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L’ORDURE

Je viens de lire un livre tout récemment paru. Ce livre est signé par une femme . On
reconnaît l'homme à son style ; la femme aussi. Telle femme, tel livre. Ce livre est sale et bête,
et il pue : la puanteur fade d' une maison où jamais ne pénétra le soleil, où l'air jamais ne vint
chasser les odeurs des parfums qui se corrompent et des sueurs qui s'aigrissent.
En ouvrant ces pages, on a l'impression d'entrer en un mauvais lieu. Il semble qu'on
voie, à travers ces lignes, comme à travers les persiennes toujours closes, des paquets de
chairs, vautrés çà et là sur des divans et des tapis, les allées et les venues le long des couloirs
mal éclairés, les courses furtives et les dégringolades rapides le long des escaliers ; il semble
qu'on entende aussi des rires rauques, des voix cassées par la noce, des refrains obscènes et le
bruit agaçant du piano qui les accompagne.
Un tel livre devrait se cacher, comme se cachent les débauches honteuses, au fond des
quartiers sombres, dans des maisons d'infamie, et les lourds tombereaux matinaux qui, dès
l'aube, viennent ramasser l'ordure de Paris, devraient bien aussi emporter ces pourritures aux
pourrissoirs.
Cela s'étale partout, et cela se vend. Cela arrête les passants à la devanture des
librairies et, comme une fille sur les trottoirs, raccroche.
– Monsieur, monsieur, écoutez donc...
Je l'ai vu, dans un salon honnête, sur une table, qui se pavanait fièrement, à portée de
jeune fille. Les pages n'avaient pas été coupées, il est vrai, et il s'était faufilé là, comme
parfois se faufilent, jusque dans la paix des maisons respectables, ces vieilles matrones,
courtières du vice.
Heureusement qu'il est bête. ce livre, autant qu'il est nauséabond, et, quand ce n'est pas
le dégoût qui vous le fait jeter aux latrines, c'est l'ennui qui vous le fait jeter au feu.

* * *

Aujourd'hui la production littéraire est énorme . Tout le monde se mêle d'écrire. Où


que vous alliez, vous ne rencontrez que des gens gros de romans, de nouvelles ou de pièces de
théâtre. Les journaux sont encombrés par des personnages singuliers, de tout poil et de tout
sexe, qui se croient une mission et qui vous arrivent, les bras chargés de papiers, tête pleine de
chefs-d'œuvre. Les éditeurs sont affolés par la lecture des manuscrits qui, chaque jour,
s'entassent et débordent des cases bondées. Les minutes se comptent par l'apparition d'un
volume nouveau. Il faut vraiment n'avoir pas été à l'école mutuelle pour ne se point payer
cette fantaisie et ce luxe, devenus presque un besoin, de faire un livre . Chez les libraires, vous
voyez des couvertures à vignettes sur lesquelles s'étalent des noms inconnus et baroques. Les
clercs d'huissier rêvent des gloires littéraires, en paperassant des projets, et, au fond de leurs
boutiques, les garçons épiciers, mélancoliquement, méditent des ouvrages étonnants, aspirent
à déserter les piles de bougie et les colonnes de boîtes à sardines, pour les colonnes de la
Revue des deux mondes. On croirait que, devant cette levée formidable et confuse d'auteurs,
d'écrivains, de poètes et de bas-bleus, les lecteurs aient disparu, pris aussi par cette maladie de
notre époque. Pas du tout. On lit davantage ; des couches nouvelles de gogos de lettres se
révèlent. Les élucubrations les plus stupéfiantes trouvent une clientèle que rien ne lasse ni
n'écœure. Il y a des débouchés qu'on ne soupçonnait pas, pour tout ce que produisent la bêtise
et la corruption humaines unies étroitement par ce lien commun : la littérature. Et c'est à peine
si le public, abruti par les lectures stupides et malsaines, parvient à distinguer entre l'œuvre
puissante, toute parfumée d'art, de Guy de Maupassant, et une œuvre immonde, tout
empuantie d'ordures, comme celle dont je parle au début de cet article .
Ce livre n'est point un cas isolé. Si j'y ai fait plus spécialement allusion, c'est qu'il est,
je crois, plus récent... À vrai dire, il ne se montre ni plus bête ni plus ordurier que la plupart de
ceux que nous voyons recommandés par les journaux honnêtes : il l'est autant. Comme les
autres il se traîne dans les mêmes pourritures et s'embourbe dans les mêmes fanges. Il n'a
même pas la hardiesse d'exhaler une dépravation spéciale, le mérite d'exhaler une odeur
inconnue. Ce sont choses courantes et banales, que celles qu'il nous débite, en un style de
cabaret, ou un argot de cabinet de toilette. Cela est pris à la même cuvette d'eau sale où tout le
monde s'est lavé.
D'ailleurs, à quoi bon nous étonner, quand nous voyons aujourd'hui effrontément et
librement s'étaler, chez tous les marchands de livres, les obscénités qui se cachaient jadis en
Belgique, et qui viennent, couverture à couverture, fraterniser avec les nôtres, avec des
sourires engageants et des provocations tolérées ?
L'ordure, voilà l'idéal cherché et atteint du moment ! La prostitution n'opère plus
seulement sur nos trottoirs et dans les ghettos spéciaux ; elle envahit notre littérature et
pénètre ainsi, sous une forme nouvelle, dans des places d'où on l’avait chassée ! Les librairies
deviennent d'immenses maisons de tolérance et de proxénétisme, où tous les vices trouvent
leur satisfaction à bon marché. La confusion est si grande qu'on ne reconnaît plus ce qui est
beau de ce qui est laid, qu'on ne fait plus de différence entre l'art et l'ordure. On prend dans le
tas L'Évangéliste et Charlot s'amuse, Criquette et Le Pistolet de la Baronne, Une vie et le
Supplice de Madeleine Badajou . On trouve Zola terne et pâle, Goncourt bégueule.

* * *

Cette littérature, à laquelle tout le monde avidement se rue, est bien l'image de notre
époque, cette époque bizarre et nymphomane, où les filles possèdent leur journal officiel,
comme un gouvernement ou une maison de banque, et, gravement, discutent de leurs intérêts,
de leurs valeurs cotées, de leurs entreprises ; où l'on parle, tout haut, avec sérénité, ainsi que
d'une chose naturelle, des passions hors nature et de vices inavouables ; où les cerveaux
blasés, les nerfs émoussés, les sexes surmenés vont cherchant des combinaisons nouvelles,
des vibrations inconnues de plaisirs, des confusions et des promiscuités monstrueuses . C'est à
qui se prosternera en adoration devant l'image glorifiée du Dieu antique, qui domine notre
société comme le seul Dieu resté debout, le seul Dieu que n'ait point renversé la vague
déferlante de l'ordure.
C'est vers lui que montent toutes les prières, c'est à lui que vont tous les chants, c'est
pour lui que la littérature élève, dans sa boue, ses monuments de honte et ses temples
d'infamies où la foule se précipite et s'agenouille.

* * *

Il en a toujours été ainsi sous les républiques, qui permettent de tout dire, de tout
montrer, de tout étaler, qui toujours protègent la littérature honteuse pour abrutir les peuples et
les énerver. C'est ainsi qu'elles épuisent leur force, vident leur sang et détraquent leurs
cervelles. Un peuple gavé d'ordure, saturé de vices, est un peuple impuissant, comme est
stérile la femme qui se donne à tous les désirs qui s'offrent et surmène son corps dans tous les
plaisirs.
Si jamais la monarchie, que nous attendons , vient, un jour, bousculer la république, si
jamais elle domine l'avachissement des uns et le découragement des autres, c'est par la
littérature qu'elle devra commencer son œuvre de régénération. Il faudra qu'elle purge les
librairies de ses livres, la presse de ses journaux, et qu'elle promène, partout où triomphe
l'ordure, son coup de balai triomphal. Dans les siècles de tyrannie, l'art s'est développé,
magnifique, et la littérature a brillé d'un éclat superbe ; dans les siècles de démocratie, l'art
s'est abaissé et la littérature n'a servi que de véhicule à la corruption.
La liberté, historiquement, n'a jamais enfanté de prodiges, ni créé de vertus, ni produit
de chefs-d'œuvre. Elle a fait tomber des têtes et elle a pourri des âmes. Elle a du sang et de
l'ordure aux mains, voilà tout .
Le Gaulois, 13 avril 1883

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