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À ma femme, ma fille

,
Spartakus Freeman &
Willy Fiorucci.
Introduction à mon apologie
Le véritable Illuminé ou
les vrais rituels primitifs des Illuminés
Adam
WEISHAUPT
Introduction à mon apologie
Le véritable Illuminé ou
les vrais rituels primitifs des Illuminés
par Johann Heinrich FABER
Édition établie et traduite de l’allemand
par Lionel Duvoy
GRAMMATA
2012
La station thermale de Wilhelmsbad où se tint, du
16 juillet au 29 août 1782, le convent maçonnique
qui révéla l’ampleur de l’Ordre des Illuminés.
Peinture de Tischbein (1751 - 1829).
Titre originaux : Adam Weishaupt, Einleitung zu meiner Apologie, Grattenauer, 1787
Johann Heinrich Faber, Der ächte Illuminat oder die wahren, unverbesserten Rituale
der Illuminaten, Edessa [Frankfurt a. Main], 1788.
© Grammata, 2012 pour la présente réédition numérique.
grammata.fr.mu
PRÉFACE
Si dans l'imaginaire allemand du XVIII
e
siècle, le
diable se mit subitement à apparaître vêtu d'un pan-
talon de tartan, peut-être faut-il en chercher l'origine
dans l'étrange parenté qui lia, dès leur origine, les
sociétés secrètes du siècle des Lumières au fantasme de
l’organisation traditionnelle des clans écossais. Le suc-
cès des poèmes d'Ossian de Mac Pherson
1
témoigne
clairement de l'intérêt croissant qui animait les écri-
vains européens de cette époque, pour cette mentalité
ancestrale aux yeux de laquelle l'individu, loin d'avoir
tous les droits, devait avant tout obéissance à la com-
munauté et, par suite, au chef qui l’incarne.
Nul n'aurait contesté, parmi les penseurs d'alors
2
,
qu'un État puisse se maintenir sans l'édiction de sta-
tuts et de lois représentatives de la société prise dans sa
1
Poète écossais né en 1736 à Ruthven, mort en 1796 à
Belleville House. Ossian, que Mac Pherson voulut faire
passer pour un manuscrit authentique, était en réalité une
invention. C'est surtout l'épopée de Fingal (1761) qui eut
un grand retentissement.
2
A l’exception notable de Gabriel Bonnot de Mably (1709-
1785) qui, plus radical que Rousseau, dénonçait ce qu’il
nommait le « despotisme légal » ( Doutes proposés aux
philosophes économistes sur l’ordre naturel des sociétés poli-
tiques, La Haye, 1768).
globalité, et capables d'incarner la volonté générale,
sans jamais privilégier quiconque si sa fonction ne le
justifie pas
3
. De fait, l'hypothèse rousseauiste de la
formation du corps politique — telle qu’elle fut déjà
formulée par Hobbes (1588-1679) — postule que les
sociétés politiques naissent d'un contrat tacite initial,
passé entre les membres d'un groupe humain donné,
afin de mettre un terme à la guerre engendrée, de
façon naturelle, par l’inégalité des forces. Mais la
finalité de ce pacte, pour Rousseau, ne se limite pas à
une garantie de sécurité et de jouissance paisible de la
propriété ; bien au contraire : la propriété, racine du
mal social, est une des expressions de la force, cause de
la guerre, et le véritable but de l’homme vivant en
société n’est pas différent de celui qu’Aristote, déjà,
identifiait comme fin suprême de l’activité politique :
le bonheur. Le contrat social est donc, par définition,
insuffisant : tout au plus parvient-il à faire cesser l'état
de guerre de tous contre tous
4
, sans atteindre l’idéal
d’une harmonie des volontés individuelles autour
d’une visée commune. On oublie trop souvent que
pour Rousseau, cette imperfection foncière ne peut
être corrigée que par la venue providentielle d’un
grand législateur, dont il qualifie les aptitudes de
surnaturelles... — qui mieux que Bonaparte l’incar-
nera au siècel suivant ?
C’est précisément lui que Weishaupt (1748-1830)
imaginait former en fondant son Ordre.
3
Cf. Rousseau, Du Contrat social (1762), II, ch. VI.
4
Cf. Hobbes, De Cive (1642), I, ch. I, XII ; Rousseau, Op.
cit., I, ch. VI.
INTRODUCTION À MON APOLOGIE
8
L'ordre politique le moins pire — la démocratie —
serait donc l’objet d’un deuxième contrat, nécessitant
l’action d’un législateur prophétique, capable de faire
accepter à tous les membres du corps civil le sacrifice
de leur volonté individuelle au profit de la volonté
générale, et ce, pour que chacun réconcilie en lui-
même sa liberté naturelle avec la difficile liberté civi-
le
5
. Le risque, bien évidemment, demeure toujours et
encore que ce chef providentiel, comme le redoutait
déjà Platon, soit le résultat de la « sottise populaire »
6
ou le moyen, pour une minorité, de prendre le pou-
voir sur la majorité flattée dans ses instincts. Or, le « tyran »
forge les lois à son image, à l’avantage de ses passions
déréglées et de ses courtisans. Et c'est en somme ce que
la pensée des Lumières, s’éloignant progressivement
de la cour pour fréquenter les salons, pointait du doigt
dans toute l’Europe.
Dans l'esprit de Rousseau, comme dans celui
d'Adam Weishaupt, la monarchie restait dans l’ordre
des choses, car seul un chef législateur inacarnant le
corps civil pouvait opposer son unité à la somme des
volontés divergentes et assurer la cohérence d’un corps
social non encore éclairé. Néanmoins, l’aristocratie de
sang et d’argent incarnait le symptôme d’une dégéné-
rescence de ce système représentatif, faisant passer
l’intérêt des gouvernements devant celui des peuples.
Les appuis de cette tyranie ne sont pas non plus
naturels : la superstition et la censure sont le fruit de
l’imagination nourrie d’interdits religieux irration-
nels et de l’arbitraire des princes. Couplée l’une à
5
Cf. Rousseau, Op. cit., I, ch. VII.
6
Cf. Platon, La République, livre IX, 575 c - 575 d.
PRÉFACE 9
l’autre, dans une éducation supposée être la meilleure
— celle de Jésuites —, elles deviennent la principale
arme des despotes.
Aussi, Weishaupt — comme en témoignent les
rituels de son Ordre — ne s’en prenait absolument pas
au Trône et à l’Autel, mais à leur instrumentalisation
par le pouvoir politique. L'esprit d'Ancien Régime,
mis à nu par la vulgarisation philosophique et la
critique des pouvoirs, ne fut pas terrassé par un com-
plot d’Illuminés — encore moins de francs-maçons,
les historiens ayant suffisamment démontré l’inaction
des principales obédiences en la matière —, mais par
la main d'une population insuffisamment cultivée par
les nouvelles notions philosophiques de religion natu-
relle, de liberté et de fraternité. Si la plèbe se souleva,
au cours de l'été 1789, c’était en raison de l’éternel
moteur des révolutions : la faim.
On peut donc dire que l'imagerie colportée par les
romanciers du XIX
e
siècle, dans laquelle brille à l'envie
l'influence occulte des carbonari, franc-maçons, illu-
minés et francs-juges dans les campagnes, reste de
l’ordre du fantasme.
Il n’est qu’à voir Ange Pitou, de Dumas, chassé par
sa tante pour être accueilli à bras ouverts par Billot, le
fermier philosophe rallié aux idées de Benjamin Fran-
klin, qui plus est, dépositaire secret d’un coffret que
lui remit un jour Cagliostro en personne : une fable.
Le problème demeure pourtant que cette mythologie,
apparemment inoffensive, prend racine dans les thèses
de conspiration révolutionnaire, échaffaudées par les
religieux les plus conservateurs, et qu’à trop auréoler
de mystères des événements qui, pour avoir été légi-
times, n’en furent pas moins de la plus extrême barba-
rie, on finit par faire le jeu de ces thèses. Du même
INTRODUCTION À MON APOLOGIE
10
coup, on discrédite la spontanéité des peuples et on
s’assure par-là qu’ils attendront bien sagement que
quelque organisation secrète fasse le travail à leur
place. Les grands totalitarismes du XX
e
siècle ne
naquirent pas autrement.
Quand Weishaupt fonda le Bund der Perfektibilis-
ten le 1
er
mai 1776, à Ingolstadt, sa volonté était
précisément d’éviter la catastrophe annoncée, en for-
mant des individus capables de gouverner tout en
conservant le souci du peuple et de ses revendications.
Son système visait à accomplir secrètement le plan de
Rousseau : placer la volonté générale au cur de la
politique, en instaurant le règne de la liberté et de la
vertu, en défendant le rationalisme contre la superst-
ition
7
. Mais à l'inverse de Rousseau, Weishaupt ne
7
Dans son Pythagoras... (1795), Weishaupt affirme même
n’avoir fondé le Bund... que dans le but de détourner ses
étudiants les plus prometteurs de la fièvre rosicrucienne :
« C’est justement en 1776 qu’un officier nommé Ecker
[(1750-1790), il fonda, en 1781, Der Orden der Ritter und
Brüder des Lichts qui devint, en 1782, Der Orden der Ritter
und Brüder St. Johannis des Evangelisten aus Asien in
Europa] créa à Burghausen une loge qui versait dans l’alchi-
mie et qui commençait à se répandre fortement. Un mem-
bre de cette loge vint à Ingolstadt pour y prêcher et dénicher
les meilleurs étudiants. Malheureusement, son choix se porta sur
ceux que j’avais repérés. L’idée d’avoir ainsi perdu des jeunes si
prometteurs, de les voir en outre contaminés par l’épidémie
corruptrice de l’alchimie (Goldmacherei) et d’autres folies
du même genre, fut pour moi atroce et insupportable.
J’allai prendre conseil auprès d’un jeune homme [le baron
Franz Xaver von Zwack (1755-1843)] dans lequel j’avais
mis la plus grande confiance. Celui-ci m’incita à user de
mon influence sur les étudiants pour contrer autant que
possible ce fléau par un moyen efficace : la création d’une
société. »
PRÉFACE 11
considérait pas que l'homme du peuple fût incapable
d'évoluer vers plus de lumière rationnelle et d'auto-
nomie. Il croyait fermement en la perfectibilité. La
création d'une société prônant la seule religion natu-
relle dictée par la saine raison en fut la première assise.
Politiquement, la doctrine devait aboutir à la restau-
ration d’un patriarcat, sans intermédiaire, et, bien
évidemment, à la disparition, sans violence, de tous les
simulacres politiques et moraux — monarchie,
églises, etc.. L'usage de la violence étant explicitement
proscrit par le cercle, seules l'exemplarité morale et
l’expression de la vertu individuelle étaient à même de
faire passer les hommes de l’état de sujétion à la
démocratie parlementaire.
Ce n'est qu'en 1778, un an après que Weishaupt
ait été reçu Franc-maçon, et sous l'impulsion de son
fidèle élève Franz Xaver von Zwack, que le Bund der
Perfektibilisten prit le nom d'Illuminatenorden, sans doute
dans l’espoir de séduire les jeunes gens attirés par
l’ésotérisme mystique de Ecker et de les ramener
insensiblement à la raison.
On doit cependant la forme définitive du système
à un éminent franc-maçon allemand, le baron Adolph
von Knigge (1752-1796)
8
, qui insuffla à l'Ordre son
esprit maçonnique. La franc-maçonnerie devint ainsi
8
Knigge quitta l’Ordre en 1784. Il se brouilla avec
Weishaupt en raison de la radicalisation des idées
antireligieuses de l’Ordre. De l’aveu même de Weishaupt,
ce phénomène, devenu incontrôlable, n’était pourtant le
fait que de certains dignitaires (on pense à J. J. C. Bode,
souvent décrit comme un jouisseur libertin), et non de la
majorité.
INTRODUCTION À MON APOLOGIE
12
un vivier de choix pour le recrutement des futurs
partisans de cette réforme des murs. L'Illuminaten-
orden gagna du crédit lors du convent de Wilhelms-
bad (1782) au cours duquel fut décidée la suspension
de la pratique du système maçonnique officiel (celui
de la Stricte Observance Templière du Baron von Hund
(1722-1776)), en faveur des idées du français Willer-
moz (1730-1824). L'Illuminisme représentait alors
une frange importante de l'opinion maçonnique alle-
mande, puisque Knigge, ainsi que Johann Joachim
Christoph Bode — affilié par le premier à l'Illumina-
tenorden — obtinrent, pour les loges maçonniques, la
liberté de s'administrer elles-mêmes, s'assurant ainsi
toute latitude pour préparer la migration des frères
vers les instituts illuministes, où il occuperaient de
hautes fonctions.
Mais comment vint la déchéance de Weishaupt ?
Son nom sali, son organisation dévoilée, ses amis
réduits au silence, sa correspondance étalée sur la place
publique, après falsification (selon ses dires) ? À cette
question, on aime encore répondre par la théorie du
complot, à savoir que la trop grande influence des
Illuminés et leur implication dans la vie politique
devenaient dangereuses, et qu’il était légitime de mettre
un terme à leurs activités. Le bannissement du seul
Weishaupt donne à penser que Knigge avait senti le
vent tourner : sa grande profession de foi publique
9
témoigne d’une stratégie de repli par rapport aux idées
9
Dans les Sechs Predigten gegen Despotismus, Dumheit,
Aberglauben, Ungerechtigkeit, Untreue und Müßiggang (Six
prêches contre le despotisme, la bêtise, la superstition,
l’injustice, l’infidélite et l’oisiveté) (Frankfort am Main,
1783), Knigge, se référant constamment à la Bible, en
PRÉFACE 13
qui circulaient au sein de l’Ordre. Que les Illuminés
aient eu de l'influence, qui le nierait ? Mais que
Weishaupt, plus écrivain inspiré de son état qu'agent
des forces secrètes de la révolution, plus ogranisateur
qu'acteur, ait été tenu pour responsable de la transfor-
mation générale des idées morales et politiques alle-
mandes, voilà qui est faire trop de tort ou d'honneur
à un seul homme, quand le peuple, lui, se mobilisait
pour lutter contre la terreur des arrestations arbitraires
et la censure des Jésuites.
Aux dires de Weishaupt lui-même, pas un seul des
livres majeurs qu'il publia avant son exil (1785) n'eût
pu lui valoir condamnation. Ce sont en effet des
ouvrages plus dignes d'un philosophe de profession
que d'un comploteur. Néanmoins, venant d'un pro-
fesseur de droit canon exerçant à Ingolstadt, et occu-
pant des fonctions de conseiller au sommet de l'État,
animant, en outre, une société secrète rassemblant
beaucoup d’intellectuels allemands, ils ne pouvaient
avoir qu'un fond suspect. Un sort similaire ne fut-il
pas réservé à Montesquieu, quand il publia De l'Esprit
des Lois ?
Le symbole de reconnaissance des Illuminés — la
chouette de Minerve — suffirait presque à dissiper le
doute sur les intentions du mouvement. L'Ordre des
Illuminés n'était, au fond, qu'un groupe philosophi-
que, organisé selon des préceptes pythagorisants. Suite
au remaniement de Knigge, l'enrichissement des trois
appelle de bout en bout à la foi absolue en Dieu. Il est
significatif qu’il y ait uniquement souligné cette formule
que n’aurait pas reniée les Jésuites : « Que les devoirs envers
la société civile et les régents doivent être subordonnés aux lois
données par la nature et la religion. »
INTRODUCTION À MON APOLOGIE
14
classes par l’introduction de mystères contribua à
rendre l'image de l'Ordre un peu plus sulfureuse.
Gthe et Herder, pour ne citer qu'eux, y furent reçus
en 1783, soit un an après le convent de Wilhelmsbad.
Leur intention, sans doute, n'était pas de rompre avec
le mysticisme maçonnique allemand, mais de tisser
des liens avec le courant progressiste européen, pour
rappeler à la franc-maçonnerie sa mission première. À
la même époque venaient de paraître les Gespräche für
Freimaurer
10
(1780) de G. E. Lessing (1729-1781),
dialogues qui eurent une profonde influence sur Her-
der
11
, et qui transmettaient un message radicalement
progressiste. Si donc l'Illuminisme de Weishaupt
devint gênant, ce ne fut pas pour les francs-maçons ni
pour les dirigeants — jusqu’à Frédéric II — qui
cultivaient les mêmes idées de réforme. C’est plutôt en
raison d’un esprit de cour propre à une aristocratie
crispée sur ses privilèges, que le très peu populaire
électeur de Bavière, Karl Theodor (1724-1799),
décida d’interdire, par décret du 22 juin 1784, toutes
les sociétés secrètes de Bavière, et de faire la chasse aux
Illuminés.
Dès lors, pourquoi le nom de Weishaupt et des
Illuminati suscitent-ils encore tant de réactions cons-
pirationnistes ? Quelles craintes, quels intérêts ani-
maient Barruel qui, dix ans après la révolution fran-
çaise, écrivit : « [Les paroles de Weishaupt] nous
10
Cf. Ernst & Falk, causeries pour francs-maçons (ma trad.,
Paris, Dervy, « Petite biliothèque de la franc-maçonnerie »,
2011).
11
Cf. « Dialogue sur une société visible-invisible », Les
Francs-maçons & autres textes (ma trad., Tours, Grammata,
2010).
PRÉFACE 15
montrent, non la loi provisoire, mais la loi méditée,
réfléchie et fixée, jusqu'à ce qu'il arrive ce temps de
soulever et d'enflammer toutes les légions préparées au
terrible exercice ; ce temps si expressément annoncé
par Weishaupt et ses Hiérophantes, de lier les mains,
de subjuguer, de faire feu et de vandaliser l'univers.
Quand cette loi enfin sera remplie, le Vieux de la
Montagne, le dernier Spartacus [nom désignant le
chef des Illuminés] pourra sortir lui-même de son
sanctuaire ténébreux et se montrer triomphant au
grand jour. Il n'existera plus ni Empire ni loi ; l'ana-
thème prononcé sur les nations et sur leur Dieu, et sur
la société et sur ses lois, aura réduit en cendres nos
Autels, nos palais et nos villes, nos monumens des arts
et jusqu'à nos chaumières. Le dernier Spartacus con-
templant ces ruines et s'entourant de ses Illuminés,
pourra leur dire : Venez et célébrons la mémoire de
Weishaupt notre Père. Nous avons consommé ses
mystères. Des lois qui gouvernoient les hommes, ne
laissons plus au monde que les siennes. Si jamais les
nations et leur religion et leur société et leur propriété
pouvoient renaître, ce Code de Weishaupt les a
détruites ; ce Code seul les détruiroit encore. Il le dira,
le dernier Spartacus ; et les Démons aussi sortiront des
enfers pour contempler cet uvre du Code illuminé,
et Satan pourra dire : voilà les hommes devenus ce que
je les voulois. Je les chassai d'Eden ; Weishaupt les
chasse de leurs villes, et ne leur laisse plus que les
forêts. Je leur appris à offenser leur Dieu ; Weishaupt
à su anéantir et l'offense et le Dieu. J'avois laissé la
terre leur rendre encore le prix de leur sueur ;
Weishaupt frappe la terre de stérilité. Ils la défriche-
roient en vain ; le champ qu'ils ont semé ne sera plus
à eux. Je leur laissois leurs riches et leurs pauvres, leur
INTRODUCTION À MON APOLOGIE
16
inégalité ; Weishaupt leur ôte à tous le droit de rien
avoir ; et pour les rendre tous égaux, il les fait tous
brigands. Je pouvois jalouser leurs restes de vertu, de
bonheur, de grandeur même sous les lois protectrices
de leurs sociétés, de leur patrie ; Weishaupt maudit
leurs lois et leur patrie, et ne leur laisse plus que le
stupide orgueil, l'ignorance et les murs du sauvage
errant, vagabond et abruti. En les rendant coupables,
je leur laissois encore le repentir et l'espoir du pardon ;
Weishaupt a effacé le crime et le remords, il ne leur
laisse plus que leurs forfaits sans crainte et leurs
désastres sans espoir. En attendant que l'enfer puisse
jouir de ce triomphe que lui prépare le Code illuminé,
quels succès de la Secte en sont déjà les funestes
présages ? Quelle part a-t-elle eue à la révolution qui
désole déjà tant de contrées, en menace tant d'autres ?
Comment engendra-t-elle ce fléau, appelé dans nos
jours de révolution, de forfaits et d'horreur, les
Jacobins ? Quels ont été enfin jusqu'ici les terribles
effets de ce Code illuminé, et que peut-on en redouter
encore ? »
12
Le voilà notre Diable en tartan, le Satan écossais,
l'Hassan al-Sabbah d'Occident fantasmé par l'esprit
délirant d'un abbé qui qualifiait la franc-maçonnerie
de « secte des sophistes ». Montesquieu s'y retrouva
jeté aux ordures, pêle-mêle en compagnie de Voltaire,
Rousseau et Weishaupt. Thomas Jefferson, qui n'était
ni franc-maçon ni Illuminé, écrivit une longue lettre
à Monseigneur l'Évêque James Madison, pour lui
confier son sentiment au sujet des Illuminaten. Nous
la traduisons ici intégralement :
12
Augsutin Barruel, Mémoires pour servir à l'histoire du
Jacobinisme, II, Paris, Pitrat, 1819, p. 310-312.
PRÉFACE 17
« Philadelphie, le 31 janvier 1800.
Cher Monsieur ***,
Dernièrement, j'ai eu par hasard entre les mains
une présentation d'un volume (le 3
e
) de l'Antisocial
Conspiracy [Mémoires pour servir à l'histoire du
Jacobinisime] de l'Abbé Barruel, qui me donne la
première idée que j'ai jamais eue sur ce que l'on entend
par « Illuminisme », courant contre lequel « l'illuminé
Morse » [Jedidiah Morse (1761-1826)], comme il se
fait appeler aujourd'hui, a tant protesté avec ses
associés ecclésiastiques & monarchistes. Les parties du
livre rédigées par Barruel lui-même sont les parfaits
délires d'un lunatique. Cependant, il cite largement
Wishaupt [sic], qu'il considère comme le fondateur de
ce qu'il nomme l'Ordre. Si vous n'avez pas eu l'oppor-
tunité de former votre jugement sur ce cri de « chien
fou » qui a été poussé contre ses doctrines, je vous
donnerai l'idée que je m'en suis formée après une
heure seulement de lecture des citations que Barruel a
faites de son auteur et qui, soyez-en sûr, ne sont pas
des plus favorables. Wishaupt semble être un
philanthrope enthousiaste. Il compte parmi ceux qui
(comme les excellents Price [Richard Price (1723
-1791)] et Priestley [Joseph Priestley (1733-1804)],
vous le savez) croient en l'infinie perfectibilité de
l'homme. Il pense que celui-ci peut, avec le temps,
être rendu si parfait qu’il sera capable de se gouverner
lui-même en toute circonstance, autant que de ne
jamais blesser, de faire tout le bien qu'il peut faire, de
ne laisser aux gouvernements aucune occasion
d'exercer leurs pouvoirs sur lui &, naturellement, de
rendre inutile les gouvernements politiques. C'est là,
INTRODUCTION À MON APOLOGIE
18
comme vous le savez, la doctrine de Godwin [William
Godwin (1756-1836)], et c'est ce que Robinson [sic]
[John Robison (1739-1805)] et Morse ont appelé une
conspiration contre tous les gouvernements. Wis-
haupt pense que promouvoir cette perfection du
caractère humain était le but du Christ. Que son
intention était seulement de restaurer la religion
naturelle & de nous enseigner, par la diffusion de la
lumière de sa moralité, comment nous gouverner
nous-mêmes. Ses préceptes sont l'amour de Dieu &
l'amour du prochain. Et en enseignant l'innocence de
la conduite, il espérait placer les hommes dans leur
état naturel de liberté & d'égalité. Il dit que personne,
à l'exception de notre grand maître Jésus de Nazareth,
n'a su jeter des fondations plus sûres pour la liberté. Il
pense que les francs-maçons, à l'origine, possédaient
les vrais principes & objets du christianisme, & qu'il
en ont encore conservés certains par tradition,
quoique très défigurés. Les moyens qu'il propose pour
réaliser cette amélioration de la nature humaine sont :
« éclairer les hommes, corriger leur morale & les
inspirer avec bienveillance. Sûrs de notre succès, dit-il,
nous nous abstenons de tout désordre violent. Avoir
anticipé le bonheur de la postérité & l'avoir préparé
par des moyens irréprochables suffit à faire notre
félicité. La tranquillité de nos consciences n'est pas
troublée par le reproche de conspirer à la ruine ou au
renversement des États et des trônes. » Quand
Wishaupt vivait sous la tyrannie d'un despote & des
prêtres, il savait que la prudence devait être constante
dans la propagation de l'information & des principes
de la pure moralité. Il proposa par conséquent aux
francs-maçons d'adopter ce but & de prendre pour
objet de leur institution la diffusion de la science & de
PRÉFACE 19
la vertu. Dans son institution, il proposait d'initier de
nouveaux membres à des degrés proportionnés à ses
craintes de subir les foudres de la tyrannie. Cela colora
ses vues d'un air de mystère, ce fut la cause de son
bannissement — la subversion de l'Ordre maçon-
nique — & cela reste la couleur des délires dirigés
contre lui par Robison, Barruel & Morse, qui sont
vraiment effrayés de ce que leur bateau soit mis en
danger par la propagation de l'information, de la
raison & de la moralité naturelle parmi les hommes.
Ce sujet étant nouveau pour moi, j'ai imaginé que s'il
l'était également pour vous, vous ressentirez la même
satisfaction à la vue de celle que j'ai eue en analysant
tout cela : & je crois que vous penserez, avec moi que
si Wishaupt avait écrit ici, où nul secret n'est
nécessaire dans notre effort pour rendre les hommes
sages & vertueux, il n'aurait échaffaudé aucune
machination secrète à ce propos. Tout comme God-
win, s'il avait écrit en allemand, aurait très certaine-
ment usé de la prudence du secret & de mysticisme.
Je ne vous dirai rien de la dernière révolution en
France, laquelle est tragiquement intéressante. Peut-
être que quand nous connaîtrons davantage les
circonstances qui l'ont mise en branle & la direction
qu'elle va prendre, Bonaparte, son organe en chef, sera
éclairé d'une lumière plus favorable qu'à présent.
Je suis, avec grande estime, Cher Monsieur,
votre ami affectionné.
Thomas Jefferson.
13
»
13
The Writings of Thomas Jefferson, vol. VII, Putnam &
sons, 1896, p. 419-421.
INTRODUCTION À MON APOLOGIE
20
C'est dire à quel point le regard porté sur
l'Illuminisme et la franc-maçonnerie différait de part
et d'autre de l'Atlantique. L'Amérique ne s'est jamais
cachée honteusement de sa volonté d'unir les hommes
de différentes nationalités, races ou religions au sein de
loges travaillant à établir une constitution étatique en
vue du bonheur du plus grand nombre. Il s'agissait
d'un défi à relever, celui du premier contrat social
théorisé par les penseurs politiques européens, mais,
cette fois, en terre nouvelle. La même question ne se
posa pas en Europe où l'enjeu, comme le montrent
bien les Gespräche de Lessing, restait surtout le nivel-
lement des inégalités entre classes sociales. Aucune
guerre n'avait encore été déclarée par le prolétariat
organisé en parti, mais la population en général,
jusqu'au sommet de la hiérarchie, montrait des signes
de rébellion. Tous les domaines furent ainsi progres-
sivement réformés avant que n'éclate la révolution
politique et la désignation d'un chef (Napoléon
Bonaparte). La biologie, la chimie, la doctrine du
droit, la philosophie, la physique et, par-dessus tout,
la moralité allaient être pénétrées du sain désir de
chercher. La seule faute que les conspirationnistes
pourraient alors imputer à Weishaupt, serait d'avoir
proposé une réforme morale à des fins politiques —
autrement dit : d’avoir tenté, pour son siècle, la
réalisation du rêve des sages.
Lionel Duvoy.
PRÉFACE 21
Perfer et obdura :
Dolor hic tibi proderit olim*
1
* Les notes du traducteur commencent page 215.
SI j'avais pu passer les jours de ma vie dans une
quiétude et une paix que rien ne fût venu troubler, le
public ne m'aurait jamais connu pour mes qualités
d'écrivain. À travers les tempêtes qui ravagent ma
patrie et les efforts insidieux que mes ennemis y
déploient, on ne m'y connaîtra pas, pour la première
fois et pour mon malheur, sous mon meilleur jour.
Ma gloire et mon illustre nom y ont couru un tel
danger, que j'éprouve le besoin de convaincre mon
auditoire et mes adversaires que mes intentions étaint
des plus pures et des meilleures. Ce fut le but de mes
écrits publiés jusqu'alors. Certains de mes travaux
restent encore partiellement inachevés ; il est vrai que
la révélation au grand jour des textes découverts à
Landshut
2
, chez le conseiller d'État Zwack
3
, a inter-
rompu, pour quelques temps, le cours de mes ouvra-
ges, mais qu’elle aura en même temps contribué à
l’objectif de mes efforts, en me donnant l'occasion de
sauver mon honneur compromis, ce qui, comme je le
crois, écartera pour toujours les soupçons et les doutes
ultérieurs.
J’ai par-devers moi ces écrits et je les ai lus. Une
connaissance très moyenne de l'être humain suffit à
définir et à entrevoir les opinions qu'ils susciteront
inmanquablement chez des gens qui diffèrent entre
eux par l’inégalité de leur puissance et de leurs inté-
rêts. Il faut aussi que, dans cette masse d'hommes,
parmi ces opinions si diverses, il en existe pour être,
par excellence, contraires à tous les autres, mais non
moins autorisés à rendre leur jugement, à exprimer
comment ils ont perçu cet incident.
Pour ma part — et peut-être suis-je le seul parmi
ces nombreux destins rudes et singuliers qui m'ont
intéressé depuis plusieurs années, aussi bien moi que
les autres membres de cet Ordre des Illuminés —, j'ai
considéré cette publication officielle des écrits mis au
jour, comme l'une des révélations les plus bénéfiques.
Alors je vois enfin le terme de cette bataille si dange-
reuse pour l'honneur des deux parties. Et comme la
véritable origine de cette affaire si embrouillée est
connue dans toutes ses circonstances, la méfiance du
public, si tendue et encore si peu dissipée, commence
à se relâcher ; toutes les rumeurs et fables fâcheuses
colportées sur l'origine, les liens, la puissance et la
pérennité secrète de cette société, se voient biffer et
tuer dans l'uf ; par là, les adversaires peuvent mieux
se rapprocher les uns des autres et s'expliquer sans
réserve distante, tout en conservant une attitude
naturelle et véridique. La Providence m'a manifesté
son infinie Bienveillance en voulant que ces textes
soient publiés, tandis que je suis encore de ce monde.
Je puis maintenant développer complètement le
caractère bénéfique et désintéressé de mes projets, qui,
faute de cela, auraient sans doute semé le doute
durant quelques temps encore ; je puis mettre ma
moralité hors de tout soupçon et défendre dura-
blement mon honneur blessé contre d'autres
agressions.
INTRODUCTION À MON APOLOGIE
26
Peut-être qu'un tel drame a renforcé ma foi en la
Vertu ; peut-être sert-il à tous ceux qui, auparavant,
condamnaient avant d'être instruits de toutes les
circonstances, exemple prémonitoire pour tous les
futurs cas semblables ; cette affaire malheureuse servi-
ra peut-être l'accusation, ou bien la puissance de
l'innocence et de la vérité s'élèvera au-delà de toutes
les cabales et tempêtes, afin que leur victoire soit
d’autant plus magnifique que la lutte fut douteuse. Il
ne faut donc pas que le présent essai se contente de
faire mon apologie. Mes lecteurs découvriront, en
outre, que sa contribution à l'histoire et à la connais-
sance du cur de l'homme, et surtout au proche
déploiement du mouvement et de la nature encore si
peu connus des connexités mystérieuses, n’est pas
insignifiante. À cette fin, je m’exposerai au public avec
une rare franchise ; je remonterai aux plus secrets
mobiles de mon âme, je prouverai de manière indé-
niable quel chemin singulier maints fils de la terre ont
à emprunter dans le cours de leur existence pour
devenir ce qu'ils doivent être, ce qu'ils sont
4
. J’espère
que la hâte avec laquelle je suis contraint d'écrire gagnera
l'indulgence de mes lecteurs pour les nombreux
défauts et négligences de mon expression écrite — qui
est de moindre qualité. En écrivant pour ma défense
et celle de l'affaire, je ne puis ni ne prendrai la liberté
de répondre sur autre chose que ce qui me concerne
moi-même ou l'affaire. Mais je peux et je dois
admettre, devant Dieu — et je le veux faire le plus
solennellement — que, de toute ma vie, je n'ai
jamais entendu parler ni vu un seul de ces écrits,
notamment ceux qui traitent de ces manuvres
occultes et si douteuses, de ces em-poisonnements,
etc. ; encore moins ai-je eu connaissance de situations
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 27
où l’une de mes relations aurait, ne serait-ce que
conseillé, communiqué ou fait le moindre usage de
tels procédés. Cela suffit à contribuer à la vérité. Dès
lors, je me cantonnerai exclusivement à ce qui
concerne directement ma propre personne ou l'affaire.
En remerciant d'un cur sincère l'Électeur du
haut gouvernement de Munich
5
d'avoir fait imprimer
ces écrits, je suis loin d'accuser Son Excellence de
s'être rendue délibérément coupable de falsification
en publiant ces documents. Mais comme, d'un autre
côté, il est impossible d'exiger de moi que je me
souvienne, après dix ans et plus, de mots et d'expres-
sions que j'aurais employés dans l’étendue de toute
ma correspondance, puisque ces documents ont été
saisis sur le champ, en l'absence de l'intéressé, de
témoins requis par la Justice et sans dossier judiciaire
en règle, puisque ces écrits sont depuis lors passés
entre tant de mains hostiles, sans avoir été portés ni à
ma connaissance, ni à celle d'un quelconque de leurs
Auteurs ; puisque l'on s'est déjà permis de fabriquer
le premier Avertissement, sans honte de l'artifice, et
d'inventer, puis de faire imprimer de fausses lettres
sous mon nom, puisque ceux qui se sont justement
servis de cet artifice ont reçu, en qualité d'assesseurs,
la consigne de mettre la main sur lesdits papiers,
puisque je sais pertinemment que l'un des commis-
saires du Prince Électeur est allé jusqu'à épingler
secrètement, dans la chambre des commissions, l'une
de ces lettres — qui concerne l'un de ses parents — et
que, de surcroît, on a beaucoup de difficulté à lire ce
que ma main y a écrit... pour toutes ces raisons, et
pour ma défense, je ne puis absolument pas en
admettre un seul passage significatif à l'heure qu'il est.
Il y a même fort à parier que le grand nombre de pages
INTRODUCTION À MON APOLOGIE
28
venant au secours de ma détresse, l'atténuant et
l'expliquant, aient toutes été, ou bien escamotées, ou
bien, à tout le moins, perdues dans cette circulation
sans fin entre mains hostiles, et qu'en raison d’une
telle subtilisation, de ces rajouts, ou tout simplement
de la mauvaise lecture d'un seul mot lors de la trans-
cription de tout un passage, on ait fabriqué un sens
dont ressort une animosité sans égal. Cette supposi-
tion, énorme en soi, conserve encore un haut degré de
probabilité, si l'on considère que toutes ces copies
imprimées n'ont pas été une seule fois vérifiées, ni
comparées auparavant aux originaux, comme l'impose
le droit. De même, les petites notes et exergues
ajoutées ici et là, et ce qui a été retiré de mes lettres,
ainsi que la citation imprimée par dérision au dos de
la couverture
7
, trahissent visiblement que l'éditeur et
le rédacteur de ces textes n'étaient pas aussi exempts
de passion, de haine, d'ironie et d'un esprit de raillerie
maligne et triomphante, qu'il sied pourtant de l'être à
un juge impartial agissant avec sang froid.
Aussi, ces circonstances, que je soumets à la lente
réflexion de mes lecteurs, font que je pourrais, à bon
droit, et par manquement à la légalité courante, qui
est de rigueur dans cette affaire, démentir totalement
ces écrits, dans tout ce qu’ils contiennent, et jusqu'à
ce que d'autres preuves soient produites ; je pourrais,
par cette réfutation, employer toute la force probante
dont on use contre moi. Mais comme, du reste, je suis
conscient du bien fondé de ma cause, je trouve
superficiel de me servir de tels alibis et détours inu-
tiles. Ainsi, je reconnais les lettres et documents qui
peuvent avoir été écrits de ma main, pour l'essentiel
déjà, le N.B.
8
, sans pourtant les avoir vus en leur
forme authentique. Je ferai encore mieux ; je rédigerai
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 29
ma défense, de telle sorte qu'elle puisse valoir pour le
cas où un seul passage authentique — mais pour
l’instant encore douteux — serait également de ma
main. Dans l'hypothèse où tous les documents que
l'on m'oppose seraient, quant à leur contenu, justes et
authentiques, je pose la questionsuivante : Que prouvent-
ils ? Que ne prouvent-ils pas ?
1. Ils ne prouvent pas que l'association dans son
ensemble, ou un seul de ses membres en particulier,
ait jamais commis les crimes dont l'accuse l'Avertis-
sement, à savoir celui de trahison envers la patrie, de
profession d'athéisme, de régicide, de sodomie ou
d'empoisonnement. On ne trouve nulle part trace de
la plupart des méfaits les plus graves. Pour ce qui est
des autres, il n'y a guère que des passages isolés,
établissant, par déduction, quelques conjectures et
aussitôt, les lecteurs ont été suffisamment mal
intentionnés pour poser l'hypothèse que les personnes
en question sont mauvaises, de vrais criminels, aus-
sitôt ils ont tenu pour vrai ce qui devait être prouvé
ultérieurement, aussitôt sont entrées en lice les pas-
sions qui incitent l'homme à condamner et à
absoudre*.
* Même si l'on voulait apprécier chaque écrit d'après cette
même hypothèse ou une autre semblable, quel écrivain y
parviendrait ? Je ne parle pas des écrivains profanes, bien
que les Saintes Écritures soient susceptibles de
significations et d'interprétations mauvaises, quand on ne
cherche pas à s'en tenir uniquement à la lettre. À cette fin,
je vous renvoie, parmi cent autres passages, au fameux Paul
1 Cor. ch.9, v. 19-23 : « J'étais libre et indépendant, et je
me suis fait l'esclave du tout, par quoi j’ai pu le gagner.
INTRODUCTION À MON APOLOGIE
30
Des passages isolés ne prouvent absolument rien,
dans la mesure où d’autres existent pour démontrer
clairement le contraire. Toutes ces lettres rassemblées
sont des documents qui ne représentent qu'une petite
partie du tout et non le tout lui-même ; elles perdront
toute force probante sitôt que le lecteur aura pris
connaissance du caractère des personnes qui agissent,
de toutes les circonstances, de la totalité de l'affaire,
de l'histoire complète de cet enchaînement : quand on
aura jugé d'après les faits, et non d'après les mots,
d'après ce qui s’est réellement passé, et non d'après de
simples supputations indéfinies et irréalistes, quand,
ensuite, les grades divulgués eux-mêmes seront
rattachés à leurs causes, afin de déterminer la véracité
et la réalité de l'affaire. Celui qui comparera tout cela
en profondeur verra pour quelles raisons il a fallu les
modifier par la suite. Chacun verra ainsi clairement
que ce serait perdre tout usage de la raison que de
chercher, pour les motifs les plus solides du monde, à
publier ses propres élèves après les meilleurs écrivains,
et à employer ces mobiles comme moyens de détruire
toute morale et comme incitation aux infamies les
plus inadmissibles ; il est clair pour tout le monde
qu’on ignorerait totalement le rapport entre le moyen
Pour les Juifs, je suis devenu Juif, par quoi je les ai gagnés.
(...) Je suis devenu faible pour les faibles afin de les gagner
eux aussi. Pour tous je suis devenu tout, afin de, partout,
en sauver quelques uns.» De quelle interprétation vulgaire
ce passage est-il susceptible ? À quelle mauvaise lecture
peut-il donner lieu ? Quelles déductions pourraient en
avoir tiré les glossateurs de mes lettres s'ils l'avaient eux
aussi mal interprété ? Il leur serait tellement facile, s'ils
avaient autant d'intérêts à le faire, d'y trouver évidente la
proposition selon laquelle la fin justifie les moyens.
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 31
Des passages isolés ne prouvent absolument rien,
dans la mesure où d’autres existent pour démontrer
clairement le contraire. Toutes ces lettres rassemblées
sont des documents qui ne représentent qu'une petite
partie du tout et non le tout lui-même ; elles perdront
toute force probante sitôt que le lecteur aura pris
connaissance du caractère des personnes qui agissent,
de toutes les circonstances, de la totalité de l'affaire,
de l'histoire complète de cet enchaînement : quand on
aura jugé d'après les faits, et non d'après les mots,
d'après ce qui s’est réellement passé, et non d'après de
simples supputations indéfinies et irréalistes, quand,
ensuite, les grades divulgués eux-mêmes seront
rattachés à leurs causes, afin de déterminer la véracité
et la réalité de l'affaire. Celui qui comparera tout cela
en profondeur verra pour quelles raisons il a fallu les
modifier par la suite. Chacun verra ainsi clairement
que ce serait perdre tout usage de la raison que de
chercher, pour les motifs les plus solides du monde, à
publier ses propres élèves après les meilleurs écrivains,
et à employer ces mobiles comme moyens de détruire
toute morale et comme incitation aux infamies les
plus inadmissibles ; il est clair pour tout le monde
qu’on ignorerait totalement le rapport entre le moyen
et la fin donnée, qu'on s'exposerait à chaque instant
au plus fameux des menteurs, et que, par suite, on
n'atteindrait jamais son but. Il serait alors admis que
l'on puisse, grâce à une force magique, former des
hommes, depuis longtemps éduqués à une certaine
éthique, à la plus docile scélératesse, et, sans crainte,
leur ordonner toutes les infamies à leur insu.
Assurément, l'éthique et, plus souvent encore, la
religion elle-même, ont été les couvertures et les
moyens de persuader les hommes de commettre les
INTRODUCTION À MON APOLOGIE
32
plus graves crimes : mais j'aimerais voir cette
apparence flagrante de moralité, qui serait si mystifi-
catrice aliénante, que l'on pourrait, grâce à elle,
convaincre avec force les bonnes gens qui ont imaginé
le N.B., en obéissant à un choix de médisances que
l'on ne peut associer à autre chose qu'au cerveau du
plus scélérat des hommes. Comment puis-je utiliser la
la morale et les meilleurs écrivains pour détruire toute
moralité ? Si, comme on l'avance, cela avait été notre
cas, il aurait néanmoins fallu que les enseignements et
instituts des classes inférieures soient un peu préparés ; le
poison aurait toujours été instillé au cours de l'ascen-
sion, jusqu'à être exposé dans toute son abomination
aux membres du dernier et suprême degré. Cela aurait
alors lieu dans les Vrais Mystères Supérieurs. Or, il
n'existait encore à cette époque que deux classes. Mon
Apologie du Mécontentement et du Mal déjà parue
9
constituait en grande partie — et particulièrement le
cinquième dialogue encore à paraître — l’objet des
enseignements de la première classe, quoique sous une
forme totalement différente. Mon système Du
matérialisme et de l'idéalisme
10
, lui aussi récemment
imprimé avec quelques enrichissements, et que tout le
monde peut consulter, est l'objet de l’enseignement
de la dernière classe, la plus élevée. Celui qui doute de
la vérité de mon argumentation n'a qu'à se tourner
vers moi, pour que je lui transmette personnellement
des témoignages de taille, irréfutables, dont il pourra
faire usage, et qui, je l'espère, rempliront leur meilleur
devoir en sauvant l'honneur d'un homme qui, hormis
cela, a tout perdu et doit vivre et gagner son pain grâce
à lui.
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 33
Si la chose est confirmée, on aura prouvé, sans
objection possible, que le système des Illuminés
prendra à l'avenir, comme je le crois, une forme et un
but tout différents, et que les machinations dont il est
question dans les documents précités n'ont jamais
existé ; que l'on était à mille lieues de préparer les
membres des classes inférieures, par de faux espoirs,
au renversement des murs et à toutes sortes de vices
et d'impiétés. Ou alors qui peut dire que les deux
systèmes aient jamais proposé tout cela ?
Bien mieux : il apparaît, dans mon Système de
l'Idéalisme
10
que je m'y étais vraiment éloigné du
naturalisme et du matérialisme — comme je l'avais
projeté dès 1780* — et que j'y établissais déjà une
nouvelle preuve en faveur de la Révélation. Mais
comment ces lettres pourraient-elles prouver que la
moralité, dans mon système, n'était qu'un simple
prétexte visant à convaincre les hommes de bien de
s'égarer et de tomber dans l'incroyance ? Qui peut
douter plus longtemps qu'il fallait que tout le système
soit entretemps modifié et que, par conséquent, ces
lettres ne puissent être seulement rattachées aux temps
primitifs et grossiers de cette institution, à son enfance
et nullement à son âge plus mûr ? À la lumière de cette
affirmation, que j'élèverai par la suite à la certitude la
plus totale, qu'on aille lire les degrés révélés dont je
suis l'auteur. Qu'on les juge selon la perspective que
j'expose ci-dessous : qu’on pèse les raisons de chaque
arrangement et dispositif que je vais mentionner ; et
ainsi, qu'on juge si le tout ne s'ordonne pas en un
ensemble parfaitement et clairement moral. Que l'on
* Le lecteur peut lui-même trouver la vérification de cet
argument dans lesdites lettres, page 379.
INTRODUCTION À MON APOLOGIE
34
considère aussi, du reste, comment ce système, juste
après 1781
11
, s'est propagé dans toute l'Allemagne,
que les plus grands hommes, par la naissance,
l'érudition ou la réputation d’un mode de vie et de
murs des plus irréprochables, étaient au courant de
son origine et de son organisation, et qu’ils se tenaient
même à la tête de ses affaires ; qu’on juge alors s'il est
possible que de telles visées honteuses aient été
acceuillies, adoptées et approuvées dans le plan de
l'Ordre. Il apparaîtra plutôt que ce sont des hommes
de grande moralité qui sont sortis de cette école
12
:
que son organisation était établie de telle sorte que ses
membres fussent définis par une délicatesse si haute-
ment morale, que la moindre manifestation d'immo-
ralité et les exemples de vulgarité donnés par les
Supérieurs que l'on sait créaient la dysharmonie et,
par suite, s’y trouvaient en minorité ; que la confiance
et l'exemple même étaient les seuls ressorts des motifs
destinés à lui faire atteindre son objectif ; que tous les
défauts, vices et égarements provenaient de ce que
quelques Supérieurs devaient d'abord se maintenir au
plus haut degré de moralité nécessaire à l'acquisition
de cette confiance ; que les subordonnés avaient
besoin de leurs Supérieurs pour s'interdire de pour-
suivre des fins égoïstes et appuyer leurs enseignements
sur leur exemplarité ; que leurs regards étaient
constamment tournés vers ces Supérieurs et que toute
dissonance entre la doctrine et les actes n'était jamais
remarquée ni réprimandée, sans que cela exerçât une
grande influence sur leur zèle, leur alacrité future et
leur obéissance. De cette façon, l'organisation était si
bien réglée que les subordonnés, sans le savoir, étaient
les guides et les instructeurs de leurs Supérieurs,
quand ces derniers voulaient atteindre leurs fins autre-
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 35
ment, à la manière des despotes arbitraires
13
les plus
dépendants, et, si tel n’était pas le cas, quand ils
souhaitaient plutôt s'abandonner à leurs inclinations
et à leurs passions, quand ils étaient les hommes les
plus désuvrés.
2. Ces lettres ne prouvent pas que je fus, jusqu'en
1781 (car pour les années suivantes, ils ne démontrent
absolument rien) un homme méchant, un escroc, un
maniaque du pouvoir et quelqu'un d'intéressé. Ils
attestent plutôt qu'à cette époque, je n'avais juste-
ment aucun privilège, beaucoup d'ennuis, et d'autant
moins de puissance que je vivais non pas pour moi,
mais pour les autres, pour l’ensemble et, je puis le dire
sans honte, pour le monde et le genre humain.
L'homme dont l'âme pense dans le sens de l'intérêt
général et en tant que citoyen du monde, n'a nul
besoin d'employer des artifices grossiers qui sont le
propre de gens dont l'esprit tout entier est plein d'une
seule idée qui les hisse toujours plus haut et fait
fructifier leur bien. Je peux attendre de l'équité de
tout lecteur non prévenu, qu'il retire de là le trait
essentiel de ma nature et qu’il juge d'après cela, tant
le reste de ma valeur, que mes écrits et mes discours.
Si j’avais vraiment mal agi, comme je suis prêt à
l’admettre, puisse le lecteur être assuré que ce ne fut
très certainement jamais à dessein. Si j'avais pu
imaginer que ces documents finiraient un jour entre
les mains de mes adversaires et qu'ils seraient
imprimés pour le public, si tous les principes d’alors
avaient été développés dans mon esprit pour être tels
qu'ils sont aujourd'hui ; si, dans ma hâte à faire
connaissance je n'avais, dès la première rencontre,
écrit d'un cur embrasé par la soif du bien, j'aurais
INTRODUCTION À MON APOLOGIE
36
très certainement mieux pesé, correctement défini ou
complètement évité les nombreuses expressions que je
désapprouve, à présent que la tonalité spirituelle de
mon âme est complètement autre. Ainsi, seul un
homme sachant que la lecture de sa correspondance
complète en édition publique lui apportera des amis,
peut se targuer, à bon droit, de ne jamais se hâter, de
n'avoir à aucun moment utilisé d’expression ambiguë
et facile à manipuler ; un homme qui peut se convain-
cre lui-même et les autres qu'en toute occasion il a
pensé et agi selon les plus pures intentions, que dans
sa jeunesse ou quelques années plus tôt il pensait déjà
comme il pense aujourd’hui : seul un tel être peut se
lever et témoigner contre moi. Et ce même homme
me dira ensuite si l'être humain s'attire le mépris et le
blâme de ne pas avoir été, par manque d'occasions ou
d'intérêt, ce qu'il est devenu, de devoir encore se
former lui-même, se développer.
3. Ces écrits ne prouvent pas que les alarmistes et
dénonciateurs soient des hommes moraux et que par
leurs alarmes et dénonciations ils aient eu des
intentions pures, et qu’ils aient agi sur la base de faits
et de sources irréfutables. Il n'en reste pas moins vrai
que c'est à partir de simples supputations, sur la foi de
déclarations irréfléchies de membres isolés, et non
encore formés, par une haïssable déformation des
degrés qui leurs ont été donnés de connaître, qu'ils
ont conclu à un système du Mal et élevé leurs
déductions et leurs suites uniformes à une réalité
démontrée et irréfutable. S'ils n'avaient pas omis de
présenter de meilleures preuves, ils n'auraient eu
aucun besoin d'inventer, dans des écrits anonymes,
des lettres signées en mon nom, ni de les faire précé-
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 37
der de leur Avertissement, et ils ne se seraient pas non
plus servi de tous les procédés dont ils accusent les
Illuminés. Ils ne leur auraient mis aucun crime à
charge dont la certitude, pour le coup, n'est nulle-
ment confirmée. Ils n'auraient pas eu recours aux
instances judiciaires, qui n'ont pas rechigné à m'iden-
tifier comme étant leur fondateur ; il leur aurait été
impossible de dénoncer et de décrier l'Ordre en tant
qu'invention et cabale fomentée par quelque cour
voisine
14
; ils n'auraient pas parlé de régicide, de haute-
trahison ou de complot portant atteinte à leur propre
vie et ils n'auraient pas ratifié tous ces mensonges sous
serment. Ils n'auraient pas mis tant de soin à con-
trarier, par tous les moyens et détours possibles, les
enquêtes et défenses juridiques plus détaillées. Ils n'en
reste pas moins vrai qu'ils ont fait tout cela et plus
encore. Ce qu'il y a de pire, c'est qu'ils aient été
auparavant liés de toute leur âme à un Ordre si
nuisible, qu'ils en aient même été les propagateurs et
surtout, qu'à la suite de la prétendue offense d'Ingol-
stadt, ils aient diligeanté, par pure vengeance, toutes
les poursuites par des moyens et des voies qui dé-
montrent qu'ils auraient fort difficilement employé
leurs forces à meilleur escient et avec plus d'inocuité à
la place des Illuminés. Il n'en reste pas moins vrai que,
durant plusieurs années, ils ne furent pas très zélés à
participer ou à se rendre complices de tous ces crimes,
à moins qu'ils n'avouent n'avoir rien vu ni entendu,
pendant tout ce temps, de ce que donnent à com-
prendre leurs faux, et qu'ils aient par là même gagné
les faveurs du pouvoir. Ainsi y eut-il encore des
passions malignes, la haine et la vengeance, pour les
entraîner à donner une tournure si abjectement
calomnieuse à des textes et des discours susceptibles
d'une interprétation très partiale.
INTRODUCTION À MON APOLOGIE
38
4. Ces écrits prouvent tout aussi peu que le gou-
vernement ait déjà eu en main des preuves valables
pour justifier le dur procès intenté à l’encontre de
l'organisation et de nombre de ses membres indivi-
duellement irréprochables ; si ces documents ont été
publiés avant les minutes du procès, c’était à n’en pas
douter afin de prévenir le blâme et le veto du public.
Il n'en reste pas moins que, de ce point de vue, l'on a
échaffaudé, cru et poursuivi sur le fondement de
dénonciations arbitraires (je peux les appeler ainsi, car
la délation de 1785, en fin de compte, fut classée sans
suite, après que l'on ait déjà procédé à bon nombre
d'actes illégaux), que pas un seul membre n’a été
sommé de s'exprimer sur les crimes en question, que
l'on a employé pour beaucoup d'entre eux un autre
prétexte afin de les démettre de leurs fonctions, qu'on
leur a interdit de se défendre et que cette interdiction
a invalidé certains jugements de condamnation. La
forme légale a tout aussi peu été observée concernant
les écrits découverts. Ces derniers ont été confisqués
en l'absence de leur propriétaire et de témoins
juridiques, pour passer ensuite entre toutes les mains
de la partie adverse. C'est aux ennemis eux-mêmes
qu'il a été ordonné de chercher ces documents. Ils
n'ont été soumis à l'examen d'aucun de leurs auteurs,
aucun d'eux n'a été appelé à la barre pour en attester
l’authenticité, nul n'a été interrogé sur le sens des
mots utilisés, aucun des arguments, ni même les
personnes qui les ont avancésn n'ont été entendus sur
la vérité des raisons contraires et des preuves apportées
par les prévenus. Tout a été considéré comme
indéniablement et parfaitement prouvé. Mais tout
cela le fut si peu, que ma défense démontrera combien
j’aurais pu argumenter pour ma propre justification,
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 39
si seulement les juges avaient accueilli mes instantes
prières et m'avaient convoqué à Münich. Puisque
j'avais déjà formulé depuis longtemps cette demande
dans mon Apologie des Illuminés, que j'y avais fait la
promesse de faire toute la lumière possible devant un
tribunal impartial, que l'on ne pouvait s'attendre à ce
que je sois dupé par le gouvernement, que je m’étais
déjà présenté très clairement en tant qu'auteur et
fondateur de cette organisation ; que tous ces moyens
ordinaires et légaux étaient offerts : pourquoi a-t-on
eu besoin de procéder à cette si formidable perqui-
sition, qui porte tellement atteinte à la liberté civile ?
Ils ont dû la mener parce qu’ils n’avaient pas la
moindre preuve, ils ne pouvaient plus rien faire
d'autre que trouver un moyen de justifier leurs procé-
dés, de couvrir leur nudité dévoilée dans mon Apologie
[des Illuminés], afin de se protéger contre les
arguments de l'apologiste par des preuves découvertes
bien plus tard. Pourquoi a-t-on eu besoin de
m'assiéger à ce point, surtout depuis la parution de
mon Apologie [des Illuminés], moi qui souhaitais me
livrer, pour qui l'on prononça même la relaxe, alors
qu'aucun crime n'avait été retenu contre moi, moi
que l'on aurait pu conduire devant l'autorité ordinaire
avant de me bannir, moi qui vis ici paisiblement
depuis la fin de l'année 1785, de façon irréprochable
sous la protection et auprès de la personnalité d’un
prince estimé
15
? Et pourquoi avoir porté de tels coups
à ma liberté, au vu et au su de tout le royaume, au
point que je ne puis qu'avec peine me maintenir dans
l'étroit espace compris fermé par ces murs, étreint par
une inquiétude et un souci permanents ? À quelle fin
l'a-t-on souhaité ? Dans le but de me punir, de me
ficher entre quatre murs... Mais où est mon crime ?
INTRODUCTION À MON APOLOGIE
40
Où en ai-je été convaincu ? Quel juge m'a entendu ?
Faut-il que cela se soit produit pour ma défense, pour
me garder d'explications nécessaires ? Pour quelles
raisons dois-je être séparé de ma femme et de mes
enfants innocents
16
, être capturé comme un criminel
et traîné en justice ? Ne m'y étais-je pas moi-même
proposé ? Mon Apologie [des Illuminés] ne fut-elle pas
écrite dans le dessein de fournir des explications, de
dévoiler l'injustice et de diligenter une enquête légale ?
Rude, très rude serait mon destin, s'il ne devait servir
à éveiller et renforcer chez les autres la foi en la Vertu ; et
où cette dernière pourrait-elle se montrer plus belle
que dans le destin d'un homme qui, exempt de crimes
graves et que l'on n'écoute pas, doit perdre son
emploi, sa subsistance, sa liberté, ainsi que (ce qui le
torture à l'extrême) son honneur, l'attention inesti-
mable de ses bienfaiteurs et amis et, avec cela, toute
perspective d'un meilleur destin futur ? Si un tel
homme croit encore en la puissance de la providence
et de la vertu, si, complètement abandonné à son sort,
il peut se distraire et regarder sans crainte l'avenir
sombre qui s'ouvre devant moi et, sans effroi, prévoir
une destinée encore pire mais... persévérer : alors, il
existe certainement une Providence, une Vertu, de
hauts principes, et l'être humain qui en est capable
n'est sûrement pas un imposteur ; il peut certes avoir
de nombreux défauts et faiblesses, mais il doit
forcément connaître ces hauts principes, s'y fier, les
avoir portés jusqu'à une perfection unique — ou le
vice serait une vertu, et ce serait le seul à lui procurer
de la force, à le protéger contre les tempêtes de la vie
et ce serait le meilleur soutien dans l'adversité...
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 41
Mais ces écrits ne démontrent pas ce que l'on a
cherché, de manière insigne, à prouver en les rendant
publics. Ils ne sont toutefois pas sans force, car ils
attestent :
1) Que la première impression est frappante et
qu'elle sert au mieux les intérêts des alarmistes, des
dénonciateurs et autres adversaires ; j'imagine très
bien aussi que leur joie a grandi à mesure que
s’accroissait l'embarras, dans lequel eux-mêmes se
trouvaient peu de temps auparavant ; je présume
qu'ils n'auront de cesse d'écrire, de prouver, de
déduire et de réfuter, que leur victoire soit totale. Ces
pages démontrent que les écrits en question détourne-
ront le point de vue de tout lecteur pour le moins
familiarisé avec la démarche et l'essence des sociétés
secrètes, qui connaît la nature du cur humain et les
mobiles de nos actions, qui est habitué à juger avant
même d'être renseigné sur le tout et l'ensemble des
circonstances, qui veut simplement condamner et
d'autant moins pardonner, car les passions, la peur et
l'intérêt le déterminent à agir ainsi — elles prouvent
qu'ils grossiront toute l'affaire, que, partout, ils feront
entrevoir un danger et qu'ils sèmeront la discorde.
2) Que nulle institution au monde n’a été ce
qu'elle est devenue par la suite, une fois les concepts
purifiés par l'expérience. Le plus récent exemple des
colonies anglaises d'Amérique sert à prouver combien
il est difficile d'astreindre à des formes nouvelles et
inaccoutumées des hommes si attachés au passé et à
leurs habitudes. Il démontre que c'est une uvre du
temps, que le premier fondateur peut rarement ne
donner que de l'intérêt et éveiller la pensée ; que tout
INTRODUCTION À MON APOLOGIE
42
s'ordonne de soi-même et prend consistance à travers
la course du temps, selon les circonstances et les
accidents, d'après une utilisation intelligente des
conditions, mais quasiment jamais en suivant le
premier plan de l'inventeur. Ces écrits peuvent bien
prouver que, peut-être, un tel plan était trop précoce
pour ces temps-là et pour la forme présente de l'âme
humaine ; que, sans doute, toute cette institution ne
devait servir à rien d'autre qu'à renouveler une grande
pensée et à la jeter, telle une semence, parmi les
hommes, une pensée qui doit sans doute d'abord
germer et parvenir à maturité après plusieurs siècles.
3) Que même cet Ordre, par sa naissance, fut pour
partie ébauché et organisé d'après des concepts em-
brouillés, insuffisamment assimilés, peu éprouvés,
dénués de toute connaissance des choses et de l'hom-
me. Mais ils ne prouvent pas que cet Ordre ait été
encore aussi lacunaire et imparfait, ou que son état
empira davantage quand éclatèrent les orages. Cet
Ordre ne s'est certes pas débarrassé de toutes ses
scories au cours de sa dernière période ; il ne repré-
sentait pas non plus l'idéal le plus élevé d'organisa-
tion humaine ; il lui restait encore de très gros défauts
quand il fut démantelé. Mais, indépendamment de ce
fait, il s'est dans l'ensemble perfectionné d’une
manière extraordinaire en comparaison de son état
brut initial. Si, dans l'Apologie des Illuminés , je prenais
la défense de l'Ordre, toutes les raisons que j'y
alléguais portaient sur cet état final — c'est-à-dire sur
l'Ordre tel qu'il s’était constitué au moment de sa
dissolution — et nullement sur le premier. C'est lui
que je défends encore contre toutes les attaques de ses
opposants, et la suite montrera que j'en avais pleine-
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 43
ment le droit. De même, ces lettres prouvent, selon
moi, que j'ai mal évalué les défauts de l'Ordre primi-
tif, et que j'anticipais toujours plus d'après l'évolution
croissante de mes expériences ; elles attestent alors de
ce que j'affirme ici, à savoir que mes propres concepts
se sont de loin en loin toujours plus affinés. De là
vient aussi que dans son âge tardif, après 1780,
presque tous les premiers et plus anciens membres
l’avaient complètement abandonné ou cessé d'être
actifs ; à leur place étaient entrés en scène de tout
nouveaux chefs et acteurs. Mais — dirons mes
adversaires — cette distinction entre le premier et le
second Ordre, entre le primitif et celui qui est si
perfectionné, n'est-il pas un prétexte creux visant à
annihiler, d'une façon subtile et astucieuse, la force
probante de ces lettres, dont l'ancienneté ne prouve
rien ? Comment puis-je démontrer que cette distinction
est vraie et fondée ? En progressant dans mon
apologie, je le prouverai de manière à ce qu'aucun
doute ne subsiste. Toutefois, je peux rendre ici mon
affirmation vraisemblable par les raisons suivantes :
a) Aussi loin que portent ces lettres, elles n'ont
engendré aucune forme définie et rien que quelques
plaintes et chamailleries ; tout n'y est que simple
supputation, encore rejetée par les pages suivantes.
On ne s'est même pas mis d'accord au sujet du nom
de la société.
b) Jusque vers la fin de l'année 1780, pas un seul
grade, à l'exception des statuts généraux et du degré
de Minerval
17
, n'était achevé ou élaboré. C'est vers la
fin de l'année 1780, lors de mon retour de Münich,
que j'ai terminé d'abord celui d'Illuminatus minor : il
INTRODUCTION À MON APOLOGIE
44
me fallut encore batailler et disputer toute l'année
suivante pour le faire finalement adopter. J'avais
conçu mon système de l'idéalisme en premier, au
cours de l'année 1780, lors d’une occasion que je
relaterai plus tard.
c) Après 1780, l'Ordre commença à se répandre
dans les autres régions d'Allemagne ; de grands et
importants personnages y adhérèrent, aux remarques
desquels je considérai qu'il fallait satisfaire de façon
conséquente, si l'on souhaitait conserver chez eux la
bonne image qu'on leur avait donnée au début, en
particulier par le grade d'Illuminatus minor. Ceci
m'imposa de faire de nouvelles connaissances exté-
rieures, qu'avec eux, j'aille demander conseil et que je
déploie toutes mes forces pour établir ce qui pouvait
en quelque sorte correspondre à leur attente extrême-
ment tendue. Le courage, la fermeté et l'abnégation
d'un si grand nombre de membres dans ces orages
violents et ces brutales agressions, n'en font pas moins
conclure à une conscience pure et à des principes
sublimes, desquels ils étaient familiers. Ces principes
ne brillent pas aussi bien dans les lettres, mais on se
doute que, dans l’intervalle, on a procédé à plusieurs
modifications importantes.
d) Et au lieu de toute autre preuve de ce que je fus
contraint de faire circuler la première ébauche et de la
perfectionner toujours plus, ce sont ces chicaneries et
ces désordres sans fin qui ressortent, par lesquels rien
ne pouvait advenir et qui, comme ils devenaient
perceptibles, affaiblissaient le zèle des subordonnés.
Ces derniers devaient me rendre attentif à l'idée et à
la question suivante : d'où vient que toutes les choses
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 45
établies pour le bien, ici, autant que dans le monde
politique, rencontrent de telles entraves et ne parvien-
nent jamais à être mises en places ? Si ces troubles ne
s'étaient pas produits avant, je n'aurais probablement
jamais formé l'idée essentielle, ni l'ultime et suprême
raffinement de mon système. Le grade d'Illuminatus
minor lui-même démontre que j’étais déjà en train de
suivre cette piste à ce moment-là. (Les crises en
question ont apporté quelque bien, et j'aurais regretté
qu'elles ne se produisissent jamais.) Au cours de
mûres réflexions sur cette question, il me fallut, com-
me tout autre, découvrir que leur raison d'être réside
dans l'intérêt si variable et les passions des hommes,
que leurs conceptions si différentes d'une même
affaire entraînent leurs clivages et leurs divergences.
Cette pensée devait amener une autre interrogation,
celle de savoir s'il était possible d'unir ces intérêts, et
il fut démontré que cette unification n'était réalisable
qu'en un point de vue élevé et général. Chacun peut
ici constater combien, sur cette voie, je dus déjà me
rapprocher de la pureté et de la perfection morale. Ici,
je remarquai — et chacun ne le remarquera pas moins
— comment toutes les entraves auraient été soudaine-
ment levées s'il m'avait été donné d'élever les hommes
au-delà des intérêts vulgaires et de les fondre dans le
creuset d'une finalité commune. Désormais, cela
signifiait : « Tu dois consulter et établir des principes
propres à obtenir cela ; tu dois, par cette unification
même, insuffler cet interêt supérieur pour le réaliser ;
tu dois, au travers de cet intérêt, faire en sorte de
développer et de rendre parlants les effets salutaires
qui en découlent pour chacun et pour le monde
même. »
INTRODUCTION À MON APOLOGIE
46
C'est ainsi que furent établis les principes et les
enseignements que j'exposai publiquement dans
l'Apologie du mal et du mécontentement . À présent, je
pose la question suivante : est-ce un crime que de
former les hommes à ces principes ? Ces personnes
peuvent-ils être mauvaises et dangereuses ? Que doit-
il advenir du fait que des hommes de cette sorte se
perfectionnent au sein d'une ligue secrète ? Seront-ce
ensuite les bonnes institutions, d'utilité générale, qui
se heurteront à tant d'obstacles ? Un dirigeant du
monde, à qui il est en vérité demandé de faire le bien
de ses sujets, peut-il s'opposer à de tels principes ? Ou
bien serait-ce que leur réalisation est impossible ? —
Si ce dernier cas est vrai, l'Ordre avait-il quoique ce
soit d'une école de corruption, n'était-ce pas tout
simplement une République platonicienne, une chi-
mère, une idée bonne et bienveillante ? Et cette bonne
volonté, ce désir exalté de servir peut alors bien être
puni et décrié au point où nous le subissons... Mais je
suis également convaincu que cette proposition n'est
pas une chimère. J'ai mise en partie ces pensées à
exécution, je peux donner des exemples tirés de cette
école, lesquels sont vraiment préconisés. Et ce que
l'on peut faire advenir pour un seul, on le peut aussi
pour plusieurs. Il y en avait davantage sur cette voie :
et je suis sûr qu'au fil des années, j'aurais, grâce à de
nouveaux associés, découvert des facilités dans une
affaire qui n'est difficile que parce qu'il n'y a personne
pour y travailler, pour s'encourager et se renforcer
mutuellement. Et donc je crois que le lecteur doit
considérer que beaucoup de sociétés naissent de la
pureté des murs et des meilleurs desseins, pour
ensuite se dégrader ; mais que pour l'Ordre des
Illuminés, on est parti de visées moins claires pour
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 47
clore son histoire sur de meilleurs plans ; que j'af-
firme, avec vérité, que ces lettres ne prouvent rien de
plus que ce que j'étais, que ce que l'Ordre était à
l'époque où elles furent écrites ; qu'elles ne dé-
montrent en rien que je le sois encore ou que l'Ordre
fût encore par après ce qu'il fut dans son enfance ;
qu'elles prouvent au plus haut point qu'à cette
époque-là, je souhaitais promouvoir une divulgation,
que j'avais proposé, en guise d'explication, quelque
chose qui n'apporta aucune clarification, qu'à la
place, je livrai ce que je croyais moi-même en être une.
Mille autres sont encore réellement dans cette situa-
tion. Ma mystification a une fin. Je travaille pour
qu'elle ne disparaisse pas moins chez les autres ; c’est
pour cela que je combats mes idées antérieures, celles
contenues dans mes écrits publiés. Je serais moins en
mesure de lutter contre elles de cette façon, si je ne les
avais déjà connues et pensées. Je tire même profit de
mon propre exemple. — Alors, où est mon crime ?
4) Ces écrits prouvent qu'il est impossible aux
jeunes gens d'avoir la vue et l'expérience plus éveillées
que celle d'hommes grisonnants et plus formés qu'eux
à ce genre d'affaires. Que ceux-ci ont un esprit
singulièrement plus vif et des impulsions trop
puissantes pour tempérer leur feu et se dévier des
fausses routes sur lesquelles ils ont dérapé. Ils
prouvent que des affaires de cette sorte ne peuvent
jamais être parfaites en un an ou en un jour ; qu'il est
souvent meilleur de sortir de l'imperfection pour se
hisser graduellement et se maintenir aussi ensuite là
où tous les autres ont échoué, eux qui, au départ,
étaient plus accomplis. Ils prouvent que les hommes
INTRODUCTION À MON APOLOGIE
48
ne se guérissent pas d'un seul coup de leurs habitudes
et de leur incessante précipitation, encore moins dans
une telle institution, où l'on doit ménager ses gens en
vue du nécessaire secret, lieu où la contrainte exté-
rieure demeure complètement absente et où, par
conséquent, les supérieurs doivent se distinguer et se
séparer des subordonnés ; que, par suite, aussi long-
temps que font défaut la formation et l'exemple indis-
pensables, l'étroite cohésion, la force et la consistance
intérieures — en particulier la tonalité d’âme
uniforme, qui est si essentielle —, il doit forcément
s’y produire mille manuvres insensées et inoppor-
tunes ; aussi longtemps que l'indolence, la précipita-
tion, le zéle trop impatient, l'imprudence, la pré-
somption, les représentations trop faibles, trop aveugles et
trop simplistes — de celles qui considèrent d’un point
de vue trop léger leur objet et cette affaire si vaste et si
compliquée, qui réclament les fruits avant qu'ils ne
soient mûrs et qui recourent aux résultats lointains,
comme dans un rapport inapproprié des moyens à
une fin donnée —, aussi longtemps que l'ambition,
l'esprit autoritaire et l'intérêt personnel encore trop
peu disciplinés des membres, le triste désir de briller
et d'apparaître partout au sommet comme un élément
important, et cent autres défauts du même genre,
existeront, il y aura des milliers de troubles et il faudra
faire mille détours, prendre mille précautions, édicter
des lois, et cela entraînera sans cesse des lacunes, des
faiblesses, des vices et des défauts. J'en veux pour
exemple toutes les loges et sociétés secrètes, tous les
hommes qui ont travaillé à ces questions, et je les
prends pour témoins de mon assertion. Quelle loge au
monde pourrait se faire fort de livrer tous ses
documents au public, lui faisant une totale confiance
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 49
Pour ne trouver chez elle aucune des faiblesses propres
aux gens mauvais et qui pourraient, au détriment de
leur pureté, entraîner des conséquences fâcheuses ? Et
dès lors, dans un système qui ne doit pas être un
simple passe-temps, où l'on doit agir sur l'homme
intérieur, travailler à retoucher son caractère, à quel
point ces difficultés doivent-elles être accrues ? Ces
écrits dé-montrent ainsi que, comme dans tous les
autres do-maines, et donc ici aussi, ce sont d'abord les
échanges et les expériences qui font l'homme. Ils
démontrent encore que cet Ordre était moins une
véritable société qu'une tentative, un entraînement,
une école dans laquelle devaient surtout se former des
hommes, qui, un jour, seraient capable de fonder un
lien durable, sublime et conforme aux besoins et aux
attentes des êtres humains. Je démontrerai par la suite,
de manière irréfutable, que nous tous, sans déroger à
cette toute nouvelle entreprise, savons peu ou prou
que toutes les sociétés secrètes qui ont existé jusqu'à
maintenant ont, par manque de vrai projet et d'une
réelle organi-sation, comme plus tard les errements et
défauts des Illuminés, cédé l'une après l'autre, pour
tomber en ruine et s'éteindre, ou pour revenir à la
dernière idée de l'Ordre. Je prouverai que le pur et
authentique Art Royal des sociétés secrètes est une
chose qui, comme tout ce qui est bon, doit être
découverte après mille fourvoiements ; qu'il est le
chef-d'uvre de l'intel-ligence humaine et le plus
haut raffinement de la société civile.
5) Ces écrits prouvent que si l‘on avait voulu se
permettre de mener les mêmes investigations contre
plusieurs autres sociétés secrètes, en Bavière ou
ailleurs, on aurait lu ou vécu des scandales similaires,
INTRODUCTION À MON APOLOGIE
50
voire pires. Ils prouvent que le prosélytisme et la
volonté de croître, non dans les premiers instants,
mais certainement par la suite, est l’une des consé-
quences inexorables de toute société, non seulement
secrète, mais encore publique. La volonté de croître
elle-même n’est rien de plus que l’instinct de perfec-
tionnement, si propre à tous les hommes et mal
compris de la plupart d’entre eux, qui débarrasse du
mal. Ils prouvent donc qu’en de tels cas, on reproche
volontiers aux autres ce que l’on fait soi-même tous les
jours, que l’on décrie et rend suspect les autres pour
éloigner ses concurrents et s’élever sur leurs ruines.
6) Ces écrits prouvent que n'importe quel
adversaire des Illuminés, avec son intelligence de cour
moins naïve et moins franche, que recouvrent une
sournoiserie et un vêtement d'autant plus grands,
déclarerait et dissimulerait, parmi davantage de mots
sélectionnés et ambiguës, ce qu'il y recherche et ne
convoite pas moins de toute son âme, ce qui, avec une
plus grande sincérité et un moindre danger pour
l'État et les autres hommes, est ici posé et exprimé. Le
Ciel voulut que les Illuminés soient les seuls
matérialistes, déistes et naturalistes de Bavière. Les
autres ne le sont pas moins, qui sont simplement
camouflés et plus sages. J'ai moi-même aussi peu
implanté le déisme en Bavière qu'à Rome ou en Italie.
Je l'y trouvai déjà : et je donnerai par la suite la raison
pour laquelle les hommes de cette espèce [les déistes]
se trouvaient en grand nombre et quantité dans les
régions précisément les plus bigottes, et davantage
encore parmi les catholiques que les protestants.
Beaucoup de nos adversaires ont fait montre de zèle
pour leur croyance et ne sont pour l'heure pas
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 51
meilleurs que nous ne l’étions ; ils ont besoin de Dieu
et de la foi de leurs pères pour exterminer leurs
ennemis.
7) Ces papiers démontrent que tout homme a ses
lubies et ses moments durant lesquels les sens dis-
tordent sa raison et mettent en scène des pensées que
lui-même rejettera ensuite, peut-être dans l'heure qui
suit, lors d'une réflexion plus froide.
8) Ils prouvent que, par désir d'un plus grand
bien, il peut facilement venir à l'esprit d'un homme
qui, depuis sa jeunesse sous la conduite des Jésuites,
ne reçut pas tout le temps les plus justes exemples de
vertu — qui, par exemple, entendit louer un Saint
Crispin
18
d'avoir dérobé du cuir à un autre afin d’en
faire des chaussures aux pauvres —, de garder pour lui
un livre emprunté à l'un de ses ancêtres en vue d'une
utilité générale ; que de tels exemples et illustrations
tendent à laisser derrière eux de sombres traces, qui
rendent douteuse la mise en pratique des règles
morales et suscitent les commentaires jésuitiques*.
* Cela me peinerait de voir quelqu'un d’injuste au point de
douter de ma moralité et de ma conviction actuelles, que
tout un chacun peut retrouver dans mes textes, et qui
jugerait d'après les concepts puérils de ma jeunesse. Si,
parmi mes lecteurs, il en existe un qui n’a jamais commis
ces détours et erreurs, et dont l'esprit se soit développé sur
la base de bons principes, qu'il soit remercié de cette bonté
par la Providence ; mais qu'il ne me réprimande point, ou
alors je douterai qu'il soit aussi parfait qu'il le prétend. Une
fois, il m'est arrivé de suivre cette voie et, face à cela, tous
les discours, écrits ou démonstrations sont autant d'efforts
INTRODUCTION À MON APOLOGIE
52
ne servant pas à grand'chose, sinon à rien du tout. Mille
autres se retrouvent dans ma situation ; et je pourrais
presque demander qui, dans toute l'humanité, a agi ou
pensé en homme mûr durant sa jeunesse... Que le lecteur
prenne seulement patience, avant que j'expose, ici même,
dans ce mémoire, le processus évolutif de mon esprit, et il
découvrira que tout ce qu'il a lu de ces concepts, pèse
encore bien peu par rapport à ce qu'il doit encore apprendre
plus loin. Je peux dire que j'ai traversé la quasi-totalité du
cours de toutes les vérités humaines ; j'ai invoqué les esprits,
déterré des trésors, questionné la Kabbale, joué au loto, il
fallait que je sois moi-même initié à toutes ces folies pour
en éprouver l'inanité. Il n'y a guère que le métal que je n'ai
pas transmuté, la faute revenant à l'indigence dans laquelle
j'ai toujours vécu... Que conclure de tout cela ? Que j'étais
fou, que le passage d'une trop grande crédulité et du
bigotisme à l'incroyance est très facile ; que j’ai beaucoup
peiné pour me départir de ces erreurs, car je ne me voyais
pas divaguer sur leur voie, parce qu'à chaque fois, je les
prenais pour la sagesse suprême. De là vient que je devais
parvenir à mon état d'esprit actuel par mille folies et
égarements, que je ne me suis pas encore suffisamment
rectifié, et que pour cela, justement, je doive vivre tous ces
événéments, qui constituent pour moi une réelle épreuve.
Du reste, par la publication de ces documents, je crois
vraiment être devenu, ces derniers temps, meilleur que je
ne l’étais. Ai-je commis une faute en ayant été jadis ce que
je ne suis plus ? Cela mérite-t-il du respect ou un châtiment ?
— Ô, si quelqu'un doit expier des fautes et des vices depuis
longtemps écartés, alors personne ne s'améliorera, chacun
persévèrera opiniâtrement dans ses vices ; laissez-nous donc
détruire les saints de notre calendrier ! Car il est faux que
semblables hommes, qui sont réellement dans le bien, qui
résistent avec la plus grande force aux séductions à venir,
atteignent leur perfection par les fautes et les erreurs !
J'aurais aimé que mes ennemis et mes juges puissent dire
aussi bien d'eux-mêmes qu'ils ont simplement commis des
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 53
erreurs. Ce que j'affirme ici sur moi-même, pour mon
pardon, vaut sans exception, avec un droit encore plus
grand, pour tous ceux qui ont pris part à cette association.
Eux aussi étaient jeunes et se sont égarés dans la voie de
l'erreur ; la plupart se sont déjà depuis longtemps acquittés
de ce travail ; leurs expériences les ont détrompés, ils ne
sont plus tels qu'ils étaient et je suis certain qu'ils sont
incomparablement plus sages et meilleurs que ce qu'ils
étaient. Je fus justement meutri quand, dans ces lettres, on
cita nommément d'autres personnes au préjudice de leur
honneur, alors que les noms de tant d'autres que l'on a sans
doute voulu ménager, y sont ou bien complètement omis,
ou bien seulement désignés par leurs initiales quand, dans
ma lettre à un ami — non pas au monde, ni dans le but de
leur nuire — j'avais noté, dans la plus intime confidence,
des informations erronées, une rumeur qui, plus tard, se
révèlerait fausse. Je suis par excellence, avec d'autres,
parfaitement responsable de la déclaration à Monsieur Le
Conseiller médical et professeur Will
19
, qui en fut au plus
haut point blessé dans son honneur. La conscience et le
devoir me commandent d'expliquer ici publiquement que
la rumeur, répandue peut-être par ses ennemis, ne fut pas
seulement démentie, mais complètement convaincue de
fausseté parmi les membres de l'Ordre ; qu'après la dissipa-
tion de cette rumeur, Monsieur le Professeur Will resta
encore quelque temps dans l'Ordre, comme le prouvent
même de façon visible les lettres de la p. 302, et que c'est
seulement plus tard, il y a maintenant déjà environ sept ans
eu près déjà sept ans, qu'il a pris lui-même ses distances
avec l'Ordre et qu'il n'a pris aucune part, ni eu
connaissance de ses affaires ultérieures. Qu'a-t-on eu
besoin, lors des investigations, de ménager tellement
d'autres noms et, parmi ceux-là, celui de Monsieur le
Conseiller aulique von Eckarthausen
20
, en sa qualité de
commissaire ? Pourquoi avoir cherché, p. 332, à dissimuler
sous un nom chiffré et raturé le jugement que je porte sur
lui, et pourquoi avoir nommément révélé ceux de
INTRODUCTION À MON APOLOGIE
54
9) Ils prouvent que les recettes financières de
l'Ordre étaient très faibles, et qu'elles ne méritent
nullement d'être taxées d'escroqueries.
10) Il est triste de devoir devenir son propre
louangeur. Je suis dans cette situation. Il me semble
que ces documents prouvent, qu'en dépit de toutes les
faiblesses dont ils m'accusent, je reste un esprit
ordonné et capable de voir loin ; que l'esprit de
détail
21
s'accorde très rarement aux larges vues ; que
les points de vue généraux et les fins de l'âme com-
blent trop et rendent souvent plus indifférent qu'ils
ne devraient aux basses proportions ; que de tels
esprits passent volontiers au-dessus. Ces documents
sont ainsi la preuve qu'un esprit devrait d'abord
oublier ce qu'il a péniblement appris 20 ans
auparavant, sur lequel toute grande pensée agit
vivement, qui apprend tout pour l'utiliser et le
démontrer par les actes, qui a tôt éprouvé et réprimé
un plan immense avant que sa raison et les forces
nécessaires à son exercice soient éduquées et développées
beaucoup d'autres personnes qui n'ont pris que peu ou
prou part à toute cette affaire ? — Il faut croire que j'ai très
souvent changé de jugement, non moins quant aux choses
que quant aux personnes, d'après une connaissance plus
juste et une meilleure intruction. Dès lors que ce change-
ment a été opéré, que nombre de ces hommes me sont
mieux connus et que mon jugement à leur égard est plus
juste, est-ce ma faute si leur honneur court un danger ? Cela
me blesse énormément. Mais chacun comprendra qu'ils
ont moins été atteints par mon jugement, qui n'a plus
cours ces temps-ci et en ces circonstances, que par la haine
du rédacteur de ces écrits.
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 55
au degré approprié, un esprit à qui manque moins une
ferme volonté que du discernement, qui réalise sérieu-
sement à présent qu'il existe certaines grandes vérités
que l'on doit clamer avec fracas dans le monde pour
susciter l'attention des hommes et que les persécu-
tions y contribuent. Ils semblent me prouver que je
suis un homme qui n'avait ni lu ni entendu les
expériences utiles à une telle entreprise, qui les avait
encore moins collectées grâce à ses propres épreuves,
un homme qui devait d'abord se faire lui-même et se
développer à la faveur des circonstances, un homme
qui, en l'absence de toute occasion, aurait brisé sa
carrière sur tous les obstacles, qui, dans d'autres
conditions et à une place plus active, ne serait peut-
être jamais tombé sur de telles pensées (probablement
à son détriment), qui aurait pu en produire beaucoup
d'autres si chaque gouvernement comprenait tout le
temps l'art de mettre chacun de ses sujets à la place
qui correspond à ses forces. Ils prouvent que j'ai
toujours voulu servir, que je ne connaissais pas encore
les vrais moyens, que j'ai à chaque fois pensé et agi
d'après une conviction encore insuffisamment affinée,
mais avec la foi la plus solide que je pensais et agissais
aussi bien que je le pouvais.
11) Ces papiers prouvent enfin (de la meilleure
façon) que je suis le premier instigateur et fondateur
de cette ligue si décriée.
Et voilà que, tout à coup, le secret si ardemment
attendu serait dévoilé. — Les montagnes sont sur le
point de naître et... c'est une souris qui vient au
monde
22
.
INTRODUCTION À MON APOLOGIE
56
Oui ! Je suis cet instigateur, ce fondateur ; je m'y
reconnais sans honte. Avant déjà, dans mon Apologie
des Illuminés, addition (A), je m'y étais clairement
reconnu comme tel ; j'aurais parlé encore plus claire-
ment dans ce passage si je n'avais promis de faire toute
la lumière devant la Justice, si je ne m'étais crédité de
la trop puérile et impardonnable vanité de me faire
reconnaître sans rougir en tant que créateur d'un
système auquel je dois, et à lui seul, la tonalité et le
développement actuels de mon âme. Tous ceux qui,
jusqu'à maintenant, ont eu un destin subi, très amer,
et ceux pour lesquels il est imminent, ne peuvent me
convaincre d'avoir honte de cette situation, de
m'adresser des reproches, de la regretter. Les essais
ratés, la destinée et le chagrin, tels que je les ai vécus,
me persuadent en tous les cas de renoncer à cette idée
pour l'avenir, de jurer de renoncer à penser à une
suite, voire de me décider à publier, pour éliminer
toute méfiance, convaincre parfaitement le public et
pour la honte de nos ennemis, l'intégralité du
système, avec tous ses grades, tel qu'il fut
complètement et définitivement réformé dès 1783.
Mais regretter d'avoir produit de telles pensées et de
les avoir partiellement mises à exécution, regretter
cela, je ne le puis. Il me faudrait regretter tout le bien
qui s'est produit grâce à cette entreprise, tout le
processus de fermentation que j'ai mis en route dans
beaucoup de têtes ensommeillées, tout l'intérêt de
devenir meilleur, de s'efforcer, que je leur ai donné,
tous les exemples magnifiques de grandeur d'âme et
de force spirituelle portés par tant de membres qui,
lors de ces orages si violents, de cet écrasement général
et de ce découragement, ont abandonné leur patrie
comme on abandonne un héritage. Je devrais me
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 57
repentir du fait qu'à présent, tant d'affaires encore
fortement embrouillées par ma faute parviennent à
leur dénouement et qu'elles soient dites. Je devrais
détester le seul et meilleur moyen de me perfec-
tionner. Je devrais regretter d'avoir, dans mon
domaine si borné, développé une grande sphère
d'activité, et procuré, grâce aux forces qui som-
meillent en moi, l'occasion de m'élever jusqu'au
degré actuel. Bref, je devrais regretter de ne plus être
tel que j'étais. Il est vrai que je ne fus jamais une
personne méchante ; j'ai toujours aimé et honoré la
Vérité et la Vertu ; mais dans ce cadre si subjectif, avec
cette conviction et cette alacrité, je n'ai que plus tard,
grâce à l'intérêt, reconnu quelles sont les multiples
scènes et domaines qui ont éveillé en moi cet
enchaînement de faits. Tous les principes que j'ai
exposés dans mon Apologie du mécontentement et ceux
qui le seront encore à l'avenir, sont les résultats de
telles expériences. Autrement, je n'aurais jamais fait
éprouver, ni vécu moi-même les mobiles et espérances
humaines, l'humeur actuelle des hommes, leurs
faiblesses, leurs failles et les causes essentielles qui les
engendreront à l'avenir. Je pourrais même dire que si,
dans cet enchaînement, rien de plus ne s'était produit
que mon éloignement d'Ingolstadt, ce dernier aurait
été déjà en quelque sorte précieux et inoubliable. Il
m'était nécessaire, pour un meilleur perfectionne-
ment,d'aller vers les autres hommes et de me com-
parer à un idéal supérieur, de me mesurer à lui, et
combien me manque-t-il encore pour fonder la fierté
qui naît habituellement chez celui qui s'emploie
exclusivement à l'instruction des jeunes. Mes con-
ceptions étaient, dans beaucoup de leurs parties, trop
simplistes ; une correction leur était nécessaire, qui
INTRODUCTION À MON APOLOGIE
58
aurait été apportée par le commerce avec le monde et
les hommes de toutes les conditions. Je dois à cet exil
la connaissance personnelle de nombreux grands
hommes d'exception. Grâce à cet exil, j'ai conservé
tout cela et davantage ; il forme l'époque la plus
remarquable de mon existence. C'est par lui que les
principes, dont les germes ne s'étaient pas encore
suffisamment développés en moi, sont parvenus à la
maturité convenable.
C'est d'après cette hypothèse que je procède à ma
défense même. Et je trouve là, de tout ce que l'on peut
m'imputer à charge, que seuls deux extraits me sont
opposables. Je fonderai donc ma défense sur ces deux
seuls morceaux, car en eux sont contenus tous les
autres reproches. L'on peut me blâmer 1) d'avoir créé
une société secrète et 2) de l'avoir construite de cette
manière. On peut donc se demander :
1) si c'est commettre un véritable crime que d'être
fondateur et instigateur d'une ligue secrète, ou bien...
2) si le crime ne réside pas plutôt dans l'institution
elle-même, dans les mesures que l'on y a prises. Mes
moyens étaient-ils si abominables qu'ils le semblaient ?
Prouver tout ceci — qui, comme je le crois, joue
à mon avantage et renforce la conviction du public
devant la juridiction duquel cette affaire elle-même
est portée par mes adversaires grâce à la divulgation de
ces écrits — fera l'objet d’une apologie future. Que le
Ciel me dispense paix et santé afin de remplir le plus
tôt possible ma promesse.
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 59
Le véritable Illuminé ou
Les vrais rituels primitifs des Illuminés
Par Johann Heinrich FABER
L'ÉDITEUR AU PUBLIC
JE ne suis ni Illuminé, ni Franc-maçon, ni mem-
bre d’un quelconque ordre secret. Je suis ce que l'on
nomme, dans la langue des élus, un profane. Dieu sait
si je suis pour cela pire ou meilleur. Ce ne sont pas les
occasions et les tentatives qui m'ont manqué d'entrer
dans de telles associations ; seulement, j'y ai toujours
trouvé, parmi les prétendus initiés et même leurs
chefs, des hommes faibles et pécheurs, expérience qui
m'a rendu méfiant. Ainsi, me dis-je, ces hommes
pleins de mystères n'ont pourtant pas encore trouvé
l'arcane infaillible qui rend les hommes bons et
heureux, et ils découvriront bien difficilement une
voie menant à la perfection, plus accessible que celle
que j’ai suivie depuis mon enfance : « Aime Dieu
par-dessus tout et ton prochain comme toi-même ; ce
que tu veux que les autres te fassent, fais-le leur aussi,
et ce qu'ils refusent que les autres leur fassent, ne le
leur fait pas. » Ainsi pensais-je et restai-je profane. À
présent, comment, dans ma profanité, j'ai été amené
à éditer les rituels des Illuminés, c'est ce que je vais
exposer ici clairement et succinte-ment. L'une de mes
surs était mariée à un certain bavarois N*, mort il y
a deux ans. Terrassé par une crise d'apoplexie, il n'eut
pas le temps de prendre la moindre disposition.
* Je ne peux pas en dire plus, sinon son Excellence
l'Inquisiteur Kreittmeyer [baron de son état] sera pris de
l'envie d'aller inqui-sitionner un mort...
Après son décès, sa veuve décou-vrit, enfermés
dans une cassette, différents documents maçonniques
et illuministes qu'elle m'envoya avec la recomman-
dation de les garder jusqu'à ce que son fils, s'il ne lui
arrivait pas de prendre la robe, soit parvenu à l'âge de
les utiliser. « Car, ajouta-t-elle alors, mon bienheureux
mari fut un meilleur maître de maison, meilleur
époux et meilleur père quand il se départit de ces
affaires. » Je n’ai absolument pas la curiosité pour vice.
Je n'ai fait autrefois que survoler ces documents : si
cela peut rendre service, mon préjugé à l'égard de tous
les ordres secrets y est aussi pour beaucoup. Là-dessus,
les belles histoires parlant des Illuminés de Bavière
virent le jour ; mais elles ne purent m'inciter à utiliser
ces papiers : pourtant, on a récemment publié un
Système des Illuminés
1
amélioré, signé par l'ex-
professeur Weishaupt, ainsi que quelques Écrits
Originaux de l'Ordre des Illuminés sur ordonnance de
Son Altesse le Prince de Coire de Palatinat-Bavière ; ainsi
examinai-je avec attention les papiers qui m'avaient été
confiés et estimai-je qu'il valait la peine de les faire
imprimer avec la permission de ma sur. Le public ne
peut se faire aucune idée vraie de l'affaire à partir des
fragments dérobés sur ordre du Prince de Coire, et
encore moins sur la base du système des Illuminés
amélioré par Weishaupt. Ici, ce sont les vrais rituels,
leurs cérémonies, leurs doctrines, leur but et les
moyens qu'ils employèrent pour y parvenir, en un
mot : l'Illuminisme dans toute sa pureté. Avec ce livre
à disposition, tout homme libéré des préjugés pourra
enfin statuer sur la question de savoir si les Illuminés
sont dangereux pour l'État et la religion. Je ne suis
sans doute pas assez connaisseur ; je puis dire cepen-
dant que mon sain entendement humain et ma foi de
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 64
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 65
charbonnier n'y ont rien trouvé de bien choquant et
je pense encore que les Illuminés, en tant que société,
sont une bonne chose (ce qui n'est pas le cas de tous
ses membres pris en particulier), des gens utiles, dans
le cur desquels le bien de l'humanité est puissam-
ment ancré. Bien mieux : si j'avais à diriger un petit
ou un grand royaume, je ferais en sorte que celui-ci
soit quelque peu illuminé. Le bon prince, le bon
ministre et l’honnête homme d'esprit n'auraient rien
à en redouter.
Pourtant, je peux tout aussi bien avoir tort. Alors,
cher public, lis toi-même ce livre et sois juge.
H. v. L.
I
EXPOSÉ PRÉLIMINAIRE
Conception générale de la
Société des Illuminés
Il existe certaines vérités, de saintes vérités, qui
projètent leur lumière sur la condition passée, pré-
sente et future de l'homme. Il en existe de certaines —
qu'on les nomme Révélation ou comme l'on voudra.
Elles résultent de profondes recherches ou de tradi-
tions supérieures — dont tout homme intelligent doit
éprouver le besoin, car des doutes subsistent pour lui
au sujet d'un nombre incalculable de choses dans la
nature. Peut-il ou non voir ces doutes surmontés ? Les
interprétations que les différents peuples en ont con-
servées par l'intermédiaire de leurs prêtres, de leurs
philosophes et de leurs chercheurs sont-elles vraies ou
fausses ? Aucun effort n'est déployé pour examiner ces
questions. Les passions, les rapports civils et beaucoup
d'autres entraves empêchent la majorité des hommes
de se consacrer à ces sujets. Il n'en allait pas ainsi jadis,
quand nos besoins n'étaient pas si nombreux, ni nos
relations si complexes, nos passions si diversement
partagées et stimulées, quand les hommes ne considé-
raient les liens sociaux que comme des buts secondai-
res et non comme le centre d'intérêt de leur existence ;
seul comptait pour l'homme l'accomplissement de sa
destinée. Il se percevait comme membre de la chaîne
des créatures, en quelque sorte citoyen de la Terre.
Mais, peu à peu, la vraie sagesse, la vision juste du tout
se raréfia davantage, s'imbriqua dans les lois humai-
nes, se faussa en suivant les orientations du siècle et
devint finalement le monopole d'un petit nombre de
personnes qui, éloignées des obstacles gênants, culti-
vèrent la vraie sagesse et la transmirent à leurs succes-
seurs. En ce que ces hommes n'oublièrent jamais
qu'ils étaient tous ensemble citoyens de la Terre, leur
principal intérêt demeura toujours insensiblement de
donner également à la multitude entraînée par le
courant de la culture une direction telle qu'elle ne
parte pas trop à la dérive, aussi menée soit-elle par les
événements du monde. À cette fin ultime, ils dégui-
sèrent en chaque siècle leurs doctrines, les vrais prin-
cipes de la vérité, dans une enveloppe adaptée à leur
époque. Ils n'oublièrent jamais que l'homme ne vit
pas simplement dans le monde pour spéculer et être
heureux et paisible, mais qu'il a aussi le devoir d'aider
et de consoler ses semblables.
Parmi les différentes écoles de sagesse, qui se sont
donné pour tâche d'enseigner les vérités sacrées, de
préserver de la corruption et de s'employer au plus
grand bien de tous, se range sans aucun doute l'Ordre
des Francs-maçons. Seulement, même si son caractère
sacré intrinsèque a gardé sa pureté, sa forme exté-
rieure, elle, est complètement corrompue. Et pour-
tant, combien pourrait-il uvrer ! Nous en sommes
au point où le monde a le plus grand besoin de cette
école, car il a pris une si mauvaise tournure que,
désormais, il faut vraiment tout reprendre depuis le
début et définir l’être humain de façon totalement
différente avant de pouvoir lui enseigner la sagesse
INTRODUCTION À MON APOLOGIE
68
supérieure et le rendre utile à cette dernière. La société
dont il sera ici question prend en compte cette réalité
et est en mesure de délivrer le profane. Elle compte en
son sein des hommes de grande science, formés par
plus d'une école de sagesse, des hommes parvenus au
faîte de toutes les sociétés secrètes et qui ont attiré de
leurs entourages respectifs des personnes de tous les
systèmes maçonniques, qui savent de manière certaine
ce qui est bon, vrai et utile, et ce qui ne l'est pas. Mais
ils n'exigent pas qu'on les croit sur parole, simplement
qu'on les juge d'après leur conduite extérieure et leurs
actions sur le monde. Leur premier but reste en effet
d'agir pour rendre le monde meilleur et plus sage. On
doit s'efforcer d'oublier tout à fait qu'ils ont des
secrets, n'envisager que ce qu'ils font pour le bien de
l'humanité en général. Toutes les sciences et toutes les
institutions du monde ont besoin d'une réforme, mais
un tel changement dans les principes ne doit pas être
rendu public, ni trop rapidement mis en uvre. Il ne
faut pas non plus que ce soit une réforme qui détrui-
rait plus qu'elle ne construit, et elle devra être univer-
selle, tout embrasser, ne pas s'occuper de spéculations
théorétiques mais agir efficacement pour élever les
hommes à leur dignité originelle. Si, jusqu'à mainte-
nant, les meilleurs hommes se sont réunis afin de
juguler la corruption, ils sont cependant particu-
lièrement peu nombreux en Franc-maçonnerie, car :
1) Elle est en partie composée d'hommes qui ne
s'élèvent pas au-dessus du vulgaire ;
2) Ces hommes ne sont pas animés d'un seul
esprit, parce qu'ils n'y ont pas été formés dès leur
jeunesse, chacun prenant alors sa propre direction et
ne suivant que sa propre idée, tout comme on se laisse
gouverner par ses passions ;
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 69
3) On ne connaît pas suffisamment ses adhérents,
on ne sait pas ce dont chaque membre est capable ;
4) Et pourtant, tous sont conduits d'une seule
façon et examinés au cours d'une seule épreuve (très
incertaine), mais également sans en subir aucune
2
;
5) Et ils arrivent à la fin sans avoir rien vécu ; car,
en Franc-maçonnerie, il n'y a non seulement aucun
système fixe pour les vérités les plus communes, mais
les vérités supérieures n'y sont absolument pas trans-
mises ; alors, comment ces gens-là, si diversement
choisis et jamais amenés aux connaissances les plus
universelles, pourraient-ils posséder une sagesse sur-
naturelle ? Qui pis est, l'histoire de la Franc-maçon-
nerie, ainsi que son véritable but, ne leur sont jamais
connus ;
6) La Franc-maçonnerie actuelle ne se soucie guère
des obstacles qui se dressent sur le chemin de la
Sagesse et de la Vertu et par là, elle ne fera jamais rien
pour le monde ;
7) L'apparence, la force et toutes les passions y
sont flattées de façon grossière ou subtile, et l'intérêt,
l'ambition, la vanité, la haine privée et les faveurs, le
fanatisme, la fraude et l'ignorance y ont toutes des
occasions de jouer leur rôle ;
8) Chacun veut y apprendre pour soi, nullement en
vue du bien général, et récolter des fruits là où il n'a
rien semé ;
Dans notre société, au contraire, on a retranché
tout cela.
ad 1) Seuls des hommes éprouvés à fond y sont
admis et promus.
ad 2) On y forme les hommes graduellement, avec
un art insensible, grâce à quoi ils envisagent peu à peu
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 70
toutes les affaires humaines d'un seul point de vue.
C'est pourquoi l'on y recrute de préférence de jeunes
gens, car ils sont encore peu entachés de préjugés et
exigent moins d'avoir tout à la fois. Les hommes mûrs
doivent néanmoins traverser toutes ces épreuves. On
ne déplore pas leur impatience, et quand ils régres-
sent, on les laisse filer.
Cependant, quiconque persévère parmi nous et ne
tient pas pour nuls les effets que l'éducation peut
avoir sur l'ennoblissement de l'homme, quiconque
démontre sa fidélité trouvera sûrement chez nous ce
qu'il recherche.
ad 3) On y sait les moyens les plus sûrs de bien
connaître ses membres.
ad 4) Puisque il existe toujours de petites
différences entre eux, personne n'agit de la même
façon qu'autrui, mais chacun y est dirigé et mis à
contribution selon son orientation et ses capacités,
raison pour laquelle tout un chacun ou presque colla-
bore à notre plan autant et aussi longtemps qu'il le
souhaite.
ad 5) Personne n’y promet de secrets, car l'on ne
sait pas si cette promesse pourra être tenue à chacun.
Mais les Lumières contiennent tout ce qui, dans ce
monde, peut être utile à chacun dans son domaine
d'activité. A-t-il des doutes ? Ils seront levés et s'il croit
trouver plus rapidement davantage de choses et des
meilleures au sein d’autres alliances, on lui permet
d’aller les y chercher. Il sera d’ailleurs difficile à quel-
qu'un d'avancer parmi nous s'il n'est par Francmaçon
du troisième grade.
Nos systèmes sont solides et inébranlables ; leurs
fruits sont des connaissances et des découvertes
certaines.
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 71
ad 6) Nous uvrons pour attaquer à la racine les
entraves du bien et, pour ce faire, nous avons choisi
les meilleurs moyens et les plus sûrs de récompenser
extérieurement la Vertu, de rendre le vice terrifiant,
de subjuguer la méchanceté et de combattre le préjugé
avec courage, mais aussi intelligence. C’est un travail
digne de la sainte légion des meilleurs hommes.
ad 7) Chez nous, ce ne sont pas la condition, la
réputation, etc. qui décident. C'est le plus sage et le
meilleur qui règne, mais sans que l'on sache que c’est
lui qui règne. Chaque passion préjudiciable voit son
mécanisme intrinsèque tenu en bride. On se recon-
naît d'après la qualité, pas d’après le nom ; ainsi le
goût personnel et la haine n'interviennent jamais.
L'ambition ne pourra jamais rien entamer, ni la curio-
sité, ni l'envie détruire quoique ce soit. Le bavardage
trouve sa punition immédiate. Les larves du fana-
tisme, de l'ignorance et de l'imposture sont extirpées.
ad 8) À chaque membre est exposé un point de
vue à partir duquel il peut uvrer pour le tout. Il lui
faut être prêt à travailler là où la postérité pourra
récolter des fruits. Sa vision personnelle ne doit avoir
pour lui de valeur qu'autant qu'elle promeut le bien
commun.
Quiconque est un homme de cette sorte, à qui
tout cela semble important, est le bienvenu parmi
nous : car nous ne vendons pas la vérité, on ne nous
paye pas, et là où se tiennent les réunions, les
membres, s'ils veulent se rassembler chaque mois, se
mettent d'accord pour prendre en charge les frais de
port et régler les détails. Nous ne recrutons donc pas
par intérêt personnel. Il faut chercher à entrer chez
nous avec désir et une confiance sans réserve. C'est
seulement depuis peu que la société pense davantage
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 72
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 73
à son expansion, car le monde malade aura toujours
besoin d'aide ; c'est certainement la raison pour la-
quelle les fruits que nous proposons au public sont
visiblement devenus plus doux. Cependant, elle a déjà
publiquement uvré à de grandes choses, que l’on a
attribué à la Fortune ou à la Bonté.
Quibus Licet d’un Illuminé du territoire de Saxe-Thuringe
TABLEAU
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II
ILLUMINATI
1
ère
Classe
I. LE NOVICIAT
Lettre de confirmation d’un admissible
« Je soussigné, m'engage sur mon honneur et ma
réputation, en abandonnant toute réserve cachée, à ne
rien révéler des affaires qui m'ont été confiées par
Monsieur N., relatives à mon admission dans une
certaine société secrète, à personne, pas même à mes
amis les plus intimes ni à mes parents ; je m'engage à
ne jamais révéler la moindre chose y ayant trait, d'une
quelconque manière que ce soit, ni par mots, signes
ou regards, ni autrement ; il en va de mon admission.
À plus forte raison m'a-t-on assuré, avant de m'intro-
duire, que dans cette société rien n'est entrepris contre
l'État, la religion ou les bonnes murs. Je jure
également de restituer sans délai les écrits dont je vais
être avisé et les lettres qui me sont destinées, après en
avoir préalablement fait les copies utiles et compré-
hensibles par moi seul uniquement ; tout cela, aussi
vrai que je suis un homme d'honneur et que je veux
pour toujours le rester.
Fait le ... etc. »
Instruction à l'usage des Insinuants ou Récipients
Extrait des statuts
Quand quelqu'un a établi sa lettre d'engagement,
voici ce qui lui incombe :
1) Chacun doit tenir pour soi un journal où il
consignera précisément tout ce qu'il reçoit ou confie
à l'O<rdre>, de même que ce qu'il expédie sur demande.
2) Il doit reproduire fidèlement les 1
er
et 2
nd
tableaux qui lui ont été soumis avant son admission,
puis les envoyer à l'O.
3) Il livrera de temps en temps une description
exacte des capacités et caractères des personnes qu'il
aimerait introduire ou voir exclues de l’O.
4) Il faut cependant souligner que les sujets pré-
sentés devront avoir bon cur, le désir de se former et
l'amour du travail. S'ils ne sont pas encore formés aux
sciences, l’O peut les y aider grâce à ses enseigne-
ments. On pourra également présenter des artistes,
tout autant que des travailleurs manuels habiles et
considérés.
5) Chacun doit disposer de feuilles de papier
particulières et les destiner aux matières suivantes —
même après l'achèvement d'une nouvelle conversation :
a) Collection des caractères, actions, mentalités
d’hommes instruits et importants aux époques
anciennes et modernes.
b) Leurs nobles pensées, leurs sentiments, leurs
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 78
sentences et ceux de leurs livres dont la lecture est
ordonnée et conseillée par l'O. Pour preuve de
l'application, on doit les envoyer sur demande.
c) À la fin de chaque mois, tout le monde remet
à son récipiendaire un cahier scellé portant l'inti-
tulé : Quibus licet. Il doit y indiquer :
aa) Comment son récipiendaire se comporte
à son égard : avec ou sans application, avec
tempérance ou brusquerie.
bb) S'il a des plaintes à formuler à l'égard de
l'O et de quelle nature elles sont.
cc) Si on lui a réclamé de l'argent au cours
du mois et combien.
Si quelqu'un a une plainte particulière à formuler
ou une préoccupation intérieure, il n'aura qu'à l'ins-
crire sous l'intitulé Soli dans son Quibus licet, et s'il ne
souhaite pas le voir lu par le Maître provincial, qu'il
écrive au-dessus : Primo.
6) On reçoit un nom d'O. Et afin de l'employer
avec profit et science, on doit rassembler et pouvoir
livrer en son temps les données concernant l'histoire
du personnage dont on porte le nom.
7) Les affaires de l'O seront conservées dans un
contenant approprié, et un cahier portant l’intitulé Au
Récipient ou Au Supérieur y sera joint. Au cas où l'on
tombe gravement malade, ce dernier doit être scellé.
8) On doit conserver des copies sommaires de ce
qui est expédié par l'Ordre, y compris tous les
modèles de tableaux, instructions, etc. Les lettres et
originaux d'injonctions doivent être retournés.
Remarque : Pour l'instruction des jeunes gens qui
ne sauraient pas bien écrire, il sera très facile, en guise
de message, d'utiliser des feuilles volantes ; on écrira
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 79
par exemple en haut de l'article : « Amour » et, à la
suite, tout ce que l'on a rassemblé sous ce terme. Les
papiers seront rédigés en alphabet.
INSTRUCTIO
Pro Insinuantibus s.<ive> Recipientibus
Extrait des statuts
1) Chacun a le devoir de proposer ou d'insinuer
quelques membres.
2) Si un adhérent souhaite soumettre la candida-
ture d'un sujet apte, il doit, selon les directives, en
esquisser le portrait fidèle et circonstancié sous forme
de tableau ou punctatim, et le transmettre à l'O par le
biais de son Recipient ou du Q<ibus> L<icet>.
3) Quand l'Insinuans reçoit le facultatem reci-
piendi (aptitude du récipiendaire), il doit se mettre à
l'uvre prudemment, afin d'établir un rapport juste
et précis de tout le processus, puis attendre les pro-
chains ordres secrets.
4) Il doit aiguiller le Recipiendum à partir de sa
propre expérience et selon l'instruction de ses Supé-
rieurs, par des conversations qui rendent aisée la
transition vers un rapport d'intérêts, ou par la trans-
mission d'opinions appropriées et édifiant l'âme, de
façon à ce que le désir d'entrer dans un telle société ne
naisse pas en lui d’un seul coup, mais progressive-
ment. À cette fin, les uvres anciennes et modernes
sont utiles. Sénèque, Platon, Cicéron, Isocrates,
Marc-Aurèle, Épictète, etc. Chacun peut même pro-
poser des livres modernes, adaptés à la tendance et au
besoin du candidat, comme l'ouvrage de Abbt
3
, Vom
Verdienst [Du Mérite] ou les écrits philosophiques de
Meiners
4
, certaines uvres de Wieland
5
, etc. — en
général, dans cette classe, tous les livres riches en
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 80
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 81
images et maximes morales. En de pareils discours et
actions, il est nécessaire que l'Insinuatus se dévoile, et
si le candidat fait montre de zèle et de son désir d'être
introduit, il doit en exprimer la demande. Mais on ne
lui présentera l'engagement qu'après des demandes
répétées.
5) Après l'admission, il devra néanmoins s'expri-
mer par écrit sur les arts ou sciences dans lesquelles il
souhaite être versé. On lui fera réaliser et transmettre
les tableaux. Tout cela sera remis en main propre au
Supérieur ; de même sera remis au préposé, en un
certain lieu, la petite somme d'argent proportionnée
à sa situation, afin de couvrir les frais. Mais c'est aussi
lui qui le remboursera s'il souhaite se retirer avant
l'initiation. Chaque mois, en certains lieux, on verse
une petite contribution, mais sans en recevoir
quittance.
6) Alors, on donne à l’impétrant un nom d'Ordre,
et on lui procure un pensum qu'il doit compléter avec
ses lignes d'aptitudes. Ce pensum général sera lui aussi
remis avant la fin de la période probatoire.
7) Afin que l'O puisse apprécier l'assiduité de
l'impétrant, l'étendue de ses connaissances ainsi que
sa présentation, il sera engagé à transmettre chaque
mois au moins une demi-feuille d'écrits moraux ou un
petit pensum de nexu sociali [sur ses rapports sociaux]
qui sera composé au gré des situations.
8) Durant la période probatoire, le Recipiens dé-
taille point par point avec son subordonné les statuts
généraux de l'O et les lui explique.
9) Il lui donne également un Chiffre d'O, aisé à
retenir, lui indique la manière d'écrire, comment
réaliser le journal et son Quibus lic. et, si besoin est,
lui donne copie de ces consignes ; il doit lire avec lui
de bons livres, se fait montrer ses excerpta et s'efforce
en général de l'éclairer et de le préparer.
10) Le Recipiens doit avoir en vue l'accomplis-
sement le plus juste des statuts, tout déclarer à son
Supérieur immédiat, mais ne pas distribuer les blâmes
trop facilement.
Statuts Généraux de l'Ordre
Pour le soutien et la sûreté des membres de cette
association, qu'ils soient potentiels ou actifs, et pour
prévenir toute supposition infondée et tout doute
anxieux, l'O déclare avant tout qu'il n'a nullement
pour dessein d'encourager les opinions et actes
portant atteinte à l'État, à la religion, aux bonnes
murs ou aux siens. Toutes ses intentions et son
effort visent uniquement à éveiller l'intérêt de l'hom-
me pour l'accomplissement et le perfectionnement de
son caractère moral, à inspirer l'esprit d'humanité et
de société, à empêcher les mauvais desseins de se
réaliser, à aider la Vertu opprimée et indigente contre
l'injustice, à songer à l'avancement des personnes
méritantes et à rendre universelles les connaissances
humaines encore majoritairement cachées. Voilà le
but déclaré de l'Ordre ; tout le reste compte pour rien.
Si les membres devaient un jour rencontrer ici ou là
quelque chose d'inattendu, ils peuvent être assurés
que, contre l'usage de certaines autres associations,
l'on y promet moins, mais l'on tient plus. Cependant,
un membre qui voudrait entrer dans l'O dans l'espoir
d'une grande puissance ou richesse future, pourrait ne
pas y être le mieux accueilli.
1) Puisque, pour la conservation d'un tel but, le
secours mutuel, la bonne entente et l'obéissance
indéfectible sont nécessaires, les membres ne doivent
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 82
jamais perdre de vue la fin dernière de l'O, et songer
que tout ce qu'ils paraissent accomplir pour l'O sert
en réalité l’avancement de leur propre bien, que tous
les membres unissent leurs forces pour travailler à leur
félicité mutuelle.
2) Ainsi doivent-ils se considérer les uns les autres
comme les amis les plus fidèles, mettre de côté toute
haine et toute envie, préserver leurs curs de tout
intérêt personnel préjudiciable et se comporter de
façon à gagner non seulement les curs de leurs
frères, mais également ceux de leurs ennemis.
3) En se fréquentant, ils doivent s'habituer à une
attitude posée, amicale et, en général, s'astreindre à la
plus grande perfection intérieure et extérieure.
4) On exige de tous les membres d'aimer l'huma-
nité, d'être vertueux et honnêtes, les arts et les sciences
dont la nature nous a dotés étant faits pour cela.
5) Chaque membre doit donc propager l'indus-
trie, l'habileté et la Vertu ; ceux qui en sont capables
doivent diffuser également les arts, les sciences et le
bon goût, et chercher à éradiquer ce qui s’y oppose.
6) En outre, l'O recommande avec énergie la
modération, l'amour de la famille et le contentement
vis-à-vis de sa propre condition (lesquels sont d'or), le
respect des anciens, des Supérieurs et des hauts servi-
teurs de l'État ; l'amitié et l'amour envers les frères, la
courtoisie et la compassion envers tous les hommes.
Celui qui exige des autres le respect doit aussi aller
vers les autres avec déférence et attention.
7) Remplissez vos fonctions dans la société civile
avec fidélité, application et constance ; dirigez vos
familles en bons pères, époux et seigneurs ; ou bien
obéissez en tant que fils, serviteurs, subordonnés ;
celui qui néglige les devoirs de son état et de sa
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 83
fonction, manquera aussi aux devoirs de l'Ordre.
8) Bien que toutes les différences de condition
dont on se revêt dans la société civile disparaissent au
sein de l'Ordre, il est cependant nécessaire de rester
dans les limites de l’étiquette, particulièrement quand
des profanes sont présents, et de faire preuve de la
prudence appropriée.
9) Les membres plus anciens ont acquis plus de
connaissances, en ont tiré davantage profit et, pour
cela, accèdent aux hauts grades ; il peuvent être Supé-
rieurs. Aussi les salue-t-on avec une déférence témoi-
gnant d’une véritable attention et d’une haute estime,
sans ramper servilement.
10) Plus la courtoisie d'un frère qui vous
rencontre est grande, plus vous devez être attentif à lui
rendre la pareille. Ne vous autorisez jamais la
familiarité tapageuse ; vous devez vous aimer
constamment, et l'expérience enseigne que rien ne
coupe plus facilement l'amitié la plus forte et la plus
intime qu'une trop grande égalité de niveau.
11) Les Supérieurs sont nos guides, ils nous diri-
gent dans les ténèbres et dans l'erreur, nous détour-
nent des voies impraticables. La souplesse et la docilité
deviennent la règle, et même la reconnaissance. Nul
ne se refusera donc à suivre celui qui uvre pour son
mieux.
12) L'O exige donc de ses membres un sacrifice de
leur liberté, certes pas absolu, mais en tous les cas, s'il
représente un moyen en vue d'une grande fin. Les
ordres des Supérieurs sont toujours présumés
conduire au but. Car les Supérieurs voient plus loin,
plus en profondeur dans le système — c'est pour cette
seule raison qu'ils sont nommés Supérieurs.
13) Ils connaissent les hommes, savent qui ils ont
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 84
devant eux, et par conséquent, n'abuseront pas de leur
prestige et n'oublieront jamais qu'ils doivent être de
bons pères. Toutefois, l'Ordre a arrêté quelques
mesures afin de se préserver des oppresseurs, des fiers,
des impérieux et autres personnes du même genre. À
la fin de chaque mois, en effet, tous les subordonnés
donnent à leur Supérieur ou au Recipient une ou
plusieurs feuilles cachetées portant l'intitulé approprié
à la circonstance : Quibus licet ou bien Soli ou Primo.
Sur cette feuille, il déclare :
a) Comment son Supérieur le rencontre et
procède avec lui.
b) Quelles plaintes il veut formuler contre
l'Ordre.
c) Quels ordres le Supérieur lui a exprimés au
cours du mois.
d) Combien il a pris d'argent ce mois-là.
14) Tous les mois, chacun doit remettre ce cahier,
qu'il ait quelque chose à exposer ou une plainte à
formuler, ou qu'il n'ait rien à dire. Pour l'établir avec
moins de peine, chaque membre se prépare, dès le
début du mois, l'une ou l'autre feuille, y consignant
tout ce qui lui arrive personnellement et la cachète à
la fin du mois.
15) Cette règle exigeant l'envoi d'un papier est
effective à tous les grades, et personne n'en est
exempt. S'il est interrompu, le subordonné tombe
sous le coup d'une amende proportionnée à ses
moyens, de même que le Supérieur qui omet de
l'envoyer ou de le réclamer en temps voulu. Le
Supérieur doit le transmettre le dernier jour du mois.
16) Afin que tous les membres soient animés
d'une seule âme et qu'il n'aient, autant que possible,
qu'une seule volonté, des livres leur sont imposés,
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 85
qu'ils doivent lire et à partir desquels ils peuvent se
former. Par ces travaux mensuels, longs d'une demi-
page au moins, et à l’aide des instructions dispensées
lors des réunions, les Supérieurs et les Frères auront
l'occasion d'apprécier aussi bien leur présentation,
que le zèle et l'accroissement de leurs connaissances.
17) Chacun est informé par son Supérieur des
livres à lire. En général, on n'exclue aucun de ceux qui
contribuent à former le cur. Pour les nouveaux, on
recommande des fabulistes et d’autres textes riches en
images et maximes morales ; on préfère en particulier
que les membres se nourrissent de l'esprit des Anciens
et qu'au final, ils pensent et observent davantage qu'ils
ne lisent.
18) Le Recipient de chaque candidat est également
son Supérieur. Toute personne qui s'est vue révéler
l'existence de l'O et qui, dans le même temps, a fait sa
demande pour entrer dans l'alliance, doit attendre les
prochaines instructions de celui qui l'y a fait entrer,
c'est-à-dire celles de son Recipient.
19) Tout le monde a la permission de proposer et
d'insinuer de nouveaux membres. Aussi, tous les
membres doivent, pour chacune des personnes qu'ils
souhaitent voir admises ou exclue de l'O, tenir des
fiches particulières sur lesquelles ils consignent les
actes et discours révélateurs de leurs âmes ; en
particulier les plus infimes, ceux où la personne ne
croit pas être observée. Puisque tous les jugements que
l'on exprime, de même que toutes les actions nous
trahissent, il ne manquera jamais matière à pareilles
notes.
20) Les notes déterminent toute la suite à donner.
Il faut donc qu'elles soient très correctement établies
; qu'elles soient plus racontées que réfléchies. De ces
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 86
notes doit immédiatement ressortir pour le Supérieur
le caractère du candidat, que ce soit pour l’admission
ou l'exclusivam.
21) Puisque l'homme possède deux côtés, l'un bon et
l'autre mauvais, l'Ordre exige que les membres ne
s'habituent pas à n'en considérer et à n’en décrire
qu'un seul. L'humanité nécessite que l'on reconnaisse
le bien également chez son ennemi, que l'on vante sa
probité. Il ne faut pas vouloir statuer sur les hommes
à partir d'une seule action ou de la seule relation qu'ils
entretiennent avec nous.
22) Pour voir si les candidats effectuent ce qui a
été édicté jusque là, s'ils élargissent leurs connais-
sances, s'ils réfutent et nient leurs préjugés, s'ils
perfectionnent leur caractère moral — en un mot, s'ils
veulent devenir des membres dignes —, l'O demande
à éprouver leur fidélité, leur silence, leur application,
leur attachement et leur obéissance.
23) Ainsi, l'O a aussi arrêté une certaine durée au
cours de laquelle les candidats doivent être soumis à
cette épreuve. Les jeunes gens ont une période
probatoire de 3 ans, d'autres de 2 et d'autres encore,
d'une seule année. Il dépend de l'assiduité de la
maturité, du zèle et de l'application du candidat de
raccourcir cette durée.
24) Pendant que le candidat lit les livres prescrits,
il travaille à étudier son prochain, à tout noter avec
application, il prend des notes selon une certaine
méthode appropriée et cherche à digérer ce qu'il a lu
et à le dire avec ses propres mots.
25) Nombre de notes, de remarques, beaucoup de
caractères esquissés, de causeries consignées avec des
gens que l'on a rencontrés parlant avec passion, de
même que l'exécution des statuts de l'O et l'obéis-
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 87
sance au Supérieur, sont la voie la plus sûre de
l'avancement.
26) Parmi les observations, les remarques
physionomiques, les règles découvertes, le jugement
des caractères humains rendent un grand service.
Mais l'on recommandera essentiellement de considé-
rer les objets non de manière étrangère, mais
personnelle.
27) Outre toute la philosophie pratique, l'O
s'occupe de la nature entière et d'histoire naturelle,
avec les affaires politiques et l'économie, les arts
libéraux, les sciences nobles et les langues.
28) Lors de son admission, le candidat exprime
dans quel art ou science il souhaite être versé ; il doit
se rendre familiers les ouvrages qui vont en ce sens, en
reproduire des passages conséquents, montrer ces
derniers à son Recipient comme preuve de son
application et les envoyer d'après les statuts.
29) Parmi les premières démonstrations de ses
capacités, il y a les tâches que chacun doit traiter,
décomposer et présenter au terme de sa période
probatoire.
30) Lors de son admission, le candidat échange
aussi son nom contre un autre, à savoir un nom
d'Ordre ; il doit lire, rassembler et noter tout ce qui le
concerne.
31) Puisqu'il doit s'habituer à une prudence et à
une discrétion particulières, il ne fréquentera aucun
membre durant toute sa période probatoire :
a) Afin de ne pas pouvoir se dissimuler et, par
suite, être tenu sous observation ;
b) De sorte qu'il prendrait un risque à vouloir
causer contre des membres de l'O ; il se rendrait ainsi
coupable d'une trangression des statuts qu'il ne pour-
rait contester.
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 88
32) C'est aussi pour cette raison, et parce que l'on
ne sait jamais si celui avec qui l'on converse est d'un
grade élevé ou inférieur au sein de l'O, qu'il n'est pas
permis de parler aux membres rencontrés du moment
de sa réception, des degrés, des dispenses, ni aux frères
présumés de l'O de la moindre affaire relative à celui- ci.
33) Les absents écrivent à leur Supérieur tous les
14 jours, franco de port ; les assidus rendent visite à
leur Supérieur au moins une fois par semaine. Si le
Supérieur a du temps, il partage sa semaine entre ses
attitrés ; il lit, note et conduit les causeries d'instruc-
tion qu'il a avec eux. 34) De ce que le candidat reçoit
de son Supérieur, il tire tous les passages nécessaires et
qui se comprennent d'eux-mêmes, puis il renvoit ou
restitue à chaque fois tous les originaux. Tout ce qui
est caché a plus de charme et d’attrait. En outre, les
Supérieurs ont ainsi plus d'occasions de réaliser des
observations. L'Ordre se préserve plus sûrement de
l'infiltration des puissances inopportunes et de la
présomption nourrie par la curiosité espionne. Les
desseins humains et honnêtes peuvent être moins
entravés, et les éclats des tyrans et des partisans, plus
facilement étouffés.
35) Afin de pourvoir aux différentes missions et
pour porter secours aux Frères pauvres, l'O réclame
habituellement de chacun, lors des réunions, une
petite contribution proportionnée à ses moyens —
rien de plus.
36) Rien d'autre ne sera payé et, de même, le
candidat sera remboursé si, comme il le peut, il désire
se retirer avant l'initiation. Du reste, il n'en va pas de
même en tous lieux, ceci valant en fonction des
besoins et des circonstances. Le candidat s'apercevra
très vite que, chez nous, il ne peut être question de
fraude.
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 89
37) Vraiment, on y a non seulement les mains
libres, mais elles reçoivent encore l'assistance de l'O.
Pour les autres, les contributions seront notées et
reportées à des circonstances plus favorables.
38) Cependant, en ce que ces contributions sont
extrêmement faibles, puisqu'à la différence d'autres
associations où le seul fait d'entrer coûte 100
Gulden
6
, voire plus, on concevra aisément qu'une
uvre si immense coûte de grandes sommes d'argent,
ne serait-ce qu'en frais de port et de voyage ; ainsi
espère-t-on que ces détails à réaliser et à acquitter ne
soient pas trop accablants du point de vue des Supé-
rieurs et des subordonnés.
Chiffre simple à l'usage des Néophytes
m - 1 c - 10 s - 18
l - 2 b - 11 t - 19
k - 3 a - 12 u - 20
i - 4 n - 13 v - 21 p. ex. 11.8.17.2.4.13
h - 5 o - 14 z - 22 B E R L I N
g - 6 p - 15 y - 23
f - 7 q - 16 x - 24
e - 8
d - 9
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 90
III
ILLVMINATI.
1
ère
Classe
II. MINERVAUX
Le médaillon en métal doré ajouré suspendu au
cou des Minervaux par un sautoir vert herbe large de
trois doigts — chez les Minervaux dirigeants, ce
dernier est de même couleur mais un peu plus large,
et se porte en bandoulière, de droite à gauche —
représente une chouette tenant un volume dans ses
serres. Dans ce livre ouvert sont inscrites 4 initiales :
P. M. C. V.. La chouette plane au-dessus des nuées,
au centre d'une couronne de laurier. Le Motto signifie :
Per Me Caeci Vident [Par moi les aveugles voient].
Le signe de reconnaissance consiste à tenir la main
à plat au-dessus des yeux, comme l’on a coutume de
faire quand une lumière trop forte nous éblouit.
La griffe que l'on fait en serrant la main d'un frère
consiste en trois légères pressions exercées avec le petit
doigt.
Chaque année sont communiquées deux paroles.
Le nom d'un lieu et celui d'un personnage. On
demande par exemple : Où la plus grande lumière
brille-t-elle ? Réponse : À Sagunto. Qui la voit le plus
clairement ? Réponse : Hanno.
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 91
Formulaire
pour un protocole d'initiation destiné aux absents,
candidats avancés qui ont des scrupules à être reçus de
la même façon que les jeunes.
Protocole
pour l'initiation du Frère N<om> d’O<rdre>.
Vous constaterez facilement, à partir des écrits de
l'Ordre qui vous ont été transmis, que ce degré de l'O
est fixé, de manière insigne, pour former les jeunes
gens à devenir des membres méritants et vous ne serez
donc pas surpris que les Supérieurs éclairés aient non
seulement :
1) Arrêté pour ces jeunes gens une longue période
probatoire, mais aussi :
2) Exigé d'eux une grande obéissance et une
dépendance totale à l'O. Car puisque ce dernier prend
chez les jeunes disciples la place des parents et des
professeurs, qu'il leur promet un asile et une direction
vers le bien, il importe à l'O d'être certain que chaque
pas effectué par eux soit conforme aux principes de
notre sainte et étroite association. Du reste, il faut
envisager l'entrée dans l'O comme un contrat récipro-
que. En chaque candidat, l'O acquiert seulement un
homme dont il n'est pas encore certain qu'il se desti-
nera entièrement à nos buts sublimes ; l'impétrant
pénètre cependant dans une société peuplée de beau-
coup d'hommes honnêtes et éprouvés : l'O n'a rien de
plus à espérer d'un tel ajout qu'un éventuel collabora-
teur assidu ; en revanche, les nouveaux entrants peu-
vent attendre tous les avantages de cette association
solide et étendue. Et comme ces perspectives leur sont
communiquées de la manière la plus désintéressée et
que, enfin, toutes les obligations — exceptée celle
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 92
d'être discret — s'éteignent aussitôt s'ils souhaitent en
partir — ce qu'ils peuvent faire à tout instant —
quand l'on exigera d'eux ce qu'ils ne peuvent accom-
plir, il est fort équitable que l'O cherche à s'assurer
qu'il n'y ait parmi eux aucun membre incapable ou
destructeur de l'unité du plan d'ensemble. Si les
Supérieurs éclairés raccourcissent leur durée de proba-
tion, ils sont de facto admis au sein de notre société.
Mais répondez d’abord :
1ère question : Quel concept vous faites-vous de
cet Ordre ?
2è “ “ “ : Avez-vous pourtant songé qu'en vous
imposant des obligations, vous bornerez votre liberté
naturelle ?
3è “ “ “ : Avez-vous également réfléchi au fait que
l'O, dans certaines circonstances, exigera de vous la
plus stricte obéissance ? Que l'on ne vous rendra pas
toujours compte des raisons pour lesquelles on vous
ordonnera une chose qui pourrait vous être désagré-
able ?
4è “ “ “ : Comment réagiriez-vous si vous
rencontriez un jour, au sein de l'O, une personne que
vous avez en aversion ou qui vous est hostile ?
5è “ “ “ : Savez-vous maintenant ce que nous
attendons de vous ? Et qu'en exigez-vous en retour ?
Jusque là, le protocole sera rédigé sur des folio
pour être envoyé ensuite à l'absent, outre le certificat
du grade de Minerval. L'intéressé le lira dans le détail,
remplira les espaces prévus pour ses réponses et
rédigera sur un cahier particulier la formule du
serment, dans la mesure où il souhaite le prêter. Puis
il renverra le tout. Si les Supérieurs sont satisfaits, il
lui sera répondu :
Cette demande est honnête et raisonnable. Je
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 93
soussigné, mandataire de l'O, vous jure, au nom
de nos Supérieurs éclairés, de tous les membres et
de l'O tout entier, protection, justice et
assistance. Néanmoins, l'O ne répondra jamais
d'un malheur que vous vous attireriez par votre
faute ou pour vous être targué de la puissance et
des secours de l'O. En outre, je vous assure, une
fois encore au nom de l'O sacré tout entier, que
vous ne trouverez chez nous rien qui aille contre
l'État, la religion et les bonnes murs. Si vous
êtes désormais résolu à entrer dans notre O,
veuillez recopier ci-après le serment joint à la
présente.
Nom d'O de l'Initiantis.
Suite à quoi l'on renvoit le protocole du candidat
qui prête son serment et le signe.
Statuts
pour les Minervaux
D'après la remarque préliminaire sur les statuts
généraux de l'O, il est acquis que ce dernier vise en
général l'expansion du bonheur mais aussi, en
particulier, le perfectionnement du caractère humain
et l'instillation d'idées plus nobles et plus dignes.
Puisque le perfectionnement de l'entendement et
l'élargissement des connaissances en est un moyen
indispensable, ils restent la principale préoccupation
de l'O au niveau de cette classe.
Cette dernière, en effet, est en quelque sorte
l'école à laquelle les membres se forment en vue de
donner aux autres les instructions nécessaires, celle où
chacun se voit mettre en main l'auxiliaire qu'il
n'aurait jamais trouvé en ne se fiant qu'à lui-même.
D'où sa dénomination. Mais les membres sont soit
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 94
des apprenants, Minervaux, soit des instructeurs,
Minervaux Illuminati.
Les consignes et les ordres qu’il s’agit en premier
lieu d’observer sont les suivants :
1) L'O, comme cela ressort des statuts, cultive
tous les arts et toutes les sciences, à l'exception seule-
ment de la théologie et de la jurisprudence dans leurs
acceptions générales. Par conséquent, chaque adhé-
rent, au cours de son existence, doit rassembler tout
ce qui concerne les sciences et les arts dans lesquels il
s'est reconnu versé lors de son admission, particulière-
ment ce qu'il y a en eux de plus rare et de plus ardu,
et il le présentera au moins une fois l'an — ou plus
souvent si on lui en fait la demande — à son Recipient
pour preuve de son zèle et de son obéissance.
2) Chaque membre travaillant est en outre
autorisé à réclamer des contributions et des moyens
dans sa province pour les sciences et les arts qu'il a
choisis comme principaux objets de son étude. Si l'un
d'entre eux se voit prescrire par le Supérieur de son
cercle une matière vraiment difficile à laquelle il a
longuement travaillé, et dont il souhaiterait volontiers
livrer quelque chose d'abouti, tous les membres du
district sont obligés de lui communiquer l'ensemble
de ce qu'ils ont déjà rassemblé sur le sujet, ou bien, au
cas où ils n'auraient rien trouvé, de collecter
spécialement ce qui s’y rattache et de le lui envoyer
dans le délai d'un an. Chacun doit donc organiser ses
notes à cette fin. La manière de noter est déjà
connue.
3) Dans les grandes villes, où se tiennent
davantage de réunions, des régulateurs particuliers et
des listes appropriées aux arts et sciences sont
distribués. De même, les membres sont affectés aux
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 95
classes particulières d'après les sciences et les arts qu'ils
ont choisis ; dans chaque branche sont dispensées des
instructions.
4) L'O collecte aussi des éléments sur les biblio-
thèques, les matières naturelles, les antiquités, la
diplomatie et tout membre doit s'astreindre à en
découvrir, pour les destiner à un usage général.
5) Le Supérieur de chaque localité possède un
Catalogum desideratorum sur lequel est indiqué ce qui
manque à l'un ou à l'autre, ou ce qui est difficile à
fournir, chaque membre étant associé pour sa
recherche et pour le lui procurer. Mais, réciproque-
ment, tout ce qui, parmi les desiderata, est listé par les
membres concernant de pareils moyens, sera publié
au sein du district afin de le rendre acquérable par
échange, achat ou crédit.
6) Afin d'encourager davantage les membres à
travailler et pour récompenser quelque peu leurs ef-
forts, l'O pose annuellement une ou plusieurs
questions accompagnées de prix : il tient à chacun d'y
concourir librement ; cependant, le prix et le lance-
ment sont fixés une fois pour toutes en fonction de la
difficulté à la tâche que la question engendre.
7) Les traités doivent être rédigés proprement et
remis par chacun à son Recipient ou Supérieur de
réunion. La livraison en sera ensuite assurée par ce
dernier.
8) Les traités, tout comme les autres travaux,
discours et occupations mensuelles de l'O, ainsi que
les éléments rassemblés autour du Nom d'O, restent
la propriété de ce dernier, de sorte que l'auteur ne
peut jamais les faire imprimer, cependant que l'O en
a le pouvoir, sans préjudice pour son auteur.
9) Puisque il n'est pas possible d'organiser unifor-
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 96
mément la librairie sur le pied anglais dans toutes les
provinces et, qu'avec cela, les écrivains particulière-
ment jeunes ne s’attachent pas trop aux libraires, l'O
reprendra à ses membres tous les ouvrages utilisables,
les imprimera à ses frais et laissera aux membres la
charge de leur usure, souscription et prévente : il faut
entendre par là que les bagatelles, brochures manus-
crites, libelles, etc. en sont exclus et que chaque auteur
se soumet à une censure humble et raisonnable. Les
uvres qui exigeraient une censure trop ferme ne
seraient pas acceptées et seraient renvoyées à leurs
auteurs.
10) Il a déjà été dit que pour alléger les dépenses
de l'O, en particulier la coûteuse correspondance,
chaque Minerval aura soin de donner tous les mois
une petite somme, ce sur quoi tout le monde tombe
d'accord au vu des circonstances.
11) Si quelqu'un veut accomplir un voyage ou
visiter un pays étranger, il doit en aviser son Supé-
rieur, pour pouvoir profiter des avantages de soutien,
de connaissance, etc. qui sont réservés aux degrés
supérieurs.
12) Si un frère tombe malade, les autres se relayent
pour le consoler, le distraire, lui procurer assistance et
soulagement. Si sa maladie est grave, les écrits de l'O
doivent être rangés en lieu sûr et restitués une fois sa
santé recouvrée. Si le fr. meurt, les membres lui
témoignent les derniers honneurs, sa mémoire étant
célébrée ensuite par un discours en assemblée.
13) Ce qui a été stipulé dans les Statuts généraux
à propos du journal, des doléances mensuelles sous
scellés, des descriptions de caractères et autres choses
semblables, continue également à être effectif à ce
grade.
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 97
14) Parmi les devoirs que chacun doit principale-
ment observer dans ce grade, où il est cherché à mener
singulièrement de l’avant tous ceux qui souhaitent
être promus, on compte :
a) Le contentement quant à sa condition et à sa
destinée.
b) Une bonne économie domestique.
c) Le respect et l'amour de ses parents.
d) Le respect à l'égard de toute autorité de l'O
comme de l'État.
e) La vénération et la haute considération des
Anciens.
f) Le respect à l'égard de tous les instituts savants,
particulièrement les écoles, les sociétés savantes et les
universités ; également renforcer leur floraison et leur
réputation.
g) La recommandation de frères dignes et connus,
leur défense contre les médisances et les diffamateurs.
15) En somme, chacun doit chercher à prêter
main forte à autrui, à le mettre en possession des
moyens de la connaissance et à en éclairer la voie.
16) Dans cette classe, l'O réclame d'être considéré
uniquement en tant que société savante grâce à
laquelle l'exemple et l'instruction rendent le cur
meilleur et gouvernent l'intelligence.
17) Donc, lisez assidument, méditez sur ce que
vous avez lu et préférez ensuite l’usage de votre propre
sens à un autre qui vous est étranger ; pensez et dites
à votre manière ce que d'autres ont pensé et dit ;
n'admettez aucune opinion sans en avoir examiné
l'origine, l'auteur et la raison d'être : entraînez-vous
ainsi à accomplir la tâche ; lisez ce qui élève l'âme et
émeut le cur ; transmettez-le aux autres ; pensez à
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 98
mettre en pratique et à utiliser ce qui a été lu et pensé.
Avant tout, explorez l'homme, non pas tant à partir
des livres que de votre propre fond, en partant de
l'observation des autres et des conclusions tirées de
situations similaires touchant ces derniers.
Cérémonie d’Initiation
Doivent y être présents :
Le Supérieur ou un Delegatus en tant qu'Initians.
Le Secrétaire ou un autre Frère en tant qu'Actuarius
[greffier] ;
Le Recipiens du candidat en tant que parrain ;
Le Recipiendus [récipiendaire] (Initiandus).
L'initiation se déroule en soirée, volets clos, dans
une pièce éclairée seulement par trois lampes. L'une
d’elle est couverte d'un verre dépoli et posée sur la
table autour de laquelle siègent les Deputati [députés].
Le Supérieur Initians porte également un couvre-chef
vert. Deux autres lampes sont posées à quelques pas
de là, sur deux consoles ou autres meubles.
Les présents sont décorés de leurs bijoux d'O et
aussitôt que le Recipiens accompagné du candidat,
pénètre dans la maison où se déroule la cérémonie, le
Supérieur lui déclare ou lit, selon ce que stipule
l'instruction, qu'il a obtenu le droit d'être initié. Il lui
demande ensuite s'il demande encore sérieusement à
être reçu dans l'O et, si celui-ci répond que oui, on lui
retire son épée et on le fait conduire par son Recipiens
dans une pièce sombre privée de toute lumière. Le
Recipiens l'y fait asseoir et lui déclare : « Réfléchissez
ici encore une fois pour savoir si vous restez déterminé
à intégrer l'O » Là-dessus, le Recipiens s'éloigne en
abandonnant l'Initiandum à ses méditations.
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 99
10 à 15 minutes plus tard, le Supérieur frappe
deux coups distincts ; le Recipiens les répète contre la
porte de la salle obscure dans laquelle est assis l'Ini-
tiandum, puis y entre pour demander au candidat s'il
a bien réfléchi et s'il est encore prêt à sauter le pas. S'il
a répondu positivement, le Recipiens, après avoir frap-
pé deux coups et attendu ceux qui lui sont répliqués
par le Supérieur, pénètre dans la pièce d'initiation en
apportant la réponse du candidat, sur quoi l'Initians
déclare : « Alors conduisez-le ici ! » Le Recipiens fait
s'avancer l'Initiandum et lui désigne la place qu'il doit
occuper, à quelque distance de la table autour de
laquelle siège le reste de l'assemblée ; puis l'Initians
portant la coiffe lui pose la question suivante :
I.) À quoi aspirez-vous ? N. d'O, pourquoi être
venu jusqu'ici ?
On laisse d'abord répondre l'Initiandum, mais on
lui déclare qu'il est de coutume que son Recipiens —
qui prend alors la place du parrain au cours de cette
scène — réponde pour lui à chaque fois, et qu'il devra
toujours exprimer à la fin de ces réponses si et dans
quelle mesure il est ou non d'accord.
Recipiens : Membres augustes de l'O illustre. Après
la période probatoire appropriée qui s'est écoulée (si
l'Initiandus en a été dispensé, le Recipiens le fait se
rasseoir. N. d'O l'en remercie infiniment) et après
mûres réflexions, N. d'O réclame son admission et
vous prie de bien vouloir l'accepter si, d'autre part, il
la mérite aux yeux de l'O.
II.) Initians : En vertu de vos aptitudes, qui ont été
rapportées à nos éminents Supérieurs, et des preuves
requises qui leur ont été transmises, vous avez été
reconnu digne de devenir l'un des nôtres. Je vous
souhaite bonne chance ! et je vous exhorte à exécuter
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 100
correctement tout ce qui sera exigé de vous si vous ne
voulez pas quitter l'O ni perdre les avantages de
l'union fraternelle et manquer toute la finalité de l'O.
Dites-moi, N. d'O, quelle idée vous faitez-vous de
cet O ?
Recipiens : N. d'O sait, d'après les statuts et les
entretiens, que le vrai but affiché de l'O est l'entraide
fraternelle, l'assistance à la Vertu opprimée, le perfec-
tionnement du cur et de l'intelligence.
III.) Initians : Cest là une conception juste et vrai
de notre illustre O. Vous appprendrez vous-mêmes,
par la conviction, les échanges et les communications,
qu'il en est véritablement ainsi ; vous aurez tôt fait de
voir par vous-même que son but n'est ni la puissance,
ni la richesse, ni de commettre des attentats contre
ceux qui dirigent le monde, ni de fomenter la chute
des gouvernements spirituels et temporels. Si c'est de
ce point de vue que vous vous représentez l'O, vous
seriez dans l'erreur ; et pour ne pas que vous pénétriez
plus avant dans ce Sanctuaire vénérable avec de tels
espoirs téméraires et trompeurs, l'O, si vous le souhai-
tez, vous libèrera totalement par mon entremise. Vous
n'aurez plus aucune obligation qu'un parfait silence.
Vous êtes aussi libre qu'auparavant. Hormis le cas où
il y aurait eu de votre part injure ou trahison, vous
n'avez pas la moindre chose à redouter de l'O. Sou-
haitez-vous vous retirer ou persistez-vous dans votre
décision précédente ?
Ici, le candidat donne lui-même sa réponse, cette
dernière étant consignée comme les autres.
IV.) Initians : Avez-vous aussi pleinement réfléchi
au fait que vous vous imposez de nouvelles obligations
et que, de cette manière, vous bornez votre liberté
naturelle ?
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 101
Recipiens : N. d'O a tout bien médité ; il est
parfaitement maître de sa volonté ; il est convaincu
que l'homme est impuissant et qu’il n'est rien sans le
secours des autres ; que sa totale indépendance lui
serait nuisible ; que l'homme a besoin des autres en
toute situation, dans toute direction et pour tout
secours. C'est pour cette raison que N. d'O est entré
dans cet OIllustre, pour être apte à se lier aux membres
honorables qui en font partie et pour le faire plus
correctement encore grâce à son introduction aux
grades supérieurs.
V.) Initians : Avez-vous pleinement réfléchi au fait
que l'O, dans certaines circonstances, exigera de vous
la plus stricte obéissance, que vous devrez vous taire et
obéir à ses consignes ? Que vous aurez peut-être à
supporter des ordres désagréables, qui entreront en
conflit avec vos sentiments ?
Recipiens. N. d'O sait que dans toute société bien
ordonnée, il doit exister des supérieurs et des subor-
donnés ; il sait qu'en raison des faiblesses de l'individu
et des nécessités de la vie en société, cela est indispen-
sable. Il s'est d'ores et déjà imposé silence et obéis-
sance en intégrant l'O ; pourquoi ne devrait-il pas
obéir aux affaires de l'O dont il est convaincu qu'elles
ne sont que bonnes, qu'elles font l'honneur de
l'homme, et qu'elles ont des visées utiles, tant pour le
tout que pour les membres pris en particulier ?
Si N. d'O devait un jour recevoir un ordre qui,
parce qu'il n'en perçoit pas la raison, lui serait moins
agréable, il y obéirait cependant, car il sait que ce qui
est désagréable à l'homme n'est pas toujours vraiment
mauvais et que ce qui lui est agréable, n'est pas
nécessairement bon. Il est convaincu que ses sacrifices
n'auront pas tous une cause rationnelle, mais qu’ils
seront faits uniquement pour son bien et celui de l'O.
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 102
VI.) Initians : Certainement ! N'acceptez jamais
d'ordres qui ne soient profitables, bénéfiques et éclai-
rants ; s'ils ne tendent au but général ou ne conservent
l'ordre et l'activité. Mais, encore une fois, je dois vous
donner à hésiter : vous pourrez aussi rencontrer parmi
les membres des personnes dont vous vous méfiez ou
qui, précisément, pourraient être vos ennemis ; si vous
étiez animé de cette haine privée, vous pourriez, sans
désobéir aux Supérieurs ni être parjure à l'O tout
entier, devenir pourtant tiède et ineffi-cace.
Recipiens : N. d'O détruira pareilles animosités, il
considèrera tous les membres comme des frères ;
chacun, à ses yeux, semblera mériter le respect que l'O
estime dû à tous les membres.
VII.) Initians : Ces explications nous suffisent.
Mais avant de pouvoir vous autoriser une entrée plus
large au sein de l'O, je veux encore entendre les
conditions sous lesquelles vous souhaitez y entrer. À
présent, dites-moi : qu'exigez-vous de l’O ?
Recipiens : Tandis que N. d'O, par sa soumission,
transfert à l'honorable mandataire et, à travers lui, à
l'O illustre son droit sur lui, il se garantit aussi auprès
de l'O que ce dernier existera pour sa sûreté et son
plus grand bien, autant que pour le bien de l'en-
semble, qu'il se préoccupera de lui et l'aidera pour
tout, en échange de quoi il s'engage à obéir à l’O, à
honorer tous ses membres et à employer ses forces au
mieux de ses intérêts.
VIII.) Initians. Ce désir est juste et raisonnable. Je
vous promets (ici, il le nomme par son N. d'O, retire
son couvre-chef et se lève), en ma qualité de manda-
taire de l'O sublime, au nom de nos illustres Supé-
rieurs, de tous les membres de l'O dans sa totalité,
protection, justice et secours. En revanche, l'O ne
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 103
prendra jamais sur lui le malheur que vous vous
attireriez par votre faute ou par les coups que vous
auriez portés à la puissance et au soutien de l'O. En
outre, je vous assure, une fois encore, que vous ne
rencontrerez jamais chez nous quoique ce soit qui aille
contre la religion, l'État ou les bonnes murs.
Cependant, (à ce moment là, l'Initiandus est appelé
par son N. d'O et on lui pointe une épée sur la
poitrine), si tu devais devenir parjure ou traître, tous
les membres seraient appelés à prendre les armes
contre toi. Ne crois pas que tu serais en sécurité ; là où
tu fuirais, le déshonneur, les reproches de ton cur,
la vindicte des Frères que tu ne connais pas te pour-
suivraient sans cesse jusque dans ton for intérieur.
(L'épée est ensuite reposée sur la table). Si vous
persistez dans votre décision d'être reçu parmi nous,
prêtez le serment suivant : (on fait s'agenouiller l'Ini-
tiandum, main à plat sur la tête, et on lui demande de
répéter littéralement le serment qui suit. La Bible est
posée ouverte sur la table et à ces paroles : « Que Dieu
me vienne en aide ! », l'Initiandus ôtera sa main et
posera trois doigts sur la elle :
« Moi, N. d'O, je reconnais devant Dieu Tout
Puissant et devant vous qui incarnez le pouvoir de l'O
illustre au sein duquel j'espère être admis, que je
connais ma faiblesse et mon impuissance naturelles,
qu'en dépit de tous les privilèges dus au rang, aux
honneurs, aux titres et aux biens temporels que je
peux posséder dans ma vie civile, je n'en demeure pas
moins un homme comme les autres ; que tout comme
j'ai reçu ceci de mon prochain, je puis le reperdre à
cause de lui, et qu'ainsi, le secours et l'attention
d'autrui me sont indispensables ; je chercherai par
tous les moyens possibles à les mériter. Je ne ferai
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 104
jamais usage de ma réputation présente et à venir, ni
de ma puissance au détriment du plus grand bien
général, mais pour m'opposer résolument aux enne-
mis du genre humain et de la société civile, en fonc-
tion de mes forces et de ma situation. Je promets et je
fais en outre le vu de servir l'humanité en toutes
occasions, de prendre sa défense avec passion, de
perfectionner mes connaissances et ma volonté, et je
veux mettre mes jugements utiles au service du bien
général, dans la mesure où cela sera exigé de moi pour
le bien-être et en faveur des statuts de la présente
société.
« Je promets également un silence éternel dans une
fidélité et une obéissance à toute épreuve à tous les
Supérieurs et règlements de l'O. En ce qui con-cerne
les affaires de l'O, je renonce loyalement à mes
intérêts privés et à mon entêtement, autant qu'à
l'usage illimité de mes forces et de mes facultés. « Je
m'engage à considérer le plus grand bien de l'O
comme étant le mien propre et je suis prêt à le servir
aussi longtemps que j'en serai membre, à le servir avec
mon sang, mon honneur et mon bien. Si je devais agir
contre le bien de l'O illustre, par précipitation,
passion ou méchanceté, je m'exposerais à toutes les
vengeances et châtiments que m'infligeraient mes
Supérieurs.
« De plus, je jure vouloir intervenir et conseiller
dans les affaires de l'O selon mes meilleures connais-
sances et ma conscience, en faisant le sacrifice de mon
intérêt personnel. Je jure aussi de considérer tous les
amis et ennemis de la Société comme étant les miens
propres, et de ne pas me venger contre eux, mais de
me comporter à leur égard comme me l'imposent les
directives de la société.
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 105
« Je ne suis pas moins prêt à me soucier de son
accroissement et de sa propagation, de toutes les
manières et par tous les biais possibles, et d’y em-
ployer toutes mes forces.
« À cette fin, je me départis de toute réserve secrète
et promets tout cela suivant la vraie idée de la société
qui m'impose ce serment et, comme l'expression le dit :
Que Dieu me vienne en aide ! »
Là-dessus, il appose sa signature sur le procès
verbal et le Supérieur lui déclare :
1) Que pour l’heure, il n’aura pas encore connais-
sance de tous les membres de l'O, mais seulement de
ceux de sa classe qui se réunissent sous la direction du
même chef. Qu'on le mettra néanmoins en possession
des moyens de découvrir quelques uns de ceux qu'il
n'a encore jamais vus. (Ici, on lui donne les signes,
attouchements et mots qui sont changés chaque
année.)
2) Qu'il doit, dans le délai d'un mois, envoyer une
liste de ses livres honnêtes et rares ; la forme du
catalogue lui sera communiquée par son Recipient.
3) Qu'il doit en même temps esquisser des
réflexions sur les questions suivantes :
a) Quelle finalité escompte-t-il de l'O ?
b) Quels moyens veut-il employer pour parvenir
à cette fin dernière ?
c) Que ne souhaite-t-il pas rencontrer au sein de l'O ?
d) Quelles personnes espère-t-il ne pas y croiser ?
L'O voit par là à quel point un membre se repré-
sente le système tout entier et apprend à connaître des
gens que l'on recommande trop souvent, sous un
aspect qu'ils n'auraient autrement pas considéré en
propre ou qu'ils n'auraient pas su remarquer.
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 106
Cérémonie d’Introduction
Celui qui a pour la première fois l'autorisation
d'assister à une assemblée s'appelle un Introducendus.
Le plus jeune des Minervaux est chargé de dire,
lors de son entrée en réunion, qu'un fr.<ère> est dans
le vestibule. (Le Parrain ou le Censeur doit cependant
lui déclarer auparavant que celui-ci n'a pas le droit de
prendre part à la réunion avant qu'on ne vienne le
chercher.) Aussitôt que le dernier Minerval a annoncé
cela, le Supérieur dépêche le fr. Censor pour examiner
s'il s'agit bien d'un vrai frère.
Le Censor fait le signe d'éblouissement, sort, récla-
me au nouvel entrant les mots et le signe, rentre à
nouveau après avoir frappé les deux coups habituels et
entendu leurs répliques venant de l'intérieur, et
proclame : « Il a prouvé par les mots, signes et attou-
chements qu'il est un vrai frère ! »
Le Supérieur ordonne alors qu'on le laisse entrer ;
et le Censor va le quérir. En entrant, le Censor et
l'Introducendus font le signe d'éblouissement, de
même que les frères présents, jusqu'à ce que le Supé-
rieur y réponde. Ils s'approchent ensuite de la Pyra-
mide, devant laquelle ils s'inclinent, et vont se poster
devant le plateau du Supérieur. Après que le Supé-
rieur ait exigé les mots et le signe de l'Introducendo, il
lui demande s'il veut accomplir avec fidélité et sans
réserve secrète ce à quoi il s'est engagé lors de son
initiation. Si sa réponse est affirmative, le Supérieur
l'invite à s'agenouiller, à poser les trois doigts de sa
main droite sur le cur et à répéter ceci :
« Je jure devant Dieu, aux Supérieurs et à mes
frères bien-aimés d'accomplir tout ce dont je me suis
chargé lors de mon initiation et ce que j'ai promis par
écrit en engageant mon honneur. »
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 107
Le Supérieur le fait alors se relever, l'embrasse et
demande au fr. Quaestor le sautoir de l'O et son
symbole, qu'il lui met autour du cou, puis il lui
explique que l'on remet ce bijou d'O à chaque mem-
bre de cette classe, non comme si l'on cherchait par là
la grandeur et le prestige ou que les fr. voulaient
s'accoutumer aux décors et aux signes de respect, mais
bien plus afin qu'ils apprennent à considérer que seule
la Vertu et la science peuvent donner droit à la
noblesse et aux privilèges, que les signes extérieurs
sans la valeur intérieure de l'âme n'illuminent jamais
une intellligence éclairée et qu'ils ne doivent jamais
lui ôter ni ses souhaits ni ses désirs. Un vrai sage doit
partout chercher la beauté de l'âme, sans prévention
ni adoration servile de la réputation extérieure, et
s'élever au-delà des préjugés vulgaires. Le sautoir
auquel est suspendu le symbole de l'O possède une
double signification : il symbolise premièrement les
chaînes du préjugé qui ont lié notre entendement
depuis notre jeunesse et, deuxièmement, l'attache-
ment de liens amicaux et grégaires par lesquels le
fanatisme est d'autant plus aisément détruit que les
forces sont unies ou grâce auxquelles on peut, soi-
même et les autres, conquérir une hauteur spirituelle
où l'on ne fait que rarement un seul homme. L’être
humain abandonné à lui-même n'a pas assez de puis-
sance ni de forces pour réaliser cet uvre, il éprouve
à chaque occasion la nécessité de s’unir aux autres et
d'une entraide sociale où lui-même n'est pas indis-
pensable. L'oiseau de Minerve, allégorie de la Sagesse
et de la recherche nocturne, doit nous rappeler au
travail et à l'action sans lesquels on ne peut rien faire
de grand. Même un sage pourrait la déshonorer : aussi
doit-il s'examiner, quand il porte ce symbole, afin de
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 108
voir s'il n'a commis aucune action qui le rendrait
indigne d’elle, de cette union. Pour que chacun puisse
s'examiner à tout instant, on ne laissera pas entrer
tous les fr. en même temps, mais l'un après l'autre.
Après quoi le Supérieur prononcera une phrase,
soit en improvisant, soit celle qu'il aura écrite avant,
et le Censor lui désignera sa place.
Statuts et cérémonies
pour l’assemblée des Minervaux
Les jours de réunion sont déterminés par le
calendrier. Des assemblées extraordinaires sont fixées
(commandées) par ordre des Supérieurs ou selon les
circonstances. Le temps et les conditions des réunions
dépendent de la disposition des locaux. Le Supérieur
le fait annoncer à autant de Frères que nécessaire. Si
le nombre de membres devient trop conséquent dans
un lieu donné, on organise davantage de réunions
sous le même commandement, ou sous un autre. Le
lieu de réunion doit être protégé par un vestibule
verrouillé. C’est par lui que l’on accède à la salle
d’assemblée ; les autres issues devront être condam-
nées et gardées contre les indiscrets. Dans la salle sont
posées trois petites tables ; l’une est située en hauteur,
là où le Supérieur et les invités siègent, légèrement en
retrait ; la deuxième est située plus bas avec une
chandelle et sert au lecteur attitré ; la troisième est
installée à quelque distance sur le côté de celle du
Supérieur ; on y met une bougie de cire : c’est à elle
que prennent place les officiers de Chancellerie. Sur
la table du Supérieur se trouve la lampe blanche à
abat-jour ; aux pieds de son plataeu est adossée une
représentation de Pallas et, de part et d’autre de
celle-ci sont disposées les deux lampes à verres colorés.
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 109
De cette table aux autres, qui sont installées en contre-
bas, se trouvent les sièges où les membres prendront
place. Au centre se trouve la pyramide. À droite du
Supérieur qui préside, on aura mis une chaise vide. Au
début, la pièce n’est éclairée que par trois lampes. Les
membres se réunissent dans le vestibule ou dans une
autre salle, en attendant que le Supérieur les appelle
l’un après l’autre par le signal. Si le Supérieur n’est pas
déjà dans la salle de réunion, il annonce aux présents :
« Chers Fr., l’heure de nos travaux est venue. » Là-
dessus, il rentre, tête couverte, et revêt son bijou d’O.
Cependant, s’il est déjà dans la salle de réunion, il
donne un signal par deux coups et le Censor annonce :
« Chers Fr., le travail nous appelle ! » Après deux
coups auxquels il doit être répondu par le Supérieur,
il entre tête découverte, s’incline devant la pyramide
et fait le signe d’éblouissement au Supérieur qui ne se
découvre pas et reste assis ; il se dirige ensuite vers sa
place, à droite du Supérieur où il occupe la première
chaise du rang, et met son bijou d’O. De même, le
Cancellarius ou, à défaut, le Quaestor vient à sa suite
au signal des deux coups, lesquels doivent toujours
être répétés à l’extérieur et répliqués de l’intérieur. Le
Cancellarius s’assoit à sa place, le Quaestor, en-haut à
gauche sur la première chaise. Puis le Secretarius entre
et va prendre place à la table de Chancellerie ; les
autres membres entrent ensuite un par un, en com-
mençant par le plus ancien initié. Le dernier verrouille
la porte. Quand il est procédé à une intronisation,
c’est le Censor qui s’en charge. Les coups sont pro-
duits à l’aide d’une clé.
Une fois tout cela effectué, l’introduction peut
avoir lieu. Quand tout le monde est assis et fait
silence, le Vénérable se lève, salut les présents en ôtant
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 110
son couvre-chef, le faisant passer du visage à la poi-
trine, puis se recouvre la tête, se rasseoit et dit : « Cher
fr. Censor, l’assemblée est-elle à couvert ? » Le Censor
fait une révérence et le signe d’éblouissement, exa-
mine et vérifie la serrure de la porte, puis revient sur
ses pas, fait le signe, une révérence et dit : « Illustre
Supérieur, l’assemblée est à couvert. »
Le Supérieur : Cher fr. Censor, il ne suffit pas
qu’elle le soit ; commencez votre office : voyez si
aucun fils des Ténèbres n’est présent parmi nous.
Éloignez tous les profanes.
Le Censor s’avance, s’incline, fait le signe d’éblouis-
sement et dit : « Fr. Quaestor, donnez-moi les mots
de passe. » Le Quaestor s’exécute et tous les autres
suivent en donnant au Censor, qui va de l’un à l’autre
pour se les faire dire à l’oreille et à voix basse. Ces
mots sont : Έκάς, Έκάς, εστέ βέβηλοι
7
Une fois cela vérifié, le Censor annonce, avec le
cérémonial habituel : « Illustre Supérieur, il n’y a dans
cette assemblée aucun fils des ténèbres. » Là-dessus, le
Censor donne également les mots de passe au Supé-
rieur qui les reçoit debout et tête découverte. Si le cas
doit néanmoins se présenter que quelqu’un ne puisse
donner les mots de passe, le Censor, au lieu des paroles
ci-dessus, dira : « Illustre Supérieur, il y a parmi nous
un fils des ténèbres. » Le Supérieur répondra alors : « Nous
ne le reconnaîtrons pas tant qu’il ne se fera pas
reconnaître de nous ; réclamez-lui une nouvelle fois
les mots et corrigez-le. » Le Censor s’exécutera et lui
imposera comme amende pour sa défaillance l’équi-
valent d’un mois de cotisation. S’il ne peut toujours
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 111
pas donner la formule, tous les présents s’écrieront :
Έκάς, Έκάς, οστις αλυτρος
8
. À ces mots, le défaillant
sera contraint de quitter la réunion séance tenante.
Une contribution prélevée sur la caisse des nécessiteux
pourra lui être rendue, avec l’accord du Supérieur, au
cours de la même réunion. Une fois que tout cela est
effectué, le Supérieur frappe les deux coups habituels,
retire son chapeau de la façon indiquée plus haut, et
après s’être recouvert la tête, proclame en ôtant l’abat-
jour de la lampe : « Chers fr., qui parmi vous peut voir
la Lumière ? » Tous les fr. font le signe d’éblouis-
sement jusqu’à ce que la lampe soit recouverte par
l’abat-jour.
Le Supérieur : Vous voulez voir la Lumière, mais
vos yeux sont faibles. Celui qui veut voir la Lumière
doit avoir le cur pur ; pure doit être sa raison, pures
ses pensées, ses mots et ses actions. Qu’il observe nos
préceptes sacrés. Cher frère Censor, n’avez-vous
aucune plainte à formuler contre les frères présents ?
Sont-ils purs en pensées, mots et actions ?
Le Censor : Illustre Supérieur, si je dois diriger les
autres, suis-je pour autant pur en pensées, mots et
actions à leurs yeux ? Si alors le Supérieur a une
plainte à formuler contre le Censor, il lui donne le
cahier de doléances portant le titre : Améliore-toi et
change. Si au contraire il n’a aucune plainte, il dit : « Je
te trouve honnête ; est-ce néanmoins le cas des autres
fr. ? » Sur quoi le Supérieur frappe ses deux coups et
interpelle le Quaestor : « Cher fr. Quaestor, si les Fr.
ont le cur pur, assurez-vous qu’ils aient pitié des
frères pauvres. » Alors le Quaestor se lève, prend le
tronc à aumônes et la présente avec une révérence au
Supérieur en disant : « Ayez pitié des fr. pauvres ! » Il
doit toujours tenir son chapeau devant l’ouverture de
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 112
la boîte afin que nul ne puisse voir ce que chacun y
verse, puis il fait le tour du rang. Il dépend du gré de
chacun de donner ce qu’il veut. Mais il doit donner
quelque chose. Il est bon de souligner qu’en assem-
blée, chacun est nommé par son Nom d’O ou par son
titre de charge. Pendant que le Quaestor fait ainsi le
tour, les deux chandelles sont allumées, et une fois
accomplie cette uvre de charité par l’assemblée, le
Supérieur, par deux coups, donne le signal d’ouver-
ture de la réunion. Quand personne n’est expres-
sément désigné pour le faire, le plus jeune fr. donne
lecture d’une ode pour l’élévation de l’âme.
Ode à la Sagesse
9
Enfin chuinte le fidèle oiseau nocturne
À présent qu’il fait nuit
Aux tourelles désertes
Où, certes, jusqu’à la fin du jour,
Il sommeille, philosophe solitaire,
Dans les ruines, le lierre et la crainte.
La voix solennelle fait appel,
Éveille, hèle les environs,
L’air vide lui rendant ses échos.
Je l’entends, je t’ai entendue
Aimée de Minerve, me convoquant
Au trône de la Sagesse.
Elle aime le calme de la nuit fraîche ;
Quand rit la pâle face de la Lune,
Nul apparât ne trompe.
L’obscurité de la folie
Porte l’habit brillant du soleil
Et sa robe colorée.
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 113
Ô Pallas, déesse des Arts,
Source de mes joies dont la grâce
Nous rend gais et meilleurs ;
Toi, d’une sublime beauté,
Vénérée autant qu’adorée,
Tu domptes les mortels !
L’âme silencieuse, je vole vers Toi,
Tandis que ta poitrine offerte
N’exprime aucune passion ;
Le souhait vain des insensés fuit
Mon cur qui te prête allégeance,
Et respire l’air meilleur.
Que mon vu au pied de Ton Trône
Ne soit pas la gloire paonesque
La pompe du bonheur, la couronne
De Cythère. Que ce jeu de dupes
Soit le salaire des âmes trompeuses
Pour leur fierté, leur vanité, leur avarice.
Ô Toi qui donne les plus grands biens,
Ma favorite, aimé par Toi,
Pour être beau, par Junon.
Rien n’est riche comme un désir comblé
Rien n’est fort comme dans ma poitrine
Sauf le Seigneur au-dessus de moi.
Quand l’éclat du bonheur se ternit
Les roses de notre envie se fanent
Peut-être à peine écloses ;
Car l’Immortelle se rit de nous ;
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 114
Ton laurier en dépit du temps
Toujours fleurissant, vert.
Sous Ta protection je méprise
Les mots de la stupide insulte
Que me fait l’insensé ;
Son gras sarcasme ne m’atteint pas
Ni le ton fin de la malice
Qui me décoche de faux traits.
Je fuis vers Toi, avec gaieté,
Les tourments de notre pélerinage
Envie, tapages, peines, luttes
À la paisible halte nocturne
Où flotte la sainte ombre de Platon
Éternellement belle, comme Toi.
J’entends le flux de l’Illisus
10
Fumant me dire ce qui est bon
Beau et accompli.
La sage bouche guidait Athènes,
Le jeune homme l’écoutait, ravi,
Plein d’une crainte respectueuse.
Elle lui donnait les solides vérités
Brisait sa liberté sauvage,
Il la sentait uvrer ;
Le bruit des passions se taisait,
Le goût de Vertu dominait
D’une force caressante.
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 115
Elle me guide dans le labyrinthe
De la vie, où par l’erreur aveugle
Ma raison se disperse ;
Quand pour moi elle dissipe le Mal,
Et me mène par toutes les ténèbres
Au bonheur et au bien.
À son regard pers l’éphémère
L’ombre de bonheur du fou fuit,
Visage trop coloré :
Elle voit, malgré son déguisement,
Que tout, tout n’est que vanité
Exceptée la Vertu.
Après avoir donné lecture de cette ode, celui qui
en était chargé retourne à sa place. Sur ce, le Chance-
lier ou le Secrétaire publie les ordres, missions, de-
mandes, etc. Après cela, on donne lecture des Statuts,
à savoir d’abord les généraux puis ceux du grade ;
parfois aussi, seulement ceux-ci ou ceux-là, selon les
circonstances.
Puis le Supérieur déclare : « Les préceptes de nos
sages fondateurs nous unissent, chers fr., pour rendre
notre esprit meilleur et l’éclairer lors de nos assem-
blées. Alors, écoutez d’abord les enseignements de la
Sagesse que j’ai fait miens, puis dites-moi avec quelle
nourriture vous sustentez votre esprit. » Là-dessus, le
Supérieur lit un quelconque beau passage tiré de la
Bible, ou bien encore de Sénèque Épictète, Marc-
Aurèle, Confucius, etc. Cet extrait doit être choisi en
correspondance avec les vices enracinés qu’il convient
de transformer. Une fois cette lecture faite, le
Supérieur dit : « Je vous ai nourri — et moi avec —
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 116
de l’Esprit des Anciens, de la Bible. N’y a-t-il person-
ne parmi vous qui souhaite nous instruire de son
propre travail ? Sur quoi les fr. donnent lecture des
travaux qu’ils ont eux-mêmes accomplis, ou de ceux
qui ont été envoyés par d’autres. Ensuite, chacun se
lève l’un après l’autre aux deux coups du Supérieur et
se voit interrogé comme suit :
1) Quel livre lit-il ?
2) Qu’est-ce qu’il a lu dans l’intervalle ?
3) En particulier, qu’a-t-il découvert de clairement
profitable ?
4) Quels travaux a-t-il accomplis pour l’Ordre ?
Puis, le conférencier désigné pour ce jour de
réunion lit un discours ou un traité qui doit être
d’ordre pratique et ne pas consister en éloges. Lors de
certains jours de fête, c’est le Supérieur lui-même qui
prononce le discours. Il aura soin, en général, de
choisir un petit texte à lire souvent avant de clôturer
la réunion. Quand tout cela est fait, le Supérieur
frappe les deux coups habituels et dit : « Chers fr., il
fait clair dans mes yeux et dans mon esprit ; pouvez-
vous aussi voir la Lumière ? » Sur quoi il ôte l’abat-
jour de la lampe. Les Fr. se lèvent, la considèrent un
instant et font tous avec le Censor, exception faite du
Supérieur, le signe d’éblouissement, quand celui-ci
leur dit : « Vos yeux voient plus clairement, votre
esprit est plus joyeux ; vous avez fait un pas de plus en
direction de la Lumière ; mais vous n’avez pas encore
dissipé en vous toutes les ténèbres et toute timidité.
Allez, et préparez-vous encore au Grand Jour de la
Lumière ! »
Là-dessus, il souffle la lampe, se lève, salue les fr.
tête découverte et ajoute : « Frère Censor, instruisez-
nous d’une maxime. » Le Censor en dit une, après
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 117
quoi le Supérieur signe le procès-verbal et le met sous
scellés avec les autres documents. Ainsi se conclut la
réunion ; les membres peuvent ensuite se réjouir
autour d’agapes, dans la même maison ou ailleurs.
Mais il faut ici remarquer :
1) Qu’elles ne seront pas payées sur la caisse.
2) Que l’on ne pourra consommer ni plats de
viandes ni bière, mais seulement des fruits, du pain et
du vin que l’on aura néanmoins coupé d’eau.
3) Que la mesure et la moralité la plus stricte
doivent y régner.
A) La peinture accrochée au-dessus du siège du
Supérieur doit représenter l’oiseau de Minerve
montée sur la tête de méduse, avec un casque, un
bouclier et des lances.
B) C’est le symbole du tapis couché au sol, sur
lequel une pyramide est peinte.
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 118
Gravure de Pierre-Philippe Choffard (1730-1809) tirée du
Jugemen de Pâris de Barthélémy Imbert.
(Amsterdam, Paris, 1772)
CALENDARIUM
L’année de notre chronologie commence après le
21 mars. Les jours restants sont reportés sur notre
mois suivant.
Le 1
er
mois, Pharavardin
11
, du 21 mars à la fin
avril, est de 41 jours. Ses jours de fête sont a) le
premier jour du mois, soit le 21 mars et b) chaque
nouvelle lune.
Le 2
e
“ “ “, Adarpahascht, mai. Sont sacrés a) chaque
nouvelle lune, b) le 7
e
jour.
Le 3
e
“ “ “, Chardad, juin. Sont sacrés a) chaque
nouvelle lune, b) le 24
e
jour.
Le 4
e
“ “ “, Tirmeh, juillet. Chaque nouvelle lune
y est sacrée.
Le 5
e
“ “ “, Merdedmeh, août. Comme au-dessus.
Le 6
e
“ “ “, Schaharimeh, sept.. Sont sacrés a) chaque
nouvelle lune, b) le 28
e
jour.
Le 7
e
“ “ “, Meharmeh, oct.. Chaque nouvelle lune
y est sacrée.
Le 8
e
“ “ “, Abenmeh, nov.. Comme au-dessus.
Le 9
e
“ “ “, Adarmeh, déc.. Jours sacrés a) chaque
nouvelle lune, b) le 21
e
et le 27
e
jours.
Le 10
e
“ “ “, Dimeh, janvier. Jours sacrés a) le
premier, b) chaque nouvelle lune.
Le 11
e
“ “ “, Benmeh, février. Chaque nouvelle
lune y est sacrée.
Le 12
e
“ “ “, Asphandar, mars. Ne comporte que
20 jours. Sont sacrés chaque nouvelle lune et le
dernier jour ou Jour de l’Équilibre entre le Jour et la
Nuit.
Les jours sacrés désignent par excellence ceux
auxquels sont consacrés les petites et grandes assem-
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 120
blées de l’O, et ceux destinés aux travaux des fr. Pour
l’O. La chronologie elle-même, ainsi que l’expression
Jezdegerd
12
sont tirés d’une époque remarquable de
l’O. On écrit ainsi par exemple, au début du prin-
temps de l’année du Seigneur 700 : 70 Jezdegerd. La
chronologie authentique et originelle remonte incom-
parablement plus loin, comme cela sera démontré en
son temps.
Remarque
Quand le début du printemps tombe plus tôt ou
plus tard que le 21 mars, on commence à compter
l’année au jour où le Soleil entre en conjonction avec
le signe du bélier, et l’on rattache les jours qui restent
au premier de nos mois.
Le 29 Pharavardin 1153 correspond au 18 avril 1783.
700
Dont on retranche 70
630
Plus 1153 ce qui donne
1783
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 121
IV
ILLUMINATI
2
e
Classe
I. Le Petit Illuminé
(Illuminatus minor)
Instruction
pour les Supérieurs des Petits Illuminés
Il est déjà acquis de ce qui précède, que l’on doit
attendre de ce grade la première instruction en vue de
la formation et de la conduite des Minervaux, que la
grande majorité de ces derniers doivent avoir reçue à
ce grade. C’est là que commence à proprement parler
la formation initiale. Par conséquent, si un Supérieur
souhaite présenter quelqu’un au Supérieur direct, il
faut qu’il soit, parmi les Minervaux dirigeants, le
meilleur, le plus zélé et le plus travailleur. Après en
avoir reçu l’autorisation, il fixe un jour pour la
réception. À ce propos, il convient de souligner :
1) Que le nouvel admissible ne doit pas savoir
qu’il est proposé à un avancement.
2) Qu’on se réunira comme lors d’une assemblée
de magistrats.
3) Qu’un député sera préalablement nommé,
lequel devra établir le rapport suivant (annexe A).
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 122
4) Qu’une chaise restera vide à quelques pas aux
côtés du Supérieur.
Cependant, cette réunion est extraordinaire et
réservée aux réceptions ; elle n’est pas fréquente.
Les assemblées ordinaires se tiennent également
tous les mois, un jour déterminé par les Supérieurs.
Le discours de réception consiste ici en un texte
portant sur des passages obscurs et encore à travailler,
à partir duquel les Minervaux de cette classe pro-
duisent des commentaires et des discours pratiques ;
le thème est donné par le Supérieur ; à chaque réu-
nion, un discours de ce type doit être lu.
Puisque l’objectif final de cette classe est de former
des gens à conduire et à guider les Minervaux vers
l’esprit et les principes de l’Ordre, il faut :
1) Que chaque Illuminatus minor puisse prendre
en charge deux ou, selon ses dispositions et le bon gré
du Supérieur, trois voire quatre Minervaux, en
suivant les consignes et les ordres du Supérieur ; qu’il
puisse d’autre part choisir aussi ceux pour lesquels il
est le plus apte de tous.
2) Qu’il inculque à tous ses candidats les principes
contenus dans ce grade, qu’il les forme en ce sens et
qu’il y consacre tous ses soins. Ils doivent devenir son
propre objet d’étude attentive ; par eux, il s’exercera à
connaître les hommes.
3) Qu’il aille leur rendre visite quotidiennement
ou que ceux-ci viennent le voir. Il doit être attentif à
toutes leurs inclinations, paroles, gestes, défauts et
vertus.
4) Que lors des assemblées, il lise les observations
qu’il a faites durant le mois écoulé ; qu’il indique
comment il lui a appliqué les préceptes soulignés ici,
quelles conséquences en résultent et comment il
pourra les employer, ce qu’il y faudra changer, etc.
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 123
Ces observations ne doivent pas êtres menées à la
légère et avec relâchement, l’attention devant au
contraire être dirigée sur les plus fines subtilités. Il
serait inacceptable que quelqu’un recourt à une
échappatoire quand il n’aurait rien remarqué de plus
durant le mois en cours : car puisque tout homme
doit parler et agir durant tout un mois, ne rien
pouvoir produire trahirait ouvertement la paresse de
l’observateur et le Supérieur ne saurait tolérer pareille
négligence. Chacun doit ramener avec lui ses
observations et les conserver pour un usage futur.
5) Que si quelqu’un a un doute quant à la manière
dont il doit procéder avec son subordonné, il puisse
requérir l’opinion des autres membres et qu’il parle
ensuite de toutes celles qu’il s’est forgées.
Après avoir accompli ce travail, on le couche sur
la papier et on le met en ordre dans le tableau dressé
par les Minervaux magistrats ; on l’aura mis au propre
et expédié au Supérieur direct. Ce ne peut pas être un
Minerval qui n’aurait été mandaté pour l’instruction
d’un Illuminé ou que l’on n’aurait que partiellement
intégré à cette assemblée.
Le Supérieur note dans son compte-rendu établi
pour son Supérieur direct, dans quelle mesure les
Illuminati minores ont mis en uvre leurs instructions.
Entrent ici aussi en jeu les petites choses moins
importantes concernant la classe des Minervaux ; elles
seront consignées et expédiées. Et puisque le Supé-
rieur participe à toutes les réunions de Minervaux et
d’Illuminés quand elles se déroulent dans le même
lieu, c’est lui qui sera le référant ordinaire de son
assemblée : mais toute assemblée de Minervaux où
celui-ci fera défaut se verra désigner un autre référent.
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 124
Hormis l’instruction qui suit (annexe D) et celle
pro recipiendibus, les Illuminati minores ne conservent
rien par-devers eux. Cependant, tout un chacun peut,
aussi souvent qu’il le souhaite en salle de réunion, lire
en compagnie de son Supérieur les annexes A, B et C,
mais jamais il n’en emportera chez lui le moindre
exemplaire.
Puisque dans cette classe commence la formation
fondamentale, le Supérieur ne pourra jamais assez
inculquer à tous les présents la plus grande rectitude
et la plus grande ponctualité vis-à-vis de leurs subor-
donnés. Ici, une indulgence et une bonté trop
grandes, voire précisément la négligence et la paresse,
seraient un crime dont l’influence aurait des consé-
quences désastreuses, tant sur les grades inférieurs que
supérieurs. — Aussi, la plus extrême vigilance est de
rigueur à l’égard du troupeau qui nous est soumis et
confié. Par conséquent, c’est au Supérieur et à lui seul
de faire le plus correctement possible les tableaux
concernant les membres de cette classe et d’y noter
soigneusement comment se comportent ses gens dans
l’éducation selon les règles édictées. Pourtant, ne
croyez pas que le Supérieur, qui mène des hommes et
les forme durablement, puisse avec cela suivre toutes
leurs lenteurs. Les hommes sont éduqués par des
encouragements continuels, raisonnables, donnés au
moment opportun, par de bons exemples et une
attention persévérante. L’il du berger fait prospérer
le troupeau, et la prévoyance d’hommes bons,
vigilants et infatigables produit des hommes bons.
Alors si vous voulez récolter, cultivez votre champ,
prenez soin de lui et patientez jusqu’au temps des
moissons et de votre récompense.
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 125
Annexe A
Allocution pour l’admission d’un
Illuminati minoris
Il a déjà été dit précédemment qu’un Député
présente le candidat à son insu, afin de demander son
avancement.
Le Député : Illustre Supérieur, j’ai une communi-
cationà vous faire.
Le Supérieur : Sur quoi porte-t-elle ?
Dép. : Un membre de notre illustre O, de la classe
des Minervaux, désire être promu.
Sup. : Être promu dites-vous ? Cela dépend de lui,
de ce qu’il a ou non accompli ce qu’exige son
avancement : les renseignements qui m’ont été
transmis à moi ainsi qu’aux autres Supérieurs
n’indiquent pas qu’il se soit suffisamment distingué
pour réclamer son admission dans la classe des
Illuminés.
Dép. : C’est déjà un homme expérimenté, chez qui
cette inquiète attention est très présente.
Sup. : Il peut avoir beaucoup vécu, mais ce dont il
a besoin pour atteindre notre fin, il ne l’a pas vécu : il
peut avoir vu tout ce qu’il voudra dans le monde ;
aussi le considérons-nous, du pointde vue de notre
but, comme quelqu’un qui a besoin de notre direction
et de notre conduite. Il peut avoir vécu énormément
de bonnes choses, mais aussi des mauvaises. Celui qui
s’en est porté garant ne doit pas se séparer de lui.
L’expérience du monde est bénéfique, mais elle n’est
pas encore l’expérience vécue au sein de l’Ordre.
Chaque situation requiert des instructions et des con-
signes spécifiques ; celui qui ne se soumet pas à notre
doctrine n’a aucune valeur à nos yeux.
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 126
Dép. : Il n’a pas seulement l’expérience du monde :
il est aussi Maçon et, par conséquent, il possède une
certaine connaissance des écoles secrètes de sagesse.
Sup. : Si tel est le cas, il aura également appris que
ceux-ci promettent souvent beaucoup mais tiennent
peu leurs promesses. Pourtant, a-t-il déjà été satisfait
par la franc-maçonnerie ou par une autre société
secrète ? Pourquoi n’y est-il pas resté ? Que vient-il
chercher parmi nous ?
Dép. : Une meilleure instruction ; mais il croit que
nous pourrions peut-être aussi tenir nos promesses.
Sup. : Ce sont là les paroles d’un homme qui a
souvent été abusé dans ses grandes espérances. Peut-il
néanmoins nous juger de même avant d’avoir con-
naissance de la fin dernière ?
Dép. : Il ne perçoit encore chez nous aucun signe
distinctif de l’importance de la tâche. Il souhaite en
avoir des preuves.
Sup. : Nous ne lui en donnerons pas, nous ne lui
promettons rien et cela doit déjà constituer une preu-
ve pour les gens perspicaces. Il nous faudrait trahir ce
que nous devons soigneusement taire si nous voulions
le convaincre avant le temps de la grandeur de notre
institution. S’il n’a pas foi en notre probité ni en notre
sagesse, qu’il pense ce qu’il voudra. Est-il trop inquiet
pour patienter jusqu’au résultat ? Ne veut-il rien
accomplir pour accélérer le développement de l’Ordre ?
Qu’il reste alors où il est et qu’il nous juge comme il
lui plaira. Nos fondations ont été coulées de telle sorte
que la prévoyance soucieuse et la formation de nos
frères seraient risibles si elles n’étaient le prélude à de
grandes choses. Il nous est égal d’avoir beaucoup ou
peu d’initiés. Nous ne prions personne de rester par-
mi nous. Nous n’avons que faire de l’argent ou de la
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 127
puissance et de la renommée. Tous les hommes qui ne
sont pas formés à nos desseins ne nous sont d’aucune
utilité. S’il dit tout cela de nous, qu’il s’en tienne au
but qui lui a été exposé dans les Statuts généraux de
l’Ordre. S’il ne croit pas que tout ce que nous faisons
conduit à ce but, qu’il sorte.
Dép. : Mais de cette manière, nous gagnerons bien
peu de membres...
Sup. : Nous n’en voulons ni n’en cherchons
pléthore. L’O ne consiste pas dans la quantité. Un
seul homme se conformant à nos perspectives a plus
de valeur que mille personnes agissant de leur propre
chef, et un seul qui ne se comporte pas selon les
Statuts peut, par son mauvais exemple, entraver et
détruire l’Ordre tout entier.
Dép. : Cependant, comment pourrait-on attein-
dre de grands desseins sans un grand nombre d’exé-
cutants ?
Sup. : Ce à quoi nous aspirons ne sera pas accom-
pli par le nombre. Le travail est meilleur quand il est
effectué sur plusieurs siècles, avec une marche assurée,
que lorsqu’un faux-pas détruit le travail de plusieurs
centaines d’années.
Dép. : L’on ne voit encore nulle part le fruit de
notre travail. Illustre Supérieur, ce ne sont pas là mes
doutes : je parle au nom d’un autre.
Sup. : Peut-être que le fruit de notre travail con-
siste en ce que le monde ne soit pas encore plus
mauvais. Celui qui souhaite tout faire d’un seul coup
ne fait rien. Les grandes transformations sont provo-
quées par d’infimes préparatifs. Ce que nous accom-
plissons doit être pérenne. Le temps lui appartient.
Aussi longtemps que vous ignorerez cela, vous ne
serez pas encore l’homme qui doit désirer davantage.
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 128
De quelle aide peuvent être les expériences pour un
homme qui n’a encore rien vécu ? Les fruits ne sont
jamais donnés trop tard quand ils doivent durer.
Dép. : Mais personne n’entend parler de notre ligue.
Sup. : Il ne le faut pas non plus. Une partie de
notre force réside dans notre dissimulation. Et à tout
prendre, on ne nous connaît que trop et nous avons
été suffisamment infiltrés.
Dép. : Cette dissimulation éveille chez mon ami le
soupçon que l’O serait une chose nouvelle.
Sup. : Il est également en droit de le penser ; il peut
même croire que nous l’avons nous-mêmes fondé.
Celui qui vient chez nous par amour de l’Antiquité,
mais qui ne s’enchaîne pas au bien de la cause, n’est
pas le bienvenu. Puisque, de toute façon, nous ne
pouvons lui donner pour le moment aucune explica-
tion à ce sujet, chacun ne pourrait-il pas se considérer
lui-même comme fondateur de cette société ? Puisse-
t-il se voir comme le premier bienfaiteur de l’huma-
nité ! Il y a plus de grandeur à planter un arbre pour
la postérité quand on ne peut plus se reposer soi-
même à son ombre, que de jouir des fruits de nos
grands-parents sans continuer à planter. Ce n’est pas
parce qu’il remonte à l’Antiquité que notre O Illustre
est bon. Il a encore produit bien peu de choses par
rapport à ce qu’il reste à faire. Mais votre candidat
semble craindre le travail : il s’assiérait volontiers à la
table dressée pour jouir du travail des autres.
Dép. : Ce n’est pas ce que je souhaite. Mais il
désespère de progresser au sein de l’Ordre si l’on n’y
emploie que des hommes parfaits.
Sup. : En ce cas, nous serions morts depuis long-
temps. Nous restons toujours des hommes ; et
beaucoup de faiblesses subsistent sans doute encore en
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 129
nous. Nous sommes contents quand, avec le temps,
les défauts diminuent. Mais nous pouvons aussi être
fiers de ce que notre alliance se maintienne aussi pure
que peut l’être une institution humaine. S’il a
découvert parmi nous des hommes immoraux, ce
n’est certainement que dans les grades inférieurs, là où
l’on doit prendre le risque de ce qui peut advenir des
personnes et, si ces dernières échouent, on peut les
exclure sans toujours faire preuve de discernement.
Mais elle ne pourront jamais nuire à l’O, et même
avec toute la puissance et les richesses du monde, il
leur serait impossible de s’élever parmi nous. Plus les
degrés sont élevés, plus purs et éclairés sont nos
membres, mais également plus rares. Au plus haut
grade, ils ne vivent plus que pour la perpétuation ; les
Mystères créés sont certainement utiles à très peu
d’hommes. Pour les atteindre, l’homme doit passer
par toutes les formes de purification. Et l’on nous dit :
« Ce serait une joie alcyonnienne que de trouver un
tel être humain, et l’on verrait d’abord de quelle
élévation la nature humaine est capable. »
Dép. : Mais combien faut-il de temps pour y
parvenir ? La vie est presque trop courte pour cela.
Sup. : Autant que l’on en a besoin pour se purifier
des scories : certains mettent plus longtemps, d’autre
moins. Il dépend de chacun d’y mettre la main, qui
de bonne heure, qui avec assiduité ; on peut dire que
chacun progresse par luimême. L’O ne peut que
donner les indications pour ce faire. S’il ne les suit
pas, s’il n’est pas attentif à tout, il laissera fuire distrai-
tement les occasions, il se verra lui-même dans une
trop haute lumière, soupçonnera trop peu ses défauts,
ne cherchera pas à les améliorer, il étouffera en lui les
représentations et inclinations que l’O tente d’éveiller
chez lui.
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 130
Alors, il pourra s’imputer à lui-même, et non à
l’O, la responsabilité de sa régression, de son obscur-
cissement ou de son départ sans avoir atteint le but.
C’est là notre manière de procéder, et ce n’est pas tant
nous qui l’avons établie que le Créateur, en la fondant
sur la nature des choses. Nous avons les mains liées.
Mais tout en agissant, nous utilisons tous ceux qui
nous enseignent véritablement la sagesse, et quicon-
que n’atteint pas chez nous la fin n’atteindra jamais
autrement le vrai but. Voici cependant une remarque
pour le faible : si malgré toute son honnête applica-
tion il n’atteint pas le but, pas un de ses travaux ne
recevra de récompense. Chaque grade possède une
instruction substantielle. Tous les membres peuvent
concourir à la perfection du Tout ; chacun de nos pas
nous rapproche de la perfection, de l’élévation ; cha-
que grade donne de nouvelles perspectives, un nou-
veau point de vue pour des activités dignes d’un
homme raisonnable. Chacune de ces activités est une
composante essentielle de notre félicité ; elles nous
rendent capables d’uvrer pour d’autres, d’engendrer
le Bien et de produire divers avantages flagrants. Celui
qui cherche chez nous à satisfaire ses passions y
cherchera en vain : Mais quiconque réclame de
grandes Lumières, celui à qui il importe de rendre son
cur meilleur et d’accomplir la dignité de sa nature,
pourra, à chaque période de sa vie, découvrir chez
nous autant qu’il sera capable d’en supporter. Car les
hommes ne croient-ils pas que c’est une affaire aisée,
le travail d’une journée que de se transformer tout
d’un coup, après avoir assimilé, au milieu des bruits
du monde, avec tous ses mauvais penchants, désirs et
procédés, parmi les mauvais exemples, ce que l’on a
reçu d’une éducation mal faite et de mille préjugés ?
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 131
Combien d’efforts peut coûter l’action d’éveiller chez
eux ne serait-ce que le soupçon, l’idée qu’ils pour-
raient être meilleurs en changeant leur vision, en
réduisant leurs anciennes pratiques pour en cultiver
d’autres, pour renforcer les nouvelles en leur donnant
la force de celles qui étaient nuisibles, en empêchant
que celles-ci ne se réveillent, en les déracinant, en les
y rendant attentifs par l’instruction, en installant en
eux la méfiance, même là où elles paraissent dans leur
plus grand éclat ?! Est-ce la faute de l’O si, en la
matière, quasiment tous ne sont encore que des
enfants, s’ils sont malades et plus malades encore
quand ils semblent être à leur maximum de santé ?!
Honneur à celui que l’O autorise, dans les classes
inférieures, à fournir la preuve qu’il appartient aux
meilleurs hommes, qu’il a, en raison de ses défauts,
moins d’occasions et de capacités de devenir excellent
quand il est en leur puissance. Par suite, notre classe
la plus basse ennoblit déjà — jugez de ce que les plus
hautes produisent... Et que celui à qui cela ne semble
pas juste retourne à l’abîme duquel nous avons été
tirés un jour. Et maintenant, digne fr., qui est donc
cet insatisfait qui formule des plaintes si amères, qui
veut récolter là où il n’a pas semé, qui voit avec plaisir
que d’autres mains et d’autres têtes lui ont déjà
préparé le travail, ont déjà uvré, pour lui qui récla-
me tout mais ne donne rien, qui veut sonder les
Secrets de la Nature toute entière mais ne connaît pas
encore son propre Moi, qui veut voir sans les yeux...
Comment se nomme-t-il ?
(Pendant ce temps-là, le Député aura pris le
candidat par la main, l’aura fait se lever et conduit
devant le Supérieur.)
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 132
Le Député : S’il nourrissait des doutes, votre instruc-
tion l’a rassuré. Illustre Supérieur, je vous prie une
fois de plus de lui accorder son avancement.
Le Supérieur : Nom d’O, vous réclamez donc votre
promotion, de nouvelles connaissances ? Si votre
pensée correspond à ce que le frère N. d’O a exposé
en votre nom, je ne peux vous l’accorder. Grogne-
ments, impatience, insatisfaction ne sont pas les voies
par lesquelles on y parvient. Aucun grade ne se laisse
extorquer par la violence, ni acheter par quoi que ce
soit. Nous ne nous encombrons pas des insatisfaits.
Aucun homme n’a le droit de se plaindre de la struc-
ture fondamentale, car il dépend du bon vouloir de
chacun de secouer ce joug aussitôt qu’il le souhaite et
d’aller chercher ailleurs son contentement. Mais il se
peut que vous soyez dans l’erreur ; peut-être vous
méconnaissez-vous ou avez-vous insuffisamment con-
sidéré votre intérêt par rapport à celui de la société. Je
vais pourtant vous communiquer un enseignement
que chacun, à ce degré de l’Ordre, a déjà reçu. Il vous
rassurera, comme je l’espère, que vous soyez ou non
satisfait. Asseyez-vous et accordez-moi toute votre
attention.
(Le récipiendaire prend place à côté du Supérieur,
sur la chaise qui lui est réservée, et le Député retourne
à sa place habituelle)
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 133
Annexe B
Instruction pour une meilleure appréciation de
la structure interne de l’Ordre et
sur ce qu’il exige de nous
« Quand parmi les hommes naît une alliance en
vue d’un but particulier, c’est le signe que de tels
hommes n’ont pas encore tout ce qu’ils désirent,
qu’ils cherchent encore quelque chose et qu’ils met-
tent dans cette chose qu’ils recherchent et qui leur
manque une partie de leur félicité, laquelle est
imparfaite jusqu’à ce qu’ils l’obtiennent. L’amour du
but est la première chose que le membre de toute
société doit éprouver. Et plus cet amour est grand,
plus nous nous représentons ce que nous cherchons
comme essentiel à notre félicité, et plus solide est
l’alliance.
Tous les hommes ne cherchent pas la même chose
dans une société. Les différentes humeurs engendrent
des souhaits différents. La société la plus parfaite serait
celle qui satisferait aux vux honnêtes et raisonnables
de chacun.
Mais il existe certaines imperfections générales
dans le monde, que le sage et l’homme intègre de
chaque siècle aimerait voir éradiquées. Quand nous
voyons que, dans notre beau monde, tout homme
pourrait être heureux, mais que notre propre félicité
est souvent gênée par des douleurs étrangères et la
méchanceté des insensés, et que, par conséquent, il
n’est pas durable, que les méchants sont si puissants,
plus puissants que les bons, que le penchant au vice
est si fort, que la lutte isolée contre lui est stérile, que
l’honnête homme peut à peine l’être sans en être puni :
le souhait naît naturellement qu’un jour, les hommes
dignes et nobles puissent se rencontrer au sein d’une
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 134
ligue pérenne qui ne pourrait jamais être dissoute ni
profanée, pour devenir redoutable envers les mé-
chants, aider tous les bons sans distinction afin de se
procurer à elle-même paix, contentement et sécurité,
afin aussi d’enchaîner les vices par les moyens les plus
puissants, de les amenuiser par des moyens qui feront
progresser la Vertu et la bénévolance, et qui rendront
plus efficaces, plus forts et plus attirants les charmes
encore faibles de la Vertu, des outils qui seraient basés
sur les forces les plus hautes de la nature humaine. Un
tel objet pour une fraternité secrète ne serait pourtant
pas seulement le plus innocent, non : c’est le plus
noble que puisse souhaiter un homme de raison et
pensant correctement. Mais où se trouve cette société
d’exception, ce fondement et cette préfiguration du
Ciel sur la Terre ? Où se trouve l’Ordre qui cherche
moins à nouer entre ses membres des liens domes-
tiques ou autres, à nourrir et éveiller des passions et
des souhaits trompeurs, qui travaille uniquement à
l’instruction et au perfectionnement des êtres
humains et qui doit pour cela offrir des dispositifs sûrs
et fondés, un Ordre au sein duquel les relations
politiques ne peuvent entraîner aucun changement,
qui juge les hommes simplement d’après leur vraie
bonté et leur valeur intrinsèque, où la dissimulation
est tellement inefficace, où toutes les tactiques du
méchant sont rendues inefficientes, où chaque Vertu,
où la moindre action morale contient sa récompense
certaine et immédiate, où l’on agit seulement d’après
des perspectives grandioses et universelles, où l’on est
rendu insensible à tout intérêt vulgaire et incité à
n’agir que dans ce qui est grand et universel, où l’âme,
face à tout grand projet, est transportée dans un noble
et fervent enthousiasme ; où se situe la société qui
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 135
explique les problèmes jusqu’alors insolubles ? Com-
ment faire triompher à nouveau le bien sur le mal ?
Où se trouve la société qui rassemble les esprits les
plus aptes de chaque classe, qui les encourage, qui
montre à leur courage éteint l’intérêt de travailler et
de s’édifier, qui tire chaque penseur de la poussière et
le met en lumière, qui multiplie à l’infini les chemins
de la connaissance en accroissant le nombre de ses
membres, qui réunit les plus grands esprits par un lien
indestructible où tous travaillent la main dans la
main, où le plus faible devient l’instructeur du plus
fort, où la vision de l’un devient celle de tous, où
l’ignorant peut déjà commencer à savoir, où celui qui
sait beaucoup fait une halte, où aucune connaissance
ne se perd mais est perpétuée d’homme à homme
parmi les élus ? Où se situe cette source de toutes les
connaissances, de toutes les sagesses anciennes et
modernes, ce séjour de paix, ce refuge pour les
malheureux, cet asile contre les persécutions ? Que
serait-ce si notre Ordre était cette société ? Mérite-t-il
votre adhésion ? Non seulement votre adhésion, mais
également le plus grand effort possible de vos forces
actives ? Oui ! Vous avez trouvé cette société, c’est elle
si vous ne la profanez pas. Mais aucun mot, aucune
action n’est ici exigée de vous.
Si vous n’avez encore jamais entendu parler d’elle,
déplorez avec nous notre destin, celui de devoir nous
dissimuler à ce point pour une uvre si grande et si
désintéressée.
À moins que vous ignoriez à quel point les
méchants sont puissants et que la Vertu peut souvent
se changer en crime. Nous ne fûmes pas toujours ce que
nous sommes aujourd’hui ; nous n’avons pas toujours
travaillé comme nous le faisons maintenant ; le temps
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 136
de l’accomplissement n’est pas encore venu, et celui
du combat et de la lutte est encore long ; il n’est pas
terminé. Ne prenez pas la tâche à la légère ou comme
si elle était déjà aboutie — envisagez-vous vous-même
comme fondateur de cette ligue : ayez suffisamment
d’audace pour plaider les bonnes choses, assez de
courage pour ne pas vous laisser détourner de la voie
droite par le faux éclat et les instincts passionnés.
Savez-vous aussi combien il sera exigé de vous pour
tout cela ? Et que vous devrez commencer à travailler
d’abord contre vous-même ? Avez-vous correctement
médité sur ce qu’une telle société composée des hom-
mes les plus désintéressés et les plus éclairés, peut et
doit accomplir ? Êtes-vous pleinement préparé à ne
pas être ici un membre inutile, ou souhaitez-vous
vous en ouvrir à nous ? Décelez-vous dans nos pre-
mières dispositions le commencement d’une fonda-
tion qui promet de grandes fins, ou bien avez-vous
quelque chose à objecter ? Auriez-vous organisé les
choses autrement ? Ou peut-être que le but ne vous
semble pas suffisamment noble et général ? Nous vous
épargnons la réponse et nous sommes convaincus
qu’un homme avec un esprit et un cur tels que les
vôtres, pour ressentir sa sainte détermination, n’envi-
sagera pas une telle perspective d’un regard léger.
Jugez maintenant si nous promettons trop quand
nous affirmons que nos instituts nous mettent en état
de connaître plus que le reste des hommes, d’agir
davantage que les autres. Où se trouvera le siège de la
Sagesse, où fera-t-on des découvertes, où seront
accomplies ces grandes choses si elles ne le sont pas ici ?
Où les hommes les plus intelligents uniront-ils leurs
forces afin de travailler et d’employer des procédés
dont le reste du monde ne dispose pas, et où y sera-t-
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 137
on amené par le plus court chemin ? Mais si vous avez
trouvé de plus grandes et plus utiles institutions pour
le monde, encore une fois, libre à vous de rebrousser
chemin. Nous ne voulons pas vous abuser avec de
fausses attentes. Vous ne devez nous juger que d’après
nos institutions et ne pas croire que nous ayons déjà
atteint un quelconque but.
Mais ne croyez-vous pas, Mon Ami, que l’on ait
besoin de moyens particuliers pour de grands desseins ?
Croyez-vous que tout homme élevé au-dessus de la
multitude en soit également capable ? Pensez-vous
que cette préparation soit l’uvre d’un jour ? Que
nous possédions le procédé magique ou bien simple-
ment tout autre moyen de changer d’un seul coup
tout le mal en bien ? Croyez-vous que chacun puisse
ici agir selon son instinct ? Au sein de notre alliance,
chacun doit avoir le regard tourné vers le même but,
ne faire que ce qui y conduit assurément et délaisser
tout le reste. Tout doit être pleinement accompli par
rapport à ce but : et si ce discours a créé en vous un
penchant vers cette finalité, c’est que notre esprit
plane et s’est posé sur vous. Il voit dans votre cur et
ne vous abandonnera pas ; vous serez appelé à
accomplir ce qui est écrit. Pourtant, mieux aurait valu
pour l’homme qu’il ne naisse jamais : le froid et
l’indifférence demeurent chez celui qui ne peut pas
être animé du désir de devenir bon et grand. Pour
nous, il est perdu comme nous le sommes pour lui. Sa
noblesse est affligée et se lamente de ce qu’il puisse
exister des êtres humains capables de rester froids et
insensibles à l’intuition de la distinction et de la
dignité de sa nature ; vous avez tous perdu une âme
qui cheminait sur la voie de l’élévation.
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 138
Dans cette perspective, il ne doit exister parmi
nous qu’une seule volonté. On ne doit pas remarquer
dans vos actes que la vôtre est multiple. Tout doit se
rassembler au sein d’un unique intérêt ; à défaut, vous
n’atteindrez pas ce que vous recherchez et qui vous est
si cher.
Tout homme n’en est pas capable. Même le
meilleur n’atteint pas en une fois la grandeur d’âme et
la maîtrise des passions. Ce si nécessaire renoncement
de l’âme ne naît qu’aussitôt l’amour du but devenu
primordial ; sans cette orientation vers l’universel, ce
but difficile à atteindre reste pure spéculation. Pour
autant, n’allez pas croire celui qui n’a à la bouche que
le bien général : ses actes devront parler. Nos moin-
dres actions doivent conduire au but. C’est par ce
biais, d’abord, que naît l’unisson, le lien étroit sans
lequel toute société reste fragile. Toutes les actions n’y
mènent pas aussi sûrement, du moins pas celles qui
tendent à satisfaire notre intérêt privé. En tout acte, il
faut considérer la relation qu’il entretient avec le
Tout. Il est clair qu’au sein d’une société, chacun ne
peut agir à sa guise ; il doit quelques fois sacrifier sa
liberté : veut-il agir comme s’il n’était en charge que
de lui-même, tout un chacun souhaite-t-il agir ainsi ?
Alors le but sera forcément manqué. Il doit donc
exister des Supérieurs ; ces derniers ne sont Supérieurs
que parce qu’ils ont une vision d’ensemble de tout le
système, parce qu’ils ont subi les préparations. Ils ont
donné des lois ; pourtant, quiconque obéit à leurs lois
ne suit pas le sens particulier de certains hommes,
mais accroît son avantage, qui ne vise rien d’autre qu’à
accomplir le si précieux but. Les Supérieurs savent
mieux que quiconque quelles actions mènent assuré-
ment à ce but ; il est par conséquent normal de suivre
leurs consignes.
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 139
Si nous ne sommes pas amenés plus loin, si nous
ne sommes pas promus aussi rapidement que nous le
souhaitons, nous pouvons nous convaincre que cela
est dû au fait que nous ne sommes pas encore aussi
parfaits que nous devrions l’être, que nous ne voyons
pas assez clairement, que nous ne nous sommes pas
suffisamment hissés au-dessus des passions et des
intérêts privés. Les Supérieurs ne peuvent pas avoir
d’autre raison d’être. Ils peuvent contempler le mon-
de entier depuis le plus haut degré. Souvent aussi,
nous aurons à nous retenir afin de tester notre assidui-
té, notre constance, notre indulgence : il y a véritable
épreuve quand les souhaits intimes ne sont pas tou-
jours satisfaits, quand la témérité, l’amour-propre, la
volonté de domination, la volupté, l’habitude sont
combattus. Peu d’hommes le supportent longtemps,
mais ces gens rares accèdent au bonheur, à la sérénité,
à l’immortalité. Quel soulagement que d’appartenir à
ce petit nombre d’êtres nobles qui se voient élevés
au-dessus de tant d’autres hommes trop faibles pour
toucher au but ! C’est ce qui nous rend ce petit cercle
de Frères si précieux, eux qui ont pareillement résisté
avec endurance aux fausses séductions. Il est vrai
qu’aucune lutte n’est plus pénible que celle qui nous
confronte à nous-mêmes, mais elle est aussi plus
honorable. Ce renoncement à soi est ce par quoi vous
devrez montrer ce que vous êtes en mesure de faire.
Cela demandera des efforts, mais ce que l’honneur
doit procurer coûte de la peine. La porte de notre
Sanctuaire est fermée aux inférieurs. Vous serez éprouvé
de multiples façons. Peut-être que l’Ordre vous mon-
trera justement le contraire de ce que vous désirez...
(Il fait le signe d’Ordre de ce grade en pointant
l’index vers le ciel, comme pour prévenir)
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 140
Soyez attentif, retenez bien tout cela. Vous
n’entendrez sans doute pas de sitôt cet avertissement.
Mais quand le danger d’être vaincu sera extrême,
vous verrez ce signe. Souvenez-vous de l’heure de
votre initiation et de ces mots d’alarme : faites atten-
tion de ne pas tomber. Voici la devise de ce grade :
Cave ne cadas [garde-toi de tomber]. Votre chute
serait d’autant plus scandaleuse et dangereuse si je
devais vous confier la direction des autres. Vous êtes
responsable de votre exemplarité, car leurs regards
sont dirigés sur vous. Prenez soin de ces jeunes élèves,
avec assiduité et consciencieusement ; ne croyez pas
que cette classe soit insignifiante parce que votre soif
de mystères n’y serait pas étanchée. Cette classe est le
fondement de l’Ordre ; vous y travaillerez aux
fondations d’un édifice qui doit durer, pour la
concorde profitable au genre humain.
Cette classe ne contient aucun Mystère, mais
conduit au plus grand des Mystères, celui que
beaucoup désirent si ardemment, qu’ils ont si souvent
recherché en vain : l’Art de diriger les hommes, de les
mener et de les tenir au Bien, d’accomplir avec eux
tout ce qui semblait jusqu’ici n’être qu’un rêve pour
le plus grand nombre, et seulement possible pour les
plus éclairés.
C’est en outre l’Art de faire tout le Bien sans contre-
partie, de combler les manques, d’écarter tous les
obstacles, d’extirper le mal à la racine ; pour faire
court, ce que toutes les institutions, l’éducation, la
morale, les consitutions étatiques et même la religion
ne parviennent pas à accomplir.
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 141
Annexe C
Instruction pour la formation de
collaborateurs utiles.
1) Observez bien chacun de vos subordonnés.
Considérez les situations dans lesquelles il sont sus-
ceptibles d’être autrement qu’ils ne le devraient : c’est
à ce moment-là qu’apparaît jusqu’où on l’a amené.
Examinez-le là où il ne pense pas être observé : là où
le désir de renommée et d’acclamations, la peur de la
critique, du déshonneur et de la punition ne peuvent
avoir aucune influence sur ses actes. Notez tout cor-
rectement ; vous gagnerez infiniment pour vous et vos
gens.
2) Mais vos passions, vos inclinations et aversions
ne doivent avoir aucune influence sur vos observa-
tions. N’allez pas croire qu’un homme soit abolument
bon parce qu’il possède une bonne et flagrante qualité
; aussi peu serait-il mauvais quand une tache trop
voyante l’assombrirait. Tant d’analyses des hommes
passent sur ces vices, alors qu’ils se laissent voir au
premier coup d’il.
3) Ne vous laissez pas non plus détourner par les
gens qui font montre de brillantes facultés intel-
lectuelles, dont on pourrait supposer qu’elles ont été
hissées au-dessus des mentalités communes ; ils ne les
perdent que trop souvent dans la commerce intime,
sont fiers, trop libres, suffisants, querelleurs, et tandis
que nombre d’entre eux peuvent connaître et démon-
trer les principes les plus sublimes, peu ressentent en
revanche ce qu’ils s’entendent si bien à raconter ; il
leur manque alors souvent la partie la plus noble : un
cur bon et pur. Par suite, ne vous laissez pas séduire
par quelqu’un qui vous donne raison : c’est la diffé-
rence entre le fait d’être convaincu et celui d’accepter
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 142
concrètement un principe. Un jour, il vous donne
raison sur tout et le lendemain, il fait le contraire. Ou
bien il ne vous a donné raison que parce que, sur le
moment, il était entraîné par votre éloquence, ou
parce qu’il vous courtisait ou encore par crainte,
peut-être aussi pour vous sonder. Les actes doivent
montrer si l’on convainc et si l’on est pénétré de
vérité. Des plus douteuses est l’approbation que
quelqu’un vous donne en entendant des vérités qui
vont à l’encontre de son intérêt ou qui contredisent
son inclination favorite et ses aptitudes ; c’est au
temps qu’il appartient de les combattre. La preuve
que ceux-ci sont extirpés sera donnée au travers de
beaucoup de longues épreuves, et la plupart y
succomberont.
4) Ne faites pas trop vite confiance aux riches et
aux nobles ; leur conversion est lente. Ceux-ci
connaissent trop peu la misère et le besoin ; ceux-là
amènent avec eux les préjugés de leur rang et veulent
absolument être premiers. Ces choses ne se déracinent
pas si rapidement et ressortent à la moindre
occasion.
5) Ce que vous devez surtout chercher et avoir le
plus grand soin de former chez vos gens, c’est le bon
cur ; mais tous ceux qui se targuent d’en avoir n’en
ont pas forcément. Il en va comme de la santé : tant
qu’on l’a, on ne la remarque pas. Celui qui ne bouche
pas ses oreilles aux lamentations de douleur du
misérable, ni son cur à la douce pitié, celui qui, pour
le malheureux, est un ami et un frère, celui qui aime
toutes les créatures et qui, à dessein, n’écrase pas le
vermiceau qui rampe sous son pied, celui qui possède
un cur pour l’amour et l’amitié, qui reste stoïque
dans l’adversité, infatigable quand il impose une
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 143
bonne chose commencée, intrépide quand il sur-
monte les difficultés, qui ne se moque pas des faibles,
dont l’âme est sensible à tous les projets, avide de se
dresser contre tous les intérêts grossiers et de s’illustrer
par de grands bienfaits, qui fuit l’oisiveté et ne tient
pour inutile aucune des formes de connaissance qu’il
a l’occasion d’acquérir, mais qui se donne pour étude
principale la connaissance des hommes, qui a le cou-
rage de suivre son cur, de passer outre aux acclama-
tions de la foule et des grands, là où il faut agir pour
la Vérité et la Vertu... Voilà ce qu’est l’homme pour
nous. Et c’est d’après cette mesure que vous devez
former vos subordonnés, élargir leur âme, les détour-
ner du vulgaire. Celui qui s’en tient trop au détail a
un horizon trop étroit, et celui qui ne sait pas se placer
au-dessus des rapports limités ne nous est d’aucune
utilité.
6) Avec vos subordonnés, lisez de bons livres,
aisément abordables, riches en images et qui élèvent
l’âme. Entretenez-vous souvent avec eux, non avec la
tête, mais avec le cur. Si d’autres doivent se réchauf-
fer à votre contact, vous devez vous-mêmes être incan-
descants. Votre discours doit être vivant, cependant
que la pure simplicité du cur et l’innocence doivent
guider votre parole quand l’éloquence fait défaut. Il
faut que vous sachiez éveiller les désirs ardants, les
décisions. Vos gens doivent se languir de l’heure où ils
pourront concrétiser tout cela. Vous devez montrer
que pour vous, la chose est sérieuse, que vous êtes
imprégné de la vérité et de la bonté de la cause, qu’il
ne s’agit pas de spéculation, que vous avez éprouvé ce
que vous dites. Mais prenez garde que vos actes ne
disent le contraire. Du reste, pas de déclamation
dégoulinante, pas de morale sèche, pas de métaphysi-
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 144
que subtile et inutile qui ne rendent pas l’homme
meilleur. Tout doit être limpide, plein d’images et
d’exemples, la proposition doit être appliquée à un
seul cas, les conséquences, l’importance et l’utilité
doivent être soulignées.
7) Agissez surtout pour l’amour du but ; mieux,
décrivez-le avec grandeur, avec importance, en lien
avec les intérêts propres et les passions dominantes de
chacun. Toute personne honnête se ralliera à vous,
croira trouver ce qu'il cherche et le trouvera.
Dépeignez la misère du monde ; montrez avec force
ce que sont les gens et ce qu’ils peuvent être ; ce qu’ils
devraient faire, à quel point ils méconnaissent leur
propre intérêt, comment l'Ordre le promeut et
comment les fondations révèlent déjà leur éclat dans
la classe la plus inférieure ; ce à quoi ils doivent encore
s’attendre plus tard.
8) Gagnez-vous l’amour, la confiance, mais aussi
la considération et le respect ; évitez la familiarité et
l’occasion d’apparaître dans toute votre simplicité en
présence des subordonnés.
9) Parlez toujours de l’Ordre avec sérieux et
majesté ; il le mérite.
10) Faites adopter par les subordonnés la
révérence et la haute considération due aux Supé-
rieurs. Faites-leur saisir la nécessité de la subordina-
tion au sein d’une société bien organisée : les exemples
du militaire et d'autres états vous en donneront
l’occasion. On enseignera le plus énergiquement
possible comment il convient de se comporter vis-à-
vis des Supérieurs, aussi bien quand on les respecte que
quand on aurait envie d’en être mécontent.
11) Vos subordonnés doivent travailler, lire,
penser, éprouver, agir. Exercez-vous avec eux, éveillez
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 145
leur courage, montrez-leur quel bénéfice procure
chacun de leurs travaux. On travaille volontiers quand
on aperçoit devant soi le profit qu’on en retire ; quand
on ne nous rend pas la chose difficile ; quand on nous
a montré l’intérêt prochain ; quand on ne nous a pas
exposé l’affaire comme quelque chose de trop aride,
d’insignifiant ou de spéculatif. Vous trouverez déjà ce
qui manque à vos gens, mais vous devrez traiter
chacun selon sa propre conformation, afin de rendre
l’objet séduisant. On peut tout faire avec les hommes
si l’on sait utiliser avantageusement leurs inclinations
dominantes.
12) La plus grande science pour l’homme est la
connaissance des hommes. Rendez-la éminemment
intéressante à vos élèves, l’homme qui y prend goût
n’étant pas perdu pour nous : il apprend par là l’Art
de juger les autres et de se considérer lui-même de
telle sorte que les autres le jugent bon, il devient
attentif à lui-même et se perfectionne.
13) Commencez avec vos gens par de petits
exercices. Au cours de la conversation, posez-leur des
questions faciles, qui visent à savoir comment, au
mépris de toute représentation, l’on doit sonder l’être
humain. Au début, les questions doivent être simples,
de sorte que la réponse puisse être également
verbalisée. Même si vous connaissez vraiment mieux
le sujet, laissez, pour commencer, les réponses de
votre élève paraître meilleures que les vôtres ; cela
éveille le courage, et vous trouverez bien une fois
l’occasion de formuler votre opinion. Assimilez-vous
à eux, communiquez-vous réciproquement vos
remarques sur des matières comme la physionomie, la
démarche, la voix, etc.. Glorifiez vos élèves, dites à
l’un qu’il a de grandes dispositions pour devenir un
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 146
connaisseur des hommes, mais qu’il lui manque
seulement de la pratique ; louez un autre pour son
action en société, afin qu’il apprenne encore ; recom-
mandez-leur de jeunes gens curieux afin qu’ils deman-
dent à recevoir la même instruction et qu’ils l'admi-
rent. Ils voudront ainsi toujours plus se montrer et
s’instruire en enseignant aux autres.
14) Et vous voyez maintenant combien d'efforts
cela coûte d’amener les hommes là où on les attend ;
ainsi ne manquerez-vous aucune occasion de répandre
partout, autant que vous le pourrez, des principes
sains, d’éveiller le courage et la détermination ;
cependant, notez bien ceci : on ne parvient à rien
grâce à la quantité. Celui qui veut changer tout le
monde ne change personne. Ainsi, partagez-vous ce
travail avec les membres de ce grade habitant dans
votre localité. Choisissez un, deux, voire au maximum
trois Minervaux auxquels vous accordez le plus de
prestige et de crédit, et avec lesquels vous vous êtes le
plus souvent élevé : mais offrez-leur tous vos efforts et
vos soins. Vous aurez assurément accompli une
grande chose en formant trois bons êtres humains au
cours de votre vie. Ensuite, ceux-ci doivent être l’objet
de leurs observations, de votre attention soutenue. Si
une manière de les traiter échoue, essayez-en une
autre jusqu’à ce que vous trouviez la bonne. Vous
devez à chaque fois savoir à quoi votre homme est
disposé, combien il espère, quelles étapes intermé-
diaires lui font encore défaut pour ouvrir le passage
aux premiers principes. L’Art le plus grand est aussi
d’utiliser le vrai moment opportun. La chaleur est
souvent nécessaire, le flegme aussi : cependant, ce
n’est pas à vous que vos gens doivent attribuer ce
changement, mais à eux-mêmes. Vous devez être
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 147
l'outil invisible. Rien n’est entrepris ni contredit dans
l’émotion : écoutez-le même s’il a tort. Ne jamais
réfuter les conclusions mais les principes ! Attendez le
moment où cela peut se faire et où vous pourrez
ouvrir votre pensée à ce sujet, sans donner l’apparence
de la contradiction : le mieux, si vous parvenez à
l’arranger, est que vous meniez la même discussion en
sa présence et avec quelqu’un d’autre, auquel vous
attachez moins d’importance ou avec lequel vous en
avez convenu ; par suite, il ne sera qu’un auditeur et
ne prendra pas partie, et ainsi, les raisons lui seront
exposées dans toute leur force !
15) Ne lui présentez pas toujours les vices et
lacunes que vous souhaiteriez voir changés en lui,
comme étant ses propres défauts. Relatez-lui ce qu’il
a fait comme si c’était un tiers qui l’avait fait ;
demandez-lui conseil à ce sujet, il doit devenir son
propre juge, émettre lui-même l’avis qui le concerne.
16) Mais tout cela va lentement, très lentement.
Ne laissez pas la fatigue et le temps vous attrister car
des années devront s’écouler. Aucune seconde n’est
perdue, et le fondement doit être solidement établi.
Donc ne précipitez rien. Il faut que vos subordonnés
deviennent résistants et habiles. Lisez, pensez, écoutez
et regardez souvent une même chose liée à ce qui nous
arrive le plus souvent et faites ensuite ce qui engendre
une habileté qui deviendra finalement l’habitude de
penser ainsi et pas autrement. Par conséquent, votre
art doit consister à mettre sous les yeux de vos gens les
devoirs et principes qu’ils doivent cultiver, afin qu’ils
se souviennent de ce qu'ils doivent devenir.
17) N'exigez pas trop d'un seul coup. Traitez les
disciples avec prudence, de manière paternelle, et avec
attention. Ne désespérez pas qu’aucune amélioration
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 148
ne se produise. Tout arrive à partir des hommes. La
plupart sont mauvais uniquement parce qu'ils ne
trouvent aucun intérêt à être bons. Il s’agit de le leur
montrer.
18) Les mobiles des actions provenant de l'éduca-
tion et de l’expérience, de même que leurs principes,
doivent être sondés et, s'ils ne valent rien, peu à peu
affaiblis pour que d’autres soient inculqués et conso-
lidés à leur place. Dès lors, il n’y a plus lieu de résister
; c’est en cela que consiste la profonde Sagesse.
19) À considérer la quantité de religions, constitu-
tions d’État, sectes et sociétés, on voit combien les
hommes peuvent être prisonniers des choses dans
lesquelles ils sont nés et ont été élevés — même si
celles-ci n’ont aucune valeur et qu’elles sont méprisées
par les autres —, qu’ils avancent manifestement en
contrariant leur intérêt et en sacrifiant leur vie, leur
bien et leur sang aux systèmes les plus absurdes. Si un
moine stupide peut, par son exaltation, amener le plus
intelligent des hommes à lui révéler ses pensées les
plus secrètes, on se convaincra véritablement que les
gens peuvent être poussés à tout si l’on comprend
seulement leurs faiblesses, et qu’une raison et une
conviction rares dirigent leurs pas, tels l’habitude et le
préjugé. Si l’on peut nous imprimer de l’enthou-
siasme pour la démence, il doit bien appartenir à ce
type de procédé de pouvoir accroître le poids de la
Vérité et de la Vertu. On se sert en effet du même
moyen utilisé par la tromperie qui vise le mal, pour
imposer le Bien ; cela ne peut pas rater. Les méchants
peuvent tout parce que les bons sont trop inactifs et
trop craintifs. Il y a des occasions où l’on doit aussi
montrer son fiel afin de préserver les droits de l’humanité.
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 149
20) Dites à vos gens d’être attachés à l’Ordre
uniquement pour la bonté du but ; que son Antiquité,
son expansion, sa puissance, sa richesse, tout leur est
indifférent. Ils ne doivent avoir en vue que le bienfait
de la chose, l’institution, la manière de traiter les
affaires, l’instruction, l’emploi des moyens, le choix et
la conduite des membres, l’ordre, la cohérence, la
subordination, le respect des Supérieurs, de leur sages-
se, les différentes représentations d’événements divers,
les difficultés dans la progression, le désintéres-
sement, l’égalité de rang, l’élimination des préjugés.
Un penseur trouvera bientôt qu’une telle société n’est
pas impossible sous le Soleil. Il percevra alors aisément
qu’au sein de cette institution, son ambition, son
amour du pouvoir, son exigence de paix et de sécurité,
sa soif de secrets et de visions mystérieuses ne seront
pas oubliés, mais également stimulés. Cependant, il
ne doit et ne peut se représenter tout ceci en tant que
but principal : ce ne sont que les conséquences natu-
relles de ce pourquoi on le prépare, conséquences qui
n'apparaissent jamais si tout un chacun n’alimente
son propre but selon ses forces, afin d’aboutir d’abord
à leurs mobiles. Il doit dans un premier temps
apprendre le grand Art de désirer avec raison.
21) Dites à tous vos gens, sans timidité ni scru-
pule, que l’Ordre ne prie personne d'entrer ou de
rester : il lui est indifférent d’avoir peu ou beaucoup
de membres, qu’ils soient riches ou pauvres, fils de
princes ou artisans. Il recherche le moins possible les
importants et les riches, car ceux-ci conviennent rare-
ment ; ils peuvent s’estimer heureux d’être admis :
habituellement leur heureuse condition et leurs posi-
tions les empêchent d'envisager à quel point l’homme
a besoin d’autrui, raison pour laquelle ils sont
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 150
rarement bons. Mais nous ne les excluerons pas com-
plètement s’ils s'intègrent et ne cherchent pas à faire
valoir leurs relations mondaines. Ils doivent appren-
dre ce qu’est la vraie noblesse et accepter de voir se
tenir très au-dessus d’eux un homme qui, d’après son
opinion, se situe au-dessous d’eux dans le monde
civil. Celui à qui cela semble amer peut nous aban-
donner et devenir notre ennemi : nous ne le craignons
pas ; il se nuira à lui-même en manquant l'occasion de
devenir, grâce à notre soutien, ce à quoi l’appelait
doublement sa condition et sa naissance, en quoi il est
à présent dépassé par le plus petit. Nous n’envions
d’ailleurs personne pour la joie de parvenir plus rapi-
dement et plus sûrement au but au sein d’une autre
alliance, nous regrettons seulement de ne pas avoir
connaissance d'une telle société, où cette trans-
formation se produit rapidement ou dans laquelle on
sait l’art d’employer de petites gens médiocres à de
grandes choses, ou encore d'enseigner à de tels hom-
mes des connaissances plus hautes, qui n'ont encore
aucun principe solide basé sur les vérités les plus
communes. Si, par miracle, semblable société devait
cependant exister, nous sommes convaincus qu’elle
approuverait nos prudentes dispositions et qu’elle ne
favoriserait pas l'homme pour lequel ces dernières ne
seraient pas raisonnables. En attendant, nous subsis-
tons pour nous-mêmes, nous nous en tenons aux
honorables instructions des Supérieurs, nous travail-
lons en paix et ne suivons personne. — Observez ces
indications et formez encore deux personnes d’après
vos principes, vous aurez fait beaucoup pour le
monde.
22) Exploitez soigneusement les instants où votre
élève est mécontent du monde, où il n’en va pas
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 151
conformément à ses souhaits, ces occasions durant
lesquelles le plus puissant ressent combien son pro-
chain lui est nécessaire et combien de meilleures
institutions sont encore à créer en ce domaine. Ici,
vous devez rendre encore plus sensible l’âme atten-
drie, montrer l’utilité d’une alliance secrète d’hommes
éprouvés. Ce ne sont pas les instants qui vous man-
queront où vous pourrez pénétrer par ce côté faible
chez les puissants.
23) Ne croyez pas trop facilement que si vos
subordonnés s'adressent à votre volonté d'après les
instructions, dans un cas précis, ils le feront aussi
certainement dans d’autres. Ce n'est pas pour autant
une tactique. C’est peut-être la crainte, l’espoir ou la
satisfaction d'une passion qui l’ont provoqué : les
hommes ne deviennent pas entièrement bons si vite.
Soupçonnez plutôt le pire ; le cur frivole est trop
changeant.
24) Ne nourrissez chez personne des espoirs trom-
peurs. Promettez peu pour pouvoir tenir beaucoup.
Donnez du courage aux vaincus ; cherchez à contenir
la démesure de celui qui est trop téméraire par le
caractère inquiétant et la représentation du danger.
Dans le malheur, l’homme raisonnable doit espérer et
dans le bonheur, il doit craindre.
Vous disposez à présent de l’instruction pour
devenir un guide des hommes bon et sûr.
Perfectionnez ainsi l'armée des nobles et des élus, et si
votre propre félicité vous fût jamais chère, soyez
résolu, selon notre instruction, autant que mille
hommes qui, par leur méchanceté, pourraient être si
facilement bons et qui aimeraient s’arracher à la fatale
Nécessité. En effet, la plupart sont mauvais unique-
ment parce que la masse des méchants concentre
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 152
toute la puissance entre ses mains, afin d’accomplir le
bonheur ou le malheur, et parce que la Vertu semble
ne pas survivre à l’ombre de cette masse, de même
qu’elle paraît se taire, supporter, se courber ou même
servir le vice. Croyez-nous, nous le savons par expé-
rience : prenez sa force au vice, annexez à la Vertu
cette excroissance qui nous est si malheureuse, et le
monde entier deviendra bon. Mais le vice n’est fort
que parce que les bons sont trop inactifs ou trop
précoces, trop violentés pour entreprendre quoique ce
soit, car ils se séparent ou se laissent séparer, car ils ont
toujours confiance en l’avenir sans préparer une telle
révolution ; car le temps doit tout accomplir et qu’ils
préfèrent se blottir en attendant, plutôt que d’agir
contre le vice. Mais ces hommes louablement bons ne
sont bons que négativement ; certes, ils s’abstiennent
de toute offense, mais en même temps, par crainte,
pusillanimité et paresse, ils ne font pas non plus
obstruction au mal qu’ils pourraient empêcher. S’ils
étaient convaincus que la Vertu ne consiste pas dans
la simple patience, mais essentiellement dans l’activité
et le travail et non dans le repos et l’insouciance, ils
seraient tirés de leur sommeil ; il sont faibles parce
qu’ils laissent passer toutes les occasions de se
renforcer ; il perdent courage, désespèrent là où se
trouve l’espérance de la victoire, et, pour cette raison,
sont vaincus et mis dans les fers, car ils vont jusqu’à
rendre hommage au vice sans lui résister ni y mettre
un terme ; parce qu’ils le respectent ouvertement et
qu’en même temps, ils le détestent intérieurement ; ils
accueillent le méchant dans leur foyer, lui procurent
toit et abri, le flattent et le carressent pour ne pas
perdre davantage et vont jusqu’à lui mettre en mains
les armes dont il usera à son encontre ; ils préfèrent
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 153
passer alliance avec le vice, font silencieusement avec
lui des affaires secrètes avant de consulter l’homme
noble pour s’unir à lui contre la mal. Quelle morale
peut justifier cette farce honteuse et indigne ? Loin de
cette basse politique, chacun de vos pas devrait se
diriger vers la Vertu et piétiner courageusement le vice
sur leur chemin. Unissez fermement vos soutiens.
Vous deviendrez forts et imbattables. Si tu es trop
faible quand tu es seul, alors supporte jusqu’à ce que
tu deviennes plus fort, mais n’épargne aucune
occasion de te renforcer. Cherche de l’aide auprès de
tes frères, ils ne t’abandonneront pas si tu es l’homme
que tu dois être. Crois fermement en l’Ordre, il peut
tout si l’on suit seulement son instruction. Nous
travaillons à restituer à l’homme méritant son salaire
jusqu’alors arraché illégitimement, à rendre leurs
forces aux faibles, à ceux qui sont tombés, les moyens
de s’améliorer, aux méchants, leurs chaînes et à l'hu-
manité, sa haute dignité. C'est la deuxième Canaan
qui nous fut prédite, la terre d'abondance et de
bénédiction que nous contemplons un tant soit peu
de loin, hélas. Fuyez, profanes, nul de ceux qui n’ont
été bénis ne s’approchera du sanctuaire gardé par la
légion élue, mais entrez ici, êtres nobles, avec respect
et crainte, recevez déjà de loin notre bénédiction.
Venez, malades et vous qui souffrez ! Si vous n’êtes
pas ici guéris de vos crimes, doutez de votre rédemp-
tion.
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 154
Annexe D
Instruction remise aux Illuminati minores
Puisque la direction de la classe inférieure est
confiée à ce degré de l’Ordre Ill., on n’inculquera
jamais assez aux membres de celui-ci l'importance de
leur office. La classe des Minervaux constitue la
fondation de l'Ordre ; si cette base est mauvaise, on
ne peut songer à atteindre aucun but plus élevé. On y
parvient en suivant quatre étapes :
1) Sur le type de propédeutique.
2) Sur la formation des Minervaux.
3) Sur la conservation du zèle et
4) Sur l’obéissance et la subordination.
I. Il s’agit d’abord de dispenser une instruction sur les
principes des Ill. Sup. en lien avec la préparation.
Ce sont les mêmes que ceux qui sont poses en vue
de l’expansion de l’Ordre ; mais la prudence la plus
extrême doit être de mise. L'esprit d'expansion qui
incite les autres sociétés à commettre tant de faux pas,
doit ici être totalement éradiqué. Notre alliance n’est
pas faite pour tout le monde : seuls les hommes
choisis peu-vent prendre leur part de ce bonheur ;
mais ces derniers sont encore peu nombreux dans le
monde ; et nos efforts seront un jour récompensés par
le genre humain, quand nous aurons augmenté le
nombre d’hommes nobles. Ainsi, et bien que l'O ait
dispersé ses membres dans toutes les parties du
monde, on n’en trouve encore qu’un petit nombre,
particulière-ment dans les grades supérieurs. La très
longue préparation rend de toute façon plus difficile
la question de la propédeutique, par quoi l’Ordre ne
la souhaite que quand elle peut sûrement avoir lieu.
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 155
A) Ces principes, les Illuminés doivent :
1) Bien les inculquer à leurs subordonnés,
2) Ne donner, lors du processus de recrutement,
que ceux auxquels ils peuvent se reporter,
3) Expliquer et employer celui qui, parmi eux,
n’est que brièvement prescrit dans l’instruction à
l’usage des Recipients.
B) En choisissant les candidats, on doit examiner :
1) Leur cur. Qu’ils soient des hommes loyaux,
sensibles, de bonne composition, posés, moraux,
conséquents.
2) La raison. Ils doivent être capables, savants, avides
de savoir, attentifs.
3) Le tempérament et l’éducation. Ils doivent être
actifs, vifs, de murs fines, ne pas être fiers mais
discrets, humbles, magnanimes, contents, sociables,
mesurés, généreux et bons hôtes.
4) La condition extérieure. On recrutera autant de
jeunes gens que possible et ceux qui pourront avoir à
remercier un jour l’O de leur subsistance, mais on
évitera ceux qui sont trop démunis, car ils pourraient
être à charge pour l’Ordre ; ensuite, ils devront pos-
séder des mérites exceptionnels. Les affinités et autres
relations civiles doivent aussi entrer en considération.
Mais si l’homme est d’une bonté exceptionnelle, tout
autre critère passe au second plan.
C) Pour chaque nouvelle personne à recruter, le
véné.<rable> Supérieur doit correctement s’enquérir
de chacun de ces sujets et en instruire les Recipients.
Une fois le candidat admis, on passe au deuxième
point capital :
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 156
II. Celui de la formation ultérieure. Voici ce qu’il
faut faire :
A) La plus juste connaissance de la mentalité du
subordonné sera acquise :
1) Si le Supérieur traite son subordonné avec
suffisamment d’aménité pour que ce dernier lui
témoigne une confiance filiale et qu’il dévoile chacune
de ses pensées.
2) S’il l’observe et le fait examiner correctement.
C’est pourquoi les Illuminés doivent se répartir la
surveillance des Frères et tenir des Diaria sur les
moindres remarques concernant les actes apparem-
ment les plus insignifiants de leurs subordonnés,
diaria qu’ils compareront ensuite lors des réunions, à
la suite de quoi ils établiront les listes de conduites
qu’il conviendra d’expédier.
3) Pour cela, donnez à faire des pensa [devoirs].
Quand on veut savoir, par exemple, ce que pense
quelqu’un d’un sujet donné, on doit lui faire faire un
exercice. Il aura non seulement l’occasion de méditer
plus avant la question, mais le Supérieur verra aussi
toute la force des fondements contre lesquels il doit
travailler s’ils ne sont pas bons. 4) Le Supérieur doit
de temps à autres saisir l’occasion de mettre le
subordonné à l’épreuve, comme si, par exemple, il
possédait l’intelligence du monde, pouvait se taire,
etc.. Une fois qu’il connaît ses gens, il parvient à
savoir :
B) Comment les traiter et les aiguiller. À ce stade,
naturellement, on fera entrer en ligne de compte le
tempérament et d’autres circonstances : rien de
général ne peut donc être dit à ce sujet. Cependant,
des moyens peuvent être indiqués dont il faut se
servir, à savoir essentiellement :
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 157
1) De bons exemples pour chaque type de vertu et
de talent,
2) La relation avec les subordonnés, dans laquelle
le sérieux et la considération doivent être associés à
une bonté et une amitié prévenante. Le Supérieur,
même le Supérieur inconnu, doit, dans son commerce
avec les inférieurs, se caractériser par une certaine
dignité vénérable.
3) L’influence de l’esprit de l’O par lequel tous les
membres de celui-ci seront animés d’un noble en-
thousiasme et ne tiendront qu’un seul discours à son
propos. Pour y parvenir :
a) On ne doit jamais parler de l’O sans crainte
respectueuse ni enthousiasme.
b) On doit évoquer, à chaque occasion appro-
priée, le désintéressement de son but, sa formi-
dable organisation, l’excellence de ses membres et
la difficulté d’acquérir ces grands avantages, de
façon à exciter le désir d’obtenir ce bonheur par
l’accomplissement de ses devoirs.
4) Enseignements, instructions et mises en garde.
Il ne sert à rien de faire de froides déclamations, de
répéter souvent des morales lénifiantes, de dispenser
des cours épuisants. Il ne faut pas trop imposer les
bonnes actions ni protéger des mauvaises. Les
discours vigoureux, convenant aux circonstances, un
mot prononcé au moment opportun quand l’âme est
disposée à l'accepter, enfin, la lecture d’écrits spiri-
tuels et le commerce avec le monde raffiné doivent ici
faire le plus grand bien.
5) L’organisation précise dans les affaires.
6) Enfin, la direction pratique vers toutes les
vertus qui ont été requises. Si les membres sont
formés de cette façon, cela veut dire qu’on a compris
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 158
l’Art de leur montrer combien la mise en pratique de
chaque Vertu entraîne son propre intérêt, et ainsi,
tout est fait pour les rendre fidèles à l’O.
III. Cette fidélité est obtenue :
1) Si on ne néglige pas les subordonnés, qu’on les
réunit souvent, qu’on les maintient dans l’activité,
qu’on les voit, qu’on leur parle, qu’on renouvelle
toujours les impressions et qu’on les met en situation
de préférer l’O.
2) Quand on a levé tous les doutes qui pouvaient
grandir en eux afin que ceux-ci bâtissent parfaitement
sur la bonté de la cause ; mais si sa propre connais-
sance ne suffit pas, il demandera conseil à un Supé-
rieur plus éminent.
3) Quand on provoque de grandes attentes sans
rien promettre : une parole jetée par moments sur les
explications futures, comme si de rien n’était, mais en
restant toujours extrêmement mystérieux ; et quand
on augmente l’attrait et la curiosité grâce au secret !
4) Quand la conduite du Supérieur est toujours
mesurée, plus amicale ou plus réservée, selon les
rapports de conduite des subordonnés.
5) Quand le Supérieur s’efforce de mettre en avant
le mieux possible les qualités qu’apprécient particuliè-
rement les subordonnés.
IV. Ensuite, il sera plus facile d’obtenir son respect,
son obéissance et sa docilité, en particulier :
1) Quand on en donne soi-même l’exemple vis-à
vis des Supérieurs plus éminents,
2) Que l’on ordonne peu, et rien par arbitraire,
mais qu’on l’impose avec fermeté,
3) Que l’on récompense ceux qui sont dociles et
punit inflexiblement les transgresseurs.
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 159
4) Qu’on éloigne les récalcitrants de façon
courtoise.
5) Qu’on donne peu de blâmes, mais qu’ils soient
énergiques,
6) Quand on évite la familiarité avec les subor-
donnés.
7) Qu’on esquive toutes les occasions de recevoir
des bienfaits de leur part et que l’on agit par consé-
quent avec désintéressement, uniquement pour le
plus grand bien du tout.
8) Quand on ne brille jamais avec ses meilleures
réflexions, que l’on ne mésuse pas de son prestige
pour imposer ses opinions aux subordonnés. Quand
on est reconnaissant de tout son savoir envers l’Ordre
et que l’on attribue tous ses ordres aux Supérieurs plus
éminents.
Dans tous les autres cas, qui sont trop nombreux
pour être développés ici, on s’en remettra à la faculté
de juger des Illuminés et aux conseils des Supérieurs.
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 160
V
ILLUMINATI.
2
e
Classe
I. Le Grand Illuminé.
(Illuminatus major)
Introduction
Les loges de ce grade sont de deux types : soit
destinées aux travaux habituels, soit aux réceptions.
Les premières ne seront pas autrement décorées que
pour les loges d’Officiers. Les membres y siègeront
également en habits écossais, c’est-à-dire avec des
tabliers de cuir verts, le bijou de loge à la boutonnière,
et prendront place l’un après l’autre autour d’une
table. Le Grand Maître, les deux Grands Surveillants
en chef et le Secrétaire Secret sont ceux-là mêmes qui
remplissent ces offices dans les hauts grades ou parmi
les Illuminés dirigeants ; ils y occupent la même place.
Il sera traité de la loge de récepetion et de son
agencement ultérieurement. Les deux seront ouvertes
et fermées dans les formes qui suivent ; dans chacune,
on posera les questions du catéchisme et la parole qui
circule au sein de l’Ordre tout entier sera donnée
avant la fermeture.
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 161
I. OUVERTURE DE LA loge DES FR.FR. ÉCOS.
Le Grand Maître : À l’ordre mes Frères.
Le 1
er
Grand Surveillant répète la formule.
Le 2
nd
Gd. Surv. fait de même.
(Les fr.fr. font le signe)
Gd. M. : Très Estim.<able> Fr. 1
er
Grand Surveil-
lant ! Où le Franc-maçon Écos. travaille-t-il ?
2
nd
Gd. Surv. : En un lieu sacré, dans le silence de
la nuit, loin de la rumeur du monde et à l’abri des
oreilles profanes.
Gd. M. : Fr. 2
nd
Gd. Surv., voyez si nous pouvons
ici travailler en sûreté.
2
nd
Gd. Surv. (y va, vérifie que tout est sûr,
verrouille la porte et revient) : Gd. M., la [loge]
est à couvert.
Gd. M. : Fr. 1
er
Gd. Surv., quelle heure est-il ?
1er Gd. Surv. : Minuit plein.
Gd. M. : Fr. 2
nd
Gd. Surv., est-ce bien l’heure
consacrée pour ouvrir la loge ?
2
nd
Gd. Surv. : Oui, Très Véné.<rable> Maître.
Gd. M. : J’ouvre donc cette loge Écos., au nom des
Illustres et Vénérables Supérieurs et par le Nom-bre
Sacré Écos.<sais>.
1
er
Gd. Surv. frappe le même nombre de coups.
2
nd
Gd. Surv. fait de même.
Gd. M. : Mes Frères, cette est ouverte.
II. CATÉCHISME DES FR. ÉCOS.
Question : Êtes-vous Franc-maçon Écossais ?
Réponse : Les Hommes Nobles m’ont admis
parmi eux quand j’étais orphelin et que je ne connais-
sais pas mon Père.
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 162
Q. : Où avez-vous été reçu ?
R. : En un lieu solennel, sacré et obscur, devant la
Porte du Sanctuaire.
Q. : À quel moment ?
R. : Dans les ténèbres de la nuit, quand la Lune est
dans son premier quartier.
Q. : Qui est venu à votre rencontre ?
R. : La foule pacifique des Illuminés.
Q. : Les connaissiez-vous ?
R. : Non ! Je ne les connaissais pas, mais eux me
connaissaient et m’aimaient, et je leur ai confié mon
cur fidèle et plein de confiance.
Q. : D’où venaient-ils ?
R. : Du Monde Primitif des Élus.
Q. : Où s’en allaient-ils ?
R. : Vers le Saint des Saints.
Q. : Qu’y cherchaient-ils ?
R. : Ce Qui est, fut et sera éternellement.
Q. : Qu’est-ce qui vous illumine ?
R. : La Lumière qui vit et brille à présent en moi.
Q. : Que vîtes-vous quand on vous donna la
Lumière ?
R. : D’en haut, je vis la Terre, les hommes étaient
nus et sans vêtements ; mais ils avaient honte de leur
nudité.
Q. : Que vous a-t-on ordonné de faire ?
R. : On m’a enseigné comment je dois me
connaître moi-même et les autres, aimer et régner.
Q. : Comment s’appelle votre Maître ?
R. : Adonaï.
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 163
III. FERMETURE DE LA loge DES FR. ÉCOS.
Gd. M. : Quelqu’un a-t-il encore quelque chose à
proposer pour le mieux de l’O ?
(Le 1
er
Gd. Surv. répond)
Gd. M. : Très Respect.. Fr. 1er Gd. Surv., quelle
heure est-il ?
1
er
Gd. Surv. : Il est midi plein.
Gd. M. : Très Respect. 2nd Gd. Surv., est-ce
l’heure juste pour fermer cette loge Écos. ?
2
nd
Gd. Surv. : Oui, il est l’heure.
Gd. M. : Je ferme donc cette au nom des Illus-
tres et Vénérables Supérieurs et par le Nombre Sacré
Écos.
(Les fr.fr. 1
er
et 2
nd
Gd. Surv. répètent ces coups)
Gd. M. : Mes Frères, cette loge est fermée.
IV. INFORMATION AUX logeS DE TRAVAIL
PRESCRIVANT DE DONNER À CHAQUE FOIS
LECTURE DES POINTS ESSENTIELS.
1) La loge se tient au moins une fois par mois, sans
compter les loges de réception.
2) On y rectifie et augmente les tableaux relatifs
aux membres des classes inférieures quand ceux-ci ont
été envoyés par l’assemblée des Pet.<its> Illuminés,
pour les envoyer ensuite à l’assemblée des Illuminés
dirigeants.
3) Tout ce qui a trait aux affaires des assemblées
de Minervaux, aux avancements dans les classes inféri-
eures, etc. sera décidé ici, ou bien, si le sujet est trop
important, relayé aux Illuminés dirigeants ; revient
également à ces derniers l’administration des tableaux
et lettres réponses.
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 164
4) Tout ce que vivent les membres de ce degré,
mais qui n’a de lien ni avec l’O Sublime, ni avec la
franc-maçonnerie ou d’autres sociétés — les promo-
tions de fr.fr. dans les institutions civiles, les titres
honorifiques, etc. ou toute autre chose pouvant avoir
un rapport avec cela —, doit être déclaré en réunion
et versé au procès-verbal ; les Supérieurs directs en
seront également informés.
5) Les membres de ce gr.<ade> doivent surtout
instruire les frères qui doivent recruter de nouveaux
adhérents ; à cet effet, on se servira de l’annexe A
contenue dans les actes des Minervaux, à l’exception
de l’instruction.
6) Cependant, la tâche principale de ce grade reste
l’analyse correcte des caractères selon les consignes de
l’annexe B.
7) Quand un membre, parmi les Petits Illuminés,
se révèle excellent et commence à être digne d’un
avancement, son caractère fait l’objet, en loge écos. de
travail, d’une investigation selon chacun des points du
questionnaire. On devra donner des réponses tran-
chées avant de penser à une quelconque promotion ;
et si un article n’a pas encore pu être examiné, un
membre sera chargé d’en faire l’objet de ses observa-
tions. Tout sera consigné dans le procès-verbal des
différentes réunions et, pour finir, le portrait complet
de l’homme en question sera composé pour être en-
suite transmis aux Illuminés dirigeants. Il dépend du
Grand Maître de faire procéder de temps en temps à
cette étude de caractère par une commission plus
restreinte.
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 165
Annexe A
Instruction secrète à l’usage de ceux qui doivent
recruter de nouveaux membres pour l’O
1) Celui qui veut faire gagner un nouveau
membre à l’O doit d’abord s’assurer de sa parfaite
confiance et de son amour.
2) Il doit se comporter de telle sorte que l’on
s’attende à trouver derrière son apparence des qualités
cachées.
3) Il cherchera d’abord à stimuler peu à peu chez
le candidat le penchant aux associations amicales et
secrètes, à peu près de la manière suivante :
a) Il fera en sorte de lui mettre entre les mains
des livres traitant de l’unité et des forces associa-
tives.
b) Il axera également ses causeries sur cet objet,
lui montrera combien un petit enfant est impuis-
sant, combien aussi un homme mûr est faible
sans le secours des autres et combien grand et
puissant il peut devenir grâce à l’aide de ses frères
humains, combien sont considérables les avan-
tages de la vie sociale.
c) Il lui ramènera toute force à l’accord des
volontés.
d) Il le rendra attentif à l’Art de connaître et de
régner sur les hommes.
e) Il lui montrera comment un esprit intelligent
peut régner et gouverner cent mille âmes.
f) Il donnera des exemples de ce que peuvent des
sujets qui sont dirigés à l’unisson et qui parlent
d’une seule voix, telle une armée.
g) Puis il lui parlera des défauts de la société
civile, comment les hommes agissent de façon
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 166
déloyale les uns envers les autres, comment
chacun se laisse guider par ses intérêts privés,
combien peu l’on saurait, la plupart du temps, se
fier à des amis ou parents.
h) « Oui, proclamera-t-il parfois, si les hommes
bons étaient seulement d’accord entre eux, ils
pourraient se construire un Ciel sur la Terre.
Mais si les meilleurs sont aussi faibles, c’est parce
qu’ils ne se connaissent pas ou qu’ils sont désunis. »
i) Il sera alors temps de lui faire comprendre ce
que peuvent accomplir les liens secrets.
k) Il lui montrera l’exemple des Jésuites, des
Francs-maçons. Si la discussion en vient à traiter
des grands événements mondiaux, il lui dira
toujours que ceux-ci ont été conduits par de
secrets mobiles, et qui sait si pareil O n’agit pas
en sous-main ?
l) Il cherchera à éveiller en lui l’instinct de régner
en silence, de tout explorer sans se faire remar-
quer, d’imprimer une autre direction au
monde selon son propre plan ; de dominer ceux
qui croient être ses maîtres.
m) Il parlera occasionnellemente de manière
équivoque, comme s’il connaissait cet O, mais se
taira aussitôt. Une autre fois, il dira : « Si j’avais
l'occasion d’entrer dans une telle association, je le
ferais sans attendre. »
n) Il faudra répéter cela souvent.
o) Alors un jour, on dira : « J’ai enfin trouvé ce
que je désirais depuis longtemps : on veut m’in-
tégrer dans cet O. Que me conseillez-vous ? »
Puis on émettra les objections qu'il ferait lui-
même, mais qu’on lèvera ensuite, après quoi on
lui demandera de donner son avis.
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 167
p) On laissera traîner comme par hasard sous ses
yeux quelque chose comme une lettre chiffrée.
4) Le candidat sera chrétien, honnête, sensible ; il
ne sera ni stupide, ni plus âgé que le recruteur et, selon
les règlements, aura entre 18 et 30 ans.
5) Quand il en fera la demande, on lui présentera
la chose comme étant extrêmement difficile, et on ne
lui donnera que petit à petit : mais on lui mettra en
mains aussi peu d’écrits que possible, tout au moins
sur un bref laps de temps !
6) Et alors, on le prendra de court au moment où
il rapportera lesdits papiers.
7) On l’amènera à suggérer d'autres personnes, à
dépeindre des caractères, etc.
8) On recherchera ses autres relations.
9) On lui fera conjecturer que ses meilleurs amis
font peut-être déjà partie de l'O.
10) Si quelqu'un, qui a obtenu d'entrer dans l'O
ou qui désire en obtenir le droit, veut avoir un
membre attitré, on ne fera jamais appel à un
Supérieur important, mais toujours à un homme bon
et estimé.
11) Cependant, on devra savoir adapter sa façon
de procéder à chaque situation et, par suite, toujours
donner de l’O un nom qui fasse de l’effet au candidat.
Certains cherchent un nouveau type de fr.-maç.,
d’autres une société savante, d’autres encore des
Roses-Croix ou une association politique. Chacun
doit trouver ce qu'il recherche. L'O peut tout appor-
ter, et il n'agit pas non plus dans toutes les régions
sous le même nom.
12) Le rapport de tout ceci devra être remis au
Supérieur.
13) Chaque Ill. Major peut prendre copie de cette
instruction.
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 168
Annexe B
Questionnaire par lequel est examiné le
caractère du candidat à ce grade
I. Sa personne
1) Son nom.
2) Son âge et son jour de naissance.
3) Sa patrie, son lieu de résidence.
4) Sa silhouette. Maigre, grosse ou moyenne ?
Svelte ou avec des formes ? A-t-il des infirmités et
lesquelles ? Est-il borgne, sourd, bègue, voûté,
boiteux, bossu, tordu, bigle ?
5) Physionomie. La couleur du visage : teint
prononcé ou blafard ? Blanc, noir, jaune, mat ? Le
regard : vif, pénétrant, sans vigueur, franc, langou-
reux, amoureux, fier, brillant, abattu ? En parlant,
regarde-t-il les gens fixement, avec jovialité,
maintient- il son regard ou cède-t-il ? Ne peut-il
supporter aucun regard pénétrant ? Le sien est-il en
quelque sorte traître ou ouvert, détaché ? Gai ou
ténébreux ? Profond ou vague ? Aimable ou sérieux ?
Ou le dirige-t-il encore vers le haut ? Ses yeux sont-ils
enfoncés dans sa tête ou ressortis ? Comment, du
reste, est sa physionomie ? Sa silhouette ? Son nez, son
front ? Vertical, avancé ou fuyant, court ou haut,
carré, rond, oval, etc. ? Plisse-t-il le front ? Horizon-
talement ou verticalement ?
6) Ses cheveux. Clairs, brun foncé, noirs, blonds,
roux ou avec des reflets roux ? Leur force ? Fins ou
épais, longs, courts, frisés, normaux, crépus ou
souples ?
7) Sa voix. Masculine, précieuse, enfantine,
profonde, claire, chantante, ample, faible, forte, allant
en s’étouffant, crescendo, douce, fluide, bégayante,
changeante, ascendante, descendante ou monotone ?
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 169
8) Sa tenue. Noble ou vulgaire ? Dégagée ou
humble, contrainte ou à l’aise ? Quel est son port de
tête ? Droit, jeté vers l’arrière, porté en avant, sur le
côté, chancelant ou raide ? Regarde-t-il ses pieds ?
Tourne-t-il vivement la tête, la tend-il entre ses
épaules ?
9) Son allure. Lente, rapide, réglée, le pas court ou
long, nonchalant, indolent, sautillant, dansant, piéti-
nant, accélérée, genoux pliés, rentrés, sortis, marche
décalée, glissée, véloce, lente, changeante, chance-
lante, corps avancé ou en retrait ? Regarde-t-il ses
pieds, balance-t-il les mains ? Ce faisant, rejette-t-il la
tête en arrière ?
10) Son état de santé. Stable ou est-il souvent
malade ? À quelles maladies est-il le plus sujet ?
11) Langue, élocution. Convenable ou brouil-
lonne ? En parlant, utilise-il les mains et comment ?
Sans arrêt ou seulement par moments ? Vivement,
avec la tête ? Avec tout le corps ? Les pose-t-il sur une
autre partie du corps ? Agrippe-t-il ses bras, ses vête-
ments, ses boutons ? Son débit est-il rapide, lent,
posé, oratoire, affecté ? Parle-t-il peu ou beaucoup ?
Se tait-il complètement et pourquoi ? Par modestie,
ignorance, respect, paresse ? Pour sonder les autres,
cacher sa faiblesse, se donner des airs, par fierté, par
mépris ? Parle-t-il sa langue avec netteté ou avec un
accent provincial ?
II. Éducation, formation, culture, talents.
1) À qui en est-il redevable ? A-t-il toujours été
sous la supervision de ses parents ? Comment fut alors
son éducation ? Qui furent ses maîtres ? Les estime-t-il ?
Qui croit-il responsable de sa formation ? A-t-il
voyagé et où ?
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 170
2) Langues. Lesquelles comprend-il, parle-t-il,
écrit-il ? Et comment ? Aime-t-il les langues étrangères
plus que sa langue maternelle ? Mêle-t-il des mots
étrangers à ses discours ? Quel est son style ? 3)
Sciences. Lesquelles cultive-t-il ? Auxquelles est-il
étranger ? Lesquelles aime-t-il ? Les approfondit-il ?
Aime-t-il les beaux-arts et lesquels ?
4) A-t-il du génie et pour quoi ? Est-il plus poète
philosophe ? Imagination ? Mécanisme ? Esprit de
détail* ? Génie artistique ? Fabrique-t-il des boîtes en
carton
13
? Est-ce qu’il se rase, se soigne, s’apprête, se
coiffe, etc. ?
5) A-t-il de l’habileté ? Pour les exercices
physiques, l’artisanat, la mécanique ? Est-il fort ?
Souple, léger, rapide, adroit dans les entraînements
physiques, les techniques de prestidigitation et autres
choses semblables ? Comment est son écriture ?
6) Son attention vis-à-vis des autres hommes. Que
regarde-t-il le plus ? Le cur, l’intelligence, le carac-
tère, l’orientation, les manières extérieures, les murs,
la propreté, la mentalité, la religion ?
III. Son esprit.
1) Aptitudes. A-t-il de la pénétration ? Est-il
rapide, lent, visionnaire, prévoyant, d’une imagina-
tion vive ou d’une froide réflexion ? A-t-il de la
présence d'esprit ? Surprend-il par ses idées audac-
ieuses ? Montre-t-il de l’esprit, de la profondeur, de la
sagacité dans les conversations ?
2) Jugement. En a-t-il beaucoup ? Est-il crédule,
aime-t-il le merveilleux ? Apprécie-t-il le paradoxe ou
suit-il les opinions communes ? À quels préjugés est-il
* En français dans le texte.
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 171
attaché ? Ceux de l’âge, de la religion, de l’enfance, du
pays, de l'État, du rang, de l’autorité, de la commu-
nauté, de la nouveauté ? Cherche-t-il à les déraciner ?
Fabrique-t-il aisément des préjugés pour ou contre les
gens sans avoir examiné ces derniers ?
3) Orientation. Où place-t-il sa félicité ? Dans la
paix du commerce ? La réputation, la puissance, les
honneurs, les plaisirs des sens, dans la richesse, les
sciences, la Vertu, la vérité ? Se tourne-t-il vers
l’avenir, vers le passé ou regarde-t-il simplement le
présent ? Se donne-t-il juste de petits projets ? Voit-il
déjà souvent dans de petits événements le grand à
venir ? Est-il en mesure de réaliser de grands desseins,
de les penser, de les éprouver et de les accomplir ?
Cherche-t-il à se distinguer des autres et comment ?
Par quelque chose de grand ou d’extraordinaire ?
Dans le bien, dans le mal ou dans les deux ? A-t-il une
haute opinion de lui-même et sous quel rapport ?
Rend-il justice aux autres ? Est-il autonome ou se
laisse-t-il facilement convaincre ? A-t-il de l’estime
pour la finesse intellectuelle ? Cherche-t-il à être
original ou réfléchit-il autrement ? Pense-t-il être
infaillible ? Se connaît-il lui-même ? Accepte-t-il les
réprimandes ? Hait-il les hommes ? Pourquoi ? Parce
qu’ils sont meilleurs que lui ? Parce qu’il les considère
comme inférieurs à son idéal ? Parce qu’il ne se sent
pas suffisamment respecté ? Qu’il aurait été souvent
abusé ? Qu’ils le considèrent trop vite de façon
indigne ? Que vise-t-il dans le mariage ? Un cur
bon, la raison, l’économie, la beauté, l’or, la famille,
la réussite, la puissance ? Aime-t-il son corps, sa santé ?
Est-il mou, émotif, délicat, fantasque ? Craint-il la
mort ? Saisit-il facilement l’opinion des autres ?
Qu’est-ce qui le pousse au travail et à l’activité ?
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 172
L’amour du confort ? Du calme ? De la puissance ? De
la réputation, les honneurs, les plaisirs sensuels ?
L’argent ? Tient-il beaucoup aux honneurs, à l’atten-
tion, aux acclamations ? À quoi pourrait-il les utiliser ?
Est-il sensible au mépris ? Cherche-t-il à s’élever ? À
quoi ? Par quelle voie ? Grâce à une fille ? Grâce à
l’argent ? En nuisant à son prochain quand il le croise
sur sa route ? Par le gain, la science, le zèle, les
intrigues, des infâmies ? Entre deux partis, pour lequel
est-il ? Celui des plus forts ou celui des plus faibles,
celui des plus intelligents ou celui des plus stupides ?
Mais si un jour celui des plus faibles prend le dessus,
restera-t-il fidèle à ses principes ? Ou fondera-t-il
volontiers un troisième parti ? Donnerat- il tort aux
deux, souhaitera-t-il les réconcilier, jouer l’intermé-
diaire ou restera-t-il complètement neutre ? Est-il
persévérant dans la poursuite de ses projets ? Les
difficultés l’effrayent-ils ? Par quoi peut-on le plus
facilement gagner son attention et son amitié ? Par
l’éloge, la flatterie, l’hypocrisie, le silence, en suppor-
tant tout, par la bassesse, la soumission, l’argent, les
femmes, la haine et le respect à l’égard des gens qu’il
hait ou qu’il respecte ? Par ses maîtresses, ses domes-
tiques, par recommandation de ses favoris ? Est-il
méfiant, soucieux, secret, sur la défensive, crédule,
sincère ? Aime-t-il parler de ses projets ? Avant de les
mettre à exécution ? Souhaite-t-il uniquement des
plaisirs vifs qui toujours doivent changer ? Ou se
contente-t-il encore de joies modestes ? Veut-il cons-
tamment jouir ou aime-t-il également le manque
pour devenir plus apte à la jouissance ? Supporte-t-il
aussi les plus fragiles et est-il patient en leut
compagnie ? Est-il curieux, téméraire ?
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 173
IV. Son cur.
1) Tempérament. Est-il tel qu’on le décrit dans le
grade de Petit Illuminé ? Autrement, où pèche-t-il ?
Agit-il précisément avec franchise ou aime-t-il jouer
la comédie ? Devant qui ? En quelles occasions ? Sous
quel rapport ? Pour quel motif ? Le sort des autres
l’intéresse-t-il ? Le bien commun ? Ou ne se soucie-t-il
que de lui-même ? Travaille-t-il volontiers et sérieuse-
ment au bien-être général ? Même au détriment de
son propre plaisir ? Profite-t-il bien de toutes les
occasions pour le faire ? Pour uvrer en grand, sans
égoïsme ? Est-il équitable dans ses actes ? Et ce, même
quand personne ne le remarque ? Ne s’en laisse-t-il
pas détourner par des menaces, des carresses, la
réputation, l’argent, les filles, la disgrâce, la persécu-
tion, le malheur, l’hostilité, l’amitié, la haine, la vin-
dicte, des promesses, l’avancement ou quand il peut
impunément en saisir l’occasion ? Dans la souffrance,
est-il prolixe, bavard ou silencieux et muet ? S’il
souffre depuis longtemps, est-il néanmoins gai,
joyeux ?
2) Passions. A-t-il des passions tenaces ? À laquelle
s’adonne-t-il le plus volontiers ? Peut-il résister à une
impression vive sensuelle et présente ? A-t-il un
penchant à la mélancolie qui a la passion pour cause
ou n’est-ce que pur tempérament ? Est-il avare ou
enclin à la prodigalité ? Et de quelle façon ? Aime-t-il
la chasse ? De quel type ? Aime-t-il écouter et assister
à des histoires de meutres ?
V. uvres, habitudes, actes.
1) En paroles. Dans ses discours, aime-t-il donner
les moindres détails ? Contredit-il volontiers ? Coupe-
t-il la parole aux autres ? Se limite-t-il à son sujet ou
parle-t-il dans un court laps de temps de matières
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 174
Différentes, n’ayant aucun lien entre elles ? Devient-il
fébrile au cours des discussions ou reste-t-il égal à
lui-même ? Fait-il une différence entre les personnes
auxquelles il s’adresse ? Développe-t-il des démonstra-
tions ? Fait-il souvent appel à la réputation des autres
à la place des preuves ? Est-il obligeant, grossier, direct
dans ses expressions ? Veut-il tout savoir mieux que
les autres ? Trouve-t-il facile ce que des gens sagaces
trouvent difficile ? Fait-il volontiers des remontrances
avec sang-froid, sérieux, politesse, mordant, accri-
monie, concision, fermeté ? Contientil sa semonce au
point de la laisser éclater ? Confie-t-il facilement des
secrets, les siens ? Aux étrangers, des idées ? Dès le
début de la rencontre ? Comment parle-t-il avec ses
domestiques ? Presque jamais, brièvement, désagréa-
blement ? Sur le ton de la plaisanterie ou de la confi-
dence ? Se dispute-t-il aussi avec eux au sujet de fautes
minimes ? Leur relate-t-il tous ses crimes, même si
cela lui semble vulgaire et perfide ? Raconte-t-il à ses
amis le malheur des siens ? Aime-t-il leur rappeler des
choses désagréables ? Met-il volontiers autrui dans
l'embarras ? Aime-t-il le taquiner ? Cache-t-il volon-
tiers les erreurs des autres ? Cherche-t-il à dévoiler les
faiblesses de ses amis en présence d’étrangers ? Com-
ment parle-t-il de ses bienfaiteurs ? Avec bonté,
reconnaissance ? Les présente-t-il aussi aux autres en
tant que tels ou a-t-il honte d’avoir reçu quelque
chose d’eux ? Est-il encore reconnaissant quand il n’a
plus besoin d’eux ? Quand ils se dressent sur son
chemin contre ses connaissances et sa volonté ? Parle-
t-il souvent de sa femme, de ses enfants, et en quels
termes ? Rit-il volontiers ? De ses propres idées ou de
celles qui lui sont étrangères ? Rarement, souvent,
fortement, brièvement, continuellement, pour n’im-
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 175
porte quelle bagatelle ? Propose-t-il volontiers ses ser-
vices, même à celui qu’il ne connaît pas encore ? À
ceux qu’il ne peut ni ne veut aider ? À ses ennemis
également ? Com-ment parle-t-il des nobles ? Des
princes ? Des autorités ? Avec mépris, respect, en bien,
en mal, comme ils le méritent ? Seulement de leur
bonté ou aussi de leurs erreurs ? Seulement en mal,
bien qu'ils aient des vertus ? Comment s’adresse-t-il
aux nobles ? Servile-ment, avec respect, familiarité ?
Loue-t-il leurs folies, voire leurs crimes ? Leur donne-
t-il tout le temps raison ? Comment parle-t-il de la
basse classe ? Avec dédain, despotisme, raison, justice ?
Comment s’adresse-t-il aux petites gens, à ses subor-
donnés ? À contre-cur, souvent, rarement ? Seule-
ment en l’absence d’une meilleure société ? Seulement
quand il en a besoin, et peu souvent du reste, ou fait-il
comme s’il ne les connaissait pas ? Est-il aimable avec
eux ou dédaigneux, même en présence de nobles ?
Seulement pour se faire apprécier du plus grand nom-
bre ? Pour faire venir à lui l'homme du commun ?
Pour donner un exemple aux nobles ? Modérer leur
fierté ? Pour faire détester les nobles et se faire aimer ?
Pour faire honneur à celui qui, dans la basse classe, est
également méritant ? Pour attirer sur cette dernière
l'attention des grands ? Leur parle-t-il avec fierté,
impétuosité, familiarité ou selon son rang ? Dit-il oui
à tout ? Par crainte, flatterie, stratégie ? Pour sonder
les autres ? Par bêtise ? De quoi aime-t-il parler ? De
lui-même ? Des temps corrompus ? De l’argent, des
intérêts, de l’usure, de son métier, de l’économie
domestique, des affaires d’État, religieuses, de la libre
pensée, de la crainte de Dieu, de la prière, des
sciences, des erreurs et défauts des autres, des nou-
velles, des bagatelles, de la mode, de la parure, des
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 176
habits, de la faveur des grands, de l'honneur, de la
distinction, de la correspondance qu'il entretient avec
les plus grands ? De l'amour, des filles, du manger, du
boire, du vin, du jeu, de la chasse, des intrigues de
cour ? A-t-il tendance à maudire et quoi ? La religion,
la superstition, l’hypocrisie, le fanatisme, l’intolé-
rance, les gouvernants, les ministres, les ecclésias-
tiques, les moines, la noblesse, les militaires, les
savants, les critiques, les résistances, la vanité, les
corruptions du monde, les contempteurs de la reli-
gion, les détracteurs du clergé, les abus de son Église,
le gaspillage, la magnificence ou les amis de ceux avec
lesquels il parle, bien qu’il sache que ce sont leurs amis ?
Le mérite non récompensé ? Les autorités ou l'élo-
quence, la philosophie, les innovations ? Ses propres
amis et parents ? Toutes les conditions, gens et insti-
tutions du monde ? Ou se maudit-il lui-même et
pourquoi ? Pour être loué ? Afin de découvrir ce qu’ils
pensent de lui ? De pouvoir s'amender ? De faire
montre d’impartialité, de connaissance de soi ?
Maudit-il constamment ? En présence de tout le
monde sans distinction, ou seulement avec certaines
personnes ? À certains moments ? Avec qui ? Quand
et pourquoi ? Par habitude, méchanceté innée, pour
nuire, calomnier, convaincre autrui, le sonder, se
montrer, dire quelque chose, chagriner les autres, les
mettre en colère ? Pour divertir, par examen, par zèle
pour les bonnes causes ? Par légèreté, imprudence,
colère, vindicte, fanatisme, patriotisme, bêtise ? Ses
insultes sont-elles de simples mots ou des raisons, des
moqueries ? Quelles conversations évite-t-il, au cours
desquelles se tait-il complètement ? Parle-t-il de tout ?
Interrompt-il aussi par ses discours, aime-t-il inter-
roger ? Exagère-t-il, blâme-t-il, jure-t-il en parlant ?
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 177
Laisse-t-il également la parole aux autres ? Son
discours est-il imagé, signifiant, tranché, sans force,
énergique, laconique, étendu, déclamatoire, relevé,
enjoué, obscur, clair, mystique, énigmatique, vrai,
faux ? Procède-t-il mystérieusement, prend-il les gens
à part, parle-t-il volontiers à l'oreille ? Se comporte-til
comme s’il connaissait déjà le sujet ? A-t-il tendance à
plaisanter et à dire des méchancetés ? Devient-il
passionné dans la contradiction ? Cède-t-il facilement
ou difficilement ? Accepte-t-il les arguments ? Se
décide-t-il rapidement ? Renie-t-il son premier juge-
ment quand il reconnaît son erreur ? Est-il complai-
sant ? Fait-il Des louanges ? Des témoignages d’amitié ?
Glorifie-t-il les autres en leur présence ? De qualités
dont il sait qu'ils ne les possèdent pas ? Cherche-t-il à
leur dire des grossièretés ? Est-il facilement admiratif ?
De quoi ? Également des choses de tous les jours ? Ne
maudit-il pas à d’autres moments les choses qu’il
louait par ailleurs ? Questionne-t-il l’un à propos d’un
autre ? A-t-il de la subtilité dans ses louanges ? Loue-
t-il également ses ennemis ? Sur quoi ? Pourquoi ?
Auprès de qui ? En quelles occasions ? Demeure-t-il
constant en paroles et jugements ? Que loue-t-il chez
lui-même ? Sa beauté, sa raison, son bon cur, sa
finesse d’esprit, son habileté physique, ses manières,
ses goûts, sa modération, son courage, sa bravoure, sa
renommée, sa dévotion, sa religion, son zèle, son
équité, sa condition, son impartialité, son désintéres-
sement, sa finesse, ses intrigues, ses vices, ses crimes,
sa noblesse, sa famille, son bonheur, sa richesse ? A-t-il
tendance à faire des promesses et les tient-il ? Aime-t-
il donner des conseils ? Est-il amoureux de sa propre
astuce et de ses idées ? Les répète-t-il souvent ? À
chaque occasion ? Met-il du temps à les ramener à
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 178
l’homme ? Fait-il passer des idées étrangères pour les
siennes ? Même en présence de l’auteur ? Aime-t-il
bien raconter souvent ce que l’on peut avoir entendu
déjà plusieurs fois avec dégoût ? Parle-t-il grossière-
ment, vulgairement, de façon impudique, quelque
soit la personne présente ?
2) En écriture. Comment est son style ? Dans les
lettres ? Dans les livres ? A-t-il publié quelque chose ?
Pourquoi ? De quelle valeur ? Quels principes y
enseigne-t-il ? Donne-t-il volontiers lecture de ses
travaux, même quand personne n’aime les entendre ?
Quelle réputation, quelle influence ont ses écrits ?
3) En actions. Comment est-il dans la colère et la
haine ? Quels gens déteste-t-il ? Pourquoi ? Contre
quoi s’indigne-t-il ? Des bagatelles, des contradic-
tions, la louange, le blâme, le mépris ? Des reproches ?
Et surtout par quoi ? L'inconstance, la lenteur des
autres, la ruine de ses desseins, la méchanceté, l’injus-
tice, les fausses accusations ? L’oppression générale, la
bêtise, l’injustice, les causeries libres et peu châtiées ?
Les critiques de sa patrie, l’ami, le bienfaiteur, l'ingra-
titude ? Quand l’on répond à son sérieux avec
bouffonnerie, qu’on le tourne en ridicule ? Parvient-il
à cacher sa colère ? Comment se comporte-t-il quand
à son ardeur est opposée la bonté ou l’indifférence ?
Comment exprime-t-il sa colère ? Fréquemment, faci-
lement, d'un seul coup, après un certain temps, en
injures, en discours irrités et mordants, par le mépris,
l’abaissement, le dénigrement ou d'autres actions
dommageables ? Sait-il pardonner les offenses ? Par
quoi est-il réconcilié ? Cette réconciliation est-elle
sérieuse ou contrefaite ? Comment est-il en amour ?
Peut-il le cacher ? À quoi va son amour ? À la jouis-
sance, aux passes-temps, au mariage, aux intrigues ?
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 179
Lui en coûte-t-il quelqu’argent ? Quel genre de fem-
mes aime-t-il ? Celles qui lui ressemblent, les mariées,
les distinguées, les petites, la première venue, la meil-
leure, la romantique, la sensible ? Est-il versatile en
amour ? S'égare-t-il ? Même dans le mariage ? Son
inclination est-elle remarquable ? Comment traite-t-il
ses aimées si vient la rupture ? Est-il jaloux ? Est-il
maître de lui-même en amour ? Pour plaire à l’objet
aimé, ajourne-t-il son travail, met-il ses amis et son
devoir entre parenthèses ? L’amour le rend-il bavard ?
Cherche-t-il chaque occasion de parler à son aimée ou
lui parle-t-il seulement à des heures déterminées ?
Est-ce lui qui a choisi ces heures ? Se rend-il ridicule
aux yeux des autres par ses actes amoureux ? Est-il
fantasque, émotif, romantique en amour et aveugle
aux défauts et erreurs de la femme ? Comment se
comporte-t-il envers les domestiques ? Prend-il plus
de gens que nécessaire ou moins ? Les tourmente-t-il
par un travail excessif ? Leur donne-t-il trop ou trop
peu de salaire ? Ne laisse-t-il absolument pas venir les
gens de service en sa présence ? Regarde-t-il leur
doigts ? Vérifie-t-il leurs comptes ? Restent-ils volon-
tiers et longtemps à servir chez lui ? Pour quelles
raisons le quittent-ils ou les chasse-t-il ? Les traite-t-il
avec sérieux, avec douceur, avec des coups ? Com-
ment traite-t-il les domestiques âgés, malades ? Que
disent de lui ses ex-domestiques, hormis en ce qui
concerne le service ? Quel discours tient-il sur ses
anciens servants ? Aime-t-il fréquenter du monde ?
Pourquoi ? Par curiosité, effronterie, pour être infor-
mé, connaître le monde et les hommes ? Afin d’ensei-
gner aux autres, uniquement pour devenir célèbre et
être connu ? Afin de faire des découvertes ? Pour des
intrigues ? Par vanité ? Sur une longue durée ? Pour
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 180
s’élever ? Pour médire des autres et les faire tomber ?
Quelles personnes préfère-t-il fréquenter ? Les nobles,
les dévots, les petites gens, les savants, les voluptueux,
les vaniteux, les passionnés, les doux, les indolents, les
ignorants, les vieilles femmes ou les jeunes, les gens
beaux ou laids ? Tous sans distinction ? Beaucoup ou
quelques gens choisis ? A-t-il lui-même choisi sa
société ou sont-ce son rang, sa condition, le manque
d’hommes meilleurs ou d’une société préférable qui
l’y ont contraint ? Fréquente-t-il volontiers les gens de
son rang ? Quelles sont les fonctions, les goûts, les
passions dominantes de ses plus fidèles comparses ?
Aime-t-il la compagnie des gens dont il peut
apprendre quelque chose ou qu’il instruit ? Dans son
commerce avec autrui, est-il plaisant, facilement
malléable, intime, humble, stupide, modeste ou non ?
Préfère-t-il les sociétés sérieuses aux sociétés de plaisirs ?
Accepte-t-il les visites ? Comment traite-t-il ceux qui
le retiennent trop longtemps, qui arrivent mal à
propos ? Leur donne-t-il congé ? Prétexte-t-il des
affaires ? Commence-t-il à parler avec eux de petites
choses indifférentes ? Quand il constate que sa visite
pèse sur les autres, s’en va-t-il ou reste-t-il ? Aime-t-il
la solitude ? Pourquoi ? Parce qu'il est amoureux ? Par
amour du travail ? Par dévotion, crainte de la séduc-
tion, par tendance à la mélancolie, par haine des
hommes, par fierté, pour prendre part à des intrigues
secrètes ? Par amour du calme ? Par indolence après
un long travail ? Parce qu'il ne possède pas les qualités
pour plaire en société ? Par pauvreté ou ambition,
pour se laisser désirer ? Par économie, hypocondrie,
maladie ? Cherche-t-il alternativement la solitude et
la société ? Comment se comporte-t-il à l’égard des
gens plus élevés ? Leur rend-il visite avant tous les
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 181
autres ? Demeure-t-il dans l’étiquette ou les traite-t-il
comme des égaux ? Abuse-t-il de leur bonté ? Se fait-il
familier ? S'incline-t-il devant leur dignité, leur rang,
jusqu'à la flatterie, l’abaissement ? Se laisse-t-il utiliser
par eux comme instrument de leurs desseins ? De
leurs intrigues ? Sait-il se rendre nécessaire à eux ? Par
quoi ? Ses vues, la recherche de leurs secrets de famille ?
Par faiblesse ? Comment supporte-t-il leurs rudoie-
ments, leur mépris, leur dédain, s’en indigne-t- il ?
Cesse-t-il de leur rendre service ou fait-il comme si de
rien n’était ? Et si cela se produit souvent, se laisse-t-il
maltraiter ? Exécute-t-il leurs affaires bénévolement,
flatte-t-il également leurs parents ? Leurs domestiques ?
Leur prête-t-il de l'argent ? Se laisse-t-il aussi traiter
par leurs domestiques au mépris de son rang, en vue
d’obtenir quelque pouvoir ? Ou d’être convié à un
festin ? Les tente-t-il ? Déteste-t-il ceux qui n’aspirent
pas à la domination ? Les traite-t-il avec hostilité, bien
qu'ils ne l'aient jamais offensé ? Cherche-t-il à se
glisser dans le secret des grands ? Les poursuit-il ou
attend-il d’être appelé ? Imite-t-il leurs gestes et leurs
manières ? Pourquoi cherche-t-il la fréquentation de
tel ou tel grand ? Comment se comporte-t-il envers un
grand déchu ou celui qui ne peut plus l'aider ?
Comment traite-t-il ses égaux ? En particulier ses amis ?
En a-t-il beaucoup ? Lesquels ? Son amitié est-elle
fidèle, étroite, tendre ? Sait-il se modérer dans les
excès de sa jouissance ? Comment parle-t-il de ses
anciens amis ? Des gens absents ? Formule-t-il des
exigences fortes à ses amis ? Qu'exige-t-il d’eux ? De
l’argent, de l’aide, des recommandations, une instruc-
tion, du divertissement, d’aimer et de haïr comme il
aime et hait ? Des louanges, de l’admiration, de
l’approbation ? Veut-il que tout aille selon ses idées ?
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 182
Leur fait-il également ce qui les agrée ? Bien que cela
lui soit difficile ? Se dispute-t-il avec eux et pourquoi ?
Souvent, longtemps ? Se réconcilie-t-il facilement
avec eux ? Comment se comporte-t-il lors d’une
rupture ? Se fait-il facilement des amis ou teste-t-il ses
fréquentations ? Leur communique-t-il tout de suite
ses secrets, par quoi ils pourraient un jour devenir
dangereux pour lui, ou reste-t-il sur la réserve ?
Comment parle-t-il de ses amis absents quand il ont
été outragés ? Aime-t-il échanger ? Est-il plaisant ?
Est-il prévenant envers eux ? Est-il serviable, présente-
t-il facilement des excuses ou fait-il durer les bienfaits ?
Rend-il la complaisance ? Leur reproche-t-il ses ser-
vices ? Comment se comporte-t-il envers eux quand il
est heureux ? Dans une brillante situation ? En élevant
subitement sa condition ? Si un malheur les atteint ?
A-t-il honte d’eux ? Les évite-t-il ? Les insulte-t-il ?
Nie-t-il toute intimité avec eux ? Les repousse-t-il avec
rudesse ? Leur refuse-t-il toute aide, tout conseil, toute
patience, toute recommandation, tout entretien, toute
protection ? Comment les traitet- il dans les sociétés
où ceux-ci brillent peu ou ne sont pas beaucoup
estimés ? Les abandonne-t-il en raison des reproches ?
De la disgrâce de gens plus haut placés ? De poursuites ?
Par quoi l'ami a-t-il sombré dans le malheur pour
qu’il ait honte de lui ? Comment se conduit-il face au
grand bonheur de ses amis, s’ils deviennent ses égaux
ou se distinguent de lui ? Avec jalousie, avec joie ?
Croit-il facilement ce que d’autres disent de ses amis ?
Les condamne-t-il aussitôt ou les met-il simplement
en question ? Comment se comporte-t-il si son ami l’a
dupé ? Comment est-il dans son rapport à ceux qui lui
sont inférieurs ? Est-ce leur société qu’il préfère ou les
déteste-t-il et évite-t-il de les fréquenter ? Les ren-
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 183
contre-t-il en secret ? En a-t-il de la fierté ? Avec une
expression ferme ? Sait-il leur rendre supportable le
rang auquel ils sont ? Traite-t-il les misérables comme
ses égaux, et les nobles ? Connaît-il la valeur des
classes inférieures ? Est-il dur avec ses subordonnés ou
indulgent, exagéré dans ses exigences et ses impôts ?
Rend-il à chaque rang, chaque personne, chaque
fonction la part d’honneur qui lui est due ? Pour
quelle raison ? Par conviction, devoir, crainte, ruse ?
Adopte-t-il un mode de vie pour plaire à ses domes-
tiques ? Les craint-il ? Comment traite-t-il ses débi-
teurs ? Ses créanciers ? Se conduit-il loyalement en
matière de paiements ? Cherche-t-il à éliminer peu à
peu les vieilles dettes ou en fait-il de nouvelles ?
Comment se comporte-t-il quand il prend les autres
en train de commettre une faute ? Comme s’il n’avait
rien remarqué ? Utilise-t-il leur faiblesse pour pro-
mouvoir ses desseins ? Pour les mettre à son service ?
Les menace-t-il de dénonciation ? En rit-il tout haut ?
En discute-t-il ? S’en détourne-t-il avec indifférence ?
Ne cherche-t-il pas à en faire un quelconque usage ?
Veut-il cacher les défauts des autres ? Les met-il en
garde pour l’avenir ? Comment traite-t-il les gens à
qui il a montré sa faiblesse accidentellement ou par
vanité, imprudence, nécessité, et qui connaissent ses
affaires les plus secrètes ? Les déteste-t-il pour autant ?
Les craint-il ? Est-il à leur merci ? Leur fait-il encore
plus confiance ? Cherche-t-il à leur retirer sa confiance ?
Les rencontre-t-il avec fierté, méfiance, en leur faisant
offense ? Comment traite-t-il ses frères des autres
religions ? Les aime-t-il ou les déteste-t-il ? Évite-t-il
de paraître avec eux en public ? Ou veut-il leur chute ?
Comment se conduit- il dans la maladie, le malheur,
la persécution ? Avec fermeté, patience, mollesse,
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 184
indolence, impétuosité, désespoir ? Est-il fier de sa
richesse ? A-t-il honte de sa pauvreté ? Veut-il paraître
riche ou ne fait-il aucun secret sur sa condition ?
Comment voit-il la mort de ses parents, de sa femme,
de ses enfants, cousins, amis, protecteurs, ennemis ?
Souhaite-t-il leur mort, sou-haite-t-il qu’ils vivent ?
Pourquoi ? Comment accueille-t-il les offenses ? Avec
silence, flegme, par de bons mots, des excuses, de la
violence, une riposte, la calomnie, la ruse, le mépris ?
Comment élève-t-il ses enfants ? À quoi les destine-t-il ?
Comment vit-il avec sa femme, comment la traite-t-il ?
En public, en secret ? Comment se comporte-t-il dans
les dîners, avec la boisson ? Avec modération, pour
quel motif ? Par manque, besoin, avarice, amour de la
vie et de la santé, conviction du devoir, afin d’être
plus apte à son travail ? Par piété, par vanité, par
nature ? Comment se conduit-il aux tables étrangères ?
Apprécie-t-il d’y prendre place ? Est-il également
généreux envers ses hôtes ? Mange-t-il avec voracité ?
Vite ou lentement ? Qu’a-t-il plaisir à manger et à
boire ? Aime-t-il manger seul ? Et si tel est le cas, se
fait-il quand-même servir avec pompe ? Est-il gour-
mand ? Doit-il tout avoir en premier ? Combien de
fois par jour mange-t-il ? S’adonne-t-il à la boisson ?
Est-il souvent ivre et comment se comporte-t-il alors ?
De façon hargneuse, grossière, amoureuse, bavarde,
joyeuse, correcte, naïve, téméraire, malicieuse, ob-
scène, paresseuse, lascive ? A-t-il besoin que les autres
boivent ? Se rend-il souvent à l’auberge ? Est-il coutu-
mier de l'ivrognerie ? En parle-t-il facilement ? Aime-
t-il ce genre de sociétés ? Aime-t-il les chiens ? Quelle
race possède-t-il ? Comment traite-t-il ses bêtes ? Ses
chevaux ? Aime-t-il casser, briser, détériorer les choses ?
Fume-t-il ou prise-t-il le tabac ? Ou quelles sont ses
autres habitudes ?
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 185
VI. Situation matérielle, train de vie, relations.
1) Condition. Quels sont ses revenus ? Combien
en escompter ? Des dettes ? Beaucoup ? Pour quelles
raisons ? Par besoin, manque, pour le maintien de son
rang, pour vivre dans la volupté ? Pour paraître
magnanime ?
2) Rang.
3) Réputation. Bonne ou mauvaise ? Auprès de
quelles personnes ? Bonnes ou méchantes, intelli-
gentes ou stupides ?
4) Religion. En laquelle professe- t-il sa foi ? Est-il
dévôt, modéré, craintif, superstitieux ? Participe-t-il
normalement au culte extérieur ? Comment se
conduit-il dans les églises des religions-surs ?
5) Relations. Qui sont ses parents ? Quelle est leur
mentalité ? Vivent-ils encore ? De quelle maladie
sont-ils morts ? A-t-il une grande famille ? Est-il
soumis au népotisme ? A-t-il une femme ? Qui et
comment est-elle ? Comment l’a-t-il rencontrée ? À
quel âge ? A-t-il des enfants ? Combien, de quel âge ?
6) Affaires. Comment gère-t-il ses affaires, ses
travaux ? Négligemment, avec paresse ? Assiduité,
ponctualité, justesse, loyauté ? Reporte-t-il facilement
un travail ? Quelles affaires entreprend-il volontiers ?
Juste les fonctions publiques ou également les autres ?
Accepte-t-il les travaux par lesquels il peut se
distinguer ? Même les tâches suivies, longues ? Ne se
fatigue-t-il pas, n’est-il pas contrarié, rendu pusil-
lanime par les difficultés, les dangers, par l’issue
incertaine ? A-t-il tendance à changer de travail ?
Cherche-t-il à se perfectionner dans sa fonction, à
surpasser les autres ? À inventer ? Développe-t-il ce
qu’il découvre ? Comment se comporte-t-il après des
tentatives échouées ? Travaille-t-il vite, facilement, de
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 186
façon passagère, avec peine, fermeté ? N’a-t-il aucun
livre ? En a-t-il beaucoup, quelques-uns ? Sur quelle
matière portent la plupart d’entre eux ? Sur un peu
tout ? Des livres de prières et de méditation, de
légendes, des postilles, des histoires politiques, des
romans, des pièces de théâtre, des ouvrages d’alchi-
mie, maçonniques, kabbalistiques, théosophiques,
d’autres mystiques, de métier, militaires, économi-
ques, juridiques, théologiques, obscurs, de libre-
pensée, scolastiques, les plus récents ou les anciens ?
Les a-t-il lui-même achetés ? De son propre chef ou
sur les conseils des autres ? Sont-ils très usés ? Les
prête-t-il aux autres ? Lit-il volontiers, souvent et à
quels moments ? Longtemps ? Quel écrivain en
particulier ? Quel est son livre préféré ? À quoi passe-t-
il son temps ? Aime-t-il les jeux ? Lesquels ? De
hasard, de réflexion, de commerce ? Ceux qui servent
à la formation, à l‘instruction ? Où l’on peut montrer
son astuce ? Pour l’argent ou pour rien, pour de
grosses sommes ? A-t-il de la chance, de la malchance ?
Joue-t-il par habitude, complaisance, pour passer le
temps, par appât du gain, besoin, désespoir, pour
nouer des relations, être bien vu ? Comment réagit-il
quand il gagne, quand il perd ? Est-il querelleur,
moqueur, tricheur ? Sait-il se maîtriser dans la défaite ?
S’arrête-t-il aussitôt qu’il a gagné ? Renie-t-il ses gains ?
Et veut-il toujours avoir perdu ? À quoi emploie-t-il
sa solitude ? Au recueillement, à lire, à écrire, à
étudier, à des bagatelles, à fréquenter ses voisins, à
s’occuper de sa maison, à des plans, des projets, à
l’oisiveté ?
7) Correspondance. Entretient-il une grosse
correspondance ? Où ? Est-il réglé dans ses réponses ?
Comment conserve-t-il ses lettres ? Traînent-elles
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 187
n’importe où ? Laisse-t-il en évidence celles qui sont
déchirées ?
8) Sommeil. Aime-t-il dormir ? Longtemps,
souvent, par fainéantise, maladie ou pourquoi ? Com-
ment est-il quand il se réveille ? Est-il facile à lever ?
Que se passe-t-il quand on le réveille en sursaut ?
Parle-t-il en dormant, rêve-t-il et de quoi ?
9) Vêtements. Habitation. Est-il convenablement
ou mal habillé ? Ses vêtements sont-ils propres ou
sales, déchirés, somptueux, au-dessus ou en-deça de
son rang ? Alternés, variés, démodés, à la mode ?
Quelles couleurs aime-t-il ? Bigarées, neutres ? Le
trouve-t-on chez lui vêtu avec magnificence, ou sinon
comment ? Porte-t-il longtemps les mêmes vêtements ?
Achète-t-il volontiers des vêtements déjà portés ?
Est-il le premier à adopter une mode ? Change-t-il
d’habits selon le moment, le lieu, les situations, les
personnes ? Comment sa demeure est-elle aménagée,
sa chambre ? A-t-il le nécessaire, ce dont il a besoin, le
superflu ? Le mobilier correspond-il à son rang ? Dans
quoi met-il surtout son argent ? Les ustensils de
cuisine, les tables, tableaux, livres, chaises, équipe-
ments de chasse ? Dans sa cave, en tissus, articles
galants, argenterie, tapisseries, dans ce qui plaît aux
yeux ? Qu’est-ce qui y est utile et durable ? Ses
meubles sont-ils de bonne facture, de bon goût,
choisis, ordonnés, propres ? Également ceux qu’il doit
utiliser quotidiennement ? Tout est-il rangé ou disposé
pêle-mêle ? Son rangement trahit-il trop d’anxiété ?
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 188
Annexe C
Nosce te ipsum
14
Caractère politique
Comment il est.
1) Nom, prénom.
2) Parents.
3) Proches, amis, ennemis.
4) Santé.
5) Habillement.
6) Connaissances.
Où se trouvent
a) Ses livres ?
b) Quelles sciences aime-t-il particuliè-
rement ?
7) Comment fut son éducation ?
8) Sa situation ?
a) Célibataire ou marié ?
b) Avec ou sans enfants ?
c) Quelle fonction ou comment a-t-il réussi ?
d) Comment la remplit-il ?
9) Ses revenus.
10) Quelle attitude adopte-t-il dans son foyer, sa
chambre, etc. ?
Condition physique.
1) Quelle est sa nature ?
a) Gestes.
b) Allure.
2) Comment est sa tête ? Quel maintien ?
3) Son front ?
4) Ses yeux, son regard.
5) Sa bouche.
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 189
a) Sa voix.
b) Son élocution.
6) Ses cheveux. Leur couleur.
Caractère moral.
1) Quelle est sa réputation ?
a) Présentement.
b) Comment était-il ?
c) Auprès des grands ?
d) Auprès des petites gens ?
e) Des gens d’Église.
f) Pourquoi ?
2) Comment est-il vis-à-vis de ses parents ?
a) De son père, de sa mère.
b) Est-il proche d’eux ou éloigné ?
3) Éducateurs.
4) Bienfaiteurs, protecteurs.
5) Ennemis.
6) Grands, gens de haut-rang.
a) En leur présence.
b) Ailleurs.
7) Ses semblables.
a) En leur présence.
b) Ailleurs.
8) Inférieurs.
a) Subordonnés.
b) Domestiques.
9) Hommes d’église.
10) Femmes.
11) Son épouse.
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 190
12) Enfants.
a) Les siens.
b) Ceux d’un autre.
c) Étrangers.
13) Dans la conversation.
14) En société.
a) L’apprécie-t-il ?
b) Aime-t-il la solitude ?
c) Quel genre de commerce aime-t-il le plus ?
15) En amour.
16) Dans l’offense.
17) Dans le bonheur.
18) Dans le malheur.
19) Par rapport au bonheur et au malheur des autres.
20) Comment se comporte-t-il dans les situations
inattendues ?
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 191
IV. RITUEL POUR LES logeS DE RÉCEPTION À
CE GRADE.
1) Quand un Petit Illuminé est proposé à ce grade,
il doit au moins avoir atteint la majorité. Son
caractère sera analysé comme il a été dit, d’après le
questionnaire de l’annexe B. On y procèdera dans les
différentes loges de travail jusqu'à ce que l’on ait
répondu à toutes les questions. Puis le tout sera lu à
haute voix et consigné, afin de voir si cet homme
convient ou non à notre fin dernière. Si trois membres
s’opposent à son élection, il ne pourra pas être admis.
S’ils sont deux ou qu’un seul s’y oppose, un maître
Supérieur tranchera.
2) Ensuite est annoncée la conclusion de la
réunion des Illuminés dirigeants, lesquels peuvent
confirmer ou ajourner l’avancement.
3) S’il est confirmé, le candidat est appelé au
temple, par le Grand Maître qui, en présence du
Secrétaire Secret annonce à ce dernier : « On l’a estimé
digne d’être reçu à un grade supérieur. Cette classe
doit néanmoins constituer, de manière extrêmement
importante, un lien solide, indissoluble entre les
meilleurs hommes, des êtres éprouvés, les plus con-
fiants qui chercheront à s’entraider en tout et à se
rendre la vie douce et agréable : mais une seule
volonté y est essentielle et aucune réserve ni feinte ne
doivent régner parmi eux ; il doit par conséquent
s’exprimer sur les points suivants :
a) S'il a, au sein d’une quelconque autre société,
trouvé un meilleur système, non profané, basé
sur des principes plus solides, et qui satisferait
davantage ou plus rapidement ses désirs ?
b) Si, en entrant dans l’Ordre, il s’agissait plus
pour lui de satisfaire sa curiosité que de l’alliance
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 192
avec la meilleure part des êtres humains en vue
du bonheur du monde.
c) S'il veut, avec notre institution, et pour autant
qu’il connaisse ce qui lui agrée, collaborer en
suivant nos plans ou s’il a quelque chose de plus
à proposer et quoi.
d) S’il veut appartenir entièrement à l'Ordre ou
reculer tout à fait, parce qu'aucun moyen terme
n’a lieu d’être dans les degrés supérieurs ?
e) Il doit révéler s’il est membre d’un autre ordre
ou d'une autre société et dire laquelle.
f) Si cette société exige de lui quelque chose qui
irait à l’encontre de notre institution, qui vou-
drait, par exemple, dévoiler nos secrets, ne tra-
vailler que pour elle-même et autres choses du
même accabit.
g) Si, dans le cas où il devait encore à l’avenir être
réclamé par un autre ordre, il souhaiterait ou non
s’y engager. Et tout cela, sur son honneur.
4) Une fois qu’il aura répondu, on exigera de lui :
« Avant de pouvoir être promu, d’exposer tout
simplement son curriculum vitae, sans fard et, quand
il sera prêt, de le remettre scellé au G.<rand>
M.<aître>. Ce dernier examen de sa sincérité décidera
de son destin. »
5) Un procès-verbal des réponses du candidat et
du déroulement de l’action sera rédigé et on lui
donnera ensuite congé.
6) Quand le membre admissible aura, au bout de
quelques temps, achevé son curriculum vitae, qu’il
l’aura remis, que ses réponses auront été examinées et
que rien de dangereux n’y aura été décelé, on fixera le
jour de sa réception.
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 193
7) Le jour habituel de réunion correspond à
chaque premier quartier de lune.
8) On le conduira dans une pièce isolée où l’on
aura posé sur une table une plume, de l’encre et du
papier.
9) Dans l’intervalle, on ouvrira la loge.
10) La loge est entièrement tendue de noir. Au
fond de la salle, on aperçoit une porte massive fermée
à clef. Cette loge doit représenter l’avant-cour de la
loge écossaise. À une table, devant la porte, siègent le
Grand Maître et, sur sa gauche, le Secrétaire Secret.
Les deux Grands Surveilllants siègent en contrebas, à
une autre table située vis-à-vis de lui, et entre eux se
tient l’Introducteur*. Les autres Frères sont à leur
place, de part et d’autre. Tous portent le tablier écos-
sais et des manteaux noirs. Le Grand Maître et les
Surveillants en chef tiennent le maillet. Exceptés eux,
personne ne porte d’insigne. Il n’y pas non plus de
tapis ni rien de visible. Le Secrétaire rédige le procès-
verbal. Sur la table, à l’exception du livre de rituels,
etc., il n’y a rien d’autre que le tablier pour le nouveau
Frère ainsi qu’un miroir à manche circulaire. Sur la
table du Grand Maître se trouvent quatre chande-
liers, sur celle des Grands Surveillants, même chose. Il
n’y a aucune autre lumière dans la pièce. À droite du
Grand Maître est suspendue une Lune brillant dans
son premier quartier.
11) Après l’ouverture de la loge, on fait sortir
l’Introducteur qui, à ce moment-là, ôte son manteau
noir. Il se rend auprès du candidat et lui annonce :
« Mon Frère, avant de pouvoir vous en dire plus,
* En français dans le texte.
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 194
posez l’index de votre main droite sur le cur, levez
la main gauche et répétez après moi : “ Je m’engage à
ne jamais révéler, même à l’heure de ma mort, ce que
je vivrai et entendrai aujourd’hui au sein du cercle
étroit des Frères fidèles et éternellement liés, et
désormais au sein de l’O Illustre, considérant qu’il
s’agit d’un secret précieux que l’on me confie. Je le
promets sur mon honneur et sur tout ce qui m’est
sacré, cher et aimé. ” » Quand le candidat l’a répété,
l’Introducteur poursuit : « À ce degré, une carrière tout
à fait nouvelle commence pour vous ; le cercle étroit
d’hommes dans lequel vous entrez aujourd'hui est
soudé à la vie à la mort, pour se maintenir comme un
groupe d’amis fidèles et loyaux. Ce degré est par
conséquent le Noviciat de la Maçonnerie Écossaise
Supérieure, qui n’est détenue que par l’Ordre et ses
alliés extérieurs. L'Ordre gère aussi secrètement la
majeure partie du système fr.<anc>-maç.<onnique>
des grades inférieurs et s'assure pour le moins qu’ils ne
soient pas complètement profanés. Les hiéroglyphes
de la Fr. Maç. contiennent des vérités sacrées et
consolatrices. Dans le grade qui suit, vous recevrez
déjà des révélations à ce sujet. Seulement, toutes ces
connaissances n’ont aucune valeur et seront
finalement perdues pour le monde si nous ne rendons
pas ce dernier plus sage et meilleur. Mais l’exécution
de ce plan grandiose requiert la connaissance du cur
de l’homme, la connaissance de soi en tant que partie
la plus nécessaire. Pour ce faire, une instruction
suffisante est communiquée à ce grade et l’on y met
en main les outils pour connaître les hommes. Vous
verrez par la suite jusqu’où nous avons su la pousser.
Cependant, laissez-nous voir une preuve de votre
habileté en ce domaine. Esquissez sur ce papier une
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 195
image fidèle de votre caractère tel que vous croyez
vous connaître, sans hypocrisie, vous aurez à le faire
avec les hommes qui voient dans votre cur. Si vous
y êtes résolu, je vais vous laisser quelques instants seul
à cette tâche. (Le candidat répond. On peut en tout
cas l’avoir déjà préparé pour qu’il ait en partie achevé
la dissertation chez lui, par quoi cela durera moins
longtemps.)
12) L’Introductor laisse à présent le candidat seul
et retourne dans la loge, où le curriculum vitae est lu
par le Secrétaire Secret ; cette lecture donnera l’occa-
sion au Grand Maître de faire quelques remarques
pour l’explication du portrait de la personne décrite.
13) Là-dessus, l’Introductor sort une nouvelle fois
pour aller quérir la dissertation que le membre
admissible a écrite sur son propre caractère.
14) On la lit également à haute voix et le Grand
Maître souligne dans quelle mesure elle correspond à
celle ébauchée en loge secrète, et si elle ne peut pas
être encore complétée par deux autres études du
candidat.
15) Une fois que cela a été fait, on envoie le
Secrétaire Secret auprès du candidat ; il reprend avec
lui le portrait tracé par la loge et lui dit : « Cher Fr.,
par cette dissertation, vous nous avez donné, sur votre
personne, un précieux signe de franchise et de con-
fiance. Mais en vérité, nous n’en sommes pas encore
dignes et, un jour, elle grandira à mesure que nous
vous connaîtrons de plus près. Donc avançons avec
réserve ! Parmi les hommes qui se perfectionnent
eux-mêmes et ceux qui veulent aider le monde
malade, toute dissimulation doit cesser. Nous étu-
dions le cur de l’homme : mais plus l’on porte loin
cet art, plus on devient indulgent et tolérant, et plus
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 196
l’on voit à quel point nous sommes gouvernés par les
circonstances et les passions, combien peu souvent il
dépend de nous d’être meilleurs ou pires. Aussi ne
craignons-nous pas de nous avouer les uns aux autres
nos défauts, de nous y rendre fraternellement attentifs
et, par là, d’exercer notre sagacité et notre esprit
d’observation. Ne serez-vous pas offensé que je donne
lecture d’un portrait de vous esquissé par l’assemblée
de vos amis les plus dévoués ? Pourtant non...
Comment pourriez-vous l’être ? Ce portrait ne peut
nullement vous nuire, sinon nous ne nous serions pas
vus aujourd’hui ; un homme de votre intelligence ne
se croira pas exempt de défauts. Venons-en au fait :
voici le portrait. Il le lui lit après quoi il poursuit :
« Vous reconnaîtrez au moins dans ce portrait
quelques-uns de vos traits. Est-ce encore à présent
votre volonté de vous unir aux hommes qui vous
tendent leurs bras fraternels, tel que vous êtes ? »
L’admissible répond et le Secrétaire Secret retourne
dans la loge. 1
16) Aussitôt le Secrétaire revenu, on fait sortir
l’Introductor pour aller chercher le candidat à la porte
de l’avant-cour. Pendant ce temps-là, toutes les
lumières ont été éteintes, la pièce n’étant éclairée que
par la lune ; les Fr. se cachent néanmoins sous leurs
manteaux.
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 197
INTRO.<duction>
2
nd
Gd. Surv. (répétant les mêmes coups) : On
frappe en Franc-Maçon écossais.
1
er
Gd. Surv. (répète les mots du 2
nd
Gd. Surv.)
Gd. M. (frappe encore) : Allez-voir qui est là.
1
er
Gd. Surv. (même chose)
2
nd
Gd. Surv. (sort, regarde et demande) : Qui va là ?
Intro.<ductor> : Il y a ici un Maçon honnête,
éprouvé et éclairé qui souhaite entrer dans l’avant
cour du Sanctuaire Intérieur : j’en fais la demande
pour lui. (Le fr.2
nd
Gd. Surv. le laisse entrer, le place
entre lui et le 1
er
Gd. Surv.. L’Introductor entre après
lui).
Gd. M. : Voyez ici le cercle sacré des Maçons
fidèles, réunis dans l’avant-cour du Sanctuaire Inté-
rieur au sein duquel brillent la Vérité et la Sagesse
inviolées, qui seront un jour répandues sur toute la
surface de la Terre. Ces hommes, la sainte légion des
Nobles, se cachent encore à vous, mais ne croyez pas
l’être aussi bien à leurs regards — Aucun repli de votre
cur n’est inconnu de l’Ordre illustre. Nu, sans
aucune tache, même au milieu de la contrainte et de
la règle, vous vous trouvez dans l’assemblée des Sages.
— Et cet il, mon Fr., voit en profondeur, très en
profondeur. Mais ne soyez pas effrayé ; rejouissez-
vous plutôt. Votre cur est bon et noble. Vous n’au-
riez jamais été autorisé à entrer dans le cercle des
meilleurs si votre mentalité, votre âme étaient dissem-
blables aux nôtres. Approchez encore (il s’avance
devant l’autel). Ami ! Fr. en Esprit ! Si vous voulez
apprendre de nous le Grand Art d’accomplir plus
sûrement votre périple au milieu des dangers du
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 198
monde, employez votre regard armé avec art à distin-
guer l’apparence de la Vérité, l’imposteur de l’Ami.
Aucun il vulgaire, aucun regard commun n’y par-
vient. C’est cette acuité du regard, ce degré d’illumi-
nation que vous confère l’O. Regardez l’image dans ce
miroir ! C’est la vôtre. La connaissance de soi est la
glace magique par laquelle vous pouvez lire dans l’âme
d’autrui (il lui présente le miroir). C’est de notre
propre cur que sort la voie qui mène à celui des
autres. Commencez donc par vous-mêmes ; exami-
nez-vous souvent d’après le questionnaire que vous
trouverez prescrit à ce grade de l’O. Étudiez-vous avec
assiduité. Croyez-vous vraiment être intérieure-ment
ce que vous montrez à l’extérieur ? Explorez souvent
votre figure, chaque jour, à chaque heure. Vous
découvrirez toujours de nouveaux traits et vous ap-
prendrez encore à juger les autres d’après ces mêmes
traits. Quelle belle vision et, ah ! Quelle vision sou-
vent haïssable que celle de son propre cur mis à nu !
Nosce te ipsum ! (Le Gd. M. fait alors le signe du
grade). Homme, explore-toi toi-même si tu veux
sonder les autres et ensuite Nosce alios [connais les
autres] (là, tous les Fr. découvrent leurs visages et font
le signe de ce grade). Regardez vos fidèles amis qui ne
veulent pas plus longtemps se dissimuler à vous. Mais
à condition que vous vouliez abandonner vous aussi
toute réserve. Ô ! Instruit par votre expérience sur le
chemin de votre pélerinage terrestre, dans la rumeur
du monde où tout est si trompeur et périlleux, laissez
ce miroir être votre plus fidèle conseiller. Tous les
hommes le trouveront en eux-mêmes, au fond de leur
cur. Tous sont soumis à la même nature, aux mêmes
instincts. Tout le monde s’aime lui-même et, en
soi-même, les autres. De même que vous rencontrez
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 199
constamment chez les hommes des actions et des
effets proches des vôtres, il faut que les causes et les
mobiles de tels effets soient similaires. Celui qui se
connaît correctement connaît tout ; celui qui se mé-
connait ne connaît personne. Celui qui se connaît mal
ou peu porte un jugement aussi erroné sur les autres.
Il ne cherche pas dans les autres ce qu’ils sont, mais
seulement à trouver ses désirs insensés, ses passions.
Apprenez par vous-mêmes ce que sont les autres, mais
ne laissez pas ce miroir trompeur vous flatter, et ayez
confiance en lui le moins possible quand il vous est
agréable. Nous avons tous des défauts, le meilleur
d’entre nous étant celui qui en a le moins et qui les
connaît. À présent, venez à moi ! (Le candidat
s’avance à droite de l’autel.) Voici le tablier de peau
écossais (il l’en ceint après lui avoir ôté le tablier de
Maître). Il a été taillé en carré, à l’équerre. Ainsi, votre
cur doit être orienté selon l’Équerre de la Vertu et
de la Sagesse. Le vert est la couleur de l’espoir : vous
pouvez tout espérer de l’O si vous êtes honnête et
fidèle. Le signe de ce grade se fait en posant l’index de
la main droite sur le cur, l’index gauche avec la main
et le bras pointés vers le haut. Le mot est Nosce te
ipsum et l'autre doit répondre : Ex te nosce alios
[Connais les autres à partir de toi-même]. L’attouche-
ment se fait la moitié de la veste et du gilet ouverts,
cur contre cur, en embrassant le front de l’autre.
À présent, prenez place (le Grand Maître lui
désigne sa place, tout au fond, et fait allumer les
lumières, puis il poursuit) : Mon Fr., vous avez dû
passer par beaucoup de préparations. Il vous a coûté
beaucoup d’efforts pour parvenir à ce seuil. Mais n’en
ayez aucun regret. Un esprit préparé voit plus clair.
L’O connaît maintenant votre zèle, vos capacités. Il
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 200
Trouve en vous un homme qui s’est mis en condition
de pénétrer peu à peu les profondeurs et les abîmes,
qui, pour la plupart des hommes, restent insondables
et seulement explorés par les élus. Ici, aucun pied
profane ne doit fouler le sol, aucun ne le peut, et
beaucoup de ceux qui l’ont voulu, qui auraient
souhaité l’acheter avec de l’argent ou le forcer par la
ruse et la violence, en sont pour cette raison éternel-
lement exclus ; cette Porte de la Lumière (il dit cela en
désignant la porte derrière lui) ne leur sera jamais
ouverte. Ici, la puissance, la richesse, la renommée ne
valent rien. Une intelligence éclairée, un cur hon-
nête et bienveillant sont la seule noblesse et la seule
qualité qui en rendent possible l’accès. Personne n’hé-
rite de ce privilège ; ce ne sont pas les actions étran-
gères mais les nôtres qui y conduisent. Vous avez des
raisons d’être fier, car beaucoup de bons ont échoué.
Nous sommes maintenant si assurés de votre loyauté
et de votre discrétion que nous n’exigerons plus de
vous aucun serment ni épreuve. Fiez-vous désormais
à votre guide. Les Supérieurs vous donneront ce qui
vous sera profitable et ce que vous pourrez supporter.
Vous voyez bien combien nous avons agi avec vous de
façon désintéressée depuis le début. Donc continuez
à travailler calmement, on ne vous oubliera pas. Nous
exigeons simplement une confiance illimitée. Je dois
encore, pour finir, vous poser quelques questions sur
les circonstances à partir desquelles nous devons
connaître les opinions de nos meilleurs membres.
Vous vous trouvez là dans le cercle de vos plus intimes
et plus fidèles amis — peut-être même les seuls amis
que vous ayez — qui vous connaissent intérieurement ;
alors arrière aux faux-semblants nuisibles. Laissez
parler votre cur tout comme le nôtre, en retour, se
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 201
précipite vers vous. Dans le monde règne si peu de
vérité, Mon Ami, Mon Fr., Mon Fils ! Souvent,
l’homme, avec son bel aspect extérieur et son éclat
éblouissant, n’est qu’un tombeau recouvert de
badigeon. Cette figure majestueuse, cette empreinte
du Ciel, cette image de Dieu est enveloppée d’un voile
trompeur. Tout se dissimule, les méchants pour
tromper et les bons, pour ne pas l’être. Chez les uns,
c’est une attaque, chez les autres, une défense. C’est
un doux plaisir pour le connaisseur des hommes que
de constater qu’au fond, tous les hommes sont bons,
qu’ils n’ont qu’un cur, qu’une volonté. Dites-moi,
meilleur des Fr. :
1) Trouvez-vous qu’en ce monde, la Vertu soit
récompensée et le vice châtié ? Ne trouvez-vous pas au
contraire que le méchant est manifeste-ment plus
heureux, plus estimé, plus puissant que l’honnête
homme ? En un mot, êtes-vous satisfait du monde tel
qu’il est ?
(la Rép.<onse> du nouveau fr. est inscrite au
procès-verbal)
2) Ne chercheriez-vous pas, pour changer cet état
de faits et si vous en aviez le pouvoir, à rassembler les
bons, à les unir solidement et à les rendre plus
puissants que les méchants ? (Rép. au P.V.)
3) Si vous aviez eu le choix, dans quel pays du
globe auriez-vous aimé naître au lieu de votre patrie ?
(Rép. au P.V.)
4) À quel siècle auriez-vous préféré vivre ? (Rép.
au P.V.)
5) Si vous en aviez la liberté, quel rang choisiriez-
vous ? Quelle science ? (Rép. au P.V.)
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 202
6) À quel personnage de l’histoire va votre préfé-
rence ou quel écrivain est votre maître ? (Rép. au
P.V.)
7) Ne tenez-vous pas pour votre devoir de
procurer autant que possible aux amis éprouvés de tels
avantages extérieurs pour récompenser leur probité,
faciliter leur vie ? Si vous êtes prêt à vous soumettre
aux dispositions qu’exige ce grade de l’O, à savoir que
chacun d’entre nous s’engage à déclarer mensuel-
lement dans son Q. L. quels services, quelles sinécures
ou autres il a à offrir, ou en quoi il peut en plus aider
par ses avertissements, afin que les Supérieurs aient
l'occasion de proposer des sujets dignes aux membres
de l’O ? (Rép. au P.V.)
Voyez-vous, mon Fr, nous cherchons sans relâche
les meilleurs hommes, quand nous les avons mis à
l’épreuve, également pour les récompenser extérieure-
ment et les encourager et, par là, nous voulons donner
progressivement une autre direction au monde. Puis-
que vous sentez vous-même combien peu jusqu’à
maintenant les hommes accomplissent leur destinée,
à quel point toutes les institutions publiques sont
devenues grossières, combien peu l’on a favorisé
l’enseignement de la Sagesse et de la Vérité pour
parler aux hommes sur un autre ton, et mettre dans
leur cur l’intérêt qu’il y a à être bon, vous compren-
drez aussi aisément que cela est dû aux moyens qu’ils
ont employés : ceux-ci doivent être mieux choisis, si
la Vertu et la Sagesse doivent jamais régner sur le
monde, et c'est la tâche de notre Ordre Illustre. Mon
Ami ! Mon Frère ! Mon Fils ! Si réunis ici, en ce lieu
sacré et solitaire, nous nous livrons à la contemplation
sereine, ô combien le monde, lui, baigne dans le mal ;
combien le bonheur arrive le moins à celui qui le
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 203
mérite le plus ; combien la misère, le malheur, la
persécution sont la part de l’honnête homme ; com-
bien d’hommes aimables, nobles, avec leurs familles
nombreuses élevées dans la Vertu se languissent dans
la misère, doivent être oppressés par des crapules,
persécutés, désavantagés ; comment le fils y assiste et,
simplement à cause de tout cela, devient une personne
méchante pour ne pas souffrir comme son père ;
quelles roueries, quelles flatteries, quelle oppression,
quelle fausseté sont partout encouragées ; la Vérité et
la Sincérité sont foulées aux pieds, cependant que
l’homme n’est qu’un être sensible et qu’il se laisse
exciter par l’extérieur ; comment les hommes se dis-
simulent devant leurs semblables et se trompent
toujours mutuellement ; comment chacun cherche
seulement son avantage privé et sacrifie pour cela le
meilleur de l’humanité ; comment les Sagesses se
tapissent dans l’ombre, comment celui qui, en fidèle
philanthrope, souhaite travailler pour le meilleur du
monde, est contraint de fuir de pays en pays pour
échapper aux persécutions... Devrions-nous en plus
nous taire là-dessus ? Seulement soupirer ? Ne jamais
chercher à secouer ce joug ? Non, mon Frère ! Fiez-
vous à nous ! Cherchez des collaborateurs fidèles,
ardents, non dans le bruit et le tapage du monde : ils
se terrent, cachés dans l’obscurité, sous la protection
de la nuit antique, où ils s’arrêtent, solitaires et
silencieux, réunis au sein de cercles étroits et, tels des
enfants dociles, se laissent diriger par les Supérieurs
éclairés. Ils appelent à eux tous les fils du monde qui
passent en titubant — mais si peu les entendent ! Seul
celui qui a les yeux de l’Oiseau de Minerve et qui
travaille sous la protection de cet astre bienveillant (il
désigne la Lune) saura certainement les trouver.
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 204
Maintenant, envisagez une nouvelle fois tout le
domaine d’actions dans lequel vous serez tranporté en
entrant dans ce cercle restreint.
17) Le Secrétaire Secret lit :
Aperçu général sur le système complet de l’Ordre
Plus vous vous éleverez au sein de notre Ord.<re>
Ill.<ustre>, mon Fr., plus vous serez convaincu que
nos principes sont ainsi faits qu’ils n’auraient nul
besoin de craindre la lumière si les hommes étaient
tels qu’il doivent être. Malheureusement, il s’en faut
encore de beaucoup. Des vérités qui ne vous sont pas
cachées et qui vous sont exposées dans l’ombre des
cérémonies sacrées, n’ont, pour la plupart des gens,
rien de vérités. Ce qui est caché a un trop grand attrait
pour vous, et le plaisir de savoir quelque chose que
tout le monde ne sait pas doit vous persuader de
consacrer votre attention à des choses sur lesquelles
vous auriez autrement fermé les yeux, aussi impor-
tantes soient-elles et, de cette manière, la pure Vérité
s’imprimera définitivement dans votre âme. Il existe
aussi des propositions que l’on ne peut tout
simplement pas exprimer, qui exigent de profondes
méditations, des efforts répétés et sur lesquelles tout
le monde n’est pas d’accord, alors que chacun se
considère volontiers comme le plus intelligent. Si je
veux initier quelqu’un à un système reposant sur un
très grand nombre de moyens termes qu’il aurait
découverts dans l’enchaînement à partir de sa propre
réflexion, je lui cacherais le concept total derrière un
voile jusqu’à ce qu’il soit prêt à voir toute la lumière,
et le désir d’y parvenir doit l’inciter à être attentif à
tout, même à la moindre chose. Si je lui présentais la
fin d'un seul coup, elle ne deviendrait pas importante
pour lui, peut-être lui semblerait-elle même fausse, et
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 205
l’on perdrait ainsi les hommes les plus utiles. Enfin, il
existe aussi certaines vérités des temps anciens, ca-
chées sous des hiéroglyphes, qui se perpétuent ainsi
uniquement dans la meilleure partie des être humains,
certaines conceptions de la plus haute Sagesse que
tout le monde ne peut pas élucider, parce que mille
obstacles, préjugés, passions, etc. empêchent de
pénétrer aussi profondément. De tout temps, celles-ci
ont été enveloppées d’images au sein des écoles
secrètes de sagesse pour être graduellement révélées
aux disciples, plans d’après lesquels furent également
ordonnés les hiéroglyphes des trois premiers degrés
symboliques de la Fr.<anc>-Maç.<onnerie>. Tout ce
que notre Or. Ill. enseigne et réalise doit avoir une
influence sur ce qu’il y a de meilleur dans le monde,
doit faire en sorte que les hommes s’élèvent des pro-
fondeurs de la corruption dans laquelle il se sont
enfoncés, et qu’ils soient réceptifs à la Bonté et à la
Sagesse supérieures. Ainsi, notre Ordre a aussi étudié
l’organisation extérieure de toutes les autres associa-
tions publiques et secrètes pour n’en conserver que le
meilleur et éviter leurs erreurs. Oui ! Encore mainte-
nant, le plan extérieur des opérations s’adapte tous les
jours à la modernité, il est chaque jour plus
solidement fondé. Mais les meilleures intentions sont
aussi souvent entravées par les gens mauvais ou violées
par des hommes indignes : cependant, notre clandes-
tinité ainsi que l’examen poussé de nos membres nous
garantissent contre l'un et l'autre.
Laissez-moi à présent résumer en un seul point le
plan d’ensemble de l’Or. ; nos deux buts ultimes sont
les suivants :
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 206
I. Répandre la pure Vérité.
II. Faire triompher la Vertu.
Pour atteindre le premier, les hommes doivent
être purifiés de leurs préjuges, avoir l’esprit clair, puis
ils doivent être nettoyés des subtilités inutiles par la
force conjointe des sciences et correctement déter-
minés d’après les principes puisés dans la nature, et
ainsi sera ouverte à l’homme la voie qui, sans obstacle,
conduit à la vérité obscure sur le corps. Ainsi devons-
nous ouvrir chaque source d'investigation, récompen-
ser tous les talents opprimés, tirer tous les génies de la
poussière, enseigner en tous lieux de purs principes
d’après la constitution du siècle, assumer l'éducation
de la jeunesse, nous attacher les meilleurs esprits grâce
à un lien indestructible, combattre hardiment, mais
avec intelligence, la superstition, les hérésies, la bêtise,
et enfin, former tous nos gens de sorte que, sur tout
objet, ils aient des notions justes, droites et correctes.
La classe des Minervaux sert pour cela de pépinière,
puis c’est la Maçonnerie inférieure, sur laquelle l’O
cherche à garder autant que possible une influence et
qu’il cherche à diriger selon de grands desseins et,
enfin, une classe supérieure dans laquelle les résultats
de notre pratique et les traditions de nos ancêtres sont
livrés à ceux qui ont été pleinement préparés. Mais
pour donner une assise à la Vertu, nous examinons et
formons avec une peine incroyable les curs de nos
disciples. Avec ce genre d’hommes, tout est à faire.
Toutefois, il ne faut pas commencer en procédant de
façon commune. En l’occurence, l’enseignement et la
prédication ne servent à rien, autrement, ils auraient
depuis longtemps rendu service. Il n’y a pas de vérité
à trouver qui n’ait déjà été souvent dite, aucun devoir
qui n’ait été enseigné et pourtant, le monde est encore
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 207
aujourd’hui comme il fut toujours, non pas pire mais
aussi mauvais qu’il y a mille ans ; cela vient de ce que
les institutions actives dans la promotion du vice sont
trop nombreuses, et qu’elles agissent beaucoup plus
puissamment que nos prêches. Aussi faut-il, de notre
côté, dresser force contre force. Mais il convient alors
d’explorer la source du mal : pourquoi les pires sontils
si nombreux et les meilleurs si rares ? Car la tentation
du mal est plus grande et que, grâce à lui, on va plus
loin dans le monde. Pour promouvoir la Vertu, il faut
chercher à réduire cette prépondérance, pour que
l’honnête homme trouve en ce monde la récompense
certaine et extérieure de sa loyauté. (Les papes, les
princes et les constitutions politiques actuelles nous
mettent déjà sur la voie de ce projet).
Alors que devons-nous faire ? Encourager les
révolutions, tout renverser, répondre à la violence par
la violence, substituer aux tyrans d’autres tyrans ? Fi
de tout ceci ! Toute réforme violente est condam-
nable, car elle ne rendra pas les choses meilleures aussi
longtemps que les hommes resteront tels qu’ils sont,
avec leurs passions, et parce que la Sagesse n’a pas
besoin d’user d’une telle crcition. Le plan
d’ensemble de l’O consiste à former les hommes, non
par des déclamations, mais par l’encouragement et en
récompensant la Vertu. On doit insensiblement lier
les mains aux provocateurs du fléau, les diriger sans les
dominer. En un mot, on établira un régiment des
murs universel, une forme de gouvernement qui
s'étendra en général sur le monde entier sans dis-
soudre les liens civils, dans lequel tous les autres
gouvernements continueront à gouverner et pourront
faire tout ce qu’ils veulent, excepté contrecarrer le
grand but, à savoir celui de faire triompher le Bien sur
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 208
le Mal. C’était déjà l’intention du Christ quand il
introduisuit la pure religion. Les hommes auraient dû
devenir bons et sages, se laisser guider par les plus
sages et les meilleurs, dans leur propre intérêt. Jadis
pourtant, comme tout s’était obscurci, la prédication
pouvait déjà suffire. La nouveauté de la vérité lui
conférait un charme prépondérant. Aujourd'hui, ce
n'est pas le cas. Il faut appliquer des moyens plus
vigoureux que les simples théories, donner des attraits
extérieurs à la Vertu pour les hommes sensuels. Les
passions ne se laissent pas éradiquer, on doit seule-
ment savoir les orienter vers des buts nobles. On doit
montrer à l'ambitieux que l’honneur véritable pour
lequel il lutte repose sur la Vertu, et qu’il n’est nulle
part mieux satisfait que dans sa pratique. À l'avare, il
faut indiquer que celui qui veut tout posséder, au
fond, ne possède rien, et au voluptueux, qu'une trop
grande jouissance ôte toute saveur à chaque grande
joie — bref, que chacun satisfera ses passions, dont la
première source était pure, s'il les satisfait dans les
limites de la Vertu et qu’en outre, l'Ordre lui en offre
les moyens. Tous nos effectifs ne doivent donc être
élus que d’une seul voix, se tenir solidement les uns
aux autres, n’avoir qu’un seul but devant eux, s’entrai-
der et pénétrer ainsi le monde entier. On doit rassem-
bler ici, autour des puissants de la Terre, une légion
d’hommes qui ne s’épuiseront jamais à rallier tout le
monde au grand plan, afin de conduire au meilleur de
l’humanité et de gagner tous les pays ; alors, aucune
violence manifeste ne sera requise. Les souverains de
la Terre ouvriront bientôt les yeux et verront qu’ils
trouvent de grands avantages à pratiquer la Vertu et
des difficultés inouïes à perpétrer le mal. Les plus
nobles auront bientôt la main sur les méchants qui
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 209
jouent aujourd’hui aux maîtres et feront le malheur de
tous ceux qui s’y opposent. Mais ceux qui sont trop
indolents, trop pleins de préjugés, trop froids, trop
peu actifs à combattre pour les droits de l’humanité
devront être mis en mouvement. Les hommes bons
doivent se rencontrer ; ceux qui ne se connaissent pas
ou qui ne se font pas confiance doivent y être incités,
il faut leur montrer que deux honnêtes hommes
solidement liés peuvent être plus puissants que cent
coquins. Mais tout ceci doit se passer dans le calme.
Notre petit nombre doit rester soudé et secourir toute
personne méritante opprimée, procurer aux gens bons
les avantages temporels, le bonheur matériel et
chercher à conquérir chaque lieu où le pouvoir doit
être gagné à la bonne cause. Pourquoi ne serait-il pas
permis de se rendre assez solide, par des moyens
honnêtes et doux, pour obtenir une influence sur le
pouvoir ? Le premier dessein de toute constitution
étatique reste de placer des hommes bons au gouver-
nail, de récompenser le mérite, de couronner la Vertu.
L’O peut obtenir cela grâce à l’intercession et parce
qu’il gouverne les curs ; il a formé en son sein les
hommes les plus fidèles, les meilleurs, les plus sages,
les plus éprouvés pour l’État ; il cherche à les avancer,
à récompenser leur application, il remplit ainsi tous
les devoirs du plus fidèle sujet, mais aussi l’intention
pour laquelle les hommes s’unissent en sociétés. Si,
par suite, on compte un tel cercle de personnes dans
chaque pays et que chacun de ces hommes en forme à
son tour deux autres, tout est possible pour l’O, et il
a déjà beaucoup fait en silence de cette façon pour le
meilleur de l’humanité. Si néanmoins on manque
quelque chose dans une seule de ces parties, tous les
enseignements du monde n’y feront rien et la cause
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 210
entière restera pure spéculation. Vous voyez là, mon
Fr., le champ immense de l’activité à laquelle vous
venez d’être promu. Méditez bien toutes ces choses, il
s’agit d’une grande uvre que nous n’avons pas nous-
mêmes fondée. Un plan sûr, profondément réfléchi,
solide, non profané. Rendez-vous digne d’y participer
selon vos forces : aucun effort n’y sera sans recevoir de
récompense.
À présent, écoutez les consignes pour travailler à
ce grade. »
18) Le Secrétaire lit alors l’Introduction puis les
consignes de travail en loge, ainsi que l’annexe A. À
l’occasion, le néophyte pourra parcourir l’annexe B.
19) Là-dessus, on pose les questions du catéchisme.
20) Puis la Parole d’O est communiquée.
21) La loge est fermée ; sur quoi
22) Le Secrétaire Secret
a) Scelle les réponses du néophyte dans un
paquet qu’il remet en main propre au Gd. M.,
b) Le portrait de la personne esquissé et
corrigé par la loge,
c) Sa silhouette,
d) Le curriculum vitae qu’il a achevé,
e) La description de son caractère et
f) Ses réponses aux sept autres questions,
Puis il transmet le tout au Gd. M. pour l’informa-
tion des autres Supérieurs.
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ 211
NOTES
INTRODUCTION À MON APOLOGIE
1 « Sois calme et résiste ; un jour, cette douleur te
sera utile. » Ovide, Élégies, XI, 7.
2 En Bavière.
3 Franz Xaver von Zwack (alias Cato, Martius
Portius) (1756-1843) fut introduit en mai 1776 dans
l'Ordre des Illuminaten. Élève de Weishaupt, quand ce
dernier enseignait le droit à l'Université d'Ingolstadt
(de 1775 à 1785), il devint son bras droit jusqu'à la
nomination d'Adolph Freiherr Knigge (alias Philo).
4 Le « Werde der du bist » de Gthe, est emprunté
au « Sois tel que tu as appris à te connaître » de
Pindare.
5 Charles Théodore de Bavière (1724-1799), accé-
da à ses hautes fonctions en 1742. Il promulgua
l'édit ordonnant la dissolution de l'Ordre des
Illuminaten le 22 juin 1784. Étrangement, la perqui-
sition chez Zwack n'intervint que deux ans plus tard,
les 11 et 12 octobre 1786. Ainsi, la décision de
dissoudre l'Ordre, qui alla de paire avec l'interdiction
de tout autre rassemblement secret, n'était fondée,
sans doute, que sur des rumeurs de conspiration.
6 Einige Originalschriften des Illuminatenordens,
welche bei dem gewesen Regierungsrath Zwack durch
vorgenommene Hausvisitation zu Landshut den 11. und
12. Oktob. a. 1786. sollen gefunden, und auf höchsten
Befehl Sr. Churfürstlichen Durchlaucht zum Druck
befördert worden seyn, bey Johann Baptist Strobl, 1787
[Écrits originaux de l'Ordre des Illuminés trouvés lors
de la perquisition menée chez l'ancien conseiller
d'État Zwack, à Landshut, les 11 et 12 octobre 1786,
imprimés sur ordre de Son Altesse L'Électeur chez
Anton Franz, imprimeur de la cour, et en vente dans
les trois librairies, 1786, deuxième édition de 1787
imprimée chez J.-B. Srobl] est le titre sous lequel
parurent les documents saisis et falsifiés par le
gouvernement de Bavière en 1786. La citation
imprimée au dos de la couverture est tirée d'une lettre
de Spartacus (Weishaupt) adressée à Caton (Zwack) et
dit ceci : « Les lettres seront consignées avec leurs
réponses, en archive. Elles sont certainement instruc-
tives et contiennent, de part et d’autre, de bonnes
règles ; elles donnent en outre un aperçu suffisant du
système. »
7 La citation au dos de la couverture (Cf. Ci-
dessus).
8 Apologie des Misvergnügens und Übels , Frankfurt,
Leipzig, 1787 (1
ère
éd.), 1790 (2
e
éd.).
9 Über Materialismus und Idealismus, zweite ganz
umgearbeitete Auflage, Nürnberg, bey Ernst Christoph
Grattenauer, 1787.
10 Ibid., pp. 201-206, où Weishaupt démontre que
la vertu spécifique de l'homme est de nature morale,
et que l'idéalisme, en se hissant au-delà de la nature et
de toutes les différences entre les êtres, donne de la
moralité humaine une image opposée, renversée par
rapport à celle que l'on a coutume de considérer. La
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 214
vertu morale n'est pas dépassée (aufgehebt), mais
transformée (verändert) par les degrés supérieurs.
11 Bien que fondé le 1er mai 1776 par Weishaupt et
quelques fidèles, sous le nom de Bund der Perfektibi-
listen [Cercle des Perfectibilistes], c'est en 1780 que
naquit l'Illuminatenorden [Ordre des Illuminés] com-
me système élaboré par Adolph Freiherr Knigge
(1752-1796), alias Philo. Cet écrivain et franc-maçon
influencé par les idées de Lessing, parvint, avec l’aide
de von Ecker (1750-1790), lors du Convent de
Wilhelmsbad (juillet 1782), à faire accepter l'idée que
les juifs soient admis en Franc-maçonnerie et que les
loges conservent leur indépendance administrative. À
n'en pas douter, c'est cette liberté gagnée, en plus de
la décision de ne plus pratiquer le système de la Stricte
Observance Templière devenu suspect aux yeux des
dignitaires allemands, qui permit aux Illuminés de
diffuser largement, et au-delà des frontières alle-
mandes, les idéaux de ce que nous nommerons, par
opposition au mysticisme de Willermoz, la franc-
maçonnerie politique et progressiste. Et en effet, le 25
octobre 1782 fut fondée la première Grande loge
provinciale. C'est encore grâce à Knigge que Johann
Joachim Christoph Bode (1730-1793), l'éditeur de
Gthe et de Herder, fut gagné à la cause de Weis-
haupt, et que les deux écrivains allemands, figures
majeures et parfois incomprises de la vie intellectuelle
allemande, s'affilièrent à l'Ordre. Knigge se sépara de
Weishaupt en 1783, par incompatibilité d'idées —
Weishaupt ne démordant pas de son anticléricalisme
—, ce qui entraîna le déclin de l'Ordre.
12 Bien que ce ne soit pas à proprement parler le
système illuministe qui fabriqua la carrière des mem-
bres remarquables de l'Ordre, en voici une liste plutôt
flatteuse :
NOTES 215
*Jacob Friedrich von ABEL (1751-1829), alias Pytha-
goras Abderites, philosophe ;
*Prince August von SACHSEN-GOTHA-ALTEN-
BURG (1747-1806), alias Walter Fürst, mécène
amoureux des beaux-arts ;
*Johann Baptist von ALXINGER (1755-1797), poète
autrichien ;
*Jens Immanuel BAGGESEN (1764-1826), alias
Immanuel, écrivain et traducteur danois, mort à
Hambourg, surnommé “ le Wieland danois ” ;
*Ferdinand Maria von BAADER (1747-1797), alias
Celsus (reçu le 13 décembre 1778), médecin, philo-
sophe et naturaliste, membre de la Bayerische Akade-
mie der Wissenschaften [Académie bavaroise des
sciences], père du théosophe Franz von Baader (1765-
1841) ;
*Joseph BARTH (1746-1818), alias Osiris (reçu le 17
décembre 1778), célèbre ophtalmologiste au service
de l'empereur Joseph II ;
*Rudolph Zaccharias BECKER (1752-1822), alias
Henricus Stephanus, écrivain, journaliste, enseignant
et éditeur ;
*Thomas Maria de BASSUS (Baron) (1742-1815),
alias Hanibale (reçu en décembre 1778), mécène du
compositeur Johann Simon Mayr (1763 - 1845) et
éditeur ;
*Alois BLUMAUER (1755-1798), alias Hermionius,
poète ;
*Johann Joachim Christoph BODE (1730-1793), édi-
teur des uvres de Gthe et Herder ;
*Ignaz Edler von BORN (1742-1791), alias Furius
Camillus, minéralogiste et métallurgiste. Son influ-
ence fut grande sur Mozart - dont il fut le parrain en
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 216
Maçonnerie - et sur Lessing - qu’il incita, en vain, à
publier ses quatrième et cinquième Causeries pour
francs-maçons ;
*Maximilian von BRANCA (1767-1813), historien,
membre de la Bayerische Akademie der Wissenschaften ;
*Karl Theodor Anton Maria von DALBERG (1744-
1817), alias Baco von Verulam, archevêque-électeur de
Mayence ;
*Johann Maximilian Georg von DILLIS (1759-1841),
alias Timagoras, peintre de paysages ;
*Friedrich Ferdinand DRÜCK (1754 - 1807), alias
Heraklit, professeur d'histoire de l'Antiquité à Stut-
tgart, il eut notamment pour élève le jeune Schiller ;
*Karl von ECKARTSHAUSEN (1752-1803), alias
Aetilius Regulus, écrivain. Il est notamment l'auteur
d'un traité déiste qui eut un grand succès au XIX
e
siècle, intitulé Gott ist die reinste Liebe [Dieu est le
plus pur amour] (1790) ;
*Friedrich Hildebrand von EINSIEDEL (1750-1828),
juriste et écrivain ;
*Johann Joachim ESCHENBURG (1743-1820),
historien de la littérature et professeur d’école
supérieure. Il hérita, à la mort de Lessing, d'une partie
de ses écrits posthumes. Sans doute est-il à l'origine de
la publication des quatrième et cinquième Causeries
pour Francs-maçons ;
*Wilhelm Ludwig von ESCHWEGE (1777-1855),
géologue et géographe célèbre pour ses découvertes
sur le Brésil ;
*Sigmund FALGERA (1752-1790), alias Attis, pia-
niste, violoniste et compositeur ;
*Johann Georg Heinrich FEDER (1740-1821), alias
Marcus Aurelius, professeur de philosophie à l'uni-
NOTES 217
versité de Göttingen et, à la fin de sa vie, directeur du
Pageninstitut ;
*Johann Georg Adam FORSTER (1754-1794),
ethnologue, naturaliste, aventurier, écrivain, journa-
liste et révolutionnaire. Précoce, il fut élu membre de
la Royal Society à l'âge de 22 ans, pour avoir largement
contribué, aux côtés du Capitaine Cook (1728-
1779), au développement de l'ethnologie (Voyage
round the World) et particulièrement à la connaissance
des peuples de Polynésie. En 1777, moins d'un an
après la Déclaration d'Indépendance américaine, il
rencontra Benjamin Franklin à Paris pour y discuter
avec lui d'une alliance entre les troupes européennes
et le camp indépendantiste. En 1792, on le retrouve
dans le groupe d'activistes qui accueillirent les troupes
françaises à Mayence. Le 23 octobre de la même
année, il rejoignit le club jacobin Die Freunde der
Freiheit und Gleichheit [Les amis de la Liberté et de
l'Égalité] et, malgré la Terreur qui sévissait en France,
il ne tourna jamais le dos à la révolution ;
*Peter Anton von FRANK (1746-1818), juriste, histo-
rien et professeur de droit à l'Université de Trèves ;
*Ludwig FRONHOFER (1746-1800), alias Raimun-
dus Lullus (reçu le 3 janvier 1779) auteur de pièces de
théâtre (Mathilde), de recueils poétiques et d'études
sur les belles lettres ;
*Christian GARVE (1712-1798), philosophe ;
*Tobias Philipp von GEBLER (1726-1786), alias
Eberhard, dramaturge allemand auteur, notamment,
de Thamos Roi d'Egypte mis en musique par Mozart
(KV 345) ;
*Karl Heinrich von GLEICHEN (1733-1807), philo-
sophe allemand ;
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 218
*Leopold Friedrich Günther von GCKINGK
(1748-1828), poète et journaliste allemand ;
*Johann Wolfgang von GTHE (1749-1832), alias
Abaris (reçu en novembre 1783), poète et dramaturge
allemand ;
*Georg Joachim GSCHEN (1752-1828), éditeur
des uvres de Schiller, Gthe, Wieland et Klopstock ;
*Gustav Friedrich Wilhelm GROSSMANN (1746-
1796), alias Roscius, acteur, directeur de théâtre et
dramaturge ;
*Kasimir von HAEFFLIN (1737-1827), alias Philo
Biblicus, cardinal ;
*Karl Ludwig von HALLER (1768-1854), juriste suisse
auteur de la Restoration der Staatswissenschaften [Res-
tauration des sciences de l'État], uvre parue de 1816
à 1834 ;
*Carl August von HARDENBERG-REVENTLOW
(1750-1822), alias Carolus V. Imperator, chancelier
du royaume de Prusse ;
*August Adolph von HENNINGS (1746-1826), écri-
vain, politicien et publiciste ;
*Johann Gottfried von HERDER (1744-1803), alias
Damasus Pontifex (reçu le 1
er
juillet 1783), philo-
sophe et poète allemand, ami de Gthe, Klopstock et
Bode, initiateur du romantisme Sturm und Drang ;
*Andreas Josef HOFMANN (1753-1849), alias Aulus
Persius, philosophe, révolutionnaire et proclamateur
de la première république allemande ;
*Christoph Philipp Willibald von HOHENFELD
(1743-1822), doyen de la cathédrale de Spire, puis
nommé au chapitre de Bamberg et Worm, et enfin
ministre de l'Électorat de Trèves. Partisan de la
NOTES 219
révolution française, son nom apparaît dans les u-
vres de Schiller, Gthe et Wieland ;
*Johann Konrad Achatz HOLSCHER (1755-1840),
alias Chrysippus, philosophe et théologien ;
*Johann Baptist HORIX (1730-1792), alias John
Milton, philosophe et théoricien du droit ;
*Franz von Paula HOHENEICHER (1753-1844),
alias Alcibiade (reçu en mai 1778), linguiste ;
*Johann Nepomuk von KRENNER (1759-1812), alias
Arminius (reçu le 28 avril 1779), professeur de droit
et historien ;
*Beda MAYR (1742-1794), alias Ganganelli (reçu le
1
er
septembre 1779), auteur d'une Vertheidigung der
katholischen Religion [Défense de la religion catho-
lique] publiée en 1789, partisan de l'cuménisme ;
*Heinrich August Ottokar REICHARD (1751-1828),
alias Wiclef, écrivain, journaliste, directeur de théâtre
et bibliothécaire, auteur de la toute première collec-
tion de guides de voyage ;
*Karl Leonhard REINHOLD (1757-1823), alias
Decius, philosophe autrichien ;
*Johann Paul Friedrich RICHTER dit JEAN-PAUL
(1763-1825), alias Oregius, poète allemand (La loge
invisible, Titan, La Comète) ;
*Franz Xaver RÜDORFER (1748-1825), alias Livius
(reçu le 27 mars 1778), membre honoraire de la
Bayerische Akademie der Wissenschaften ;
*Friedrich Christian II von SCHLESWIG-HOL-
STEINSONDERBURG-AUGUSTENBURG (1765-
1814), alias Timoleon. Marié à la fille de Christian VII
(roi du Danemark, 1749-1808), Louise August de
Danemark (1771-1843), on le connaît davantage
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 220
pour son goût du pouvoir (il brigua en effet la
couronne de Suède), que pour être venu en aide à
Friedrich Schiller de 1791 à 1796, par le versement
d'une pension annuelle de 1000 thalers ;
*Ernst Friedrich von SCHLOTHEIM (1764-1832),
alias Cyrus (reçu le 21 octobre 1778), paléontologiste
qui introduisit le système binomial dans la clas-
sification des fossiles ;
*Johann Friedrich SCHULTZ (1739-1805), alias
Goswin, mathématicien et professeur à l'université de
Königsberg ;
*Ludwig Timotheus von SPITTLER (1752-1810),
alias Bayle, historien ;
*Anton Matthias SPRICKMANN (1749-1833), alias
Johannes Huß, écrivain et juriste ;
*Ernst Christian TRAPP (1745-1818), créateur et
titulaire de la première chaire de pédagogie en
Allemagne ;
*Christian Gottlob von VOIGT (1743-1819), alias
Atticus, conseiller secret et président du Ministère
d'État allemand, collègue de ministère de Gthe ;
*Georg Christian Gottfried von WEDEKIND (1761-
1831), médecin et révolutionnaire ;
*Christoph Martin WIELAND (1733-1813) alias
Herodianus, traducteur allemand des uvres de
Shakespeare, romancier, poète (Oberon, Histoire des
Abdéritains), encensé par Voltaire et par Gthe,
admiré par Schikaneder.
13 Knigge est sans doute le plus visé ici ; dans sa
lettre du 20 janvier 1783 adressée à Zwack, il exprime
ses intentions révolutionnaires, interprétant la
rationali-sation du christianisme par Weishaupt
comme un moyen privilégié d' « élever la voix contre
NOTES 221
les prêtres et les princes ». Telles n'étaient pas les
intentions de Weishaupt, qui souhaitait que l'Illumi-
nisme (ou Perfectibilisme, ne l'oublions pas), proces-
sus naturel de l'évolution humaine, fasse d'abord son
uvre sur l'individu, en le préparant lentement à
accepter la doctrine chrétienne, tout en se débarras-
sant de la crainte superstitieuse et de la bigoterie.
14 Notamment celle d'Autriche, qui annexa, en
1779, une partie de la Bavière sur décision de
l'Empereur Joseph II. Selon Jean Mondot, c'est à ce
moment précis que les Illuminés, qui étaient favo-
rables à ce regroupement, commencèrent à éveiller les
soupçons de l'Électeur de Bavière (Cf. Interférences
franco-allemandes et révolution française, textes recueil-
lis par J. Mondot et A. Ruiz, PUB, 1994, p. 51).
15 Le prince de Gotha.
16 Weishaupt fut contraint de quitter Ingolstadt en
1785.
17 Cf. Infra, p. 91.
18 Saint patron des tanneurs et des cordonniers dans
la tradition populaire.
19 Georg Andreas Will (1727-1798), lequel men-
tionne le nom de Weishaupt dans ses Vorlesungen über
die Kantische Philosophie [Leçons sur la philosophie
kantienne] (Altdorf, Monatischen Verlag, 1788) pour
recommander la lecture de son système de l'idéalisme.
20 Karl von Eckartshausen (cf. Infra, note 12) était
conseiller aulique. Il fut nommé directeur des archives
de Bavière en 1784.
21 En français dans le texte.
22 Ps. 90, 2.
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 222
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ OU
LES VRAIS RITUELS PRIMITIFS DES ILLUMINÉS
1 Adam Weishaupt, Das verbesserte System der Illu-
minaten mit allen seinen Einrichtungen und Graden, in
der Grattenauerischen Buchhandlung, 1787.
2 L'auteur des rituels — on peut présumer qu'il
s'agit de Weishaupt — fait ici allusion au passage sous
le bandeau auquel tout profane postulant doit se
soumettre avant de pouvoir prétendre à l'initiation
maçonnique. Il peut alors à cette occasion être ou bien
ajourné, ou bien — chose plus rare — définitivement
écarté. Il est vrai cependant que cette épreuve n'a
aucun fondement initiatique ; elle servait à l'origine à
préserver la sécurité des frères.
3 Thomas Abbt (1738-1766), philosophe allemand
qui demeura célèbre pour avoir formé la conscience
nationale allemande au travers d’essais écrits entre
1761 et 1765 : De la mort pour la patrie, Du mérite .
4 Christoph Meiners (1747-1810), enseigna la phi-
losophie à Göttingen. En 1775 parut la première
partie de ses Vermischte philosophische Schriften. Plus
tard, ses positions idéologiques virèrent au racisme
(Grundriss der Geschichte der Menschheit, 1793).
5 Cf. Infra., note 12.
6 Monnaie de Bavière.
7 Dehors ! Dehors ! Vous qui êtes profanes . Formule
prononcée au début d’un ancien rituel de purification
apollinien. Cette même phrase apparaît dans le rituel
de Consécration de l’Épée de la Golden Dawn.
8 Dehors ! Dehors ! Sans aucune rançon.
9 Ce poème, intialement paru en anglais dans
Clarissa, or, the History of a Young Lady (London,
NOTES 223
1748) de Samuel Richardson (1689-1761), est en
réalité l’uvre d’une poétesse, Elizabeth Carter
(1717-1806), membre de la Blue Stockings Society.
Elizabeth Carter posa d’ailleurs en habits de Minerve
pour le peintre John Fayram (1713-1743). Le poème
était lu par les Minervaux dans la traduction alleman-
de de Johann Peter Uz (1720-1796) (« Ode auf die
Weisheit » in Lyrische und andere Gedichte, Leipzig,
Weitbrecht, 1756, p. 245).
10 Rivière athénienne placée sous l’égide du dieu
Képhissos.
11 Les noms du calendrier des Illuminés sont
inspirés du calendrier persan et plus particulièrement
zoroastrien.
12 Ou Yezdegerd, ère courant à partir du jour de
l’avènement du roi perse Yezdegerd III (16 juin 632).
13 Ces boîtes en carton — papne Kästgen — ser-
vaient à ranger le nécessaire de toilette des gentils-
hommes.
14 Connais-toi toi-même.
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 224
TABLE
PRÉFACE 7
INTRODUCTION À MON APOLOGIE 23
LE VÉRITABLE ILLUMINÉ OU LES VRAIS
RITUELS PRIMITIFS DES ILLUMINÉS 61
NOTES 215
Ouvrages à paraître
Collection Idées
Philippe RIGAUT, More than life, du romantisme à la scène gothic
(à paraître, automne 2012).
ISBN : 978-2-918863-06-9, 16,50
EMERSON, CONWAY, STEVENSON, HAWTHORNE,
BURROUGHS, Henry David Thoreau (1817-1862). Édition
établie&traduitedel’anglais par Lionel Duvoy (à paraître, début 2013)
ISBN : 978-2-918863-07-6, 18,00
Format E-pub : 9,00
K. V. ECKARTSHAUSEN, Sur les forces magiques de la nature.
Édition établie & traduite de l’allemand par Lionel Duvoy (à paraître,
automne 2012)
ISBN : 978-2-918863-08-3, 15,00
Format E-pub : 5,00
Ouvrages déjà parus
Collection Idées
J. G. von HERDER, Les Francs-Maçons & autres textes. Édition
établie &traduite de l’allemand par Lionel Duvoy.
ISBN : 978-2-918863-01-4, 10,00
Format E-pub : 5,00
J. G. von HERDER, Questions de Benjamin Franklin relatives à
l'établissement d'une société de l'humanité suivi de Sur le mot et
concept d’humanité. Édition établie & traduite de l’allemand par Lionel
Duvoy.
ISBN : 978-2-918863-00-7, 8,00
Format E-pub : 4,00
Jérôme de SOUSA, Stoïcisme et Politique. Essai sur la désobéissance
philosophique.
ISBN : 978-2-918863-02 -1, épuisé
Stéphane FRANÇOIS, L’Ésotérisme, la tradition & l’initia-tion.
Essai de définition.
ISBN : 978-2-918863-04-5, 10
Format E-pub : 5,00 .
Collection Jeunesse
Olivia LE DIVELEC, Benoît RIVALS, Monsieur l’Ému. Colère
(album bilingue LSF / français).
ISBN : 978-2-918863-05-2, 12,00