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L’ESPOIR FUTUR Hier, je suis allé rendre visite 4 un vieillard malade depuis trois mois et qui ne quitte plus la chambre. Je ne connais pas d’homme meil- leur, ni plus charmant. Loin -que la maladie Vait aigri, elle a, em quelque sorte, affiné sa bonté. Et son intelligence demeure intacte, plus vive que jamais, peut-étre, dans ce corps livré & tous les assauts, & tous les ébranlements de la souffrance. : Comme je m’étonnais de sa sérénité, dl me disait, il y a quelques jours : — Quand on pense, comme moi, & la mort... 4 la mort prochaine, on n’a plus le godt ni le temps de hair. L’on se dépéche d’aimer, au con- traire, non pas sa vie, qui ne vous est plus de rien... mais la Vie... Il semble que c’est seule- ment au moment de la quitter qu’on la a vas L’ESPOIR FUTUR 139 prend ‘et qu’on Vaime... Et c’est une chose trés douce, je vous assure, de s’en aller ainsi, vers la mort, dans Ja lumitre |! | Pourtant, hier, je le trouvai triste. Souffrait-il . davantage ? Avait-il des chagrins secrets > Se fatiguait-il d’étre presque toujours seul, avec soi-méme ?... Etait-il sinctre, quand il me par- lait de sa mort avec cette voix tranquille, et cette paix qui donnait A son visage pali comme un rayonnement ?... Je Vinterrogeai douce- ment. [> —Tin’y a rien de ce que vous pensez... me - dit-i] avec yn profond soupir. Je suis découragé, voila tout | Je voudrais aimer... aimer toutes “Jes choses et tous les hommes... et voila que - je me reprends 4 hair. Je ne puis plus lire un journal. ~ = ‘Le motif de ce désespoir me parut vraiment d'une puérilité un peu comique, et je me dis- posais 2 lui en faire Vobservation respectueuse, quand i} reprit : ~ _. Je ne puis plus lire un journal. Cette lec- ture m’est trop pénible |... Elle me laisse dans Vame, pour toute la journée, je ne sais quoi d’accablant, d’horriblement pesant... comme / un cauchemar ! ‘ — Rien n’est si simple que d’échapper & ce cauchemar, répondis-je. I] ne faut pas lire les journaux, voila tout i It ne manque pas de beaux livres, Dieu merci, que l’on peut-lire et ilize. 140 LES EGRIVAINS a pie tame ! Mais je ne suis pas mort en- ne len que je minstruise de ce qui se hous Je ne puis m’en désintéresser & ce ees ee ce moment, des questions mul- passionnent et m’angoissent |... © moyen de satisfaire cette curiosité, bien na lurelle, autrement que par les journaux ? : oe done plus avancé ?... Que telly i dans les journaux, sinon du men- ge 1... ef comment parvenez-vous & vous ins- truire de quoi que ce soit ?.., : = Ah | ce n’est pas le mensonge qui me cha- grine, dil le doux vieillard]... S’il n’y avait.que du_mensonge, je ne serais pas si triste. Que m ‘importe le mensonge, aprés tout puis wil m est donné de posséder en moi-méme ° du moins, de reconstruire en moi la VErité . Ce qui me désespére, c’est cette folie de l’ordure celte ivresse de la boue qui les emporte aujour- d hui ! Comment des gens — si bas soient-ils et si sots — peuvent-ils en arriver la ?.. Com- ment n’ont-ils pas, une seule minute, conecicnee de la besogne qu'ils font, et si exceptionnelle- ment déshonorante et infame ? Ils ne se relisent done jamais ?... I] me semble que, s’ils se reli- saient, le rouge de la honte leur monterait 2 la face |... Ont-ils méme-l’excuse d’une passion ardente, d’une colére irrésistible, comme en ont, et comme en expriment les esprits gros- siers >... Non, pas mame cela ! C’est fait froide- “\ont dans les convulsions ¢ L’ESPOIR FUTUR 141 ment |... Est-ce done possible qu’un étre hu- main puisse en venir a une telle sauvagerie, & une telle laideur, et cela froidement ? Moi, quand j’ai achevé la lecture d’un jour- nal, j’ai l’Ame encrassée de dégoiit ! Je crois, véritablement, que j’ai participé & un crime |... Car, il ne faut pas s’étourdir d’excuses et se payer de mots, c’est bien le crime qui s’étale dans la presse, qui y hurle et y triomphe | Au qilieu des frénésies de l’insulte, des épilepsies de la dénonciation et de la calomnie, je vois nettement, se dresser la face méme, la face igno- minieuse du crime. Mes oreilles sont obsédées de ces incessants appels & l’assassinat, de ces cris de mort. JJs me poursuivent sans me lacher... Pour quiconque réfléchit, il y a bien 1a, dans ces journaux, un état d’espril. particulier et qui n’est pas autre chose que l’esprit du meurtre. Je trouve cela effrayant, douloureux et absurde | Et j’ai perdu le repos ! Et il ajouta : — Un peuple est perdu... un peuple est fini. 4 un peuple est mort, qui tolére ces abominables brutalités, qui, non seulement les tolére, mais s’y complait 1... —— Non | répliquai-je... Ce n’est pas un peuple qui meurt... Crest toute une série de choses et d’hommes qui s’en vont |... Ils s’en t dans les hoquets, c’est tout naturel... Mais ils s’en vont {... Groyez- moi, au bout de cette agonie tumultueuse, fré-