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CHRONIQUE DE PARIS

Peut-être, Monsieur, en lisant, le mois dernier, l’austère Revue des deux mondes devenue, de
par les anathèmes de M. Saint-Genest , le foyer le plus actif de la corruption moderne, vous êtes-
vous écrié, avec le même M. Saint-Genest : « Mais c’est horrible, cela ! Où allons-nous ! Vit-on
jamais pareille immoralité ? Le maréchal ne le souffrira pas ! » Je fais grâce aux lecteurs des autres
imprécations que vous et M. Saint-Genest n’avez point manqué de débiter contre M. Mario Uchard
et son excellent et fantaisiste oncle Barbassou-pacha . Elles sont éloquentes, soit ! mais bien
inutiles, en vérité.
Voyons, Monsieur, aujourd’hui que le père Barbassou a déménagé du bureau de la rue
Bonaparte pour promener son turban et ses babouches dans toutes les librairies, raisonnons un peu.
Je vous le demande en toute sincérité, qu’eussiez-vous fait si, un beau matin, votre notaire
était venu, gravement, remettre entre vos mains, par vertu d’héritage, la modeste somme de trente-
sept millions de francs et un harem tout neuf, composé des quatre plus merveilleuses et plus
enivrantes créatures qui soient jamais passées dans les rêves d’opium d’un sultan ? Ajoutez à cela
l’eunuque le plus correct, le mieux stylé, le plus glabre, qui ait jamais foulé les rives du Bosphore et
promené… sa politique centre-gauche sur les degrés de marbre du palais de Dolma-Bagtché .
Ajoutez encore tout l’attirail oriental du harem : les étoffes chatoyantes, douces comme des
caresses, les tentures lourdes étouffant les bruits, les parfums brûlant dans des cassolettes d’or et
s’échappant en buée odorante, etc., et dites-moi : auriez-vous fait don de ces odalisques aux Folies-
Bergère ou loué toute cette musulmanerie gracieuse à M. Halanzier, afin de la faire figurer dans les
ballets du Roi de Lahore ? Point, Monsieur. À l’imitation d’André Peyrade, à qui advint cette
étonnante bonne fortune, à ce que prétend M. Mario Uchard, vous vous fussiez, sans plus tarder,
proclamé sultan des pieds à la tête ; et, croyez-moi, le métier de sultan qui est, dit-on, si fort en
baisse à Constantinople , me paraît encore un respectable métier à Marseille, voire au boulevard
Haussmann.
Il est bien évident que tout est relatif en ce bas monde et, si le héros de la gaillarde aventure
de Mon oncle Barbassou avait eu nom Hassan, au lieu de s’appeler tout bêtement André, personne
n’eût songé à se voiler la face. M. Saint-Genest lui-même, qui est militaire, eût certainement pensé,
à part lui, que ledit Hassan était un bien piètre pacha en comparaison de tous les pachas passés et
présents (je n’ose pas dire futurs), n’ayant que quatre femmes à son service, tandis que tant de gens,
qui ne sont ni pachas ni musulmans, mais tout simplement banquiers, gentilshommes et parfaits
chrétiens, en ont souvent bien davantage.
Comme le fait très judicieusement remarquer l’auteur, la question de morale, ici, ne serait
donc qu’une question de latitude, et l’excentricité de la situation du fortuné André Peyrade
disparaîtrait s’il habitait les rives du Bosphore, ou quelque palais enchanté de Bagdad. La lectrice
pudibonde qui rougit au récit des amours sultanesques d’André ne pourrait refuser son approbation
à celles d’Hassan, et elle verserait toutes les jolies larmes de ses jolis yeux, si ces amours étaient
traversées par de cruelles péripéties.
D’ailleurs, je dois déclarer que, rarement, au contraire, je ne lus un livre aussi parfaitement
moral que celui de M. Mario Uchard, si moral même que l’accès de vertu bourgeoise auquel s’est
laissé entraîner M. Mario Uchard nuit beaucoup à son livre et à sa réputation d’homme d’esprit et
de littérateur ingénieux. Mon oncle Barbassou, qui commence comme un conte des Mille et une
nuits, se poursuit comme un drame de l’Ambigu et finit comme une comédie du Gymnase. Koudjé-
Gul, la belle odalisque, régénérée par l’amour chrétien, après des péripéties sans nombre, troque son
voile de sultane énamourée contre celui, plus prosaïque, de mariée ; Haroun-al-Raschid , dépossédé
de son harem et devenu bourgeois comme devant, fait la plus piteuse mine du monde sous l’habit
étriqué d’André Peyrade ; et le lecteur descend des hauteurs de la volupté orientale jusque dans la
salle grise et froide d’une mairie parisienne.
Vous le voyez, ce livre est à la portée de toutes les pudeurs, et les personnes sensibles qui
passent leur vie à racheter des âmes de jeunes Chinois feront sagement de le lire. Elles y trouveront
d’utiles renseignements pour leur propagande et pourront, grâce à lui, étendre à d’autres pays et
d’autres religions leur zèle et leurs dévouements de missionnaires.
Voyons, monsieur, vous qui criez si fort à l’immoralité, auriez-vous fait ce que fit André
Peyrade ? Permettez-moi de n’en pas croire un mot.
L’Ordre de Paris, 23 octobre 1876

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