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IYMNE A LA PRESSE Je veux exprimer ici tout mon plaisir de ren- trer dans le rang. Je croyais bien que c’était fini de moi et que, plus jamais, plus jamais, i] ne me serait permis d’écrire dans un journal ce que je pense sur Jes hommes et sur les choses de mon temps. Et j’en Gtais réduit & souhaiter que revinssent les époques plus. douces, plus tolérantes de Ja tyrannie politique et de Vinqui- sition religieuse, puisque, sous un régime de libre discussion, il est formellement interdit a des hommes libres d’exercer un droit que les Jois consacrent dl est vrai, mais que les mceurs, plus fortes que les lois, abolissent. C’est que fous Jes journaux, si divisés pour servir, je ne dis pas des causes, mais des inté- réts privés différents et des ambitions ennemies, ne font plus qu'un seul journal, lorsqu’il s’agit de défendre, contre de pauvres diables de réveurs désarmés, les idoles communes & la piété de tous 270 LES ECRIVAINS les partis : la routine, la médiocrité, injustice et le mensonge. Si gendelettre que je sois, je n’atlais tout de méme pas jusqu’a m’imaginer que [univers fat en deuil de mon silence, et que je manquais au bonheur du peuple et des peuples. Mais jétais trés humilié. Humilié ?... Ou bien orgucilleux >... Ma foi, je ne fle sais plus bien. Ce que je sais, c’est que, pour pe pas lop m/’attendrir sur moi-méme, je gotitais des joies améres & me répéler souvent que je n’étais pas le seul ainsi, qu'il y avait bien d’autres voix que Ja mienne, et plus chéres, parmi toutes « Tes yoix qui se sont tues ». Mais cela ne me conso- lait pas. Gela ne me consolait pas, car les mois pas- saient et passaient les années, des journaux mouraient, d’autres naissaient qui mouraient encore ct M. Francois de Nion continuait d’exal- ter les penseurs, M. Maizeroy les guerriers ct les amants, M. Abel Bonnard Je vague 4 I’dme des dames riches ; et M. Fernand Noziére, « dé- licieux écrivain », dont Mme Liane de Pougy célébra récemment Jes diverses vertus, en des vers d’un lyrisme un peu Samilier, mais tou- chant, continuait de communier imperturba- blement, ici et I, sous les espéces Httéraires de Voltaire, de Laclos, de Renan, @’Anatole France et du devin Andréa de Nerciat... Ah [ comme je Jes enviais | HYMNE A LA PRESSE 271 xk J’en étais resté & la dernitre entrevue que j’eus avec le directeur d’un grand journal répu- blicain. Ce directeur — ne Je désignons pas autrement — est un homme admirable. II me le fit bien voir tout de suite. Je aime, car je lui dois de savoir un peu plus exactement aujourd’hui ce que ¢’est que Vidéal d’un berger des consciences et.d’un éducateur des foules. — Je voulais, me dit-il, que vous fissiez des articles, chez moi. Mais j’ai reconnu que c’était impossible. Il ne faut vous en prendre qu’a vous-méme... Vous ¢les un mauvais esprit... et... Etant d’un nature) aimable et ne voulant contrister personne, quand i] n’y a pas un in- térét direct, il hésitait & en dire davantage... Je - l’encourageai du mieux que je pus. ‘ — Et... un esprit... excusez-moi... trés dan- gereux, acheva-t-il, en atténuant par une voix amicale Ja dureté de son jugement. Ce n’était pas Ja premitre fois que j’entendais ce reprache. Je ne m’élonnai point et répliquai avec une bonne grace sourianle ef un peu lasse : —~- Mauvais, soit !... Mais dangereux ?... Voyong, monsieur... dangereux & quoi ?... a qui }.,. A soi-méme tout au plus... Ah | pauvre