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1

La Ronde
de
Arthur Schnitzler

Avec

Claudie Caro et Benjamin Feitelson

Adaptation et Mise en scène

Gérard Foucher

Contact: lightblueproductions@orange.fr

© Copyright Gérard Foucher 2009


2

I. LA FILLE DE JOIE ET L'AMBULANCIER

Elle est installé contre un mur, attendant le client.


Il entre, passe dans un sens, la regardant à peine, et ressort...
Il revient quelques instants plus tard. Il est en train d'ouvrir un paquet de
cigarettes neuf.
Il sort une cigarette qu'il porte à sa bouche pour l'allumer.

ELLE
Tu viens, beau blond ?
LUI
Pardon ?

ELLE
J'ai dit : tu viens, beau blond ?

Il éclate de rire.
ELLE
Oh ben, ça va !...

LUI
Non, non excuse-moi... C'est moi le beau blond ?...

ELLE
Qui veux-tu que ce soit ?... Qu'est-ce qu'il y a, je te
plais pas ?

© Copyright Gérard Foucher 2009


3

LUI
Si si, beaucoup, mais... j'ai pas le temps... j'ai un
malade dans ma voiture.

ELLE
Ah bon ?... Il peut pas attendre un peu ton malade ?

LUI
Non, faut que je le ramène chez lui ! J'suis payé pour
ça ! C'est mon boulot, ma belle.

ELLE
C'est sûrement pas une urgence, sinon tu serais pas
là.

Il la regarde sans bouger.


ELLE
Allez viens... j'ai un studio juste à côté.

LUI
Où ça ?

ELLE
Par là, vers le bout de la rue.

LUI
Non, je peux pas. Je suis fauché en ce moment.

ELLE
Et alors, c'est pas grave...

Il la regarde un moment. Il comprend qu'elle lui propose un "essai gratuit".


LUI
Ah ouais. On m'a parlé de toi. T'es nouvelle, c'est ça ?

ELLE
Un peu, oui. Faut bien commencer.

© Copyright Gérard Foucher 2009


4

LUI
Et ça te plaît ?
ELLE
Des fois...

LUI
C'est loin chez toi ?

ELLE
Dix minutes, même pas.

LUI
Ouais bon, laisse tomber. Dix minutes, c'est trop loin.
Faut que je raccompagne mon malade. Une autre fois.

ELLE
On n'a qu'à y aller en ambulance !

LUI
T'es folle, c'est pas possible, je suis pas assuré pour
les passagers...

ELLE
On fait ça sur la civière !

LUI
Toi vraiment !... Allez salut, ce sera pour une autre
fois.

Il tourne les talons.


ELLE
Prends au moins mon téléphone !
LUI
(se retournant)
Oui c'est ça, donne-moi ton téléphone.

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5

Il sort son portable de sa poche et se prépare à entrer le numéro. Elle dicte.


ELLE
Zéro six, zéro huit... (elle hésite et change d'avis) Oh
pis non, tu m'appelleras jamais.

Il attend qu'elle continue.


LUI
Bon alors ?...

Un temps.
ELLE
Tu sais... si tu trouves que chez moi c'est trop loin, il y
a un petit coin, là, tout près...
LUI
Où ça ?
ELLE
Juste là, y'a jamais personne, c'est tout calme...
LUI
Non, j'ai pas le temps...
ELLE
Justement, viens, dépêche-toi...
LUI
Bon allez, vite fait alors.

Elle l'entraîne dans un coin, s'adosse au mur.


ELLE
Tu veux m'embrasser ?
LUI
T'es pas comme tout le monde, toi.

Elle acquiesce en souriant.

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6

ELLE
Le compte à rebours. Le premier baiser...

Ils s'embrassent.
Il commence son affaire.
Elle se laisse faire... relève une jambe contre lui...
ELLE
Ça fait longtemps que t'es ambulancier ? T'as pas
envie de changer ?

LUI
Allez, on n'est pas là pour discuter.

ELLE
C'est un homme comme toi qu'il me faudrait.

LUI
Je suis trop possessif, ça marcherait pas.

ELLE
Tu crois ça ?
LUI
J'aime pas partager.

ELLE
Je suis prête à tout, tu sais...

Il la prend sauvagement.

FONDU AU NOIR.

Il est en train de refermer son pantalon.


Elle se rajuste, se frotte l'arrière de la tête.

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7

ELLE
On aurait été mieux chez moi, quand même.

LUI
Bof, tu sais, contre un mur, sur une civière, dans un lit,
c'est kif-kif bourricot tout ça. Bon allez, salut. Ce coup-
là faut que j'y aille.

Il commence à partir.
ELLE
Hé ! Attends ! Où tu vas ?

Elle attend quelque chose, un baiser peut-être...


Il revient vers elle, l'embrasse tendrement.
LUI
Je t'ai dit, j'ai du taf, moi.

Il s'éloigne.
ELLE
Dis, comment tu t'appelles ?

LUI
Qu'est-ce que ça peut faire ? Ça t'intéresse ?

ELLE
Moi c'est Lucille.

LUI
Lucille. Ben dis-donc.

ELLE
Et toi ?...

Il lui sourit sans répondre, puis se détourne à nouveau.


Elle va vers lui.

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8

ELLE
Hé, dis voir.

LUI
(se retournant)
Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ?

ELLE
T'aurais pas un petit billet quand même ?

LUI
Je t'ai dit, je suis fauché.

Elle le regarde un instant, avec un mélange de doute et de tendresse.


ELLE
Bon c'est pas grave. Peut-être une autre fois ?

LUI
Ouais, peut-être une autre fois. Lucille.

Il part. Elle reste là.

NOIR

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L'AMBULANCIER ET LA SECRÉTAIRE

On entend une musique rythmée, des bruits de conversations festives...


Ils entrent en riant, un peu éméchés.
Il laisse la porte ouverte, et on continue à entendre les bruits de la fête dans
la pièce à côté.

LUI
Allez, tu me refais voir ?

Elle lui montre un pas de danse compliqué.


Ils dansent ensemble.

LUI
C'est cool dis donc ! Où tu as appris ça ?

ELLE
Dans mon pays.
LUI
C'est où ton pays ?

ELLE
Là-bas, loin, de l'autre côté de la mer !...
LUI
Excellent !...

Ils échangent un long regard.

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10

ELLE
C'est trop noir ici. On retourne danser ?
LUI
Faut pas avoir peur, je suis là.

Il s'approche d'elle, la regarde dans les yeux, charmeur.


ELLE
Tu te rappelles mon nom ?
LUI
Que je rappelle qui ?

ELLE
Mon nom, my name... you recall my name ?
LUI
Ah ouais, shoure. Roberta...
ELLE
Non, Roberta, c'est pas moi. C'est la grande brune
avec les gros seins.
LUI
Rebecca ! Oui Rebecca ! Excuse-moi... Rebecca.

ELLE
Et toi, ton nom, c'est quoi ?
LUI
Daniel. But you can call me Dan.

ELLE
Dan ? I can't call you Dan.
LUI
Pourquoi ?

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ELLE
C'est comme ça.

Il rit, très sympathique. Il ferme la porte. On entend toujours la musique, plus


étouffée.
ELLE
C'est trop noir. My God, c'est trop noir le lumière.
LUI
On peut faire ce qu'on veut dans le noir...

Il s'approche d'elle, la caresse. Elle crie et rit en même temps.


LUI
C'est bon d'avoir un petit peu peur, non ? Le grand
méchant loup...

ELLE
Allume quelque chose.

Il craque une allumette. Elle sourit.


Il trouve un interrupteur et allume une petite lampe.
Il s'approche d'elle et recommence à la caresser.
ELLE
Non...
LUI
Pourquoi ? Qu'est-ce qu'il y a ? Je te plais pas ? Ça
m'étonnerait.

ELLE
Si, mais... justement, tu as dansé avec toutes les filles.
LUI
Ben évidemment, c'est normal.

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ELLE
C'est pas moi tu préfères ?
LUI
Mais si, regarde, puisque je suis là.

ELLE
C'est moi tu préfères ?
LUI
Oui.

ELLE
Non, vous dit toujours ça, mais c'est pas vrai.
LUI
Et vous, vous dit toujours non !...

ELLE
Pourquoi tu crois je dis non ?
LUI
Tu veux retourner danser ?

ELLE
Non...

Il la regarde en silence.
ELLE
You love me ?

Il la prend dans ses bras. Ils s'embrassent mais elle se détourne.

ELLE
Alors ?
LUI
I love you very much, ouais.

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Il éteint la lumière.
ELLE
Non, je vois pas ta visage.
LUI
Bof, c'est pas le visage qui compte.

Ils s'allongent par terre. Il la prend tendrement.

* * *

LUI
Deux zéro, la France gagne !

Elle lui sourit, mais n'a rien compris.


ELLE
Tu dis quoi ?
LUI
Non, rien...

Elle sourit encore en le regardant. Il sourit.


LUI
C'était bon ?

Elle s'étire langoureusement. Il se relève.


ELLE
Tu es vraiment Grand Méchant Loup.
LUI
Oui. C'est vrai.

ELLE
Daniel ?...

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LUI
Quoi ? Quoi, Daniel ?

ELLE
Tu joues avec moi ou tu es sérieux ?
LUI
Ben j'étais sérieux, là, tu as vu...

ELLE
No, I mean... really... Tu love me vraiment ?
LUI
Bah oui, je viens de te le montrer, non ?
ELLE
Tu peux me dire I love you ?
LUI
Ben écoute, je suis un peu troublé là... Tu m'as troublé
tu sais...
ELLE
Ah oui ? Qu'est-ce que j'ai fait ?
LUI
Je sais pas, je sais plus trop où j'en suis là, avec toi.

Un temps.
ELLE
Embrasse-moi.

Il s'embrassent tendrement.
LUI
Tu veux qu'on retourne danser ?

ELLE
Non, je dois partir, je travaille demain.

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LUI
Mais c'est samedi demain.

ELLE
Oui, mais je travaille tous les jours, pour un vieux
papy, un écrivain. Je fais sa secrétaire, sa ménage,
son courrier, tout.
LUI
Tu veux que je te raccompagne ?

ELLE
Non, c'est pas la peine.
LUI
C'est dommage, tu aurais pu faire un tour en
ambulance.
ELLE
(faisant une grimace)
Ouh...
LUI
J'ai une ambulance de fonction.
ELLE
Non, merci. Je vais marcher.
LUI
On fait quand même un dernier petit slow, non ? C'est
pas très cool de se séparer comme ça. Tu trouves
pas ?

ELLE
Okay, Daniel.

Ils dansent.

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LUI
J'adore ce morceau. Toi aussi ?

ELLE
Mmmh...
LUI
Tu reveux un petite bière ?

ELLE
Non, je dois rentrer.
LUI
Attends-moi là, je vais nous chercher une petite bière,
d'accord ? On peut rester là, on est bien là pour
danser tranquille.

ELLE
Dépêche-toi.
LUI
Je reviens tout de suite. Tu restes là hein ? Tu
m'attends ? Je reviens.

ELLE
Je reste là.
LUI
Tu m'attends.

Il sort, laissant la porte entrouverte.


Elle reste là.

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L'ÉTUDIANTE ET LE VIEIL ÉCRIVAIN

Elle est au téléphone.


ELLE
... je sais pas si on pourra se revoir... ... Oui, peut-
être... ... mais j'ai pas de voiture... Ah oui, c'est vrai ?
J'avais oublié... Et on peut mettre le pinpon ? (elle rit)
LUI
(off, au loin)
Miss Jones !
ELLE
Attends, ne quitte pas. ... Oui monsieur Langmann,
j'arrive tout de suite ! Il m'appelle, va falloir que j'y
aille... ... Je sais pas, rappelle-moi plus tard... ... Okay.

Elle raccroche.
LUI
(off, plus près)
Miss Jones !

Il entre, portant un livre.

ELLE
On a la trouille. Vous ne direz pas le contraire, chère
madame ?
LUI
Je ne sais pas, avec cette chaleur, ça me... ça me... je
me sens rajeunir...

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ELLE
C'est normal, à votre âge...
LUI
L'âge n'a rien à voir là-dedans, Rebecca, c'est le désir,
vous comprenez, le désir qui n'est plus là. Et ça,
c'est...
ELLE
Vous croyez ?

Il la regarde...
LUI
Oui. Je crois. C'est une grande détresse vous savez,
le désir qui s'éteint. C'est la vie qui par en fuite. La vie
me fuit, Rebecca.
ELLE
La peur, c'est quand on a peur de quelque chose. La
trouille, c'est quand on a peur de tout. Quand on a
peur de tout, c'est là qu'il faut réagir. De quoi a-t-on
peur aujourd'hui ? Pouvez-vous me le dire ?
LUI
De tout.
ELLE
Mais encore ?
LUI
Je ne sais pas… De vieillir. De mourir. De perdre son
travail. Des uns. Des autres.
ELLE
Des autres ! Je ne vous le fais pas dire. C'est vrai,
mais c'est à moitié vrai.
LUI
C'est vrai.

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ELLE
Qu'est-ce qui est vrai ?
LUI
Que c'est à moitié vrai.
ELLE
Pas de tous les autres. De certains autres parmi les
autres. Des étrangers. C'est des étrangers que nous
avons peur. C'est normal puisqu'ils sont étrangers.
Alors, solution : supprimons les étrangers et nous
supprimerons la peur.
LUI
Bravo !
ELLE
On redeviendrait comme Bayard : sans peur et sans
reproche.
LUI
Couic ! Couic !
ELLE
Vous avez le hoquet ?
LUI
Les étrangers : couic !
ELLE
Non, pas les étrangers couic ! Mais ouste !
LUI
Non. Couic.
ELLE
Ça veut dire quoi couic ?
LUI
Ça veut dire couic.

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20

ELLE
Non.
LUI
Alors celle-là c'est la meilleure. Couic ne veut pas dire
couic. J'aimerais bien qu'on m'explique ce que ça veut
dire : couic.
ELLE
Couic, ça veut dire couic. C'est à dire tuer, trucider,
égorger, étrangler, assassiner. Voilà ce que ça veut
dire couic.
LUI
C'est bien ça.
ELLE
Je ne vous le fais pas dire. Vous devriez avoir honte,
madame. Vous êtes une raciste, une fasciste. Vous
avez peur des étrangers, donc vous les tuez. Moi, je
m'en protège. Nuance.
LUI
On n'est pas forcé de les tuer tous.
ELLE
C'est à dire ?
LUI
Par exemple, en les foutant à l'eau.
ELLE
À l'eau ?
LUI
À la mer si vous préférez. Ceux qui savent nager
arriveront de LUI côté, ceux qui ne savent pas nager
n'ont qu'à apprendre. On n'est pas responsable.

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ELLE
C'est un holocauste, chère madame, un nouvel
holocauste maritime. La France... Vous savez ce que
c'est la France.
LUI
Un peu mon neveu.
ELLE
La France est la patrie de l'Homme, de la Justice, de
la Liberté, des Arts et des Lettres, avec tout plein de
majuscules, du Camembert et du Beaujolais. Jamais
elle n'agira d'une façon aussi inhumaine.
LUI
Eh ! Oh ! C'est vous qui avez dit qu'il fallait supprimer
les étrangers. C'est vous. Moi, je conclus : si on
supprime les étrangers, on leur fait couic. Pas la peine
d'avoir été à l'École de Guerre pour savoir ça. Couic.
ELLE
Je n'ai pas dit qu'il fallait les supprimer.
LUI
Vous l'avez dit.
ELLE
J'ai dit : il faut supprimer leur présence. On ne tue pas
la présence, on la supprime.
LUI
Je voudrais bien savoir comment on peut supprimer
une présence sans la jeter à la mer. J'aimerais bien
qu'on m'explique.

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22

ELLE
Ils nous foutent la trouille. Surtout les étrangers
pauvres ; les étrangers riches sont rassurants, surtout
s'ils sont plus riches que nous. C'est pourtant simple.
À réponse simple question simple. Empêchons-les
d'entrer chez nous.
LUI
Ah ! Ah ! Alors celle-là ! Alors celle-là !
ELLE
Puis-je vous demander ce qui vous fait ainsi
glousser ?
LUI
Celle-là on l'a entendue au moins cent fois. Ça n'a
jamais marché.
ELLE
Sauf…
LUI
Sauf si on les fout à la baille. Ceux qui ne savent pas
nager, on n'en est pas responsable.
ELLE
On construit, et ça s'est déjà fait en d'autres temps et
en d'autres lieux, une muraille de Chine tout autour de
la France, parsemée de miradors permettant un
contrôle permanent et attentif de la situation.
LUI
Une muraille ?
ELLE
Cinquante mètres de haut.
LUI
Pourquoi cinquante mètres ?

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23

ELLE
Pour qu'on ne puisse pas l'escalader, et qu'ainsi ceux
qui entrent chez nous soient obligés de passer par la
porte.
LUI
Vous êtes sérieuse là ?
ELLE
Absolument.
LUI
Une muraille de trente mètres, c'est bien suffisant.
ELLE
Si on met une muraille de Chine, même de trente
mètres, même de vingt-cinq tout autour de la France, y
compris ses îles, les Français seront seuls chez eux.
LUI
Finalement… Finalement c'est stupide.
ELLE
La Muraille de Chine, pendant des siècles, a permis
aux chinois de rester entre chinois. Sinon, ils seraient
devenus japonais ou coréens. Construisons une
muraille, même de vingt-cinq mètres, et dans des
siècles, on sera pareil qu'aujourd'hui.
LUI
La seule solution…
ELLE
Il y a toujours des risques d'infiltrations. Dans un mur,
il y a toujours un trou, sinon ce ne serait pas un vrai
mur. Alors, en plus de la muraille hexagonale, on
construirait des murailles secondaires,
départementales. Car les étrangers viennent d'ailleurs,
et ailleurs c'est partout et réciproquement.

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24

LUI
Il y a des départements où il n'y a pas la mer. Ni
frontière.
ELLE
Tous les départements seraient muraillés, isolés. Les
habitants de la Lozère, qu'est-ce qu'ils viendraient
foutre dans les Alpes-Maritimes ? Hein ? Les habitants
des Vosges, qu'ont-ils à foutre dans le Pas-de-
Calais ? Hein ? Et ceux de l'Ain, qu'auraient-ils à faire
dans l'Aisne ? Hein ? Et ceux de l'Aube dans l'Aude ?
Ceux du Lot dans la Loire ? Hein ? Une muraille, et la
race restera pure.
LUI
Par qui les fait-on construire ces murailles ?
ELLE
Par des étrangers, forcément.
LUI
Correct. Qu'est-ce qu'on en fait après, des étrangers ?
ELLE
On les met hors les murs. Extra-muros, si vous
préférez. Mais il y a toujours risque d'infiltrations, à
cause du trou inhérent au mur. Il faut donc que chaque
commune de France, qu'elle soit métropole, chef-lieu
de canton, capitale ou simple lieu-dit soit protégée par
sa muraille municipale. Protégée, cadenassée. Avec
une porte où il faudra frapper avant d'avoir l'occasion
d'entrer. Toc-Toc-Toc. Qui c'est ? C'est fermé...
LUI
Remarquez… ce projet n'a pas que des côtés
négatifs, il ferait travailler le bâtiment. Quand le
bâtiment va…

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25

ELLE
Ainsi, dans chaque ville et village de France, les gens
resteraient chez eux, entre eux. Qu'un sang impur
n'abreuve pas nos sillons, comme dit la chanson.
Chaque ville, chaque quartier dans les grandes villes,
et dans chaque rue de chaque village, car dans les
murs, il y a toujours des trous. Plus il y a de murs, plus
il y a moins de trous, c'est mathématique. Des
murailles intra-muros. Car, franchement, hein, les
gens qui habitent boulevard de la République,
pourquoi viendraient-ils boulevard Carnot ou Avenue
Fochardon ? Chacun chez soi et Dieu reconnaîtra les
siens.
LUI
Dieu reconnaît toujours les siens.
ELLE
C'est encore mieux si on lui facilite la tâche. Surtout si
Dieu est myope. Avec l'âge…
LUI
Ça c'est bien vrai. Tenez mon oncle Anselme qui était
mireur…
ELLE
Le propriétaire du 26 bis que va-t-il faire en face, chez
le propriétaire du 52 ter ?
LUI
On élève un autre mur ! Madame, vous êtes un génie
civil.
ELLE
Comme dans chaque mur il y a forcément un trou…
LUI
On le bouche.

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26

ELLE
Vous n'avez rien compris. On construit un nouveau
mur. La solution : une muraille autour de chaque
maison, de chaque immeuble.
LUI
Coincés les mecs !
ELLE
Le locataire du cinquième droite, qu'irait-il faire chez
celui du deuxième face ? Hein ? Sinon attenter à son
bien ou à son honneur ? Une muraille autour de
chaque appartement, fini l'adultère. La France sera
protégée. Prophylaxée. Avant qu'un étranger arrive
jusqu'à chez nous, il aura franchi tant de murailles, de
miradors, de portes, de trous, qu'il n'y arrivera jamais.
Protégeons la race, faisons nos enfants entre nous,
ainsi ils seront comme nous.
LUI
Je voudrais vous demander une faveur…
ELLE
Accordé. Nous sommes du même sang.
LUI
Peut-on hisser un mur autour de la chambre de ma
belle-mère pour qu'elle ne vienne plus traîner dans le
salon ?
ELLE
Accepté. Une muraille autour du salon… Oui,
madame, on érigerait des murailles personnelles.
Chacun sa muraille et les vaches blanches seront bien
gardées.
LUI
Que fait le gouvernement ? C'est pourtant simple !…

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ELLE
Une France tout entière de murailles… Couleur
murailles… Odeur murailles… Une muraille autour de
chaque muraille.
LUI
Interdite aux étrangers. Mais ceux qui sont là, hé ?
Qu'en faites-vous ? À la baille. Ceux qui ne savent pas
nager, au fond. Ils n'avaient qu'à apprendre. On n'en
est pas responsable. Nous, on sait.
ELLE
Je vous le concède. Mais juste ceux-là. Restons
humanitaires.
LUI
On ne garde que les Français qui sont français depuis
au moins cinq générations. On aurait de l'espace vital.
Heil !
ELLE
Non, trois, cinq ça fait beaucoup. Heil !
LUI
Non quatre. Heil !
ELLE
D'accord. Heil !
LUI
Restons purs. Ceux qui sont impurs : à la baille ! Heil !
ELLE
Vous avez raison : ceux qui ne savent pas nager, on
n'en est pas responsable.
LUI
J'allais le dire. Heil !

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LE VIEIL ÉCRIVAIN ET LA GRANDE DAME

ELLE et LUI. Assises l'une en face de LUI.

ELLE
Finalement… Finalement…
LUI
Pardon ?
ELLE
Vous n'êtes pas une rigolote, vous.
LUI
Moi ?
ELLE
Vous êtes même plutôt sinistre.
LUI
Je vous en prie.
ELLE
Ça fait une heure que je vous regarde. Franchement,
ce n'est pas réjouissant.
LUI
Vous n'avez qu'à regarder ailleurs. Non mais sans
blague.
ELLE
Comment voulez-vous que je fasse ? Vous
obscurcissez mon horizon.

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29

LUI
C'est la meilleure celle-là ! J'obscurcis son horizon !
ELLE
Vous êtes en face de moi.
LUI
Et alors ? C'est insensé…
ELLE
Vous ne voudriez quand même pas que je passe ma
journée à regarder en biais pour éviter de vous voir de
face ?
LUI
Tournez le banc de LUI côté et vous ne m'aurez plus
dans votre ligne de mire, puisque ma présence vous
insupporte. Les gens ! Vraiment…
ELLE
Comment voulez-vous que je fasse ! Ils sont fixés au
sol. Vous me voyez en train de les dévisser, les
retourner…
LUI
Pas les retourner. Les tourner. Si vous les retournez,
vous ne pourrez plus vous asseoir dessus. Jamais vu
ça, moi. Jamais. Et pourtant, j'en ai vu dans ma
chienne de merde de vie.
ELLE
Si vous voulez : le tourner. Vous avez juré d'emmerder
le monde, vous, jusqu'à la lie. Le revisser. M'asseoir
dos à vous, et sentir votre regard sinistre sur ma
nuque. Non merci.
LUI
Alors ça c'est le bonnet !

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30

ELLE
Ne criez pas !
LUI
Je ne crie pas.
ELLE
Si, vous criez.
LUI
C'est moi qui emmerde le monde. Celle-là quand je
vais la raconter à mes potes, ils vont en être le cul sur
l'asphalte. J'étais là avant vous.
ELLE
Où ça ?
LUI
Ici. Vous êtes venue après. Je me laissais réchauffer
par ce doux soleil d'automne guettant toutefois d'un
œil inquiet l'arrivée massive de menaçants strato-
cumulus…
ELLE
Vous ne trouvez pas que ça fait un peu littéraire tout
ça ?
LUI
… quand une espèce d'hystérique…
ELLE
Qui ça ?
LUI
Vous.
ELLE
Moi ? Quand j'était petite on m'appelait la douce
Doudou. Ça faisait rire les gens. Je m'appelle Agnès.

© Copyright Gérard Foucher 2009


31

LUI
… m'apostrophe, et me dit textuellement,
textuellement, dans le texte : Vous avez l'air sinistre.
Mon sang ne fait qu'un tour, une rotation si vous
préférez, et je lui recommande d'en faire autant.
ELLE
Ah. Ah ! Vous voyez !
LUI
Qu'est-ce que je vois ?
ELLE
Vous le reconnaissez que vous avez l'air sinistre.
LUI
Pas du tout.
ELLE
Vous trouvez que vous avez l'air jovial ?
LUI
Je n'ai pas dit ça.
ELLE
Je ne vous le fais pas dire. Vous trouvez que vous
avez l'air comique ?…
LUI
Écoutez, je…
ELLE
… ou simplement l'air rieur ? Comme les mouettes.

© Copyright Gérard Foucher 2009


32

LUI
Madame… Madame…. J'essaie, vous le noterez, de
converser civilement avec vous. On peut très bien
s'asseoir sur un banc, pour se laisser réchauffer par
ce doux soleil d'automne guettant toutefois d'un œil
inquiet l'arrivée massive de menaçants strato-
cumulus, sans se fendre la pipe comme un bûcheron
canadien…
ELLE
Les bûcherons canadiens fendent des arbres, pas des
pipes.
LUI
Ils se fendent aussi la gueule.
ELLE
À cause du gel.
LUI
… en gardant un visage neutre. Neutre, madame !
Vous savez ce que c'est qu'être neutre. Vous savez ce
que c'est la neutralité ? Un point, c'est tout. Neutre.
Regardez les strato et les cumulus s'amoncellent.
Profitons des derniers rayons de ce soleil d'automne.
ELLE
Vous appelez ça neutre ?
LUI
Oui.
ELLE
Cette tête sinistre.
LUI
Neutre.

© Copyright Gérard Foucher 2009


33

ELLE
Vous tirez un menton long comme une baguette de
pain français. Vous symbolisez toute la désespérance
du monde. La misère du monde. Le malheur du
monde. La fin du monde. Si j'étais peintre, et qu'on me
demandait de peindre le désespoir, je peindrais votre
visage. À grands coups de pinceau. Schliak. Schliak !
Je gagnerais sûrement un prix. Vos pensées doivent
être effrayantes. Vos abîmes abyssaux. Comme vous
avez dû souffrir pour avoir une tête comme ça.
LUI
Alors là ! Alors là !…
ELLE
Ne recommencez pas à crier !
LUI
… là franchement ça suffit. Je dis stop. Vous croyez
que vous avez une tête marrante, vous ?
ELLE
Oui.
LUI
Vous avez un sens de l'humour vraiment particulier.
ELLE
Mais non… Vous avez raison…
LUI
Ah ! Je savais bien que vous n'aviez pas une tête
marrante.

© Copyright Gérard Foucher 2009


34

ELLE
… vous n'avez pas une tête comme ça parce que
vous avez souffert, mais vous avez souffert parce que
vous avez une tête comme ça. C'est ça hein ? J'ai
tapé à deux pattes dans le mille. J'imagine. Votre vie
devait être un enfer. Chaque fois que vous passiez
devant un miroir, vous deviez vous prendre la tête à
deux mains en murmurant : oh làlàlàlà ! oh làlàlàlà !…
LUI
Qu'est-ce que vous racontez ? Qu'est-ce qu'elle
raconte ? Je ne suis quand même pas monstrueuse.
Ça se saurait.
ELLE
Je n'ai jamais dit que vous étiez monstrueuse. Vous
êtes simplement laide. Un peu d'humilité, s'il vous
plaît. J'ai dit que vous étiez sinistre. Vous me foutez le
bourdon de minuit. Une heure en face de vous, on a
envie de se pendre à la plus haute branche. Comme
vous devez être malheureuse d'avoir une tête comme
ça.
LUI
Je ne suis pas malheureuse !
ELLE
Ne criez pas !
LUI
Et j'en ai du mérite, car j'en ai vu dans ma chienne de
merde de vie.
ELLE
Vous n'êtes pas malheureuse ?
LUI
Non.

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35

ELLE
Allons bon.
LUI
C'est comme ça.
ELLE
Vous n'allez pas me dire que vous êtes heureuse ?
LUI
Certes non.
ELLE
Alors ? Vous êtes heureuse ou malheureuse ? C'est
l'un ou c'est LUI. Dans la vie, il n'y a toujours qu'une
alternative : ou c'est pile ou c'est face, ou c'est dedans
ou c'est dehors, ou c'est pair ou c'est impair, ou c'est
le jour ou c'est la nuit, ou on est vivant ou on est mort,
ou on est gai ou on est triste, ou on est jovial ou on est
sinistre…
LUI
Oh là ! Oh là ! Ça va ! On a compris.
ELLE
… ou on est heureux ou on est malheureux.
LUI
Je suis neutre.
ELLE
Vous n'êtes ni heureuse ni malheureuse ?
LUI
Affirmatif.
ELLE
J'ai peine à le croire.

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36

LUI
C'est comme ça.
ELLE
Vous ne pouvez pas être heureuse avec une tête
comme ça. Je sais je sais, neutre. Mais forcément.
Forcément, vous êtes malheureuse.
LUI
Ma tête me convient. Ma tête me va. Ma tête me
revient. C'est comme ça.
ELLE
Ça vous arrive de sourire ? De sourire seulement ?
LUI
Évidemment.
ELLE
Essayez pour voir.
LUI
Quoi donc ?
ELLE
De sourire.
LUI
À qui ? À vous ? Vous plaisantez ? On aurait plutôt
envie de crier au secours.
ELLE
À personne.
LUI
Quand on sourit, on sourit toujours à quelqu'un.
ELLE
Balivernes. On sourit à rien, à tout, à la vie, à soi-
même. Vous souriez-vous à vous-même ?

© Copyright Gérard Foucher 2009


37

LUI
Pourquoi voudriez-vous que je me sourisse ? Encore,
s'il y avait un miroir, on pourrait le concevoir.
ELLE
Un sourire. Un rictus. Rien que pour voir. Si ça se
trouve, vous aurez peut-être l'air moins sinistre.
LUI
Vous m'agacez. Vous m'agacez et vous m'énervez.
Vous m'insupportez.
ELLE
Allez, souriez. Faites risette. Guili-guili. Vous ne vous
êtes quand même pas fait tirer la peau comme une
comédienne ravaudée ? … Vous êtes désespérante
merde ! Même pas la force de sourire. Tellement
malheureuse que ses lèvres n'ont même plus la force
de sourire.
LUI
Un sourire, ça vient tout seul. Naturellement. Si on se
force, c'est une grimace.
ELLE
Alors, faites-moi une grimace.
LUI
Vous êtes vraiment unique, vous. Un cas unique ! Et
pourtant j'en ai vu dans ma chienne de merde de vie.
ELLE
Vous vivez seule ?
LUI
Ça ne vous regarde pas.

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38

ELLE
Mais si ça me regarde. Je ne fais que ça vous
regarder. Alors, vous vivez seule ?
LUI
Un peu.
ELLE
C'est quoi un peu ?
LUI
Souvent.
ELLE
Pas de concubin régulier ni d'amant attitré… la
solitude.
LUI
Pas tout le temps quand même…
ELLE
Une chambre crasseuse, humide, avec des trous au
plafond. L'eau suinte. C'est Zola, Perchekov, Anathing,
l'humour anglais en moins. Et l'odeur, l'odeur…
LUI
Pas du tout…
ELLE
Vous vivez dans le luxe ? C'est l'un ou c'est LUI. Le
luxe ou la misère.
LUI
Non plus…
ELLE
Nous vivons dans un système binaire. De deux choses
l'une.

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39

LUI
On est au courant.
ELLE
Rien dans la vie. Rien dans les poches. Rien à voir.
Rien à rire. Rien à aimer. Rien à attendre. Rien à
espérer.
LUI
C'est reparti…
ELLE
Les heures passent, identiques, comme des clones.
Pas d'amis. Pas d'amour. Pas de désir…
LUI
Écoutez madame, j'en ai assez entendu dans ma
chienne de merde de vie…
ELLE
Asseyez-vous !
LUI
Eh ! Oh ! Oh ! Ça va pas la tête ?
ELLE
… vous vous asseyez sur un banc, vissé au sol, et là
vous guettez d'un œil morne l'arrivée tranquille… des
strato-cumulus dégueulasses…
LUI
Pas morne : inquiet.
ELLE
… le temps s'annonce dégueulasse. Il va tomber une
pluie dégueulasse. Le sol est détrempé, boueux,
dégueulasse, vous marchez dedans…

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40

LUI
Mais elle va finir par me foutre le cafard, cette abrutie !
Je vous préviens… Si… Si vous continuez, j'appelle la
police !
ELLE
Vous lui raconterez quoi à la police ? Que je vous ai
dit que vous aviez une tête sinistre ? Ils ne vont pas
prétendre le contraire. Ils vont se marrer. Vous allez
vous fâcher parce qu'ils se marrent, ils vont s'énerver
parce que vous vous fâchez. Ils vont vous emmener
au poste… Laissez-moi parler que je termine
l'histoire ! Un poste de police dégueulasse, avec des
couloirs dégueulasses. Ils vous mettront dans une
cellule dégueulasse, avec des clodos dégueulasses
qui sentiront le vomi de vin dégueulasse…
LUI
Ce coup-ci j'appelle ! (Elle crie :) Police ! Police ! Au
secours !
ELLE
Qu'est-ce qui vous arrive ?
LUI
Au secours !
ELLE
Mais taisez-vous ! Attendez la fin.
LUI
Jamais là quand on les appelle ceux-là. Au secours !
On m'assassine !
ELLE
Alors, lentement…

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41

LUI
On peut se faire égorger, personne ne vient. Quelle
époque de merde.
ELLE
… alors lentement, venant du tréfonds du fin fond du
bas fond de votre âme sinistre, la question, la seule
question vraie…
LUI
C'est une dingue. Je suis tombée sur une dingue.
Vous commencez à m'étouffer, ma vieille.
ELLE
… la question terrible, la question sinistre monte
monte monte, comme la petite bête mais elle ne fait
pas rire. La question essentielle, existentielle… Mais
restez assise ! Vous m'énervez.
LUI
Je l'énerve ! Ça c'est le bonnet. J'ai des crampes.
ELLE
La question essentielle : "À quoi bon ?"… Hein,
cocotte ? À quoi bon ? That ise theu couestchione.
LUI
Je ne suis pas votre cocotte.
ELLE
Je n'ai pas dit ma cocotte, j'ai dit cocotte tout court.
LUI
J'avais compris ma cocotte, excusez-moi.

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42

ELLE
Il n'y a pas de mal. À quoi bon ? À quoi ça sert ? À
quoi JE sers ? À quoi bon continuer ? À quoi bon
même se dorer au doux soleil d'automne en regardant
d'un œil torve…
LUI
Inquiet.
ELLE
… les strato-cumulus qui s'entassent à l'horizon.
LUI
Mais qu'est-ce que je fous là moi ? Pourquoi moi ? Qui
suis-je moi ? Où vais-je moi ? Suis-je seulement moi,
moi ? Suis-je seulement quelqu'un ?
ELLE
Mais non mais non. Vous n'êtes personne. Vous avez
disparu corps et bien.
LUI
Si, je suis quelqu'un. Si je n'étais personne, ça se
saurait, je le saurais.
ELLE
Traîne-galère, traîne-misère, traîne-la-patte, traîne-
déveine, traîne-la-vie, traîne-la-mort. Sans but. Sans
horizon. Sans soleil. Errant sans savoir pourquoi, ni
pour où, ni pour qui…
LUI
Pour où, je sais. Pour ici me réchauffer au doux soleil
d'automne…

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43

ELLE
Deuxième question. À quoi ça sert de vivre ? Hein ?
Bonne question ça ! Est-ce une vie la vie que je
mène ? Minable, malade, seule, sinistre en plus, la
cerise sur le gâteau…
LUI
Je ne suis pas malade.
ELLE
Vous êtes forcément malade.
LUI
Je ne vais jamais voir le docteur.
ELLE
Vous devriez, avec votre teint terreux, vos yeux
jaunâtres…
LUI
J'ai les yeux bleus.
ELLE
… le souffle court, des taches suspectes. Vous couvez
un cancer. C'est le bout du rouleau. Demain la
souffrance. Demain la déchéance. Demain l'agonie,
Demain la mort. Alors, la réponse vous est apparue…
LUI
Elle me fatigue, ma petite maman, elle me fatigue.
ELLE
… une seule solution, la disparition. En finir avec cette
merde de vie. Écoutez… écoutez le vent souffle sur la
lande bretonne. C'est le soir. C'est maintenant. Ici et
maintenant. Le grand saut, le grand trou, le grand
vide…

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44

LUI
Je veux rentrer chez moi. Je suis fatiguée.
ELLE
Va-t-elle se jeter dans le fleuve noir, d'où elle
ressortira gonflée comme un chancre,
méconnaissable ? Va-t-elle s'arracher la moitié de sa
tête sinistre avec un fusil de chasse, abandonnant LUI
moitié ? Va-t-elle s'empoisonner avec du blooshup
pour se tordre de douleur, et devenir toute verte
comme un ectaplome ? Va-t-elle…
LUI
Arrêtez ! Vous me donnez envie de vomir.
ELLE
Va-t-elle se précipiter sous une voiture, une
camionnette, un camion, et se faire aplatir comme un
tapis persan ?…
LUI
Extinction des feux ! Une minute de silence !
ELLE
Dignité, madame. Amour propre. Sens de l'honneur et
tutti quanti. Débarrassez le monde de votre tête
sinistre. Votre tête est une provocation, une atteinte à
l'harmonie universelle. Allons ! Hop ! Hop ! Sautez !
Vous entendez ce que je vous dis ? Sautez ! Go !
Libérez-vous tout de suite. Libérez-nous. Sautez !
LUI
Mais où ?
ELLE
Vous attendez que je vous pousse ? Dégonflée !
Misérable ! Disparaissez, je le veux !

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45

LUI
Mais arrêtez !
ELLE
Fuori ! Fuori !
LUI
Vous l'aurez voulu.
ELLE
Qu'est-ce que vous faites avec ça ? Rangez ce
revolver. C'était pour passer le temps. Il est si long le
temps qui passe. Il ne faut pas tout prendre au premier
degré. Vous n'allez pas me tuer ?
LUI
Si.
ELLE
Vous n'avez pas une tête de tueuse, je vous assure
que vous n'avez pas une tête de tueuse. Ce serait un
rôle à contre-emploi… une erreur de distribution…

LUI tire. ELLE s'écroule.

Je meurs. Je suis morte.


LUI
Difficile de se réchauffer au doux soleil d'automne…
Oh ! Mon œil inquiet aperçoit de noirs et menaçants
strato-cumulus qui avancent massivement… Mais
qu'importe… Après la pluie, le beau temps, après le
beau temps, la pluie, après le jour, la nuit, après le
rêve, la vie, après la vie, la mort… C'est comme ça.

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46

LA GRANDE DAME ET L'HOMME D'ÉTAT

Un jardin public. Un banc.

ELLE
Tiens, il y a un enfant mort sur le trottoir…
LUI
Comment ?
ELLE
Je disais : il y a un enfant mort sur le trottoir.
LUI
Quelle indécence… Mais êtes-vous bien sûre qu'il soit
vraiment mort ?
ELLE
Oh ! Croyez-moi, il a une immobilité qui ne trompe
pas. Exactement comme mon mari, comme les autres.
LUI
Avec les jeunes il faut se méfier. Ils sont bien capables
de n'importe quoi pour se rendre intéressants.
ELLE
Je vous assure qu'il est bien mort.
LUI
Comment pouvez-vous en être si sûre ?
ELLE
Il a les yeux grands ouverts.

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47

LUI
Ce n'est pas une preuve.
ELLE
Et les mouches ?
LUI
Quoi les mouches ?
ELLE
Vous ne voyez pas ?...
LUI
Mais si, très bien... ... C'est pourtant vrai... Pas
seulement une mouche, mais plusieurs mouches,
d'énormes mouches… Ce n'est pas tout à fait une
preuve, disons que c'est une présomption… Il peut
très bien jouer la comédie. Voulez-vous un petit
gâteau ?
ELLE
Merci.
LUI
Voilà un gamin qui fait le mort sur le trottoir, qui ne
cligne pas des yeux pour nous effrayer, qui pousse le
vice jusqu'à supporter des mouches noires sur ses
yeux verts… ou le contraire, on ne voit pas très bien
avec ce soleil couchant, et vous trouvez cela normal !
ELLE
Vos petits gâteaux sont excellents.
LUI
Ils sont fourrés aux noisettes.
ELLE
Et dites, vous trouvez cela normal cet énorme caillot
de sang à son oreille gauche ? Énorme et dégoûtant.

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48

LUI
Vous m'intriguez. Voyons voir…
ELLE
N'est-ce pas une preuve ?
LUI
Vous allez finir par me convaincre. Attendez, nous
allons en avoir le cœur net. Je vais lui jeter des petits
cailloux…
ELLE
Il ne bronchera pas.
LUI
Des petits cailloux, de plus en plus gros, jusqu'à
devenir de gros cailloux. Il faudra bien qu'il réagisse.
ELLE
Sauf s'il est vraiment mort.
LUI
Dans ce cas, je vous rendrai grâce… Toc... toc… Non,
ils sont trop petits… Celui-là…
ELLE
Aurez-vous la force de le lancer ?
LUI
Pensez-vous !… Et voilà !…
ELLE
Vous avez fait s'envoler les mouches, en lui tapant
dans l'œil !

LUI
J'y suis arrivée…

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49

ELLE
Êtes-vous convaincue ? Les yeux, les mouches, les
cailloux… Il est bien mort.

LUI
Il est bien mort, mais ce n'est pas une excuse.

ELLE
Je n'ai jamais dit que c'était une excuse. Ce que je
trouve scandaleux, voyez-vous, c'est qu'on le laisse
traîner là. Vraiment, nous vivons un drôle de monde.

LUI
À qui le dites-vous. Avant. Avant on se cachait, on ne
mourait pas n'importe où, devant les gens. On
s'enfermait, on cherchait son trou, et là, sans déranger
personne, sans témoin, sans tomber dans
l'exhibitionnisme, on rendait tranquillement son âme à
Dieu. Pfft... c'était... c'était une affaire personnelle.

ELLE
Sur le trottoir !

LUI
Dans la rue !...

Un silence...

LUI
... Ils ne savent plus quoi faire, vraiment, pour
s'occuper... D'abord, de notre temps, on ne mourait
pas jeune. C'était les vieux qui mouraient et c'était
bien comme ça. Personne ne s'en plaignait...
Maintenant tout le monde meurt, n'importe quand.
Non, excusez-moi, il faut que je tourne la tête, ce
gamin est insupportable.

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50

ELLE
Dites-vous bien, ma chère, que si c'était vous ou moi
qui gisions là, sur le trottoir...

LUI
Quelle horreur !

ELLE
Une supposition, une simple supposition...

LUI
Jamais. Jamais je n'aurais fait une chose pareille.
C'est une supposition tout à fait gratuite.

ELLE
Eh bien si c'était vous ou moi qui gisions là... écoutez
leurs rires, écoutez leurs railleries, leurs moqueries !
"Une vieille qu'on va jeter dans le trou !" "Une vieille
qu'on va jeter dans le trou !" Vous ne croyez pas ?
Vous en doutez ?

LUI
Vous avez raison, ils riraient.

ELLE
Oui, ils riraient, d'un rire atroce qui vous glace jusqu'à
l'os... Mais pourquoi détournez-vous la tête ?

LUI
Non. Je ne peux plus le fixer... ça me... ça me...

ELLE
Vous dégoûte ?

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51

LUI
Je ne sais pas... c'est une présence... ... Va t'en !
Allez, va t'en ! Ça suffit comme ça. Vous ne devriez
pas le regarder. Il va gagner. Je vous assure qu'il va
gagner.

ELLE
Vous devriez maîtriser vos nerfs.

LUI
Il ne faut pas le regarder. Prêtez-moi votre châle...

ELLE
Mais je vais avoir froid !
LUI
On se serrera l'une contre LUI. Prêtez-moi votre châle.
ELLE
Tenez, mais quand même, ne le salissez pas.

LUI se lève, va poser le châle sur le corps, et revient.


LUI
Voilà.

ELLE
Vous l'avez recouvert.

LUI
Maintenant, il n'existe plus. Regardez... que voyez-
vous ? Votre châle, c'est tout. Il n'y a rien eu. Rien ne
s'est passé. Nous pouvons continuer à parler de
choses et d'autres. Voilà la solution, mettre un voile.
La solution : c'est de ne jamais parler de ce qui ne va
pas.

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52

ELLE
Pas facile.
LUI
Le bonheur, c'est de savoir regarder les jolies choses
que nous offre la vie, savoir saisir les petites joies...
les petits instants.

ELLE
Le temps se gâte.

LUI
Il commence à faire frisquet. Vous n'êtes presque pas
vêtue maintenant.
ELLE
Restons encore un peu, pour savourer cette fin de
journée.

LUI
Il faut rentrer pourtant.

ELLE
C'est vrai.

LUI
Rentrer chez soi. Vous venez ?

ELLE
Oui, vous avez raison, il ne faut pas abuser des
bonnes choses. Demain le soleil se lèvera aussi, et
nous avec lui. Allons-y.

LUI
Vous ne prenez pas votre châle ?

ELLE
Bof... il était vieux. Je vous avoue que j'en avais un
peu assez. On se lasse, à force...

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53

LUI
Surtout si vous le mettiez souvent...

ELLE
Une vieillerie sans importance...

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54

L'HOMME D'ÉTAT ET LA TOP MODEL

Elle est seule. Assise à une table de restaurant.

Être là, monsieur, c'est important d'être là et pas


ailleurs. Car, comment dire, si on était ailleurs, on ne
serait pas là. Et ça... c'est le grand mystère, monsieur.
Le mystère... être là. Assise en face de soi. Des
images. Des souffles de vie. Voyez-vous, on sent
comme des ondes. C'est peut-être cela l'absence.
C'est peut-être cela la mort. Des ombres qui passent.
Non... ... des ondes. Des ombres, des ondes. Mystère.
Une bise, une caresse, parfois je les sens. Fffffft... Il
fait si chaud. Il fait si froid. On s'interroge. On se
demande qui on est. On se demande si on est ici. Ou
là. Ou ailleurs. Qui le sait ? Qui le saura ? En face de
l'absence, on est soi-même absent. Et puis, et puis on
se demande, vous allez rire, si un jour on a été
présent. Présent un jour dans sa vie. Une heure dans
sa vie. Vraiment présent. Ici. Ou là. Ou ailleurs.
Qu'importe. Mais ici, on se sent terriblement absent.
Terriblement pas là. Pas ailleurs : pas là. Vous ne
trouvez pas ? À se demander qui on est. Si on est
vraiment, vous comprenez ? Si on est vraiment.
Excusez-moi, monsieur, comment savoir si on est
vraiment. Moi je ne sais pas. Je n'ai pas la clef. Le
code. Je ne sais plus. Je ne sais pas. Je m'appelle
comment déjà ? Vous en êtes sûr ? Certain. Vous ne
me connaissez pas ? Nous n'avions pas rendez-vous
ensemble ? Ce n'est pas avec vous que j'avais
rendez-vous ? Je n'avais peut-être pas rendez-vous ?
Alors, c'est pour ça que la chaise devant moi est
vide... Ça me ressemble si peu de m'asseoir devant
une chaise vide. J'ai besoin d'un public. D'un miroir.

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55

J'ai besoin qu'on me regarde, qu'on me réponde. J'ai


besoin qu'on acquiesce. D'un simple signe de tête
pour m'approuver. Dites... Vous ne m'avez peut-être
jamais vue. Jamais croisée. C'est pour ça que vous ne
me reconnaissez pas. C'est normal, monsieur, de ne
pas reconnaître quelqu'un qu'on ne connaît pas. Je ne
vous en tiens pas rigueur. Mais vous savez qui je suis.
Non plus. Ce que je fais ? Où je suis ? Vous ne savez
pas où je suis ? Pourtant vous me voyez. Vous ne me
voyez pas ? Ah... Évidemment. Regardez bien.
Intensément. Plissez les yeux pour mieux voir... On
pourrait penser, hâtivement, que vous ne me voyez
pas parce que je ne suis pas là. Méfions-nous des
conclusions hâtives. Faies un effort, monsieur. Sinon,
c'est terrible. C'est une situation terrible. Inhumaine.
Terriblement inhumaine. L'inhumanité... C'est... Vous
vous rendez compte ce que c'est, monsieur ? Non,
bien sûr. Vous, vous vivez. Vous croyez vivre. Un jour,
prenez garde, monsieur, un jour vous vous poserez la
même question. Est-ce qu'on me voit ? Est-ce que je
suis là ? Ou ailleurs. Ou pas là, tout simplement pas
là. Est-ce que doucement, petit à petit,
progressivement, on ne devient pas quelqu'un
d'autre ? Une espèce de transfert, une sorte de
transplantation entre la chaise vide et vous. Vous êtes
à la fois vous, et à la fois la chaise vide. Vous n'êtes
plus tout à fait vous, et pas tout à fait la chaise vide.
C'est difficile à expliquer. Vous voulez que je vous
explique, monsieur ? Vous ne voulez pas. Ah bon. Je
voudrais... je voudrais tenter, si vous le permettez, une
expérience. Personnelle. Je veux dire qui me
concerne personnellement. Je voudrais vérifier si vous
êtes le seul, vous comprenez, ou alors si tout le
monde régit comme vous, ou plutôt ne réagit pas.
Voilà une heure que j'attends qu'on s'intéresse à moi.
Qu'on s'occupe de moi. Rien. Vous avez remarqué :
rien. Vous n'avez pas remarqué. Forcément. Garçon !
Garçon s'il vous plaît ! Vous m'apporterez un saumon
mariné et des coquilles Saint Jacques à la provençale.

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56

C'est mon régal. Avec une demie-bouteille de Mâcon-


Village. Blanc. Frais. Je suis pressé, je dois aller
ailleurs, où on m'attend. Où on ne m'attend pas. Il faut
toujours avoir l'air pressé, on se donne de
l'importance. Celui qui a le temps ne fait rien d'utile.
Garçon ! J'existe quand même ! Merde ! J'existe ! Je
suis pressé ! Je fais des choses importantes ! Merde !
Incroyable n'est-ce pas ? Il a fait comme s'il ne me
voyait pas. Comme vous. Exactement comme vous.
Encore heureux qu'il ne soit pas venu parler à la
chaise vide. Et pourquoi pas ? J'en ai connu, moi, des
gens qui s'adressaient à des chaises vides. Beaucoup.
Dites... Si je m'en allais, croyez-vous qu'on s'en
apercevrait ? Croyez-vous ? Je vais me lever
doucement. Méticuleusement et traverser la salle.
Peut-être que. J'y vais. Je vais me lever. Me déplier.
M'extraire. C'est fatiguant de s'extraire... Mais il le faut.
Sinon on meurt.

(Elle reste assise.)

© Copyright Gérard Foucher 2009