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MONTESQUIEU

Une carrière parlementaire (1689-1717)


Charles de Secondat est né le 18 janvier 1689 au Château de la Brède à
Bordeaux. Il est issu d’une famille d’importants parlementaires bordelais.
Lorsqu’il a sept ans, sa mère meurt. En 1700, il rentre au collège de Juilly, chez
les Oratoriens, qu’il quitte en 1705. Il suit des études de droit à Bordeaux. En
1708, il reçoit sa licence de droit et il est reçu en tant qu’avocat au parlement de
Bordeaux. En 1713, son père meut et 1714, il est reçu en tant que conseiller au
parlement. En 1715, il se marie et épouse Jeanne de Lartigue, une protestante.
En 1716, naît son premier fils, Jean-Baptiste. La même année, il est reçu à
l’Académie des sciences de Bordeaux. Et la mort de son oncle, il hérite de sa
fortune, de sa charge de président au parlement de Bordeaux et du titre de Baron
de Montesquieu. En 1717, naît sa fille Marie.

Des premiers écrits au " Lettres Persanes " (1717-1727)

Parallèlement à sa charge au parlement, il se passionne pour les sciences. Il


rédige alors de nombreux traité de physique, de médecine, mais aussi de
politique et de philosophie, ce qui annonce les " Lettres Persanes " qui seront
publiées anonymement à Amsterdam en 1721, pour que sa réputation ne soit pas
ternie. Mais cet anonymat fut vite percé à jour. Le succès de ce livre lui ouvrit
les portes des salons parisiens. Il fréquente notamment la Marquise de Lambert
et le Premier Ministre, le Duc de Bourbon. En 1725, il cède sa charge de
Président.

Un académicien voyageur (1728-1755)

En 1728, il est élu à l’académie française, malgré de nombreuses oppositions,


dont celle du nouveau Premier Ministre, le cardinal Fleury. De 1728 à 1731,
faisant preuve d’une grande curiosité, il entama une série de voyages et il se
rendit en Hongrie, en Italie, en Allemagne, en Autriche et en Hollande. Il resta
deux ans en Angleterre. Tous ses voyages lui permirent d’observer précisément
la géographie, l’économie, les mœurs et les coutumes politiques des différents
pays européens. Pendant quatorze ans, il va travailler à l’œuvre de sa vie, "
L’Esprit des Lois ", qui sera publiée anonymement à Genève en 1748. Ce livre,
de philosophie politique, eut un immense retentissement mais fut attaqué par les
Jésuites et les Jansénistes qui critiquaient sa vision de la religion. Montesquieu
leur répondit en 1750 avec " La Défense de L’Esprit des Lois ". En 1754, il
publie une édition révisée des " Lettres Persanes ". Le 10 février 1755, il meurt à
Paris d’une fièvre jaune, à l’âge de 66 ans.

A une époque où la réflexion politique est étroitement liée au contractualisme,


Montesquieu néglige la question du passage de l’état de nature à la société
civile, à la différence de l’Ecole du droit naturel, puis de Hobbes, Locke et
Rousseau. Le maigre chapitre consacré à la lex naturalis ne contient qu’une
critique rapide de la conception hobbienne, Montesquieu affirmant que, loin de
montrer de l’agressivité à l’égard de ses semblables, l’homme naturel avait dû
être plutôt faible et timide. Voltaire ne croit ni à la bonté primitive de l'homme
ni à la chute originelle. Il considère l'être humain comme "passable", à l'image
du monde dans lequel il vit.

Partie 1 : Les lois

A. L’objectif de l’Esprit des Lois

Embrasser toutes les institutions reçues parmi les hommes ; se pencher sur
toutes les lois et coutumes diverses de tous les peuples de la terre, pour en rendre
raison, pour en déceler l’esprit. Montesquieu ne voulait pas montrer le corps des
lois mais leur " âme ", il ne voulait pas faire un traité de jurisprudence : il voulait
élaborer " une espèce de méthode " pour étudier la jurisprudence.

B. Qu’est-ce que la loi ?

Les lois sont " les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses ".
Montesquieu soutient (avec les Stoïciens) qu’il y a une raison primitive et que
les lois sont les rapports qui se trouvent entre elle et les différents êtres. Ainsi (et
ici Montesquieu contredit Hobbes) avant qu’il y eût des lois faites, il y avait une
justice possible. Montesquieu voit dans les lois des rapports nécessaires dérivant
de la nature des choses. Il les soumet à une étude scientifique et, par cette
analyse, prend place parmi les pères fondateurs de la sociologie et de la
philosophie politique. La loi, conçue dans sa signification large, comme un
rapport nécessaire dérivant de la nature des choses. La loi devient, chez
l'homme, une règle voulue, instituée pour assurer la sécurité et la liberté (" loi
positive "). La loi " positive " est donc une spécification de la loi dans sa
signification étendue.
C. Les causes physiques et les causes morales
Montesquieu pense que les lois doivent être relatives au physique du pays (son
climat, son terrain, sa superficie) et à la morale des habitants (leur religion, leurs
inclinations, leurs mœurs…). Il est important de noter que la " théorie des
climats " n’est qu’une des composantes de l’analyse de Montesquieu.

D. La raison et ses lois


S'appuyant sur la méthode expérimentale, Montesquieu définit les lois comme
des "rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses"; elles expliquent
rationnellement les rapports constants de la création divine, de la physique, de la
vie animale, mais aussi des hommes, même si la nature passionnée, l'ignorance
et la liberté humaines conduisent à leur violation et à la révision des lois
morales, politiques et civiles. À la différence de Hobbes, Montesquieu croit à
une sociabilité naturelle et considère qu'avec les sociétés commence la
formation de lois positives, distinctes selon leurs objets: le droit des gens, qui
règle les rapports des nations, le droit politique, qui établit les rapports entre
gouvernants et gouvernés, et le droit civil, qui organise les rapports entre les
citoyens. En énonçant des rapports, les lois inscrivent l'infinité des cas
particuliers dans un système rationnel général. Elles sont ainsi relatives au
physique d'un pays, à son climat, à ses mœurs, à son économie, à la religion qu'il
pratique, aux valeurs, et, surtout, à la nature et au principe de son gouvernement.
Cet ensemble de rapports forme l'"esprit des lois", qui doit être en harmonie
avec la nature et la liberté humaines.

Partie 2 : La théorie des gouvernements

A. La théorie de la séparation des pouvoirs

Montesquieu distingue trois sortes de gouvernement : le républicain, le


monarchique et le despotique.

républicain : " celui où le peuple, ou seulement une partie du peuple a la


souveraine puissance " (cette catégorie comprend donc aristocratie et
démocratie) ;
monarchique : " celui où un seul gouverne, mais selon des lois fixes et établies "
despotique : celui " sans loi et sans règle " dans où celui qui gouverne " entraîne
tout par sa volonté et ses caprices "
Le principe de chaque gouvernement dérive naturellement de cette nature ou
structure particulière :

a) le principe de la démocratie ou de l’Etat populaire est la vertu (chez chaque


citoyen, un esprit de constant renoncement à soi-même au profit du bien public,
par amour de la patrie et de ses lois, un esprit d’égalité excluant tout privilège).

b) le principe du gouvernement aristocratique est la modération (là où les


fortunes sont inégales il est rare qu’il y ait un esprit de vertu, c’est pourquoi il
faut que les lois tendent à donner un esprit de modération)

c) le principe du gouvernement monarchique c’est l’honneur (chacun pris en


particulier, chaque catégorie sociale se préfère aux autres, réclame des
privilèges, mais cette mêlée d’ambitions a des conséquences positives : chacun
travaille au bien commun en croyant ne travailler que pour soi).

d) le principe du gouvernement despotique c’est la crainte (le despote est tenu


d’avoir toujours le bras levé pour frapper ou au moins pour menacer ; il ravale
ses sujets au rang de bêtes obéissantes, dressées à filer doux par peur des coups).

Montesquieu explique ensuite que la corruption des gouvernements commence


presque toujours par celle de leurs principes : si ceux-ci sont sains, alors les
mauvaises lois ont l’effet de bonnes, mais une fois qu’ils sont corrompus, les
meilleures lois deviennent mauvaises : " le principe emporte tout ".

Montesquieu reprend la traditionnelle typologie des régimes politiques –


république, monarchie, despotisme – afin de définir leur nature, et surtout leur
principe d'action, essentiel pour comprendre leurs systèmes de lois respectifs.
Au sein du régime républicain, il distingue les formes démocratique et
aristocratique selon que la souveraineté appartient à tous ou à quelques-uns. Le
pouvoir monarchique est pratiqué en relation avec des lois fondamentales et à
travers des corps intermédiaires. Le despotisme, quant à lui, est exercé par un
seul pour son seul plaisir. Cette typologie permet d'établir une seconde
distinction, nouvelle, entre les gouvernements républicain et monarchique, qui
sont susceptibles d'être modérés, tandis que le régime despotique, contre nature,
est déréglé. Plus que cette catégorisation, c'est la mise en évidence du "ressort"
de chaque gouvernement qui est nouvelle. Le régime républicain a pour principe
la vertu, qui rend compatible l'exercice de la souveraineté par le peuple et son
obéissance; aussi modère-t-il le pouvoir des aristocrates. L'honneur est le
principe de la monarchie parce qu'il forme et maintient distinctions et rangs
sociaux. Enfin, limitant les ambitions des aristocrates et contraignant le peuple,
la crainte est le principe du despotisme. La combinaison des natures et des
principes des gouvernements rend possible la modération de la république et de
la monarchie, et marque l'extrême dérèglement du despotisme, que seule la
religion peut brider. Les gouvernements modérés doivent établir les lois
nécessaires à la conservation de leurs principes contre le péril de leur corruption
en despotisme.

Montesquieu établit un rapport entre la dimension territoriale d’un Etat et sa


forme politique : selon lui, la propriété naturelle des petits Etats est d’être
gouvernée en république, celle des " médiocres " d’être gouvernés en monarchie
et celles des grands empires d’être dominés par un despote ; donc " pour
conserver les principes du gouvernement établi il faut maintenir l’Etat dans la
grandeur qu’il avait déjà ".

Il parle de subordination de l'exécutif au législatif : celui-ci contient la volonté


générale de l'Etat , celui-là l'éxécution de cette volonté générale. Quant à la
signification du législatif, c'est qu'il faut que "le peuple fasse par ses
représentants tout ce qu'il ne peut pas faire par lui-même".

Locke insistait sur la continuité, pour ainsi dire, entre la masse du peuple et le
corps des représentants. Montesquieu, lui, va insister sur ce qui distingue le
corps des représentants de la masse du peuple. Car si le peuple est tout à fait
capable de bien choisir ses représentants, il n'est pas apte à bien délibérer.

Et c'est du corps législatif que vient le danger premier : c'est lui, titulaire de la
légitimité représentative, qui est le plus naturellement tenté et en mesure
d'accroître abusivement son pouvoir. Pour tout dire, toutes les dispositions
constitutionnelles ont pour but de rendre les deux pouvoirs approximativement
égaux en force, ou en capacités, alors qu'en vertu du principe de légitimité,
l'exécutif devrait être strictement subordonné au législatif.

Son génie, c'est qu'à l'objection classique des absolutistes : il faut bien que
quelqu'un décide en dernier ressort, et celui-là a nécessairement la souveraineté
absolue, Montesquieu répond : il faut bien en effet que les décisions soient
prises, mais cela ne signifie nullement que ces décisions doivent être prises par
un pouvoir. Une décision peut être prise par deux pouvoirs qui se sont accordés ;
et ils s'accorderont --volens nolens-- précisément parce qu'il faut qu'une décision
soit prise. Le vrai souverain n'est ni le législatif ni l'exécutif, c'est la nécessité :
la plupart des décisions prises n'auront été voulues telles quelles par aucun des
deux pouvoirs.

Chacun des deux pouvoirs, précisément parce qu'il fait face à un autre pouvoir
de force approximativement égale, a besoin de partisans. Et parce qu'il est un
pouvoir, il en attirera nécessairement.
Ainsi, parce que la société est représentée par un pouvoir divisé, les citoyens
vont être impuissants à se faire beaucoup de mal les uns aux autres. Si un des
pouvoirs paraît trop l'emporter, les citoyens se porteront au secours de l'autre.
C'est que ces derniers ont en effet en général un double intérêt : que le pouvoir
serve leurs intérêts et qu'il ne pèse pas trop lourdement sur la société ; et un
double sentiment : que le pouvoir qui les favorise et qu'ils soutiennent les
"représente", est "leur" pouvoir, et aussi qu'il est différent d'eux, distant, qu'il ne
les comprend pas, va les trahir. Et c'est le jeu inévitable de ces deux intérêts et
de ces deux sentiments inséparables qui garantit que les citoyens se porteront
spontanément au secours du pouvoir qui sera devenu trop faible.

B. La modération du gouvernement et du législateur

1. Le législateur modéré
Montesquieu prône la modération du législateur : " l’esprit de modération doit
être celui du législateur ; le bien politique comme le bien moral se trouve
toujours entre deux limites ".

2. Le gouvernement modéré
Montesquieu s’inscrit dans la droite ligne du libéralisme noble ou aristocratique
dont la bête noire n’était pas l’absolutisme en soi, mais son mode d’exercice
louis-quatorzien arbitraire et despotique.

Monarchie et despotisme. Pour Aristote, la tyrannie n’était qu’une variante de la


monarchie. Pour Montesquieu c’est un type distinct de gouvernement, différent
à la fois dans sa nature et dans son principe. Mais comment faire en sorte que la
monarchie, gouvernement modéré, ne vire pas au despotisme ? Ce sont sa nature
et son principe qui lui permettent de rester un gouvernement modéré. Cette
nature postule des corps intermédiaires, " subordonnés et dépendants ", " des
canaux moyens par où coule la puissance ". Ces corps font office de contre-
pouvoirs car il est de leur essence même de résister opiniâtrement aux incursions
indues du souverain au nom de cet honneur de corps qui a ses règles fixes. Les
autres contre forces sont le clergé, les parlements (qui ont le dépôt des lois
fondamentales), les villes (avec leurs privilèges) et les justices seigneuriales. Le
système monarchique est présenté par Montesquieu comme un frein à tous les
excès.

Monarchie et corruption. Pourtant la monarchie n’échappe pas plus que les


autres gouvernements à la corruption et Montesquieu le reconnaît : " la
monarchie se perd, lorsqu’un prince croit qu’il montre plus sa puissance en
changeant l’ordre des choses qu’en le suivant, lorsqu’il ôte les fonctions
naturelles des uns pour les donner à d’autres, et lorsqu’il est plus amoureux de
ses fantaisies que de ses volontés ".

Montesquieu explique également pourquoi les hommes ne se soulèvent pas


contre le fléau qu’est le despotisme : un gouvernement modéré est " un chef
d’œuvre de législation " dont la constitution est complexe et nécessite des
compromis ; " un gouvernement despotique, au contraire […] est uniforme
partout : comme il ne faut que des passions pour l’établir, tout le monde est bon
pour cela ".

Partie 3 : La liberté et le libéralisme politique

B. La liberté de tous

La liberté de tous. Dans la conception libérale du magistrat, la liberté signifie le


droit non pas de tout faire mais "de faire tout ce que les lois permettent; et si un
citoyen pouvait faire ce qu'elles défendent, il n'aurait plus de liberté, parce que
les autres auraient tout de même ce pouvoir". Inscrite dans la légalité, la liberté
se définit négativement, par l'absence d'empiétement sur les libertés d'autrui.
Elle est la conséquence non pas d'un régime politique spécifique mais de la
modération des gouvernements qui règle la liberté d'indépendance et les excès
du pouvoir. Montesquieu étudie donc avec une attention particulière les lois
pénales et fiscales qui portent sur la situation du citoyen dans la vie civile et qui
permettent au gouvernement d'assurer la liberté de tous.

B. La liberté politique

La liberté politique, relative au rapport entre le citoyen et la Constitution, et la


liberté civile, qui concerne le rapport entre le citoyen et les lois, forment l'objet
essentiel de De l'esprit des lois. Affirmant que "tout homme qui a du pouvoir est
porté à en abuser", Montesquieu tente de trouver les moyens par lesquels "le
pouvoir arrête le pouvoir" et de garantir par là la liberté des citoyens. La
Constitution de l'Angleterre, établie sur la séparation des pouvoirs, fournit un
modèle de gouvernement modéré dont le but est la liberté.
C. Le libéralisme politique

Mais l'opposition inaugurée par Montesquieu entre pouvoir et liberté, qui fait de
lui l'un des fondateurs du libéralisme politique, ne se réduit pas à la séparation
des pouvoirs. Dans la lignée de Locke, il considère que la représentation
politique offre "la meilleure espèce de gouvernement que les hommes aient pu
imaginer". Exécutif et législatif forment deux partis parmi les citoyens libres et
jaloux de leur indépendance. Pour conserver celle-ci, les citoyens équilibrent la
puissance des deux partis. Ainsi placés dans une haine réciproque impuissante,
les pouvoirs se maintiennent sans jamais nuire à la liberté. Le principe de
modération se traduit dans ce modèle, d'une part, par la distribution des pouvoirs
de l'État, d'autre part, par la représentation de citoyens libres. En recherchant "la
tranquillité d'esprit qui provient de l'opinion que chacun a de sa sûreté", qui
définit la liberté politique, Montesquieu découvre la capacité des lois à garantir
la liberté.
Montesquieu souligne d’abord qu’au fil de l’histoire " chacun a appelé liberté le
gouvernement qui était conforme à ses coutumes ou à ses inclinations ". On a
souvent vu la liberté en république où " les lois paraissent y parler plus et les
exécuteurs de la loi moins ", en démocratie où " le peuple paraît à peu près faire
ce qu’il veut "… mais une telle approche, explique Montesquieu, reviendrait à
confondre " le pouvoir du peuple avec la liberté du peuple ". En effet, " la liberté
ne peut consister qu’à pouvoir faire ce que l’on doit vouloir, et à n’être point
contraint de faire ce qu’on ne doit pas vouloir ". La liberté c’est le pouvoir de
faire tout ce que les lois permettent mais pas plus (sinon il n’y aurait plus de
liberté pour tous les citoyens). Cette liberté politique " ne se trouve que dans les
gouvernements modérés ", " mais elle n’est pas toujours dans les Etats modérés ;
elle n’y est que lorsqu’on n’abuse pas du pouvoir ; mais c’est une expérience
éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser (cf. Loi de
Thucydide) […] la vertu même a besoin de limites. " L’existence de la liberté
politique est donc subordonnée à une certaine disposition des choses (" pour
qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que par la disposition des choses, le
pouvoir arrête le pouvoir ").

Montesquieu distingue trois sortes de pouvoirs présents dans chaque Etat : " la
puissance législative, la puissance exécutrice des choses qui dépendent du droit
des gens, et la puissance exécutrice de celles qui dépendent du droit civil ". Et
pour que la liberté politique soit garantie il faut que ses trois pouvoirs soient
exercés par des personnes différentes : " Tout serait perdu si le même homme,
ou le même groupe de principaux, ou des nobles, ou du peuple, exerçaient ces
trois pouvoirs ".

Pour commenter la répartition des pouvoirs, Montesquieu prend l’exemple de la


constitution d’Angleterre. Le peuple en corps devrait légiférer (dans un Etat
libre, tout homme qui est censé avoir une âme libre doit être gouverné par lui-
même), mais c’est impossible dans les grands Etats et plein d’inconvénients
dans les petits : on aura donc recours à des représentants. Les représentants du
peuple partagent le législatif avec les représentants des nobles, lesquels sont
représentés à part (dans une autre chambre) sinon ils n’auraient aucun intérêt à
défendre car la plupart des décisions seraient prises contre eux. Chacune des
parties de ce législatif enchaîne l’autre par une faculté réciproque d’empêcher.
De même, ces deux chambres sont liées par l’exécutif (le monarque) comme il
est lié par elles ; ainsi, " toutes les parties, si opposées qu’elles nous paraissent,
concourent au bien général de la société ; comme des dissonances, dans la
musique, concourent à l’accord total ".

Cependant, comme l’a justement remarqué Jean-Jacques Chevallier, sans doute


Montesquieu n’était-il pas un interprète entièrement fidèle du système anglais
car " il semble bien que lui avait échappé le rôle, naissant mais capital, du
Cabinet et de son leader le ministre principal ; c’est par lui et par son chef, lien
personnel entre le roi et la majorité parlementaire, qu’étaient forcées d’aller de
concert les parties mutuellement enchaînées à l’attelage gouvernemental ".

Conclusion

Sans oser croire possible en France un aussi beau système qu’en Angleterre,
Montesquieu a souhaité pour sa patrie un minimum de distribution des
puissances : une noblesse héréditaire, un monarque par elle balancé et équilibré,
à la fois soutenue et contenue par elle, une monarchie réglée par des lois fixes
(donc indépendantes de la volonté éventuellement capricieuse du souverain), un
gouvernement modéré (qui ne risquerait pas de verser dans une des deux
extrémités tant redoutées par Montesquieu : l’Etat despotique et l’Etat
populaire).

N.B. : le système de séparation des pouvoirs prôné par Montesquieu tient plus
des " checks and balances ", de la fusion des pouvoirs que d’une séparation
totale : pour preuve l’ébauche de constitution élaborée par Montesquieu dans
laquelle le roi dispose d’un droit de veto en matière législative et le législatif
dispose d’un droit d’ingérence en matière judiciaire.