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De Robert Frost à Yves Bonnefoy : un point d’incandescence

The Road Not Taken (tiré de Mountain Interval, 1920)

TWO roads diverged in a yellow wood,


And sorry I could not travel both
And be one traveler, long I stood
And looked down one as far as I could
To where it bent in the undergrowth ;

Then took the other, as just as fair,


And having perhaps the better claim,
Because it was grassy and wanted wear ;
Though as for that the passing there
Had worn them really about the same,

And both that morning equally lay


In leaves no step had trodden black.
Oh, I kept the first for another day !
Yet knowing how way leads on to way,
I doubted if I should ever come back.

I shall be telling this with a sigh


Somewhere ages and ages hence :
Two roads diverged in a wood, and I—
I took the one less traveled by,
And that has made all the difference.

LA ROUTE NON PRISE

Deux routes divergeaient dans un bois jaune


Et, désolé de ne pas pouvoir prendre les deux
Et n’être qu’un seul voyageur, je suis resté longtemps
À regarder l’une des deux aussi loin que je ne le pouvais
Jusqu’au point où son virage se perdait dans les broussailles ;
Alors j’ai pris l’autre, tout aussi séduisante
Et peut-être encore plus justifiée
Parce que herbeuse et manquant quelque peu d’usure
Bien que, franchement, les passages
Les aient usées à peu près de façon identique,
Et toutes les deux se reposaient, ce matin-là,
Sous des feuilles qu’aucun pied n’avait noircies.
Ah, j’ai gardé l’autre pour un autre jour !
Sachant, pourtant, comment un chemin nous mène à l’autre,
Je doutais que jamais je n’y revienne de nouveau.
Un jour je me trouverai à raconter en soupirant
Quelque part dans un lointain avenir que
Deux routes divergeaient dans un bois, et moi,
J’ai pris celle par laquelle on voyage le moins souvent,
Et que c’est cela qui a tout changé.

[Sauf erreur de ma part,


cette traduction doit être de Roger Asselineau (1915-2002)]

L’Arrière-pays (incipit, tiré de Récits en rêve)


Éd. Skira, coll. « Les Sentiers de la création », Genève, 1972

« J’ai souvent éprouvé un sentiment d’inquiétude, à des carrefours. Il me semble


dans ces moments qu’en ce lieu ou presque : là, à deux pas sur la voie que je n’ai
pas prise et dont déjà je m’éloigne, oui, c’est là que s’ouvrait un pays d’essence
plus haute, où j’aurais pu aller vivre et que désormais j’ai perdu. Pourtant, rien
n’indiquait ni même ne suggérait, à l’instant du choix, qu’il me fallût m’engager
sur cette autre route. J’ai pu la suivre des yeux, souvent, et vérifier qu’elle n’allait
pas à une terre nouvelle. Mais cela ne m’apaise pas, car je sais aussi que l’autre
pays ne serait pas remarquable par des aspects inimaginés des monuments ou du
sol. Ce n’est pas mon goût de rêver de couleurs ou de formes inconnues, ni d’un
dépassement de la beauté de ce monde. J’aime la terre, ce que je vois me comble,
et il m’arrive même de croire que la ligne pure des cimes, la majesté des arbres, la
vivacité du mouvement de l’eau au fond d’un ravin, la grâce d’une façade d’église,
puisqu’elles sont si intenses, en des régions, à des heures, ne peuvent qu’avoir été
voulues, et pour notre bien. Cette harmonie a un sens, ces paysages et ces espè-
ces sont, figés encore, enchantés peut-être, une parole, il ne s’agit que de regarder
et d’écouter avec force pour que l’absolu se déclare, au bout de nos errements.
Ici, dans cette promesse, est donc le lieu. Et pourtant, c’est quand j’en suis venu
à cette sorte de foi que l’idée de l’autre pays peut s’emparer de moi le plus
violemment, et me priver de tout bonheur à la terre. Car plus je suis convaincu
qu’elle est une phrase ou plutôt une musique – à la fois signe et substance – et
plus cruellement je ressens qu’une clef manque, parmi celles qui permettraient de
l’entendre. Nous sommes désunis, dans cette unité, et ce que pressent l’intuition,
l’action ne peut s’y porter ou s’y résoudre. Et si une voix s’élève, claire pour un
instant dans cette rumeur d’orchestre, eh bien le siècle passe, qui parlait meurt, le
sens des mots est perdu. C’est comme si, des pouvoirs de la vie, de la syntaxe de
la couleur et des formes, des mots touffus ou iridescents que répète sans fin la
pérennité naturelle, nous ne savions percevoir une articulation parmi, cependant,
les plus simples, et le soleil, qui brille, en est comme noir. »