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LA CHRONIQUE

J’ai horreur de ce qu’on appelle, dans les journaux, la chronique ; j’en ai


horreur pour des raisons multiples, dont l’énumération ne tiendrait pas dans les quatre pages
du Matin. Je n’ai donc point l’ambition de les vouloir consigner toutes, ici ; une seule
d’ailleurs suffira à justifier ma haine contre ce genre de littérature, qui aurait pu être le
magnifique flambeau de l’opinion. et qui a toujours préféré s’en faire l’éteignoir.
Sous ses allures indépendantes, fringantes et batailleuses, la chronique cache
un bas instinct de servilité. Elle voudrait se donner des airs hautains, des airs de maître, et
même de petit maître, mais, sous l’habit d’emprunt dont elle s’affuble et qui n’est point à sa
taille, on y sent battre l’âme d’un valet, d’un respectueux, comme disait Veuillot. « Au théâtre,
s’écrie M. Francisque Sarcey, si je siffle et que le public applaudisse, c’est donc que j’ai tort,
car le public ne peut jamais se tromper. Je m’incline devant ses jugements ; même je ne veux
en avoir d’autres que les siens. » C’est dans la chronique, disciplinée comme un régiment
prussien, que la médiocrité et la hideuse moyenne vont recruter leurs plus ardents défenseurs
; c’est dans la chronique, par conséquent, que l’effort, le talent, le génie, comptent leurs pires
ennemis. La chronique est l’agence Cook des succès boulevardiers.
Elle trimbale les foules extasiées et stupides devant les monuments de carton qu’elle-
même a bâtis ; elle les fait s’agenouiller devant les statuettes des faux grands hommes qu’elle-
même a modelées, sur les tables de café, entre un verre d’absinthe et un calembour. Mais si,
dans ses promenades à travers les curiosités qu'il faut voir, elle rencontre un honnête homme,
un grand écrivain, un sublime artiste, alors elle déchaîne les foules contre eux, et n'a pas assez
d'insultes, assez de boue, à leur jeter à la face. C’est ce que, dans ce milieu, on appelle avoir
de la gaieté et de l’esprit parisien. Ils sont, comme cela, une vingtaine d’industriels, mauvais
romanciers, mauvais dramaturges, mauvais peintres, coterie tapageuse et médiocre, en dehors
de qui rien ni personne n’existe, et qui, sous la bannière de la chronique, encombrent les
théâtres, les académies et les musées, et résument à eux vingt toute l’illustration moderne,
toute la gloire nationale. Les affiliés de cette coterie parasitaire ont été soigneusement recrutés
par la chronique parmi les habitués des premières représentations et des enterrements comme
il faut, et aussi parmi les familiers des salons exotiques et douteux.
La coterie est étroitement unie ; elle se soutient et se défend, protégée contre les
divisions personnelles et les jalousies dissolvantes par la grande publicité de la chronique.
Elle en est arrivée à si bien faire illusion, dans l’esprit du public, qu’elle a le pas sur les grands
talents modestes et silencieux. C’est à la chronique qu’on doit la coterie ; c’est à la coterie
qu’on doit l’état de gâtisme profond où en est réduit l’art dramatique et l’importance
démesurée et malsaine que cet art inférieur et productif prend sur les autres ; admirable
enchaînement des choses, c’est la chronique enfin qui résume toute la bêtise parisienne ,
supérieure en bêtise à la bêtise humaine, cette bêtise qu’illustra Roqueplan, ce fantoche de
boulevard, qui dut son renom d’esprit à l’horreur que la nature lui inspirait, et à cette
exclamation dont se pâmaient les chroniqueurs de l’époque : « Connaissez-vous rien de plus
bête qu’un marronnier ? » Oui, il y avait quelque chose de plus bête qu’un marronnier, et ce
quelque chose de plus bête qu’un marronnier, ce n’était rien, c’était Roqueplan.
D’ailleurs, tous les chroniqueurs d’aujourd’hui, je parle des grands, de ceux qui ont un
public, dont la voix est écoutée gravement, dont les jugements sont pieusement recueillis, ne
datent-ils pas des temps fabuleux où Nestor Roqueplan conquérait, à l’ombre de son
marronnier, une célébrité ridicule qui persiste encore et qu’arrosent, de loin en loin, avec leurs
vieilles larmes miteuses, quelques vieillards anecdotiques et radoteurs, regretteurs chauves du
passé ? Baudelaire l’aimait, cependant, ce Roqueplan , mais je veux croire que ce fut une
aberration passagère de son esprit malade. Il en avait eu ainsi quelques-unes. Ne lui arrive-t-il
pas, lui qui avait si magnifiquement écrit sur l’art et les artistes, de préférer Constantin Guys à
Félicien Rops, dont il dit plus tard :

Ce tant bizarre monsieur Rops


Qui n’est pas un grand prix de Rome,
Mais dont le talent est haut comme
La pyramide de Chéops.

Je pensais à tout cela en lisant les Gaietés de l’année que M. Étienne Grosclaude vient
de publier chez Laurent . Ce livre, illustré par Caran d’Ache de croquis amusants, imprévus
et, ce qui est plus rare, très bien dessinés, est un recueil de chroniques, écrites, de verve, au
jour le jour, dans divers journaux, le Gil Blas notamment. Il y est traité de toute sorte de
questions, depuis les incidents de la vie parisienne les plus menus jusqu’aux plus gros
événements sociaux ; de tous les hommes, depuis le cabotin le plus infime jusqu’aux
souverains les plus redoutables. Dieu lui-même n’échappe pas à la critique, ni la lune à
l’interview. Politique, littérature, philosophie, art, science, monde, M. Étienne Grosclaude a
touché à tout de sa plume fantaisiste et libre, de son esprit brillant, mordant et, malgré les
pétillantes légèretés desquelles il se joue, remarquablement ouvert à toutes les belles choses,
d’une tenue littéraire absolument irréprochable. Je l’avoue, j’ai été vivement charmé ; j’ai été
complètement conquis à la gaieté ironique de cet esprit très particulier, derrière lequel on voit
si bien une âme délicate, enthousiaste et généreuse.
M. Grosclaude se distingue de ses confrères en chronique parisienne en ce qu’il a
beaucoup plus d’esprit qu’eux d’abord, et ensuite en ce qu’il ne se sert jamais de son esprit
pour rire de ce qui est beau. Dans les trois cents pages de son livre, où tant de choses et tant
d’hommes défilent qui sont marqués au trait parfois sanglant d’une pénétrante satire, il n’est
pas une seule opinion qu’un écrivain qui aime les lettres puisse regretter plus tard. J’y ai
trouvé au contraire, au milieu des éclats de rire d’une intarissable verve, les indignations fort
bien placées, très littérairement exprimées et qui lui font grand honneur. Est-ce curieux
qu’aujourd’hui il faille féliciter un homme de lettres de la tenue de son esprit plus que de son
esprit lui-même ! On est si peu habitué à rencontrer, en cette époque de camaraderie éhontée,
quelqu’un qui se permette d’avoir des idées et de les défendre courageusement, en dépit de la
coterie, qu’on est tout étonné et qu’on s’arrête devant lui, comme devant une exception.

M. Étienne Grosclaude est supérieurement doué. Il doit être lassé de s’entendre


toujours répéter qu’il est spirituel. Certes, il l’est, mais il a des qualités plus hautes et plus
nobles que l’esprit : une éducation littéraire solide, une vision originale des choses, des dons
précieux de critique, une imagination très ardente et très personnelle. Si, avec cela, il ne nous
donne pas des œuvres qui restent et qui manquent à notre temps, des œuvres d’humour
comme celles de Thackeray et de Mark Twain, c’est qu’il faut maudire davantage la
chronique, car nous voyons bien le peu de choses qu’elle ajoute à la littérature et nous ne
voyons pas tout ce qu’elle lui enlève.
Le Matin, 12 février 1886