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CHRONIQUES PARISIENNES

ROLAND

En fermant le livre tout récent signé : Ary Ecilaw et intitulé Roland, drame énergique
et bref comme une passe d’armes, je me suis mis à penser, à travers la brume de réflexions qui
monte au cerveau, après une lecture, à tous les grands motifs qui sont la source toujours jeune
de toutes les littératures, à la haine, à la vengeance, à l’honneur, à l’amour, et je me disais, à
propos du héros de ce livre, engagé presque dès le berceau dans la logique d’une lutte
inéluctable, qu’il y avait à coup sûr deux causes qui veulent de toute éternité que l’Amour ait
un bandeau sur les yeux. Mystère charmant propre à inspirer les couplets grivois et à fouetter
de calembours la verve des membres du Caveau . Mais aussi mystère terrible !
Et, en effet, si ce bandeau était arraché, nous verrions luire les yeux du faux aveugle ;
nous verrions, dans ces yeux d’enfant rieur, des regards d’homme sombre, dans ces regards
l’épouvante, et, comme en un ciel d’orage, l’éclair avant-coureur des meurtres, des viols, des
infamies et des déshonneurs. Ce ne serait plus les yeux de l’amour, mais les terrifiantes
prunelles de la tête de Méduse. Laissez son bandeau à l’enfant idyllique, car il faut que le
monde aime.
Voyez pourtant ce qu’il en est. Deux êtres se rencontrent, causent, se mettent à
s’adorer. Le premier choc est si violent que tout s’écroule autour d’eux, tout, passé, présent et
avenir. Il y a table rase et vie toute nouvelle. L’aimant est si irrésistible qu’il attire à travers les
plus épais obstacles.
Le premier baiser, qui n’a l’air de rien, qui rit, qui joue, qui blague, est le premier
chaînon d’une chaîne qui va souvent jusqu’au crime, jusqu’au suicide , à travers le dégoût, le
désespoir et les larmes. Il est déjà trop tard : le seul remède à l’amour, la fuite , n’est plus
possible. Mais voici que tout ce à quoi, dans la joie foudroyante des premières étreintes, on
n’avait pas pensé, apparaît vaguement d’abord, approche, fait un véritable siège de deux
âmes, et se dresse enfin, fatal, inexorable, maudit .
Chez les peuples civilisés, l’amour se complique de tous les mécanismes des lois
sociales, de tous les préjugés moraux et, dans la lutte ouverte qu’engage l’amour contre ces
préjugés et ces lois, il est d’expérience que c’est le premier qui succombe . Aussi, dans le
roman comme au théâtre, ne voit-on luire et vibrer que des passions malheureuses ; le temps
des pastorales et des églogues est mort avec Longus et Théocrite . L’amour moderne ne
marche qu’accompagné de deuils, de folies, de trahisons, de dégoûts, de révoltes, de toutes les
passions funestes de l’esprit. Et, toujours, trivial ou sublime, il y a du sang au dénouement .
Ce sentiment si complexe se complique encore s’il éclate dans un certain milieu, s’il
met en jeu certains êtres, qui sont eux-mêmes des merveilles de complexité par le monde où
ils vivent, par l’éducation qui les a déformés , les idées qui les dirigent. Il y aura tout de suite
une foule d’éléments qui se mêleront à la trame de la vie et qui ne sauraient exister dans les
milieux où l’homme, non affiné, ne peut dépenser qu’une somme minime d’idées, et obéit à la
fatalité , avec la machinale résignation des natures inconscientes. Ainsi, qu’est-ce que le
principal personnage du roman dont je parle ? Il s’appelle Roland, tout court. Sa seule parenté
est celle qui l’unit aux Didiers du drame romantique, aux Roberts de la comédie moderne.
C’est un bâtard. Supposez-le l’enfant d’une fille du peuple, il grandira dans
l’insouciance et le décousu de la vie où il sera entré par hasard, sans en ressentir le vide, sans
demander plus tard à personne le mot d’une énigme dont il n’aura pas la fierté de se soucier,
qu’il apprendra peut-être entre deux plaisanteries ignobles, et tout est dit. Ou bien il ira grossir
le nombre des enfants abandonnés, que la charité officielle ramasse dans les plis froids de son
manteau et élève sans caresses, et tout est dit. S’il entre dans la vie, au foyer de ces ménages
bourgeois, où toutes les flammes vivantes de la noblesse humaine sont étouffées sous le niais
ressassement des maximes les plus étroites et les plus tristement pratiques , on
s’accommodera de lui comme d’un accident vulgaire, chute dans l’escalier ou feu de
cheminée, et il s’accommodera des autres absolument comme on lui aura appris à le faire, et
tout est dit.
Mais si ce petit être apporte avec lui, en germes qui vont se développer effroyablement
, tout un trésor d’énergies et de beautés morales, s’il appartient à une sphère où il n’y a pas de
place à l’ombre ; si l’hérédité a accumulé en lui une force souveraine et des instincts
puissants, tout n’est pas dit. Or tel est le cas de Roland. Le voilà, lui : il est la complication
vivante de l’amour, il est le dénouement inexorable dont je parlais plus haut. Il se dresse fatal
devant les yeux d’un homme qu’il éblouit de toute la logique brutale du fait. Il est le point où
l’idylle va tourner au drame. Ce drame, il le conduira jusqu’au bout, parce qu’il est de la
trempe des natures d’élite, qu’il est conscient et né pour agir.
Il rugira, encore enfant, sous l’insulte : bâtard ! Avec la violence des tendresses
refoulées, il demandera sa mère et tendra vers le fantôme de l’inconnue, de l’absente, ses bras
découragés. Chassé d’une institution de Paris, parce qu’on a cessé – il ne sait qui ni pourquoi
– de payer sa pension, il s’enfuira comme un vagabond à travers les rues, jusqu’à ce que le
hasard l’amène au parapet d’un pont, du haut duquel, dans la nuit, la Seine louche et noire
apparaîtra, à ce jeune navré de la vie, un lit désirable. Il se jettera dans le fleuve et sera sauvé
par sa destinée, à laquelle il ne faut pas qu’il échappe . À travers une série d’événements aussi
mystérieux que sa naissance, au bout d’un certain temps il retrouvera sa mère, mais ce sera
une folle, et quand cette folle recouvrera la raison, ce sera une agonisante. Torturé par le
spectacle de cette martyre qui est sa mère, de cette martyre à qui son amant arracha la vivante
consolation de son amour sali et de sa tendresse reniée, il n’aura plus qu’un but, en
s’éloignant du lit de la morte, un vœu qu’elle lui a coulé dans le cœur, avec le dernier soupir :
la venger.
La venger ! Et sur qui donc ? Sur son père à lui ? Non, sur le misérable qui s’est
dérobé aux lois de la nature, qui l’a jeté sans nom dans la vie, qui l’a arraché aux baisers de sa
mère, tuée par le chagrin et par la honte. Mais il arrive ici quelque chose d’épouvantable et
qui fait frissonner de toute l’horreur du drame antique, où la Fatalité s’acharne sur un mortel
avec une infernale ténacité. Cet homme que Roland veut tuer est le père de la vierge qu’il
adore, à laquelle il est lié par les serments les plus loyaux, et la vierge qu’il adore, celle à qui
il est lié d’âme et de chair, c’est sa sœur. Anéanti, vaincu, il s’éloigne. Mais un jour il apprend
que la fiancée de son cœur est mourante. Il accourt et ne trouve plus en face de lui qu’un
cortège funèbre, derrière lequel se traîne un homme qu’il a reconnu, et qui rallume en lui toute
la haine brisée dans les larmes.
– Assassin de ma mère et de Marguerite !
Tel est l’effroyable cri qui ferme ce livre.
L’auteur de Roland n’est pas un artiste. Il s’embarrasse peu de ciseler le mot et de
buriner la phrase. Il n’a point les qualités littéraires qu’il faut au livre, mais il possède toute la
force, tout l’élan, tout le talent brutal et vigoureux que le théâtre exige.
Je serais bien étonné si ce roman n’apparaissait pas prochainement sur une de nos
principales scènes parisiennes, qui s’est fait une spécialité de convertir les romans en
comédies. Le public ne demande pas à l’auteur dramatique d’avoir une écriture artiste ; il lui
demande de l’impressionner, de l’émouvoir, de le faire pleurer, avec des récits attendris ou des
réalités poignantes. Roland a tout cela dans son sac.
Ah ! si monsieur Dennery voulait abriter cette œuvre sous sa forte charpente
dramatique, que de larmes ! Et combien M. Albert Delpit – qui est de première force,
cependant, sur les enfants naturels et ce qui en découle – serait dépassé !
La France, 8 mai 1885.

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