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ENCORE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES

Je venais d’écrire mon article sur la Société de Gens de Lettres, quand le hasard m’apporta
les statuts demi-séculaires sur quoi repose et s’érige l’admirable édifice de cette Société. Je fus
véritablement émerveillé et je compris tout de suite pourquoi la plupart des sociétaires manquaient
aussi notoirement d’imagination dans leurs écrits; c’est qu’ils avaient tout mis dans leurs statuts. Ah
! quels statuts ! Entre autres stupéfiants articles, j’en découvris un qui dépasse, en stupéfiante
énormité, ceux que j’ai déjà eu l’honneur et le plaisir de signaler et sur le compte desquels, dans la
presse, il n’y eut qu’une voix ironique, sauf, toutefois, celle du vénérable M. Philibert Audebrand ,
et aussi celle de l’accommodant M. Émile Zola ; rapprochement qui me paraît d’une particulière et
suprême mélancolie. Mais ne sommes-nous pas dans le temps étrange des alliances ?
Voici cet article. Il est court, mais il en dit long.
ARTICLE 29. - Les sociétaires sont liés à la Société par le présent acte : il ne leur
appartient pas de se dégager de ce lien. Le comité seul peut apprécier s’il y a lieu d’accepter ou
refuser une démission.
Je suis parfaitement désintéressé dans la question, et je conçois qu’un sociétaire ou un
commissionnaire me vienne dire : « Qu’est-ce que cela vous regarde ? » Il est certain que ce qui se
passe à la Société des Gens de Lettres ne me regarde en aucune façon. Je ne suis point, Dieu merci,
sociétaire, et j’espère bien qu’à l’âge des volontés déclinantes, je ne le serai pas davantage. J’ai
aussi sur la probité littéraire, si harpagonesquement défendue par les gabelliers et les huissiers de la
Société des Gens de Lettres, des idées qui effaroucheraient grandement le vénérable M. Philibert
Audebrand, et qui m’ont préservé jusqu’ici de bien des tentations mauvaises. Je ne crois pas que la
propriété littéraire soit une propriété. En cela, je suis tout à fait de l’avis de M. Grave. Il y a trop
d’éléments qui concourent à la réalisation de cette chose : un livre ou un article de journal, pour
qu’on puisse admettre, à moins d’un immense orgueil, que ce livre ou cet article, une fois dans le
public, constitue une propriété individuelle et éternelle. Mais c’est une question intercurrente, et sur
laquelle je reviendrai quelque jour. Qu’il suffise à M. Zola, pour le moment, de savoir que, malgré
ces idées subversives, nous n’avons, M. Grave et moi, du moins jusqu’ici, volé aucune chaussure
aux étalages. Donc, je le répète, je suis très désintéressé, en toute cette affaire. Pourtant, si je
pouvais, en leur montrant à quoi ils s’exposent, faire réfléchir quelques jeunes gens ingénus, tentés
d’entrer dans une Société dont les règlements assimilent les sociétaires à des forçats, et les
commissionnaires à des gardes-chiourmes, il me semble que je n’aurais perdu, ni mon temps, ni ma
peine. Or, cet article 29 me paraît de nature à faire hésiter, même les plus braves, même les moins
dégoûtés.
Comment, dans mon dernier article , montrant l’état d’écœurement profond où doit se
trouver un honnête écrivain qui, tout d’un coup, comprend dans quelle pétaudière il est tombé,
comment ai-je pu me tromper au point de dire : « Je sais qu’on est toujours libre de s’en aller. » Eh
bien, non, on ne peut pas s’en aller; on n’a même pas cette ressource qu’ont, partout, les gens
trompés, mécontents ou volés.
Lorsqu’on est gendelettre, pour son malheur, on est gendelettre à vie, à perpétuité, par- delà
la mort. Quoi qu’il arrive, il ne vous est pas possible de rompre ce carcan que vous vous êtes si
imprudemment rivé au col ; il faut traîner ce boulet éternel que vous vous êtes mis aux pieds. Un
jeune homme qui, par surprise, par ignorance, par entraînement, par vanité, par intérêt, est entré
dans cette Société, qui en voit aussitôt les nombreux inconvénients, les désavantages flagrants, qui
comprend que, pour quelques sous aléatoires et non garantis, il vient d’aliéner sa liberté morale,
que, en échange de quelques problématiques et mensuelles lentilles, il a vendu son honneur
professionnel et qui veut reconquérir cette liberté, rattraper cet honneur, ce jeune homme ne le peut
pas. Au seuil de la porte par laquelle il croit librement s’évader, M. Montagne est là, qui d’un geste
platonien, lui montre, gravée au terrible fronton, l’inscription de l’enfer dantesque : « Lasciate... ».
Oui, depuis l’instant où il m’a été donné d’entrevoir, à travers les fauves lueurs de l’article 29, ce
tragique geste de l’archangélique M. Montagne, comme j’ai senti que M. Montagne, non seulement
existait, mais qu’il était quelque chose d’énorme et de symbolique, quelque chose de
symboliquement énorme ou d’énormément symbolique, avec quoi j’eus le tort grave de plaisanter et
de rire. Aussi ne fais-je aucune difficulté à lui adresser toutes mes excuses, pour l’avoir traité, un
peu légèrement, de comique fantôme et d’apothicaire d’opérette.
Je crois qu’après la citation de l’article 29, tous autres commentaires seraient superflus. Ils ne
pourraient qu’en amoindrir la signification.

* * *

Reste M. Émile Zola, et c’est ici qu’est la grande tristesse de l’affaire.


M. Émile Zola a été interviewé, et ses paroles et ses arguments, qu’on attendait autres, ont
été ceux de M. Philibert Audrebrand et de M. Montagne. On y cherche vainement quelque chose de
plus haut et de plus fier. M. Zola est déjà de la Société des Gens de Lettres jusqu’au cou ; en six
mois, il a pris, ainsi que dit M. Sarcey, l’air de la maison comme un vieux routier de roman
feuilleton. Les affirmations de toute sa vie, son libéralisme ancien, il les renie : « Quelle chicane
nous veut-on ? Mais notre Société n’est pas une société de littérature – qu’est-ce que c’est ça, la
littérature ? – Nous percevons ! »
Non, voyez-vous, monsieur Zola, tout ça, ce sont des mots, et qui ne trompent personne.
Vous savez très bien que, non seulement la Société des Gens de Lettres est une Société de littérature
– de mauvaise littérature, je vous l’accorde – mais qu’elle est une école de littérature, ce qui est pire.
Dans toutes les occasions – obsèques, banquets, inaugurations de statues – elle fait acte de
littérature, consacre des gloires consacrées, et glorifie des médiocrités. Elle en fait de la littérature,
lorsqu’elle poursuit des enquêtes critiques sur la valeur littéraire d’un candidat, lorsque, parfois,
elle livre l’œuvre d’un homme de talent, comme Lucien Descaves, par exemple, à toutes les haines
aveugles d’un comité que la routine passionne, et que l’effort d’une pensée personnelle épouvante.
Vous dites encore : « Mais il y a des statuts... et je n’y peux rien. » Si, vous pouvez quelque chose;
vous pouvez, du moins, tenter quelque chose. Mais vous hésitez à engager une lutte contre des
habitudes, des préjugés dont il est impossible que vous ne sentiez pas la caducité, et la vilenie, parce
que vous craignez d’y perdre votre présidence, parce que vous comprenez qu’il se pourrait que la
Société préférât encore, à la gloire de vous avoir comme chef, le maintien intégral de son institution.
Tout cela n’est pas bien beau, et je comprends Flaubert, lorsqu’il écrivait :
« ... J’aurais même grand soin, dût-il m’en coûter cher, de mettre à la première page de mes
livres, que la reproduction en est permise, afin qu’on voie que je ne suis pas de la Société des Gens
de Lettres ; car j’en renie le titre d’avance, et je prendrais, vis-à-vis de mon concierge, plutôt celui
de négociant ou de chasublier. »

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