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Le 19 juillet 2007

Monsieur Nicolas SARKOZY


Président de la République
Palais de l’Elysée
Rue du Faubourg Saint-Honoré
75008 Paris

Monsieur le Président de la République,

Permettez-moi d’appeler toute votre attention sur le projet de réforme du régime


linguistique des brevets européens.

Après plusieurs années de mise en sommeil, la perspective d’une ratification du


« protocole de Londres » a brutalement resurgi dans la presse.

Vous vous en souvenez, après avoir longuement atermoyé sans tenir compte des
multiples protestations de l’Assemblée nationale, Lionel Jospin avait décidé de signer
en juin 2001, dans le cadre d’une négociation intergouvernementale, le protocole dit
« de Londres », qui consacre en pratique l’hégémonie définitive de l’anglais en
matière de brevets.

Aujourd’hui, à la veille d’un processus de ratification par le Parlement qui laisse


encore à la France la faculté de se sortir de ce mauvais pas, je souhaite vous faire
part de mon hostilité pleine et entière à l’approbation de ce projet et de ma très vive
inquiétude face à une telle perspective.

Comme vous le savez, la levée de l’obligation de traduction en français des brevets


étrangers aurait des conséquences incalculables pour le dynamisme et la créativité
de l’économie française, ainsi que pour la défense de notre langue.

Conséquences bien comprises, d’ailleurs, par plus de 200 parlementaires de tous


bords, qui avaient à l’époque du gouvernement de Lionel Jospin manifesté leur vive
opposition, comme par les professionnels du secteur et les différentes institutions
autorisées (Conseil Supérieur de la Propriété Intellectuelle, Académie des sciences
morales et politiques, Académie française,…), lesquelles se sont unanimement
élevées contre ce désastre annoncé.

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De fait, la ratification du traité entérinerait une triple déroute : économique, juridique
et linguistique.

1. Economique, tout d’abord. Il va de soi qu’une mise en oeuvre du protocole de


Londres consacrerait l’hégémonie quasi-exclusive de l’anglais pour le dépôt
des brevets en France, favorisant les entreprises nord-américaines et
asiatiques (qui inonderaient notre environnement économique et juridique de
dizaines de milliers de brevets aujourd’hui tenus à distance) et pénalisant les
PME nationales, qui seraient dès lors très fortement inhibées dans leurs
efforts d’innovation. Au total, cette mesure se traduirait en toute vraisemblance
par un recul du nombre de brevets déposés par nos entreprises. Or, nous
savons que le dynamisme d’une économie (c’est à dire la puissance
industrielle d’un pays comme son aptitude à créer des richesses nouvelles et
donc des emplois) repose d’abord sur sa capacité à innover, capacité à
laquelle, je le sais, vous êtes particulièrement attaché.

2. Juridique, ensuite. Il paraît inimaginable que des textes rédigés en langues


étrangères puissent avoir force de loi en France : le regrettable rejet par le
Conseil Constitutionnel de saisines l’enjoignant d’invalider la ratification du
protocole de Londres au nom de la défense de notre langue, ne doit pas faire
oublier, en effet, notre tradition institutionnelle qui place le français au cœur de
la citoyenneté et de l’identité nationale. J’ajoute que cette réforme remettrait
en cause l’égalité des citoyens devant la loi : il ne serait pas admissible que la
maîtrise aléatoire de l’anglais parmi nos concitoyens pénalise certains d’entre
eux. Quant à la perspective d’une traduction très partielle en français de ces
brevets par l’Institut national de la propriété industrielle (aux frais de la
collectivité de surcroît !), il est établi qu’elle ouvrirait la voie à des querelles
d’interprétation juridique sans fin.

3. Linguistique, enfin. Il va sans dire que laisser tomber en désuétude l’usage du


français en matière scientifique et technique porterait à notre langue un coup
très rude et, par voie de conséquence, amoindrirait l’audience de la
francophonie qui constitue pourtant l’un des outils les plus précieux du
rayonnement de notre pays hors de ses frontières. La France serait-elle
vraiment dans son rôle de chef de file de la francophonie (dont elle se targue
si souvent), si elle se chargeait elle-même d’en mettre au tombeau le principal
ressort, sa propre langue ? Ironie suprême, devrions-nous alors espérer de
nos amis du Québec, de Belgique, d’Afrique et d’ailleurs qu’ils défendent à
notre place le français ?

Au delà des dangers intrinsèques du dispositif, qui justifient d’eux-mêmes un rejet,


les circonstances qui ont amené à sa signature sont de surcroît loin de plaider en sa
faveur. En effet, que la France ait pu mettre la main à ce mauvais traité sous la
pression de quelques puissants intérêts économiques - ces derniers escomptant
réaliser, au détriment encore une fois de la compétitivité des petites entreprises,
quelques économies d’échelle relativement dérisoires – ou encore que le Secrétaire
d’Etat à l’Industrie de l’époque ait lui-même regretté de s’y être laissé prendre,
n’incite pas à soutenir ce texte.

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Pas plus d’ailleurs que les sophismes consistant à arguer que, vis-à-vis de nos
partenaires d’Europe du nord, un accord est souhaitable et qu’il « vaut mieux un
mauvais traité que pas de traité du tout ». N’oublions pas, en effet, que d’autres
nations d’Europe (Italie, Espagne, Belgique, Portugal et Autriche) ont trouvé la force
morale de repousser cet accord : ils attendent de la France une attitude conforme à
ses intérêts et à son rang, pour continuer d’être à la tête de la nécessaire défense de
l’« exception culturelle » face au rouleau-compresseur de l’anglo-américain.

Naturellement, repousser le protocole de Londres n’interdit pas une remise à plat, au


demeurant souhaitable, du régime linguistique des brevets européens dans le cadre
d’un vaste débat parlementaire : cette issue, à laquelle Lionel Jospin n’a jamais voulu
se résoudre au mépris de la vocation et des prérogatives élémentaires du Parlement,
serait tant à l’honneur de la majorité qu’elle servirait l’intérêt de la France.

En effet, quant au fond, la France serait amenée à défendre conjointement ses


petites entreprises, son dynamisme économique, la place de sa langue et
« l’exception culturelle » en Europe, dont elle continuerait ainsi à être le légitime fer
de lance.

Vous avez à juste titre fait campagne sur la défense de l’identité nationale, mais
quelle serait-elle donc si son premier pilier, le français, n’est pas défendu face à
l’hégémonie du tout-anglais ?

Confiant dans votre résolution à défendre l’intérêt supérieur de notre pays, je vous
prie de croire, Monsieur le Président de la République, à l’assurance de ma plus
haute considération.

Nicolas DUPONT-AIGNAN
Député de L’Essonne
Président de Debout la République