tunis, particulièrement, ne devait pas
ignorer que le distingué Cadi n'a été sacrifié que pour
ses sympathies,, ses sentiments politiques et que dans
ces conditions, le devoir des princes h'afsides était de
garder aux Zouaoua, ses frères, toute leur reconnais-
— 120 —

sanee; quant aux descendants du dit Cadi, nous ver-


rons ce que fit pour eux la famille royale de.Tunis.
L'amitié el la protection des H'afsides pour les Bel-
K'adhi, seront, cle génération en génération, mainte-
nues intactes et ininterrompues pendant des siècles.
En perdant le meilleur des siens, la tribu Aïth-R'ou-
bri, humiliée et brisée par la douleur, ne put qu'at-
tendre patiemment l'heure de la vengeance. Pour le
moment et par manière cle protestation contre cet as-
sassinat, tous les habitants réunis ont dû jurer respect
et fidélité à la famille du malheureux et regretté Cadi,
dont les descendants furent, dès lors, en souvenir du
grand juriste, désignés sous le nom patronymique :
Aïlh-El-K'adhi.

Tels sont les conjectures possibles que l'histoire


nous permet cle faire sur l'origine des Aïth-EI-K'adhi
cle Koukou, dont les noms des ascendants, jusqu'au
XIV 0 siècle et au-delà, restent perclus clans la nuit clés
temps.
Le premier personnage dont la tradition kabyle a.
conservé le souvenir et le nom est ce fameux Sidi Ah'-
med ben El-K'adhi que nous retrouvons avec les Bar-
berousse. Fonctionnaire au service des derniers H'af-
sides de Tunis, il était, dès le début du XVI 6 siècle,
gouverneur cle la province cle Bône. Sa zone d'in-
fluence, du côté de l'Ouest, s'étendait alors jusqu'à
Bougie, où la venue des Chrétiens en 1510 ne manqua
pas d'inquiéter les princes de Tunis, car Bougie et son
territoire n'avaient pas cessé du moins nominalement
de faire partie de leur royaume.

Aussi le Sultan h'afside de l'époque ne pouvant inter-


venir ouvertement pour protester contre cet empiéte-
ment chargea-t-ij officieusement son gouverneur de
— 121 —

Bône de faire le nécessaire pour aider A'roudj à chas-


ser les Espagnols de Bougie, capitale de, la province
de l'Ouest.
Ce lui là une heureuse circonstance, puisqu'elle per-
mit au Bel-K'adhi de rentrer définitivement dans le.
pays de ses ancêtres, où il savait, sans cloute, qu'en
souvenir de sa famille, il jouirait de l'estime générale
des montagnards, ses compatriotes. Les sympathies
du Djurdjura étant sincères et profondes, il se décida,
de retour dans le pays, à ne plus le quitter. Installé
définitivement en Kabylie, il ne chercha plus à revoir
ni Bône, ni Tunis'.
Ajoutons, avant de finir, qu'une des légendes rela-
tives au pic de Thamgout' dit « qu'un certain person-
nage parmi les ancêtres des Bel-K'adhi, père d'un
jeune garçon, mourut assassiné. La mère, devenue
veuve, craignant de voir son enfant subir le même sort,
se réfugia sur le Thamgout' où, pendant quelque
temps, les ennemis la tinrent assiégée. Tin soir, à la
faveur de l'obscurité de la nuit, elle trouva le moyen
de tromper la vigilance des assiégeants pour fuir et
quitter avec son enfant la Kabylie; arrivée à Tunis,
elle fut, accueillie par le Sultan, auprès de qui elle ne
cessa de solliciter le châtiment des meurtriers de son
mari. » (!).

(1) Les quelquesrenseignementsque nous possédonssur le passé


de cette famille nous incitent a conclureque le malheur s'est achar-
né contre les Bel-K'adhi de kabylie. La fatalité a voulu que tous
ceux d'entre eux qui ont été appelés à la tête du pouvoir, ont fini
leurs jours par une mort violente. La jalousie et la question d'in-
térêt entre parents étaient généralement le mobile qui poussait le
criminel, frère ou neveu, à supprimer par le poignard le parent
gênant ; s'il y avait un héritier direct, il ne devait pas être ménagé.
D'où l'affolement de la malheureuse mère obligée de fuir et de se
réfugier avec son enfant sur la Thamgout. Pour sauver son fils, elle
ne trouva rien de mieux que de chercher par n'importe quel
moyen à s'éloigner de la Kabylie. — Voicile moyen ingénieux que
son amour de mère lui inspira : «Par une nuit très obscure, elle
fit venir un mulet sur lequel elle devait monter avec son enfant BU
— 122 —

La légende ne nous dit pas ce qu'est devenu le fils


sauvé et mis sous la protection du souverain de Tunis.
Il peut se faire que le jeune homme, instruit par sa
mère el. animé plus tard du vif désir de venger la mort
de son père, ait pu revenir en Kabylie où il a dû sé-
journer quelque temps. Le souvenir de cette person-
nalité, sous le vague nom à'Athoumi « le Tunisien »
s'est encore conservé jusqu'à nos jours dans les tra-
ditions des Aïlh-R'oubri et même des Aïth-Djennad.
D'autre part, abstraction faite, des lieux où la
légende place la scène de la tragédie, cette épouse
dévouée, cette mère sublime, pourrait bien être la
femme même d'Abou-El-Abbas El-R'oubrini, qui, à. la
veille de l'assassinat de son mari, craignant tout de la
haine des ennemis de son regretté époux et de la féro-
cité du Sultan de Bougie, avait, par la fuite, quitté la
Kabylie pour aller chercher refuge et protection au-
près du Sultan de Tunis, pour lequel son mari dévoué
s'était sacrifié.
Plus de deux siècles se sont écoulés depuis la mort
d'El-R'oubrini; mais ce Bel-K'adhi que nous retrouvons
au XVIe siècle, gouverneur de Bône, ne serait-il pas un
descendant du Gadi de Bougie ? Nous n'en savons rien,
si ce n'est qu'il était Zouaoui et qu'il jouissait auprès
des princes h'afsides d'une grande estime.

sein pour fuir ces lieuxmaudits oùla haine acharnéede sesennemis


la tenait emprisonnée. — Pour éviter une poursuite et détourner
l'attention de ses adversaires, elle eut la précaution de faire ferrer
sa bête à l'envers, c'est-à-dire que chaque fer était fixé sur le sabot
de l'animal de façon que la partie arrière soit en avant, de sorte
que les traces laissées par la bête sur la piste suivie ne révélaient
le lendemain aux guetteurs que l'entrée et non le départ d'une per-
sonne, d'un cavalier dans le lieu assiégé. Par ce moyen fort habile,
l'intelligente et courageusemère a pu ainsi sauvéson enfant et son
honneur, « Ferrer à l'envers» est resté depuis dans le langagepo-
pulaire comme un proverbe rappelant une grande habileté dans les
moyens employéspour tromper ses adversaires.
— 123 —

En revanche, il est à noter que son pays d'origine,


le Djurdjura, ne manquait pas d'avoir des sympatines
marquées pour les Souverains de Tunis.
Le souvenir sympathique laissé par le prince Abou-
Zakaria en Kabylie, d'un côté; l'estime des H'afsides
pour le cadi EI-R'oubrini et les siens, de l'autre, ce fut
là autant de sentiments qui ne purent qu'être favora-
bles au Bel-K'adhi du XVIe siècle revenu dans le Djurd-
jura..
C'est sur ce prestige dont l'origine remonte, peut-
être, au Cadi El-B'oubrini du XÏV° siècle, c'est sur ce
senl.iir.ent d'estime et de respect populaires que res-
tent basées la politique et l'autorité de la famille des
Bel-K'adhi en Kabylie. Ainsi titrés, les nouveaux Bel-
K'adhi pouvaient prélendre dams leur pays d'origine, à
l'exercice du pouvoir et à la noblesse de leur ascen-
dance.
Leur élévation clans la puissance et la noblesse de
leur origine leur susciteront plus d'une jalousie, mais
leur alliance sera recherchée, aussi bien par les diplo-
mates que par les princes, car maîtres du Djurdjura,
les Bel-K'adhi joueront longtemps le rôle d'arbitres dans
les nouvelles deslinées d'Alger et de Bougie.

Avec un passé historique aussi glorieux, Sidi Ah'med


ou-El-K'adhi ne pouvait donc qu'acquérir une grande
fluence en Kabylie. Sa puissance prenant de l'extension
inquiéta les Beni-Abbas et leurs protégés les Espa-
gnols ; ses ennemis ne ménagèrent à son égard ni la
calomnie ni la médisance.
En Kabylie comme à Alger, il eut des adversaires
et des envieux; jaloux de son prestige, on essayait déjà
de le déconsidérer auprès des Barberousse.
Brouillé finalement avec les Turcs, après l'affaire
— 124 —

de Tlemcen, où A'roudj perdit la vie et où les contin-


gents Zouaoua étaient accusés de trahison, Bel-K'adhi
se sentant ouvertement menacé par Khair-Eddin, va se
défendre. Ses moyens de défense sont tellement sûrs
et solides qu'il pourrait, sans crainte, engager l'offen-
sive.
Pour montrer à ses ennemis que leurs calomnies ne
l'intimident pas, nous le verrons descendre fièrement
dans l'arène et engager, le premier, le combat. Dans
cette lutte qui sera longue et meurtrière, le succès final
sera pour Bel-lCadhi soutenu par la Kabylie et, parfois
aussi, par Tunis. Avec le concours des troupes tuni-
siennes, Sidi-Ah'med ou El-K'adhi, à la tête des
Zouaoua, battra le chikh des Beni-Abbas, l'adversaire
irréconciliable qu'il refoulera dans sa Guela'a et chas-
sera Khair-Eddin d'Alger.
Devenu maître du royaume naissant des Barbe-
rousse, Bel-K'adhi limitant ses ambitions, se conten-
tera du succès momentané remporté sur son adver-
saire de -Guela'a. Quant à Khair-Eddin, la terrible leçon
qu'il lui aura infligé aux User doit suffire pour rap-
peler aux Turcs ce que valent et leur ingratitude et
leurs calomnies; la politique de fourberie à l'égard des
Zouaoua, qu'il est toujours imprudent d'atteindre dans •
leur honneur et leurs libertés, ne produit que des con-
séquences néfastes pour ses auteurs.
A la suite donc de l'affaire de Tlemcen, où A'roudj
trouva la mort en 1518, Bel-K'adhi, accusé publique-
ment de trahison par les Turcs, se vit obligé de se
retirer dans ses montagnes. Le coeur brisé de cet
affront, il y attendit, avec calme et dignité, l'occasion
de tirer une vengeance éclatante de ses vils calomnia-
teurs.
Sachant que la haine de ses adversaires le poursui-
vrait jusque dans le Djurdjura, il se prépara à la lutte
et chercha sans tarder à assurer la défense des fron-
— 125 —

tières de sa province, du côté de l'Ouest contre Khaïr-


Eddin, du côté de l'Est contre son rival de la Guela'a
des Beni-Abbas, devenu alors ami et allié des Turcs.
Les Zouaoua fortement irrités de l'insulte faite à
leur chef et blessés dans leur amour-propre, n'atten-
daient que l'occasion de se venger de l'ingratitude inso-
lente des Turcs dont la mentalité commençait à désil-
lusionner désagréablement l'honnête Kabylie.
Pendant ce temps, la brouille des Zouaoua avec
Alger, ajoutée à la défaite écrasante de Tlemcen infli-
gée aux Turcs, donna quelque espoir aux Espagnols
de Bougie et du Penon, de gagner les bonnes grâces
du Djurdjura. Leur situation devenant chaque jour
plus critique, ils n'ignoraient pas que la protection dé
la Kabylie serait, pour l'avenir de leur sécurité, une
sérieuse garantie. Par des démarches secrètes et pres-
santes, ils essayèrent donc d'entamer des pourparlers
d'alliance avec Bel-K'adhi.
Dans l'intervalle, Khair-Eddin ayant eu vent des
intrigues qui se tramaient dans l'ombre, se prépara à
la lutte et,, favorisé par les circonstances, eut le bon-
heur de remporter contre les Espagnols la grande
victoire de 1518 (1). Voici en deux mots les péripéties
de cette victoire :
Une flotte qui portait plus de 5.000 hommes, com-
mandée par le grand 'capitaine Don Hugo de Moncade,
vint entreprendre une seconde expédition contre Alger;
cette flotte, surprise encore par une tempête, fut
anéantie et les hommes jetés sur la côte, furent tous
noyés ou massacrés (2);

(1) Voir Epoques militaires de la Grande Kabylie, par M.


Berbrugger, et les R'azaouat ou Histoiredes Barbcrousscs,trad. par
Sander Rang et Ferdinand Denis.
(2) Haëdonarrant ce nouveaudésastre, qu'il attribue également au
déchaînementbrusque d'une tempête, ne manque pasd'ajouter ceci:
« Toutefois, Paul Joyeraconte que Don Hugo débarqua son armée, la-
— 126 —

Ce succès vint fort à propos pour dédommager les


Turcs de leur échec de Tlemcen où leur chef Aroudj
perdit la vie.
Débarrassé pour quelques temps de la menace des
Chrétiens, Khair-Eddin tourna ses foudres de guerre
contre les montagnards; profitant de l'enthousiasme
du triomphe, il leva et arma aussitôt une colonne
composée de Janissaires qu'il envoya en Kabylie, pour
attaquer Bel-K'adhi clans son propre pays.
Les Turcs secondés par les contingents d'Abd-EI-
Aziz « roi de La'bbes », obtinrent bien quelques suc-
cès dans la région de Collo ; mais le secours attendu
de Tunis étant arrivé, Sidi-Ah'med-ou-El-K'adhi se
trouvant plus fort, reprit alors la lutte et après une
offensive des.plus énergiques cle la part de ses hom-
mes, les contingents des Beni-Abbas et les troupes tur-
ques furent battus et dispersés. Resté seul maître
du champ de bataille, Bel-K'adhi eut la joie de consta-
ter que dans cette région sa victoire fut complète. Abd-
El-Aziz y fut particulièrement châtié.
Quittant alors la petite Kabylie et continuant sa mar-
che triomphale vers l'Ouest, Bel-K'adhi accompagné
des Tunisiens arriva clans le Djurdjura où, avec le dé-
sir de poursuivre la lutte, il lança une proclamation.
Dans son appel, tous les Zouaoua étaient invités à
prendre les armes et à se joindre à lui pour marcher
sur Alger. L'appel ne fut pas vain ; la sympathie pour
le chef, ajoutée à l'amour du combat et l'appât d'un
riche butin mirent en armes tous les montagnards.

forma en bataille et qu'elle fut battue par Barberousse, qui en fit un


grand carnage et la força à se rembarquer ; il ajoute que ce fut après
ce rembarquement que survint la tempête .., etc. ». — M. de Gram-
mont, dons un renvoi, précise l'événement en disant : «Le com-
bat fut livré le 20 août 1518 ; la tempête régna le 21 et le 22 du
même mois et vint compliquer le désastre ». *—Voir Histoire des
Rois d'Alger, d'Haèdo,. page 37, trad. de Grammont.
— 127 —

En présence d'un danger aussi menaçant pour les


Turcs, il.n'y avait plus à tergiverser ; Khair-Eddin,
sans hésiter, réunit toutes ses forces, et, sans larder,
vint au-devant de l'ennemi qu'il rencontra dans la plai-
ne des Isser. Un combat sérieux y fut aussitôt engagé.
Les Tunisiens, qui reçurent les premiers le choc des
Janissaires, reculèrent et se replièrent à gauche, sur
les hauteurs des Ftissa-Ournm-Ellil, où les troupes tur-
ques les poursuivirent. Engagées imprudemment dans
un terrain des plus accidentés, celles-ci s'exposèrent
aux coups mortels des montagnards.
Sidi Ah'med-ou-El-K'adhi, qui connaissait bien la to-
pographie de son pays et l'ardeur de ses guerriers, ne
manqua pas l'occasion ; et, donnant des ordres en
conséquence, il parvint, par une habile manoeuvre, à
cerner et mettre.en déroule les troupes turques.
Dans la débâcle, les Turcs débordés furent en par-
tie massacrés. « Ce fut, dit-on, au prix de grands dan-
gers que Khair-Eddin lui-môme parvint à sauver sa
tête et à atteindre la mer pour aller se réfugier à Dji-
djelli. » (1).
L'ingrat et calomniateur Turc fut ainsi durement
châtié. La Kabylie injuriée apprenait pour la première
fois à ses diffamateurs qu'on ne touchait pas impuné-
ment à sa dignité et à son honneur. Cette journée
mémorable ne se termina pas là.
Profitant de. son beau succès, Bel-K'adhi, à la tête
de ses troupes victorieuses, traversa le col de Beni-
Aïcha et déborda sur la Metidja d'où il se dirigea direc-
tement sur Alger. Sans rencontrer de sérieuse résis-

(1) Voir De Grammont, Histoire d'Alger, sous la domination


turque, ehap. III.
— 128 —

tance, il entra dans la ville, dont il s'empara sans


coup férir. Devenu le maître absolu de la grande cité,
il l'occupa, dit-on, pendant près de sept ans consécu-
tifs et sans difficultés.
Notons que le Gouvernement de Bel-K'adhi s'est ac-
compli avec ses propres moyens et sans se compromet-
tre par une alliance quelconque soit avec les Espa-
gnols, soit avec ses coreligionnaires de l'Est, les « La-
bèz ». Sans compromission d'aucune espèce, restant
libre et indépendant, il fut en droit de se donner le ti-
tre de « roi » d'Alger. Son règne, si éphémère soit-il,
dura sept ans, période notable dans l'Histoire d'Alger.
Cet événement extraordinaire eut lieu de 1520 à
15'27. Si à ce moment le souverain de Tunis s'était oc-
cupé de ce qui se passait à Alger pour y organiser de
l'ordre et installer son autorité, c'en était fait de
l'hégémonie des Turcs ; leur ingérence clans les affai-
res d'Algérie aurait pris fin sans bruit, ni grande se-
cousse. Quant à la réserve des Espagnols, leur absten-
tion reste inexplicable, à moins que cette réserve ne
leur fut inspirée que par l'expérience des leçons re-
çues précédemment ; dans ce cas, cette abstention
se trouve être la sagesse même (1).

(1) Il est étonnant que cet événement, qui est des plus importants
dans l'Histoire d'Alger, Haëdo n'en fasse même pas allusion dans
son «Epiiame de los Rcijcs de Argcl». — Cependant la retraite, la
• fuite de Rhaïr-Eddin et la prise du pouvoir à Alger
par les Zouaoua
étaient là des faits d'une importance capitale qui ne pouvait passer
inaperçue que devant l'indolence et l'incapacité des Espagnols. —
On ne s'explique pas, en effet; la raison pour laquelle ceux-cin'aient
pas cherché à profiter de cette occasion pour donner un peu plus
d'air à leurs malheureuses garnisons emprisonnées dans les forte-
resses de Bougie et du Penon de Argel. — Le caractère espagnol
reste toujours le même, emballé ou apathique. Dans cette circon-
sttnce leur réserve ne s'explique guère.
Ce qui est certain, c'est que pendant les « sept ans de règne » de
Bel-Kadhi, Alger nJa éprouvé aucune inqxiiétude de la part des
Espagnols du Penon ou d'ailleurs.
— Iè9 —

Cependant, Khair-Eddin, réagissant contre son mal-


heur, loin de perdre courage, employa tous ses efforts
pour rétablir sa situation morale et matérielle.
A Djerba, où il s'était retiré en dernier lieu, il réor-
ganisa sa flotte ; et, en compagnie de quelques pirates
renommés, il arriva bientôt à rétablir sa fortune. Quel-
ques coups d'audace en Méditerranée orientale lui per-
mirent- de reconquérir bientôt sa réputation de marin
redoutable et de chef habile. Riche et entouré d'hom-
mes des plus intrépides, Khair-Eddin pouvait, avec
sa nouvelle flottille, tout oser dans ses entreprises. Se
sentant alors assez fort et mieux armé, il pensa que
sa nouvelle situation lui permettait de reprendre sa
place de chef d'Alger.
Vers 1527, sans faire part à personne de ses pro-
jets, il quitta Djerba ; et, avec une bande de janissai-
res habitués aux coups d'audace de leur maître, après
avoir navigué en pleine mer, il se présenta soudaine-
ment devant la Kabylie. Khair-Eddin accosta sans tar-
der et, profitant des ténèbres de la nuit, débarqua,
près de Dellys, à l'embouchure du Sébaou.

Puis, le lendemain, dès la pointe du jour, il se mit


en route dans la direction de l'intérieur des terres ;
remontant la vallée avec sa troupe, il rencontra bien-
tôt quelques contingents kabyles accourus pour es-
sayer de lui barrer le chemin ; mais, fonçant sur eux,
il les repoussa et les défit, sans trop d'efforts, à Boug-
doura (Mirabeau) (1).

(1) M. Mercier, dans son «Histoire de l'Afrique Septentrionale



»,
donne comme date du combat de Bougdoura l'année 1525. Khaïr-
Eddin, débarqué en Kabylie, la même année, aurait donc mis deux
ans pour atteindre le col de Beni-Aïcha, où était venu l'attendre
Bel-Kadhi.
Or, entre Bougdoura et Beni-Aïcha, il y a à peine une quaran-
— 130 —

Après ce premier succès, la petite armée de Khaïr-


Ecidin, cherchant naturellement à atteindre Alger, se
dirigea sans perdre de temps vers l'Ouest et s'engagea
bientôt dans la plaine des Isser.

Ah'med-ou-Ei-K'adhi, averti de l'arrivée audacieuse


de son adversaire, accourut pour chercher à réparer
les effets du petit échec subi à. Bougdoura. Ralliant
ses hommes, il prit ses dispositions et se prépara à
engager un sérieux combat avec les Turcs, que la
destinée ramenait encore dans celte plaine des Isser !
Mais qui sait ? Le hasard est si capricieux ! !..

A cet effet, voulant sans doute renouveler sa métho-


de d'encerclement qui lui avait si bien réussi sept ans
auparavant, Bel-K'adhi alla se placer au col des Beni-
Aïcha (Ménerville) dont il voulait, au moment voulu,
disputer le passage à ses audacieux adversaires. Sûr

taine de kilomètre qu'il est facile, pour une colonne légère, de


parcourir, même en combattant, en moins de'2ji.urs.
D'autre part, si Khaïr-Eddin a débarqué en 1525 en Kabylie où
s'est-il retiré pour séjourner, en attendant sa marche en avant vers
le col de Beni-Aïcha ?
Notre avis est que le retour de Khaïr-Eddin, l'assassinat de Bcl-
Kadhi et le triomphe du Turc, tout cela s'est produit la même an-
née, c'est-à-dire en 1527,sans cela le coup de main du pirate aurait
eu beaucoup de chance de ne pas réussir, car le temps aurait alors
sûrement permis aux montagnards d'accourir en masse et de l'en-
cercler dans une des deux cuvettes pour l'écraser soit dans la vallée
du Sebaou, soit dans celle de l'Isser, où il y a sept ans, il avait
failli y perdre si tragiquement sa tête.
La conclusion est que ni la date 1521 pour le retour de Khaïr-
Eddin, ni celle de 1525pour le combat de Bougdoura, ne peuvent
être admises par la critique, à moins que le Turc ait an!érieurement
à 1527 fait deux autres tentatives de retour, supposition gratuite,
car il n'existe, selon nous, aucune trace, aucun renseignement
précis sur dès débarquements différents de Berberousse en Kabylie.
— Pour une simple razzia en territoire Kabyle les risques et les
peines étaient trop grands pour tenter inutilement l'intrépidité
de Khaïr-Eddin, habitué à n'agir que dans un but déterminé et
sérieux.
— ±3i —

du succès, il était dans sa tente où il venait d'entrer


pour prendre un peu de repos. Selon les ordres don-
nés, le lendemain matin devait être le jour de combat,
jour qu'il espérait ,êlre celui d'une nouvelle victoire.
Mais, trahi par l'or de Khaïr-Eddin, ou peut-être par
la jalousie et l'ambition d'un des siens, la veille de
l'attaque projetée, Sidi-Ah'med ou El-K'adhi, surpris
dans sa tente à la lombée de la nuit, fut traîtreuse-
ment assassiné dans son camp des Beni-Aïcha. La nou-
velle de la mort du chef, qui atterra son entourage, fut
d'abord tenue cachée ; mais des langues intéressées ne
tardèrent pas à la répandre, à tel point que les enne-
mis eux-mêmes en furent bientôt informés.
Ce crime abominable fut un grand malheur pour la
Kabylie ; l'effet voulu par les ennemis ne manqua pas
de se produire ; dès le premier choc, les contingents
démoralisés et sans chef furent facilement bousculés
et mis en déroute. La poignée de Turcs décidés et dis-
ciplinés eut donc les honneurs de la journée.
La défaite écrasante des Zouaoua au col des Beni-
Aïcha permit à Khaïr-Eddin de poursuivre sa route et
de rentrer en triomphateur dans Alger, où le retour du
Barberousse fut célébré par de grandes réjouissances,
tant par les Turcs que par les Maures.
Les Kabyles traqués et partout humiliés ne pouvaient
mieux faire que de se retirer dans leurs montagnes
et d'y attendre le moment propice pour réparer, avec
leur prestige ébranlée, la forte brèche faite dans le
rempart de leur indépendance.
Tous ces événements eurent lieu vers 1527, date
doublement mémorable qui marque la disparition re-
grettable d'un grand chef kabyle et l'instauration défi-
nitive, en Algérie, du pouvoir Jure.
10
— 132 —

En effet, après le succès des Turcs au col des Beni-


Aïcha, la route d'Alger, dégagée des montagnards,'re-
devenait complètement libre. Aussi, Khaïr-Eddin, sou-
tenu par sa flotte, qui louvoyait déjà dans la baie,
n'éprouva aucune difficulté pour reprendre possession
de la ville et du pouvoir.
Sa rentrée dans Alger fui, disons-nous, fêtée par les
Maures ; son retour était une délivrance pour celte
ville que les manières rustiques et souvent trop rudes
des montagnards, avaient indisposée depuis longtemps
contre le gouvernement de Bel-K'adhi. Les Zouaoua,
devenus indésirables, chassés d'Alger rentrèrent donc
dans leurs montagnes où la mort de Sidi-Ahmed-ou-
El-Kadhi ne manqua pas de provoquer les plus gran-
des dissensions parmi lès tribus dont certaines se dé-
clarèrent nettement contre le nouveau chef des Bel-
K'adhi, Sidi-el-H'aoussin.
Parmi les révoltées, étaient sans cloute celles qui ac-
cusaient ce dernier d'avoir été, sinon l'auteur, du
moins le complice, l'instigateur de l'assassinat de Sidi-
Àh'med, homme respecté et aimé de tous.
Pendant ce temps, les Turcs, tout en réorganisant
les services intérieurs pour asseoir et consolider leur
autorité, ne pensaient pas moins au moment de pou-
voir châtier durement les Zouaoua qui avaient failli
les chasser définitivement de l'Algérie. .
En attendant, Barberousse, sachant que seule la
maîtrise sur mer était un des principaux moyens d'as-
surer sa fortune, porta particulièrement, ses efforts sur
l'amélioration et le développement de la marine qu'il
allait rendre des plus redoutables ; l'organisation d'une
milice bien choisie et bien disciplinée ne fut pas non
plus négligée;
- 133 —

Lorsque toutes ces questions d'ordre administratif


et militaire furent réglées et que son autorité sur tout
le territoire qui dépendait d'Alger fut rétablie, Khaïr-
Eddin, pour un motif insignifiant, s'attaqua donc de
nouveau à la Kabylie.
Sidi-el-U'aoussin, frère de feu Sidi-Ah'med, qui s'at-
tendait à une pareille agression, intervint et opposa
une résilance énergique et ferme aux multiples atta-
ques des Turcs ; mais le janissaire plus discipliné
arriva finalement à avoir raison de la bravoure et
du courage du montagnard.
Pendant deux ans consécutifs, les montagnards fu-
rent contraints à lutter sans cesse pour repousser
et briser les tentatives turques. Las de guerroyer inu-
tilement contre l'indépendance kabyle, Khaïr-Eddin,
ayant «d'autre projets en vue, arrêta les hostilités et
proposa au Bel-K'adhi un traité d'alliance, aux ter-
mes duquel si la Kabylie gardait sa liberté entière,
son chef devait se reconnaître tributaire des Turcs.
En revanche, par cette paix signée vers 1529, les
Turcs reconnaissaient en Sidi-El-H'aoussin le chef of-
ficiel de Koukou et le maître incontesté et indépendant
de la Kabylie du Djurdjura.
Quant à la clause du traité, exigeant du chef kabyle
le versement d'un tribut annuel, elle resta, cela va
sans dire, lettre morte.
La non-exécution de cette partie de la convention
signée avec les Turcs, n'a rien de surprenant, car les
Bel-K'adhi, qui refusèrent de payer cet impôt, ne firent
en cela que suivre et respecter les traditions de leur
pays ; dans tous les cas, ce simulacre de soumission
sauvant les apparences, les Zouaoua, de retour à Al-
ger, trouvèrent auprès des habitants un accueil assez
bienveillant ; car, la Kabylie, intelligente et active,
— 134 —

n'apportant avec elle que des produits et des bras, la


présence de ses enfants dans la capitale turque ne pou-
vait être que de bon augure pour les commerçants et
artisans algérois qui allaient enfin retrouver avec la
main-d'oeuvre kabyle, les peaux, les huiles, les figues,
les raisins, le miel et la cire du Djurdjura.
L'affaire des Zouaoua réglée, Khaïr-Eddin, poussé
par l'opinion publique et aussi par le désir de raffer-
mir son prestige aux yeux du monde musulman, son-
gea de mettre en exécution le projet qui consistait à se
débarrasser des Espagnols du Penon. Bien qu'assié-
gés et isolés clans leur forteresse, ceux-ci ne restaient
pas moins un danger permanent pour les Algérois et
pour le Gouvernement turc.
Employant les grands moyens, les Turcs se mirent
donc au travail et préparèrent une attaque en .règle
pour s'emparer de la gênante forteresse.
En mai 1529, une sommation de se rendre, adressée
au gouverneur de la place, ayant été dédaigneusement
repoussée, Khaïr-Eddin fit ouvrir le feu de ses batte-
ries sur les ouvrages du fort ; moins puissante, l'artil-
lerie espagnole, qui essaya de répondre, fut bientôt
mise hors d'usage. La forteresse, écrasée sous le feu
du canon turc, l'ut réduite en ruines et presque sans
défenseurs valides; à la suite d'un assaut, les Turcs se
rendirent enfin maîtres du Penon. Ainsi finit l'histoire
clés ambitions chimériques, échafaudées sur Alger et
ses territoires par les disciples de Don Quichotte.
Abattant les ruines du fort démantelé, les Turcs se
servirent des déblais comme matériaux pour combler
le bras de mer qui séparait le Penon de la terre ferme.
Dès lors, les « Iles » ou El-Djazaïr se trouvèrent, par
cette jetée artificielle, définitivement rattachées au con-
tinent.
— 135 —

Cette digue permit à Alger d'avoir dès lors un port


mieux conditionné pour assurer la sécurité de ses flot-
tes. L'armement des « Iles » où furent élevés de soli-
des bastions flanqués d'artillerie acheva de rendre
Alger, le port le plus redoutable de la côte barbares--
que, et où sous l'égide de Khaïr-Eddin se forma bientôt
loule une pléiade de corsaires. Par leur nombre autant
que par leur valeur, ces terribles marins ne tardèrent
pas à devenir la terreur de toute la Chrétienté, tant
dans la Méditerranée que sur les côtes de l'Océan.
La prise du . Penon, gros événement, joyeusement
fêtée par les Algérois, fut un réel succès pour la poli-
tique turque: les talents militaires de Khaïr-Eddin,
passant de bouche en bouche, rehaussèrent grande-
ment le prestige des Turcs en Algérie, et surtout en
Kabylie. Les montagnards, particulièrement ceux de
l'Est, qui ne cessaient de nourrir l'espoir de reprendre
un jour Bougie, leur unique port, furent enthousiasmés
du succès d'Alger.
Si, pour eux, les Musulmans, et particulièrement les
Kabyles, cette nouvelle était de bon augure, la chute
du Penon ne pouvait certes qu'être un mauvais présage
pour l'avenir des Espagnols de Bougie. Il était certain
que Bougie, désormais, abandonnée à ses propres
moyens, ne pourrait plus vivre; sans les marchés kaby-
les pour assurer ses approvisionnements, elle mourrait
d'inanition.
Livrés à eux-mêmes, les Espagnols de Bougie n'igno-
raient pas que l'aide et la protection de Guela'a ou de
Koukou pourraient, seules, assurer leur existence et
les sauver de la mort.
Or, en ce moment, les Kabylies qui vivaient toujours
en mésintelligence, étaient loin d'être en bons termes
avec les Turcs, Coïncidence heureuse que ce désac-
- 136 -

cord ! Les Espagnols, profitant de cette circonstance,


firent l'impossible pour le maintien de cet état de cho-
ses, mais, malheureusement pour eux, pareille situa-
lion ne pouvait durer.

Intelligent et fin diplomate, Khaïr-Eddin qui voulait


compléter ses succès, s'aperçut bien vite de tous les
inconvénients de son désaccord avec les Kabyles. Il
pensa que cette mésentente ne faisait en somme que le
jeu des. Espagnols et que, dans son intérêt, il était de
son devoir de sacrifier les questions d'amour-propre.
Sa brouille avec Koukou et Guela'a lui paraissant donc
impolitique au premier chef, il chercha à la faire
cesser.

Dans ces conditions, un rapprochement quelconque


avec les Kabyles s'imposait ; à cet effet, il intervint, et
faisant agir la. diplomatie, il chercha, le premier avant
d'entreprendre quoi que ce soit contre Bougie, à s'en-
tendre avec les montagnards. Des pourparlers d'en-
tente, sinon de rapprochement entre les Turcs et les
Zouaoua, furent alors engagés dans ce sens. Mais, dès
que le cheikh des Beni-Abbas eut connaissance de ces
projets d'alliance avec les Bel-K'adhi, passant dans !e
camp adverse, il se déclara par dépit et aussi par inté-
rêt, ouvertement pour les Espagnols de Bougie. L'or
corrupteur des infidèles qui déchira une fois de plus
le coeur de l'indépendance kabyle, permit à Bougie de
contrebalancer Alger et d'assurer pour quelque temps
encore sa malheureuse existence.

Si ces intrigues reculèrent donc le jour fatal, la


duplicité de Guela'a souleva bien des colères. La con-
duite des Beni-Abbas en. pareille circonstance était
traités de lâche et d'impie, car la majeure partie du
peuple pour qui la question d'adversité locale était
— 137 —

sans valeur pour l'indépendance du pays, n'aspirait,


d'accord sur ce point avec-les Turcs, qu'aux moyens
de libérer le sol natal de la domination chrétienne.
Il était évident que pour atteindre ce but d'intérêt
général, des sacrifices matériels et moraux s'impo-
saient. Déjà, certaines tribus, guidées par ce senti-
ment patriotique, tout en prêchant l'union entre elles,
faisaient ouvertement des avances aux Turcs qu'elles
voulaient engager contre Bougie ; d'autres, surmontant
leurs rancunes personnelles faisaient trêve de leurs
querelles et. s'alliaient entre elles pour s'unir et en
masse se joindre au mouvement de solidarité nationale.
Fixé sur le but à atteindre, le Djurdjura était parti-
culièrement décidé, pour en finir, à employer tous les
moyens dont il disposait; dans la. discussion de la
question soumise à l'examen de ses notables, tous les
« imr'aren » et « amins » prêchèrent l'entente a.vec les
Turcs.
Les Djema'as, elles-mêmes, réunies en assemblée .
nationale, demandaient aux Bel-K'adhi d'employer leurs
efforts pour obtenir, à la suite d'un traité, le concours
de .Khaïr-Eddin; d'aucuns même conseillaient d'accor-
der à Guela'a, si elle acceptait de faire cause commune
avec le Djurdjura, les concessions les plus larges.
Tel fut l'état d'esprit du peuple kabyle au lendemain
. de la reprise du Penon, qui agita d'un frisson de joie
tout le Djurdjura. Ce succès ranima dans le coeur du
montagnard l'espoir de délivrer prochainement de
l'étreinte espagnole sa chère ville de Bougie.
H n'y avait pas de doute que si les pourparlers d'al-
liance avaient réussi à unir les deux Kabylies, avec
l'appoint de Koukou d'un côté et celui de Guela'a de
l'autre, les Turcs, à l'aide de ces forces combinées
avec la leur, auraient facilement achevé d'asseoir leur
autorité et de rester les seuls maîtres sur toute la
— 138 —

côte de la Kabylie, car les Espagnols de Bougie, livrés


à eux-mêmes, auraient, été sûrs de subir, sans tarder,
le même sort que celui de leurs frères d'Alger.
Mais l'entente préconisée n'ayant pas pu se réaliser,
Khaïr-Eddin qui n'ignorait pas la force de la place de
Bougie, renonça, pour le moment, à l'attaque de cette
forteresse.

En attendant une heure plus propice pour la réali-


sation de cette entreprise, le sort des maîtres de Bou-
gie ne restait pas moins gravement compromis.
Dès le lendemain de la prise du Penon, la situation
des assiégés de Bougie devenant des plus critiques, le
gouverneur commandant la. place pensa qu'il était
urgent d'agir et d'agir par tous les moyens pour obte-
nir du secours contre l'orage qui menaçait d'anéantir
sa ville et sa garnison. Il fallait non seulement renfor-
cer sa troupe et son artillerie, mais aussi renouveler
ses munitions et ses approvisionnements.
Pendant que des appels répétés, adressés à Madrid,
restaient sans réponse, il eut le bonheur de voir que
ses démarches auprès du prince de Guela'a produisi-
rent d'excellents résultats. De riches présents 'et des
armes, envoyés au cheikh des Beni-Abbas, lui permi-
rent, en effet, de reconquérir et de s'assurer les sym-.
pathies et la.protection de leur vieil allié.
Dans celle circonstance, les Espagnols, plus diplo-
mates que les Turcs et sachant mieux exploiter l'ini-
mitié et la division qui existaient entre les deux chefs
kabyles, purent ainsi, grâce à leur or et à leurs intri-
gues, retarder le dénouement fatal, c'est-à-dire la
chute de Bougie, d'un quart de siècle, temps durant
— 139 —

lequel les défenseurs firent, il faut le reconnaître,


preuve d'une volonté et d'une bravoure admirables.
La conduite de son gouverneur en cette circonstance
fut particulièrement des plus héroïques.
Cependant, dès les premiers succès de Khair-Eddin
à Alger, les colonies espagnoles de la côte barbares-
que, particulièrement celle de Bougie, ne se sentaient
guère en sécurité. Des appels, adressés à la Métropole
pour l'envoi de secours, restaient sans réponse. Cepen-
dant, l'Espagne, où la nouvelle de la perte du Peilon
provoqua un profond retentissement, n'ignora pas la
gravité du danger qui menaçait ses compatriotes d'Afri-
que.
L'empereur Charles-Quint, occupé alors à défen-
dre l'Autriche menacée par le grand sultan Soleiman,
ne put lancer contre les Turcs d'Alger que l'amiral
Doria, qui essaya de faire la chasse aux Corsaires,
particulièrement à ceux du Capitan Pacha. Khaïr-Eddin,
dont les raies semaient déjà la terreur dans toute la
Méditerranée.
Alors que sur terre, Khair-Eddin voyait sa domina-
lion prendre de l'extension, pour s'étendre, en 1534,
jusqu'à Tunis, le puissant pirate ne cessait pas de
caresser l'espoir de s'emparer de Bougie, dont le port
serait un excellent point d'appui pour ses flottes. Mais
le temps lui faisant défaut, il renvoya donc à plus tard
le moment de réaliser cette nouvelle conquête. En atten-
dant l'heure propice pour son coup de main, il employa
ses efforts pour obtenir des Kabyles l'isolement de ce
port. La ville, ainsi boycottée et sans provisions, ne
pouvait vivre plus longtemps-. Bougie isolée, séparée
du continent, était perdue.
Abandonnée à elle-même et sans secours possible,
Bougie devenait, chaque jour, une proie de plus en
plus facile. Le Gouverneur de la ville réduit à ses pro-
— HO —

près moyens pour proléger la colonie et assurer l'exis-


tence de la garnison, se vit dans l'obligation de recher-
cher, de solliciter, presque, la protection des tribus
environnantes : les traités de paix ou d'alliance avec
les princes de Koukou ou de Guela'a lui étaient particu-
lièrement précieux, car les approvisionnements de la
ville ne pouvaient dès lors se faire que par leur inter-
médiaire.

En présence d'une situation aussi délicate que com-


plexe, le gouverneur, poussé par les événements, ne
put mieux faire que de s'élancer dans l'arène de la
vie kabyle pour prendre une part active dans la poli-
tique locale du pays. La question des «• çofs » attira
plus spécialement son attention; et, ses interventions
auprès des chefs de « clan » ne lui donnèrent jusqu'à
présent que d'excellents résultats.

Tout en cultivant la haine des montagnards contre


le Turc, les efforts de la politique des Espagnols de
Bougie consistaient à exploiter, ainsi qu'il a été dit
précédemment, la rivalité ancestrale et inconciliable
qui existait entre les deux grands chefs kabyles : le
Zouaoui Bel-K'adhi et le A'bassi Abd-El-A'ziz.

Exploitant l'ambition et la cupidité de ces deux per-


sonnages, les Espagnols, guidés par l'intérêt du jour,
n'éprouvaient aucun scrupule à changer leur fusil
d'épaule. Menacés d'être abandonnés par l'un, se pré-
sentant avec les mains pleines, ils trouvaient vite à
s'appuyer sur l'autre. Le jeu de ces sortes d'alliance
était pratiqué, il est vrai, de la même manière et dans
les mêmes conditions par le Gouvernement turc. Le
jeu se faisant sur la tête du Kabyle, les scrupules d'hon-
nêteté, n'étaient point de mise pour les conquérants et
envahisseurs.
— 141 —

Tel était le système d'équilibre très fragile, mais


nécessaire, qui permit aux Espagnols .de se maintenir
aussi longtemps à Bougie, te la Bahdja » des monta-
gnards, la perle qui fut l'orgueil des princes h'emma-
clites.
Triste et humiliée de cet état d'esclavage auquel elle
se voyait réduite, Bougie, manquant d'air, ne deman-
dait cependant qu'à changer de situation. En atten-
dant, sa vie d'esclave et de prisonnière affaiblissait
chaque jour ses forces.
Si la jalousie, la désunion des deux chefs kabyles
assuraient le maintien des Espagnols à Bougie, ceux-ci
ne se faisaient cependant aucune illusion sur le sort
que l'avenir leur réservait. Leur influence morale et
politique déclinait chaque jour auprès des monta-
gnards dont ils n'avaient d'ailleurs jamais su s'atta-
cher les sympathies; aussi, dès que le moindre incident
se produisait, c'était la. menace d'une révolte et l'arri-
vée des contingents des tribus avoisinantes qui pre-
naient les armes et. qui venaient les provoquer au pied
même de leurs remparts.
Les défaites successives, subies à Alger par les
armées de leur nation, ne pouvaient évidemment que
diminuer le prestige de leur force et rendre leur posi-
tion à Bougie des plus intenables. Sans l'intervention
d'un secours immédiat, un nouveau désastre restait
donc inévitable. ;
La place, sans approvisionnements ni ressources
d'aucune sorte, la garnison menacée de la famine, ne
pouvait tenir plus longtemps.

Cependant, de l'autre côté dé la mer, la situation


lamentable des colonies espagnoles d'Afrique et parti-
culièrement de Bougie préoccupait, bien des esprits,
— 142 —

Pour remédier à cet état de choses, on pensa, en


Europe et surtout en Espagne, qu'une grande expédi-
tion contre les côtes barbaresques s'imposait.
*On ne larda pas, en effet, à apprendre qu'un événe-
ment important, préparé de longue main, allait se pro-
duire. La papauté en tête prêchait, tout en ramassant
de l'argent par des quêtes faites à travers l'Europe, la
guerre sainte; c'était une nouvelle croisade déclarée
contre les Infidèles et Barbares d'Afrique.
Voulant être sûrs du résultat, les Espagnols, les pre-
miers intéressés à la réussite de l'entreprise, ne ména-
gèrent ni leur argent, ni leurs intrigues pour atteindre
leur but. Semant l'or à pleines mains en Afrique, ils
intriguèrent, achetèrent des neutralités, signèrent des
traités dont la plupart ne furent pour eux que des
alliances aléatoires et onéreuses. Aveuglé par sa ri-
chesse et le fanatisme, l'arrogante Espagne croyait
qu'avec son or et sa croix elle pouvait tout oser pour
obtenir satisfaction des peuplades de la Berbérie.
Pendant cinq années consécutives, une propagande
effrénée fut faite clans toute la Chrétienté. Sur les pla-
ces publiques, dans les églises, on priait, on faisait des
quêtes, on enrôlait pour la grande expédition que
l'empereur Charles-Quint allait lui-même entreprendre
contre les barbares et infidèles d'Afrique.
Les Algérois, signalés particulièrement à la colère
du public et de l'Empereur, devaient être les premiers
châtiés dans cette grande entreprise de « purification
et de châtiment ».
De tout cela, les Turcs d'Alger, tout en prenant les
précautions nécessaires, ne s'effrayaient pas outre
mesure; de son côté, le montagnard, fasciné par les
richesses offertes, recevait et attendait' avant de se
prononcer, la suite des événements. Dans tous les cas,
il ne voulait être la dupe de personne.
— 143 —

Toutefois, dès l'arrivée des escadres dans la taie,


Bel-K'adhi, selon la promesse faite aux Espagnols, se
tint, dit-on, prêt à participer à la prise d'Alger; on
ajoute même qu'une armée de 2.000 fantassins kabyles
escortée d'une nombreuse cavalerie, devait, sur un
signal donné, prêter son concours; selon le plan prévu,
Bel-K'adhi devait, débouchant par le col des Beni-
Aïcha, se jeter sur la Melidja et, continuant sa manoeu-
vre, aller menacer la ville en l'attaquant par les hau-
teurs du Sahel (1).

(1) Haèdo qui relate tous ses détails, extraits sans doute d'un
document écrit, ne se doute pas de toutes les erreurs contenues
dans ces quelques lignes :
Tout d'abord, le rôle attribué, ici, à Bel-K'adhi, lors de l'expédi-
tion de Charles-Quint contre Alger, nous parait plus que fantaisiste.
Il n'est pas admissible qu'en effet le Djurdjura, qui lutte depuis
des années pour délivrer Bougie des mains des Espagnols, ait
en pareille circonstance, acceptéà verser le sang de ses enfants pour
ces mêmes Espagnols pour lesquels il n'avait, d'ailleurs jamais eu
que du mépris et de la haine ; avec son intervention en faveur
d'ennemis depuis longtemps abhorrés, il serait donc en contra-
diction catégorique avec ses propres sentiments.
Haëdo, de qui nous tenons les renseignements cités ci-dessus, a
eu tort de prendre à la lettre ce qu'il a, peut-être, lu dans quelque
document. Que Bel-K'adhi,acheté, ait pris l'engagement, même par
écrit, de fournir son concours au moment voulu, c'est possible et
c'est même indispensable pour toucher la prime promise en paie-
ment de son intervention. Mais Bel-Kadhi, qui n'était pas LeDjur-
djura, ne pouvait se présenter au col de Beni-Aïcha avec 3.000
fantassins et presque autant de cavaliers kabyles.
En l'occurence Bel-K'adhi s'était joué de la naïveté espagnole,
en lui soutirant, par supercherie, son or. Le Djurdjura ne pouvait
être complice de cette malhonnêteté.
' Haëdo s'est abusé, à son tour, en croyant que l'exécution de la
promesse de Bel-K'adhi, a été effectivementréalisée dans toutes ses
parties, car si les montagnards étaient réellement au moment du
désastre, aux environs de Matifou, à la vue de taut de richesse,
rien ne les aurait empêché de s'approcher de la plage de l'Harrach
et de recueillir et piller les riches épaves des escadres échouées
sur la côte de Fort-de-1'Eau et d'Hussein-Dey.
Cependant selon l'opinion générale des êvrivains la compromis-
sion de Bel-K'adhi avec les Espagnols ne présente aucun doute. —
Nous verrons, après le départ des Espagnols, Alger diriger une
colonne expéditionnaire contre la Kabylie accusée d'avoir pactisé
avec ces derniers. Bel-K'adhi apparemment coupable, abandonné
par la masse kabyle, sera châtié et vaincu, obligé de s'humilier
devant les Turcs.
— Î44 —

Ce fut le 20 octobre 1541, qu'une imposante escadre


vint jeter l'ancre dans la baie d'Alger; et le 23, le
débarquement d'une trentaine de mille hommes s'effec-
tua sans encombre sur la plage d'El-Harrach.

Ce qu'il advint de cette affaire, nous le savons : les


Espagnols et leur Empereur, près du succès final,
subirent l'échec le plus terrible. La flotte la plus im-
portante qu'on n'eût jamais vue, fut anéantie par une
horrible tempête qui dura deux jours (24-25 octobre).

L'Empereur, qui assista impuissant à la déroule de


son armée et au pillage des épaves de son escadre,
s'embarqua à Matifou; le 26 octobre, il fil mettre à la
voile et s'éloigna de la côte maudite.

À la nouvelle de ce désastre, le prudent Bel-K'adhi,


dont l'arrière-garde des contingents campait, dit-on,
au col des Beni-Aïcha, se retira précipitamment dans
ses montagnes, d'où il aurait, paraît-il, envoyé quel-
ques approvisionnements aux débris de l'armée expé-
ditionnaire, réfugiés à Bougie.

Ce secours, accordé en pareil moment, aux Chré-


tiens, ne pouvait évidemment qu'irriter les Turcs con-
tre les Zouaoua (?) déjà compromis. Le vainqueur des
Espagnols Il'assan Àgha, qui n'ignorait rien de toutes
ces compromissions, ne pouvait mieux faire que de
demander à la Kabylie de lui rendre compte de sa
conduite.

Il leva donc une colonne avec laquelle il se préparait


à aller lui-même châtier le « roi de Koukou ». Voici les
renseignements que le franciscain Haëdo nous fournit
sur cette campagne, qui amena sans combat la sou-
'
mission de Bel-K'adhi : .
— m -

« Le printemps venu, il (H'assan Agha) partit d'Alger,


« à la fin d'avril 1542, avec trois mille Turcs, armés
« de mousquets, deux mille cavaliers mores et arabes,
<( mille fantassins mores et douze canons montés sur
« affût, la plupart de petit calibre.
« Le roi de Koukou, se voyant inférieur en force,
« n'osa pas accepter le combat et fit sa soumission ;
« il donna une grosse somme d'argent et une grande
« quantité de boeufs, de chameaux et de moutons ; il
« s'engagea en outre à payer un tribut annuel, ce que
« ni lui, ni ses prédécesseurs n'avaierit iamais voulu
« faire et donna en otage son fils et héritier âgé de
<( quinze ans, nommé Sidi-Ah'med ben El-Cadi, de
« sorte que Ïïassan-Agha revint à Alger sans avoir
« combattu. (1) ».
'
Abandonné par les Zouaoua et humilié par les Turcs,
Bel-K'adhi paya donc bien cher son imprudente politi-
que.

Mais arrêtons-nous un instant sur les passages du


traité ci-dessus : ils sont des plus intéressants, quant
à l'état d'âme de la Kabylie, tant à l'égard des Turcs
que des Bel-K'adhir.
Tout d'abord remarquons que cette démonstration
ne manqua pas d'importance,, non seulement par le
résultat obtenu, mais par l'effectif engagé. Les batte-
ries d'artillerie emmenées avec la colonne, ne pou-
vaient que produire sur les montagnards l'effet voulu;
la perspective de voir leurs villages détruits et incen-
diés de loin ne pouvait, en effet, leur inspirer que de
l'inquiétude et de la frayeur.

(I) Voir «Histoire des Rois d'Alger », page 65, par Haëdo,
traduction de Grammont.
— 146 —

•D'autre part, malgré son tempéramment belliqueux,


la Kabylie, se sachant fautive et même coupable, eut
dans cette circonstance la sagesse de conserver son
calme, en manifestant ses réserves devant les Turcs.

Sans doute impressionnée par une force aussi im-


posante que celle de l'armée turque, reconnaissant ses
torts et confuse de s'être compromise avec les Espa-
gnols, elle ne put que baisser les armes et se désin-
téresser du sort de Bel-K'adhi.

Bel-K'adhi lui-même, dont la conscience ne devait


pas être tranquille, loin d'opposer de la résistance, ne
chercha qu'à se faire pardonner ses errements. Accom-
pagné des principaux notables des tribus menacées, il
se présenta aux Turcs et demanda à voir le dey Hassan-
Àgha. Introduit auprès du chef turc, il plaida sa cause
et regretta sa' faute ; il sollicita « l'Aman » ; le par-
don, qui lui fut accordé, le mit dès lors, sous la tutelle
directe des Turcs.

Dans le traité signé, un tribut annuel et une contri-


bution de guerre, payables en espèces el en nature,
furent imposés à Bel-K'adhi, comme amende qu'il
devait payer pour s'être gravement compromis avec
les Espagnols, ennemis acharnés des musulmans.

Outre le tribut, signe de soumission, dans la clause


qui fixe le genre d'amende qui lui a été infligée, nous
trouvons que, parmi les animaux livrés, il y avait un
certain nombre de chameaux dont l'habitat est généra-
lement limité aux Hauts-Plaleàux.

Cette mention de ce genre de ruminant est une


preuve que la Kabylie en possédait et que l'élevage de
cet animal était, en effet, depuis très longtemps, pra-
tiqué par les parties basses du Djurdjura (H'amza,
— 147;—

Isser et Sebaou). Connue et utilisée, jusqu'à nos jours,


par les montagnards, cette excellente bête de somme
n'a disparu de ces régions qu'avec l'arrivée en Kabylie
de la locomotive (1884-1886).

L'intérêt du document signé par Bel-K'adhi en 1542,


ne s'arrêta pas à ce petit détail économique.
La clause du traité qui spécifie le nom et les litres
'du jeune personnage livré comme otage mérite égale-
ment d'être retenue, car cela intéresse la famille des
princes de Koukou.
D'autre part, si le vrai nom du chef de Koukou, que
certains écrivains désignent encore faussement sous le
nom « d'Ah'med ben El-K'adhi », n'est pas mentionné,
particulièrement par Haëdo, il y a lieu de. croire que ce
personnage ne pouvait être que celui dont nous avons
déjà parlé, c'est-à-dire Sidi El-H'aoussin, frère et suc-
cesseur de Sidi-Ah'med, mort assassiné, en 1527 (1).

(1) Sur cette date, comme sur bien d'autres, les auteurs algériens
ne sont pas d'accord. M. Berbrugger, en outre, porte l'assassinat
de Bel-K'adbi à la date de 1523. Cependant, si Khaïr-Eddin est
tenu loin d'Alger, après sa défaite des Isser, qui a lieu en 1520,
pendant sept ans, son retour de Tripoli n'a pu s'effectuer qu'en
1527, année pendant laquelle Sidi-Ah'mcd ou El-K'adhi a clé as-
sassiné.La date de 1523ne pourrait donc être acceptée, ni pour noter
le départ des Zouaoua d'Alger, ni pour marquer l'année de débar-
quement de Khaïr-Eddin en Kabylie,
Le retour de Khaïr-Eddin, la mort de Sidi-Ah'med ou El-K'adhi
et la fin du règne des Zouaoua à Alger sont des événements qui se
sont produits à quelques jours d'intervalle. La date de 1523, que
nous donne Berbrugger, est donc fausse, à moins que les Bel-K'adhi
n'aient séjourné à Alger que trois ans, au lieu de sept ans. Ce qui
est peu probable, car la date 1527, marquant le retour de Khaïr-
Eddin à Alger semble indiscutable pour tous les historiens de Bar-
berousse.
Quant au nom à'Âhmed, donné au fils de Sidi-El-H'aoussin, il
n'y a là qu'une similitude de formes et non de personnages. —
Commetous ceux qui ont écrit sur les Bel-K'adhi ne parlent que
à'Ahmed ou El-K'adhi, la confusiondes deux personnages, quoique
H
— 148 —

Le « jeune homme, fils et héritier », emmené à Alger


comme otage et qui porte également le nom de son on-
cle le défunt, devait en réalité se dénommer Sidi Ah'med
ou El-Haoussine naïih El-K'adhi. Il y a donc dans
l'esprit des différents auteurs une confusion de noms
qu'il convient de faire disparaître. Préciser les noms
des personnages de Koukou est un point qui nous pa-
raît primordial dans l'histoire de Bel-Kaclhi.
Pour ce faire nous proposons, pour plus de préci-
sion, de désigner les principaux princes connus jusqu'à
présent, de la famille Bel-K'adhi : Ah'med I, El Haous-
sin et Ah'med II, ce dernier restant le jeune homme ac-
tuellement en otage à Alger.
Ces désignations mnémoniques, qui aident à l'intelli-
gence de notre étude, pourraient, un jour, être utiles
à la composition de l'arbre généalogique des Bel-K'a-
dhi, qu'il serait intéressant d'arriver à déterminer dans
tous ses éléments.
En attendant que des recherches plus scientifiques
et plus fructueuses soient faites dans ce sens, nous
sommes heureux de dire à ce sujet que le résultat de
nos propres efforts nous a permis cle combler quelques
vides qui étaient de sérieuses lacunes dans l'histoire
généalogique et politique des princes de Koukou.
ReA'enons.mai.ntena.nl à l'expédition militaire de H'as-
san-Agha. À ce sujet, il aurait été bien intéressant pour
nous, ne serait-ce que pour l'histoire locale, d'avoir un
peu plus de détails et de précisions sur :

vivant à des époques différentes, est permise, Un lecteur non avisé


pourrait aisément conclure qu'il y a eu un premier Bel-K'adhi qui
aurait vécu près de deux siècles! Ce qui serait naturellement une
absurdité. —^C'est cependant ee que nous constatons dans tous les
écrits relatifs aux Bel-K'adhi, où tous les princes sont indistincter
ment désignés sous l'unique nom à'Ah'med ou El-K'adhi.
— 149 —^

1° L'itinéraire suivi par la colonne turque envoyée


en Kabylie, au mois d'avril 1542.

2° Le nom du lieu où H'assan-Agha avait dressé son


camp pour recevoir la soumission de la délégation ka-
byle, accompagnée de Sidi-el-If aoussin ou El-K'adhi.
Il est sans doute facile, par des conjecturés, de don-
ner une réponse plausible aux questions posées. La
large plaine des Isser étant facilement abordable, soit
par le littoral, soit par le col des Beni-Àïcha, il peut se
faire que des Isser le dey H'assan-Agha ait pu débou-
cher sur le bas Sebaou et atteindre la région de Del-
lys, situé sur l'éperon occidental de la chaîne « Aïlh
Djennad ».
Dès cette époque, toute cette partie de la Kabylie
maritime semble faire partie du domaine des seigneurs
de Koukou.

Les vallées du Sebaou et de Tisser étaient, d'autre


pari, des régions bien connues des Turcs pour leur
viabilité. On se souvient, en effet, que c'était là le che-
min qu'avait pris Khaïr-Eddin en 1527, lorsque, revenu
de Tripoli et débarqué à Dellys, il se dirigea sur Alger,
tout en bataillant avec Bel-K'adhi.

Les difficultés d'accès ainsi évitées, la voie suivie par


H'assan-Agha pour pénétrer en Kabylie ne pouvait être
que la bonne, celle-là qui conduisait directement dans
les régions de Dellys. Ce dernier point facilement abor-
dable par terre ou par mer, sa prise de possession, par
un coup de main, ne put que produire l'effet voulu ;
aussi l'apparition soudaine de H'assan avec ses fortes
colonnes impressionna la Kabylie et obligea Bel-K'adhi,
directement menacé, à déposer les armes et sans com-
bat à solliciter cel'aman ».
Les Turcs ayant obtenu pleine satisfaction levèrent
le camp et s'en allèrent sans abuser de leur victoire.
Ce départ de l'étranger fut sûrement un soulagement
pour le coeur du Kabyle. Le prestige de son indépen-
dance a été une fois de plus sauvé, car les humiliations
du traité imposé ne louchaient en somme que les Bel-
Kadhi et quelques-uns de leurs partisans, car dès la
mort de Sidi-Ah'med, la Kabylie était déjà divisée en
deux clans ou çofs.
Cependant le retour de H'assan-Agha à Alger fut
joyeusement fêté par tout le monde. La soumission de
la Kabylie, obtenue sans effusion de sang, produisit
un effet moral des plus considérables. Le traité qui res-
pecta les biens et les libertés du montagnard fut habi-
le et considéré comme une oeuvre politique assez adroi-
te pour l'influence turque en Kabylie. L'adversaire qui
n'abuse pas de sa force n'est pas un ennemi.
En attendant, les effets immédiats de la paix avec le
Djurdjura ne tardèrent pas à se faire heureusement
sentir clans l'activité commerciale de la ville d'Alger.
D'autre part, les Bel-K'adhi étant momentanément
muselés, les Turcs, délivrés de la menace kabyle,
eurent toute liberté d'action pour diriger leurs efforts
sur d'autres points de l'Algérie, particulièrement sur
la Hodna et le Zab, ensuite sur Tlemcen et même sur
Fez, contre le Sultan du Maroc.
Dans toutes ces expéditions, tant que Bel-K'adhi
resta l'allié des Turcs, le concours des contingents
kabyles fut des plus précieux pour la réussite de leurs
entreprises. Le gouvernement d'Alger, satisfait de leurs
services, ne manqua pas, chaque fois, de leur accor-
der en récompense tous les encouragements moraux
et matériels qu'ils méritaient. Par leur bravoure et leur
fidélité, les Zouaoua se distinguaient et raffermissaient
ainsi l'autorité du pouvoir central.
— 161 —

La Régence, ainsi soutenue et énergiquement admi-


nistrée, ne souffrit pas trop des troubles malsains
qui l'agitaient. A Alger, la discipline imposée par
H'assan-Agha aux différents services de la Marine. et
de l'administration de la Milice empêchait le moindre
désordre de se produire dans la rue, comme dans les
marchés de la Cité.

Le bon esprit régnant partout, bientôt les bienfaits 1


de l'ordre et du travail se firent sentir dans tout le
royaume.
Les tribus dégagées de l'oppression qui les étei-
gnaient se développèrent. Les montagnards, ayant
trouvé pour exercer leur activité à s'employer ailleurs,
le Pjurdjura lui-même semble avoir eu un moment de
caime et de prospérité.
Dans ce bien-être général, le gouvernement turc,
heureux de! cet état de choses, ne put que se fortifier
et asseoir définitivement son autorité.

Offrant toutes les garanties voulues pour la sécu-


rité des biens et des personnes, Alger devint le débou-
ché par excellence de la Kabylie, qui y apporta, avec
ses excellents produits, ses bras vigoureux et habites.
Ce fut alors pour la capitale des Barberousse une ère
nouvelle de prospérité et de grandeur dont les bien-
faits ne manquèrent pas de rejaillir sur les Bel-K'adhi,
devenus maintenant les conseillers et amis intimes du
pacha d'Alger'.

Profitant de cet état de choses, les Bel-K'adhi, qui


étaient alors bien en cour, auprès du gouvernement .
d'Alger, ne perdirent pas l'occasion d'étendre et de
— 152 —

raffermir leur autorité sur la Kabylie du Djurdjura ;


mais leurs ambitions ne s'arrêtaient pas là. Il y avait
pour eux, outre des ambitions à satisfaire, des rivaux
à vaincre.
Voyant leur influence toujours contrebalancée, dans
l'Oued-Sah'el et jusque dans le Guergour, par celle des
seigneurs des Beni-Abbas, ils cherchèrent à briser une
fois pour toutes, cette résistance qui s'entêtait à s'op-
poser à l'extension de leur autorité. Grâce à leurs
intrigues, ils décidèrent les Turcs à porter la guerre
dans le pays de leur concurrent et adversaire, Abd-el-
Aziz, accusé publiquement d'être « l'allié et le soutien
des chértiem » de Bougie.
Vers 1553, la guerre fut virtuellement déclarée au
cheikh des Beni-Abbas, qui, depuis longtemps, s'atten-
dait à cette agression.
En 1554, après le retour de Salah'Raïes, revenu de
Fez, où il était allé remettre sur son trône un prince
méniride, la question de la reprise de Bougie fut de
nouveau agitée. La présence des Espagnols dans cette
ville restait, en face du développement de la puissance
des Turcs en Berbérie, une gêne, une anomalie que
les montagnards, les premiers, ne demandaient qu'à
faire disparaître.
Aussi, lorsqu'en juinjL557^ la nouvelle de l'expédi-
tion contre' Bougie fut connue, toute la Kabylie en
liesse prit les armes et sous les ordres de Bel-K'adhi,
se déversa sur la région "de la 'Soummam, tandis que
des galères turques, transportant de l'artillerie et des
munitions, partaient d'Alger et mouillaient bientôt
dans le golfe de Bougie (1).

(1) La flotte d'Alger absente n'a pas, en réalité, participé à la


prise de Bougie ; jointe à celle de -l'amiral français Paulin de la
Garde et de Drngut, elle faisait, en ce momennt, la chasse dans la
Méditerranée aux navires de Philippe II, roi d'Espagne.
Pendant l'expédition de Bougie, le gros de la flotte algéroise était
en effet occupée ailleurs ; faisant une croisière dans le golfe du
— 153 --

Descendu à terre, Salah'Raïes se mit aussitôt à orga-


niser , avant l'attaque générale, les préparatifs d'in-
vestissement de la place. Le débarquement et la.mise
en batterie de l'artillerie qu'il fallut traîner et bisser
sur les hauteurs dominant la ville, prirent un temps
infini.
v Le 15 les assiégeants satisfaits des posi-
septembre,
tions acquises, commencèrent enfin à ouvrir le feu
auquel les batteries espagnoles essayèrent dT'répon-
dre; mais, devant le tir plongé et meurtrier des bat-
teries turques, dominant la place, la résistance y de-
vint bientôt impossible.
. Par des brèches largement ouvertes, des assauts
contre la ville furent donnés. Après avoir pris succes-
sivement le Bordj-Moussa et le Bordj-Abdr-El-K'ader,
les Turcs s'attaquèrent à la Casba où les derniers dé-
fenseurs de la place s'élaienl réfugiés et barricadés.
Le canon des assaillants y eut bientôt pratiqué des
brèches et un autre assaut allait être donné,"lorsque
Don Luis de Péralta, gouverneur de la placé, jugeant
toute résistance inutile, se rendit (27 septembre 1555).
Le siège, avec un feu d'enfer et des corps à corps
terribles, dura donc une douzaine de jours. Mais, de
Bougie depuis longtemps en agonie, ses nouveaux
maîtres ne trouvèrent qu'un cadavre au corps mille
fois déchiqueté.

Lion, elle participait à l'attaque de la Corse pour le compte du roi


de France, Henri II.
H ne restait donc à Salah'Raïes guère de bâtiments à sa dispo-
sition. Durant son expédition contre Bougie il ne put disposer que
de a deux galères, d'une barque et d'une caravelle on Saëtic fran-
çaise», pour transporter « 12 canons de gros calibre, 2 très gros
pierriers et beaucoup de vivres et de munitions y>.
^'(VoirïHaëdo, « Rois d'Alger », traduction et annotations par de
Grammont, page*93).
— 154 —

Le commandant, son officier d'état-major et 120


hommes de leurs compagnons, les seuls survivants qui
restaient de la malheureuse garnison, eurent les hon-
neurs de la guerre : ils furent mis en liberté et ren-
voyés en Espagne, où, nous dit de Grammont, le brave
Louis de Pôralta et ses compagnons, injustement ac-
cusés de lâcheté par le Gouvernement espagnol, furent
reçus avec mépris par leurs coreligionnaires (1).
Ainsi se termina la domination espagnole à Bougie,
dont l'illustre capitaine Pedro de Navarro avait, dès
l'année 1510, fait la conquête. Pendant les 45 ans de
possession espagnole, la pauvre ville, constamment
maintenue en état de siège et sur le qui-vive, ne put
guère se développer et prospérer.

Déjà affaiblie par une longue période de souffrances


de toutes sortes, la dernière épreuve, qu'elle venait de
subir, lui enleva le peu de souffle qui lui restait : les
douze jours de lutte infernale ne laissèrent de la ville
que le nom.
Aussi, quand les Turcs y entrèrent, ils n'y trouvè-
rent que la mort et des ruines. Mais, sous le baume
vivifiant qu'est la liberté, Bougie, débarrassée de ses

(1) Voir les détails sur l'attaque et la prise de Bougie dans


l'« Histoire des Rois d'Alger », par de Grammont, et dans Revue
Africaine, 1877, page 279 et suivantes.
La perte de Botigie, due à l'incurie du Gouvernement espagnol
«coûta, dit Haëdo, bien cher à Don Alonzo de Péralta, auquel le
Roi d'Espagne fit couper la tête» Ce crime abominable, commis
sur {a personne du dévoué et brave de Péralta, marque nettement
le degré d'aberration de la très catholique Espagne, qui ne
trouva rien de mieux que de faire expier, au plus honorable de ses
capitaines, une foute commise par ses gouvernants.
Mais l'Histoire qui n'admet pas de pareil déni de Justice, inno-
cente et honore de Péralta, qui, malgré des privations et des em-
bûches de toutes sortes, a su pendant 40 ans, au milieu des tribus
les plus belliqueuses, tenir ferme et.haut le drapeau de son pays.
— 155 —

chaînes d'esclave, allait, grâce à l'activité de ses habi-


tants, grâce à sa situation géographique et à la beauté
de ses sites, renaître et retrouver sa vie de liberté
et de prospérité.
Bougie, effaçant les ravages de la guerre et de nou-
veau embellie, saura se faire aimer.L'excellence de son
port el les richesses de son pays lui permettront facile-
ment de reconquérir, avec sa beauté, sa réputation de
cité florissante : Sa prospérité grandissante sera telle
qu'elle formera un solide appoint pour le développement
de la richesse et de la puissance du Gouvernement
d'Alger.
L'année 1555 reste donc une date mémorable qui
marque la conquête la plus sérieuse que les Turcs aient
faite non seulement sur les Espagnols, mais aussi sur
le Djurdjura dont le moral a été agréablement impres-
sionné au profil, du prestige turc.
L'expédition qui dura deux mois et qui donna les
résultats que l'on connaît, étant terminée, les Turcs
quittèrent Bougie où Salah'Raïes, en partant, laissa
\400 hommes de garnison, sous le commandement "d'un
Turc nommé Ali Sardou, qui fut chargé de rétablir l'or-
dre et la sécurité dans la ville. Bougie régénérée, tout
en restant sous la domination turque, ne perdit point,
dans sa restauration, avec ses oliviers et ses chemins
montants, son caractère et son originalité de cité pure-
ment kabyle, cachet qu'elle conserva à travers les siè-
cles jusqu'à nos jours.

*
**

La nouvelle de la victoire de Bougie fut l'occasion


d'une joie générale dans toute la Berbérie, qui ne put
s'empêcher de reconnaître et d'admirer la valeur
guerrière et organisatrice des Turcs. Si la délivrance
— 156 —

de Bougie permit aux Turcs de s'attribuer de nouveaux


titres de gloire, la reprise de ce port dégagé de
l'étreinte espagnole ,provoqua clans tout le Djurdjura
le plus grand des enthousiasmes.
Bougie reconquise, le montagnard délivré du cau-
chemar du voisinage des chrétiens se sentit plus à
l'aise. La profonde blessure qu'il portait sur son flanc
depuis 45 ans allait bientôt se fermer. La plaie cica-
trisée, sa robuste santé retrouvée sera une garantie
sérieuse pour l'avenir de sa liberté et de son indépen-
dance.
Ce succès fut donc, pour la Kabylie entière, un heu-
reux événement que les Bel-K'adhi ne manquèrent pas
d'exploiter, eux aussi,' pour rehausser leur prestige et
consolider leur fortune.
Ce fut à eux, en effet, que l'administration des terri-
toires de Bougie fut confiée. L'attribution de nouvelles
tribus à l'allié, « au collaborateur de la délivrance »,
ne pouvait, certes, qu'augmenter la toute-puissance du
«Sultan de Koukou » et mettre, dès lors, son rival des
Beni-Abbas, dans l'impossibilité d'opposer la moindre
résistance au débordement, à l'envahissement par les
Zouaoua, des riches et vastes régions de l'Oued-Sah'el.
Le domaine des Bel-K'adhi, soutenus par les Turcs,
se. trouva donc, dès le milieu du XVIe siècle, tant par
l'étendue de sa superficie que par la densité de sa po-
pulation, assez important pour exercer désormais u-ne
influence directe sur les destinées d'Alger ou de Bou-
gie. Guela'a humiliée, Koukou régna.
Les Bel-K'adhi furent, dès leur avènement, en Kaby-
lie, de puissants et redoutables seigneurs avec lesquels
il fallait compter.
Leur pouvoir s'exerçait effectivement sur toute la
Kabylie maritime, y compris ses vallées. Les Turcs n'y
avaient de représentants qu'à Dellys et à Bougie, et
— 157 -

encore, l'autorité de ces agents ne dépassaient guère


les portes de leur cité. Sur tout le reste du territoire
kabyle, Bel-K'adhi restait le seul maître des tribus sou-
mises à son influence.
Du fait de cette extension, il était certain que les
responsabilités qui incombaient à l'administrateur d'un
tel territoire ne pouvaient être que des plus lourdes.
Pour exercer une autorité effective sur le Sebaou et
l'Oued-Sah'el, c'est-à-dire sur les deux Kabylies, et
pour se maintenir à la tête d'un tel pouvoir, il fallait
certes non seulement de l'intelligence, mais des qua-
lités administratives et diplomatiques toutes spéciales;
imposer l'ordre sans provoquer la révolte, rendre la
justice et faire respecter le principe de l'autorité sans
froissement, sans tyrannie, c'était une tâche, une am-
bition à laquelle le premier Ah'med ou El-K'adhi pou-
vait seul prétendre.
Outre les difficultés d'administration que présen-
taient les turbulentes tribus kabyles, il fallait aussi
veiller sur les embûches et turpitudes de la politique
turque contre laquelle il convenait de se tenir constam-
ment en garde pour ne pas être culbuté à la première
occasion.

Or, au point de vue kabyle, Sidi-el-Haoussin, sans


tact, grisé par le succès, ne sut pas toujours être à la
bailleur de sa tâche, de son rôle de grand chef du
Djurdjura. Dans ses relations avec la population, il
oubliait que ses allures de Beiglierbey ne pouvaient
convenir au caractère susceptible et fier du monta-
gnard.
Manquant de souplesse et de tact, il lui arriva sou-
vent, par des gestes maladroits, de froisser l'amour-
propre et la fierté de ses administrés. L'individu ainsi
brusqué se cabrait et de toute son âme en révolte, s'ap-
— 158 —

prêtait à riposter. Mais, dans ce, conflit avec l'autorité,


c'est-à-dire avec la force, le lésé, se sachant trop fai-
ble pour se défendre contre les menaces de la coerci-
tion, faisait alors appel à la protection des siens et de
ses amis. Sa famille intervenait et bientôt c'était le
village, la communauté, c'était tout le « Toufiq » qui
se trouvait entraîné à prendre fait et cause pour celui
de ses membres offensés. L'autorité du seigneur répon-
dant par un coup de force, c'était enfin la tribu entière,
blessée dans sa dignité, qui se soulevait et prenait les
armes contre le tyran.
Il arrivait qu'un pareil conflit, souvent provoqué par
le manque de tact, n'entraînait pour le prestige de Bel-
K'adhi que des conséquences fâcheuses. Avec son régi-
me autoritaire, la famille des Bel-K'adhi ne pouvait con-
server longtemps l'estime et les sympathies des popu-
lations soumises à son administration. Le caractère
fier et indépendant du Zouaoui ne pouvait évidemment
se plier devant les exigences d'un régime féodal auquel
Sidi- El Haoussin cherchait à imposer à l'esprit émi-
nemment républicain du vieux Djurdjura. D'où le con-
flit dont les conséquences ne pouvaient que nuire au
prestige des Bel-K'adhi.
Pendant que le seigneur de Koukou, commettait "dans
l'administration des tribus toutes ces maladresses, ce-
lui de Guela'a, moins arrogant, mais plus habile, aussi
prudent que rusé, n'attendait qu'une occasion pour
montrer aux Turcs qu'il n'était pas homme à se laisser
éclipser et, encore moins, dominer par leur u suppôt
\ de Koukou ».
Le portrait que les écrivains espagnols font du prince
de Guela'a est des plus élogieux. Tandis que les bas-
sesses et les intrigues grossières des Bel-K'adhi révol-
taient ses sentiments comme ceux de tous les vieux
— 159 —

montagnards, les profits matériels de leurs compro-


missions avec les Turcs et dont ses rivaux tiraient va-
nité, ne faisaient, nous disent-ils, qu'exciter le mépris
qu'il avait toujours eu pour ses vils adversaires de
Koukou.
Insensible aux flatteries comme aux honneurs mal
acquis, il restait l'ennemi irréductible des Turcs; leurs
menaces ne faisaient que le raffermir davantage dans
son énergie et dans sa volonté de résister, par tous.les
moyens à leur tentative de corruption et de domination.
Digne descendant de ses ancêtres, le vieux Abd-El-Aziz
resta, jusqu'à sa mort, incorruptible et indomptable.
« Fier et brave, ajoutent les mêmes auteurs, tout
acte d'honneur seul le réjouissait; s'il ne réservait son
admiration que pour ce qui était glorieux, en revanche,
le moindre signe de lâcheté ne manquait pas de le ré-
volter. En vrai guerrier et en homme, ayant conscience
de sa dignité, les vanités malséantes l'exaspéraient à
l'extrême. » (1).

(1) Portrait sûrement exagéré.— Nous rappelons à propos de la


probité et de l'honneur des princes de Guela'a, que leur conduite
avec les Espagnols de Bougie, leur a été souvent dictée par l'inté-
rêt et l'ambition ; mais ce n'est là qu'un son d'une cloche connue.
L'histoire, qui a d'autres témoignages que ceux de Haëdo, de Mar-
in ol et de Léon l'Africain, tous Espagnols, a le droit et le devoir
d'y porter une appréciation plus conforme à la vérité et à la justice,
et, de déclarer, à ce sujet, que le chef de Guela'a aussi bien que
son collègue de Koukou, ne s'est pas toujours montré insensible
aux gentillesses des Espagnols ni même à celles des Turcs. Les
imprécations du.vieil Abd-el-Azizcontre,ces derniers s'expliquent,
lorsqu'on pense que leur venue en Afrique, a nettement contrecarré
et interrompu ses projets chimériques relatifs à une restauration
possible d'un royaume hemmadite en Algérie. S'il était réellement
animé de sentiments d'honneur et de patriotisme, il aurait dû, dès
lés débuts lutter jusqu'à la mort pour dégager de la griffe espagnole :
Bougie, ville capitale, construite et habitée par ses ancêtres. Aveuglé
par Penvie et l'orgueil, fasciné par les promesses espagnoles, le
vieux chef de Guela'a n'a été, en somme, que le jouet de la diplo-
.matie trompeuse et perfide des agents de Madrid. Grâce à ses
complaisances coupables, la glorieuse et fière Bougie, le foyer des
illustres princes hemmadites a, pendant près d'un demi-siècle, subi
le joug et les humiliations du plus grand tyran de l'époque.
— 16Ô

On rapporte de lui cette apostrophe cinglante adres-


sée, en 1550, devant Tlemcen, à H'assan Corso, géné-
ral turc, qui, au moment d'une forte action, hésitait à
s'engager : « Seigneur H'assan, lui dit-il sèchement,
est-ce ainsi que vous payez le bon traitement que vous
fait le prince, sous l'ombre que vous n'êtes pas à Alger,
à vous promener avec du brocart d'or ? » (1).

La plupart des auteurs appelés à exprimer leurs


opinions sur son caractère, constatent que ses senti-
ments de grand seigneur, fier et indépendant, le tin-
rent éloigné du faste trompeur et dégradant des cours
des pachas d'Alger.

Pendant que les Bel-K'adhi s'humiliaient et signaient


des traités de servage, le chef des Beni-Abbas soutenu
par une dignité ancestrale, irréprochable et glorieuse,
affectait d'ignorer le gouvernement d'Alger.

Tout en méprisant^.ses rivaux de Koukou, il n'ou-


bliait pas en cela qu'il avait tout à craindre des meur-
triers de Salim-Ettoumi; pour plus de sécurité, il s'éloi-
gna d'Alger et alla s'enfermer et se fortifier dans sa
Guela'a.

Après y avoir placé les siens et mis en sécurité ses


richesses, se croyant inabordable, sans déclarer ouver-
tement la guerre, il travailla et lutta par tous les
moyens contre le développement de l'influence des
usurpateurs d'Alger. Dans sa haine contre les Turcs, il
ne put s'empêcher d'y comprendre la vieille et hono-
rable famille des Bel-K'adhi dont les succès devenaient
de plus en plus menaçants.

(1) Voir Berbrugger : Epoques militaires de la grande Kabylie,


page 80.
- i6i -

Mais la fatalité aidant, les événements ne lardèrent


pas à lui démontrer l'inutilité de ses efforts et la fra-
gilité de ses projets. Quand la chute de Bougie se pro-
duisit, ses plans s'écroulèrent, ses illusions s'évanoui-
rent ; la nouvelle de la prise de possession de ceLle
ville par les Turcs et les Bel-K'adhi lui brisa le coeur,
car il rêvait sans doute de rétablir le royaume des
H'emmadites ses ancêtres, qui avaient fait de Bougie
non seulement leur capitale, mais une ville de beauté
et d'enchantement que les poètes surnommaient « !a
perle » de la Kabylie.
Une restauration possible du royaume de Bougie fui
même une idée que la diplomatie machiavélique de
l'Espagne exploita habilement pour obtenir une alliance
avec Guela'a.
Bougie perdue pour ses alliés comme pour lui, il ne
restait au « Roi des Labbès » plus d'espoir possible
sur la réalisation de ses ambitions. Déçu par l'effon-
drement brusque de ses espoirs, le vieux Àbd-El-Aziz
s'enferma, dit-on, dans sa forteresse de Guela'a, el
attendit sans crainte, mais avec vigilance, la suite des
événements.
Il n'ignorait pas que, malgré sa retraite voulue, ses
faits el gestes étaient étroitement surveillés par ses
implacables ennemis de Koukou et qu'à la moindre
occasion, ceux-ci ne manqueraient pas d'attirer sur
lui la colère des pachas d'Alger.
La perspective d'une guerre inévitable l'obligea donc
à tout prévoir ; ne laissant rien à l'imprévu, il garnit
ses magasins de nouveaux approvisionnements; il con-
solida les ouvrages de défense de sa forteresse et ins-
talla sur tous les points faibles de ses frontières des
postes de garde. Maître des Portes-de-Fer (Bibaii), il
obligea les Turcs à n'avoir de relations avec Constan-
line que par Àumale et Rou-Saâda.
— 162 —

De la Medjana à l'Oued-Sah'el, loute la confédéra-


tion était sous les armes, prête à répondre, au premier
signal d'alarme, à l'appel de son chef, qui était en
vérité aimé et respecté de toute la population des
Aïth-Àbbas.

Après s'être assuré de la force et de l'armement de


ses contingents, satisfait de ses préparatifs, il attendit
sur son « rocher », avec calme, l'orage dont il se sa-
vait menacé.

En juin 1557, le pacha H'assan, fils et successeur


de Khaïr-Eddin, arriva de Constantinople avec mission
de rétablir l'ordre dans le gouvernement de la Régence
où, depuis quelque temps, se manifestait un certain
malaise.
Remis à la tête du pouvoir pour la deuxième fois,
H'assan chercha à dégager l'Algérie du joug des chré-
tiens. Dès son arrivée, ses premiers jours furent con-
sacrés à guerroyer avec les Espagnols d'Oran. Ceux-
ci, finalement battus à Mostaganem, en 1558, les Turcs
triomphants rentrèrent à Alger.
Ce fut alors, que H'assan Pacha tourna ses regards
vers la Kabylie, où le sultan de « Labbas » continuait
,à se montrer récalcitrant et même agressif. Dans ces
conditions, une expédition de répression contre les
Beni-Abbas devenait inévitable. Koukou en fut avisé
pour se tenir prêt à marcher avec ses contingents.
Dès l'année 1559, la guerre fut officiellement décla-
rée au seigneur de Guela'a. À cet effet, H'assan pacha
leva une forte armée qui, secondée par les contingents
de Koukou, devait aller châtier les Beni-Abbas, s'em-
parer de leur chef et détruire.leur forteresse.
— 163 —

Le chikh Abd-El-Aziz, qui avait repoussé toutes les


tentatives d'alliance avec le gouvernement d'Alger —
et qui avait même refusé une demande en mariage de
sa fille avec le pacha — s'attendait depuis longtemps à
cette agression turque; il n'ignorait pas que Té refus
opposé au fils de Barberousse, qui lui avait demandé
la main de sa fille, était une grande offense que les
Turcs ne pouvaient oublier.

Aussi, prévoyant le danger et avant l'arrivée de l'ar-


més turque, il pensa aussitôt aux moyens d'assurer sa
défense. Dans un ordre de mobilisation lancé aux
chefs, il demanda en même temps l'aide de toutes les
tribus amies. Répondant en masse à son appel, les
contingents accoururent nombreux, et, quelques jours
. après, il eut, dit-on, à sa disposition plus de neuf mille
hommes, dont quatre mille fantassins furent armés de
mousquets.
Les fortifications organisées, les commandements
des différents postes désignés, il attendit fièrement
l'arrivée de ses adversaires qui ne tardèrent pas à se
montrer dans la vallée de l'Oued-Sahel.

Bientôt des rencontres, dans la vallée, entre Turcs


et Beni-A'bbas, se produisirent, et, dès les premiers
chocs, obligèrent ceux-ci, débordés par le nombre, à
reculer sur leurs montagnes. Àbd-El-Aziz intervint, et
ranimant ses troupes, il parvint, par des manoeuvres
habiles, à échapper à l'ennemi; accompagné des plus
-braves de ses guerriers, il alla se retrancher dans sa
forteresse de Guela'a où les Turcs vinrent bientôt le
tenir assiégé. Installé sur son rocher inaccessible, Abd-
El-Aziz, profitant des nombreux accidents du pays, em-
ploya, dès lors, la « guérilla » ou guerre d'emb'us-
cade, genre de combat destiné à décourager et épuiser
les forces des assiégeants,.
12
— 164 —

Dans cette guerre de surprise et d'usure, la lutte


s'engagea avec acharnement autour de Guela'a; les
deux adversaires luttant de courage et de bravoure,
chaque rencontre ne manqua pas d'être des plus meur-
trières, surtout pour les Janissaires, peu habitués à
ce genre de combat.
Toujours à la tête de ses contingents, le brave et
fier Abd-El-Aziz résistait à toutes les attaques turques;
bien plus, le succès final allait couronner ses efforts,
lorsque, dans une charge à la tête de sa cavalerie, une
arquebusacle lui perforant la poitrine, l'abattit pour
toujours.
Ce fut donc les armes à la main que le vénérable
vieillard trouva la mort qui eut lieu en octobre 1560.
Biais les Turcs, qui croyaient, à la suite d'un léger
fléchissement dans les rangs des Kabyles, déjà tenir
la victoire, ne purent, malgré ce malheur, avoir raison
de la bravoure et de la ténacité des montagnards. La
perspective de perdre leur liberté et de tomber sous
le joug de leurs ennemis, les rendit intraitables.
Sous la conduite de « Sidi Amok'ran », frère de leur
aimé et respecté chef, ceux-ci ralliés, entraînés et ad-
mirablement retranchés dans leur forteresse, résistè-
rent aux assauts multiples des assaillants.
Finalement, les Turcs, fatigués par une campagne
aussi dure et se voyant également menacés par les
intempéries de l'hiver, se virent obligés d'abandonner
le siège et de retourner à Alger, non sans avoir com-
mis dans leur retraite, quelques ravages sur les terri-
toires: des tribus traversées. Vers décembre 1560, la
colonne expéditionnaire, rappelée, fut de retour à
Alger. (1).

(1) Voir Haëdo « Histoire desRois d'Alger», trad. de Grammont


page 119 et suivantes.
Au sujet de la date 1560 que noas donnons pour marquer et
— 165 —

En somme, cette campagne, qui coûta tant de vies


et d'argent, ne donna aux Turcs aucun résultat, puis-
que les Beni-Abbas conservèrent, comme par le passé,
leur liberté el leur indépendance. B|en. plus, outre le
sang répandu si généreusement pour la défense de
leur montagnes, les avanies commises par le Turc sur
les personnes et sur les biens leur rendirent son sou-
venir et son nom plus exécrables que jamais. Comme
on le verra, cette haine fit le jeu de la politique des
Zouaoua et plus spécialement des princes de Koukou.

L'expédition des Beni-Abbas terminée, le fils de


Khaïr-Eddin, voulant réparer, pour le moins, l'affront
et l'échec politique que venait de lui infliger la famille
des Abd-El-Aziz, il ne trouva rien de mieux, pour se
laver de celte insulte, que de se rabattre sur les Bel-
K'adhi, dont il sollicita el obtint, la main d'une de leurs
filles.

Dès lors, Koukou, perdant son prestige d'indépen-


dance , devenait un objet de méfiance pour la plupart
des tribus Zouaoua. Les Bel-K'adhi ainsi liés ne pou-
vaient, en effet, qu'être les vassaux serviles ' des Turcs,
dont, la Kabylie n'ignorait pas les visées.

l'année de l'expédition et la mort du chef de Guela'a, Haëdo, qui


relate en détail les différentes phases de cette expédition, dit textuel-i
lemeut : «Au mois de Septembre de l'année suiiiantc 1559,'le roi
de Labès, averti de son arrivée, descendit de la montagne avec pins
de6.000 cavaliers, 10.000fantassins et plus de 1.000 "arquebusiers"
etc. . . ». Malgré l'équivoque de l'expression! de Haëdo, la mort
d'Abd-el-Aziz a, bel et bien, eu lieu.en 1560. Les Turcs n'ont donc
quitté les Beni-Abbas que vers fin Novembre ou commencement
de Décembre de la même année.
L'expédition aurait donc duré d<>uxou trois mois, c'est-à-dire
Septembre, Octobre et Novembre. L'approche des froids de l'hiver,
qui ne se font généralement sentir qu'a partir de décembre, a
chassé les Turcs de Kabylie, et Guela'a put, une fois de plus
échapper à l'étreinte de l'envahisseur.
— i66 —

Le Ûjurdjura, se tenant sous ses réserves et presque


indifférent, laissa le mariage se réaliser et attendit,
pour en juger, les effets et les conséquences de ce
lien établi entre Koukou et Alger.
En accomplissant cette alliance de sang, le pacha,
en Turc bien avisé, se rendait parfaitement compte de
toute la portée de son acte. Il n'ignorait pas, pour le
bien de sa politique générale, qu'une paix d'une cer-
taine durée avec les Zouaoua s'imposait, qu'une bonne
entente avec le Djurjura était indispensable, tant pour
la sécurité du gouvernement que pour la prospérité
commerciale et industrielle de la capitale; la Kabylie,
excellent débouché pour les produits algérois, était, en
même temps, non seulement une des plus riches ré-
gions où la marine turque pouvait aisément se procu-
rer des matériaux de construction, mais aussi de bons
fournisseurs de beurre, de miel, de cire, d'huile, de
figues, de raisins et de bétail.
Guidé par ce double sentiment d'intérêt économique
et politique, le pacha eut donc raison de chercher à
s'attacher par un lien solide l'amitié de celte Kabylie,
pépinière de rudes guerriers et de bons producteurs.
Aussi, pour rendre plus solide et plus durable son
alliance avec les Bel-K'adhi, dont les services lui étaient,
si précieux, il combina et réalisa sans difficulté son
mariage avec la fille du roi de Koukou.
"^
En 1561, les fiançailles furent célébrées en grandes
pompes. Dans la même occasion, il fit également épou-
ser, dit-on, une cousine de sa femme, nièce du même
roi de Koukou, par le fils de son grand ami, le nommé
ATdjali (Â'ouldj-Ali), renégat et marin des plus réputés
d'Alger.
Haëdo, qui nous donne ces précieux renseignements,
ajoute ; « H'assan envoya chercher ces princesses par
— 167 —

« une nombreuse escorte de cavaliers mores et turcs


« et les reçut à Alger avec pompes, célébrant les noces
« par de grandes fêtes. » (1).

Cette alliance, dont la portée politique échappait au


public, fut l'objet de bien des commentaires, surtout
de la part des Maures algérois; parmi les plus malveil-
lants, d'aucuns allaient jusqu'à annoncer qu'il n'y avait
là que le prélude d'un complot pouvant permettre au
pacha H'assan d'accomplir un coup d'Etat et de se ren-
dre maître du Divan; ils laissaient même entendre que
H'assan ben Khaïr-Eddin, ainsi soutenu par les Zoua-
oua, ne manquerait pas de se déclarer indépendant du
gouvernement de Constantinople.
Ces bruits de complot et de trahison, habilement ré-
pandus, finirent par prendre consistance et inquiéter
les esprits les plus pondérés de la population. L'opi-
nion publique, habilement travaillée et excitée com-
mença à s'agiter et à créer un certain désordre.
/Waiït que H'assan et les Bel-K'adhi eussent le temps
de démentir de pareilles calomnies, les Janissaires,
avec leurs chefs militaires en tête, se soulevèrent et
forcèrent le Divan à prononcer la déchéance de H'assan
pacha. Celui-ci, accusé de trahison fut arrêté et ren-
voyé de force à Constantinople. Les conjurés, maîtres
de la ville, .s'emparèrent du pouvoir. Le Divan, rendu
impuissant, ne put que confirmer les exactions com-
mises par la soldatesque sur la population paisible de
la cité. •

(1) Haëdo dit que H'assan.a fait épouser la soeur de sa femme,


mècc du roi Kpnkoû. Il y a là une erreur, car la femme donnée à
ce Allouch-Ali ne pouvait être qu'une cousine delà princesse, à
moins que la femme épousée par H'assan Kaïr-Eddin ne fut elle-
même qu'une nièce et non une Elle du roi de Koukou.
(Voir «Rois d'Alger» page 121, traduction par de Grammont),
— 168 —

Dans cette affaire, les Zouaoua, accusés évidem-


ment d'être les complices du soi-disant complot, se
trouvèrent là dans une mauvaise passe. Après avoir
été un moment malmenés par les Turcs, ils furent
obligés en partie de rentrer dans leurs montagnes où.
ils n'avaient alors ni à subir les avanies des Janissai-
res, ni à supporter les quolibets grossiers des Maures.
N'ignorant rien de la lâcheté el de la bassesse des
Algérois, ils s'effacèrent, en s'éloignanl de la capitale,
non sans espoir de retrouver sous peu l'occasion pro-
pice pour châtier les uns et confondre les autres de
leur vilenie el de leur mensonge.

Sa mauvaise humeur passée, Alger, revenue de son


erreur, ne tarda pas à regretter son geste malheureux,
car Constantinople ne fut pas de son avis, et le coup
de force perpétré par les Janissaires y fut sévèrement
.pjgi'-

Quelque temps après, H'assan lavé des calomnies


répandues sur son compte, revint donc à Alger où le
peuple, revenu à. de meilleurs sentiments,attendait avec
impatience l'arrivée annoncée de son pacha. Aussi, la
nouvelle de son retour ne manqua pas de provoquer
une grande joie, tant chez la population algéroise que
chez celle de l'intérieur (1).

(1) «En arrivant à Alger, dit Haëdo, au commencementde Sep-


tembre 1562. sa venue inespérée causa un tel contctement à tout
le monde que les femmes elles-mêmes, qui, dans ce. pays, sont
enfermées, montèrent sur les terrasses pour lui souhaiter la bien-
venue par leurs cris joyeux ».
(Histoire des Rois d'Alger», page 127, trad. de Grammont).
— 169 —

Soutenu par ces manifestations de sympathie géné-


rale, le pouvoir de H'assan pacha reprit bientôt toute
son autorité; les meneurs châtiés ou embarqués, l'or-
dre reparut aussitôt dans Alger comme dans le reste
du royaume.

Dès lors, l'influence des Bel-K'adhi auprès du pou-


voir central fut incontestablement des plus grandes ;
dans ces conditions, les seigneurs de Koukou eurent la
fière satisfaction de voir leur prestige tant à la cour du
pacha qu'à l'intérieur du pays s'épanouir dans toute
sa splendeur.

Les Zouaoua, dont les délégations venues pour féli-


citer le pacha de son retour, étaient honorablement
reçues et par les ministres et par le Pacha lui-même
qui leur promit de l'aire respecter désormais leurs per-
sonnes et leurs biens, furent très sensibles à l'accueil
sympathique et bienveillant qui avait été fait à leurs
représentants.

Aussi, se sachant protégés réellement contre les


exactions de la soldatesque, les Kabyles, heureux de
la nouvelle situation qui leur était réservée dans la
capitale, revinrent en masse à Alger pour reprendre
les places et exercer les métiers qu'ils occupaient dans
les différentes corporations de la ville.

Dès lors, ayant une notion exacte de la situation


honorable qui leur avait été faite par la force des évé-
nements, ils se sentirent, étant dans une atmosphère
meilleure, plus dégagés et moins timides; dans leurs
relations, tout en restant affables et serviables, ils
\ devinrent plus entreprenants et plus mordants; par
1leurs ripostes souvent spirituelles aux insinuations
I malveillantes des Maures, ils ne manquaient pas -
de
< faire valoir toute la-portée de leur intelligence.
— 170 —

D'ailleurs, par leurs aptitudes naturelles, jointes à


leur activité, les montagnards, doués d'une facilité
d'assimilation remarquable, ne tardèrent pas à se dé-
barrasser des allures et des manières un peu rustiques
de la vie primitive de la montagne. Perfectionnant leur
tenue et leur langage, conformément aux usages et
m'oeurs des citadins, ils arrivèrent bientôt à avoir rai-
son du pédanlisme des Maures et de la morgue des
Turcs. D'une urbanité irréprochable, ils parvinrent,
grâce à leur conduite et a leur intelligence, à se faire
accepter partout et à acquérir une place honorable et
honnête dans tous les milieux de l'activité sociale de
la grande cité.

Aussi habiles que braves ,ils s'adaptèrent à fous les


métiers où ils devinrent bientôt d'excellents maîtres.
Sans parler de l'industrie et du commerce qu'ils ren-
dirent si prospères, ia marine turque trouva en eux
des marins dont la vaillance et l'intrépidité avaient
largement contribué à faire la réputation des fameux
Raïes des côtes barbaresques (1).

Dans la guerre de course, conséquence des Croisa-


des et riposte aux agissements des fameux Chevaliers
de Malte et de Saint-Jean de Jérusalem (2), la Berbérie

(1) Il ne faut pas oublier, en effet, que. les frégates qui parlaient
en course, soit de Djidjelli, soit de Bougie, ne devaient avoir
comme équipage que des kabyles. — Connus pour leur intrépidité
et leur endurance, les montagnards durent fournir une large part
au recrutement des beh'ria pour l'armement de la marine algé-
rienne. — A la suite d'un échange de prisonniers entre Alger et.
l'Espagne, nous ferons remarquer plus loin que la plupart des
esclaves musulmans, libérés par les chrétiens, étaient des kabyles
Zouaoua capturés dans la Méditerrannée.

(2) Voir Vertot, Histoire des Chevaliers de Saint-Jean de Jéru-


salem, (Paris 1726, 4 volumes in-4°).
— 171 —

directement menacée ne put faire mieux que de se dé-


fendre. Guidée par le Turc, elle ne ménagea pour sa
sécurité morale et matérielle, ni sa bourse, ni son
sang.
En Afrique, l'enrôlement de l'élément berbère dans
les armées de terre et de mer, comme le fit jadis Car-
tilage, permit aux Barberousse et à. leurs successeurs
de se rendre redoutables. La flotte d'Alger n'acquit son
grand développement que le jour où les services de la
marine purent, avec l'aide de la Kabylie, se procurer
sur place, outre de la main-d'oeuvre et de la matière
première, des hommes pour son armement (1).
Sous l'initiative des Turcs, dé nombreux ateliers de
construction furent ainsi créés sur toute la. côte. Grâce
aux chantiers de Cherchell, de Djidjelîi et d'Alger, où
l'on trouvait tous les spécialistes voulus, les corsaires
arrivaient sans peine, sinon à y construire toutes leurs
frégates de course, du moins à. réparer sur place les
perles que la marine de guerre chrétienne leur infli-
geait.
Telles furent, en résumé, les ressources inépuisa-
bles et précieuses que la Kabylie fournissait aux Turcs
qui, pendant plus de trois siècles se firent très redou-
tables.

(1) La forêt de Tamgout des Aïth-Djennad, dont l'essence prin-


cipale est le chêne, zéen, dut envoyer ces excellents matériaux
directement aux chantiers de construction de la Marine de Bougie
et d'Alger.Par l'intermédiaire des Bel-K'adhi, l'exploitation de cette
forêt parles Turcs pourrait bien dater de l'époque de Khaïr-Eddin,
le premier qui donna toute l'extention voulue aux attliers de
Djidjelîi et de Cherchell ; ces deux ports kabyles jouirent pendant
longtemps d'une certaine réputation qui leur permit d'atteindre
par celte industrie une grande prospérité; outre les nombreuses
galères de course qui sortaient de leurs chantiers, leurs positions
géographiques furent, pour les raies, deux magnifiques postes de
guet et de refuge dans la Méditerrannée. Aussi ces deux ports
furent parmi les nids de pirates, ceux que les marines euro-
péennes redoutaient le plus.
__ 172 —

Nous verrons que cette situation exceptionnellement


avantageuse permettra aux marins des côtes barba-
resques de posséder et d'armer des flottes avec leurs
0
propres moyens. Dès le XVI siècle, Alger ainsi soute-
nue, prend de l'importance et dévient le point de ral-
liement de tous les Raies de la Méditerranée. Suivant
l'exemple des Barberousse, toute une pléiade de ma-
rins aussi réputés les uns que les autres, s'y est for-
mée et a su par son activité et. sa bravoure, répondre
avec honneur et gloire aux haines et aux ambitions des
ennemis de l'Islam et de ses alliés.
Ce fut ainsi que la marine algérienne, presque à
l'apogée de sa puissance, porta de rudes coups aux
successeurs de Charles-Quint. Suivant le mot d'ordre
de Conslantinopie, alors amie de la France, elle se fil;
plus d'un siècle la protectrice désintéressée et active
de la marine française souvent, menacée par les formi-
dables flottes de ses ennemis.
Auréolée de gloire et gorgée de richesses, la capitale
des Barberousse ne put dès lors que se féliciter de la
collaboration active et intelligente de la Kabylie.
Sous l'énergique el. habile administration de Iïassan
Khaïji-Ecklin, qui sut particulièrement apprécier tout
ce que ce petit peuple Zouaoua avait d'énergie et de
valeur, Alger, retrouvant la paix, devint bientôt une
cité des plus enviées : sa richesse et sa force milîîaire
furent telles que son crédit; prit une grande extension.
Devenue maîtresse de la Méditerranée, elle exigeait
de la plupart des marines européennes le payement
d'une espèce de droit de péage sans lequel l'Orient et
l'Afrique restaient fermés pour elles.
Outre la route des Indes, dont il fallait s'assurer la
sécurité, des relations commerciales avec les côtes
barbaresques n'étaient pas, pour la plupart d'entre
— 173 — '

elles, à dédaigner. Aussi certaines puissances qui


avaient grandement besoin des blés, des peaux, des
cires et autres produits africains furent les premières
à chercher à lier de bonnes relations avec Alger.
Poussés par la politique et guidés par un esprit d'in-
térêt bien compris, des gouvernements chrétiens, sui-
vant l'exemple de la France, sollicitèrent et obtinrent
d'Alger, des traités de commerce. Si parfois ces traités
étalent onéreux pour ceux qui les signaient, leur signa-
ture leur permettait de jouir, dès lors, en Méditerra-
née, de la sécurité de navigation et de la liberté de
commerce.
Avec sa marine, forte et redoutable, Alger, très
riche en certaines matières premières les dédomma-
geait largement par l'offre à un prix dérisoire de ses
produits et aussi par 3a protection que leurs vaisseaux
marchands, trouvaient sur toutes les côtes babaresques.

En résumé, sous l'énergique et intelligente adminis-


tration de H'assan Pacha, Alger devint une ville des
plus belles et des plus, florissantes de la Méditerranée.
Celte ère de prospérité, amenée par l'ordre et surtout
par la discipline imposée aussi bien aux Janissaires
qu'aux Haïes, ne sera malheureusement pas de longue
durée.
Dès le départ de H'assan Pacha., appelé à d'autres
fonctions en Orient, l'Algérien, comme atteint d'un mal
endémique, retomba dans l'anarchie et se laissa aller
aux pires folies.
Ce fut ainsi qu'Alger, jeune et opulente, livrée à
elle-même, crut dans ce relâchement pouvoir se payer,
impunément quelques excès caractérisés par l'abus du
bon plaisir. Dans ce caprice, plein de désordre, retom-
— 174 —

bant aussitôt sous le joug des Yoldachs ou des Raïes,


sa population ne tardait, pas à se voir de nouveau dé-
sorganisée et déchirée par l'indiscipline et l'insécurité.
En présence de pareilles calamités, il ne pouvait, cer-
tes, en résulter pour les Algérois que de la gêne et de
la misère.
La sécurité devenant de plus en plus précaire dans
une cité, hier encore active et laborieuse, Alger fut
bientôt abandonnée par les meilleurs de ses habitants;
la crise se faisant sentir sur le commerce et l'indus-
trie, les ateliers se vidèrent, les boutiques et les maga-
sins se fermèrent; les riches et verdoyantes propriétés
de la banlieue, privées de leur main-d'oeuvre, se des-
séchèrent ou se couvrirent de broussailles. Privées du
jardinier kabyle, les tonnelles de rosiers et de jasmin
restaient envahies par les ronces.
Tous les gens de travail et d'ordre s'empressèrent
de s'éloigner de ses parages comme des lieux malsains;
la plupart des commerçants et artisans kabyles, me-
nacés dans leur vie et leurs biens, quittant leurs mé-
tiers, abandonnèrent la ville et sa banlieue pour se
retirer dans leurs montagnes\L'exode kabyle, provo-
qué par les exactions et les injustices des Maures et
des Janissaires, ne laissa derrière lui que la ruine et
la misère.
Telles furent les conséquences fâcheuses que provo-
qua le rappel précipité du fils de Khaïr-Eddin, départ
que toute la Régence et particulièrement la Kabylie
regrettèrent sincèrement.
La guerre dé course, se continuant plus forte que
jamais, l'Islam ne put mieux faire que de se défendre.
Voyant sa marine sérieusement menacée par celle des
chrétiens, le sultan de Constantinople, Soliman, fit
appel au dévouement et à la bravoure de ses marins
d'élite.
— 175 —

C'était à ce propos que H'assan reçut en même temps


que son rappel d'Alger, sa nominal-ion de capiiaine-
pacha dans la marine du sultan, où il fut adjoint au
fameux amiral Darghoul (Dragut) (1).
A ce dernier point de vue, Alger ne put que se glo-
rifier d'un tel honneur accordé à un de ses meilleurs
pachas. Elle ne pouvait souhaiter qu'une chose : re-
trouver dans son remplaçant un administrateur aussi
habile que ferme pour faire taire en les ramenant à la
raison les fauteurs de désordre.
Espoii's bien vains, hélas ! Alger, livrée définitive-
ment aux caprices souvent sanguinaires des Janissai-
res et des Raïes, ne vivra que dans l'inquiétude et la
douleur. Outre ses rues qu'elle verra souvent ensan-
glantée par le sang de ses fils, tous ses pachas ou
deys, désormais condamnés par le Destin, mourront
d'une mort violente.
Ce fut donc au commencement de 1S67, que le nom-
mé Moh'ammed Pacha, fils de Salah'-Raies, chargé par
le sultan de gérer les affaires de la Régence, arriva à
Alger, où il fut aussitôt installé dans ses nouvelles
fonctions.
Nous avons dit que H'assan', après avoir liquidé ses
affaires, quitta Alger et partit définitivement pour
Constantinople, où il mourut en 1570.

(1) L'ordre de rappel de H'assan pacha parvint à Alger le 8 Jan-


vier 1567. Son départ, comme l'a été celui de son illustre père
Khaïr-Eddin, fut pour lui l'occasion de montrer au peuple sa bonté
et sa générosité ; ses largesses faites particulièrement à la ville
d'Alger ou à l'Etat, lors de son départ, furent assez importantes ;
car H'assan, qui jouissait d'une fortune personnelle considérable,
ne put se débarrasser des nombreux immeubles (palais, villas et
bains maures) qu'il possédait à Alger, qu'en les léguant à la ville,
son pays natal. De cette fortune, une grande partie dut naturel-
lement être léguée à sa femme et à son jeune fils, neveu des
seigneurs de Koukou.
(Voir à ce sujet pour plus de détails, l'Histoire des Rois d'Alger,
de Haedo, traduction de Grammont, page 131 et suivantes).
— 176 -

Mais lors de ce déplacement, il est à remarquer que


la princesse de Koukou. sa femme, ne le suivit, pas en
Orient. Seule, jeune et sans soutien ni parent à. Alger,
celle-ci dut sans doute, conformément aux usages et
coutumes des montagnards, regagner le foyer paternel
et. aller vivre avec les siens en Kabylie.

Voici, à ce sujet-, les seuls renseignements que Haëdo


nous donne sur cette épouse, mère délaissée par son
mari :

« Il n'emmena pas avec lui ia fille du roi' de Koukou,


« sa femme, avec laquelle il vivait depuis longtemps,
« quoi qu'il eu eut un fils alors tout enfant. » (:1).

Gomme il y a là un point d'histoire qui intéresse au


premier chef la Kabylie du Djurdjura, nous demandons
au lecteur de nous accorder toute sa bienveillante
attention pour l'examiner avec nous.

Cette séparation forcée devant laquelle le Pacha ne


put que s'incliner, mérite d'être soulignée. Les lois
kabyles, qui règlent les devoirs de la femme mariée,
n'obligent pas celle-ci à s'expatrier malgré elle pour
suivre son mari ; d'autre pari, la. femme qui se sépare
de son mari ne doit pas rester livrée à elle-même ;
son devoir est de se mettre sous la protection d'un des
siens: la moralité publique exige qu'il en soit ainsi.;
agir autrement en cherchant à vivre seule, la femme,
surtout si elle est, encore jeune, risquerait, de compro-
mettre son honneur et celui de sa famille dont elle
porte et conserve toujours le nom (2).,

(1) Haëdo, Histoire des Rois d'Alger, traduction de Grammont,


page 131.
(2) Voir la notice intitulée « Etude sur la Femme Berbère >J,
clans le Recueil de Poésies Kabyles, de Boulifa, Alger, 1904.
— 177 —

<(L'épouse, abandonnée par le mari ou devenue veuve


doit rentrer chez ses parents, disent les kanouns kaby-
les, qui ajoutent que « l'enfant encore au sein doit être
« laissé à la mère. »

11est certain qu'à la suite de. cette séparation forcée,


la situation matérielle de l'épouse et du fils « alors
tout enfant » a dû être réglée par H'assan, qui savait
sans doute qu'il ne reviendrait plus en Algérie.

D'autre part, il n'est pas admissible, ainsi que nous


venons de le faire remarquer, que les Bel-K'adhi aient,
accepté de laisse!' vivre leur fille seule à Alger; leur
dignité et les moeurs de leur pays s'opposent catégo-
riquement à l'abandon de cet Le femme dans une ville
où ils n'avaient eux-mêmes que faire.

Dès lors, une question se pose : si la mère est ren-


trée en Kabylie avec ses parents, qu'est devenu son
enfant, le pel.il-fil s de Barberousse ?
Gel enfant, sans doute héritier d'une grosse fortune,
et qui n'avait pour le défendre que sa mère, n'était, il
ne faut pas, l'oublier, après tout que « turc » ; comme
tel le jeune orphelin ne pouvait espérer trouver dans
le coeur de son entourage de réelles sympathies. Au
contraire, ses titres, ses richesses et son origine
n'avaient-ils pas excité contre lui les appétits et les
jalousies de ses oncles ou cousins de Koukou ?

Dans tous les cas, la situation de cette mère avec un


lits tout jeune et une grosse fortune comme succession,
ne .pouvait être qu'inquiétudes et tracas pour elle et
même pour son fils. Pour défendre l'un et l'autre., elle.
a dû endurer'bien des persécutions et subir, bien dès
assauts de la part, des parents devenus pour elle,, par
cupidité, ses plus terribles ennemis. .
- 178 —

Comme mère traquée et poursuivie par l'acharne-


ment de ses ennemis, sa situation de mère abandonnée
et sans défense se trouve, rappelons-nous-ie, être à
peu près identique à celle de la veuve d'A'oou-el.-Abbas;
avec cette différence que celle-ci avait donné naissan-
ce à un Bel-K'adki, tandis que l'autre se trouvait 'avoir
un fils qui, tout en ayant du sang kabyle dans les vei-
nes, ne: restait pas moins turc. Ce dernier a-t-il vécu ?
Est-il allé en Kabylie avec sa. mère ? Gomment a-t-il été
élevé et considéré par ses oncles ?

Etranger et riche, son origine et sa fortune ne pou-


vaient être qu'un danger pour lui comme pour sa mal-
heureuse mère abandonnée par le port:.

Mais là. s'arrêtent, nos conjectures ; de la destinée,


de la vie de ce prince turc, nous n'avons aucun rensei-
gnement ; nous ne connaissons aucune tradition, au-
cune légende qui en ait conservé le moindre souvenir.
A moins que ce fait si intéressant, s'il avait été éclairci,
pour l'histoire locale, ait quelque rapport avec la lé-
gende déjà signalée, légende relative à cette mère qui
se serait réfugiée sur le pic de « Tamghouf » pour sau-
ver son enfant du poignard des oncles et cousins.

Ici comme là, nous ne nous basons que sur des pro-
babilités, des suppositions que l'histoire n'admet pas,
— nous le savons — pour essayer de découvrir quel-
que chose de précis sur ce passé si obscur de la dynas-
tie des Aït-El-K'adhi « rois de Koukou », dont l'avène-
| ment en Kabylie ne remonte pas, nous l'avons déjà dit,
i au delà du XVIe siècle.
'
D'après tout ce que nous venons de dire sur « Kou-
kou », il se dégage que l'histoire des seigneurs kaby-
les, les Bel-K'adhi, sur le passé desquels quelques écri-
- 179 —

vains espagnols (1) nous ont seuls donné quelques ren-


seignements, il se dégage que cette histoire, disons-
nous, reste donc intimement liée avec celle des Turcs
d'Algérie.
Dans ces conditions, nous ne pouvons mieux faire
que. de reprendre en les analysant l'examen de tous les
événements importants de la période turque intéres-
sant la Kabylie.

Nous sommes parvenus avec nos éphémérides kaby-


les vers la fin du XVIe siècle, époque où l'histoire loca-
le se perd dans la nuit, des temps ; nos sources taris-
sant, nous perdons encore nos faibles moyens de ren-
seignements.
La relation de Haëdo intitulé « Epitome de los reys
de argel », source où nous avons largement puisé,
s'arrête vers septembre 1596, avec Mustapha Pacha,
« son 31° roi d'Alger ».
L'auteur ayant quitté Alger vers 1581, ne dit pres-
que plus rien, ni de « Koukou », ni de « La'bez », d'eux
principautés avec lesquelles les Turcs semblent vivre
encore quelque temps en assez bonne intelligence.
Comme par le passé, les Zouaoua continuent à prê-
ter leur concours pour participer à toutes les entrepri-
ses même lointaines des Turcs. Voulant donner de l'ex-

(1)_Marmol, Léon l'Africain, Cervantes et Haëdo furent les


principaux auteurs espagnols qui écrivirent sur les Etats barba-
resques. La possession de Bougie et des « Iles » de la ville des
Mezrana (Alger),pendant un certain temps avait permis aux gou-
verneurs des deux colonies de connaître et d'établir quelques
relations aussi bien avec les Zouaoua qu'avec les Beni-A'bbas.
Ce fut là une des principales circonstances qui permit à leurs
écrivains de dire quelque chose sur Koukou et Guela'a du XVIe
siècle.
?3
— iso —

tension à leur domination, ceux-ci ont jugé sans doute


plus prudent de- ne pas trop brusquer cette fière Kaby-
lie dans ses sentiments de liberté et que la politique la
plus sage est celle qui recommande d'entretenir de
bonnes relations avec le Djurdjura. La politique de col-
laboration a l'ail qu'en 1569, lors-de son expédition
contre Tunis, le Pacha A'ouldj-Ali a pu obtenir du roi
de « Koukou » et de celui de « La'bez » le respectable
contingent de 6.000 cavaliers. (1)
L'auteur des « Rois d'Alger » nous apprend encore
qu'en 1575, Bel-K'adhi fournit mille hommes armés de
mousquets à Rabad'luin (Ramdhan ?) qui leva une ar-
mée pour aller à. Fez remettre le sultan Moulay Malek
en possession de son trône.
Notons en passant que la plupart de ces Zouaoua
enrôlés et envoyés au Muroc ne sont pas, dit-on, reve-
nus en Algérie. Certains auteurs rapportent que Mou-
lay Malek ayant eu l'occasion d'apprécier leur dévoue-
ment et leur valeur militaire, demanda et obtint l'auto-
risation de conserver auprès de lui ces braves et fidè-
les serviteurs ; le sultan, qui eut en eux une grande
confiance, en fit d'abord sa garde d'honneur et ensuite
un corps d'élite pour aider à. la pacification de son
royaume. (2)

(1) Rois d'Alger, de Haëdo, par de Grammont, page 141.


Ce A'ouldj-Aliparvenu à la haute fonction de pacha ne serait-il
pas le père même de celui que H'assan Khaïr-Eddin a fait marier
avec une princesse de Koukou? Dans l'affirmative, le concours des
Zouaoua contre les Tunisiens n'a rien qui puisse nous étonner,
car nous n'ignorons pas que les liens du sang imposent des devoirs
plus impérieux que ceux d'une simple sympathie ; dans le cas
contraire, on conçoit difficilement les raisons pour lesquelles les
Zouaoua rompant leur vieille amitié avec Tunis aient, de concert
avec les Beni-À'bbès, participé à cette expédition commandée par
les Turcs d'Alger.
(2) Haëdo dit à ce sujet; «Et pour s'affermir davantage sur ce
trône, nouvellement conquis, il obtint de Rabadan pacha qu'il lui
laisserait les "Mille Azuages" qu'il avait amenés et environ trois
cents Turcs ».
(Histoire des Rois d'Alger, traduction de Grammont, page 162).
— 181 —

Haëdo, de qui nous tenons ces renseignements, ne


nous dit pas si les contingents du roi de « La'Bez »
avaient également participé à cette expédition maro-
caine. Ce silence nous autorise à croire que les Bel-
K'adhi continuant à être bien en cour à Alger, la famille
des Abd-El-Aziz de Guela'a tenue à l'écart, ne pouvait
évidemment que se désintéresser des entreprises tur-
ques.
Cet effacement, que d'aucuns traduisaient par du mé-
pris et de l'antipathie servit de prétexte aux intrigues
des Bel-K'adhi qui parvinrent sans peine à réveiller et
à exciter la défiance et la colère du Pacha contre les
Beni-Abbas.Bientôt avec des relations plus que froides,
une rupture officielle entre la principauté de Guela'a et
la Régence devint inévitable. La résolution de pareille
situation ne pouvait se régler aux yeux des Turcs
que sur le champ de bataille.
En 1590 la guerre ainsi déclarée, le Dey d'Alger, le
nommé Khaïder pacha, de connivence avec les Bel-
K'adhi, envoya contre les Beni-A'bbas une forte colonne
expéditionnaire.
La colonne, munie de mousquets et d'artillerie, ar-
riva bientôt chez les Beni-A'bbas ; elle envahit le pays
où elle fit beaucoup de mal. Voyant que l'ennemi échap-
pait au châtiment difficile à réaliser dans un pays aus-
si accidentelle Pacha se vengea sur ses biens en ra-
sant des villages, en brûlant, des récoltes et en coupant
des arbres fruitiers. Mais, malgré la vue du désastre
accompli, le montagnard ne fut guère intimidé: Par ces
actes barbares le Turc ne fit au contraire qu'inciter
les habitants à la résistance et à la vengeance.

La rage au coeur, les Beni-A'bbas en masse se sou-


levèrent et'accoururent se rallier autour de leur chef,
*- 182 —

Sidi-Amok'ran; celui-ci, bousculé de nouveau, recula


et ne put, dans sa retraite, que manoeuvrer pour aller
avec ses contingents se retrancher sur le rocher de
Guela'a.

Les Turcs, encouragés par leur succès, le poursui-


virent, juqu'au pied de sa forteresse où ils le tinrent
assiégé pendant près de deux mois, au bout desquels
les hostilités cessèrent, car une armistice conclue entre
les deux adversaires, obligea les Turcs à interrompre
leur agression et accepter la paix qui leur était offerte.

Par suite de Yinlervenlion d'un marabout local, les


deux belligérants consentirent, en effet, à signer la
paix, après quoi les Turcs se retirèrent, non sans avoir
obtenu toutes les satisfactions morales que leur vic-
toire leur permettait d'exiger.

Gomme contribution de guerre, une amende impo


sée à la Confédération de 30.000 écus fut payée par les
Beni-Abbas (i).

Mais, durant cette campagne, les Turcs ne purent


s'empêcher de constater qu'un nouvel élément de résis-
tance à. leurs idées de conquête leur était opposé par
l'indépendance kabyle. Cet élément qui ranimait la ré-
sistance du montagnard était purement morale. C'était
une force qui émanait des sources mêmes de l'Isla-
misme.

(1) Cette campagne qui a duré deux mois, ayant commencé en


Décembre 166Q, se termina en Janvier 1561, par une paix. La
cessation delThostilités fut, dit Haëdo, imposée aux belligérants
par un «-Moretrès influent qu'on appelait le Marabout, (et qui) se
posa en médiateur entre les deux rois, représentant que c'était une
grande honte et un énorme péché envers Dieu de se faire la guerre
entre princes musulmans. Le roi de « Labcz » paya 30.000 écus à
celui d'Alger».
(Haëdo, Histoire des Rois d'Alger, page 208, trad. de Grammont).
— 183 —

Cette force morale puisée dans le Coran, un homme


s'en servit et c'était le marabout, éducateur vénéré,
homme de science et de bien, apôtre de l'Islam, juge
dont les décisions, dictées ou inspirées par l'esprit et
la lettre du « Livre », ne pouvaient être violées sans
parjure.
La Justice et le Droit étaient son guide et son but;
accorder sa protection aux faibles et son aide aux mal-
heureux était pour lui un devoir sacré. Ami des hum-
bles, la bonté, la charité, la confraternité dictaient les
faits et gestes de ses actes.
Son prestige grandissant, l'influence d'un tel homme
ne pouvait être que considérable auprès de tous les
opprimés.
Sa parole devait être respectée, car elle était, dans
cette circonstance, pour la paix et la concordé entre
tous les musulmans ; dans ce cas, les Turcs et les Ka-
byles ne devaient, sous peine de sacrilège et de par-
jure, que la respecter. Et les Turcs, les premiers, ne
pouvaient méconnaître que ces principes de confrater-
nité découlaient de la bonne et saine morale dictée par
le Coran même ; mais aussi, quel bel argument, quelle
heureuse intervention pour la liberté et l'indépendance
kabyles !
Ce prestige, basé sur ce lien moral, habilement in-
sinué par les chefs religieux, puis cultivé et répandu
par tout le clergé musulman, va permettre au mara-
bout kabyle de jouer un rôle des plus importants clans
la vie sociale et politique des montagnards. Au point
de vue social, son action sera des plus bienfaisantes.,
Développer les idées de justice et de droit, éclairer
les ignorants et soutenir les faibles, c'est travailler à
l'émancipation des opprimés, à la libération du peuple
et à la suppression de ses tyrans.
— 184 —

C'est toute une vie nouvelle que cette conception


nouvelle va donner à la Kabylie, dont l'enthousiasme
pour l'Islam ne sera qu'un moyen pour assurer sa li-
bération et se dégager du joug des oppresseurs.
A la suite de cette petite révolution politique et reli-
gieuse, le régime féodal de Koukou et de Guela'a sera
bientôt abattu et supplanté par un autre pouvoir, ap-
paremment plus égalitaire et plus juste, puisqu'il ne
s'inspire, dans ses actes, que des principes moraux
émanant du « Koran », ce Livre de morale universelle.
Les propagateurs zélés, les serviteurs sincères de la
« bonne parole », s'appelleront en Kabylie « Mara-
bouts », qui, avec leur rôle de pionniers dévoués à
l'Islam, seront, dès leur apparition dans le Djurdjura
les protecteurs sérieux, les dirigeants intelligents et
énergiques de l'Indépendance kabyie.
VI. LES MKRftBOUTS

ET L'INDÉPENDftNCE KftBYLE

SOMMAIRE

Apparition de l'influence maraboutique en Kabylie. — Le


rôle religieux et social du Marabout. — Paix et concorde
Justice et droit. Respect de la liberté individuelle et col-
lective. — Appel des cités et des tribus épuisées par les
querelles intestines et surtout par la persécution des princes
ou seigneurs locaux. — En tripolitaine comme dans le Sous,
des marabouts ou ehéiïfs se mettent à la tète du peuple
berbère, qui se révolte contre les dynasties régnantes.

Dans le Djurdjura comme ailleurs, des missionnaires


religieux suivent le môme mouvement. Dans le Hàut-Sébaou
différentes tribus se soulèvent contre le régime féodal de
Koukou ; et, pour se débarrasser des exactions et des tyran-
nies des Bel-K'adhi, elles feront appel aux conseils et à la
protection des Marabouts qui se déclareront ouvertement
les défenseurs des faibles.

Rôle du Maraboutisme : Education et émancipation. —


Alliance entre le Marabout et la TlûiddartU. — L'ermitage
de Thizi-Berlli et les quatre principaux saints du
Itaul-Sëbaou. — Sidi-Mançour délivre les Aïtli-Bjennad
de l'oppression de «Amar ou El-K'adM» pendant que
Sidi-Ali'med ou Maleli et Sidi Abd-Errali'man mettent
sous leur protection, l'un, une partie des Aïtli-R'oubri et
des AUh-IdJer et l'autre, les Illoulen et les Aitli-Itsourer\
— 187 —

— Reconstitution de la tribu et les derniers Bel-K'adhi. —


Turcs et Espagnols châtiés se trouvent finalement refoulés
par les Zouaoua: ces derniers marquent à travers l'histoire
leur force de. résistance contre les empiétements étrangers.
Réaction et faculté d'absorption du montagnard dans son
milieu politique et social.)

L'intervention du « marabout », suivie d'un règle-


ment heureux entre les belligérants, dans l'affaire de
Guela'a, reste donc, dans l'histoire de la Kabylie, un
événement politique de haute importance. La manifes-
tation, par l'influence de ce personnage religieux, loin
d'être un fait local et accidentel, marque qu'une évolu-
tion se préparait dans la démocratie kabyle ; contre le
régime autoritaire qui opprimait le peuple, une nou-
velle force naissait et, dans toutes les classes de la so-
ciété, un nouvel état d'esprit régnait et incitait, dans
l'intérêt général, les uns et les autres à s'y soumettre.
Ranimé par le souffle de la liberté, le peuple réveillé
réclama l'émancipation.
Désormais, étant donné la nouvelle mentalité qui ani-
mait particulièrement la Kabylie, les Turcs, comme les
seigneurs de Koukou et de Guela'a, devaient, sous peine
d'un heurt dangereux pour eux, compter avec cette
force morale, le pouvoir spirituel dont les marabouts
étaient les représentants qualifiés et autorisés.
Pour la première fois, peut-être, depuis qu'elle est\
sous le régime de la foi islamique, la Kabylie démocra-j
tique et laïque, menacée clans ses libertés d'indépen-'j
dance par l'autorité autocratique des Turcs et des!
« seigneurs féodaux », se met ouvertement sous la pro-/
lection du Koran.
— 188 —

Dans ce refuge salutaire, elle se refait et se fortifie,


à tel point que, bientôt, le peuple apeuré et terrorisé,
mais encore conscient de sa vigueur, reprend toute sa
force morale pour réagir contre la tyranie.

L'expérience des résultats déjà obtenus poussa ce


peuple, plein d'ardeur dans sa foi nouvelle, à se sou-
mettre avec reconnaissance au nouveau régime qui lui
fut inspirée par ces doctes traitants. C'est en quelques!
mots, la crainte de perdre sa liberté qui a poussé laj
démocratie Kabyle à se servir du bouclier marabouti-
que pour repousser et combattre l'autocratie des Bel-1,
Kadhi de Koukou.

Conservant ses idées et ses principes séculaires sur


la forme de gouvernement qui lui convenait, la démo-
cratie kabyle, légèrement nuancée de religiosité, chan-
gea donc de guides et dé chefs dans l'administration
de ses intérêts moraux et politiques.

Prenant sa cause en mains, le Marabout, dont le


genre de vie et la science forcent déjà l'admiration
de tous les musulmans, finira par devenir, en Kabylie,
une puissance de premier ordre. Amateur de la justice
et du droit, défenseur sincère du faible et de l'opprimé,
sa conduite désintéressée l'imposera à l'estime géné-
rale de tous les montagnards ; soutenu par la foi de!
son sacerdoce et encouragé par la confiance générale;
des masses, il consacrera au bien public toute son in-
telligence et tous ses eftorts. Connaissant le mal qui
1
ronge le pays, il essayera de guérir et de régénérer
cette pauvre.société de montagnards, troublée et désor-
ganisée par des guerres incessantes et fratricides.
La plupart des tribus étaient, en effet, réduites aux
abois et dans leur détresse, elles ne cherchaient qu'un
guide, un sauveur. En partie disloquées dans leur or-
— 189 —

ganisation, fatiguées, épuisées par des luttes intesti-


nes, elles ne demandaient depuis longtemps qu'à sor-
tir du désordre et de l'éfat d'anarchie auxquels elles
se trouvaient réduites.

La société ayant trop souffert de la guerre et de l'in-


sécurité avait vraiment besoin de repos ; pour se re-
faire et essayer de se remettre de son épuisement, elle
n'aspirait plus qu'à une chose : à la paix ; et, dans
cet état d'esprit, sa décision était prise : désormais elle
ne voulait plus avoir de chefs guerriers à la tête de ses
destinées. Ayant abusé de son tempérament belliqueux,
ceux-ci l'avaient épuisée et ruinée. D'ailleurs ses tyrans
eux-mêmes n'étaient que le produit de cette malheureuse
agitation entretenue dans son sein. Le peuple, réveillé
et ayant une notion bien nette de cet état1- de choses,
réclamait la paix et pour ce faire allait bientôt pren-
dre comme chef, directeur de ses intérêts moraux et
politiques, des marabouts, hommes généralement cal-
mes, bienfaiteurs et pacifiques par excellence.

Cet état d'âme, qui demandait une nouvelle organi-


sation dans la société, provoqua comme une espèce de
révolution en Kabylie, car pareil changement d'ans la
forme d'un gouvernement, consacré par des siècles, ne
put se réaliser sans secousses.

Avant la période du régime féodal des Seigneurs de


Koukou et de « La'bez », les quelques Marabouts ve-
nus en Kabylie, comme apôtres de l'Islam, ne s'occupè-
rent d'abord guère de la vie politique et sociale des
montagnards.

\ Amateurs de la paix et de l'ordre, partisans sincères


|de ce pacifisme qui ne prêche que la concorde, la con-
i fraternité d'entre tous les musulmans, en éducateurs
\ avisés, ces pionniers de l'Islam ne manquaient pas ce-
— 190 —

pendant,. tout en vivant en marge de la société, d'ins-


truire le peuple et de développer et raffermir en lui
[ l'amour inné de la liberté, du droit et de la justice.

Au début, dans les premiers temps de leur arrivée


en Kabylie, ces gens de bien et de bonté, se consa-
crant exclusivement à l'exercice de leur sacerdoce,
étaient là au milieu de la société où ils vivaient retirés
comme désintéressés des choses profanes et des ambi-
tions humaines.
Venus d'un peu partout, et à des époques différen-
tes, pour enseigner et vulgariser les principes de l'Is-
lam, il arriva plus tard que leurs efforts intelligents ne
s'arrêtèrent pas uniquement à l'exercice du culte et du
prosélytisme. La question morale et politique du peu-
ple les intéressa au premier chef.
i Elargissant leurs influences sacerdotales, ils furent
ainsi amenés à s'intéresser plus particulièrement à
ceux qui souffraient, aux faibles qu'ils cherchaient à
soulager et à protéger contre les forts.
Méprisant la richesse et la puissance, avec leur vie
modeste et leur conduite toute dévouée à la cause com-
mune, ils arrivèrent à s'imposer à l'estime générale ;
leur ascendant moral devint tel qu'ils s'imposèrent et
dominèrent bientôt les masses. Aussitôt, usant de leur
prestige et.de leur influence dans la société, nous
voyons « ces serviteurs d'Allah » entrer carrément
pour lutter clans l'arène de la vie profane des laïcs.
Devenant plus actifs, ils vont s'immiscer d'abord
comme arbitres et ensuite comme juges et maîtres des
affaires politiques et sociales du pays. Dès lors, cons-
cients de leur rôle de justiciers et de libérateurs, ils
n'hésitent pas à se mettre à la tête des tribus pour
combattre et détrôner leurs oppresseurs.
-- 191 —

Déjà, au Maroc et en Tripolilaine, nous trouvons, dès


la fin du XV" siècle, des marabouts, des chérifs sortant
de leur rôle spirituel dans lequel ils s'étaient jusqu'alors
confinés, se lancer dans la vie politique pour prendre
la direction morale et matérielle des sociétés soumises
à leur action. Prenant les rênes du gouvernement, ils
réorganisent, les cités, rallient les tribus et arrivent,
avec succès, à rétablir chez elles, avec l'ordre et la
paix, la Justice, ce baume fortifiant de la conscience
humaine.

L'écho des exploits des Chérifs du Sous et de Tafila-


let ne fait que rehausser le prestige de ces marabouts
qui ,partout fortement appuyés sur le pouvoir spirituel,
arrivent sans difficultés à s'emparer du temporel, c'est-
à-dire de l'administration directe et effective des tri-
bus. Ce mouvement se propageant, ce fut un boule-
versement général dans tous les groupes de la société
berbère. Souffrant depuis longtemps de l'anarchie ou de
la tyrannie de quelques seigneurs qui l'opprimaient, le
peuple pensa que son salut était dans le maraboutis-
me; quoique sans foi ni conviction, le berbère se laissa
facilement mener vers le régime théocratique enseigné
et vulgarisé par les différents chefs d'ordres religieux
en ce moment si nombreux en Afrique.

Dans les basses comme dans les hautes régions, pour


les villages, pour les tribus, l'apparition d'un mara-
bout était considérée comme une action divine, une
annonce pour les habitants d'une délivrance prochaine
de leurs souffrances et de la fin de leurs misères.

Dès lors, dans toute la Berbérie, le régime autocra-


tique des dynasties africaines ou berbères, tombées en
dôcrépitude; ,se trouva nettement supplanté par l'in-
fluence théocratique du maraboutisme soutenus par
— 192 —

la propagande déjà ancienne de la Khouanerie dans


toute la Berbérie ,les « Mrabfin » se firent les cham-
pions actifs de l'Islam et de l'Indépendance.
.Au Maroc, les derniers princes Mérinides furent im-
puissants à arrêter une telle l'évolution dont les échos
ne manquèrent pas évidemment de se répercuter sur
les rochers du Djurdjura.

Quoique pour des raisons et des buts un peu diffé-


rents, nous voyons, en Kabylie, le même mouvement se
dessiner nettement dans l'administration du pays ;
l'autorité politique de la tribu a des tendances à échap-
j per quelque peu à ses chefs traditionnels, à ses
1« imfaren » ou à ses « amins » élus, pour passer entre
lies mains des marabouts, qui ont déjà acquis le droit
\ de cité. Les sachant plus habiles à gouverner et à dé •
fendre les intérêts publics, les montagnards font ouver-
tement appel à leur aide et à leur protection.
Soit pour organiser les tribus, soit pour diriger la
défense des libertés menacées, nous remarquons que
l'intervention des Marabouts, en Kabylie, se manifes-
tera des plus actives toutes les fois qu'il s'agira de
sauvegarder l'intérêt public de la cité ou de la tribu
dont ils ont assumé la direction morale.
Nous verrons à ce sujet que la décadence de la
puissance politique et. militaire des Bel-K'adhi en Kaby-
lie n'a pas eu, en réalité, d'autre origine. C'est l'his-
toire des Communes soutenues par le Clergé contre la
Féodalité du Moyen-Age en Europe.

Dès le commencement du XVIIe siècle, la direction


des affaires publiques de la cité ou de la tribu semble
donc échapper petit à petit aux chefs laïcs, aux sei-i
gneurs locaux, pour tomber entre les mains de nou-j
veaux maîtres : tes marabouts et les chérifs. <
— 193 —

Avant de prendre les responsabilités du gouverne-


ment, ceux-ci préparent le terrain, s'essayent et ne don-
nent l'assaut final que lorsqu'ils se sentent sûrs du suc-
cès final. Connaissant les aspirations et les besoins du
peuple, les chefs religieux, en bons diplomates, veille-
ront scrupuleusement dans leur système de restaura-
lion et de défense de la société berbère, à ce que les
vieilles institutions du pays, certaines coutumes de bon
aloi, particulièrement dans le Djurdjura, soient remi-
ses en pratique et respectées.

Sous leur impulsion, nous verrons toutes les tradi-


tions locales, surtout celles qui ne sont pas contraires
à la morale et à la « Sounna » reprendre toute leur vi-
gueur.
Dans cet esprit nouveau, la famille berbère se sa-
chant protégée se réforme et se fortifie; la cité s'or-
ganise, et la tribu retrouvant ses forces et ses libertés
se développe ; bientôt, sous la direction bienveillante et
habile des marabouts, l'ordre et la prospérité reparais-
sent ; et, la paix régnant dans le pays comme dans les
coeurs, l'influence bienfaisante des marabouts, en Ka-
bylie, devient aux yeux du montagnard, qui avait trop
souffert de la guerre et de ses tyrannies, comme une
bénédiction divine.

Dans ce bien-être moral et matériel, sa reconnais-


sance envers ce bienfaiteur, plus ou moins désintéres-
sé, reste des plus sincères. La protection d'un mara-
bout devient pour l'individu ainsi que pour la collec-
tivité, comme une action directe émanant d'Allah.
Aussi chaque tribu, chaque village de Kabylie se fera-
t-il un honneur, une gloire même, d'avoir dans son sein,
sur son territoire, tel personnage, telle famille mara-
boutique qui sera considérée par les générations futu-
— 194 —

res comme une bienfaitrice, une protectrice miraculeu-


se de leurs villages et de leurs pays. Celle-ci aimée et
écoutée de tous, jouissant d'un réel prestige et du res-
pect de toute la population, tiendra longtemps entre ses
mains toutes les forces vives du pays.
Dans ces conditions, cette famille maraboutique ou
son cher peut aisément, avec tant soit peu d'activité et
d'intelligence, prétendre à toutes les ambitions du pou-
voir et du commandement ; il peut, disposant à la fois
des moyens matériels et spirituels, tout espérer, tout
tenter vers le domaine de la puissance.
Mais, ici plus qu'ailleurs, le régime traditionnel et
séculaire ne pouvait cependant être impunément mé-
connu; car l'esprit démocratique, en Kabylie, ne vou-
drait pas d'autre puissance que celle qui émanait du
peuple, de pouvoir que celui qui était exercé par la
« djema'a », assemblée de tous les citoyens.
Jaloux de sa liberté, le montagnard ne se livrait pas
aveuglément aux .caprices ou ambitions de ses diri-
geants sur les actes desquels un contrôle minutieux ne
cessait de s'exercer. Un geste de partialité, une injus-
tice, un abus de pouvoir de la part du chef, suffirait
pour retirer à celui-ci et la confiance et l'estime des
masses. Soumis à la surveillance et à la critique de
tous ses subordonnés, le chef qui serait ainsi reconnu
répréhensible, serait vite détrôné de son commande-
ment et chassé du pouvoir qu'il détenait du peuple lui-
même.
Etant donné l'esprit égalitaire qui l'anime, la
djema'a ne pourrait tolérer le moindre geste dé favo-
ritisme ou de spoliation sans se déconsidérer elle-
même. La probité administrative et politique est une
des vertus de la race berbère, vertu qui a fait l'admi-
ration de tous ceux qui ont approché et observé dans
leurs fonctions les « imr'aren » kabyles.
— 195 -

Dans une société où le peuple conserve toutes les


prérogatives du pouvoir absolu entre ses mains, un
régime autocratique ou despotique qui essayerait de
se développer dans son sein, ne serait guère de longue
durée.

Malgré leur organisation primitive, la cité et la tribu


ont été les deux cellules vivifiantes de l'agglomération
berbère ; mais, dès leurs origines, chacune d'elles a
tenu à conserver entre les mains la souveraineté de sa
personnalité. L'esprit et la force démocratiques de la
race étant la raison même de cette réaction, l'engoue-
ment religieux du peuple en celte circonstance n'a pu
avoir d'autres conséquences que de libérer les masses
opprimées par le régime féodal créé et imposé par
l'anarchie.
Nous savons particulièrement que dans le Djurdjura,
des tentatives de transformation à cet état de choses
ont piteusement échoué. Dans sa ténacité, la cité qui a
proclamé « l'égalité de droits civiques pour tous ses
citoyens », n'oublie pas en se livrant au maraboutisme
de conserver entre ses mains la faculté de disposer
d'elle-même et gérer ses intérêts comme elle l'entend.
La nécessité de confier l'exercice du pouvoir à un de
ses citoyens a obligé la cité à en déterminer la portée
et en fixer les limites ; par l'expérience, elle en a fixé
l'usage avec un sens et une sagesse des plus remar-
quables. Son génie social que lui a inspiré son esprit
républicain, se retrouve dans ses Kanouns qui ne sont,
nous le savons, que le squelette de sa Charte primiti-
ve où le peuple est proclamé et reste le maître absolu
et souverain de ses destinées.
«Je conserve le contrôle du pouvoir confié à nos
chefs qui ne sont que des agents chargés d'exécuter
les décisions et volontés de nos djema'a », ajoute la
14
— 196 —

tribu, qui par cet. article, se réserve la faculté de res-


ter seule maîtresse et souveraine de sa puissance.
Disposant d'elle-même et se réservant pour elle-même,
elle ne veut pas que dans son sein, aussi bien que dans
celui de ses cités, il y ait d'autre puissance que la
sienne ; elle n'admet pas que l'on se serve d'elle pour
favoriser des intérêts spéciaux d'une famille ou de
quelques individualités. Le bien public reste, ici com-
me là, le but principal vers lequel doivent tendre tous
ses efforts et toute sa pensée. La puissance de tout
chef, choisi et agréé par elle, laïc ou religieux, qui
oublierait ses principes, ou feindrait de passer outre,
serait vite brisé.

La tribu ou « toufiq », collectivité qui transmet ses


pouvoirs, sa force à l'individu son délégué, n'autorise,
n'admet l'usage de cette force que dans un but ayant
caractère d'intérêt général nettement déterminé. C'est
pourquoi elle ne peut tolérer que son activité ou son
influence, par exemple, soit accaparée et mise au pro-
fit d'une personnalité ou d'une seule famille.

Cependant, n'oubliant pas que toute sa vitalité rési-


de dans l'union des efforts de ses membres, elle préco-
nise en faveur de tous ses citoyens les principes de so-
lidarité et de mutualité dans toutes leurs formes.
« Chacun pour tous, tous pour chacun », tel est, en
résumé, la formule du principe fondamental sur lequel
est basée la cité berbère. Et chose surprenante et ex-
traordinaire, pendant que l'Europe dégagée de la féo-
dalité, du moyen-âge, s'agite et fait des révolutions en
vue d'atteindre, guidée par un idéal, une nouvelle for-
me de société plus démocratique, le Djurdjura a trouvé
le moyen, depuis des siècles, de vivre libre et indépen-
dant sous un régime social qui satisferait sous bien
des points les rêves de nos socialistes modernes. « C'est
— 19? -^ , .

l'idéal du régime démocratique, a dit Renan, et qui ne


peut s'accommoder dans son sein à aucune autre forme
de gouvernement que la sienne. »

Ce régime social et politique, base de la charte


kabyle, ne pouvait donc s'allier avec la nouvelle forme
•de gouvernement que les Bel-K'adhi cherchaient, à im-
poser aux tribus soumises à leur influence. Oubliant
l'origine de leur fortune et surtout le caractère essen-
tiellement démocratique de leurs corn patriotes, jouant
« aux petits rois » et gouvernant « à la turque », les
seigneurs de Koukou se firent, dès le début du XVIIe siè-
cle, les petits tyrans d'une partie de la Kabylie, par-
ticulièrement des pauvres tribus du massif de Tham-
çjout'. Les tfisles souvenirs de celle époque malheu-
reuse, se retrouvent encore clans les tradilions et les
légendes locales de la région (1).
Les luttes que les villages du Haut-Sebaou eurent à
soutenir contre le despotisme des Bel-K'adhi furent ter-
ribles. Les tribus opprimées, à commencer par les
Aïlh-R'oubri, les Aïth-Djennad et les Aïlh-Idjer, ne pu-
rent reconquérir leurs libertés que vers la fin du
XVIIe siècle, époque qui marque la chute définitive de
la puissance des. Bel-K'adhi. Il semble cependant que
les tyrannies de Koukou sur les populations du Haut-
I Sebaou cessèrent de s'exercer le jour- où l'influence de
I certains personnages religieux commença à se faire
j sentir dans ces régions. Cette intervention contre Kou-
j kou n'émanait pas d'une secte ou d'un ordre religieux
fortement, organisés, mais de simples individualités,
hommes d'élite qui cherchaient à employer et consacrer
leur vie pour le bien de l'Islam et de l'humanité.

fy (1) Voir Revue Africaine n° 280 de 1911: « Nouveaux,document


archéologiquesdu Haut-Sebaou» par Boulifa.
— 198 —

i/ L'arrivée de Sidi-Ahmed-ou-Dris et de Sidi-Mançour \


[dans le Haut-Sebaou, ainsi que celle de Sidi Abd-Er-
ralïman et de Sidi-Ah'med-ou-Malek (2), marque-1:-elle
réellement l'époque de libération pour ces malheureu-
ses tribus ? — A la suite de quels événements, quelles
révoltes, ces marabouts ont-ils été appelés à interve-,
nir ?

(1) Ces quatre personnages religieux sont, paraît-il, arrivés en


même temps dans la région kabyle où le souvenir de leur rôle
bienfaisant s'est conservé jusqu'à nos jours.
Venus de l'Ouest, ils se sont rencontrés à Thizi-Bcrth, près du
col de Cliellat'a, lieu désert et élevé de la chaîne orientale du
Djurdjura ; là, loin des hommes et près de Dieu, ils décidèrent de
de s'y fixer ; en ce lieu isolé de Thizi-Berth, qui devint leur
« rebai' », ils se livrèrent à la dévotion et à la science. Cet ermi-
tage, qui servit de refuge aux quatre saints kabyles est encore de
nos jours un but de pèlerinage des plus vénéiés ; quoiqu'il ne reste
aucune ruine de leur refuge ou bâtisse, certaines excavationscreu-
sées dans le roc passent pour être les traces des cellules qu'occu-
pèrent nos ermites durant leur séjour à Ïliizi-Berth.
Lorsqu'ils se virent suffisamment préparés pour exercer le rôle
auquel ils se destinaient, quittant leur ermitage, ils se séparèrent
et allèrent s'installer sur des points d'où ils leur était aisé, par
une attaque concertée et simultanée, de menacer Aourir et Koukou,
les deux résidences officiellesdes Bel-K'adhi.
Ce siège en règle étant ainsi organisé autour des châteaux-forts
des tyranneaux kabyles, nos marabouts, chacun dans sa zone, se
livrèrent alors à une propagande effrénée contre le joug des sei-
gneurs de Koukou. Leurs efforts bientôt couronnés de succès pas-
sèrent, aux yeux des pauvres tribus libérées, comme de vrais
miracles dont les auteurs ne pouvaient être que des saints, élus
de Dieu.
Aimés, vénérés de tous les montagnards, nos quatre marabouts
vécurent entourés de l'estime générale dans le pays jusqu'à leur
mort. À proximité de chaque tombe et en souvenir du maître protec-
teur et bienfaiteur, une zaouïa ou établissement d'éducation fut,
par les soin» de la tribu, édifiée pour instruire et éduquer la jeu-
nesse. L'hospitalité et l'instruction y sont gratuites et offertes à
tous les jeunes gens, sans distinction d'origine ni de race. La
zaouïa de Sidi Abd-Errak'man, chez les Illoula fut, pendant tout
le XIXe sièclela plu's réputée de toute la Kabylie.
(Voir sur cette zaouïa une monographie complète par le savant
regietté et vénéré ïbn-zekri, chikh Saïd, ex-muphti malékite
d'Alger).
— 199 —

Nous n'en savons rien ; mais il est permis de suppo-


ser que ces marabouts, accueillis et adoptés vers cette
époque par les tribus opprimées, ne ménagèrent dans
leur oeuvre d'émancipation ni leurs efforts, ni leurs in-
fluences, « même divines », pour détrôner et détruire
la puissance néfaste des Bel-K'adhi.
La hagiographie, la vie légendaire des santons ka-
byles en conserve les traces. Il n'est pas un monta-
gnard du Haut-Sebaou qui n'ait à raconter quelques
traits traditionnels relatifs à l'oppression des princes
de Koukou et aux miracles des quatre Saints.
Les quatre Saints de Tizi-Berth, qui ont été les libé-
rateurs et les organisateurs des tribus du Haut-Sebaou,
ont laissé dans le pays un souvenir ineffaçable de res-
pect et de reconnaissance pour leur dévouement à la
cause de l'indépendance kabyle.
L'intervention de Sidi-Mançour, en faveur des Aïth-
Djennad est un exemple frappant de l'autorité morale
que le vénérable saint déploya pour abattre et briser
la tyrannie des derniers seigneurs de Koukou.

, La même action bienfaitrice ayant été exercée ail-


; leurs par les autres marabouts, les opprimés délivrés
: des griffes des tyrans, la sainteté de nos quatre per-
] sonnages religieux se confirma ; bientôt, le respect
plein d'amour des montagnards envers Sidi-Mançour et
ses condisciples ne put être dans le coeur des humbles
'
ou des puissants que sincère et durable. Dès lors, leur
rôle de simples missionnaires religieux ne tarda pas
à se raffermir et à s'étendre sur la vie sociale et politi-
que de leurs protégés.
, Dans ce double résultat, il convient de noter autre
\ chose qu'une simple coïncidence de faits ; prenant les
Vên'as du commandement dans leurs tribus respectives
— 200 —

et en apôtres de la liberté, nos marabouts, témoins des


misères et des malheurs de leurs fidèles, durent, tout
en exerçant leur sacerdoce, lutter de pied ferme tant
pour terrasser l'oppression des Bel-K'adhi que pour
repousser la domination des Turcs, leurs complices.
Ce fut ainsi que Sidi-Mançour, devenu patron des
Aïlh-Djennad, consacra toute sa science et son énergie
à la restauration de la tribu qui l'avait si généreuse-
ment accueilli dans son sein.
Voici, d'après « Daoui » Sidi Ah'med ben Moh'ammed,
cheikh de la Zaouïa de Thimizar, des faits relatifs à
l'intervention personnelle et effective de Sidi-Mançour,
faite en faveur de la tribu des Aïth-Djennad que le sei-
gneur cle Koukou, le nommé Amar-ou-El-ICadhi, main-
tenait sous son joug de tyranneau sur le compte duquel
la tradition locale a conservé de si tristes souvenirs :
« A cette époque, c'est-à-dire au début du XI 0 siècle
« de l'hégire (1) (et non au IXe siècle, ainsi que le croit

(1) Voir plus loin en appendice la notice du Cheikh Sidi-Ah'mcd


sur le marabout «Sidi-Mançour» et les «Bel-K'adhi».
Amar ou El-K'adhi serait, d'après certains auteurs, mort en l'an
1618 de l'ère chrétienne, date correspondant à peu près à l'année
1027 de l'hégire. Sidi-Mançoiir contemporain de A'mar ou El-
K'adhi serait donc arrivé chez les Aïth-Djennad vers le commen-
cement du XI° siècle de l'hégire. Ceci permet de corriger l'erreur
de date commise par le cheikh de la Zaouïa qui suppose que Sidi-
Mançour vivait au IXe siècle de l'hégire.
D'ailleurs, on peut dire, d'une façon générale, que l'apparition
du maraboutisme en Kabylie ne remonte pas au delà du XVIe
siècle. Si le vocable «Mrabet» qui remonte à la dynastie Almo-
ravide est connu depuis longtemps, le nouveau personnage qu'il
désigne,avec le sens que nous lui attribuons de nos jours ne paraît
pas s'être montré en Kabylie avant le XVIe siècle, époque vers
laquelle le rôle politique du maraboutisme s'est réellement mani-
festé dans la vie sociale du montagnard.
On peut dire que le maraboutisme est né à la suite d'une réac-
tion islamique provoquée par les Croisades, il est la contre-partie
de l'esprit fanatique déchaîné chez les chrétiens par les Pierre
l'Hermite et les Boniface ; comme plus tard, les haines inquisito-
- 201 -

« l'auteur de la notice d'où sont extraits ces rensei-


« gnements) le pouvoir était exercé par un nommé
« Amar Ben El-K'adhi, sultan qui commandait sur tout
« le pays Zouaoua. L'administration de ce prince était
« très dure.

« En été, ce monarque avait l'habitude de réquisi-


« tionner toutes les bêtes de somme, mulets et ânes
« de notre tribu, qu'il employait au transport de ses
« récoltes et autres services de son administration,
« empêchant ainsi les habitants de vaquer en temps
« utile à leurs propres travaux. Pour faire exécuter
« ces corvées, le dit sultan venait, avec ses troupes,
« dresser son camp au cemarché de Lekhmis » (marché
« qui, à cette époque, se tenait le jeudi, alors qu'.au-
<( jourd'hqi il a lieu le dimanche). Durant son séjour,
« il obligeait la tribu à lui fournir la « mouna », c'est-
cc à-dire à l'héberger lui et sa suite et à fournir beau-
« coup d'orge pour les chevaux de ses cavaliers.

« Un jour donc, Amar ben Al-K'adhi vint camper au



marché de Lekhmis. Déjà, la plupart des habitants
« de la tribu s'apprêtait, comme d'habitude,. à aller
« lui porter des vivres, lorsque Sidi-Mançour, interve-
« nant, leur dit : « N'allez pas au-devant de lui ; c'est
« à lui de venir nous trouver. »

Conformément à cet ordre, toute la tribu s'abstint


donc de répondre à toute réquisition. En présence de
ce refus, Amar-ou-El-K'adhi se fâcha ; mais, à la suite

riales des Portugais et des Espagnols contré les musulmans d'Es-


pagne et d'ailleurs ne manquèrent pas de provoquer en Berberie
un mouvement de réaction dont le maraboutisme n'était qu'une
conséquence du fanatisme chrétien. En Afrique les « Moudjahadin »
n'était qu'une réplique aux Chevaliers de. Malte et de S'-Jean qui
s'étaient déclarés, les ennemis jurés de l'Islam, et qui dans leur
haine acharnée, avaient provoqué les tristes guerres de Course.
— 202 —

de son entrevue avec Sidi-Mançour, il s'aperçut que son


prestige était bien bas, puisque le vénérable marabout
n'avait même pas daigné lui souhaiter la bienvenue, ni
lui offrir l'hospitalité, deux choses qui, d'après les usa-
ges, ne peuvent être refusées qu'à un <.(ennemi » ou à
une « personne méprisable ».
Le roitelet de Koukou, fixé sur la portée et la signi-
fication de ces différents gestes, ne se fit certes plus
d'illusion sur les sentiments qu'on avait pour lui.

D'ailleurs, le ton narquois du langage parabolique


employé par Sidi-Mançour dans le petit entretien qu'il
venait d'avoir avec lui, indiquait nettement le mépris
que le saint homme professait pour sa personne et son
rang. Traité de « naïf » et d'.« ignorant », Bel-K'adhi,
directement touché par l'injure, interrompit la conver-
sation et quitta brusquement le Marabout.
Cettre entrevue, que la légende a ornée à sa façon
pour l'auréole de Sidi-Mançour, dut être orageuse él-
ue put se terminer que par des menaces réciproques.
Entre les deux hommes, une haine à mort était décla-
rée ; la lutte qui allait être engagée paraissait inégale
et même impossible à soutenir, car Amar-ou-El-K'adhi
était fort et puissant. Mais Sidi-Mançour, plus avisé,
usant de son « influence miraculeuse », en sortit vain-
queur, en faisant fout simplement assassiner, quatre
jours après cette scène, son terrible adversaire (i).
Cette mort, aussi inattendue que violente, ne manqua
pas de frapper l'imagination des montagnards qui ne
virent dans la perpétration de ce crime que la réalisa-

(1) Selon une tradition conservée chez les Aïth-Yah'ia Amar on


El-K'adhi aurait été tué à Koukou même, et par un habitant de
cette tribu exaspérée depuis longtemps par la tyrannie du seigneur,
dont le château se trouvait précisément sur son territoire.
— 203 -

tion immédiate des prédictions de leur redoutable pro-


tecteur, aux volontés duquel il était dangereux, même
pour les puissants, de se montrer récalcitrant et peu
respectueux.
Ainsi se termina le règne du despote de Koukou,
Amar-ou-El-K'adhi, qui, dans son « ignorance », crut
qu'on pouvait impunément et longtemps porter atteinte
à la Justice et au Droit ; son oppression, qui soulevait
des colères et engendrait de la haine, ne pouvait dé-
cemment s'exercer plus longtemps dans ce pays de
fierté et de liberté sans soulever contre lui l'indépen-
dance kabyle,, consacrée, pour échapper au joug des
tyrans, par des milliers d'années de lutte et de résis-
tance.
A partir de ce moment, l'arrogance des Bel-K'adhi
brisée, les Aïth-Djennad, dégagés et libérés par Sidi-
Mançour, surent conserver et défendre leurs libertés et
leurs biens.
L'émancipation complète de cette tribu date donc de"\
la mort de cet « Amar-ou-El-K'adhi », dont l'autorité \
morale fut supplantée par celle de Sidi-Mançour, deve- \
'
nu, dès lors, le patron vénéré et respecté du pays où,
le culte du saint les nabi- :
par tradition, personnage par
tants s'est conservé jusqu'à nos jours.
Cet événement dut, sans aucun doute, se produire
vers le commencement du XVII° siècle. Un passage d'un
écrivain anglais, cité par M. Berbrugger et se rappor-
tant à la mort (YAmar-ou-El-K'adhi, en fixe la date.
— « Dapper, dit Berbrugger, prétend qu'en 1618 le roi
de Koukou, Hamart (sic) étant mort, son frère le rem-
plaça sur le trône. » (1).

(1) Berbrugger, «Epoque Militaire de la Grande Kabylie-*>


page 109,
-204 —

/ Si les renseignements de l'auteur anglais sont exacts,


tout au moins en ce qui concerne la date du décès du
roi de Koukou, c'est donc en 1618 que cet « Amar »
(ou El-K'adhi) est mort assassiné et que les Aïth-Djen-
nad ont été délivrés de la tyrannie de Koukou. De plus,
cette date mémorable fixe que l'arrivée, en Kabylie, de
Sidi-Mançour et de ses condisciples ne remonte pas au-
delà du commencement du XVII 0 siècle.
Notons également que la charge du pouvoir parmi
les princes de Koukou va être dès ce moment entre les
mains d'un frère du défunt, nouveau seigneur sur le
compte duquel nous n'avons pu découvrir aucun ren-
seignement précis, digne d'être mentionné dans cette
étude.

Ce point de l'histoire locale déterminé, reprenons,


d'après l'ordre chronologique, certains événements ex-
térieurs, particulièrement ceux d'Alger, auxquels les
-Kabyles ne cessèrent d'être mêlés ; ceux-ci, depuis
longtemps connus et appréciés par la valeur de leur
énergie et de leur fidélité, il se trouva que ni les pa-
chas, ni les deys ne purent se passer de leur concours
pour assurer'l'ordre et le calme de la capitale, souvent
agitée. L'aide et l'intervention de la Kabylie furent
dans ce cas même des plus précieuses pour le respect
et le maintien du pouvoir du chef de la Régence. Mais
la qualité d'hommes énergiques braves et loyaux ne fut
pas sans créer aux montagnards, clans l'exercice de
leurs fonctions à Alger, de gros ennuis de la part des
Algérois, Maures et Turcs.
Contrebalancés et souvent menacés par l'insolence
des Janissaires, maîtres du Divan et aussi par l'arro-
gance de la puissante Taïfa des Raïes, les pachas d'Al-
— 205 —

ger virent, en effet, leur autorité devenir de plus en


plus précaire. Pour des raisons souvent futiles, les rues
d'Alger étaient constamment agitées ; le désordre ré-
gnant partout, les émeutes se multipliaient et le sang
coulait. Les pachas eux-mêmes payaient souvent de
leur tête la fin de ces agitations. Embarquant les uns
et étranglant les autres, les Yoldachs et les Raies se
dispurant le pouvoir, livraient Alger à fa terreur et à
l'anarchie.
Dans ces querelles et coups de force entre Janissai-
res et Raies, les Kabyles furent souvent appelés .soit
pour rétablir l'ordre, soit pour veiller sur.la sécurité
du gouvernement turc.
Ce fut ainsi qu'en 1595, Haïder pacha fit appel à leur
concours pour réprimer une tentative de révolte, pro-
voquée par la tyrannie que la soldatesque exerçait sur
les Kourour'lis. L'intervention énergique des Kabyles
appelés par le Pacha, les Janissaires aussitôt matés
par les montagnards, l'ordre se rétablit.
Mais ces moyens de répression ne firent que ranimer
les passions et exciter les jalousies ; les sympathies du
Pacha pour le montagnard lurent particulièrement ex-
ploitées par les gens de mauvaise foi pour réveiller
dans l'esprit du soldat et du marin turcs la crainte de
se voir eux-mêmes finalement supplantés par les Zoua-
oua dans la direction des affaires gouvernementales de
YOudjak d'Alger. Dès lors, une guerre sourde avec
toutes ses lâchetés fut menée contre les « q'baïel », que
les Turcs, soutenus par les Maures, voulaient écarter
des services de l'administration et éloigner d'Alger.
Jalousés et tracassés par les soldats qui les poursui-
vaient particulièrement de leur haine, les Kabyles, pi-
qués dans leur amour-propre, ne voulurent céder la
place que les armes à la main.
— 206 —

Ce fut ainsi qu'en 1596 les Zouaoua civils ou militai-


res habitant Alger, se voyant trop opprimés par l'arro-
gance turque, décidèrent de remédier à cet étal de
choses ; ils convinrent dans un complot que le moyen
radical de' faire cesser les injustices haineuses et les
humiliations blessantes dont ils étaient constamment
l'objet, était de s'emparer par un coup de main de la
ville d'Alger.
A cet effet, des émissaires envoyés secrètement vers
l'intérieur firent appel à. leurs frères de la montagne.
Accourant au secours des leurs, des milliers de monta-
gnards prirent les armes et se dirigèrent vers la ca-
pitale.
Bientôt, en colonne serrée, les contingents réunis
traversèrent la Mitidja et s'emparèrent du Sah'el. Après
avoir pillé les campagnes et les villas des citadins de
la banlieue, ils assiégèrent Alger, qu'ils tinrent blo-
quée pendant il jours. (1)
La ville, surprise et inquiète, fut obligée de s'humi-
lier et de demander à traiter avec les Kabyles ; ceux-
ci, ne voulant rien perdre de leur succès, ne consen-
tirent à se retirer clans leurs montagnes qu'après avoir
obtenu une réparation morale et matérielle des dom-
mages causés à leurs compatriotes algérois.
Celle leçon montra aux Turcs que la liberté et la
dignité du Zouaoui devaient être partout respectées et
surtout à Alger que le Djurdjura n'avait jamais cessé
de considérer comme une cité fondée par une de ses
anciennes tribus, appelée « les Mezrana » (2).

(1) Mercier, «Histoire de l'Afrique Septentrionale», volume III


page 170et références citées.
(2) TJIcosium des Romains était, en effet sur le territoire d'une
tribu berbère qui portait le nom de Mezrana ou Mizrana, terme
conservé et employé de nos jours pour désigner la région forestière
située entre Makouda et Thigzirth, sur le territoire des Aïth-
— 20f —

Cet épisode nous montre qu'à cette époque les Bel-


K'adhi, c'est-à-dire les Zouaoua, avaient rompu toute
relation d'amitié avec les Turcs, et que les tentatives
de rapprochement signalées par certains écrivains
entre les Bel-K'adhi et les Espagnols devenaient alors
parfaitement possibles et même explicables, quant à
leur but et à leur sens.

Les Espagnols, qui ne demandaient pas mieux, évi-


demment, que de: s'attacher le « Chef des Azouagues »,
ne surent pas garder dans celte circonstance toute la
prudence diplomatique désirable dans une pareille en-
treprise. Si l'affaire ébruitée échoua, il n'en l'ut pas
moins vrai que l'écho de ces démarches ne fit qu'exciter
la méfiance du gouvernement de la Régence.

Ouagucùoun. La toponymie nous montre que le souvenir de cette


antiquité berbère n'est pas complètement effacé et qu'un certain
nombre de lieux d'Alger ou de sa banlieue portent encore, de nos
jours, des mots purement berbère ; nous citons, entre autres, les
noms de Mezr'ana (quartier de Fontaine-Fraîche, Casa-Blanca V)
Télemly, mis pour Thala-Mellal (Fontaine blanche), Tagarin :
Thigrin pluriel de Thigerth : Petit champ ; Maiifou (cap) altération
de Thaina Taifousth, (côté droit, vil d'Alger), etc.
Quant au terme Mezrana, c'est un mot qui peut se décomposer
en Mis Rana : filsde Rana; ce dernier vocable est encore conservé
jusqu'à nos jours. Une source située sur le versant sud du pic de
Lalla-Khedidja, au-dessus de Maillot, est désigné sous le nom. de
Thala-R'ana, source de R'ana. Cette étymologie peut-être contre-
dite par cette autre qui ferait dériver Mezr'ana, forme arabisée du
: pluriel berbère Jmazirien, mot obtenu du singulier Amazir, terme
^avec lequel la plupart des Berbères se désignaient autrefois et
dont le sens est «l'homme noble, libre, indépendant», équivalent
de Imochchar, imoh'h'ar des Touareg.
En Ghelh'a du Sous et du Grand Atlas le vocableamazir' pluriel
imazir'en, signifie habitant du pays berbère ; tamazirt est le mot
qui désigne dans leur parler le dialecte de leur pays. Près, du
confluent de l'oued La'bid et de l'oued Ab'ensal dans le Grand
Allas marocain, se trouve une tribu, située entre les Aïth-At't'a
d'Oumalou et les Aïth-lsh'aq", qui porte le nom Imazir'en. Citons
enfin les noms des centres connus au Maroc et dans l'Oranie :
Mazagran,Mazaghan = Mazar'an = Imazir'en forme réelle qu'il est
aisé de reconstituer malgrés les altérations subies.
— 20c! —

Parvenues aux oreilles des Turcs, ces tentatives d'al-


liance du Djurdjura avec les chrétiens, ainsi éventées,
ne manquèrent pas de mettre les Bel-K'adhi en mau-
vaise posture avec Alger.

Aussi, dès que le renégat vénétien Soleiman, nouvel-


lement, arrivé comme pacha à Alger, fut installé, une
expédition contre la Kabylie fut organisée. Mais, s'élant
mépris sur la valeur guerrière, des montagnards, le
pacha eût bientôt la douleur de voir sa colonne battue
et contrainte de retourner au plus vite à Alger (1600).
Cet échec ne le découragea pas dans ses ressenti-
ments contre le Djurdjura et, voulant prendre sa re-
vanche, il se mit aussitôt, à armer une nouvelle colonne
qui, l'année d'après, fut dirigée en expédition contre
la Kabylie ; animée du vif désir de châtier les Kabyles,
la colonne, poussant une pointe dans l'intérieur du
pays, parvint, dit-on, jusqu'à Djema'a-Sahridj (1).
Cette fois, l'affaire, qui dut être dans ses débuts très
grave pour les Kabyles, se termina par un grand désas-
tre pour les Turcs, qui eurent l'audace de s'attaquer
à l'une des plus puissantes confédérations du Djurd-
jura : les Àïth-Irathen et les Aïth-Fraoussen réunis.
Touchant aux tribus les plus belliqueuses et les plus
. indépendantes de la Kabylie, les Janissaires, qui s'a-
vancèrent si imprudemment dans l'intérieur du pays,
furent bientôt cernés et piteusement battus dans la
vallée même du Sebaou.

Malgré les maigres renseignements que nous possé-


dons sur cette campagne, le nouvel échec de la colonne
était à prévoir. La manoeuvre, à laquelle les Turcs ne

(1) Mercier, «Histoire de l'Afrique Septentrionale-», Volume III


page 174.
— 309 —

s'attendaient probablement pas, dut s'exécuter de la u


façon suivante : les Aïlh-Iralhen d'un côté et les Aïlh- j
Ouaguenoun, appuyés sans doute par les Aïth-Djen-
nad de l'autre, laissèrent d'abord les colonnes turques '
s'engager à fond dans le pays ; puis, par une manoeu-
vre simultanée, les guerriers de ces différentes tribus,
entraînés par leurs chefs, se déversèrent tous ensem-
ble sur la vallée pour menacer et attaquer l'arrière-
garde turque, pendant que les Aïth-Fraoussen et, pro-
bablement, les contingents de Bel-K'adhi leur tenaient
tête sur l'avant ; les Turcs ainsi attaqués ne lardèrent
pas à se-voir cernés et perdus.

En effet, harcelée et menacée à l'a fois sur tous les


flancs, la colonne encerclée et débordée dans la vallée
y fut entièrement- massacrée.
A là suite de ce nouveau désastre, qui eut lieu en
l'année 1601, les Turcs finirent, pour quelque temps,
par laisser les Kabyles tranquilles dans leurs monta-
gnes ; quant aux Aïth-EI-K'adhi, avec qui Soleiman
pacha semble avoir repris de bonnes relations, cette
victoire dont ils s'attribuèrent, sans doute, les lau-
riers ne put qu'enfler-leur orgueil et aggraver leur in-
solence. Grisés par une puissance toute factice, ils ne
voyaient pas que les moindres effets de leur fatuité ne
pouvaient que les discréditer davantage dans le coeur
des braves montagnards.

Contaminés par les moeurs turques, les princes de


Koukou, vivant dans l'opulence et la débauche, ne pou-
vaient évidemment espérer conserver les sympathies
de la sobre et austère Kabylie.

Pendant ce temps, l'Espagne encore dominée par sa


fièvre de conquête ne cessait pas" de s'agiter; malgré
—1.2ÎÔ—

leurs échecs répétés sur les côtes barbaresques, les


Espagnols voulant reprendre leurs projets sur Alger,
essayèrent de réaliser leurs ambitions chimériques.
îSe basant sans doute sur les antipathies que les
I (Zouaoua ne cessaient de manifester à l'égard des
>iTurcs, ils pensèrent que la Kabylie pourrait facilement
|se prêter à leur jeu ; dans ce but, ils ne ménagèrent.-
\ aucun des moyens qu'ils supposaient susceptibles de
favoriser la réussite de leur entreprise.

En un mot, il s'agissait d'obtenir une entente avec


les Bel-K'adhi dont ils sollicitaient la protection pour
un débarquement possible dans les parages d'Azef-
foun, d'où, avec l'aide de la Kabylie, ils tenteraient
une nouvelle attaque contre Alger.

Trompés par les faux renseignements donnés par un


religieux chrétien, qui avait séjourné comme prison-
nier à Koukou, ils essayèrent, fascinés par ce mirage,
de forcer la main aux Bel-K'adhi dont ils espéraient,
moyennant leur or, obtenir la protection et le con-
cours.

A cet effet, une délégation envoyée des Baléares


tenta en 1603, de se mettre en relations directes avec
les chefs kabyles ; leurs efforts pour obtenir une en-
trevue sérieuse dans ce sens furent inutiles. Bernés
par les fanfaronnades d'un Bel-K'adhi nullement qua-
lifié pour parler au nom de la Kabylie et traiter une
pareille affaire, ils essayèrent cependant d'effectuer
un débarquement aux environ A'Azeffoun sur un ter-
ritoire soi-disant dépendant de Koukou. Il va sans dire
que cette équipée de gens insensés échoua et que tous
les Espagnols, qui avaient commis cette dangereuse
imprudence de mettre pied à terre sur la côte kabyle,
y laissèrent leur vie.
~ 211 —

Voici, en résumé, les péripéties de cette aventure,


également relatée par M. Mercier (1) :
« En 1603, dit-il, une nouvelle tentative fut faite à
l'instigation d'un religieux, le père Mathieu, qui avait
été longtemps détenu à Koukou où il s'était créé des
relations. Ce fut vers le port de Mers-El-Fh'em (près
d'Azeffoun) qu'il mena l'expédition composée de quatre
galères, sous le commandement du vice-roi de 'Major-
que. Là, s'étant fait mettre à terre, il espérait retrou-
ver ses anciens amis et notamment Abd-Allah, neveu
du roi de Koukou ; mais trahi par ceux dont il avait les
promesses, il se vit bientôt entouré de gens hostiles et
fut massacré sans que ses compagnons restés sur les
galères, osassent lui porter secours. »
M. Berbrugger qui rapporte le fait avec plus de dé-
tails, ajoute, que le père Mathieu était descendu à terre
« avec quatre-vingt des personnes principales des ga-
lères ». (2)

(lf Voir «Histoire de l'Afrique Sejrtentrionale», avec les réfé-


rences citées, tome III, page 174.
Michel Cervantes, en écrivant son roman «Don Quichotte»,
n'avait en vue que de faire, en la livrant à la postérité, la peinture
exacte et réelle du caractère ridicule, fou et emballé de ses compa-
triotes atteints par la manie des grandeurs. Sans parler de la
fragilité des promesses faites par un certain neveu du «Roi de
Koukou», le simple bon sens aurait pu rappeler aux Espagnols ,
que la Kabylie avait une âme toute autre que celle des Bel-K'adhi
et que-toujours fière de son honneur et de son indépendance, elle
ne pouvait se livrer aussi facilement à un vice-roides Baléares et
moins encore à un moine esclave. La naïveté et la bêtise se
touchent et les ëpées des chevaliers espagnols battant l'air se
brisent contre les moulins à vent de leur folle imagination.
Si l'assertion de Dapper, citée par les auteurs est exacte, Abd-
Allab sans doute soudoyé pas les Aïth-Djennad, n'aurait été qu'un
agent providentiel qui se chargea de réaliser les voeuxet les in-
trigues de Sidi-Mançour, en tuant son oncle Amar, terrible ennemi
du Saint Marabout. La perpétration de ce nouveau crime, en
faisant massacrer 80 Espagnols, ne pouvait être pour ce triste
personnage qu'une nouvelle félonie à son actif.
(2) Berbrugger,«Epoque militaire de la Grande Kabylie», p. 108.
15
— 212 —

, Cette affaire où les Espagnols furent si naïvement


joués, ne manqua pas de gravité. Les quatre-vingts
vies- sacrifiées inutilement, rappela aux Espagnols que
la Kabylie n'était pas à vendre et que nul ne pouvait
disposer d'elle-même sans son assentiment.
D'autre part, Abd-AUah, neveu.du roi de Koukou,
qui avait comploté avec le religieux père Mathieu, cet
Abd-Allah, disons-nous, ne serait-il pas le neveu que
Dapper nous signale comme' le meurtrier d'Amar ou
El-K'adhi ? Celui-là même qui, après avoir été perfide
et traître n'hésita pas, étant déjà habitué à l'infamie,
à se faire en 1618, le meurlrier.de son oncle, Amar ou
El-K'adhi ?
La famille était atteinte de décrépitude ; sa déchéan-
ce morale pourrait seule expliquer la conduite si lâche
et si peu honorable cle son rejeton. Sans prestige ni
ressources, la plupart de ses membres se voyaient ré-
duits à vivre d'expédients plus ou moins propres.
La fortune des Bel-K'adhi commençait donc à être
fortement ébranlée, tant auprès des montagnards
qu'auprès des étrangers. Dans l'affaire d'AzelToiïn le
rôle joué par un des leurs, finalement, connu et appré-
cié clans tous ses détails par l'opinion publique, n'était
guère à leur avanlage; le mobile cle celle lâche et per-
fide conduite avec le père Mathieu, dévoilé et com-
menté, ne put certes que les avilir.
[ Aussi, méprisés par les uns et délestés par les au-
f très, nous voyons les Aïth-El-K'adhi déchus, finir leurs
! derniers jours, en attendant le châtiment final, dans
; la honte et l'humiliation.
I.
*
**
La réaction des montagnards contre le régime cor-
rompu, décadant des Bel-K'adhi, fut donc le point cle
départ du grand mouvement social qui, pendant près
— 213 —

d'un siècle, allait bouleverser toute la Kabylie. Déjà.,


les Zouaoua, reprenant leur liberté d'action en reti-
rant leur protection et leur confiance aux Bel-K'adhi,
commençaient à s'agiter. Blessée dans sa dignité et sa
probité, la vieille Kabylie ne voulait plus se laisser
conduire par des gens indignes de sa confiance et per-
mettre d'engager sa responsabilité sans compromettre
son honneur. Koukou méprisé et détesté par le peu-
ple et ses dirigeants ne pouvait dès lors vivre plus
longtemps et sa destruction s'annonçait bien proche.
L'influence des princes de Koukou déclinait chaque
jour ; le ferment cle haine que leur tyrannie avait fait
naître dans toutes les tribus, soumises à leur pouvoir
incitait celles-ci, pour activer leur libération, à la
désobéissance et à la révolte.
Dans ce mécontentement général, le Djurdjura ne
manqua pas d'accuser les Bel-K'adhi d'avoir favorisé
l'introduction dans son sein des influences étrangères
particulièrement nuisibles à la bonne entente des tri-
bus : celles entre autres, des intrigues dissolvantes
des agents de la police turque dont les moeurs sociales
et administratives ne pouvaient, en effet, que semer la
division et l'anarchie parmi les montagnards.
La Kabylie intelligente, ayant conscience de ses in-
térêts moraux et de sa situation politique et maté-
rielle, était avertie sur le genre de danger qui la me-
naçait ; elle sentait bien que si elle ne réagissait pas
contre le mal intérieur qui la rongeait, sa perte était
irrémédiable. Si, réellement elle voulait conserver in-
tactes ses moeurs, ses traditions et son indépendance,
elle devait, sans tarder, unir ses forces et organiser
ses moyens de défense. Affaiblie par. l'anarchie, la
Kabylie menacée .ne pouvait retrouver et assurer sa
sécurité que par la discipline et l'entente.
— .214 —

La dernière tentative des Tuijcs sur Djemâa-Saha-


ridj était un exemple récent et saisissant pour rappe-
ler aux Zouaoua que leurs libertés séculaires étaient
fortement menacées et que pour les conserver intac-
tes, il fallait, réagir contre tout, système de corruption
et cle division introduit dans leurs tribus et leurs
« djemâas ».

Devant ce péril national, nous voyons, dès le XVII"


siècle, les montagnards sous la direction morale de
leurs marabouts, se ressaisir pour se soumettre à une
discipline nécessaire et indispensable à la vigueur de
leurs confédérations. Réveillés cle leur torpeur par
leurs marabouts, ceux-ci les poussèrent, à essayer de!
s'organiser et de s'armer contre les Turcs et leurs aco-i
lyles les Bel-K'adhi. Dans ce réveil qui va leur per-
mettre d'assainir leurs moeurs politiques et de recon-
quérir leur indépendance, les montagnards, conseillés
et guidés par les marabouts, finiront par comprendre
que la cohésion et l'entente entre eux sera la seule et
unique condition cle leur salut. Le rétablissement de
la paix et de l'union entre les tribus sera donc la tâche
à laquelle les dignes et vénérables marabouts ne man-
queront pas cle consacrer tous leurs efforts.

Cependant la division semée par les Bel-K'adhi était


tellement profonde que cette entente ne put se réaliser
de sitôt. Les tribus du Ilaut-Sebàou qui eurent particu-
lièrement beaucoup' à lutter contre l'oppression de
l'autorité des Bel-K'adhi, ne purent se dégager assez
vite des fluctuations cle la politique locale où les sei-
gneurs de Koukou jouaient le principal rôle. Par la cor-
ruption ou par les intrigues, souvent les deux à la
fois, ceux-ci ranimant la haine des clans divisaient les
familles, brisaient la cohésion des « toufiq » et agi-
taient les djemâas.
— 215 —

Dans cette oeuvre néfaste, leur but consistait à se-


mer lé""désaccord et à maintenir la mésentente dans les
tribus où des agents soudoyés par eux cultivaient l'es-
prit de çof, vieille plaie cle la Kabylie.
Vrais suppôts des Turcs, il leur arrivait, pour im-
poser leur hégémonie, aidés par les Janissaires et par
leurs propres partisans, cle tenter cle subjuguer par
les armes quelques tribus récalcitrantes. Le concours
des pachas d'Alger, en pareille circonstance, ne leur
était naturellement pas accordé avec désintéresse-
ment. Etendre leur domination sur la Kabylie était évi-
demment le principal but de leurs sacrifices et cle leurs
interventions.
Dès 1618, nous voyons que l'appui des Turcs fut
d'abord réservé au « jeune fils » d'Amar ou El-K'adhi,
qui eut a lutter contre un cle ses oncles pour essayer
de rentrer en possession des biens laissés par son père
défunt.
Cette question cle règlement d'héritage fut un.
beau prétexte pour justifier leur intervention clans les
affaires kabyles où par leurs conseils pernicieux le
poignard devint le meilleur argument, de la justice et
du droit. Le prétendant et héritier, soutenu par les
Turcs, parvint après avoir assassiné son oncle (1), à

(1) Malgré nos recherches, nous n'avons pu arriver à connaître


exactement le nom de ce neveu assassin, ni celui de l'oncle tué. Il
est regrettable que les noms propres des fils ou neveux de cette
famille, qui prennent la succession de leurs pères ou oncles, ne
soient pas toujours clairement mentionnés par les chroniques ; car,
outre l'arbre généalogique des Bel-K'adhi qu'il aurait' Clé alors
facile de reconstituer, on aurait eu, par une désignation claire, une
liste complète des principaux personnages qui ont régné à Koukou.
De cette façon on aurait rendu tout équivoque et confusion impos-
sibles dans la venue successive des princes de Koiikou siir lesquels
nous n'avons que de vagues renseignements.
Notons que le fils d'Amar était à la mort de son père à Alg^r.
L'oncle qui avait usurpé le pouvoir, était sans doute, cet Abd-
- 216 —

s'emparer au pouvoir et à rétablir quelques relations


avec Alger. Mais, quelque temps après, une rupture
s'étant produite entre celui-ci et ses protecteurs, la
Kabylie recommença ses agitations contre les Turcs.
En 1624-, le pacha nommé Khosrou (?) à la tête d'une
colonne attaqua la Kabylie où il pénétra, dit-on, jus-
que dans le Haut-Sebaou. Brisant toutes les résistan-
ces, sa victoire fut complète et ce succès lui aurait per-
mis de s'emparer même de Koukou, résidence des Aïlh
ou El-K'adhi (2).
Ce résultat ainsi obtenu nous paraît si extraordinai-
re que cette expédition turque, parvenue au coeur
même du Djurdjura, nous laisse un peu sceptique.
Mais le fait, étant mentionné par les chroniqueurs,
nous ne pouvons mieux faire que cle rappeler le châti-
ment infligé aux Bel-K'adhi dans leur nid d'aigle.
Nous n'avons aucun renseignement précis sur cette
campagne, mais nous estimons que si sa réussite mi-
raculeuse est telle que mous la présentent les chroni-
ques, elle n'a pu se réaliser sans la complicité ou l'as-
sentiment des grandes et puissantes tribus situées en
amont de Tizi-Ouzou, sur les deux rives du Haut-Se-
baou.
Sans parler de la terrible leçon infligée, en 1601,
aux colonnes turques qui s'étaient imprudemment
aventurées dans la vallée du moyen Sebaou jusqu'à

Allah compromis dans l'Affaire d'Azeffoun. Le Bel-K'adhi «Algé-


rois », fils d'Amar ou El-K'adhi, semble le dernier rejeton de la
famille dans la descendance directe des Bel-K'adhi. Après lui,
l'exercice du pouvoir en Kabylie paraît passer entre les mains
d'une autre branche, celle de «Tunis», sur laquelle nous n'avons,
d'ailleurs également rien dé précis.
(Voir sur notre chapitre intitulé : Avènement et Puissance des
Bel-K'adhi).
(2) Mercier, «Histoire de l'Afrique Septentrionale», tome III,
page 208.
— 217 -=

Djema'a-Sahridj, nous estimons que Kouhoû, situé


encore plus en amont et sur un piton inaccessible, de-
venait plus inabordable à cause des nombreuses tri-
bus qu'il fallait traverser pour y arriver. .
Dans leur attaque, la manoeuvre des colonnes tur-
ques ne put certes se faire sans toucher aux Aïth-
Khelili, Aïth-"Yahia, Aïth-Bouchaïeb, Aï'th-Itsourer', II-
loulen et aux Aïth-Idjer au milieu desquels se trouvait
la forteresse de Koukou. Empiéter de gré ou de force
sur les territoires de ces différentes tribus, c'est sup-
poser gratuitement que les Zouaoua avaient purement
et simplement déposé les armes devant le pacha d'Al-
ger.
Cependant si les Turcs ont atteint leur but cle châti-
ment contre Bel-K'adhi, c'est que des circonstances ex-
ceptionnelles ont cfû leur être plus favorables. La Ka-
bylie a dû vouloir et encourager leur entreprise.
Mais alors que dire de l'abstention'de toutes ces tri-
bus dans celte affaire ? Leur non intervention dans cet-
te grave affaire n'indique-t-elle pas suffisamment que
les Bel-K'adhi, sciemment livrés à la vengeance des
Turcs, ne jouissaient plus de leur estime ?
Honnis et. méprisés par leurs compatriotes, les Bel-
K'adhi vont être dès celle époque les jouets des Turcs.
1 Sans se faire
trop d'illusion sur les sentiments que
les montagnards professent à leur égard, les seigneurs
de Koukou tels qu'ils nous paraissent, résistent à
tous les malheurs et se cramponnent au pouvoir ; ils
essayent malgré tout, de maintenir sous leur autorité
quelques tribus encore trop faibles pour secouer leur
joug.
Pour se faire maintenir par les Turcs comme, repré-
sentants officiels des Zouaoua, désormais, ils accepte-
ront toutes les compromissions, toutes les bassesses
-218^-

qui leur seront dictées ou demandées par Alger. Aveu-


glés par les ambitions du pouvoir qu'ils sentent chaque
jour leur échapper des mains, détestés de leurs com-
patriotes et méprisés des Turcs, nous les voyons ré-
duits à jouer le rôle de vulgaires agents des Pachas
avec lesquels pour être sûrs de leur appui, ils cher-
chent déjà à établir toutes sortes d'alliances.

Acceptant les avances des orgueilleux et ambi-


tieux Bel-K'adhi, le Pacha nommé Ali-Bilchinine, un
renégat d'origine italienne et le plus riche des raies,
devenu alors chef du gouvernement, encouragea cette
politique ; loin de mépriser l'occasion qui lui était of-
ferte de rétablir quelques relations amicales avec les
Zouaoua, il employa clans ce sens lotis ses efforts, qui
finalement aboutirent à la conclusion d'un traité de
paix avec le Djurdjura. Le Pacha Ali-Bilchinine, se
rappelant sans doute qu'Alger ne pouvait vivre sans
les Zouaoua, fit tout ce qu'il put pour consolider et
rendre durable une paix aussi précieuse pour sa capi-
tale. S'inspirant des leçons du passé, il se souvint
qu'Alger ne vécut pas de meilleurs moments que ceux
de l'époque de H'as s an Khaïr-Eddin ; et, voulant sans
doute suivre la politique cle collaboration et cle sympa-
thie adoptée par son illustre prédécesseur avec les
Zouaoua, il chercha par des liens plus solides à s'as-
surer l'amitié de ces derniers. Dans ce but, à la suite
des pourparlers engagés par ses conseillers intimes,
il demanda et obtint la main de la fille du roi de Kou-
kou. (1)

(1) Nous avons déjà vu que deux mariages politiques dans le


genre de celui qui se contracte ici ont lieu avec H'assan-Agha,
fils de Khaïr-Eddin et avec le nommé Aoiddj-Ali. Toutes les prin-
cesses de Koukou, mariées à ces différents personnages turcs, ont
laissé des enfants. Ces Kourour'lis n'ont-ils pas eu des démêlés
avec leurs onclesou cousins de Koukou ou d'Aourir ? — Quoique
— 219 —

Pour les Turcs bien avisés, ce mariage était une


bonne aubaine pour l'extension de leur influence en
Kabylie.

Exploitant évidemment tous les avantages de cette


double alliance, leurs efforts tendront, dès lors, et par
fous les moyens, à asseoir leur autorité tout au moins
sur quelques points cle la basse Kabylie. Pour com-
mencer, ils chercheront par une politique d'infiltration
à s'implanter dans la vallée du Sebaou. De là, soute-
nus par les Bel-K'adhi, ils vont essayer d'étendre leur
influence vers l'Est, sur les tribus maritimes du Djur-
djura. ; les territoires du littoral et des vallées du Se-
baou et cle rOued-Saliel conquis, leur projet fendra à
établir à. travers la Kabylie une nouvelle voie de com-
munication directe entre Bougie et Alger en passant
par Tizi-Ouzou.
Dès 1638, suivant le chemin déjà existant, clés pos-
tes de relais qui devinrent plus lard des centres cle co-
lonies militaires, furent créés clans les vallées des Is-
ser et du Sebaou. Mais des postes, souvent isolés et
sans moyens de défense suffisants, étant trop avancés
et isolés dans le pays kabyle, n'offrirent d'autre inté-
rêt, ainsi que nous le verrons, que leur impuissance ;
en fait cle sécurité et cle protection, les passants n'au-
ront que celles que voudraient bien leur accorder les
montagnards ; les voyageurs étrangers quels qu'ils
fussent qui chercheraient à traverser l'es régions soit
disant soumises à l'action turque n'y parviendraient

l'affirmative soit la seule réponse possible à la question, le voile


qui couvre le piton de ïhamgout', pic autour duquel pivote l'his-
toire des Bel-K'adhi, nous empêche de répondre plus nettement
en y apportant quelques éclaircissements à la question si ténébreuse
du règne des Bel-K'adhi, surtout à celle des «Tunisiens» et de
leur orageux séjour en Kabylie.
— 220 —

pas sans 1' « anaïa » des Kabyles. Avec le respect dû


à leurs libertés les montagnards ne transigeaient guè-
re ; maîtres d'eux-mêmes, ils ne pouvaient admettre
une profanation quelconque du sol de leur pays.
D'ailleurs, ainsi que nous l'avons dit, ceux-ci repre-
nant leur indépendance traditionnelle, et décidés à ne
tolérer aucun empiétement de quelque nature qu'il
soit sur les territoires de leurs tribus, s'apprêtent à
opposer la plus grande résistance à toute ingérence
étrangère, non seulement dans l'administration de
leurs tribus, mais aussi et surtout, dans les affaires
intérieures de leurs cités. Devant cet esprit nouveau
d'émancipation qui animait toute la Kabylie clans son
élan d'indépendance, les projets de domination des
Turcs n'avaient donc guère quelques chances cle
réussir.

\ Nous sommes à une époque pendant laquelle les


Zouaoua fixés sur la conduite équivoque des seigneurs
cle Koukou, décidèrent cle rompre toutes relations avec
ces derniers, obligés par la suite de regagner leur tribu
d'origine, c'est-à-dire les Aïth-R'oubri.
La fortune des Bel-K'adhi, chassés de Koukou, sans
cloute refoulés par les Aïlh-Yahia, les Aïlh-Itsourer' et
les Aïth-Bouchaïeb, commença, dès lors, à être forte-
ment ébranlée. Sans prestige ni autorité, divisés par
les intérêts matériels, ses membres allaient bientôt
s'entre-tuer pour le partage du maigre patrimoine
laissé par les ancêtres.
Repassant sur la rive droite du Sebaou, ils furent
donc obligés cle rentrer clans leur tribu d'origine, où
les Aïth-R'oubri leurs compatriotes ne purent mieux
faire que de les recevoir et de continuer à. les soutenir.
— 221 —

Ce retour forcé vers Aourir où se trouvait la rési-


dence effective de la famille, semble avoir été la cause
principale du désaccord qui régna parmi les derniers
descendants de la famille. Devant une ration, de jour
en jour réduite, les loups ne pouvaient, en se la dispu-
tant, que se déchirer et s'entre-tuer. L'usurpation de
pouvoir et d'héritage fut certes le point initial de leurs
démêlés avec leurs parents de Tunis.
C'est vers cette époque que les chroniqueurs de
Koukou placent, en effet, l'arrivée en Kabylie d'un Bel-
K'adhi surnommé « Athounsi », qui se serait installé
à Aourir des Aïth-R'oubri.
L'existence de ce personnage paraissait, indéniable,
il reste cependant une question difficile à élucider, à
savoir si réellement cet « Athounsi » était un neveu ou
un fils d'Amar ou El-K'adhi, mort assassiné en 1618.
La succession, comme nouveau chef de famille, aux
lieu et place du défunt a dû sûrement provoquer de la
discorde entre les différents héritiers, oncles, fils,
neveux et cousins du disparu.
D'autre part, nous avons vu précédemment que vers
1623-1624 un fils d'Amar ou El-Khadi, soutenu par les
Turcs d'Alger, fut, après s'être débarrassé de son
oncle, remis sur le trône de Koukou (1). L'épithète de
« Tunisien » ne pouvait donc s'appliquer à. ce dernier
prince que l'on pourrait, à cause de son séjour h Alger,
5)urnommer 1' « Algérois » et non le « Tunisien » comme
le croient certains auteurs qui le confondent avec un
autre Bel-K'adhi venu de Tunis.
Il est certain que l'épithète de « Tunisien » ne pour-
rait être appliqué qu'au second fils d'Amar ou El-
K'adhi, fils %posthume, exilé avec sa mère à. Tunis.

(1) Mercier, «Histoire de l'Afrique Septentrionale», tome III,


page 208.
— 222 -

Mais le « Tunisien », revenu en 1633, en Kabylie,


c'est-à-dire sept ans après l'avènement de son frère
aîné, venait-il pour réclamer à ce dernier la part d'hé-
ritage qui lui revenait, ou venait-il revendiquer contre
des oncles, des neveux ou des cousins son droit de
succession au pouvoir ?
Le seul. souvenir transmis par la tradition est que
l'arrivée du « Tunisien » fut le signal de luttes achar-
nées livrées depuis entre les Bel-K'hadi de Kabylie et
ceux de Tunis qui, avant la fin du XVIIe siècle, finirent
par avoir gain de cause et s'installer en Kabylie pour
jouir des titres et biens de leurs ancêtres. En dehors
de ces vagues renseignements on ne trouve plus rien
sur les motifs réels qui mirent aux prises les membres
d'une même famille.
Il y a là un point d'histoire locale difficile à élucider.
Malgré nos efforts tendant à obtenir quelques éclair-
cissements sur cette dernière période de la vie des Bel-
K'adhi, nous n'avons abouti à aucun résultat satisfai-
sant, car la vérité historique veut, on le sait, autre
chose que les arguments et les faits souvent amplifiés
de la tradition.
Puisque nous sommes dans le domaine de la légende,
voici sur ce chapitre spécial, ce que dit M. Mercier,
qui rapporte, en résumé dans son « Histoire de l'Afri-
que Septentrionale », tout ce qui a été dit et écrit sur
la Kabylie.
ceVers 1633, un fils -posthume de cet Àmar (ou Amor),
« roi de Koukou, dont nous avons relaté l'assassinat,
« arriva dès régions de l'Est où sa mère exilée l'avait
« mis au monde. Il se nommait Ahmed-Thounsi (1) et

(1) Il y a un Ah'med Tonnsi qui selon l'opinion générale ne


serait pas de la famille des Bel-K'adlû, mais un simple partisan,
des Bei-K'adhitunisiens. A ce propos il convient défaire remarquer
que celui-ci ne doit pas être confondu avec le Fils des Bel-K'adhi
— 223 —

« était appuyé par un groupe de partisans. Il parvint,


« selon la tradition, à reconquérir la puissance, mais
« renonça à la résidence de Koukou pour s'établir a
« Aourir, chez les Beni-R'oubri. Cette famille ne tarda
« pas à se fractionner et on désigna généralement ses
v<membres sous le nom d'Aoulad-bou-Khottouche. Un
« de leurs groupes, établi clans la région d'Akbou et
« qui émigra plus tard en partie à Batna, a conservé
<f le vocable traditionnel de Ben El K'adhi jusqu'à nos
« jours. Tels sont les renseignements que les souve-
« nirs, conservés sur place, fournissent. » (2).
11 y a là tous les principaux éléments qui ont servi
à la légende pour édifier l'histoire de l'héroïne de
Thambout', histoire qui ne nous paraît qu'une ampli-
fication du thème relatif à l'épisode tragique de la
veuve du cadi Abou El A'bbas.

appelé également Tounsi. Toute la confusion est dans ce vocable


«Tunisien»; c'est qu'Aourir a vu, en effet, au moins deux «Tu-
nisiens» d'époques différentes, autrement dit, deux Bel-K'adhi
arrivés de Tunis : 1° Ah'med 1erarrière petit-fils du cadi El-R'obri-
ni, assassiné à Bougie au XIVesiècle ; 2» Ah'med Tounsi surnom-
mé Ahou-Khthouch,- qui serait un des fils d'Amar ou El-K'adhi,
mort assassine en 1618.
Le premier contemporain de Barberousse, vivait au XVI0 siècle»
tandis que le second était du XVIIesiècle. D'autre part, selon les
dires de la tradition rapportée par Mercier, nous sommes égale-
ment en présence de deux mires de situation identique, puisque
toutes deux furent obligées de fuir avec leur enfant vers Tunis, la
première de Bougie, et la seconde de Thamgout. Avec le temps, le
souvenir de la première mère se confondant avec celui de la
seconde, la légende locale ne parle plus que d'une mère, celle qui
adonné naissance au dernier «Thouiïsi», le surnommé Sidi-Ah-
med Abou-Khthouch dont quelques descendants sont encore
vivants à Djema'a-Sahridj.
(2) Mercier, «Histoire de l'Afrique Septentrionale», tome III,
page 234 avec toutes les références relatives aux Aïtll-Bou-Oukh-
thouch, dont les descendants se . trouvent encore à Souama',
Djema'a-Sahridj et à Aourir des Aïth-B'oubri en Kabylie.
(Voir aussi notre mémoire intitulé « Nouveaux documentsarchéo-
logiques», Revue Africaine, 1ertrimestre 1911).
— 224 —

D'autre part, si la version de M. Mercier nous donne


les Aïlh-Bou Klîetouch comme étant les derniers des-
cendants des Aïth-El-K'adhi, il existe une autre version
qui refuse à Sidi Ah'med « Athounsi », ancêtre des
Aïth-Boukhetouch tout lien de parenté avec les Bel-
K'adhi. Partisans ardents du Bel-K'adhi tunisien, les
Aïth-Boukhetouch n'ont pris le pouvoir qu'à, l'extinc-
tion, en Kabylie, de la famille Bel K'adhi, branche tuni-
sienne. Cette version est, de l'avis général, celle qui
se rapproche le plus de la vérité.

Pour en finir avec cette légende, nous persistons à


croire que les principaux événements retenus et trans-
. mis par la tradition remontent au X1V° siècle, à l'épo-
que des premiers princes H'afsides; et, que les ruines
d'Aourir et de Thamgout', attribuées en partie à
1' (( Athounsi » du XVII" siècle, nous paraissent, tant
par leur structure que par leur aspect, bien antérieu-
res à l'époque turque. Dans ce dernier cas, notre pre-
mière version émise ci-dessus sur l'origine des Bel-
K'adhi descendants du Cadi « El-R'oubrini » resterait
seule vraisemblable.

Quant aux souvenirs confus transmis par la tradi-


tion, il convient de rappeler qu'ils concernent des évé-
nements qui se sont déroulés à différentes époques
avec plus de deux siècles d'intervalle, et que le pays
natal de l'ancêtre des Bel-K'adhi, ayant été Àïth-R'ou-
bri, c'est-à-dire Aourir, le village de Koukou situé sur
la rive gauche du Sebaou, n'a pu devenir la Métropole
des Bel-K'adhi que par tolérance et esprit de protec-
tion et de solidarité, événement imposé aux tribus voi-
sines par les circonstances de la politique du jour.

Après un siècle de célébrité, Koukou, repris par ses


premiers maîtres les Zouaoura ,tombera dans l'oubli et
ne conservera de sa gloire et de sa splendeur qu'un
— 225 —

vague souvenir, dans la mémoire du peuple kabyle qui,


ignorant tout de son histoire, pourrait se croire le
peuple le plus heureux.

Avant d'en finir avec la famille des Bel K'adhi, qui


pendant plus d'un siècle, parvint, au milieu de l'indé-
pendance kabyle, à se créer un petit royaume, nous
nous demandons la raison pour laquelle l'esprit popu-
laire des montagnards n'a conservé qu'un vague sou-
venir d'une époque aussi' tourmentée. 11 semble, en
effet, extraordinaire qu'un régime aussi féodal qu'au-
tocratique, tel que nous le présente les chroniqueurs,
n'ait pas laissé plus de traces dans le pays démocra-
tique kabyle.
'Seul le fait d'avoir été soumis à un joug aussi tyran-
nique, le souvenir d'un régime aussi odieux aurait dû
suffire, ce nous semble, pour rester gravé à jamais
dans la mémoire des masses et être par la tradition
transmis de génération en génération. Notre étonne-
ment est d'autant plus grand que la tradition kabyle,
d'ordinaire si vivace et si prolifique n'ait pas conservé
plus de précision sur des événements aussi impor-
tants. Bien plus, le rôle joué par Koukou, le nom même
de la famille qui l'avait rendu si célèbre durant près de
deux siècles, semblent être de nos jours complètement
ignorés de la plupart des Kabyles.
Quelques investigations, faites par nous sur place,
ne nous ont permis que de constater l'oubli général
dans lequel les Bel-K'adhi sont tombés. A part quel-
ques tribus riveraines du Haut-Sebaou, la célébrité que
les Aïth-El-K'adhi eurent pendant le XVI° et le XVII 0
siècle en Kabylie, s'est complètement effacée de la mé-
moire des montagnards.
— 226 —

De nos jours la masse des Zouaoua ignore l'origine


et la noblesse guerrière de cette famille kabyle qui a
eu cependant avec les Turcs sa part de gloire dans
l'histoire d'Alger et de Bougie; quant à l'origine et à
la filiation des descendants, i! existe diverses opinions
qui se contredisent.
Dans la région de Koukou, aux Aïtli-Idjer et même
aux Aïlh-R'oubri, le personnage Abou-Oul;hthouch
(l'homme à la lance) y est représenté de nos jours com-
me un Khalifa des Aïth El K'adhi, guerrier vivant à
une époque relativement récente. Quant à « l'Athoun-
si », la légende populaire, particulièrement chez les
Aïlh-R'oubri et autres tribus de l'Akfadou, le consi-
dère, au contraire, comme un puissant monarque qui,
avec ses forteresses .de Taingoul', d'Aourir et de
Moq'nia'a, a imposé à une époque déjà lointaine sa
domination à toute cette partie de la Kabylie. Avec
son pouvoir despotique, sa puissance ne semble avoir,
été contrariée par aucune opposition ni intérieure, ni
extérieure. C'est supposer, dans ce cas, que ce sei-
gneur vivait à une époque antérieure à celle de nos
« quatre marabouts », c'est-à-dire, avant le XVI 0
siècle.
La crainte de son autorité était telle que ses nom-
breux troupeaux partant d'Iffir'a allaient, dit-on sans
gardien, pâturer en toute liberté jusqu'aux limites des
territoires des Aïth-Fraoussen et des Aïth-Irathen,
sans que personne eût jamais osé les repousser ou les
contrarier dans.leur pâturage.
À Thamgout' où le seigneur avait son château-fort,
on montre encore le rocher du haut duquel les con-
damnés à mort étaient précipités dans le vide. La
frayeur que ce tyran répandait autour de lui ne tarda
pas à faire du massif de Thamgout' un lieu désert,
plein de terreur. Abandonnée par les habitants, la
— 227 -

région autrefois riche et peuplée, se couvrit bientôt de


forêts impénétrables où seules les bêtes féroces trou-
vaient refuge et vivaient en paix.
A travers cet épais manteau de verdure qui s'éten-
dait sur la vaste et large chaîne qui sépare Bougie du
Sebaou, nul n'osait s'y aventurer, car, avec le lion
et la panthère, le banditisme lit de ces régions, un
pays des plus dangereux et partant des moins hospita-
liers.

Ce sont ces différentes versions, ce sont ces éléments


divers que la légende nous transmet, non sans confu-
sion, et qui nous font dire que le sultan d'origine tuni-
sienne de Thamgout' était d'une époque bien antérieu-
re au XVIIe siècle et peut-être au XVIe siècle.

Rappelons, à cet effet, que déjà du temps d'ibn-


Khaldoun, la Kabylie des Zouaoua « était un pays inac-
cessible et couvert de forêts impénétrables... »

Cependant, il n'est pas douteux qu'à une époque


donnée, sur ce pays riche et indépendant, ont vécu de
•nombreuses tribus que les guerres seules ont pu faire
disparaître. Pour ne citer qu'un exemple, les agitations
portées en Kabylie par les Abd-el-Ouadites de Tlemcen
pour la possession de Bougie et de Dellys ne purent
qu'y causer de grands désastres. Insoumise et indomp-
table, pour la châtier la Kabylie fut sans doute livrée
au pillage et au feu des colonnes volantes lancées con-
tre elle par les princes zianites.

Fuyant l'incendie des forêts et les ruines de la


guerre, des tribus entières furent disloquées et leurs
habitants dispersés. La région maritime, qui avait par-
ticulièrement souffert de ces dévastations, ne se re-
constitua tant dans sa flore que dans sa population
que plus tard ; car, aidé par la nature, le Kabyle tena-
1G
—^228 —

ce dans ses efforts, résistant, à toutes les bourrasques,


finit toujours par se retrouver d'aplomb sur sa barque
ébranlée. La tempête calmée, il se refait et dans sa re-
naissance, il devient plus actif et plus vigoureux dans
les luttes de sa vie nouvelle ; grâce à l'expérience
acquise, le montagnard n'oublie pas de prendre tou-
tes les précautions nécessaires à sa sécurité. Ce sont
ces sentiments de sécurité qui ont poussé le Kabyle,
depuis des siècles tourmenté par des gueres, à faire de
ses villages de vrais nids d'aigles.
Une réorganisation générale des tribus,'qui se pro-
duisit vers le commencement du XVIIe siècle, ne se lit
certes pas sans efforts ni secousses. Mais la paix et la;
concorde instaurée parmi les tribus par le clergé ka-i
byie ne tardèrent pas à ramener le bien-être et la pros-;
péritô dans tout le Djurdjura, surtout dans la basse
Kabylie, seule région où les terres sont relativement
fertiles.
Nous verrons que grâce à l'intervention et la pro-
tection des marabouts Sidi-Abd-Errah'man, Sidî-Alv
med-Ou-driss., Sidi-Mh'and-Ou-Malek et Sidi-Mançour,
la vie et la richesse renaîtront dans cette partie de la
Kabylie trop longtemps livrée à l'oppresion et la tyra-
nie des Bel-K'adhi ; la nature aidant, le pays désolé
par la guerre se repeuplera et ses nouveaux habitants
agglomérés unissant leurs efforts créeront de nouvel-
les cités et formeront cle nouvelles tribus.
Antérieurement à l'intervention maraboutique, il faut
dire que l'arrivée des Bel-K'adhi en Kabylie ne fut ce-
pendant pas toujours néfaste, malheureuse pour les
tribus Kabyles. Sous la direction des premiers Bel-
K'adhi, les Zouaoua qui eurent de belles heures cle gloi-
re parvinrent aussi à jouir cle tous les bienfaits d'une
bonne et heureuse administration.
— [229 —

Ce fut ainsi que grâce à la concorde patriotique ins-


pirée et rétablie entre les tribus, nous voyons, sous
l'énergique et intelligente administration de Sidi-Ah-
med-Ou-El-K'adhi, la sécurité et la prospérité repa-
raître et régner dans les régions forestières de Tham-
gout' et du Djebel-Ezzan, parages jusqu'alors réputés
comme lieux mal famés.
Sous l'égide du Bel-K'adhi, l'ordre et la paix ré-
gnant, les anciennes cités se repeuplèrent; d'autres,
selon leurs intérêts et leurs aspirations purent se créer
et se reconstituer sur leurs anciens territoires. Des tri-
bus se reformèrent et s'organisèrent sur de nouvelles
bases. Pour assurer la défense de leur existence, les
faibles s'unirent aux fortes et dans ce bel esprit de fra-
ternité, les forts protégeant les faibles, dans une sécu-
rité parfaite, la paix régna. Le résultat de cet élan de
solidarité sociale, inspiré et encouragé par Bel-K'adhi,
assurant à tous la sécurité, ne tarda pas à ramener
l'ordre et la prospérité. Leurs territoires, renfermant
de beaux pâturages, l'élevage des troupeaux leur per-
mit de vivre dans l'aisance et l'abondance.
Plus tard, lorsque ces tribus reconstituées clans leurs
éléments vitaux, se sentirent, ainsi que nous l'avons
déjà noté, assez de conscience et de force pour évoluer
et se développer avec leurs propres moyens, elles cher-
'
chèrent à s'émanciper et à revivre cle leur vie tradi-
tionnelle, dans l'indépendance et la liberté.
C'est l'histoire de la tribu des Aïth-Djennad, qui
comme celle des autres tribus, n'aboutit malgré ses re-
vers et ses souffrances qu'à l'émancipation, c'est-à-dire
:k la fin du régime d'oppression et de terreur exercé
sur elle par les derniers princes cle Tamgout' ou de
Koukou, celte tribu délivrée par Sidi-Mançour avait pu
dès lors vivre librement.
— 230 —

Ici comme ailleurs, la tyranie ne pouvant mener qu'à


la révolte, l'heure cie ia délivrance sonnée, le monta-
gnard se dégage du joug et reprend sa liberté.
Que celui-ci ait eu à faire à cet Athounsi, personna-
ge obscur, arrière petit-fils du « Cadi El-R'oubrini »
du XIVe siècle, ou encore à l'un de ses derniers reje-
tons des Bel-K'adhi du XVIIe siècle, le phénomène de
résistance et de révolte, qui anime l'esprit Kabyle con-
tre tout régime d'oppression, reste le même ; contre la
tyrannie, sa réaction est constante; mais ses goûts ver-
satiles l'empêchent souvent d'atteindre tous les bien-
faits de cette liberté qu'elle aime tant et pour laquelle
depuis des siècles il ne cesse de lutter r
C'est un caractère bizarre que celui du montagnard,
qui, capricieux et changeant, passe en effet son temps
à édifier et à démolir. Le manque de stabilité dans
son organisation, provient, sans doute, de son amour
excessif pour le régime démocratique.
Il est à reconnaître dans la nature du berbère que
chez elle l'individu se plie mais ne se brise pas ; celle
souplesse extraordinaire explique sa résistance comme
elle explique aussi ses facultés d'assimilation el d'évo-
lution. Cet être paradoxal est comme un ressort qui
se replie et se délend à volonté. Si le respect de l'au-
torité impose au montagnard une discipline à laquelle,
malgré son tempérament de frondeur, il s'y soumet vo-
lontiers ; mais le moindre abus cle pouvoir deviendrait
pour lui un joug insupportable, car si l'injustice l'of-
fusque et le blesse, la tyrannie le révolte.
Admirateur sincère cle l'honneur et de la gloire, il
a, courageux et brave, l'enthousiasme de tous les hé-
roïsmes ; si pour l'honneur et la dignité il ne recule
devant aucun sacrifice, même celui de sa vie, il est
très sensible à la louange ; en revanche, l'humiliation
— 331 —

et l'injure qu'il ne pardonne pas lui brisent le coeur ;


vindicatif, tous les moyens pour se venger lui parais-
sent bons ; il est haineux et dans sa colère déchaînée,
il se rend capable de tous les excès ; mais sa ven-
geance exercée et son amour-propre satisfait, il oublie
tout, et le passé reste pour lui lettre morte. L'histoire
de sa vie se résume à vivre au jour le jour sans trop
s'écarter des principes ancestraux transmis par la tra-
dition. Amoureux cle son terroir, il se déracine et se
dénaturalise difficilement.
Si l'adversaire terrassé et vaincu ne manifeste pas
de velléités de le provoquer de nouveau, sa confiance
lui est acquise, car l'imprévoyant montagnard, grisé
de ses succès du jour, s'endort sur ses lauriers, et,
dans son insouciance, oublie facilement les risques et
les dangers de la veille. En un mot, l'expérience du
passé clans les luttes de la vie n'est pour le kabyle
d'aucun profit. Au contraire, écartant cle sa mémoire
tout souvenir susceptible cle lui rappeler clans l'histoire
de sa vie son temps d'humiliation ou de tristesse, en-
terrant le passé et s'inquiétant à peine de l'avenir, le
Kabyle reprend par atavisme la vie traditionnelle de
ses pères. Instinctivement démocrate, il essaye, selon
ses goûts, cle s'organiser en conséquence.
Mais avec son état d'âme d'homme primitif, il ne
peut y avoir dans son genre de vie sociale de moyen
terme ; excessif à l'extrême, du régime de liberté, il
passe facilement, s'il ne tombe pas clans l'anarchie, au
régime de l'autorité absolue ; mais dès que le poids
de ce dernier régime commence à peser sur ses épau-
les, il le secoue et le rejette loin, de lui ; dégagé de son
fardau, il se félicite d'en être débarrassé et d'avoir
ainsi reconquis toute sa liberté d'action.
En un mot, malgré cette instabilité de caractère plus
— 232 —

apparente que réelle, sa vitalité soutenue par une cer-


taine souplesse cle caractère, lui donne plus de vigueur
et plus cle résistance. Naturellement doué, avec ses
facultés d'assimilation remarquables, il s'adapte à
tous les milieux comme à foutes les circonstances,
sans toutefois rien perdre cle sa personnalité ; son
amour inné de la liberté, ses conceptions sur les droits
de l'homme et de la société, ses idées sur la solidarité,
sur la formation et sur l'organisation de la vie sociale,
tout cela explique en partie pourquoi le berbère a sur-
vécu à. tous les cataclysmes et résisté à tous les bou-
leversements des temps passés.

Dans l'histoire de la Berbèrie et depuis les temps les


plus reculés, nous ne trouvons, à. travers les mouve-
ments ou révolutions du passé qu'une série de res-
taurations successives du régime Berbère.

Pour ne parler que cle l'époque turque, il est à noter


que du jour où les Pachas tentèrent d'imposer leur
joug aux tribus soumises à leur influence, les Kabyles
se sentant menacés dans leurs libertés ne cessèrent
pas un seul instant cle protester et lutter contre le régi-
me autoritaire des Turcs, en partie maîtres des basses
régions de la Kabylie.
Pour se libérer d'une tyrannie à laquelle elles ne
pouvaient se faire, nous voyons les tribus s'unir et se
liguer contre l'envahisseur pour le combattre et le re-
jeter hors cle leurs territoires.

Dans ce mouvement de défense, les tribus animées


par leur esprit de solidarité se confédérèrent. La con-
fédération devint dès lors la barrière la plus sérieuse
opposée à l'extension du pouvoir turc. Mais l'indépen-
dance Kabyle étant moins bien outillée et surtout peu
— 233 — " .

disciplinée, la résistance pour la tribu comme pour la


confédération fut souvent pénible et parfois peu effi-
cace.
Nombreuses étaient les tribus qui ne purent, malgré
des luttes acharnées, empêcher les Turcs de violer
leurs territoires.
Ces luttes durèrent parfois des dizaines d'années
consécutives. Des misères, des épidémies, des calami-
tés de toutes sortes, provoquées par ces longues pé-
riodes d'agitation, amenait sans cloute plus d'une tribu
à déposer les armes et à s'incliner devant le conquérant.
Mais aussitôt qu'un relâchement, une faiblesse quel-
conque de leurs adversaires se manifestait, les tribus,
qui paraissaient à jamais domptées et anéanties, re-
naissaient toujours de leurs cendres, et, comme par
miracle, elles se retrouvaient, comme auparavant, aus-
si actives qu'organisées ; toujours animées du vif désir
de s'affranchir et de reprendre leur liberté, sous le
couvert d'un prétexte quelconque, elles se révoltaient
contre le joug de leurs despotes. Loin d'être stériles,
leurs coups combinés et bien dirigés abattaient sou-
vent leurs ennemis.
Soutenues par le souffle de cette liberté qu'elles ai-
maient autant que leur vie , acceptant volontiers tous
les sacrifices et unissant tous leurs efforts pour fon-
dre sur l'ennemi commun, elles arrivaient souvent à re-
pousser et à abattre le pouvoir turc. Dès que l'intégri-
té de leur sol était assurée, les tribus, rentrées en pos-
session de leurs biens, reprenaient toute leur vigueur,
et, avec leur activité débordante, elles arrivaient sans
peine à réparer leurs brèches et à consolider leur li-
bération et assurer leur indépendance.
Douées d'une force morale et physiologique remar-
quable, ces tribus libérées regagnaient vite le terrain
perdu ; bien plus, avec leur sève débordante, prolifi-
- 234 —

que et active, il arrivait que les quelques éléments


étrangers introduits, et laissés clans le pays ne tar-
daient pas à être noyés ou absorbés. Cette vitalité,
soutenue par la force de réaction de la cellule berbère
en général, est la raison pour laquelle, on ne trouve
aujourd'hui en Kabylie, quant aux caractères géné-
raux du montagnard, que du Kabyle et rien que du
Kabyle.
Si au point de vue ethnographique notre assertion
reste contestable, la sociologie et la linguistique la
confirment hautement. Celte force d'absorption est telle
que tout ce qui tombe dans le creuset social du berbère
où l'esprit égalitaire et républicain nivèle tout et effa-
ce vite les équivoques et préjugés de naissance et
d'origine, finit par se fondre et s'adapter aux formes
et caractères du moule kabyle.

D'autre part, maintenant que l'on commence à être


mieux renseigné sur l'indigène de l'Afrique du Nord,
quel esprit, quelle mentalité trouvons-nous chez les
différents groupements berbères cle nos jours ? Malgré
l'apport cle l'élément étranger, qui a été considérable,
il ne semble guère que le sang et le caractère berbères
soient profondément affectés au point d'altérer les
traits et caractères généraux du type primitif.

Si le célèbre historien grec, Hérodote, ressuscitait


et examinait la. Kabylie, il retrouverait aisément dans
le Djurdjura avec les mêmes caractères tous les types
berbères entrevus par lui, il y a plus cle deux mille
ans, dans l'antique Libye. (1)

(1) Parmi les noms de Tribus Kabyles, nous trouvons Igoujdhal i


et Tjcvnidhanen qui ne sont, sans doute, que Gélules et Garla- /
manies signalés par les auteurs anciens, comme noms de certaines /
peuplades vivant dans les Hauts-Plateaux de la Tripolitaine.
— 235 —

Le sel du sol africain ne peut être dénaturé; sorti de


son sein et nourri de sa sève, le berbère reste le produit
naturel et spontané du pays. D'après les résultats
donnés par les différentes expériences du passé, on
peut conclure que la Berbérie est vraiment peu pro-
pice au développement de l'exotisme.
Aussi, reprenant la boutade de Bugeaud sur l'assi-x
milalion indigène, pourrions-nous dire avec l'histoire
que :
ce Si, dans une chaudière, on avait mis successive-
ment une tête de Phénicien, une de Romain, une de
Vandale, une d'Arabe et une autre de Turc, avec une
tête de Berbère au milieu, toutes ces têtes auraient fini
par fondre et disparaître ; la dernière seule, sans dou-
te plus résistante et plus dure, serait restée intacte. »
Une force de résistance avec une faculté d'assimi-
lation extraordinaire, telle est, en effet, la caractéris-
tique de la race qu'aucune civilisation n'a pu amolir
et affaiblir dans ses caractères primordiaux. Cette
force morale et physiologique semble assurer au peu-
ple berbère qui en est animé, l'immortalité dans l'éter-
nité de ce monde, car comme on l'a dit : « Si la race
est peu résistante, elle est très persistante. » (1)

(1) Gaston Boissier : Afrique romaine.


VIL « M
pBYliIE

CORTRE' M BOWATHqt TURQUE

LES TENTATIVES'DELA COLONISATION


TURQUE
EN KABYLIE(ï65o-fS3o)-

SOMMAIRE

Dès le milieu du XVIIe siècle les Turcs sont à peu près


maîtres de la basse Kabylie : — Bordj-Menaïel, Bordj-
Sébaou et Bouïra. — Le pouvoir des Gaïeds turcs et les
Confédérations. — Politique des Çofs : A'mraoua tribu
makhzen et la réaction Kabyle.
Les Aïth-Bou-khthouch, derniers représentants des Aïth-
El-K'adhi. — Création du poste de commandement de Tizi-
Ouzou.-^- Colonies nègres des A'bid-Chamlatet de Boghni.--
Expéditions et férocités du bey Moh'ammed dans le moyen
Sebaou, Sa mort et la débâcle des Turcs à Boghni (1755).
Soulèvement général contre l'autorité turque depuis
Bouïra jusqu'à Sètif. — Le Dey inquiet organise une.forte
expédition et après quelques succès chèrement payés ses
colonnes sont repou-ssêes et les montagnards se déversent
sur la Metidja et le Sali'el qu'ils livrèrent au pillage.
Pendant ce temps, Alger perd chaque jour un peu de
son prestige.
En 1763, un traité de paix fut signé avec l'Espagne. —
Libération et Arrivée à Alger d'esclaves musulmans
(1768-69). — Cet événement fut important pour la Ka-
— 238 —

bylie. — Un point d'histoire sociologique : Origine de


l'éxhérédation de la femme kabyle. — Sens du mariage
aux yeux du montagnard. — Le foyer base de la société
ne peut être méprisé au profit de l'intérêt individuel. —
Famille et propriété. — Bouleversement général provoqué
par des guerres entre tribus. — Paix et nouvelle conven-
tion relative à la transmission des biens. — Pierre sali-
que de Djema'a-Saliridj. — En 1775, la Kabylie semble
vivre en bonne intelligence avec Alger. — Après avoir
participé à repousser une expédition espagnole contre
Alger, des Zoûaoua, rentrant chez eux, furent en cours
de route molestés par des Turcs jaloux de leurs succès.
L'événement de 1769 oblige les tribus à se réorganiser
sous de nouvelles bases. — Alger dans l'anarchie fait des
concessions a l'indépendance kabyle. — Rôles de Ben-
Kanoun et de Za'moum dans la vallée de l'Isser ou les
Flissa et les Turcs.— Intervention d'une nouvelle force en
faveur de l'Indépendance kabyle. Le mohaddem rah'ma-
nia Bel-Ah'recli provoque l'insurrection et menace Gons-
tantine. — Massacre du Bey Osman et de sa colonne dans
lès montagnes des Béni-Fergan. — Succès réjouissant
pour les montagnards des deux Kabylies. — Le mouve-
ment de révolte contre le Gouvernement turc s'étend à
toute l'Algérie. — Les Molirani coupent la route des
Biban et battent le bey de Médéah. — Intervention de
Vaglia O'mar qui rétablit un peu d'ordre dans la pro-
vince de Gonstantine. — Construction du pont des Béni-
Henni à jeter sur Pisser occupa PAgha O'mar qui n'osa
pour le moment s'attaquer aux Kabyles du Djurdjura
dont les menaces devenaient de plus en plus graves pour
l'autorité du Dey.
En 1816, le bombardement de lord Exmouth, obligea
Tripoli, Tunis et Alger à s'humilier devant les puissances
d'Europe. — Soulèvement des Janissaires. Assassinat du
Dey O'mar agha et du bey de Gonstantine, tous deux
exécrés par leur tyrannie. — Ali-Khouâja chef du complot
s'empare du pouvoir et va s'installer à la Gasba avec
une garde composée de 2-000 Zouaoua. — Des Turcs
mécontents furent arrêtés et renvoyés en Orient. — Les
villes et les casernes furent nettoyées de toutes les fem-
mes de mauvaises moeurs. — Les amateurs d'immoralité
— 239 —

essayèrent bien de s'insurger, mais le châtiment exem-


plaire infligé aux agitateurs remit tout en ordre; Alger
livrée à l'anarchie touche à sa lin. — La famine et la
peste éprouvèrent péniblement les Algériens. Le Dey lui-
même fut emporté par la terrible épidémie..
Le Klioudjel-El-KMl Houssaïn fut appelé à lui suc-
céder. — La misère dans les provinces sévit atrocement
et les tribus se soulèvent. — Le Maraboutisme s'agite
depuis l'Oraiiie jusqu'au Zab. — L'Europe exige le respect
des traités et menace de nouveau Alger. — Le nouveau
Dey tiraillé de tous les côtés n'échappe au couteau des
mécontents qu'en s'en fermant sous la garde de ses Zou-
aoua dans la Casba d'où par des ordres des plus
énergiques, il arriva à rétablir un peu d'ordre aussi bien
dans l'administration centrale que dans le gouvernement
des provinces.

Dans le chapitre précédent, notre étude s'est parti-


culièrement attachée, à propos cle l'intervention effec-
tive du maraboutisme dans la société kabyle, à déga-
ger et délinir le génie et le caractère de la vie sociale
du montagnard.
Nous allons, dans le présent chapitre, pour mieux
étayer notre argumentation par des faits, essayer de
dégager des maigres renseignements historiques que
nous possédons sur la fin de la période des Bel-K'adhi,
les principaux événements politiques ou militaires à
la suite desquels la Kabylie acheva de se libérer du
joug des derniers seigneurs de Koukou ; tout en réa-
gissant contre l'oppression des Bel-K'adhi, celle-ci pen-
sa avec juste raison que la concorde et la paix dans
son sein étaient son seul et unique moyen de salut, et
que selon la politique d'entente et d'union préconisée
par ses marabouts, toutes ses tribus, faisant trêve de
— 240 —

leurs querelles intestines, devaient s'unir pour com-


battre et repousser l'ennemi commun, le Turc.
Celui-ci, dont l'organisme vital est gravement at-
teint par tous les maux de l'anarchie, ne peut espérer
conserver plus longtemps toutes ses forces. Les crises
chroniques auxquelles il est assujetti ne peuvent que
détraquer son corps si fragile. D'ailleurs, ces cuises
elles-mêmes ne sont que les indices de faiblesse et
d'impuissance dans sa machine organique ; usé, sans
force, ni vigueur, sa chute est fatalement inévitable.
Ce diagnostic établi et prononcé par « le vieux Ua-
kouch berbère » n'a pu, avec l'espoir d'une prochaine
libération, que réjouir la Kabylie, dont les tribus, ses
filles, commençaient à se plaindre amèrement de leur
promiscuité avec un voisin aussi taré que honni. Mais
celui-ci, réfusant de s'éloigner, persiste dans ses im-
portunilés et veut s'imposer même par la force.
La Kabylie encore affaiblie par ses querelles de fa-
mille, ses moyens actuels ne lui permettent pas d'enga-
ger ouvertement la lutte. Profitant de cette situation,
le Turc, loin de lâcher prise, cherche par tous les
moyens à conserver la position acquise.
De la querelle ainsi engagée, depuis plus d'un siècle,
qu'en est-il résulté ? La Kabylie épuisée, trahie par
ses tyranneaux locaux, va-t-elle déposer les armes et.
se livrer impuissante au joug de la domination turque ?
L'histoire nous répond que l'énergie kabyle, loin d'être
brisée va se réveiller, et par une réaction raisonnée
et méthodique, le montagnard saura bientôt reprendre
ses droits et ses libertés. La main mise par l'ennemi
sur les riches terres de ses vallées n'est qu'un acci-
dent passager que sauront réparer, avec le temps, son
activité et sa persévérance dans la lutte. :;
La jouissance de la vallée du Sebaou, dès le milieu
— 241 —

du XVIIe siècle, fut âprement disputée à la Kabylie


par les deys d'Alger. Avec les postes avancés de Tizi-
Uuzou et de Boghni, la caïdal du Sebaou, prenant cha-
que jour de l'extension, devenait certes une menace
réelle pour les tribus dont les territoires touchaient à
la vallée v Ce voisinage était pour elles un réel danger.
Cependant le Djurdjura, malgré ses désordres inté-
rieurs, continua la lutté et résista de son mieux ; tou-
tefois l'ingérance turque dans les affaires du pays l'in-
quiétait plus que tout le reste. Cette immixtion des
Turcs dans la vie sociale et politique des tribus deve-
nant plus qu'évidente, l'indépendance kabyle risquait
de perdre toute sa liberté d'action jusque dans l'orga-
nisation et l'administration de ses villages.
Mais bientôt, débarrassées de l'étreinte des seigneurs
de Koukou, les tribus reconstituées se liguèrent et'for-
mèrent dès oonfédéra lions assez puissantes, pour résis-
ter et lutter contre l'empiétement des envahisseurs
dont le cercle d'investissement autour du Djurdjura
se resserrait cle plus en plus.
La zone la plus menacée, dès cette époque, était
naturellement la vallée du Sebaou, renforcée du côté
de l'Ouest par celle des Isser. Ces deux points déjà
occupés par les Turcs, mettaient les Kabyles dans la
nécessité de se confiner dans leurs montagnes el de
veiller nuit et jour à la sécurité de leurs troupeaux et
à la conservation de leurs récoltes que d'incessantes
incursions turques menaçaient de leur ravir.
Cet état de choses ne pouvait pas durer indéfini-
ment. Pour sortir d'une situation aussi inquiétante
que gênante, les montagnards déclarèrent ouverte-
ment la guerre aux Turcs. La lutte fut longue et sans
répit, car le Kabyle ne voulait déposer les armes qu'à
la libération complète de son territoire.
- 242 —

Dans cette guerre de surprise et d'usure que les


confédérations, les tribus livraient aux Turcs, la vic-
toire restait souvent aux montagnards, à tel point que
vers la fin du XVIII 0 siècle, le caïd turc du Bordj-Se-
baou se vit, maintes fois, obligé de renoncer à l'admi-
nistration des tribus soumises à sa juridiction.
Des oppositions manifestes de la part des influen-
ces locales rendaient la situation du caïd des plus déli-
cates. Si parfois il essayait, pour faire acte d'autorité,
la manière forte, il n'arrivait, avec ses sévérités et ses
menaces, qu'à provoquer un mécontentement général
dont les effets se manifestaient parfois jusque dans
son poste cle commandement.
Sans prestige ni force, sentant son entourage et les
Mekhaznia de garde des plus hostiles, il ne lui restait,
pour sauver sa tête et garder le commandement, que
la perspective de se mettre du côté des plus forts qui
étaient précisément les récalcitrants et mécontents de
son administration. Manoeuvre voulue ou forcée, le dé-
lit devenait un aveu de faiblesse ou de complicité. Cette
défection ou abdication finalement acceptée et recon-
nue de tout le monde, se traduisait devant l'opinion
publique comme un échec des plus humiliants pour
l'autorité et le prestige turcs.
Cependant, le pauvre représentant turc pouvait-il
faire autrement ? Livré à ses propres moyens de dé-
fense, isolé et presque sans communication avec l'ad-
ministration centrale, le fonctionnaire des postes avan-
cés de l'intérieur se trouvait impuissant à réagir con-
tre le flot débordant des tribus; devant une pression
aussi forte que constante, la digue turque ne pouvait
résister.
En Kabylie, malgré ces colonies-makhzen instituées
dans la vallée de Tisser, à Bordj-Ménaïel et à Bouïra,
et dans celle du Bas-Sebaou, à Bordj-Sebaou, à Tizi-
- 243 —

Ouzou et à Boghni (1), l'influence du pouvoir turc se


trouva dès lors nettement arrêtée par cette. offensive
kabyle.
A la suite de cette"réaction effectivement constante,
il arrivait que les éléments étrangers, introduits en
Kabylie pour soutenir la cause turque, ne pouvaient
s'empêcher de subir eux-mêmes l'ambiance du mi-
lieu, attirés et entraînés par le courant kabyle. Ce
fut ainsi que des défections dans ce sens se manifes-
tèrent un peu partout. Déjà une bonne partie des
A'mraoua, arabes ou berbères, proclamant son affran-
chissement et se mettant ouvertement du côté des Kaby-
les, passa dans le clan des Mih-ou-K'aci (2) qui com-
prenaient dans leur çof les Aïlh-Djennad et les Aï'th-
Ouaguenoun, alors alliés des Àïth-Irathen et dés Aïth-
Fraoussen.
La défense du Djurdjura reconstituée sur cle nou-
velles bases, l'entente et l'union entre confédérations
devenaient une force morale des plus réconfortantes
pour les tribus menacées par la politique dissolvante
des Turcs. Bien plus, les quelques succès locaux obte-
nus par l'opposition kabyle furent de sérieux symptô-
mes pour la délivrance prochaine du pays ; dès lors,
la domination turque ne pouvait espérer résister plus
longtemps. Les effets cle la réaction kabyle devenant
donc indéniables, c'est l'annonce d'une fin prochaine
pour l'influence turque en Kabylie.

"
(1) Revue africaine n» 101, page 304 et suivantes : Notes sut
l'organisation des Turcs dans la Grande' Kabylie ", par Robin.
(2) Voir plus loin un chapitre spécial relatant le rôle ioué par
celte famille guerrière. Nous verrons comment les Aïtb-ou-K'aci,
en se mettant à la tête, d'une partie des A'mraoua, arrivèrent sans
peine, à se déclarer indépendants et comment, par suite, d'une
politique des plus habiles, ils s'opposèrent à l'infiltration de l'in-
fluence turque dans le Haut-Sebaou.
17
— 244 —

Dans moins d'un siècle de lutte, nous verrons cette


influence turque, qui a failli étouffer l'indépendance
kabyle, réduite à l'impuissance et complètement refou-
lée. La victoire finale assurée, la Kabylie sera bientôt
affranchie et pourra, dès lors, reprendre sa vie de
liberté complète et se préparer à faire face honorable-
ment aux derniers assauts qui seront lentes contre son
indépendance séculaire.
Mais ici une marque s'impose à nos réflexions : la
survivance de la société kabyle aura, une lois cle plus,
démontré que la force de la liberté est. seule durable,
parce que, comme la vie qu'elle anime, elle est d'es-
sence naturelle et divine. Ainsi comprise, la liberté
devenant aussi sacrée que la vie, le montagnard, me-
nacé d'en être privé par l'hégémonie turque, va faire
appel à tous ses moyens d'action pour reconquérir ses
terres et faire respecter son indépendance, deux choses
sans lesquelles la vie ne serait, pour le montagnard
qu'un lourd fardeau.

Mais reprenons les faits et voyons, d'après les évé-


nements, ce que la domination turque essaya, dès le
,, XVD? siècle, de faire pour s'introduire et s'implanter
en Kabylie. La période des grandes expéditions passée,
il s'agissait maintenant pour elle d'asseoir son autorité
en pays kabyle et d'administrer les territoires conquis.
Depuis la chute des Bel-K'adhi, l'histoire semble se
désintéresser du pays Zouaoua ; les quelques rensei-
gnements qu'elle nous en donne sont souvent vagues
et paraissent n'établir aucun enchaînement dans l'ordre
des événements auxquels ils se rapportent. Malgré cette
absence de documents, nous croyons, avec les quelques
faits enregistrés par les chroniqueurs, pouvoir déga-
ger des principaux événements connus la force cl'éner-
- 245 —

gie que la Kabylie déploya pour résister à l'emprise


turque ; nous pensons, en effet, que, deux siècles du-
rant (de 1630 à 1830), les Turcs ne ménagèrent aucun
de leurs efforts pour essayer d'imposer, même avec
la force, leur autorité aux montagnards du Djurdjura.
De leur côté, ceux-ci, selon leur ténacité tradition-
nelle, ne manquèrent pas de tenir tête el de développer,
en cette circonstance, toute leur activité guerrière afin
de repousser les agressions multiples de l'envahisseur.
Devant les menaces pressantes du joug turc, il ne res-
tait aux Kabyles qu'une ressource : inviter les tribus
dans leur révolte à s'unir pour la défense de leur patri-
moine commun. En présence d'un péril aussi grave, ce
fut, en effet, l'union prêchée et réalisée par les mara-
bouts entre chefs de tribus, qui permit à la Kabylie
d'organiser ses forces el de préparer sa défense contre
les visées turques, dont la possession de la vallée du
Sebaou restait le principal objectif.
Se liguant contre l'ennemi commun, les confédéra-
tions des Flissa, des Guecht'oula, des Beni-Djennad',
des Aïlh-Iraten, etc., prirent les armes et engagèrent
la lutte, en commun ou séparément, contre les auh>
rités locales que les deys d'Alger cherchaient à leur im-
poser. Dans ces soulèvements répétés, les colonies tur-
ques des Isser et du Sebaou furent naturellement les
premières exposées à subir les effets cle la colère des
tribus révoltées,
« En 1137, dit Mercier, un certain Moh'amed ben
Ali, qui devait mériter plus tard le surnom à'Eddebbah
(l'égorgeur), vint occuper le caïclat du Sebaou relevant
alors du beylick de Titeri. Cet homme énergique, allié
par un mariage aux Bou-Kettouche d'Aourir, descen-
dant des Ben-El-K'adhi, exerça bientôt une action con-
sidérable dans la'contrée et fortifia les établissements
- 246 -

turcs de Bougheni, de Sébaou et de Ménaïel, où des


redoutes furent établies et des zemala placées. » (1)
Ces titres ou plutôt ces qualités attribuées au caïd
turc nous paraissent exagérées. L'action « considéra-
ble » que put exercer ce fonctionnaire dans le Sébaou
devait être attribuée — selon noire avis — non pas au
mérite personnel du caïd, mais surtout à l'influence
des Aïlh-Bou-Oukhlhouch, ses beaux-parents, qui, avec
l'aide de leurs partisans (les gens de leur çof), lui
avaient facilité la lâche dans l'exercice de ses fonc-
tions. Guidé par leurs conseils et soutenu par un con-
cours des plus actifs de leur goum, le futur bey fut,
sans doute, le premier chef turc qui eût pu établir un
peu d'ordre dans le Sébaou ; profilant de sa situation
privilégiée, que ses beaux-parents lui assurèrent dans
le pays kabyle, il employa ses efforts à asseoir et à
faire respecter, pour le moment du moins, l'autorité
dans sa caïdat.
" Avènement des Bel-K'adhi ", ce que
(1) Voir au chapitre
nous avons dit sur le personnage Abou-Oukhlhouch que Mercier
considère comme un membre descendant de la famille des Bel-
K'adhi.
Nous répétons, selon la version généralement admise par les
mieux informés, que le nommé Sidi-Ahmed-Abou-Oukhlhouch
n'aurait été que le khnlifa de 1' " Athounsi ", Bel-K'adhi qui était
venu guerroyer longtemps contre d'autres parents de Kabylie. A la
mort de son chef, Abou-Or.khtouch aurait pris, au lieu et place du
défunt, le pouvoir, et peut-être l'héritage, mais sans avoir, pour
cela, aucun titre de parenté avec le disparu. Les Aïlh-Bou-Oukh-
houch, amis dévoués des Bel-K'adhi tunisiens, étaient alliés à ces
derniers par des mariages, mais ils n'étaient pas de la. branche
des Bel-K'adhi descendant de l'ancêtre Abou-El-AbbaS du xive
siècle. En résumé les Aïtb-El-K'adhi et les Aïth-Bou-Kbthouch
étaient deux familles d'origine différente.
Notons aussi que les alliances avecles Bel-K'ahdi parle mariage
étaient depuis H'assan KUaïr-Eddin vraiment recherchées par les
personnages turcs. Le dernier connu est celui que " signale Mercier
dans le passage que nous citons. Ce "boucher Mohammed, allié
aux Aïlh-Bou-Àkhthouch est le personnage dont il sera question
"
plus loin et que l'on désignera sous le nom de Bey Moh'ammed "\
(Histoire de l'Afrique septentrionale), Tome III page 374 et
références citées.
— 247 —

Pour contre-balancer l'influence kabyle et consolider


les éléments de défense des territoires soumis à son
administration, il créa de nouveaux postes militaires
et donna en même temps foute l'extension voulue aux
colonies nègres des Abid-Chamlal (1) et de Boghni.
Le soldat-colon était connu des Turcs... Mais l'em-
ploi de l'élément nègre, qui donna quelques résultats
air point de vue agricole, ne fui d'aucune utilité quand
il s'agissait de l'opposer comme force pour endiguer
le flot kabyle ; au point de vue militaire, le soldat nègre
était, de par ses facultés morales et intellectuelles, une
machine dont le rendement était souvent peu satisfai-
sant ; ainsi, j'apalhique et poltron soudanais fut facile-
ment reconnu incapable d'une résistance soutenue pour
faire face à la persévérance et à l'intrépidité du mon-
tagnard. Avec des facteurs de. force aussi inégale, le
résultat ne pouvait être que désastreux pour la coloni-
sation turque.
Jouissant d'une force morale et d'une intelligence
supérieures, le Kabyle arrivait sans difficulté, par son

(1) Colonie nègre installée en amont du col Tizi-Ouzou près


du confluent de l'oued-Aïssi et du Sébaou pour exploiter les riches
terres de Chamlal et alimenter en céréales, légumes et fruits le
nouveau poste de Tizi-Ouzou où les Aïth-bou-Khthouch vinrent
fixer leur nouvelle résidence.
Le centre de Tizi-Ouzou créé dès 1640 devint dès lors un poste
de commandement de premier ordre. Après avoir servi de simple
poste d'observation aux agents turcs et de résidence aux Aïth-Bou-
Xhthouch, il passera plus tard entre les mains des Aïth-Kassi qui
en feront le centre de leur zone d'action. L'importance du poste
tant au point de vue militaire que politique date donc du milieu
du XVIIIe siècle,
Devenu le point de ralliement pour les A'mraou-cheraga, un vil-
lage autour du Bord.j se créa. Ce fut alors que le dey d'Alger, le
nommé Ali-Khoudja, voulant donner toute l'extension voulue au
nouveau centre autorisa, pour le placer à Tizi-Ouzou- même, le
transfert du marché dn Scblh,. qui primitivement se tenait près de
Dra-bel-Khedda (Mirabeau) en aval de Bou-Khalfa (Guynemer).
Ce marché, qui est le plus important de Kabylie et qui se tient
tous les samedis est encore appelé de nos jours " Essebth-El-
"
Klioudja (le marché d'El-Klloudja).
— 248 —

ascendance, à dominer son adversaire et à rester maî-


tre de la situation. Bien plus, les charmes de sa vie
sociale étant d'un attrait irrésistible pour tous les
opprimés, l'offre de sa protection devenait une déli-
vrance pour l'esclave mercenaire qui ne demandait pas
mieux que de s'affranchir et d'aller, de l'autre côté de
la barrière, vivre libre et indépendant. Dans ce cas, les
défections, sinon effectives, du moins morales, se pré-
cisaient et s'effectuaient chaque jour dans les camps
turcs.
La conquête des coeurs étant faite, celle des hommes
blancs ou noirs était inévitable. Dès lors, le succès
final étant assuré, la Kabylie, joyeuse de son triomphe,
ne pouvait mieux faire que continuer à. se montrer plus
généreuse et plus accueillante clans son hospitalité.
L'apport moral et matériel de cet. appoint ne put,
certes, que raffermir la force Yivace et traditionnelle
de la liberté kabyle. Cette jolie et captivante fille du
Djurdjura, qui combattit et dompta tant, de princes de
toutes races comme de toutes religions,, avait des char-
mes si attrayants, qu'elle n'eut qu'un geste à. faire pour
voir à ses pieds le pauvre nègre mercenaire, heureux
de pouvoir la servir. Accueilli et affranchi par elle, il
ne put se faire que l'adorateur et le défenseur de sa
bien-aimée, sa libératrice !
L'introduction de l'élément étranger, noir ou blanc,
en Kabylie ne fut donc pas une entreprise des plus
heureuses pour la politique turque ; nous verrons sous
peu que les tentatives de pénétration de la part des
Turcs, dans le Djurdjura, ne firent que donner au mon-
tagnard l'occasion de renforcer et fortifier ses éléments
de défense. Dans sa force de résistance ou d'absorp-
tion, l'esprit kabyle obligea le Turc, qui s'était impru-
demment embourbé dans la politique du montagnard,
à' beaucoup se dépenser sans autre profit que celui
— 249 —

d'épuiser ses propres forces ; ce fut ainsi que ces entre-


prises de colonisation dans la vallée du Sébaou'ou de
Tisser n'aboutirent finalement qu'à des résultats dia-
métralement opposés à ses aspirations.
Le poste de Tizi-Ouzou, créé vers 1640, fut agrandi
et embelli par le dey Ali—Khoudja, pour permettre aux
AïLh-Bou-Oukhlouch d'y séjourner quand ils venaient,
pour une raison de service, voir le représentant turc
en résidence au Bordj-Sebaou. D'ailleurs, l'administra-
tion effective des tribus-makhzen, celle des A'mraoua
du Moyen et du Haut-Sebaou, était, depuis Bou-Khalfa
jusqu'à Fréh'a, entre les mains des Aïth-Bou-Ouklitouch
qui résidaient alors, non pas à Aourir des Aïth-R'oubri,
mais à Djema'a-Sahridj ou à Souama'a, village des Be-
ni-Bou-Cha'ïeb. Aourir des Aïth-R'oubri, qui avait été
jusqu'alors la demeure familiale des Aïtb-El-K'adhi, de-
vint depuis, pour les Aïth-Bou-Oukhtouch, un poste, de
garde, de sûreté, d'où il était aisé de surveiller tout
leur domaine situé dans la vallée du Sébaou ; c'était
aussi un excellent point de refuge et d'appui en cas de
retraite sur l'arrière du pays, dont les Aïth-R'oubri
restaient naturellement les principaux partisans des
Aïfli-Bou-Oukhtouch.
En résumé, si le Caïd Moh'ammed avait réussi à se
faire accepter par un parti zouaoua, ce n'était pas « par
la fermeté de son énergie » ou la crainte de sa férocité,
restée légendaire dans le pays, mais par.la protection
et la complicité d'une des puissantes familles Zouaoua,
les Aïth-Bou-Oukhtouch. Il y avait donc là une ques-
tion de politique purement locale dont tous les avan-
tages furent, en ce cas, mis au profit des Turcs. Gomme
avec les Bel-K'acïïïi, les nouveaux pachas ou deys d'Al-
ger ne manquèrent pas d'exploiter l'amitié des Aïth-
Bou-Oukhtouch pour essayer de s'implanter en pays
kabyle.
— 250 —

Toutefois, la pacification des tribus dépendant ex-


clusivement de l'influence et de la fidélité des grandes
familles, il était évident que celte pénétration ou sou-
mission restait aléatoire, et que son maintien ne pou-
vait durer qu'autant que les agents locaux, qui l'avait
provoquée et assurée le permettraient. Sous ces réser-
ves, les partisans et tribus amies des Aïth-Bou-Oukh-
touch conservaient donc pour l'avenir toute leur liberté
d'action. Pour le moment, la cause des Aïth-Bou-Oukh-
touch était pour les Kabyles la seule intéressante.

En donnant toute la force voulue par leur soumission


à l'autorité des Aïth-Bou-Oukhtouch, les tribus n'eurent
en vue, par ce moyen, que de supplanter l'influence
turque.
Sans trop se préoccuper des surprises de l'avenir,
le Caïd Moh'ammed, favorisé par les circonstances et
le concours de ses beaux-parents qu'il fit combler d'hon-
neurs, se contenta des lauriers du présent en imposant
la soumission aux tribus dissidentes de la vallée.

Fortement secondé clans l'administration de sa caïdat


par les Aït-Bou-Oukhtouch, il ne put que triompher.
Ses succès remportés sur les Zouaoua lui permirent
de se faire distinguer et apprécier par le Gouvernement
d'Alger. Nommé aussitôt bey de Tiieri, il eut la satis-
faction de voir passer, en même temps dans sa cir-
conscription, la direction des colonies turques de Kaby-
lie pour lesquelles il s'était tant dépensé. Outre le béné-
fice des succès remportés dans son administration du
Sébaou, le lien de son mariage obligeait le caïd à ne
pas se séparer de la Kabylie. Mais ce rattachement,
inspiré par un autre sentiment que celui de la sympa-
thie, n'eut d'autres conséquences que de livrer la pau-
vre Kabylie à la férocité innée de son allié, le bey.
— 351 —

Arrivé à cette haute fonction en 1746, le nouveau


Bey commit, dans la gestion de sa province, plus d'une
maladresse. Ce fut ainsi que son imprudence le poussa
jusqu'à négliger et mépriser les agents et les facteurs
qui l'avaient aidé dans ses débuts de commandement ;
voulant donner une nouvelle orientation à ses fonctions
de sous-préfet turc, il crut devoir, dans sa nouvelle
administration en Kabylie, se passer de l'aide et des
conseils de ses beaux-parents. Dans la caïdat du Sé-
baou, qu'il maintint ainsi sous son autorité directe, il
chercha donc à imposer la soumission à quelques tri-
bus encore réfraclaires et qu'il pensait pouvoir réduire
à l'obéissance par la manière forte. Bien grande était
son erreur et méprisables sa force et son orgueil.
Si ce procédé lui avait donné quelques résultats ail-
leurs, l'emploi de la brutalité était ici plus qu'impru-
dente. Aussi, le régime autoritaire et vexaloire qu'il
voulait imposer aux tribus kabyles, ne tarda pas à pro-
voquer un mécontentement général dans toute la Ka-
bylie. Les esprits irrités, une agitation se déclara dans
le pays qui se mit en insurrection.
Le bey, confiant dans sa force et donnant libre élan
à son tempérament autoritaire et batailleur, chercha,
pour commencer, à vouloir plier à ses volontés les tri-
bus voisines du Sébaou. Pour toute réponse aux exi-
gences et injonctions insolentes du bey, celles-ci, pour
se défendre, prirent les armes. Pour les châtier, le bey
arriva bientôt dans la région avec une forte colonne et
fit quelques razzias, jusqu'à Azazga, dans la vallée du
Haut-Sebaou.
Durant cette manoeuvre de répression, les tribus Aïth-
Ouaguenoun, Àïth-Djennad, Aïth-Fraoussen et Aïth-Ira-
ten furent successivement attaquées et subirent de gros
dommages. Ces incursions, à la suite desquelles les
— 252 —

récolles furent piétinées ou brûlées, les fermes rasées


et les arbres fruitiers coupés, suffirent pour exciter
et soulever toute la Kabylie contre les Turcs ; la colère
des montagnards fut telle qu'elle entraîna les Aïth-Bou-
Oukhlouch ,eux mêmes, qui, devant de pareilles sauva-
geries, ne purent que prendre les armes pour combat-
tre le bey sanguinaire qui ne respectait même pas les
femmes et les vieillards.
Le poursuivant de leur haine, les Aïth-Irathen parti-
culièrement, après l'avoir chassé de leur territoire de
Thaq'sebth, où il était venu dresser son camp pour me-
nacer le village d'Aclni (1), le tinrent sous leurs coups
durant toute sa campagne de Kabylie.
L'heure d'exercer leur vengeance se présenta bien-
tôt. En 1755, dans un combat engagé aux environs de
Boghni, le bey Moh'ammed, surpris par un contingent
des Aïlh-Iraien, fut tué par ceux-là mêmes qui avaient
'juré sa perte (2). Le bordj Boghni pris et livré aux
flammes, les tribus maltraitées et humiliées furent ainsi
vengées. Le fait d'armes accompli par les Aïth-lralhen
en cette circonstance resta un des plus glorieux épiso-
des dans l'histoire de la tribu.
Battue et privée de son chef, la colonne turque, for-
tement meurtrie, demanda Yaman et se retira, non sans
maudire ce Djurdjura qui l'avait si mal accueillie. Ain-
si, s'est terminée la vie de ce tyran sanguinaire sur
lequel la Kabylie a conservé de si tristes souvenirs.
Boucher devenu bey, il a trop versé de sang pour que
sa mémoire ne soit pas maudite et exécrée pour tou-
jours par Lalla-Khediclja et tous les montagnards.

(1) Voir "sur cet événement ''


local notre notice historique pi-é-
cëdant le Kanon d'Adni dans le recueil de Mémoires et de
Textes publié par l'Ecole des Lettres à l'occasion du xiv° Congrès
des Orientalistes à Alger, 1905, page 154.
(2) Mercier, Histoire de l'Afrique septentrionale, tome III, page
374 et références citées.
— 253 —g

Inutile de dire que les atrocités commises par ce bey


ne firent que raffermir l'indépendance kabyle et déve-
lopper dans le coeur du montagnard la haine de l'auto-
rité turque. Les crimes et les exactions de l'administra-
tion turque se multipliant, cette haine fut bientôt par-
tagée par toute l'Algérie, déjà fort éprouvée et aigrie
par les terribles calamités de la famine.
Les désastres du tremblement de terre de 1755, l'épi-
démie de peste qui sévissait sur le pays depuis des an-
'
nées, la misère dans laquelle vivaient les malheureuses
populations de l'intérieur, l'incurie et l'oppression du
gouvernement turc, tout cela fut plus que suffisant
pour affoler les masses et causer de graves désordres
dans toute la Régence.
Les Kabyles accusant, souvent avec juste raison, les
Turcs d'être les auteurs de leurs maux, étaient cons-
tamment en état d'insurrection ; leur désir de ven-
geance entretenait leur audace dans les razzias qu'ils
ne cessaient d'effectuer dans les vallées du Sébaou et
de Tisser, où ils saccageaient tout ce qui appartenait
aux Turcs et à leurs partisans. Devant une agitation
aussi constante, les colonies, manquant complètement
de sécurité et d'air, périclitaient. Dès lors, la vie pour
les agents de l'autorité turque devenait intolérable.
Harcelés par les tribus, les caïds, devenus impuissants,
ne parvenaient à se maintenir dans leur poste de com-
mandement qu'en faisant appel à 1' « Anaia » kabyle.
Le maintien de l'autorité turque clans le pays deve-
nait donc une simple tolérance, car le caïd du Bordj-
Sebaou lui-même, pour s'assurer une tranquillité rela-
tivement calme, se voyait obligé d'acheter la protection
ou la paix des tribus limitrophes de son territoire.
Malgré les intrigues ou corruptions du représentant
turc, l'agitation des tribus restait de plus en plus me-
— 254 —

naçante. En plaines comme en montagnes, la révolte


grondait. Déjà, les Guechtoula, les Flissa et autres
tribus des environs de Boghni prirent ouvertement les
armes et attaquèrent les postes turcs qui se trouvaient
sur leurs territoires.
Ce fut. ainsi que, le 16 juillet 1757, les Guechtoula
et les Aïl-Seclk'a, en révolte, s'emparèrent de nouveau
du Bordj-Boghni, où, après un combat sanglant, le caïd
du Sébaou fut tué.
Dans le courant du mois d'août de la même année,
le Bordj-Bouïra, menacé par d'autres tribus, ne put
que déposer les armes et solliciter la paix ; et, jusqu'à
la fin de l'année suivante, toutes les colonies turques
débordées furent pillées et dévastées par les Kabyles
révoltés. Il fallut une campagne en règle de toute une
armée pour dégager les territoires envahis par les
insurgés et forcer les montagnards à rentrer dans leurs
limites territoriales (1).
Cette expédition coûta de lourdes pertes aux Turcs ;
mais le Bordj-Boghni fut reconquis et reconstruit. L'or-
dre apparemment rétabli et la paix signée, les colonnes
se retirèrent, ainsi que les beys de Conslantine et de
Titeri, qui, la campagne terminée, s'empressèrent à
leur tour de rejoindre leur résidence respective. Mais
la soumission pour un pays jaloux de son indépendance
ne pouvait être de longue durée.
En 1767, les Flissa-Mellil ayant refusé catégorique-
ment de payer le faible tribut qui leur avait été im-
posé à la fin de la précédente campagne, le dey Moh'am-
med ben A'ousman envoya contre eux une troupe dont
le commandement fut confié à l'agha, général en chef

(1) Mercier, Histoire de l'Afrique septentrionale, tome III, page


387 et références.
De Grammont, Histoire d'Alger, page 313,
— 255 —

de la Milice. Mais cette tentative d'intimidation ne fit


qu'aggraver la mauvaise posture dans laquelle se trou-
vait l'autorité turque. Le Djurdjura attaqué se souleva
et riposta avec énergie contre les menaces turques.
Battu et mis en déroute, le général turc, poursuivi
par les rebelles, fut contraint, les armes dans les reins,
de rentrer au plus vite à Alger. Accusé de lâcheté, le
malheureux agha eût la tête coupée, mais cette exécu-
tion injuste ne ramena guère de calme en Kabylie.
Remplacé par le Khoudjet-El-Khil nommé Si-Oua'li,
il fut décidé que, pour l'honneur et le prestige des
Turcs, cet échec devait être réparé le plus tôt possible.
Dans ce but, le nouveau chef s'apprêta à aller bientôt
tirer vengeance de l'audace des Zouaoua. Lorsque sa
colonne fut organisée, il arriva en Kabylie ; mais, dès
les premières rencontres avec les contingents des Flis-
sa, les Turcs furent de nouveau battus et refoulés vers
la plaine des Isser.
Celle nouvelle victoire remportée par les Flissa en-
flamma toute la Kabylie ; les montagnards, qui n'at-
tendaient, pour se débarrasser de l'étreinte turque,
qu'une occasion favorable, pensèrent que le moment
était des plus propices. Sous le commandement d'un
de leurs marabouts — Sidi-Ah'med-ou-Saa'di — les
Zouaoua prirent les.armes et, en masse, accoururent
se mettre sous sa bannière ; bientôt, le feu de la ré-
volte se communiquant de tribu en tribu, il arriva que
depuis Bouïra jusqu'à Sétiî le soulèvement devint gé-
néral. Devant l'extension d'un pareil mouvement, les
petites garnisons de certains postes de l'intérieur
étaient dès lors rendues impuissantes et risquaient
d'être prises d'assaut et massacrées dans leurs fortins.
Les appels de secours des tribus-makhzen et, la. défec-
tion de quelques autres indiquaient alors tout le péril
— 256 —

qui menaçait les possessions turques situées dans ces


différentes régions. Connaissant le tempérament des
révoltés, la situation pour le Gouvernement d'Alger
devenait certes des plus inquiétantes.
Mis en présence d'un danger aussi- grave, le Dey or-
donna immédiatement aux beys de Conslanline et de
Titeri de lever et organiser de fortes colonnes qu'ils
devaient diriger sur les deux Kabylies pour y combattre
les tribus insurgées, l'un par l'Est et l'autre par le
Sud, pendant que l'agha Si-Oua'li, prenant le comman-
dement des troupes d'Alger, essaierait d'y pénétrer
en attaquant par l'Ouest. Les colonies des Isser et
du Sébaou, serrées de trop près, sollicitaient, en effet,
une intervention immédiate pour les dégager des grif-
fes des Zouaoua.
Dans le courant de l'année 1768, une rencontre san-
glante et meurtrière eut lieu entre Kabyles et Turcs.
On dit que, dans ce combat, les Turcs ne perdirent,
avec l'agha tué sur le champ de bataille, que 1.200
hommes, alors que les Kabyles •— qui sortirent finale-
ment victorieux de cette chaude affaire — payèrent leur
succès de 3.000 hommes tués (1). Ce sacrifice, dont le
chiffre de tués nous paraît un peu exagéré, ne fut pas
inutile pour le prestige de l'indépendance kabyle, car,
malgré ces perles considérables, les montagnards, dé-
sireux sans doute de venger leurs morts, se firent ter-
ribles et intraitables. Devant la 'furie débordante de la
Montagne, les Turcs furent encore piteusement battus.
Les Zouaoua, repoussant toutes les propositions de
paix que le Dey leur faisait, et poursuivant les Turcs
en retraite, se déversèrent bientôt dans la Métidja, d'où
leur flot envahissant ne tarda pas à se présenter dé-

fi) Mercier, «Histoire de l'Afrique Septentrionale», tome III,


page 396.
- 257 —

vant les portes d'Alger. Pendant près de deux ans, la


ville fut, pour ainsi dire, assiégée par eux ; pendant
tout le temps que dura ce blocus avec la présence et le
séjour des montagnards dans la Métidja et le Sah'el,
bien des dégâts furent commis ; les fermes de la plaine
et un grand nombre de propriétés et de villas, situées
dans la banlieue de la capitale, furent saccagées et
pillées par les terribles montagnards.
Enfin, vers la fin de 1769, la plupart des contingents
— fatigués d'une si longue campagne — ayant déjà
regagné leurs montagnes, une sortie de la milice tur-
que, conduite avec prudence, fit la chasse aux pillards
et obligea le restant, des montagnards à se retirer de
la plaine et rentrer, eux aussi, dans leur pays. Mais
leur retraite du Sah'el et de la Metidja ne délivra pas
de leurs mains les colonies de l'intérieur où la plupart
des « Mkhaznia » détenteurs des terres domaniales,
profitant de ce désarroi pour se libérer du joug de leur
administration, se déclarèrent bientôt indépendants
d'Alger et passèrent dans le camp kabyle. Ces défec-
tions inévitables et attendues montrèrent que la cellule
kabyle, forte et saine, ne pouvait manquer de repren-
dre ses droits et d'absorber bientôt, tous les éléments-
hétérogènes qui la menaçaient dans sa constitution
fédérale et démocratique.
Les tribus fi ères et flattées de leur acquisition pro-
mirent à ces néo-kabyles, nouvellement adoptés, aide
et protection. Les importantes agglomérations, comme
les « A'mraoua », formèrent ainsi de nouvelles tribus
jouissant d'une autonomie et d'une organisation sem-
blables à celles de leurs soeurs protectrices de la mon-
tagne. Ce fut là un appoint qui ne put que grossir et
fortifier le bloc kabyle.
— 260 —

pris par les corsaires européens; en cette qualité, ses


biens devenaient vacants et si le prisonnier était marié,
sa femme, reprenant toute sa liberté, pouvait si elle le
-voulait convoler à de nouvelles noces.
Or, à cette époque, la femme kabyle, conformément
au droit musulman et aux vieilles coutumes berbères,
héritait d'une part de la succession laissée par son
mari. Malgré les inconvénients de ce droit, dont la
société kabyle commençait à souffrir, le fait par lui-
même admis par les Kanouns, était jusqu'alors pure-
ment légal; le principe dans son application restait
donc incontestable; la famille, la société s'en plai-
gnaient, mais la soumission à la loi s'imposait à tous
et il fallait, malgré certains inconvénients de son appli-
cation, la respecter.
La clause spéciale des Kanouns qui admettait alors
la -femme comme l'homme à participer à la succession,
restait respectée dans son esprit comme dans sa for-
me (1). One veuve héritière légale de son mari devenait
donc, conformément à la Cherva'a, libre de disposer
d'elle-même et d'une partie des biens qu'elle détenait
de son époux défunt.
2°. Or, il arriva qu'un traité signé avec l'Espagne,
dès l'année 1767 remit en liberté tous les esclaves algé-
riens dont certains d'entre eux étaient Kabyles. Rame-
nés en Afrique et rentrés chez eux dans leur monta-
gne, ceux-ci, considérés comme morts, se retrouvè-
rent parmi leurs coreligionnaires sans logis, ni fa-
mille. Non seulement leurs femmes s'étaient rema-
riées, mais leurs biens étaient en partie partagés et
passés entre les mains d'étrangers (2).

(1) Voir dans notre « Recueil de poésies », l'Etude sur la


femme Kabyle, Page XVII.
(2) De Grammont Histoire d'Alger, p. 321 et Mercier « His-
toire de l'Afrique Septentrionale », Tome III p. 396 et nombreu-
— 261 —

Triste situation pour le pauvre esclave qui ne reve-


nait à la liberté que pour se voir dépossédé de son bien
et chassé de son foyer ! Cette liberté dut lui paraître
une chose peu précieuse, bien amère même, si elle ne
lui réservait que la faculté de mieux voir fouler aux
pieds et saccager ses droits les plus sacrés !
Lui vivant, sain de corps et d'esprit, se voir ainsi
dépossédé de son petit champ de figuiers que lui-même
avait peut-être planté, de ses oliviers séculaires qu'il
détenait sans cloute de son arrière grand-père, être
obligé de partager sa cahute pour laquelle il avait tant
peiné pour l'édifier, avec un étranger qui, non content
de lui enlever son épouse, venait lui disputer son pau-
vre logis, tout cela put paraître plus que despotique au
malheureux esclave, qui, là-bas, clans les fers, ne
rêvait cependant que de son foyer, de sa compagne et
du lieu de sa naissance ! Ironie que cette liberté qui
lui permettait tout juste de venir voir l'étendue de son
malheur ! — Que lui restait-il maintenant que tout lui
était ravi ? •— La vie devenant pour lui sans sens, sans
but, le coeur bondissant lui criait : « Justice et ven-
geance ! » Vibrant de tout son être, il bondit et se
révolta en protestant énergiquement contre une pareille
usurpation ! « Justice et droit sont pour toi ! Venge-
toi, lui criait sa pauvre âme meurtrie.
Voyant rouge et assoiffé cle vengeance, il se fit juge
et défenseur cle sa cause; aussi, foulant aux pieds, à
son tour toute cette justice boîteuse et ses conventions
ineptes, méprisant cette société qui portait atteinte à
sa liberté, à son bien et à sa vie, usant de son droit
cle légitime défense, il se redressa terrible contre les
usurpateurs, et, comme une bête fauve traquée dans
ses références citées par l'auteur qui, tout en enregistrant ce fait,
se contente de mentionner en deux lignes cet événement imporr
tant dont les conséquensesne manquèrent pas cependant d'ébranler
profondément la vie sociale des Kabyles,
— 262 —

son terrier, il fonça sur l'ennemi, sur l'intrus qu'il


chassa et poursuivit comme un malfaiteur. Bien plus,
suivant le cri du coeur, le bras armé frappa et tua le
coupable.
Dans la défense de ce droit naturel, droit sacré
du foyer, la Justice ne pouvait mieux faire que d'ap-
prouver sa conduite et de l'absoudre des conséquences
fâcheuses de sa révolte. Aussi, la raison humaine étant
conforme à la raison sociale de la famille, de la cité
et cle la tribu, on s'aperçut que le respect dû au foyer
était en effet violé et que le malheureux individu lésé
dans ce qu'il avait de plus sacré ne pouvait certes
qu'inciter la société elle-même à lui accorder aide et
protection. Responsable d'elle-même, cette société ne
put que reconnaître que sa culpabilité clans le déni de
justice commis était trop flagrante.
Dès lors, la réparation du préjudice causé, devenant
évidente et nécessaire, pour faire respecter la person-
nalité tant morale que matérielle de l'individu, la col-
lectivité, en la circonstance la tribu, intervient et exige
la restitution intégrale des biens immeubles de son ci-
toyen lésé ; ce jugement suivi de son exécution immé-
diate devient dès lors, un article de loi. Désormais, la
propriété, comme l'individu étant sacrée, la cité, la
première intéressée dans la solidité et la vitalité cle la
famille, promulguera cette loi qui reconnaît et rend: les
biens de familles inviolables. D'après ce principe, la
cité rectifiant ses Kanouns édictera'de nouvelles clau-
ses par lesquelles elle éliminera les nouveaux éléments
qui sont la cause principale du morcellement du bien
familial. La famille étant la base de son organisation
sociale, la cité espère par cette réforme la rendre for-
te et inébranlable.
Repoussant donc la division qui n'engendre que la
-263 -

faiblesse, elle s'efforcera par l'intérêt aussi bien que


par le sang de maintenir aussi solides que possible les
liens de famille. La propriété familiale étant le trait d'u-
nion entre ses différents membres, la cité veillera dé-
sormais à ce que celte propriété soit indivisible et in-
violable ; elle la protégera en réglementant les voies
et moyens de sa transmission, non seuelment par droits
d'héritage, mais aussi par voie d'échange, de vente ou
d'achat.
Le droit de préemption réservé aux proches parents
et l'élimination de la femme du droit de succession se-
ront les principaux résultats de ces décisions, peut-
être draconiennes, mais nécessaires à l'intérêt public,
à la prospérité et à la sécurité de la famille, base fon-
damentale de la cité et de la tribu. Le patrimoine com-
mun assuré contre le morcellement permettra à la fa-
mille d'être plus unie, et le foyer plus solide. La fem-
me n'étant plus pour l'homme un objet d'intérêt et de
spéculation dans la vie sociale n'en sera que plus'
estimée et plus libre.
La conséquence la plus heureuse de la décision est
que le mariage, cessant, d'être la cause de tant de dis-
cordes entre les familles alliées, va retrouver dans ses
buts sacrés, sa forme primitive et naturelle ; devenu
plus aisé à accomplir, il reste aux yeux de monta-
gnards l'acte fondamental de la société où l'union de
deux êtres s'effectue par raison humaine et sociale et
non par intérêt particulier de l'un des conjoints. Si un
apport quelconque peut être demandé à l'occasion d'un
mariage, il ne doit logiquement être exigé que du chef
responsable du nouveau foyer, de l'homme naturelle-
ment et physiquement mieux doué que la femme.
Envisagé sous cette forme, le mariage kabyle devient
plus que moral; il est d'une grande prévoyance socia-
le et d'une sagesse remarquable :
- 264 -

1° Parce qu'il ne s'effectue que par raison sociale


et nunume, i'union étant la condition nécesshirc à !a
conservation et à la multiplication de l'espèce humai-
ne, l'union étant la base fondamentale de la famille et
de la société.
2° Cet acte étant un événement naturel à la suite du-
quel se crée une nouvelle famille, reste pour la fa-
mille-mère la meilleure façon cle se fortifier clans l'u-
nion et la concorde de ses fils. Sa cohésion et sa vita-
lité font la force cle la cité et cle la société entière-
Dans sa conception d'homme simple, mais pratique
et sensé, le montagnard ne peut admettre que
1' « union » puisse être une cause de faiblesse clans le
rendement de sa machine sociale. Les exigences maté-
rielles qui sont imposées à l'homme, à l'occasion de
son mariage, sont des faits qui sont clés plus flatteurs
pour la femme qui n'ignore pas qu'en se mariant elle
est prise comme épouse.pour elle-même et non pour la
dot qu'elle pourrait avoir. N'ayant à faire prévaloir
que ses charmes et ses qualités morales, l'épouse ai-
mée et écoulée peut donc être fière de son prestige et
cle ses conquêtes dans la société. L'exhérédation dont
elle est frappée ne fait que fortifier en elle le sentiment
de famille que devenue mère elle cherchera à transmet-
tre aussi pur que solide à ses enfants en leur recom-
mandant de le conserver aussi longtemps que possible.
Cette remarquable décision des montagnards, prise
vers la fin du XVIII 0 siècle, ne manque donc pas de bon
sens et de prévoyance sociale ; en restreignant le droit
de transmission cle la propriété, le kabyle n'a pensé
qu'à défendre son bien et fortifier sa famille..
Le mobile de l'exhérédation cle la femme étant connu,
on ne peut nier que cette décision reste dans ce cas
un geste plutôt louable que blâmable. Toutes les criti-
— 265 —

ques qu'il a provoquées viennent de ce qu'on oublie


que la meilleure loi est celle qui sauvegarde l'intérêt
général de la collectivité qu'elle régit; dans son esprit,
l'individu ne lui paraît intéressant que par sa partici-
pation directe dans la composition de la famille ; c'est
pourquoi dans la société kabyle nous voyons toujours
l'intérêt particulier de l'individu, en toutes circonstan-
ces, primé par celui de la collectivité; la famille soli-
daire de la cité est chez elle, comme dans toutes socié-
tés d'essence patriarcale, la cellule par excellence de
son organisme social (1).
Après ces réflexions faites en réponse aux critiques
multiples, mais très superficielles, que provoque l'état
de la femme dans la société kabyle, nous disons : Il
est à souhaiter, quoique la Kabylie soit le pays où la
propriété est le plus morcelée, que le régime un peu
arbitraire et tout de circonstance, qui lèse la femme
clans ses droits naturels, disparaisse et que les Kaby-
les, revenant à leur ancienne conception sur l'égalité,
permettent, conformément à l'esprit de justice mo-
derne, à leurs soeurs de jouir des mêmes droits d'héri-
tage que leurs frères. La Kabylie vivant maintenant en
pleine sécurité et aspirant au progrès moderne peut
sans crainte effacer de ses Kanouns l'article relatif h
l'exhédération de la femme. La justice et le droit res-
pectés, sa famille n'en sera que plus fortifiée (2).
(1) Voir notre étude sur In femme Kabyle dans le « Recueil de
poésies », page XIX et « la Kabylie et les costumes kabyles » de
MM. Hanotau et A. Letourneux, Tome III page 451.
(2) Une intéressante étude quoiqu'incomplète sur la femme
Kabyle vient d'être publiée; traitée seulement au point de vue
juridique, elle aboutit à une conclusionsemblableà celle que nous
formulons ici par un simple voeu: ce travail présenté sous forme
de thèse est. intitulé : Etude sur l'évolution des coutumes kabyles
spécialement en ce qui concerne VExhérédationdes femmes et la
pratique dit Habous », par M. Camprcdon,Alger 1921.
La date de 1748donnée par l'auteur pour l'époque vers laquelle
les tribus réunies ont d'un commun accord prononcé l'élimination
— 266 —

Telle est, en deux mots, l'origine avec toutes ses


conséquences, de cette guerre civile qui éclata en 1769
entre les Flissa et les Maa'thka et qui empêcha les
Zouaoua de tirer de leurs avantages sur les Turcs,
tous les profits voulus dont le moindre aurait été l'ex-
pulsion définitive des Turcs de la Kabylie.
*

Ce point de la vie sociale qui nous paraît d'une


grande importance historique pour la sociologie
kabyle étant déterminé, quant à sa date et à sa signi-
fication, nous arrivons à l'époque où se produisirent
les événements que provoqua la nouvelle tentative de
débarquement des Espagnols à Alger. L'intérêt que
présente pour nous cette affaire est clans le concours
que les Zouaoua ne refusèrent pas cle prêter aux
Turcs clans cette circonstance.
En 1775, lors cle l'expédition d'O'Reilly, nous re-
voyons les Zouaoua, faisant trêve cle leurs querelles
intestines, accourir en masse se joindre aux troupes du
bey de Tileri, campées au Cap-Matifou. Quand les
Espagnols essayèrent cle débarquer à l'embouchure de
l'Hàrrach, les Kabyles furent les premiers à les repous-
ser et à leur infliger cle terribles pertes.

de la femme du droit de succession est erronée; l'entente à ce su-


jet n'a pu se produire entre les confédérations qu'après le traité de
1767 signé avec l'Espagne, c'est-à-dire 1769-70.—Dans l'interval-
le, dès la rentrée des prisonniers libérés, la Kabylie pendant près
de trois ans de suite n'a cessé de s'enire-déchirer pour cette ques-
tion d'béritage. Le souvenir de cette époque est peut-être une des
raisons pour Inquelle la plupart des pères éprouvent de nos jours,
une certaine répugnance,à accorder la main de leur fille à un in-
dividu étranger à la tribu. Dans tons les cas, l'exbérédalion de la
femine lhibyle, qui fait tache clansles Kanouns, est une question
de paix sociale devant laquelle le vieux droit berbère a été obligé
de s'incliner. Quant à la pratique du H'abous adoptée de nos jours
par les montagnards, il ne faut voir là qu'un moyen détourné ins-
piré par l'esprit égalilaire du berbère dans le partage des biens.
- 267 -

Cette participation des contingents kabyles nous indi-


que qu'à cette époque le Djurdjura ne vivait pas en
mauvaise intelligence avec Alger, dont la conduite
n'était pas cependant des plus irréprochables aussi
bien avec les étrangers qu'avec les gens du pays. Mais
la Kabylie appelée par le dey marcha et se battit bra-
vement contre les chrétiens.
Après l'échec infligé le 9 juillet aux Espagnols dé-
barqués sur la plage de l'Hàrrach (El-H'amma), le dey
Moh'amnied ayant eu l'occasion d'apprécier le; concours
des Zouaoua dans celle circonstance, ne manqua pas
cle leur en manifester publiquement sa plus grande
satisfaction. En leur honneur, Alger illumina et les
fêla pendant huit jours.
Fiers de la victoire remportée, les Zouaoua s'ap-
prêtaient à retourner dans leur pays, lorsqu'on leur fit
savoir que le dey voulait les voir et les remercier de
leur concours.
Avant cle regagner leurs montagnes, leurs chefs
furent, en effet, reçus au Palais, félicités et comblés de
cadeaux.
Il est vrai que certains auteurs ne voient clans ce
geste du cley qu'un moyen détourné pour éloigner
d'Alger ces auxiliaires encombrants et même inquié-
. tants pour l'ordre et la sécurité de la capitale ; ils
ajoutent même qu'un contingent kabyle des Aïth-Ou-
koufi dont les exigences avaient été remarquées, ne
put rentrer sain et sauf clans ses montagnes; les sa-
chant gorgés de cadeaux et chargés de butin, 'les Turcs
les auraient fait tomber dans une embuscade où ils
auraient tous péri avant d'atteindre leur pays (1).
Selon cette version, les Kabyles auraient donc, avant

(1) Mercier « Histoire de l'Afrique Septentrionale», Tome III


page 409 et références citées.
— 268 -

de se retirer, commis des déprédations dans la capi-


tale et ses environs. Le châtiment infligé aux pillards
semble en être une preuve.Cependant une réserve s'im-
pose en ce qui concerne les conséquences de celte
affaire. Malgré notre ignorance sur ce qui advint à la
suite de cet incident, si le fait relatif à ce guet-apens
est exact quant à ses auteurs, il est plus que probable
que cette trahison ne resta pas impunie et que les
Aïth-Oukoufi par esprit de vengeance durent exercer
de terribles représailles sur les Turcs meurtriers cle
leurs frères; leur « H'orma » exigeait une pareille ré-
paration; ni la dignité de la cité, ni l'honneur de la
tribu ne pouvait d'ailleurs admettre qu'il en fût autre-
ment.
C'était là une question cle « lhamgert », une dette
de sang au sujet de laquelle la « vendetta kabyle » ne
transigeait pas, surtout à cette époque où la loi du
talion sévissait dans toutes ses rigueurs et désolait
toute la Kabylie. Mais dans cette affaire, nous pen-
sons que les Turcs n'y étaient pour rien et qu'il n'y eut
là qu'une histoire de voleurs volés, histoire pour la-
quelle ni la tribu, ni la Kabylie ne pouvaient s'y intéres-
ser sans compromettre leur dignité et manquer au res-
pect dû à la justice.
D'ailleurs, nous sommes à une époque où la pauvre
Kabylie était affreusement tourmentée par des préoc-
cupations autrement graves : le désordre et l'anarchie
menaçaient d'étouffer ses tribus. Soumises au régime
de l'arbitraire et de la force, celles-ci ébranlées dans
leur organisme, s'agitaient et provoquaient la terrible
vendetta qui sévissait dans toutes ses horreurs aussi
bien entre collectivités, villages ou tribus, qu'entre
familles.

Durant cette longue période d'agitation et de guerre


- 269 —

intestine, les tribus dans la lutte pour leur existence et


pour la défense de leurs prérogatives, résistèrent et ne
cédèrent aucune de leurs libertés. Bien mieux, tenues
en éveil par la crainte de perdre leur indépendance,
aguerries par le malheur, les tribus dans cet entraîne-
ment acquérirent plus de cohésion et plus d'expérien-
ce dans leur résistance. Fermes et énergiques dans
leur volonté, elles purent, résistant à leur propre dis-
location , former bloc et empêcher ainsi les Turcs de
profiler des désordres intérieurs pour imposer leur
joug.
Pour des caractères bien trempés comme ceux des
montagnards, le malheur est bon. La menace de se
voir subjuguer par l'étranger a été pour eux un heu-
reux stimulant. La guerre civile qui déchira la Kabylie
pendant des années, a. fini par ranimer celle-ci et se-
couer sa torpeur en donnant à son corps plus cle santé
et à ses forces plus de vigueur. Réagissant contre ses
malheurs, elle se reconstitue et met plus d'ordre et de
discipline dans son organisme social.
A la suite de celte réorganisation des tribus, il
arriva que certaines collectivités isolées, auparavant
sans consistance ni force, parvinrent à s'unir et former
une personnalité capable de faire prévaloir ses droits
à l'émancipation avec la faculté de vivre en « toufiq »
formant une communauté libre et indépendante. Dans
celte nouvelle cellule, la vie cle l'individu comme celle
cle la famille resta libre sans qu'il fût cependant permis
à l'une ou à l'autre des unités de vivre dans l'isole-
ment. Entraînés par cet esprit cle fédéralisme et par
leur amour de liberté, cle nouveaux groupements avec
comme base le principe de pouvoir toujours disposer
d'eux-mêmes, purent donc librement se former et s'or-
ganiser, soit en cités, soit en tribus.
— 270 —.

Ce fut un réveil général que cette nouvelle réaction


du XVIIP siècle, qui secoua tout le Djurdjura. A la
suite de ce mouvement de solidarité et d'organisation,
la mise en activité de toutes les forces locales ajoutées
à l'énergique volonté des principales tribus de mainte-
nir intacte leur indépendance, sauva définitivement la
Kabylie du joug de l'envahisseur.
Dès lors, le gouvernement d'Alger, conscient de sa
faiblesse et de son incapacité à s'imposer par la force,
chercha, par une politique plus conciliante, à se
faire seulement tolérer par les montagnards. Si cette
nouvelle tactique était, certes, habile et sage, l'indé-
pendance kabyle ne fut nullement dupe de cette poli-
tique insinuante et perfide.
Doublant de vigilance et d'efforts, la Kabylie sans se
laisser faire accroire continua sans relâche de travail-
ler, pour la libération cle son sol et le maintien du régi-
me de ses libertés. Etant donné cet état d'esprit, il était
certain que les possessions turques en Kabylie ne pou-
vaient espérer dès lors vivre en paix avec des tribus
animées du vif désir cle se libérer et cle reconquérir
leurs terres occupées par la coloniation turque.
Pendant tout le dix-huitième siècle, la politique tur-
que consista en effet à préserver cle la tourmente de la
réaction kabyle ses positions avancées des Isser et du
SebaôU. Ce fut, sans doute pour prévenir ou contreba-
lancer les effets de celte poussée que les postes de
commandement de Kabylie prirent, tant au point de
vue militaire qu'administratif, une certaine importan-
ce ; les caïedats y furent non seulement dédoublées,
mais de nouvelles colonies y furent également créées.
Autour du poste de Tizi-Ouzou avec les A'bid Chamtal,
les centres de Tazar'arth et Mekla reçurent de nou-
veaux coloris, éléments généralement recrutés ou pris
parmi les fils d'anciens mekhàznis ou de coloris.
— 271 —

Malgré celle organisation et cet armement préventif


les chefs de postes chargés de l'administration furent
invités à être prudents. Ce tuf ainsi que les Caïeds de
Bordj-Ménaïel et du Sébaou reçurent la consigne d'évi-
ter le moindre conflit avec les Zouaoua. Cette décision
ne manqua pas cle sagesse, mais hélas, sous la pres-
sion constante du flot kabyle, nous verrons que l'auto-
rité turque n'arrivera à se maintenir dans ces régions
que par des concessions constantes faites aux exigen-
ces kabyles. Déjà, les tribus placées dans la zone d'in-
fluence turque, voulant reprendre sans doute leur li-
berlé, ne cessent de s'agiter et de tenir continuellle-
menten haleine les « goums » du Bordj—Ménaïel et du
Sébaou.
En 1799, la confédération des Flissa, depuis long-
temps en insurrection, ne consentit à déposer les ar-
mes qu'après avoir obtenu des Turcs l'engagement for-
mel de respecter les libertés et les privilèges cle ses su-
jets habitant ou fréquentant la plaine des fsser; ils de-
mandèrent également que l'accès des marchés turcs
leur fût accordé. Dans le cours de celle même année,
une paix dans ce sens fut signée entre Moh'ammed
Ben-Kanoun, caïd des Isser, délégué du Dey d'Alger,
et El H ad]. Moh'ammed ben Za'moum, chef des Flis-
sa (1). Avec la Kabylie imposant ses exigences, il était
évident que le Gouvernement d'Alger touchait "à la pé-
riode finale de son règne ; son impuissance devenait
visible. Epuisé et sans prestige, le Turc détesté n'arri-
vait même pas à se faire respecter dans les rues de
sa capitale où le désordre ne cessait de régner. Aussi
pour conserver encore le pouvoir, son gouvernement
évitant toutes complications avec le Djurdjura se vit

(1) Mercier, « Histoire de l'Afrique Septentrionale», Tome III


page 449 avec nombreuses références.
272

contraint d'accorder dans cette affaire des Flissa tou-


tes les concessions demandées par les montagnards.
Malgré cet esprit cle conciliation, la paix et le calme
désirés ne furent pas de longue durée. La Kabylie por-
tail dans ses flancs trop cle plaies turques pour con-
server son calme et supporter plus longtemps le joug
de l'oppresseur. Aussi le conflit des Flissa à peine ré-
glé, voilà que cle nouvelles complications surgissaient
clans la Kabylie orientale, région soumise à l'influence
de l'ordre des Rah'mama; une formidable insurrection
éclata et faillit dans son élan emporter d'assaut la. ville
de Constantine. Voici en quelques mots les péripéties
de ce terrible événement :
En 1804, sous le commandement du marabout Bel-
Ah'rech secondé par le Moq'addem de la confrérie, le
nommé Zeb'bouchi, les Kabyles des Aïfh-Forgan et des
Aïfh-A'.mran se soulevèrent et menacèrent Constanti-
ne ; mais les colonnes d'Osman bey, alors en expédi-
tion, d'abord chez les Righa et puis aux environs de
Sétif, rappelées en toute hâte, purent aisément délivrer
la ville et refouler les montagnards vers le nord. Pour-
suivant les assaillants, le bey atteignit El-Milia où il
entra sans encombre. Des soumissions furent reçues,
mais Bel-Ah'rech, blessé dans l'un des combats contre
Constantine et réfugié clans la montagne, était encore
vivant. Comme les tribus qui lui avaient accordé refu-
ge et protection ne voulaient pas le livrer, le bey
Osman voulant les châtier commit l'imprudence de
s'engager avec son armée dans leurs montagnes. Aver-
tis de l'audace des Turcs, les Kabyles attendirent les
colonnes aux passages les plus difficile pour fondre
sur elles et en faire un terrible massacre.
En effet, on dit que les Turcs éprouvèrent là une des
plus cruelles défaites que les Kabyles leur eussent in-
— 273 —

fligées. Prises dans un défilé, les colonnes turques fu-


rent cernées et anéanties par des guerriers parmi les-
quels se remarquait particulièrement un bon nombre
de femmes qui prirent une large part au combat où le
bey Osman, le premier, trouva la mort (1).
Nous relatons cette affaire, qui fut un vrai désastre
pour le prestige turc, pour noter que l'arrogance et la
lâcheté du Yoldach furent payés en retour par un
adversaire dont la fierté et la bravoure traditionnelle
montrèrent une fois de plus qu'il n'était pas toujours
aisé de violer impunément ses sentiments de dignité
et de liberté résumés par la formule sacrée de
Y « À'naïa ». La tribu qui avait accordé sa protection
à Be!-Ah'rech ne pouvait faire autrement, que de lutter
jusqu'à la mort pour faire respecter son honneur en-
gagé par 1' « A'naïa ». La participation des femmes
au combat livré aux Turcs indiquait suffisamment toute
l'importance que l'affaire prenait aux yeux des monta-
gnards. (2).
Ce terrible échec ne fut pas sans produire des échos
sur les cimes du Djurdjura où la nouvelle du succès
du Ghérif Bel-Ah'rech ne- put que rehausser le près
tige de la Khouanerie mise sous la protection des Ka-
byles.
Il advint donc qu'à l'ouest comme à l'est de la Kaby-
lie les affaires turques étaient partout en baisse ; le
mouvement de la réaction kabyle se faisant plus entre-
prenant, il était à prévoir qu'une débâcle générale de
l'autorité des beys'et de leurs caïeds dé l'intérieur ne

(1) Mercier, « Histoire de l'Afrique septentrionale » Tome III,


page 460 ; Berbrugger,« Epoques militaires de la grande Kabylie »
page 127 ; De Grammont : « Histoire d'Alger i> pages 364-365;
Revue Africaine, Féraud, (Histoire de Djidjelli) N° 59, page 209 :
N» 69 page 24, N»70 page 249.
(2) Voir sur « l'À'naia kabyle « La Kabylie et les Coutumes
kabyles » Tome III, pages 77 et 162 par Hanoteau et Letourneux.
— 274 —

larderait pas à se produire. En attendant l'heure de


recevoir le coup de grâce, les représentants du gouver-
nement turc devenaient le jouet des tribus entre les
mains desquelles était passé, sinon effectivement du
moins moralement, tout le pouvoir administratif de
leurs caïedats. Emprisonnés dans leur poste de com-
mandement, leur séjour, parmi elles, ne semblait être
qu'une simple tolérance. Sans force, ni prestige, leur
présence au milieu des tribus devenait pour celles-ci
un prétexte de révoltes successives à la suite desquel-
les les colonies turques subissaient inévitablement les
conséquences fâcheuses des colères kanyles.

L'entrée du XIX 0 siècle marquait donc le déclin réel


de la puissance turque, particulièrement en Kabylie où
son autorité était fortement ébranlée. Les échecs suc-
cessifs infligés par les tribus aux expéditions militai-
res des Turcs ne pouvaient évidemment que diminuer
le prestige du pouvoir central. D'ailleurs avec sa poli-
tique d'oppression et de concussion, le gouvernement
de YOudjak ne pouvait obtenir d'autres résultats que
l'insubordination et l'anarchie des sujets soumis à son
autorité.
Bientôt la famine qui sévissait déjà sur tout le pays
de l'intérieur ne tarda pas à se faire sentir clans la
capitale même ; contre l'incurie de l'administration, la
population algéroise, qui souffrait de rétal de misère
auquel était réduite la capitale, aigrie par le marasme
de son commerce, fut excitée par certains meneurs qui
annonçaient à tout le monde que le Trésor public, livré
par le Dey et lapidé par certains favoris, usuriers juifs,
était vide ; les Algérois affamés et ruinés se soulevèrent
et dans leur colère n'hésitèrent pas dès lors à rendre
tous les Juifs responsables de cette calamité, Les fa-
— 275 —

meux Bacri et Busnach, qui avaient, en effet, le mono-


pole de l'exportation des grains, passaient pour être
les vrais auteurs, sinon de la ruine de quelques com-
merçants, mais de la disette générale dont tout le mon-
de souffrait.
Le 25 juin 1805, le janissaire YaWia se faisant l'in-
terprète de la colère publique, accostant Busnach qui
sortait du parais, le tua d'un coup de pistolet en di-
sant : « Salut, ô roi d'Alger ».
Les conséquences de ce geste criminel, qui fut en
ville le signal de l'émeute et du pillage, furent encore
plus désastreuses. Bacri, l'autre soi-disant affameur
des Algérois, prenant la fuite, échappa à la mort, mais
le dey Moustafa, accusé d'être le complice des acca-
pareurs et des usuriers, ne tarda pas à subir le même
sort ; lardé de coups de poignard, son corps livré à
la populace fut traîné dans les rues. Cette scène maca-
bre ne s'acheva pas sans bris ni sac des boutiques et
magasins du quartier juif.
Pendant que ces tristes événements se déroulaient
à Alger, dans la province de l'ouest en Oranie, les af-
faires n'allaient pas mieux. Dans la même année, nous
voyons des religieux, prenant la cause du peuple op-
primé, descendre dans la rue et prêcher ouvertement la
révolte contre le gouvernement turc. Un moq'addem
des Derkaoua, après avoir pris les armes et infligé une
défaite au bey, s'empara du pouvoir et s'installa en
maître à Mascara.
Religieux ou laïc, arabe ou kabyle, l'indigène en
avait assez du régime turc. À Constanliné, à Alger, à
Oran, partout le même esprit, la.même agitation ; la
tyrannie des deys et des janissaires provoquait des
soulèvements, et le prestige de l'autorité ébranlée
dans ses fondements, subissait successivement des
19
— 276 —

échecs irréparables. Tout ce désordre, tous ces mal-


heurs qui désolaient les populations -paisibles de l'Al-
gérie indiquaient suffisamment le degré de décrépi-
tude auquel le gouvernement turc était arrivé.

L'indiscipline des Janissaires, le peu de respect que


ceux-ci professaient à l'égard du chef de l'Etat et de
son administration vénale, l'amour du lucre, la faci-
lité avec laquelle le Dey faisait passer au « Cordon
de soie » les beys trop avares, l'influence corruptrice
du « bakchich », tout cela ne pouvait naturellement
provoquer chez le peuple que mépris et révolte. Se
servant de son arme habituelle, il se jetait dans l'in-
surrection, et dans sa colère déchaînée, pour exercer
sa vengeance, il se livrait aux excès les plus abomi-
nables ; des chefs, beys ou caïds et autres tyrans lo-
caux, se trouvaient être ses premières victimes. Il va
sans dire que les tribus, en s'attaquant aux individus,
ne manifestaient par là avec la satisfaction de ven-
geance directe que le vif désir de se débarasser du ré-
gime qui les opprimait.
Ce fut là certes la manière de voir les Zouaoua dont
l'état d'insurrection depuis deux siècles restait la meil-
leure arme pour eux dans leur lutte contre les Turcs
qui, malgré leur impuissance avérée ne se décidaien!
pas à quitter les régions occupées de la basse Kabylie.
Vers la fin, il convient de remarquer cependant que pour
s'y maintenir encore, les représentants du gouverne-
ment se voyaient comme d'habitude obligés d'acheter
la paix, soit en renonçant au recouvrement des faibles
impôts exigés des tribus, soit en abandonnant des ter-
ritoires de colonisation compris dans leur zone de
commandement. C'était inévitable, le menaçant orage
de la montagne kabyle, en crevant,- ne pouvait que
grossir les multiples et rapides torrents qui, en se
— 277 —

déversant sur la plaine, y provoquaient des crues ir-


résistibles. Le Sebaou débordant, aucun barrage, au-
cune digue ne pouvait empêcher les flots de son cou-
rant impétueux de submerger et d'emporter le Turc
et les siens pour les rejeter à la mer.

En 1807, pendant que le bey de Titteri guerroyait


contre les Oulad-Naïel dans le sud, les A'rib sous le
commandement d'un certain Rabah'-Ben-Taléb se soule-
vèrent et prirent le bordj de Sour-El-R'ouzlan (Aumale).
Entraînés par cet exemple, les Flissa, à leur tour, pri-
rent les armes et menacèrent de nouveau la Metidja ;
mais le dey fut assez habile pour négocier et arrêter
ce mouvement. Faisant de larges concessions aux mon-
tagnards, il fut assez heureux de rétablir de bonnes
relations avec le Djurdjura ; cette paix lui permit
même de demander et d'obtenir le concours des con-
tingents Zouaoua, d'abord contre l'intraitable et insai-
sissable Bel-Ah'rech qui inquiétait Bougie et Sétif, et
ensuite conte H'amouda, bey de Tunis, qui, de son
côté, menaçait la province de Constantine {!).
Mais cette réconciliation de façade, établie entre
Alger et le Djurdjura, ne put être évidemment de lon-
gue durée. La paix, sans la libération complète de son
sol, était pour la Kabylie une ironique comédie dont
le montagnard n'avait jamais été dupe. Enfin, il arri-
va que l'agitation qui régnait dans l'Est gagna bientôt
toute la Kabylie. Le déclanchement du mouvement in-
surrectionnel fut causé par une maladresse politique
du gouvernement turc.

(1) - Voir dansT« Histoire de l'Afrique Septentrion;ile », tome


III pages 467 et 469 avec références sur les mouvements d'insur-
rection provoqués par le chérif Bel-Ah'rech et par H'amouda, bey
de Tunis.
— 278 —

'
Les Mokrani, descendants des seigneurs de la Gue-
la'à des Beni-Abbas étaient une grande et puissante
famille dont l'influence s'étendait de la Medjana, sur
tout le Hoclna et même sur le Zab. Les Mokrani étaient
naturellement les seuls maîtres de la Medjana ; quoi-
que divisés entre eux sur l'attitude à prendre, à l'égard
des Turcs, ceux des membres de cette famille, qui
étaient partisans des Turcs, avaient jusqu'alors main-
tenu leurs frères dans l'ordre et la neutralité ; mais
ceci ne put durer longtemps ; bientôt certains d'entre
eux, mécontents du gouvernement d'Alger poursuivant
de leur mépris et de leur haine les Turcs qu'ils consi-
déraient comme des intrus, finirent par se soulever et
se déclarer ouvertement ennemis du Dey d'Alger. Les
premiers effets de celle révolte devenue inévitable, ne
fardèrent pas à. rendre les communications entre Alger
et Constantine des plus précaires. Le passage des ca-
ravanes par les Biban était rendu, du fait des brigan-
dages, inabordable. Cette route coupée, toutes les pos-
sessions turques de l'est et du sud-est se trouvaient
isolées et leur existence fortement menacée. En pré-
sence d'une situation aussi critique le gouvernement
d'Alger ne pouvait mieux faire que de rechercher les
moyens de faire disparaître le danger.
Vers 1813, une colonne turque envoyée par le bey
de Constantine dégagea la voie et arriva jusque clans
la haute vallée de l'oued Sah'el; là voulant poursuivre
et châtier une bande de pillards commandés par des
Mokrani dissidents, elle se laissa entraîner dans une
gorge où les Kabyles l'entourèrent et lui tuèrent près
de 200 hommes.
Pendant ce temps, le bey de Médéa qui guerroyait
dans le H'odna chercha à attaquer les mêmes Mokrani
par le Sud; après y avoir remporté quelques succès, il
— 279 —

fut finalement défait et ne sauva sa tête que par la fuite.


Ce nouvel échec permit à l'insurrection cle prendre de
l'extension et de causer aux Turcs de sérieuses in-
quiétudes.
Ce fut alors que le dey d'Alger donna, l'ordre à O'mar
Agha, chef de la milice, d'organiser une expédition et
de se rendre au plus vite à Bou-Sa'acla, lieu fixé com-
me point cle ralliement avec les troupes cle l'Est. La
colonne partie d'Alger, ayant décidé, pour rejoindre le
point cle concentration, de passer par la Kabylie, arri-
va bientôt au col des Beni-Aïcha d'où elle s'apprêtait
à remonter la vallée des Isser en passant par Palestro
et Bouïra.
La Kabylie déjà en état d'effervescence était, prête
à faire face à toutes les éventualités ; la venue des co-
lonnes lui donna l'occasion d'intervenir ; et prenant
les armes, elle coupa le chemin cle Palestro et chercha
à empêcher les troupes turques d'aller plus loin.
En effet, dès que les premiers goumiers cle Moh'ani-
mcdr-ben-Kanoun, caïd des Isser, se mirent en mouve-
ment, le feu commença ; envoyés en avant-garde de
la colonne, clans la direction de Bouïra, les Mkhaznia
avancèrent, mais dès qu'ils touchèrent à la montagne,
ils furent sérieusement attaqués et obligés de se re-
plier.
Cette première agression, qui eut lieu dans le ter-
ritoire des Aïth-Khalfoun, eut pour auteurs principaux
les Flissa, ces terribles guerriers que les turcs con-
naissaient depuis si longtemps pour la rudesse de leurs
coups. Après ce premier choc qui 'fut très meurtrier,
Ben-Kanoun et quelques survivants de son goum, par-
vinrent, en battant en retraite, à se réfugier à Bordj-'
Ménaïel, où l'agha Omar, accourant à son secours, vint
le délivrer des mains des montagnards. Jouant de.pru-
— 280 —

dence et de diplomatie, le général turc arriva, non


sans peine, à dégager la route de Bouïra et à rétablir
un peu de calme et d'ordre dans la vallée de Tisser, de-
puis Bordj-Mér.aïel jusqu'à la plaine du H'amza. (1).
Le commandant en chef, pressé d'arriver dans la
province cle Constantine, et négligeant pour le moment
la Kabylie, alors en étal d'effervescence complète, con-
tinua donc son chemin vers l'est où il lui tardait d'ar-
river, non seulement pour rétablir la paix, mais sur-
tout pour y exercer une vengeance personnelle sur un
cle ses ennemis, le Bey de Constantine. Dès son arrivée,
il fit en effet arrêter celui-ci, mettre aux fers, puis
étrangler et remplacer par un certain Tchaker, son
ami personnel. Suivant l'exemple de son protecteur, le
nouveau bey abusant du pouvoir ne put dans l'exercice
de ses fonctions qu'être tyrannique et sanguinaire.
Cependant la révolte se rallumait en Kabylie. Alors
que les autres tribus maintenaient les caïeds et leurs
partisans assiégés clans leurs bordjs, les Flissa selon
leurs habitudes, non contents de piller les colonies des
Isser, débordaient sur la Metidja où, avec leurs rapi-
nes, ils répandaient la terreur. Maîtres de la plaine, ils
devenaient bientôt un danger terrible et immédiat pour
la capitale. Aussi, dès que la présence des monta-
gnards dans le Sah'el fut connue, les campagnes cle la
banlieue se vidèrent, et l'arrivée des « Fehsi » en fuite
fut bientôt le signal d'une grande agitation dans la
ville-d'Alger. La population effrayée par l'approche des
Kabyles s'ameuta et causa beaucoup de désordre.
La situation était grave. Le gouvernement rendu
responsable de cet état de choses, des complots se nouè-
rent contre le Dey El H'adj-A'li ; la conspiration ayant

fl^ Histoire,de.l'Afriav Septentrionale, Tome III, page 483 et


de Grammont, Histoire d'Alger, page 374.
— 281 —

gagné son entourage, le malheureux pacha ne tarda


pas à être étranglé par un jeune nègre ; mais ce crime,
loin de ramener le calme, ne changea rien à l'état d'a-
narchie qui régnait dans l'administration intérieure de
rOudjak.
Le 7 avril 1815, c'est-à-dire quinze jours après,
son remplaçant subit le même sort. La fonction de dey
devenant une condamnation à mort ,les candidats se
firent rares. Omar-Agha qui devait être pour quelque
chose dans toutes ces intrigues criminelles, prié de
prendre la direction de l'Oudjack d'Alger qu'il feignait
de refuser depuis longtemps, se décida enfin à accep-
ter le pouvoir.
Pendant que ces tristes événements se déroulaient à
Alger, Omar-Agha, de retour cle la région de Constan-
tine, se trouvait en Kabylie ; tout en dirigeant cle loin
les intrigues -de cour, qui se trafiquaient à Alger, il
aiguisait ses armes et se préparait à châtier les Aïth-
Khalfoun qui l'avaient trahi lors de son précédent
passage. Mais la précipitation des événements l'ayant
obligé à interrompre ses projets de vengeance contre
la Kabylie, il rentra à Alger.
Son rappel précipité à Alger ne lui donna donc pas
le temps d'obtenir la soumission complète des Flissa ;
niais la construction du pont des Beni-Henni, jeté par
lui sur Tisser durant cette campagne, put être achevée.
Large et solide, ce pont construit sur plusieurs arches
permit dès lors aux Turcs d'assurer, en toute saison,
d'une part, leurs relations directes avec la province de
l'est, d'autre part d'établir des communications cons-
tantes entre Bouïra et Bordj-Ménaïel ; ce fut là, au
point de vue stratégique et commercial, une 'oeuvre de
première importance; Boùïra, devenant dès lors le dé-
bouché de la belle et riche plaine de H'amza, ne put que
— 282 —

prospérer dans son rôle de poste de relai de premier


ordre sur la route cle Bougie et de Constantine.
En somme tous ces succès ne purent que servir le
parti militaire qui, avec Omar-Agha, s'empara du pou-
voir. Le général turc rappelé et mis à la tête du gou-
vernement, son installation de nouveau chef se fit sans
difficulté. Quelques exécutions données comme exem-
ple aux fauteurs de troubles, Alger, 'épuisée et rengor-
gée de sang, se calma. Mais étant donné la nature cle
son mal, la pauvre ville profondément contaminée par
la gangrène turque n'était plus faite pour vivre clans
l'ordre et la paix. Avec un corps au sang vicié, l'abla-
tion d'un de ses membres ne pouvait que prolonger son
agonie et retarder l'heure fatale de sa destinée.

Pendant que se déroulaient tous ces événements qui


firent couler tant cle sang, il est à noter que dans leur
politique extérieure, les Turcs selon leurs instincts cle
rapine et d'arbitraire, loin cle respecter les conventions
et lois internationales clans leurs relations avec les na-
tions étrangères, ne manquaient pas d'exaspérer égale-
ment par la multiplicité de leurs forfaits les puissan-
ces européennes.
L'année de 1816 fut une période cle nouveaux mal-
heurs pour les côtes barbaresques ; la croisière de
lord Exmouth, entre autres, vint humilier et châtier
durement Tripoli, Tunis et Alger. La flotte cle cette
dernière ville, surprise clans le port, y fut entièrement
détruite par le bombardement des navires de guerre
anglais. Ces désastres, qui ruinèrent bien des Raïes,
ne furent certes pas faits pour relever le prestige des
Turcs auprès des Algériens, leurs sujets.
Cependant, dès son arrivée à la tête du pouvoir,
O'mar-Agha aussi fin diplomate que bon administra-
— 283 —

teur, essaya de panser les blessures ; l'ordre un peu


rétabli dans la police d'Alger, il s'appliqua de son
mieux à réparer les dégâts causés par les Anglais
et calmer la douleur que les Raïes éprouvèrent par la
perte de leurs frégates endommagées ou coulées. Vou-
lant rétablir un peu d'ordre dans l'administration de
l'Oudjak, des ordres en conséquence furent adressés
aux différents chefs de l'intérieur.
Quant à la Kabylie toujours turbulente, le nouveau
dey recommanda à ses agents appuyés d'une colonne
de n'y rechercher qu'à ramener un peu de calme. Ce
fut ainsi que la révolte des Flissa se termina enfin par
une paix qui fut signée avec leur chef BenrZamoum.
Les Flissa, qui étaient, une grande confédération, s'en-
gageaient par ce traité à payer aux Turcs un tribut
annuel de 500 boudjouh (cle 900 à 1.000 francs envi-
ron). En revanche, les marchés turcs de la plaine des
Isser et ceux même d'Alger devaient être largement
ouverts aux montagnards.
Malgré ce succès local et momentané, le malheur
ne s'éloigna guère des gouvernants turcs ; la fatalité
voulut qu'ils mourussent tous d'une mort violente.
C'étaient là, peut-être, un des effets de la justice im-
manente qui veut que « l'on soit châtié par où l'on a
péché ». Les décisions cle la Providence, étant immua-
bles, les 'faits qui vont se dérouler vont, ici plus qu'ail-
leurs, confirmer les arrêts de cette fatalité qui fit, pen-
dant trois siècles, cle la malheureuse cité d'Alger une
ville cle bourreaux et cle rapine.
L'année de 1817 ne va donc pas finir sans voir en-
core une nouvelle série de spoliations et cle crimes. La
séance sanguinaire débute par l'exécution du bey
d'Oran, accusé cle vouloir frustrer le Trésor du Beylek.
Invité à se rendre à Alger pour verser le « dennou-
che » (part d'impôts revenant au dey), le bey, sans mê-
-284 —

fiance se mit en route; mais étant d'avance condamné,


les chaouchs envoyés à sa rencontre ne lui donnèrent
pas le temps d'atteindre la capitale. Suivant les ins-
tructions reçues, le malheureux bey fut étranglé et
abandonné au pont du Chélif. Cette nouvelle lâcheté
révolta bien des consciences et excita contre le dey des
colères qui ne purent se contenir. Dans l'ombre, une
conspiration s'organisa et ne tarda pas à mettre en
exécution ses funestes projets contre le chef de l'Etat.
Le 8 octobre 1817, le dey contre lequel se tramait
ce complot de haine et de vengeance se vit tout à coup
cerné par ses ennemis et étranglé à son tour, dans son
propre palais. Son protégé et ami Tchaker, le bey de
Constantine, qui, souvent sans raison, avait fait cou-
ler aussi tant de sang-, ne tarda pas, trois mois après,
à subir le même sort. La nouvelle de sa mort, de la
disparition d'un gouverneur aussi vulgaire que sangui-
naire fut. un soulagement pour toute la province de
l'est. Ces deux exemples étaient un terrible avis pour
les tyrans qui oubliaient que la Justice et le Droit
étaient seuls durables.
Mais la suppression d'un tyran ne débarrassait pas
le peuple opprimé d'un régime aussi exécrable, comme
de même, l'ablation d'un membre ne guérissait un corps
corrompu ; le peuple algérien ne pouvait espérer quel-
que amélioration à son état malheureux que par un
changement radical dans la forme de son gouverne-
ment.
En attendant, les despostes qui payaient de leur tête
les tyrannies qu'ils exerçaient sur le peuple, n'empê-
chaient pas les calamités de s'abattre sur les malheu-
- reuses populations, qui, réduites au désespoir, se li-
vraient à toutes sortes d'excès. Ces crises de rage et
de folie qui ne semaient évidemment autour d'elles que
'
— 285 —

la ruine et la désolation, ne faisaient qu'aggraver la


situation générale de la Régence d'Alger.
Le meurtre du dey Omar eut lieu à la suite d'une
effervescence de la population algéroise effrayée par
la réapparition de la peste. Le nommé Ali-Khoudja,
principal instigateur du précédent complot à la suite
duquel il s'empara du pouvoir, pensa, après ce coup
de force, aux moyens cle donner à sa personne toute
la sécurité voulue. Comme il savait par expérience que
la tête du dey était toujours l'enjeu des crises chroni-
ques provoquées par les caprices des Jannissaires et
des Raïes, il chercha, dès lors en prenant les rênes du
pouvoir, à se dégager de l'étreinte directe et brutale
que la soldatesque exerçait sur la personne du Dey.
Pour plus de sécurité et d'indépendance, il alla donc
s'installer avec ses bureaux à la Kasba; suivant l'exem-
ple cle certains deys, une garde d'honneur composée
de 2.000 Zouaoua fut chargée de veiller aussi bien sur
sa personne qu'à l'exécution stricte de ses décisions.

Avec l'aide des Kabyles et des Kourour'lis, il fit an-


noncer aux Yoldachs son intention bien arrêtée de
faire respecter la loi, de les soumettre, eux les pre-
miers,- à une obéissance absolue, au respect dû à la
majesté du trône. Après cette proclamation faite par
l'intermédiaire cle ses chaouchs soutenus par les
2.000 Zouaoua, tous les partisans ou amateurs du
désordre furent, sans tarder, éloignés ou exécutés ;
pour assainir la situation morale du pays, il permit aux
autres Turcs mécontents de sa sévérité de rentrer en
Orient. Continuant son 'oeuvre de purification et cle mo-
ralisation, il fit chasser des casernes toutes les fem-
mes non mariées; les tavernes et autres lieux de mau-
vaises moeurs furent fermés sur son ordre. Mais si ces
saines mesures furent joyeusement accueillies par ton-
- 286 —

te la population honnête de la ville d'Alger, l'élément


agitateur avec sa lie fut mécontent ; et les Zebentoies,
soldats célibataires, habitués à la débauche et aux vices
de la vie cle garnison, furent les premiers à se révolter
contre ces saines réformes.
Une tentative d'insurrection de la part des Yoldachs
soutenus par le ramassis de la populace fut vigoureu-
sement réprimée et dans cette juste répression les sol-
dats kabyles chargés du coup de balai y donnèrent, de
bon coeur. Chassés d'Alger, la plupart des perturba- .
teurs expulsés ne trouvèrent rien de mieux que d'aller
se joindre aux troupes envoyées en expédition dans
l'intérieur pour les inciter à se soulever contre l'auto-
rité du Dey.
Bientôt ces agitateurs entraînant, tous les mécontents
et la colonne cle l'est mutinée, se dirigèrent en force et
menaçants contre la capitale. Le 29 novembre 1817, ils
se présentèrent en ennemis sous les murs cle la ville;
mais lorsqu'ils apprirent que la force de la garnison qui
défendait celle-ci, était assez sérieuse, les chefs des
mutinés, se montrant moins agressifs, essayèrent de
parlementer pour se faire ouvrir les portes.
Pour toute réponse, le Dey donna Tordre aux forts
d'ouvrir le feu, tandis que l'agha Yah'ia, commandant
en chef de la garnison, effectuait une sortie furieuse
contre les rebelles ; ceux-ci surpris et débordés fu-
rent presque tous massacrés : plus de 1.200 Yoldachs
et 150 de leurs chefs restèrent sur le carreau ; là en-
core, les Zouaoua, chargés de repousser les assail-
lants, exécutèrent les ordres reçus non sans trop faire
sentir la rudesse de leurs coups. Cette leçon fut certes
des plus dures pour l'orgueil et l'arrogance des janis-
saires ; exécrés de tous, leurs adversaires n'eurent
pour eux aucune pitié ; ceux qui, échappés du carnage
— 287 —

de la bataille, essayèrent par la fuite de sauver leur


vie lurent rattrapés, faits prisonniers ou tués.
Le succès de cette affaire qui fut célébré par trois
jours de réjouissance permit au dey Ali-Khoudja d'as-
seoir son autorité en détruisant dans sa source cet élé-
ment de désordre et d'immoralité qu'ont toujours été
les Yoldachs des côtes barbaresques (1).

Nous sommes d'ailleurs, à une époque de l'histoire


où il ne restait des Turcs, venus en Afrique au temps
des Barberousse, que le déchet de cette race dégéné-
rée. D'autre part, le métier de Janissaire, ou soldai du
dey, n'était pas réservé exclusivement aux Turcs d'o-
rigine ; on peut, au contraire, dire que l'enrôlement
pour le métier de militaire ne trouvait d'éléments pour
le recrutement des bataillons que clans la basse classe
composée elle-même du rebut cle toutes les races, vi-
vant en Algérie.
La moralité cle cette armée turque était donc plus
que douteuse ; aussi avec ses moeurs déchues et son
sang corrompu, le soldat turc ne laissait, en effet, der-
rière lui que vices et tares. La caserne turque était
l'école de corruption par excellence, et ce fut dans les
garnisons turques que la jeunesse kabyle apprit les
plaisirs empoisonnés de la débauche et contracta dès
lors le « grand mal » qui lui laissa dans le sang le
germe de la syphilis, maladie jusqu'alors inconnue
clans le Djrudjura (2).
Malgré les mesures énergiques prises par le dey

(1) Mercier, « Histoire de l'Afrique Septentrionale », tome III,


page 499 et suivantes, et Berbrugger « Epoques militaires de la
grande Kabylie », page 130.
(2) Hanoteau et Letourneux, « La Kabylie et les coutumes Ka-
byles », Tome 1, page 459.
— 288 —

tant contre les corrupteurs que contre les accapareurs,


la vie morale et matériellle de la population devenait
de plus en plus critique. La disette menaçait, la peste
sévissait. Dans les premiers jours du mois de mars
1818, le dey lui-même fut morielllement atteint par la
terrible épidémie. Sa mort prématurée fut vivement
regrettée par toute la population honnête de la ville
d'Alger. Ali Khoudja disparu, le désordre ne pouvait
que se manifester dans tout le royaume où l'autorité
turque était déjà fort discutée par les tribus de l'inté-
rieur.
Avant de mourir, le dey désigna, comme son succes-
seur, le Khoudjel-El-Khil, nommé H'oussaïn. Au mo-
ment où celui-ci fut appelé à la tête du pouvoir, la si-
tuation matérielle et morale de l'Oudjak était loin d'être
satisfaisante. Dans l'intérieur une grande agitation ré-
gnait dans toutes les tribus ; en Oranie l'étendard de
la révolte fut publiquement levé par certains mara-
bouts locaux; des chefs de confréries incitaient, le peu-
ple à se déclarer indépendant ; un des plus influents
d'entre eux, Sid El Uadj Mohi-Eddin, le père de Sid El
Hadj Abd-el-K'ader que nous verrons plus tard s'illus-
trer dans ses luttes contre les Français, soulevant toute
la région de Mascara, se déclara contre le régime turc.
Les Tidjania cle Aïn-Ma'dhi, renforcés par l'arrivée
de leurs frères du Maroc, se mirent en mesure de dé-
clarer ouvertement la guerre à l'autorité turque avec
laquelle leurs adeptes, les Oulad-Naïel, étaient en lutte
depuis longtemps. L'importance de cette dernière in-
surrection, par son extension, inquiéta tout particuliè-
rement les Turcs qui furent mis en demeure d'envoyer
des secours urgents aux garnisons menacées des
Hauts-Plateaux.
La province de Constantine n'était pas plus calme ;
le Hodna et la Medjana causaient depuis quelque temps
— 289 —

par leurs agitations continuelles, les plus gros ennuis


aux beys cle Constantine. La faiblesse du gouverne-
ment restait donc évidente ; et, cet état de choses qui
permettait au désordre et à l'anarchie de régner en
permanence ne pouvait qu'activer l'écroulement final
du régime turc en Algérie.
Telle était, en quelques mots, la situation du gou-
vernement d'Alger au moment où le nouveau dey H'ous-
sain prit le pouvoir. Dès lors, la direction et le règle-
ment des affaires intérieures de l'Oudjak n'étaient pas
sans difficultés. Quant aux affaires extérieures la ques-
tion de la Course que les puissances chrétiennes vou-
laient à toute force régler, en exigeant le respect des
Irai tés signés avec les Turcs, était une question plus
qu'embarassanfe. 11 s'agissait d'une mise en demeure
de se déclarer pour ou contre la piraterie, dilemne qui
mettait dans toutes les tortures le gouvernement "d'Al-
ger. Dans cette alternative, le Dey n'ignorait pas que
s'il se soumettait aux injonctions des puissances étran-
gères et même de Constantinople, Alger se prêterait
difficilement à renoncer à la Course et à se dépouiller
ainsi de ses seuls moyens d'existence.
Déjà un ralentissement dans l'exercice de la pira-
terie provoquait des faillites et rendait la vie intena-
ble aux Raies algériens qui ne pouvaient se consoler
de se voir privés de cette source de richesse et de bien-
être. De sorte que ces entraves diplomatiques et poli-
tiques venant de Constantinople ou d'ailleurs soule-
vaient des colères terribles contre le gouvernement du
Dey, que « Behria » et commerçants accusaient de fai-
blesse et de poltronnerie.
Dès les premiers jours de son règne, le nouveau et
malheureux Dey faillit même, tomber deux fois sous
le couteau des, mécontents. Se sachant sérieusement
— 2902—

menacé, et ne voulant pas s'exposer davantage,' il s'en-


ferma dans la Kasba entouré comme son prédécesseur
d'une garde composée de Zouaoua.
Comme soutien de son trône et cle son pouvoir, le dey
confia le commandement en chef des troupes à YAgha-
Yahia, qui fit ses preuves d'énergie et de fidélité dans
la précédente sédition. Cet énergique officier fut en
même temps chargé de la haute direction de toutes les
affaires civiles cle l'Oudjak et prit à cet effet le titre
à'Agha des Arabes,
Dans l'exercice cle ses fonctions aussi bien militaires
que civiles, l'Agha-Yahia essaya cle rétablir l'ordre en
imposant le respect dû particulièrement au pouvoir
central; grâce à ses qualités guerrières et administra-
tives, il parvint non sans peine à ramener un peu de
confiance et de calme dans l'esprit des Algérois et des
tribus mekhzen de l'intérieur; par son intelligence et
son énergie, il rétablit les finances et organisa l'armée.
En imposant partout le respect cle l'autorité, il put
rendre ainsi les services les plus signalés à son gou-
vernement en agonie en reculant de quelques années
l'heure fatale de la fin du régime turc en Algérie (1).

(1) Voir référencessur VAgha- Yah'ia, dans l'Histoire de l'Afri-


que septentrionale, Tome III page 504.
ÏIIL ~ LlBEHRTIOil DE M pBYME

ZA'MOUM' MH'AMMEDAITH-KASSI ET LES


DERNIERS CAIEDS TURCS

SOMMAIRE

Sentiments du Kabyle au service du Turc. — Emploi de


l'activité berbère à travers les siècles. L'amour de la bataille,
de la gloire et du butin fait du montagnard kabyle un ex-
cellent soldat. — Le dey Houssaïen fait des Zouaoua clesa
garde, un corps d'élite.— Le désordre régnant dans l'inté-
rieur, le dey se prépare à organiser une colonne d'expédi-
tion et lance des appels cle mobilisation aux différents ze-
mouls. — Les A'mraoua kabylisés refusent, sous de vagues
prétextes, de répondre à l'appel du Makhzen. — Rébellion
symptomatique contre l'autorité turque. — Intervention de
Yahia-Agha et la politique kabyle. — Jeux des Çof : Aïlh
Mohï-Eddin et Aïtli-Kassi ou Çof d'en-bas et Çof d'en-
haut. — Avec les Amraoua partisans des Aïfch-Kassi, les
tribus Aïtli-Ouaguenoun et Aïtli-Djennad étaient les plus
menaçantes pour la sécurité du Bordj-Sébaou et même de
Dellys. — Après avoir poussé une pointe sur Thamda qu'il
livra aux flammes, Yaîiia s'attaqua aux Aïtli-Ouaguenoun
sur les quels il remporta de vagues succès. — Vers la. fin.
de 1819 l'agita termina la campagne en signant la paix avec
ies tribus dissidentes et Mh'ammed Aïtli-K'assi investi
du titre de Gaïed des « Amraoua Cheraga». — Gouver-
nement et fourberie des agents turcs. Complot et assas-
sinat de Mh'ammed Aïth-Kassi au Bordj-Sebaou (1820). —
20
— 392 —

Colère et soulèvement des tribus : Bordj-Sébaou et Boghni


furent de nouveau très menacés. — En guise de repré-
sailles, les Kabyles habitant Alger furent lâchement
molestés par les Turcs, ce qui provoqua de la part du
corps consulaire une protestation énergique contre de pa-
reils procédés. — Le Dey Houssaïen inquiet et impuissant
essaie vainement par des concessions de ramener les tribus
soulevées à l'obéissance et au calme. — En Kabylie les
Za'moum et les Aïth-Kassi se firent les pivots de l'éman-
cipation et les champions de l'indépendance kabyle.
Situation critique tant au point de vue politique qu'é-
conomique de l'àudjah d'Alger. — Avec un trésor vide,
le Dey essaya cependant de réprimer les révoltes qui se
multipliaient chaque jour à l'intérieur. — Une campagne
contre les Beni-Abbas fut 'organisée : intervention du
marabout Beni-Ali-Clidrif pour y rétablir la paix. —
Selon les conventions arrêtées, SaM ou liabah' eut le com-
mandement de l'Oued-Sahel (1824). Tandis que les tribus
du Sébaou conservaient encore quelques apparences de
soumission, les Aïlh-Dj'ennad se déclarèrent nettement
indépendants et hostiles.
Affaire de la goélette américaine « The Harriet » à la
suite de laquelle le dey d'Alger reconnut son impuissance.
— Mais au printemps 1825, une nouvelle expédition fut
organisée contre la Kabylie. — Aïth-Ouaguenoun et Aïth-
Djeïmad menacés prirent les armes. — Yah'ia agha atta-
qua séparément les deux tribus qui ne surent pas unir
leurs efforts pour se défendre. — De son Camp des Isia-
hhen-Ou-meddour il dirigea le combat de façon à avoir
raison de l'une et de l'autre des tribus qu'il voulait châ-
tier. Se servant de la politique locale il put aisément pé-
nétrer dans le Haut-Sébaou jusqu'au pied cle Thamgout'
où il incendia les villages de Freh'a et de Thimizar des
Aïth-Djennad.
Une Paix signée livra à l'influence turque les tribus du
massif occidental de Thamgout'. — La politique turque avec
les populations soumises à leurs influences : Cajoleries
turques à l'égard des Marabouts ou chefs laïcs de Confédéra-
tions. — Traces et souvenirs du passage du gouvernement
turc. Les Aïth-K'assi choyés n'oublient pas la tradition et
restent Kabyles, c'est-à-dire libres et indépendants.
— 293 —

On a vu précédemment que le corps des Zouaoua


formé par El-H'adj Ali-Khoudja avait su réprimer tou-
tes les insubordinations de la populace et même étouf-
fer les mutineries de la milice et que, grâce à ce corps
d'élite renforcé de Kourour'lis, l'Agha-Yahia put aisé-
ment dégager et sauver Alger menacée par des bandes
de janissaires en révolte.
Etant donné le genre cle sentiments du montagnard
à l'égard du Turc, le concours du montagnard pour
servir et soutenir un gouvernement qu'il détestait pour-
rait paraître paradoxal. Cependant, le sens de ce con-
cours était tout autre qu'on serait tenté de croire. Du
fait de l'enrôlement des Zouaoua comme fantassins
dans les casernes turques, de l'offre de leurs services
au profit du gouvernement turc, de leur dévouement
dans l'accomplissement de leur tâche pendant'la durée
de leur engagement, il ne faut pas déduire de tout cela
que les Kabyles étaient acquis au régime des Turcs et
qu'ils étaient alors bien soumis à leur autorité. Les
exigences de la vie, les aptitudes d'activité du mon-
tagnard avaient largement contribué à ce contact forcé.
Il ne faut voir là, avec toute sa loyauté et son res-
pect de la parole donnée, qu'une preuve de l'activité
débordante de la race; habitué à la lutte, le montagnard
est naturellement porté vers les choses cle la guerre ;
. d'un tempérament ardent et belliqueux, le rôle de
guerrier l'a toujours fasciné et attiré. Révolutionnaire
clans l'âme, toute l'histoire cle sa vie s'est écoulée dans
le désordre et l'agitation.
Dès les temps les plus reculés, ne trouvons-nous pas
en effet le Berbère mêlé à toutes les civilisations, à
fous les mouvements de conquête, à toutes les expédi-
tions guerrières entreprises en Afrique et même ail-
leurs. Libyen avec les Grecs, Numide avec les Phéni-
— 294 -

ciens et les Romains, Berbère avec les Arabes, Kabyle


avec les Turcs, c'est tout un; sa vaillance et son acti-
vité le mettent au premier rang des facteurs des civi-
lisations d'Occident.
C'était son caractère batailleur et aventureux qui
poussa le montagnard à vendre ses services militaires
aussi bien aux généraux phéniciens qu'aux empereurs
romains, aux émirs arabes qu'aux pachas d'Alger.
Guerrier actif et fier par tempérament, amateur inté-
ressé des richesses d'ici-bas, il est partout où l'on se
bat, partout où l'on peut plier et s'enrichir. Si l'amour
du butin et de la gloire le fascine et le pousse au com-
bat, le choc des lances, le bruit de la poudre, les cris
de rage et de mort de la mêlée, le grisent' et font de
lui un terrible adversaire, tant par sa bravoure et son
mépris de la mort que par son endurance, sa vaillance
et sa ténacité dans le combat. Aussi brave, mais plus
discipliné que le janissaire, le Zouaoua, par ses qua-
lités natureles, a de tout temps fait un excellent soldat
et un vaillant guerrier. Fidèle et loyal, il est d'un dé-
vouement sans limite pour son chef comme pour sa
cause.
Ces qualités morales et guerrières des Zouaoua re-
connues et appréciées depuis longtemps, le dey Hous-
saïen conserva donc parmi ses troupes le corps de
Kabyles créé par son prédécesseur. Yah'ia-Agha l'or-
ganisa et le fortifia en provoquant des engagements
qu'il encourageait par tous les moyens. De ce corps
auquel il donnait tous ses soins, l'agha en avait, en
effet, grand besoin pour rétablir et maintenir le prin-
cipe de l'autorité du pouvoir central fortement ébranlé
en ce moment.
De tous les côtés, de l'intérieur comme de l'exté-
rieur, les nouvelles s'annonçaient mauvaises; si les
— 295 —

relations diplomatiques avec les étrangers se trou-


vaient des plus tendues, en Algérie les insurrections se
multipliaient. Pendant que certaines tribus-makhzen
même se déclaraient ouvertement en révolte, d'autres
ne répondaient que mollement à l'ordre d'appel qui
leur était adressé; c'était dans tout l'Oudj'ak un désor-
dre général contre lequel il était urgent de réagir. Pour
cela, une armée forte et bien disciplinée s'imposait; et
le brillant organisateur l'Agha-Yah'ia, qui poursuivait
son plan, consacra tous ses efforts à la 'formation défi-
nitive du corps des Zouaoua, corps avec lequel, sou-
tenu par une cavalerie de choix, il allait dans l'inté-
rieur du pays pour rétablir un peu d'ordre dans le
royaume, guerroyer avec les tribus récalcitrantes et
l'emporter sur elles plus d'une victoire (1).

Nous avons dit, vers la fin du chapitre précédent que


sous l'influence d'agents religieux l'état d'insurrection
devenait presque général en Algérie et que les Tidjani
révoltés menaçaient particulièrement de soulever con-
tre le gouvernement turc toutes les tribus des Hauts-
Plateaux et du Sud Algérien. Ce mouvement d'insubor-
c'inaMon de la Confrérie des Tidjania était sûrement
le plus inquiétant de tous.
Dès son arrivée, le nouveau Dey, informé de la gra-
vité de la situation, pensait donc aux moyens de répri-
mer cette insurrection et de ramener à l'ordre les Tid-
(11 En 1830. le corps d'infanterie réellement "régulier qui avait
participé à la bataille de Staouéli était celui des Zouaoua ". L'o-
rigine de notre corps de f* Zouaves ", remonte donc à cette
époque. Au point de vue linguistique, le terme Zouave n'est d'ail-
leurs qu'une altération du mot Zouaoua dont les modifications
vocaliques et orthographiques effectuéestant par les Arabes que
par les Français se présentent de la façon suivante : Zouav =
Zouaou = Zouaoua, pluriel de Zouaoui = Gaouaoui = Agaoua,
nom ethnique spécial qui'tlésigne l'habitant du Djurdjura.
— 296 —

jania révoltés. Il leva des troupes et chargea le géné-


ral Yah'ia d'aller, en combattant et refoulant, leurs
partisans, châtier.les marabouts turbulents et insou-
mis dans leur fief même de A'ïn-Madhi. Pour effectuer
cette lointaine expédition, l'agha dans son ordre de
mobilisation adressé à tous les Zemoul, Iribus-makh-
zen, n'oublia pas cle faire appel également aux Mek-
kaznia des colonies voisines de la Kabylie. Mais chose
étonnante, il arriva que certains de ces Zemoul, parti-
culièrement les A'mraoua,. refusèrent de répondre à
l'appel qui leur avait été lancé; Ils prétendirent, pour
justifier leur refus, que le-contrat qui les liait, au
« Beylik » ne leur imposait pas les charges que le gou-
vernement leur réclamait et qu'ils ne devaient le ser-
vice militaire que clans les régions limitrophes cle
leurs colonies; dans ces conditions, leur place de sur-
veillance étant en Kabylie, ils refusaient de participer
aux expéditions lointaines (1).
Le refus était catégorique, la rébellion était évidente
et les motifs invoqués étaient plus que dérisoires, car
l'éloignement des lieux où se trouvait l'ennemi à com-
battre n'avait jusqu'alors jamais fait hésiter les con-
tingents Zouaoua. à se joindre aux colonnes expédi-
tionnaires envoyées par les Turcs pour aller guerroyer
en pays étranger, soit du côté de l'Ouest, soit du côté
de l'Est. Ce refus de la part d'une tribu makhzen était
un exemple frappant sur le degré de crépitude du régi-
me turc en Algérie vers la fin du XVIIIe siècle.
Depuis trois siècles que les. Turcs étaient en Algérie,
jamais pareil argument ne fut invoqué par le fantassin
kabyle qui, au service des Turcs, put ainsi aller com-
battre tant au Maroc qu'en Tunisie. La raison réelle du

(1) Mercier « Histoire de l'Afrique septentrionale », Tome III


page 504.
- 297 -

refus opposé par les A'mraoua était que ceux-ci étaient


pris dans l'engrenage kabyle, et que, subissant l'in-
fluence morale et sociale de leurs frères du Djurdjura,
ils voulaient, comme eux, reprendre leur liberté d'ac-
tion et leur indépendance.

L'amour du pays natal, les attraits de la liberté, les


souvenirs et traditions de leurs tribus d'adoption,
l'honneur et l'intérêt de leurs çofs, les mariages et les
sympathies formaient autant de liens qui les rivaient et
les fixaient au Djurdjura; cette attraction morale qu'ils
subissaient avec douceur les incitait depuis longtemps
à se détacher moralement et politiquement du Turc.
C'était cet état d'âme qui leur fit dire, prétexte aussi
ingénieux que sincère, que leur tribu avait besoin de
leurs bras, de leurs cavaliers et de leurs aimes pour
assurer sa défense.
La rupture tendant à une séparation était nette.
Dans cette réponse où leurs sentiments intimes étaient
à peine déguisés, les A'mraoua ne firent qu'exprimer
ouvertement la pensée qui animait la plupart des
Zemoul ou colonies installées autour de cette Kabylie
enchanteresse. Après la manifestation des A'mraoua,
il ne pouvait plus rester d'espoir à l'autorité turque de
s'exercer plus longtemps sur ces « Cailloux de bronze »
et « mangeurs de glands » de Lalla-Khelidja. Dès le
commencement du XIXe siècle, l'indépendance kabyle,
réparant ainsi ses brèches, va tenter de reprendre sa
revanche sinon par un refoulement général de l'en-
vahisseur, du moins par une résistance énergique
contre les nouvelles et dernières attaques qui allaient
encore être dirigées contre elle. La rébellion des
A'mraoua ne laissait aucun doute aux Turcs sur la
triste situation que leur réservait la Kabylie. D'ailleurs,
leur influence depuis quelque temps ne s'y exerçait
- 298 - .

plus; sous la pression des tribus voisines leurs postes


avancés de commandement encerclés étaient partout
menacés de succomber.
Dès 1818, le bordj-Boughni fut pris et démantelé et
la garnison qui eut la vie sauve, grâce à la protection
de quelques « marabouts », l'ut chassée par les Guel-
choula et les Aïth-Sedq'a. Les colonies du moyen-
Sebaou subissaient à. peu près le même sort. Celle des
A'bid-Chamlal, soumise aux chocs des Aïth-Irathen et
des Àïth-Aïssi, arrivait à peine à se maintenir; le poste
avancé de Tamda, menacé par quelques contingents
des Aïth-Djennad et des Aïth-Fraoussen, ne tarda pas
à tomber entre les mains de ces deux tribus. Tout le
moyen Sebaou, de Ïizi-Ouzou jusqu'à Mekla, fui repris
par les partisans du çof d'En-Haut, c'est-à-dire les
Kabyles.
Quant aux postes de commandement du Bordj-
Sebaou et du Bordj-Ménaïel où se réfugièrent les repré-
sentants turcs et quelques-uns de leurs partisans, ils
furent bientôt cernés, l'un par les principales confédé-
rations du Haut-Sebaou unies aux Aïth-Ouaguenoun et
les Afith-Irathen el l'autre par les Flissa-Oumellil et
leurs alliés.
Dans ces conditions, il ne restait aux pauvres tribus
makhzen, qui voudraient encore conserver leur fidélité,
qu'à se soumettre pour éviter la perspective d'être
« mangées » par les dissidentes; dans cette alterna-
tive, le parti kabyle reprenant ses. droits, la voie à
suivre pour les «• Mekhaznia » et « Abid » était tout
indiquée. Isolés et sans force ni moyens de résistance
possible pour assurer leur vie et sauver leurs quel-
ques biens, ils ne pouvaient mieux faire, livrés à eux-
mêmes et à cette force de l'ambiance du milieu, que
de se plier et de n'opposer aucune résistance au flot
débordant et tumultueux du torrent kabyle.
— 299 —

De sorte que la plupart de ces colonies, minées par


la défection et privées bientôt des principaux éléments
qui les composaient, s'étiolèrent et furent réduites à
l'impuissance; leur influence morale annihilée, elles
devinrent pour l'administration locale plutôt une gêne
qu'une force; au point de vue militaire, leur concours
ne présentait guère toutes les garanties nécessaires de
fidélité; si certaines d'entre elles étaient encore fortes
et à peu près sûres, leurs sentiments de fidélité et
leur force étaient souvent neutralisées par des considé-
rations locales.
Sans passer ouvertement dans l'autre camp, les
autres tribus, hésitantes et indécises, entendaient ré-
server leur force pour l'employer, non pas au profit
exclusif de leurs maîtres les Turcs, mais à leur pro-
.pre avantage; sans trop se compromettre, elles atten-
daient que les circonstances leur donnassent, à elles
aussi, l'occasion pour reconquérir leur indépendance
et reprendre leur autonomie administrative.

Dégagées de l'étreinte turque, redevenues libres,


leur cause toute d'émancipation devenait dès lors com-
mune avec celle de leurs frères et alliés, les monta-
gnards. C'était fatal; l'opération était lente, le résultat
final lointain, mais le virus de la démocratie kabyle
qui avait depuis longtemps contaminé les éléments
hétérogènes des Zemoul, ne pouvait donner d'autres
résultats.

S'affranchir, reprendre toute leur liberté d'action et


disposer d'elles-mêmes, tel a été le mobile qui avait
poussé les A'mraôua, les premiers, à répondre à l'ap-
pel du Dey par un refus d'obéissance, refus sur la
portée et le sens duquel il n'y avait plus d'illusions
possibles. C'était la rébellion, la révolte contre le joug
du pouvoir turc. La Kabylie, instigatrice morale de la
-300 —

conduite des A'mraoua, excita la colère du Dey, qui,


pour la châtier, lui dépêcha son foudre de guerre,
l'Agha-Yah'ia (1).

Revenu de l'expédition du Sud, Yah'ia-Agha se diri-


gea vers la Kabylie, où, nous l'avons dit, l'autorité
'
turque était également ébranlée. Le but principal de
cette opération était d'essayer de rappeler à l'obéis-
sance les A'mraoua dont les manifestations d'indisci-
pline et de séparatisme ne manquaient pas d'inquiéter le
pouvoir central; dans cette entreprise, Yah'ia devait
aussi profiter de cette mission administrative pour
châtier quelques tribus indépendantes qui avaient" osé
empiéter sur le territoire du bled-Makzen, particuliè-
rement dans la vallée du Sebaou.
Dans la vallée du Sebaou, les Aït-Ouaguenoun et les
Aïth-Djennad se trouvaient être les plus compromis
dans la rébellion des A'mraoua. Cette dernière tribu,
soumise depuis longtemps aux fluctuations de la poli-
tique locale, était divisée en deux çofs : le « çof d'en
bas », ayant à sa tête la famille des Aïth Moh'i-Eddm
de Thaourga, chez les Beni-Thour, et le « çof d'en
haut » dont la direction était entre les mains de la
famille Aïth-Kassi (2).
Le col de Tizi-Ouzou marquait la ligne de séparation
des territoires occupés par les deux clans.
Pour le « çof d'en bas » resté gouvernemental, les
A'mraoua qui en faisaient partie, portaient le nom de
« R'ouraba » (occidentaux); le caïd turc en était le

(1) Voir sur l'agha Yah'ia les notices publiées dans la " Revue
Africaine^" n° 103 pages 62, 68, 73 et suivantes ; n° 104 pages 89,
112 et suivantes, etc... etc.. .par M. Robin.
(2) Robin : Organisation des turcs dans la Kabylie, *' Revue
Africaine " n° 98 page 140, n° 99, pages 68 et suivantes- etc...
— 301 —

chef politique et le Bordj-Sebaou se trouvait donc être


leur point de concentration; tandis que le centre de
ralliement des A'mraoua-Cheraga (orientaux) se trou-
vait être Thamda qui était sur la rive droite .du Sebaou
sur le territoire même des Àïth-Djennad et des Aïth-
Ouaguenoun. Rappelons que ces derniers formaient
une puissante tribu et que leur territoire occupant la
partie occidentale de la chaîne de Thamgout' s'éten-
dait jusqu'aux portes de Dellys et qu'un certain nom-
bre de leurs villages dominaient du Nord le Bordj-Turc
et toute la moyenne et basse vallée du Sebaou. Toute
la chaîne maritime qui s'étend de Dellys jusqu'au pic
de Thamgout' était donc fermée aux empiétements des
Turcs, tant par les Aïth-Ouaguenoun que par les Aïth-
Djennad. Malgré des tentatives de toutes sortes pour
atteindre le petit massif de Thamgout' par mer ou par
terre, à cause de cette barrière naturelle les efforts
turcs furent vains.
Jusqu'ici, ces deux puissantes tribus parvinrent
donc, grâce à leur union, à résister vaillamment aux
assauts répétés de la domination turque. Mais au cours
des événements, il arriva que la question de çof s, habi-
, lement exploitée, l'ennemi, parvenant à briser leur en-
tente, ces deux tribus, comme toutes les autres, 'furent
à deux doigts de leur perte. La dernière campagne
menée exclusivement contre les Aïtli-Ouaguenoun et
les Aït-Djennad, fut un des plus malheureux exemples
donnés aux tribus qui ne voulaient pas comprendre
que leur force résidait uniquement dans leur union.
La mésentente entre les différentes Confédérations
composant le çof d'En-Haut, faisant le jeu des Turcs,
les partisans des A'mraoua-Cheraga restaient donc
seuls à faire face aux menaces de FÀgha-Yah'ia.
Ce fut en l'an 1819 que Yah'ia-Agha, à la tête d'une
forte colonne, arriva donc en Kabylie. La colonne, com-.
- 30è —

posée en partie de cavalerie et renforcée d'une batte-


rie d'artillerie de campagne, atteignit, sans encombre le
Sebaou. Du bordj-Sebaou qu'il prit comme centre d'o-
pératioiii il commença sa campagne. Employant plutôt
l'intrigue que le canon, il fit cependant une démons-
tration dans la direction du Haut-Sebaou, razzia et
brûla quelques villages et fermes de la vallée:
A Thamda où se trouvait la résidence principale des
Aïth-Kassi, rien ne fut ménagé; tout fut détruit et livré
aux flammes. Les A'mraoua-Oufella châtiés, il revint
ensuite sur ses pas pour aller camper à Zaouia (Lita-
ma) située sur la rive droite du Sebaou au pied de
Makouda, important village des Aïth-Ouaguenoun dont
les chefs étaient depuis quelque temps en lutte ouverte
avec le caïed du Sebaou.
Cette affaire où se dessina une provocation nette-
ment marquée inquiéta la Kabylie et surtout les tribus
compromises dans la rébellion des A'mraoua. Les Aïth-
Kassi, les premiers insultés et humiliés, se préparè-
rent à la résistance ; faisant appel à leurs partisans
pour venir les aider à tirer vengeance de l'insulte qui
leur avait été faite, ils s'armèrent et attendirent qu'une
occasion propice se présentât pour fondre sur l'agres- .
seur.
L'agha-Yah'ia, tenu au courant de ce qui se tramait
autour de lui, ne perdit pas de temps. Cherchant à pro-
fiter du manque de cohésion, de la division qui existait
au sein de la tribu sur le territoire de laquelle il cam-
pait, sans tarder il attaqua les Aïth-Ouaguenoun ; parti
des Beni-Thour et de Thaourga, secondé par les Mahid-
din, partisans des Turcs, il refoula les contingents des
Aïth-Ouaguenoun et eut sur eux quelques succès ; mais
un retour offensif, mené énergiquement par les habi-
tants, massés sur les hauteurs de la Mizrana, repoussa
en leur infligeant de lourdes pertes, les Turcs et leurs
— 303 —

goums. Reconduits jusque dans la vallée du Sebaou,


les Turcs fortement bousculés se réfugièrent dans leur
bordj. Par la force des armes, les Aïth-Ouaguenoun
restaient donc vainqueurs.
Cet échec qui pouvait se répéter et provoquer un
désastre plus grand, incita les Turcs et leurs partisans
à la prudence. Changeant de lactique, ceux-ci convin-
rent d'arrêter toute offensive de front par la crête con-
tre la tribu qui s'apprêtait à se défendre avec énergie.
L'agha Yah'ia, voyant en effet que d'autres contingents
alliés arrivaient à l'aide des Aïth Ouaguenoun, alors
que ses propres effectifs étaient relativement faibles,
feignit d'être satisfait des quelques premiers résultats
obtenus. Affectant de prêcher la réconciliation et l'ou-
bli, il lit dire à la tribu Ouaguenoun qu'il accepterait
les conditions de paix proposée.
Le traité signé avec les chefs kabyles du « çof d'en
haut », il ordonna à ses troupes et partisans de cesser,
les hostilités. La menace turque momentanément arrê-
tée, l'effervescence qui agitait les tribus parut se cal-
mer ; mais, au fond, ce règlement précipité du conflit
ne satisfit ni l'un ni l'autre des adversaires. Connais-
sant le caractère vindicatif des Turcs et la méfiance
des Kabyles, ce traité de paix de l'année 1819 ne pou-
vait donc être qu'une espèce de trêve momentanée, si-
gnée entre les Turcs et la Kabylie.
Cependant, ces vagues résultats obtenus en Kabylie,
Yah'ia rentra aussitôt à Alger, non sans avoir recom-
mandé à ses agents d'employer tous leurs efforts au
maintien de l'ordre et au rétablissement des relations
amicales avec les Aiïth-Ouaguenoun et particulière-
ment avec la famille des Aïth-Kassi, le pilier et l'âme
du <( çof d'en haut ». L'esprit de réconciliation sinon
sincère, du moins politique, préconisé par Yah'ia, ne
— 304 —

tarda pas, en effet, à donner tous les résultats atten-


dus. Peu après sa rentrée à Alger, l'agha eut la. satis-
faction de recevoir par l'intermédiaire de Za'moum re-
présentant des Flissa-Oumellil et de BenrKanoun, caïed
des Isser, la soumission officielle des Aïth-Kassi.
En réponse à ce geste de loyauté, leur chef M'hamed
Aïih-Kassi fut nommé cdied, des A'mraoua-Cheraga,
c'est-à-dire du Haut-Sebaou. Du même coup, rassurées
par cette investiture, la plupart des familles-makhzen
qui s'étaient réfugiées dans la montagne revinrent aus-
sitôt reprendre leur poste de Mekhaznia et payèrent,
pour la forme, les faibles amendes qui leur avaient
été infligées à la suite de leur désertion. Les Aïth-Oua-
guenoun sous l'influence des Aïth-Kassi renouvelant
leur soumission livrèrent des ôlages. Sous la protec-
tion des Aïth-Kassi le poste de Boughni fut rétabli.
Avant la fin de 1819, l'ordre dans cette partie de la
Kabylie semblait donc rétabli. (1)
Mais la perfidie turque, qui,, malgré tout, n'arrivait
guère à surprendre la vigilance des loyaux monta-
gnards, vint une fois de plus rappeler aux Zouaoua
que la mauvaise foi et la fourberie de grands criminels
ainsi dévoilées ne pouvaient attirer sur leurs auteurs
que le mépris et la haine de tout le Djurdjura.
Connaissant la traîtrise traditionnelle des gouver-
nants turcs, les chefs kabyles qui avaient quelques re-
lations avec eux n'oubliaient pas 'd'être sur leur gar>
et de prendre en conséquence les précautions néces-
saires pour faire face aux dangers d'une trahison tou-
jours posible. Dans cette atmosphère de duplicité, le
Turc se trompait s'il croyait par des fourberies de cette
nature surprendre la vigilance prudente des Kabyles.
Les Aïth-Kassi, malgré les honneurs et les cajoleries
(1) Voir références dans Mercier « Histoire de l'Afrique Septen-
trionale», tome III, page 504.
— 305 —

dont on les entourait, ne se fiaient guère aux représen-


tants turcs avec qui leur fonction les mettaient en rela-
tion constante. Moh'ammed-n-Aïth-Kassi investi du titre
de Caïed du Haut-Sebaou n'ignorait pas la rancune qui
couvait dans le coeur des Turcs contre lui ; mais se
sachant sans reproche et sans peur, il ne reculait
jamais devant leurs embûches. Fier et courageux, il
était prêt à répondre à toute lâcheté.
Vers 1820, Yah'ia-Agha qui ne pouvait oublier l'échec
que lui avaient l'ait subir les Aïth-Ouaguenoun soutenus
par les Aïth-Djennad devant Makouda, cédant alors à
ses sentiments de vengeance, chercha à châtier par
une lâche trahison la tribu qui l'avait humilié. Pour
mieux réussir dans ses noirs desseins, il fallait sur-
prendre la tribu en endormant sa méfiance et celle de
ses principaux personnages dont il fallait avant tout se
débarrasser en mettant ces derniers hors de combat.
Moh'ammed-n-Aïth-Kassi, toujours entouré des prin-
cipaux notables du « çof d'en haut » devaient être les
premiers frappés. A cet effet, de connivence avec le
Caïed du Sebaou, un complot fut ourdi contre eux.
Pour ne pas éveiller la méfiance des victimes désignées
la Kabylie, choisie par les conspirateurs, devait être le
' lieu d'exécution de leurs sinistres
projets.
Le Caïed du Bordj-Sebaou fut donc secrètement
chargé d'organiser et d'exécuter le plan de ce guet-
apens. En effet, dans le courant de l'année 1820, Moh'-
ammed-n-Aïth-Kassi, le chef du « çof d'en haut », fut
convoqué un jour à se rendre au « Bordj » pour affaire
urgente et secrète ». Le chef kabyle, accompagné de
ses principaux amis alla au rendez-vous. La rencontre
fut apparemment assez cordiale. Un moment après
la réception, le caïed turc, sous prétexte d'entretien
intime et particulier entre lui et le chef kabyle, se leva
— 306*—

et invita Moh'ammed-n-Aïth-K'assi à le suivre dans une


des salles du bordj.
Aussitôt entré et à l'improviste, Moh'ammed-n-A'ïlh-
K'assi qui passait devant fut, par derrière, abattu d'un
coup de pistolet lire par le caïed lui-même, cependant
.que d'autres assassins cachés dans le bordj se mon-
traient et cherchaient à cerner et massacrer ses com-
pagnons dont, il avait été traîtreusement séparé. Quoi-
que blessé mortellement, le chef kabyle, plein d'éner-
gie, fit face à l'ennemi et se servant de ses armes eut
la consolation, avant de rendre l'âme, de faire mordre
la poussière à son lâche agresseur qui, touché au
coeur, mourut sur le coup. La disparition imprévue du
chef des conspirateurs causa un certain désarroi par-
mi les conjurés qui ne purent avoir raison de l'énergi-
que résistance de leurs victimes.
Le bruit de l'attentat répandu par les échos des mul-
tiples coups de feu échangés permit aux tribus voisines
où l'alarme fût aussitôt donnée, de prendre les armes
et de se tenir sur leur garde pour empêcher les Turcs
et leurs partisans de mettre à exécution leur plan de
surprise et de razia dans la région du Haut-Sebaou (1).
Il a été convenu, en effet, que ce guet-apens devait
être immédiatement après suivi d'un coup de main
ayant pour but la destruction de Thamda et de ses dé-
pendances. Mais la nouvelle de ce crime odieux.s'étant
rapidement répandue dans toute la Kabylie, les tribus
s'agitèrent, et, prenant les armes, les Aïlh-Djennad, les
premiers descendus clans la vallée du Sebaou, brûlèrent
le poste avancé de Mekla et chassèrent le nommé « Ou-
badji » qui venait d'y être installé comme caïed au lieu
(1) Voir références dans Mercier, Tome III page 509. Consul-
ter aussi, une note détaillée relative à ce guet-apens du Bordj-Se-
baou dans l'ouvrage intitulé " Chants populaires de la Kabylie du
Djurdjura ", par Hauoteau, page 454-458.
— 307 —

et place d'un Mth-Kassi. A ce signal, tout le « çof d'en


haut » se mit en mouvement et menaça de déborder sur
les possession turques de la région. Les colonies des
A'bid-Chamlal, de la Zaouia, du Bordj Sebaou et de
Boughni furent de nouveau mises en danger.
Devant ce soulèvement général des tribus kabyles, le
Makhzen s'irrita et les Turcs d'Alger furieux d'avoir
manqué leur coup, ne trouvèrent rien de mieux, en
guise de représailles, que d'arrêter pour les jeter en
prison, les quelques kabyles dénoncés ou rencontrés
en ville. Avec des mesures aussi ineptes qu'arbitraires,
prises contre de pauvres innoncents dont la plupart
étaient depuis longtemps employés soit dans les mai-
sons de commerce, soit dans les consulats européens,
le Turc ne faisait qu'exciter les colères et activer sa
déchéance ; avec de pareils procédés tolérés par l'ad-
ministration, il était aisé de noter combien étaient gra-
ves le désarroi et l'impuissance du gouvernement d'Al-
ger à cette époque !
Aussi, ces arrestations arbitraires et en violation des
droits des gens provoquèrent-elles de la part de tous
les représentants européens accrédités à Alger une
protestation énergique auprès de l'Oudjak ; mais fas-
ciné et aveuglé par le malheur qui l'attirait vers l'abî-
me, le gouvernement turc devenu insensible aux con-
seils les mieux avertis ne changea rien à sa politique
d'oppression et d'exaction. Un régime qui ne se distin-
guait que par sa scélératesse et sa félonie ne pouvait
vivre plus longtemps.
Fixée depuis longtemps sur les sentiments des Turcs,
la Kabylie ne s'étonna pas outre mesure des actes de
lâcheté commis à rencontre des siens ; déjà lasse du
joug qui pesait sur elle, les exactions répétées des
Turcs ne purent que l'inciter à doubler ses efforts qui,
21
- 308 —

avec une résistance soutenue, lui permettrait d'arriver


se dégager définitivement de leur étreinte.
Dans sa colère déchaînée, la Kabylie allumant ses
feux d'alarme appela aux armes toutes ses tribus, et
bientôt dans tout le Djurdjura un soulèvement général
éclata. Dès lors, la situation de l'administration tur-
que devint réellement critique ; les nouvelles arrivant
de l'intérieur s'annonçaient des plus mauvaises ; par-
tout, aussi bien clans la vallée de l'Oued-Sah'el que.
dans celle du Sebaou, le vent de la révolte menaçait
de balayer les Turcs et de les rejeter eux et leurs
chaouechs hors des territoires kabyles (1).
Se sentant impuissant à contenir dans ses déborde-
ments la tourmente kabyle, le dey chercha à en retar-
der les effets en parlementant avec les montagnards ;
à cet effet des ordres nécessaires furent envoyés aux
différents caïeds de ces régions pour leur recomman-
der la plus grande prudence ; ils devaient non seule-
ment se montrer moins exigeants dans le règlement de
certaines affaires, mais accorder aux tribus toutes sor-
tes de concessions et promettre aux familles mécon-
tentes les satisfactions morales et matérielles qu'elles
désiraient obtenir du Makhzen ; dans leurs démarches,
l'appui de certains personnages maraboutiques ne de-
vrait pas être négligé pour obtenir la réconciliation
souhaitée.
L'intervention de l'influence maraboutique en faveur
de l'autorité turque fut de la part du dey une des con-
ceptions des plus heureuses; appelés à jouer le rôle
d'arbitres, quelques-uns de ces marabouts réussirent
en effet à ramener un peu de calme dans l'esprit de
certaines tribus.

(1) "Epoques Militaires de la Grande Kabylie" par Berbrugger


pages 132 et suivantes.
— 309 —

Dans la vallée du Sebaou, l'effervescence créée- à la


suite cle l'assassinat de Moh'ammed-n-Àïth-Kassi était
tellement. grande que les Turcs furent obligés, pour
calmer cette agitation menaçante, de solliciter l'aman,
la protection des A'mraoua, même des dissidents à qui,
avec une amnistie entière et complète les concernant,
ils promirent cle satisfaire également aux exigences des
autres tribus, leurs alliées. A celles d'entre elles qui.se
plaignaient d'être lésées dans leurs intérêts, Yah'ia-
agha promit de leur rendre justice et de les faire dé-
dommager.
Selon les clauses de la « réconciliation », pour mé-
nager les intérêts et respecter l'amour-propre des
chefs du te çof d'en haut », des réparations morales ou
matérielles leur furent sur-le-champ publiquement ac-
cordées par le Gouvernement d'Alger. La famille des
Aïth-Kassi, après avoir obtenu 1' « aman », rentra en
possession de ses domaines de Mekla' et de Thamda. La
« Diya », prix du sang, ayant été repoussée avec mé-
pris par elle (i), il restait à trouver le moyen moral de
la dédommager de la perte de son chef. Lui reconnais-
sant la grande influence qu'elle exerçait sur les tribus
du Djurdjura, elle fut remise à la tête des « A'mraoua-
Cheraga » ; un des fils de Moh'ammecl-n-Àïth-Kassi,
le nommé Belkassem, fut, en lieu et place d'Oubadji,
nommé caïed du Haut-Sebaou et réinstallé officielle-
ment à Thamga (1823). Dès lors les A'mraoua et leurs
alliés étant en partie satisfaits cle leur nouvelle situa-

La " Diya " prix du sang versé, recommandée par le droit


(1)
musulman est formellement défendue en pays berbère. Les Ka-
nouns kabyles entre autres n'admettent dans la réparation à\i
sang versé que le moyen prévu par la loi du talion ; le seul cas de
rachat permis est celui qui consiste à donner en mariage à un fils
ou parent de la victime, la fille du coupable qui doit renoncer à la dot
exigée de tout marié. La dette sera complètement effacéele jenr
où l'épouse aura donné naissance à un garçon, appelé dès lors à
remplacer dans l'ordre de la famille le membre disparu,
\—'J310 —

tjon, la caïedat du Sebaou ne tarda pas à reprendre sa


vie relativement, calme et presque indépendante.
Vers la même époque, le caïed des Isser, Ben-Ka-
noun, le représentant turc en Kabylie, put, par l'inter-
médiaire des « Ben-Za'moum et des Aïth-Kassi, arri-
ver à faire déposer les armes à quelques tribus récal-
citrantes; ce fut ainsi que, la réconciliation étant réta-
blie avec les chefs du « çof d'en haut », les turbulents
Aïih-Sedqa et les Guetchoula qui en faisaient partie,
furent ainsi amenés à composition."
Un arrangement promettant l'oubli du passé étant
signé entre Kabyles et Turcs permit à Yah'ia-Agha,
venu clans la contrée avec une petite colonne, de rele-
ver, avec le concours cle quelques tribus, le Bordj-
Boughni détruit lors de la précédente révolte (1).
Dans ce fort reconstruit à quelque distance de l'an-
cien, l'Agha laissa une garnison et un caïd. Mais ici
comme dans toute la Kabylie, le pouvoir du représen-
tant turc assujetti par les influences locales restait
bien éphémère; dans l'exercice de sa fonction, il ne
lui était guère possible de manifester d'autre autorité
que celle du « çof kabyle », qui, en fait, restait seul
maître dans la région.
Le fonctionnaire turc se sachant n'être là que « pour
la forme », sa tactique était de se créer le moins d'his-
toire possible. Mis sous la protection de la tribu des
Amraoua, il n'avait de pouvoir direct que sur les colo-
nies installées dans sa zone de commandement. Ainsi
. placé sous la tutelle de 1' « Ànaïa » kabyle, il ne pou-
vait évidemment prétendre exercer une autorité effective
sur les populations kabyles qui l'entouraient. Obligé de
s'astreindre au rôle presque passif que lui imposaient

(1) Voir Mercier, « Histoire de YAfrique septentrionale », Tomç


III, page 515.
— 311 - •

les circonstances, conscient de son impuissance pour


réagir contre l'activité débordante du montagnard, il
s'efforçait dans son administration de vivre autant que
possible en bonne intelligence avec les tribus voisines
de sa circonscription.

Le jeu des « çoîs » restant le seul moyen permettant


aux Turcs de se maintenir encore en Kabylie, Yah'ia-
Agha, mieux au courant sur les choses et les hommes
du pays, n'hésita pas un seul instant à s'en servir; si les
résultats de sa campagne furent assez satisfaisants, il
le devait certes aux sages directives que lui inspirait
cette politique locale.
Les résultats de cette campagne qui fut plutôt diplo-
matique que militaire, furent, étant donné la gravité
de la situation générale de l'Oudjak clés plus précieux
aux gouvernants turcs. La paix ainsi achetée aux
Zouaoua allait leur permettre, en effet, de porter leurs
efforts ailleurs et d'essayer cle faire face aux mille dif-
ficultés qui, en ce moment-surgissaient cle tous côtés à
la fois devant leur gouvernement.

Alger, déchirée et épuisée par le désordre, et l'anar-


chie, perdait chaque jour un peu de son prestige et de
sa force; ses relations avec les puissances étrangères
devenaient de plus en plus mauvaises; son port désert
causait les plus grandes inquiétudes au monde com-
mercial de la ville.
Dans cette gêne générale, le Trésor public, livré à
la rapacité d'agents d'affaires et d'administrateurs vé-
reux, sans responsabilité ni contrôle, se vidait à vue
d'oeil. Les richesses de l'Etat étant ainsi dilapidées, la
ruine générale devenait inévitable; déjà tout le royaume
— 312 —

souffrait cle la disette. Le peuple torturé par la faim


et tourmenté par le fisc commençait à gronder, à tel
point que la sécurité des biens et des personnes deve-
nait bientôt, par l'incurie cle l'Administration, des plus
aléatoires. Les vols et les crimes qui se commettaient
un peu partout, aussi' bien dans la ville que dans sa
banlieue, désolaient toute la population.
A l'intérieur comme à l'extérieur la mauvaise politi-
que des deys ne sut donc faire de la glorieuse et opu-
lente capitale qu'une ville de ruines, une cité de for-
bans délaissée et détestée de tous.
Humilié et méprisé par les puissances étrangères,
le gouvernement d'Alger, avec ses turpitudes et sans
prestige, ne pouvait certes inspirer du respect. La
désobéissance des Raies, les insubordinations des fonc-
tionnaires civils ou militaires, les révoltes constantes
des tribus étaient des preuves plus que suffisantes
pour indiquer le degré de crépitude auquel était tom-
bée la Régence.
Sans prestige ni force, Alger ne pouvait évidemment
maintenir dans l'ordre et le calme un royaume livré
à l'anarchie la plus profonde. Dans le Tell comme sur
les Hauts-Plateaux, Kabyles et Arabes, les tribus de
l'intérieur n'aspirant plus qu'à recouvrer leur indépen-
dance, continuaient leurs agitations et créaient un
meuvement nettement hostile au pouvoir turc.
Nous sommes à une époque où cette hostilité devient
une manifestation tellement sérieuse, grave même, que
la réaction prévue, arrivant à son apogée, il ne reste
aux Turcs aucun espoir cle reprendre les guides dans
la direction clés tribus. En Kabylie, si l'insurrection
qui couvait clans le Sebaou s'était momentanément'
calmée, l'esprit de révolte ne tarda pas à se ranimer
— 313 —

bientôt ailleurs, particulièrement dans la petite Ka-


bylie.
Dans Vêlé de 1823, les Beni-Abbès qui n'aspiraient
qu'au moment où il leur serait possible de reprendre
leurs terres de l'Oued-Sah'el et de la Medjana, profi-
tant d'un incident soulevé par le Makhzen, prirent les
armes; après s'être rendus maîtres de Mansoura, ils
défendirent aux Turcs l'accès des Portes-de:Fer; occu-
pant le passage des Bibans, ils coupèrent ainsi la route
de Constantine à Alger, « sous prétexte, dit M. Mercier,
que le bey de l'Est ne leur avait pas servi la redevance
de 500 moutons qu'il leur donnait habituellement (1) »
.pour s'assurer leur « anaïa » et le droit de passage
sur leurs territoires.
Comme il fallait s'y attendre, cette révolte des Beni-
Abbès se propagea et gagna tout l'Oued-Sah'el jusqu'à
Bougie; dès lors, les nombreuses tribus cle la Soum-
mam entraînées par l'exemple, se soulevèrent et se
déversèrent, elles aussi, dans la vallée où les colonies
turques débordées furent emportées d'assaut et pillées;
descendant la vallée, leurs contingents réunis et mis
sous la conduite d'un des leurs, le nommé Saïd-ou-
Rabah' se présentèrent en masse devant Bougie1- cédant
à la pression de cette formidable poussée, la ville fut
à son tour prise d'assaut. Le chef de la garnison qui
cherchait à fuir, fut arrêté et massacré avec son es-
corte.
La prise cle Bougie et la fermeture des Bibans deve-
naient un grave danger qui risquait par des complica-
tions éventuelles d'ébranler définitivement dans ses
fondements l'autorité chancelante des Turcs en Algérie.

(1) Mercier, .« Histoire de l'Afrique septentrionale », Tome III,


page 515.
_ 314 —

Il n'y avait donc pas à tergiverser sur les moyens


énergiques exigés par les circonstances; il fallait, pour
réprimer ou plutôt étouffer cette terrible insurrection,
avant qu'elle ne s'étendit, la lactique et le doigté de
Yah'ia-Agha, le grand diplomate qui avait précédem-
ment obtenu de si remarquables succès dans le Sebaou
et ailleurs.
Au mois à'août 1824, Yah'ia-Agha, à la tête d'une
forte colonne expéditionnaire, accourut et arriva dans
la Petite Kabylie où il marcha contre les rebelles. Les
Beni-Abbès, les premiers attaqués, furent châtiés et
obligés de demander 1' « aman » et de fournir des
otages. Revenu dans la vallée de l'Oued-Sah'el, l'infati-.
gable agha, soutenu dans sa diplomatie par le vénéra-
ble et influent marabout Sid-ben-Ali-Chêrif de Chel-
lata, parvint également à faire déposer les armes à
Saïd-ou-Rabah', qui, d'après la convention signée entre
lui et Yahia-Agha, fut investi du haut commandement
dans toute la vallée de la Soummam. Celui-ci, chargé
officiellement de maintenir l'ordre, n'éprouva aucune
difficulté à faire rentrer les contingents dans leur
foyer; les Aïth-ou-Rabah', comme les Aïth-Kassi 'dans
le Sebaou, étaient une famille influente et très écoutée
dans toute la Soummam. D'ailleurs, la faculté de dispo-
ser d'elles-mêmes, laissée aux tribus, ajoutée h la
promesse de respecter leurs biens et leurs usages ne
tardèrent pas à ramener le calme dans toute la région.
La conclusion est que Zouaoui ou Sah'ili, le Kabyle
aimant être maître chez lui, 'ne se révoltait que parce
qu'il se sentait menacé dans ses libertés.
Vers la fin du mois de septembre de la même année,
Yah'ia-Agha rentra à Alger, non sans avoir rétabli
l'ordre et réorganisé la défense de la ville de Bougie
dont l'administration fut confiée à un nouveau foncr
— 315 -

tionnaire turc. Ainsi se temina heureusement cette


campagne où le fin diplomate Yah'ia-Agha dépensa
plus d'éloquence que de poudre et versa plus d'or que
de sang.
Il convient de noter en passant que le succès du gé-
néral turc était en partie dû à l'intervention en faveur
de la paix du vénérable marabout kabyle Sid Ali-Chrii
dont l'influence tant sur les Beni-Abbas que sur les
Aïth-ou-Rabah' de l'Oued-Amzour, ne manqua pas de
s'exercer efficacement pour ramener le calme et l'or-
dre dans la vallée de l'oued Sahel.

Mais toujours logique avec lui-même, le Djurdjura


ne veut reprendre son calme complet que le jour où
il se sentira dégagé de l'étreinte de l'étranger. Tant
que les Turcs restent accrochés à ses flancs, énervé
par ce contact, il ne saurait s'empêcher de se débattre
et de s'insurger contre les intrus. N'ayant jamais ac-
cepté leur chaîne avec laquelle ils tentaient de l'entra-
ver, le Djurdjura restait pour les Turcs l'éternel mé-
content; d'où ses agitations périodiques. Aussi l'incen-
die, qui avait éclaté dans la Petite Kabylie et qui venait
à peine d'être éteint, ne manqua pas de s'étendre vers
l'Ouest et d'enflammer bientôt les chaînes voisines
occupées par les Zouaoua.
A la suite de cette effervesvence dans les hautes
régions de la Kabylie, la vallée du Sebaou retombait
dans le désordre. Les Aïth-Ouaguenoun et les Aïth-
Djennad y faisaient de fréquentes incursions. Dans
toute la basse Kabylie le prestige turc piétiné s'éva-
nouissait chaque jour; l'autorité du caïed du Bordj-
Sebaou, souvent foulé aux pieds par les montagnards
né s'exerçait qu'imparfaitement sur les Mkhaznia de
la Gaïedat.
— 316 —

La majeure partie des A'mraoua redevenue kabyle,


ainsi que nous l'avons fait remarquer précédemment,
se mit ouvertement du côté des Aït-Ouaguenoun et des
Aïth-Djennad. Devenues puissantes et agressives, ces
deux tribus tendaient à se déverser dans la vallée
pour reprendre leurs terres; leurs agressions chaque
jour répétées devenaient une terrible menace pour les
colonies et postes turcs. Dellys même commençait à
souffrir de leur pression; suivant leur exemple, les
petites tribus soumises du littoral reprenaient leur
liberté d'action et bientôt toutes, les unes après les
autres proclamaient leur indépendance. La situation
des Turcs en Grande Kabylie était donc en ce moment
plus que précaire.
A Alger même, l'indépendance indomptable des
Zouaoua créait aux Turcs toutes sortes d'embarras ;
l'état d'insubordination des terribles montagnards
obligea plus d'une fois, et en présence des re-
- présentants des puissances le gouverne-
étrangères,
ment de l'Oudjak d'Alger, à faire d'humiliants aveux
sur son impuissance; pour s'éviter des ennuis et pour
maintenir dans l'ordre certaines tribus du Djurdjura,
le gouvernement était souvent obligé d'acheter leur
obéissance. Ces « têtes de bronze » étaient vraiment
difficiles à dompter, surtout dures à cuire et à accom-
moder à la sauce turque !

Dans le courant du mois de novembre 1824-, il arriva


que la goélette américaine The Harriet fit naufrage
sur la côte kabyle, en face de Thamgout' (environs
d'Azeffroun). L'équipage recueilli par la population
riveraine fut gardé prisonnier. Le consul américain, le
•nommé Shaler, résidant à Alger, averti de l'accident,
fut en. même temps invité par les montagnards (Aïth-
Djennad) à leur faire parvenir 6.000 francs, montant
— 317 —

de la rançon qu'ils exigeaient pour la libération de ses


compatriotes.
Voici ce que Shaler, qui relate lui-même cet événe-
ment dans son ouvrage, intitulé « Esquisse de l'état
d'Alger », à la page 293, dit sur cette affaire qu'il
avait vainement essayé de faire régler par l'intermé-
diaire du Gouvernement d'Alger :
« Le consul s'est donc rendu chez le ministre de la
« Marine (d'Alger) pour offrir la rançon exigée et faire
« prendre des mesures promptes pour rendre ses
« compagnons à la liberté. Le Ministre a assuré qu'on
« n'avait rien négligé pour les délivrer, que les Kaby-
« les au pouvoir desquels ils étaient en ce moment ne
« reconnaissaient ni la juridiction, ni l'autorité du
« Gouvernement algérien; et que même, si les prison-
« niers étaient des Turcs, il faudrait ow payer la ran-
« çon ou les abandonner à leur destinée. » (1).
Le dey Houssaïen que le consul américain avait été
obligé d'entretenir pour le mettre au courant de la
fâcheuse affaire de The Harriet et des prétentions ka-
byles, en fut très mortifié. Blessé dans son amour-
propre, furieux de voir son autorité méprisée, il pensa
qu'une pareille insolence de la part des montagnards
ne pouvait se pardonner. Une expédition fut donc déci-
dée et bientôt envoyée contre la Kabylie.
Dès les premiers beaux jours du printemps de Van-
née 1825, Yah'ia-Agha, avec une colonne de 500 à 600
janissaires renforcée de nombreuses troupes de gou-
miers, se dirigea sur la Kabylie. Avec l'appui des Beni-
Thour et des Thaourga, il attaqua les Aïth-Ouaguenoun
et les Aïth-Djennad qui, depuis quelque temps, ne
cessaient d'inquiéter les tribus-makhzen des Beni-

(1) ' Cité par Berbrugger dans son ouvrage " Epoques Militaires
(le la Grande Kabylie ", page 305.
— 318 —

Thour et Dellys. Malgré les difficultés d'accès de leurs


montagnes, les rebelles furent, dit-on, repoussés et
eurent 300 tués. Les pertes des Turcs dans cette pre-
mière rencontre, qui eut lieu en pleine montagne, ne
devaient pas être moins sensibles.
Mais voyant que les territoires des deux tribus
étaient difficilement abordables par l'Ouest ou par le
Nord, l'Agha-Yah'ia décida de ne rien lâcher avant
d'avoir sérieusement châtié les deux tribus. Changeant
son plan d'attaque, il essaya alors de les aborder par le
sud de leurs territoires. Parti du Bordj-Sebaou, il re-
monta la vallée du Sebaou et, débouchant par le col
de Tizi-Ouzou, il arriva bientôt au confluent de l'Oued-
Aïssi, chez les A'bid-Chamlal où il dressa son camp.
Quelques jours plus tard, les Aïth-Ouaguenoun, dont
le territoire se trouvait facilement accessible de ce
côté, furent attaqués, certains villages de la fraction
des Aïth-Aïssa-Mimoun, situés sur le versant sud de
leur crête et à proximité de la vallée du Sebaou, furent
raziés et brûlés; leur grand village de Tiq'ouba'in fail-
lit même succomber ; mais l'indicipline des goums,
ayant mis du désordre dans les rangs des assaillants,
. obligea les Turcs arrêtant leur élan de battre en retrai-
te pour essayer de regagner la vallée.
A ce moment, profitant de la faute de cette manoeu-
vre, les Aïth-Ouaguenoun aidés par leurs voisins de
l'est, les Aïth-Djennad accourus à leurs secours, dé-
clanchèrent une vive contre-attaque. Cette offensive
inattendue provoqua aussitôt du désordre dans les
rangs des troupes turques et obligea Yah'ia-Agha à
rappeler sa colonne en désordre et à subir un nouvel
échec. Ce choc en retour qui fut des plus durs rappela
une fois de plus au général turc que la méthode de
violence n'était pas toujours celle qui convenait le
mieux pour avoir raison de la résistance kabyle;
— 319 —

Changeant alors de lactique et de procédés, il pensa


faire appel aux intrigues de la politique kabyle ; dans
ce but des agents de renseignements se mirent en mou-
vement et semèrent, appuyée d'or, la bonne parole de
l'intrigue et cle la fourberie. Se servant des influences
locales et des divisions de çofs, Yah'ia-Agha parvint
avec quelques concessions et des promesses à détacher
les Aïth-Ouaguenoun des autres groupes rebelles. Affai-
blis par cet isolement les imprudents Aïth-Ouaguenoun
devinrent dès lors une proie facile; aussi malgré leurs
premiers succès, ils se virent bientôt obligés de dépo-
ser les armes et d'implorer l'aman.
Le (( çof d'en haut » ainsi ébréché, Yah'ia-Agha
poursuivant ses. intrigues de dislocation, arriva, non
sans peine, à détacher complètement les Aïth-Kassi
des Aïth-Djennad.
Cette victoire diplomatique remportée dans son
camp des Isiakhen-ou-Meddour, le général turc, se sen-
tant libre de disposer de tous ses moyens militaires,
s'empressa dès lors cle tourner ses armes contre d'au-
tres rebelles. Sans perdre de temps, il attaqua les Aïth-
Djennad, terribles guerriers dont la résistance indomp-
table s'était de tout temps opposée comme une barriè-
re infranchissable à l'extension de l'influence turque
dans lé Haut-Sebaou.
Evitant scrupuleusement de donner le moindre préV
texte d'intervention aux Aïth-Irathen et Aïth-Fraous-
sen, en touchant à leur terres, Yah'ia-Agha passa sur
la rive droite du Sebaou et attaqua directement les
Aïth-Djennad, par Thala-A'outhman, Thamda et Guen-
doul.
Comme le territoire des Aïth-Ouaguenoun, celui de
la tribu des Aïth-Djennad est encore plus accessible
quand on l'aborde du sud, c'est-à-dire par la vallée du.
Sebaou. Thala-Othman, Thamda, Guendoul et Fréh'a
— 320 —

sont des étapes successives qu'un bon cavalier peut


aisément parcourir en très peu de temps. Pour un
coup de main à y exécuter, l'emploi de la cavalerie
peut y jouer un grand rôle et rendre de réels servi-
ces dans l'attaque des principaux villages échelonnés
sur les pentes douces et peu ravinées de la chaîne qui
se faufilent en une crête régulière vers l'Est pour aller
se souder au pic de Thamgout.
Yah'ia-Agha s'étant nettement rendu compte de la
topographie des lieux, divisa donc ses troupes en deux
colonnes d'attaque. Le gros de son armée composée de
fantassins s'avança contre Abizar, le premier village
des Aïth-Djennad, situé sur la frontière occidentale de
la tribu. Partant d'Ia'skren, en passant près de Thiq'
oub'ain chez les Aïth-Ouaguenoun, il essaya de con-
tourner et d'attaquer le village d'Abizar par la crête
marquée par des hauteurs rocheuses dominant le dit
village. L'attaque déclanchée du nord, il arriva un mo-
ment où les colonnes arrêtées par des accidents de
terrain, eurent de la peine à avancer. Les difficultés
d'accès présentés par la nature du sol se compliquè-
rent bientôt par la résistance acharnée des habitants
qui opposèrent un obstacle assez sérieux. Fortifiés
dans leur village, solidement retranchés derrière les
rochers, les Aïth-Djennad tinrent tête et repoussèrent
tous les assauts des troupes turques.
Devant cette résistance inattendue, Yah'ia-Agha, qui
avait amené avec lui quelques pièces d'artillerie, bra-
qua ses canons sur le village; mais ces pièces sans
portée firent plus de bruit que de dégâts. Cependant
quelques bombes parvinrent au but et éclatèrent au
milieu du village où certaines habitations couvertes
en chaume ne tardèrent pas à être incendiées.
L'effet moral produit par cet engin incendiaire que
les montagnards voyaient et entendaient pour la pre-
— 321 —

mière fois, fut assez grand; effrayés par les détona-


tions du canon et l'éclatement des bombes en flam-
mes, les habitants, voyant le feu gagner leurs maisons,
abandonnèrent le village.
Profitant de ce fléchissement de l'ennemi, Yah'ia-
Agha pensa qu'une diversion clans l'attaque ne pour-
rait que donner d'excellents résultats. Faisant alors
avancer la deuxième colonne, il chargea Ben-Kanoun
de remonter le Sebaou avec cle la cavalerie et d'atta-
quer par le Sud, en passant par Thamda. Dans celle
sorte de razia qui fut ainsi effectuée sur les territoires
des villages Izarazen et Thimizar, les récolles furent
piôtinées et les arbres fruitiers coupés; les fermes de
Guendoul et de Fréh'ia furent pillées el brûlées.
En présence des dégâts causés dans leurs récoltes
el dans leurs villages, les Aïth-Djennacl démoralisés
sollicitèrent et obtinrent 1' « aman ». Le traité signé,
Yah'ia-Agha jugea prudent cle s'en tenir là et, sans
tarder, il rentra à Alger satisfait d'avoir obtenu de
si précieux résultats dans cette campagne (1).
Cette expédition et celle d'El-Bey-Moh'ammed sem-
blent être les seules à la suite desquelles les troupes
turques parvinrent à fouler le territoire des Aïth-Djen-
nacl. Dans cette campagne comme clans l'autre, cette
tribu toujours livrée à elle-même, c'est-à-dire avec ses
propres moyens, eut la fierté de ne céder que les armes
à la, main.
Par ce traité, toute la chaîne maritime de la Kaby-
lie tomba sous l'influence des Turcs; dès lors, les Aïth-
Djennad, amenés pour la première fois depuis les
Bel-K'adhi, à se soumettre effectivement à une auto-
rité étrangère, ne purent que s'incliner et exécuter les

(1) Voir références dans «.Histoire de l'Afrique Septentrionale»,


Tome III, page 516, par M. E. Mercier.
— 322 —

volontés du Dey, qui, voulant sans doute saper l'ordre


social établi depuis des siècles, ne trouva rien de
mieux que d'imposer à la tribu un cadi fonctionnaire
chargé d'organiser le nouveau régime. Mais le Turc
frappé de la malédiction de Sidi-Mançour,. comme le
Bel-K'adhi, n'aura pas longtemps à jouir de sa con-
quête; il sera à son tour, bientôt abattu et chassé d'Al-
ger et de Kabylie.
Quant au changement de régime entrevu, le sol ka-
byle ne se prête guère à la culture de plantes exoti-
ques; à côté de l'olivier séculaire et du chêne vigou-
reux qui couvrent les flancs rocheux du Thamgout',
le frêle palmier de l'arabe ne peut y vivre. Le souve-
nir d'intronisation du cadi des Aïth-Djennad conservé
dans les annales des Kanouns kabyles est un petit fait
qui nous rappelle les efforts multiples et inutiles em-
ployés par les Turcs dans leur politique de pénétra-
tion en Kabylie. Le montagnard s'assimile, mais ne
s'altère pas.

Le Dey pour qui cette soumission fut un joyeux évé-


nement ne manqua pas, pour faire oublier aux habi-
tants les malheurs de la guerre, de manifester ses bon-
nes intentions-aux tribus soumises; s'attacher les sym-
pathies de la population kabyle par une politique
pleine de sollicitude, c'était l'unique but de ses faits
et gestes. La vie matérielle et morale des tribus l'inté-
ressa au premier chef. Tout en réparant les fontaines
des villages, un certain nombre de travaux présentant
un intérêt public comme les chemins et les maisons
communes furent exécutés; ce fut ainsi que son atten-
tion bienveillante se porta particulièrement sur tout ce
qui présentait un caractère religieux; avec la cons-
truction de mosquées et de zaouias, des mausolées
— 323 —

avec coupoles sur les tombes de certains marabouts


vénérés, furent édifiés. Le sanctuaire de Sidi-Man-
çour de Thimizar fut particulièrement restauré et em-
belli. Les Zerer'faoua, les Ia'zouzen et les Mlh-Iflik,
famille maraboutique de Tamgout' eurent leurs fon-
taines arrangées et leurs mosquées reconstruites à la
mauresque. Thifrilh-Aïth-El-H'adj et même Cherfa des
Àïlh-R'oubri eurent leur part dans les largesses du
Dey, dont le but principal était de s'assurer, avec la
sympathie des chefs religieux et laïcs, la libre exploita-
tion de la riche forêt de Thamgout' et d'Akfadou.
La soumission de Beni-Djennad qui ouvrait une voie
sur Bougie fut donc des plus appréciables pour les
Turcs qui s'abstinrent dans leur administration de ne
pas trop s'immiscer clans les affaires locales; quoique
les tribus soumises à leur influence eurent leurs caïds,
les cités continuèrent à s'administrer comme par le
passé. Les effets de cette sage politique ne manquè-
rent pas de se faire sentir dans leurs relations avec
les montagnards qui ne demandaient, en somme, qu'à
conserver leur liberté d'action dans l'organisation de
leurs cités.
Dès lors, se voyant respectée et même honorée, la
Kabylie flattée rentra dans l'ordre. Profitant de cette
accalmie, l'administration turque pensa à organiser et
consolider ses colonies du Sebaou. Les Zemoul turcs
furent donc tous renforcés de nouveaux éléments en
partie recrutés sur place; la colonie de Boughni, grâce
à son alliance avec les Àïth-Sedq'a et les Guechtoùla,
retrouva sa paix perdue; celle des A'bid-Chamlal, y
compris le poste de Thazar'arth situé sur la rive droi-
te du Sebaou et en aval des « gorges du pont de Bou-
gie », fut renforcée et organisée de façon à former
avec le bord] de Thizi-Ouzou un poste d'avant-garde
de premier ordre dans le Moyen-Sebaou. Thamda et
— 324 —

Thala-Othman furent réservés comme postes d'honneur


destinés à recevoir des Makhaznia détachés et mis, au
service particulier de la famille des Aïth-Kassi, dont.
la résidence et les biens se trouvaient toujours au vieux
Mekla.
Tout en raffermissant le pouvoir de l'autorité tur-
que en Kabylie, Yah'ia-Agha qui prit l'initiative de tou-
tes ces entreprises n'oublia pas, ainsi que nous l'avons
dit, de penser qu'il était de bonne politique de ména-
ger les suceptibilités du montagnard. Affectant de res-
pecter l'indépendance kabyle, il laissa libres de dis-
poser d'elles-mêmes toutes les tribus soumises par les
armes. Les relations administratives entre elles et le
pouvoir local du Makhzen furent nettement détermi-
nées par les traités signés particulièrement avec les
Aïth-Ouaguenoun et les Aïth-Djennad.
Si le caïed du Bordj-Sebaou garda la haute main
sur la direction générale du Makhzen du Sebaou et de
Boughni, la famille des AHh-ou-Kassi de Thamda fut
maintenue avec toutes ses prérogatives et conserva
donc ses privilèges de commandement dans tout le
Haut-'Sebaou ; sa zone d'influence qui commençait à
Tizi-Ouzou s'étendait jusqu'au col d'Akfadou.
Il en fut de même pour cette autre famille des Flis-
sa-Mellil, les Za'mpam qui furent officiellement recon-
nus comme représentants autorisés des tribus de
l'ouest de la Kabylie. Leur zone d'influence depuis
longtemps s'étendait jusqu'à Dra-el-Mizan. Si les
Aïth-Kassi tenaient le Haut-Sebaou, les Za'moum avec
les Beni-Khalîoun compris, restaient les maîtres incon-
testés du passage des gorges de Tisser (Païestro).
Bon administrateur et excellent militaire, Yah'ia-
Agha parvint, grâce à son énergie et sa diplomatie,
à rétablir un peu d'ordre dans cette circonscription
— 325 —

du Sebaou dont les habitants, particulièrement les


A'mraoua, se firent reconnaître définitivement acquis
au service de l'autorité locale. Toutefois cette influen-
ce locale étant uniquement exercée par les chefs Ka-
byles, les Aïth-ou-Kassi et les Za'moum, il était évi-
dent que les Mkhaznia ne pouvaient eux-mêmes s'em-
pêcher de se laisser entraîner par les fluctuations des
çofs qui agitaient les tribus voisines de Tisser ou du
Sebaou.
Dans toute cette politique, la Kabylie obtint gain de
cause puisque son administration resta, en définitive,
confiée à des chefs kabyles, ses fils, champions de sa
liberté.

C'est, comme nous l'avons dit, l'opération lente et


inévitable de « kabylisation » que les éléments hétéro-
gènes introduits en Kabylie étaient obligés de subir.
La pacification des Aïth-Ouaguenoun et des Àïth-Djen-
nad obtenue, la politique turque ne se doutait pas qu'à
la suite de la paix qui ouvrait les barrières, le flot
kabyle allait se déverser sur la plaine .et l'y submer-
ger. En attendant, le montagnard, dégagé de toute
contrainte et de toute menace, se sentant libre dans
ses ébats, ne s'agita plus et suivant les directives de
la politique générale de son pays, il se mit au travail.

Depuis la dernière paix, les Aïth-ou-Kassi, reconn.ua


officiellement comme chefs et représentants de l'auto-
rité, il arriva que dans cette partie de la Kabylie sou-
mise à leur influence, les querelles entre A'mroua el
montagnards s'éteignirent d'elles-mêmes. Les « têtus
batailleurs » Aïth-Ouaguenoun et Aïth-Djennad, étant
les premiers intéressés à voir de Tordre régner dans
— 326 —

le territoire confié à l'administration de Tune de leurs


familles, cessèrent toute agitation dans la vallée du
Sebaou où alors quelques cavaliers des Aïth-ou-Kassi
suffisaient pour en faire la police. D'ailleurs, si des
désordres fréquents se produisaient dans la circons-
cription du Sebaou, on peut dire que ces désordres
étaient en partie voulus, provoqués par des divisions
intestines entre certaines tribus, entre différents çofs
que la politique intéressée des Turcs se faisait un ma-
lin plaisir d'entretenir. Mais lorsque la cohésion, l'en-
tente- furenl rétablies, les çofs mieux éclairés sur leurs
vrais intérêts cessèrent de faire le jeu des Turcs en
mettant fm aux désordres qui déchiraient, et affaiblis-
saient depuis des siècles leur pauvre patrie.
En préconisant l'entente qui leur permit d'unir leurs
forces, les chefs de « clans » pensèrent avec juste rai-
son que c'était là la meilleure façon de servir utile-
ment et leurs propres causes et les intérêts généraux
de leurs pays. Ce réveil du sentiment national poussa
les Aïth-Kassi par leur politique de ralliement à faire
des Aïth-Ouaguenoun et des des Aïth-Djennad des tri-
bus alliées formant une importante confédération.
En conséquence, les résultats de la campagne de
1823 ne furent pas en somme bien malheureuses pour
la Kabylie. L'accord régnant dans son sein, elle allait
enfin pouvoir avec ses propres moyens faire compren-
dre à l'étranger pris dans ses filets que le moment pour
lui de se soumettre et de s'adapter, était arrivé.
Comme le pouvoir, instrument de domination était
l'enjeu de toutes les intrigues turques, les Aïth-Kassi
une fois investis par les Turcs eux-mêmes n'oublièrent
pas que leur intérêt leur recommandait de travailler
pour leur propre compte; et, en gens avisés, ils ma-
noeuvrèrent dans ce sens de façon à exercer une in-
- 327 —

fluence directe, sur tous les Mkhaznia des colonies,


tant sur les A'mraoua que sur les A'bid; le résultat de
leurs efforts dans ce but ne se fit pas longtemps
attendre.
Nous avons vu que par la force des choses une
grande partie des Mkhaznia gagnés par les passions
de la politique kabyle se sont nettement déclarés pour
le parti des montagnards et que leur défection suivie
bientôt de leur admission dans le camp du « çof d'en
haut )), n'a pu être pour la réaction kabyle qu'un so-
lide appoint. Sans parler du point de vue moral que
présenta cette acquisition, la cavalerie des A'mraoua
dissidents fut pour les Aïth-Kassi l'auxiliaire par ex-
cellence qui leur permit dès le début de tenir tête à
leurs adversaires, les Aïlh-Mh'iddin qui disposaient
des A'mraoua du Bas-Sebaou, souvent secondés par
la brillante cavalerie des Isser. Si dans les Isser et le
Bas-Sébaou, Ben-Kanoun régnait, Bel-Kassem-n-Aïth-
Kassi, à la tête des « A'mraoua Cheraga » fortement
soutenus par les Aath-Ouaguenoun et les Àïth-Djennad,
gouvernait en maître indépendant, car malgré l'inves-
titure officielle d'Alger, Bel-Kassem-n-Aïth-Kassi ne se
considérait nullement fonctionnaire turc.
Dans le dernier traité signé par ces deux tribus
avec les Turcs ,1e maintien de la famille Aïth-Kassi à
la tête des A'mraoua-Oufella fut une des conditions
essentielles de la paix. Les revendications politiques
et territoriales des tribus étant reconnues, il ne restait
donc aux Turcs d'autres moyens de maintenir leur au-
torité en Kabylie que de l'appuyer par les Kabyles eux-
mêmes. La zone d'influence livrée à leur contrôle di-
rect a été officiellement limitée aux basses terres de la
vallée du Sebaou.
Pour protéger les colonies des A'bid-Chamlal et de
— 328 —

Thazar'arth, des postes de relai et en même temps de


garde furent créés à Thala-Othman et à Ysiakhen-ou-
Meddour. Ce dernier poste situé au confluent de
TOued-Aïssi et du Sebaou était chargé de veiller sur
les faits et gestes de Irathen avec qui les agents turcs
s'abstinrent depuis l'affaire du bey Moh'ammed d'avoir
le moindre conflit. Comme le chemin qui conduisait
vers le Haut-Sébaou passait sur la rive droite du Se-
baou, le poste de Thazar'arth situé sur la rive gauche
et non loin de l'entrée des Gorges du Sebaou, fut pour-
vu d'un bordj où résidait un détachement chargé de
la surveillance de cette partie de la vallée où se trou-
vait installée la colonie agricole de Chamlal.
Ce blockauss situé à mi-chemin entre Thamd'a et Ti-
zi-Ouzou était également destiné à servir de refuge et
à repousser des incursions possibles de la part dés
Aïlh-A'ssaïmoun, fraction des Aïth-Ouaguenoun. C'était
aussi un poste-vigie destiné à surveiller le confluent
de TOued-Aïssi et à donner l'alarme en cas de menace
de la part des Aïlh-Irathen dans la plaine des Isiakhen-
ou-Meddour.

Depuis le châtiment infligé au bey Moh'ammed, les


Aïth-Irathen respectés dans leurs biens comme dans
leurs personnes ne semblent pas avoir eu de graves
affaires nécessitant une sérieuse prise d'armes contre
les Turcs. A part quelques razzias que les cavaliers
arabes échangeaient en guise de représailles, de temps
à autre, avec les fantassins des montagnards, parti-
culièrement avec les habitants à'Adni (1), les Turcs,
disons-nous, depuis l'échec infligé, à Taq'sebeth (Bou-

(1) Voir « Kanoim d'Adni » par Boulifa dans le Recueil de


Mémoirescl de Textes publié par les professeurs de l'Ecole Supé-
rieure, à l'occasion du X1YCCongrès des Orientales à Alger 1905.
— 329 —

zoufen), au XVIIIe siècle, au fameux sanguinaire bey,


par les. Irdjen, s'abstinrent de provoquer le moindre
conflit avec cette tribu.
Les Aïth-Fraoussen, alliés des Aïth-Irathen, furent
eux-mêmes respectés. Ce fut d'ailleurs là une des rai-
sons principales pour laquelle la voie de communica-
tion entre Thamda et Tizi-Ouzou était maintenue sur la
rive droite du Sebaou, dont le lit de la rivière marquait
la limite extrême des territoires, appartenant à la
puissante Confédération des Aïth-Irathen. Les Aïth-
Kassi, qui avaient besoin de la sympathie de tous, ne
pouvaient, se hasarder à empiéter sur le prestige de
leurs puissants voisins, grands partisans de l'indépen-
dance kabyle.
D'une façon générale, depuis le confluent de TOued-
Aïssi (Isiakhen-ou-Meddour) jusqu'à Fréh'a, les terres
situées sur la rive gauche restaient incontestablement
la propriété inviolable des Aïth-Irathen et des Aïth-
Fraoussen; les Aïth-Kassi qui tenaient à l'amitié de ces
deux puissantes tribus veillaient à ce que leur turbu-
lente cavalerie ne fut jamais autorisée à dépasser dans
ses mouvements une zone déterminée. Faisant partie
du clan des Igaouaouen dit « çof d'en haut », Belkas-
sem-n-Àïth-Kassi aurait manqué à son devoir de « chef
politique » en laissant molester les tribus Zouaoua pour
la liberté desquelles sa famille était fière d'être le
champion. Dans toutes ses tractations avec les Turcs,
la famille n'oubliait pas qu'elle représentait le Djurd-
jura.
Suivant la tradition, l'esprit et le caractère de leur
race, les Aïth-Kassi, comme autrefois les. Aïth-El-K'adhi
ou les A'ïth-Bou-Oukhthoueh, ne pouvaient oublier que
le sang kabyle coulait dans leurs veines et que l'amour
de l'indépendance et de la liberté était toujours leur
unique idéal. La libération de leur pays restant le but
— 330 —

de leurs efforts, les Aïth-Kassi ne tardèrent pas à voir


•eurs aspirations se réaliser et à devenir bientôt eux-
mêmes les véritables maîtres de la vallée du Sebaou;
quant aux Isser, Za'moum, animés des mêmes senti-
ments et dominant également la situation, n'attendait
qu'une occasion pour donner le signal d'assaut contre
Bordj-Ménaiïei, dernier rempart du gouvernement turc
dans cette région,

Nous voici à la veille de 1830, c'est-à-dire vers la


fin de la domination turque en Algérie. Pendant les trois
siècles que dura leur règne, nous constatons sans
peine que les Turcs furent impuissants, malgré leurs
multiples efforts, à subjuguer la Kabylie; si des Bey-
gliergbeys, des pachas ou des deys ont parfois réussi
à faire accepter à certaines tribus leur alliance et leur
hégémonie, la force de leur influence fut sans portée.
Même avec des soumissions prolongées, ils furent inca-
pables de dominer l'esprit kabyle; ce fut ainsi que dans
Tisser comme dans le Sebaou, leurs efforts pour y
implanter d'une façon définitive leurs lois et leurs
moeurs, furent bien vains. D'ailleurs, la conquête mo-
rale étant la seule durable, les Turcs, qui ne régnèrent
que par la force brutale, ne laissèrent derrière eux
que la haine et le mépris dans le coeur des populations
algériennes. La fin cle leur régime fut un soulagement
général pour toutes les tribus de l'intérieur.
Les Turcs partis, les deux vallées Isser et Sebaou,
qui furent les plus contaminées par la domination des
deys d'Alger, redevinrent ce qu'elles étaient : les bou-
levard naturels du Djurdjura ; donnant toute liberté
d'allure à leurs instincts et à leurs facultés, les mon-
tagnards ne tardèrent pas à reprendre, avec leurs
- 331 —

droits de maîtres naturels du sol, toute leur force d'ac-


tivité et de vitalité, qui caractérisent leur race glori-
fiée par des milliers de siècles de lutte, sinon pour la
liberté et l'indépendance de son sol, mais pour le res-
pect, avec le maintien de son parler et de ses moeurs,
de son idéal social et moral.
CONCLUSION

En résumé, les trois siècles de domination turque en


Algérie ne parvinrent nullement à ébranler l'indépen-
dance morale des Kabyles. A l'instar de leurs ancêtres,
ceux-ci ont su résister à l'envahisseur en défendant
leurs libertés, en protégeant leurs moeurs et leur sang
contre toute ingérence étrangère.
Si certaines tribus des régions basses du Djurdjura
ont subi l'influence politique des conquérants Turcs,
aucune d'elles n'a définitivement accepté leur loi et
encore moins adopté leur langue. L'institution d'une
juridiction municipale aux lieu et place des vieilles lois
traditionnelles, que l'administration essaya d'introduire
dans la législation kabyle, par l'intermédiaire de ma-
rabouts ou d'autres agents, n'eut guère de succès. Le
légendaire Cadi des Aïth-Djennad, appelé à appliquer
le code de Sidi-Khellil aux justiciables de la tribu, ne
laissa dans le pays qu'un vague souvenir.
Cependant, cette tentative d'islamisation qui menaça
de désorganiser, par la dislocation de la famille, la
cité kabyle, ne manqua pas d'être, pour la Confédéra-
tion des Aïth-Djennad, comme pour toute la Kabylie,
la cause d'une période d'agitation profonde dans la vie
du montagnard. Après le régime féodal des princes de
Koukou, le montagnard faillit, sous l'influence du ma-
raboutisme, perdre ce qu'il détenait de ses ancêtres
depuis des siècles, c'est-à-dire la solidité par l'homogé-
néité et l'inviolabilité par l'indivision de son patrimoine;
— 334 —

heureusement que son amour des vieilles traditions et


son esprit démocratique le mirent en garde contre les
tentatives du nouveau danger qui le menacèrent aussi
bien dans sa vie privée que dans son régime familial ou
social. Réagissant contre une situation aussi critique,
il eut bientôt raison des innovations des réformateurs
0
religieux du XIV et du XVIP siècles, qui tentèrent,
surtout ceux de la dernière époque, de transformer,
par une - islamisation fort active, l'organisme de la
vieille société berbère. Si, au point de vue confession-
nel, il y eut quelques résultats, les efforts tentés pour
amener une modification quelconque dans Tordre du
régime politique du Kabyle furent bien vains.
Bien assises sur un fondement social des plus soli-
des, satisfaites de leurs façons d'être clans une orga-
, nisation librement choisie par elles, ni la famille, ni
! la cité ne voulurent prêter l'oreille aux innovations
I qu'on leur proposait d'adopter. Un islam spécial adapté
'
à leurs conceptions fut le seul résultat obtenu dans ce
! prosélytisme religieux et social.
Ce fut ainsi que les décisions du « medjalès » du fa-
meux Cadi, installé chez les Aïth-Djennad au début du
XIX* siècle, n'eurent auprès du montagnard aucun effet
juridique et que seules furent, au contraire, respectées
ou suivies par lui toutes celles qui étaient conformes
à l'esprit et à la lettre des sanctions prévues par les
Kanouns et approuvées par la Djema'a. Son droit cou-
tumier lui donnant pleine satisfaction, il continua à
méconnaître les exigences juridiques du Koran.
Devant une opposition aussi catégorique, la loi cora-
; nique se trouva donc impuissante à s'implanter dans
la cité kabyle ; le caractère théocratique de la législa-
tion musulmane ne pouvait s'allier avec l'esprit, essen-
! tïellement républicain de la population kabyle. Les
grands bouleversements, survenus en Berbérie dans
— 335 —

les premiers temps de l'islam en Afrique, n'ont été,


sans doute, provoqués par les schismaliques berbères
qu'à la suite de la méconnaissance de ce principe.
Pour nos Kabyles du Djurdjura, celte méprise, ou plu-
tôt cette confusion de pouvoir, ne se produisit pas,
puisque la loi laïque du montagnard ne toléra, dès le
début, aucun empiétement sur son domaine social et
politique.
Fiers de leurs kanouns séculaires, respectueux des
principes de leur vieille charte, sur laquelle était basée
leur société d'essence démocratique et laïque, les Aïth-
Djennad, comme les autres tribus appelés à se pronon-
cer sur la revision de leur constitution, décidèrent de
n'accepter de la « Cheria'a», dont le peuple ne compre-
nait d'ailleurs ni le sens ni les termes, que les articles
qui n'étaient pas en opposition catégorique avec leur
'statut personnel.
' ~ : Ni le
régime féodal, ni le régime théocratique, régi-
mes auxquels les Turcs et les Marabouts essayèrent tour
à tour de les soumettre, d'abord par l'intermédiaire des
; Bel-K'adhi et ensuite sous le couvert de l'Islam, par
l'influence de quelques personnages religieux ou de
\ familles maraboufiques, ne purent supplanter leurs
vieilles coutumes et leurs traditions ; bien plus, basées
toutes sur l'esprit démocratique et sur l'amour de Tin-
dépendance, ces traditions permirent au Djurdjura de
survivre aux dures et longues périodes d'agitation *l
d'anarchie qui le secouèrent. Malgré des secousses aussi
vives que répétées, le montagnard ne se laissa pas
ébranler ; conservant toute sa force morale et vitale
intacte, il put aisément résister à toute ces influences
néfastes qui essayèrent vainement de le désagréger
dans son organisation sociale.
D'un esprit réfractaire à toute sujétion et voulant
jouir dans sa vie sociale du maximum de sa liberté,
— 336 —

son génie animé par une volonté de fer, l'attacha au


régime républicain légué par ses ancêtres.
Les influences d'essence autocratique ou théocrati-
que qui se constatent dans la vie sociale des Kabyles,
sont des accidents dont l'histoire n'ignore pas les rai-
sons et les origines. Le Kabyle n'a pris de l'Islam que
ce qui est conforme à l'esprit de ses Kanouns et de ses
traditions ; il s'est islamisé sans s'altérer.
Qant aux tentatives de conquêtes matérielles du pays,
les résultats furent en partie inefficaces ; et Ton peut
dire des Turcs que leurs efforts en Kabylie, efforts qui
durèrent pendant trois cents ans, n'ont abouti qu'à une
occupation exclusivement militaire du cours du Bas-
Sebaou et de la plaine des Isser.
Les régions comme celles de Boughni, de Tizi-Ouzou
et de Thamda, étaient des conquêtes plutôt nominales
qu'effectives ; l'installation de ces colonies dans les val-
lées, la présence même des représentants iifres à Tizî-
Ouzou et à Boughni, ne semblaient être qu'une tolérance
de la part des tribus Guechtoula et Sedka d'un côté,
Ouaguenoun et Djennad de l'autre. Ce fut la raison
pour laquelle les Turcs, qui n'ignoraient pas toute leur
impuissance dans ces postes avancés, se contentèrent
d'investir, pour y gouverner, des personnages influents
et originaires des tribus soi-disant soumises à leur
influence. Dès lors, ces chefs, quoique au service du
Turc, n'oubliaient pas, dans l'exercice de leurs fonc-
tions, de réserver toutes leurs sympathies aux intérêts
de leur pays d'origine, le Djurdjura.
La Kabylie reprenant ses droits et ses libertés, nous
voyons vers 1830 ces tribus Makhzen, avec des chefs
aussi indépendants, presque dégagées de l'étreinte de
l'Administration centrale d'Alger. Le tribut, droit de
suzeraineté ou impôt de soumission, exigé des tribus
à la suite de la campagne de TAgha-Yah'ia, n'était plus
— 337 -

payé ni par les Gechtoula, ni par les Aïth-Djennad


Les Aïth-Kassi et les Za'moum régnèrent dans la basse
Kabylie en seigneurs libres et indépendants ; bien plus
les A'bid et les A'mroua changeant de camp devinrent,
plus tard, la base principale de leur force et les sou-
tiens réels de leurs fiefs.
Cette reprise de liberté, cette rentrée en possession
des terres envahies par l'étranger, se trouva une fois
de plus conforme aux prévisions et destinées histori-
ques de la Kabylie. Les Turcs impuissants et épuisés
furent donc obligés de céder le pas aux montagnards en
s'effaçant devant l'influence morale et politique des tri-
bus et des familles régnantes dans le Blad-Makhzen.
Le cercle se refermant sur la faillite des efforts
turcs, la Kabylie redevient ce qu'elle a toujours été,
c'est-à-dire libre et indépendante.

Partant de l'époque la plus ancienne jusqu'à la fin


du règne turc en Algérie , notre aperçu historique em-
brasse un espace de temps d'environ vingt siècles et
comprend, dans cet immense cycle, deux grandes civi-
lisatons dont les effets ont' profondément transformé
et remué le monde occidental. Malgré les siècles do
lumière et malgré les bouleversements multiples qui
secouèrent les peuplades de l'Afrique du Nord, nous
constatons, non sans étonnement, que'l'antique Djur-
djura est resté immuable parce que «' invulnérable ».
c Pendant ce long intervalle, dit M. Garette, qui vit
,« tomber l'empire romain, naître et mourir l'empire
« arabe, naître et grandir l'Europe chrétienne, un
« pauvre petit peuple, exposé sur l'une des grandes
- « routes de l'Ancien
Monde, à tous les regards, à tou-
« tes les injures, brave les uns et les autres et con-
<,<serve dans ses montagnes, avec la civilisation tradi-
— 338 —

« tionnelle qui lui est -propre, le génie et le langage de


« ses pères. » (1)
C'est là tout l'intérêt et en même temps la conclusion
de l'Histoire du Djurdjura, histoire sur laquelle peu-
vent également s'exercer les réflexions des érudits en
ethnographie et en philologie berbères. La résistance
que le peuple kabyle a de tout temps opposée au joug
de l'envahisseur, est un des épisodes des plus intéres-
sants dans l'histoire des peuples billont pour leurs
libertés.
Si l'esprit de conservation est une des vertus des
races humaines, dont la résistance kabyle donne un
bel exemple, la force de vitalité des montagnards de
l'antique « Mons Ferratus » ne manque pas, dans ce
cas, d'être des plus surprenantes. En effet, pendant
un long espace de temps, le Djurdjura, témoin de bel-
les et tristes choses, a trouvé le moyen, après ries
invasions, des révolutions et des bouleversements suc-
cessifs et souvent violents, de rester indomptable et
immuable. Dans son invulnérabilité, il a assisté impas-
sible aux plus grandes scènes de l'histoire de ["Occi-
dent. Dans ses eaux, il a>vu arriver et disparaître les
pacifiques Phéniciens; à ses pieds il a assisté impassi-
ble au défilé des légions romaines et aux multiples
combats que ses fils soutinrent pour défendre leur
patrimoine et leurs libertés.
Si dans ces luttes d'indépendance, certains de ses
imfants furent domptés et soumis, le Géant de ?a
légende menacé, fut tout d'abord inquiet de cette agres-
u'on, mai3 reprenant son calme, il se consola bien vite
de cette défaite par les belles et grandes choses que
les nouveaux venus introduisirent dans son pays.
D'abord méfiant, puis intrigué par leur genre de vie

(1) Carette, « Etudes sur la Kabylie proprement dite » Tome I,


page 469,
— 339 — '

et les merveilles de leur génie, il s'intéressa bientôt


à tout ce que les conquérants firent de grand et de
beau durant leur séjour sur ses flancs. Ce voisinage ne
fut pas pour lui sans profit; au contact d'une grande
civilisation il commençait à s'humaniser. Mais un beau
joui' une tempête soufflant de l'ouest se leva et emporta
tout; la violence de la tourmente vandale fut telle, que
les Romains et leurs palais disparurent.
Le Géant retrouvant toutes ses libertés "d'action
reprit ses biens et, tournant le dos à la foudroyante
bourrasque, laissa passer l'orage qui détruisit et em-
porta les oeuvres consacrées par cinq siècles d'une des
grandes civilisations du monde. Dès lors, reprenant
ses habitudes traditionnelles, seul et isolé, il vécut
quelque temps dans la solitude, ignoré du reste de
l'humanité. Malheureusement, ce calme ne.fut pas pour
lui de longue durée; de nouveaux éléments d'agitation
se préparaient et allaient bientôt, l'obliger à interrom-
pre son sommeil et son repos.
Déjà, depuis quelque temps, un vague bruit de sa-
bots se faisait entendre du côté de l'Est; bientôt lé trot
des chevaux, le cliquetis des lances et des cimeterres
résonnant plus clistinctivement à ses oreilles réveillé- .
. rent notre Géant. Levant la tête et d'un regard inquiet,
celui-ci vit derrière lui, assez loin dans le Sud, une
nuée de cavaliers rapides filer droit devant eux dans
la direction de l'Ouest. C'était la cavalerie arabe devant
laquelle tout cédait. Cependant, l'apparition de cette
chevauchée, les frayeurs qu'elle causa et les houles
'! qu'elle provoqua jusque dans les vallées avoisinantes
! de sa chaîne ne l'inquiétèrent pas outre mesure, car
' sûr de sa force
et. lier de sa constitution, il savait
d'avance que ses flancs n'étaient pas accessibles aux
vagues et assauts de ces nouveaux envahisseurs.
Mais un événement aussi imprévu et aussi considé-
23
— 340 —

rable que celui de l'apparition rapide des cohortes ara-


bes, ne put que causer de grandes pertubations. En
effet, leur venue inattendue et leur passage brutal dans
les régions qu'elles traversèrent en ouragan, ne man-
quèrent pas de provoquer un fort remous dans les
masses profondes de toute la Berbérie.
La poussée hilalienne du XIe siècle fut, on le sait,
particulièrement terrible dans ses effets pour les vieil-
les souches berbères qui, déracinées furent disloquées
et jetées aux quatre vents de l'Afrique du Nord.
Dans celle tempête comme dans les précédentes,
notre GéanL solidement campé, tenant toute sa vigi-
lance en éveil, attendit avec calme la fin de la bourras-
que. La tourmente, quoique de courte durée, fut dans
ses effets des plus désastreuses. Contre ces calamités
les habitants, refoulés par la vague envahissante, af-
folés, ne savaient où trouver refuge. Dans les vallées
comme sur les Hauts-Plateaux, le désarroi et l'affole-
ment furent, généraux. Autochtones ou étrangers, chré-
tiens ou païens, tout le monde cherchait du secours.
Bientôt s'intéressant aux événements qui se dérou-
laient à ses pieds, il ne vil que désolation et souffrance.
Devant tant de calamités, il ne put s'empêcher do com-
patir au sort des malheureux affolés et sans abri
qui fuyaient devant, l'orage. Dans sa bonté tradition-
nelle, et selon ses habitudes hospitalières, il donna sans
distinction de race ou de religion, aide et protection à
tous ceux que, comme des épaves, la houle avait re-
foulés et abandonnés sur ses flancs. Mis à l'abri de tout
danger et bientôt adoptés par leur protecteur, les réfu-
giés dans leur nouveau genre de vie vécurent heureux
et prospérèrent; ils créèrent des cités, ils formèrent des
tribus dont la plupart vécurent indépendantes alors que
d'autres s'agglomérèrent aux anciennes.
Après l'apport de la chute de l'empire romain, après
- 341 -

celui de l'arrivée des Vandales, la venue des Arabes •


provoqua de nouveau, au Djurdjura, l'occasion de faire
de nouvelles acquisitions; ainsi enrichi de tous ces élé-
ments formant, avec le temps, un tout homogène et
bien unifié, il prospéra. Avec l'arrivée de nouvelles
familles, les nouvelles cités qui se créèrent, et les tribus
qui se formèrent ne purent s'y implanter que par les
armes, et la force resta leur premier titre.
Dans une cité née de la guerre, l'organisation défi-
nitive de la société, avec la forme démocratique que
nous lui connaissons, ne se réalisa que plus fard, après
la chute de l'antique régime patriarcal qui régissait
la famille; l'autorité du chef, guerrier lui-même, et
dont, le pouvoir était absolu sur les siens et sur Ions
ceux qui s'étaient mis sous sa protection, ne fut que
momentanée, juste le temps nécessaire pour déterminer
et consolider les> intérêts matériels et moraux de la
collectivité, c'est-à-dire la famille. La guerre terminée,
la cité, après la famille, instruite par l'expérience sur
les nombreux avantages que lui procurait la vie com-
mune, ne pensa qu'à fortifier les moyens de rapprocher
et d'unir ses différents membres en mettant sur le
même pied d'égalité sociale, protecteurs et protégés.
Ayant horreur de la tyrannie, la cité dans son orga-
nisation se réserva, tout en respectant les libertés indi-
viduelles, la faculté de disposer d'elle-même comme
elle l'entendait. La totalité de ses guerriers qui lui
assura la sécurité de ses frontières et le respect de
ses biens, lui parût être également le vrai moyen, le
seul instrument pour garantir sa force et sa prospérité
à l'intérieur; elle s'en servit et pleine de confiance clans
la réussite de sa conception, elle se laissa gouverner
et administrer par la réunion de tous les citoyens, par
la « djema'a », assemblée nationale qui eut à s'occuper
de tous les intérêts moraux et matériels de la commu-
— 342 —

naulé. Dans cette assemblée qui se tenait en plein air,


loutes les affaires intéressant la collectivité devaient
être discutées publiquement.
Ce fui là un éclatant exemple du régime vraiment
républicain, conçu dans sa forme la plus simple et la
plus pure :
« Je n'en sais pas d'exemple plus éclatant, dit
« M. Masqueray (1), que la Djema'a kabyle, qui n'ad-
« met pas même la prépondérance d'une majorité,
« grave défaut sans doute, mais preuve évidente de
(( l'égalité essentielle de tous les hommes qui la cons-
« Muent. Dans la plus petite de ses cités, le barbare
« oubliera par instants ses liens de sang, les droits et.
« les devoirs que lui imposent les haines et les ven-
te geances de ses frères naturels; il concevra un étal.
« définitif dans lequel il puisse être affranchi de leurs
<( exigences et de leur intervention continuelle; il sen-
te tira qu'il est maître de lui-même; enfin, il parlera
» librement des hommes qui n'auront d'autorité que
« celle qu'il leur sera accordée, et ne pourront lui
« imposer silence que s'il a consenti. La cité est par
« essence, si libérale qu'elle recevra quelquefois dans.
« son étal la femme même, quand F âge l'aura délivrée
« de la tutelle pénible que la maternité lui impo-
. « sait » (2).
Cette forme de constitution que beaucoup d'auteurs
supposent empruntée à la Rome antique dans l'organi-
sation de ses « pagi », ses « vici » et ?r;s « curies » (3)

(1) M. Masqueray « Formation des cités chez les populations


sédentaires de VAlgérie» page 24.
(:2) Voir noire étude déjà citée sur la femme kabyle, donnée
comme préfaceau « Recueildepoésies kabyles» Editeur A. Jourdan,
Alger 1904.
(3) Masqueray « Formation des cités berbères » pages 252 et
suivantes
— 343 —

nous paraît, n'être qu'une conséquence logique du ca-


ractère berbère qui est essentiellement républicain et
démocratique
<t Pour n'avoir qu'un rang humble dans l'échelle du
<t génie, a dit Renan, la race berbère n'en est pas
te moins importante dans l'histoire de l'humanité... Le
tt monde berbère nous offre ce spectacle singulier d'un
tt ordre social très réel maintenu sans une ombre de
et gouvernement distinct du peuple lui-même. C'est
t< l'idéal de la démocratie (1)... » que le régime social
du Berbère.
L'amant passionné de la liberté ne peut être que
démocrate. La liberté et la démocratie se complétant,
qui aime Tune, aime l'autre. C'est pourquoi le régime
autocratique n'a jamais pu s'ancrer clans le coeur du
Berbère. ! :
L'histoire qui confirme nos dires nous apprend que
ni Carthage, ni Rome n'y ont trouvé en arrivant une
forme de gouvernement réellement autocratique réu-
nissant entre ses mains le pouvoir absotu. Toujours et
partout, c'était des groupements isolés ou compacts,
des tribus, des cités même qui vivaient libres et indé-
pendantes. Les titres de t< rois » ou de «• sultans »
accordés à certains personnages berbères par les his-
toriens anciens ou modernes étaient des titres bien fac-
tices; ils n'avaient de valeur qu'auprès de ceux qui. les
leur avaient, bénévolement attribuées, pour la seule rai-
son qu'eux-mêmes étaient soumis à des autocrates. Les
Syphax et les Massinissa n'ont été, à leur début, que
des chefs de\tribus.
En Kabylie particulièrement où le caractère de la
race s'est le mieux conservé, le pouvoir absolu qu'exi-
ge le régime autocratique aurait été un non sens, une
("Il La société berbère par Renan « Revue des Deux Mondes »
1erSeptembre 1873,
— .344 -

hérésie sociale, que n'auraient supportée ni le culte de


la liberté des montagnards, ni les droits de la cité, ni
les prérogatives de la tribu.
En réalité, la Kabylie n'a jamais connu d'autre pou-
voir, d'autre souveraineté que celle de son peuple.
Quant aux personnages que certains écrivains ont dé-
nommés pompeusement sous les titres de rois ou de
7'etne, le peuple kabyle ne reconnaissait en eux que des
chers de tribus, des représentants délégués par la Con-
fédération, c'est-à-dire des chefs qui n'avaient d'autre
pouvoir que celui qu'ils détenaient de leurs mandants.
Chemsi, comme la Kahina dans TAurès, ne fut qu'une
Cheikha déléguée par les Aïth-Irathen pour parler et
traiter en leur nom.
Incompatible avec le caractère de la race, l'institu-
tion du régime autocratique ou théocralique en pays
berbère devenait certes une anomalie qu'il est aisé
d'expliquer. Si, à différentes époques, des envahisseurs
de l'Afrique du Nord l'y avaient introduit et imposé
aux habitants, les terribles secousses que subirent ces
empires africains furent significatives et montrèrent
que le vieux fonds berbère s'était de tout temps refusé
à se soumettre à une forme de gouvernement qui n'éma-
nait pas du peuple.
Pour avoir méconnu ce principe, il arriva que sous
des prétextes différents et parfois inattendus, les ber-
bères provoquèrent contre les régimes du pouvoir
absolu des empereurs ou sultans des révoltes d'une
violence inouïe. Sans parler des révoltes de Firmus,
on sait de quelle manière les soulèvements du Dona-
tisme dont les meilleurs agents étaient des berbères,
•ibranlèrént clans ses fondements l'autorité tyrannique
ries empereurs ou proconsuls romains, comme fut éga-
lement secoué et abattu plus tard par TIbadhisme et le
Mara,bovlism.e berbères celle des Emirs d'Occident, non
— 345 —

sans avoir au préalable repoussé et renié celle des


khalifes d'Orient.
"Donalisme ou maraboulisme étaient des conceptions
d'essence purement politique, employées comme armes
de guerre; elles n'étaient, dans l'âme du berbère, que
des moyens de manifester et de lutter contre l'autorité
régnante et d'exprimer, en même temps, ses aspira-
tions d'indépendance pour l'affranchissement et l'éman-
cipation de ses libertés. Sous le manteau de religiosité
pour l'amour de la liberté, il n'hésita pas à se jeter
dans le fanatisme le plus féroce./
Naturellement réfractaire aux idées autocratiques,
la Berbérie avec son caractère indépendant et frondeur
fut de tout temps la terre de prédilection de tous les
réformateurs religieux ou politiques. Le Judaïsme, le
Christianisme comme l'Islamisme n'ont souvent été em-
brassés par le Berbère que comme argument dans son
opposition. Libre penseur, la liberté de penser et d'agir
à sa guise a été seule sa vraie religion.
A la recherche de sa voie, il devenait excessif en
tout; dans sa foi nouvelle, sa croyance quoique bien
fragile encore, le rendait facilement intolérant et fana-
tique dans son culte comme dans ses relations.
Les multiples schismes religieux dans lesquels il
tomba, ne furent pour lui que d'excellents prétextes
pour se dégager de l'étreinte des tyrans païens ou
orthodoxes, aussi bien de l'Afrique chrétienne que de
l'Afrique musulmane. Ainsi dans leurs conséquences
politiques, le Donatisme et TIbadhisme d'essence de
religions philosophiques, furent-ils, autre chose pour
ce berbère avide de liberté qu'une arme à" double tran-
chant pour revendiquer et faire prévaloir ses droits,
sinon traditionnels du moins naturels dans l'organisa-
tion et l'administration de sa société ?
— 346 —

Pouvoir disposer de soi-même, tel était le mobile


réel du berbère dans ses oppositions et ses révoltes
politiques ou religieuses. Adversaire inné de toute op-
pression, la contrainte ne fit de lui qu'un révolté fana-
tique et farouche.
Sur l'état d'âmé du berbère, question un peu déli-
cate, voici ce que dit notre auteur préféré, l'écrivain
exquis, l'historien et psychologue remarquable du pas-
sé berbère :
tt La ressemblance intime du schisme chrétien des
tt Circoncellions et de la doctrine musulmane des
tt Ouahbiies, dit M. Masqueray, est facile à. saisir. Avec
» quelle joie les petits-iils des Circoncellions ne de-
« vaient-ils pas entendre des musulmans venus d'O-
ee rient, disciples des plus grands Mchèkh de Tlsla-
tt misme, enseigner qu'il n'y d'autre droit que le droit
tt émané d'Allah, que tout homme recommandable par
« ses vertus, peut être élu Commandeur des croyants
« sans préjugé de race ni de naissance, que les lieule-
« nants des Khalifes qui dépouillent les musulmans
tt sont des mécréants, que le luxe est impie, que les
« femmes et les pauvres doivent être respectés » (1).
Si ces théories égalitaires, basées sur la souverai-
neté du peuple, furent.maintes J'ois foulées aux pieds
par des autocrates arabes ou berbères, l'intégralité du
principe qui ne reconnaissait d'autre autorité que celle
qui émanait du peuple, ne resta pas moins le pivot
social sur lequel oscilla, pendant des siècles, toute la
politique administrative de la Berbérie. Si, selon l'his-
toire, le Moglireb nous est représenté comme un pays
de désordre et d'agitation par excellence, la mécon-
naissance de ce principe fut souvent la cause princi-

(1) Introduction de «La Chroniqued',-ibou-Zakafia », page?LXXI


de.M. Masqueray.
— 34-7—

pale des révoltes constantes de ses habitants contre


leurs tyrans, les gouvernants.
Dans le Djurdjura où la famille kabyle a su conser-
ver intacte, avec sa physionomie primitive, son indé-
pendance antique, le régime autoritaire et féodal des
Bel-K'adhi ne doit présenter aux yeux de l'historien,
qu'un incident sans valeur dans l'ensemble de la vie
sociale du montagnard.
Etant dans le passé celui qui a le moins subi le joug
de la domination, le Kabyle a su conserver toute la
fierté et la vigueur de sa race; aussi, animé par son
amour de la liberté et guidé par son génie démocra-
tique, il a vite fait de détrôner les seigneurs de Koukou
et de rétablir la. suprématie de sa cité et de sa tribu.
La Kabylie, comme le reste de la Berbérie, a eu
dans son histoire, des périodes d'agitation les plus ter-
ribles; mais à travers ces bouleversements, les quali-
tés de sociabilité du montagnard empêchèrent celui-
ci de s'anéantir clans l'anarchie, de s'avilir dans l'es-
clavage en étouffant les bienfaits de la vie de famille.
Conscient de ses devoirs d'homme libre, il n'oublia pas
que sa société idéale ne pouvait vivre sans l'esprit de
solidarité qui caractérisait sa «thaddarth », vraie ru-
che humaine (1), dont la raison sociale est basée sur le
principe suivant : te Chacun pour tous et tous pour
chacun », devoirs qui lient aussi bien les membres de
la famillle que ceux de la.cité et de la tribu.
Dès lors, avec la cité, la première cellule de son
organisation sociale, ses forces concentrées, dirigées
vers un but commun, il fut, grâce à cet esprit de soli-

(X) Le mot « Thaddarth » signifie selon les dialectes, village,


maison, famille, est lin ces termes où se manifestele génie berbère
dans sa conception sur la façon d'organiser sa vie. Le mot thad-
darth auquel on peut rattacher thàdonirth, ruche, dérive,du verbe
\edder, vivre, et donne l'idée de quelque chose où la vie doit se
t développer libre et indépendante de toute contrainte.
— 348 —

darilé suffisamment fort pour résiste] 1 avec succès, aux


multiples tentatives de domination ou de dislocation
de sa famille et de sa société. Toute force de source
étrangère, qui n'émanerait pas de l'esprit démocrati-
que de sa collectivité, pour protéger et fortifier ses
libertés et son indépendance, lui paraîtrait suspecte
et par conséquent un danger social, capable d'étouffer
ou de désagréger l'organisme moral et politique de sa
cité, protectrice du foyer et de la famille.
La cité resta donc pour le berbère la vraie forte-
resse, la citadelle dans les souterrains de laquelle il
se réfugia et se conserva jusqu'à nos jours.

L'oeuvre justifiant l'auteur, il est aisé de s'aperce-


voir, après l'étude de son histoire, que la force de
résistance de la cité s'identifie exactement avec celle
que nous avons constatée chez l'individu, son organi-
sateur. Aussi tenace que son promoteur et défenseur,
la cité a su, à travers les siècles et les bouleversemnts
sociaux, se conserver dans sa forme primitive, sau-
vage, arriérée, mais libre et indépendante.
La forme démocratique, qui caractérise son orga-
nisation sociale, ne fut pas certes créée d'une seule
pièce et adoptée sans travail ni efforts. Dès la pre-
mière phase de sa constitution, avant de brider les
appétits et dompter l'orgueil et l'égoïsme de la famille,
il lui a fallu ainsi qu'il a été dit précédemment, d'a-
bord faire l'éducation des masses et restreindre les
prétentions du patriarche, premier tyran de la société
humaine. Dans cette opération de nivellement moral et
social l'intérêt général resta pour la.cité le but com-
mun! vers lequel les efforts de ses citoyens devaient
tendre. Pour donner plus de cohésion et plus d'ho-
mogénéité à ses actes, elle n'hésita pas à s'arroger
des droits supérieurs à. ceux de l'individu. La « Dje-
— 349 —

ma'a », assemblée composée de tous ses membres, fut


ainsi déclarée seule souveraine.
Cette union d'action et d'intérêt obtenue, la cité fière
de son autorité confia la direction de ses destinées
comme la surveillance de sa fortune à sa « Djema'a ».
Toutefois, cette assemblée de tous les citoyens réunis,
ne pouvait que discuter et légiférer, mais non admi-
nistrer un patrimoine aux intérêts si multpiles et si
complexes. Le pouvoir exécutif était donc à prévoir.
Un chef, un gérant autorisé, chargé de veiller à l'ap-
plication des lois aussi bien qu'à la sauvegarde des
intérêts généraux de la collectivité s'imposait; mal-
heureusement, la désignation de ce directeur ne fut
pas une chose aisée, le choix provoquant des diver-
gences de vues et d'opinions, l'élection de ce chef ne
put être qu'une occasion de trouble et cre division pour
la communauté.
A la suite des divisions produites au sein de l'as-
semblée, divisions qui ne pouvaient être évitées, des
partis adverses s'organisèrent; les çofs qui se formè-
rent mirent, animés par les viles passions politiques,
un acharnement de lutte tel, que la pauvre cité fut
bientôt déchirée et mise en miettes. Le clan vainqueur,
s'emparant du pouvoir, ne manqua pas d'exercer tou-
tes ses tyannies. Quoique fortement mutilée, la cité
n'en mourait pas. Si la guerre intestine ne la tua pas
dès sa naissance, ce fut grâce à sa constitution robuste
et saine. Malgré les brutalités du clan vainqueur, la
cité conservait l'intégrité complète de son sol et de
sa constitution; sa loi organique restait immuable.
Cependant, les débuts de sa formation ont dû être
des plus tourmentés. L'esprit égalitaire et même liber-
taire du Berbère ne pouvait, en cette circonstance,
manquer de se manifester par son mauvais côté. La
rébellion contre la règle commune devait être, dès les
— 350 —

débuts, la plaie la plus grave portée à la cité; dès


lors, ébranlée dans ses parties vives de son organisme,
celle-ci ne put se guérir de son mal presque incura-
ble. L'indiscipline, tel fut le mal endémique, qui empê-
cha d'ailleurs le sentiment national de la race, de se
préciser et de se raffermir en un tout homogène, for-
mant une 'force capable de permettre à celle-ci de se
développer et de s'épanouir librement pour le bien
général.
Par ce manque de discipline sociale et de sacrifices
moraux, le Berbère s'enfermant dans son égoïsme
étroit, n'a jamais su travailler pour le bonheur de sa
race, par des vues larges et partant plus profitables,
à l'avenir et à l'organisation de la nation entière. Cette
étroilesse d'esprit ajoutée, sans doute, à la complexité
géographique des régions si dissemblables de son ha-
bitat ,se trouve être une des causes principales de ce
que le Berbère n'a guère su, par une solidarité large
et bien comprise, s'organiser et former un état homo-
gène, grand, solide et stable. L'éfroitesse de son hori-
zon politique a fait que le Berbère n'a jamais pu réali-
ser dans son pays une forme de gouvernement vrai-
ment durable et conforme à son esprit.
La vie des royaumes berbères fut des plus factices
et celle de leurs chefs bien éphémère. Les Massinissa,
les Syphax, les Jugurtha de l'époque phénicienne et
romaine; les Aboulogguin, les Ben-Toumerth et les
Abou-Tachfm des premiers temps du moyen-âge n'ont
été que des chefs de tribus qui avaient pu rallier au-
tour d'eux, en les intéressant un moment à la cause
commune, quelques grandes familles berbères ani-
mées, avant tout, par leurs propres intérêts.
Les tentatives d'organisation du grand domaine ber-
bère par les Almoravides et les "Almoh'ades ne donnè-
rent aucun résultat durable. Leurs dynasties nées de
— 351 —

doctrines religieuses ont été plutôt néfastes à l'unité


berbère.
r Les royaumes mérinides, H'emmadiles ei. Zianiles,
livrés à des compétiteurs sans nom, furent, par suite
d'ambitions personnelles, bientôt déchirés par des
guerres fratricides; affaiblis par des divisions intesti-
nes, leurs malheureux élaLs rongés par l'anarchie de-
vinrent, la proie facile de nouveaux envahisseurs.
Pendant, que les Portugais et, les Espagnols, forte-
ment secondés par Rome débarquaient en Berbérie,
s'arrogeaient certains territoires de leur vaste empire,
les derniers princes mérinides ou h'afsides ne son-
geaient, n'ayant aucune idée de la « pairie en danger »,
qu'à s'enlre-luer, pour se disputer réciproquement,
quelques lambeaux de celle malheureuse pairie depuis
longtemps bien meurtrie par l'incurie et l'anarchie.
Déjà chassé d'Espagne, le Berbère, aveuglé par les
querelles locales, ne put s'apercevoir du danger exté-
rieur qui le poursuivait et le menaçait dans son propre
pays. D'ailleurs, dans sa conception d'homme déchu,
après la famille, la cité et la tribu, le mot « patrie •»
n'avait qu'un sens, sinon bien vague, du moins très
restreint.
11 est donc nettement établi que dès l'antiquité,
avec son esprit, borné, le caractère 'frondeur et indi-
scipliné de l'autochtone, empêcha les peuplades de
l'Afrique du Nord de s'unir entre elles et de former,
pour la gloire et la prospérité de la race, un état via-
ble et durable. L'adage populaire qui dit « tout bien A
pris en excès devient un mal », se confirme pour le H'
Berbère. Son amour excessif de la liberté et de l'indé-
pendance ne l'a, en somme, conduit qu'à l'incohérence
et à l'anarchie.
v L'indiscipline sociale, une des causes principales de
/celte incohésion ne peut qu'être néfaste à la nation qui
— 352 —

en est animée, parce que le progrès et la civilisation


ne se font qu'avec de l'ordre et de la solidarité. Un
peuple qui ne se soumet pas à cette loi sociale est fata-
lement condamné à la désagrégation, à l'impuissance
el à la déchéance. Or, les idées du Berbère sur l'ap-
plication de ce principe étant fort restreintes, il arriva
que sa nation ne put guère avec ses propres moyens
se développer et se maintenir dans ses élans de pro-
grès et de civilisation.
Si le Berbère avait intimement connu le progrès el
participé au développement des civilisations anciennes,
ses retours brusques à la barbarie ne furent pas moins
des plus désolants. Non seulement il ne conserva rien
des brillants passés de Cartilage, de Rome et de Cor-
doue, mais guidé par ses instincts de demi-barbare, il
prit dans ses réveils de sauvage, un malin plaisir à
détruire et à anéantir même ses propres oeuvres.
Ce fut ainsi que les grandes et magnifiques cités de
Tahert et de Sidjelmassa furent réduites en cendres;
des forteresses-capitales d'Achir et de Guela'a-Abi-
Taouil, le Berbère n'en conserva que le nom.
Si d'autres cités rivales, telles que Fez et Merrakech,
Tlemcen et Bougie, purent se développer et jouir d'une
splendeur momentanée, leur prospérité né fut qu'éphé-
mère; jalouses les unes des autres, elles s'entre-dé-
chirèrent par des guerres sans fin.
Dans l'Ifrikia et le Moghreb central, Tunis et Féz,
après avoir été longtemps jalousées et enviées par
les princes andalo'us, devinrent deux capitales enne-
mies qui, pour Bougie et Alger, ne cessèrent de se que-
reller qu'après leur épuisement réciproque. Cette lon-
gue et meurtrière lutte entre H'afsides et Mérini-
des, tous aveuglés par la haine et guidés par des
ambitions personnelles, n'eut d'autre résultat que dé
réduire leurs deux royaumes à l'impuissance et à la
— 353 —

désorganisaton. Enfin, la rivalité constante qui régna


entre Fez et Merrakech pendant la dernière période de
la dynastie mêrinide, ne manqua pas d'être une des
principales causes de l'état d'anarchie auquel fut ré-
duit le grand empire d'Abd-el-Moumen
L'indiscipline, qui caractérise le tempérament du Ber-
bère, reste la base de toutes les raisons qui ont empê-
ché, dès l'antiquité, l'autochtone de constituer, avec les
moyens d'une des civilisations connues de lui, un état
permanent, durable, pour l'honneur et la gloire de sa
race. Le manque de tout sentiment national a empêché
le peuple d'entreprendre el de réaliser quelque chose,
par ses propres moyens, de viable el de durable, pour
le bien des générations à venir.
D'un esprit borné, le peuple comme l'individu, a
manqué de souffle patriotique; son intelligence ne lui
ii jamais permis de se faire une idée exacte du senti-
ment de sacrifice pour le bien de la nation. La jalousie
el l'envie annihilèrent en lui, malgré ses plus belles
vertus, l'amour et la grandeur de la patrie.
En Kabylie, n'est-ce pas la mésentente, la rivalité
de Koukou et de Guela'a qui ont fait la force et la for-
! tune des Barberous.se, et qui ont permis à une poignée
\ d'Espagnols, débarqués à Bougie, de s'y maintenir
: pendant près d'un demi-siècle?
L'attiude du prince de Guela'a dans cette circons-
tance nous rappelle un peu celle de Syphax qui aurait
préféré mieux voir son ancienne épouse Sophonisbe cap-
tive entre les mains des Romains que de la savoir heu-
reuse entre les bras de son compatriote mais rival Mas-
sinissa. Oui, certes, clans une région plus restreinte
comme la Kabylie du Djurdjura, l'esprit d'insubordina-
tion et de rivalité semble être plus manifeste encore. Le
montagnard, qui a conservé dans leur pureté les ins-
tincts d'une race à. peine dégrossie par le contact de
— 354 -

civilisations anciennes, ne sut guère comprendre dans


son organisation sociale que les divisions intestines
qui régnaient au sein de ses groupements ne pouvaient
qu'affaiblir ses forces et désorganiser sa société. Cepen-
dant sans discipline, ni esprit de sacrifices tant indivi-
duels que collectifs de la part des membres de la cité,
la vitalité et la prospérité de la collectivité restaient
sinon impossibles du moins chimériques.
Si l'union fait la force, il est, certain que la cité ne
pouvait jouir de toute sa force vitale et aspirer à. la
prospérité que dans l'union de ses énergies, dans une
. entente solidaire de fous ses membres. t)r, cette en-
tente si nécessaire à la vie, au développement de la
communauté ne l'ut pas toujours chose aisée à obtenir
avec des gens aussi peu policés que les Kabyles; cepen-
dant, la cité après la famille ne put vivre et se mainte-
nir dans la paix qu'en se soumettant à une loi com-
mune à une réglementation des plus sévères dans ses
relations intérieures et extérieures. Sa souveraineté re-
connue, la soumission aux lois décrétées par elle, fut
la première condition et la. base de sa constitution.
.. Malgré l'éducation sur les devoirs sociaux que la
cité ne cessait de prodiguer à. l'homme dès sa nais-
sance, malgré la sévérité de sa police, la « thacldarth »
ne souffrit pas moins de l'abus des libertés laissées
à. ses concitoyens. Encore demi-barbares, certains,
parmi ses chefs de famille, emportés par leur tempé-
rament et souvent. guidés par l'ambition et l'intérêt,
ne surent faire de leur cité qu'un foyer d'agitation et
de désordre. Ici comme ailleurs, l'élément dissolvant,
et désqrganisateur fut l'esprit de cof, l'éternel ver ron-
geur de la société kabyle.

Nous avons vu que pour veiller sur sa destinée com-


me sur sa fortune, la cité en confia la garde à I'ensem-
— 355 —

ble de tous ses citoyens. Avec cette « Djema'a » sou-


veraine, elle eut encore assez de sagesse pour penser
que la délicate fonction de directeurs ou présidents ne
pouvait être exercée que par les plus honorables et les
plus sages de ses membres. Pour veiller à l'exécution
de ses décisions, il lui fallait, en effet, des hommes de
choix s'imposant par leur honorabilité et par leurs ver-
tus sociales.
La fonction de directeur moral et matériel, réclamée
par la grande collectivité de la cité était, certes, une
charge assez lourde par ses responsabilités, mais les
honneurs qui s'y attachaient, réveillaient et excitaient
bien des ambitions. Des compétitions naissantes, ins-
pirées le plus souvent, par de vils égoïsmes, ne tar-
daient pas à s'emparer de tous les coeurs des candi-
dats el de leurs partisans.
L'intérêt personnel ou la vanité devenant le mobile
de leurs actes, pour atteindre leur but et satisfaire
leurs ambitions, les compétiteurs engageant la lutte
ne reculaient devant aucun moyen. L'intrigue, la ca-
lomnie, la corruption, la trahison, l'intimidation, la
menace et même la force, tout était bon et largement
employé en période électorale, car le choix du prési-
dent, du chef de l'Assemblée, ne devait se réaliser que
par élection.
Aussi, tous ces ambitieux avec leurs agitateurs
profitaient-ils, sous prétexte d'exercice de leurs droits
civiques de citoyens, de l'élection d'un chef pour intri-
guer et diviser la cité. Sous leurs influences néfastes,
étant donné la diversité des opinions et des intérêts,
des clans se formaient et, les çofs naissant, la cité se
trouvait bientôt livrée à la plus terrible des agitations.
Aveuglés par la passion et l'égoïsme, poussés par une
haine habilement semée par les meneurs, les membres
de la même cité, ceux souvent de la même famille, en
24
— 356 —

venaient aux mains et s'entre-déchiraient. Quand ce


combat fratricide était terminé, la malheureuse « thad-
darlh » affaiblie et souvent réduite en loques, essayait
de végéter et de se refaire dans ses propres ruines
ou devenait alors la proie facile de l'ambitieux qui,
restant maître de la situation, faisait d'elle ce qu'il
voulait; abattue el sans force, il ne lui restait pour vi-
vre que l'esclavage el, pour s'administrer, que les ca-
prices de son seigneur et maître. Mais ce régime de
l'arbitraire bientôt repoussé par la masse, il arriva que
la minorité torturée ne larda pas à se ressaisir et à
réclamer ses droits à la vie et à la justice, contre la
tyrannie de la majorité.
Telle fut en quelques mois l'histoire politique et
administrative de la cité berbère où, l'esprit particu-
larisle et étroit, de l'autochtone, empêcha le dévelop-
pement naturel de la solidarité qui mène à la forma- v
tion d'une société homogène, d'un étal stable et solide \
avec un gouvernement réunissant sous son égide tous S
les groupements vitaux de la race.
La politique régionale, la seule connue et pratiquée •
en Berbérie, empêcha la race de s'agglomérer dans
• ses différentes parties et de disposer de ses forces
pour composer un tout homogène et former ce qu'on
appelle une nation. Encerclée clans la cité avec un ho-
rizon qui ne dépassa pas les frontières de la tribu,
l'esprit du Berbère énervé de cette claustration, ne
put que se débattre et s'épuiser clans les querelles
stériles des luttes de clocher.
Son champ d'action étant ainsi limité, il resta comme
figé dans la forme primitive que nous lui connaissons.
Son évolution, sociale est presque nulle.
Le mal endémique du Berbère réside, ainsi que nous
l'avons fait remarquer, clans la mauvaise application
qu'il fait de l'application de la liberté. Dans ses ten-
— 357 —

talives d'organisation sociale, son esprit d'indépen-


dance ou plutôt son caractère de frondeur, loin de le
servir, le fit souvent sombrer dans la démagogie, ré-
gime qui ne fut pour lui qu'une entrave sérieuse dans
la réalisation d'une société meilleure, guidée et conso-
lidée par des liens de la solidarité nationale. Plulûl
démagogue que démocrate, le Berbère n'a qu'une
vague idée du souffle social qui l'anime, car le principe
'démocratique qu'il fait prévaloir, principe souvent mal
compris et partout mal appliqué par lui, ne peut con-
duire sa société insuffisamment éduquée sur les buis
généraux de son rôle social, qu'à l'oligarchie ou à la
ploutocratie. Les tares de son organisation sociale
proviennent de ce que l'individu, dans son évolution
morale et intellectuelle, ne reçoit aucune culture.
Nous avons dît les désordres que suscite l'élection
d'un amr'ar ou amin> chef chargé de l'administra-
tion d'un « toufiq » ou de la présidence d'une « dje-
ma'a ». Qu'il s'agisse de la cité ou de la tribu, le phé-
nomène d'étroitesse d'esprit chez l'individu comme
dans la collectivité reste le même. Le manque de dis-
cipline provenant en partie de la mauvaise interpréta-
lion de la liberté individuelle, l'égoïsme, la restriction
de l'idée de patrie sont là, autant de défauts et de vices
qui ne pouvaient permettre à l'esprit républicain de
l'autochtone de.se développer et de s'épanouir dans
foutes ses beautés.
Les Franklin et les Washington berbères ne furent
que de vulgaires ambitieux, de dangereux charlatans,
sous l'autorité desquels* le peuple finissait toujours
par se voir réduit au régime tyrannique des autocra-
tes. D'ailleurs, l'accaparement du pouvoir rendu héré-
ditaire par tous ces princes, détenteurs de l'autorité,
dénotait, avec leur état d'esprit, que la forme de leur
; gouvernement n'avait rien de républicain. Même avec
— 358 —

| le système électif, le choix du chef par le peuple n'était


souvent qu'une parodie où les premiers acteurs, SOJ-
; mis à l'appréciation des électeurs, étaient précisément
les favorisés de la fortune.
Les divergences politiques et sociales, les opposi-
tions d'intérêts matériels, les conceptions religieuses
mises au service des ambitions personnelles, se trou-
vaient souvent être le point de départ des luttes san-
glantes que les berbères se livrèrent dès leur origine
sociale. D'un tempérament excessif et impulsif, ceux-ci
ne craignaient pas d'aller dans leurs opinions, comme
dans leurs actes, d'une extrémité à l'autre. Lors des
,grands mouvements provoqués par le Christianisme
eu par l'Islamisme, leurs excès furent prutôt regretta-
bles. Brûlant facilement ce qu'ils adoraient la veille,
c'était par esprit d'opposition plutôt que par convic-
tion, que les Berbères se firent ainsi les partisans
acharnés des doctrines schismatiques, du Donatisme
et de l'Ibadhisme.

Si la Berbérie, qui était vers la fin de l'empire ro-


main, au moins aussi avancée en civilisation que la
Ça nie et l'Espagne, échappa à l'empreinte définitive
du conquérant déchu, la raison de cette résistance et
même de sa régression ne peut être justifiée, expliquée
que par le caractère spécial de l'habitant dont l'amour
atavique pour son terroir le maintient figé à son sol
natal, et le ramène toujours à ses traditions séculai-
res, à la vie, aux moeurs et aux parlers de ses ancê-
tres.
« Si, dit Gaston Boissier, ce peuple berbère a mieux
« conservé que beaucoup d'autres ses usages et sa
« langue, ce ne sont pas seulement les circonstances
« extérieures qui en sont cause, c'est aussi qu'il y était
— 359 —

« plus disposé par son tempérament et sa nature. On


» a remarqué chez lui, quand on étudie son histoire,
« des contradictions singulières qu'on a peine à. expli-
« quer.
« C'était assurément un peuple énergique, obstiné,
« très épris de son indépendance; et pourtant, nous
« avons vu qu'après l'avoir vaillamment défendue, il
<( paraît s'être accommodé assez aisément à la domina-
it tion étrangère. Massinissa, ennemi acharné de Car-
« thage, essaya de propager parmi les Numides, la
« civilisation des Carthaginois et y réussit. Juba fit
« de sa capitale, Césarée, une ville grecque. Quand
« les Romains ont été les maîtres, une grande partie
« du pays est devenue tout à fait romaine. Mais voici
« ce qui est plus extraordinaire : sous toutes ces trans-
ie formations, l'esprit national s'était conservé. Ce'peu-
(i pie, si mobile en apparence, si changeant, si prompt
« à s'empreindre de toutes les civilisations avec les-
« quelles il était en contact, est un de ceux qui ont
» le mieux conservé son caractère primitif et sa na-
« ture propre.
« Nous le retrouvons aujourd'hui tel que les écri-
« vains anciens nous l'ont dépeint; il vit à peu près
« comme au temps de Jugurtha; et, non seulement il
« n'a pas été modifié au fond par toutes ces popula-
« lions étrangères qui s'étaient flattées de se l'assimi-
K 1er, mais il les a siïbmergés et recouvertes comme
« une épave. Je me suis souvent dit, quand j'assistais
« à une réunion d'indigènes, à quelque marché ou à
» quelque fête, que j'avais là, devant mes yeux, le res-
« te de ceux qui, depuis les temps les plus reculés, ont
«. peuplé l'Afrique du Nord.
« Evidemment, les Carthaginois n'ont pas disparu
« en corps, après la ruine de Carthage. Ce flot.de Rô-
ti mains qui, pendant sept siècles, n'a pas "cessé d'abor-
— 360 —

« der dans les ports africains, n'a pas repris la mer


« un beau jour, à l'arrivée des Vandales, pour retour-
« ner en Italie. Et les Vandales qui étaient venus avec
« leurs femmes et leurs enfants, pour s'établir solide-
« ment dans le pays, personne ne nous dit qu'ils en
« soient jamais sortis. Les Byzantins aussi, ont dû lais-
« ser plus d'un de leurs soldats dans les forteresses
« bâties par Salomon, avec les débris des monuments
« antiques. De tout cela-, il n'est resté que des Berbè-
« res; tout s'est absorbé en eux.
« Il y avait donc dans cette race, un mélange de qua-
« lilés contraires qu'aucune autre n'a réunies au mê-
« me degré : elle paraissait se livrer et ne se donnait
« pas entièrement; elle s'accommodait de la façon de
« vivre des autres et au fond gardait la sienne; en un
« mot, elle était peu résistante et très persistante. » (i)

Dans cet ordre d'idées nous retrouvons plus tard


les Berbères engagés dans des luttes religieuses, dont
le peuple ne prévoyait pas les conséquences désastreu-
ses. Entraînés par les passions fanatiques du sectaris-
me, ils se firent les agents inconscients des partisans
du désordre qui, devenus maîtres, n'hésitèrent pas,
pour satisfaire leurs ambitions personnelles, à mettre
toute la pauvre Berbérie à feu et à sang. Dans ces heu-,
res de folie et d'anarchie profonde, la Kabylie, malgré'
son isolement ne fut guère épargnée. Religieuses ou ';
politiques, toutes les agitations qui bouleversèrent I
l'Afrique du Nord, eurent leurs répercussions clans le'
Djurdjura.
Si l'histoire n'en a pas enregistré tous les événe-
ments, elle nous permet d'en constater quelques effets

(1) G. Boissier : Afrique Romaine.


— 361 —

et de dire que la Kabylie a eu, comme les autres pays,


ses révolutions sociales, politiques ou religieuses;, peut-
être plus qu'ailleurs,, car cette pauvre Kabylie a souf-
fert horriblement des guerres civiles; ses luttes intes-
tines ont été, particulièrement pour elle, des plus déso-
lantes, car la formation et l'organisation de ses tribus
et môme de certaines de ses cités, ne se sont pas effec-
tuées sans qu'elle eût à verser le meilleur de son sang.
Si les haines religieuses ne l'ont pas trop tourmen-
tée, ses passions politiques l'ont de tout temps affreu-
sement, déchirée. Suivant le sort de son évolution socia-
le el de son histoire, on peut dire que l'âge de l'état
actuel "de l'organisation de la plupart des tribus de
la Kabylie date du XVIe siècle ou du commencement
du-XVII 0 siècle. Après avoir étouffé Te régime aristo-
cratique, ou plutôt féodal, avec l'anéantissement des
Bel-K'adlïi el éloigné, en la bridant, la tentative de domi-
nation de la théocratie maraboutique-, la Kabylie ainsi
libérée, clans un calme relatif, se remit à vivre de sa
vie traditionnelle et démocratique de ses ancêtres.
Ayant décrété que le peuple était le seul souverain,
elle reconnut à. chaque citoyen le droit de discuter publi-
quement les affaires de la collectivité; elle laissa à la
cité et à la tribu le droit et le devoir de choisir libre-
ment leurs chefs. Sous ce régime républicain et laïque,
la tribu, au point de vue politique, pouvait provoquer
el conclure des alliances offensives ou défensivse avec
d'autres tribus voisines ou éloignées. Ses représen-
iants, régulièrement choisis et munis de leur mandat,
avaient seuls le droit de déclarer la guerre ou de trai-
ter la paix. Il est vrai que leurs décisions ne devenaient
valables, qu'après avoir été discutées et ratifiées par
le Conseil supérieur de la tribu ou de la confédération.
La tribu qui était primitivement déterminée par la
communauté d'origine de tous ses habitants, est deve-
— 363 —

nue plus tard une simple unité politique dont les limi-
tes sont déterminées par les intérêts moraux et maté-
riels, géographiques et historiques; d'une façon géné-
rale, la question économique est la prédominante dans
la détermination des frontières de la tribu.
Aussi, selon les intérêts du moment et les événe-
ments du jour, la tribu se développe, grandit et forme
une confédération où elle se désagrège, s'éparpille et
se rétrécit en une simple communauté.
Vers le XIV0 siècle ,l'influence de la Confédération
des Aïlh-Irathen, selon le témoignage dlbn-Khaldoun,
élendait ses frontières jusqu'à Bougie; de nos jours, le
territoire de la dite tribu est limité et réduit à la super-
. ficie de la crête de Fort-National. Les Aïth-Fraoussen
eux-mêmes, qui étaient des plus puissants dans l'an-
tiquité, sont actuellement fort réduits, tant en densité
de leur population qu'en étendue de leur territoire; la
naissance, la formation de nouvelles tribus dans leur
sein a réduit leur territoire et diminué leur influence.
Seule, leur capitale Djema'a-Sahridj a conservé sa
vieille réputation de cité belle et riche.
Malgré ces oscillations auxquelles la tribu se trouva
exposée de tout temps, celle-ci qui fut la force vive du
Djurdjura, ne cessa pas un seul instant d'assurer, à
travers les siècles, l'indépendance kabyle .Par son ac-
tion énergique et constante, son pays fut protégé et
resta longtemps fermé aux grands conquérants de
l'Afrique du Nord. On sait qu'à partir du XVII 0 siècle,
les Turcs, comme les- Romains, ne rencontrèrent pas
d'autre résistance dans leur tentative de domination en
Kabylie, que celle que la tribu leur opposa. Comme
force de résistance, comme barrière à opposer à l'en-
vahisseur, c'était plutôt faible, et par cette faiblesse,
le Djurdjura faillit plus d'une fois perdre ses libertés
'- et son honneur.
— 363 —

La source de tout ce mal résidait uniquement dans


la désunion et la mésentente qui régnaient entre tribus;
le manque de cohésion entre les différents groupements
du Djurdjura, l'étroilesse d'esprit du montagnard, que
les querelles de çoîs aveuglaient et rendaient incapa-
ble d'élargir son horizon au-delà de son village et de sa
tribu, tout cela faillit, plus d'une fois, livrer le vaillant
et" fier habitant au joug de l'étranger.
Ce fut cette division des Zouaoua, cette absence de
cohésion et, le manque d'esprit de solidarité entre tri-
bus, qui permirent aux envahisseurs, particulière-
ment aux Turcs, d'attaquer el, de battre les uns après
les autres, les Fliss'a, les Guechtoula, les Aïfh-Ouague-
noun et les Aïlh-Djennad' el de s'emparer des riches
terres des lsser et du bébao».
r Si, à l'heure du danger, animés par un esprit natio-
nal, les Zouaoua avaient uni leurs moyens de défense
el d'un commun accord, avaient tous pris les armes à
la fois pour repousser les agresseurs, il est probable
que ceux-ci n'auraient jamais pu arriver à porter attein-
te à leurs libertés et à profaner leur territoire; la
cuvette de Boghni et le couloir du Sébaou n'auraient
sans doute, dès leur première incursion en Kabylie,
que servi de fosses naturelles aux cadavres des soldats
turcs. La leçon donnée en 1520 à Khaïr-Eddin dans
la plaine des lsser, était un exemple frappant, pour
fixer les Turc sur ce que pouvaient l'union et la soli-
darité kabyles. Formant, bloc, le Djurdjura restait pour
eux, comme pour les Romains et les Arabes, inabor-
dable et indomptable.

Courageux, brave jusqu'à l'intrépidité, le monta-


gnard a de la patrie une idée des plus bornées. Tour-
menté par la vie matérielle, épuisé par les querelles
— 364 —

intestines, il n'aspire, vivant au jour le jour, qu'à se


créer une famille; limitant ses goûts et ses ambitions,
j sa patrie, partant de son foyer, s'arrête donc aux
I limites de son village, aux biens de ya famille, aux
'
figuiers de son lopin de terre; il ne voit de danger que
dans le cri d'alarme de sa cité menacée; il n'éprouve
d'inquiétude que dans le péril de son çof, d'angoisse
que clans la destruction de son foyer.
L'esprit de çof l'a rendu égoïste et haineux; aveuglé
el aigri par l'adversité locale, vindicatif à l'excès, le
malheur de ses ennemis politiques réjouit sa vue et
réconforte son coeur. Il est dans ce sens presque à
l'état de l'homme des grottes! Son intellect d'homme
primitif, encerclé dans ses rochers, ne lui permet pas
de concevoir ce que peut être une nation, encore moins
:. une race.
Ce fut cette étroitesse d'esprit qui, desservant le
montagnard, permit aux envahisseurs, surtout aux
Turcs, d'avoir beau jeu dans leur politique de péné-
tration en Kabylie. Yah'ia-Agha, dans ses campagnes
du Sébaou, ayant découvert le côté faible de la société
kabyle, ne trouva rien de mieux que de se servir du
jeu des çofs comme arme principale, pour briser ia
cohésion kabyle et dompter les tribus les unes après
les autres.
Pour atteindre son but, il flatta, en leur accordant
tous les honneurs, les Aïth-Irathen dont il respecta -
ostensiblement le territoire; affectant d'être très con-
ciliant, il traita avec les Aïth-Ouaguenoun qu'il poussa
ensuite contre les Aïth-Djennad à qui il voulait pren-
dre leur forêt de Thamgout (1). Depuis longtemps, les
Turcs recherchaient Tamgout, non seulement à cause

(1) Curette « Étude sur la Kabijlie proprement dite » Tome I,


page 24.
— 365 —

de ses richesses végétales, mais aussi pour fortifier et


étendre leur influence de pénétration; selon leurs vi-
sées politiques, avec la possession du massif, il leur
aurait été loisible d'établir dans le coeur de la Kaby-
lie de nouveaux postes avec toutes les voies de com-
munications voulues entre leurs colonies de l'Oued-
Sah'el et du Sebaou .
Si pareil projet avait été réalisé, le col d'Akfadou
atteint, les possessions turques dans le Djurdjura au-
raient été, certes, aussi vastes et aussi importan-
tes que celles qui furent occupées il y a quinze siècles
autour du « Mons-Ferratus » par les Romains, leurs
prédéceseurs. Mais Ellah, maître de toutes choses, las,
sans doute, de voir souffrir la pauvre Kabylie, décréta
que les Turcs, touchant au terme de leur existence
en Algérie, ne devaient plus aller plus loin. La Kaby-
lie bientôt délivrée de leur étreinte, allait, dans la paix
et la justice, reprendre toute sa vigueur et aspirer à
de nouvelles destinées.'
Tel est, en 1830, l'état de corps et d'esprit du mon-
tagnard; il va sans dire que les trois siècles de lutte
que le Djurdjura soutint contre l'ingérence turque, ne
furent pas sans laisser de profondes cicatrices sur le
flanc du brave montagnard.
Si la perfidie de l'administration turque n'a pas eu
d'effet sur Te moral et les moeurs des Zouaoua, dont les
vertus sociales et politiques ont, depuis longtemps, at-
tiré sur le Djurdjura l'admiration de tous les écrivains
anciens et modernes, le passage des janissaires et ta
séjour des fonctionnaires turcs en Kabylie, ne laissè-
rent pas moins, derrière eux, des tares qui sont pour
les montagnards de tristes souvenirs.
Les traces de leurs débauches et de leurs déprava-
tions sont encore faciles à constater dans les moeurs
relâchées des basses régions de la Kabylie. Malgré la
— 366 —

sévérité des Kanouns, les pratiques du vice introduit


par eux se développèrent et, à travers le pays, se pro-
pagèrent; et par contamination, le sang pur et sain du
montagnard ne tarda pas à en être ainsi empoisonné:
par l'introduction du germe provoquant la « grande ;
maladie » ou le chancre, les Turcs ne laissèrent aux
populations qui étaient en contact avec eux que l'infec-
tion et la. perversion. Au point de vue moral, l'infec-
tion fut encore plus grave : l'emploi du « bakchich » ou
achat des consciences, qui était un système de corrup-
tion fréquemment, employé par les fonctionnaires turcs
et que les moeurs des montagnards repoussaient avec
dégoût (1).
11 s'ensuit donc que certaines tares physiques et
morales, qui se constatent parmi certaine population
de quelques régions kabyles, ne nous paraissent pas
avoir d'autre origine que celle que d'autres écrivains,
mieux autorisés, ont signalé avant nous. De nos jours,
dans le langage féminin, une « thaa'mraouith », une

(1) Sur ce point, l'Histoire nous rappelle bien des faits relatifs à
l'honneur et à la probité du Berbère. Sans parler de l'anathcme
devenu classique que lança Jugurtha contre Rome, pour la fragilité
de la consciencede ses sénateurs et du mépris de Chemsi à l'égard
du sultan mérinide qui avait cru, moyennant finance, arriver à
ébranler sa conscience de protectrice, nous rappelons la réponse
que fit il y a une cinquantaine d'années un fellah' à qui l'on propo-
sait à l'occasion d'une électionde céder, moyennantune récompense,
sa voix pour un candidat désigné : « Avecde l'argent, dit-il, on
achète chez nous une chèvre, mais jamais une conscience».
Des faits de ce genre où se manifeste nettement la grandeur
d'âme du Kabyle se rencontrent fréquemment dans la vie commune
du montagnard. Cependant si le Berbère a de l'honneur et de la
dignité le sentiment le plus élevéet le plus noble, il ne reste pas
moins sensible aux richesses d'ici-bas. La corruption a autant de
;. prise sur lui que sur les autres êtres humains. Les princes de
i Koukou et de Guela'a, pour ne citer que ceux-là, ont été les jouets
i des Turcs et des Espagnols dont ils se laissaient fasciner par leur
| or. Une société facilement corruptible est celle qui connaît le luxe
set la richesse.— Le Djurdjura ayant toujours été un pays bien
[ pauvre, son habitant aux moeurs simples mais honnêtes, pourrait
bien se scandaliser et se révolter contre les effetsdu «bakchich»turc.
— 367 —

Â'mraouia, est une épilhète injurieuse, en même temps


qu'un surnom donné à une femme aux moeurs légères,
à une « prostituée ».
Il a fallu aux montagnards, pour se préserver con-
tre la contagion de la perversité et de la débauche tur-
ques, faire appel à toute la sévérité de leurs Kanouns.
La moralité publique menacée dans ce qu'elle avait de
plus sacré pour protéger la pureté de ses moeurs, il
arriva qu'elle fût obligée de se montrer très sévère
et de ne tolérer aucune licence dans sa société. Dans
sa réaction d'honnêteté et de pudeur, le moindre geste
indécent, devait être réprimé sévèrement. Il advint qu'à,
la suite de celle oeuvre de purification et de morali-
sa lion, .de nouvelles clauses insérées dans les anciens
Kanouns se montrèrent intraitables et tout ce qui était
immoral ou simplement licieux devait être réprimé
avec sévérité. Une femme de mauvaise vie ne pouvait
être qu'expulsée du village, si elle n'était pas châtiée par
ies siens ou condamnée par la Djema'a à être publi-
quement lapidée.
Les sévérités des Kanouns ne se montraient pas plus
tendres pour l'homme : « Tout individu coupable
d'adultère ou de viol devait payer de son sang la faute
commise; les actes contre natuie, comme la pédéras-
tie, entraînaient pour le coupable avec une amende
une déchéance morale et civique, peine rnfâmanle à la
suite de laquelle il lui était interdit, pendant longtemps,
de prendre parole en public et de servir de témoin,
Le désir de purifier les moeurs fut tel que l'ac-
cès des lieux réservés aux femmes, comme les fontai-
nes par exemple, fut défendu aux hommes. Une
femme qui dépose^ une plainte relative à son honneur
est crue sur parole et doit être protégée.
Grâce à ces mesures préventives et très énergiques,
la société kabyle arriva, non sans peine, à se proté-
— 368 —

ger contre l'influence corruptive des moeurs turques


dont, les effets néfastes ne purent que faiblement, attein-
dre les hautes régions du pays. Les Kabyles, par une
réaction des plus énergiques, défendirent donc leur
moralité avec la même ardeur que celle qu'ils déployè-
rent pour s'assurer l'indépendance de leur liberté et
la protection de leur territoire.
Ce fut un vrai barage sanitaire que celui qu'établi-
rent les Zouaoua lorsque, d'un commun accord, ils
prirent, l'engagement moral de s'interdire de contrac-
ter une alliance matrimoniale avec une famille de la
plaine, à moins que les conjoints intéressés, après leur
union, eussent pris la décision formelle de venir résider
en montagne el de vivre de la vie kabyle, c'est-à-dire
se soumettre à la moralité kabyle, en organisant sa vie
domestique et sociale, conformément aux usages et
coutumes du pays.
Ainsi neutralisés et repoussés dans les vallées, les
éléments malsains, ne trouvant pas assez de terrain de
culture, pour assurer leur développement, ne pou-
vaient, certes, que végéter et dépérir. C'est ce qui
arriva à toutes lés colonies turques installées en Kaby-
lie. De nos jours, il ne reste des A'bid et des A'mraoua
que le nom; le torrent kabyle a tout noyé, tout emporté
et, chaque jour qui passe, les fonds vaseux et pestilen-
tiels de la plaine se comblent et s'assainissent par l'ap-
port de nouveaux éléments, plus robustes et plus sains,
qui descendent de la montagne.
L'appétit traditionnel du grand Géant se trouve une
fois de plus confirmé; le Djurdjura est comme l'antre
du fabuliste où « il est aisé de distinguer la trace de
ceux qui y entrent, mais jamais celle de ceux qui en
sortent ». Les attraits de sa machine sociale qui trans-
forme et unifie tout, lui permettent d'avoir cette force
d'absorption. Nous y avons vu arriver du Phénicien, du
— 369 —

Romain, du Vandal,- de l'Arabe, du Turc et même du


nègre du Soudan; de tout cela qu'en reste-f-il? Des
igaouaouen que les Arabes appellent Zouaoua el qui,
malgré leurs défauts, ne restent pas moins, par leurs
talents et leurs qualités, les dignes représentants de
leur race.
Admirablement doués par la nature, les Zouaoua,
sortis moralement intacts et victorieux après tant de
siècles de lutte, peuvent espérer, par leurs titres du
passé que l'avenir ne leur fera pas défaut, et que
dans le progrès et la civilisation ils seront bientôt,
grâce à leur intelligence et leur activité, largement
dédommagés des peines endurées et, des efforts dépen-
sés pour l'amour de la Liberté.

La première des conséquences du débarquement des


Français à Alger fut, pour la Kabylie, la joie d'être
débarrassée définitivement du cauchemar de la domi-
nation turque. Mais à peine rentrée en possession de
ses biens comme de sa liberté, la Kabylie ne fui. pas
longtemps sans être de nouveau menacée par les nou-
veaux maîtres d'Alger el de Bougie; toujours animée
par l'amour de son indépendance, elle essaya de résis-
ter à l'influence de pénétration que la France exerçait
sur elle; serrée de près, bloquée dans ses rochers,
la Kabylie, malgré son ardeur guerrière, fut bientôt
obligée de déposer les armes.
C'est, en effet, vingt-sept ans après la prise d'Al-
ger, en 4857, que la terrible Kabylie fut enfin con-
quise.. Epuisés par quatorze campagnes successives,
traqués .dans leurs rochers par une politique persévé-
rante, fatigués des-troubles incessants qui déchiraient
leurs tribus et qui les réduisaient à la misère la plus
noire, les farouches montagnards, à bout de force, se
- 370 —

rendirent en déposant les armes devant l'armée fran-


çaise à qui, en-1857, fut réservé l'honneur d'être la
première à fouler le soi'resté jusqu'arors vierge et
sacré du Djurdjura! Icherridhen fut le dernier combat
où fut brisé pour toujours l'orgueil du vieux et indomp-
table Géant. Cette victoire remportée sur l'antique
Djurdjura, l'Histoire ne doit pas la méconnaître, tant les
efforts dépensés en celle circonstance ont été, de part
et d'autre, des plus considérables.
Avant d'atteindre les sommets élevés el les ravins
profonds de Lalla-Khedidja, l'armée française dans
cette campagne eut à surmonter des obstacles très pé-
nibles. Mais, guidée par son génie et soutenue par le
Destin, elle parvint à avoir raison de tout, des hommes
et de la nature, deux éléments contre lesquels s'épuisè-
rent les puissances romaine, arabe et turque. Tant par
sa bravoure que par sa science, l'armée de Randon qui
dompta la terrible et légendaire Kabylie fut simple-
ment prodigieuse el admirable!
Quant aux Kabyles, « ils se sont, dit M. Carrey,
«i défendus malgré tout, avec la bravoure habituelle de
» leur race, mais sans le fanatisme furieux des pre-
» miers jours de notre conquête africaine, par devoir
« national plutôt que par passion. : comme un homme
« qui se bat en duel d'honneur, mais sans haine mor-
<i telle. » (1)
Ces quelques mots assez élogieux pour la Kabylie
dépeignent bien, en effet, le caractère fier et noble du
montagnard chez lequel se trouvent, naturellement réu-
nies, les qualités morales et intellectuelles, qui empê-
chent l'être qui en est doué de tomber dans l'aveugle-
ment du fanatisme. Si le Kabyle est courageux et brave,
travailleur et prévoyant, honnête et intelligent, ses ver-

(1) Carrey. Campagne de Kabylie de 1857, page^lâ,


— 371 — '

tus sociales indiquent les sentiments d'amour et de


dévouement qu'il a pour son pays natal et son foyer.
Sa société jouit d'une moralité qui la rehausse au rang
des sociétés policées el depuis longtemps organisées.
Quoique sans culture, ses sentiments sur les choses de
l'honneur sont fins et multiples; sans parler de l'achar-
nement qu'il met dans les question du « nif », il ne
tolère, pour rien au monde, même au prix de sa vie,
que sa parole soit « brisée », que son « Anaia » soit
violée. D'une nature ardente, il est capable de tous les
dévouements comme de tous les sacrifices que les de-
voirs de l'hospitalité lui imposent.

Ayant le respect de sa dignité, la parole donnée est,


pour lui, chose sacrée; y manquer serait non seule-
ment une trahison, mais encore une lâcheté. Le sou-
venir d'une défaillance de ce genre lui fait éprouver
du regret et de la honte. Aussi, les vieillards qui n'igno-
raient pas les engagements de fidélité pris par la Kaby-
lie en 1857 se trouvent-ils actuellement embarrassés
et même blessés dans leur amour-propre, quand on leur
rapelle leur folle équipée de 1871.

; Les « anciens », étant plus instruits par l'expérience


- de la vie, et les jeunes, étant mieux renseignés sur les
buts de la France que tous commencent h connaître et
à aimer, il se forme une opinion publique où se mani-
feste une mentalité des. plus favorables à l'égard de
leur Protectrice.
Ce résultat, sur l'importance duquel il est ici inutile
d'insister, est dû à la sagesse prévoyante de la poli-
tique de la France. Les Jules Ferry, les Rambaucî, les
Combes, les Rozet et les Jeanmaire ont, par l'école,
achevé l'oeuvre de conquête militaire commencée par
les Bugeaud et les Randon; ils ont, en s'adressant à
l'âme indigène, définitivement conquis cette Kabylie
25
— 372 —

qui, hier encore, paraissait rébarbative et réfractaire


à toute idée moderne.
Par les résultats obtenus, on peut déjà conclure que
Cécoledes tribus, citadelle de civilisation et de progrès,
est la seule machine de guerre — combien pacifique
et bienfaisante — qui ail rendu la paix et l'ordre à une
population autrefois si belliqueuse et si turbulente.
Mieux éclairée sur ses intérêts moraux et matériels,
avec son intelligence cultivée, elle ne manque pas, la
première, de se rendre compte de tous les dangers de
l'ignorance et du fanatisme. Avides de la vérité et du
progrès, les jeunes générations sorties de nos. écoles
sont, étant mieux éclairés que leurs frères, sûrement
à l'abri des influences néfastes de la Khouanerie, car
elles n'ignorent pas que c'était l'esprit fanatique des
Rah'mania, exploitant l'ignorance des masses, qui
avait seul provoqué le déchaînement des folies de l'in-
surrection de 1871.
Payant les conséquences de sa coupable entreprise,
la Khouanerie, le maraboutisme qui exerçait une si
grande influence auprès des montagnards, ne jouit
de nos jours que du mépris ou de l'indifférence géné-
rale. Les ITaddad, les Moq'ram sont oubliés; et le sou-
venir de leur fol emballement ne fait éprouver aux
nouvelles générations que d'amers regrets.
Rien ne peut mieux donner une idée exacte de la
nouvelle mentalité du montagnard, que la pensée expri-
mée devant nous, par un vieillard interrogé sur les
mobiles du soulèvement de 1871 : « Honte, dit-il, à
ceux qui nous ont fait manquer à notre parole et jeter
dans l'abîmé!! Nous étions des fous et pour nous punir
de notre aveuglement, Dieu nous a fait battre comme
des ânes et rançonner comme des esclaves! »
— Oui, lui répond-on, ton
repentir, cri du coeur, est
bien sincère.. Si « le péché avoué est à moitié par-
— 373 —

donné », la reconnaissance de la faute commise est


déjà un signe de sagesse et de loyauté; la sincérité de
les sentiments en cette circonstance t'honore et justifie
l'anallième que tu jettes sur les imposteurs qui ont trom-
pé le pays, eu abusant de son ignorance et de sa cré-
dulité. Cependant, vous, gens de l'époque, vous ne
restez pas moins responsables de votre fol emballe-
ment. Autant ki {.; : aspirée par
le noble geste de défense nationale était digne et hono-
rable, autant la révolte de 1871, dictée par l'ambition
et le fanatisme, "se trouvait ainsi par ces mobiles revê-
tir tous les caractères d'une action laide et bien vile.
D'ailleurs, la violation de « la parole donnée » et les
excès commis par votre folie, marquaient suffisam-
ment la portée de votre aveuglement dans cette tri s ce
affaire. Devant Dieu comme devant les hommes, votre
révolte était une trahison et une lâcheté; et,.si tu pen-
ses qu'une mauvaise action, aussi réprouvée que celle-
là, ne pouvait qu'être réprimée, le châtiment qui vous
a été infligé à la suite de cette révolte était donc la
sanction logique et méritée de vos actes.
Cependant, au règlement de compte, la France triom-
phant de votre aveuglement, s'est bien gardée d'abuser
de sa victoire et d'appliquer à la malheureuse Eabylie
l'exécrable et despotique loi du vainqueur, le « Voe vio-\
tis » des tyrans; Ne perdant pas de vue son rôle de
civilisatrice et n'ignorant pas non plus les. raisons de
votre égarement, la France, dans sa clémence, se mon-
tra indulgente dans ses rigueurs; les effets de sa ré-
pression, si durs fussent-ils, né furent, la paix réta-
blie, en somme que matériels. La preuve est que la
contribution de guerre acquittée, la Kabylie ménagée
dans son âme et son corps, ne tarda pas à reprendre
force et vigueur. Retiré de l'abîme et placé sous l'égide
de la France, ton pays prospère et ses libertés res-
pectées se développent dans la voie d'une vie meilleure.
— 374 —

La France, qui la première a combattu r'esciavage,


ne veut, certes, te mener avec tes enfants que vers
le Progrès et la Civilisation.
En châtiant sévèrement les égarés, surtout les me-
neurs de 1871, elle ne voulait que faire rétablir l'ordre
et la discipline dans ta société encore primitive et for-
tement viciée par l'ignorance et le fanatisme. Pour faire
ton éducation d'abord et celle de tes entants ensuite,
la généreuse France, confiante dans son génie et sa
clairvoyance* elle laissa faire le temps, car elle n'igno-
rait pas que « l'apaisement par l'équité indulgente est
.< plus efficace que l'apaisement par res rigueurs.
(( C'est que le raisonnement est plus puissant que ia
« force. C'est que, tôt ou tard, les clémences répan-
« dues apaisent les colères, désarment les haines,
« émoussent les convictions, (et que d'elles) ger-
« ment des dévouements; comme des semences savam-
« ment répandues, germent des blés vivaces, qui étouf-
« lent les ivraies et mûrissent en riches moissons. » (1)
Dans l'accomplissement de sa tâche d'éducation, la
France suivant la même méthode dans son entreprise
de régénération kabyle, a déjà obtenu d'excllents résu!-\
tats. L'efficacité de son influence- bienfaitrice sur l'es-!
prit du montagnard, ne s'est-elle pas nettement dévoilée!,
pendant les cinq ans de Guerre européenne? La con- ',
duite du peuple kabyle en cette circonstance a été
irréprochable à l'arrière et admirable sur le front.
Suivant ses qualités ancestrales de bravoure et de cou-
rage, il a partout noblement rempli son devoir.
Par sa loyauté et son dévouement envers la France,
la Kabylie de 1914-1918 a donc honorablement racheté
sa faute de 1871. Répondant à l'appel de la France
menacée, la jeunesse kabyle a, pendant toute la durée

£1) Carrey. Campagne de la Kabylie en 1857,page 321.


— 375 —

: de la Terrible Guerre, bravement accompli sa tâche.


Toujours face à l'ennemi, des « Dardannelles à la mer
du Nord », elle a hardiment participé aux combats les
plus sanglants; elle a connu les boues de l'Yser et les
tranchées des forêts de FArgonm; elle a revu le Rhin
que ses aînés les « Turcos » avaient déjà glorieuse-
ment teint de leur sang; toujours sur la brèche, elle
s'est partout dignement comportée.

, Charleroi! La Marne! Verdun! forment pour la brave


; Kabylie une trilogie lugubre et glorieuse et au souvenir
de laquelle des milliers de mères, de soeurs et même
de jeunes épouses ne peuvent s'empêcher de verser
des larmes en pensant à leurs chers disparus!

; Mais la. France est sauvée et à sa délivrance la Kaby-


Iie peut se flatter d'y avoir glorieusement participé;
ses sanglantes et cruelles pertes sont des sacrifices que
_Ia France ne peut oublier!
Il- est aussi dans notreconviction, que la brave
et loyale Kabylie, pansée et soutenue par la France
reconnaissante, recouvrera bientôt toute sa vigueur et,
que dans un avenir prochain et plein de promesses,
elle atteindra une prospérité morale et matérielle digne
de son intelligence et de son activité.
Comme pour préciser et confirmer ces voeux, voilà
qu'une voix douce et consolante, des nues dominant
Lalla-Khedidja, se fait entendre et dit :

Salut ! Gloire à la jeune et belle mutilée


A celle dont le voile exalte encor les charmes ..
Allons 1 Ne pleure plus ; sèche vite tes larmes.
La grande Mutilée accourt te consoler...
Va vers elle ; ouvre-lui les bras pour recevoir
L'hommage qui t'est dû, d'imprescriptible gloire.
— 376 —

Mais elle veut aussi que s'orne ton esprit


De tous les dons joyeux dont le coeur s'ennoblit
Et qu'ainsi par les biens qu'on te dispensera
Tu puisses à jamais honorer sa pensée...
Pour toi et pour tous ceux que la guerre a blessés
Le printemps du bonheur un jour refleurira ..

Les jours se sont passés : le miracle est venu (i) ;


Dans un élan joyeux de profonde tendresse,
La Kabylie souHt et toute sa jeunesse
Vers le ciel lumineux où, flotte un vent menu,
En un geste soudain plein de reconnaissance,
Clame aux échos lointains et purs «.Vive la France !»

Tels sont les voeux les plus chers que nous ayons à'
formuler pour l'oeuvre de civilisation que la France a,
plus que jamais, le devoir de réaliser en cette Kabylie.
L'expérience est faite; l'excellence des résultats obtenus
démontre, une fois de plus que l'école reste, ici comme :
ailleurs, le meilleur instrument de progrès et de civi-
lisation.
•Le terrain berbère est encore aussi riche et aussi
fertile qu'à l'époque de Rome; que la France défriche
et sème dru, la récolte n'en sera que plus belle! L'ave-
nir est plein cle promesses, si l'on pense que la
33erbérie a été cle tous temps le berceau de régénéra-
tion pour les civilisations du passé. L'Europe épuisée,
et le foyer cle lumière déplacé, l'avenir reste à l'Afrique
où de futurs Etats-Unis ne tarderont pas à se former.

(1) Loi du h Février 1919 qui, reconnaît à la population indigène


de l'Algérie certains droits politiques, entre autres, la participation
de ses élus à l'élection du maire et de ses adjoints dans les com-
munes de plein exercice.
— 377 —

La vieille France, maîtresse de l'Afrique du Nord,


réservoir d'énergie et d'intelligence, peut, dans cet ave-
nir éventuel, jouer un beau rôle. Le Berbère soutenu,
guidé par elle, suivant l'esprit traditionnel de sa race,
pourra porter haut et loin le drapeau du progrès et de
la civilisation et ce, pour l'honneur de la France, com-
me pour la gloire cle l'humanité, qui ne veut pas que
les génies des vieilles et belles races s'anémient et dis-
paraissent. La Berbérie, devenue la Grande République
fédérative, saura par sa sève débordante, par son acti-
vité et son intelligence, régénérer et garder dans son
sein le souvenir du génie libérateur de la Tutrice
bénie.
Le Berbère de nos jours, quoique peu ou mal connu,
est aussi jeune, aussi vigoureux et actif qu'aux temps
des Massinissa et des Juba; il peut faire pour le
génie de la France, sa mère adoptive, ce que ses aînés
ont fait pour les civilisations carthaginoise, romaine '«if.
arabe, c'est-à-dire faire cle la civilisation française, le
flambeau de lumière, le foyer de Justice et de Vérité
dans les futurs Etats libres et indépendants de l'Afrique
civilisée et affranchie de l'avenir.

FIN
APPENDICE 1

Tribus et dynasties Berbères


de l'Afrique Septentrionale

a) "Notice sur l'origine des Berbères (1)

Depuis les temps les plus anciens, cette race d'hommes


habite le Moghreb dont elle a peuplé les plaines, les mon-
tagnes, les plateaux, les régions maritimes, les campagnes
et les villes. Ils construisent leurs demeures soit de pierres
el d'argile, soit de roseaux et broussailles, ou bien encore
de toiles faites avec du crin ou du poil de chameau. Ceux
d'entre les Berbères qui jouissent cle la puissance et qui
dominent les autres, s'adonnent à la vie nomade et par-
courent, avec leurs troupeaux, les pâturages auxquels un
court voyage peut les amener; jamais, ils ne quittent l'in-
térieur du Tell pour entrer dans les vastes plaines du
Désert. Ils gagnent leur vie à élever des moutons et des
boeufs, se réservant ordinairement les chevaux pour la selie
et pour la propagation cle l'espèce.
Une partie des Berbères nomades fait aussi métier d'éle-
ver des chameaux, se donnant ainsi une occupation qui est
plutôt celles des Arabes. Les Berbères de la classe pauvre
tirent leur subsistance du produit de leurs champs et des
bestiaux qu'ils élèvent chez eux; mais la haute classe, celle
qui vit en nomade, parcourt le pays avec ses chameaux,

(1) Cette notice est extraite de l'Histoire des Berbères de l'Afri-


que Septentrionale d'Ibn-Khaldoun, tradviction de Slaue, tome I,
pages 167, 169, 173, 180 et 182.
— 380 —

et toujours la lance en main, elle s'occupe également à


multiplier ses troupeaux et à dévaliser les voyageurs.
Leurs habillements et presque tous leurs autres effets
sont en laine. lis s'enveloppent de vêtements rayés dont ils
rejettent un des Bouts sur l'épaule gauche, et, par dessus
tout, ils laissent flotter des burnous noirs. Ils vont, en gé-
néral, la tôle nue, et de temps à autre ils se la font raser.
Leur langage est un idiome étranger, différent de tout
autre : circonstance qui leur a valu le nom de Berbères
Voici comment on raconte la chose : Ifricos, fils de Caïs-
Ibn-Saïfi, l'un des rois [du Yémen appelés] Tobba, envahit
le Moghreb et l'Ifrîkïa; il y bâtit des bourgs et des villes
après avoir tue le roi, El-Djerdjis. Ce fut môme d'après lui,
ace que l'on prétend ,que ce pays fut nommé l'Ifrîkia. Lors-
qu'il eut vu ce peuple de race étrangère et qu'il l'eut en-
tendu parler un langage dont les variétés et les dialectes
frappèrent son attention, il céda à l'élonnement et s'écria :
« Quelle berbera est la vôtre! » On les nomma Berbères
pour cette raison. Le mot berbera signifie, en arabe, un
mélange de cris inintelligibles; de là on dit, en parlant du
lion, qu'il berbère, quand il pousse des rugissements con-
fus.
Les hommes versés dans la science des généalogies s'ac-
cordent à. rattacher toutes les branches de ce peuple à.
deux grandes souches : celle de Bernés et celle de Madghis
Comme ce dernier était surnommé El-Abter, on appelle
ses descendants El-Botr, de môme que l'on désigne par le
nom de Beranès, les familles qui firent leur origine de
Bernés. Madghis et Bernés s'appelaient chacun fils de Berr;
cependant, les généalogistes ne s'accordent pas tous à les
regarder comme issus d'un même père.
Ibn-Hazm, par exemple, dit, sur l'autorité de Youçof-el-
Ouerrac, qui tenait ses renseignements d'Aïoub, fils d'Abou-
Yezîd (l'homme à l'âne), qu'ils étaient fils du même père,
mais les généalogistes du peuple berbère, tels que Sabec-
Ibn-Soléiman-El-Matmati, Hani-Ibn-Masdour (ou Isdour)
el-Koumi et Kehlan-Ibn-Abi-Loua déclarent que les Bera-
nès sont enfants d'un Berr qui descendait d'un Mazlgh,
fils de Canaan, tandis que les Botr ont pour aïeul un autre
Berr qui était fils de Caïs, et petit-fils de Ghailan. Quelque-
'
fois, même, on donne ce dernier renseignement sur l'auto-
rité d'Aïoub, fils d'Abou-Yezld; mais la déclaration d'Aïoub
— 381 —

lui-môme, telle qu'Ibn-Hazm nous l'a transmise, doit être


accueillie par'préférence, à cause de l'exactitude bien re-
connue de cet auteur.

Maintenant, si l'on aborde la question de savoir jusqu'à


quel peuple des temps anciens, il serait possible de faire
remonter les Berbères, on remarquera une grande diver-
sité d'opinion, chez les généalogistes, classe de savants qui
ont consacré, à ce sujet, des longues études.
Les uns les regardent comme les descendants de Yacsan,
fils d'Abraham,, le même dont nous avons fait mention en
parlant de ce patriarche. D'autres les considèrent comme
Yéménites, et d'autres comme une population mélangée,
venue du Yémen.

Voici un récit provenant des généalogistes berbères et


reproduit par El-Bekri et. d'autres auteurs : ,
» Moder avait deux fils, El-Yas et Ghailan. Leur mère,
« er-Rebab, était fille cle Hîda-Ibn-Amr-Ibn-Mâdd-Ibn'-Ad-
« nan. Ghailan, fils cle Moder, engendra Caïs et Dehman.
« Les enfants de Dehman sont peu nombreux et forment
« une famille caïside à laquelle on donne le nom de Beni-
» Amama. Dans cette, maison naquit une fille qui porta 'e
« nom d'El-Beha, fille de Dehman.' Quant à Caïs, fils de
« Ghailan, il engendra quatre fils : Sâd, Amr, Berr et To-
« mader, dont les deux premiers naquirent de Mozna, fille
« d'Aced-Ibn-Rebiâ-Ibn-Nizar, et les deux derniers de
» Tamzigh, fille cle • Medjdel-Ibn-Medjdel-Ibn-Ghomar-Ibn-
« Masmoud. -
'« A celte époque, les tribus berbères habitaient la Syrie,
« et ayant les Arabes pour voisins,.ils partagaient avec eux
« la jouissance des eaux, des pâturages, des lieux de par-
« cours et s'alliaient à eux par des mariages. Alors, Berr,
« fils de Caïs, épousa, sa cousine, El-Beha, fille de Dehman.
« et encourut ainsi la jalousie de ses frères- Tamzigh, sa
« mère, femme d'une grande intelligence, craignant qu'ils
« ne le tuassent, avertit secrètement ses oncles maternels
« et partit avec eux ainsi que son fils et son mari, pour la
« terre des Berbères, peuple qui habitait alors la Pales-
« tine et les frontières de la Syrie. El-Beha donna à Berr-
« Ibn-Caïs deux enfants, Alouan et Madghis. Le premier
— 38? —

« mourut en bas-âge, mais Madghis resta. Il portait le sur-


et nom d'EÎ-Abter et était père des Berbères, Botr. Toutes
« les tribus zenatiennes descendent de lui. »

Sachez maintenant que toutes ces hypothèses sont erro-


nées et bien éloignées de la vérité. Prenons d'abord celk
qui représentent les Berbères comme enfants d'Abraham,
et nous en reconnaîtrons l'inadmissibilité en nous rappelant
qu'il n'y avait entre David (qui tua Goliath, contemporain
des Berbères) et Isaac, fils d'Abraham et frère de Yacsan,
le prétendu père des Berbères, qu'à peu près dix généra-
tions, ainsi que nous l'avons dit dans la première partie
de cet ouvrage. Or, on ne saurait guère supposer que dans
ce laps de temps, les Berbères eussent pu, à tel point, se
multiplier.
L'opinion qui les représente comme les enfants de Goliath
ou Amalécites, et qui les fait émigrer de la Syrie, soit
de bon gré, soit de force, est tellement insoutenable qu'elle
mérite d'être rangée au nombre des fables..
Une nation comme celle des Berbères, formée d'une fouie
de peuples et 'Couvrant une partie considérable de la terre,
n'a pu y être transportée d'un autre endroit, et surtout
d'une région très bornée. Depuis une longue suite de siè-
cles avant l'islamisme, les Berbères ont été connus com-
me habitants du pays et des régions qui leur appartiennent
de nos jours, et ils s'y distinguent encore aux marques
spécifiques qui les ont toujours fait connaître- Mais pourquoi
nous arrêter aux sornettes que l'on a ainsi débitées au
sujet des origines berbères? II nous faudrait donc subir la
nécessité d'en faire autant, chaque fois que nous aurions
à traiter d'une race ou, d'un peuple quelconque, soit ara-
be, soit-étranger? L'on a dit qu'Ifricos transporta les Ber-
bères (en Afrique); puis ils racontent qu'il les trouva déjà
dans ce pays, et qu'étant étonné de leur nombre et de leur
langage barbare, il s'écria : « Quelle berbera est la Vôtre? »
Comment donc aurait-il pu les y transporter? Si l'on sup-
pose qu'ils y avaient déjà été transportés par Abraha-Dou-
1-Menar, ainsi que quelques-uns l'ont dit, on peut à cela
• répondre
qu'il n'y avait pas entre ce prince et Ifricos assez
de générations pour que ce peuple eut pu se multiplier au
point d'exciter l'étonnement de ce dernier.
— 383 —

Quant à l'hypothèse de ceux qui les prennent pour des


Himyerites, de la famille des Nôman, ou pour des Moderi-
tes de la famille de Caïs-Ibn-Ghailan, elle est insoutenable,
et a déjà été réduite à néant, par le chef des généalogistes
et des savants, Abou-Mohammed-Ibn-Hazm, qui a. consi-
gné dans son Djemhera l'observation suivante : « Quelques
» peuplades berbères veulent faire accroire qu'elles vien-
« nent du Yemen et qu'elles descendent de Himyer; d'autres
» se disent descendues de Berr, fils de Cars; mais la faus-
« selé de ces prétentions est hors de doute : le fait de Caïs
» ayant eu un fils nommé Berr, est absolument inconnu
» à tous les généalogistes; et les Himyerites n'eurent jamais
» d'autre voie pour se rendre en Moghreb que les récits
« mensongers des historiens yemenites ».
Passons à l'opinion d'Ibn-Coteiba. Cet auteur les déclare
enfants cle Goliath el il ajoute que celui-ci était le fils de
CaïsJbn-Gbailan : grave erreur! En effet, Caïs (fils de)
Ghailan descendait de Mâdcl lequel était contemporain de
Nabuchodonosor, comme nous l'avons constaté ailleurs, et
avait été emmené en Syrie par le prophète Jérémie. auquel
la volonté divine avait révélé l'ordre de le sauver des fu-
reurs cle ce conquérant, qui venait de subjuguer les Ara-
bes.
Ce Nabuchodonosor est le môme qui détruisit le temple
cle Jérusalem bâti par David et Salomon, environ quatre
cent cinquante ans auparavant. Donc, Mâdd a dû être
postérieur à David, d'environ ce nombre d'années; com-
ment, alors, son fils Caïs aurait-il pu être le père de Go-
liath, contemporain de David? Cela est une erreur si fla-
grante que je la considère comme un trait de négligence
ou d'inattention de la part d'Ibn-Coteiba-
Le fait réel, fait qui nous dispense de toute hypothèse,
est le suivant : les Berbères sont les enfants de Canaan
fils de Cham, fils de Noé, ainsi que nous l'avons déjà énon-
cé, en traitant des grandes divisions de l'espèce humaine.
Leur aïeul se nommait Mazigh; leurs frères étaient )es
Gergéséens (Agrikech); les Philistins, enfants de Casluhim,
fils de Misraïem, fils de Cham, étaient leurs parents. Le roi,
chez eux, portait le titre de Goliath (Bjaloui). Il y eut r:n
Syrie, entre les Philistins et les Israélites, des guerres rap-
portées par l'histoire, et pendant lesquelles les descendants
de Canaan et les Gergéséens soutinrent les Philistins cou-
— 384 —

Ire les enfants d'Israël. Cette dernière circonstance aura


probablement induit en erreur la personne qui représenta
Goliath comme Berbère, tandis qu'il faisait partie des Phi-
listins, parents des Berbères- On ne doit admettre aucune
autre opinion que la nôtre; elle est la seule qui soit vraie
et de laquelle on ne peut s'écarter.

b) Talents ei qualités de la race berbère (1)

En traitant de la race berbère, des nombreuses popu-


lations dont elle se compose, et de la multitude de tribus et
de peuplades dans laquelle elle se divise, nous avons fait
mention des victoires qu'elle l'emporta sur les princes de
la terre, et de ses luttes avec divers empires pendant des
siècles, depuis ses guerres en Syrie avec les enfants d'Israël
et sa sortie de ce pays pour se transporter en l[rîkïa al en
Maghreb (?) Nous avons raconté les combats qu'elle livra
aux premières armées musulmanes qui envahirent l'Afri-
que; nous avons signalé les nombreux traits de bravoure
qu'elle déploya sous les drapeaux de ses nouveaux alliés,
et retrace l'histoire de Dihyat-el-Kahna, du peuple nom-
breux et puissant qui obéissait à cette femme, et de l'au-
torité qu'elle exerça dans l'Auras, depuis les temps qui
précèdent immédiatement l'arrivée des vrais croyants,
jusqu'à sa défaite par les Arabes. Nous avons mentionné
avec quel empressement, la tribu de Miknaça se rallia aux
musulmans; comment elle se révolta et chercha un asile
dans le Maghreb-el-Acsa, pour échapper à la vengeance
d'Ocba.-Ibn-Nafâ, et comment les troupes du Khalife Hicham
la subjuguèrent plus tard, dans le territoire du Maghreb,
ceLes Berbères, dit Ibn-Abi-Yeizd, apostasièrent jusqu'à
« douze fois,, tant en Ifrîkïa qu'en Maghreb; chaque fois,
<(ils soutinrent une guerre contre les Musulmans, et ils
« n'adoptèrent définitivement l'islamisme que sous le Gou-
u vernement de Mouça-lbn-Noceir »; ou quelques temps
après, selon un autre récit.

(1) Ibn-Klialdoun, traduction de Slance, tome I, page 198.


— 385 —

Ayant indiqué les régions du Désert habitées par les Ber-


bères, ainsi que les châteaux, forteresses et villes qu'ils
s'étaient bâtis, tels que Sidjilmessa, les bourgades cle Touat,
de Tigourarîn, de Figuig, de Mozab, de Ouargla, du Ri-
gha, du Zab, de Nei'zaoua, d'El-Hamma et de Ghadems;
ayant parlé des batailles et de grandes journées dans les-
quelles ils s'étaient distingués; des empires et royaumes
qu'ils avaient fondés; de leur conduite à l'égard des Arabes
hilaliens, lorsque ceux-ci envahirent l'Ifrîkïa au V° siècle
de l'hégire; de leurs procédés envers les Beni-Hammad
d'El-Galâ, et de leurs rapports avec les Lemtouna de
Tlemccn et de Téhert, rapports tantôt amicaux, tantôt hos-
tiles; ayant mentionné les concessions de territoire que ;es
Beni-Bâdin obtinrent des Almohades dans le Maghreb, et
raconté les guerres que firent les Beni-Merîn aux succes-
seurs d'Abd-el-Moumen, nous croyons avoir cité une série
de faits qui prouvent que les Berbères ont toujours été un
peuple puissant, redoutable, brave et nombreux; un vrai
peuple comme tant d'autres dans ce monde, tels que les
Arabes, les Persans, les Grecs et les Romains.
Telle fut, en effet, la race berbère; mais, étant tombés en
décadence, et ayant perdu son esprit national, par l'effet
du luxe que l'exercice du pouvoir et l'habitude de la domi-
nation avaient introduit dans son sein, elle a vu sa popu-
lation décroître, son patriotisme disparaître et son esprit
cle corps et de tribu s'affaiblir au point cjue les diverses
peuplades qui la composent sont maintenant devenus sujets
d'autres dynasties et ploient, comme des, esclaves, sous le
fardeau des impôts.
Pour cette raison, beaucoup de personnes ont eu de la
répugnance à se reconnaître d'origine berbère, et cepen-
dant, on n'a pas oublié la haute renommée que les Aurôba
et leur chef Koceila s'acquièrent à. l'époque de l'invasion
musulmane. On se l'appelle aussi la vigoureuse résistance
faite par les Zenata, jusqu'au moment où leur chef Ouez-
mar-Ibn-Soulat fut conduit prisonnier à Médine, pour être
présenté au Khalife Othman-Ibn-Offan. On n'a pas oublié
leurs successeurs, les Houara et les Sanhadja, et com-
ment les Ketama fonUàrenl ensuite une dynastie qui sub-
jugua l'Afrique occidentale et Orientale, expulsa les Ab-
bacides de ce pays et gagna encore d'autres droits à une
juste renommée. Citons ensuite les vertus qui font honneur
— 386 —

à l'homme et qui étaient devenues pour les Berbères, une


seconde nature : leur empressement à s'acquérir des qua-
lités louables, la noblesse d'âme qui les porta au premier
rang parmi les nations, les actions par lesquelles ils mé-
ritèrent les louanges de l'univers, bravoure et prompti-
tude à défendre leurs hôtes et clients, fidélité aux promes-
ses, aux engagements et aux traités; patience dans l'ad-
versité, fermeté dans les grandes afflictions, douceur de
caractère, indulgence pour les défauts d'autrui, éloigne-
ment pour la vengance, bonté pour les malheureux, respect
pour les vieillards et les hommes dévots, empressement à
soulager les infortunés, industrie, hospitalité, charité,
magnanimité, haine de l'oppression, valeur déployée contre
les empires qui les menaçaient, victoires remportées sur les
princes de la terre, dévouement à. la cause de Dieu et de
sa religion; voilà, pour les Berbères, une foule d.e litres à
une haute illustration, titres hérités de leurs pères et dont
l'exposition, mise par écrit, aurait pu servir d'exemple aux
nations à venir.
Que l'on se rappelle seulement les belles, qualités qui les
portèrent au faîte de la gloire et les élevèrent jusqu'aux hau-
teurs cle la domination, de sorte que le pays entier leur fut
soumisi et que leurs ordres rencontrèrent partout une
prompte obéissance.
Parmi les plus illustres Berbères de la première race,
citons d'abord Bologguin-lbn-Ziri le sanhadjien, qui gou-
verna lTfrîkià au nom des Fatemides; nommons ensuite
Mobammed-Ibn-Ivhazer et son fils El-Kheir, Arouba-Ibn-
Youçof-el-Ketami, champion de la cause d'Obeid-Allah-es-
Chii, Youçof-Ibn-Tachefïn, roi des Lemtouna du Maghreb,
et Abd-el-Moumen-Ibn-Ali, grand cheikh des Almohades
et disciple de l'iman El-Mehdi.
Parmi les Berbères de la seconde race, on voit figurer
plusieurs chefs ôminents qui, emportés 'par une noble
ambition, réussirent à fonder des empires et à conquérir
le Maghreb central et le Maghreb-el-Acsa. D'abord, Yacoub-
Ibn-Abd-el-HacK, sultan des Beni-Merln; puis, Yaghmora-
cen-Ibn-Zîan, sultan des Beni-Abd-el-Ouad; ensuite, Moham-
med-Ibn-Abd-él-Caouï-Ibn-Ouzmar, chef des Beni-Toudjln-
Ajoutons à cette liste le nom de Thabet-Ibn-Mendîl, émir
des Maghraoua établis sur le Chélif, et celui d'Ouzmar-Ibn-
Ibrahîm, chef des Beni-Rached; tous princes contempo-
— 387 —

rains, tous ayant travaillé, selon leurs moyens, pour la


prospérité de leur peuple et pour leur propre gloire.
Parmi les chefs berbères, voilà ceux qui possèdent au
plus haut degré les brillantes qualités que nous avons énti-
mérées, et qui, tant avant qu'après l'établissement de leur
domination, jouirent d'une réputation étendue, réputation
qui a été transmise à la postérité, par les meilleures autori-
tés d'entre les Berbères et les autres nations; de sorte que
le récit de leurs exploits porte tous les caractères d'une
authenticité parfaite.
Quant au zèle qu'ils déployèrent à faire respecter
les prescriptions de l'islamisme, à se guider par les
maximes de la loi et à soutenir la religion de Dieu, on
rapporte, à ce sujet, des faits qui démontrent la sincérité
de leur foi, leur orthodoxie et leur ferme attachement aux
croyances par lesquelles ils s'étaient assurés la puissance
et l'empire. Ils choisissaient d'habiles précepteurs pour
enseigner à leurs enfants le livre de Dieu; ils consultaient
les casuistes pour mieux connaître les devoirs de l'homme
envers son créateur; ils cherchaient des imans pour leur
confier le soin de célébrer la prière chez les nomades et
d'enseigner le Coran aux tribus; ils établissaient dans leurs
résidences des savants juriconsultes, chargés de remplir
les fonctions de cadi; ils favorisaient les gens de piété et
de vertu, dans l'espoir de s'attirer la bénédiction divine
en suivant leur exemple; ils demandaient aux saints per-
sonnages le secours de leurs prières; ils affrontaient les
périls de la mer pour acquérir les mérites de la guerre
sainte; ils risquaient leur vie dans le service de Dieu, et
ils combattaient avec ardeur contre ses ennemis.
Au nombre de ces princes, on rémarque au premier rang
Youçof-Ibn-Tachefln et Abd-el-Moumen-Ibn-Ali; puis vien-
nent leurs descendants et ensuite, Yacoub:Ibn-Abd-el-Haek
et ses enfants.. Les traces- qu'ils ont laissées de leur admi-
nistration attestent le soin qu'ils avaient mis. à faire fleu- .
rir les sciences, à maintenir la guerre sainte à fonder des éco-
les, à élever des Zaouïa et des ribal, à fortifier les frontières
de l'empire, à risquer leur vie'pour soutenir la cause de
Dieu, à dépenser leurs trésors dans les voies de la charité,
à s'entretenir avec les savants, à leur assigner la place
d'honneur aux jours d'audience publique, à les. consulter
sUr les obligations de la religion, à suivre leurs conseils
26
— 388 —

dans les événements politiques et dans les affaires de la


justice, à étudier l'histoire des prophètes et des saints, à
faire lire ces ouvrages devant eux dans leurs salons de
réception, dans leurs salles d'audience et dans leurs palais,
à consacrer des séances spéciales au devoir d'entendre les
plaintes des opprimés, à protéger leurs sujets contre ta
tyrannie des agents du gouvernement, à punir les oppres-
seurs, à établir au siège du Khalifat et du royaume, dans
l'enceinte même cle leurs demeures, des oratoires où l'on
faisait sans cesse des invocations et des prières, et où des
lecteurs stipendiés récitaient une certaine portion du Coran
tous les jours, matin et soir. Ajoutons à cela, qu'ils avaient
couvert les frontières musulmanes de forteresses et de
garnisons, et qu'ils avaient dépensé des sommes énormes
pour le bien public, ainsi qu'il est facile de le reconnaître
à l'aspect des monuments qu'ils nous ont laissés.
Faut-il parler des hommes extraordinaires, des person-
nages accomplis qui ont paru chez le peuple berbère? Alors,
on peut citer des saints traditionnistes à l'âme pure et à
Pesprit cultivé; des hommes qui connaissaient par coeur
les doctrines que les « Tabès » et lés imans suivants avaient
transmis à leurs disciples; des devins formés par la natu-
re pour la découverte des secrets les plus cachés. On a vu
chez les Berbères 'des choses tellement hors du commun,
des faits tellement admirables, qu'il est impossible de mé-
connaître le grand soin que Dieu a eu de cette nation, l'ex-
trême bonté qu'il lui a toujours témoignée, la combinaison
de vertus dont il l'a dotée, les nombreux genres de perfec-
tion auxquels il l'a fait atteindre et toutes les diverses qua-
lités propres à l'espèce humaine qu'il lui a permis de réu-
nir et cle s'approprier. A ce sujet, leurs historiens rappor-
tent, des circonstances qui remplissent le lecteur d'un pro-
fond étonnement.
Au nombre de leurs savants les plus illustres, on compte
Sâfou, fils de Ouaçouf, ancêtre de la famille midraride
dont la dynastie régna à Sidjilmessa. Il avait vu plusieurs
des « Tabès » el étudié sous Ikrima, esclave d'Ibn-Abbas.
Arîb-Ibn-Homeid fait mention de lui dans son ouvrage his-
torique. On peut nommer aussi Abou-Ye'zîd-Makhled-Ibn-
Keidad l'Ifrénite, surnommé l'homme à l'âne, qui professa
la doctrine des kharedjites et se révolta, contre les Fate-
mides, en J.'im 332. Il avait étudié à Touzer sous les
— 389 —

Cheikhs cle cette ville et s'était distingué par ses connais-


sances comme juriconsulte- Ayant adopté le système pro-
fessé par.les kharédjites-eibadites, iî y devint très habile,
et s'étant ensuite mis en. relation avec Ammar-el-Ama,
sofrile-nëkkarien, il embrassa, à son grand malheur, les
principes enseignés par ce vieillard. Quoi qu'il en soit, il
est impossible de méconnaître la haute renommée que ce
savant avait acquise parmi les Berbères.
Un au Ire de leurs hommes célèbres était Monder-Ibn-
Said, grand-cadi de Cordoue et membre de la tribu des
Soumata, l'une des fractions nomades de la tribu d'Ou-
:iiaça. Il naquit l'an 310 (922-3) et mourut en 383 (993-4),
sous le règne d'Abd-er-Rahman-en-Nacer. Il faisait partie
des Botr, descendants de Madghis.
Parmi les hommes d'origine berbère, on remarque aussi
|Aliou]-Mohamined-Ibn-Àbi-Zeid [Yezîd], flambeau de la foi
et membre de la tribu de Nefza.
Il y avait aussi chez eux des hommes versés dans la
généalogie, l'histoire et les autres sciences, et dont l'un,
Mouça-lbn-Saleh-el-Ghomeri, personnage illustre de la tri-
bu de Zenata, a laissé une grande réputation parmi les
Berbères. Nous avons déjà parlé de lui dans notre notice
sur les Ghomert, tribu zenatienne. Bien que nous n'ayons
trouvé aucun renseignement certain sur les croyances reli-
gieuses d'Ibn-Saleh, nous pouvons, néanmoins, le regar-
der comme un des ornements de sa nation et une preuve
que la sainteté, l'art de la divination, le savoir, la magie
et les autres sciences particulières à l'espèce humaine
existaient à son époque chez les Berbères.
Au nombre des récits qui ont couru parmi ce peuple est
celui relatif à la, soeur du célèbre chef Yala-IBn-Moham-
mcd-el-Ifréni. Selon les Berbères, cette jfemme donna le
jour à un fils sans avoir eu commerce avec un homme.
Ils l'appellent Kelman, et ils racontent de lui plusieurs
traits de bravoure tellement extraordinaires que l'on est
obligé de regarder ce haut courage comme un don que
Dieu lui avait fait à l'exclusion de tout autre individu.
II. est vrai que la plupart des chefs, parmi eux, nient
l'existence de ce phénomène, méconaissant ainsi la faculté
que la puissance divine peut exercer afin de produire des
choses: surnaturelles. On raconte que cette femme devint
grosse après s'être baignée dans une source d'eau chaude
— 390 —

où les bêles féroces avaient l'habitude d'aller boire en


J'absence des hommes. Elle conçut par l'effet de la bave
qu'un de ces.animaux y avait laissé échapper après s'être
abreuvé, et l'on nomma l'enfant lbn-el-Aced (fils du lion)
aussitôt qu'il commença à manifester son naturel coura-
geux- Les Berbères racontent un si grand nombre d'histoi-
res semblables que si l'on se donnait la peine de les met-
tre par écrit, on remplirait des volumes.
Telles furent les habitudes et le caractère des Berbères
jusqu'à ce qu'ils parvinrent à fonder les dynasties et les
empires dont nous allons raconter l'histoire.

cl Notice sur Les Zouaoua (1)

Les Zouaoua et les Zouagha, tribus sorties de la souche


berbère d'El-Abler, sont les enfants de Semgan, lils
de Yahya, lits de Dori,' fils de Zeddjlk (ou Zahhîkj, fils de
Madghîs-el-Abter. De toutes les tribus berbères, les parents
les plus proches de celles-ci sont les Zenata, puisque Djana,
l'ancêtre de ce peuple, fut frère de Semgan et fils de
Yahya. C'est pour cette raison que les Zouaoua et les Zoua-
gha se considèrent comme liés aux Zenata par le sang.
Hm-Hazm dit que la tribu des Zouaoua est une branche
de celle de Kelama, mais les généalogistes berbères la
comptent au nombre des familles qui tirent leur origine
de Semgan, ainsi que nous venons de le rapporter. Nous
devons cependant faire observer que la déclaration d'Ibn-
Hazm nous parait avoir plus d'autorité que la leur; d'ail-
leurs,, la proximité du territoire des Zouaoua à celle des
Ketama, ainsi que leur coopération avec cette tribu dans
le but de soutenir la cause d'Obeid-Allah (fondateur de
la dynastie fatemide), est un fort témoignage en faveur
de cette opinion.
Selon les généalogistes berbères, les Zouaoua se parta-
gent en plusieurs branches telles que les Medfesta, les
Melfkichi les Beni-Koufi, les Mecheddala, les Beni-Zerîcof,

(1) Fallait d'ïbn-Khaldouw, traduction de Slane, tome I,' ?pages


B
255 et 298,
— 391 -

les Beni-Gouzit, les Keresfina, les Ouzeldjia, les Moudfa,


les Zeglaoua et les Beni-Merana. Quelques personnes disent,
et peut-être avec raison, que les Mellkich appartiennent à
la race des Sanhadja.
De nos jours, les tribus zoaviennes les plus marquantes
sont les Beni-Idjer, les Beni-Manguellat, les Beni-Itroun,
les Beni-Yanni, les Beni-Bou-Ghardan, les Beni-Itourgh,
les Beni-Bou-Youçof, les Beni-Chaîb, les Beni-Eïci, les Beni-
Sadca, les Beni-Ghobrin et les Beni-Guechtola.
Le territoire des Zouaoua est situé dans la province de
Bougie et sépare le pays des Ketama de celui des Sanhadja.
Ils habitent au milieu des précipices formés par des
montagnes, tellement élevées que la vue en est éblouie, et
tellement boisées qu'un voyageur ne saurait y trouver son
chemin. C'est ainsi que les Beni-Ghobrm habitent le Ziri,
montagne appelée aussi Djebel-ez-Zan, à cause de la gran-
de quantité de chênes-zan dont elle est couverte, et que les
Beni-Feraoucen et les Beni-Iraten occupent celle qui est si-
tuée entre Bougie et Tedellis. Cette dernière montagne est
une de leurs retraites les plus difficiles à aborder et les plus
faciles à défendre; de là, ils bravent la puissance du gou-
vernement (de Bougie), et ils ne payent l'impôt qu'autant
que cela leur convient. De nos jours, ils se tiennent sur
cette cime élevée et défient les forces du sultan, bien qu'ils
en reconnaissent cependant l'autorité- Leur nom est même
inscrit sur les registres de l'administration comme tribu
soumise à l'impôt (kharradj).
Sous la dynastie sanhadjienne (des Zlrides), ce peuple
tenait un rang très distingué, tant en temps de guerre,
que pendant les intervalles de paix. Il avait mérité cet
honneur en se montrant l'allié fidèle de la tribu de Ketama
depuis le commencement cle l'empire fatemide. Badts, fils
d'El-Mansour, ôta J.a vie à leur chef Ziri-Ibn-Adjana, l'ayant
soupçonné d'avoir entretenu des intelligences avec H'am-
mad.
Les descendants de H'ammad bâtirent ensuite la ville de
Bougie sur le territoire des Zouaoua et les obligèrent à
faire leur soumission. Depuis ce temps, ils sont toujours
restés dans l'obéissance excepté quand on leur réclame le
paiement 'de l'impôt; alors seulement, ils se laissent aller
à la révolte, étant bien assurés que dans leurs monta-
gnes, ils n'ont rien à Graindre.
-392 —

Les Beni-Iraten reconnaissent aux Beni-Abcl-es-Samed,


une de leurs familles, le droit de leur fournir des chefs.
A l'époque où le sultan (mérinide) Abou-1-IIacen conquit
le Maghreb central, ils eurent pour cheik une femme
appelée Chimci. Elle appartenait à la famille Abd-es-Samed
et s'était assurée l'autorité avec l'aide de ses ifils, au nom-
bre de dix.
En l'an 739 (1338-9)ou 740, Abou-Abd-er-Rahman-Yacoub.
fils du sultan Àbou-el-Hacen, s'enfuit de Metidja où son
père était campé, mais il y fut ramené par Clés cavaliers
envoyés à sa poursuite. Son père le mil aux arrêts, et quel-
que temps après, il le fit mourir, ainsi que nous le racon-
terons dans l'histoire de la dynastie mérinide. Ce fut alors
qu'un boucher, officier de la cuisine du sultan, passa chez
les Iraten et se donna pour le prince Abou-Abd-er-Rahman
auquel il ressemblait beaucoup. Chimci s'empressa de lui
accorder sa protection et engagea toute la tribu à recon-
naître l'autorité du prétendant et à le seconder contre le
sultan. Alors, ce dernier offrit des sommes considérables
aux fils de Chimci et aux gens de la. tribu, afin de se faire
livrer l'aventurier. Chimci rejeta d'abord cette proposi-
tion, mais ayant ensuite découvert qu'elle avait donné son
appui à un imposteur, elle lui retira sa protection et le
renvoya dans le pays qu'occupaient les Arabes. Ensuite,
elle alla se présenter devant le sultan avec une dépulalion
composée de quelques-uns de ses fils et de plusieurs nota-
bles de sa tribu. Le monarque lui fit l'accueil le plus hono-
rable, et l'ayant comblé de dons, ainsi que les personnes
qui l'avaient, accompagnée, il les renvoya fous chez eux.
La famille d'Abd-es-Samed conserve encore le commande-
ment de la tribu.

Les Zouaoua (1), grande tribu berbère, habitent, comme


on le sait, les montagnes et les collines escarpées qui s'éten-
dent depuis les alentours cle Bougie jusqu'à Tedellès. Ils se
partagent en plusieurs branches et occupent un territoire
qui. avoisine celui des Ketama. La. véritable origine des
Zouaoua n'est connue que d'un petit nombre de personnes :
la plupart des généalogistes berbères les font descendre
de Semgan-Ibii-Yahya-Ibn-Darîs, les représentant ainsi

(1) Note supplémentaire sur les Zouaoua, tome I, page 298.


— 393 —

copime frères des Zouagha; mais les généalogistes les plus


exacts, tels quTbn-Ha'zm, les comptent au nombre des peu-
ples ketamiens. Cette opinion est plus conforme à la vérité
que la précédente, et la localité occupée par les Zouaoua
en est la preuve; car, autrement, on ne saurait expliquer
pourquoi ils se trouvent établis sur le territoire des Keta-
ma, bien loin de Tripoli et du Maghreb-el-Acsa, provinces
où les Zouagha font leur demeure. L'erreur que l'on a com-
mise en ne leur reconnaissant pas une origine ketamienne
provient, sans aucun doute, de la ressemblance qui existe
entre leur nom et celui des Zouaza, frères des Zouagha :
quelque lecteur ayant pris le second z du mot Zouaza pour
un ou, aura dit que les Zouaoua et les Zouagha sont frères.
Cette faute d'orthographe n'ayant pas élé relevée, on aura
fini par regarder Semgan comme père des Zouaoua et dés
Zouagha-
APPENDICE 11

Zaouïa de Sidi-Mançour
des Rjlh Djennad (Kabylie)

TRADUCTION

Au nom de Dieu le Clément et le Miséricordieux.


Il n'y a de durable que l'image de Dieu, 3e Noble.
Louange à Dieu qui a ouvert pour les saints la voie du
salut et qui les a détournés du chemin de la perdition et du
repentir.
Tous ceux qui ont honoré les Saints ont été, de tous temps,
payés en retour, c'est-à-dire honorés et secourus par eux;
celui qui recherche leur protection et qui les aime, par-
vient au bonheur et à la réalisation de ses désirs; quicon-
que se déclare leur ennemi et cherche à altérer leurs lois,
ou recommandations, tombe clans, l'humiliation et l'avilis-
sement; celui "qui espère du bien en eux l'Obtient, qu'il
soit musulman, chrétien ou juif.
Dieu, — qu'il soit exal:té, — a donné à ses favoris, ses
élus, le pouvoir de s'occuper en secret des choses de ce
monde; pour le bien comme pour le mal, ce sont eux qui ren-
dent compte de notre conduite au Seigneur et qui nous font
récompenser selon nos oeuvres et nos efforts.
Dieu a également donné aux Saints 1le pouvoir d'assister
avec douceur et bonté les créatures qui se trouvent dans
les" situations difficiles ou dans le malheur.'
Le: haut mérite des saints ne peut passer inaperçu aux,
yeux des hommes intelligents. C'est ainsi que les plus mar-
— 396 —

quanls d'entre eux ont créé et patronné des « Zaouias >:,


écoles où viennent s'instruire des étudiants qui se fixent
dans le pays en vue de l'acquisition d'une bonne éducation
et de l'instruction.
Appelé nous-môme à accomplir celte lâche, tous nos ef-
forts tendent à diriger nos élèves pendant la. durée de leurs
études vers ce but; c'est là particulièrement le but vers
lequel tend le genre d'enseignement qui se donne clans
notre établissement de Sidi-Mançour.
Après avoir fait la connaissance d'un homme distingué
et érudit qiii nous a demandé de rédiger pour lui le Kanoun
de la Zaouia et le règlement intérieur de celte institution,
nous nous empressons, animé par notre sympathie pour
lui, cle répondre à son désir. Nous disons donc :
Sidi-Mançour s'est fixé chez nous au IXe siècle de l'hé-
gire. C'était un des plus grands saints de son temps. Les
gens recherchaient, sa protection, car ses prières étaient
exaucées; il était d'une grande dévotion et aimait la soli-
tude; il avait le don de pénétrer les secrets et n'avançait
que ce qui ne pouvait être démenti. Aussi, tous les nota-
bles de la. tribu s'en rapportaient à lui; en fidèles serviteurs,
ils ne manquaient jamais de suivre strictement ses con-
seils; ils le consultaient dans le règlement de toutes les
affaires importantes-

a). Vie el "Miracles de Sidi-Mançour (1)

Les vertus de Sidi-Mançour ne-peuvent être limitées à


telle ou telle qualité; et les prodiges réalisés par lui ne
peuvent, être dénombrés, car si le pouvoir des saints est,
en toutes circonstances et durant leur vie, à même de se
révéler, après leur mort, l'influence de ce pouvoir se main-

(1) NOTA. — Dans le texte arabe que nous donnons ci-dessus,


la notice relative à la Vie et Miracles de Sidi-Mançourse trouve à
la fin du petit manuscrit. Notre désir de faire connaître l'homme
avant son oeuvreest la seule raison qui nous a guidé pour effec-
tuer cette transposition dans l'exposé de notre traduction.
— 397 —

tient, et peut encore se manifester dans d'autres occasions;


et cela, jusqu'au jour du Jugement Dernier.
Citons quelques-uns des miracles réalisés par le Saint
depuis son arrivée dans notre pays et disons, d'autre part,
un mot sur les « manifestations évidentes » qui lui sont
attribuées, miracles dont les gens parlent encore de nos
jours. Nous disons :
Sidi-Mançour, après avoir accompli la période d'ascé-
tisme dans la solitude lointaine de Thizi-Berlh dans les
Iloula-Oumalou, entre Akbou et Sidi-Abd-Errahman (1),
pensa aller se fixer dans un pays où il vivrait respecté
et vénéré de ses habitants. Ce fut alors qu'il vint s'établir
tout d'abord au village à'Akour (2), en un lieu appelé « Jed-
jiga », clans la commune du Haut-Sébaou. Aussitôt, le monde
afflua, pour le visiter, si bien que le lieu qu'il avait choisi
pour demeure devint bientôt un centre de dévotion et de
pèlerinage ; les fidèles y venaient entendre et cueillir la
bonne parole : recommandant de faire le bien et d'éviter
le mal. Le saint séjourna à Jedjiga une ou deux années.
Cependant, les habitants du village incommodés par le
nombre croissant de pèlerins, ne tardèrent pas à se plain-
dre cle celle affluence; aussi demandèrent-ils au Saint de
ne plus désormais laisser pâturer ses bêtes ni celles des

(1) La Marnera de Sidi-Mançour a été de tous temps, une école


de second ordre. Celle de Sidi-Abd-Errahman des Illoulen est un
établissement scolaire beaucoup plus important. La plupart des
lettrés kabyles en langue arabe ont été formés jusqu'à ses derniers
temps par elle. Elle est actuellement, vu le genre et le degré
d'enseignement qui s'y donnent, la mieux recherchée de toutes les
Za.ouiasKabyles.
(Voir Hanoteau et Letourneux, La Kabylie et les Coutumes
Kabyles, Tome II page 834 et Tome III page 441). Voir aussi sur
cette Zaouia une monographie complètedéjà signalée du regretté
savant M. Ibn-Zekzi Cheikh Said, ancien mupliti d'Alger mort
en avril 1914.
(2) Le village d'Akour est celui que l'on désigne plus communé-
ment sous le nom d'Yakouren, village situé à une douzaine de
kilomètres à l'est d'Azazga.
Le vocable Yakouren est un mot qui n'est que le pluriel de
Akour. Ce mot employé comme nom propre d'homme, de famille
et même de tribu est très ancien. Une stèle découverte en 1911,
près de Clierfa dans le Haut-Sebaou, nous a permis de retrouver
nettement tracé en caractères libyques, le nom à'Akouren = Ya'kou-
ren de nos jours (Voir BoulifaRevue Africaine n° 280,1911, Alger).
- 398 —

visiteurs sur leur territoire. Dès lors, Sidi-Mançour,


froissé dans son amour-propre, décida de quitter ces lieux-
Lorsque les femmes du village eurent connaissance de celle
décision, elles vinrent, toutes le trouver et pleurant, le sup-
plièrent de ne pas quitter le pays. Mais le Saint refusa
d'acquiescer à leur désir et leur dit : « J'ai juré de ne plus
rester ici, mais j'adresse à, Dieu le Très-Haut, une invo-
cation qui vous sera, à vous, femmes d'Akour, bien pro-
fitable ». 11 prononça, en effet, les paroles suivantes :
Que Dieu fasse, leur dit-il, que vous, femmes soyez hono-
rées et que les hommes, vos maris, soient humiliés; que
vos avis soient toujours pris en considération, tandis que
ceux de vos hommes restent méprisés et sans valeur; et
cela, pour les deux Eternités; Die\i fasse que cette décision
ne soit jamais altérée, ni atténuée dans ses effets.
Sidi-Mançour quitta le territoire d'Akour, et les effets de
sa malédiction (contre les hommes d'Yakouren) subsistent
jusqu'à, nos jours d'une façon tangible. (1)
Lorsque Sidi-Mançour arriva dans notre village, les habi-
tants, déjà prévenus sur les effets de la « Baraka » du
saint, se réjouirent de sa venue; et flattés de sa sollici-
tude, ils lui souhaitèrent la bienvenue.
Descendu chez nous, il s'arrêta en un lieu appelé « El
H'ammam » où il dressa aussitôt une petite tente pour s'y
abriter et se livrer librement à l'exercice de la dévotion.
Bientôt, des masses de Kabyles de la région vinrent le
visiter et tous les Aïth-Djennad, tant ceux du nord que
ceux de l'est et de l'ouest se mirent à. son entière dispo-
sition. Lorsque le saint fut convaincu que leurs inten-
tions étaient pures, qu'ils étaient tous de braves et hon-
nêtes gens, que le respect qu'ils lui témoignaient était sin-
cère, il décida de se fixer définitivement dans leur terri-

(1) On sait, en Kabylie, que dans cette fraction des Aïth-R'oubri,


à Yakouren particulièrement, les femmes jouissent d'une grande
influence sur leurs maris. Aussi quand le règlement d'une affaire
avec ces derniers se présente, les initiés ne peuvent s'empêcher de
dire « Oh! Avec les gens d'Yakouren, sans l'assentiment de leurs
femmes aucune décision définitive ne peut être prise, car chez eux,
selonla malédictionde Sidi-Mançour,les femmesseules commandent
et leur engagement personnel dans une affaire quelconque est des
plus aléatoires ».
- 399 —

loire où il se maria et laissa de la progéniture (1). Tous


Jes grands du pays, « sultan » et chefs de la tribu vinrent
le visiter et se soumettre à son autorité; en fidèles et dévoués
serviteurs, ils ne manquaient jamais dans toutes les affai-
res importantes de venir le consulter ou l'en aviser.
Le pouvoir à cette époque était exercé par un nommé
Amar ou El ICadhi, sultan qui commandait tout le pays
zouaoua. L'administration de ce prince était lyrannique.
En été, ce seigneur avait l'habitude à. tout moment de
réquisitionner toutes les bêles de somme, mulets et ânes de
notre tribu qu'il employait au transport de ses récoltes, soit
aux autres usages à son service, empochant ainsi les habi-
tants de vaquer à. leurs propres travaux. Pour faire exécuter
ses corvées, le sultan venait avec ses troupes dresser son
camp au marché de « Lekhmis » des Aïth-Djennad, mar-
ché qui, à l'époque, se tenait le jeudi (alors qu'aujourd'hui,
il a lieu le dimanche). Durant son séjour, il obligeait la
tribu à lui fournir la « mouna », c'est-à-dire à l'héberger,
lui et sa troupe, et à fournir l'orge nécessaire à la nourri-
ture des chevaux de ses cavaliers.
Un jour donc, » Amar ou El K'adhi » arriva au marché
en question; quelques habitants de la tribu s'apprêtaient
déjà à aller, selon l'usage, lui rendre visite et lui fournir
des provisions. Mais Sidi-Mançour intervint et leur dit :
« N'allez pas au devant de lui, c'est à lui de venir nous
trouver ». Conformément à cet avis, les habitants s'ab-
stinrent de le visiter et de lui fournir la moindre » mouna ».
Le sultan, désespérant de ne pas voir celle-ci arriver, fut
bien surpris de cette nouvelle façon d'agir de la part de
la tribu.

(1) Cette assertion ne nous paraît pas exacte. De tous les


renseignements que nous avons essayé de recueillir sur ce der-
nier point, il résulte que Sidi-Mançour n'a jamais eu d'enfant,
du moins, il n'en a point laissé dans le pays ; et la tradition po-
pulaire affirme que ni Sidi-Mançour, ni Sidi-Ali-Moussa n'ont eu
de descendants directs. La même tradition ajoute que Sidi-Abd-
Errah'man et Sidi-Ali'med ou Idris, paraît-il, n'ont laissé également
aucune postérité en pays kabyle. Les familles maraboutiques, qui
sont de nos jours à la tête des Zaouias de Sidi-Mançour et Sidi-
Abd-Errah'man et qui jouissent des «Ziarias» offertes par les fidèles
sont complètement étrangères aux deux saints qui en mourant,
s'étaient contentés de leur léguer léur« baraka » dont certaines de
ces familles ne cessent depuis de tirer le plus gros de leurs revenus.
— 400 —

11 s'enquit du motif qui avait empêché les gens de venir


le recevoir comme d'habitude. « C'est Sidi-Mançour, lui
apprit-on, qui leur a conseillé de s'abstenir et de désobéir
à vos ordres. » Le souverain en ressentit une violente
colore; aussitôt, il se dirigea, vers le lieu habile par le
saint, c'est-à-dire à El-U'ammavi dont il a été question.
Sidi-Mançour averti alla à sa rencontre, plein de préve-
nances: il lui adressa des paroles assez aimables, mais
sans cependant lui offrir l'hospitalité de sa demeure. Au
cours de leur entretien, le saint interpellant le seigneur,
lui dit : <(Qu'est-ce qui te plaît le mieux à. Alger, ô sultan? »
— Tout ce que j'y vois me plait et me charme. »
— Quant à. moi, répliqua Sidi-Mançour, rien n'y relient
mon attention,- si ce n'est celui qui, dans la rue, crie :
« Prends garde, ô ignorant! Attention, ô étourdi!!!»
Lorsque le sultan, levant le camp, quitta le pays et qu'il
s'en était un peu éloigné, le saint lui dépêcha un messager
pour lui annoncer, de sa. part, que le terme de son existence
était échu. Effrayé par cet avertissement, le sultan eut
peur et son visage se décomposa. Il rentra, chez lui et qua-.
tre jours après il mourut assassiné par un de ses ennemis
qui le tua d'un coup de feu (1).

(1) Voir an sujet de cet intéressant passage, nos annotations et


réflexions données ci-dessus au chapitre intitulé « Marabouts cl
Indépendance kabyle ». Amar ou Ël-K'adhi a été assassiné en
Kabylie en cours de route, avant d'entrer chez lui, c'çst-?i-direà
Alger où Bel-K'adhi semble avoir fixé sa résidence.
Il existe une version d'après laquelle le sultan Amar ou El-
K'adhy aurait été tué par les A'ith-Yahia sur le territoire desquels
se trouvait la forteresse de Koukou. Exaspérés par les tyrannies du
seigneur, les Aïth-Yahia, influencés sans doute par les funestes
prédictions de Sidi-Mançour,s'empressèrentde s'en débarrasser par
un coup de feu qui permit de réaliser ainsi ce qu'avait prédit,
et souhaité le saint homme devenu depuis le patron vénéré des
Aïth-Djennad.
A propos de la famille des Bel-Kadhi nous avons dit tous nos
regrets sur l'insuffisance de renseignements recueillis sur Kou-
kou. Voici, à litre documentaire, une petite notice intéressante,
tirée du dernier ouvragepublié récemment par M. Fagnan et que
le savant et érudit orientaliste a intitulé « Extraits inédits relatifs
an Maghreb (Djennabi, page 333) ».
« Parmi les princes Zouaoua qui gouvernèrent les environs
« d'Alger il y eut (la dynastie) Ibn-el-Kadhi. Le premier d'entre
« eux fut Ahmed, sousle nom d'Ibn-el-Kadhi, homme savant et
— 401 —

Aussitôt une agitation se déclara dans le royaume des


Bel-K'adhi. Ceux-ci furent longtemps impuissants à réta-
blir l'ordre et imposer leur autorité. Dès lors, les tribus
vécurent indépendantes; le peuple réglait lui-même ses
affaires et portail ses différends devant les savants et les
saints du pays, qui jugeaient avec douceur et équité et non
avec tyrannie et oppression.
Cet état de choses dura jusqu'au moment où les Turcs
partis d'Alger arrivèrent chez nous et demandèrent à notre
tribu la permission de couper des arbres dans la forêt de
Thamgout; Cette autorisation leur ayant été refusée par
la tribu, une guerre éclata entre celle-ci et les Turcs, qui
furent, à la suite d'une rencontre, vaincus et contraints
de regagner Alger; ainsi repoussés, les Turcs ne purent
imposer leur autorité aux gens du pays.
Lors de ces événements qui se sont produits postérieu-
rement à la mort de Sidi-Mançour, on raconte qu'un jour
à la suite d'un combat qui eut lieu entre Beni-Djennad et
Turcs, ceux-ci s'étaient avancés dans l'intérieur de notre
territoire et se trouvaient déjà à une distance d'environ
un K kilomètre » de Thimiz-ar- Après avoir coupé les
figuiers, lâché les chevaux clans les moissons et causé un
grand ravage dans les récoltes du village, le commandant
turc vil partir de la « Kheloua », ermitage du saint, trois
coups de canon mystérieux. S'étant informé de ce lieu, il

« pieux à qui la population se soumit et qui régna environ trois


« ans. Il fut à sa mort remplacé par son frire Moh'ammcdben el-
« Kadhi, qui gouverna une trentaine d'années et qui fut, à sa mort,
« remplacé par son neveuAhmed ben Ahmed dont le gouverne-
« ment dura une dizaine d'années et qui mourut en 991 (25 Jtril-
« let Ï5S3J. Il eut pour successeur son fils Moh'ammcd ben
« Ahmed ben Ahmed, connu sous le nom dTbn-el-Kadhi.
« Ces chefs avaient pour ville principale Koukou, qui était un
« vaste chateau-fort dans une position très forte. »
L'importance de cette notice se porte sur la mention qu'elle fait
de ces noms propres, car la plupart de ces personnages ont été
jusqu'à présent inconnus des écrivains qui ont eu à parler des sei-
gneurs de Koukou. Il faut remarquer, en revanche, que le chroni-
queur arabe,le nommé Djcnnabi, mort en 999 (30 Octobre 1590),
ne dit rien de Sidi el Haoussin, ni de l'assassinat de Sidi Ahmed
qui a eu lieu en 1527, alors qu'il le fait mourir en 1520. Cette
confusion provient selon notre avis de ce que Djennabi n'a eu con-
naissance, sans doute, que des Bel-Kadhide la branche tunisienne,
dont la plupart d'entre eux ont sûrement régné à Koukou.
— 402 —

lui fut répondu que c'était là Je réduit où Sidi-Mançour se


livrait à. la dévotion. De plus, dès le point du jour, une
épidémie de '-pasle, châtiment envoyé par Dieu, se déclara
les troupes turques; beaucoup d'entre eux mouru-
- parmi
rent et leur chef fut obligé de faire lever le camp et de
regagner Alger.
Quant à. la vision du chef turc, ce ne fut là. qu'une mani-
festation extérieure du pouvoir occulte du saint, et que la
canonnade ne fut qu'une perception psychique et non cor-
porelle.
Entre autres faits relatifs au pouvoir miraculeux du
Saint et dont je fus moi-même témoin, ainsi que tous mes
contemporains, je cite le fait suivant :
Un jom% un individu de notre village alluma du feu
qu'il laissa se propager sur un bois qui se trouvait au-
dessous de l'ermitage de Sidi-Mançour; l'incendie se déve-
loppant, toute lu forêt fut bientôt consumée et la « Kheloua »
de Sidi-Mançour, qui se trouvait, entourée d'arbres, allait
subir le même sort; mais lorsque les flammes atteignirent
ces arbres, le feu s'éteignit de lui-même et les arbres et
la retraite du Saint furent ainsi épargnés. Peu de temps
après, le coupable lût châtié : Dieu fil tomber sur lui la
foudre qui la tua sur le coup. Ce fait, qui est une des
preuves de la puissance du Saint, est connu de tout le
monde (1).

Règlement Scolaire de la Z&ouïa de Sidi-Mançour

Sidi-Mançour destina cette Zaouia à. l'instruction des en-


fants du pays, en vue de leur apprendre le « Koran » et
de leur donner une bonne éducation. Pour lui permettre
d'atteindre ce but, les gens de la tribu l'aidèrent dans son
oeuvre en fournissant les matières nécessaires à l'alimen-
tation des étudiants.

(1) Il existe d'autres miracles de Sidi-Mançourrelatifs aux


moeurset aux usages des gens du pays ; certains d'entre eux sont
conservésjusqu'à nos jours sous forme d'interdictions ou malé-
dictions prononcéespar le Saint.
(Voir pour plus de détails « Les Kabyles du Djnràjnra » page
340 par Devaux). (
— 403 —•

Le fondateur établit pour la Zaouia un règlement inté-


rieur, un » Kanoun » rigoureux mais équitable, puisqu'on
effet, il n'y est établi aucune différence de traitement entre
une personne âgée et un enfant, entre le riche et le pau-
vre, le haut placé et l'individu de condition humble. Ce
Kanoun.qui nous est transmis par la tradition est. authen-
tique; et, celui d'entre nous qui essaierait de le modifier
ou de l'altérer, serait voué au malheur. Les signes évi-
dents et décisifs du châtiment qui ne manquerait pas de
se manifester aussitôt sur le coupable, seraient la perle de
sa vie ou celle de sa- liberté, le détraquement de son esprit
ou bien la perte d'un de ses enfants. Dès lors, l'application
de ce règlement est unanimement respectée par tout le
monde aussi .bien par nous, les dirigeants chefs de la
Zaouia, que par les serviteurs, les « tolba »>.
Ceci dit, nous établissons un classement parmi les tolba
en deux catégories :
1° La catégorie de ceux qui dirigent et commandent;
2° La catégorie de ceux qui sont commandés, qui exécu
lent les ordres et font les travaux.
Nous devons faire connaître que le nombre total des étu-
diants à la Zaouia est, la plupart du temps, de 60 à 85.
Nous en faisons quatre divisions :
a) Première division ou 'division supérieure.
Elle est formée de tous les élèves d'âge mûr, élèves sé-
rieux et posés qui administrent et gèrent tous les biens
de l'établissement; ils veillent à ce que les comptes soient
bien établis, que les ressources de la Zaouia ne soient pas
gaspillées. Leur nombre dans cette division varie entre
iO et 75; il pourrait être inférieur. Ce sont des étudiants
qui portent le nom de « Moq'addeni ».
Us prennent le service à tour de rôle et conservent leurs
fonctions pendant un mois exactement.
Le ci t'aleb » de service a un pouvoir général sur tous
ses condisciples âgées et jeunes- Iï fait payer les amendes
à ceux qui en sont frappés, fait exécuter les peines infli-
gées qui sont en proportion de l'infraction commise.
, Voici les fautes et contraventions passibles d'une amende.
ARTICLE PREMIER.'—Quiconque tient des propos grossiers
et indécents paiera 2 fr. 50.
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ARTI IL -—Celui qui joue ou se montre turbulent dans la


mosquée (salle d'étude ou de prière) paiera 1 fr. 25.
ART. lit. — Celui qui aura gaspillé du grain, de l'huile
ou du pétrole, remplacera à ses frais les quantités perdues.
ART.IV. — Ceiui qui adresse la parole à une femme dans
un lieu autre que clans la Zaouia, dans une autre occasion
que pendant la cérémonie de la « Ziara », sera sévèrement
puni et exclu pour toujours de l'Ecole.
ART. V. — Si deux élèves se battent, ils sont tous les
deux renvoyés de l'établissement-
ART. VI. — Tout élève qui se battrait avec un habitant du
village serait exclu; quant à ce dernier, il serait frappé
d'une amende de 5 réaux seulement da