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CHRONIQUES PARISIENNES

M. GUSTAVE MACÉ

La police a, de tout temps, vivement préoccupé les imaginations, et ceux qui, dans le
livre ou sur le théâtre, ont su exploiter ses mille ressources d’émotion et de pittoresque ont été
certains d’obtenir du succès et de gagner de l’argent. Et Dieu sait pourtant quelle police les
romanciers et les dramaturges ont fait revivre en leurs combinaisons. ! Mais on n’y regarde
pas de si près !
Son caractère à la fois mystérieux et terrible trouble les esprits comme les trouble
l’inconnu, comme les trouble aussi la force invisible, la force inexpliquée à qui les légendes
populaires ont bien vite fait d’attribuer du surnaturel. Rien n’agit autant sur les nerfs du
public, rien n’éveille davantage ses curiosités. Que de gens qui ne connaissent de Balzac que
Peyrade et Contenson, de Victor Hugo que Javert ?
Dans notre siècle soi-disant défriché de toutes les erreurs par les affirmations positives
de la science, la police est, avec la religion, ce qui nous reste de fantastique. Au moins elle a
gardé son exorbitance romantique. Quand vous passez sur le quai des Orfèvres ou sur le
boulevard du Palais, ces grands murs blancs et bêtes au bas desquels grouillent des sergents
de ville tout noirs, ces hauts bâtiments inachevés et pareils à des minoteries, qui renferment
pourtant les secrets monstrueux de Paris, vous apparaissent comme de formidables
architectures d’inquisition, dont les cent mille yeux sont sans cesse braqués au fond des
louches taudis et des consciences borgnes.
L’imagination prête aux simples promeneurs des formes exceptionnelles, bizarres ; les
ombres allongent sur les murs des dégingandements de spectre ; dans ce voisinage redoutable,
chaque chose, chaque être grandit, grossit, se déforme et grimace. Il n’est pas jusqu’à la
Seine, recéleuse de crimes, qui, roulant tout près de là, n’ajoute à ce décor l’effroi de ses eaux
boueuses où pourrissent les cadavres.

* * *

M. Gustave Macé vient de publier, chez Charpentier, un nouveau volume qui


dépassera, je crois, le succès si grand, pourtant de son aîné. L’ancien chef de la Sûreté a laissé
une réputation d’habileté qui l’a fait comparer plusieurs fois au chimérique Dupin d’Edgar
Poe, et l’on comprend tout l’intérêt que peuvent présenter des études de lui sur les questions
de police. Le jour où M. Gustave Macé a donné sa démission, les criminels ont pu se réjouir.
On nous dit que, dans quelques bouges, cette démission a été fêtée d’enthousiasme par le
Tout-Paris des voleurs et des assassins. C’est que M. Macé, avec son organisation spéciale et
ses dons particuliers de vision, avait élevé la police jusqu’à la hauteur d’un art supérieur. Mon
premier crime – tel est le titre de ce volume nouveau – n’est point une œuvre littéraire : c’est
mieux, car l’imagination des auteurs est toujours inférieure, en inattendus, en combinaisons
dramatiques, en découvertes de psychologie, à la réalité elle-même. Et nous sommes ici en
pleine réalité. M. Gustave Macé a bien, de-ci, de-là, donné à son récit une allure romanesque ;
mais, la plupart du temps, le récit se poursuit avec la rapidité d’un constat. Et c’est ce qui nous
intéresse le plus.
L’auteur nous conte l’histoire de son premier crime – non pas du premier crime qu’il
ait commis, mais du premier crime dont il a été, étant tout jeune, chargé de faire l’instruction.
Et il faut avouer que, pour un début, ce crime en valait la peine. Si le commissaire de police
était neuf en son métier, l’assassin paraissait un vieux routier du crime, d’une habileté
consommée et rompu à toutes les pratiques de l’art de tuer. Un jour, on découvre dans la Seine
des débris de chair humaine ; un autre jour, dans un puits de la rue Princesse, deux jambes
enveloppées dans des effets et si décomposées que d’abord les médecins experts ne peuvent
déterminer à quel sexe les jambes appartiennent. La maison où les jambes ont été trouvées
n’est habitée que par des gens tranquilles et honorables. Et pas d’autre indice ! Ni une main,
ni un bras, ni la tête ; rien que des morceaux de chair, à peine gros comme des biftecks, et rien
que ces jambes. Au registre des disparus, personne sur qui pouvoir arrêter des certitudes, des
hypothèses même. Et c’est avec ce léger bagage de documents que M. Macé se met en
campagne.
Par quelle suite d’études, d’observations, de recherches, de déductions, par quel travail
de pensée, par quelle spontanéité de flair, le jeune commissaire de police arrive-t-il à
découvrir, d’abord la victime, et ensuite l’assassin, je ne puis le dire ici. Il faut lire le livre et
suivre l’auteur en ses développements. Toujours est-il qu’une certitude s’établit dans son
esprit et que ses soupçons se portèrent sur un certain Voirbo. Mais de preuves, pas l’ombre.
Ce Voirbo – comme si le crime par lui-même n’était pas suffisamment compliqué – était un
personnage très intelligent, tailleur de son état, orateur de clubs, et agent de la police
politique. Il se trouvait en rapports constants avec la préfecture, connaissait tous les pas et
démarches du magistrat chargé d’instruire son crime, et il lui était facile de dérouter l’action
de M. Macé, de lui donner de fausses pistes, à quoi il ne manqua point. D’abord, le
commissaire de police, pour paralyser l’action de Voirbo, se l’attacha et lui confia même le
soin de rechercher avec lui le criminel. Entre ces deux hommes, il y a des scènes émouvantes
de ruses, d’adresse, une lutte à laquelle il faut assister par le menu. Mais M. Macé observait
mieux son ennemi, l’ayant sans cesse à portée de ses regards, si bien qu’un jour il finit par
l’arrêter À ce moment on était en possession de preuves suffisantes pour jeter ce bandit à
Mazas ; mais il fallait l’aveu du criminel, et celui-ci avait protesté une fois pour toutes de son
innocence, et s’était depuis renfermé dans un mutisme absolu. C’est ici que se place le clou du
volume.
Voirbo avait tué un vieillard, son ami et compagnon de plaisirs, pour lui voler dix mille
francs. Il avait commis ce crime chez lui, il avait déplacé le cadavre, et cela si adroitement
qu'il était impossible de reconnaître la moindre trace. Ensuite, s'étant marié, il avait donné
congé de son appartement, et était allé en prendre un autre, à une autre extrémité de Paris.
L'ancien appartement de Voirbo fut aussitôt loué à un jeune ménage qui s’y installa.
M. Macé conduisit Voirbo à cette demeure. Le jeune ménage déjeunait. La chambre
était propre et calme. Elle n’évoquait en aucune façon l’idée d’un meurtre commis là. Macé
remarqua que la pièce, pavée de carreaux, présentait une légère déclivité. Et aussitôt il se fit
ce raisonnement. Si un cadavre a été dépecé là, le sang, suivant la déclivité de la pièce, a dû
s’arrêter en un endroit déterminé, s’amasser et s’infiltrer entre les carreaux. Il s’agit de trouver
cet endroit. Il prit une carafe pleine d’eau, la vida sur les carreaux. L’eau se divisa en plusieurs
petites rigoles, qui suivirent une direction commune, s’arrêtèrent en un endroit précis et
formèrent une large mare immobile.
On souleva les pavés, et l’on trouva du sang séché et durci entre les joints. Voirbo,
épouvanté, avoua. Toute son audace, toute sa ruse, toutes ses précautions, tombaient devant la
carafe révélatrice.
La chose était simple, vous le voyez, mais simplement géniale. Il s’agissait seulement
de la découvrir, comme l’Amérique, la vapeur et l’électricité. Mon premier crime, qui contient
des pages d’un puissant intérêt dramatique et des révélations précieuses, est bourré de faits
semblables.
Je l’aime aussi parce qu’il est plein de bonté. M. Macé, qui connaît les souffrances et
les hontes humaines, qui a pénétré au fond de tous les repaires maudits de la misère et du
crime, montre envers les déshérités la pitié du penseur qui a vu toutes les plaies et qui a
réfléchi sur tous les grands problèmes sociaux. Il nous conte des épisodes de la vie inconnue
des misérables, qui nous émeuvent dans leur gaieté navrante. Et on se demande, après avoir lu
l’histoire de Mlle Gaupe, de Mlle Gloria, et d’Entouca, si enfin la société, après avoir tant fait
pour les riches, ne se décidera pas, un jour, à s’occuper un peu des réprouvés, qu’elle laisse
croupir dans le vice, sans essayer de les en arracher, sans leur donner jamais l’idée d’une autre
existence où ils pourront être bons et sourire à l’avenir .
La France, 20 novembre 1885

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