Vous êtes sur la page 1sur 3

LE LIVRE DU JOUR

M. le comte d’Hérisson vient de publier, à la librairie Ollendorff un livre dont le titre :


Journal d’un officier d’ordonnance, est simple, mais dont l’intérêt est vif et la portée
historique, très grosse. Ce volume, écrit dans le style rapide, clair, nerveux, charmant, des
mémoires, aura, j’imagine, un grand retentissement, non seulement en France, mais en
Allemagne, car on peut dire que c’est le premier livre impartial et sincère, dégagé de toutes
préoccupations politiques, sans influence de parti, qui ait été écrit sur cette période
douloureuse de notre histoire : la guerre et le siège de Paris.
Chacun a publié son livre sur la guerre , mais chacun l’a fait en plaidant pour son
saint, pour l’Empire ou pour la République, ou pour soi-même. Les événements racontés ont
toujours été, peu ou prou, dénaturés au profit de quelqu’un et de quelque chose. Dans le très
curieux et très mouvementé volume de M. le comte d’Hérisson, rien de semblable. Non
seulement il ne se fait l’instrument d’aucun parti, mais il les égratigne tous au contraire d’une
main spirituelle et courtoise, aussi bien les bonapartistes que les républicains et que les
royalistes. Ce livre me charme extrêmement, par ce côté rare et particulier, et aussi par le
scepticisme politique qui s’en dégage, un scepticisme de bon ton, qui n’est pas la sécheresse
d’une âme, mais le désenchantement, toujours attristé, d’un enthousiasme et la blessure d’un
patriotisme généreux qui saigne encore.
M. le comte d’Hérisson s’est trouvé, par sa situation militaire, mêlé à bien des
événements considérables. Officier d’ordonnance du général Schmitz, officier d’ordonnance
du général Trochu , gouverneur de Paris, puis secrétaire du ministre Jules Favre , il a pu
assister à bien des actes cachés et être le confident de beaucoup de secrets, qu’il est
aujourd’hui fort intéressant de connaître. Mais il ne raconte que ce qu’il a vu et ce qu’il a
entendu. Il parle peu de lui. On sent qu’il essaie modestement de noyer sa personnalité sous
les événements auxquels il a pris part et, sans les attestations du général Schmitz, sans les
documents publiés par Jules Favre , on ne saurait pas que M. d’Hérisson a été héroïque, aussi
bien sur les champs de bataille de Champigny et de Buzenval , que dans les foules avinées de
l’émeute ; on ne saurait pas non plus que, grâce à son esprit d’à-propos, ses manières parfaites
de gentleman, ses politesses de race et ses insoucieuses gaîtés de Parisien, il séduisait M. de
Bismarck au point qu’il put obtenir de lui, malgré M. de Moltke , des conditions plus douces
d’armistice, refusées à Jules Favre, et que c’est à lui que l’armée de Paris doit de n’avoir pas
livré ses drapeaux à l’ennemi .
Je ne sais pas de personnalité plus étrange et plus sympathique que celle du comte
d’Hérisson. D’une intelligence supérieure, d’un esprit large et sûr qui le fait mener à bien les
entreprises et les travaux les plus différents, il avait déjà rendu de très grands services en
Chine, où il fit la campagne en qualité d’interprète du général Montauban , étant le seul
officier sachant parler le chinois, comme il était le seul officier pendant le siège – cela est
triste à constater – qui connût la langue allemande. On se souvient aussi que le comte
d’Hérisson fut un archéologue distingué, et que ses fouilles, à Carthage , ont singulièrement
étonné l’Académie des Inscriptions, qui n’y était jamais allée et qui n’en revenait pas. Je suis
étonné qu’après toutes les preuves qu’il a données de son intelligence, un gouvernement
n’emploie pas, pour le service du pays, les qualités si rares et si diverses d’un homme de cette
valeur.
J’ai dit que l’ouvrage de M. le comte d’Hérisson avait été conçu et écrit sans parti pris.
Il débute par le récit des derniers jours de l’Empire agonisant. M. d’Hérisson était
impérialiste, mais ses jugements, tirés de la psychologie même des faits, sont sévères envers
ce gouvernement qui s’effondra dans la défaite, préparée par lui . Il faut lire ces pages, où le
désarroi de l’Empire croulant, ses irrésolutions, ses désorganisations, ses effarements,
l’inutilité de ses ministres et la désertion de ses favoris les plus comblés, les plus gorgés, sont
peints en anecdotes criantes de vérité humaine. Je ne sais rien de plus triste que le récit de la
fuite de l’impératrice , qui ne put trouver un seul bras français pour la défendre, et qui n’eut
que la protection de deux ministres étrangers, le chevalier Nigra et le prince de Metternich, et
le dévouement d’un Américain, son dentiste, le docteur Evans .
Les chapitres que M. d’Hérisson consacre à l’impératrice sont très intéressants, et ils
nous la montrent, pour ainsi die, en déshabillé. Le portrait, pour respectueux qu’il soit,
toujours, n’est pas toujours agréable, et il ressort de ces pages sincères, un peu dures parfois,
que l’impératrice ne resta pas à la hauteur de sa mission et que son caractère s’affaissa, alors
qu’il eût dû s’exalter.
Le Journal d’un officier d’ordonnance est bondé de détail anecdotiques que l’histoire
recueillera plus tard, car n’est-ce pas avec l’anecdote, c’est-à-dire avec la vie, qu’on peut se
faire une idée impartiale d’un homme, d’un fait, d’une époque, et le moindre événement vécu
n’est-il pas, dans sa brutalité, plus précieux, pour l’historien, que les considérations
philosophiques et politiques où se glissent souvent la haine aveugle et toujours le parti pris
étroit et stérile ?
J’ai pris un grand plaisir au conte que fait M. d’Hérisson des toilettes de l’impératrice
car, entre-temps, il égayait les heures terribles de son service au Louvre en emballant les robes
et les lingeries de l’impératrice, partie sans emporter même un mouchoir. Il y eut à ce propos
une correspondance échangée entre l'auteur et Mme Lebreton, et qui laisse vraiment dans
l'esprit du lecteur une grande mélancolie, car elle fait faire de singulières réflexions sur le
triste retour des choses de ce monde.
Mme Lebreton écrivait le 25 septembre :

Monsieur,
Je viens vous prier instamment de tâcher de prendre, dans la chambre de la comtesse
de Pierrefonds, un petit cadre où il y a une Vierge, un Enfant Jésus. Ces objets se trouvent sur
un meuble, près du lit. Il y a aussi une vieille ombrelle en toile écrue ; il y a sur la manche
deux lettres : E. G. Il y a aussi un livre de prières qui a un élastique ; ce sont des souvenirs
précieux pour la comtesse de Pierrefonds. Je crois que l’ombrelle se trouve dans la chambre,
dans un coin, sur un petit meuble.
Je veux aussi, Monsieur, vous remercier de tout mon cœur.
A. Lebreton
Veuillez envoyer ces objets chez le prince de Metternich.

Voici encore une lettre que le prince de Metternich faisait, plus tard, à ce propos,
parvenir à l’officier d’ordonnance du général Trochu. Je prie le lecteur de remarquer la
curiosité du style de l’aimable diplomate :

Cher ami,
L’impératrice désirerait avoir le portrait de l’empereur, par Flandrin , qui est aux
Tuileries, et une boîte à gants, qui se trouve dans la chambre de Mme Pollet, sa trésorière, à
Saint-Cloud, dans une armoire. Cette boîte porte le chiffre de Sa Majesté. Si pouvez envoyer
tout cela, ce serait bien gentil. Il est douteux que le train parte encore demain, si c’est
possible, veillez envoyer demain matin votre fidèle domestique pour qu’il s’entende avec
l’homme qui partira d’ici.
Metternich

Eh bien ! l’impératrice ne songea même pas à remercier l’officier dévoué qui lui avait
sauvé sa garde-robe et tant de choses précieuses ; et, quant à M. de Metternich qui, comme on
a vu, le traitait de « cher ami », quelques mois plus tard il ne daignait même pas répondre à
ses lettres, et lui faisait écrire par un de ses domestiques .
Cette sorte de reconnaissance semble avoir poursuivi M. d’Hérisson, pendant toute
cette campagne, car pareille aventure lui arriva avec M. Jules Favre, qu’il avait pourtant, au
moment douloureux des négociations avec M. de Bismarck, soutenu de son esprit et
réconforté de son dévouement.
Aussi n’est-il point étonnant que M. d’Hérisson, qui rapporte ces petites ingratitudes
avec une grâce légère, d’ailleurs, et un détachement où l’ironie perce à peine, termine son
livre par les réflexions suivantes :

Maintenant, ami lecteur qui m’as suivi jusqu’ici, je veux te payer de ta peine et de ta
fidélité par un petit conseil.
Si tu aimes ta patrie, sacrifie-toi sans hésiter pour elle. Si elle te demande peu de
chose , donne-le. Si elle te demande tout, donne-le encore.
Mais si, en dehors des patriotiques immolations, tu es un homme pratique, un citoyen
qui n’aime pas qu’on le berne, un particulier qui connaît le prix de son temps et de sa peine,
ne sers pas, ne sers jamais, ni les républicains ni les bonapartistes, ni les royalistes, ni les
farceurs généralement quelconques qui aspirent, disent-ils, à faire ton bonheur .
Ils ne valent guère mieux les uns que les autres.
Sers-toi d’eux, c’est légitime, car ils aspirent à se servir de toi ; mais écoute bien cette
parole sensée par laquelle je termine :
Ne te dévoue jamais.

Je n’ai pas voulu déflorer ce livre, où l’intérêt, qui commence à la première page, va
toujours croissant jusqu’à la dernière. Je laisse au lecteur le plaisir de savourer ces pages
passionnantes, où la vie grouille, où la sincérité éclate, où l’esprit reste confondu devant
certaines révélations et frappé par d’inoubliables récits. Le patriotisme qui est au fond de
chacun de nous s’émeut des terribles tableaux qu’il nous peint de Champigny et de Buzenval,
des désorganisations au fond desquelles l’émeute, lâche devant l’ennemi, s’armait, farouche,
pour les jours sanglants de la Commune ; il s’émeut aussi des négociations de Versailles, où le
pauvre Jules Favre apparaît si petit, avec ses finasseries et sa redingote plissée d’avocat,
devant la rude figure de Bismarck et l’horrible franchise de ses prétentions.
Hélas, chaque homme est peint par un artiste qui sait ce que c’est que la vie, et qui
connaît son modèle, dans ses lignes les plus intimes et ses pensées les plus cachées. De toute
cette époque à la fois grotesque et terrible , en lisant ce livre amer et véridique, il ne reste
debout ni un homme, ni une idée, et tout s’en va à vau-l’eau, emporté au courant de la bêtise
humaine.
Je comprends les désenchantements d’un homme tel que le comte d’Hérisson, qui a vu
tant de choses et côtoyé tant de gens, et qui s’est bien convaincu que la folie animait les uns,
le cabotinisme les autres, tous ou presque tous esclaves d’un effroyable égoïsme, devant
lequel la patrie elle-même disparaît et n’est plus qu’un mot, une raison sociale, une proie.
La France, 27 janvier 1885
.

Centres d'intérêt liés