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JULES BARBEY D'AUREVILLY

L'auteur de Les Œuvres et les hommes cette série d'au moins trente volumes, va publier
Sensations d'art, un livre qui rentre dans cette collection.
C'est assurément le moment de prendre un croquis de la physionomie originale et altière de
l'écrivain.
Il existe deux Barbey d'Aurevilly, celui de la légende et celui de la réalité. Comme il ne sort
qu'en voiture et pour aller dans le monde, les occasions de rencontrer le véritable d'Aurevilly sont
assez rares. Aussi, le peu qu'on a su de lui, déformé en se colportant de bouche en bouche, a donné
naissance à un d'Aurevilly légendaire et protéen, que tout le monde s'imagine de façon différente. Il
est peu d'hommes sur qui circulent plus d'anecdotes fausses et d'appréciations ignorantes. Bien des
gens encore sont convaincus que l'auteur de L'Ensorcelée porte un corset autour de la taille et des
anneaux d'or aux doigts de pied.
Il y a loin du d'Aurevilly que représentent mille absurdes racontars au fier et noble écrivain,
dont les amis seuls connaissent le grand cœur et l'exquise bonté. Mais, par le mépris qu'il a toujours
professé pour l'opinion, il est facile de s'expliquer qu'il s'amuse des mots qu'on lui prête et des
oripeaux étranges dont on travestit sa personnalité.

* * *

De sa simple demeure de la rue Rousselet, son tournebride de sous-lieutenant, comme il


l'appelle –, où il couvre ses cahiers de sa grande écriture multicolore en la seule compagnie de sa
petite chatte noire, Desdémone, il ne sort guère que pour faire des visites ou dîner en ville.
On sait combien de descriptions disparates furent faites de son costume. Peut-être serait-il
temps de rétablir la vérité. M. d'Aurevilly a simplement conservé les modes de sa jeunesse, plus
élégantes certes que celles d'aujourd'hui, il porte réellement la fameuse “rhingrave” dont on a tant
parlé : une longue redingote noire pincée à la taille, avec de très grands revers sur lesquels se
balance une cravate écarlate bordée de dentelles blanches. Les basques retombent sur un pantalon de
tricot blanc à sous-pieds. Très souvent une énorme rose à la boutonnière. C'est assurément plus
décoratif que le banal ruban rouge. Les mains sont prises dans des gants noirs brodés d'or.
Et tandis que la gauche joue avec un jonc à pomme constellée de pierreries – tel que devait
être la canne célèbre de Balzac –, la droite tient perpétuellement un petit miroir, où, tout en causant,
M. d'Aurevilly jette de temps à autre un regard. Fatuité ridicule de narcisse moderne, a-t-on dit. En
réalité, ce miroir, adroitement manié, permet au causeur de voir tout ce qui se passe dans tous les
coins d'un salon, et lui donne des yeux derrière la tête.
Pas plus que ce costume, pas plus que sa courtoise politesse de gentilhomme, son attitude ne
donne l'impression d'un homme de notre âge. Cette haute et puissante stature, cette tête belle et
bronzée, aux longs cheveux noirs, fièrement rejetée en arrière, rappellent bien que l'écrivain-
chevalier descend des Northmans, compagnons de Rollon , et que les gentilshommes pêcheurs, ses
ancêtres, portaient « d'azur aux deux barbeaux d'argent, adossés et écaillés, avec trois quintefeuilles
d'or en chef ».
M. d'Aurevilly apparaît comme le représentant de bien des vieilles traditions qui tendent à se
perdre. Aussi est-il un fervent de la conversation, un des causeurs les plus éblouissants de notre
temps. Il est le Ruggieri de la parole. On dirait d'un Rivarol qui serait byronien. C'est surtout quand
il se trouve dans un salon, entre deux jolies femmes, que les mots éclatants, marqués au coin de son
originalité puissante, partent de ses lèvres, flèches d'or dont il aime à parsemer les feuillets de ses
manuscrits.
Mais, dans la conversation, le vrai d'Aurevilly, perceptible pour ceux qui l'aiment et qui
connaissent la bonté et l'admirable grandeur du farouche éreinteur, s'amuse à dérouter ses auditeurs
par des cliquetis de paradoxes ou des récits d'aventures invraisemblables.
Quand, le dimanche soir, en dînant chez son ami Coppée, il raconte quelque prodigieuse
histoire dont il affirme avoir été témoin, le poète des Intimités lui dit doucement, avec un sourire :
– C'est dans votre baronnie de Munchhausen que cela est arrivé, n'est-ce pas ?
* * *

Dans les histoires qu'il raconte, comme dans celles qu'il écrit, celui que quelqu'un a appelé «
le connétable des lettres françaises » manifeste son goût pour la glorification de l'effort humain, son
admiration pour la force physique ou la force morale. Il a écrit, dans Ce qui ne meurt pas : « L'action
l'emporte sur la pensée de toute la beauté de la volonté accomplie ». Dans ces mots éclate l'intime
regret de la vie qu'il rêvait. Hanté du désir constant d'être un homme d'action, il dut se résigner à
devenir un homme de pensée. C'est que notre époque ne donne pas le champ libre à ceux qui sont
nés avec le rêve de vivre en condottiere ; et plus n'est possible de mener une existence à la
Benvenuto Cellini. D'Aurevilly est dans la littérature comme un aigle en cage. Et, son bec et ses
griffes, il les aiguisa perpétuellement contre les barreaux.
Ses instincts de combattant et de chevalier, celui qui avait rêvé de leur donner l'essor en de
hardies aventures, put du moins les laisser s'ébattre dans l'art. Aussi garda-t-il toujours, ce paladin
du catholicisme et des lettres, sa fière attitude de lutteur que rien ne désarme.
Au lieu de courir sous le ciel libre, soldat ou marin, il regarde voler son imagination ardente
en traçant sur le papier des lignes bleues, rouges ou vertes, entre lesquelles serpentent des flèches
dorées.
C'est entre les murs nus de sa chambre, assis à sa table de travail, le front caché jusqu'aux
sourcils par une sorte de pschent cramoisi, qu'il a cru vivre comme le chevalier Des Touches et
comme tous les grands héros de ses romans. Buffon aurait pensé manquer de respect à la nature s'il
l'avait décrite sans ses manchettes. D'Aurevilly serait convaincu qu'il offenserait ses personnages s'il
les créait sans revêtir sa rouge simarre des Templiers. L'auteur des Diaboliques disait jadis qu'il
écrirait les Angéliques, quand il en aurait rencontré les modèles. Aujourd'hui, il affirme qu'il les a
trouvés. Pour faire les Angéliques, il endossera la simarre blanche.
Il porterait alors le symbole de la pureté de sa conscience d'écrivain.
Le Gaulois, 20 mars 1886

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