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74 Franc,;oise FERRAND lité, les taureaux, les compagnons de la Table Ronde 11. Créant des
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Franc,;oise FERRAND
lité, les taureaux, les compagnons de la Table Ronde 11. Créant
des visions, l'imaginaire va ainsi se libérer dans l'invention de
paysages nouveaux: il suffit d'óter le placage du commentaire
al1égorique: seule subsiste la représentation de l'espace naturel.
Yu le plus souvent par le héros, le paysage, dans l'univers des
premiers romans médiévaux, s'il est l'héritier du paysage idéal
des Anciens, prend d'abord appui sur la représentation symboli­
que, pour étre traversé par une conscience individuel1e avant que
la quéte de la présence dans l'ordre et l'harmonie des formes na­
turel1es ne laisse place aux songes et aux visions de l'étonnant,
de l'insolite et du terrifiant.
DU MOT PAYSAGE ET DE SES EQUIVALENTS
DANS CINQ LANGUES EUROPÉENNES
par Catherine Franceschi
Il est courant d' ordonner l' apparition de mots européens
équivalents a paysage de la maniere suivante: le néerlandais
landschap (fin Xyeme), l'al1emand landschaft, l'anglais lands­
cape, enfin le fran<;ais paysage, puis ses dérivés italien et espag­
nol paesaggio et paisaje; chacun de ces termes étant entendu
dans le champ de la représentation. Cette liste ne retient pas
l'emploi attesté de paese dans le champ de la représentation, ni
l'usage préalable du mot landschaft dans le sens de "pays, con­
trée" J. Ce constat appelle une reprise du travail sur ces mots 2,
dont l'abord se fera a partir des deux questions suivantes: depuis
quand les mots paysage et équivalents existent-ils dans leur
langue respective? Depuis quand sont-ils présents dans le champ
de la représentation ?
y répondre suppose d'ouvrir un grand nombre de dictionnai­
res: ceux d'aujourd'hui pour la datation des occurrences qu'ils
indiquent; ceux d'hier, parmi les premiers imprimés aux Xypme
et XYIIeme siecles, et particulierement les dictionnaires bilingues
1. Signalé dl!;ns G. ROUGERIE et N. BEROUTCHACHVILI, Géosystemes
et paysages. Rilan et méthodes, Paris, A. Colin, 1991.
2. On trouvera ici un état provisoire (en date de septembre 96) de ce
travail, en cours de réalisation dans le cadre d'une these al'EHESS, sous
11. La Queste del Saint Graal, roman des XII et XIII' siecles, éd. A.
Pauphilet, Paris, Champion, 1980, pp. 148-149.
la direction d' Augustin Berque, sur le theme: "La notion de paysage en
Europe, de ses origines anos jours".

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Catherine FRANCESCHI

et plurilingues qui resituent les mots dans les langues de chaque époque, enregistrent les sens les plus couramment admis et trans­ mettent leur transposition d'une langue aune autre. L'acces aces demiers est facilité par les bibliographies de dictionnaires exis­ tantes et l'extraordinaire richesse du fonds de la Bibliotheque Nationale de Paris, a cet égard. C'est en effet a partir des ouvra­ ges disponibles en ce lieu que cette enquete s' ébauche J. Ce qui suit présente un état des lieux provisoire que des travaux ultéri­ eurs completeront. La situation des mots de six langues - fran<;ais, allemand, néerlandais, anglais, italien, espagnol - sera tout d'abord préci­ sée, puis résumée sous la fonne de séries chronologiques provi­ soires. Mais la consultation simultanée des dictionnaires unilin­ gues et plurilingues permet d'aller un peu plus loin. En effet, elle met en évidence le regard des langues entre elles, sous lequelles sens des mots se définissent et se fixent par analogie, différence, comparaison, selon les caso Hors de toute attente, cette circula­ tion des mots entre les langues 'donne acces ades images effecti­ vement nommées paysage. Il en sera fait état, en instaurant un dialogue entre le fran<;ais, l'italien et l'anglais. Cette trouvaille - car c' est ainsi qu' elle s' est présentée - conduit aréinterroger la fonnation du mot paysage lui-meme, lors de la rencontre de pays et du suffixe -age. Conclure sera ouvrir sur les questions que posent les résultats obtenus.

Mot aMot dans six langues européennes 4

Aux deux

questions posées

initialement,

les dictionnaires

3. La liste des dictionnaires consultés est reportée en bibliographie, et

leur présentation limitée au minimum nécessaire pOUI s'y référer.

4. L'évolution de I'orthographe des mots conduit a adopter l'ortho­

graphe de I'occurrence lorsque c'est d'elle dont il s'agit, et I'orthographe

DU MOT PAYSAGE ET DE SES EQUIVALENTS

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par une ou deux

dates, selon que la premiere occurrence connue du mot est celle ou non de sa premiere mention dans un dictionnaire. Ce regard sur les langues des XVém, XVFnle, de XVIIéme siecles met également au jour l'utilisation de mots équivalents a paysage aujourd'hui inusité, tels les deux mots anglais landskip et paisage, ou l'emploi du mot espagnol pais dans le champ de la représenta­ tion. Enfin, l'approche comparative entre plusieurs langues met en évidence des différences d'apparition des mots selon les langues. Il est possible de distinguer deux cas principaux: les langues 011 les mots existent depuis longtemps, re<;oivent des équivalents latins et sont employés ultérieurement dans le champ de la représentation par extension de sens (cas des mots allemand, néerlandais et italien : landschaft, landschap et paese) ; les lan­ gues 011 les mots n'ont pas d'équivalents latins, et apparaissent dans le courant du XVFme siecle (cas de paysage et de ses dérivés italien et espagnol paesaggio et paisaje). L'histoire des mots de la langue anglaise (landskip, paisage, landscape) est intennédiai­ re entre ces deux groupes en lien avec l'histoire de la langue elle-meme 5

d'hier et d'aujourd'hui commencent a répondre

Paysage en franr;ais

Les dictionnaires latin-fran<;ais sont formels: le mot paysage n'a pas d'équivalent latin, tandis que le mot pais ou pays traduit les termes orbis, regio, tractus, natio, patria, terra. (R. Estienne, 1539). Le terrne latin pagus, quant a lui, est traduit par village

actuelle lorsqu'il s'agit du mot, en général. Dans tous les cas, I'italique est employé pour parler du moto 5. 11 ne sera pas fait état dans cet article de I'histoire des langues, ni de I'histoire des dictionnaires, mais leur influence sur la connaissance des occurrences des mots, acquise ace jour, ne doit pas etre oubliée.

78 Catherine FRANCESCHI DU MüT PAYSAGE ET DE SES EQUIVALENTS 79 (R. Est., 1531), puis
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Catherine FRANCESCHI
DU MüT PAYSAGE ET DE SES EQUIVALENTS
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(R. Est., 1531), puis village, bourg (Nicot, 1621). Paysage se pré­
sente donc comme un mot nouveau dans la langue. Cela a été
souligné par de nombreux auteurs, dont J. Martinet, dans un
article sur l' étymologie et les sens du mot paysage 6. Ce mot est
mentionné pour la premiere fois en 1549, dans le dictionnaire de
Robert Estienne, l'un des premiers a inverser la présentation des
mots. Le premier est en fait l' édition de 1539, Ol:! R. Estienne
commence par inverser les mots de ses dictionnaires précédents
(latin-fran<;ais), sans introduire de mots nouveaux. Dans cette
édition de 1539, l'absence du mot paysage confirme le fait qu'il
ne correspond a rien en langue latine. Ceci ne signifie pas pour
autant qu'il n'avait pas déja été inventé. Ceci signifie seulement
que paysage est un mot de la langue dite "vulgaire". Dix ans plus
tard, son usage est suffisamment répandu pour que R. Estienne
estime nécessaire d' en faire état. 11 l' enregistre dans l' édition de
1549, sous la forme paisage, ala suite de la longue liste d'exem­
pies d'emploi du mot pais ou pays, en le définissant de la ma­
niere suivante:
ne sont pas peintres prononcent péisage. C'est un tableau qui
représente quelque campagne. [Un beau pai·sage. Aimer les
palsages] (1680).
Peu de temps apres, le dictionnaire de Furetiere enregistre
d'autres sens du mot dans le registre de l'aspect et de la percep­
tion, en mettant au second plan sa définition dans le champ de la
représentation, ce qui introduit une ambigu"ité relati ve al' appari­
tion du mot dans ce champ-Ia:
PAISAGE. S. m. Aspect d'un pays, le territoire qui s' étend jus­
qu'ou la veue peut porter. Les bois, les collines et les rivieres
font les beaux paisages.
Palsage, se dit aussi des tableaux ou sont représentées quelques
veues de maisons, ou de campagnes. Les veues des Maisons
Royales sont peintes en paisages a Fontainebleau et aiJleurs
(1690).
Que disent les occurrences a cet égard ?
PA ISA GE, mot commun entre les painctres 7.
Cette définition sera reprise in extenso dans les dictionnaires
postérieurs (Nicot, 1606, 1614, 1625). Elle sera précisée par
Richelet en 1680, et modifiée par Furetiere en 1690, soit a la fin
du XVIIémc seulement. Richelet enregistre des différences de pro­
nonciation, avant de le définir exclusivement et explicitement
dans le champ de la représentation :
1493 est la date de la premiere occurrence textuelle signalée
dans un dictionnaire: le Dictionnaire étymologique et historique,
Larousse, 1971:
Paysage 1493, Molinet, "Tableau représentant un pays".
Pai:mge, s. m. Les peintres prononcent pésage, mais ceux qui
6. J. MARTINET, "Paysage: signifiant et signifié", in Lire le paysage,
lire les paysages, St Étienne, CIEREC, 1983, p. 66.
7. Cette définition est reprise avec exactitude dans le Trésor de la
Langue Franfaise, mais interprétée dans la plupart du autres dictionnaires.
Les 50!ans qui séparent cette occurrence de la définition de
R. Estienne lui conferent une importance d'autant plus grande
qu'elle situe sans ambigu"ité l'introduction de ce mot dans le
champ de la représentation. Il importe done de la retrouver dans
le texte de cet auteur, dont le seul connu a cette époque est Jean
Molinet, poete et chroniqueur de la Maison de Bourgogne, puis
bibliothécaire de Marguerite d' Autriche. Mais les recherches
effectuées a ce jour sont infructueuses: une lecture attentive de

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Catherine FRANCESCm

ses reuvres écrites en 1493 et autour de cette date 8 n' a pas permis de repérer un seul emploi du mot paysage ; de meme, les sources utilisées pour la constitution de ce dictionnaire ne permettent pas de la retrouver, ni meme les bases de données textuelles et biblio­ graphiques Frantext et Motet 9. Cette occurrence est une énigme. En attendant de la résoudre, les résultats convergent pour la laisser de cóté (sans pour autant l'oublier), et continuer le travail a partir des attestations confirmées du moL Des lors, la premiere occurrence connue de paysage est celle du dictionnaire de Robert Estienne. L'introduit-elle dans le champ de la représentation?

1549, "Paisage, mot commun entre les painctres". Cette défi­ nition indique c1airement le milieu ou ce mot est couramment utilisé: celui des peintres. En l'absence d'occurrence textuelle antérieure confirmée, l'hypothese de son invention dans la lan­ gue parlée entre les peintres peut etre posée. Elle s'accorde avec le fait que R. Estienne (1503-1559), imprimeur du roi tres lié a la

8. Ouvrages de lean MOLINET consultés: Chroniques (1474 - 1506) de lehan Molinet, rééditées par G. Doutrepont, et O. lodogne, BruxeIles, Palais des Académies, 1935-1937, 3 vol.; Recollection des merveilles avenues en nostre temps, commencée par le tres élégant orateur messire

Georges Chastellain et continuée jusques ii présent par maístre lehan Molinet, imprimé par GuiIlaume Vorsterman, Anvers. Ino-4° [BN: Rés. Ye 251]; Les Faicts et Dicts de lean Molinet (1464-1506), publié par N. Dupire, 3 vol. [BN: m. 10546(128)]; Le roman de la Rose, de lean Mo­ linet, Lyon 1503, Paris 1521 ; lean Molinet, la vie, les reuvres, N. Dupire, Paris, 1932, p. 202-288, avec une étude du vocabulaire de I'auteur [BN:

microfiche 4-LN 27-64645]. Molinet a écrit d'autres ouvrages non con­ sultés a ce jour, car non datés, ou a une date distante de celle de 1493. 9. le remercie Mme Annie Becquer, Responsable des prestations extérieures de I'I.N.L.F. (CNRS, Nancy) pour avoir consulté ces bases de données, ainsi que Des matériaux pour l'histoire du vocabulaire franrais (Quemada). Les résultats confirment les données recueillies par Marie­ Dominique Legrand, notanment aupres de spécialistes de lean Molinet pour qui un emploi du mot paysage est ace jour inconnu.

DU MOT PAYSAGE ET DE SES EQUIV ALENTS

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cour, a suffisamment entendu le mot paisage pour le retenir dans son dictionnaire. Ceci va dans le sens d'une présence premiere du mot dans le champ de la représentation, pour en désigner une certaine forme. La levée de l'énigme de 1493 abonderait dans ce sens. Cependant, en 1549, l'expression peu explicite de "mot commun" introduit a la marge une zone de flou.

1551, date de l'occurrence suivante, permet de lever ce doute. 11 s'agit d'une traduction des dialogues de Speron Sperone, de l'italien en fran<;ais par C. Gruget 10. Dans le courant de ce dialo­ gue, ou deux amants s'en remettent aux conseils d'une tierce per­ sonne, le mot pai"sage (avec cette orthographe), se présente ainsi:

"Votre raison a grande similitude avec ces paintures, que nous apelons vulgairement parsages, par lesquelz on voit chemyner de petites figures, qui semblent etre d'hommes, mais si elles sont subtilement considérées l'on n'y trouve partie aucune res­ semblant 1:1 membres d'homme".

11 désigne explicitement certaines formes de représentations, caractérisées par l'amenuisement des figures. En se référant au

texte original italien de 1542, le seu1 mot pai"sage suffit a tradui­

littérale­

re l' expression "lontani: ove sono paesi" 11, e' est-a-dire

ment "lesJ:ointains: ou sont des pays". Tout d'abord, le texte ita­

lien informe sur l'usage du mot lontani pour désigner des pein­ tures. Traduit en fran<;ais, le mot pai"sage est ici explicitement

lO. C. GRUGET, Les dialogues de Messire Speron Sperone. ltalien, mis en vulgaire franroys, Paris, 1551, p. 29 [BNF: microfilm, M 3435]. La premiere édition italienne date de 1542: 1 dialogi di messer Speron Sperone, In Vinegia, 1542 [BNF: Z-16925]. Ces dialogues ont connu un grand succes ce dont témoigne leur traduction en franl¡:ais.

11. "Questa nostra ragione é simile molto alle dipinture, lequali noi vulgarmente appelliamo lontani : ove sono paesi, per liquali si vedono ca­

minare

", ibid., p. 22.

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f'i ¡ f 8 2 Catherine FRANCESCHI DU MüT PAYSAGE ET DE SES EQUIVALENTS 83

i¡f

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Catherine FRANCESCHI

DU MüT PAYSAGE ET DE SES EQUIVALENTS

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associé aux lointains. Mais de quels lointains s'agit-il? les loin­ tains spatiaux Oll se succectent les pays jusqu'a la ligne d'horizon désonnais bien présente dans les peintures? les lointains d'au­ dela de I'horizon "Oll sont des pays" récemment découverts ? les lointains temporels fabulés par la redécouverte d'éléments de

l' ancien monde de l' Antiquité. Lointains horizons et horizons fa­

buleux 12? fabulation de ces pays lointains? Fabrication d'images

a partir des récits qui les content 13. Loin d'épuiser la richesse de cette occurence, elle suggere déja une hypothese: cel1e Oll les formes de représentations désignées par le mot paisage seraient une des expressions de la découverte du nouveau monde, ou plu­ tót de mondes nouveaux.

Les occurrences ultérieures du mot signalées dans les diction­ naires actuels sont interprétées dans le sens de "pays" ou "coin de pays" (Beaugué, 1556 14 ); puis dans celui d"'étendue de pays que le regard embrasse" (Gamier, 1573 11 ). Cependant, sept années se sont déja écoulées entre 1549 et 1556, et bien davantage au re­ gard de l'usage préalable du mot dans la langue parlée entre les peintres. Les prenúeres occurrences du mot paisage tendent donc

a situer sa fonnation dans le champ de la représentation, pour

12. Expression employé en écho au titre de l'ouvrage de M. COLLOT,

L'horizonfabuleux, Paris, José Corti, 1988.

13. Pour une description de ce processus et plus largement, voir E.H.

GOMBRICH, "La théorie artistique de la Renaissance et I'essor du pay­ sage" in L'écologie des images, Paris, Flammarion, 1983, p. 30 (Londres,

1966).

14.

"Cinq cens chevaux qu'ils pouvaient estre d' Anglois en Escosse

désigner des images. Ceci n' est pas le cas des trois mots allemand, néerlandais et italien, qui ont des équivalents latins.

LandschaJt

Contrairement a paysage, landschaft existe depuis longtemps dans la langue al1emande avec des orthographes diverses selon les lieux et les époques: lantscaf, lantschaft, landtschaJt, land­ schaJft, et landschaft. Les plus anciennes occurrences connues

de landschaft ont été trouvées dans des gloses latines de la fin du VIIIéme siecle pour traduire les termes patria, provincia, ou regio

(Deutches Rechtsworterbuch, Weimar, 1987 16 ). A la fin du XVIéme siecle, les équivalents latins de landschaft sont regio, eparchia, terra, parfois tractus, us (au pluriel), ainsi que continens, et pro­ vincia (Dasypodius, 1586). A titre indicatif, le latin pagus, est traduit en al1emand par ein dorff, un village (Nicot, 1621). Au début du XVIéme siecle, le mot est également utilisé POur désigner le landschaft représenté. La plus ancienne attestation enregistrée par un dictionnaire date de 1518 (Grimm, 1987). Le mot est employé dans un contrat passé entre le cloitre Sainte Madeleine .~ Bale et le peintre Hans Herbst, pour la réalisation d'une reuvre d'autel 17 Deux ans plus tard, en 1521, 1'0ccurrence souvent citée de Dürer qualifiant Joachim Patinir de "bon paysa­

16. Je remercie Claudius Sieber-Liehman, historien médiéviste aBille

de m'avoir indiqué ce dictionnaire et cette occurrence et Sieghild Bogu­ mil, qui a exposé I'étymologie du mot dans le cadre du séminaire de

M. Collot.

osoyent entreprendre de découvrir jour et nuict jusqu'aux portes d'Edim­

bourg, tenant en subjection tout le paysage des environs", Jean de BEAU­ GUÉ, Histoire de la guerre d'Ecosse, Paris, 1556. Livre 1, Ch. IV. [BN:

Ll031-12].

15. "Mais paisible, il jouist d'un air tousjours serainl D'un paisage iné­

gal, qu'il découvre loingtain", C. GARNIER, Hippolyte, p. 30, v. 1224 [BN:

microfilm M-1499]. Anoter: l' orthographe paisage de cette occurrence. ,Ji 1866, tome 13, pp. 272-273.

il

'"

17.

Hans Herbst (Strasbourg, 1468 - Bille? 1550) fut inscrit a la guil­

) de de BMe en 1492. Il ne reste plus aucune reuvre de lui, mais Hans Hol­ bein, le jeune, a peint son portrait en 1516. Le contrat précise la maniere dont le landschafft doit etre peint seIon les parties du retable. Il est publié dans la revue allemande: Anzeigur für Kunde der teutschen Vorzeit,

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Catherine FRANCESCHI

giste" (der gute Landschaftsmaler) confirme l'usage courant du mot 18. Mais les premieres occurrences connues a ce jour datent de 1508, une fois encore gdice a la plume de Dürer, daos une lettre adressée par lui a Jacob Heller, le commanditaire du retable qu'il est en train de réaliser 19. A la différence de la langue franr;ai­ se, c'est donc par extension de sens que le mot landschafft entre dans le champ de la représentation, et non par invention d'un mot nouveau. Cette extension de sens n'est pas enregistrée par les dictionnaires bilingues et tri lingues du XVJéme siecle consultés ace jour (Hulsius, Nicot, Pergamini, Stoer), mais il est raisonna­ ble de la situer dans le demier quart du XVéme siecle, au moins.

Landschap

Landschap, landtschap ou lantschap est issu du moyen-néer­ landais lantscap, et des formes antérieures du vieux bas-fran­ cique lantscap et du vieux saxon landskepi, (Van dale, XXéme). A la fin du XVéme siecle, le Vocabularius Copiosus Latin-Theu­ tonique édité aLouvain en 1481-83 attribue a lantscap trois équ­ ivalents latins: provincia, territorius, et clima. Ce demier se pré­ sente de la maniere suivante:

Clima, -atis: Een deel van eerbande lantscape.

Cette équivalence de termes réfere explicitement la notion de lantscap aux théories des climats discutées et reconsidérées a la

18. Op. cit., note 13; A. ROGER, "Le paysage occidental" in Le débat n° 65, Paris, Gallimard, 1991, p. 20. 19. Cette occurrence est signalée par W.S. GIBSON, Mirror of the earth. The world landscape in sixteenth century flemish painting, Prin­ ceton, University Press, 1989. Les lettres de Dürer sont publiées par Hans RUPPRICH, Dürer, schriftlicher Nachlass, Berlin, 1956.

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Renaissance apartir des écrits d'auteurs anciens dont Hippocra­ te, Aristote, Ptolémée 20. Pres d'un siecle plus tard, les équiva­ lents latins de lantschap sont regio, terra, orbis, diocesis et clima (Tetraglotton, 1562). L'association de lantschap aclima est donc encore présente, et traduite en franr;ais de la maniere suivante:

Clima, dimatis n. g. en franr;ais: Climat, Région, Traict de

pais, autant que s' étend

la veue de l'homme en rondo en néerlandais: Len Lantschap / Len contreye so wnt als de meusch int ront ghesien fan.

Sans épuiser ici le sens de cette définition quelques remar­ ques sont néanmoins nécessaires: tout d'abord en creux, la non traduction de clima par paysage, ce demier terme étant d'ailleurs absent de ce dictionnaire; ensuite, la place centrale octroyée a la vue de l'homme, et done a l'homme lui-meme; enfin, le mouve­ ment "en rond" de l'homme dessinant l'étendue circulaire d'une figure aux limites irrégulieres définies par la portée de sa vue 21. A la fin du XVJéme siecle, et par l'intermédiaire du latin clima, lantschap en flamand est done cette étendue vue dans toutes les directions, depuis un centre déterrniné par le regard de l'homme 22.

Cette définition préfigure la res

cogitans face a la res extensa de

~

20. Voir a ce propos, G. AUJAC, Claude Ptolémée, astronome, astrol­

ogue, géographe. Connaissance et représentation du monde habité, Paris, CTHS, 1993; F. LESTRINGANT, Ecrire le monde a la Renaissance, Caen, Paradigme, 1993, p. 255-275; l.F. STASZAK, La géographie d'avant la

géographie. Le climat chez Aristote et Hippocrate, L'Harmattan, 1995.

21. Notons que I'auteur n'emploie pas le mot horizon pour désigner

les limites de la vue. Ce mot est d'ailleurs absent de ce dictionnaire.

22. Ce n'est qu'a la fin du XVII'''' siecle, que le mot fran~ais paysage

est défini de maniere proche, mais non similaire: "Aspect d'un pays, le

territoire qui s'estend jusqu'ou la vue peut porter" (Furetiere, 1690); "Etendue de pais que I'on voit d'un seul aspect" (Académie, 1694).

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Descartes. Elle évoque aussi cette "chose" déja représentée de­ puis plus d'un siecle et demi en Flandres (Van Eyck, entre autres), et dénommée landscap au tournant du XVéme siecle au

de

sens du mot dans le champ de la représentation. Mais elle est attestée dans des contrats passés entre peintres et commanditai­ res. L'un d'entre eux a été retrouvé dans les pages d'un ouvrage daté de 1490, et publié dans un article relatif a la construction et a l'intérieur de l'église de Saint-Bavon a Haarlem. Le contrat dé­ crit les scenes de la vie de Jésus a peindre, dont certaines doivent l'etre dans un landscap 2J. D'autres contrats de ce type dorment sans doute dans les archives des villes flamandes et hollandaises. Mais ce qui compte ici est le mouvement qui conduit du lantscap (provincia, territorius, clima) au landscap représenté, jusqu'a lantschap entendu comme "traict de pais autant que s'étend la veue de l'homme en rond". Le sens de ce mot évolue done du registre d 'une réalité territoriale, au registre de la représentation, vers le registre de ce qui se nomme aujourd'hui perception.

moins. Les dictionnaires n' ont pas enregistré cette extension

'¡}

Dans les dictionnaires bilingues consultés, le mot fraOl;ais paisage n'apparait que quelques années plus tardo Il est traduit par landouwe 24, signifiant "un pais de pasturage" (Thesaurus, 1573), puis eomme équivalent de landtschap, "Pals, Contrée, Région ou Terre" (Meurier, 1584; Mellema, 1602). C'est avec le renouvellement des dictionnaires flamands - réalisés sur le mo­ dele des dictionnaires franr;ais - que paisage est traduit dans le sens d'une représentation de pays, tandis que landtschap est enregistré simultanément dans les champs de la représentation et de la perception. Ce décalage d'interprétation met en évidence le regard des langues entre elles par lequel les traits de sens des

23. A.W. WEISSMAN, "Gegenens orntrent Bouw en Inrichting va de Sint Baokerk te Haarlern" in Oud-Holland, 1915 (t. 33), p. 65-80. Cet article est signa1é par W. S. GIBSON, op. cit., note 19. 24. Mot inusité aujourd'hui.

DU MüT PAYSAGE ET DE SES EQUIVALENTS

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mots de chacune d'elles se précisent. Les définitions des diction­ naires bilingues d' Halma (1708 et 1717), se référant a ceBes des dietionnaires de Richelet, Pomey, Tachard, et Danet, sont expli­ cites a cet égard :

Du Flarnand au Franc;ais. le mot landtschap a désorrnais deux entrées:

LANDTSCHAP: Contrée, province, étendue de pai's.

LANDTSCHAP: Pai'sage, ou représentation de quelque cam­ pagne.

Du Franc;ais au Flamand, pai'sage est tout d'abord défini en franc;ais selon la définition de Richelet, puis traduit par deux mots flamands ; sa traduction par pai's, contrée, disparaí't :

PAISAGE, tableau qui représente quelque campagne : Landts­

chap, een Landstuk.

"

En résumé, et au point d'avancée du travail, landschap est donc un mot ancien signifant pays, région, province. Il a été utilisé pour désigner la meme chose en peinture dans le courant du XVéme siecle, sans que les auteurs des dictionnaires estiment nécessaires d'en faire état. Son extension de sens pour désigner l'étendue vue direetement par l'homme se fait d'abord par l'intermédiaire du latin clima (1562). Mais les trois traits de sens de ce mot ne seront réeBement définis par les dictionnaires qu'au début du XVIIFme seulement. Encore aujourd'hui, le premier sens du mot est celui qui rérere au pays, a la région, a la contrée.

Paese

La langue italienne dispose de deux mots pour désigner une re­ présentation de pays: paese et paesaggio. L'histoire de paese est a

rapprocher de ceBes de landschaft et landschap; ceBe de paesag­

gio de l'histoire du franr;ais paysage dont il dérive (cf. ci-dessous).

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Catherine FRANCESCHI

Paese est un mot de la langue italienne attesté depuis le XIIIeme siecle au moins (Cortelazzo, Zolli, 1985). Les dictionnai­ res latin-italien de la fin du XV¡eme l'associent a stato, provincia, territorio (Marinello, 1562); puis regio, ora (Venuti, 1597); et enfin patria (1612). Il s'agit d'un registre proche, mais non simi­ laire, de ceux des mots allemand et flamand. Par contre, son ex­ tension de sen S dans le champ de la représentation n'apparait dans un dictionnaire que dans le courant du XVIIIeme (Crusca, 1729-1738 15 ). Pourtant, 1'usage du mot pour désigner le paese représenté est attesté des les années 1480 a propos du peintre Ucello, dans l'introduction des commentaires de C. Landino re­ latifs a la Divine Comédie de Dante. M. Baxandall signale une autre occurrence dans un contrat passé avec le peintre Pinturi­ chio, en 1495, pour le palais de S. Maria de 'Fossi', a Perouse 26 Cet usage est tres courant au début du XV!"me siecle comme 1'at­ teste l' occurrence souvent citée de 1521, Ol! Marc Antonio Mi­ chiel note la présence de "molte tavolette de paesi" dans 1'inven­ taire du Cardinal Grimani 27. Il Ya donc un écart de pres de deux siecles entre 1'usage de paese pour désigner une représentation de pays, et son enregistrement dans ce sens-la par un dictionnai­ re. Ce sens est encore usité aujourd'hui, et méme préféré a celui de paesaggio jusqu' a la fin du XIXem, siecle (Scarabelli, 1878).

25. "Paese per dipintura de paese", 4'm< édition du Vocabulario degli

academici della Crusca. Dans les éditions antérieures de 1612, 1691, 1705, paese n' est pas encore défini dans ce sens-lit

26. "Paolo UcceHo bueno componitore et vario: gran maestro d'ani­

mali et di paesi: artifisioso negli storci : perche intense bene di prospecti­

va", C. LANDINO, "Fiorentini excellenti in Pictura et sculptura" in Com­ mento sopra la Comedia di Dante, Florence, 1481, p. 9. Michael BAXAN­ DALL, L'ceil du quattrocento, Paris, Gallimard, 1985, p. 35.

27. signalé notamment par E.H. GOMBRICH, op. cit., note 13, p. 18. L.

MARIN, "Le sublime classique: les "tempetes" dans quelques paysages de

Poussin", in tire le paysage, lire les paysages, CIEREC, 1983, p. 202.

DU MOT PAYSAGE ET DE SES EQUIVALENTS

89

En résumé: landschaft, landschap, paese

Á la différence du_mot franr;ais paysage, les mots allemand, flamand et italien landschaft, landschap, paese ne sont donc pas nouveaux au tournant du XVen" et du XVIeme siecle. Les équiva­ lents latins qu'ils re~oivent tendent a fixer, si ce n'est a figer, leur sen s dans le registre du pays, de la contrée, de la région, avec des nuances sensibles selon les langues. Leur sens s'étend pour désigner la méme chose en peinture, dans le courant du XVen" siecle. Cela est attesté par les occurrences italienne des années 1480, flamande de 1490, et allemande de 1508. Ce fait de langue est donc exactement l'inverse de ce qui s'est produit en langue franr;aise. Pour ces trois langues, il y a un écart entre l'usage des mots dans le champ de la représentation, et leur en­ registrement par les dictionnaires. Mais ce qu'il importera de comprendre par la suite est moins 1'écart en lui-méme (puisque la présence d'un mot dans un dictionnaire suppose son usage préalable) que la durée de cet écart. Enfin, 1'enquete a permis de mettre au jour l' association du mot néerlandais au latin clima des la fin du XVeme siecle. Un siecle plus tard, son interprétation en flamand et en fran~ais dans le sens de "trait de pa'is, autant que s'étend la vue de l'homme en rond" met directement en présence d'un fait essentiel dénommé de nos jours "1'émergence du sujet moderne".

Cas particulier de Landskip, Paisage, Landscape

La consultation simultanée des dictionnaires anglais et anglais­ fran~ais d'hier et d'aujourd'hui révele une situation complexe des mots anglais équivalents a paysage. Tout d'abord, il n'y en a pas un seul mais trois: landskip, paisage et landscape; chacun d'eux a son histoire. Ils n'en ont pas moins un point commun:

l' absence d'équivalents latins enregistrés par les dictionnaires du

1,"11

90

Catherine FRANCESClll

XVI~me siecle. C' est le mot land qui exprime le sens de mots latins dont le registre est sensiblement différent de celui des autres langues a la me me époque: lundus, i,. praedium, ji ,. praediolum, li, et aussi ager (Baret, 1580), c'est-a-dire respecti­ vement "fonds de terre avec habitation", "ferme ou petit domai­ ne", et "parcelle de terre sans habitation". Landskip et landscape ne sont pas pour autant des mots entierement nouveaux, ce qui n'est pas le cas de paisage, en anglais. Les dictionnaires étymologiques actuels affilient landskip et landscape au vieux fond lexical anglais landscipe, a l' ancien sa­ xon landscepi, pour traduire les mots latins regio, provincia, patria. La forme landscape, pour sa part, est issue du flamand landschap (Oxford, 1989). L'usage des formes land-scipe, et land-sceap dans le sens de tract 01 countrey, land, region (trait de pays, terre, région) est aujourd'hui attesté dans des manus­ crits anciens (Oxford historique, 1973). Mais les dictionnaires des XVI~me, XVII~meet XVlIléme siecles ne retiennent que la forme en un mot de landskip, puis celle de landscape. Landskip est présent d'emblée dans le champ de la représen­ tation. Il n'est pas enregistré dans le dictionnaire quadrilingue de Baret (1580), mais est introduit dans celui de Cotgrave en 1611 (fran<;ais-anglais). Il traduit et définit le mot fran<;ais pai"sage dans le sens d'une représentation picturale:

Paisage: Paisage, Landskip, Countrey-worke ; a representation of filds orf the eountrey, in painting.

La premiere occurrence connue de landskip date de 1598. Elle désigne également une représentation (Oxford, 1989). Ce mot est employé jusqu'au XVIIJéme siecle, puis disparatt, tandis qu'apparait la forme landscape, en un mot. Le Oxford actuelle signale encore aujourd'hui comme mot inusité. Toujours selon le dictionnaire de Oxford, landscape est attesté au début du XVIIéme, sous la forme composée land-scape (1603),

DU MüT PAYSAGE ET DE SES EQUIVALENTS

91

et sous la forme flamande landtschap (1605) pour désigner une représentation. Landscape, en un mot et avec cette orthographe, est attesté en 1725, et ceci dans le champ de la perception (Oxford, 1989, sen s 2. a). Les formes composées ne sont pas enregistrées dans les dictionnaires consultés des XVI~me, XVIFme

et xvm~me siecle, et

la forme en un mot n' est présente qu' a partir

de 1755 (SamueI 28 ). Elle y est déja référée au néerlandais lands­ chape (avec un e) et définie sous les trois traits de sens suivant:

Landseape, nJ. [landsehape Duteh.]

- A region. The prospeet of a eountrey.

- A pieture, representing an extent of spaee with the various objeets in it.

Cet état provisoire des deux mots anglaislandskip et land­ scape révele les traits de sens dominant de chacun d'eux, l'un

plutot du coté de la représentation (landskip), l' autre plutot du

La forme en un mot land­

, coté de la perception (land-scape).

,(

scape regroupe, quant a elle, les trois sens de région, de vue sur la contrée, et de représentation picturale. Ces tendances respecti­ ves, qu' il s' agira d' affiner par la suite, donnent du relief a la

transposition du mot fran<;ais paisage en langue anglaise dans le strict champ de la représentation. L'anglais paisage, directement emprunté a la langue fran<;ai­ se, est nécessairement un mot nouveau dans la langue. Sa pre­ miere attestation connue est celle du dictionnaire bilingue de Cotgrave, en 1611. Il Y est présent au coté de landskip, pour traduire le fran<;ais pai"sage. La version de 1632 de ce meme dictionnaire confirme, de maniere inattendue, la transposition en anglais du fran<;ais pai"sage, non seulement dans le champ de la représentation, mais aussi en association ades formes précises :

28. II est en effet absent des dictionnaires antérieurs: Bloum, 1670; Phillips, 1696 et Bailey, 1721.

92

Catherine FRANCESCHI

Du Fran~ais 11 l' Anglais (1611, 1632) Pai'sage: Paisage, Landskip, Countrey-worke; a representation of filds orf the countrey, in painting.

De I' Anglais au Fran~ais (1632) Landskip worke (in painting): pai"sage, grotesques 29.

Dans la langue de l'époque, le vocable grotesque, issu de l'italien grotesche, ou grotesca, de grotta (grotte), est le nom donné aux ornements fantasques déeouverts lors des fouilles de la Maison Dorée (Domus Aurea) de Néron a Rome a la fin du XVémc. Ces ornements se sont rapidement diffusés dans toute l'Europe de l'Ouest. Cette assoeiation de pai"sage a grotesques transmise par Cotgrave, est reprise quelques années plus tard dans le dietionnaire des quatre langues de Howell en l659 J o. Elle est par eontre absente des dictionnaires unilingues (Blount, 1670; Phillips 1696). lIs n'en retiennent pas moins le mot anglais pai­ sage, en le définissant dans le ehamp de la représentation. C'est done en référenee a des formes préeises de représentations que le mot fran<;ais paisage est assoeié, puis repris dans la langue an­ glaise. Mais avant de traverser la mer, il a franehi les montagnes.

29. "Grotesque: Pictures wherein (as please the Painter) aIl kind of odde things are represented without any peculiar sense, or meaning, but onely to feed the eye" (Cotgrave). Traduction littérale: "Tableaux ou (au gré des peintres) toutes sortes de choses inégales sont représentées sans aucune signitication particuliere, ou intention, mais seulement pour repaistre les yeux". La traduction tient compte du sens des mots défini dans le meme

dictionnaire. Odde signifie impar; impar signifie aMe, uneven, unequall, unlike; unlike signifie dissemblable, impar, inégal, absurde (en fran~ais).

30. "Landskip work in painting: paisage, grotesques (fr.); grotesca, opere grotesche (Italien); obras grotescas (Espagnol)".

;

~

I¡

DU MüT PAYSAGE ET DE SES EQUIVALENTS

Paesaggio dérivé itafien de paysage

93

"Paesaggio, voee franeese", ne manquent pas de préeiser les dietionnaires italiens aetuels. II s'agit done bien d'un voeable dérivé du fran<;ais paysage, et non l'inverse. I1 s'agit done aussi d'un mot nouveau en langue italienne, sans équivalent latino II

est tout d'abord présent dans les dictionnaires plurilingues, pour

traduire le fran<;ais paisage (Nicot, 1627), ou les mots anglais landskip et paisage (Howell, 1659-1660). Mais il n'est enre­

gistré que tardivement dans les dictionnaires italiens unilingues. Son absence de la 4 émc édition de la Crusca, publiée entre 1729 et 1738, est d'autant plus remarquable que le sens de paese et de son diminutif paesetto dans le champ de la représentation y est non seulement enregistré ("paese per dipintura di paese"), mais encore attesté a eette époque par une occurrence de 1584 JI. Par­

mi les dictionnaires unilingues consultés, paesaggio n'est enre­

gistré qu'a la fin du XIXémc siec1e, et défini exc1usivement en

référence au sens pictural de paese J2 Son extension de sens vers

l'étendue de pays qui s'offre au regard est récente (Devoto, Oli,

1971). Par contre,

le mot existe en italien des le XVFmc siec1e !

La premiere attestation connue de paesaggio est postérieure de quelques années seulement a celle du fran<;ais paísage (1552).

31. RaffaeIlo BORGHINI, Il riposo, Fiorenza, 1584 [BN: V 23702].

Cette occurrence expose nettement l' emploi du mot paese pour désigner le "fond" du tableau: "La femmina molto vaga, il fauciuIlo beIlissima testa, e dilicate mambra, iI paese ben accomodato, ed il colorito non si

pue desiderata il migliore".

32. PAESAGGIO (Pitt.) Pa-e-sag-gio. s. m. Vace francese. Pittura rappre­

sentante quaIche soggetto viIlereccio, come coIli, vaIli, grotteschi, ecc., e

neIla quale figure umane sono semplici accessorii. Meglio Paese o Pae­

setto. (Vocabulario universale della lingua italiana, Scarabelli,

1878).

Traduction littérale: "Peintures représentant quelques themes de la cam­

pagne, comme les coIlines, les vaIlées, les grottes, etc humaines sont de simples accessoires".

elou les figures

pagne, comme les coIlines, les vaIlées, les grottes, etc humaines sont de simples accessoires". elou les

94

Catherine FRANCESCHl

Elle a été mise au jour en 1980, par Gianfranco Folena 33. Il s' agit d'un emploi du mot (et sans doute le premier précise l'auteur) par le peintre Titien dans une lettre, adressée au Prince d'Espa­ gne le 11 octobre 1552. Il Y fait référence a deux tableaux qu'il lui a fait envoyer: "il paesaggio et il ritratto di Santa Margarita" (le paysage et le portrait de Sainte Marguerite 34). L'importance de cette occurrence, déja soulignée par Gianfranco Folena, est ici confirmée. Tout d'abord, le mot est explicitement employé dans le champ de la représentation, et ceci manifestement depuis plusieurs années déja. Ensuite, la formation du mot paesaggio a partir du fran<;ais paisage d'une part, l'usage attesté de l'un et de l'autre au milieu du XVJéme siecle, leur commun emploi dans le milieu des peintres, et l'utilisation du mot par Titien souleve une question: comment Titien a-t-il eu connaissance de ce mot? Par quelle école de peinture le mot est-il passé du fran<;ais a l'italien? De quelle école de peinture fran<;aise vient-il? Avant de considé­ rer cette question qui permettra d'avancer sur ce qui a pu etre nommé paisage en fran<;ais, cette occurrence de paesaggio don­ ne potentiellement acces a la formation du mot espagnol paisaje. Quel est l'état de la connaissance aujourd'hui sur ce terme?

33. G. FOLENA, "La scrittura di Tiziano e la terminologia pittorica

rinascimentale", in Miscellanea di studi in onore di Vittore Branca, III**­ Umanesimo e rinascimento a Firenze e Venezia, Bibliotheca dell' "archi­

vum romanicum", Série l, vol. 180, Firenze, Léo S. Olschk.i, 1983. 34. La phrase de Titien est: "Et cosi di subito l'ho inviata a lei, con comissione, sino che certe míe aitre opere si asciugnano, che riverente­ mente in nome mio faccia aleune ambasciate all' Altezza Vostra, accom­

pagnando il Paesaggio et il ritratto di Santa Margarita, mandatovi per

". Lett. 122 bis, p. 156, citée

avanti per il Signor Ambassador Vargas

par Gianfranco Folena, ib., et signalée dans M. CORTELAZZO, P. ZOLLI,

Dizionario etimologico della lingua italiana, Zanichelli, 1985.

, ,

DU MOT PAYSAGE ET DE SES EQUIVALENTS

Paisaje et pais

95

Paisaje, reprise espagnole du fran<;ais paysage, est un mot nouveau, de meme que le radical pais qui le forme. En effet, ni l'un ni l'autre n'a d'équivalent latin (Lebrija, 1553; Sanchez, 1587). Le terme le plus proche de pais est un terme probable­ ment dérivé de la langue arabe, aldea (village, bourg) traduit en latin par artegia (1611) ou pagus (1653). Pagus est également traduit par barrio (quartier, 1653). En fait, d'apres le dictionnaire de J. Corominas (1973), la premiere occurrence connue de pais date de 1597. Elle est tout d'abord entendue dans un sens mi­ litaire, puis entre dans le champ de la représentation, par exten­ sion de sens:

"Pais, pintura o dibujo que representa cierta extension de terri­ torio" 35.

La premiere occurrence de paisaje signalée dans un diction­ naire unilingue espagnol, date de 1708 (Corominas, 1973). Mais le mot est déja mentionné en 1627, dans le Thrésor des trois lan­ gues de Nicot, pour traduire le fran<;ais paisage. Cependant, il est absent de la partie de ce dictionnaire ou la langue d'entrée est l'espagnol. Entre 1552 (date d'envoi de la lettre du Titien au Prince d'Espagne) et 1627 (date du Thrésor de Nicot), 75 ans se sont écoulés au cours desquels paisaje a été formé en espagnol. De meme, entre 1627 (premiere attestation du mot paisaje dans un dictionnaire) et 1708 (premiere occurrence signalée par un dictionnaire espagnol unilingue d'aujourd'hui), il ya un blanc de 80 ans qui révele davantage le peu de connaissance actuelle des emplois de ce mot que tout autre chose. Aujourd'hui, paisaje dé­

35. "PAlS: pays; peinture ou dessin qui représente une certaine étendue de territoire".

96

Catherine FRANCESCHI

signe tant "une peinture ou un dessin de pays", que "une portion de territoire considérée sous son aspect artistique" 36.

En résumé: quatre séries chronologiques provisoires

A ce point du travail, un résumé des résultats déja acquis sous la forme de séries chronologiques provisoires n'est sans doute pas inutíle. Ces séries répondent aux deux questions initiales : quand les mots paysage et équivalents sont-íls apparus dans leurs lan­ gues respectives et quand sont-íls présents dans le champ de la représentation? L'usage effectif des mots est nécessairement anté­ rieur aux dates des prernieres occurrences.

Premiere série: premieres occurrences connues, tous sens confondus [fin VIlleme - Landschaft; Lantscap: XIlleme - Paesep7; 1549-Paisage; 1552-Paesaggio; 1597-Pais; 1598-Landskip; 1603 - Land-scape; 1627-Paisaje; 1725-Landscape. Énigme: 1493, Paysage.

Deuxieme série: premieres occurrences connues dans le champ' de la représentation

[1481 - Paese; v. 1490 - Landscap; 1508 - Landschafft]

1549-Paisage; 1552-Paesaggio; 1598-Landskip; 1603-Land­

scape; 1627-Paisaje; 1755-Landscape. Á déterminer: Pais (espagnol). Énigme: 1493, Paysage.

36. "PAISAJE: 1/ Pintura o dibujo del pais; 2/ Porzion del territorio

considerata en su aspeUo artistico". (Real Academia, 1947-1956, et Di­

cionario general illustrado de la lengua espanola, 1989).

37. Les mots ayant des équivalents latins sont entre crochets.

DU MüT PAYSAGE ET DE SES EQUIVALENTS

97

Troisieme série: premiers enregistrements des mots dans un dictionnaire, tous sens confondus

[Landschaft, Landtschap, Paese] 1549-Paisage; 1597-Pais; 1611-Landskip et Paisage; 1627­ Paesaggio et [paese]; 1627-Paisaje; 1755-Landscape.

Quatrieme série: premiers enregistrements dans un diction­ naire et dans le champ de la représentation

1549-Paisage; 161l-Landskip et Paisage; 1627-Paesaggio et

[Paese]; 1627-Paisaje; 1707-[Landtschap]; 1755-Landscape. Á déterminer: [Landschaft]; Pais (espagnol).

Ces séries mettent en évidence plusieurs traits significatifs:

1. L' extension de sens, dans le champ de la représentation, des

mots avec équivalents 1atins est attestée dans les trois langues

concemées a la fin du XVeme siec1e au moins.

2. La langue fran\=aise est la seule a avoir inventé un mot

nouveau pour désigner une certaine forme de représentation:

Paisage est le chef de file des mots sans équiva1ent latin et des

mots enregistrés par les dictionnaires dans le sens d'une repré­ sentation.

3. L' enregistrement des mots anglais dans les dictionnaires et

dans le champ de la représentation est tardi ve. 4. Il Y a toujours un écart entre l'usage d'un mot et son enregistrement dans un dictionnaire. S'il est important, cela in­ forme davantage sur les manques de connaissances actuelles que sur l'absence d'emploi du mot. De tout cela, il résulte trois situations selon les langues: les langues ou un seul et méme mot désigne le pays et sa représenta­ tion (néerlandais, allemand); les 1angues ou le pays et sa repré­ sentation sont désignés par des mots différents (fran(¡ais, anglais); les langues ou les deux situations coexistent (italien, espagnol). De plus, l'extension de sens des mots paisage, paesaggio, pai­ saje se fait du champ de la représentation vers l'étendue de pays

7

98

Catherine FRANCESCHI

qui s'offre au regard, soit l'inverse de l'extension de sens des mots landschap, landschaft, paese. Ces premiers résultats suggerent quelques questions: ces différences d'évolution de sens des mots induisent-elles des différences de contenu de la notion qu'ils expriment? Comment se fait-il qu'en fran~ais, le sens du mot país ou pays n'ait pas évolué dans le champ de la représentation, comme ce fut le cas en italien, puis en espagnol? En corollaire, quelle a été la né­ cessité d'inventer un mot nouveau en langue fran~aise, et non dans les autres langues? A l'inverse, comment se fait-il que le mot paisage ait été si rapidement repris en langue italienne alors qu'il existait déja un mot pour désigner des représentations de pays? Paese et paesaggio ont-ils désigné la meme chose? Plus généralement, landschaft, landschap, paese ont-ils désigné la meme chose que paisage, paesaggio, paisaje?

lnterlude

Le trajet suivi ici est celui qui s'origine dans le mot, pour trouver ce qu'il a désigné (son ou ses référents initiaux), et accé­ der de la sorte (et a terme) a ce qui a rendu nécessaire son inven­ tion ou son extension de sens, selon les caso 11 met en ~uvre une hypothese qui consiste a fonder l' origine de la notion de paysage, en Europe, dans le mot certes (comme le suggerent les travaux

d' Augustin

Berque), mais plus fondamentalement dans l' acte de

dénomination par lequel une chose (qui a pu etre a l'~uvre depuis longtemps) a acquis le statut de paysage au toumant du XVéme et du XV!,nlC siecle, et pas avant. Les résultats précédents démontrent

que cette origine n'est pas univoque. Elle emprunte des voies di verses selon les langues, ce qui donne plus de relief a la spé­ cificité de la langue fran~aise. L'étape suivante consiste donc a trouver ce pour quoi le mot fran~ais a été inventé. Un des moyens pour y parvenir, est d'instaurer des dialogues entre les langues.

DU MüT PAYSAGE ET DE SES EQUlVALENTS

99

Dialogue: du mot aux images nommées paisage

Les éléments mis en dialogue sont les occurrences connues a ce jour. Toute nouvelle découverte peut confirmer, enrichir, modi­ fier les conclusions d'un dialogue, mais le principe reste le meme. C'est sous une forme scénique, restituant la circulation des mots au travers de la mobilité des hommes, des paroles, des images, des textes, des idées que l'un d'entre eux sera esquissé: celui entre I'italien, le fran~ais, et une note anglaise en final. 11 donne acces a des formes de représentations qui ont été nommé paisage entre 1530 et 1549.

Les voix de ce dialogue

1542: "

dipinture, lequali noi appeliamo vulgarmente lonta­

ni: ove sono paesi

" (Speron Sperone).

1549: "Paisage, mot commun entre les painctres" (R. Est. :

premiere occurrence connue).

1551: "

ces

paintures, que nous apelons vulgairement pa'i­

sages

" (trad. de Speron Speroni par G. Gruget).

"Paesaggio, voce francese", d' apres tous les dictionnaires italiens. 1552: "Il paesaggio et il ritratto di Santa Margarita" (Iettre du Titien: premie re occurrence attestée).

Scene Lieu: en France et en Italie. Milieu: celui des peintres. Temps: avant 1549. Personnage principal: Tiziano VECELLIO, dit en fr. Titien (Pieve di Cadore, v. 1490- Venise, 1576). Sujet: la transformation de paisage en paesaggio. Question: Par quelle école de peinture cette transformation a­ t-elle eu lieu ?

100 Catherine FRANCESCHI

Arriere scene

1493: occurrence fran~aisementionnée mais non avérée. 1611 : "Palsage: paisage, landskip, a representation of filds orf the countrey in painting" (Cotgrave, fran~ais-anglais). 1632: "Landskip worke in painting: palsage, Grotesques"

(Cotgrave, anglais-fran~ais).

Ce n'est pas le lieu ici de s'étendre sur les événements histo­ riques de ce temps, ni sur la biographie du personnage principal et des autres illustres personnages qu'il a rencontrés, mais celui d'exposer les principaux éléments permettant de répondre a la question de ce dialogue. Ainsi, en visitant Titien dans son atelier a Venise, en l'accompagnant dans les lieux artistiques qu'il a fréquentés, nous rencontrons tres vite le poete l' Aretin (Arrezzo, 1492 - Venise, 1556), réfugié a Venise pendant le sac de Rome de 1527; puis 1'un de ses arnis, le peintre Rosso (Florence, 1494 _ Paris, 1540). Laissons Titien a Venise, et prenons la route avec Rosso jusqu'a Paris ou il arrive en 1530, invité par Fran~oisIer pour y décorer sa résidence préférée. Nous voila done dans le milieu des peintres réunis a Fontainebleau, milieu ou se melent les langues italiennes, fran~aises, puis flamandes 38. Le Rosso importe d'Italie un nouveau style et le déploie a sa maniere "melant stucs et peintures, et donnant la primauté a l' omement qui encadre de grands tableaux peints a fresques" (Encyclopae­ dia Universalis, 1980). Cet art décoratif associé a des themes nouveaux (themes mythologiques) était juqu'alors inconnu des yeux des Fran~ais. Développé a Fontainebleau, devenu un im- . portant centre d'art (Zemer, 1969), il est tres vite diffusé par la

38. Parmi les artistes regroupés a Fontainebleau, il y a les Italiens

Rosso (arrivé en 1530), le Primatice (arrivé en 1532), Luca Penni, Anto­ nio Fantuzzi (graveur mentionné en 1537), Nicolo Dell' Abate (arrivé en

1552); les Franr,;ais Dorigny, Dumonstier, Rochetel; le flamand Léonard Thiry présent des 1536 etjusqu'en 1540.

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DU MüT PAYSAGE ET DE SES EQUIVALENTS

101

Antonio FANTUZZI, d'apres Rosso Fiorentino (1494-1540). Encadre­

ment de I'Ignorance vaincue, 1543. Eau Forte 273 x 546 mm.

© Catalogue de I'exposition,

La gravure franr;aise a la Renaissance,

Grunwald, 1995, p. 240. (Le titre a été attribué ultérieurement)

gravure alors en plein développement. Nous sommes entre 1530 et 1549. Est-ce pour désigner certaines de ces formes nouvelles de représentations que le mot paisage a été employé, si ce n' est inventé 39 7 Est-ce pour désigner certaines de ces gravures 7 Celles d'Antonio Fantuzzi, réalisées en 1543 a partir de dessins de Rosso, par exemple, et placées au centre d'encadrements de figures gro­ tesques 7 CeBes sans omement gravées la meme année par le maÍtre du Paysage aux deux guépards 7 Ou encore les dessins ou peintures ayant servi de modeles a ces gravures, ceux de Rosso, le Primatice, L. Penni, L. Thiry, réalisés dans le courant des années 1530, puis gravés par Fantuzzi, lean Mignon, Léon Davent et d'autres dans les années 1540 4 °7

39. Selon I'existence ou non de I'occurrence de 1493.

40. Voir les travaux de H. ZERNER et de S. BEGUIN sur l'art belli­

fontain, ainsi que le catalogue de l'exposition La gravure franr;aise a la Renaissance, Grunwald Center, BNF, 1995.

102 Catherine FRANCESCHI

1 0 2 Catherine FRANCESCHI Maítre IOV, Paysage avec deux guépards, 1543. Eau forte 300*444 mm,

Maítre IOV, Paysage avec deux guépards, 1543.

Eau forte 300*444 mm, également attribuée aDupérac (BNF)

© Catologue de l'exposition La gravure franraise a la Renaissance,

Grunwald Center, BNF, 1995, p. 233 (Le titre a été attribué ultérieurement)

Ces images s'assemblent plutót bien avec les voix introdui­ sant ce dialogue: des images de pays (pays lointains 7); des images nouvelles peintes et gravées autour des années 1540 sous 1'influence d'artistes italiens, et a partir de motifs en vogue en Italie a ce moment-la; images nouvelles en France nécessitant d'inventer un mot pour les désigner 7 L'hypothese est séduisante, si ce n'est l'énigme de 1493 qui oblige a nuancer la formulation:

images nouvelles en France pour lesquelles le mot paisage, encore peu usité 41, est adopté. Ce mot n' a pu échapper a Robert

41. Il est absent de l'édition de 1539 du dictionnaire franyais-Iatin de Robert Estienne, et l'occurrence de 1493 est la seule mentionée a la fin du XV'm, siecle.

DU MOT PAYSAGE ET DE SES EQUIVALENTS

103

Estienne fréquentant la cour de Fran~ois 1er. De méme, les lta­ liens présents (les peintres au moins, les imprimeurs, les gra­

) adoptent cette maniere de

nommer certaines des images de Fontainebleau. La circulation des gravures et des hommes fait le reste: le mot est italianisé. En

1552, Titien l'emploie explicitement pour désigner une repré­ sentation (if paesaggio). S'agissait-il d'une gravure 7 Pres d'un

siecle plus tard, ces faits donnent sens a la voix anglaise, celle ou fandskip est traduit par paisage,. grotesques. En retour, cet enre­ gistrement de Cotgrave confirme la dénomination par paisage des images de pays associées aux grotesques. Cette trouvaille (pour l' appeler par son nom) situe sans ambigui'té l'usage premier de ce mot en langue fran~aise dans le champ de la représentation. Elle se présente meme, potentielle­ ment, comme le référent initial du mot paisage. La levée de l' énigme de 1493, décidément insistante, aura pour effet de modifier le lieu et la nature de ce référent, mais pas l' invention du mot dans le champ de la représentation. De plus, elle permet­

tra

de préciser le róle des peintures flamandes dans l' émergence

du paysage en France. En attendant, cette invention de paisage pour désigner des images de pays suggere a son tour de revenir sur la formation du mot lui-méme, lors de "la rencontre du suffi­

xe -age avec pays"42.

veurs, les marchands

peut-étre

Hypothese: Paisage pour pais-image

L' étymologie du mot paysage se considere généralement en distinguant le radical pays, du suffixe -age. L'article de référence en la matiere est celui de Jeanne Martinet 43 Apres une discussion sur les valeurs attribuables au suffixe "-age" ("collectif"; "état";

42. 1. MARTINET, op. cit. note 5, p. 62.

43. Ibidem.

104 Catherine FRANCESCHI

"action"), et la plus ou moins grande adhérence de ces valeurs aux mots en "-age", l'auteur propose de définir ce suffixe comme "appréhension globale d'une réalité, analysable ou non". Or, pré­ cise-t-elle, "le rapport de paysage a pays est bien celui d'une "appréhension globale" de l'étendue de pays", en considérant, se­ Ion le Petit Robert, l'émergence simultanée des deux valeurs du mot, au milieu du XVpme: 1) étendue de pays que la nature présente a un observateur, 2) tableau représentant la nature et ou

les figures (d'hommes ou d'animaux) et les constructions sont qu'accessoires (p. 62)44. Or, en dépliant le moment d'apparition du mot dans la langue, ce qui précede introduit un écart temporel entre ces deux valeurs, et situe son invention dans le champ de la représentation. La valeur "d'appréhension globale" du suffixe "-age" reste pertinente dans ce champ-Ia, mais une autre hypothese peut aussi etre sou­ tenue pour expliquer la formation de paisage pour désigner des images: deux mots qui ne sont pas sans résonnance. En se replac;ant dans le contexte de la langue parlée entre les peintres (qui fabriquent des images), en prenant en compte les différences de prononciation soulignées dans le dictionnaire de Richelet (pésage par les peintres; péisage par ceux qui ne sont pas peintres), en écoutant la sonorité des mots, en se les disant a voix haute, le rapprochement de paisage et image fait sens, et meme doublement. Paisage (ou pai'sage, paysage) en effet condense en un seul mot deux termes qui en constituent les réfé­ rences : paú et image (pays et ymage, et meme pais et image 45).

ne

44. Pour le Petit Robert, le sens de paysage en 1549 est "étendue de

pays". Ce dictionnaire ne reprend donc pas la définition de R. Estienne a la méme date qui est "mot commun entre les painctres". Ce tour donné a

la premiere définition du mot diffuse l'idée d'une coexistence de l'émer­ gence des deux valeurs citées: celle d'étendue de pays, et celle de repré­ sentation.

45. A l'article pais ou pays, Robert Estienne orthographie pais, sans

tréma ni y greco

DU MüT PAYSAGE ET DE SES EQUIVALENTS

105

Cela se traduit de deux manieres: "Pésage" en trois syIlabes comme "i-ma-ge", et 'péysage' en quatre syllabes pour faire entendre le "pais" ou le "pays" (pé-y-sa-ge). On ne dit plus aujourd'hui paisage, c'est la prononciation en quatre syIlabes qui a été retenue. Mais a ce moment-Ia, les deux formes du mot faisaient bel et bien l'objet d'une distinction. La description d'une occurrence de paisage introduite dans l'édition de 1614 du Thrésor de la langue franfaise de Nicot en fait état:

Paisage: mot commun entre les paintres } Paisage en 3. syll. Rons

Le symbole " } " signifie: "ce qu'en cette demiere impression nous avons ajouté de nouveau". La signification des autres abré­ viations n'est pas précisée dans l'introduction de ce dictionnaire. Mais ce qui précede permet de comprendre celle de cette occur­ rence: "Paisage, en tmis syllabes, Ronsard". Il Y a donc une occurrence de paisage (avec cette orthographe) dans une reuvre de Ronsard (1524 - 1585). Il s'agit d'une "Élégie" datant de 1560, soit plus d'une décennie apres 1'usage (l'invention ?) du mot dans le rnilieu des peintres 46. Est-ce en référence aux images nommées paisage que Ronsard, qui ne pouvait pas ne pas les connau:re, emploie ce mot?

Conclusion: De réponses en questions

Aux deux questions posées initialement aux dictionnaires, les réponses actuelles mettent au jour un certain nombre de faits significatifs. Tout d'abord, une partition des langues selon que

46. Cette occurrence a été repérée par Marie-Dominique Legrand dans Poetic Works of Ronsard, édition Paul Laumonier, 1914, Tome X, "Élégie", p. 362, vers 2. Cf. son article ici méme, p. 112-138.

106 Catherine FRANCESCHI

les mots ont ou non des équivalents latins; ensuite l'introduction des mots de chacune d'elles dans le champ de la représentation au tournant des XVtme et XVJéme siecle avec des nuances selon les

langues; ensuite, l'irréductibilité de l'apparition et de l' extension de sens du mot d'une langue a celui d'une autre langue; enfin, e' est seulement dans la langue· franc,:aise que la nécessité de former un mot nouveau s'est exprimée; les autres langues ont soit étendu le sens d'un mot existant, soit emprunté et transfor­ le mot franc,:ais. En ce qui concerne le mot paisage, l'enquete leve le doute relatif au champ de son invention (celui de la représentation), et précise le milieu des peintres 011 le mot était en usage avant sa premiere mention en 1549 dans le dictionnaire de Robert Estienne: celui de la cour de Franc,:ois Ier, a Fontainebleau. Le dialogue entre le franc,:ais et l'italien apporte une premiere répon­ se relative aux formes de représentations nommées paisage:

celles peintes et ou gravées a Fontainebleau dans les années 1530 et au plus tard en 1543, en référence aux gravures d' A. Fantuzzi. Ce résultat introduit un travail sur la production et la diffusion des gravures a cette époque, et rejoint un chapitre de 1'histoire de 1'art. Résoudre l'énigme "1493", c'est se donner les moyens d'accéder a d'autres formes de représentations nommées paisage ou au contraire, étayer I'hypothese d'une invention du

a moins que cela ouvre des

pistes encore inconnues a ce jour? Dans tous les cas, c'est du fait de l'usage courant de ce mot parmi les peintres de Fontai­ nebleau, qu'il a été retenu par Robert Estienne, et transmis aux générations suivantes. Le retour sur la formation du mot paisage tient compte des différences de prononciation et d'orthographe. Par ailleurs, son sens s'est tres vite étendu hors du champ de la représentation picturale. Y-a-t-il une correspondance entre la forme et le sens du mot? Qu'apporte une lecture de l'orthographe des occurren­

ces connues a cet égard ?

mot dans ce milieu-la des peintres

DU MüT PAYSAGE ET DE SES EQUIVALENTS

107

1 Les extensions de sens des mots se sont faites soit d'une réalité a sa représentation en néerlandais, allemand, italien (pae­

1. se), puis espagnol (pais), soit a l'inverse, d'une représentation a ce qui se présente directement au regard en franc,:ais, italien (paesaggio), espagnol. Cette inversion introduit-elle des diffé­ rences de contenu de la notion véhiculée par chacun de ces mots? Lesquelles? C'est la question complexe des rapports entre "réalité" et représentation qui est ici posée. Car "s'il n'est pas surprenant que soient désignés du meme terme une réalité et sa représentation iconique": "on dira "Voila Pierre" aussi bien en face de la photographie de Pi erre que de Pierre lui-meme" (Martinet, p. 62), il n'en reste pas moins que la photographie de Pierre n'est pas Pierre, que la représentation du paese n'est pas le paese. Magritte l' a rappelé avec force en écrit-dessinant 47 :

"Ceci n' est pas une pipe". Mais l'apport des dictionnaires est loin d'etre épuisé.

BIBLIOGRAPHIE

Bibliog raphie de dictionnaires W. ZAUNMÜLLER, Bibliographisches handbuch der sprachworterbü­

cher, Stuttgart, Anton Hiersemann, 1958.

F.S.J. CLAES, A bibliographie of Netherlandic Dictionaries Dutch _ Flemish, Amsterdam, 1980. R.L. COLLISON, Dictionaries of Foreign Language. A bibliographical guide to the general and technical dictionaries of the chief foreign language, with historical and explanatory notes and references, London, 1955. B. QUEMADA, Les dictionnaires du Franrais Modeme, 1539-1863,

Paris, Didier, 1968.

i 47. Ce mot est compasé pour exprimer la présence du dessin et de l' écrit dans un tableau.

108 Catherine FRANCESCHI

A. REY, Encyclopédies et dictionnaires, Que sais-je n° 2000, PUF,

1982.

Dictionnaires consultés Al: Allemand,. An: Anglais,. E: Espagnol,. F: Frant;ais,. 1: Itafien,. La: latin,. N: Néerlandais: Te: Teutonique. En italique: le nom du dictionnaire[BN: catalogue des anonymes] En caractere normal: le nom de l'auteur [BN: catalogue des auteurs]

Fra/ll;ais

1531 R. Estienne (La-F); 1539 et 1549 R. Estienne (F-La); 1564

Thierry de Beauvais; 1602 Hulsius (F-AI); 1603 et 1666 Canal (F-I);

1611 et 1632 Cotgrave (F-An); 1606, 1614 et 1625 Nicot; 1621 Nicot

(La! F-N-AI-I-E); 1627 Nicot (F-I-E); 1650 et 1750 Ménage; 1680 Richelet; 1690 Furetiere; 1704, 1718 et 1771 Trévoux; 1694, 1835 et

1884 Dictionnaire de l' Académie.

Fin XX'm': Trésor de la langue frant;aise ; Littré; Larousse; Robert .

- Dictionnaires étyrnologiques et historiques: FEW de Bloch et

Wartburg (1953); Tobler-Lornrnatzsch (1966); Huguet (langue du

XVI', 1961); Godefroy (1891-1902).

Anglais

1580 Baret (An-La); 1611 et 1632 Cotgrave (An-F); 1659·60 Howell

(An/ F-I-E); 1670 Blount (rnots difficiles venus de I'étranger); 1696

Phillips; 1721 Bailley; 1755 Sarnuel; 1769 Buys.

Fin XX': Oxford (20 vol.J 964 et 1989; 1 vol. 1973, 1995); Rarndorn (1966); Harrap's (1980); Webster's (1985). - Dict. étyrnologiques: Clark Hall (1970); Walter (1985); Barnhart (1988).

- Dict. historiques:

A Middle-English Dictionary, containing words used by English writers fmm the twelfth to the fifteenth century, F. H. Stratrnann,

revu par H. Bradley, 1971 (1" édition, 1891).

.~ '

.

.

DU MüT PAYSAGE ET DE SES EQUIVALENTS

109

An Anglo-saxon dictionary based on the manuscript collections of the late Joseph Bosworth (Oxford, 1973).

1

Néerlandais-Frant;ais (sauf indication contraire) 1481·83, Vocabularius Copiosus (La-Te); 1562, Dictionarium Tetra­ glotton (La / N - F); 1573 Thésaurus (La! N - F), 1584 Meurier; 1602 Mellerna; 1621 Nicot (La! F-N-AI-E-I); 1643 et 1669 d' Arsy; 1663

Nederlandsches woordenschat

1707 L.V.I.V.I.F.; 1708 et 1717 Halrna; 1728, 1730, 1738 et 1773

Marin; 1769 Buys (An-N); 1864 Van de Velde (N). I Fin XX': Taal (N); Van-Dale (N); Kuipers (N, 1901).

; 1669 et 1720 Meijers;

- Dict. étyrnologiques: Jan de Vries (N); Beknot (N); Van-Dale

(N).

- Dict. historiques: Middle Nederlandschs wooderboek, Verwijs­ Verdarn (N).

I

I

I

Allemand 1481-83, Vocabularius Copiosus (La - Te); 1586 Dasypodius (la-Al); 1605, 1616 et 1630 Hulsius (AI-I, et AI-F-I); 1621 Nicot (La! F-N­ I AI-E-I); 1718Pergamini (AI-I); 1741 Frisch. Fin XX': Denis (AI-F, 1979); Grirnrn (1987); Duden (1966); Deutsches Rechtsworterbuch (1987).

I

Italien

1543 Acharino; 1562 Marinello; 1584 Alunno; 1588 Ruscelli; 1597

Venuti; 1603 et 1666 Canal (I-F); 1605, 1616, et 1630 Hulsius (I-AI et I-F-A-L); 1612 La Cruscia; 1617 Pergarnini; 1621 Nicot (La! F-N­ AI-E-I); 1627 Nicot (I-F-E); 1659-60 Howell (An/F-I-E); 1729-1738 et 1863 - 19? la Crusca; 1871 Tornrnaseo et Bellini ; 1878 Scarabelli. Fin XX'm': Vaccaro (1967, rnots difficiles); Devoto, Oli (1971); Battaglia (1984); Zanichelli (1985).

- Dict. étyrnologiques: Battisti et Alessio (1954) ; Cortelazzo et Zoli (1985).

- Encyclopédie: Trecani (1989).

I

I

110 Catherine FRANCESCm

Espagnol

1553 Lebrija (La-E); 1587 Sanchez (E-La); 1611 Dictionarium Lusitanicolatinum (La-E, E-La); 1621 Nicot (La! F-N-A1-E-I); 1627 Nicot (E-F-I); 1611et 1674 Cobarruvias.

Fin XX~"" : Dicionario Hispanico Universal

50); Real Academia (1947-56); Corominas (1973); Diccionario ge­

neral illustrado de la lengua espanola (1989).

(El F-I-An-A1-P, 1946­

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Claude

AUJAC

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Ptolémée.

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astrologue,

géographe.

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DU MOT PAYSAGE ET DE SES EQUIVALENTS

111

La gravure franraise a la Renaissance, catalogue de l'exposition

organisée par I'Université de Ca1ifornie a Los Angeles et la BNF, Grunwald Center for the Graphic Arts, UCLA, 1995. Voir aussi les ouvrages d'Henri ZERNER et de Sylvie BEGUIN sur l' art bellifontain.

STASZAK lF., La géographie d'avant la géographie. Le climat chez Aristote et Hippocrate, L'Harmattan, 1995. ZERNER H., École de Fontainebleau, Gravures, Paris, Arts et Métiers,

1969.

DE L'ÉMERGENCE DU SUJET ET DE L'ESSOR DU PAYSAGE DANS LA LITTÉRATURE DE LA RENAISSANCE FRAN<;AISE

par Marie-Dominique Legrand

Dans la langue de Remy Belleau, écoutons Anacréon:

Le portrait d'un pai"Sage

Sus Peintre fai moi un paYsage, Ou les cités portent visage GailIard, honneste, et valereux:

Et si la table permet ores, Trace les passions encores Et les arrestz des amoureux.

Telle est l'injonction qui pour nous traverse les ages, grace a la traduction de l'ode anacréontique XLIX que fit le jeune poete de la Pléiade, ami et c~ntateurdu grand Ronsard en 1556 1 •

1. (Euvres poétiques, 1, éd. Guy Demerson, Paris, Champion, 1995, p. 117. La langue de Belleau est al' affílt des nouveautés: "table" peut ainsi signifier "tableau" mais aussi "plaque ou surface plate portant une inscription" (Dictionnnaire de Huguet), ce qui est plus conforme a "1' original" qui renvoie aux tablettes de cire (voir éd. d' Anacréon par Estienne). Belleau fait intervenir des pratiques de son temps, tels les "portraits" des villes. Sur ce point voir ma note 16 et pp. 356-357 de l'éd. citée, relatives aux vers 48-50 de I'ode intitulée "Le Pinceau" dans les

DE L'ÉMERGENCE DU SUJET ET DE L'ESSOR DU PAYSAGE

113

Quatre siecles plus tard, Gaston Bachelard, dans "La dialectique -1 du dehors et du dedans", avant-demier chapitre de La poétiqwr­ de l' espace 2, cite le demier vers d 'une strophe des Yeux fertiles de Paul Eluard. La voici 3 :

Montrez-moi le ciel chargé de nuages Répétant le monde enfoui sous mes paupieres Montrez-moi le cíel dans une seule étoile Je vois bien la terre sans etre ébloui

Les pierres obscures les herbes fantOmes

Ces grands verres d'eau ces grands blocs d'ambre

des paysages Les jeux de feu et de cendre

Les géographies solennelles des limites humaines

"Géographies solennelles des limites humaines", "monde enfoui sous mes p.ªllpieres", ces mots de Paul Eluard proposent une expréSsio~ de ce que, depuis 1549 ou il apparalt, nous livre peu a peu le mot "paysage" 4: l'hypothese d'un rapport de cause

j Petites inventions, vers qui contiennent une autre attestation de "paYsage", nous le verrons; voir aussi Michel SIMüNIN, "Les élites chorographes ou

I I de la Description de la France dans la Cosmographie universelle de Belleforest", daos Voyager a la Renaissance, Maisonneuve & Larose, 1987, pp. 433-452 et Frank LESTRINGANT, "Chorographie et paysage a la

;'1

~,

Renaissance" dans Le paysage a la Renaissance, Presses de Saint-Etienne, 1988, pp. 9-26.

2. Paris, P.U.F., 1964, p. 191 (éd. Princeps, 1957).

de l'Université

I

(

ji ;1

3. "A Pablo Picasso, 11, 15 mai 1936", in (Euvres completes, 1, La

Pléiade, 1968, p. 499.

4. Cette date, qui est celle du dictionnaire de Robert Estienne, est la

seule qu'on puisse vérifier. Voir Georges MATORÉ, Le vocabulaire et la société du XVI' siecle, Paris, P.U.F., 1988, pp. 93-94, 111 et 256. Cepen­ dant Albert Dauzat, Jean Dubois et Henri Mitterand, dans leur Diction­ naire étymologique, Paris, Larousse, 1993, indiquent la date de 1493 avec

8

114 Marie-Dominique LEGRAND

a effet, ou au moins d'une simultanéité, entre "émergence du sujet" et "essor du paysage". Or la naissance de la conscience de soi va de pair avec ceBe de l' altérité et de l'individu 5. Une perte d'identité, liée aux grandes découvertes, ala nouvelle cosmogra­ phie, source d'émerveillement ou de mélancolie et propice au renouveau de la thématique du voyage, est créatrice d'univers, de pratiques et de concepts neufs. Ainsi du paysage qui tendrait él devenir le corrélat poétique de la "perspective" désormais multiple, éventuellement person­

nelle,

hension du monde. Car "la notion de paysage", écrit Augustin

singuliere ou solitaire, et qui devient fondatrice de l' appré­

référence a lean Molinet (mais ou dans I'ceuvre de ce "Grand Rhétori­ queur"?) et la mention "tableau représentant un pays", sens qui s'impose pourtant lentement en France, comme on va ici I'analyser et comme on peut le vérifier dans les dictionnaires qui attestent une évolution séman­ tique depuis les années 1550-1556 ou le mot recoupe presque exclusive­ ment le sens géographique de son radical "pays/pais" pour, dans les années 1573, valoriser son sens visuel, optique et finalement artistique. Par ailleurs pour les historiens de I'art le genre pictural du paysage remonterait aux années 1420, en F1andre: voir par exemple Augustin BERQUE, Les raisons du paysage, Hazan, 1986, p. 106, mais aussi Ch. EVELPIDIS, Les sujets de la peinture, Athenes, 1954. Cependant, comme

le dit, entre autres, le Dietionnaire universel de l'art et des artistes, 3vol.

Paris, Hazan,1967, c'est seulement a partir de 1515 que loachim Patenier (ou Patinir) va véritablement instaurer ce genre pictural. Cela dit, le

Dictionnaire historique de la langue franfaise de Robert indique, fin XV'­

XVI' siecles, "Mantegna, Léonard, Bruegel"

Des éléments de synthese

dans le volume de lean Rudel, La peinture italienne de la Renaissance,

coll. Que sais-je?, P.U.F., 1996: "Le paysage", pp. 63-66.

5. Ersnt CASSIRER, Individu et cosmos dans la philosophie de la

renaissance, Ed. de Minuit, 1983 (Berlin, 1927) - en particulier "La pro­

blématique sujet-objet

Erwin PANOFSKY, Ed. de Minuit, 1975, en particulier p. 37 sq. Fernand

HALL YN dans La structure poétique du monde: Copernic, Kepler, Ed. du

Seuil, 1987, pp. 258-261, nous apporte des vues interprétatives.

";

La perspective comme forme

symbolique,

,l¡,J

DE L'ÉMERGENCE DU SUJET ET DE L'ESSOR DU PAYSAGE

115

Berque, "apparaí't en meme temps que la révolution copemicien­ neo Objectiver l'environnement, c'est [.00] amorcer un décentre­ ment analogue él I 'héliocentrisme, lequel va dédoubler le monde

entre [oo.] un point de vue subjectif (centré sur I'homme), et [oo.]

un point de vue centré sur l' objet (la nature)" 6. Mais les choses

ne sont pas immédiates et sont aujourd'hui encore loin d'etre

fixées: Emst Cassirer I'a montré longuement, lui pour qui Nico­ las de Cues, déja, est une grande figure tutélaire de cette" mo­ deme" pensée qui sépare I'homme du monde au sein meme de celui-ci, comme aussi se distinguent, presque soudainement, les mots des choses de l'univers que nous habitons 7. L'idée qu'il y ait un "protopaysage" 8, et I'histoire du mot "paysage", témoignent du détail d'une histoire peut-etre immé­ moriale 9 mais qui ne commence a trouver son expression qu'a la

Renaissance. Quelques motifs c1efs se font alors

carrefours, a la

croisée des chemins du monde et des sentiers de I'homme. Prin­ cipalement le mot "paysage" est en effet une affaire de géogra­ phes 10. Mais ce qui est plus "proche" fait, au sein de l' ekphrasis,

6. "Paysage, milieu, histoire", dans Cinq propositions pour une théo­

rie du paysage, Champ Vallon, 1994, p. 23. Voir Les raisons du paysage,

op. cit., p. 109.

7. Augustin BERQUE, Les raisons du paysage, op. cit., p. 103; Ersnt

CASSIRER, op. cit., pp. 13 et sqq. qui s'attachent a Nicolas de Cues et

exposent les possibles recoupements entre la théologie négative et la "crise des universaux".

8. Notion admise par tous les spécialistes et que I'on trouvera notam­

ment dans L'invention du paysage, Anne CAUQUELIN, Paris, 1989. 9. Les spécialistes de I'art et de la littérature gréco-Iatine cernent

aussi une "émergence du paysage": voir Perrine HALLYN-GALLAND, Le reflet desfleurs, Droz, 1994, "paysages", pp. 217 sq. Des spécialistes du néolatin de la Renaissance, comme Genevieve DEMERSON, apportent de riches observations: "Joachim Du Bellay et le modele ovidien", Colloque présence d'Ovide, Les Belles Lettres, 1982, pp. 281-294.

10. Voir note 4.

116 Marie-Dominique LEGRAND

concurrence thématique au "paysage" tel que nous le savons (et l' aimons). Ainsi du portrait, du visage 11, de la patrie La patrie est doublement paysage car pays dans le pays :

idylle - petite image accueillante du berceau de chacun '"

une seule étoile '"

en

Les géographies solennelles des limites hu­

maines. Ainsi de la douceur angevine, de l'ardoise fine, du clos et de la cheminée de Liré - Liré pres de la Turmeliere 011 naquit Joachim Du Bellay, a une portée d'arquebuse de la Loire. Ainsi du Vendómois du Prince des Poetes, du pare de Talcy cher a Agrippa d' Aubigné, du chiheau et des terres de Montaigne, de la Saintonge, patrie symbolique sinon objective de Bernard Palissy 12.

11. Sur Internet, la base Frantext est encore peu rigoureuse mais fournit cependant des indications complémentaires de celles que donnent les différentes concordances. Ainsi - merci a madame Christine Ducour­ tieux, Documentaliste a l'École normale supérieure de la rue d'Ulm, de son aide ;- pour la meme période arbitraire (1400 a 1650), 440 textes

répondent a une enquete sur "portrait(s)/ Protraict(s)(z)/ pourtrait (s/)z)

etc

pa'isage(s) etc

", et seulement 59 a une interrogation sur "paysage(s)/ paisages(s)/

". 11 faudra faire une recherche sur les occurrences de

"visage" dans l'environnement ou a la rime de "paysage": les vers anacréontiques de Belleau offrent un échantillon parlant de cette richesse _ plusieurs fois suggérée par Michel Collol. D'ores et déja on pourrra consulter Fernand HALLYN, "Le paysage anthropomorphe", dans Le

paysage ala Renaissance , Presses de l'Université de Saint Etienne, 1988.

12. Voir: Joachim Du Bellay, Regrets, 31, "Heureux qui comme

" (1558); Pierre de Ronsard, Odes et Bocages, IV, 3, "Au pais

Ulysse

de Vendomois" (qui daterait de 1545). Agrippa d'Aubigné, Le printemps,

" (vers 1573);

1,31, "Dans le parc de Thalcy,j'ai dressé deux plansons

Montaigne Les essais, I1I, 9, (éd. 1588). Bernard Palissy (qui serait né ou

, ou le narrateur jugeant

a Saintes ou a Agen

), La recepte veritable

trop éphémere "de figurer en quelque grand tableau les beaux paysages" que, sur les bords de "sa" Charente a Saintes, lui a suggérés, comme dans une" vision", l'audition du Psaume 104, décide de créer la, un jardin qui, lui, sera éterne!. (1563, Tome I des (Euvres completes, éd. Marie-Made­ leine Fragonard, Editions Inter Universitaires-SPEC, Mont-de Marsan,

DE L'ÉMERGENCE DU SUJET ET DE L'ESSOR DU PAYSAGE

117

En des termes ala lettre partiaux et que nous disons affectueux, la patrie est une partie du tou1. La naissance, puis les yeux du cceur et la mémoire ont dessiné ce morceau de pays. C'est un morceau arbitraire (éventuellement mobile) mais unique, absolu­

ment étranger a tout autre et inaliénable

monde enfoui sous

mes paupieres.

en votre enfance que l' Anjou est

terre royale et puis que cela se fait depuis les élégiaques latins de regretter sa patrie lorsqu'on est en voyage; qu'en outre quand on est "enfant de maison" on sait "de toute génération et de toute race" le prix de la "terre", du fief orginaire. Mais enfin, avec le souvenir de vos humanités au college Coqueret ou au college de Guyenne, avec les yeux de la Brigade ou ceux de Montaigne, et puis aussi avec les vótres - malgré tout - le paysage est bien une partie de pays que vous envisagez et que plus ou moins pleine­ ment et plus ou moins longuement vous habitez - autant que vous lui donnez existence par le découpage de votre regard. Mais quel regard 13?

Voire

car vous aurez su

1996, Introduction pp. XI-XII et pp. 59-60; Tome 11, Biographie-Chro­ nologie, p. 401). 13. Les expressions entre guillemets viennent respectivement de Montaigne (Essais, 1, 26) et de Rabelais (Gargantua, chapo 28). Elles veulent insister sur l'époque qui propose aux voyageurs des guides, véritables manuels d'éducation du regard: il faut voir ceci ou cela, et surtout il apparaít que le "paysage" est en somme conditionné, comme est "conditionné" le sentiment "patriotique" ou le desiderium patriae dans les exemples ici suggérés, par une grille de lecture, par un certain nombre de codeso Voir Jean LAFOND, "La notion de modele", dans Le modele a la Renaissance, Paris, 1986, p. 5-19, qui cerne les notions de modele intéri­ eur et de modele culture!. 11 se réfere notamment a Erwin Panofsky (Idea, Leipzig, 1924) pour exposer I'importance de la querelle qui oppose réalisme et idéalisme, dans la réfiexion essentielle de ceux qui, comme Alberti et Raphael, tiennent pour la subjectivité innée du modele intérieur de la Beauté et de ceux qui, comme Vasari, tiennent pour le modele cultu­

118 Marie-Dominique LEGRAND

Précisément, si vous etes a cheval, comme les humanistes '"

Didier Erasme, Michel de Montaigne

André

comme

Pierre de Brach, lean de Léry, Agrippa d' Aubigné

, alors votre

perspective commencera a faire de vous un observateur moins rustre, plus conscient des reliefs, des ombres portées, pour faire le "portrait/ protrai(c)tl pourtrai(c)t" ou encore "portraiture / pourtrai(c)ture" 14 de la nature ici argileuse et la rocheuse du

rel acquis par I'expérience. Voir aussi Chantal LrARouTzOS, Chorologies

de

la

Renaissance.

Didactique

et

poétique

de

l'espace

franr;ais:

l'exemple

de

Cilles

Corrozet

et

de

Charles

Estienne,

Doctorat

de

l'Université de Paris VIII, janvier 1995, et son article, "L 'appréhension

du paysage dans la Cuide des chemins de France", dans Le paysage a la

Renaissance, op. cit., p. 27 sqq: est prise en compte cette notion de "guide" relativement a la plus ou moins grande présence des "étapes symboliques d'un chemin qui mene au ciel": "a partir du moment 011 le motif religieux n'est plus premier, voire disparait tout a fait, a partir de la peut naí'tre le paysage moderne. Une autorité problématique se substitue a l'autorité divine. On invente la perspective" (p. 27-28). Elle cite Frank Lestringant, notamment: "Suivre la guide", dans Cartes et figures de la terre, Paris, 1980, p. 31, et Pierre Sansot, chapitre 3 de Variations pay­ sageres, Klincksieck, 1983. L'idée du paysage Iyrique favorable natu­ rellement a la récréation, a la réfection de l' etre ou a son élévation, est cependant prématurée a la Renaissance et au XVII' siecle. Se référer a Michel BIDEAUX, "La description dans le Journal de voyage de Mon­ taigne", Etudes seizü!mistes, Droz, 1980, pp. 405-421. Voir enfin Christian BECK, "Le voyage de Montaigne et I'évolution du sentiment de

paysage", dans Le Mercure de France, juillet-aoGt 1912; Paysages de la Macédoine: leurs caracteres, leur évolution a travers les documents et

les récits des voyageurs, présenté par lacques Lefort, Paris, de Boccard,

1986 et Montaigne: Espace, voyage, écriture, Actes du congres interna­

tionnal de Thessalonique, Paris, Champion, 1995.

14. Le sens du mot "portrait" est tres élastique a la Renaissance, bien qu'a I'époque de la Pléiade, qui correspond d'ailleurs a la premiere vogue du portrait en peinture (gloire des Clouet mais aussi d'un Corneille de

Lyon

tation (notamment d'un lieu ou d'une personne), relevé topographique,

), le mot fixe son sen s moderne: description ou dessin, représen­

¡i

DE L'ÉMERGENCE DU SUJET ET DE L'ESSOR DU PAYSAGE

119

terrain - toutjuste comme aujourd'hui l'avion s'incline pour que l'archéologue ou le géographe obtienne un meilleur documento C'est ce que rapportent les Cahiers de la Casa Velasquez 15, qui rappellent ce conseil de l'observation a cheval pour certains travaux des cartographes, dits "chorographiques", a la Renaissan­ ce et font la comparaison avec le "pilotage des photographies" par les actuels observateurs de la terreo Bien entendu on ne confondra pas avec la convention de la "perspective cavaliere" qui est théorique et, en tout albertinisme, constante, invariante élément essentiel de modemité qui distingue peut-etre le tableau de la page écrite 16. Mais pour en revenir a notre paysage, qui ala

et a une époque

chorographique, géographique

011 "peindre" peut signifier "écrire, calligraphier", la liste n'est close. La

encore on voit la richesse du poeme de Belleau cité ici quasi en exergue. Voir Fran¡;;ois LECERCLE, La chimere de Zeuxis, Paris, 1986, "L'age du portrait", pp. 51-56.

15. "Le paysage: approche scientifique globale", "La vision aérienne

oblique", dans Les paysages et leur histoire, Casa Velasquez, Madrid,

portulan, plan, carte

1983, p. 27-51.

16. En 1435 Leon Battista Alberti écrit: "le trace d'abord sur la

surface a peindre un quadrilatere de la surface que je veux, fait d'angles droits, et qui est pour moi la fenetre ouverte par laquelle on puisse

", dans De la peinture, l, traduction de lean Louis

Schefer, Macula, 1992, p. 115. On confrontera a la seule occurrence du mot "paysage" chez Ronsard (d'apres Poetic Works of Ronsard - Word Index, A.E. Creore, Leeds, 1972, 2 vol), dans l' Elégie a Loi's Des Ma­ sures Tournisien, éd. Laumonier, X, p. 362:

regarder I'histoire

Comme celuy qui voit du haut d'une fenestre Alentour de ses yeux un paisage champestre, D'assiette different, de forme et de fa~on, Icy une riviere, un rocher, un buisson Se presente a ses yeux, et la s' y represente Un tertre, une prerie, un taillis, une sente, Un verger, une vigne, unjardin bien dressé, Une ronce, une espine, un chardon herissé:

120 Marie-Dominique LEGRAND

Renaissance est la quantité de campagne qui correspond a une focalisation, au "champ", stricto et largo sensu, la modemité reste relative. Car le paysage littéraire a la Renaissance, outre ce que l'on a déja dit des codes cuIturels, n'est pas coutumier des effusions: il faut véritablement chercher le sens pictural et le sen s poétique entre les pages. Ainsi dans l' Histoire de la guerre d'Escosse, Ian de Beaugué, genti1hornme fran~ois, écrit en 1556 17 :

avant qu'entrer plus avant es discours de la guerre, il

fau1t noter a quelle extremité etoyent reduits les Escossois, quand 1eurs ennemis, apres avoir bruslé 1eurs villes, saccagé tout le plat pays, et usurpé les meilleurs endroits de la fran ti ere , les tenoyent assiegéz si estroitement, qu'ils n'heussent osé sortir aux champs, fors en grosse trouppe: de quoy encor les Ang10is faisoyent si peu de cas (comme i1s sont tousjours en cete fau1se heresie de croire) qu'il n'y ayt nation en tout le monde qui les

vaille) qu'environ cinq cens chevaux, qu'i1s pouvoyent estre d' Ang10is et d'Escosse, osoyent bien entreprendre de courir jour et nuict jusqu'aux portes d'Edimbourg, foudroyans toute cete carte de 1eurs courses et tenans en sujection tout le paysage des environs".

"

Et la part de son reil vagabond se transporte, n descouvre un pai"s de différente sorte, De bon et de mauvais: Des Masures, ainsi Celuy qui list ces vers que j'ay potraicts icy Regarde d'un traict d'reil meinte di verse chose, Qui bonne et mauvaise entre en mon papier enclose.

Un ensemble de juxtapositions fourmillantes rend assez bien compte des

"accessoires" que les dictionnaires appelaient aussi "paysages". Voir plus

pris a la Satyre Ménippée (1594). Mais pas de conno­

loin les exemples

tation péjorative chez Ronsard, comme par exemple chez Claude Gruget:

traduction des Dialogues de messire Sperone Speroni ¡talien, Paris, 1551 :

Microfilm B.N.F. 3435, a la p. 29, retrouvé par Catherine Franceschi. Chez Belleau et chez Ronsard un sens modeme sans polémique négative. 17. Cote B.N.F. LB 31 12 BO, 1, 4 pp. 12-13.

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DE L'ÉMERGENCE DU SUJET ET DE L'ESSOR DU PAYSAGE

121

On pourrait muItiplier les exemp1es pris a des contextes différents 18 OU le paysage est donc l'ensemble du pays de pagus/ pagensis, qui a aussi donné la page. Mais plus donc on avance dans le siecle et plus le mot "désigne couramment l'étendue de pays que l'adl peut embrasser" 19. Toutefois, i1 semb1e que ce soit d'abord l'rei1 de 1'espion, du soldat ou du ministre du roi qui regarde, te1 ce1ui de Nicolas Denisot du Mans qui fait le "portrait" du Pérou ou de Londres, te1 ce1ui de Bemard Palissy qui en bon "portraitiste" du roi, afin que l' on réforme la gabelle, fait la description et aussi la "portraiture" des marais salants de

Saintonge, tel encore celui d' Apianus ou de

1eurs cosmographies 20. Précisément, Frank Lestringant 21, attire

notre attention sur la distinction tres parlante que Apianus fait entre géographie et chorographie. En 1544, Pierre Apian, dit Apianus, écrit en effet:

) consydere ou regarde seu1ement au1cuns

1ieux et places particuliers en soymesmes, sans avoir entre eu1x que1que comparaison, ou samb1ance avecq 1environnement de la terreo Car elle demonstre toutes les choses & a peu pres les moindres en iceu1x 1ieux contenues, comme sont villes, portz de mer, peuples, pays, cours des rivieres et plusieurs au1tres choses semb1ab1es. Et la fin dicelle sera acomplie en faisant la simili­

Thevet rédigeant

"Chorographie (

18. La collecte des principaux dictionnaires est en elle-meme tres

riche: Godefroy, La Cume Sainte-Palaye, Huguet, Cotgrave, Furetíere,

Littré, les Robert, Bloch et Wartburg,

19. ROBERT, Dictionnaire historique de

la langue fran~aise.

20. Bemard PALISSY, (Euvres completes, p. XII, Tome 1, et pp. 201-215,

Tome n, éd. citée; Pi erre Apian, dit Apianus, La cosmographie, cité par Frank Lestringant dans l'édition de 1544, voir aussi éd. de 1553, cote B.N.F. 4° G 541 ; André Thevet, Les singularités de la France antarcti· que, éd. par Frank Lestringant, La Découverte, 1983.

Le paysage a la

Renaissance, op. cit. - article déja cité ala notel.

21. "Chorographie et paysage a la Renaissance" in

I22 Marie-Dorninique LEGRAND tude daulcuns lieux particuliers comme si ung painctre voul­ droict contrefaire un

I22

Marie-Dorninique LEGRAND

tude daulcuns lieux particuliers comme si ung painctre voul­ droict contrefaire un seul oyel ou une oreille". Dans ce volume, se trouve une gravure que commente Frank Lestringant: la chorographie est représentée par une ville forte, sise en haut d'une falaise dans le méandre d'une riviere qui lui donne une apparence insulaire et par, en vis a vis, un oeil et une areille. Au-dessus, la géographie est, elle, représentée par un globe terrestre, avec en vis a vis un visage humain, plus exacte­ ment la tete d'un homme en cheveux et la barbe agressive, re­ présenté jusqu'au col de sa chemise. Et de citer quelques vers de l' Hymne de la Philosophie de Pierre de Ronsard, dont voici les plus parlants pour nous, puisque, apres qu'il a été entendu que la Philosophie sait arpenter le monde "De l'Orient jusques a

l'Occident", il y apparait surtout qu"'Il n'y a bois, mont, fleur ne

". Notre paysage est donc

bien chorographique. Il a

cité. Qu'en un papier elle n'ait limité

l' apanage soucieux du détail et est peu

ou prou soumis a la main et a l' (Eil d'un seul 22 Encore que celui­

la qui est "seul" soit investi d'une mission officielle et que le "portrait", le "paysage", qu'il ramene doit, pour etre lisible, obéir a des conventions. De la a songer que la perspective serait, littérairement par­ lant, moins importante que l' aspect il n'y a pourtant qu'un petit saut 23. Si nous récapitulons, tout en effet conduit a franchir le

'!~

22. "(.oo) la chorographie est de la cornpétence de l'artiste - peintre

ou graveur - qui "pourtrait" et "décrit" le détail concret, et pour ainsi dire

visible a I'reil nu, d'une région ou d'un lieu donnés", écrit Frank Lestringant (article cité, p. II).

23. Voir Jeanne MARTlNET, "Le paysage: signifiant et signifié", dans

Lire le paysage, lire les paysages, coll. Travaux, C.I.E.R.E.C., Université de Saint-Etienne, I983: cet auteur tient prospectus comrne ce qu'il y a de plus "approché" de la notion de paysage naissante, soit "vue, (oo.) perspective, le fait de voir de loin" - ce qui est plus neutre que le sens que

je crais pouvoir faire jouer et éventuelIement nuancer. Voir Michael

DE L'ÉMERGENCE DU SUJET ET DE L'ESSOR DU PAYSAGE

I23

paso La polysémie du mot portrait comme l'évolution meme de

a l' époque de La Pléiade, la

vogue de ces portraits poétiques ou picturaux - parallelement enfin le goOt et la philosophie d'une nature anthropomorphe, avec la persistance médiévale de la correspondance analogique entre microcosme et macrocosme. De plus, l'analyse du sonnet 21 des Regrets de Joachim Du Bellay révele comment le "je" du poete se définit dans un systeme d'oppositions ou le mot "par­ trait" a la fois connote la mode de la représentation des person­ nes de la cour, leurs visages et non plus leurs portraits officiels en pied, et quelque chose de subalterne ou d'ancillaire comme plan du Pérou sur commande ou "papiers journaux", expression qui affecte de désigner les poemes (sonnet 1):

ce mot qui fixe son sens moderne

Cornte, qui ne fis oncques compte de la grandeur, Ton Dubellay n'est plus: ce n'est plus qu'une souche, Qui dessus un ruisseau se couche, Et n'a plus rien de vif, qu'un petit de verdeur.

Si j' escry quelquefois, je n' escry point d'ardeur, J'escry nai'vement tout ce qu'au creur me touche, Soit de bien, soit de mal, cornrne il vient ala bouche, En un stile lent comme est lente rna froideur.

Vous autres ce pendant, peintres de la nature, Dont l'art n'est pas enclos dans une protraiture, Contrefaites des vieux les ouvrages les plus beaux.

Quant a rnoy, je n' aspire asi haulte louange, Et ne sont mes protraits aupres de voz tableaux, Non plus qu'est un Janet aupres d'un Michel Ange.

BAXANDALL, Les

ture (l350-I450), Paris, Le Seuil, I989 (Oxford, 1971).

humanistes a la découverte de la composition en pein­

124 Marie-Dominique LEGRAND

Ce "Comte" est le "Conte d' AIsinois", anagramme de Nico­ las Denisot, et "Janet" est le diminutif de Clouet. La personne de Denisot, figure de premier plan de l'humanisme, est embléma­ tique: érudit, poete dont le role fut essentiel dans le renouvelle­ ment religieux de l'inspiration lyrique (Cantiques, Noeis) , il fut précepteur ala cour de Lord Seymour, et en meme temps espion du roi de France 24. S'il nous reste de lui une carte du Pérou qu'il alla donc lever, il foumit aussi un plan secret des armées anglai­ ses qui permit a la France de conclure le siege de Calais. Enfin, et c'est ce qui explique son assimilation grandiose a Michel Ange - qui lui aussi est poete - par opposition a l'art moins éclatant que "Du Bellay" déclare vouloir partager avec Clouet. Ainsi, dans ce systeme assez complexe de comparaisons et d'oppositions, d'aspirations et de refus, se marque une prédílec­ tion pour le petit, le moindre et finalement le plus intime - peut­ etre le plus "personnel" et certainement le plus nouveau donc le plus singulier, le plus solitaire. Dans le meme "travail" textuel fondateur de l'émergence du sujet, la seconde préface de L'Olive de Du Bellay, en 1550, té­ moigne de fa~on exceptionnelle, et peut-etre unique a l'époque, d'un propos personnel, sans cesse marqué par le sentiment, le souci d'un auteur seul devant son reuvre et qui s'en occupe seul, sans référence aux autres membres de la Pléiade: a partir de cette parole originale, se pose bien un sujet critique, et qui plus est critique de soi-meme 25. Mais, pour en revenir au substrat d'époque, cependant que le "je" de Du Bellay s'énonce tot de fa~on neuve, la persistance médiévale et néoplatonicienne nous parle et du visage de la terre

24. Voir Clément JUGÉ, Nicolas Denisot du Mans (1515-1559), essai

sur sa vie et sur ses (J!uvres, These, Paris, 1907.

25. Voir Franerois RIGOLOT: "Esprit critique et identité poétique: Du

Presses de I'Université d' Angers,

Bellay préfacier", dan s Du Bellay, 1990, Tome 1, pp. 285-300.

DE L'ÉMERGENCE DU SUJET ET DE L'ESSOR DU PAYSAGE

125

et du eorps humain panthéiste. Evoquons donc Marsíle Ficin et

la croyance en l'ame de la nature, évoquons aussi Pétrarque, et

Belleau ou Aubigné 26. Parmi

bien des exemples possibles, nous évoquerons trois morceaux

poétiques: le sonnet 37, du Seeond livre des sonnets pour Héle­

ne, de Ronsard (éd., Céard, Simonin, Ménager, Pléiade, 1994),

l'ode 5 du Livre de vers liriques (CEuvres completes de Pontus de

Tyard, éd. John C. Lapp, Nizet, 1966) et l'ode 14 du Printemps d'Agrippa d'Aubigné (éd. Femand Desonay, n, Stanees et Odes, Droz, 1952). Qu'il s'agisse du code symbolique ala Pétrarque, que Ronsard se plait a souligner dans un maniérisme tres systé­ matique (la glose accompagne la narration), ou d'une de ses va­ riations paysannes et burIesques a l'occasion de la mort d'une petite chienne qui doit également a la tradition d'un Tibulle ou d'un Martial, chez Pontus de Tyard, il s'agit dans les deux cas d'une composition "paysagere" principalement topique. En revan­ che, et Marcel Raymond depuis longtemps l' a révélé 27, l' ode du Printemps atteste une symbolique inaugurale de l'automne mé­ lancolique et mortifere, celui déja des romantiques, de VerIaine ­ la future "saison mentale" d' Apollinaire. Ces poemes 00 la campagne peu a peu se fait composition paysagere, prennent en cela d'autant plus de valeur démonstra­ tive qu'il existe malgré tout d'autres attestations (que ce cas albinéen remarquable) du mot paysage qui engagent une instan­ ce Iyrique en meme temps qu 'une instance esthétique 28. Voici en

puis par exemple Ronsard, Tyard

26. A propos de Ficin et de Pétrarque, voir Emst CASSIRER, op. cit.,

pp. 7, 23, 51 et 38-39, 57, 82

RA YMOND Génies de France, La Baconniere, 1942. Jean

Rousset, par exemple dans son Anthologie de la poésie baroque, bien des fois rééditée depuis 1970 (2 vol. A. Colin puis J. Corti), a aussi montré

les maléfices de Vertomne et de ses redoutables métamorphoses saison­ nieres, qui n'ont rien de I'abondance aimable de Pomone, ni des heureu­ ses vendanges de Bacchus

28. Voir les concordances existantes (Aubigné, Du Bellay. Montai­

27. Marcel

126 Marie-Dominique LEGRAND

effet un extrait de l' Hippolyte de Robert Gamier 29 qui, dans la bouehe d'Hippolyte, ne laisse pas aujourd'hui d'etre troublant:

Les monts et les forest me plaisent solitaires, Plus que de vos citez les troubles sanguinaires. Telle fa~onde vivre avoyent du premier temps Nos peres vertueux, qui vivoyent si contens. Et certes celuy-la, qui s'escartant des villes,

Se plaist dans les rochers des montagnes steriles, Et dans les bois fueillus, ne se voit point saisir, Comme les bourgeois font, d'un avare desir. L'inconstante faveur des peuples et des Princes, L' appetit de paroistre honorable aux provinces

Ne luy gesne

le cceur, ni l' envieuse dent,

Des hommes le poison, ne le va point mordant. IJ vit libre a son aise exempt de servitude, N' estant de rien contraint que de son propre estude, Que se son franc vouloir, ne tremblant de souci Pour la crainte d'un Roy, qui fronce le sourci. Ne s~aitinnocent, que c' est un tas de vices Bourgeonnans aux citez qui en sont les nourrices. IJ ne se couvre point le chef ambicieux D'un bastiment doré qui menace les cieux. IJ n'a mille valets, qui d'une pompe fiere L'accompagne espois devant et derriere. Sa table n'a le dos chargé de mille plats, Exquisement fournis de morceaux delicats. IJ ne blanchist les champs de cents troupeaux a laine, De cent couples de bceufs il n' escorche la plaine:

gne, Rabelais) qui permettent les relevés et de plus leur situation relative dans les fréquences d'apparition et d'emploi des mots - chez les écrivains considérés et aleur époque. 29. 1573, Acte I1I, v.v. 1197-1226, éd. R. Lebegue, Les Belles Lettres, 1974, pp. 156-157.

DE L'ÉMERGENCE DU SUJET ET DE L'ESSOR DU PAYSAGE

127

Mais paisible il jouist d'un air tousjours serain,

D'un paisage

¡negal, qu'il descouvre lointain

Cependant, meme dans la tragédie de Robert Gamier, meme ee moreeau élégiaque et fondamentalement lyrique de la tirade de théatre, de la parale qui s'énonee done en diseours, sous la modalisation d'une premiere personne - qui est personnage bien en "ehair" devant un publie -, releve d'une topique. Topique immédiatement reeonnaissable, au prix toutefois d'une média­ tion négative: le "désert" auquel aspire Hippolyte sera un locus amcenus au rebours, eomme en témoignent les tres nombreuses formes négatives et la eomparaison en permanenee implieite entre la eampagne bueolique, agreste, "eultivée" et une nature brute sinon sauvage 30. Ce qui nous intéresse iei est done de fac;on privilégiée la foealisation interne de la fietion dramatique qui opere un traitement ponetuel d'une "anti-topique", vouée au reste a un tres bel avenir - janséniste, entre autres mais prinei­ palement. Cette mise en perspeetive propose sur le théatre la représentation singuliere d'une situation lisible par rapport au eode eommun - dans un éeart, somme toute relativement nor­ matif, mais puissamment faeteur d'une eomposition expressive. Hippolyte a foumi le plus "lyrique" de nos exemples, ear en voiei maintenant un emprunté au pseudo-Rabelais et trois autres, extraits de la Satyre Menippée qui nous intéressent de nouveau davantage a I'effet de I'art. Dans un ehapitre apoeryphe de I'édition de 1562 du Cinquieme Livre, ehapitre 16, nous lisons:

"Vous passez par un grand peristile, Ol! vous voyez en pai"sage les ruines presque de tout le monde". En 1594, date de la Satyre Ménippée, nous lisons dans "Les pieees de tapisserie" qui oment

30. Il Y aurait a dire a pro pos de cette image de la "nature-naturelle"

Pour la définition et dénomination du locus amrenus,

qui est "refuge"

voir Ernst CURTlUS, "Le paysage idéal" dan s La littérature européenne et

le moyen-áge laún, Paris, P.D.F., Agora, 1956, Tome 1, pp. 301-326.

128 Marie-Dominique LEGRAND

la salle des Etats généraux: "La seconde ph~ceestoit un grand paysage de diverses histoires anciennes et modemes, distinctes et separées I'une de I'autre, et néanmoins se rapportant fort

ingénieusement a une mesme perspective" et a la page suivante:

"

sclge

de la meme salle des Etats nous trouvons: "

le

tout en

". Enfin

personnages racourcis, ne servant que de pay­ dans la description des "Tableaux de I'escalier"

le reste du

paysage dudict tableau estoit des moulins-a-vent tomants a vuide, el de girouettes en l'air, avec plusieurs coqs d'église".

Dans ces demiers exemples, on retiendra le contexte extre­ mement travaillé, d'une part des "Tapisseries", d'autre part des "Tableaux" ou la satire profite d'un moment exceptionnel d'ekphrasis pour offrir une mise en abyme qui s'énonce si I'on peut dire objectivement comme telle - sans doute dans I'expres­ sion d'une modemité quant au deuxieme exemple qui est empreint d'albertinisme: la représentation facétieuse releve d'une mise en scene du proces me me de la focalisation ex teme et unique, et ce faisant d'une composition consciente de I'effet d'ensemble ou d'un projet esthétique. On aura remarqué cela dit, combien variée est la signification plus exacte du mot "paysage" qui dans tous les cas releve bien du paradigme pictural mais

dans

"sujet" et aux

"accessoires" du tableau, pour reprendre les termes employés par les principaux dictionnaires 31 •

Pour en revenir donc a I'exemple emprunté a Robert Gamier, dans le contexte de la fin du seizieme siecle, qui va amplifiant la référence esthétique du "paysage", et en alléguant en outre le répertoire établi par Emst Robert Curtius pour "un paysage idéal", il me semble que nous pouvons poser qu'a la Renaissance, plus particulierement dans les ceuvres littéraires franr;aises, nous pou­

un

flottement

sémantique du

"fond" au

3 I. Les dictionnaires (Huguet entre autres) offrent a ce titre les attestations sur lesquelIes nous avons a l'instant travailIé dans la Satyre Ménippée, éd. Charles Read, 1876, pp. 53, 54 et 293.

DE L'ÉMERGENCE DU SUJET ET DE L'ESSOR DU PAYSAGE

129

vons relever des "paysages" dont l'expression releve d'un lyris­ me qui ne saurait en rien s' assimiler a un quelconque "romantis­

me". Le lyrisme du paysage renaissant est, éventuellement, expres­ sion de sentiment mais dans la convention et la réécriture des modeles - notamment élégiaques. Le passage par des occurren­ ces aux contextes facétieux ou polémiques aura de plus marqué la puissance des discours plus réflexifs qu'expansifs. Le rapport

entre l' émergence du sujet et l' essor

dépit des observations tout a I'heure évoquées, tres problémati­

que.

sens relativement péjoratif et éventuellement négatif ou de mau­ vaise presse du "paysage" a I'époque? Dans tous les cas il s'agi­ ra d'une confirmation des termes de notre problématique: d'une part un systeme iconique, d'autre part la naissance du "point de vue". Ainsi on n' oublie pas la ler;on platonicienne des "images" nécessairement "feintes", meme si chez Remy Belleau I'artifice du paysage est aussi sa beauté. Or un curieux exemple rencontré dans Les tragiques (H, 944), autorise une avancée. Il s'agit des trois princes du sang, Franr;ois, Charles et Henri de Valois, et de leur conduite incestueuse envers leur sceur Marguerite:

du "paysage" est donc, en

Peut-etre a ce titre vaut-i1 la peine d'insister encore sur le

Les trois en mesme lieu ont al'envi porté

La premiere moisson de leur lubricité; Des deux derniers apres la chaleur aveuglee A sans honte herité l'inceste redoublee, Dont les projets ouverts, les desirs comme beaux Font voleter I'erreur de ces crimes nouveaux Sur les ailes du vents: leurs poetes volages

Arborent ces couleurs

comme des paysages

Dans le contexte cal viniste, la méfiance pour les "images" mensongeres 32 est moins surprenante que jamais mais le plus

32. Voir l'exemple cité plus haut dans La recepte veritable 011 Palissy

9

:

130 Marie-Dominique LEGRAND intéressant pour notre propos est l'allianee entre le "paysage" - quand bien

130 Marie-Dominique LEGRAND

intéressant pour notre propos est l'allianee entre le "paysage" - quand bien meme le sens ici manque assurément de limpidi­

té! 33 - et l' expression d'une "opinion".

Pour poursuivre je reviens

justement a l'émergence

du sujeto Tout a I'heure, en commen~ant

eette communication, je citais Augustin Berque qui exprime de fa<;on particulierement nette un savoir commun. A cette affir­ mation copemicienne de l'existence d'une identité subjeetive de tout observateur, chantre ou narrateur de I'univers, j'ajouterai les réeentes analyses de Terence Cave 34. Avec des exemples assez

différents, ce professeur a montré eomment la pronominalisation narrative pouvait trouver un référent anthropologique, notamment ehez Rabelais ou Alcofrybas ne se confond pas avec le "le", par exemple dans les Prologues. Par ailleurs il a remarqué la connais­ sanee peu súre que nous avons de la lexicalisation du "moi" 35 :

1583, dit Robert. Mais ou? L'expression, qui va se rencontrer avec les développements que l'on sait chez Pascal, ne se rencontre pas chez Montaigne. Chez Montaigne "le moy" est cependant d'une puissante dynamique, vigueur et santé, pour I'appréhension permanente et réfléchie du monde. De ces remarques, je retiens confirmation, certes, mais mo­ destie de la notion encore fragile de "sujet". A quoi doivent

s'ajouter quelques peintures littéraires ou le paysage est "expres­ sif" : ainsi de la montagne, de l'hiver, du fleuve Loire, de l'au­

tomne

dans quelques contextes restreints. L'histoire du senti­

renonce (éd. cit., Tome r, p. 60) a figurer en tableaux les beaux paysages du Psaume 104.

33. Jean-Raymond Fanlo, auteur de la plus récente édition critique

des Tragiques ( Paris, Champion, 1995), note a propos de ce vers n, 944:

"Paisages: le mot s'est employé au sens de "tableaux" (Huguet), ici peut­ etre au sens de "motifs décoratifs" ".

34. A propos du "Sujet

", dans Cahiers -TEXTUEL nO 15,

décembre 1995, consacré au Tiers-Livre de Rabelais.

35. A.

pro pos de "Généalogie de l'identité: poétique et histoire", en

Sorbonne, le 10 janvier 1996, au séminaire d' Antoine Compagnon.

DE L'ÉMERGENCEDU SUJETETDEL'ESSORDU PAYSAGE

131

ment de la nature nous enseigne cependant qu' au seizieme siecle, malg ré I'existence d'une symbolique initiatique (chez Dante) et de l'euphorique panorama que découvre Pétrarque lors de son ascension du mont Ventoux, la Montagne est un lieu

globalement horrible, comme l'atteste la tradition satirique du

e des Grisons" 36. Depuís les Anciens et par exemple

"passag

Ovide J7 , I'híver exprime de faºon absolument topique le chagrin, a des degré diverso Cependant chez Du Bellay le topos est exploité en meme temps qu'il est, si l'on peut dire, dénaturalisé,

qu'a l' Anjou

reviennent les "costeaux soleillés". Autrement dit la tene d'exil est hivernale quoique plus mérídionalc que la terre natale - dans

déréalisé: ainsí des "hyperborées" romaines, tandís

un systeme interne au Regrets qui 1ui-meme emprunte a une

un systeme interne au Regrets qui 1ui-meme emprunte a une mytholog ie monde nostalgique de l'

mytholog

ie monde nostalgique de l' Age d'Or J8 Autre exemple plus puissant

peut-etre quant ala parole d' auteur: nous avons entendu la voix d' Agrippa d' Aubigné dans son Printemps. Demier exemple: la Loire, par exemple dans L' Olive de Du Bellay, mais chez les écrivains de La Pléiade plus généralement, est évoquée, "pay­ sagée", selon un programme de francisation ou "gallicisation" extrement précis. Ainsi du laurier, de l'olivíer qui poussent dru

de cour: la Princesse Marguerite est le Soleil de ce

36. Voir par exemple

Joachim Du BELLAY, Reg rets ,

134 ou Mon­

taigne dans son Journal de voyage en Italie. Emst Cassirer (op. cit.) offre

un commentaire de la célebre ascension du Mont VentouX; Fran.;oise Joukovsky, suit une lecture moins "initiatique" de cette meme "excur­ sion", dans Paysages de la Renaissance, Paris, P.U.F. et "Qu'est-ce qu'un paysage? L'exemple des odes ronsardiennes", dans Le paysage a la Renaissance, op. cit., pp. 55 sqq. Voir aussi Yvonne Bellenger, qui cite en particulier Montaigne, dans "Les paysages de montagne, l'évolution des descriptions du début ala fin du XVI' siecle", Ibídem, p.121 sqq.

37. Dans les

38. Voir Marie-Dominique LEGRAND, "Exil et poésie: Les Tristes, les

Tristes et les Pontiques.

Pontiques d'Ovide, les Souspirs d'O. De Magny, les Reg de 1. Du

Bellay", Littératures nO 17,1987, pp. 33-47.

rets

1 3 2 Marie-Dominique LEGRAND comme en plein maquis et conformément aux fresques et tapis­

132 Marie-Dominique LEGRAND

comme en plein maquis et conformément aux fresques et tapis­ series ou se développent les mascarades princieres _ a Fontai­ nebleau par exemple 39. Dans tous les exemples retenus nous

observons donc a différents titres que le paysage littéraire de la Renaissance compose tres fortement la représentation de la nature en fonction d'une conscience esthétique. Par cette expres­ sion je reprends a mon compte les analyses déterminantes de Fran~oise loukovsky 40 qui montre, en particulier a propos de Ronsard, la place que le paysage prend dans I'art poétique, levant ainsi l' erreur anachronique de l' expression personneIle, sans omettre la question cruciales de I'univers imaginaire et de la vision propres achaque poete. N'est-ce pas d'ailleurs ainsi que l'on peut parler de l'imitation des uns par les autres? Ces rondeurs du paysage ronsardien aux sources babillardes dont

parle Fran~oise loukovsky, se reconnaissent par

loachim Du BeIlay (Antiquités de Rome, 30) ou chez Agrippa d' Aubigné (Le printemps, 1,20). La réflexivité de ces idyIles est

exemple chez

extrement forte, leur maniérisme est omniprésent et la métapho­ re du jardinier, au reste tres commune des la Grande Rhétorique et chez Clément Marot qui "au jardin du sens sa rime ente" (Petite épftre au Roi) participe de ce projet de forte orientation des paysages, sans doute peu "expansifs" mais intensément con­

firmé s dans leur statut de

représentation d'une représentation.

Dans cette perspective il se peut que Marguerite Yourcenar ait dit l'essentiel dans L'CEuvre au noir: a deux moments parti­ culierement emblématiques au sein de ce roman de I'histoire de la Renaissance, a savoir lorsque Zénon au sortir de son séjour chez les charbonniers s'évanouit et se réveille le visage contre une flaque d'eau ou il "se voit voyant", et lorsque ce personnage

39. Voir Marie-Dominique LEGRAND, "La Loire dans l'Olive de Joachim Du Bellay", Loire, littérature, Presses de l'Université d' Angers, 1989, pp. 57-65.

40. Article cité, dan s Le Paysage ala Renaissance, op. cit., p. 63.

DE L'ÉMERGENCE DU SUJET ET DE L'ESSOR DU PAYSAGE

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guérit de I'étrange faiblesse qui I'a pris en contemplant ses plants de tomates - vrais parangons de I'importation du Nouveau Monde et de la "renaissance", selon un effet de réel qui honore la documentation de l'auteur 41 Episode romanesque, effet de réel, qui relevent bien d'un tableau, d'une représentation de la représentation que la Renaissance donne d'eIle-meme, par exemple dans ses récits de voyage ou dans le livre exceptionnel auquel nous nous arreterons maintenant: les Essais de Montaigne. Dans ces ouvrages ou I'énonciation a la premiere personne domine, et exclusivement chez Montaigne, nous assistons a une autre émergence du sujet, dans la lignée de ce qu'a récemment expliqué Terence Cave. En effet si le "le" distinct d' Alcofrybas trouble par son expression - ou, puis-je ajouter, le 'je d'auteur" chez Bonaventure Des Périers, distinct, dans Les nouvelles ré­ créations et joyeux devis, de celui du narrateur -, il n'en reste pas moins que le sujet affleure a la fracture de la fiction, dans le soutien éventuellement allégorique de la narration ou du pay­ sage. Plus rien de tel, ou de moins en moins, chez les explora­ teurs du monde maintenant connu ou chez Montaigne: le "je" de I'auteur n'avance plus exactement masqué mais est a soi-meme son propre truchement. Ce contexte posé, j'en viens finalement aux singularités du monde, au narcissisme et a I'interprétation qui président a toute composition littéraire des paysages d'un monde qui désormais entoure l'homme de toutes parts. "Singu­ larités". Singularitez de la France Antartique est un titre majeur d' André Thevet. En outre, comme le souligne fortement lean Céard dans sa conclusion au CoIloque Voyager a la Renaissance, il revient a Michel Mollat Du lourdin d'avoir remarqué et commenté le vocabulaire dans sa communication intitulée "L' altérité, découverte des découvertes" 42: "La", écrit-il, "Oll la tradition employait les mots mirabilia et merveilles, un Thevet,

41. Ed. Folio, 1981 (Gall. 1968), p. 22 et 245. 42. Op. cit., 305 et 593.

1 3 4 Marie-Dominique LEGRAND au XV!'"lC siecle, use du terme singularité. A I'étonnement admi­

134

Marie-Dominique LEGRAND

au XV!'"lC siecle, use du terme singularité. A I'étonnement admi­ ratif ou craintif, crédule ou sceptique, se substitue l' observation de I'originalité et de I'individualité spécifique, singuliere dans le sens d'unique, de I'objet observé. Il s'agit moins d'étrangeté que de particularité" C'est dans cette perspective qu'il faut lire la curiosité inlassable et toujours portée a la nouveauté comme a I'expérience de la différence chez I'auteur des Essais. Montaigne a de I'affection, du désir et meme de la passion ou de la ten­ dresse pour tout ce qui a de la variété, tout ce qui releve de la contingence, voire de I'irrégularité ou de la laideur, tout ce qui va et vient, tout ce qui est irréductible a la généralisation _ bref tout ce qui est en soi, inaliénable parce qu'''ondoyant et divers". Ce qui ne va pas sans un narcissisme permanent du spectacle qu'il donne du monde. Ainsi de Paris comme des cannibales, de Rome comme de I'homme et par exemple de lui-meme. Si, comme I'écrit Franc;oise Joukovsky, "Ronsard ne peint pas mais recompose" les paysages 43, Montaigne, lui, les énumere, les détaille et les "raconte", comme en un témoignage permanent. Lisons donc a propos de Paris ceci qui est extremement célebre:

elle a mon c~urdes mon enfance; il m'en est advenu Comme des choses excelIentes: plus j'ai vu depuis d'autres villes belles

"

plus la beauté de cette-ci peut et gagne Sur mon affection (

I'aime tendrementjusques a ses yermes et a ses taches

) je

" (III,9).

Ou bien ceci encore qui n'est pas moins connu et qui nous ramene

mieux, moins métaphoriquement, a I'anthropologie: "La diversité des fac;ons d'une nation a une autre ne me touche que par le plaisir de la variété. Chaque usage a sa raison. Soyent des assiettes d'estain, de bois, de terre, bouilli ou rasty, beurre en huile de noix

ou d'olive, chaud

". Ou encore, un peu

plus loin, toujours dans le meme chapitre, cette satire du Fanc;ais a I'étranger: "Ou qu'ils aillent, ils se tiennent a leurs fac;ons et abominent les estrangeres. Retrouvent ils un compatriote en

ou fraid, tout m'est un

43. Paysages de la Renaissance, op.cit., p. 59.

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Hongrie, ils festoyent cette aventure: les voila a se ralier et a se recoudre ensemble, a condammner tant de m~urs barbares qu'ils voient". Enfin ouvrons le magnifique livre que Gérard Labrat a consacré a L'image de Rome, une arme pour la contre-réforme 44 :

il nous entraine a relire des pages bouleversantes de Baudelaire, bouleversantes parce que nous y revenons a l'origine de I'ima­ gínaire moderne, palimpseste, aliéné et fécondé par la mémoire ­ mémoire ancestrale et immémoriale de l' anamnese, mémoire íntrinseque et neuve de chaque homme dans son etre-au-monde. Et nous lisons d'une autre main Walter Benjamín, et puis encore Marcel Proust. Sur la roue a livres que Géard Labrat a garnie pour nous il y a, ~uvre a laquelle reviennent sans cesse le voyageur et le pelerin romains, les Essais. Le parti pris est de cerner "le rapport entre la vue et les sites particulierement chers a l'homme

cultivé [quí] n'est nullement simple. (

porteur d'un bonheur rare que luí seul peut pracurer, d'un bonheur

que telle image de Rome permet d'analyser avec quelque délica­ tesse" 45. Cette nouvelle Rome, éternellement se nourrit de

I'interrogation de Montaigne (ID,9): "

taisie que la vüe des places que nous sc;avons habitées par des per­ sonnes desquelles la memoire est en recommandation, nous esmeut aucunement plus qu'ou'ir le recit de Icor faict ou leurs escrits 7". "Il faut", écrit Gérard Labrat, "que I'histoire (toujours

plus circonstanciée) de I'absence fasse une place a l'épopée du présent". Chez Montaigne, en l'occurrence maitre es "paysage mental", pour encore emprunter a Gérard Labrat, est ce "contact entre une ville et un regard" - regard d'un homme qui émerge de son humanité et en jouit dans sa singularité, la plus exquise cal' la plus fragile.

). Confirmation de l'ego,

est-ce par erreur de fan­

44. Champ Vallan, 1987. 45. Op. cit., note 77 de la page 391. (On retrouvera la citation de Montaigne dans IlI, 9, De la vanité, p. 1118 de l'éd. Maurice Rat, coll. PI., Gall., 1962).

DE L'ÉMERGENCE DU SUJET Ef DE L'ESSOR DU PAYSAGE 137 du mondes - balbutie la
DE L'ÉMERGENCE DU SUJET Ef DE L'ESSOR DU PAYSAGE 137 du mondes - balbutie la

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du mondes - balbutie la vocation prochainement morale et psychologique du paysage littéraire. On aura donc peut-etre cemé ici le commencement des commencements, émergence et essor au minimum sémantique en effet, du paysage a la Renaissance qui, pour me référer a un article de Michel Collot 48, "Points de vue sur la perception des paysages", est encore, sinon exclusivement, du moins principa­ lement, "esthétique" et rarement "lyrique". Dans un systématique va et vient de l'analyse des détails sémantiques a la théorie possible, j'ai tenté de me liver