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LE MAUVAIS DESIR Il semble qu’on n‘ait plus, en ce moment, le temps ni Te gotit de lire des livres. Le journal hélas ! et ses quotidiennes violences, et ses men- songes, et ses folies, et ses crimes, suffisent & notre curiosité momentanément dévoyée. Non seulement nous ne lisons plus les livres ; nous n’en parlons méme plus, Hormis cela que vous savez, nous ne parlons plus de rien. L'angoisse que les graves événements de l’intérieur et de Vextérieur donnent & tous les coeurs nobles, ne nous permet point fles loisirs tranquilles et char- mants que nous aimions. I] faut au livre qu’on lit heure calme et le repos de l’esprit. Or, les heures ne marquent plus que de W’inquiétude et de la fiavre. Les conversations ont pris un tour souvent agressif, qui fait que nous nous taisons. Nous nous taisons sur toutes choses. Et nous LE MAUVAIS DESIR i 147 passons & cOté des beautés, sans les voir, sans nous y intéresser, sans nous y arréter comme autrefois..A peine si la mort imprévue de Puvis de Chavannes put, un instant, nous arracher aux obsessions de l’idée fixe. Nous roulons dans le cyclone de la vie furieuse qui nous emporte «on ne sait oll, avec on ne sait qui [... Oh ! que; j’envie ceux sur qui n'est point passé I‘Apre souffle de cet orage, et qui peuvent regarder les hommes, et qui peuvent regarder les choses, avec le méme regard qu’hier } Je les envie, certes; et je les plains plus encore, car il n’est pas mauvais que de pareilles tour- _mentes viennent parfois secouer !’égoisme d'un ' peuple et le réveiller de son lourd sommeil: Tout n’est pas que malheur en ces crises douloureuses. A coté du mal, il y a aussi le bien qu’elles font, qu'elles feront, qu’elles ont déji fait. On voit renaitre des énergies, se reforger des caractéres, | se lever des idées et des consciences nouvelles ; on.s’habitue 4 participer dans une mesure plus farge au mouvement général des choses. L'ame, nationale, trop porlée & s’engourdir, y gagne qu'elle se sent vivre davantage,. qu'elle se sent agir davantage, dans la lutte et dans le péril. Qui sait si ce n’est pas pour un avenir de jus-- tice meilleur, pour un enfantement de liberté plus belle, qu’elle subit, en ce moment, Je dé- sordre de cette fitvre et le bouleversement de cette maladie > La maladie est, parfois, un wa- jeunissement. Nous avons bien des virus A ex- ed ped \ 148 LES EGRIVAINS pulser de notre organisme, et gui nous dit que nous ne les expulsions pas pour nous refaire une force et une joie toutes neuves ?... D’ail- leurs, maladie du doute : nous n’y pouvons rien, puisgue c’est de J’histoire qui, plus forte gue nos volontés, par-dessus nos vertus Ou nos crimes, fermente et bouillonne en nos profon- deurs } : Malgré les préoccupations invincibles de ce tragique moment, et par un effort, par un pro- dige d’avoir pu m/’abstraire de leurs hantises, j'ai pu lire trois livres, ce qui, depuis des mois et des mois, ne m’était arrivé. Tl est wai que ces livres sont des livres choisis, et que leurs auteurs me sont des amis, amis de mon amitié, et amis de mon esprit. Le Mauvais Désir, de M, Lucien Mublfeld, \’Holocausfe, de M, Ernest La Jeunesse, Sagesse ef Destinée, de ce moderne Mare Auréle, qu'on appelle Maurice Maeter- linck. Suivant J’ordre des dates, je ne parlerai aujour-- Whui que du Mauvais Désir. Les deux autres que j'aime, ]’Holocauste pour sa sensibifité aigué et son lyrisme passionnd, Sagesse ct Destinée pour Ja vive, calme et pacifiante Jumitre qui allume dans les mes, viendront ensuite. Ce sont trois livres braves que je louc d’avoir af- fronté Vhostilité du moment et quelque chose de plus terrible, ]’inatlention. Et je leur suis infiniment reconnaissant & ces trois cuvres, non sewement de leurs beautés personnelles et Lu LE MAUVAIS DESIR 149 si différentes, mais encore de m’avoir fait re- vivre d'une vie, hélas | trop oubliée et que, depuis si longtemps, fe ne connaissais plus. * ** Il y a déja pas mal d’années que je suis M. Lucien Muhlfeld qui, pourtant, est un homme trés jeune. Ses débuts liltéraires remontent, je crois, & la fondation de la Revue Blanche.. Is m’iritéresstrent vivement. Du premier coup, ils révélaient un écrivain de la bonne race, en méme temps qu’un tempérament ultra-moderne. Trés mattre de son esprit et de son éoriture, il s’affirmait singulitrement armé pour la cri- tique, c’est-i-dire pour le maniement des idées. On sentait en lui un homme de savoir, de forte culture, de godt raisonné, Wintelligence sub: tile et précise. Au milieu de tous les styles, trop jourdement embrumés, ou surchargés d’inutijes détails, dont s’encombrent, 4 J’ordinaire, les jeunes revues, je remarquai le lien aigu et concis, élégant et sobre, d'une forme presque classique, d’un dessin net et souple ; um style,’ enfin. L'ironie s’y jouait & Vaise et charmante et musicale, parmi les hautes spéculations de la littérature, de la philosophie et de la ve. Pas trés bienveillant, certes, pas toujours juste non plus, M. Lucien Muhlfeld, en revanche, &tait absolument exempt de ces partis-pris d'écoles et